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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:54:54 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10 + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: January 16, 2010 [EBook #30994] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON. + + + + +IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ +Rue St-Louis, n° 46, au Marais. + + + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction Nouvelle_ +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI +TOME DIXIÈME. + +_Paris_. + +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, +ET RUE RICHELIEU, N°47 _bis_. + +1830 + +LETTRES +DE LORD BYRON, +ET +MÉMOIRES SUR SA VIE +PAR THOMAS MOORE. + + + + +MÉMOIRES +SUR LA VIE +DE LORD BYRON. + + + +C'est à peu près à cette époque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de +voir Lord Byron pour la première fois et de me lier avec lui. La +correspondance qui fut la source de notre amitié est on ne peut plus +propre à faire connaître la mâle franchise de son caractère. Comme c'est +moi qui la commençai, on me pardonnera un peu d'égoïsme dans le détail +des circonstances qui y donnèrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles +publiques parlèrent avec beaucoup de raillerie et tournèrent en ridicule +une affaire qui s'était passée entre M. Jeffrey et moi à Chalk-Farm, se +fondant sur un faux rapport de ce qui nous était arrivé, à +Bow-Street[1], devant les magistrats. J'adressai en conséquence une +lettre à l'éditeur de l'un de ces journaux, dans laquelle je +contredisais les faussetés qu'ils avaient avancées, et rétablissais les +faits dans toute leur vérité. Pendant quelque tems, ma lettre parut +produire l'effet que je m'en étais promis, mais malheureusement, la +première version prêtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour +céder facilement à la vérité de la seconde. Aussi, toutes les fois que +l'on faisait allusion à cette affaire dans le public, l'on ne manquait +pas de rappeler uniquement le premier écrit, parce qu'on le trouvait +plus piquant. + +[Note 1: Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de +Londres, où l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des +duels, que la loi anglaise ne tolère pas, mais regarde, suivant les +circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prémédité. +(_N. du Tr._)] + +Lorsqu'en 1809 parut, pour la première fois, la satire intitulée _Les +Poètes anglais et les Journalistes écossais_, je vis que l'auteur, et +l'on s'accordait à attribuer l'ouvrage à Lord Byron, non-seulement +s'égayait dans ses vers avec autant de malignité que de talent sur ce +sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait +un aperçu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord présentée, et par +conséquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais +publié. Toutefois, comme cette satire était anonyme, et que sa +seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement obligé +d'y faire attention, et j'oubliai entièrement cet incident. Pendant +l'été de cette même année, parut la seconde édition de l'ouvrage, +portant cette fois le nom de Lord Byron. J'étais alors en Irlande, +entretenant peu de relations avec le monde littéraire, et plusieurs mois +se passèrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle édition. +Dès que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractère de +gravité, j'adressai à Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai à +l'un de mes amis à Londres, avec prière de la remettre lui-même entre +les mains de sa seigneurie[2]. + +[Note 2: Voilà la seule de mes lettres que je prendrai la liberté +d'offrir entière au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est +courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai +cru que l'on me permettrait de m'écarter pour cette fois de la règle que +je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me +paraîtront nécessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble +correspondant. +(_Note de Moore_.)] + + + + +Dublin, Ier janvier 1807. + + +MILORD, + +«Je viens de voir le nom de _Lord Byron_ en tête d'un ouvrage intitulé +_Les Poètes anglais et les Journalistes écossais_, dans lequel on semble +donner _un démenti_ au compte que j'ai publié, de ce qui s'est passé +entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques années. Je vous prie d'avoir la +bonté de me faire savoir si je dois considérer votre seigneurie comme +l'auteur de cette publication. + +«Je n'espère pas pouvoir revenir à Londres avant une semaine ou deux: je +compte toutefois que, d'ici là, votre seigneurie voudra bien me faire +connaître si elle avoue l'insulte renfermée dans les passages auxquels +je fais allusion. + +«Il est inutile de recommander à votre seigneurie +de tenir secrète notre correspondance à ce sujet. + +«J'ai l'honneur d'être, de votre seigneurie, + +«Le très-humble serviteur,» + +THOMAS MOORE. + +Molesworth-street, Nº 22. + + + + +Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adressé ma lettre m'écrivit +qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait +quitté l'Angleterre immédiatement après la publication de la seconde +édition. Il ajoutait que ma lettre avait été remise à un ami de Lord +Byron, un M. Hodgson qui s'était chargé de la lui faire parvenir par une +voie sûre. Quoique ce dernier arrangement ne fût pas absolument ce que +j'aurais pu désirer, je pensai qu'après tout il fallait laisser ma +lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de +songer à cette affaire. + +Pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent avant le retour de Lord +Byron, j'avais contracté comme époux et comme père, des obligations qui +rendent les hommes peu jaloux de s'exposer à des dangers sans nécessité, +surtout ceux qui n'ont rien à léguer aux objets de leur tendresse. Lors +donc que j'appris que le noble voyageur était revenu de Grèce, bien que +je crusse me devoir à moi-même de persister dans mon projet de demander +une explication, je résolus de prendre un ton de conciliation propre +non-seulement à montrer le désir d'un résultat pacifique, mais encore à +faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun désir de +vengeance. La mort de Mrs. Byron me força à différer quelque tems mon +projet; mais, aussitôt que les convenances le permirent, j'adressai une +seconde lettre à Lord Byron, dans laquelle me référant à la première, et +après avoir exprimé le doute qu'elle lui fût jamais parvenue, +j'établissais de nouveau, et à peu près dans les mêmes termes, la nature +de l'insulte que je croyais avoir reçue dans la note en question. «Il +est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon +intention, devait être la conséquence de cette première lettre. Le tems +qui s'est écoulé depuis, quoiqu'il n'ait rien changé à la nature de +l'injure ni à la manière dont je la ressentis, a matériellement altéré +ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre +n'est-il que de me montrer conséquent avec ma première, et de vous +prouver que je suis toujours sensible à l'injure que j'ai reçue, quoique +les circonstances me forcent à n'y pas donner suite à présent. Quand je +dis que je suis sensible à cette injure, que votre seigneurie n'aille +pas s'imaginer que je nourrisse dans mon cœur la moindre idée de +vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise où se +trouve l'homme accusé de mensonge, malaise qui doit le poursuivre +jusqu'au tombeau à moins que l'insulte ne soit rétractée ou expiée. Si +j'étais insensible à cette fausse position, je mériterais plus que le +fouet de votre satire.» Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir +des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un +grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permît de rechercher, +dès ce moment, l'honneur d'être compté au nombre de ses amis. + +Lord Byron me fit la réponse suivante. + + + + +LETTRE LXXIII. + +À M. MOORE. + +Cambridge, 27 octobre 1811. + + +MONSIEUR, + +«Votre lettre m'a été envoyée de Nollingham ici, ce qui excuse le retard +qu'a éprouvé la réponse. Quant à votre première lettre, je n'ai jamais +eu l'honneur de la recevoir; soyez sûr que, dans quelque partie du monde +que je me fusse trouvé, j'aurais regardé comme un devoir de revenir et +d'y répondre en personne. + +«Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir +inséré dans les journaux. À l'époque de votre affaire avec M. Jeffrey, +je venais d'entrer à l'université. J'ai lu et entendu à cette occasion +un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait était +tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes +idées de _démentir_ un récit qui n'était jamais tombé sous mes yeux. En +mettant mon nom à cette production, je m'en suis rendu responsable +envers tous les intéressés, j'ai contracté l'obligation d'expliquer tout +ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les +conséquences des étourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne +me laisse pas le choix, c'est à ceux qui sont injuriés ou irrités de +chercher la réparation qui leur convient. + +»Quant au passage en question, _vous n'étiez pas_ certainement la +personne pour laquelle j'éprouvais des sentimens hostiles. Toutes mes +pensées, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais +en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littéraire, et je ne +pouvais prévoir que son antagoniste fût près de devenir son champion. +Vous ne spécifiez pas ce que vous désiriez que je fisse; je ne puis ni +rétracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avancé, ni +offrir des excuses à ce sujet. + +»Je serai, au commencement de la semaine, à Saint-James's-Street, n° 8. +Je n'ai vu ni la lettre ni la personne à laquelle vous aviez communiqué +vos intentions. + +»Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne déléguée par vous, me +trouvera toujours disposé à adopter toute espèce de proposition +conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre +moyen échouait, à vous donner les satisfactions que vous croirez +nécessaires. + +»J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant +serviteur,» + +BYRON. + + +Dans ma réplique à cette lettre, je commençais par dire qu'elle était, +après tout, aussi satisfaisante que je pouvais le désirer. Elle +contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte +_diplomatie_ des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu +mon _compte rendu_, auquel je supposais qu'il avait donné volontairement +le démenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de +mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage +n'avait pas été dirigé contre moi personnellement. J'ajoutais que +c'était là toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que +naturellement je m'en tenais satisfait. + +J'entrais ensuite dans quelques détails sur la manière dont je lui avais +envoyé ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne +pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'était servie +en parlant de la perte de cette première missive, m'avaient beaucoup +affligé. + +Je terminais ainsi ma réplique: «Votre seigneurie ne montrant aucun +désir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne +m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de +cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un +milieu entre des hostilités ouvertes ou une amitié décidée. Mais comme +les pas que nous pourrions faire vers cette dernière alternative, +dépendent entièrement de vous maintenant, il ne me reste qu'à répéter +que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur +d'être, etc., etc.» + +Le lendemain, je reçus de Lord Byron une seconde lettre. + + + + +LETTRE LXXIV. + +À M. MOORE. + +Saint-James's-street, N°8, 29 octobre 1811. + + +MONSIEUR, + +«Peu de tems après mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson, +m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un événement malheureux +arrivé dans ma famille me forçant à quitter Londres précipitamment, +cette lettre qui, très-probablement doit être la vôtre, est demeurée non +ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons +reconnaître votre écriture, elle sera ouverte en votre présence, pour la +satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville +actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer. + +»Quant à la dernière partie de vos deux lettres, je ne sais comment y +répondre, jusqu'à ce que le point principal ait été discuté entre nous. +Devais-je m'attendre à l'amitié d'une personne qui se croyait accusée +par moi de fausseté? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas +pu être mal interprétées, non par la personne à laquelle elles étaient +adressées, mais par d'autres? Dans le cas où je me trouvais, une +pareille démarche était impraticable. Si vous, qui vous croyez +l'offensé, êtes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser +ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre à mon tour. Ma +situation, comme je l'ai déjà dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais +été fier de notre connaissance, si elle avait autrement commencé; mais +c'est à vous de voir jusqu'où elle peut aller sous des _auspices_ si peu +favorables. + +«J'ai l'honneur d'être, etc.» + +Un peu piqué, je l'avoue, de la manière dont avaient été accueillies mes +ouvertures intempestives pour établir entre nous un commerce amical, je +me hâtai de clore notre correspondance par un petit billet où je disais +que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise +en m'écartant du point immédiat de notre discussion, il ne me restait +qu'à ajouter que si, dans ma dernière lettre, j'avais correctement +établi l'explication qu'elle m'avait donnée, je déclarais m'en +contenter; et que, dès ce moment, toute correspondance pouvait cesser à +jamais entre nous. + +Ce billet me valut aussitôt, de la part de Lord Byron, la réponse +suivante, où se montrent si bien la franchise et la bonté de son +naturel. + + + + +LETTRE LXXV. + +À M. MOORE. + +30 octobre 1811. + + +MONSIEUR, + +«Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur +un sujet si peu agréable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et +pour vous aussi, je pense, que la lettre laissée chez M. Hodgson, en +supposant qu'elle soit la vôtre, vous pût être renvoyée encore toute +entière, surtout puisque vous me dites _que les expressions dont je me +suis servi en parlant de la perte de cette première missive, vous ont +beaucoup affligé_. + +»Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore +très-flatté de cette partie de votre correspondance, où vous me faites +entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis +pas allé d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais +peut-être dû, la situation dans laquelle je me trouvais doit être mon +excuse. Aujourd'hui, vous vous déclarez satisfait des explications que +je vous ai données; nous n'avons donc plus rien de fâcheux à démêler +ensemble. Si vous conservez la même bonne volonté de m'accorder +l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous +voir au lieu et au moment qu'il vous plaira désigner; et j'ose espérer +que vous n'attribuerez à aucun motif honteux la prière que je vous en +fais à mon tour. + +»J'ai l'honneur d'être, etc.» + +Au reçu de cette lettre, je me hâtai d'aller trouver mon ami, M. Rogers, +qui était alors en visite chez lord Holland; et, pour la première fois, +je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'étais engagé. Avec +son empressement ordinaire à obliger, il proposa que l'entrevue avec +Lord Byron eût lieu à sa table, et me chargea de le prier de vouloir +bien lui-même choisir un jour à cet effet. + +La lettre suivante est celle qu'il répondit à mon billet. + + + + +LETTRE LXXVI. + +À M. MOORE. + +1er novembre 1811. + + +MONSIEUR, + +«Je serais désespéré de troubler les engagemens que vous pouvez avoir +pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange +également vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre +invitation. Je ne puis être que très-flatté de l'estime que M. Rogers +veut bien me témoigner; et quoique je ne la mérite pas, je manquerais à +moi-même, si je n'étais fier des éloges d'un tel homme. Si l'entrevue +projetée entre vous, votre ami et moi, me conduisait à former une +liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet +de notre correspondance comme l'un des plus heureux événemens de ma vie. + +«J'ai l'honneur d'être sincèrement votre très-humble serviteur,» + +BYRON. + + +Il n'est pas nécessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce +qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres +de Lord Byron. Mêlant, avec une facilité vraiment irlandaise, la guerre +et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis +dans une position où, ne connaissant pas le caractère de celui qui lui +écrivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond +d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques +embûches. De là, cette judicieuse réserve avec laquelle il s'abstint de +répondre aux offres d'amitié que je lui faisais, avant de savoir si son +correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il +lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, à cet égard, furent +levés, il déploya toute la franchise de son naturel, et la facilité avec +laquelle, sans plus songer à aucune forme d'étiquette, il se déclara +prêt à me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait +de choisir, prouve qu'il était aussi confiant et aussi empressé après +cette explication, qu'il s'était montré judicieusement réservé et même +pointilleux auparavant. + +Ce caractère franc et mâle que Byron déploya dans mes premiers rapports +avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu'à la fin. + +L'intention de M. Rogers avait d'abord été de n'avoir à dîner que Lord +Byron et moi; mais M. Thomas Campbell étant venu faire visite le matin à +notre hôte, fut invité à nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta. +Une telle réunion ne pouvait manquer d'être intéressante pour nous tous. +C'était la première fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de +son côté, il se trouvait pour la première fois avec des personnes dont +les noms s'étaient associés à ses premiers rêves littéraires, deux +desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de +génie honorent volontiers ceux qui les ont précédés dans la carrière[3]. + +[Note 3: Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affectée: Lord +Byron avait déjà fait lui-même cette distinction dans les opinions qu'il +a émises sur les poètes vivans; et je ne puis m'empêcher de reconnaître +que les éloges qu'il a donnés dans la suite à mes écrits sont dus en +grande partie à son amitié pour moi. +(_Note de Moore_.)] + +Parmi les impressions que cette réunion m'a laissées, ce que je me +rappelle avoir principalement remarqué, c'est la noblesse de son air, sa +beauté, la douceur de sa voix et de ses manières, et ce qui +naturellement dut me flatter le plus; son envie marquée de m'être +agréable. Il portait le deuil de sa mère; la couleur de ses vêtemens, +ses cheveux si bien bouclés, si brillans, si pittoresques, faisaient +ressortir davantage encore la pâleur aérienne et sans mélange de ses +traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacité de sa pensée, mais +dont la mélancolie était l'expression habituelle. + +Comme aucun de nous ne savait le régime particulier de nourriture qu'il +avait adopté, notre hôte fut bien embarrassé quand il s'aperçut que son +noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui était sur la +table. Lord Byron ne voulut goûter ni viande, ni poisson, ni vin; il +demanda des biscuits et du _soda-water_[4]; malheureusement on n'avait +pas songé à s'en procurer. Toutefois, il déclara qu'il se contenterait +fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire, +avec de si pauvres ingrédiens, un dîner qu'il parut prendre de grand +cœur. + +Je vais reprendre la série de sa correspondance avec d'autres amis. + +[Note 4: Boisson rafraîchissante, digestive et mousseuse à un +très-haut degré, obtenue par la combinaison et la solution instantanée +dans l'eau d'une quantité de soude et d'acide tartreux. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE LXXII. + +À M. HARNESS. + +6 décembre 1811. + + +MON CHER HARNESS, + +«Voici que je vous écris encore; mais ne croyez pas que je mette à +contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous +des réponses régulières. Quand vous vous y sentirez disposé, +écrivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de +penser que vous êtes beaucoup mieux occupé ailleurs. Hier, Blaud et moi +sommes allés chez M. Miller; mais comme il n'y était pas, il viendra +chez Blaud[5] aujourd'hui ou demain. Je tâcherai certainement de les +réunir.--Vous êtes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'âge, vous +apprendrez à n'affectionner personne, mais à ne dire du mal de qui que +ce soit. + +[Note 5: Le révérend Robert Blaud, l'un des auteurs des _Extraits de +l'anthologie grecque_. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer +la traduction du poème de _Lucien Bonaparte_.] + +»Quant à la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous +guider. Je n'ai jamais eu la prétention de donner des avis; j'ai, pour +cela, une foi trop entière au vieux proverbe. + +»La gelée actuelle est insupportable. C'est la première fois que j'en +vois depuis trois ans; je me souviens encore des vœux que je formais +pour en voir une petite au milieu des étés de l'Orient; quand, pour m'en +procurer le plaisir, il m'eût fallu monter exprès au sommet de +l'Hymette. + +»Je vous remercie de tout mon cœur pour la dernière partie de votre +lettre. Il y a long-tems que je n'ai reçu des témoignages d'amitié de +personne; et je suis charmé qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a +donné de si bonne heure. Je n'ai point changé au milieu de mes courses +aventureuses. Harrow et vous naturellement êtes toujours présens à ma +mémoire; et le + + _Dulces... reminiscitur Argos_ + +m'est venu à l'idée, sur les lieux mêmes auxquels fait allusion la +pensée prêtée par le poète aux Argiens déchus. Notre liaison a commencé +avant que nous connussions ce que c'était qu'une date; et il ne tient +qu'à vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi +au nombre des _choses qui auront été_. + +»Lisez des livres de mathématiques. Je crois que X plus Y est au moins +aussi amusant que la _Malédiction de Kéhama_, et certainement plus +intelligible. Les poèmes de maître S's. sont, en effet, des lignes +parallèles prolongées indéfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer +qui soit absurde autant qu'elles[6]. + +»Tout à vous, etc.» + +[Note 6: Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible à +traduire; le mot _lines_ signifiant à la fois des vers et des lignes. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE LXXVII. + +À M. HARNESS. + +8 décembre 1811. + + +«Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement +noir, et par conséquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour +une personne aussi sévère que vous sur l'étiquette; mais comme c'est +aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualité, +et quant à la grandeur excessive, j'y remédierai en ne la remplissant +pas toute entière. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernière lettre, mais +nous dînons ensemble mardi prochain avec Moore, l'épitomé de toutes les +perfections poétiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura +fini avec Milles. Je prends peu d'intérêt à l'un ou à l'autre; qu'ils +s'arrangent à leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, à votre +prière, pour les mettre bien ensemble, et j'espère qu'ils +s'accommoderont pour leur mutuel avantage. + +»Coleridge a donné des lectures où il traite mal Campbell. Rogers était +présent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une +partie pour aller entendre ce manichéen de la poésie. Pote va épouser +miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les +ministres restent; sa Majesté est toujours dans le même état. Ainsi, à +vous: voilà de la folie simple et de la folie double. + +»Je ne connais qu'un homme qui ait été vraiment heureux, c'est +Beaumarchais, l'auteur de _Figaro_, qui avait enterré deux femmes et +gagnée trois procès avant l'âge de trente ans. + +»Que faites-vous maintenant, mon enfant? _vous étudiez, j'en suis sûr_. +Je désire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'époque +la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les espérances du +papa, de la tante, et de toute la parenté, sans parler des miennes. Ne +savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a été reconnu masculin +ont été créés dans le but formel de prendre des degrés? et que moi, +moi-même, je suis _artium-master_[7], quoique l'orateur public de +l'université puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous +devez être prêtre et réfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond +sur la Bible (qui, bien qu'imprimé, n'est pas publié), et les livres de +tous les autres mécréans. Laissez-là tous les amusemens frivoles, et +devenez aussi immortel qu'on peut le devenir à Cambridge. + +[Note 7: Deuxième grade dans les universités anglaises, répondant à +celui de _licencié_.] + +»Vous voyez, _mio carissimo_, quelle peste de correspondant je suis; +mais, une fois à Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le +voudrez; je ne vous distrairai plus de vos études, comme je fais +maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous +prendre, suivant qu'il a été convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers +dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant à +l'intérieur de la voiture. Vous viendrez décidément avec moi, comme il a +été dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson à +ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux à +l'aide de quelque stratagème. Si seulement Hodgson était un peu moins +gros, nous nous emballerions plus aisément. A-t-il cessé de boire des +spiritueux? c'est un excellent garçon, mais je ne crois pas que l'eau +lui soit bonne, au moins intérieurement. Voulez-vous savoir ce que je +fais en ce moment? je mâche du tabac. + +»Vous ne voyez pas mes deux confédérés, Soupe Davies et Matthews[8]; ce +ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis +absolument _hujusdem farinæ_, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos +bonnes grâces? Bonne nuit, je continuerai demain matin. + +[Note 8: Le frère de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre. +(_Note de Moore_.)] + + +9 décembre. + +«Le matin, je suis toujours mal disposé, et aujourd'hui le tems est +aussi sombre que moi-même. La pluie et le brouillard sont pires qu'un +_sirocco_, surtout dans un pays où l'on ne mange que du bœuf et ne boit +que de la bière. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec +une figure bien grave, qu'il est en traité pour un roman de Mme +d'Arblay's, dont on demande mille guinées. Il veut que je lise le +manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai +bien de donner mon opinion à la légère sur cette dame, car je sais que +le docteur Johnson a revu sa _Cécilia_. Si le libraire me donne ce +roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont +certainement des gens de goût. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le +ferai plus. Peut-être vous écrirai-je encore; mais, que je le fasse ou +non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.» + + + + +LETTRE LXXIX. + +À M. HODGSON. + +Londres, 8 décembre 1811. + + +«Je vous ai envoyé, l'autre jour, un conte lamentable, les _Trois +Moines_; maintenant voici quelque chose d'un style tout différent. Je +l'ai écrit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson: + + Laissons-là ces accens lugubres, etc., etc. + +»J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprimé, mais non +publié), intitulé l'_Œdipe Juif_, dans lequel il essaie de prouver que +la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allégorie, +particulièrement la Genèse et Josué. Il se déclare théiste dans sa +préface, et traite fort cavalièrement l'interprétation littérale. Je +voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prêté, et j'avoue qu'il +vaut pour moi vingt traités comme celui de Watsons. + +»Il faut que vous et Harness vous fixiez une époque pour votre visite à +Newsteadt: pour moi, je suis toujours à votre disposition, à moins qu'il +ne survienne quelque chose dans l'intérim... + +»Blaud dîne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a +attaqué les _Plaisirs de l'Espérance_ et tous les autres _plaisirs_. M. +Rogers était présent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi +indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une +partie d'aller entendre ensemble le nouvel art poétique de ce +schismatique réformé; si j'étais l'un des grands astres de notre +Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur +s'occupât de moi, je ne l'écouterais certainement pas sans lui répondre. +Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunément, +c'est à recommencer tous les jours. Campbell se désespère, je n'ai +jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fâché, +qu'a-t-il à craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller, +qui devait le venir trouver hier. + +»C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais +amusé, si ce n'est à Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il +rien de bien agréable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville; +tant qu'elles n'iront pas en arrière, c'est pour le mieux. Harness +écrit, écrit, écrit, le voilà devenu auteur. Je ne fais rien que mâcher +du tabac. Je voudrais que le parlement fût ouvert pour avoir le plaisir +d'entendre les autres et peut-être aussi celui de me faire écouter à mon +tour; mais je ne suis pas bien empressé là-dessus. J'ai bien des plans +dans la tête: quelquefois je pense à retourner dans le Levant, et à +visiter encore cette Grèce bien aimée. Je me porte bien, mais je suis +toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien +malade, ce qui fait que je suis rentré fort content chez moi. + +»Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir +trente ans! si vous étiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer +à toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous +repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intéressant? Et +comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai écrit à Harness, et il +m'a écrit, et nous nous sommes écrit, et il ne nous reste plus qu'à nous +écrire encore jusqu'à ce que la mort vienne enlever les plumes et les +écrivains. + +»L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places +vacantes. Le cuisinier a déserté nous laissant dans l'embarras, ce qui +ne fait pas rire notre comité. Maître Brook, notre chef de service, a la +goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle +d'après autrui, car qu'importe l'art de la cuisine à un homme qui ne +mange que des légumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur +l'état de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du +repos, et quant à moi je les laisse diriger la cuisine à leur fantaisie. +Faites-moi savoir ce que vous avez décidé pour notre partie de Newsteadt +et croyez-moi toujours votre, etc.» + +Νωαιρων + + + + +LETTRE LXXX. + +À M. HOGDSON. + +Londres, 12 décembre 1811. + + +«Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renoncé à moi aussi, en +renonçant au vin. J'ai écrit, écrit; point de réponse! Mon cher sir +Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xérès et écrivez. Une +indisposition a empêché Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a +amplement dédommagés. J'ai quelqu'espoir de l'engager à venir à +Newsteadt avec nous; je suis sûr que vous l'aimerez plus à mesure qu'il +se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive. + +»Je ne sais où en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne +prétend être en traité pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il +l'obtient (au prix de mille guinées), il désire que je lise le +manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense à donner jamais +mon opinion à cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages, +mais par pure curiosité. Si mon honorable éditeur voulait avoir un +jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit à Rogers et à M**, +comme à des gens du goût le plus épuré. J'ai eu une quantité de lettres +de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'êtes plus un +enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous êtes plus +agréablement occupé à faire des articles pour les _Revues_. Vous ne +méritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas. + +»Tout à vous, etc. + +»_P. S._ Je n'attends que votre réponse pour fixer notre rendez-vous.» + + + + +LETTRE LXXXI. + +À M. HARNESS. + +15 décembre 1811. + + +«J'ai fait à votre dernière une réponse dont, par réflexion, je ne suis +pas plus content que vous ne l'aurez probablement été vous-même. Je +n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens +d'avoir l'avantage d'une épître de ***, pleine de toutes ses petites +doléances; et cela au moment où, par suite de circonstances qu'il serait +trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprès +desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une égratignure en +comparaison d'un cancer. Tout cela combiné m'avait mis de mauvaise +humeur contre lui et contre le genre humain. La dernière partie de ma +vie s'est passée dans une lutte continuelle contre les affections qui +ont empoisonné la première. Quoique je me flatte d'être parvenu à les +dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-là en était un, +où je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne +vous en eusse pas parlé ici, si je ne craignais d'avoir été un peu trop +sauvage dans ma dernière, et si je ne désirais vous en offrir cette +espèce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos +troubadours langoureux; ainsi tâchons de rire maintenant. + +»Hier j'allai avec Moore à Sydenham, faire une visite à Campbell[9]. Il +n'était pas visible; et nous nous en revînmes assez gaîment. Demain je +dîne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque +fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans _Coriolan_; il +était superbe, et a joué magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une +excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui était plus +que pleine. Clare et Delaware, qui y étaient aussi, ne furent pas si +heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'étions pas ensemble. J'aurais +voulu que vous fussiez là; avec votre amour pour Shakspeare et la +tragédie bien jouée, cette soirée vous eût fait éprouver de bien vives +jouissances. La semaine dernière j'éprouvai tout le contraire à +Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut sifflé à outrance, +et le méritait. + +[Note 9: Cette promenade me fit connaître d'une manière assez peu +rassurante l'une des singularités de Lord Byron. Au moment où nous +quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda +au domestique qui fermait la portière du vis-à-vis: «Avez-vous mis les +pistolets dans la voiture?» La réponse fut affirmative. Il était +impossible de ne pas sourire de cette précaution prise en plein midi; +surtout en égard aux auspices sous lesquels notre liaison avait +commencé. +(_Note de Moore_.)] + +»Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du sort de B** et de H**; +c'est bien ce que méritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler +dans des maisons de prostitution de la perte, l'irréparable perte, +désespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous +censurez ma manière de vivre, Harness; quand je me compare à ces hommes +plus âgés, que moi et dans une position plus brillante, en vérité, je +commence à me regarder comme un monument de prudence, une statue +ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le +monde en général m'attribue sur ces hommes-là une orgueilleuse +supériorité dans la carrière du vice. Au bout du compte j'aime assez B** +et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs +erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de +telles liaisons du nom d'_amour_... attachemens romantiques pour des +choses qu'on peut acheter un écu! + + +16 décembre. + + +»Je viens de recevoir votre lettre; je suis pénétré de l'affection que +vous me témoignez. La première partie de ma lettre d'hier vous aura +parti, j'espère, une explication de la précédente, quoiqu'elle ne +suffise pas pour l'excuser. J'aime à recevoir de vos nouvelles... +j'aime... le mot n'est pas assez fort. Après le plaisir de vous voir, je +n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs, +d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns +ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point +vu. Les faits dont vous parlez à la fin de votre lettre sont de +nouvelles preuves à l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les +trouverez toujours, égoïstes et défians; je n'en excepte aucun. La cause +en est dans l'état de la société. Dans le monde, chacun ne doit compter +que sur soi; il est inutile et peut-être égoïste d'attendre rien des +autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de +l'_amitié_ au collége, et assez d'_amour_ avant l'âgé de vingt ans. + +»Je suis allé voir ***; il me retient en ville, où je ne voudrais pas +être actuellement. C'est un homme bon, mais tout-à-fait sans conduite. +Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu. + +»Croyez-moi pour toujours votre bien affectionné, etc.» + + * * * * * + +Dès le moment de notre première entrevue, à peine laissâmes-nous passer +un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre +connaissance se changea en intimité et en amitié avec une promptitude +dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus très-heureux dans toutes les +circonstances qui marquèrent nos premiers rapports. Pour un cœur aussi +généreux que le sien, le plaisir de réparer une injustice aida peut-être +beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son +esprit, tandis que la manière dont j'en demandais réparation, exempte de +colère ou de rien qui ressemblât à un défi, ne lui laissa aucun souvenir +fâcheux de ce qui s'était passé entre nous. Point de compromis ou de +concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grâce +de cette franche amitié à laquelle il m'admit si cordialement tout +d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se +formât avant qu'il ne fût arrivé à l'apogée de ses succès, avant que les +triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde à ses pieds, et donné +à d'autres hommes illustres qui recherchèrent son amitié, des chances +bien plus sûres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle +carrière que lui ouvrirent ses succès, loin de nous détacher l'un de +l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par conséquent +rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait +admettre dans cette haute société où l'appelait son rang; et quand, +après avoir publié _Childe-Harold_, il commença à voir le monde, ceux +qui étaient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous +allions généralement dans les mêmes maisons; et dans la saison toujours +si gaie d'un printems à Londres, nous nous trouvions, comme il le dit +lui-même dans une de ses lettres, _embarqués ensemble dans le même +vaisseau de fous_. + +Mais au moment où nous nous vîmes pour la première fois, il était, pour +ainsi dire, seul dans le monde. Même ses connaissances de cafés, qui, +avant son départ d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure +société, étaient ou abandonnées ou dispersées. À l'exception de trois ou +quatre camarades de collége, auxquels il paraissait fortement attaché, +M. Dallas et son avoué semblaient les seules personnes qu'il pût appeler +ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement, +qui lui était évidemment pénible, l'état d'abandon dans lequel il se +trouva arrivé à l'âge d'homme fut une des sources principales de ce +dédain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages +tardifs qu'il en reçut ne purent parvenir à éteindre. L'effet que +produisit sur son caractère adouci le commerce si court qu'il entretint +dans la suite avec la société, prouve que son cœur se fût rempli des +sentimens les plus doux si le monde lui eût souri plus tôt. + +Toutefois, en recherchant ce qu'eût pu être son caractère dans des +circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses défauts mêmes +furent les élémens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y +avait de bon et de mauvais dans son naturel que son génie tire sa force +et son éclat. Un accueil plus flatteur dans le monde eût sans doute +adouci et fléchi son caractère acerbe; mais peut-être aussi lui eût-il +ôté quelque chose de sa vigueur: la même influence qui aurait répandu +plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu être fatale à sa +gloire. Dans un petit poème qu'il paraît avoir composé à Athènes, en +1811, et que l'on trouve écrit de sa main sur le manuscrit original de +_Childe-Harold_, il y a deux vers qui, à peine intelligibles si on les +joint à ceux qui précèdent, peuvent, pris isolément, s'interpréter comme +l'expression d'un sentiment prophétique, et de la conviction que de la +ruine et du naufrage de toutes ses espérances naîtrait l'immortalité de +son nom. + + Cher objet d'un attachement malheureux! quoique privé + maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et + mes larmes pour me réconcilier avec la vie. On dit que le + tems peut détruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien; + car _ma mémoire devient immortelle par le coup même qui tue + toutes mes espérances_. + +Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dînions souvent tous +les deux ensemble, n'ayant pas de société commune où nous pussions nous +trouver. Il n'appartenait alors qu'à l'Alfred, et je ne faisais partie +que du Wattier. Nous prenions généralement nos dîners chez Saint-Alban +ou chez Steven, dont il était une ancienne pratique. Quoique de tems en +tems il bût du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son +système d'abstinence quant aux mets. Il paraît qu'il s'était fait l'idée +qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractère. Je me +rappelle qu'un jour, étant assis en face de lui, il me regarda quelques +secondes manger avec appétit un beefsteak, puis me demanda du ton le +plus sérieux: «Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent +finir par vous rendre féroce?» + +Ayant cru que je désirais faire partie de l'Alfred-club, il se hâta de +me proposer pour candidat; toutefois, la résolution que j'avais prise, +dans l'intervalle, de vivre à la campagne, rendait inutile la +souscription à un nouveau club. J'écrivis donc à Lord Byron pour le +prier de rayer mon nom; et j'éprouve un plaisir que l'on me pardonnera +sans doute, à insérer ici sa réponse, quoique peu intéressante du reste, +parce que c'est la première épître familière dont il m'ait honoré. + + + + +LETTRE LXXXII. + +À M. MOORE. + +11 décembre 1811. + + +MON CHER MOORE, + +«Nous laisserons-là, s'il vous plaît, toutes les vaines formules de +politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu à nos parrains +et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai +votre nom; cependant, je n'en vois pas la nécessité, car j'ai, +aujourd'hui, ajourné votre élection _sine die_, jusqu'à ce qu'il vous +plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce +qu'il y aurait quelque chose de désagréable pour moi à effacer votre nom +de la liste après l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus +long-tems il y aura été, plus nous aurons de probabilité de succès, et +plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est à +vous de décider; votre volonté, à cet égard, sera ma loi. Si mon zèle +est allé déjà au-delà de la discrétion, pardonnez-le moi en faveur du +motif. + +»Je voudrais que vous vinssiez avec moi à Newsteadt, Hodgson y sera avec +un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade +de classe que j'aie eu depuis la troisième _forme_[10], à Harrow, +jusqu'à ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la +chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre +disposition de votre tems et mon agréable compagnie: _balnea, vina_, +etc., etc. + +[Note 10: La troisième forme anglaise correspond à la classe de +quatrième de nos colléges français. +(_N. du Tr._)] + +»Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai +comme Martial, _nil recitabo tibi_: certainement ce n'est pas là la +moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi, +mon cher Moore, + +»Pour toujours, votre, etc.» + +BYRON. + + +Parmi les actes de générosité et d'amitié qui marquaient chaque année de +la vie de Lord Byron, il n'en est peut-être pas de plus digne d'être +cité, tant pour son opportunité, sa délicatesse et le mérite de l'objet, +que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des +sentimens si bien prouvés, est ce même M. Hodgson, auquel sont adressées +un si grand nombre des lettres précédentes. Il serait injuste de lui +enlever l'honneur de reconnaître lui-même des obligations si signalées; +je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont +il m'a favorisé à l'occasion d'un passage des mémoires autographes de +son illustre ami. + +»Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances +auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent à des +affaires tout-à-fait particulières; c'est un honneur que je veux rendre +à la mémoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de déplorer la perte. +Me trouvant malheureusement gêné, et même très-embarrassé, je reçus de +Lord Byron, à qui j'avais déjà d'autres obligations de la même nature, +je reçus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'élevèrent à celle de +1,000 livres sterlings. Je n'avais point demandé ce secours, j'étais +loin de m'y attendre; mais c'était le projet conçu depuis long-tems, +quoique secret, de mon ami, de venir ainsi à mon aide; il n'attendait +que le moment de le faire de la manière la plus efficace. Quand je le +remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent: +_J'avais toujours songé à le faire_.» + +Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de février, il faisait +imprimer son poème de _Childe-Harold_. C'est aux nombreux changemens et +aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons +plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la première +ébauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possédons +aujourd'hui, on sent bien ce don du génie, non-seulement de surpasser +les autres, mais de se perfectionner lui-même. Dans le principe, le +lecteur faisait connaissance avec le _petit page_ et le _valet de +chambre_, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est +inutile de dire combien le poète a gagné de variété et d'effets +dramatiques en étendant la substance de ces deux stances sous la forme +si légère et si lyrique, qu'elles ont actuellement: + + À sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait + bien son maître. Souvent son babil charmait + Childe-Burun[11], quand son noble cœur était plein de + tristes pensées dont il dédaignait de parler. Alors il lui + souriait, et le jeune Alwin[12] souriait aussi, quand, par + quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et séché + les larmes prêtes à tomber de l'œil d'Harold... + +[Note 11: S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu +l'intention de se peindre lui-même dans la personne de son héros, +l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord +voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.] + +[Note 12: Dans le manuscrit, les noms _Robin_ et _Rupert_ sont tour +à tour écrits et raturés ici.] + + Il n'emmena que ce page et un fidèle serviteur pour voyager + avec lui dans le Levant, dans une contrée éloignée. Quoique + l'enfant fût d'abord chagrin de quitter les bords du lac, où + il avait passé ses premières années, bientôt son petit cœur + battit de joie dans l'espoir de voir des nations étrangères, + et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs + font de si beaux récits; dont Mandeville[13]... + +[Note 13: Ici le manuscrit devient illisible.] + +Au lieu de ces strophes si touchantes à Inès dans le premier chant, où +se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui +soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans +son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante: + + Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames + anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi, + l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas + bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes + Anglaises, etc., etc. + +Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités +mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que +la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème. +Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter +l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style +généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que +d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et +au bouffon[14]. + +[Note 14: Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le +grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce +genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_. +(_Note de Moore_.)] + +Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et +d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours, +par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu +du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis +que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque +sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et +l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire. +Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas +réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de +_Childe-Harold_. + +Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir +John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable: + + Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les + Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les + antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres, + allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires; + tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le + chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe? + Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce + qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers. + Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le, + volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre + avis. + +Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son +poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle +stance: + + Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y + a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc. + +Quoique dans ces vers et dans ceux-ci: + + Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc. + +on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un +scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car, +au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente +qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres +paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de +placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un +scepticisme de découragement et non de dérision_; distinction qu'il ne +faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la +conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont +pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi. + +En même tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous +presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Malédiction de Minerve_, et la +cinquième édition des _Poètes anglais et les Journalistes écossais_. La +note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre +liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il +eut la bonté de me soumettre auparavant. + +Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant +imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes +favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette +époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui +précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de +lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des +doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était +_trop bon pour le siècle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé +cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le +siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la +justesse de son goût. + +C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et +que je jetai un coup d'œil rapide sur un petit nombre de stances qu'il +m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire +le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration +que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la +réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire. + + + + +LETTRE LXXXIII. + +À M. MOORE. + +29 janvier 1812. + + +MON CHER MOORE, + +«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations +ridicules.............................................................. +....................................................................... + +»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais +_imprimé_ ni _exprimé_ d'aucune manière une telle opinion. Voulant +écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à +redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation +d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle +de pureté, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'œil de mon +prochain_. + +»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, _en ce +moment_, des éloges, _même de votre part_, ne font aucune impression sur +moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer +un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis +songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant, +la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_. + +»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.» + +[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il +doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM. +Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même +d'ouvrir la bouche. +(_N. du Tr._)] + +Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des +troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise +conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu +trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de +supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait +disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans +cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le +premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus +importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune +Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre +extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un +épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres +suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel +sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec +quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé +l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on +aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors +lui être absolument indifférente. + + + + +LETTRE LXXXIV. + +À ROBERT RUSHTON. + +21 janvier 1812. + + +«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des +_lettres_ à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient +portées en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que +Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit +_insultée_ par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant +que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que +vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion +de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de +nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes +intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est +pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec +vos camarades, je puis du moins espérer que _votre propre intérêt_ et le +respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous +paraîtront de quelque poids. + +»Votre, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que +vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez +familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que +vous m'écriviez _une fois par semaine_, pour que je voie où vous en +êtes.» + + + + +LETTRE LXXXV. + +À ROBERT RUSHTON. + +25 janvier 1812. + + +«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre, +cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire +cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante. + +»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former: +exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à +mon usage de n'écouter que l'une des deux parties. + +»S'il s'est passé quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon +dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr +que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire +autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai _à vous_. +Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je +suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la +chose était arrivée. Ne _consultez_ personne sur votre réponse, mais +écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter +favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu +prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que +vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera +impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il +convient. J'attends une réponse immédiate. + +»Votre, etc.» + +BYRON. + + +C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de +quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la +renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à +M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur +son esprit. + + + + +LETTRE LXXXVI. + +À M. HODGSON. + +16 février 1812. + + +Mon Cher Hodgson, + +«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière, +la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon +cœur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans +leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était +déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne +seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la +corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois +vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me +pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même +allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif +du genre féminin; je ne veux que _propria quæ maribus_[16]. + +[Note 16: Premiers mots d'une des règles élémentaires de la +grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les +règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque +adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves +sont destinés à l'université d'Oxford. +(_N. du Tr._)] + +»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes +affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes, +ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je +m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans +l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en +tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes +affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en +Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je +suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des +mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse +position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons +charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une +bonne bouteille avant son départ, sinon «_à la montagne Mahomet_.» +Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore +à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé +sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne +faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de +consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression +n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable. + +»Pour toujours, votre, etc.» + +BYRON. + + +Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son +naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de +l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il +recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins +d'un élève plus âgé. + + + + +LETTRE LXXXVII. + +AU JEUNE JOHN COWELL. + +12 février 1812. + + +MON CHER JOHN, + +«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces +lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous +reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir +apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé +plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai +trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser +que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur +à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami +intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un +service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son +égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque +soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses +affaires lui-même. + +»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a +données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute +votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes +maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité +d'_Étonien_, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de +Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand +j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la +balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves +de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au +premier jeu. + +»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.» + + * * * * * + +Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_, +il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est +dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord +Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce +qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un +pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus +complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en +délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham, +et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti +à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland +qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner +tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres +suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison. + + + + +LETTRE LXXXVIII. + +À M. ROGERS. + +4 février 1812. + + +MON CHER MONSIEUR, + + +«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le +concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux +ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec +l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit +nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de +profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la +bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra +être nécessaire de soumettre à la chambre. + +»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage +à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte +promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux +conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de +jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement +les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur +profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens +ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage. + +»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour +moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné, +etc., etc.» + + + + +LETTRE LXXXIX. + +À LORD HOLLAND. + +25 février 1812. + + +MILORD, + +«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en +remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne +crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière +d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M. +Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill, +que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en +être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des +manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité +de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont +privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par +l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en +voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu +est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les +marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation. +Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les +perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain, +nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au +perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la +classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la +société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de +prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant +d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une +honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne +saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans +une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront +l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les +lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on +rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il +n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la +peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la +force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est +point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de +grand cœur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son +expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer +le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus +convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces +malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus +dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond +respect, Milord, + +»De votre seigneurie, + +»Le très-humble et très-obéissant serviteur. + +BYRON. + +»_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me +juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi _briseur de +mécaniques_, moi-même.» + + +C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la +tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas +permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois. +Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart +des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il +avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours. +Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de +son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même +fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit +suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette +occasion. + +«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le +passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne +présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la +droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès +qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il, +votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon +parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui +présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans +l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait +faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de +faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son +discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner +pour _Childe-Harold_.» + +Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après +le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et +cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de +Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron +dans l'éloquence oratoire. + +Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives à +ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours. + +«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une +mystification, je le devais à mes _Poètes anglais et les Journalistes +écossais_. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady +Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu +exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit +plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du +moins), qu'il n'aimait mes _Poètes anglais_ que parce qu'il y voyait +quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je +voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa +de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur +Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en +suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux, +comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie +publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions +hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une +autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre +depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant +pas lieu d'être découragé, surtout à mon _premier_ discours (je n'ai +parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut +_Childe-Harold_, et personne ne songea plus à ma _prose_, pas même moi; +elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant, +quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.» + +On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait +faites sur lui le succès de son premier discours. + + + + +LETTRE XC. + +À M. HODGSON. + +5 mars 1812. + + +MON CHER HODGSON, + +«Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent +dans les journaux; ils y sont toujours donnés d'une manière incorrecte: +cela a été surtout le cas cette fois-ci, à cause des débats de la +Chambre des Communes pendant cette même soirée. Le _Morning-Post_ aurait +dû dire _dix-huit ans_. Cependant vous trouverez mon discours, tel que +je l'ai prononcé, dans le _Parliamentary-Register_, dès qu'il paraîtra. +Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord +Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens +dans leurs discours; et lord Eldon m'a répondu ainsi que lord Harrowby. +J'ai reçu depuis, personnellement, et par l'intermédiaire de mes amis, +de magnifiques éloges des ministériels... oui, des ministériels, aussi +bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett. +Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses idées, que c'est le +meilleur discours prononcé par un lord; Dieu sait depuis combien de +tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais +persévérer; et lord Granville a remarqué que la construction de +quelques-unes de mes périodes rappelait beaucoup la manière de _Burke_!! +Il y a là de quoi donner de la vanité. J'ai dit les choses les plus +violentes avec une sorte d'impudence modeste, insulté tout le monde, mis +le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois +croire mes rapports, ma réputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon +débit, il a été assez élevé et assez facile, peut-être un peu trop +théâtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnaître moi-même, ni +qui que ce soit........................................................ +....................................................................... + +»Mon poème paraît samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'écrire. Ma +pierre est partie pour le présent; mais je crains d'en avoir pour la +vie. Nous parlons tous d'une visite à Cambridge. + +»Tout à vous,» + +BYRON. + + +Sous la même date, il adressa à lord Holland un exemplaire de son +ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles +sentimens. + + + + +LETTRE XCI. + +5 mars 1812. + + +MILORD, + +«Puis-je espérer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire +de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si complètement prouvé la vérité du +premier vers de la strophe de Pope: _Le pardon appartient à l'injure_, +que je me hâte de saisir cette occasion de donner un démenti au vers +suivant. Si je n'étais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse, +s'est échappé d'une tête follement irritée, a fait sur votre seigneurie +aussi peu d'impression qu'il en méritait, je n'aurais pas le courage +(peut-être donnerez-vous à mon action un nom plus sévère et plus juste), +de vous offrir un in-4° du même auteur. J'ai appris avec peine que votre +seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de +lui-même ou de son auteur, il aura du moins servi à quelque chose; s'il +pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et +puisque certains personnages facétieux ont dit, il y a plusieurs +siècles, que _les vers sont de franches drogues_, je vous offre les +miens comme de faibles assistans de l'_eau médicinale_. + +»J'espère que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres, +et me croirez, avec le plus profond respect, + +»De votre seigneurie, + +»Le très-affectionné et obligé serviteur,» + +BYRON. + + +Deux jours après son discours à la Chambre Haute, parut +_Childe-Harold_[17]; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi +instantanée que profonde et durable. Le génie seul pouvait assurer la +continuité du succès; mais, outre le mérite de l'ouvrage, on peut +assigner d'autres causes à l'enthousiasme avec lequel il fut aussitôt +reçu. + +[Note 17: Il envoya l'un des premiers exemplaires à sa sœur, Mrs. +Leigh, avec l'inscription suivante: + +«Offert à ma chère sœur Augusta, à ma meilleure amie, à celle qui m'a +toujours aimé beaucoup plus que je ne le méritais, par le _fils de son +père_, et son très-affectionné frère, + +BYRON.»] + +Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractère particulier du +génie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems +où il a vécu; qui pensent que les grands événemens qui signalèrent la +fin du dernier siècle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en +les habituant aux idées libres et grandes, en ouvrant la carrière aux +hommes entreprenans dans tous les genres, amenèrent naturellement la +production d'un poète tel que Byron; qui, enfin, le considèrent comme le +représentant de la révolution dans la poésie, aussi bien qu'un autre +grand homme, Napoléon, en fut le représentant dans le gouvernement des +états et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute +son étendue, il faut avouer que la liberté donnée à toutes les passions, +à toutes les énergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette +époque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes épouvantables +qui avaient lieu presque chaque jour sur le théâtre du monde, avait +créé, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un goût +prononcé pour les impressions fortes, que les stimulans puisés aux +sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore +qu'un asservissement abject aux autorités établies était tombé en +discrédit, non moins en littérature qu'en politique, et que le poète +dont les chants respireraient le plus complètement cet esprit sauvage et +passionné du siècle, qui oserait sans règles et sans entraves s'avancer +jusqu'aux dernières limites dans l'empire du génie, était plus sûr de +rencontrer un public disposé à sympathiser avec ses nobles inspirations. + +Il est vrai qu'à la licence sur les sujets religieux qui s'était +débordée pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succédé +pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens +diamétralement opposé. Non-seulement la piété, mais le bon goût +s'étaient révoltés contre les plaisanteries et la dérision des choses +saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans +_Childe-Harold_, eût adopté ce ton de légèreté et de persiflage, auquel +il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute +l'originalité, toute la beauté de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer +un triomphe aussi prompt et si incontesté. Les sentimens religieux qui +se sont développés dans toute l'Europe depuis la révolution française, +comme les principes politiques nés du même événement, en rejetant toute +la licence de cette époque, avaient conservé cependant son esprit de +liberté et de recherche. Parmi les premiers résultats de cette piété +ainsi agrandie et éclairée, est cette liberté qu'elle porte les hommes à +accorder aux opinions et même aux hérésies des autres. Pour des +personnes sincèrement religieuses, et par conséquent tolérantes, c'était +sans doute un grave spectacle que celui d'un grand génie comme Byron, +éclipsé par les ténèbres du scepticisme. Si elles avaient connu +elles-mêmes auparavant ce que c'est que douter, elles éprouvaient une +sympathie mélancolique pour lui; si au contraire elles étaient toujours +demeurées tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un œil de +pitié sur un malheureux encore en proie à l'erreur. En outre, +quelqu'erronées que fussent alors ses idées en matière religieuse, il y +avait dans son caractère et dans sa destinée quelques circonstances qui +laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui. +Son tempérament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il fût +déjà endurci dans ses égaremens; on savait que, pour un cœur ulcéré +comme le sien, il n'y avait qu'une source véritable de consolations: +ainsi l'on espérait que l'amour de la vérité, si visible dans tout ce +qu'il avait écrit, lui permettrait un jour de la découvrir. + +Une autre, et l'une des causes qui, avec le mérite réel de son ouvrage, +contribuèrent le plus puissamment à lui assurer le succès prodigieux +qu'il obtint, fut sans doute la singularité de son histoire personnelle +et de son caractère. La manière dont il avait fait son entrée dans le +monde avait été assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention +et l'intérêt. Tandis que dans la classe à laquelle il appartenait, tous +les autres jeunes gens de mérite s'y présentaient précédés des éloges et +des espérances d'une foule d'amis, le jeune Byron y était entré seul, +sans être annoncé, sans être attendu, représentant une ancienne maison +dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt, +semblait se réveiller en sa personne du sommeil d'un demi-siècle. Les +circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses représailles sur +ceux qui avaient attaqué sa gloire littéraire; sa disparition de la +scène de son triomphe aussitôt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignât +attendre les lauriers qu'il avait mérités; son départ pour un voyage +lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la +durée et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jeté +un air aventureux sur le caractère du poète, et préparé les lecteurs à +venir au-devant des impressions de son génie. En faisant une +connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de +ce qu'ils avaient imaginé, ils découvrirent en lui de nouvelles +singularités, de nouveaux motifs d'intérêt bien supérieurs à tout ce +qu'ils avaient pu prévoir: tandis que la curiosité et la sympathie +excitées par ce qu'il avait laissé transpirer de son histoire étaient +encore enflammées davantage par le mystère qui environnait tout ce qu'il +lui restait encore à raconter. Les pertes récentes qu'il avait faites, +et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la réalité +aux idées que ses admirateurs s'étaient faites, et semblaient les +autoriser à imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du poète Young, +_qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au +public_, pourrait avec plus de force et de vérité s'appliquer aussi à +Lord Byron. + +Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force +dans le cercle de société avec lequel il se trouva immédiatement en +contact, soutenus par d'autres qui eussent présenté assez d'attraction, +surtout aux femmes, quand bien même il n'aurait pas possédé tant de +grandes qualités. Sa jeunesse, la beauté noble et mâle de ses traits +empreints d'une mélancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses +manières avec les femmes; la fierté qu'il déployait dans l'occasion avec +les hommes; la singularité de tout ce que l'on rapportait de son genre +de vie, si propre à exciter et à nourrir la curiosité: toutes ces +petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent à répandre +promptement sa réputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien +d'autres sources plus pures d'intérêt, l'on ne doive compter les +allusions qu'il fait dans son poème à des _passions heureuses_; +allusions qui n'étaient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe +qui se laisse vaincre avec moins de résistance par ceux que recommandent +un plus grand nombre de succès antérieurs. + +Il était convaincu, en partie peut-être par modestie que son rang était +entré pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. «J'en dois +une grande partie, disait-il à M. Dallas, à mon titre de lord.» On +serait d'abord disposé à croire qu'un charme de cette nature ne devrait +opérer que sur des hommes d'un rang inférieur; mais ces paroles mêmes +sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe où l'on sente et +apprécie aussi vivement l'avantage d'être noble que dans la classe de +ceux qui le sont. Il était naturel aussi que l'admiration de cette +société pour le nouveau poète fût augmentée par le sentiment qu'il était +sorti de son sein, et que leur ordre avait à la fin produit un homme de +génie qui paierait amplement les arrérages de leur contribution dûs +depuis si long-tems au trésor de la littérature anglaise. + +Enfin, pour me résumer, si l'on considère tous les avantages que je +viens d'énumérer, on pourra voir que jamais il n'a existé, et que +probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un génie +aussi surprenant, aidé de tant de circonstances et de qualités qui +captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il +électrique; sa renommée ne passa pas par les gradations ordinaires, elle +s'éleva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans +les contes de fées. Ainsi qu'il le dit lui-même dans ses _Memoranda_: +«Je m'éveillai un matin et me trouvai un homme célèbre.» La première +édition de son ouvrage fut enlevée en un moment; et comme les échos de +sa renommée se multipliaient de tous côtés, les noms de _Childe-Harold_ +et de _Lord Byron_ remplirent bientôt toutes les bouches. Les plus +grands personnages vinrent s'inscrire à sa porte; et, parmi ceux-ci, +plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraités dans sa satire: mais +ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'écouter qu'une +généreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa +table des lettres, témoignages flatteurs de son succès; depuis le grave +tribut des hommes d'état et des philosophes, jusqu'au billet romanesque +d'un _incognito_, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation +pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton à la société +_fashionable_. Londres, qui quelques semaines avant n'était pour lui +qu'un désert, lui ouvrit l'entrée de ses cercles les plus distingués; et +bientôt il se vit le personnage le plus recherché dans les assemblées +les plus illustres. + +M. Murray avait donné 600 livres sterling de ce poème; mais Byron en +avait abandonné la propriété à M. Dallas[18], de la manière la plus +simple et la plus délicate, disant en même tems que _jamais il ne +consentirait à recevoir un sou pour ses écrits_, résolution dictée par +l'orgueil et la générosité réunies, dont il se départit sagement dans la +suite, quoiqu'elle eût été suivie jusqu'au bout avant lui par Swift[19] +et par Voltaire. Ce dernier abandonna à Prault et à d'autres libraires +le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en +reçut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron +avait eu d'abord l'intention de dédier son ouvrage à son jeune ami, M. +Harness; mais il y renonça en y réfléchissant plus mûrement. Après lui +avoir annoncé ce changement de résolution dans une lettre qui +malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne +pour raison que, plusieurs parties de son poème pouvant faire une +impression défavorable pour lui-même, il craignait qu'une partie de +l'odieux ne retombât jusque sur son ami, et ne lui portât préjudice dans +la carrière qu'il se disposait à embrasser. + +[Note 18: Après lui avoir parlé de la vente et réglé tout pour la +seconde édition, je dis: «Comment puis-je penser à la rapidité de la +vente, aux profits qui en résulteront, sans songer...--À quoi?--Aux +sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais +qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne +recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.» +(_Souvenirs_, par M. Dallas.)] + +[Note 19: «Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre à Pulteney. (12 +mai 1735), reçu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.»] + +Peu de tems après la publication de _Childe-Harold_, le noble auteur +vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre +qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de +toutes les démarches que cette lettre pourrait nécessiter. Elle lui +avait été remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les +affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphées du +monde fashionable, le colonel Gréville. Son but était de demander de +Lord Byron, comme auteur des _Poètes anglais et les Journalistes +écossais_, une réparation convenable de l'injure que le colonel pensait +avoir reçue dans certains passages relatifs à sa conduite comme +directeur de l'_Argyle-Institution_, passages de nature, selon lui, à +blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des +expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'était pas disposé à +laisser passer, quoiqu'il convînt bien d'avoir eu les premiers torts: +«Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manière de +répondre à une pareille lettre.» Toutefois, il consentit à s'en remettre +entièrement à moi sur toute cette affaire; et bientôt après, j'eus une +entrevue avec le témoin du colonel Gréville. Je ne le connaissais +aucunement alors: il me reçut avec la plus grande politesse, et montra +toute la disposition possible de terminer à l'amiable l'affaire qui nous +réunissait. Comme je commençai par lui représenter que les termes dans +lesquels était exprimée la demande de son ami devaient être changés +auparavant, il consentit avec empressement à lever cet obstacle. À sa +prière, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans; +et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me +l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reçus de Lord Byron +les instructions suivantes: + +«Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que +le jeu ait été déloyal, comme on peut le vérifier dans le livre, où il +est même expressément ajouté en note que _les directeurs ignoraient +complètement ce qui se passait_. Que l'on ait joué à _Argyle-Rooms_, on +ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des dés. Lord +Byron les a vus personnellement en usage. On présume que des billards et +des dés peuvent bien être appelés des jeux. Le mot admis, le président +de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir été désigné comme +l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifié son autorité? + +»Lord Byron n'a point d'animosité contre le colonel Gréville. Il lui +semble qu'il a le droit de parler et d'écrire _publiquement_ d'une +institution publique, dont il était lui-même l'un des souscripteurs. Le +colonel Gréville était le directeur reconnu de cette institution... Il +serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon +ou de mauvais. + +»Lord Byron doit laisser au témoin du colonel Gréville et au sien, M. +Moore, la discussion de la réparation de l'injure vraie ou supposée. +Tout en ayant le plus égard à ce que peut exiger l'honneur du colonel, +Lord Byron prie ces messieurs de ménager aussi le sien. Si l'affaire +peut se terminer à l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son +pouvoir pour amener un tel résultat, sinon il est disposé à faire raison +au colonel Gréville de la manière qu'il lui plaira de choisir.» + +Je reçus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M. +Leckie. + +MON CHER MONSIEUR, + +«J'ai trouvé mon ami au lit, très-malade; je l'ai cependant déterminé à +copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-être +voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu'à midi. Si vous +préférez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout à vos +ordres. + +»Votre très-affectionné, etc.» + +G.T. LECKIE. + + +Avec des dispositions aussi favorables des deux côtés, il est +presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas à s'arranger de la +manière la plus satisfaisante. + +Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion +pour extraire quelques détails piquans du compte rendu par Lord Byron de +certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait été, à +différentes époques, employé comme médiateur: + +«J'ai été appelé au moins vingt fois, comme médiateur ou second, dans de +violentes querelles. J'ai toujours trouvé moyen d'arranger l'affaire +sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraîner à des +conséquences mortelles; et cela dans des circonstances fort délicates +quelquefois, et ayant à traiter avec des esprits emportés et irascibles, +des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des +cornettes de cavalerie et autres gens _ejusdem farinæ_. Tout cela, bien +entendu, dans ma jeunesse, quand je fréquentais des compagnies à tête +chaude. J'ai porté des défis de gentlemen à des lords, de capitaines à +des capitaines, d'hommes de loi à des conseillers, et une fois d'un +ecclésiastique à un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai +celui-ci peu disposé _à terminer cette sanglante querelle sans en venir +aux coups_. L'affaire était venue à propos d'une femme. Je n'ai jamais +vu femelle se conduire si mal que cette créature sans ame et sans cœur; +ce qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. C'était une certaine +Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour +l'engager à dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort, +et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prêtre ou d'un +lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni +moi, ni N***, fils de sir E. N***, témoin de l'autre partie, ne pûmes +les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude +du commerce des femmes. Je parvins toutefois à arranger l'affaire sans +son talisman, et, je crois, à son grand déplaisir; c'était bien la plus +infernale prostituée que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre. +Quoique mon ecclésiastique fût sûr de perdre sa femme ou son bénéfice, +il était aussi belliqueux que l'évêque de Beauvais. Il ne voulait pas se +laisser apaiser; mais il était amoureux, et l'amour est une passion +martiale.» + +Quelque désagréable qu'il fût pour lui de voir les conséquences de sa +satire entraîner des explications hostiles, il était incomparablement +plus embarrassé dans les cas où l'on y répondait par des témoignages +d'affection. Il se rencontrait journellement à cette époque avec les +personnes que sa plume avait offensées personnellement ou dans leurs +proches, et les politesses qu'il en recevait étaient, comme il le disait +souvent en se servant du langage si fort de l'Écriture, comme autant de +_charbons ardens accumulés sur sa tête_. Il était, en effet, on ne peut +plus sensible au plaisir ou au déplaisir de ceux avec lesquels il +vivait; et s'il avait passé sa vie sous l'influence immédiate de la +société, on peut douter qu'il se fût jamais abandonné à cette énergie +sans frein, dans laquelle il déploya ses talens, et dont il abusa +quelquefois. Quand il publia sa première satire, la société ne lui avait +pas encore imposé son joug salutaire, et au moment où il donna _Caïn_ et +_Don Juan_, il avait de nouveau brisé tous les liens qui l'y +attachaient. De là cet instinct de solitude et d'indépendance auquel il +a dû une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa +propre imagination, il pouvait défier le monde entier; dans la vie +réelle, on eût pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un +sourire. La facilité avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le +simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la +flexibilité de son caractère. Pour _Childe-Harold_, les opinions de MM. +Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que +non-seulement il renonça à sa première idée de s'identifier avec son +héros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites, +qu'ils avaient trouvée trop hétérodoxe. Peut-être même peut-on avancer +que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur +lui, il eût consenti à faire disparaître toute la partie sceptique de +son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son séjour +en Angleterre, il n'offrit rien de semblable à ses lecteurs, et que, +dans les belles créations de son génie, qui illustrèrent cette époque et +tinrent le public dans une admiration perpétuelle, la licence et +l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le +sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce +dont il était capable, une fois qu'il se serait débarrassé de ses +entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent été ses ouvrages +tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi +de tous liens, qu'il donna l'essor à son génie et s'éleva à cette +hauteur prodigieuse où il put enfin déployer toute sa force. Quoique +l'abus qu'il en fit soit déplorable, les excès mêmes de cette énergie +sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer en les +condamnant. + +Cette sensibilité, à l'égard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques +précédentes, est un des exemples qui montrent combien aisément cet +esprit colossal eût pu être, je ne dis pas étouffé, mais comprimé par +les petits liens de la société. L'agression dont il s'était rendu +coupable, non-seulement était passée depuis long-tems, mais, plusieurs +des plus offensés l'avaient entièrement pardonnée, et cependant, ce qui +fait le plus grand honneur à son sentiment des convenances sociales, +l'idée de vivre familièrement et sur un pied d'amitié avec les personnes +sur les talens ou le caractère desquelles il avait exprimé une opinion +si défavorable lui devint à la fin si insupportable, qu'avancé comme il +l'était dans la cinquième édition des _Poètes anglais_, etc., il en vint +à prendre la résolution d'anéantir tout-à-fait cette satire, et qu'il +donna en conséquence à Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter +l'édition entière au feu. Il sacrifia aussi dans le même tems, et par +des motifs semblables, aidés, à ce que je pense, de quelques +représentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la _Malédiction +de Minerve_, poème dirigé contre ce seigneur, et dont l'impression était +déjà fort avancée. Les _Imitations d'Horace_ partagèrent le même sort, +quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles. + +Pour prouver encore mieux combien il était sensible aux plus légers +nuages qui pouvaient s'élever dans la société où il vivait, je n'ai qu'à +citer les billets suivans qu'il adressa à son ami, M. William Bankes, +craignant que celui-ci n'eût quelque raison d'être fâché contre lui. + + + + +LETTRE XCII. + +À M. WILLIAM BANKES. + +20 avril 1812. + + +MON CHER BANKES, + +«Je me sens blessé (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens +blessé, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espère +cependant que ce n'est-là qu'une de vos plaisanteries _profanes_. Je +serais désespéré que rien dans ma conduite eût pu vous faire supposer +que j'avais meilleure opinion de moi-même, ou moins bonne opinion de +vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collége de la +Trinité, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point +trouvé chez moi quand vous y êtes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au +milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de +conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-là, il n'en +est pas que je préfère à la vôtre. + +»Croyez-moi bien sincèrement votre, etc.» + +BYRON. + + + + +LETTRE XCIII. + +À M. WILLIAM BANKES. + + +MON CHER BANKES, + +«Mon empressement à provoquer une explication a dû vous convaincre que, +quel qu'ait pu être le changement malheureux de mes manières, il était +aussi involontaire qu'il eût été plein d'ingratitude si j'y avais +effectivement mis de l'intention. Réellement, je m'étais aperçu que, +quand nous étions ensemble, j'avais montré de tels caprices. Je savais +bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais désiré, +mais je pense qu'un _observateur aussi fin_ que vous aurait pu en +trouver la _raison explicative_ sans aller imaginer que je fisse moins +de cas d'un homme de la société duquel je trouve honneur et plaisir. +Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici _au cercle_, soi-disant +_plus étendu_, de mes connaissances, mais à des circonstances que vous +comprendrez facilement, j'en suis sûr, avec un peu de réflexion. + +»Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je +puisse avoir à votre égard, ou vous au mien, d'autres pensées que celles +que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, récemment encore, +que mon caractère s'amendait; je serais bien fâché que vous changeassiez +d'opinion. Croyez-moi, votre amitié m'est bien plus précieuse que toutes +ces vanités absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entiché. +Je n'ai jamais contesté votre supériorité, ou douté sérieusement de +votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais à mettre la +zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincères regrets de +votre bien affectionné, etc. + +»_P. S._ Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient +aussi.» + +Au mois d'avril, il fut de nouveau tenté d'essayer ses forces dans la +Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en +considération des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima +fortement en sa faveur. Ce second discours paraît avoir été moins +heureux que le premier; son débit fut jugé ampoulé et théâtral; infecté, +je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce même +ton déclamatoire et chanté dont il défigurait ses poésies en les +récitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des +écoles publiques, mais plus particulièrement à Harrow, et se rapprochant +assez du chant pour déplaire davantage à ceux qui l'aiment et le +comprennent le mieux. + +Je trouve dans son _Memorandum_ les anecdotes suivantes au sujet des +négociations pour le changement de ministère qui eut lieu pendant cette +session. + +«À la réunion des pairs de l'opposition (1812), après que lord Granville +et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative à la négociation +de lord Moira, j'étais assis près du duc actuel de Grafton, et je lui +demandai: Que faut-il faire maintenant?--Réveiller le duc de Norfolk qui +ronfle là à côté de nous, me répondit-il; je ne crois pas que les +négociateurs nous aient laissé rien autre chose à faire. + +»Lors des débats, ou plutôt de la discussion sur cette même question, +j'étais placé immédiatement derrière lord Moira, qui était extrêmement +contrarié du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se +tournait vers moi et me demandait fréquemment si j'étais de son avis. La +question ne laissait pas que d'être embarrassante pour moi, qui n'avais +pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me répéter: Les choses +ne se sont pas passées ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc. +Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'étais touché de le voir +prendre cette affaire tellement à cœur.» + +La motion pour l'émancipation des catholiques fut présentée une seconde +fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en +considération emportée à la simple majorité d'une voix. Voici une autre +anecdote assez amusante à propos de cette division de la chambre. + +«Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien différens, Theulow et +Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans +l'un des débats pour la question catholique, les pairs se trouvant +également partagés, ou la majorité n'étant que d'une voix, je ne me +rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je +ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour émanciper cinq millions +d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immédiatement à ma place, +mais je me tins debout précisément derrière le _sac de laine_. Lord +Eldon, tournant la tête, m'aperçut, et dit aussitôt à un pair qui était +venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez +l'habitude: _Que le diable les emporte!_ la victoire est à eux +maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, _par Dieu!_» + +Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la société, comme +homme et comme poète, allait toujours en augmentant. La facilité avec +laquelle il se livra au tourbillon des sociétés à la mode, et se mêla à +leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en fît d'ailleurs, +ils avaient pour lui le charme de la nouveauté. Cette sorte de vanité, +presque inséparable du génie, et qui consiste dans une extrême +susceptibilité pour soi-même, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire, +la possédait à un degré peu ordinaire. Jamais cette excessive +sensibilité pour l'opinion des autres ne fut excitée d'une manière plus +constante et plus variée que dans les cercles où il venait d'entrer. Je +trouve, dans un billet qu'il m'écrivit à cette époque, quelques +allusions plaisantes à la foule d'admirateurs dont il s'était vu entouré +la veille dans une soirée, et tel était à la vérité le flatteur embarras +où il se trouvait dans toutes les réunions. Dans ces occasions, surtout +avant que le cercle de ses connaissances se fût assez étendu pour le +mettre tout-à-fait à son aise, son air et sa démarche étaient d'un homme +dont les pensées étaient mieux occupées ailleurs, et qui ne jetait qu'un +œil distrait et mélancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses +manières si réservées au milieu de pareilles scènes, et toutefois si +bien d'accord avec les idées romantiques qu'on s'était faites de lui, +étaient le résultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de +cette envie de produire de l'effet et de faire impression à laquelle le +portait naturellement la tournure poétique de son esprit. Rien, en +effet, ne saurait être plus amusant et plus singulier que le contraste +de son enjouement en petit comité avec sa réserve et sa fierté dans les +cercles qu'il venait de quitter. C'était comme la gaîté bruyante d'un +enfant, _au sortir_ de l'école; il n'était point de plaisanteries, de +tons malicieux dont il ne fût capable. Habitué à le trouver toujours si +enjoué dans le tête-à-tête, je le raillais souvent sur le ton sombre de +ses poésies, comme emprunté; mais il me répondait constamment, et je +cessai bientôt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui +plaisaient, il était au fond du cœur l'un des malheureux les plus +mélancoliques du monde. + +Parmi une foule de billets que je reçus de lui à cette époque, relatifs, +quelques-uns aux parties où nous nous trouvions ensemble, d'autres à des +affaires aujourd'hui oubliées, j'en choisirai quelques-uns qui, en +faisant connaître sa société et ses habitudes, ne seront peut-être pas +sans intérêt. + +25 mars 1812. + +«A tous ceux qui les présentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas +Moore, êtes assigné, non invité, sur demande spéciale et toute +particulière, à vous trouver demain soir, à neuf heures et demie, chez +lady Charlotte Lamb, où vous serez reçu civilement et convenablement. +Venez, je vous en prie; on m'a tant accablé de questions sur votre +compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir répondre en personne. + +«Croyez-moi toujours, etc.» + + * * * * * + +«J'aurais répondu à votre billet dès hier, si je n'avais espéré vous +voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour où +nous irons dîner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce +soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir +chez miss Berry, autrement j'y serais allé à coup sûr. + +»Comme à l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras; +aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment. + +»Croyez-moi toujours votre, etc.» + +8 mai 1812. + +«Je suis trop fier de votre amitié pour me rendre difficile sur le choix +de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu +plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de +moi-même dans ce moment, cela ne me réussit guère. Si vous connaissiez +ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des +négligences apparentes, où l'intention n'entre pour rien. + +»Je quitterai Londres bientôt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans +me voir. Je vous souhaite du fond du cœur tout le bonheur que vous +pouvez vous souhaiter à vous, et je crois que vous avez pris le chemin +pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a +abandonné pour toujours. + +»Tout à vous, etc.» + +20 mai 1812. + +«Après avoir passé toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, _lancer_ +Bellingham _dans l'éternité_[20], et à trois heures, le même jour, +partir *** pour la campagne. + +[Note 20: Phrase consacrée pour dire _pendre_. On peut justifier la +présence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet +homme n'était point un assassin ordinaire. Son procès fit grand bruit en +Angleterre. Il avait tué M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein +Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en +assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce député, il +persista à dire que sa seule raison était qu'il désapprouvait sa +conduite parlementaire. On était curieux de savoir s'il ferait d'autres +aveux sur l'échafaud: il n'en fit point. +(_Note du Tr._)] + +»J'irai, je crois, passer quelques jours à Nottingham au commencement de +juin: dans ce cas, je viens vous prendre à l'improviste avec Hobhouse +qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher à mes +ennuis. + +»J'avais dessein de vous écrire une longue lettre, mais je sais que cela +m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je +vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne +manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant. + +»Tout à vous. + +»_P. S._ Mes respects et mes complimens bien sincères à Mrs ***; elle +est réellement fort belle. Je puis vous le dire, même à vous, car jamais +figure ne m'a frappé comme celle-là.» + + +Il avait loué une fenêtre avec ses deux camarades de collége, MM. Bailey +et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemblée +et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte +était fermée. M. Madocks se chargea de réveiller les gens de la maison, +tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenèrent bras dessus bras +dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scène assez fâcheuse. +Voyant une pauvre femme couchée sur les marches, devant une porte, Lord +Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de +compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa +main, se leva tout-à-coup, et, grimaçant un rire effroyable, se mit à +boiter en singeant l'infirmité de son bienfaiteur. «Il ne prononça pas +une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien +en nous éloignant de cette misérable.»-- + +Je citerai à ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un +bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit +porte-fanal qui marchait devant lui cria: «De ce côté, Milord.--Il +paraît vous connaître, dit M. Rogers.--Me connaître! répondit Lord Byron +assez tristement; tout le monde me connaît, je suis un être difforme.» + +En parlant des honneurs rendus à son génie, j'aurais dû dire qu'il eut, +au printems, dans une soirée, celui d'être présenté au prince régent, +sur la demande de cet auguste prince lui-même. «Le régent, dit M. +Dallas, lui exprima toute son admiration du poème de _Childe-Harold_, et +le reste de la conversation séduisit tellement le poète, que si le +prochain lever n'eût été retardé par une cause fortuite, il y a gros à +parier qu'on l'eût vu souvent à Carlton-House, où peut-être serait-il +devenu courtisan tout-à-fait.» + +Après ce sage pronostic, le même écrivain ajoute: «Je fus le voir le +matin du jour où le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de +cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrés, ce qui n'allait +point du tout à sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne +m'avait point dit qu'il dût aller à la cour: il me parut qu'il lui +semblait nécessaire de justifier son intention, car il me fit observer +qu'il ne pouvait guère s'en dispenser décemment, le prince régent lui +ayant fait l'honneur de lui dire qu'il espérait bientôt le voir à +Carlton-House.» + +Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-même sa +présentation. + + + + +LETTRE XCIV. + +À LORD HOLLAND. + + +CHER MILORD, + +Je dois vous paraître bien ingrat, et j'ai été en effet bien négligent, +mais je n'ai appris qu'hier soir que milady était hors de danger; je me +présenterai demain, et j'aurai, j'espère, la satisfaction d'apprendre +qu'elle est tout-à-fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la +goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et +que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter. + +»L'autre soir, à un bal, j'ai été présenté, par ordre, à notre gracieux +régent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a +professé beaucoup de goût pour la poésie. Je confesse que c'était là un +honneur tout-à-fait inattendu; je songeais à l'aventure de ce pauvre +B***, et je craignais de tomber moi-même dans une pareille bévue. J'ai +maintenant bon espoir, si M. Pye venait à mourir, de _chansonner la +vérité à la cour_, comme M. Mallet, d'insignifiante mémoire. Songez un +peu, cent marcs par an[21], outre le vin et l'infamie. Mais alors le +remords me forcerait à me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de +l'année, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien +considéré, je ne conspirerai contre l'existence de notre lauréat, ni par +la plume ni par le poison. + +»Voulez-vous présenter mes très-humbles respects à lady Holland, et me +croire toujours bien sincèrement, etc.» + +[Note 21: Le marc représente 8 onces, comme moitié de l'ancienne +livre française et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme +moitié de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs +représenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600 +fr.--Le poète lauréat, ou poète de la cour, est actuellement M. Southey. +(_N. du Tr._)] + +La seconde lettre donne plus de détails sur cette entrevue avec le +prince régent; c'est, comme on le verra, une réponse à sir Walter-Scott: +elle fait peut-être plus d'honneur encore au souverain lui-même qu'aux +deux poètes. + + + + +LETTRE XCV. + +À SIR WALTER-SCOTT, BARONET. + +6 juillet 1812. + + +MONSIEUR, + +«Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fâché que +vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux méchans ouvrages de +ma jeunesse, puisque j'ai supprimé tout cela _volontairement_; votre +explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait +beaucoup de peine. La satire a été écrite quand j'étais fort jeune, fort +irascible, ne cherchant qu'à montrer mon ressentiment et mon esprit, et +maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit +alors. Je ne saurais vous remercier assez des éloges que vous voulez +bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu +du prince régent. Il ordonna que l'on me présentât à lui dans un bal: +après quelques mots extrêmement flatteurs sur mes propres essais, il me +parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous +préférait à tous les poètes passés et présens, et me demanda lequel de +vos poèmes j'aimais le mieux. La question était embarrassante: je +répondis que c'était le _Lay du dernier Ménestrel_; il me dit qu'il +n'était pas éloigné de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me +paraissiez essentiellement le _poète des princes_, et que nulle part ils +n'étaient peints d'une manière aussi séduisante que dans votre _Marmion_ +et votre _Dame du Lac_: il eut la bonté d'approuver encore cette idée et +de s'étendre beaucoup sur vos _Portraits des Jacques_, qu'il trouve +aussi majestueux que poétiques. Il parla alternativement d'Homère et de +vous, et parut bien vous connaître tous deux, en sorte qu'excepté les +Turcs et votre serviteur, vous étiez en très-bonne compagnie. Je défie +Murray lui-même de pouvoir exagérer, dans un prospectus, l'opinion que +son altesse royale exprima sur votre génie, et je ne prétends pas +énumérer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-être +agréable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait +beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un +goût qui me laissèrent la plus haute idée des talens naturels et acquis +d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise +_politesse de manières_ qui le rend certainement supérieur à aucun +_gentleman_ vivant. + +»Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais été à un lever; car la +vue des cours catholiques et musulmanes a singulièrement diminué ma +curiosité, et mes principes politiques étant aussi mauvais que mes vers, +_je n'y avais réellement rien à faire_. Il doit vous paraître infiniment +flatteur de vous voir ainsi apprécié par notre souverain, et si ce +plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien +heureux. + +»Je suis très-sincèrement, votre très-humble et très-obéissant +serviteur, + +BYRON. + +»Excusez ce griffonnage, écrit à la hâte et au retour d'un petit +voyage.» + + +Pendant cet été (1812), il alla passer quelque tems à la campagne chez +quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le +marquis de Lansdowne. «En 1812, dit-il, à Middleton, se trouvaient chez +lord Jersey, au milieu d'une brillante assemblée de lords, de ladies et +d'hommes de lettres[22] ***... Erskine y était, le bon, mais +insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit très-bien, mais il +voulait qu'on l'applaudît deux fois pour la même chose. Il lisait ses +vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis +le _Jugement par jury_!!! J'aurais presque désiré qu'il fût aboli, car +j'étais assis près d'Erskine à dîner. J'avais lu ses discours imprimés, +je n'avais donc pas besoin qu'il me les récitât de nouveau.» + +[Note 22: Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour +que nous la rapportions. +(_Note de Moore_.)] + +C***, le chasseur de renard, surnommé _Cheek_ C***, et moi sablâmes le +Bordeaux, et fûmes les seuls qui en prîmes. C*** aime la bouteille, et +ne s'attendait pas à trouver un bon vivant dans un rimailleur[23]. +Aussi, faisant mon éloge un certain soir à quelqu'un, il le résuma en +ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme! + +[Note 23: Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint +la compagnie à Middleton qu'après le dîner, se contentant de prendre +dans sa chambre son léger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un +lui ayant dit que M. C*** avait qualifié de telles habitudes +d'efféminées, il résolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait +dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses +prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux éloge cité +plus haut.] + +»Personne ne but, excepté C*** et moi. À vrai dire, nous n'avions pas +besoin d'assistans, car nous fîmes disparaître tout ce qui avait été mis +sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle était bien +garnie chez Jersey. Du reste, nous portâmes notre vin très-discrètement, +comme le baron de Bradwardine[24].» + +[Note 24: L'un des principaux personnages de _Wawerley_, premier +roman publié par sir Walter-Scott.] + + +Au mois d'août de cette même année, le comité de direction de Drury-Lane +désirant un prologue pour l'ouverture du théâtre, prit le singulier +parti d'annoncer dans les journaux, un concours à cet effet, auquel il +appela tous les poètes de l'époque. Bien que les discours arrivassent en +assez bon nombre, aucun ne parut au comité digne de fixer son choix. +Dans cet embarras, l'idée vint à lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux +faire que d'avoir recours à Lord Byron, dont la popularité donnerait +encore plus de vogue à la solennité de la réinstallation, et dont la +supériorité, incontestable, à ce qu'il croyait, quoique l'événement ait +prouvé le contraire, forcerait tous les candidats rejetés à se soumettre +sans murmurer. La lettre suivante est le premier résultat de la demande +faite à ce sujet au noble poète. + + + + +LETTRE XCVI. + +À LORD HOLLAND. + +Cheltenham, 10 septembre 1812. + + +CHER MILORD, + +«Les vers que j'avais essayé de faire sont encore, ou plutôt étaient +dans un état tout-à-fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu +plus décisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je +ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury, +Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comité. +Sérieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs; +les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre +ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes +rimes enterrées dans le _Magazine_ du mois prochain sous les _Essais sur +l'assassinat de M. Perceval_, et les _Guérisons de la morsure des chiens +enragés_, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions +bien supérieures aux miennes. + +»Je prends cependant toujours assez d'intérêt à la chose pour désirer +connaître l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute +pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art +d'écrire en vers est devenu le plus aisé de tous. + +»Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, si ce n'est que, par amour +pour le théâtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains +bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tâche que les directeurs de +Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses +traits écrasés, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grâces; et, comme +dit Diggory, je le défie d'embellir jamais assez cette espèce de +figure-là pour lui donner même l'air de la folie. Je suis bien fâché de +le voir dans le rôle de l'Éléphant sur la corde lâche; car, quand je +l'ai vu la dernière fois, j'étais enchanté de son jeu. Mais alors +j'avais seize ans; et tout Londres avait la bonté de juger comme s'il +était revenu à cet âge. Après tout, de meilleurs juges l'ont admiré et +l'admireront peut-être encore, ce qui ne m'empêche pas de me hasarder à +prédire qu'il ne réussira pas. + +»Voilà donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant +Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espère. Mes complimens +respectueux à lady Holland; son départ, et celui de mes autres amis, a +été un triste événement pour moi, qui suis maintenant réduit à la +solitude la plus cynique. + +«Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant +à toi, ô Georgina Cottage! Quant à nos _harpes_, nous les avons +suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit: +_Chantez-nous un chant de Drury-Lane_, etc.; mais j'étais muet et sombre +comme les Israélites[25].» Les eaux m'ont rendu aussi malade que je +pouvais le désirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez +toujours. + +»Croyez-moi pour toujours votre obligé et affectionné serviteur.» + +BYRON. + +[Note 25: Imitation burlesque du fameux psaume, _Super flamina +Babylonis_, etc.] + + +Les instances du comité; pour qu'il se chargeât du prologue, ayant été +renouvelées avec plus de force encore, il consentit enfin à +l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgré la difficulté de cette +tâche et les chances de se créer de nouveaux ennemis. Les lettres et les +billets suivans qui se succédèrent avec la plus grande rapidité, et +qu'il adressait à sa seigneurie, ne paraîtront pas sans quelque intérêt +aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines +qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et +l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des épithètes, comme +moyens d'enrichir l'harmonie et la clarté du vers; ils y verront encore, +ce qui est fort important pour la peinture de son caractère, la facilité +extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cédait aux avis et +aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilité qu'il +montra constamment sur des points où les poètes sont généralement si +tenaces et si irritables, ne fût en lui disposition naturelle, dont on +aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il +avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le +comprendre et de le diriger. + + + + +À LORD HOLLAND. + +22 septembre 1812. + + +CHER MILORD, + +«Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez +parfaitement libre de laisser là si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais +désiré avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si +je puis vous être agréable, quand bien même je devrais déplaire à cent +rimailleurs et à la partie éclairée du public. + +»À vous pour toujours, etc. + +BYRON. + +»Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assiégé par tous les +concurrens rejetés, et peut-être sifflé par une cabale.» + + + + +LETTRE XCVII. + +À LORD HOLLAND. + +Cheltenham, 23 septembre 1812. + + +«Voilà enfin! J'ai marqué quelques passages avec des variantes, +choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, détruisez, faites-en +ce que vous voudrez, je m'en remets à vous et au _comité_ que vous +n'aurez pas cette fois appelé ainsi _a non committendo_. Que vont-ils +faire! que ferai-je moi-même avec les cent-un troubadours repoussés? De +quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous à voir les +mauvais vers pleuvoir sur vous. Je désire que mon nom ne transpire pas +jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe après +tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois, +l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en +conjure au nom de l'harmonie. + +»Les passages marqués d'un trait dessus et dessous, le sont pour que +vous choisissiez entre les épithètes et autres ingrédiens poétiques. + +»Écrivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc. + +»Mes complimens et mes respects à lady Holland. Aurez-vous la bonté +d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre +_lecteur_ se trouvera embarrassé comme un commentateur, et pourrait par +hasard nous les débiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous +conviennent pas, je me remettrai à l'enclume et vous ferai de nouveaux +_endecasyllabes_[26]. + +[Note 26: Les lettres de 97 à 107, ne sont absolument relatives +qu'au choix de certaines épithètes à la place de certains mots, dans les +vers du _Prologue pour la réouverture du théâtre de Drury-Lane_; il est +impossible de faire passer de pareils détails dans une autre langue: ils +y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intérêt. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CVII. + +À M. MURRAY. + +Cheltenham, 5 septembre 1812. + + +«Envoyez, je vous prie, ces dépêches et un numéro de la _Revue +d'Édimbourg_ avec le reste. J'espère que vous avez écrit à M. Thompson, +que vous l'avez remercié de ma part pour son présent, et que vous lui +avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il désire. +Où en êtes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il _couronné de +lauriers et supporté par quelques méchans vers_, orner ou enlaidir +quelques-unes de nos tardives éditions? + +»Envoyez-moi _Rokeby_. Que diable ce peut-il être? N'importe, il est +bien apparenté et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous +remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon +thermomètre poétique est au-dessous de zéro. Que voulez vous me donner +_à moi_ ou _à mes ayant-cause_, pour un poème en six chants (_quand il +sera terminé, point de vers, point d'argent_), dans un genre aussi +semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques idées +qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de +loisir. + +»_P. S._ Ma dernière question est tout-à-fait dans le style de +Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jérémie Diddler, _je le demande +seulement pour le savoir_. Envoyez-moi Adair, _sur la Diète et le +Régime_, dont Ridgway vient de donner une nouvelle édition.» + + + + +LETTRE CVIII. + +À M. MURRAY. + +Cheltenham, 14 septembre 1812. + + +«Les paquets contenaient des lettres et des pièces de vers, tout cela, à +une exception près, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup +d'inquiétude pour ma conversion de certaines hérésies dans lesquelles +mes honnêtes correspondans pensent que je suis tombé. Les livres sont +des présens tendant aussi à ma conversion: _la Connaissance du +christianisme_ et _le Bioscope_ ou _Cadran solaire de la vie religieuse +expliquée_. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes +remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell, +libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. _Le +Bioscope_ contenait une pièce de vers manuscrite. Je ne sais de qui; +mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'écrire et d'écrire +bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du _Bioscope_ qui y était +joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le découvrir, remerciez-le +pour moi de tout mon cœur. Les autres lettres étaient des lettres de +dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si +je puis parvenir à les connaître, et qu'elles soient jeunes, comme elles +prétendent l'être, je serais charmé de les convaincre de ma dévotion. +J'ai reçu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde, +et j'y ai répondu. + +»Ainsi vous voilà l'éditeur de _Lucien_? On me promet une entrevue avec +lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui, +_puisque les dieux l'ont rendu poétique_. De qui cette lettre +pourrait-elle mieux venir que de son éditeur et du mien? N'est-ce pas +une trahison à vous d'avoir affaire à l'un des alliés du _grand ennemi_, +comme le _Morning-Post_ appelle son frère? + +»Et mon livre sur la diète et le régime, ou est-il? Je suis impatient de +lire le _Rokeby_ de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire. +L'_Anti-Jacobin Review_ est très-bien écrite; elle n'est point du tout +inférieure au _Quarterly_, et certainement elle a cet avantage d'être un +peu moins _innocente_. En parlant de cela, avez-vous rassemblé mes +livres? J'ai besoin de toutes les _Revues_, au moins des _Revues_ +critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises, +extraites et reliées en un seul volume pour _mes vieux jours_. Mettez en +ordre, je vous prie, mes livres en langue romaïque; redemandez à +Hobhouse les volumes que je lui ai prêtés: il les a eus assez long-tems. +S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amitié de m'écrire un mot: nous +serons plus proches voisins cet hiver. + +»_P. S._ On s'est adressé à moi pour écrire le discours d'ouverture de +Drury-Lane; mais dès que j'entendis parler de concours, je renonçai à +lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que +j'avais ébauchés! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que +vous mettriez à la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de +concourir avec ce ramas de méchans écrivains. Il n'y aurait pas eu de +gloire dans le triomphe, et la défaite eût été ignoblement honteuse. Je +me serais étouffé, comme Otway, avec un pain de quatre livres[27]. Ainsi +rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien démêler avec ce +prologue; je vous en donne _ma parole d'honneur_!» + +[Note 27: L'illustre auteur de _Venice Preserved_ (le _Manlius_ du +répertoire français) s'étouffa en mangeant avec trop d'avidité un pain +de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charité. +On sait qu'il languissait dans une affreuse misère. +(_N. du Tr._)] + + + +LETTRE CIX. + +À M. WILLIAM BANKES. + +Cheltenham, 28 septembre 1812. + + +MON CHER BANKES, + +«Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent être intimes à +soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux. +À regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que +mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir +entendu dire que vous ne détestiez rien tant que d'écrire et de recevoir +des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si +grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous écrire dans +ce moment, c'eût été dans votre bourg, où je vous croyais naturellement +au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dépit de M. N*** et +de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham +me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort obligé +de penser à moi de quelque manière que ce soit; et que, malgré cette +surabondance d'amitié dont vous me supposez surchargé, je ne saurais +jamais me passer de la vôtre. + +»Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000 +livres sterlings[28], dont 60 restent hypothéquées sur la propriété +pendant trois ans, et rapportent intérêt, bien entendu. Il est probable +que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financières +commencent à s'améliorer. Voilà déjà quelque tems que je suis à boire +les eaux, parce que ce sont des eaux à boire, qu'elles sont +très-médicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais goût. Dans +quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientôt ici, +où je suis presque seul, où je sors très-peu, et où je savoure dans +toute sa volupté le _dolce far niente_. Que faites-vous en ce moment? je +ne saurais le conjecturer, même par la date de votre épître; vous ne +dansez pas, j'espère, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers. +Nous en avons un ici en mauvais état: le pauvre diable est atteint d'une +phthisie. On m'a dit, dans la misérable auberge où je suis d'abord +descendu, que vous étiez passé par ici précisément la veille du jour où +je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord +les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous +partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les +Oxford, avec quelques autres de généalogies moins anciennes. + +[Note 28: Environ 2,800,000 fr. +(_N. du Tr._)] + +»Je ne les dérange pas beaucoup. Quant à vos bals, vos assemblées, on +n'y songe même pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le récit d'un +accident affreux arrivé l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyées, +et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait dû la vie à un croc de bateau +ou un trident, pria qu'on le rejetât dans l'eau, parce que sa femme +avait été sauvée... non, _noyée_! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter +lui-même, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilité. +Que les hommes sont d'étranges animaux dans la Wye et dehors! + +»Il me reste à vous demander un million de pardons pour ne m'être pas +acquitté de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous +saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les +bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le +nouveau parlement? Dans soixante jours, je présume, à cause des affaires +d'Irlande; les élections de ce pays demanderont plus de tems que n'en +comporte la loi. Quant à la vôtre, elle est sûre naturellement, cela +n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministère, et +tout ira bien pour vous. J'espère que vous parlerez plus souvent; je +suis sûr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman +veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir. + +Je suis toujours votre très-affectionné, + +Νωαιρων[29]. + +[Note 29: Signature qu'il employait souvent à cette époque.] + + + + +LETTRE CX. + +À M. MURRAY. + +Cheltenham, 27 septembre 1812. + + +«Je n'ai envoyé aucun discours d'ouverture au comité; sur près de cent, +je vous le dis _en confidence_, pas un n'a paru digne d'être reçu: en +conséquence on est revenu à moi; j'ai écrit un prologue, qui a été reçu +et qui sera prononcé. Le manuscrit est maintenant entre les mains de +lord Holland. + +»Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manière qu'il soit +accueilli au théâtre, vous le publierez avec la première édition de +_Childe-Harold_. Je vous prie seulement, quant à présent, de me garder +le secret, jusqu'à nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte +pour en faire ce que vous jugerez convenable. + +»_P. S._ Je désirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires +_avant_ la représentation, afin que les journaux puissent en rendre un +compte exact après.» + + + + +LETTRE CXI. + +À M. MURRAY. + +Cheltenham, 12 octobre 1812. + + +«Je ne veux absolument pas que le portrait soit gravé; je vous prie de +ne le joindre, sous aucun prétexte, à la nouvelle édition; je désire que +toutes les épreuves soient brûlées et la planche brisée. Je paierai +toutes les dépenses faites à ce sujet, cela est trop juste, puisque je +ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une +faveur toute particulière de ne pas perdre un moment pour faire ce que +je désire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous +verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine. + +»Je ne sais point comment le public a reçu le Prologue au théâtre; je +vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne +s'embarrasse guère _un vieil auteur_ comme moi. Je vous laisse +absolument le maître de le joindre ou non à la prochaine édition, quand +nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je désire +quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc. + +»Faites-moi l'amitié de me répondre; je ne serai pas tranquille que je +ne sache les épreuves et la planche détruites. On dit que le _Satirist_ +a rendu compte de _Childe-Harold_, je n'ai pas besoin de demander dans +quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes +personnalités? J'ai un intérêt plus grand que le mien là-dedans: +souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms étrangers, +surtout des noms de femmes.» + + + + +LETTRE CXII. + +À LORD HOLLAND. + +Cheltenham, 14 octobre 1812. + + +«L'injuste préférence du comité paraît avoir mis en émoi tous les +journaux, même celui de mon ami Perry. Il m'a traité assez rudement, +_tu, Brute_! Je compte en retour lui envoyer, par le +_Morning-Chronicle_, la première épigramme qui m'échappera, comme gage +de pardon. + +»Le comité est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa +conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez disposé à +l'accuser de partialité. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de +tout empressement déplacé à me pousser au détriment de tant d'anonymes +plus anciens dans le métier, plus habiles que moi, qui n'eussent point +été insensibles aux vingt guinées (équivalentes, je crois, à près de +deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais +l'honneur, à ce que je vois, ne suffit pas pour un succès dans ce genre +de littérature. + +»Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde représentation, +et si quelqu'un aura eu la bonté d'en témoigner quelque satisfaction. Je +n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires. +Perry est sévère, les deux autres gardent le silence. Si vous et le +comité ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai +guère des brillans articles des journaux. Mon opinion à moi, sur ce +Prologue, est ce qu'elle a toujours été; je ne suis pas loin, peut-être, +d'en penser comme le public. + +»Croyez-moi, cher milord, etc., etc. + +»_P. S._ Mes complimens respectueux à lady Holland; son sourire serait +une grande consolation pour moi, même à distance.» + + + + +LETTRE CXIII. + +À M. MURRAY. + +Cheltenham, 18 octobre 1812. + + +«Auriez-vous la bonté de faire insérer _correctement_ (sur une copie +_correcte_, car j'écris fort mal) dans plusieurs journaux, et +particulièrement dans le _Morning-Chronicle_, cette parodie d'un genre +tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de +Busby[30]. Dites à Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et +pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de +critiquer à mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... _audi +alteram partem_. Je ne sais quelle mouche a piqué M. Perry; autrefois +nous étions très-bons amis: mais n'importe, faites seulement insérer +ceci. + +[Note 30: Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'était +amusé à parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.] + +»J'ai un ouvrage pour vous, _La Valse_, dont je vous fais présent, mais +il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des _Poètes +anglais et les Journalistes écossais_. + +»_P. S._ Avec la prochaine édition de _Childe-Harold_, vous pourrez +imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la _Malédiction de +Minerve_, jusqu'à la strophe: + + Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc. + +vous arrêtant naturellement où commence la _Satire_ proprement dite; la +première partie est la meilleure.» + + + + +LETTRE CXIV. + +À M. MURRAY. + +19 octobre 1812. + + +«Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous +serai obligé de m'en faire connaître le montant. Je crois que les +_Adresses rejetées_ sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru +en ce genre depuis la _Rolliade_, et je souhaiterais, dans votre +intérêt, que vous en fussiez l'éditeur. Dites à l'auteur que je lui +pardonnerais de grand cœur, se fût-il montré vingt fois plus satirique, +et que ses imitations ne sont pas du tout inférieures aux fameuses +imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup +d'esprit, et d'un esprit moins désagréable et moins offensant que celui +qu'on rencontre généralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute, +j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succès. Le +_Satirist_, comme vous l'avez pu voir, a maintenant changé de ton; nous +voilà délivrés, je crois, des critiques de _Childe-Harold_. J'ai en +mains une _Satire sur la Valse_, qu'il faudra que vous publiiez anonyme; +elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez +bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours. + +»_P. S._ L'éditeur du _Satirist_ mérite des éloges pour son abjuration; +après cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'exécuter de +bonne grâce.» + + + + +LETTRE CXV. + +À M. MURRAY. + +23 octobre 1812. + + +«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une +manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui +maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera +prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de +préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner, +avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Malédiction de Minerve_, +jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien +contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que +quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera +facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_. + +»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au +portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un +ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait +comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que +Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le +portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les +vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre +service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut +absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que +j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je +vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des +dépenses pour moi. + +»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la +vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le +Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne. +C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez +demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus +proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on +m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes +communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus +humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le +_Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent.» + + + + +LETTRE CXVI. + +À M. MURRAY. + +Cheltenham, 22 novembre 1812. + + +«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet; +je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui +pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en +ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de +jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux, +écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais +soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il +n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la +peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord +Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la +_Bibliothèque des manuscrits harleïens_, ou qu'ils n'en aient pas eu +connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la +fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne +m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce +n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de +M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de _Massinger_, doit +être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la +nôtre. + +»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable. +Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que +moi, de mettre le mien en tête de son volume des _Adresses rejetées_? +Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la +politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de +m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de +ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement +ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai +certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait +disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre +apologétique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite +m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de +l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de +se tenir tranquille. + +»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de +Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc.» + + + + +LETTRE CXVII. + +À M. WILLIAM BANKES. + +26 décembre 1812. + + +«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne +volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de +retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À +Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours +empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je +vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle +ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous +donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous +verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de +lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute +pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature. + +»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si +donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je +vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en +Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et +de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs +d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman +de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman, +ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres _réellement +utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne +peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le +connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez +pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos +nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans +le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir +de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais +tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que +ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour +les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc. + +»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je +vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt; +dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans +le Levant. + +»Croyez-moi, etc.» + + + + +LETTRE CXVIII. + +À M. MURRAY. + +20 février 1813. + + +«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je +trouve, dans _Horace à Londres_, quelques stances sur lord Elgin que +j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M. +Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans +la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la +substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre, +quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin. + +[Note 31: Dans l'ode intitulée _le Parthénon_, Minerve parle ainsi: + +«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage +classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles +britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et +enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»] + +»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges +ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui +toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder. +L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc., +par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne +crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui. + +»Tout à vous, etc.» + +Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de +sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre +suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet. + + + + +LETTRE CXIX. + +À M. ROGERS. + +25 mars 1813. + + +«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au _protégé_ +de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie. +Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la +friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette, +comme je l'aurais pu _légalement_, ni de refuser le paiement du +principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient. +Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis +défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents +ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux +mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'église_, ou d'une _femme_. Je +me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même +nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne +le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la +nécessité de faire _attendre_ des personnes qui, eu égard aux intérêts +qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul +qui y perds. + +»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre +garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne +veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que +j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des +parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement +la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette +personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous +égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon +domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose +pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze +tribus. + +»Tout à vous, cher Rogers,» + +BYRON. + + +Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition +des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur +entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet, +dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir +des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie +petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et +simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais +aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est +question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce +qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.» + +[Note 32: Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la +suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de +_Childe-Harold_. +(_Note de Moore_.)] + +Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa +satire sur la _Valse_, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si +loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on +ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre +suivante. + + + + +LETTRE CXX. + +À M. MURRAY. + +21 avril 1813. + + +«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous +au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon +portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est +pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous +envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon +arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la +_Valse_; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur, +j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses +folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez, +je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je +compte emporter avec moi dans mon voyage. + +»_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur +vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part +d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je +présume que le ban et l'arrière-ban de vos _scribleres_[34] s'apprête à +rompre une lance pour la défense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par +exemple, n'y manquera pas. + +»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de +partir.» + +[Note 33: Journal qui paraît encore aujourd'hui deux fois par +semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des +journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et +religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français, +pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de +frequens emprunts. +(_N. du Tr._)] + +[Note 34: Allusion à _Martinus Scribler_ de Pope.] + +[Note 35: Libraire fameux du dix-huitième siècle.] + +Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce +premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le +porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme +cette nouvelle œuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens +lui fut suggérée par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on +puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit +avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui +permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une +narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le +refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses +lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux +pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce +poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui +permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un +événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la +publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet événement +romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami, +le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de +vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la +réponse de lord Sligo. + + + + +Albanie, lundi, 31 août 1813. + + +MON CHER BYRON, + +«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur +une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et +vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette +affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je +vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien +loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux +jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le +sujet général de toutes les conversations. + +»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les +chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares +qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre +la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue +dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à +Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous +rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue +contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là +allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que, +comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au +chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette +menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un +pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et +de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui +brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas +jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et +peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition +qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au +couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où +elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire, +telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser +d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus +grand plaisir. + +»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc., + +SLIGO. + +»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais +je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.» + + +Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son +imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet. +Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première +édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il +contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En +effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens, + + Un paquet de perles orientales enfilées au hasard, + +lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton +général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui +s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait +cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe, + + Beau climat où chaque saison sourit... + +dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai +insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas +un seul exemplaire ici.» + +Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son +imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette +partie si pittoresque depuis + + Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc. + +jusqu'à + + Ses gémissemens se changent en chants joyeux... + +fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent +dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la +quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six +semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la +Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du +siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète +d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique, +plus délicieusement achevée[36]. Parmi les heureuses additions à cette +nouvelle édition, il faut encore compter les vers, + + Le cigne fend les eaux avec fierté, etc. + +et ces autres si pathétiques, + + Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc. + +[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a dû +naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de +la Grèce_ de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la +pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la +Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau +opposée à l'éclat brillant de la vie active.»] + +Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus +général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais +laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le +monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus +immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage, +à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une +connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de +cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient +toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices +avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes, +sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles +voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le +moment son imagination et son cœur. Il faudrait que la maîtresse d'un +poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi +imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités +dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne +saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination +trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler +devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées, +depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les +Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous +faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes +brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la +constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant +combien son idole en était peu digne. + +Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée +romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce +désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans +le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités +franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était +encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute +prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice +l'éloge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner, à +l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète_. Tandis +que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire, +derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son +véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et +ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son +caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la +_sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages étaient les traits +distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières. +Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans +quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant +du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son +prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un +esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et +sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté +insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement, +le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de +ténèbres, etc., etc.[37]» + +[Note 37: _Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord +Byron_, par sir Égerton Bridges, baronnet.] + +Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était +envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait, +mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la +flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il +était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement +sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde, +depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable +simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je +remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa +conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il +avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité +s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou +que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne +doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il +évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se +montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant +que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans +Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute +pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits +fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité +de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du +public que son beau talent le rendait plus universellement connu. + +[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.] + +[Note 39: La seule chose qui me frappât en lui, comme +extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait +éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude, +allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte +de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir +vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la. +(_Note de Moore_.)] + +Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me +rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté +la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions +reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume, +n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim +canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il +ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement +ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait +de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation +avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des +modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à +plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la +disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce +furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut +avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire. + +En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il +d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de +l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux +passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force +de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre +hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un +motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et +qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas +besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment +pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions +cependant de grand cœur. Le premier vers de cette pièce, autant que je +puis me le rappeler, était: + + Quand Rogers se livrant au travail, etc. + +Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller +au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un +point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou +trois fois, mais à peine avait-il prononcé _Quand Rogers_, que nous nous +mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré +le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de +se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon cœur, que +si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la +contagion. + +Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots +en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de +rire. + + + + +MON CHER MOORE, + +«_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie +pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour +notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? _Le +Marchand de volaille_ a été sa première et sa meilleure +plaisanterie[40]. + +»Tout à vous, etc. + +»_Je dépose ma branche de laurier_. + +»_Toi_, déposer ta branche de _laurier_! Où donc l'as-tu volée? Et quand +elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin, +Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au +docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère, +et toi pas du tout. + +[Note 40: Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai +rendu ailleurs le compte suivant: + +«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M. +Shéridan et l'auteur de ces _Mémoires_. Shéridan n'ignorait pas notre +admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui +rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails +qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins +intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le +cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait +composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture +de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des +allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les +vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans +beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa +queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un +_marchand de volaille_.» +(_Vie de Shéridan_.)] + +»_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_. + +»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais +qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de +Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront +que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne +vînsses au monde. + +»_Que chacun ait le sien_. + +»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à +Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises; +quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de +C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu +en auras de reste à donner.» + + +Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une +heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails +sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration +sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment +au-dessus de tous les grands politiques de son tems. + + +«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une +espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma +présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits, +orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de +Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques +autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les +noms, parce qu'elles sont de mes amis. + +»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez +sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me +trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois. + +»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des +parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à +la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers; +enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne +humeur et d'un esprit délicieux. + +»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des +larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus +frappante, car qui pourrait voir sans émotion _l'âge remplir d'indignes +larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se +donnant en spectacle_[41]. + +[Note 41: Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il +y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus +déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance. +(_N. du Tr._)] + +»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite +d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur +naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur +l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs +principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est +aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord +H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une +partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les +sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir +vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne +savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui, +avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions +qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un +shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se +mit à pleurer. + +»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un +shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un +bon nombre appartenant aux autres. + +»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires, +je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques, +celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je +ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le +procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les +poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que +comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous +que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous +mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de +Shéridan pour la conversation. + +»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est, +certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien, +hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de +conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son +client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois +qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et +quelques juges-de-paix par-dessus le marché. + +»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien +vu de pareil depuis le tems d'Orphée! + +»Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrêta +à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et +s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette +vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua +ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui +en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même +franchise, cela serait divertissant. + +»Il m'a dit que le soir même du grand succès de _l'École de la +Médisance_ (_the School for Scandal_), il avait été terrassé et mené au +corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouvé ivre et faisant +du bruit dans la rue. + +»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une +opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est +assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de +s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait. + +»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru +extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt +l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de +sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je +l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais +à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je +dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la +finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et +le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner, +le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au +_grog_ et au _gin_ étendu d'eau du matin[42]. J'ai passé par cette +enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de +grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier... +d'_infanterie légère_, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.» + +[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment +pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux +(_claret_) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (_Sherry_), +après que les dames sont retirées. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec +un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide, +mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genièvre, et l'un des +principaux articles d'importation des Hollandais. +(_N. du Tr._)] + +C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon +entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal +hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne +depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une +admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste. +L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru +par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un +procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle, +publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la +condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera +qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment +d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner +leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme +leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être +avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M. +Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite +dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant +que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs +au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu +dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées +politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus +grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en +conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à +la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à +dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au +mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le +recevoir dans ses murs comme convive. + +Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron +les vers suivans évidemment écrits la veille au soir. + + +19 mai 1813. + + «Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la + ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le + diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus + fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à + quatre sous... + +»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain +chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour +aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques +ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous +êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de +Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je +mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais +demain, à quatre heures, nous... + +10 heures. + +»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***. + +11 heures et demie. + +»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote. +_Addio_.» + + +La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas +très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de +nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre +hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au +dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de +la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre +étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais, +aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de +M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un +peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me +rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si +sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes +réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt +attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins +honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe. + +Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il +parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette +assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva +m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle, +de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je +continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long +et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur, +d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa +nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de +la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était +fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le +flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le +sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir, +_oh! je ne m'en souviens pas_[43].» Il est impossible de se faire une +idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard, +en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car +c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature, +que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le +charme de sa conversation. + +[Note 43: Son discours était à l'occasion d'une pétition du major +Cartwright.] + +Quoiqu'après le brillant succès de _Childe-Harold_ il soit bien évident +qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on +peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste +champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le +sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un +bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à +profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte +carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal. + +«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que +je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était +son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une +fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent +d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a +du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui +y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le +monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le +Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et +Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne +est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé +Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée. +Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le +grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les +gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses +discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se +levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second +discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais +fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai +jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade +de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient. +Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi +les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M. +Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des +mots. + +»Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune éloquence; à +proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en +_avaient_, que les Français en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne +de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de +l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au +barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai +entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais... + +»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu +que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas +trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et +une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont +obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et +peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul +orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems. + +»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette +impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup +comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans +un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans +l'antiquité, et peut-être _moins encore_ dans les tems modernes); mais +il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens, +qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne +puissent pas l'exprimer noblement. + +»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis +du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité +et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette +masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi +que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne +varient guère. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des siècles +pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les +réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre +ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de +Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La +timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du +nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que +pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant +bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement +le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la +chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et +ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions. + +»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la +chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques +minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son +prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des +circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs +ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre, +l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils +acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à +des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les +méritait; c'était un chef-d'œuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant +alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans +la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la +guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je +partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde. + +»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil +orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle +figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut +lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une +réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement +d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions +des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par +quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans +l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en +Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se +lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que, +n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que +l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années +après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en +profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus +aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la +Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de +1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le +meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.» + + +Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre. +Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une +sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une +vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de +_Childe-Harold_, il était dans un accès de cette nature, et parlait +souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à +Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du +Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures +orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors +dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems +sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous +avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait +de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes +de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui +d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant +qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes. + + + + +LETTRE CXXI. + +À M. MURRAY. + +Maidenhead, 13 juin 1812. + + +«J'ai lu les _Légères observations_; elles sont raisonnablement +méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre _Massinger_; +ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie. +L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage +des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_, page 23, dit-il, mais +sans citer quelle édition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire +qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je +profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct +infernal_, mettez _brutal instinct_; _félons_ au lieu de _harpies_; +_chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'étaient là de +vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux; +mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections +ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour +moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas +plus de douze vers. + +[Note 44: Dans un article sur cette satire, écrit pour le +_Cumberland-Review_, mais non imprimé, défunt M. le révérend William +Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores: + +«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en +autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser +de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un +chien du sang.» + +Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de +légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que _poisson de +l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc., +etc.] + +»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui +écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous +m'écrivez _poste-restante_ à Portsmouth, j'enverrai chercher votre +réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de _Colombus_, qui +va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi +envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut +que ne l'ont pensé les écrivains de la _Quarterly_; mais je ne veux +point attaquer les décisions de ces _infaillibles invisibles_; après +tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour +les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez +voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en +repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous +n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir +d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension +de quelques semaines, en développant chaque pâté. + +»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous +les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier +volume de _Robinson Crusoé_ a été composé par lord Oxford, premier du +nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe; +c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le +manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth. + +»Tout à vous, etc.» + +N. + + + + +À M. MURRAY. + +18 juin 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre +ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne +puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a +fait. + +»Tout à vous, etc.» + +N. + + + + +LETTRE CXXII. + +À M. W. GIFFORD. + +18 juin 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien +plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous +saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de +former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou +comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas. + +»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de +votre _Mœviade_, ou d'une note à votre édition de _Massinger_, eût été +reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez +si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne +m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui +valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas +mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance; +et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer +les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous. + +»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les +matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter +tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à +toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru +que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser +d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos +individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il +n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos +prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines. + +»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai +passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église, +m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit, +comme tous les autres genres d'hypocondrie[45]. +....................................................................... +....................................................................... + +[Note 45: Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu. +(_Note de Moore_.)] + + + + +LETTRE CXXIII. + +À M. MOORE. + +22 juin 1813. + + +«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont +misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord +Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne +parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que +Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension... + +»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur +vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage +périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme _Kit +Smart_, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au +_Visiteur Universel_? Sérieusement, il parle de centaines de livres +sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe +représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et +profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y +gagner. + +»Je ne sais que dire de l'_amitié_. Je ne me suis jamais livré à ce +sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant +de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au +roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'être trop vieux_. +Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de +bonheur que + +»Votre, etc.» + +Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en +Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le +verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait +acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie, +une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de +Old-Bond-Street. + + + + +LETTRE CXXIV. + +À M. MOORE. + +N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813. + + +«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse +balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir +ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou +à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans +cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si +long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis +avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est +pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que +vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je +l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne +soulagez-vous pas votre bile? + +»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un +_Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je présume, de décider +quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par +Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes +amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus +orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé +quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai +fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez +pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire +vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez +satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à +vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante +lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où +régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur +de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie. +Je suis fâché d'avoir à vous dire que................................. +...................................................................... + +»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma sœur +est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que +rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés +l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû +arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous +soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des +transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa +suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que +quelques-uns pensaient signifier _maréchal Wellington_; que d'autres +traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les +dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la +dernière lettre désignait[46]. Je laisse ce problème aux lumières des +commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce +que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse. +Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite +poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas +épouvantable.» + +[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot +très-énergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces +demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CXXV. + +À M. MOORE. + +13 juillet 1813. + + +«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la +susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais +quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne +voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des +enfans _à lui_, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des +amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas +jurer que j'en aie un seul. + +»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment _enclin_, +remarquez que je ne dis qu'_enclin_, à devenir sérieusement amoureux de +lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous +la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon +caractère? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je +l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai +vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne +s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et +celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je +ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant... + +»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour +obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux +de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils +montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme +eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque +chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous +que vous devez être l'éditeur de mes œuvres posthumes, que vous +publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des +confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on +peut mourir également partout. + +»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et *** +y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce +qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a +réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois +de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils +sont innombrables. + +»_P. S._ Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque: +elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais +usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que +j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis +charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement +de vos nouvelles.» + + + + +LETTRE CXXVI. + +À M. MOORE. + +25 juillet 1813. + + +«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de +progrès dans la carrière matrimoniale... + +»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la +tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin. +J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une +de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint +que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau, +et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il +pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de +sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison +de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le +premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et +le second probablement tout le reste. + +»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous +souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait +de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le +savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi +cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***, +qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en +mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur, +pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur, +parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi, +monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?» + +»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à +celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être +trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses +_pois_, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un +témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant. + +»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste +quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai, +en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce +que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende +inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté +de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du +haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant +avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs +intérêts. + + J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont + tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante + restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la + ville. + +Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street? +J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette +interprétation. + +»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit; +point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet, +assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a, +je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire +effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre +romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je +ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui +avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait +montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant +quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec +une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement +longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement +d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous +plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons +sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas. + +»Toujours tout à vous, mon cher Moore,» + +BYRON. + + + + +LETTRE CXXVII. + +À M. MOORE. + +27 juillet 1813. + + +«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit +celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernière équivaut à un +silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre +style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous +établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur +d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous +intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec +mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me +prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le +secret de votre correspondance et de rompre votre cachet. + +»Je suis, _avec indignation_, votre, etc.» + + + + +LETTRE CXXVIII. + +À M. MOORE. + +28 juillet 1813. + + +«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me +faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue +épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez +sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse +prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous +y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous +enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre +mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids +accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre; +privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour +faire parvenir les chefs-d'œuvre de votre esprit à tout le monde, +excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_ +vous, ou _à_ vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de +manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la +puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier +un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement. + +»_P. S._ Je dois dîner ce soir avec Shéridan chez Rogers. J'ai quelque +rancune contre ce dernier, à cause de l'amitié que vous lui portez; j'ai +dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voilà +vraisemblablement ma dernière, ou mon avant-dernière lettre; mes +préparatifs sont terminés; il ne me reste plus qu'à obtenir mon passage +à bord d'un bâtiment de l'état. Peut-être attendrai-je Sligo quelques +semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.» + +Désirant aller en Grèce, il s'était adressé à M. Croker, secrétaire de +l'amirauté, pour obtenir son passage à bord d'un vaisseau du roi, +partant pour la Méditerranée. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine +Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit à +recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la réponse que fit Lord Byron +à la lettre qui lui annonçait cette nouvelle. + + + + +LETTRE CXXIX. + +À M. CROKER. + +Br.-str., 2 août 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«J'ai reçu l'honneur de votre inattendue[47] et obligeante lettre au +moment où j'allais quitter Londres, ce qui m'a empêché de vous en +témoigner toute ma reconnaissance aussitôt que je l'aurais désiré. Je +fais tous mes efforts pour être prêt avant dimanche, et même, si je n'y +réussissais pas, je n'aurais à me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne +diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reçois. Je n'ai +plus qu'à vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre +patience, et à vous offrir mes vœux sincères pour vos succès dans vos +affaires publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être bien +sincèrement, + +»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur,» + +BYRON. + +[Note 47: Il appelle la lettre de M. Croker _inattendue_, parce que, +dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues précédemment à +ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir +la possibilité d'un passage si prompt et dans une aussi agréable +compagnie. +(_Note de Moore_.)] + + +Dès l'automne de cette même année, il devint nécessaire de donner une +cinquième édition du _Giaour_, et son imagination infatigable lui +fournit de nouveaux matériaux. Les vers commençant par ces mots, + + On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont + broutant... + +et les quatre pages qui suivent le vers, + + Oui, l'amour est une lumière du ciel... + +furent tous ajoutés lors de cette édition. Toutefois en la comparant +avec le poème tel que nous le possédons aujourd'hui, on remarque +d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers +suivans: + + C'était une forme de vie et de lumière qui, aperçue une + fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque côté + que je tournasse les yeux, se représentait comme l'étoile du + matin de ma mémoire. + +On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adressés à M. +Murray pendant l'impression de cette nouvelle édition, du génie +irrésistible qui lui fournissait à chaque instant de nouvelles pensées. + +«Si vous ne finissez pas de m'envoyer des épreuves, je ne finirai jamais +cette infernale histoire; _ecce signum_: trente-trois nouveaux vers que +je vous envoie pour désespérer tout-à-fait l'imprimeur, et je le crains +bien, sans tourner fort à son avantage.» + +B. + + + + +10 heures et demie du matin, 10 août 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«Je vous en prie, suspendez le tirage, _mon mal me reprend_; j'ai +quantité de choses à ajouter en vingt endroits. Tout à vous, + +B. + +»_P. S._ Vous aurez cela dans le courant de la journée.» + + + + +LETTRE CXXX. + +À M. MURRAY. + +26 août 1813. + + +«J'ai lu et corrigé une épreuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu +sait si vous pourrez la lire, sans que votre œil y découvre encore +quelques bévues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience, +relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points, +des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas très-fort sur +votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à ne plus +rien ajouter à ce malheureux poème, qui va toujours s'alongeant comme un +serpent qui développe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille +effroyable, plus long qu'un chant et demi de _Childe-Harold_, +c'est-à-dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les +additions. + +«Les derniers vers plaisent à Hodgson, ce qui ne laisse pas d'être rare. +Quand il désapprouve quelque chose, il le dit avec une énergie +extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jetés là pour adoucir +un peu la férocité de notre infidèle, et vu sa position d'homme mourant, +je lui donne une assez longue apologie de lui-même... + +«Je suis fâché que vous avez dit que vous restiez en ville à cause de +moi; j'espère sincèrement que vous ne poussez pas la complaisance +jusque-là. + +«Et nos _six_ critiques! Il y aurait de quoi fournir la moitié d'un +numéro du _Quarterly_, mais nous sommes dans le siècle du criticisme.» + + + + +LETTRE CXXXII[48]. + +[Note 48: Nous sommes obligés de sauter la _Lettre_ 131: elle roule +en entier sur des corrections nécessitées, suivant l'auteur, par la +grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces +variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre +langue, les différentes versions ne conserveraient point, ou ne +conserveraient que fort peu de différence. +(_N. du Tr._)] + +A M. MURRAY. + +12 octobre 1813. + + +«Il faut que vous relisiez le _Giaour_ avec soin; il y a quelques fautes +de typographie, surtout dans la dernière page. «Je _sais_ que cela était +faux; elle ne pouvait mourir.» Il y avait, et il faut, _je savais_. +Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de même nature. + +«J'ai reçu et lu le _British-Review_. En vérité, je crois que l'auteur +de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me +mortifie est de me voir accusé d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage +de _Crabbe_; quant à Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure +_lyrique_, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut +l'adopter. Le caractère que j'ai donné au _Giaour_ est certainement +mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa +destinée trouveront peu de prosélytes. Je serai charmé de recevoir de +vos nouvelles, mais ne négligez pas vos affaires pour moi.» + + + + +LETTRE CXXXIII. + +A M. MOORE. + +Bennet-Street, 22 août 1813. + + +«Comme notre ancienne, je dirais presque notre défunte correspondance, +tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant _paulò majora_: +il nous faut, s'il vous plaît, parler de la littérature dans toutes ses +branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le +prince est à Brighton, et Jackson le boxeur est à Margate, où il a, je +crois, entraîné Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant +pays. Mme de Staël a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a été tué dans +un café à Scrawsenhawsen, par un misérable adjudant allemand. Corinne +est dans l'état où seraient toutes les mères à sa place, mais je +gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mères s'aviseraient, qu'elle +écrira un essai là-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin +et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je +ne l'ai pas vue depuis cet événement; j'en juge, avec peu de charité, +sans doute, d'après mes observations antérieures. + +»L'article sur le _Giaour_ est le second de l'_Édinburgh-Review_. Ce +recueil est toujours dans le sens de Leith, _où est le vent_? L'article +en question est si sucré, si sentimental, qu'il faut qu'il ait été écrit +par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est allé en Amérique épouser une +belle dont il était éperdument amoureux depuis plusieurs années. +Sérieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou +son lieutenant en agissent très-bien envers moi, et je n'ai rien à dire. +Toutefois je dirai que si vous ou moi nous étions coupé la gorge pour +lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure +dans nos œuvres posthumes. À propos de cela, j'ai été choisi l'autre +jour pour médiateur entre deux gentlemen altérés de carnage; après une +longue lutte entre le désir naturel de voir ses semblables +s'entre-détruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises +pour rien, je suis parvenu à décider l'un à demander excuse, et l'autre +à s'en contenter, et tous deux à vivre heureux et contens à l'avenir. +L'un était pair, l'autre un de mes amis non titrés; tous deux y allaient +beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre +cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que +possible, il l'eût fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont +admirablement conduits; et moi, je les ai tirés d'affaire aussitôt que +je l'ai pu. + +»On vient de publier en Amérique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur +comique. Quel livre! je crois que, depuis les mémoires de Barnaby +l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuvé la presse. Le foyer, la +taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur +du palmier débordent à chaque page. Deux choses m'étonnent dans cette +publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et +puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a +cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les +bouteilles qu'il a bues et les rôles qu'il a joués y sont trop +régulièrement enregistrés. + +»Vous vous étonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de même, mais +les bruits de peste sont réellement alarmans; non pas tant pour la chose +en elle-même que pour les quarantaines établies dans les ports, et pour +les vaisseaux venant de tous les pays, même d'Angleterre. Il est sûr que +quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employés à +terre, mais malgré cela on n'est pas fâché de pouvoir choisir à son gré. +La ville est effroyablement déserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis +réellement ennuyé de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien +ne pas rester si je puis, mais où aller? Sligo est pour le Nord: +plaisant séjour que Pétersbourg au mois de septembre, avec le nez et les +oreilles enveloppées dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber +dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a traité +Bonaparte avec si peu de cérémonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre +voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe à quel degré de +chaleur, et du sorbet, n'importe à quel degré de froid, et mon paradis +est aussi aisé à faire que celui des Persans[49]. Le _Giaour_ a +maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela à la +journée, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous +pardonne. + +[Note 49: «Un paradis persan est bientôt fait; il ne lui faut que +des yeux noirs et de la limonade.» +(_Note de Lord Byron_.)] + +»Tout à vous, etc. + +»Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans y mettre ni ame ni +cœur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me +trouve aujourd'hui plus embarrassé que je ne l'ai été de toute l'année, +et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre +ni avec ni sans les femmes. + +»Je songe maintenant avec regret qu'à peine avais-je vendu Newsteadt que +vous êtes venu vous fixer près de là. Êtes-vous allé le voir? Allez-y, +mais ne me dites pas qu'il vous plaît. Si j'avais pu prévoir un tel +voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir +si souvent en garçon! car c'était tout-à-fait un séjour de célibataires; +abondance de vins et d'autres sensualités; de l'espace, des livres +suffisamment, un air d'antiquité surtout (excepté sur la figure des +jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens sérieux, et vous +aurait fait rire quand vous auriez été disposé à la gaîté: je m'étais +fait bâtir une salle de bains et un _caveau_, et maintenant je n'y serai +plus enterré. Chose étonnante, que nous ne puissions être sûrs d'un +tombeau, au moins d'un tombeau déterminé! Je me rappelle à l'âge de +quinze ans avoir lu vos poésies à Newsteadt, que par parenthèse je +réciterais presque par cœur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre +préface que l'auteur était encore vivant, j'étais loin de songer que je +dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition +à devenir poète moi-même, vous pouvez croire que j'étais plein +d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande à la protection de +tous les dieux, indous, scandinaves et grecs. + +»2e _P. S._ Il y a, dans ce numéro de l'_Edinburgh-Review_, un excellent +article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Staël. Ce fut +Jeffrey qui écrivit le mien l'année passée, mais je crois que celui-ci +est de quelque autre. J'espère que vous vous dépêchez, autrement cet +enragé de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrière. J'ai lu une +grande partie de son ouvrage manuscrit; réellement cela surpasse tout, +excepté le Tasse. Hodgson le traduit en rivalité avec un autre poète. +Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons être juges du défi, +c'est-à-dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous +une idée de la différence de nos opinions? Nous avons, je parle bien +imprudemment, chacun notre manière particulière de voir, du moins vous +et Scott.» + + + + +LETTRE CXXXIV. + +À M. MOORE. + +28 août 1813. + + +«Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que +vous étiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohême. Je me trompe +fort, ou quelque beau printems à Londres, vers l'an de grâce 1815, ce +tems-là pourrait bien revenir. Après tout, il faut que nous finissions +tous par le mariage, et je ne conçois pas d'homme plus heureux que +l'homme marié à la campagne, lisant les journaux du comté, et caressant +la femme de chambre de sa femme; sérieusement, je serais disposé à me +marier demain avec la première femme convenable, c'est-à-dire, j'y +aurais été disposé il y a un mois, mais à présent... + +»Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode[50]? Croyez-vous que cela me +mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous +pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot _giamschid_, je +l'ai réduit à un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charmé que +vous parliez du _Dictionnaire persan_ de Richardson; cela m'apprend ce +que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de +battre Lucien. Au moins dites-moi où vous en êtes. Croyez-vous que je +m'intéresse moins à vos ouvrages, ou que je sois moins sincère que notre +ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais été. Dans cette +malheureuse composition, _les Poètes anglais_, etc., au moment où +j'étais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqué vos +talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai +toujours regretté que vous ne nous ayez pas donné un ouvrage de longue +haleine, et que vous vous soyez renfermé jusqu'ici dans des petites +pièces de poésies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on +leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit +d'attendre de vous un _shah Nameh_ (est-ce là le mot?) aussi bien que +des gazelles. Attachez-vous à l'Orient; Mme de Staël, l'oracle, me +disait qu'il n'y avait plus que ce parti à prendre en poésie. Le Nord, +le Midi et l'Ouest sont épuisés; en fait de poésies orientales, nous +n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu à gâter +le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions. +Ses personnages ne nous intéressent pas, et les vôtres ne sauraient y +manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez +vous en réjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est à votre égard +que _la voix du prédicateur qui crie dans le désert_, et le succès que +ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne à l'enthousiasme et +vous fraie le chemin. + +[Note 50: L'ode d'Horace, + + _Natis in usum lætitiæ_, etc. + +Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire +allusion à quelques-unes de ses dernières aventures: + + _Quanta laboras in Charybdi_! + _Digne puer meliore flamma_! + +(_Note de Moore_.)] + +»J'ai songé à un conte, greffé sur les amours d'une péri avec un mortel, +quelque chose de semblable au _Diable amoureux_ de Cazotte, seulement +plus _philantropique_. Cela demandera beaucoup de poésie, et le tendre +n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renoncé à +cette idée, et je vous la suggère, parce que je crois que c'est un sujet +dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse +votre grand ouvrage[51]. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les +_Mœurs des Ottomans_ de Castellan, en six petits volumes; c'est le +meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Réellement je prends bien +des libertés de parler ainsi à un de mes anciens et à un plus habile que +moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs à la +manière de La Rochefoucault.» + +[Note 51: Par une singularité assez bizarre, j'avais été au-devant +de ses conseils, en prenant la fille d'une péri pour l'héroïne d'un de +mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un épisode. Je +fis part de cette circonstance à Lord Byron, et j'ajoutai: «Tout ce que +je vous demande au nom de l'amitié, c'est, non pas de renoncer pour moi +aux péris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et +surtout d'un poète; mais simplement que, quand il vous plaira de payer à +l'avenir vos hommages à quelqu'une de ces beautés aériennes, vous ayez +la bonté de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois +persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner +pour toujours la race entière, et ne m'occuper dorénavant, avec M. +Montgommery, que des races antédiluviennes.» +(_Note de Moore_.)] + + + + +LETTRE CXXXV. + +À M. MOORE. + +1er août, septembre je veux dire, 1813. + + +«Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littérature turque, +que je n'ai pas encore ouverts. Quant à ce dernier ouvrage, je vous +serais obligé de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de +me l'envoyer sous huit jours; il appartient à la plus brillante de nos +constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le +prêter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sûr +que votre Écossais, qui n'a pas voyagé, doit être d'une humeur moins +sociale. + +»Votre péri, mon cher Moore, est sacrée et inviolable pour moi; je n'ai +pas la plus légère idée de toucher le bas de son jupon. L'affectation +avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence +avec moi est si flatteuse que je commence à me croire tout de bon un +grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous +êtes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous méritez +bien qu'on se moque de vous. Sérieusement parlant, quel est le poète +vivant que vous puissiez craindre? Réellement, cela me met en colère de +vous entendre parler comme vous le faites... + +»J'ai beaucoup ajouté au _Giaour_, toujours sous la sotte forme de +fragmens. Il contient à présent mille deux cents vers et peut-être plus: +vous me permettrez, j'espère, de vous en offrir une copie. Je suis +charmé de me trouver dans vos bonnes grâces, et plus particulièrement de +le devoir, comme vous le dites, en partie à la bonté de mon caractère; +car malheureusement j'ai la réputation d'en avoir un fort mauvais. Mais +on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il +aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir +sifflé ou mordu en votre compagnie. C'est peut-être, et cela paraîtrait +sans doute incroyable à une autre personne, mais vous me croirez, j'en +suis sûr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succès, +qu'un être humain peut l'être de ceux d'un autre; autant que si je +n'avais jamais écrit un vers moi-même. Assurément le champ de la +renommée est assez grand pour tout le monde, et quand même il ne le +serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge à mon prochain. Vous y +avez déjà une belle propriété de quelques milliers d'arpens, qui sera +doublée quand vous passerez le nouveau bail que vous préparez en ce +moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable +d'une telle fertilité. Voilà une métaphore digne d'un _templier_, +c'est-à-dire, vulgaire et diffuse[52]. Je vous envoie, pour me la +renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce, +une lettre assez curieuse d'un de mes amis[53], où vous verrez l'origine +du _Giaoar_. Écrivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout à +vous, etc. + +[Note 52: _Templier_, c'est-à-dire légiste; l'École de Droit occupe +à Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple. +(_N. du Tr._)] + +[Note 53: La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.] + +»_P. S._ Cette lettre m'a été écrite à cause d'une _autre version_, +rapprochant trop du texte véritable, que quelques dames de nos amies +avaient eu la bonté de répandre. La partie effacée renfermait quelques +noms turcs, et quelques détails assez peu importans et trop +_circonstanciés_ sur la manière dont avait été découverte la faute de la +jeune fille.» + + + + +LETTRE CXXXVI. + +À M. MOORE. + +5 septembre 1813. + + +«Ne vous gênez pas pour rendre Toderini au jour fixé; envoyez-le à votre +loisir, après l'avoir anatomisé en autant de notes que vous voudrez; je +ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opération de cette nature, +raison de plus pour ne pas l'épargner maintenant. + +»*** est de retour à Londres, mais pas encore remis du coup que lui a +porté le _Quarterly_. Quels gens que ces journalistes! «Ces punaises-là +nous effraient tous.» Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus +doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou +qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les +_Plaisirs de la Mémoire_, et les _Plaisirs de l'Espérance_; décidément +je persiste à préférer les premiers. Il y règne une élégance réellement +prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler +commun ou faible... + +»Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai parié pour lui +quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie +et les élémens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir réussir +contre toutes les nations, excepté la sienne, quand ce ne serait que +pour faire mourir de rage le _Morning-Post_, son infâme beau-père, et +Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me +tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous +vous prenions en passant. Voilà qui serait bien tentant, mais je ne +crois pas que j'accepte, à moins que vous ne consentiez à aller avec +l'un de nous quelque part, n'importe où. Il est trop tard pour songer +maintenant à Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de +campagne dans la haute société ou dans la classe inférieure; celle-ci +serait bien préférable sous le rapport du plaisir. Je suis si dégoûté de +l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret à cidre, +ou une expédition sur un sloop de contrebandier. + +»Vous ne sauriez désirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos +deux parallèles, qui se prolongent indéfiniment sans se toucher jamais. +Je ne sais trop si je ne voudrais pas être marié moi-même, ce qui n'est +pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me +demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois, +légitimement; quant à devenir père d'une manière moins légale, grâces à +Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit +toujours sûre[54]. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous, +sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un +_post-scriptum_ en cas que votre missive demande une réponse. + +»Tout à vous, etc. + +[Note 54: _God father_, parrain (père en Dieu), et _father_ (père) +offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible à rendre dans notre +langue. La recherche de la paternité étant autorisée par les lois +anglaises, les paroisses à la charge desquelles retomberaient les +bâtards, les adjugent très-facilement au père putatif, que le témoignage +de la mère ou les moindres circonstances semblent désigner: on le +condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu'à l'âge de +quatorze ans. +(_N. du Tr._)] + +»Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le _Quarterly_ +va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas +de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu'à la plus vieille +femme de cette _Review_, tous périront sous le poids d'une fatale +brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'épargnerai pas même +mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi, +cela n'en vaudrait que mieux.» + + + + +LETTRE CXXXVII. + +À M. MOORE. + +8 septembre 1813. + + +«Je suis fâché que vous ayez envoyé Toderini si tôt, je crains que votre +conscience scrupuleuse vous ait empêché d'en tirer tout le parti que +vous auriez dû. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet +effrayant _Giaour_, qui ne m'a jamais procuré un compliment de moitié +aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez +les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajouté sous le rapport de la +quantité, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie à ce +sujet. + +»Vous avez grand besoin d'un coup d'épaule de Mackintosh. Mon cher +Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-même. Dans tout +autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais +assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas à votre +juste valeur. Du reste c'est un défaut dont on se corrige généralement, +et réellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de +vous en termes dont votre femme eût été bien satisfaite, et capables de +donner la jaunisse à tous vos amis. + +»J'ai reçu hier une lettre d'Ali-Pacha, apportée par le docteur Holland, +qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par _excellentissime, +nec non carissime_; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse +faire, et est signée _Ali, visir_. À quoi pensez-vous qu'il passe son +tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems +passé, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mère et ses sœurs +avaient été traitées comme Mlle Cunégonde, par la cavalerie bulgare. La +ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce +brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents, +et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a épargné le +reste de la ville, et ne s'en est pris qu'à la race de ces Tarquins +modernes. C'est plus de modération que je n'en aurais eu. En voilà assez +sur cet excellent ami. + + + + +LETTRE CXXXVIII. + +À M. MOORE. + +9 septembre 1813. + + +«Je vous écris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas +d'engagement préexistant avec quelqu'autre libraire, sera charmé en tems +convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute +assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, généreux, +attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis +sûr que vous n'aurez qu'à vous en louer. Il y a si peu de tems que je +vous ai écrit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien à ces +lignes. + +»Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CXXXIX. + +À M. MOORE. + +27 septembre 1813. + + +THOMAS MOORE, + +«On ne vous appellera jamais Thomas _le véridique_, comme celui +d'Elcidoune; pourquoi ne m'écrivez-vous pas? puisque vous ne le voulez +pas, il faut bien que je le fasse. J'étais l'autre jour près de vous à +Eston, et j'espère y retourner bientôt. Dans ce cas, j'irai vous voir, +et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le +dit dans le jargon du beau monde. On m'a présenté hier, chez lord +Holland, à Southey, le plus bel homme de poète que j'aie jamais vu +depuis long-tems. Pour avoir la tête et les épaules de cet homme-là, je +consentirais presque à avoir composé ses poésies Saphiques. Certes il +est doué d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent, +puis... voilà son éloge. + +»*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois +qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrêté court; oui, il s'est +arrêté court après une phrase très-flatteuse sur notre correspondance, +et _m'a regardé_... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou +en vous disant que j'ai eu à vous défendre. C'est un joli moyen de se +faire valoir près d'un ami que de lui venir dire: «J'ai bien relevé M. +un tel pour s'être permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais +sujet, etc, etc.» Mais savez-vous que vous êtes du petit nombre de ceux +dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire, +et croyez-vous que je vous le pardonne? + +»J'ai été à la campagne et me suis sauvé des courses de Doncaster. Chose +étrange, je suis allé en visite dans la maison même que mon père reçut +en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa maîtresse +adultère avant d'être majeur: à propos, veuillez observer qu'_elle_ +n'est pas ma mère. On m'a campé dans une vieille chambre où se trouve +sur la cheminée un tableau hideux que mon père regardait avec tout le +respect convenable, et qu'héritant du goût de la famille, j'ai regardé +aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai passé une semaine dans cette +famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit +jeune, dévote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de +velléité que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner. +Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas même _convoiter_, c'est +signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me +gourmandez pas trop quand je me livre un moment à la gaîté. + +»Tout à vous, etc. + +BYRON. + + +»Voici un impromptu composé par _une personne de qualité_[55], à qui +l'on reprochait d'être mélancolique. + + «Quand de ce cœur où règne le chagrin s'élèvent de sombres + nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de + larmes, ne prenez pas garde à ces signes extérieurs qui + disparaîtront bientôt. Mes pensées connaissent trop leur + cachot; après s'être promenées un instant sur mon visage, + elles reviendront se renfermer dans mon cœur, qu'elles + rongent et déchirent en silence.» + +[Note 55: Par Byron lui-même.] + + + + +LETTRE CXL. + +À M. MOORE. + +2 octobre 1813. + + +«Vous n'avez point répondu à mes six lettres: en conséquence, celle-ci +sera ma pénultième; je vous en écrirai encore une, mais après, j'en jure +par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis +trouvé avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son +imagination a quelque chose de surhumain, sa gaîté est parfaite. Je ne +dis pas son esprit, car qui peut définir l'esprit? Puis il a cinquante +figures; et deux fois autant de voix différentes qu'il prend quand il +veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'étais +femme et vierge encore, voilà l'homme dont je voudrais faire mon +Scamandre. Il est tout-à-fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai +vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez +probablement beaucoup de ce panégyrique. Je crains presque de me trouver +de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a +long-tems parlé de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus +que personne que je connaisse. Quelle variété d'expression il donne à sa +figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change +absolument du tout au tout. En voilà assez, je ne suis pas de force à +faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le +connaissez. Samedi je retourne à ***, où je ne serai pas loin de vous. +Peut-être me favoriserez-vous d'une lettre d'ici là. Bonne nuit. + +»Samedi matin, votre lettre a mis fin à toutes mes inquiétudes. Je ne +soupçonnais pas que vous parlassiez sérieusement. Encore de la modestie! +Parce que je ne donne pas suite à une idée assez insignifiante, «il +paraît que je ne crains pas de lutter contre vous». Si la question était +de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous +craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de +place dans nos sphères respectives? Continuez, ce sera bientôt mon tour +à pardonner. Je dîne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress _Staël_, +comme il plaît à John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir à +Covent-Garden bâiller aux plaisanteries si gaies de Falstaff. + +»C'est une chose fort commode pour moi que ma réputation, pourvu que mes +amis ne partagent point l'erreur commune à ce sujet: cela me sauve des +sottises d'une légion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais +vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai à +l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rétablira votre vers dans la +prochaine édition[56]. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'épigraphe; +cependant, j'ai en général de la mémoire pour vous, et je crois que +d'abord elle avait été imprimée correctement. + +[Note 56: Dans la première édition du _Giaour_, il avait cité d'une +manière incorrecte un vers de mes _Mélodies irlandaises_, qu'il avait +pris pour épigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les +vers de Burns, qui servent d'épigraphe à la _Fiancée d'Abydos_. +(_Note de Moore_.)] + +»Je rougis en effet très-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady +M**, mais heureusement, à présent, personne ne me voit. Adieu.» + + + + +LETTRE CXLI. + +À M. MOORE. + +8 décembre 1813. + + +«Depuis que je ne vous ai écrit il s'est passé bien des événemens +heureux, malheureux ou indifférens, qui m'ont empêché, non de penser à +vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cessé de +penser à vous, et pour qui la plus sûre consolation a été de tourner +vers vous ses pensées. Nous avons été proches voisins cet automne, et ce +voisinage m'a été à la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire +que votre citation française ne s'est que trop trouvée à sa place, +quoiqu'il y eût peu de chance qu'il en fût ainsi, comme vous pouvez +l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gardé +depuis... N'importe, _Richard est redevenu lui-même_, et, si ce n'est +toute la nuit et une partie de la matinée, je ne songe plus guère à +toute cette affaire. + +»Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers, +et, pour charmer mes insomnies, j'ai écrit à la hâte un autre conte +turc, non un fragment, que vous recevrez bientôt après cette lettre. +Cela n'empiète pas sur votre domaine; dans le cas où vous le croiriez, +il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez +avec raison que je me risque à perdre le peu de réputation que j'ai +acquise en tentant cette nouvelle expérience sur la patience du public, +mais en vérité je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai écrit et +je publie cette bagatelle, uniquement _pour m'occuper_, pour détourner +mes pensées des réalités, en les rejetant sur des fictions, quelque +horribles qu'elles soient. Quant au succès, ceux qui en obtiennent +aujourd'hui me consolent d'avoir échoué; excepté peut-être vous et deux +ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte +plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et +moins; ainsi, advienne que pourra... + +»_P. S._ Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir +quel effet me fera un canal hollandais, à moi, qui ai traversé le +Bosphore. Répondez-moi, je vous prie.» + + + + +LETTRE CXLII. + +À M. MOORE. + +8 décembre 1813. + + +«Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les +meilleures du monde, m'est à la fois agréable et pénible. Mais, d'abord +au plus pressé. Savez-vous que j'étais au moment de vous dédier quelque +chose, non dans une épître formelle, comme d'inférieur à _ancien_, mais +dans une courte lettre servant de préface, dans laquelle je me +glorifiais de votre amitié, et annonçais au public votre poème, quand je +me suis rappelé l'injonction stricte que vous m'aviez souvent réitérée +de vive voix et par écrit, de garder le plus profond secret sur le poème +susdit. Il me fallut donc renoncer à mon projet, non que je puisse avoir +aucun motif de résister au désir de parler de vous, j'y pense et j'en +parle tous les jours, mais j'ai dû craindre, en y cédant, de vous causer +quelque déplaisir. Mettant de côté mon amitié pour vous, sentiment qui +devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de +mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par cœur et sur le bout du +doigt. _Ecce signum_. Quand j'étais à la campagne, lors de ma première +visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul +long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire _un bruit_ +que je n'ai jamais essayé qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que +je veux prendre pour des airs, votre _Oh breathe not_! ou _When the last +glimpse_, ou bien encore _When he who adores the_, et quelques autres du +même troubadour, ce sont là mes matines et mes vêpres. Certes mon +intention n'était pas d'être entendu de qui que ce fût. Voici qu'un beau +matin je vois arriver non _la donna_, mais _il marito_, qui me dit d'un +air bien sérieux: «Byron, je me vois forcé de vous prier de ne plus +chanter, au moins de _ces chansons là_.» Je fus comme réveillé en +sursaut: «Assurément, répondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la +vérité, reprit-il, cela rend ma femme si mélancolique et la fait tant +pleurer, que je désire qu'elle n'entende plus rien de semblable.» + +»Or, mon cher Moore, cet effet-là était produit par vos paroles, et +certainement non par la beauté de ma voix. Je vous cite cette folle +anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, même pour +l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un +jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout après un long tems, +que de ce qui nous a plu véritablement. Quoique je ne pense pas qu'on +vous puisse rien comparer dans la poésie légère ou la satire, et que +jamais auteur n'ait été aussi populaire que vous dans ces deux genres, +je n'hésite pas cependant à croire que vous n'avez pas fait tout ce dont +vous êtes capable, encore qu'un autre pût bien se contenter de ce que +vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et +le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu +dans aucun autre poète, une étrange méfiance de vos forces, que je ne +puis m'expliquer et qui doit être inexplicable, puisqu'un _cosaque_ +comme moi suffit pour épouvanter un _cuirassier_ comme vous. Votre +conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connaître, je +n'avais songé qu'à une péri: je voudrais que vous eussiez eu plus de +confiance en moi, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, et pour +empêcher que le monde ne perdît un poème bien meilleur que le mien, dont +j'espère toujours que ce petit combat de générosité ne le privera pas à +jamais[57]. + +[Note 57: Parmi les épisodes que je comptais introduire dans _Lalla +Rookh_, que j'avais commencé, mais que plusieurs circonstances m'avaient +empêché de finir, il s'en trouvait un déjà assez avancé lors de la +publication de _la Fiancée d'Abydos_, et avec lequel ce poème offrait de +si étranges coïncidences, non-seulement pour les localités et le +costume, mais encore pour la fable et les caractères, que j'y renonçai +immédiatement, et commençai un autre épisode sur un sujet absolument +nouveau: _Les adorateurs du feu_. C'est à ce fait que je lui avais +communiqué, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon +héros (auquel j'avais aussi donné le nom de Zélim, dont j'avais fait un +descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhérens, par le calife +régnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait +depuis sous une autre forme, à la cause de l'Irlande[57A]. Voici les +propres expressions de ma lettre à Lord Byron: «J'avais choisi cette +histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais +qu'un parallèle avec l'Irlande me mettrait à même de jeter un peu de +vigueur dans le caractère de mon héros. Mais songer à de la vigueur, à +du sentiment après vous, c'est impossible: _ce domaine-là est celui de +César_.» +(_Note de Moore_.)] + +[Note 57A: L'_Histoire du célèbre chef irlandais, capitaine Rock_, +roman philosophique et allégorique de M. Moore.] + +Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des +raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver +place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour... + +»Continuez; je serais réellement malheureux que vous vous arrêtassiez +pour moi. Le succès de ma _Fiancée_ est encore problématique; il s'en +vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le +présumer d'après le goût du public pour _le Giaour_, et autres histoires +horribles et mystérieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir été +sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'éviter de parcourir des +livres, que j'eusse peut-être mieux fait de relire. Si votre chambre en +était meublée comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en +Orient pour donner des descriptions, du moins quant à la fidélité, car +j'ai tout dessiné de mémoire... + +»Ma dernière production pourrait bien avoir le même sort, et je vous +avoue que j'ai de grands doutes à ce sujet. Quand bien même il en serait +autrement, mon succès éphémère serait oublié avant que vous ne soyez +prêt et disposé à paraître. Allons, ferme, courage. Excepté le _Post +Bag_ qui vous a si bien réussi, il y a plusieurs années que vous ne nous +avez rien donné régulièrement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre +retraite aux jours pluvieux, aucun poète vivant ne s'est élevé plus haut +que vous. «Aucun homme, dans aucune langue, n'a été peut-être plus +complètement le poète du cœur et le poète des femmes. Les critiques lui +reprochent de n'avoir représenté le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il +doit être; _mais les femmes répondent qu'il l'a représenté tel qu'elles +le désirent_.» Je serais tenté de croire que c'est de vous, et non de +Métastase, que M. Sismondi a voulu parler ici. + +»Écrivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait +Rousseau à quelqu'un: «Est-ce que nous sommes fâchés? Vous m'avez +souvent parlé, et jamais vous ne m'avez parlé de vous-même.» + +»_P. S._ Cette dernière phrase est une excuse indirecte pour mon propre +égoïsme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je +voudrais seulement que la chose fût réciproque. J'ai trouvé une +réflexion singulière dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en +mauvaise part, ni à vous ni à moi, quoique l'_un_ d'entre nous ait +certainement assez mauvaise réputation; la voici: «Bien des gens ont la +réputation d'être méchans, avec lesquels nous serions trop heureux de +passer notre vie.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui +parle, une demoiselle de Sommery...» + + +Vers cette époque, lord Byron commença un _Journal_ dont j'ai déjà donné +quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur +tout ce que les convenances permettront. D'après la nature même de ces +sortes de mémoires autographes, celui-ci roule principalement sur des +personnes encore vivantes et des faits encore récens; il est donc +nécessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques +parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues +secrètes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la +curiosité. Toutefois, après cette mutilation indispensable, il en +restera encore assez pour faire mieux connaître la vie privée et les +habitudes du noble poète, et pour satisfaire innocemment ce goût, aussi +général qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un +grand homme _en robe de chambre_, et nous fait nous réjouir de +découvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus +puissans dans leur intérieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent, +au moins dans de certains momens[58]. + +[Note 58: C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute +comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les +faiblesses. +(GINGUENÉ.)] + + + + +JOURNAL + +COMMENCÉ LE 14 NOVEMBRE 1813. + +«Si ce journal avait été commencé il y a dix ans, et fidèlement tenu!!! +Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu +le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs +de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profité. +On dit que la vertu est sa propre récompense; elle devrait certainement +être bien payée pour le mal qu'elle coûte à acquérir. À vingt-cinq ans, +quand la meilleure partie de la vie est passée, on devrait être _quelque +chose_; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voilà +tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le même, +et la femme toujours la même aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait +jamais de questions, et la musulmane qui vous évite la peine de lui en +adresser. N'étaient la peste, la fièvre jaune et le retard qu'éprouve la +rentrée des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la +seconde fois, près des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier +obstacle, la peste ne m'arrêtera pas long-tems; arrive que pourra, le +printems me reverra là-bas, à moins que dans l'intervalle je ne me marie +ou que je ne _démarie_ quelque autre. Je voudrais que... je ne sais +point ce que je voudrais. Il est étrange que je ne puisse jamais désirer +sérieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir après. +Je commence à croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne +devrait prier que pour la nation, non pour soi-même; mais, d'après mes +principes, cela ne serait pas très-patriotique. + +»Trève de réflexions. Voyons: hier soir j'ai fini _Zuleïka_, mon second +conte turc. Je crois que je me suis sauvé la vie en le composant, car je +ne l'ai entrepris que pour détourner mes pensées de + + Ce nom cher et sacré, que je ne révélerai jamais. + +»Et pourtant, ici même, ma main brûle de le tracer! J'ai brûlé cet +après-midi les scènes de la comédie que j'avais commencée. J'ai quelque +envie d'accoucher d'un roman, ou plutôt d'un conte en prose; mais quel +roman pourrait égaler les événemens + + ... _Quœque ipse... vidi + Et quorum pars magna fui_[59]? + +[Note 59: Tous les événemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai +joué un si grand rôle. (VIRGILE.)] + +»Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine Élisa. +Ce sera une beauté et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux +noirs et des paupières noires longues comme des ailes de corbeau. Je +crois qu'elle est encore plus belle que ma nièce Georgina, et cette +idée-là ne me plaît pas; après tout, quoique plus âgée, elle est bien +moins développée sous le rapport des facultés intellectuelles. + +»Dallas est venu avant que je ne fusse levé, ainsi je n'ai pu le voir. +Lewis est venu aussi, on le croirait en colère contre toute la création. +Que diable peut-il avoir? Il n'est pas marié, lui: a-t-il perdu sa +maîtresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi: +il va se marier, et il est bâti de façon à s'en trouver plus heureux. Il +a de l'esprit, de la gaîté, tout ce qu'il faut pour le rendre une +compagnie agréable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous +voudrez. Malgré tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup +gagné à se marier. Tous mes amis mariés sont chauves et mécontens. W*** +et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en +avait beaucoup à perdre. Mais dans l'état de mariage ce n'est pas ce qui +_tombe du front_ d'un homme qui importe le plus. + +»_Mémento_. Acheter demain quelque jouet pour Élisa, envoyer la devise +pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite à Mme de +Staël, à lady Holland, et à *** qui m'a conseillé, sans l'avoir lu, par +parenthèse, de ne point publier _Zuleïka_; je crois qu'il a raison, mais +l'expérience aurait dû lui apprendre que ne point imprimer est +_physiquement_ impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M. +Gifford. Je n'ai jamais rien _lu_ qu'à Hodgson, parce qu'il me paie en +même monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses +ouvrages, surtout fréquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit +qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la +consolation de penser qu'ils ont acheté le droit d'en porter ce +jugement. + +»J'ai refusé de présenter la pétition des détenus pour dettes, je suis +ennuyé à la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parlé trois +fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours +a été fort goûté; quant au second et au troisième, je ne sais s'ils ont +eu du succès ou non. Je ne m'y suis jamais livré _en amore_; il faut +trouver une excuse pour sa paresse, son inhabileté, ou pour les deux +réunies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies +m'ont perdu; et puis, j'ai pris des médecines, non pour me faire aimer +les autres, mais certainement assez pour me détester moi-même. + +»Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres à Exeter-Change. Après le +lion de Véli-Pacha dans la Morée, qui suivait son gardien arabe comme un +chien, rien ne m'a jamais tant amusé que l'amour de la hyène pour le +sien. Quelle _conversazione_! Il y avait un hippopotame, absolument la +figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manières de mon +domestique, le tigre a un peu trop bavardé. L'éléphant a pris mon argent +et me l'a rendu. Il m'a ôté mon chapeau, a ouvert une porte, fait +claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon +sommelier. L'une des deux panthères est bien certainement le plus bel +animal que la terre ait produit; les pauvres antélopes sont mortes, +j'aurais été fâché d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait +soupirer en pensant à l'Asie-Mineure. _O quando te aspiciani_?...» + + +16 novembre. + +«Je suis allé hier soir, avec Lewis, voir la première représentation +d'_Antoine et Cléopâtre_; la pièce était admirablement montée et +très-bien jouée; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cléopâtre +m'a plu, comme un épitomé de son sexe; aimante, vive, tendre, triste, +tourmentante, humble, fière, belle, un vrai démon, faisant la coquette +jusqu'à la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, après avoir +fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui +a-t-on tant reproché d'avoir fait couper la tête à ce poltron de +Cicéron? Celui-ci n'avait-il pas dit à Brutus que c'était pitié d'avoir +épargné Antoine? n'avait-il pas prononcé les _Philippiques_? Les +_paroles_ ne sont-elles pas des _choses_, et de telles _paroles_ ne +sont-elles pas des _choses_ très-pestilentielles? Quand il aurait eu +cent têtes, elles méritaient d'être toutes clouées sur la tribune +publique, du moins en se plaçant dans la position d'Antoine; après tout, +peut-être eût-il mieux valu lui pardonner, à cause du bon effet que +produit toujours la clémence. Mais revenons à nos moutons; quand +Cléopâtre se croit sûre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est +votre intérêt, etc. Que c'est bien là le sexe! Et les questions sur +Octavie! tout cela est bien d'une femme. + +»J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite à +Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai +fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et +cette dame n'écrit que par in-8° et ne cause que par in-folio. J'ai lu +ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le +plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre +raconter, mieux vaut encore le lire... + +»J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il fût né patricien? +Nous eussions eu plus de poli, moins de force, précisément autant de +vers, mais point d'immoralité, un divorce, un duel ou deux, auxquels, +s'il avait survécu, comme nécessairement il se fût moins livré à l'abus +des liqueurs fortes, il eût pu vivre aussi long-tems que Shéridan, ou +même trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel débris que cet +homme! Et cela, faute d'être bien piloté; car jamais nul n'eut les vents +plus favorables, excepté à de courts intervalles bien rares! Pauvre +vieux Shéridan, jamais je n'oublierai la soirée que nous passâmes avec +lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'écoutâmes, sans +un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu'à une heure du matin. + +»J'ai mes cachets... Encore oublié le joujou de ma petite cousine Élisa; +il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espère qu'Henri me +l'amènera. J'ai envoyé à lord Holland les épreuves de la dernière +édition du _Giaour_ et de _la Fiancée d'Abydos_. Il n'aimera pas ce +dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non +plus. Cela a été écrit en quatre nuits, pour distraire mes pensées de +***. Sans cela je ne l'aurais jamais composé; et si je n'avais pas alors +fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, à force de me ronger +le cœur; mauvaise nourriture! Hodgson le préfère au _Giaour_; personne +autre ne sera de son avis: il n'a jamais aimé le _fragment_. Je n'aurais +jamais publié cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances +qui en font la base soient de nature à... hélas! + +»J'ai vu ce soir les deux sœurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune +ressemble à ***! J'ai cru que j'allais sauter à travers la salle; je +suis bien aise qu'il ne se soit trouvé personne avec moi dans la loge de +lady Holland. Je déteste ces fausses ressemblances, ces _moqueurs_ qu'on +prend d'abord pour le _rossignol_, assez semblables pour rappeler +l'objet chéri, assez différentes pour navrer l'ame[60]. On est aussi +contrarié des points de ressemblance que de ceux qui la détruisent.» + +[Note 60: «La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce +serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux +sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.» + +(Byron.--_Le Giaour_.)] + + +17 novembre. + +«Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable +Job dit: Pourquoi un _homme vivant_ se plaindrait-il? En vérité, je n'en +sais rien; excepté, peut-être, parce qu'un _homme mort_ ne le pourrait +pas. Et lui-même, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu'à ce que ses +amis en furent fatigués, et que sa femme lui donna cette pieuse recette: +Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, où un +jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reçu une lettre +très-flatteuse de lord Holland, au sujet de _la Fiancée d'Abydos_, qu'il +goûte fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bonté à deux +personnes dont je n'avais point de quartier à espérer. Et cependant, +dans le tems, je croyais que la cause de mon inimitié pour eux venait de +leur côté; je suis bien aise de m'être trompé: je voudrais ne pas m'être +tant pressé de publier cette maudite satire, dont je désirerais anéantir +jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le +monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction. + +»George Ellis et Murray ont parlé de quelque chose relativement à Scott +et à moi. S'ils veulent le détrôner, je souhaiterais fort qu'ils ne me +choisissent pas pour lui trouver un compétiteur. Si la chose dépendait +de moi, j'aimerais mieux être le comte de Warwick que tous les _rois_ +qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands +_faiseurs de rois_ en poésie et en prose. Les critiques anglais, dans +leur _Rokeby-Review_, ont présupposé une comparaison à laquelle mes amis +n'ont jamais pensé, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de +s'amuser à examiner sérieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages +avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de +bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi +je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes +d'un homme sont, comme l'_ame_ des Grecs, une εἴδωλον, +outre Dieu sait quelle _autre ame_, mais on fait généralement autant de +cas de l'une que de l'autre. + +»Henri ne m'a point amené ma petite cousine: je veux que nous allions au +spectacle ensemble; elle n'y est encore allée qu'une fois. Encore un +petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que +je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt +sera-t-elle terminée? Il m'en a bien coûté pour m'en défaire, et, +maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce +que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de +Job, et consolons-nous, puisque je suis un _homme vivant_. + +»Je voudrais pouvoir me remettre à lire; ma vie est monotone et pourtant +agitée. Je prends un livre et le rejette aussitôt. J'avais commencé une +comédie; je l'ai brûlée, parce que la fable se rapprochait trop de la +réalité: mon roman a eu le même sort pour la même raison. En vers, je +puis m'éloigner un peu plus des faits, mais la pensée revient toujours à +travers... oui, à travers. J'ai reçu une lettre de lady Melbourne, la +meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus +grand esprit que je connaisse. + +»Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernière épître si +importante est-elle tombée dans les griffes du lion? Dans ce cas... et +ce silence paraît menaçant... dans ce cas _il faut que je prépare mon +casque et mon bouclier_. Je suis un peu rouillé; je ne veux pas +cependant recommencer mes études au tir de Manton. En outre; je suis +décidé à essuyer son feu sans le rendre. J'étais autrefois fameux pour +atteindre d'une balle un pain à cacheter; mais alors l'état de la +société nécessitait cet exercice. J'y ai renoncé dès que j'ai senti que +j'avais une mauvaise cause à soutenir. + +»Quelles étranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte! +Depuis qu'à Arrow j'ai défendu le buste que j'avais de lui, contre les +vils flatteurs du pouvoir, et au moment où la guerre éclatait de +nouveau, en 1813, j'en ai fait mon héros, sur le continent s'entend, car +je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet +abandon de son armée, etc., etc. Certes, quand je défendais son buste, +j'étais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je +ne serais point étonné de le voir les battre tous encore. Être vaincu +par des hommes ce serait quelque chose, mais l'être par trois mannequins +légitimes, par trois stupides monarques de race pure, ô honte! ô honte! +Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec +l'Autrichienne à l'ame aussi matérielle que ses lèvres, qui en soit la +cause. Mieux valait garder l'ancienne maîtresse de Barras. Je n'ai +jamais vu tourner à bien ces mariages légitimes avec de jeunes femmes; +cela ne convient qu'à ces gens sages qui mangent du poisson et ne +boivent pas de vin... N'avait-il pas à son service tout l'Opéra, tout +Paris, toute la France? Une maîtresse, il est vrai, est tout aussi +embarrassante; je dis _une_, car, quand on en a _deux et plus_, il est +facile de les gouverner au moyen d'une bonne division. + +»J'ai, ou plutôt j'avais commencé une chanson, que j'ai jetée au feu. +C'était un souvenir de Mary Duff, ma première flamme, à un âge où bien +d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire; +heureusement je n'ai rien non plus à faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai +eu dernièrement occasion de rendre deux personnes _comfortables pro +tempore_, et une heureuse _ex tempore_; je me réjouis surtout par +rapport à ce dernier, car c'est un excellent homme[61]. Nous sommes tous +égoïstes, et vous aussi, je crois, dieux d'Épicure! Je crois en La +Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrèce, non la +traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre poète vous a fait +nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je +ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie +toujours un peu. Je me rappelle que l'année passée *** me dit: +N'avons-nous pas passé ce mois dernier comme les dieux d'Épicure! Et +cela était vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrèce, que +j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le +prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant +poussé à envoyer un spécimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec +un billet où elle lui disait, qu'après l'avoir lu, sa conscience ne lui +permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs. + +[Note 61: Il est évidemment question ici de M. Hodgson. +(_Note de Moore_.)] + +»Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les +Ossultones, Puységur, etc., je cherchais à me rappeler une citation que +je crois avoir vue dans Mme de Staël, de quelque sophiste allemand sur +l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me _rappelle +de la musique gelée_. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse à me +faire chercher, sait bien où, mais il ne veut pas le dire. Je demandai à +Mackintosh: il dit que cela n'était pas _dans_ Mme de Staël; mais +Puységur dit que ce devait être d'_elle_, parce que c'était absolument +_dans son genre_... Lord Holland se prit à rire; toute l'_Allemagne_ le +fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, à ce que j'ai +entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages; +et, après tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les +ouvrages? des déserts avec des fontaines, et peut-être une grotte ou +deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Staël nous +sommes souvent trompés, et ce après quoi nous avons soupiré, le prenant +pour un ruisseau rafraîchissant, se trouve n'être que le mirage +(_critice_ le verbiage); mais enfin nous arrivons à quelque chose de +semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons +les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du +contraste... + +»J'ai fait une visite à C*** pour avoir une explication sur... Elle est +très-belle, à mon goût du moins; car, à mon retour en Angleterre, je me +souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres étaient si +pâles, si froides, si blondes! La noirceur et la régularité de ses +traits me rappelaient ma _Jannat al Aden_. Mais cette impression est +évanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer après une +houri. Elle était de fort bonne humeur, et tout fut bientôt expliqué. + +»Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce +qui amènera, j'en suis sûr, une explosion complète de la Tamise. Cinq +provinces se sont déclarées pour le jeune stathouder; il y aura des +incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples +de toutes les races se battant enfoncés jusqu'aux genoux dans les +marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte +est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientôt aussi, ils +auront le prince cigogne et le roi soliveau à la fois dans leurs +marécages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie. + +»M. Murray m'a offert 1,000 guinées pour _le Giaour_ et _la Fiancée +d'Abydos_. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis +bien tenté, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix +si élevé. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et +cela s'est appelé, Dieu sait pourquoi, de la poésie. + +»Aujourd'hui samedi, j'ai dîné régulièrement pour la première fois +depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vécu de thé et de +biscuits secs, six _per diem_. Je donnerais tout au monde, maintenant, +pour n'avoir pas dîné; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et +de rêves horribles; et je n'ai mangé, cependant, qu'une pinte +de[62]............ et du poisson[63]. Quant à la viande, je n'en touche +jamais; non plus que des légumes. Je voudrais être à la campagne pour +prendre de l'exercice, au lieu de me rafraîchir le sang comme je le fais +ici par la diète qui n'y supplée que fort mal. Je mangerais volontiers +un peu de viande, mes os la supporteraient très-bien. Mais le pire est +que le diable m'entre toujours dans le corps en même tems, jusqu'à ce +que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux être +l'esclave d'aucun _appétit_. Si je péche, ce sera mon cœur qui me +dirigera. Oh! la tête! quel mal elle me fait! quelles horreurs que +celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dîner? + +[Note 62: Laissé en blanc dans l'original. +(_Note de Moore_.)] + +[Note 63: Il s'écarta assez de son régime cette année pour manger de +tems à autre du poisson. +(_Note de Moore_.)] + +»_Mémento_. Écrire demain à _maître Shallow_, qui me doit 1,000 livres +sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui +demande[64], comme si j'étais homme à cela. D'abord, je n'en ai pas +besoin, du moins quant à présent; et puis, quoique j'aie eu souvent +besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemandé 10 livres +sterlings à un ami. Son billet n'échoit pas cette année; je le lui ai +déjà dit; et quand il écherrait, je n'en exigerais pas le paiement. +Combien de fois me faudra-t-il lui répéter la même chose? + +[Note 64: Voici un nouvel exemple de sa générosité à joindre à celui +qu'il donna à M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgré +l'embarras de ses propres affaires, il était toujours disposé à obliger +ses amis. +(_Note de Moore_.)] + +»Je me trompe: j'ai une fois demandé à *** de me rendre mon argent; mais +c'était dans des circonstances qui m'excusèrent à ses yeux, et m'eussent +excusé à ceux de tout le monde. Je n'ai point reçu d'intérêts, et +n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientôt, du moins, son +_padre_ le fit. La tête! Je crois qu'elle m'a été donnée pour me faire +souffrir. Bon soir.» + + +22 novembre 1813. + +«_Orange boven!_[65] Ainsi les abeilles ont chassé l'ours qui avait +forcé leur ruche. À la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau _de +Witts_, un nouveau _Ruyters_; Dieu fasse prospérer la petite république! +Je serais charmé de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les +habitans ont conservé des mœurs si patriarcales. Cependant, je ne sais; +leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore; +et le Zuydersée ne doit pas être grand'chose en comparaison de l'_Ak +Degnity_. N'importe: les fiers bourgeois, lançant des bouffées de +liberté de leurs courtes pipes, valent peut-être la peine d'être vus. +Toutefois, je préfère la cigare ou le _hooka_ composé de feuilles de +roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut +dire la liberté, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est +une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre +sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la +beauté pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte +envie à Hérode Atticus!... plus qu'à Pomponius Méla. Et cependant un peu +de tumulte de tems en tems réveille agréablement les sensations; par +exemple, une bataille, une révolution, ou une _aventure_ un peu vive. Je +crois que j'aurais mieux aimé être Bonneval, Ripperda, Alberoni, +Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou même encore Wortley Montague, que +Mahomet lui-même. + +[Note 65: Hourra des Hollandais: _Vive Orange!_ +(_N. du Tr._)] + +»Rogers sera bientôt à Londres; notre visite à Middleton est fixée au +23. Irai-je? dans cette île où l'on ne saurait se promener à cheval sans +rencontrer la mer, de quelque côté qu'on aille... + +»Je me rappelle l'effet que fit sur moi _le premier numéro de la Revue +d'Édimbourg_. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le +lus. Le jour même qu'il parut, je dînai avec S. B. Davies, je crois, et +bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas +moins; mais je ne me sentis pas à l'aise que je n'eusse épanché ma bile +et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du +_Vicaire de Wakefield_, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus +d'apercevoir le mérite de qui que ce fût. Je me rappelai seulement +l'axiome de mon maître à boxer, dont j'ai tiré beaucoup d'utilité dans +ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le +moulinet et frappez à gauche et à droite. Ainsi fis-je comme Ismaël: ma +main s'est levée contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont levée +contre moi. Certes, j'ai été étonné de mon propre succès, et _je suis +demeuré tout surpris d'avoir tant d'esprit_, comme Hobhouse le disait +ironiquement de quelqu'un, peut-être bien de moi-même, car nous sommes +de vieux amis. Mais si c'était à recommencer, je ne le ferais pas. J'ai +relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en +vérité, la cause n'est pas proportionnée à l'effet. C*** m'a dit qu'on +avait pensé que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies +nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grâce au ciel, je n'en savais rien; +je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis +naturellement l'homme à qui il serait le plus malséant de se permettre +de parler de maladies et d'infirmités. + +»Rogers est silencieux: on le dit sévère. Quand il parle, il parle bien; +et sur tous les sujets de goût, la délicatesse de son expression est +aussi pure que sa poésie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon, +dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas là l'habitation d'un +homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie +antique, un livre placé sur sa cheminée, qui ne parle de l'élégance +presque fastidieuse du propriétaire. Mais ce goût exquis a dû faire le +malheur de sa vie; que de contrariétés il a dû lui faire éprouver! + +»Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extérieur est tout-à-fait épique, +et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds à la +tête. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore +quelqu'autre chose. Ses mœurs sont douces, mais non pas d'un homme du +monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant +à ses poésies; les opinions varient: peut-être a-t-il trop écrit en ce +genre et la postérité fera-t-elle un choix. Il a des _passages_ égaux à +ce que je connais de plus beau. À présent il a un _parti_, mais point de +public, excepté toujours ses ouvrages en prose. Sa _Vie de Nelson_ est +un chef-d'oeuvre. + +»*** est un _littérateur_, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la +vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-là du moins est +vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de +lady B*** et de tous les autres _bas-bleus_, avec lady C*** à leur tête, +mais je ne dis rien _d'elle_: regardez cette figure, vous oublierez les +pédantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, _Diva +potens Cypri_: pour être aimé d'une telle femme, je serais homme à bâtir +et à brûler une nouvelle Troie. + +»Moore a un genre particulier de talent, ou plutôt des talens d'un genre +particulier; poésie, voix, musique, il a tout, et il y met une +expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu'à lui. +Mais il est capable de prendre un tout autre essor en poésie. Que de +gaieté, que de grâces dans son _Post-Bag_! Il n'y a rien à quoi il ne +puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer sérieusement. En +société, il est aimable, enjoué, poli, et plus amusant que personne que +j'aie jamais rencontré. Pour son honneur, ses principes et son +indépendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais +qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'être pas +ici.» + + +23 novembre. + +«Ward... j'aime Ward[66]. Par Mahomet! je commence à croire que j'aime +tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une +sorte de gloutonnerie sociale, qui dévore tout ce qu'on lui présente. +Mais j'aime Ward; il est piquant, et réussira, je crois, à la chambre et +partout ailleurs, s'il veut s'appliquer régulièrement. À propos, je dîne +demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion. +Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un après le +dîner. J'ai vu bien des amphitryons tournés en ridicule par leurs +convives dont les lèvres étaient encore imbibées de leur vin de +Bourgogne... + +[Note 66: Actuellement lord Dudley. +(_Note de Moore_.)] + +»J'ai loué la loge de lord Salisbury à Covent-Garden, pour la saison, et +maintenant il faut que je me prépare à joindre la compagnie de lady +Holland, dans la sienne, _questa sua_. + +»Holland ne croit pas que cet homme soit réellement _Junius_; mais il +est d'avis que ce journal encore inédit jette beaucoup de lumières sur +les parties encore peu connues du règne de Georges II. Qu'est-ce que +cela peut faire à Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius +serait-il mort? S'il avait été subitement frappé d'apoplexie, +resterait-il dans le tombeau sans envoyer son εἴδωλον +crier aux oreilles de la postérité: Junius était M. X., Y., Z., enterré +dans la paroisse de ***. Officiers de la fabrique, réparez son monument! +Et vous, libraires, imprimez une nouvelle édition de ses lettres! +Impossible, cet homme n'est pas mort, il ne mourra pas sans se +découvrir. Je l'aime beaucoup... Il savait haïr, celui-là. + +»Arrivé chez moi, mal à mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas +autant envie de dormir que je le désirerais.» + + +Mardi matin. + +«Je me réveille après un rêve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rêvé +aussi? Quel rêve! Mais elle ne m'a pas rattrapé. Je voudrais que les +morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaçait! et je ne +pouvais m'éveiller, et puis, et puis... Ah! + + »Des ombres ont cette nuit imprimé plus de terreur dans + l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille + soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par + ***[67]. + +[Note 67: Shakspeare.--_Richard III_.] + +»Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipée me fait mal. Dois-je +être ainsi agité par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent... +N'importe... Mais si je fais encore ce rêve, j'essaierai si _tous_ les +sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis réveillé, j'ai +beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord +Ogleby, me voilà remonté pour la journée. + +»Un billet de Mountnorris: je dîne avec Ward, il doit y avoir encore +Canning, Frère, Sharpe et peut-être Gifford. Je dois être un des cinq ou +six élus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce +sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout +Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour +profiter d'une conversation si intéressante. + +»Point de lettres aujourd'hui, partant point de réponses, tant mieux. Il +ne faut plus que je rêve, cela empoisonne même les réalités. Je sortirai +pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le +_monde boxant_ est toujours à peu près dans le même état, seulement le +club est plus nombreux. Je dînerai chez Crib demain; l'énergie me plaît, +même l'énergie animale, l'énergie dans tous les genres, et j'en ai +besoin au physique et au moral. Je n'ai point dîné dehors, ou, pour +mieux dire, je n'ai pas dîné du tout depuis quelque tems, point entendu +de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excès d'un extrême +à l'autre: _amant alterna Camænæ_. + +»J'ai brûlé mon roman, comme j'avais brûlé les premières scènes et le +plan de ma comédie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brûler est +tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien +valu; je m'y occupais plus que jamais de réalités: quelques-uns auraient +reconnu les masques, d'autres s'en seraient douté. + +»J'ai lu le _Ruminator_, recueil d'essais par un vieillard singulier, +mais habile, sir E. B., et un jeune homme à demi fou, auteur d'un poème +sur les _Highlands_, intitulé _Childe Alarique_. Le mot _sensibilité_, +que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces +essais, et semble y être une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de +répréhensible. Ce jeune homme ne peut rien connaître de la vie, et s'il +se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un être +tout-à-fait inutile, et ne sera peut-être après tout pas même poète, +comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne +devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut être quelque autre +chose que ce soit. Il est pénible de voir Scott, Moore, Campbell et +Rogers, simples spectateurs de la scène du monde, où ils auraient pu +remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques +occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que +secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles +douairières et des jeunes filles à marier. Si cela conduisait à quelque +affaire sérieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes +non mariées, c'est une spéculation hasardeuse et fatigante, et avec les +vétérans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois +sur mille. + +»Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient +probablement vers la carrière parlementaire, mais je n'ai pas +d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, _aut Cæsar aut +nihil_. Mes espérances se bornent maintenant à arranger mes affaires, à +me fixer en Italie, ou dans le Levant plutôt encore, et approfondir les +langues et les littératures de ces deux pays. Les événemens passés m'ont +énervé; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de +la vie, et de regarder jouer les autres. Après tout, qu'est-ce même que +ce grand jeu de sceptres et de couronnes? _Vide_ les douze derniers mois +de Napoléon! il a entièrement renversé mon système de fanatisme. Je +croyais que, s'il était écrasé, il devait tomber _si fractus illabatur +orbis_, et non se laisser réduire graduellement à un rôle +comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'était donc pas un simple +amusement des dieux, mais le prélude à de plus grands changemens, et à +des événemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais +au-delà d'un certain point, et voilà que nous rétrogradons au vieux, +stupide et ennuyeux système de la balance de l'Europe: nous allons de +nouveau mettre des brins de paille en équilibre sur le nez des rois, au +lieu de le leur arracher. Donnez-moi une république, ou le despotisme +d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une +république! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grèce, +Venise, la France, la Hollande, l'Amérique, la république anglaise, qui, +hélas! a duré si peu, et comparez cela avec ce que ces mêmes pays ont +fait, quand ils ont eu des maîtres. Les Asiatiques ne sont pas taillés à +la république, mais ils ont le plaisir de renverser de tems à autre +leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'être +républicains. Être le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla, +mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la +vérité sur les autres; voilà ce qui égale presque un homme à la +divinité! Franklin, Penn, et après eux, ou Brutus ou Cassius, même +Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux +dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse espérer, c'est que +quelqu'un dise de moi: Il l'eût pu, peut-être, s'il l'avait voulu.» + + +Le 12, à minuit. + +«Voilà deux infernales épreuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu +une, mais sur mon ame ou à cause d'elle, je ne puis relire _le Giaour_, +au moins maintenant à cette heure, et cependant il ne fait pas clair de +lune. + +»Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette +excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours, +si nous voulons y être pour la révolution. Et pourquoi pas? *** est +absente, et sera plus loin de moi encore à *** au printems. Personne +autre, excepté Augusta, ne s'intéresse à moi, point de liens, point +d'entraves, _andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa_? Le +vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier fossé de son +pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne +pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les +hyènes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des +grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur. +Maintenant je serais charmé d'entendre les cris de joie du Hollandais +rendu à la liberté! + +»_Alla! vivat for ever! hourra! huzza!_ Lequel de ces cris de joie est +le plus rationnel et le plus musical? c'est _Orange boven_! au dire du +_Morning-Post_. + +»Point de rêves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voilà +aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de +terre. + +»Le dîner de Ward s'est bien passé. Il n'y avait là aucun convive +désagréable, à moins que ce ne soit moi, et que j'aie déplu à quelqu'un; +en tous cas, ce n'aura pas été en le contredisant, car je n'ai rien +contredit, et parlé très-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a été +fort lié avec les plus beaux du siècle passé, Fox, Horne Took, Windham, +Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a raconté les détails +de sa dernière entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale +opération qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur +dans son genre, dont le seul défaut était de s'élever presque toujours +au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la +moitié de sa vie, avait pris une part active à tous les événemens de la +terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait +et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'être +pas entièrement consacré à la littérature et aux sciences!!! Certes son +génie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrière, mais il +faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggéré un +semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose, +c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un +calculateur, un métaphysicien, un rimailleur, un écrivassier? Il n'y a +qu'un esprit malade qui ait pu suggérer l'idée d'un tel échange. Mais +enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil. + +»Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, excepté avec +***; mais avec elle mes pensées sont plus fortes que moi, je ne saurais +trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'écris à +lady Melbourne; ses réponses renferment tant de sensibilité, tant de +tact! je n'ai jamais vu personne qui eût moitié tant de talent. Si elle +eût eu quelques années de moins et qu'elle eût voulu en prendre la +peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et +aimable amie. _Mémento_. Une maîtresse n'est jamais et ne saurait jamais +être une amie. Tant que vous êtes d'accord, c'est de l'amour, et quand +l'amour est passé, vous êtes loin d'être amis. + +»Je n'ai point encore répondu à la lettre de M. Scott, mais je le ferai. +Je suis désespéré d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement +éprouvé depuis peu des contrariétés pécuniaires. C'est à coup sûr le roi +du Parnasse, et le plus _anglais_ de nos poètes. Je placerais Rogers au +second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la +meilleure école: Moore et Campbell au troisième, _ex æquo_; puis +Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin οἱ πολλοὶ ainsi: + +[Illustration: + +WALTER-SCOTT. + +ROGERS. + +MOORE. CAMPBELL. + +SOUTHEY. WORDSWORTH. COLERIDGE. + +LA FOULE.] + +»Voilà un _Gradus ad Parnassum_ triangulaire. Les noms seraient trop +nombreux à la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow +est devenu fou à force de s'occuper de poésies du tems d'Élisabeth; +c'est dommage. J'ai placé les noms sur ce triangle, plutôt d'après +l'opinion publique que d'après aucune opinion bien arrêtée de ma part; +car quelques-unes des dernières _chansons irlandaises_ de Moore, _As a +beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not_ +et _Oh breathe not his name_, me semblent valoir tous les poèmes épiques +du monde. + +»*** croit que le _Quarterly_ m'attaquera dans son premier numéro: à la +bonne heure. J'ai été déjà tant _poivré_ dans mon tems, qu'il faudrait +du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre côté de +l'aloès pour que je m'aperçusse de l'encens. Je puis dire sincèrement +que je suis à peu près mort au sentiment de la critique; mais en +cherchant à m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je +n'attache pas à la profession d'auteur l'importance que beaucoup y +mettent et que j'y mettais autrefois. «On se lasse de tout, _mon ange_,» +dit Valmont. Les _anges_ sont la seule chose dont je ne sois pas encore +las. Je crois que la préférence donnée à ceux qui _écrivent_ sur ceux +qui _agissent_, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur +profession, sont des signes d'effémination, de dégénération et de +faiblesse. Qui voudrait se mêler d'écrire, s'il pouvait faire autre +chose? _Des actions, des actions_, disait Démosthènes; _des actions, des +actions_, dis-je après lui, point de livres, surtout point de rimes. +Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des poètes; +excepté Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs +citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle +race oisive et inutile! + + +12, _mezza notte_. + +»Je viens de dîner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des +illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je +n'aime à le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit +naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tête. Nous avons fait +monter Tom Crib après le dîner; c'est un gaillard facétieux, quoiqu'un +peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par +Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pût. Tom a été matelot, porteur +de charbon, et a exercé quelques autres professions libérales avant de +prendre le ceste; il s'est trouvé à des batailles navales, et n'a pas +maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une +maîtresse, une conversation fort bien, à l'exception de quelques +omissions et de quelques fausses applications de l'_h_ aspirée. Tom est +un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses +plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et, +je le crains bien, un pécheur, car il fait une pension alimentaire à sa +femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a été dit par ***; car Tom, +ayant une haute opinion de ma moralité, me l'a présentée comme sa femme +légitime. En parlant d'elle, il dit que c'était la plus fidèle personne +du sexe; d'où je conclus qu'elle ne pouvait être sa femme, et je ne +m'étais pas trompé. + +»Ces panégyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai, +un homme ne croit pas nécessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins +il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer +sur la vertu de leur femme; je les ai écoutés tous deux avec autant de +patience que de foi, tout en enfonçant mon mouchoir dans ma bouche, car +j'éprouvais une irrésistible envie de bâiller. À propos, je me sens +aussi envie de bâiller maintenant; ainsi, bon soir.» + +Νωαιρῶν. + + +Jeudi, 26 novembre. + +»Je me suis réveillé avec un peu de fièvre, mais point de migraine, +point de rêves non plus, grâce à mon état de stupeur! Deux lettres: +l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans +leur genre respectif. Celle de *** contient une très-jolie romance sur +les _peines cachées_, sinon d'elle-même, du moins parfaitement dans sa +manière. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de +sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je +ne fais pas grand cas des poètes, surtout des femmes poètes; elles +mettent tant d'idéal dans la _pratique_, aussi bien que dans la morale! + +»J'ai beaucoup songé ces jours derniers à Marie Duff, etc., etc., +etc.[68] + +[Note 68: Nous avons déjà donné ce passage plus haut sous forme +d'extrait. +(_Note de Moore_.)] + +»Lord Holland m'avait invité à dîner aujourd'hui; mais dîner trois jours +de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en allé dans ma loge à +Covent-Garden, sans avoir rien mangé depuis hier. + +»J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beauté que +les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle +prétend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis +ceux de Leila, et les _rideaux de la lumière_ de la musulmane Phannio. +Elle est très-belle... assez belle, mais je la crois méchante... + +»J'ai ruminé long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent +nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des siècles +en quelques instans, quand nous nous trouvons réunis. La seule chose qui +me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui +ni aucun désagrément ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et +que, quand nous sommes réunis après, quoique bien des circonstances +aient eu lieu dans l'intervalle, à moins que nous ne soyons las l'un de +l'autre, nous sommes toujours disposés à nous revoir avec un nouveau +plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont séparés...» + + +Samedi, 27 (à ce que je crois, ou plutôt, comme je m'en doute, ce qui +est le _nec plus ultrà_ de la créance des humains). + +»J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le +dit pour lui: J'ai gagné une perte, ou à la perte. Tout est décidé pour +notre expédition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de +l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrêter. Voitures +ordonnées, fonds préparés, et probablement un bon vent par-dessus le +marché. N'importe, je crois avec _Clym o' the Clow_ et _Robin Hood_, par +le nom de Marie, mère de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois, +dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fixé pour lui. +Ainsi, va pour Helvoetsluys! + +»Je suis allé ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir _Nourjahad_, +mélodrame dont le _Morning-Post_ m'a accusé, mais dont je ne saurais +même conjecturer quel peut être l'auteur. Que pourront-ils mettre après +à ma charge? Ils ne pourront guère descendre plus bas qu'un mélodrame. +Après tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire +personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de +laquelle je suis résolu de supporter en silence toutes les critiques, +les injures et même les éloges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai +jamais composées, sans me permettre, même par geste, de rien contredire. +Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prêté mes +dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux +qu'il s'en fût servi que de mon nom. La pièce ayant réussi, l'auteur la +reconnaîtra sans doute bientôt; sinon que Job soit mon modèle et le +Léthé mon breuvage! + +»*** a reçu le portrait sans encombres; et, dans sa réponse, la seule +remarque qu'elle fait à ce sujet, c'est: En vérité, il ressemble à ***. +Et puis: En vérité, il ressemble à ***. Pour elle, la ressemblance +couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point +flatté, mais sombre, sérieux et noir comme la tournure de mes pensées, +quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme +presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature. + +»J'ai lu l'article de la _Revue d'Édinbourg_ sur Rogers; le journal le +porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mérite. On nous passe tous +ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des +éloges très-justes, du moins quant à Moore, quoiqu'avec justice encore +on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur +de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Staël. Son grand +_Essai sur Binke_ sera, dit-on, pour le prochain numéro: je l'ignore; je +ne suis plus au courant de la _Revue d'Édimbourg_, non plus que de +toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cessé depuis +long-tems de l'être d'aucune, et en vérité je n'en aurais guère le +droit, même quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en +général et des miens en particulier. M'arracher moi-même à moi-même (oh! +cet infernal égoïsme!), voilà mon sincère motif pour écrire quoi que ce +soit; l'impression est une suite du même objet, par l'action qu'elle +donne à l'esprit, obligé de se replier sur lui-même. Si je cherchais la +réputation, j'aurais dû flatter les opinions reçues, qui ont acquis des +forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les +ouvrages modernes écrits dans un sens opposé; mais, sur mon ame, je ne +puis mentir à ma propre façon de penser et à mes doutes, arrive que +pourra. Si je suis un insensé, du moins je doute de bonne foi, et je +n'envie à personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se +complaît. + +»Tous les hommes sont enclins à croire ce qu'ils désirent; mais, depuis +un billet de loterie jusqu'à un passeport pour le paradis, toutefois, +d'après ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon +inquiétude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber +sous les sens. C'est à celui qui l'a créée à prolonger l'existence de +cette étincelle de feu céleste qui éclaire, mais qui consume le vase +fragile où il est contenu. Après tout, je n'ai pas d'horreur pour un +sommeil sans rêves, et je ne conçois pas d'existence que la durée ne +puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombés les anges, +même d'après votre croyance? Ils étaient immortels, célestes et heureux +comme leur _apostat Abdiel_ l'est maintenant par sa trahison. C'est le +tems qui décidera, et l'éternité n'en sera ni moins agréable ni plus +horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici là je suis plein de +reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains +maux, grâce à Dieu et à mon bon tempérament.» + + +Dimanche 28, lundi 29, mardi 30. + +«Deux jours sautés sur mon journal; _hiatus haud deflendus_. Ils ont été +aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement +la paresse et la société m'ont empêché d'en tenir note la nuit. + +»Dimanche, j'ai dîné chez lord Holland, dans Saint-James' Square. +Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le général +Bentham, homme de science et de talens, à ce que l'on dit; Horner, +l'Horner de l'_Edinburgh Review_, excellent orateur à la Chambre basse, +très-aimable aussi et très-bien en société, du moins pour ce que j'en ai +vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques +autres braves gens et fidèles. La compagnie de lord Holland est +très-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de +rencontrer. Je me suis lesté d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne +et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tête. +Quand je dîne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson +et de légumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux +cependant après mon thé et mes biscuits qu'après tout autre repas, et +cela même encore faut-il que j'en prenne modérément. + +«Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal écran entre +le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid +qu'un antélope, et qui n'ai pas encore trouvé un soleil _assez cuit_ à +mon gré, j'étais absolument pétrifié, et n'avais pas même assez de +chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de +saumons tirés d'un panier de glace et mis à table pour ce jour +seulement. Quand elle a été partie, j'ai examiné toutes les figures en +même tems que j'enlevais le fatal écran; toutes les joues se dégelaient, +tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait +enfin leur arriver. + +«Samedi je suis allé avec Harry Fox voir _Nourjahad_, et, par mes +bâillemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pièce n'est +pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voulût bien la +reconnaître, et me décharger de la gloire qui lui appartient. Les +costumes sont jolis, mais sans vérité. Celui de Mrs. Horne est parfait, +sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est +sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en +turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard à la +ceinture. Le dialogue est lâche, l'action lourde, les décors beaux, les +acteurs tolérables. Je ne saurais vanter beaucoup leur sérail; Térésa, +Phannio ou *** valaient mieux à elles trois que toutes ces femmes +ensemble. + +«Dimanche, un très-beau billet de Mackintosh, homme qui réunit d'une +manière extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel. +Aujourd'hui mardi, un très-joli billet de Mme la baronne de Staël +Holstein: il lui plaît d'être charmée de ce que j'ai dit d'elle et de +son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit précisément ce que je +pense; ses ouvrages font mes délices, et elle aussi pour... une +demi-heure. Je n'aime pas ses idées politiques; au moins je n'aime pas +qu'elle en ait changé; si elle était restée _qualis ab incepto_, cela ne +serait rien. Mais c'est une femme à part, elle a fait plus dans le monde +intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait dû en +faire un homme. Elle me flatte très-joliment dans son billet, mais je +m'en aperçois bien. La raison qui fait que l'adulation ne déplaît point, +c'est qu'encore qu'elle manque de vérité, elle montre que nous sommes +assez de conséquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans +le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est là leur but. + +«George[69] est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau. +Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime +George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son héritier. C'est un +beau garçon, marin de la tête aux pieds. Je ferais tout au monde pour +l'avancer dans son état, excepté d'apostasier. + +[Note 69: Son cousin, lord Byron actuel.] + +«Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement +prolixe, paradoxial et _personnel_. Si seulement il voulait parler +moitié moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait +beaucoup à sa popularité. Comme auteur, il est très-estimable, sa vanité +est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui déplaise. + +«J'ai reçu une jolie lettre d'Annabella[70], à laquelle j'ai répondu. +Que de singularité dans notre situation et dans notre amitié! Pas un +grain d'amour de l'un ou l'autre côté! De l'amitié, mais amenée par des +circonstances qui en général produisent la froideur d'un côté et +l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment supérieure et très-peu +gâtée, ce qui est étrange dans une héritière, une fille de vingt ans, +une _pairesse_ future de son propre droit, une fille unique, une +savante, qui n'a jamais été contrariée en rien. Elle est poète, +mathématicienne, métaphysicienne, et cependant très-bonne, généreuse, +douce, et n'a que très-peu de prétentions. La tête d'une autre +tournerait avec la moitié de ce qu'elle a acquis, et le dixième de ce +que la nature et la puissance lui ont donné.» + +[Note 70: Miss Milbanke, que pour son malheur il épousa depuis. +(_Note de Moore_.)] + + +Mercredi, 1er décembre 1813. + +«Aujourd'hui j'ai répondu à la baronne de Staël Holstein, et j'ai envoyé +un exemplaire de mes deux contes turcs à Leigh Hunt, nouvelle +connaissance de l'été dernier, que je dois à Moore. C'est un homme +extraordinaire, et qui n'est pas tout-à-fait de notre époque. Il me +rappelle plutôt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une +grande indépendance d'esprit, un aspect austère, mais qui n'a rien de +repoussant. S'il continue _qualis ab incepto_, je connais peu d'hommes +qui mériteront et obtiendront plus d'éloges. Il faut que je retourne le +voir. Les aventures qui se sont succédé rapidement cet été, jointes à +quelques embarras et à quelques affaires sérieuses, ont interrompu notre +liaison; mais c'est un homme bon à connaître, et quoique pour son +intérêt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fâché +d'étudier les caractères dans de telles positions. Le sien n'en a pas +été ébranlé et ne le sera pas, j'espère. Je ne le crois pas très versé +dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion, +et amoureux de la beauté, de ce _mot vide de sens_, comme Brutus mourant +appelait la liberté; définition dont le tems montre de mieux en mieux la +justesse. Peut-être tient-il un peu trop à ses opinions, comme tous les +hommes _centres de cercles_, grands ou petits, comme tous les _oracles_, +à la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson +lui-même l'était; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et +moins orgueilleux que le succès et la conscience d'avoir préféré le +juste à l'utile, pourraient le faire supposer. + +»Demain une assemblée de _bas-bleus_ chez miss ***s, elle-même d'un +_bleu foncé_. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces _bluets_, mais il +faut être poli. Il y aura, je gage, Mme de Staël et les Mackintosh, bon; +les *** et les ***, pas tout-à-fait si bon; les ***, etc., etc., bon à +rien du tout. Peut-être ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand +rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle là aussi; je l'espère, c'est un +bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse. + +»J'ai écrit à Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sûr que je +n'en ai parlé à qui que ce soit, je voudrais qu'il eût fait de même. +C'est un brave garçon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne +peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui être utile, et +voilà tout. + +»Baldwin me persécute pour que je présente la pétition des détenus à la +prison du Banc du Roi. J'ai présenté l'année dernière celle de +Cartwright; je me suis trouvé seul avec Stanhope contre tout le reste de +la chambre, et leur opposition ne nous a procuré que des plaisanteries +et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette +commission. Si *** eût été là, elle m'aurait forcé à le faire. Voilà une +femme qui, malgré sa légèreté séduisante, pousse toujours un homme à ce +qui est utile ou glorieux. Si elle était restée, elle eût été mon ange +tutélaire. + +»Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne +puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misérable +Sterne, qui préférait s'attendrir sur le sort d'un âne mort, que de +soulager une mère vivante. Scélérat, hypocrite, esclave, sycophante! +Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me décider +à prononcer un discours pour ces infortunés; trois mots et un +demi-sourire de *** m'y auraient fait résoudre, si elle avait été ici +pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqué, car elle m'a toujours +pressé de remplir mes devoirs de sénateur, surtout envers les faibles et +les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un +orateur, du moins un avocat pour ces infortunés. Dieu confonde La +Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouvé dans son livre +serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs. + +»George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espère qu'il sera +amiral un jour, et peut-être Lord Byron par-dessus le marché. S'il +voulait seulement se marier, je m'engagerais à ne jamais me marier, et +le priver ainsi de mon héritage. Il en serait plus heureux, et moi +j'aimerais mieux des neveux que des fils. + +»J'aurai bientôt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans +le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq +ans? + + «_O gioventù! + O primavera! gioventù dell' anno. + O gioventù! primavera della vita_.» + ...................................... + + +Dimanche, 5 décembre. + +«Le neveu de Dallas, fils du procureur-général américain, est arrivé +ici, et a dit à son oncle que mes vers sont fort répandus dans les +États-Unis. Voilà les premières nouvelles qui résonnent à mes oreilles +comme de la renommée. Être lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand +plaisir que j'aie jamais goûté en ce genre, c'est en lisant, dans un +extrait des _Mémoires_ de l'acteur Cooke, qu'au foyer du théâtre +d'Albany, près Washington, il avait trouvé mes _Poètes anglais_, etc. +Devenir populaire dans un pays naissant et éloigné, cela est un parfum +de gloire posthume, bien différent de l'éclat des fêtes, des complimens, +de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vérité +que, pendant mon règne, au printems de 1812, je n'ai regretté qu'une +chose, ç'a été de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours, +et que j'ai abdiqué avec grand plaisir. + +»J'ai soupé, hier soir, avec Lewis; et, comme à l'ordinaire, quoique je +n'aie ni bu ni mangé avec excès; je suis à moitié mort depuis. Mon +estomac est entièrement détruit par une longue abstinence, et le reste +le sera bientôt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre +plus. Le passage dans les ténèbres est le moins à craindre. + +»Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante +fois, qu'excepté pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je +suis invisible. Sa grâce est une bonne et noble personne de duc; mais +c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion à distance: en conséquence +je n'y étais pas. + +»Gatt s'est présenté aussi. _Memento_. Prier quelqu'un de parler à +Raymond en faveur de sa pièce. Nous sommes d'anciens compagnons de +voyages; et malgré toutes ces _excentricités_, il a beaucoup de bon +sens, d'expérience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un +bon diable de philosophe. Je lui ai montré la lettre de Sligo, à propos +des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrivée à Athènes +peu de jours avant qu'il n'y vînt. Je l'ai montrée aussi à lord Holland, +à Lewis, à Moore, à Rogers et à lady Melbourne. Murray en a une copie. +Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva +quelques jours après, et sa lettre roule sur les bruits alors répandus. +La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont été tous deux frappés +de terreur. Le premier s'étonna que je ne l'eusse pas insérée dans _le +Giaour_; il peut s'en étonner; il pourrait s'étonner que cela fût écrit +de quelque manière que ce soit. Mais il serait impossible de décrire +l'impression de _cette situation_; le seul souvenir en glace l'ame. + +»_La Fiancée d'Abydos_ a été publiée jeudi 2 décembre, je ne sais si +elle plaira ou non; si elle ne réussit pas, ce n'est pas la faute du +public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte +lui-même, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il +a détourné mes pensées du réel à l'idéal, des regrets égoïstes à des +songes pleins de charmes, et m'a rappelé un pays peuplé des souvenirs +les plus _brillans_ et les plus _sombres_, mais à coup sûr les plus vifs +de ma vie. Sharpe s'est présenté, on ne l'a pas laissé entrer, j'en suis +bien fâché... + +»J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite à Middleton, +ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec +***, lui plaira peut-être moins encore. Mais je désire vivre bien avec +tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien +ensemble; mais qui, séparément, produisent, sans aucun doute, des sons +fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec +l'autre. + +»J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je +parviens à ne m'en point faire. À présent, je suis assez bien avec tous +les partis; mais je ne veux point épouser leurs querelles: tant de +petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingué +est bien reçu chez lui, et certainement le ton de la société est le +meilleur. Puis, Mme de Staël, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu, +si je l'avais voulu; sa réunion est composée des *** et de la famille +***; puis un étrange mélange de députés, de dandies, de _bas bleus_ de +toute espèce, depuis l'uniforme régulier de Grub-Street, jusqu'à la +jaquette azurée du littérateur. Voir *** et *** dîner ensemble, me +rappelle toujours le tombeau où les distinctions d'amis ou d'ennemis +sont détruites; et là, le critique et l'auteur critiqué, le rhinocéros +et l'éléphant, le mammouth et le mégalonyx, tous dorment tranquillement. +Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils étaient +déjà sous terre......................................................... +........................................................................ + +»Je ne suis pas allé chez les Berrys l'autre soir. L'aînée est une femme +de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent +avoir été fort belles. Je suis invité, pour ce soir, chez lord Holland. +Irai-je?... peut-être.» + + +2 heures du matin. + +«Je suis allé à Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne +heure, et conséquemment parfaite: personne de plus agréable, ou même +d'aussi agréable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invité à dîner +mercredi, en me disant que Mme de Staël y serait, sans doute pour être +témoin de notre première entrevue après ma note, dont Mme de Staël dit +tout haut qu'elle est enchantée. Cela ne me plaît pas trop; elle me +parle toujours d'elle-même, ou de moi-même, et je ne suis pas très-fou +de l'un ou de l'autre sujet, excepté en soliloque, comme maintenant; +surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de +_l'Allemagne_? Je l'aime prodigieusement; mais, à moins que je ne trouve +moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des +couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'à +l'instant elle me ripostera par une accablante volée de fort jolies +choses sur mes poésies, etc., etc. Son amant, M. ***, était là ce soir, +et C*** dit que c'était la seule preuve de goût qu'il lui eût vu donner; +cet amant-là est incontestablement très-beau, mais pas plus, à mon avis, +que son dernier ouvrage. + +»C*** avait bonne mine, il paraissait content, et était vêtu fort +élégamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont +parfaitement: réellement on eût dit qu'Apollon lui avait envoyé des +habits de fête ou de noce. Il était plein d'esprit et de gaîté. Il s'est +beaucoup moqué du livre de Corinne, et j'en suis fâché; parce que, +premièrement il entend l'allemand, et que c'est par conséquent un juge +compétent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mérite, +et par conséquent le meilleur juge désirable. J'ai pour lui beaucoup +d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer à mon opinion. +Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de +partialité pour elle. Excepté le manque de goût, je ne puis m'être +trompé sur un livre que j'ai pris, quitté et repris, et un livre ne +saurait être entièrement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul +lecteur qui puisse en dire autant avec sincérité. + +»C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le +plus grand succès. Moore avait songé à quelque chose de semblable, mais +il y a renoncé, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais +quoi sur la _dignité_ et autres fadaises, comme si un homme se +déshonorait en instruisant et charmant à la fois ses concitoyens. + +»Introduit près du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part +pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R. +Wellesley, un grand homme, celui-là, et je ne sais combien d'autres +personnes entassées dans la chambre. Le petit Henri Fox est un très-beau +garçon, qui promet beaucoup de toutes les manières. Je suis allé me +coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir +dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.» + + +Lundi, 6 décembre. + +«Murray m'a dit que C*** lui a demandé pourquoi cela s'appelait _la +Fiancée d'Abydos_. Voilà une infernale et désagréable question, parce +qu'il n'est pas possible d'y répondre. _Elle_ n'est pas une _fiancée_, +elle est seulement prête à le devenir, et n'était, etc., etc. + +»Je ne m'étonne pas qu'il ait découvert cette impropriété du titre, mais +cela vient trop tard pour être d'aucune utilité. Je suis un grand sot +d'avoir fait cette bévue, et je suis honteux de n'être pas Irlandais... + +»Campbell semblait hier au soir contrarié de quelque chose, je ne sais +de quoi. Nous étions debout dans le premier salon, quand lord Holland +sortit de l'autre, tenant à la main un petit vase de métal semblable aux +encensoirs dont on se sert dans les églises catholiques, et, nous +apercevant, s'écria: _Voilà de l'encens pour_ vous. Campbell répondit: +Portez-le à Lord Byron, _il y est accoutumé_. + +»Or, cela vient de ce que _les rois ne peuvent supporter de frère près +du trône_. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne désire pas en avoir +_pour le moment_, quelques choses que j'aie publiées, je vis en paix +avec tous mes confrères, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas, +c'est _comme homme_ et non comme _poète_. À coup sûr, le champ de la +pensée est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrière dans une +carrière sans bornes? Le temple de la Renommée est comme celui des +Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me +contenterai également du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le +veulent peuvent s'établir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je +leur envie leur élévation. + +»J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je +viens de publier un poème, et j'ignore complètement s'il a chance de +réussir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit +ouvertement du mal d'un ouvrage à son auteur, si ce n'est par la voie de +l'impression. Il ne saurait être bon, autrement le pied ne m'aurait pas +manqué dès les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bévue dans le +choix même du titre. Mais quand je l'ai commencé, j'avais le cœur plein +de ***, et la tête pleine _d'orientalités_, je n'oserais dire +_d'orientalismes_, et je l'ai écrit si rapidement! + +»Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je +fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de +choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de +contradictions il peut contenir. Si j'étais sincère avec moi-même, je +crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu'à personne +autre, chaque page réfuterait et démentirait pleinement la précédente. + +»Encore une lettre de Martin Baldwin le pétitionnaire; je n'ai eu ni +assez de tête, ni assez d'ame pour présenter sa demande. Cet infernal +souper chez Lewis a gâté ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas +plus de charité qu'une burette de vinaigre. Je voudrais être autruche et +me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gésier pourrait +digérer. + +»J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas +beaucoup de notre expédition en Hollande. Je dîne avec lui jeudi; pourvu +que l'oncle ne soit pas mort d'ici là; ou décidément promis aux vers qui +dînent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pût revenir, +non pour notre dîner, mais pour désappointer l'entrepreneur des pompes +funèbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils +sont sûrs de dîner à nos dépens un jour ou un autre. + +»Gell _le Troyen_ est venu quand j'étais déjà sorti. _Memento_: lui +rendre sa visite. Mes _Memento_ sont des gages assurés d'oubli; c'est +comme autant de phares avec un vaisseau naufragé au pied de leur +lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes _Memento_, sans voir que +je me suis souvenu d'oublier. _Memento_: j'ai oublié de payer les +nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtaxé. «Et je ne +deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi!» Je crois que mon +biscuit même est empoisonné des impôts de ce charlatan. + +»Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse +une visite. Un M. Thomson m'a envoyé une chanson, qu'il faudra que je +trouve bonne. Je n'aime pas à leur faire peine en les critiquant, ou en +ne répondant pas; et cependant je déteste écrire des lettres de pur +compliment. + +»J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau +traité sur les bois. Voilà un homme plus utile que tous les historiens +et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos +forêts, il fournit des matériaux pour toutes les histoires d'Angleterre +qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui +ne vaudront rien du tout. + +«J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tête est pleine de fragmens épars +et sans utilité. Il est étrange que, quand je me mets à lire, je ne +puisse supporter que des lectures légères, excepté pourtant les romans. +Il y avait bien des années que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les +ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand +hier j'ai lu les plus épouvantables parties du _Moine_. Ces descriptions +auraient dû être écrites par Tibère à Caprée; elles sont forcées, ce +sont les idées alambiquées d'un épicurien blasé. Je ne saurais +comprendre comment elle sont pu être composées par un homme de vingt +ans; car Lewis n'avait que cet âge-là quand il les a écrites. Elles +manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je +n'aurais pas été étonné qu'un tel livre eût été écrit par Buffon, sur +son lit de mort et réduit à un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu +cette édition, et je n'ai rouvert ce livre qu'à cause du bruit qu'il a +fait et du nom qui en est resté à Lewis. Après tout, il ne pouvait faire +d'autre mal que..... + +«Je suis allé ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours +au même point. Nos étranges aventures sont le seul héritage de notre +famille qui n'ait pas diminué..... + +«Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares +ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une +_donna di quarant' anni_ sous le soleil de l'Afrique. Celles de la +Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du _hooka_ ou +du _chibouque_. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux +choses comme elles doivent être. J'ai cette obligation à ce journal, +qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de +jeter dans le feu un poème qui l'a rallumé à ma grande satisfaction, et, +à force de fumer, j'ai chassé de ma tête le plan d'un autre. Je voudrais +pouvoir me délivrer aussi aisément de la nécessité de penser, ou plutôt +de la confusion de mes pensées.» + + +Mardi, 7 décembre. + +«Je n'ai point eu de rêves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point +rafraîchi. J'étais réveillé et debout une heure avant qu'on fût venu +m'éveiller, mais j'ai mis trois heures à m'habiller. Si l'on retranche +de la vie l'enfance qui est un véritable état de végétation, le sommeil, +le tems que l'on passe à manger, à boire, à se boutonner et se +déboutonner, combien restera-t-il de véritable existence? L'été d'un +loir ou d'une marmotte..... + +«J'ai lu les journaux, pris du thé, du _soda-water_, et découvert que le +feu était mal allumé. Lord Glenbervie désire que j'aille avec lui à +Brighton... Irai-je? + +«Reçu ce matin un fort aimable billet de Mme de Staël, qui me demande de +me trouver demain avec elle à Holland-House. J'oserais parier qu'elle a +écrit vingt autres billets de cette nature ce matin à vingt autres +personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour +elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire. +Elle a eu la condescendance de se montrer charmée du petit éloge que je +lui ai donné, dans une note à _la Fiancée d'Abydos_. Cela peut +s'expliquer de plusieurs manières: d'abord toutes les femmes aiment tous +les éloges; secondement, celui-ci était inattendu, parce que je n'ai +jamais cherché à lui faire ma cour; troisièmement, comme dit Scrub, ceux +qui ont été régulièrement loués par des critiques de profession aiment +un peu la variété, et sont charmés, quand quelqu'un se détourne un peu +de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrièmement enfin, +c'est une créature d'un excellent naturel, ce qui est après tout la +meilleure raison, et peut-être la seule. + +On frappe à la porte... une fois... deux fois... c'était Bland. Il dit +que la société en Hollande, et il en vient, n'est qu'une société +française de hasard, mais que les femmes sont les mêmes partout. Tant +pis, j'aurais voulu les voir un peu différentes; mais cela n'est pas +possible. + +«Sorti... rentré... puis ceci, puis cela, et tout est vanité, dit le +prédicateur, et tout est vanité, dis-je aussi, moi, simple membre de la +congrégation. En parlant de vanité, de qui les éloges me flattent-ils le +plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Américains. Ceux de la première, +parce que sa _Simple Histoire_ et sa _Nature et Art_ me paraissent +pleins de vérité, et en conséquence, excepté l'_Edinburg-Review_, rien +ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet à Rogers, à propos du +_Giaour_. J'ai été charmé aussi des Américains, parce que le hasard a +voulu que je fusse en _Asie_, tandis qu'on lisait mes _Poètes anglais_, +etc., en _Amérique_. Si j'avais pu avoir en _Afrique_ un discours contre +la traite, et une épitaphe pour un chien en _Europe_, c'est-à-dire dans +le _Morning-Post_, mon _vertex sublimis_ aurait à coup sûr déplacé assez +d'étoiles pour renverser le système de Newton.» + + +Vendredi, 10 décembre 1813. + +«Je suis plus avancé d'un tems de mon verbe _je m'ennuie_, que je +conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation +change rien à la chose. Je suis trop paresseux pour me brûler la +cervelle; cela ferait de la peine à Augusta, et peut-être à ***; d'un +côté, cela serait avantageux à George, moi je ne saurais y perdre +beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner à la +tentation. + +«J'ai reçu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le +plus aimant, ou plutôt, c'est bien le seul homme aimant que je +connaisse; et la beauté de son esprit ne le cède pas à celle de son +coeur. + +«J'ai dîné hier à Holland-House avec les Staffords, Mme de Staël, +Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai été +présenté au marquis et à la marquise de Stafford; c'est un événement +auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur +frère, l'avait empêché jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu, +je m'étonne que cela ne se soit pas fait plus tôt. Elle est bien; et +doit avoir été fort belle; ses manières sont on ne peut pas plus nobles. + +«Mme de Staël était à l'autre bout de la table et moins loquace que +d'ordinaire. Nous sommes maintenant très-bons amis, quoiqu'elle ait +demandé à lady Melbourne si j'avais réellement de la bonhomie. Elle +aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire à C. L.: _c'est un +démon_; jugement qui peut être juste, mais qui, à coup sûr, est +prématuré, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi... +Il désire que j'y dîne dimanche prochain. + +»Murray va bien, quant à ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste à +aimer la forme de fragment; il n'est pas étonnant que j'en aie composé +un, mon esprit est un fragment lui-même. + +»J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le _Square_. J'ai pris congé du +premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il +emporte avec lui un ballot de _Childe-Harold_ et de _Giaour_, pour les +lecteurs de Berlin, qui, à ce qu'il paraît, entendent l'anglais et ont +pris goût à mes poésies. Est-ce que j'aurais été _Allemand_ tout ce +tems-là tandis que je croyais être _Oriental_? + +»J'ai prêté à Tierney ma loge pour demain, et reçu de lady C. A. une +comédie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je +tâche de ne pas mécontenter l'auteur. Je n'aime pas à les ennuyer +d'observations, et cependant je regarde une comédie comme l'ouvrage le +plus difficile, plus encore qu'une tragédie. + +»G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la première partie +de _la Fiancée_ et un autre _conte_ de lui; publié ou non, je ne sais, +car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernière personne à qui l'on +serait tenté de faire un larcin littéraire, et je n'ai point +connaissance d'en avoir volontairement fait à aucun des nobles +confrères. Quant à l'originalité, toutes prétentions à cet égard sont +ridicules: _nil novi sub sole_. + +»Je suis allé hier au spectacle. J'étais invité à une soirée, j'ai +refusé, j'ai eu raison. J'ai pareillement refusé d'aller lundi chez lady +***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolités, +j'aime autant la perdre tout seul. J'étais fortement tenté cependant; +C*** avait l'air tout-à-fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche +et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien +été et ne puissions n'être jamais rien l'un à l'autre, mais j'aime tout +ce qui me rappelle les _enfans du soleil_. + +»Aujourd'hui je dîne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien +disposé, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais +pouvoir cesser tout-à-fait de manger. + + +Samedi, 11 décembre, dimanche, 12 décembre. + +«Par la réponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque +histoire _dans la vie réelle_, et non d'aucun ouvrage d'invention. La +chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est empruntée +_à la vie réelle_. + +»J'ai envoyé un billet d'excuse à Mme de Staël. Je ne me sens pas assez +sociable pour dîner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shéridan, +mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation, +mais... mais... ce _mais-là_ ne serait intelligible qu'à l'aide de +pensées que je ne me soucie pas d'écrire. Shéridan était bien en train +de parler, l'autre soir, mais je ne suis resté que jusqu'à 9 heures. +Tout le monde sera ce soir chez Mme de Staël, et il n'y aura personne +que je ne sois charmé d'éviter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus +de plaisir à me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas allé chez +Mme de Staël; mais bien chez lord Holland. Société nombreuse, +conversation générale. Je suis resté tard, j'ai fait une balourdise, +m'en suis bien retiré, suis revenu et me suis couché sans avoir rien +mangé, l'estomac vide, mais _fresco_, ce qui est le grand point pour +moi. + + +Lundi, 13 décembre 1813. + +«J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis disposé à quitter Londres +demain. Murray a reçu une lettre d'un de ses confrères d'Édimbourg qui +lui mande qu'il est heureux d'avoir _un poète_ tel que moi, comme qui +dirait un cheval de trait, un âne ou tout autre chose qui se puisse +posséder. Ce même libraire, l'un des plus fameux d'Édimbourg, lui envoya +il y a quelque tems un ordre pour des livres de poésie et d'art +culinaire, terminé par cet agréable _post-scriptum_: Les _Harolds_ et +_la Cuisinière_ sont fort demandés. Voilà ce que c'est que la renommée, +et après tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dépendre de +l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs +avec _Hannah Glasse_ ou _Hannah More_? + +»L'éditeur de je ne sais quel _Magazine_ a annoncé à Murray l'intention +de dire du mal de _la Fiancée_ sans la lire; tant mieux: s'il la lisait +avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage. + +»Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et +les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dévoreur, +un _helluo_ de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prêté une +quantité de lettres de Burns, non publiées, et qui ne le seront +probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons +obscènes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie, +délicatesse, grossièreté, sentiment, sensualité, élévation, bassesse, +fange et divinité, tout cela mêlé dans un seul composé d'argile! + +»C'est étrange; un véritable épicurien n'abandonnerait jamais son esprit +à tout ce que les réalités ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce +qu'il y a de terrestre, de matériel, de physique dans nos plaisirs, en +voilant ces idées, en les oubliant entièrement, ou au moins en les +nommant à peine en nous-mêmes que nous pouvons seulement faire qu'elles +ne soient pas absolument dégoûtantes. + + +14, 15, 16 décembre. + +«Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est +bien assez d'écrire mes pensées, mes actions sont rarement de nature à +souffrir un examen postérieur.» + + +17, 18 décembre. + +«Lord Holland m'a raconté un singulier exemple de la sensibilité de +Shéridan. L'autre soir nous étions tous à donner nos opinions +respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici +quelle fut la mienne: tout ce que Shéridan a fait et choisi de faire a +toujours été ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a écrit la +meilleure comédie, l'_École de la Médisance_, le meilleur drame, bien +supérieur, dans mon opinion, à l'opéra du _Mendiant_, la meilleure +_Farce_[71], le _Critique_, qui n'a qu'un défaut, d'être trop bonne pour +le genre, enfin le meilleur discours au public, le _Monologue sur +Garrick_, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais +été prononcé à la tribune nationale, la fameux _Beyum Speech_. Quelqu'un +rapporta cette conversation à Shéridan, et quand il entendit l'éloge que +j'en avais fait, il fondit en larmes! + +[Note 71: Outre la tragédie, la comédie, le drame, le mélodrame, +l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition +dramatique: _la farce_, ou _basse-comédie_, qui tient de nos +vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que +paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du +répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi +que quelques opéras-comiques. +(_N. du Tr._)] + +»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus +content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je +ne serais d'avoir composé l'_Iliade_, ou fait sa célèbre _Philippique_. +Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai +éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges, +quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres +plus âgés et plus connus que moi. + +»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a +été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je +crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir +été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné +d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la +mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes +et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion; +Lady *** _divorcée_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux +divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de _même_, et +plus près ***. + +»Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire à toutes. On eût +dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les +courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes étaient en +beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De +l'autre côté, Pauline seule avec _sa mère_, et dans la loge voisine, +trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y +a-t-il entre _elle_ et _sa mère_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est +que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que +les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel +plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui +vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas +tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité. + +»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai +pas même terminée, _le Diable en voiture_[72], dont l'idée m'a été +suggérée par la _Promenade du diable_ de Porson. + +[Note 72: Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait, +je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ +deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et +d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette +force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M. +Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue, +attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable +en voiture_ quelques stances dignes d'être conservées. + +«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui +jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en +étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué +lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa +journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à +pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le +plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent. + +»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je +monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir +que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner +ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il +faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie +l'œil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames. + +»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans +Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront +en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de +grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout +de leur carrière. + +»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur +notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche +d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos +grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque. + +»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment +à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette +atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur +une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône, +qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui +avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu +son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était +tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les +vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant, +sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de +moi ici!»............................................................. +...................................................................... + +»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les +soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses +yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux +yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant +expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle +portait vers le ciel un œil égaré, qui semblait demander s'il y avait là +un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de +faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage +commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait +de rien aux vaincus.................................................... +....................................................................... +....................................................................... + +»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y +fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir +de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son +petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait +observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux +libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est +vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est. + +»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son +conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa +queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce +ceci? une voiture neuve et un vieux pair!» + +»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas +peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière: +«Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je +sois si content de voir un pair qu'ici.» .............................. +....................................................................... + +»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer +à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être +convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de _quondam_ aristocrate, +il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela +n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien +comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône. + +»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui +certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids; +Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux +de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever, +malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne +l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait +tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous +sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand +il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à +l'ordre.»] + +»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais +encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme +exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre +de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement +platonique. Je déteste tellement Pétrarque[73], que je ne voudrais pas +avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et +métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» ..................... +.......... ............................................................. + +[Note 73: Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque. +(_Note de Moore_.)] + + +16 janvier 1815. + +........................................................................ + +«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis +aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de +Staël, à propos de lui-même; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de +moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien +autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point +flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie +et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre +malade; découvrit que _Clarisse_ était la perfection même, et Mackintosh +le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du +moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi. +Quant à _Clarisse_, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en +juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai +pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis, +et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais +de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une +horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux +fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai +réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement +de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne +heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt. +Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais +il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la +table. + +»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a +dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers, +habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y +serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le +combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se +querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que +pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra +que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à +nos dames du bel air. + +»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune sœur de ***. Une femme +serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes +connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort +jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai +trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je +déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable +qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas +davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi +maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là, +s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses +volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes, +et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous +ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde... +Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si +je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon +caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la _bienséance_ +l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon +tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au +moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider +en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je +reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à +l'occasion. + +»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la +métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée +de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là +d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande +route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article +sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans +d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats +inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon +insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils +se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est +de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république +universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à +l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est +que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la +pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni +meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon +parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais +quant à des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques +méritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si +vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis +conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement +de mon entière indifférence pour le sujet.» + + +On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui +va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper, +sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la +correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui +appartiennent spécialement à l'année 1813. + +Nous avons vu que _la Fiancée d'Abydos_ parut au commencement de +décembre, composée, comme l'avait été _le Giaour_, dans un de ces +paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que +celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à +exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un +point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de +faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en +main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines. +Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère +avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de +rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre +destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après +tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette +remarque ne s'applique pas seulement à _la Fiancée d'Abydos_, mais au +_Corsaire_, à _Lara_, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna +dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le +poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de +celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore +que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il +y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses +héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte. + +C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier +poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de +ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues. + + + + +LETTRE CXLIII. + +A M. MURRAY. + +4 décembre 1813. + + +«J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la liberté de faire +quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages +magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en +donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux +heures du matin_, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu _éveillé +sans le moindre bâillement_. La péripétie manque de vérité locale; je ne +crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite +_d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été +écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du +succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur +pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne +serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai +toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère +qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui +réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis +maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et +ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su +charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets +analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même +effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine +l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,» + +BYRON. + +[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui +avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de +l'auteur.] + + +Pendant l'impression, il fit à _la Fiancée d'Abydos_ des additions qui +s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi +les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus +brillans de tout le poème. Les vers du début + + Connaissez-vous le pays, etc. + +dont on suppose qu'une chanson de Gœthe[75] lui donna l'idée, font +partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers + + Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc. + +[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blühn_, etc.] + +Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses +corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait +d'abord écrit: + + _Mind on her lip and music in her face_. + +Il mit ensuite: + + _The mind of music breathing in her face_. + +Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici +le vers tel qu'il est resté: + + _The mind, the music breathing from her face_. + +Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination +lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent +de sentimens éloquens qui suit la strophe, + + Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le + bonheur, etc. + +morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées, +l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu +de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens +et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au +compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée +nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici +un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû +quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se +rappelle sans doute ces quatre beaux vers: + + _Or, since that hope denied in worlds of strife, + Be thou the rainbow to the storms of life! + The evening beam that smiles the clouds away, + And tints to-morrow with prophetic ray_! + (Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde + orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon + du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un + beau lendemain!) + +Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi +écrit: + (_an airy_ ) + _And tints to-morrow with_ ( ) _ray_. + (_a fancied_) + +La note suivante y était jointe: + + +MONSIEUR MURRAY, + +«Choisissez des deux épithètes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous +paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et +j'en rêverai quelqu'autre.» + +Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; _prophetic_ est de tous +les mots celui qui convient le mieux au sujet[76]. + +[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray, +que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette +épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M. +Gifford. +(_Note de Moore_.)] + +Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui +prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la +facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers +du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à +l'éditeur, furent ajoutés par un _erratum_ à la fin du volume; ils +commençaient d'abord ainsi: + + _Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite + Him who hath journey'd fars to join the rite_ + +Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi, + + _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome, + Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_. + +avec le billet suivant à M. Murray. + + +3 décembre 1813. + + +«Voyez dans l'_Encyclopédie_, article _la Mecque_, si c'est là ou à +Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi +les deux premiers vers de ma variante: + + _Blest as the call which from Medina's dome + Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc. + +Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens +de vous indiquer.--_La Fiancée d'Abydos_, chant II, page... + +«Tout à vous, etc. + +B. + +«Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Médine_ ou _Mahomet_. Je +n'ai point de livres que je puisse consulter ici.» + + +Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre: + +«Avez-vous vérifié? Est-ce _Médine_ ou _la Mecque_ qui renferme le +_Saint-Sépulcre_? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence. +Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi +je vous aurais évité cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne +plus me rappeler cela avec précision. + +«Tout à vous, etc.» + +B. + + +En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels +qu'ils sont demeurés: + + _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall + To pilgrims pune and prostrate at his call_. + +Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce +nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à +ce sujet, le goût exercé de M. Gifford. + + + + +LETTRE CXLIV. + +À M. GIFFORD. + +12 novembre 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai +quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine +dédicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_ à l'éditeur du +_Quarterly-Review_, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette +distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage. + +»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un +conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la +même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire +que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus _forcé par +la faim et les instantes prières de mes amis_; mais j'étais dans cette +position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres +jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi +que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu +brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au +moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous +auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait; +et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que +je prends de vous le soumettre une seconde fois. + +»Je vous prie de _ne_ me _point_ répondre. Sincèrement, je sais que +votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de +lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de +répondre. + +»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent +colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que +la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé _stans +pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je +puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins +de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux. + +»Croyez-moi toujours, + +»Votre obligé et affectionné serviteur,» + +BYRON. + + +Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray, +ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des +travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt. + + + + +LETTRE CXLV. + +À M. MURRAY. + +12 novembre 1813. + + +«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses +raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils +n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis, +à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de +son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers +exemplaires du _Giaour_ étaient partis, ou que du moins il ne vous en +restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une +nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que +dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiancée +d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle +y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques +exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté _le Giaour_; dans +le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que +nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis +très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité +que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à +cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien. + +»_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que +j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de +faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées, +et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule +feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne +saurais lire aisément.» + +À M. MURRAY. + + +13 novembre 1813. + +«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre +ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le +discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu +de: + + Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc. + +On mettrait: + + Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma + naissance solitaire, etc., etc. + +»Tout à vous,» + +B. + + +«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de _living heart_ +(cœur brûlant), mettez _quivering heart_ (cœur tremblant). C'est le +neuvième vers du passage manuscrit. + +»Toujours tout à vous,» + +B. + + +À M. MURRAY. + +«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de + + _And tints to-morrow with a_ fancied _ray_, + +Imprimez: + + _And tints to-morrow with_ prophetic _ray_. + + _The evening beam that smiles the clouds away + And tints to-morrow with prophetic ray_[77]. + +[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.] + +Ou bien encore: + + (_gilds_) + _And_ ( ) _the hope of morning with its ray_; + (_tints_) + +Ou enfin: + + _And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_. + +«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle +de ces versions est la meilleure, ou plutôt la _moins mauvaise_. + +«Je suis toujours, etc. + +«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant _la +seconde_[78], après que j'aurai vu cette même _seconde_.» + +[Note 78: Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille +d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.] + + +A M. MURRAY. + +13 novembre 1813. + + +«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui +connaissent _Adam_, _Eve_, _Caïn_[79] et _Noé_? A coup sûr j'aurais pu +mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en +être étonné quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _poétique persan_ +de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littérature se trouve un +long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités, +ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_, +vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre +propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin. + +[Note 79: M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de +mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman. +(_Note de Moore_.)] + +«Dans la dédicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez +_avec tous les sentimens d'estime et de respect_.» + + +A M. MURRAY. + +14 novembre 1813. + +«Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vérité, je +m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du +mérite poétique de mes compositions; mais, quant à _la fidélité des +mœurs_ et la _correction du costume_, dont les _funérailles_ sont une +bonne preuve, je me défendrai comme un diable. + +«Tout à vous, etc.» + +B. + + +14 novembre 1813. + +«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la première_ qui est entre +les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous +renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux +vers de plus.» + +«Toujours tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CXLVI. + +A M. MURRAY. + +15 novembre 1814. + + +«M. Hodgson a relu et ponctué cette _seconde_, sur laquelle il faudra +imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la +plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami +très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiancée_ que _le +Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il +ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un +succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que +je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider +là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que +la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres +compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté +moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures +de suite chaque fois. + +«_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne +connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une. + +«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et +_peut-être davantage_, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je +vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais +je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.» + + + + +LETTRE CXLVII. + +A M. MURRAY. + +17 novembre 1813. + + +«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte, +quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je +crois qu'il vaut autant vous en _écrire_ maintenant deux mots. Avant que +je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez +prêt à me donner 500 guinées du _Giaour_, ma réponse a été, et je ne +prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau +poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les +circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais +cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé +d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En +conséquence je différerai tous arrangemens pour _la Fiancée_ et _le +Giaour_, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les +propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous +prévenir que je ne regarde pas _la Fiancée_, comme valant la moitié +autant que _le Giaour_: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous +verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira +d'ajouter _à_ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_, +dont le succès est maintenant assuré. + +«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux +meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez +l'accepter en cadeau. + +»_P. S._ Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait, +puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de +détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage. + +»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne +par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous +confirmer dans votre orthodoxie. + +»Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le cœur dont la +douceur_, etc. + +»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: _Au très-honorable lord +Holland_, sans les prénoms _Henry_, etc.» + + +À M. MURRAY. + +20 novembre 1813. + + +«Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous +mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tâche qui ne serait pas difficile +pour tout autre que son auteur.» + + +À M. MURRAY. + +22 novembre 1813. + + +«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que +tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez +penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie +me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les +compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque +bagatelle ne m'aurait point échappé. + +»_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_, à +M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord +Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson +(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.» + + +À M. MURRAY. + +23 novembre 1813. + + +«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par _Sélim_ +(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure +réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la +dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je +n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning, +si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant à l'impression, +imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du _Giaour_, ou séparément, +si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en +feuilles_. + +[Note 80: Voici le billet de M. Canning: + +«J'ai reçu les livres, et parmi, _la Fiancée d'Abydos_; elle est +très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en +promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M. +Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de +l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait +infiniment.» +(_Note de Moore_.)] + +»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans +votre intérêt. Il faut écrire: + + He makes _a solitude, and calls it peace_. + +»_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est +imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_: + + _Mark where his carnage and his conquest cease; + He makes a solitude, and calls it peace_. + +(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude +et appelle cela... paix.) + + + + +LETTRE CXLVIII. + +À M. MURRAY. + +27 novembre 1813. + + +«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant +avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la +trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien +que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la +nouvelle édition du _Giaour_ fût jointe aux exemplaires que j'ai +demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous +enverrez les _Giaours_ après séparément. + +»Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux +bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins +pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans +les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame +de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y +trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit, +équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le +Levant en faveur auprès du public. + +»_P. S._ J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous, +vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le +mélodramaturge.» + + + + +LETTRE CXLIX. + +À M. MURRAY. + +28 novembre 1813. + + +«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la +présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du +_Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre +exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de _la +Fiancée_ à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb. + +[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.] + +»_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je +ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la +Fiancée_[82], jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois +de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est +préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme +proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre +plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et +certainement plus que raisonnable. + +[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes. +(_Note de Moore_.)] + +»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet +très-flatteur au sujet de _la Fiancée_, avec invitation d'aller passer +la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.» + + +À M. MURRAY. + +Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre. + + +«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en +faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans +le texte. Le passage entier est une imitation de la _Médée_ d'Ovide, et, +sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que +cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matériellement_ +parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes +encore à tems _pour le public_. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi +affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur +exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les +_critiques_. + +»_P. S._ J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste +je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ opérera sur moi +comme un somnifère, mais j'en doute.» + + +À M. MURRAY. + +29 novembre 1813. + + +«_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu +laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est +_carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me +couper la gorge. + +»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.» + + + + +LETTRE CL. + +À M. MURRAY. + +Lundi, 29 novembre 1813. + + +«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste, +je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore +ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous +gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je +désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases +maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à +la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les +complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire +tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons +peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le +second article dans le _Journal_, ce qui me fait soupçonner que vous +pourriez être auteur de tous les deux. + +»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS? +Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espèce de +composition qui ne peut guère aller qu'une fois; _une ruine_ fait +très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire +une ville. Telle quelle, _la Fiancée_ est jusqu'ici mon seul ouvrage +d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les +diables; le _Giaour_ est une série de fragmens; _Childe_ n'est pas +terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de +M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui. + +»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui. +Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la +seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement +que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop +d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques +dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre +lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me +répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée. + +»_P. S._ Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma +position dans le camp ennemi et la qualité d'_ingénieur_ aux +avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces +grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la +guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je +n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même +l'auteur.» + + +À M. MURRAY. + +30 novembre 1813. + + +«Imprimez ceci à la suite de _tout ce qui a rapport à la Fiancée +d'Abydos_. + +B. + + +»Omission. Chant II, page... après le vers 449, + + _So that those arms cling closer round my neck_. + +lisez: + + _Then if my lip once murmur, it must be + No sigh for safety, but a prayer for thee_. + +(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour +mon salut, mais une prière pour toi.) + + +À M. MURRAY. + +Mardi soir, 30 novembre 1813. + + +«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire +la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure, +sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je +me suis rappelé que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai +été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif +_murmure_; + + _The deepest murmur of this lip shall be + No sigh for safety, but a prayer for thee_! + + (Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour + mon salut, mais une prière pour toi!) + +«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit +comme il faut.» + + +À M. MURRAY. + +2 décembre 1813. + + +«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint +ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espère qu'il en est encore +tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la +même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée. + +»_P. S._ Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne +se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle +publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y +remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas, +vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte +d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie +pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été +en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y +perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour +tous deux.» + + +À M. MURRAY. + +3 décembre 1813. + + +«Je vous envoie une _égratignure_ ou deux qui _guérissent_. Le +_Christian-Observer_ est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et +fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous +ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit +partager le sort ordinaire des livres de morale. + +»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à +intercaller.» + + +À M. MURRAY. + +Lundi soir, 6 décembre 1813. + + +«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement +numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à +la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission +de la négative _pas_ devant _désagréable_, dans la note sur le _Rosaire +d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais +choix du titre (_la Fiancée_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir +de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un +contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur +eût sur le dos un vampire à cheval. + +»_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais poète +fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs? + +»2e _P. S._ Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la +première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir. +J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles +des autres.» + + + + +LETTRE CLI. + +À M. MURRAY. + +27 décembre 1813. + + +«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez +obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme +d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore +paru, mais peut-être _votre majesté_ a-t-elle des moyens de se procurer +ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je +n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez +m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade +d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay. + +»_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain +ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis +plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon +de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour +vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire +sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée. + +»Si vous écrivez à l'éditeur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas +d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur +demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se +puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes +principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de +cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière +ancre de salut.» + + +Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre +de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées +_encore toutes saignantes_, mais nous en avons donné assez pour montrer +qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche +après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant +toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire. + +À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont +la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la +plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit +favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé; +car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses +à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est +précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois +venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas +Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée _le Livre_, qui, par les +matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus +l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même +la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous +devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa +pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa +plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à +même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette +demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la +raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y +déploie. + + + + +LETTRE CLII. + +À M. ASHE. + +N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813. + + +MONSIEUR, + +«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je +répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation, +je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la +composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez. +Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le +lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant +que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer +d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme +vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous +emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance +temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut +que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas +inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez +jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi +je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre +intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre +malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je +vous prie de me le pardonner. + +»Je suis, etc.» + +BYRON. + + +Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin +pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à +raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il +reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se +plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord +Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en +pareil cas, lui fit la réponse suivante. + + + + +LETTRE CLIII. + +À M. ASHE. + +5 janvier 1814. + + +MONSIEUR, + +«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère, +vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de +Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici +absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis +pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83], +mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au +moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la +somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres +sterling par mois. + +[Note 83: Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.] + +»_P. S._ J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut +faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le +répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.» + +Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée; +voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray: +«J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres +sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord +Byron[84].» + +[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme +de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80 +livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre, +disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était +offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur +l'ordre de Lord Byron. +(_Note de Moore_.)] + + +Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de +l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir +pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un +poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante. + + + + +LETTRE CLIV. + +À M. MERIVALE. + +Janvier 1814. + + +MON CHER MERIVALE, + +«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de +choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une +variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live +and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entraînerait un doute sur +le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y +avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du +poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un +point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous +voulez obtenir tout le succès que vous méritez, _n'écoutez jamais vos +amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que +qui que ce soit. + +»J'espère que vous paraîtrez bientôt. _Mars_, mon cher monsieur, est le +mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là +un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui +vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez. +Votre mètre est admirablement choisi et marié[85]» ...................... +......................................................................... + +[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est +perdu.] + +Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un +passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de +son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom +en blanc, le noble écrivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses +amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage +un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur +suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé, +depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but, +autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense, +par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne, +qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de +cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette +époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles +d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir +continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes +gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette +correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron +faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est +évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de +l'autre côté[86]. + +[Note 86: Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce +sujet dans son journal: _Quelle étrange situation! quelle étrange amitié +que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté_, +etc.] + +Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la +dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner +son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces +sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée +qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose +qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le +tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle +l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent +successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui +beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une +d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que, +dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant +vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de +cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage. + +Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles +idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses +amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons +passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque, +je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait +porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités +nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il +est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un +esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le +goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un +caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne +décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il +lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât +quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et +de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur +personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui +imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord +Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais +faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà +charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à +rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à +m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère +de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait +jusque-là pu étudier. + +Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce +sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres, +un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin +que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet, +sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une +connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche +périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la +vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en +théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer +dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et +appréciée dès son enfance. + +Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais +interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi +discontinué pendant quelques semaines à cette époque. + + + +JOURNAL, 1814. + + +18 février. + +«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande +partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce +fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À +mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville +soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux +stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours +que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous; +quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du +fond du cœur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet... +soit. + +[Note 87: Aussitôt après la publication du _Corsaire_, auquel +avaient été joints les vers en question: + + Pleure, fille de royal lignage, etc. + +une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais +encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença +dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les +mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble +auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour +louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru +obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première +satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires +auxquels il a pu l'entraîner. + +Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces +attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les +relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se +rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à +d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous +nous apercevons de leur existence.» + +Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère +osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait +pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies +de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de +partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place +très-inférieure parmi les poètes du second ordre.» +(_Note de Moore_.)] + +»J'ai lu le _Morning-Post_ à mon lever, contenant la bataille de +Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme +ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire. + +»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le +plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide. + +»Le _Corsaire_ a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai +mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit +_en amore_ et beaucoup d'après la _vie réelle_. Murray est content de la +vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce +qu'il faut.» + + +9 heures. + +«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un +billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien +triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup +de _cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur_. Il vaut +mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux, +que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!... +toujours un _mais_ à la fin du chapitre. + +»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et +excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je +connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché. + +»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je +suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: _Ne soyez +jamais seul, jamais oisif_! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne +vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je +les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait +pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans, +mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se +refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des +_cependant_. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson... +Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.» + + +Minuit. + +«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela +inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais +promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé +des cigares. + +»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais +je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du +moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel +ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus! +Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent +concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et +de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant: +comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le +haïr et le mépriser? + +»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement; +ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une +république! + +»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre. +J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est +une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités. +Tout cela n'est que de la neige et des sophismes. + +»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de +Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort +agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a +rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer +la dame de ses pensées. + +»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde, +pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_ +de collége[88], des femmes _d'un certain âge_, bon nombre d'hommes de +tout âge, et moi surtout! + + _Divesne, prisco natus ab Inacho, + Nil interest, an pauper et infima + De gente, sub dio moreris, + Victima nil miserantis Orci._ + ................................ + _Omnes eodem cogimur_. + +[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une +université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds +de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions, +n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage +du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir. +(_N. du Tr._)] + +»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent +pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux +qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment +où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le +souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas +égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des +habitudes, mais surtout de la digestion.» + + +Samedi, 19 février. + +«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme +qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération +ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas +dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard. +Maintenant, à mes affaires... + +»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais +il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe. +Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour +quelquefois douze heures sur vingt-quatre.» + + +20 février. + +«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas +pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a +beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de +talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis +intimes. + +»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet +acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il +évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est +maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que +lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie +stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il +m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes +ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens +pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa +supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la +jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais +s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance +au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales. + +»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie +_maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une; +je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a +beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et +beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le +sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des +passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les +sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une +action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin +et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini, +fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle. + +»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems +et lu les _Brigands_ de Schiller: la pièce est bien, mais _Fiesque_ vaut +mieux; Alfiéri et l'_Aristodème_ de Monti sont encore infiniment +supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands. + +»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de +son poème, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses +pensées sont empruntées, _d'où?_ c'est aux écrivains de _Revues_ à le +chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien +qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu +la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr +ce n'est pas la chaleur qui lui manque. + +»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est +parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la +lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.» + + +Samedi, 27 février. + +«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où +j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse +dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est +vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La +semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir +quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer +quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais +lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce +que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup +et je n'aime qu'une seule femme... à la fois. + +»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une +sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas +amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec +l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de +meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme +près de moi. Même mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la +plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus +revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui, +il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur. + +[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait +représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple +de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les +plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en +leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées. +Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de +Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail +pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans +Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce +changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non... +ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année +suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme +Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de +précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux +de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance +trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques +mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par +ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup +gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de +son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient +la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron +pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en +maison, sa seule réponse était: «_Cette pauvre diablesse a toujours été +si bonne pour moi!_»] + +»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et +cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma +tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur +ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils +se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade! + + »Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un + chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies + pas de vie[90]? + +[Note 90: Shakspeare.] + +»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être +pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence. + +»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé +Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne +encore une fois sa patrie, _væ victis!_» + + +Dimanche, 6 mars. + +«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh, +Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan +nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme +Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui. +Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour +_gros_, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du +*** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je +le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis +ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle +patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car +je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs +protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se +passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous +quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y +reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le +chemin du salon. + +»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions +ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est +l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le +_Quarterly-Review_, se prit à parler de cet article comme de la chose la +plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la +conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien +convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle +connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait +ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé +le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte, +j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que +l'article en question... + +»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai; +mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette _saison_, +comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et +la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit +bambin de lady ***. «_Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant +la saison_,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici +là. + +»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale +et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement +relié, et je le garderai comme une relique. + +»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux +lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa +vie.» + + +7 mars. + +«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon, +dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne, +bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de +Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa +famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de +vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester +pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips +pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant +que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger. + +»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet +beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques +extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a +brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte! +L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et +suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers. + +»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu +beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien +des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue +(l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez +de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre +les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches; +je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me +retirer derrière la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth répondait +comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite +que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...» + + +Jeudi, 10 mars. + +«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues +conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a +beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du +témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je +n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward +Fitzgerald anglais. + +»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été +capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire. +Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane +va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les +rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens +du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne réputation. +Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il +retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques. +Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout +Shéridan, malgré toute sa méchanceté. + +»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs +remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le +regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une +excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une +aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si +bien à faire une pairesse. + +»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans +le rôle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_. +Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls +comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de +si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que +Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les +assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et +convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y +aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir, +sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je +serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes +voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent +quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière. +Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté +le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il +en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable +quand il prend si bien l'apparence de la vérité. + +»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront +des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il +faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis +trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait. + +»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est +prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre +qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et +envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de +l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins +débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être +entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle +gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir, +_finita è la musica_. + +»J'ai sommeil, il faut aller coucher.» + + +Mardi, 15 mars. + +«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu +venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de +l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé +que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera +question de moi dans le prochain numéro du _Quarterly_; en ce cas, j'y +serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus +au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant +la porte d'une certaine _conférence_ légo-littéraire, le _Westminster +forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La +question à l'ordre du jour pour ce soir étant _lequel de vous deux est +le meilleur poète?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels, +auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux +aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos +deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis +en meilleure compagnie............................. + +»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter +aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le +_Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad _me +ressemble tant_. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si +intimement vienne me dire cela à mon nez. Si _elle_ partage cette +opinion, qui diable ne l'adoptera pas? + +»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative +dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je +n'ai fait pour moi-même............................................. + +»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les +_Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu +une satire contre moi, intitulée l'_Anti-Byron_, et dit à Murray de +l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que +je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le +gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je +n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits +empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela... +et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué +d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la +fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de +la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas +comme l'auteur de ce tourbillon. + +»Reçu de _Bella_ une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends +garde, j'en redeviendrai amoureux.................................... +..................................................................... + +»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.» + + +Jeudi, 17 mars. + +«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai +intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La +poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas +encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras +sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais +(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice +m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon +ne m'ont jamais de moitié tant fatigué. + +«J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est +une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît +que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne +marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable +avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le +demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à +recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou +du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de +moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une +femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon +héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou +un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr +qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet +de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive +une lettre.» + + +Dimanche, 20 mars. + +«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au +commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à +quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue; +je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette +assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme +supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote: +il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela +aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que +le diable les confonde! + +«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et +Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la _Revue +d'Édimbourg_ qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment. +Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait +assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant +amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a +qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement +défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu +Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses +talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant +prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu +indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi +que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en +agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a +qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à +laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu +de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin. +Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une +affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de +le faire. + +»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au +moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres: +j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la +reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y +ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un +trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend +beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera +finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique. + +»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits +s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient +engourdis. _Memento_. Assister au dîner des pugilistes, le marquis +Hantley occupera le fauteuil........................................... +....................................................................... + +»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être +renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au +ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un +changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons. + +»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri +(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est +extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée, +non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre. + +[Note 91: Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous +l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière +inattendue et singulière dont il y est introduit. +(_Note de Moore_.)] + +»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du +golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le +sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et +mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et +je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux +circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y +a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir. + +»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce +dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je +voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater, +d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de +Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi +jurée, pendant qu'il était à la croisade. + +Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à +fond.» ............................................................. +.................................................................... + + +Mardi, 22 mars. + +«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte +Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des +autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de +semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les +misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi +que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore +soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas +un but, et de ne pas m'y fixer. + +»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon +attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle +n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il +y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y +a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime +tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes, +et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais +qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût +embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées +et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais +m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime. + +»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur +le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à +cause de ma querelle avec les Carlisle. + +»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_, +qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la +_sensation_ occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les +_Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait +un _roman_ d'une _épigramme_, encore d'une épigramme qui n'en est une +que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le +_Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du +_Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire. + +»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli +quelques tableaux tirés du _Corsaire_, en lui laissant le choix des +sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher. + +»_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme +dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le +_Moniteur_, à moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_.» + + +Albany, 28 mars. + +«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués +de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de +la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai +maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt +toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas, +très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas +mieux. + +»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous +sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu, +entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux +vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire +dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été +obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière +à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit +passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être +même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson _usque ad sudorem_, et +me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours. +Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800 +livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu +m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de +l'avoir fait. + +»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai +refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je +ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que +j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons... +Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se +sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de +quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout. + +»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici; +heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée +quelque occupation; voilà que je recommence à _me manger_ le cœur.» + + +8 avril. + +«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre +petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans +Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne[92]; +mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les +animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble, +tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras; +depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières +peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce +moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur +leurs derrières, entre eux et leurs patries. _Question_... Y +rentreront-ils jamais?» + +[Note 92: Il se servit dans son _Ode à Napoléon_ de cette pensée, +aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe +suivant.] + + +Samedi, 9 avril 1814. + +«Voilà un jour dont il faut prendre date! + +»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla +fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il +fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le +plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des +misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal, +s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop +bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient +dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il +ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan +est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis, +l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins +étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en +fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté. + +»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en +comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des +enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme. +Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on +meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en +venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie! +_Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne +pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je +croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de _carats_. +Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant +pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas +à un ducat! + +»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous +ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.» + + +10 avril. + +«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je +suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais +long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le +sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie +de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus +dessous[93]. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne +m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre +jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire +de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en +haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente, +mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans +une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de +charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je +l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de +soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné +une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et +qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et +des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne +tient compte ni des uns ni des autres.» + +[Note 93: «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je +l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis +plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable +société.» +(_Note de Moore_.)] + + +19 avril 1814. + +«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les +extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus +élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand +ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous. +Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne +équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et +les globes. + + «Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche + vers le néant et la mort. + +»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et +pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi, +je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière +avec de l'_ipécacuanha_: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au +diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les +hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de +l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!» + +La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au +lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord +Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux +dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une +partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait +dans son cœur à cette époque. + + +A M. MURRAY. + +Samedi, 3 janvier 1814. + +«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille +d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le +_London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copié, il est maintenant chez lord +Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir. + +«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui, +quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas +déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée +de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le +ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous, +etc.» + +Il avait fait présent du prix du _Corsaire_ à M. Dallas, qui raconte +ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le +matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y +travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà +fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de +tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est +vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré +qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le +produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette +promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus +de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement +de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnête +n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et +qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée +m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis +l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du _Giaour_ et +de _la Fiancée_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité, +et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de +ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en +retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la +propriété du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il +me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait +fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle +il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me +disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me +laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je +voudrais.» + +Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre +le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait +allusion. + + +À M. MURRAY. + + +Janvier 1814. + +«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de +vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous +faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me +disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la +gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne +l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore +fait, et j'espère ne le faire jamais. + +»_P. S._ Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous +remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que +j'en fais le plus grand cas.» + + + + +LETTRE CLV. + +À M. MOORE. + +6 janvier 1814. + + +«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins, +intitulée _le Corsaire_; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis +de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois +chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles: +maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien +l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie +l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois +jusqu'à cet âge où commence la décadence................................ +........................................................................ + +»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous +le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année +passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre. +Donnez-moi de vos nouvelles. + +»_P. S._ Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est +faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque +plaisir ne m'en empêche d'ici là. _Amant alterna Camænæ_.» + + +À M. MURRAY. + +7 janvier 1814. + + +«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous +enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais +écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous +conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne +saurait être plus docile que + +»Votre, etc.» + +BYRON. + +»_P. S._ Le nom est changé de nouveau, ce sera _Médora_[94].» + +[Note 94: C'était d'abord _Génèvra_ et non _Francesca_, comme le +prétend M. Dallas.] + + + + +LETTRE CLVI. + +À M. MOORE. + +8 janvier 1814. + + +«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter _une_ dédicace +sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire +pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de +critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première +pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison +qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je +parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est +l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le +diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela +le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter. + +»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou +l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première[95]. +Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de +l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y +connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de +Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous +prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une +ni l'autre dédicace. + +[Note 95: La première fut naturellement celle que je préférai. Voici +la seconde: + + +7 janvier 1814. + +MON CHER MOORE, + +«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle +contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens +eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique, +la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur +est toujours trop prolixe, _moi-même_. J'aurais pu la recommencer; mais +à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si +brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos +talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont +suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien +voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût +plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à +l'estime que je professe pour vous. + +»Votre très-affectionné serviteur,» + +BYRON.] + +»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le +diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été +dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable..................... +..................................................................... + +»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé +avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas +élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait +dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte, +que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il +prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une +haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois +que je commence un traité de politique. + +»Toujours tout à vous, etc.» + + +À M. MURRAY. + +11 janvier 1814. + + +«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour +la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à _Gulnare_, pour remplir un +peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou +M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et +d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par +parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.» + +Mercredi ou jeudi. + +»_P. S._ Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat +tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser +autrement. + +»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus +propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je +ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.» + + +À M. MOORE. + +13 janvier 1814. + + +«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être. +Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous +êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la +poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée. +J'ai mis _serviteur_, comme moins familier dans une lettre publique; car +je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les +formes reçues. Quant à l'autre _mot_, soyez sûr que je ne saurais vous +l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent. + +»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. _Perdonate_.» + + + + +LETTRE CLVII. + +À M. MURRAY. + +15 janvier 1814. + + +«Avant d'envoyer aucune autre épreuve à M. Gifford, il vaudrait autant +revoir celle-ci, où il y a des mots _omis_, des fautes _commises_, et le +diable sait quelles autres bévues! Quant à la dédicace, j'ai retranché +la parenthèse de _monsieur_[96], mais pas un mot n'en bougera plus, si +ce n'est pour faire place à un meilleur. M. Moore a vu les deux +dédicaces, et décidément il préfère celle que, dans votre accès de bile +tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent +à sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien changé. +Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu'à les +bien mâcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pièces contre +elles, je ne me soucie d'aucun de vous, excepté M. Gifford; et lui ne +m'attaquera que si je le mérite, ce qui m'empêchera de murmurer contre +sa justice. Quant aux poésies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la +traduction du _Romaïque_ est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans +l'autre volume, je veux dire de ce qui est à moi, a déjà été imprimé. +Faites, après tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai +pas là quand vous paraîtrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de +prendre garde à la correction des épreuves. + +[Note 96: Il avait d'abord, après les mots _Scott seul_, mis entre +parenthèse: «Il m'excusera de ne pas dire _M. Scott_; nous ne disons pas +M. César.» +(_Note de Moore_.)] + +»Tout à vous.» + + +À M. MURRAY. + +16 janvier 1814. + + +«Je crois que Satan n'a jamais créé ou perverti un diable de sot comme +votre compositeur[97]; je suis obligé de vous envoyer ci-joint la +seconde épreuve, heureusement pour moi, _corrigée_, car il a pour les +bévues un génie tout particulier. Imprimez d'après cette seconde +épreuve. + +[Note 97: Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les +fautes des typographes, il leur donnait carrière, non-seulement dans des +billets séparés, mais souvent sur les épreuves elles-mêmes. Ainsi, le +compositeur ayant mis dans un passage de la Dédicace: «Le plus estimé de +ses _bandes_,» il écrivit en marge, «_bardes_, et non _bandes_! Vit-on +jamais une faute d'impression si absurde?» Et en corrigeant un vers +tronqué: «_Ne passez pas_ de mots; c'est bien assez de les changer et de +les mal orthographier.» +(_Note de Moore_.)] + +»_Brûlez l'autre_. + +«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui +pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui +eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.» + + + + +LETTRE CLVIII. + +A M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814. + +«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien +portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette +lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans +sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible, +quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à +mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait +toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées +grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas +encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose +d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne +tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je +laisserais croître ma barbe. + +«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser; +les vers qui commencent par _Remember him_, etc, ne doivent pas paraître +avec le _Corsaire_. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces +nouvellement jointes au _Childe-Harold_: mais, sous aucun prétexte, ne +les accolez au _Corsaire_. Ayez la bonté de faire bien attention à cette +recommandation. + +»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans +ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne +consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le +dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs +de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de +Blücher? + +»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de +m'engager à écrire une _tragédie_: je voudrais le pouvoir faire, mais ma +rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma +lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi +adieu. + +»Toujours tout à vous. + +BYRON. + +»_P. S._ Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des +_alliés_, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je +vous prie. Je souhaite de tout mon cœur que les champs de la France +s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les +envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si +fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus +pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes. + +»Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vôtre que je reçois à +l'instant. Les vers _À une dame qui pleure_ doivent paraître avec le +_Corsaire_; je me soucie peu des conséquences à cet égard. Mes principes +politiques sont pour moi, comme une jeune maîtresse à un vieillard; +pires ils deviennent plus j'y suis attaché. Puisque M. Gifford aime la +traduction de la romance portugaise[98], ajoutez-la aussi, je vous prie, +à la suite du _Corsaire_. + +[Note 98: La jolie chanson portugaise, _Tu mi chamas_, etc. Il +essaya de donner de cette idée ingénieuse, une autre traduction, +peut-être encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais été +imprimée: + +«Vous m'appelez toujours votre _vie_! Ah! changez ce mot; la vie est +passagère comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutôt votre +_ame_, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!»] + +»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord, +suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois +qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. _Qui-que-ce-soit_. Si +je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois, +avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est +convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes +ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre +qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans +lui faire tort. En _politique_, il se peut qu'il ait aussi raison, mais +chez moi, la politique est une affaire de _sentiment_, et je ne saurais +_toryfier_ mon naturel.» + + + + +LETTRE CLIX. + +À M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 4 février 1814. + + +«Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a été d'autant +plus agréable que je l'attendais moins. Je suis certainement charmé que +notre _final_ ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grâce[99]. Vous +méritez ce succès, par la promptitude et l'obligeance que vous avez +mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je +vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si +fort à cœur et de vous être si fort empressé de m'annoncer le succès. +Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espère, satisfaits l'un de +l'autre. J'étais et suis encore sérieux dans la promesse consignée dans +_le Corsaire_, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une +affectation puérile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti à +prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque +c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage à perdre, par des +ouvrages postérieurs, la faveur avec laquelle les miens ont été +accueillis jusqu'à ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres +desseins, et que je tiendrai, je crois, ma résolution, car depuis que je +suis ici, quoique j'y sois confiné tantôt par la neige, tantôt par le +dégel, que j'aie du papier de toutes les qualités, l'encre la plus sale, +et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai +jamais été tenté de les mettre en usage combiné, si ce n'est pour des +lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passée: je suis comme à +Patras quand la fièvre m'avait quitté; je me sens faible, mais bien +portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espère cependant avec +ferveur que je n'en aurai pas. + +[Note 99: On se rappellera qu'il avait annoncé _le Corsaire_, comme +le dernier ouvrage qu'il dût donner, au moins de quelques années.] + +»Je vois dans le _Morning-Chronicle_ qu'il y a eu des discussions dans +le _Courrier_, et je lis dans le _Morning-Post_ une lettre virulente +contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement +l'Inde pour l'Irlande. + +»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois +que, si nous les séparions en ce moment du _Corsaire_, nous aurions +l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien +d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande +colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits +poèmes pourront amener un plus grand débit du _Corsaire_, objet plus +important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de +_Childe-Harold_. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la +disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de +crainte. + +»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais, +comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut +bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent +seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M. +Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier +d'auteur. + +»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je +ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je +suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la +vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il +les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous +vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans +l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour +Cheshire. + +»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente +de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le +prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du +moins les _Magazines_, car j'ai reçu _Childe-Harold_ et le _Corsaire_. +Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir. + +»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on +jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon +importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel +la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre +lettre, dont je vous remercie encore une fois. + +»Je suis bien sincèrement, etc. + +»_P. S._ Ne pensez-vous pas que la première _publication_ de Buonaparte +coûtera cher aux _alliés_? La lettre de Paris, publiée hier par Perry, +ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils +fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.» + + + + +LETTRE CLX. + +À M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 5 février 1814. + + +«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je +n'ai aucuns moyens de vérifier si ce _forban_ de libraire à Newark +s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les _Hours of +Idleness_. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et +si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il +sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon +côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre +aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre. + +»Vous avez omis le _fac-simile_ dans _Childe-Harold_, ce qui fait un +effet d'autant plus singulier qu'il y a une _note_ expressément à ce +sujet. _Replacez-le_, je vous prie, comme _à l'ordinaire_. + +»Après y avoir pensé deux et trois fois, je crois qu'en séparant les +poésies fugitives du _Corsaire_, même pour les annexer au +_Childe-Harold_, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant +tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces. +Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du _Corsaire_. Je suis fâché +que le _Childe-Harold_ ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir; +mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait +pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait +d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que +je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux +qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la +postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le +succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru +chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés. +Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le +_Childe-Harold_ mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous +fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus +de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés +sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je +vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à +_Childe-Harold_, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de +crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus +long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler +l'assurance des sentimens avec lesquels je suis + +»Votre, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ En réimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez +naturellement garder à la correction. Cette édition n'en manque pas, +excepté pourtant dans la dernière note au _Childe-Harold_, où le mot +_responsible_ se trouve deux fois répété, très-près l'un de l'autre; +changez le second en _answerable_[100].» + +[Note 100: Les deux mots _responsible_ et _answerable_ répondent au +mot français _responsable_, et sont synonymes en anglais, avec cette +différence que le premier est plutôt un terme du palais, et le second +plus généralement employé dans la conversation usuelle. +(_N. du Tr._)] + + +À M. MURRAY. + +Newark, 6 février 1814. + + +«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur +en question, convient qu'il a _réimprimé quelques feuilles_ pour +compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête +comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en +contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant +jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous +les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte +pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après. + +»Tout à vous, etc.» + + +À M. MURRAY. + +7 février 1814. + + +....................................................................... + +«Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi, +particulièrement le _Morning-Post_, qui a découvert que je suis une +sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière +injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une +école publique. + +»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les +mettre à la suite du _Childe-Harold_; reportez-les, je vous prie, à leur +ancienne place, à la fin du _Corsaire_.» + + + + +LETTRE CLXI. + +À M. HODGSON. + +28 février 1814. + + +«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient +de publier un poème intitulé _Safie_, imprimé par Cawthorne. Il a +grand'peur de ce qu'en diront les _Revues_, et non sans motif; et comme +nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières +critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de +sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je +ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce +n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec +indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience +l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur +un premier essai. + +»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à +votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un +autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à +merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix +soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.» + + + + +LETTRE CLXII. + +À M. MOORE. + +10 février 1814. + + +«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que +j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire. +Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers +sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent, +qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de +moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être _peiné_ plutôt qu'_irrité_. +Depuis ce moment, le _Morning-Post_, le _Sun_, l'_Herald_, le +_Courrier_, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il +voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous +côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand +cœur. Je sens un peu de componction de savoir le régent _peiné_, +j'aimerais mieux qu'il fût _irrité_; mais, après tout, je ne le crains +pas. + +»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma +personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est +décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils +sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un +rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est +une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui +prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux +paroles d'une reine des Amazones qui dit: Αρισλον χολος οιφει. Je cite +de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage veut +dire..... + +»Sérieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un +dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas +prendre la chose trop à cœur, comme sir _Fretful_[101], je leur réponds +que je suis entièrement calme, tandis que je n'en suis pas moins en +furie. + +[Note 101: Nom figuré, _fretful_ signifiant _chagrin_, _irrité_, +_furieux_. +(_N. du Tr._)] + +»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé +si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas +vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour. + +»Croyez-moi toujours, etc. + +»_P. S._ Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs +exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous +ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la +lie.» + + +A M. MURRAY. + +10 février 1814. + + +«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai +reçu deux _Anas_; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose +encore avant, à quoi s'adressait la réponse du _Morning-Chronicle_. Vous +avez aussi parlé d'une parodie sur le _crâne_: je désire voir tout cela; +il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la +plume ou autrement. + +»Tout à vous, etc. + +»_P. S._ Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement +envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.» + + +A M. MURRAY. + +12 février 1814. + + +«Si vous avez quelques exemplaires des _Lettres Interceptées_, lady +Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres, +vous aurez la bonté de songer à votre serviteur. + +»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse +opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà +commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque +je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non, +quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma +mémoire. + +»Tout à vous, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier +sur les choses _techniques_.» + + + + +LETTRE CLXIII. + +À M. MURRAY. + +Lundi, 14 février 1814. + + +«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère +que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos +procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la +publication de ces vers _immortels_, que je suis impatient de recevoir +de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce +n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et +les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout +à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous +le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en +question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez +telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi +me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me +compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour +vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous +voudrez. + +»Tout à vous, etc.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CLXIV. + +À M. ROGERS. + +16 février 1814. + + +MON CHER ROGERS, + +«J'ai écrit brièvement, mais clairement, j'espère, à lord Holland sur ce +qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et +avec lui[102]. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma +résolution doit être maintenant inébranlable. + +[Note 102: Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs +voulaient amener entre lui et lord Carlisle. +(_Note de Moore_.)] + +»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme +vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord +Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des +humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui +marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé. +Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon +pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront +comme ils voudront. Mais _je n'enseignerai pas ma langue à dire des +bassesses_. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce +soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je +crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien. + +»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,» + +BYRON. + + + + +LETTRE CLXV. + +À M. ROGERS. + +16 février 1814. + + +«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme +il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer. + +»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des +vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre +moi. + +»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une +autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout +ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai. +Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je +ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du +mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs. + +»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les +autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent. + +»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner +avec vous demain. + +»Toujours tout à vous,» + +BYRON. + + + + +LETTRE CLXVI. + +À M. MOORE. + +16 février 1814. + + +«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé +contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la +torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes +amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente +répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a +qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu, +je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose +de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens. +Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a +loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à +rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende +honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans +leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en +ennemi. + +»Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que +j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût +plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque +chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on +est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de +servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos +affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut +qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume +suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus +tranchantes. + +[Note 103: Nom figuré, _wronghead_, tête qui a tort, tête renversée, +tête à l'évent, etc. +(_N. du Tr._)] + +»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces +deux stances ont été traitées. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans +la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures +après, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir +fait une tarte à la crème sans poivre_. Je crois que la destruction de +la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière +bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement +réservée. + +»J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de +mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_. +Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur +mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout; +mais le reste ne vaut absolument rien. + +»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune +publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu +aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que +les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du +peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction[104]: +répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la +bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre. + +»Toujours tout à vous, etc.» + +[Note 104: J'avais terminé ma lettre en disant: _Dieu vous bénisse_, +et j'avais ajouté, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_. +(_Note de Moore_.) + +Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le +style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CLXVII. + +À M. DALLAS. + +17 février 1814. + + +«Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de +grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un +sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a +offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiancée_, j'ai dit +que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir +donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire. +Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon +propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai +refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je +n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir +faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu +mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le +bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans +l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme +infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins. + +»M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont +avancé à cet égard, mais _votre nom_ ne sera pas cité; de votre côté, +vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère +seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère +idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous +être utile. + +»Toujours tout à vous, etc.» + +En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux, +dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez +maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées. + + +À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST. + + +MONSIEUR, + +«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est +_accusé_ d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de +les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le +connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à +été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement. +Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de +profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis +long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la +crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie. + +»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling +de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à +l'éditeur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon épître dédicatoire de +la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de +la propriété de _Childe-Harold_, j'ai maintenant à y ajouter, +l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du +_Corsaire_, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il +m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux +deux autres poèmes, _le Giaour_ et _la Fiancée_, M. Murray peut attester +que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou +n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité +des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à +lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses +ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits +indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur +ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou +d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je +diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron; +et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande +répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.» + + + + +LETTRE CLXVIII. + +À M. MOORE. + +26 février 1814. + + +«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme +c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont +exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer. +Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce +soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence +jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance +tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un +mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le +plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me +désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il +hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r, +d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore +qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit +un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est +ce qu'on appelle _un honnête homme_, il faudra dégaîner. + +»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en +reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait +pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en +rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc., +etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne +voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir +d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans +ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci, +je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la +nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas +présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on +ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs +années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre +mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon +devoir. + +»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes +point du tout appelé à reconnaître le _Twopenny_; vous leur rendriez +service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de +tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres, +aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y +ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à +lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité. +Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je +garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire +encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme, +qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée +là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle. + +»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi +toujours, mon cher Moore, etc.» + +Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre +volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour +l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit. + + + + +LETTRE CLXIX. + +À W... W... ESQUIRE. + +28 février 1814. + + +MON CHER W..., + +«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le _silence_ est la seule +réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon +ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des +attaques, mais je ne veux pas _me soumettre à des défenses_. J'espère et +je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager +dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur, +il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je +n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire +la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le +calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me +contenterai pas d'écrire. + +»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et +à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il +n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés +de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du +monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle +réplique là-dessus. + +»Tout à vous, etc.» + +BYRON + + + + +LETTRE CLXX + +À M. MOORE. + +3 mars 1814. + + +MON CHER AMI, + +«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne +fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je +serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais +plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La +vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais +cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles +gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce +n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais... +mais... toujours un _mais_ à la fin du chapitre. + +»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets +pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce +moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais +pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien +si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un, +quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher +à une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence à penser que +l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique. + +»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur +la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente +mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et +elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus +d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis; +je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis +très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller +encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai +long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de +Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque +autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems +pour songer au passé ou à l'avenir. + +»Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour +lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère: +en vérité, je pourrais dire plus chère que la mienne; car depuis quelque +tems, je commence à penser que mes ouvrages ont été loués bien au-delà +de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cessé pour jamais d'écrire. Je +puis vous dire à vous ce que je ne dirais pas à tout le monde; mes deux +derniers poèmes ont été écrits, l'un en quatre jours, et l'autre en +dix[105]. Je trouve que c'est là un aveu humiliant; il prouve mon manque +de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne +sauraient avoir assez de mérite pour demeurer. + +[Note 105: Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la +composition de _la Fiancée_, il faut entendre qu'il parle du premier +jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont coûté bien +plus de tems. _Le Corsaire_, au contraire, fut fait d'un seul coup: il +n'y eut après que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidité +avec laquelle il fut composé, près de deux cents vers par jour, +paraîtrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre témoignage et +celui de son libraire pour nous empêcher d'en douter. Si l'on tient +compte de la beauté surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude +d'exécution est presque sans exemple dans l'histoire du génie, et montre +qu'_écrire de passion_, comme le dit Rousseau, est peut-être une route +plus sûre pour arriver à la perfection que toutes celles que l'art a +tracées.] + +»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore +que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme +assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut +même que le _nonum prematur_ d'Horace ait été inventé pour les +millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la +nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il +avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous! +Rappelez-vous que je suis toujours, etc. + +»_P. S._ Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni +probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les +autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font +leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.» + + + + +LETTRE CLXXI. + +À M. MOORE. + +12 mars 1814. + + +«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne +vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais +n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre +d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une +pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas +retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois +célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je +vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la +mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y +ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je +serais plus aise de revoir. + +»Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les _vers sur les +larmes_, s'il vous convient de les insérer dans votre _Post-Bag_; pour +moi je désire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le +_caveau_[106] sont tout-à-fait de nature à être attaqués devant les +tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'éditeur dans un danger +réel. Mais je crois que les _larmes_ ont tous les droits du monde +d'entrer dans votre recueil, et l'éditeur, quel qu'il soit, pourrait y +joindre ou non une note facétieuse, selon qu'il lui plairait. + +[Note 106: Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits +sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de +Charles Ier. +(_Note de Moore_.)] + +»Je ne sais comment les vers sur le _caveau_ ont ainsi circulé; cela est +par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à +l'eau de roses. J'ai dans ma tête le plan d'une épître _à lui_ et _sur +lui_[107], que je pourrais bien exécuter, s'ils ne me laissent pas +tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose à dire de moi-même. Quant +à la gaîté et au plaisant, ce n'a jamais été mon fait, mais je suis +assez en fonds d'amertume et de mépris, et, avec mon Juvénal devant moi, +je lui ferai peut-être un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu à la +cour. D'après certaines particularités qui sont venues à ma +connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par cœur, et +je pourrais lui dire quel il est. + +[Note 107: Le prince régent. +(_N. du Tr._)] + +»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne +me le permet pas. + +»_P. S._ Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder +la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé que +moi, par parenthèse, mais plus nouveau dans le métier, M. G. Knight, +avec un volume de contes orientaux, écrits depuis son retour, car il est +allé dans le pays. Il me fit consulter l'été dernier, et je lui +conseillai d'en écrire un dans chaque mesure, n'ayant, à cette époque, +aucune intention de faire précisément la même chose. Depuis, par +l'habitude où je suis de composer toujours dans un accès de fièvre, je +l'ai devancé du mètre, mais sans aucune intention. Quant à ses +histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues[108]; mais il +a aussi, comme dans _le Giaour_, une femme dans un sac, à ce qu'il m'a +dit à cette époque. + +[Note 108: Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le +manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M. +Knight. +(_Note de Moore_.)] + +»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de +l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander +ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne +pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je +ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus +vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne +pouvoir supporter de _frère près du trône_; nous ne vivrons, j'espère, +pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je +voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres +sujets orientaux.» + + + + +LETTRE CLXXII. + +À M. MURRAY. + +12 mars 1814. + + +«Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage[109]; mais ce que j'en ai +vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne +saurais être juge, au moins un juge désintéressé dans la question. Je +n'y ai rien vu qui doive vous faire hésiter à le publier à cause de moi. +Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-même, je ne vois pas pourquoi +le dédier à ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le +docteur peut avoir à faire là-dedans, si ce n'est peut-être comme +traducteur des doctrines de Lucrèce, dont, à coup sûr, il n'est pas +responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage +doit être publié, je ne vois aucune raison au monde qui empêche que ce +ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment +plus flatteur sur la bonté et la loyauté de mon caractère, qu'en +publiant cet ouvrage et tout autre où je serai honorablement attaqué +sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne +saurais en accuser cet auteur. + +[Note 109: Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée +l'_Anti-Byron_, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne +saurais croire que ce fût sérieusement, s'il lui conseillait de +l'imprimer. +(_Note de Moore_.)] + +»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que +j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le +droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais +jamais de vous en avoir empêché. + +»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du +succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre +en doute la bonté de son intention. + +»_P. S._ Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre +le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour +reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le +regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon +ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que +_huit_ vers en aient fait naître au moins _huit mille_, y compris tout +ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.» + + + + +LETTRE CLXXIII. + +À M. MURRAY. + +9 avril 1814. + + +«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de +mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que +quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans +sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous +dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir +quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous +demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui +de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire +que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon +ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand +talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si +donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si +vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez +vous, dans le courant de la semaine prochaine. + +»_P. S._ Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. _La Mort de +Darnley_ est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique. +Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez. + +»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous +remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.» + + + + +LETTRE CLXXIV. + +À M. MOORE. + +N° 2, Albany, 9 avril 1814. + + +«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de +garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre +réponse à la présente. + +»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais +quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec +Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois, +entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier, +depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous +avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous +avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch _au régent_, +composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y +était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans +quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied, +dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont +on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve +très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution. + +»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens +favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un +veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir +avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort +longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en +l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de +l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence +solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en +reparlerons quand nous pourrons. + +»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez +tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille +école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous +n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que +j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct, +coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut +donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette +insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à +lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit +ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des +louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais +qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses +premières censures et les faire suivre par des éloges. + +»Que pensez-vous de la _Revue_ de Lewis? Cela est bien plus insultant +que votre _Post-Bag_ et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je +l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de... + +»Plus de rimes _pour moi_ ou plutôt _de moi_. J'ai quitté le théâtre; je +ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est +fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de +moi, dans la _Biographie Britannique_, que j'aurais pu devenir poète si +j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est +que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de +toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté +aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru +utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des +circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson, +ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée +l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car +je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que +moi, _quoad homo_. Maintenant j'ai fini, _ludite nunc alios_. Chacun est +libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux +éternels de l'autre monde. + +»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'_Anti-Byron_, pour +prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, _à l'aide de la +rime_, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands +progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle, +mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage, +jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité +une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une +sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En +voilà au moins assez sur ce sujet. + +»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous +en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris. +Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse, +_et par dieu_, comme dit Bayes, _je me marierai et j'irai avec vous_; +puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel _Inferno_. +Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le +fameux _oui_, et je m'installe avec vous dans quelque maison de +plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique. + +»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit +qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des +yeux de Satan: + + +«Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis +s'exposer aux insultes de cette populace[110]! + +[Note 110: Shakspeare.--_Macbeth_. +(_N. du Tr._)] + +Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je +reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien; +leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore. +Excusez la longueur de cette épître. + +»Toujours tout à vous, etc. + +»_P. S._ Le _Quarterly-Review_ vous cite souvent dans un article sur +l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous +et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?» + +Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus +écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur. + + +À M. MURRAY. + +10 avril 1814. + + +«J'ai écrit une _Ode sur la chute de Napoléon_, que je copierai et dont +je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu +une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et +l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune +importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre +allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement. + +»Tout à vous, etc. + +»_P. S._ Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et +est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de +_Childe-Harold_, qui ont été si goûtées. _Et tu es mort_, etc., etc.» + + +À M. MURRAY. + +11 avril 1814. + + +«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh. + +»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre _ode_; mais vous pouvez +dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis +en outre écrire sur un exemplaire: _À M. Hobhouse, de la part de +l'auteur_, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que +j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu +d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme; +mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous +aurez le tems ou la volonté de publier. + +»Je suis toujours votre, etc., etc. + +BYRON. + +»_P. S._ J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous +ai envoyé ce matin? + +«2° _P. S._ Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes +livres?» + + +À M. MURRAY. + +12 avril 1814. + + +«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu +d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient +admirablement ici. Un de mes _bons amis_ m'avertit qu'il y a dans +l'_Anti-Jacobin Review_ une attaque très-virulente contre nous, et que +vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de +langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me +faire du bien. + +»Toujours tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CLXXV. + +À M. MOORE. + +Albany, 20 avril 1814. + + +«Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield +sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir; +mais peut-être vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre[111]. Je ne +vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que +cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique, +je suis homme à en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, à ne pas +douter un moment que j'aie écrit d'infernales absurdités. Il y avait une +restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des +ouvrages anonymes; et même, quand cette restriction n'y eût pas été, +l'occasion était telle qu'il m'était physiquement impossible de passer +sous silence cette détestable époque de lâcheté triomphante. C'est une +vilaine affaire, et après tout je ferai un peu plus de cas de la rime et +de la raison, et bien peu de votre peuple de héros, jusqu'à ce que l'île +d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne +puis croire que tout soit fini. + +[Note 111: Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'_Ode sur la +chute de Napoléon_; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui, +après l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en +demandais en riant son avis, etc., etc. +(_Note de Moore_.)] + +»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de +très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais +que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un +autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je +boxe tous les jours et sors très-peu. + +»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans +Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille +qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer; +mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir +un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait +pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne +serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où +_il aura heureusement_ régné pendant deux mois, dont les dernières six +semaines auront été en proie à la guerre civile. + +»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.» + + + + +LETTRE CLXXVI. + +A M. MURRAY. + +21 avril 1814. + + +«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que +je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir +l'installation de Louis le goutteux. + +»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en +tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie +de Bayonne. + +»Vous devriez presser Moore de paraître. + +»_P. S._ J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je +veux aussi Moréri. + +»2e _P. S._ Perry me fait un compliment ce matin dans le _Morning-Post_; +je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom. +N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche +d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce +qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant +je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible +qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme +toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la +seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.» + + + + +LETTRE CLXXVII. + +A M. MURRAY. + +25 avril 1814. + + +«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la +lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables. + +»Avez-vous besoin de la dernière page _immédiatement_? Je doute que ces +vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je +les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans +l'_océan_ de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y +paraisse; _canal_ de la circulation ira peut-être mieux. + +»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de +forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de +l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers, +car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les +a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me +régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les +critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je +composerai quelques autres stances. + +»Toujours tout à vous, etc. + +»J'ai besoin d'un _Moréri_ et d'un _Athénée_.» + + +Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M. +Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter +le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une +feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux +qui commencent par: _Nous ne te maudissons pas, Waterloo_, etc., etc. Il +ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq +ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait +aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui +méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la +mémoire de Washington. + + 17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était + soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de + cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la + journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée + de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le + reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages, + par tes crimes passagers. + + 18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu + vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait + ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est + devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes + babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la + couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi, + t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux! + + 19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il + s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et + achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le + premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que + l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom + à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir + produit qu'un. + + + + +LETTRE CLXXVIII. + +A M. MURRAY. + +26 avril 1814. + + +«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais +l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre +l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant. +Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine: +ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont +toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales +conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Moréri_ et j'ai +besoin d'_Athénée_. + +»_P. S._ J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique +que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait, +faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris +pour son poème épique.» + + + + +LETTRE CLXXIX. + +A. M. MURRAY. + +26 avril 1814. + + +«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème[112] +est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis, +je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je +regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous +le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une +excessive modestie. + +[Note 112: Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M. +Straffort Canning, intitulé: _Buonaparte_. Dans un billet subséquent à +M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur _Buonaparte_ +n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que +c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans +une telle perfection _tous les talens de la famille._ +(_Note de Moore_.)] + +»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les +omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde +je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au +bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela +vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter +les droits du timbre. + +»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils +avancent que _Childe-Harold_ ressemble à Marmion, et que _le Giaour_ et +_la Fiancée_ ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais +songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les +deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que +le _Corsaire_ ne ressemble à rien; je m'étonne que le _Corsaire_ s'en +soit tiré. + +»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je +préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée. +J'ai relu les _Poètes anglais_; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai +fait de mieux. + +»Toujours tout à vous, etc., etc.» + + +Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne +pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son +esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets +d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient +inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé +des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est +une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que +de se décharger. L'œil se fatigue de contempler toujours le même objet, +et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir +moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord +Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée +et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de +ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes, +n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés +sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à +regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour +hasarder des expressions de blâme[113]. + +[Note 113: C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde +auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui +faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant +encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher +de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le +public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées +dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que +vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle +entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que +si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous +n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent +sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre +poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles +hébétées du public.» + +Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott, +l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos +jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au +moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses +plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts +du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le +supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui +conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est +encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux +que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un +second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces +traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses +compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand +maître.»-- + +(_Mémoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)] + +La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les +vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout +ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des +assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout +absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette +sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois +orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de +dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser, +flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre +lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de +rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le +propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le +découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût +entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme +nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter +ou continuer sa route. + +S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la +conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en +les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le +feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre +vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait +scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement +et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer +sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir +pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et +naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils +désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces +attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses +très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici +quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.» + +Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis +et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une +apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant +qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement +de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais +encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas +laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit +la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne +parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés, +quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change +équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la +propriété de ses ouvrages. + + + + +LETTRE CLXXX. + +À M. MURRAY. + +N° 2, Albany, 29 avril 1814. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été +acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous +décharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la +Fiancée_, et c'est une affaire finie. + +»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à +l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie +que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je +me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous +occasioner. + +»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci: +je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose +soit assez importante pour mériter une explication. + +»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec +mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre +personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre +conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur. + +»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous +considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours, + +»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur. + +BYRON. + +»_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était, +je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de +5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous +aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas +avant.» + + +Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à +faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son +caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya +immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé. + + + + +LETTRE CLXXXI. + +À M. MURRAY. + +1er mai 1814. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la +chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà +qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et +d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à +supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux +intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous +dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si +bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y +renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque +cela vous avait contrarié. + +»Toujours tout à vous, etc.» + +BYRON. + + +Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours +ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts, +mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris +d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans +les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie +remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à +côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne +qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement +et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La +franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer +qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de +les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était +d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas +subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les +petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté. +«La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce +cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui +laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la +transparence de ses eaux.» + +Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses +soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son +admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant +cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous +plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie. +Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni +une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron +avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du +spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous +l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient +pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au +souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation +comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent +de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron +lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu +jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe +tabatière et d'un sabre turc de grand prix. + +Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un +jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans +le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après, +en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie +de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont +les deux seules fois où des choses _sans réalité_ avaient eu sur lui +tant de pouvoir. + +Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de +mon séjour à Londres, cette fois. + + +À M. MOORE. + +4 mai 1814. + + +............................................. «Je voudrais bien que les +gens n'écourtassent pas leurs _diners_; n'était-ce pas un dîner dont il +avait été question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux +anchois[114]! + +[Note 114: Lord R*** nous avait invités à _dîner après le +spectacle_, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la +nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et +ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une +petite colère très-comique.] + +»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque +amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par +sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour +irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit +après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira. + +»Toujours tout à vous, etc.» + + +À M. MOORE. + +4 mai 1814. + + +MON CHER TOM, + +«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui +m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela +même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si +donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115]. + +»Toujours tout à vous, etc. + +BYRON. + +[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procès de Louis +XVI. +(_N. du Tr._)] + + »1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton + nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le + divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les + pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux. + + »2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre + passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur + amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous + abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous + voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous + unir de nouveau. + + »3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à + moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux. + Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à + la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu + en aies le pouvoir. + + »4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera + toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi. + Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement; + et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes + étaient à nos pieds. + + »5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, + changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux + qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que + j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais + _aux miennes_.» + + +À M. MOORE. + + +«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y +serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous +préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une +meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des +portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir +tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni +l'autre, comme vous voudrez. + +»_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et +demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.» + + +À M. MOORE. + + +«J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos +amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander +d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils +ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y +allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les +gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce +billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi. + +»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec +vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas, +voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune +actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_?» + +[Note 116: Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes +ensemble. +(_Note de Moore_.)] + + +À M. MOORE. + +Dimanche matin. + + +«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène? +J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure +anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations +immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de +bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de +Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que +vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au +Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle +entreprise. + +»Vous avez été mal mené dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour +aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de +l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi +tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus +aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons +ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains +seulement de vous importuner. + +»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.» + + +À M. MOORE. + +5 mai 1814. + + +«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que +nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même +vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin; +j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir +fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits. + +»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au +souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je +n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première. +Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller +tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée. +Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt? + +»Toujours tout à vous, etc. + +»_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M. +Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.» + + +À M. MOORE. + +18 mai 1814. + + +«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce +qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la +conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard; +toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi, +j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous +soupons et allons voir Kean ensemble. + +»_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures.». + +Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu, +depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du +régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens +de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord +R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul +avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il +n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que +même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je +désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins +de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il +en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en +tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte, +puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six +verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé +que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes +ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre +heures du matin. + +Pope a jugé ses _soirées de homard_ dignes de passer à la postérité: on +me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre, +puisque Lord Byron en est le héros. + +Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me +trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de +quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez +Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y +entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui +consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les +homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était +grand jour quand nous nous séparâmes. + + + + +LETTRE CLXXXII. + +À M. MOORE. + +23 mai 1814. + + +«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3 +juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient +de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les +combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il +pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postérité_? +C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de +nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que +nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche; +nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul. + +»Toujours tout à vous,» + +BYRON. + + +Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant +à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où +l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra +cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner. + +«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, _in_ +Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que +Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue +controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez +amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils +se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans +les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de +date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne. +Voilà ce que c'est que la renommée!» + + + + +LETTRE CLXXXIII. + +À M. MOORE. + +31 mai 1814. + + +«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris +pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici +jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire +plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous +perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous +fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout; +car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence +plus pénible. + +»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice +à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier. +Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous +étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que +je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les +plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même +ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier, +si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même +indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est +cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air +capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que +rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas +non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en +est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je +ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems +des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles +sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et +si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie +de me baisser pour le ramasser ou l'écarter. + +»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous +laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui +que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des +chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez; +n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me +prenne pas trop de tems pendant le jour. + +»Toujours tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CLXXXIV. + +À M. MOORE. + +14 juin 1814. + + +«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux +pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur, +sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous +ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à +mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées +si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il +faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la +soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid! + +»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois, +etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les +lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien, +mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un +catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à +ceux qui l'ont entendu. + +»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je +ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous +retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons +vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous +voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston, +mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***. +Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai +vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit éteint en moi, +je ne sais si _un de ces délicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me +faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_. + +»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des +dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement +depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau +principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas +échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de +continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois. + +»Toujours tout à vous, mon cher Moore. + +»_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut +devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. _Lara_ +est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce +moment, mais plus de publication séparée.» + +[Note 117: Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits. +(_Note de Moore_.)] + + +À M. MURRAY. + +14 juin 1814. + + +«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que +Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la +tête? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme +Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au +titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans +l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée +absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions +à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible. + +»Toujours tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CLXXXV. + +À M. ROGERS. + +19 juin 1814. + + +«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes +balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs +fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce +dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges +et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous +n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une +personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation +et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève +très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et +à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient +rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir +pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le +bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou +chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects. + +»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet +que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette +occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen +de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après. + +»Toujours tout à vous, etc.» + +Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir +été écrits vers cette époque. + +Dimanche. + +«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à +l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y +aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à +Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien +entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au +pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_. + +»Toujours tout à vous.» + +«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous +convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement +comme disait Johnson à quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans après +cela_. + +»Croyez-moi toujours, etc.» + +[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de +l'époque étaient attaqués. +(_Note de Moore_.)] + +Mardi. + +«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre +invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième +bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan +s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre +serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre +rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé +une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression. + +»Toujours, etc.» + + +A M. MURRAY. + +21 juin 1814. + + +«Je suppose que _Lara_ est allé à tous les diables, ce qui n'est pas +grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la +peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me +tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer +la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler +avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin +que je sois moins paresseux. + +»Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CLXXXVI. + +A M. ROGERS. + +27 juin 1814. + + +«Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que _Jaqueline_; elle +est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de +poésie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple, +mais cependant suffisante. Je m'étonne que vous ne nous donniez pas plus +souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections +douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les +peindre avec autant de vérité et de bonheur que vous. J'avais presque +envie de vous payer _en nature_, ou, pour mieux dire, d'une manière bien +_dénaturée_[119]; car je viens de digérer deux chants d'horreurs et de +sombres mystères. + +[Note 119: Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement +le jeu de mots anglais _in kind_ et _unkind_. +(_N. du Tr._)] + +»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je +vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec +toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse, +ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai +pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu +toute sorte de bontés pour moi. + +»Toujours bien sincèrement votre, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un +rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui +sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais +tenté plus tôt sans le _Courrier_, et la crainte qu'à cette époque, on +ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.» + + +Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à +Londres, je trouvai son poème de _Lara_, qu'il avait commencé à la fin +de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à +paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que +nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers +vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une +idée générale de la fable et des principaux caractères. + +Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage, +sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai +déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne +m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je +viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent +fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine +épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du +livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon +cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à +vous, etc.» + +Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque. + + + + +LETTRE CLXXXVII. + +À M. MOORE. + +8 juillet 1814. + + +«Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir +aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne +santé du reste, je n'avais un petit mal de tête, suite de ce qu'on +appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de +redevenir plus rangé. Naturellement, je serais bien fâché que nos +parallèles ne déviassent pas en une intersection avant votre _redépart_ +pour la campagne, après la conclusion de ce procès[120] dont les +journaux nous ont entretenus; mais si vous êtes trop occupé, et que le +tems ou les affaires s'opposent à ce que nous nous voyions, je ne vous +en garderai pas rancune. + +[Note 120: Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à +l'un de ses confrères par l'éditeur de mes œuvres musicales, M. Power, +dans lequel j'avais été cité comme témoin. +(_Note de Moore_.)] + +»Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre +volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains +que _Jaqueline_, qui est vraiment très-belle, ne se trouve là en +mauvaise compagnie[121]; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en +souffrirait le plus. + +[Note 121: Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour +cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le +refusai. +(_Note de Moore_.)] + +»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du +moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.» + + + + +LETTRE CLXXXVIII. + +À M. MOORE. + + +«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière +lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise +humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine. + +»J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon +acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu +vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il +pourra payer, ainsi voilà tous mes projets et toutes mes espérances +terrestres au diable. Lui (l'acquéreur, le diable aussi, pour le cas que +j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une conférence demain, le +susdit acquéreur ayant eu grand soin de s'informer avant si je +promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est +bien simple: il s'agit pour moi de rompre le marché, ce qui équivaut à +ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux délais, ce qui est +pire encore. Comme dit le proverbe: «J'ai mené mes porcs sur un marché +musulman.» Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de +la paternité desquels je me crusse sûr, je serais aussi content, aussi +heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me +voir, je croirai que la banque de Samuel a sauté aussi, et qu'y ayant +vos fonds placés, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre à la +livre sterling[122]. + +»Toujours tout à vous, etc.» + +[Note 122: La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas +en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son +rapport à la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling +12 pences. Ainsi l'on dit qu'un négociant donne un shilling pour dire 5 +p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole +valant généralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici à peu près +21 p. 100 qu'il faut entendre. +(_N. du Tr._)] + + +À M. MURRAY. + +11 juillet 1814. + + +«Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez _ce +soir_ l'épreuve de _Lara_ à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il +quitte Londres demain et désire le lire avant de partir; de mon côté, je +serais bien aise de profiter de ses observations[123]. + +»Toujours, etc.» + +[Note 123: Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de +partir, je lui disais: «J'ai reçu _Lara_ à 3 heures du matin; je l'ai lu +avant de m'endormir: j'en suis charmé. J'emporte l'épreuve avec moi, +etc.»] + + +À M. MURRAY. + +18 juillet 1814. + + +«Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord[124], et +je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous +faire plaisir; quant à moi, je dois me taire, par modestie ou par +vanité. + +[Note 124: Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur _le +Corsaire_ et _la Fiancée d'Abydos_, dans le N° XLV de la _Revue +d'Édimbourg_. +(_Note de Moore_.)] + +»_P. S._ Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je +vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London +hotel, Albemarle-Street.» + + + + +LETTRE CLXXXIX. + +A M. MURRAY. + +23 juillet 1814. + + +«Je suis fâché de vous dire que la gravure[125] n'a pas été approuvée +des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel +cette planche a dû être faite. Je soupçonne qu'elle aura été gravée +d'après une copie, et non d'après le tableau exposé; dans cette idée, je +vous serais obligé, sinon d'y renoncer tout-à-fait, du moins de ne pas +vous presser de placer ce portrait en tête des volumes dont vous voulez +affliger le public. + +[Note 125: Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de +Philipps.] + +»Quant à _Lara_, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore +bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie +de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne +sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que +vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante +_Jaqueline_. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que +j'ai quitté Londres. + +»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.» + + + + +LETTRE CXC. + +A M. MURRAY. + +4 juillet 1814. + + +«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit +ainsi; je ne donnerais pas six _pences_ de toutes les opinions que vous +me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne +pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts +à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les +meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en +veux à aucun prix. + +»M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses. +Il n'y a que le nom d'espagnol[126]; la scène n'est pas en Espagne, mais +en Morée. + +[Note 126: Le nom de _Lara_.] + +»_Waverley_ est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu +depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste*** +et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis +quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce +que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune +alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des +plaines, et le langage m'en est encore familier. + +»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme +une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se +passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite +note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut. + +»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage +ne mène à rien; ce sont des _actions_ qu'il faudrait pour amener +certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi. + +»Je vous salue, etc.» + + + + +LETTRE CXCI. + +A M. MURRAY. + +3 août 1814. + + +«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la _Revue +d'Édimbourg_, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas +vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que +vous annoncez _Lara_ et _Jaqueline_, pourquoi cela, je vous prie? ne +vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon +retour? + +»J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans +laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier +pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable +les emporte eux et lui. Voilà un joli début pour vous engager à adopter +ce même Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous +le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un poème tout prêt pour +l'impression à vous donner en échange pour vos billets, à condition +cependant que ceux-ci seront payés. Il faut voir quelles bénédictions il +lance à M. Moore, pour m'avoir empêché d'insérer _Lara_ dans le premier +numéro du _Miscellany_[127]. + +[Note 127: M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait +d'insérer _Lara_ dans un recueil mensuel, _The Miscellany_, qu'il avait +dessein de publier à cette époque. J'en détournai mon noble ami, parce +que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intérêts +de sa gloire, mais non pour nuire à ceux de M. Hogg, dont j'admire, +comme je le dois, le talent si original.] + +»_P. S._ Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait +parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et +qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son +recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter +ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg +dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne +rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de +quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de +Biscaye, même par un calme plat.» + + + + +LETTRE CXCII. + +A M. MOORE. + +Hastings, 3 août 1814. + + +«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à +Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon +vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi +agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être +le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en +fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations +de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à +grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout +pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le +_dolce far niente_. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit +qu'il est marié depuis un an, et qu'il est _le plus heureux des hommes_; +or, mon ami Hodgson est aussi _le plus heureux des hommes_: ainsi, je +n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de +la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la +queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se +donner des compagnons d'infortune. + +»Je suis charmé que _Lara_ vous plaise. Le n° 45 de la _Revue +d'Édimbourg_ a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est +que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré +et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir. +Mais toujours le _surgit amari_: les rédacteurs du _Champion_ et du +_Morning-Chronicle_ ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître +de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le +régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela +sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou +non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en +perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage. + +»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, _Lara_ et _Jaqueline_, tous deux +avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère +toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins +à sa manière. + +»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres +sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai +envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à +vous détester tous. + +»Oh! j'ai reçu la lettre la plus amusante de Hogg, le poète berger; il +me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel +il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il +ajoute en toutes lettres, _que le diable les emporte, eux et lui_. J'ai +ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole +est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique +incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la +moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits +cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand +monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour +lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les +Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que +Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon +Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer +Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant +une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de +Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait +connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours +illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant +par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant. + +»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis +sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce +que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à +vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt +que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent, +ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en +dire. + +»J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre +ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de +l'obtenir. Pour moi, sérieusement parlant, je n'ai ni espérances ni but, +c'est à peine si j'ai quelques désirs; je suis heureux sous de certains +rapports, mais non d'une manière qui puisse et qui doive durer. Le pire +est que je me sens énervé et indifférent à tout. En vérité, si Jupiter +m'ouvrait son précieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si, +comme le disent les nourrices, je suis né avec une cuillère d'argent +dans la bouche, elle est restée dans mon gosier et m'a gâté le palais, +de manière que rien de ce que j'avale n'a de goût, à moins que ce ne +soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez +forts pour me forcer à les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vôtres +par cette longue diatribe, j'en diffère l'énumération _sine die_[128]. +Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc. + +[Note 128: Formule du palais anglais; _sine die_, indéfiniment. +(_N. du Tr._)] + +»_P. S._ N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter +ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le +suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger +inconvénient.» + + + + +LETTRE CXCIII. + +A M. MURRAY. + +4 août 1814. + + +«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières +lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la +_Revue d'Édimbourg_, je présume que vous êtes la personne infortunée qui +périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs +testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant +sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime +de cette joyeuse journée. + +»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils +soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt +à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une +certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste +encore par ces présentes. + +»Je suis votre ou leur très-humble, etc.» + + +LETTRE CXCIV. + +A M. MURRAY. + +5 août 1814. + + +«La _Revue d'Édimbourg_ est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de +M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait. +Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous +conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le +_portrait fidèle et animé_ est aussi dans votre nouvelle publication. Je +vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout. +Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis +fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que, +pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode +très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit _bout de +prose_ qui nous donna la fièvre à lui et à moi. + +»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je +crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger. +Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner +qu'il l'accepte. + +»En avant donc _Lara_, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien +extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je +vous souhaite un bon voyage. + +»Tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CXCV. + +A M. MOORE. + +12 août 1814. + + +«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire +autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son +paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling, +le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en +avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et +un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois +_Lara_ et _Jaqueline_ ont paru: avec quel succès? c'est ce que +j'ignore............................................................. +..................................................................... + +»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des +rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_. Vous savez que T*** n'est pas des +plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que +pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être +tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour +moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout +dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le +plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique +bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à +avoir tant d'esprit et de malice. + +»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une +bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il +résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée +et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et +l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur, +et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure. + +»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre +bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis +querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez +grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque +dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une +foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un +cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli, +quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous +auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de +l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en +furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la +salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par +quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je +rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que +vint tout ce fracas. + +»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure +venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop +charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs, +in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème. + +»Murray parle d'opérer un divorce entre _Lara_ et _Jaqueline_, mauvais +signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le +blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et +je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance. + +»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si +c'est une fille, le nom ira presque aussi bien. + +»Toujours tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CXCVI. + +A M. MOORE. + +13 août 1814. + + +«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à +maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets +pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne +resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne +sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à +Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai +encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là, +je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems. + +»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons +étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui +rendre le compliment................................................... + +»Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient être divorcés, +du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas +davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil +d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en +ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand +son bâtiment est à _sec, à mâts et à cordes_ par un coup de vent, ou au +moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce +que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette +tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus +habiles que moi pour la consoler. + +»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même +quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer +de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de +ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait +de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les +revenans[129], les constructions gothiques, les pièces d'eau et la +désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai. + +»Toujours tout à vous, etc.» + +[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à +Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine +noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction +des monastères, et qu'il décrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans +doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire. + +On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins, +cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire. +(_Note de Moore_.)] + + + + +LETTRE CXCVII. + +A M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814. + + +«Je vous suis fort obligé des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois +que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en +ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le +mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi, +même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale +aient été bien traités par les journaux dont vous parlez. + +»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance +utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre +est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès +pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait +l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le _Spleen_ +et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de +Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première +fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey, +etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien +aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas +d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins +connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est +excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés +de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse +et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A +propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en +Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est +parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce +qui peut l'empêcher de le publier. + +»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du +refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il +lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois, +la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des +prédicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me +rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en +supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres. +C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans +doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère +par l'opération du Saint-Esprit. + +»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit +grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un +plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser. + +[Note 130: M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de +cette lettre: + +«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux +poète, dans sa _Pucelle à la cour_, lui aurait fourni de bonnes +plaisanteries sur la grossesse de Johanna.» +(_Note de Moore_.)] + +»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier. +Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir. + +»_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggère votre envoi. Il ne +promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien +sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici +l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander: +_Childe-Harold_, les _petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire, +Lara_; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il +offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des +_Poètes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à +cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.» + + + + +LETTRE CXCVIII. + +A M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814. + + +«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme +éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise, +pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux. +Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon +nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui +court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y +avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien +difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses +faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de +la grandeur et de la variété de son talent. + +»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que +j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris +beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une +consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine. + +»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime _le +Corsaire_ d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés +au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je +vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est +très-bon. + +»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis +dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui +donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je +ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le +salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la +taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir +de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple +banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces +jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries +des incrédules. + +»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la +Liberté_; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage. +Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer. + +»Toujours tout à vous, etc.» + + + + +LETTRE CXCIX. + +A M. MOORE. + +Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814. + + +«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le +commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres? +c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous +expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas écrit, _pourquoi_ je ne vous ai +pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres +_pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il +faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous +_m'accordiez_ plus de _rémission_ que saint Anastase ne vous en +accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystérieux de ses +pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de +saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que +celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succès +pour un seul et même numéro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous +mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se +trouvait réellement..... + +»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je +saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes +plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit +jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est +rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon +soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai +payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais +j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à +mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et +j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi +je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de +Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de +l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir +celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut +arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la +chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger. + +»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de +mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse. + +»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.» + + +La _circonstance importante_ à laquelle il fait allusion ici, c'est sa +seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le +résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière +dont il raconte lui-même, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le +portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait +depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande +confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la +position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra +avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il +y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être +l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame, +il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y +opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait, +pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses +affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une; +secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui +convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il +se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de +demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur +arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron, +qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il +le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les +représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut +et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage +qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien +tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela, +il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa +destinée. + + + + +LETTRE CC. + +A M. MOORE. + +15 septembre 1814. + + +«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore +dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore +celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que +je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès +que je serai de retour à Londres. + +»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par +suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous +expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus +innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour +des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au +point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des +bouteilles à _soda-water_ à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à +ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous +fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et +heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à +ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre +dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je +pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles +sera terminée. + +»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire +ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à +l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de _Lara_ et de +_Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait +dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel +en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux. +«Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi; +quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.» + +»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis +charmé d'être l'un des _Arcades ambo et cantare pares_. + +»Adieu. Je suis, etc.» + + + + +LETTRE CCI. + +A M. MOORE. + +Newsteadt, 20 septembre 1814. + + +«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la +jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu +payer.» +(_Mélodies Irlandaises_.) + + +MON CHER MOORE, + +«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté[131], et le reste s'en +suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la +regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien, +quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la +plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit +«pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en +question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les +visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant +d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit +bleu. + +[Note 131: Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner +quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa +mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait +de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même +moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si +c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en +effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un +double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt. +(_Memoranda_.)] + +»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et +ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est +qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement, +vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six +autres prétendans. + +»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je +vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je +puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne +changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui +rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous +communique _un secret_, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre +la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté. +Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait +traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère +être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père. + +»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je +redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de +moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de +vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir. +Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et +sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien. +C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un +peu plus moi-même. + +»Je suis toujours, etc» + + + + +LETTRE CCII. + +A LA COMTESSE DE ***. + +Albany, 5 octobre 1814. + + +CHÈRE MILADY ***, + +«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne +puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux +cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il +faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la +personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez +penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que +le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures +sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand +l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas +exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais +fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce +le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être +réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait +un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations +les plus ennuyeuses. + +»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady +Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos +connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne +pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent +pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui +m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée +pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes, +comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me +prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût +fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je +ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis +supporter un habit bleu. + +»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me +faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une +dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en +attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement +votre obligé serviteur. + +BYRON. + +»_P. S._ Mes complimens à mylord à son retour.» + + + + +LETTRE CCIII. + +A M. MOORE. + +7 octobre 1814. + + +«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au +_Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en +accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela +aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions +voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens +de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma +future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion +desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens +en sont également satisfaits. + +»Perry a été bien fâché, il s'est _contre_-contredit, comme vous le +verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale +insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal +du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à +ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour +détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et +j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance +et de politesse pour moi. + +»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque +scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un +genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et +comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère +qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut _prendre_ tout +le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion, +mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que +cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et +j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile, +puisque je lui en laisse tout l'honneur. + +»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne +faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que +vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la +sévérité cependant dans chaque ligne de cet article..................... +........................................................................ + +»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_, que je +sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux; +voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment +l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilités_? + +»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous +hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette +tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise +métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est +aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de +très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de +sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu +depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à +Perry, qui demain la fera paraître dans le _Morning-Chronicle_. Je le +regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et +certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande +pressante de ses amis. + +»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par +Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que +vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le +saurai. + +»Je suis toujours, etc. + +»_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends +parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort +jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle +sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne +l'ai pas vue depuis dix mois.» + + + + +LETTRE CCIV. + +A M. MOORE. + +15 octobre 1814. + + +«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce +avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre +parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je +le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je +n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable +qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et +laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du +côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la +baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de +sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille +unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté +beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une +partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en +dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce +qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je +tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me +dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix +jours. + +»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour +moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi +très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une +longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à +ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le +catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout +le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort +heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de +mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout +cela est dû à ma _chienne d'étoile_, comme le dit le capitaine +Tranchemont. + +»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans +votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de +plus?................................................................. +...................................................................... + +»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je +suis sûr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott. +Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne +devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait +étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance +soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour, +j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai; +vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc _oui_, +je vous en prie. + +»_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier +fruit.» + + + + +LETTRE CCV. + +A M. HENRY DRURY. + +18 octobre 1814. + + +MON CHER DRURY, + +«Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas +encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je +vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue +histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien +attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache +cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que +j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est +cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant +arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens +des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à +Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à +moi.................................................................... +....................................................................... + +»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu +à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même +tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens +qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et +recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion +électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout +tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste, +qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air.......... +........................................................................ + +»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas +prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu! + +»Je suis, etc.» + + + + +LETTRE CCVI. + +A M. COWELL. + +22 octobre 1814. + + +MON CHER COWELL, + +«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était +de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une +guinée que chacun des deux premiers m'a donnée[132]. Je vous serais +très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant +ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous +rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un +pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et +depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils +désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses +se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit +à cet égard. + +[Note 132: Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur +payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.] + +»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à +Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.» + +BYRON. + + +Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en +faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de +professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se +passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il +remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la _chambre +du sénat_[133], les élèves non gradués placés dans la galerie se +hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure +d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de +décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la +galerie. + +[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur +précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne +s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout +simplement de la grande salle du collége, de la _salle des actes_, comme +on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme _le sénat_, dans un +collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui +équivaut à nos _sergens_ et _caporaux_, et à nos _chefs_ dans les +colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés +concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes +les fautes déshonorantes pour l'établissement. +(_N. du Tr._)] + +Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus +occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer +l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement +qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il +fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage +ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par +conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes +que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage. +J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et +les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées. + +D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont +susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui +font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont +jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis +eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle +admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une +preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés. +Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même +du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en +sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent +en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour. + +En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant +naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je +dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de +sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin +réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or, +l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui +possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez +riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi +indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude, +que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres pensées_, qui +conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la +plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre +fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les +autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de +ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un +fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire +supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour +expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns +de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des +gens qui ont moins d'intelligence que nous.» + +Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent, +plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de +génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à +celles de son cœur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus +de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et +du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à +regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de +ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son cœur se glaçant à mesure que son +imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et +embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à +les pratiquer[134]. De là vient que souvent, chez des personnes de ce +caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle, +sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de +leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa +vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice, +être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir +sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et +d'affection dans un amour idéal. + +[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop +d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur +conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du cœur à la +tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse, +ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance, +quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette +grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce +qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne, +pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la +sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère +vivante.» +(_Note de Moore_.)] + +En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être +toujours attentivement occupé de _soi_, comme du grand foyer, du centre +générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le +jour devant son miroir: + + _Mai non si smagna + Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_. + +Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes +les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus +redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame +à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera +généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à +l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des +liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre +aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les +chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la +vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de +tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement +marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère +jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des +esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le +ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques, +portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la +postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et +lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres +considérations[135]. + +[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art +théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux +qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle +à la perfection, _la sensibilité étant_, selon lui, _le caractère de la +bonté de l'ame et de la médiocrité du génie_. +(_Note de Moore_.)] + +«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit +abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu +de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection. +Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le +temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de +l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de +l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et +portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler, +la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous +inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière +si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on +l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de +la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le +mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui +conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques +dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des +hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller, +captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais +il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une +exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer +de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec +des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien +emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son +imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par +rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa +vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le +ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa +vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et +le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le _poète_ +eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ eût +été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce +mélange, cette lutte du _poète_ et de l'_homme_ qui font que ses +ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à +l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile +autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens +tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans +le cœur humain. + +Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament +si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une +vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué, +on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se +développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la +fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la +prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à +laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il +n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie, +avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès +desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se +trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à +sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection +que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la +poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce +qu'il avait _imaginé_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son +imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un +sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter +que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et +qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût +jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut +que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent +passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne +furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités +que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu +supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique. +Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il +voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait +qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que +se figurer au contraire ses héroïnes en elles. + +Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son +imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné +lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent, +dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se +surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en +effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était +le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses. +C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le +désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu +brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques +jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de +passion et de beauté. + +Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à +l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses +amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne +laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la +nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve +fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le génie de l'amitié_, +et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce +sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse. +S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en +concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire +qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle +accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule +preuve vivante du contraire. + +Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un +certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait +insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui, +sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme +une personnification du _poète_, évitait à dessein de se trouver trop +fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité +scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le +refroidît à leur égard[136]. Bien que Byron fût naturellement d'un +caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille +précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel +agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge +mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il +parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à +l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être +adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en +conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui +l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne +risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit, +ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites, +ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression +favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre +dans sa mémoire sans variation et sans nuages. + +[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Pétrarque_. C'est d'après le +même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que +la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas +peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.» +(_Note de Moore_.)] + +C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa sœur dut en +grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que +versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou +assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils +étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137]. +Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver +autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa sœur, et avant +que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés +de nouveau et pour toujours. + +[Note 137: Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un +passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma sœur est à Londres, ce qui +est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés +ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.» +(_Note de Moore_.)] + +Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait +général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne +pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du +sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des +influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien +propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le +mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus +illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons +que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce +sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon[138], +Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle, +Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts +célibataires. + +[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du +célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de +ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles +aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les +plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins +sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli, +sur _le Caractère des gens de lettres_. +(_Note de Moore_.)] + +Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur +imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours +tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse +avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les +derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug, +les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont +trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si +exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé +bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est +brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans +la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme +ceux de _l'Étoile d'Absinthe_, dont la lumière remplissait d'amertume +les eaux sur lesquelles elle tombait. + +Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à +ces _martyrs de la pensée_, et qui peuvent expliquer un pareil résultat, +il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est +souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper +elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles +que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la +liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme +déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139], +Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards +d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron. + +[Note 139: On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez +lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime +d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile +d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous +découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu +le grand poète lui-même se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun +soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de +l'abandonner_. +(_Note de Moore_.)] + +[Note 140: En supposant que l'austérité du caractère et des +habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes +domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que _le bon Shakspeare_ +n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui +le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de +plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la +naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford, +l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le +sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve +jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et +qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard. + +Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de +tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une +étrange ignorance du cœur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été +offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais +croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.» +(_Note de Moore_.)] + + +J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de +décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à +cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de +plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie +d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi +ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes +chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une +autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos +montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de +la musique, et la répétition des mots _montagnes couvertes de soleil_, +lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En +effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une +musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux +quand il entendait les _Mélodies Irlandaises_. Parmi celles qui +l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots: +_Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein +d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir +une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens +allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels +qu'elle exprimait. + +Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre +soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la +conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse. +Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de +_Childe-Harold_ était familier avec la langue du pugilat, et versé dans +ses annales. + +Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette +époque, qui mérite bien d'être transcrit ici. + + +14 décembre 1814. + +MON CHER TOM, + +«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir +ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à +boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de +l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme +mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête +pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge[141], je +le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans +l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et +que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes, + +«Je suis toujours, etc., etc. + +[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au +talent duquel je dus la vie dans cette occasion. +(_Note de Moore_.)] + +«_P. S._ Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui +demander une _licence_ spéciale[142]. Cela devient sérieux. Murray est +impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien +le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez +cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?» + +[Note 142: Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les +nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète +toujours une _licence_, c'est-à-dire une dispense de ces trois +publications, et même souvent la permission d'être marié hors de +l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CCVII. + +A M. MURRAY. + +31 décembre 1814. + + +«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de +perfectionnemens. + +«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette +gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la +trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer; +faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux +plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu +moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet +d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des +excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je +n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis +horriblement pressé. + +«_P. S._ Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de +vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une +autre _à la demande générale du public_. Il faut que celle-ci soit bien +mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne +sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre +eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait +trop la grimace.» + + +A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses +affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il +en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus +prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était +plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre, +accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir +Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié +le 2 janvier 1815. + + Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble + race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune + fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance, + comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout + devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses + traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla + autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et + alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne + saurait rendre se peignirent sur son front: elles le + quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors + il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles + voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne + vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être. + Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les + chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le + jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se + rattachait à ce lieu et à cette heure, et _celle_ dont + dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent + entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à + faire en ce lieu et dans un tel moment[143]? + +[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).] + +Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de +circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son +mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme +pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il +fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les +vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours +plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la +cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée, +sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les +paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées +étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des +assistans, et se trouva... marié! + +Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour +Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même +comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «_Miss Milbanke_, +êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé _d'un mauvais augure_ par la suivante +de cette dame. + +Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails, +et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir +d'inexact. + + + + +LETTRE CCVIII. + +A M. MURRAY. + +Kirkby, 6 janvier 1815. + + +«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire +compliment. + +«Bien des remerciemens pour la _Revue d'Édimbourg_ et la destruction de +la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait +par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui +a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une +copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette +nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première. +Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet. + +«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des +_Mélodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à +votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre +nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M. +Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je +vous la fournirai en tems utile. + +[Note 144: Les _Mélodies Hébraïques_ qu'il avait composées pendant +son dernier séjour a Londres.] + +«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je +suis toujours votre, etc.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CCIX. + +A M. MOORE. + +Albany, Darlington, 10 janvier 1815. + + +«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé; +Perry l'a annoncé dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage +de Lord Byron_, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque +nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques. + +«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est +excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les +Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on +m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve +non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore +que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les +allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez. + +«Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire +par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray .................... +....................................................................... + +«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est +impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en +prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont +coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public, +de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne +n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding, +encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par +hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre +heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui +vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos +nouvelles, et croyez-moi, etc., etc. + +«_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore +et les _Grâces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos +femmes l'une à l'autre.» + + + + +LETTRE CCX. + +A M. MOORE. + +19 janvier 1815. + + +..................................................................... +«Quant à votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas +dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse +(l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux +affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais +rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire. +Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le +plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle +avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à +vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle +Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais +consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai. + +[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau poème de M. +Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette +question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des +_philocyniques_, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un +chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne +l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc., +etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami +des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait +vous semble probable ou non?» +(_Note de Moore_.)] + +»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie +son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne +puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son +compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation; +enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé. +Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je +puis juger de la mémoire des quadrupèdes. + +»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais +je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot, +j'allais presque l'écrire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que +vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et +c'est (ou c'était) dire beaucoup. + +»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons +samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma +belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à + +»Votre très-affectionné.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CCXI. + +A M. MOORE. + +Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815. + + +«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez +laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous +personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance _When +first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien +que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites, +quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il +paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre +absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu! + +»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis +sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais +altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de +vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon +beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La +lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi +nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié; +d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des +positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je +suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais +contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans. + +»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici _oblitusque +meorum obliviscendus et illis_. + +»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de +l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se +comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à +enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons +pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai +dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de +gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les +dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa +gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales +de l'Archipel. + +»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans +une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois +après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce +moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs +bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui +arriverait peut-être à un autre auditoire. + +»Je suis toujours, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le +thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour +me sermonner à ce sujet.» + + + + +LETTRE CCXII. + +A M. MURRAY. + +Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815. + + +«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien +logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés; +comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient +en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais +j'espérais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tôt. Je ne veux +pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours + +»Votre, etc.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CCXIII. + +A M. MOORE. + +4 février 1815. + + +«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture +vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que +sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce +genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans +laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur +fournir un aussi bon plat _souscroûte_ qu'aucun qui ait jamais caressé +le palais d'un libraire. + +»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière +proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette +idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que +moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis +très-pressé. + +»Toujours tout à vous, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.» + + + + +LETTRE CCXIV. + +A. M. MOORE. + +10 février 1815. + + +MON CHER TOM, + +«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables +productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le +tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que +l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en +importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout +ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre +vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter +tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets +d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne +peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***. +....................................................................... +....................................................................... + +»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire, +relativement au pronom démonstratif[146]. Je vous admire de craindre que +vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais +aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout +autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_? + +[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et +ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom +démonstratif.] + +»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez +privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147]. +Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule! +N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai. + +[Note 147: Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et +adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que +j'avais brûlée depuis.] + +»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son +souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de +l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans +trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage; +j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous +discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous +pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que +nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si +j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la +mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum, +songez à ne me pas quitter. + +»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.» + +Byron. + + + + +LETTRE CCXV. + +A M. MOORE. + +22 février 1815. + + +«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages; +ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai +raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a +engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute +fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y +trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les +couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable. + +»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager +seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à +l'époque que vous dites, et seul aussi................................. +....................................................................... + +»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie +l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour +une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous +pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait +pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais +pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait. + +»Votre Anacréon est arrivé[148], et le premier usage que j'en ai fait a +été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron. + +[Note 148: Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait +présent.] + +»Le diable emporte les _Mélodies_ et les douze tribus par-dessus le +marché[149]. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son +talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand +le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une +fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et +une recette d'huîtres à l'étuvée. + +[Note 149: Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont +quelques-unes de ses _Mélodies Hébraïques_ avaient été mises en +musique.] + +»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous +voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut +plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié +vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est. +Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même. + +»_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que +j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux +dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc +de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui +étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je +crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de +prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce +nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que +je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se +briser. + +»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.» + + + + +LETTRE CCXVI. + +A M. MOORE. + +2 mars 1815. + + +MON CHER TOM, + +«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de +***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc., +mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous +êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce +qu'on gagne à vous prendre pour confesseur. + +»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez +autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez +maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous +plaira; elle est écrite fort lisiblement[151], c'est-à-dire par un autre +que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en +dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne +répondez promptement, je vous fais un _discours_. + +[Note 150: La belle romance maintenant imprimée dans ses œuvres: _Le +monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève_.] + +[Note 151: Le manuscrit était de la main de lady Byron.] + +»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement +occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à +bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux +quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la +crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie +nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que + +»Je suis toujours, etc. + +BYRON. + +»_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait +lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une +soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est +ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant +à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous +donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la +première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus +assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous +battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois +pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).» + + + + +LETTRE CCXVII. + +A M. MOORE. + +8 mars 1815. + + +«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que +j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne +puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont +fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je +suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles +pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien +imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais +ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu! +voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en +musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en +fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter. + +»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des +sons nazillards dont il a accompagné mes _Mélodies Hébraïques_? Ne vous +ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande +facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez +ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche. + +»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de *** +arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux +oreilles et au cœur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas +d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche? +Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident +l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en +question! et puis cette délicieuse parenthèse: «_Entre nous deux soit +dit_!» Cela me rappelle un mot de l'_Héritier_: «Tête à tête avec lady +Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre +flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec +bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et +Ce. + +[Note 152: Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui +avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés +d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou +plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème +nouveau: «_Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème +de M_. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires; +elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la +réponse, à mon grand déplaisir: «_Nous_ sommes fâchés que vous ne +trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles +serviteurs, + +»L. H. R. O. et compagnie.» +(_N. de Moore_.)] + +»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté +une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près +Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles. + +»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues +que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon +respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à +l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon +égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et +j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années. +Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et +douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs +de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur +le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde +voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes +traînent partout avec elles. + +»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, + +»Votre, etc.» + +BYRON. + + + + +LETTRE CCXVIII. + +A M. MOORE. + +27 mars 1815. + + +«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que +vous venez d'essuyer[153]; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on +peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu. +Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de +courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs. +Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la +distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela. + +[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.] + +»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux +doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à +ce sujet, et pour mes _idées réelles_, il y a environ un an, je vous +réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je +pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de +mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité +auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire +d'un certain abbé qui avait écrit un _Traité sur la Constitution de +Suède_, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au +moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle +arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel. +«Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la +_constitution_, mais non pas _mon livre_!!!» Je pense _à_ cet abbé, mais +je ne pense pas comme lui. + +»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus +extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa +fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être +arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de +Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est +certainement le favori de la fortune; et + + »Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il + prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et + s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des _bals_ aux + dames et des _balles_ à ses ennemis. + +»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du +roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne +bat pas les _alliés_, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout +seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser +ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses +vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale, +l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui +et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a +parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication, +et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier +exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si +brillant et si complet. + +»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il +y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux, +moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord +Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est +maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa +fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa +mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi, +que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi +long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est +toujours à la campagne. + +»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos +lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse +de Devon, tandis qu'elle est en France. + +»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la +romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas +parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles +et usées, comme dit Polonius......................................... +............................. + +»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous +comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent +impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus +longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma +reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.» + + + + +LETTRE CCXIX. + +A M. COLERIDGE. + +Piccadilly, 31 mars 1815. + + +MON CHER MONSIEUR, + +«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois, +j'espère que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût +parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise +des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas +abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour +ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous +survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement +toute comparaison serait une insulte pour vous. + +»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les +circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans +Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez +créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait +été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis +plusieurs années qui ressemblât aux _Remords_; et je crois que la +réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les +espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous +continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être +glorieuse pour vous. + +»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles. + +»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur, + +BYRON. + +»_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira +de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune +et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a +toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart +de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns +mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse +moi-même, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tête +de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne +signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce +que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai +toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y +suis permises.» + + +FIN DU DIXIÈME VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + volume 10, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 *** + +***** This file should be named 30994-0.txt or 30994-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/0/9/9/30994/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres compltes de lord Byron, volume 10 + comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: January 16, 2010 [EBook #30994] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +OEUVRES COMPLTES +DE +LORD BYRON. + + + + +IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR +Rue St-Louis, n 46, au Marais. + + + + +OEUVRES COMPLTES +DE +LORD BYRON +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction Nouvelle_ +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI +TOME DIXIME. + +_Paris_. + +DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N 46, +ET RUE RICHELIEU, N47 _bis_. + +1830 + +LETTRES +DE LORD BYRON, +ET +MMOIRES SUR SA VIE +PAR THOMAS MOORE. + + + + +MMOIRES +SUR LA VIE +DE LORD BYRON. + + + +C'est peu prs cette poque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de +voir Lord Byron pour la premire fois et de me lier avec lui. La +correspondance qui fut la source de notre amiti est on ne peut plus +propre faire connatre la mle franchise de son caractre. Comme c'est +moi qui la commenai, on me pardonnera un peu d'gosme dans le dtail +des circonstances qui y donnrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles +publiques parlrent avec beaucoup de raillerie et tournrent en ridicule +une affaire qui s'tait passe entre M. Jeffrey et moi Chalk-Farm, se +fondant sur un faux rapport de ce qui nous tait arriv, +Bow-Street[1], devant les magistrats. J'adressai en consquence une +lettre l'diteur de l'un de ces journaux, dans laquelle je +contredisais les faussets qu'ils avaient avances, et rtablissais les +faits dans toute leur vrit. Pendant quelque tems, ma lettre parut +produire l'effet que je m'en tais promis, mais malheureusement, la +premire version prtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour +cder facilement la vrit de la seconde. Aussi, toutes les fois que +l'on faisait allusion cette affaire dans le public, l'on ne manquait +pas de rappeler uniquement le premier crit, parce qu'on le trouvait +plus piquant. + +[Note 1: Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de +Londres, o l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des +duels, que la loi anglaise ne tolre pas, mais regarde, suivant les +circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prmdit. +(_N. du Tr._)] + +Lorsqu'en 1809 parut, pour la premire fois, la satire intitule _Les +Potes anglais et les Journalistes cossais_, je vis que l'auteur, et +l'on s'accordait attribuer l'ouvrage Lord Byron, non-seulement +s'gayait dans ses vers avec autant de malignit que de talent sur ce +sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait +un aperu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord prsente, et par +consquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais +publi. Toutefois, comme cette satire tait anonyme, et que sa +seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement oblig +d'y faire attention, et j'oubliai entirement cet incident. Pendant +l't de cette mme anne, parut la seconde dition de l'ouvrage, +portant cette fois le nom de Lord Byron. J'tais alors en Irlande, +entretenant peu de relations avec le monde littraire, et plusieurs mois +se passrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle dition. +Ds que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractre de +gravit, j'adressai Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai +l'un de mes amis Londres, avec prire de la remettre lui-mme entre +les mains de sa seigneurie[2]. + +[Note 2: Voil la seule de mes lettres que je prendrai la libert +d'offrir entire au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est +courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai +cru que l'on me permettrait de m'carter pour cette fois de la rgle que +je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me +paratront ncessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble +correspondant. +(_Note de Moore_.)] + + + + +Dublin, Ier janvier 1807. + + +MILORD, + +Je viens de voir le nom de _Lord Byron_ en tte d'un ouvrage intitul +_Les Potes anglais et les Journalistes cossais_, dans lequel on semble +donner _un dmenti_ au compte que j'ai publi, de ce qui s'est pass +entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques annes. Je vous prie d'avoir la +bont de me faire savoir si je dois considrer votre seigneurie comme +l'auteur de cette publication. + +Je n'espre pas pouvoir revenir Londres avant une semaine ou deux: je +compte toutefois que, d'ici l, votre seigneurie voudra bien me faire +connatre si elle avoue l'insulte renferme dans les passages auxquels +je fais allusion. + +Il est inutile de recommander votre seigneurie +de tenir secrte notre correspondance ce sujet. + +J'ai l'honneur d'tre, de votre seigneurie, + +Le trs-humble serviteur, + +THOMAS MOORE. + +Molesworth-street, N 22. + + + + +Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adress ma lettre m'crivit +qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait +quitt l'Angleterre immdiatement aprs la publication de la seconde +dition. Il ajoutait que ma lettre avait t remise un ami de Lord +Byron, un M. Hodgson qui s'tait charg de la lui faire parvenir par une +voie sre. Quoique ce dernier arrangement ne ft pas absolument ce que +j'aurais pu dsirer, je pensai qu'aprs tout il fallait laisser ma +lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de +songer cette affaire. + +Pendant les dix-huit mois qui s'coulrent avant le retour de Lord +Byron, j'avais contract comme poux et comme pre, des obligations qui +rendent les hommes peu jaloux de s'exposer des dangers sans ncessit, +surtout ceux qui n'ont rien lguer aux objets de leur tendresse. Lors +donc que j'appris que le noble voyageur tait revenu de Grce, bien que +je crusse me devoir moi-mme de persister dans mon projet de demander +une explication, je rsolus de prendre un ton de conciliation propre +non-seulement montrer le dsir d'un rsultat pacifique, mais encore +faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun dsir de +vengeance. La mort de Mrs. Byron me fora diffrer quelque tems mon +projet; mais, aussitt que les convenances le permirent, j'adressai une +seconde lettre Lord Byron, dans laquelle me rfrant la premire, et +aprs avoir exprim le doute qu'elle lui ft jamais parvenue, +j'tablissais de nouveau, et peu prs dans les mmes termes, la nature +de l'insulte que je croyais avoir reue dans la note en question. Il +est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon +intention, devait tre la consquence de cette premire lettre. Le tems +qui s'est coul depuis, quoiqu'il n'ait rien chang la nature de +l'injure ni la manire dont je la ressentis, a matriellement altr +ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre +n'est-il que de me montrer consquent avec ma premire, et de vous +prouver que je suis toujours sensible l'injure que j'ai reue, quoique +les circonstances me forcent n'y pas donner suite prsent. Quand je +dis que je suis sensible cette injure, que votre seigneurie n'aille +pas s'imaginer que je nourrisse dans mon coeur la moindre ide de +vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise o se +trouve l'homme accus de mensonge, malaise qui doit le poursuivre +jusqu'au tombeau moins que l'insulte ne soit rtracte ou expie. Si +j'tais insensible cette fausse position, je mriterais plus que le +fouet de votre satire. Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir +des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un +grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permt de rechercher, +ds ce moment, l'honneur d'tre compt au nombre de ses amis. + +Lord Byron me fit la rponse suivante. + + + + +LETTRE LXXIII. + + M. MOORE. + +Cambridge, 27 octobre 1811. + + +MONSIEUR, + +Votre lettre m'a t envoye de Nollingham ici, ce qui excuse le retard +qu'a prouv la rponse. Quant votre premire lettre, je n'ai jamais +eu l'honneur de la recevoir; soyez sr que, dans quelque partie du monde +que je me fusse trouv, j'aurais regard comme un devoir de revenir et +d'y rpondre en personne. + +Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir +insr dans les journaux. l'poque de votre affaire avec M. Jeffrey, +je venais d'entrer l'universit. J'ai lu et entendu cette occasion +un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait tait +tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes +ides de _dmentir_ un rcit qui n'tait jamais tomb sous mes yeux. En +mettant mon nom cette production, je m'en suis rendu responsable +envers tous les intresss, j'ai contract l'obligation d'expliquer tout +ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les +consquences des tourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne +me laisse pas le choix, c'est ceux qui sont injuris ou irrits de +chercher la rparation qui leur convient. + +Quant au passage en question, _vous n'tiez pas_ certainement la +personne pour laquelle j'prouvais des sentimens hostiles. Toutes mes +penses, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais +en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littraire, et je ne +pouvais prvoir que son antagoniste ft prs de devenir son champion. +Vous ne spcifiez pas ce que vous dsiriez que je fisse; je ne puis ni +rtracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avanc, ni +offrir des excuses ce sujet. + +Je serai, au commencement de la semaine, Saint-James's-Street, n 8. +Je n'ai vu ni la lettre ni la personne laquelle vous aviez communiqu +vos intentions. + +Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne dlgue par vous, me +trouvera toujours dispos adopter toute espce de proposition +conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre +moyen chouait, vous donner les satisfactions que vous croirez +ncessaires. + +J'ai l'honneur d'tre, monsieur, votre trs-humble et trs-obissant +serviteur, + +BYRON. + + +Dans ma rplique cette lettre, je commenais par dire qu'elle tait, +aprs tout, aussi satisfaisante que je pouvais le dsirer. Elle +contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte +_diplomatie_ des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu +mon _compte rendu_, auquel je supposais qu'il avait donn volontairement +le dmenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de +mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage +n'avait pas t dirig contre moi personnellement. J'ajoutais que +c'tait l toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que +naturellement je m'en tenais satisfait. + +J'entrais ensuite dans quelques dtails sur la manire dont je lui avais +envoy ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne +pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'tait servie +en parlant de la perte de cette premire missive, m'avaient beaucoup +afflig. + +Je terminais ainsi ma rplique: Votre seigneurie ne montrant aucun +dsir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne +m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de +cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un +milieu entre des hostilits ouvertes ou une amiti dcide. Mais comme +les pas que nous pourrions faire vers cette dernire alternative, +dpendent entirement de vous maintenant, il ne me reste qu' rpter +que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur +d'tre, etc., etc. + +Le lendemain, je reus de Lord Byron une seconde lettre. + + + + +LETTRE LXXIV. + + M. MOORE. + +Saint-James's-street, N8, 29 octobre 1811. + + +MONSIEUR, + +Peu de tems aprs mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson, +m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un vnement malheureux +arriv dans ma famille me forant quitter Londres prcipitamment, +cette lettre qui, trs-probablement doit tre la vtre, est demeure non +ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons +reconnatre votre criture, elle sera ouverte en votre prsence, pour la +satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville +actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer. + +Quant la dernire partie de vos deux lettres, je ne sais comment y +rpondre, jusqu' ce que le point principal ait t discut entre nous. +Devais-je m'attendre l'amiti d'une personne qui se croyait accuse +par moi de fausset? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas +pu tre mal interprtes, non par la personne laquelle elles taient +adresses, mais par d'autres? Dans le cas o je me trouvais, une +pareille dmarche tait impraticable. Si vous, qui vous croyez +l'offens, tes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser +ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre mon tour. Ma +situation, comme je l'ai dj dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais +t fier de notre connaissance, si elle avait autrement commenc; mais +c'est vous de voir jusqu'o elle peut aller sous des _auspices_ si peu +favorables. + +J'ai l'honneur d'tre, etc. + +Un peu piqu, je l'avoue, de la manire dont avaient t accueillies mes +ouvertures intempestives pour tablir entre nous un commerce amical, je +me htai de clore notre correspondance par un petit billet o je disais +que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise +en m'cartant du point immdiat de notre discussion, il ne me restait +qu' ajouter que si, dans ma dernire lettre, j'avais correctement +tabli l'explication qu'elle m'avait donne, je dclarais m'en +contenter; et que, ds ce moment, toute correspondance pouvait cesser +jamais entre nous. + +Ce billet me valut aussitt, de la part de Lord Byron, la rponse +suivante, o se montrent si bien la franchise et la bont de son +naturel. + + + + +LETTRE LXXV. + + M. MOORE. + +30 octobre 1811. + + +MONSIEUR, + +Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur +un sujet si peu agrable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et +pour vous aussi, je pense, que la lettre laisse chez M. Hodgson, en +supposant qu'elle soit la vtre, vous pt tre renvoye encore toute +entire, surtout puisque vous me dites _que les expressions dont je me +suis servi en parlant de la perte de cette premire missive, vous ont +beaucoup afflig_. + +Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore +trs-flatt de cette partie de votre correspondance, o vous me faites +entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis +pas all d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais +peut-tre d, la situation dans laquelle je me trouvais doit tre mon +excuse. Aujourd'hui, vous vous dclarez satisfait des explications que +je vous ai donnes; nous n'avons donc plus rien de fcheux dmler +ensemble. Si vous conservez la mme bonne volont de m'accorder +l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous +voir au lieu et au moment qu'il vous plaira dsigner; et j'ose esprer +que vous n'attribuerez aucun motif honteux la prire que je vous en +fais mon tour. + +J'ai l'honneur d'tre, etc. + +Au reu de cette lettre, je me htai d'aller trouver mon ami, M. Rogers, +qui tait alors en visite chez lord Holland; et, pour la premire fois, +je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'tais engag. Avec +son empressement ordinaire obliger, il proposa que l'entrevue avec +Lord Byron et lieu sa table, et me chargea de le prier de vouloir +bien lui-mme choisir un jour cet effet. + +La lettre suivante est celle qu'il rpondit mon billet. + + + + +LETTRE LXXVI. + + M. MOORE. + +1er novembre 1811. + + +MONSIEUR, + +Je serais dsespr de troubler les engagemens que vous pouvez avoir +pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange +galement vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre +invitation. Je ne puis tre que trs-flatt de l'estime que M. Rogers +veut bien me tmoigner; et quoique je ne la mrite pas, je manquerais +moi-mme, si je n'tais fier des loges d'un tel homme. Si l'entrevue +projete entre vous, votre ami et moi, me conduisait former une +liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet +de notre correspondance comme l'un des plus heureux vnemens de ma vie. + +J'ai l'honneur d'tre sincrement votre trs-humble serviteur, + +BYRON. + + +Il n'est pas ncessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce +qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres +de Lord Byron. Mlant, avec une facilit vraiment irlandaise, la guerre +et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis +dans une position o, ne connaissant pas le caractre de celui qui lui +crivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond +d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques +embches. De l, cette judicieuse rserve avec laquelle il s'abstint de +rpondre aux offres d'amiti que je lui faisais, avant de savoir si son +correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il +lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, cet gard, furent +levs, il dploya toute la franchise de son naturel, et la facilit avec +laquelle, sans plus songer aucune forme d'tiquette, il se dclara +prt me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait +de choisir, prouve qu'il tait aussi confiant et aussi empress aprs +cette explication, qu'il s'tait montr judicieusement rserv et mme +pointilleux auparavant. + +Ce caractre franc et mle que Byron dploya dans mes premiers rapports +avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu' la fin. + +L'intention de M. Rogers avait d'abord t de n'avoir dner que Lord +Byron et moi; mais M. Thomas Campbell tant venu faire visite le matin +notre hte, fut invit nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta. +Une telle runion ne pouvait manquer d'tre intressante pour nous tous. +C'tait la premire fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de +son ct, il se trouvait pour la premire fois avec des personnes dont +les noms s'taient associs ses premiers rves littraires, deux +desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de +gnie honorent volontiers ceux qui les ont prcds dans la carrire[3]. + +[Note 3: Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affecte: Lord +Byron avait dj fait lui-mme cette distinction dans les opinions qu'il +a mises sur les potes vivans; et je ne puis m'empcher de reconnatre +que les loges qu'il a donns dans la suite mes crits sont dus en +grande partie son amiti pour moi. +(_Note de Moore_.)] + +Parmi les impressions que cette runion m'a laisses, ce que je me +rappelle avoir principalement remarqu, c'est la noblesse de son air, sa +beaut, la douceur de sa voix et de ses manires, et ce qui +naturellement dut me flatter le plus; son envie marque de m'tre +agrable. Il portait le deuil de sa mre; la couleur de ses vtemens, +ses cheveux si bien boucls, si brillans, si pittoresques, faisaient +ressortir davantage encore la pleur arienne et sans mlange de ses +traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacit de sa pense, mais +dont la mlancolie tait l'expression habituelle. + +Comme aucun de nous ne savait le rgime particulier de nourriture qu'il +avait adopt, notre hte fut bien embarrass quand il s'aperut que son +noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui tait sur la +table. Lord Byron ne voulut goter ni viande, ni poisson, ni vin; il +demanda des biscuits et du _soda-water_[4]; malheureusement on n'avait +pas song s'en procurer. Toutefois, il dclara qu'il se contenterait +fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire, +avec de si pauvres ingrdiens, un dner qu'il parut prendre de grand +coeur. + +Je vais reprendre la srie de sa correspondance avec d'autres amis. + +[Note 4: Boisson rafrachissante, digestive et mousseuse un +trs-haut degr, obtenue par la combinaison et la solution instantane +dans l'eau d'une quantit de soude et d'acide tartreux. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE LXXII. + + M. HARNESS. + +6 dcembre 1811. + + +MON CHER HARNESS, + +Voici que je vous cris encore; mais ne croyez pas que je mette +contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous +des rponses rgulires. Quand vous vous y sentirez dispos, +crivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de +penser que vous tes beaucoup mieux occup ailleurs. Hier, Blaud et moi +sommes alls chez M. Miller; mais comme il n'y tait pas, il viendra +chez Blaud[5] aujourd'hui ou demain. Je tcherai certainement de les +runir.--Vous tes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'ge, vous +apprendrez n'affectionner personne, mais ne dire du mal de qui que +ce soit. + +[Note 5: Le rvrend Robert Blaud, l'un des auteurs des _Extraits de +l'anthologie grecque_. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer +la traduction du pome de _Lucien Bonaparte_.] + +Quant la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous +guider. Je n'ai jamais eu la prtention de donner des avis; j'ai, pour +cela, une foi trop entire au vieux proverbe. + +La gele actuelle est insupportable. C'est la premire fois que j'en +vois depuis trois ans; je me souviens encore des voeux que je formais +pour en voir une petite au milieu des ts de l'Orient; quand, pour m'en +procurer le plaisir, il m'et fallu monter exprs au sommet de +l'Hymette. + +Je vous remercie de tout mon coeur pour la dernire partie de votre +lettre. Il y a long-tems que je n'ai reu des tmoignages d'amiti de +personne; et je suis charm qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a +donn de si bonne heure. Je n'ai point chang au milieu de mes courses +aventureuses. Harrow et vous naturellement tes toujours prsens ma +mmoire; et le + + _Dulces... reminiscitur Argos_ + +m'est venu l'ide, sur les lieux mmes auxquels fait allusion la +pense prte par le pote aux Argiens dchus. Notre liaison a commenc +avant que nous connussions ce que c'tait qu'une date; et il ne tient +qu' vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi +au nombre des _choses qui auront t_. + +Lisez des livres de mathmatiques. Je crois que X plus Y est au moins +aussi amusant que la _Maldiction de Khama_, et certainement plus +intelligible. Les pomes de matre S's. sont, en effet, des lignes +parallles prolonges indfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer +qui soit absurde autant qu'elles[6]. + +Tout vous, etc. + +[Note 6: Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible +traduire; le mot _lines_ signifiant la fois des vers et des lignes. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE LXXVII. + + M. HARNESS. + +8 dcembre 1811. + + +Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement +noir, et par consquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour +une personne aussi svre que vous sur l'tiquette; mais comme c'est +aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualit, +et quant la grandeur excessive, j'y remdierai en ne la remplissant +pas toute entire. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernire lettre, mais +nous dnons ensemble mardi prochain avec Moore, l'pitom de toutes les +perfections potiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura +fini avec Milles. Je prends peu d'intrt l'un ou l'autre; qu'ils +s'arrangent leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, votre +prire, pour les mettre bien ensemble, et j'espre qu'ils +s'accommoderont pour leur mutuel avantage. + +Coleridge a donn des lectures o il traite mal Campbell. Rogers tait +prsent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une +partie pour aller entendre ce manichen de la posie. Pote va pouser +miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les +ministres restent; sa Majest est toujours dans le mme tat. Ainsi, +vous: voil de la folie simple et de la folie double. + +Je ne connais qu'un homme qui ait t vraiment heureux, c'est +Beaumarchais, l'auteur de _Figaro_, qui avait enterr deux femmes et +gagne trois procs avant l'ge de trente ans. + +Que faites-vous maintenant, mon enfant? _vous tudiez, j'en suis sr_. +Je dsire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'poque +la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les esprances du +papa, de la tante, et de toute la parent, sans parler des miennes. Ne +savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a t reconnu masculin +ont t crs dans le but formel de prendre des degrs? et que moi, +moi-mme, je suis _artium-master_[7], quoique l'orateur public de +l'universit puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous +devez tre prtre et rfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond +sur la Bible (qui, bien qu'imprim, n'est pas publi), et les livres de +tous les autres mcrans. Laissez-l tous les amusemens frivoles, et +devenez aussi immortel qu'on peut le devenir Cambridge. + +[Note 7: Deuxime grade dans les universits anglaises, rpondant +celui de _licenci_.] + +Vous voyez, _mio carissimo_, quelle peste de correspondant je suis; +mais, une fois Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le +voudrez; je ne vous distrairai plus de vos tudes, comme je fais +maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous +prendre, suivant qu'il a t convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers +dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant +l'intrieur de la voiture. Vous viendrez dcidment avec moi, comme il a +t dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson +ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux +l'aide de quelque stratagme. Si seulement Hodgson tait un peu moins +gros, nous nous emballerions plus aisment. A-t-il cess de boire des +spiritueux? c'est un excellent garon, mais je ne crois pas que l'eau +lui soit bonne, au moins intrieurement. Voulez-vous savoir ce que je +fais en ce moment? je mche du tabac. + +Vous ne voyez pas mes deux confdrs, Soupe Davies et Matthews[8]; ce +ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis +absolument _hujusdem farin_, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos +bonnes grces? Bonne nuit, je continuerai demain matin. + +[Note 8: Le frre de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre. +(_Note de Moore_.)] + + +9 dcembre. + +Le matin, je suis toujours mal dispos, et aujourd'hui le tems est +aussi sombre que moi-mme. La pluie et le brouillard sont pires qu'un +_sirocco_, surtout dans un pays o l'on ne mange que du boeuf et ne boit +que de la bire. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec +une figure bien grave, qu'il est en trait pour un roman de Mme +d'Arblay's, dont on demande mille guines. Il veut que je lise le +manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai +bien de donner mon opinion la lgre sur cette dame, car je sais que +le docteur Johnson a revu sa _Ccilia_. Si le libraire me donne ce +roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont +certainement des gens de got. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le +ferai plus. Peut-tre vous crirai-je encore; mais, que je le fasse ou +non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc. + + + + +LETTRE LXXIX. + + M. HODGSON. + +Londres, 8 dcembre 1811. + + +Je vous ai envoy, l'autre jour, un conte lamentable, les _Trois +Moines_; maintenant voici quelque chose d'un style tout diffrent. Je +l'ai crit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson: + + Laissons-l ces accens lugubres, etc., etc. + +J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprim, mais non +publi), intitul l'_OEdipe Juif_, dans lequel il essaie de prouver que +la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allgorie, +particulirement la Gense et Josu. Il se dclare thiste dans sa +prface, et traite fort cavalirement l'interprtation littrale. Je +voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prt, et j'avoue qu'il +vaut pour moi vingt traits comme celui de Watsons. + +Il faut que vous et Harness vous fixiez une poque pour votre visite +Newsteadt: pour moi, je suis toujours votre disposition, moins qu'il +ne survienne quelque chose dans l'intrim... + +Blaud dne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a +attaqu les _Plaisirs de l'Esprance_ et tous les autres _plaisirs_. M. +Rogers tait prsent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi +indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une +partie d'aller entendre ensemble le nouvel art potique de ce +schismatique rform; si j'tais l'un des grands astres de notre +Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur +s'occupt de moi, je ne l'couterais certainement pas sans lui rpondre. +Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunment, +c'est recommencer tous les jours. Campbell se dsespre, je n'ai +jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fch, +qu'a-t-il craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller, +qui devait le venir trouver hier. + +C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais +amus, si ce n'est Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il +rien de bien agrable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville; +tant qu'elles n'iront pas en arrire, c'est pour le mieux. Harness +crit, crit, crit, le voil devenu auteur. Je ne fais rien que mcher +du tabac. Je voudrais que le parlement ft ouvert pour avoir le plaisir +d'entendre les autres et peut-tre aussi celui de me faire couter mon +tour; mais je ne suis pas bien empress l-dessus. J'ai bien des plans +dans la tte: quelquefois je pense retourner dans le Levant, et +visiter encore cette Grce bien aime. Je me porte bien, mais je suis +toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien +malade, ce qui fait que je suis rentr fort content chez moi. + +Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir +trente ans! si vous tiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer + toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous +repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intressant? Et +comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai crit Harness, et il +m'a crit, et nous nous sommes crit, et il ne nous reste plus qu' nous +crire encore jusqu' ce que la mort vienne enlever les plumes et les +crivains. + +L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places +vacantes. Le cuisinier a dsert nous laissant dans l'embarras, ce qui +ne fait pas rire notre comit. Matre Brook, notre chef de service, a la +goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle +d'aprs autrui, car qu'importe l'art de la cuisine un homme qui ne +mange que des lgumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur +l'tat de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du +repos, et quant moi je les laisse diriger la cuisine leur fantaisie. +Faites-moi savoir ce que vous avez dcid pour notre partie de Newsteadt +et croyez-moi toujours votre, etc. + +[Grec: Nairn] + + + + +LETTRE LXXX. + + M. HOGDSON. + +Londres, 12 dcembre 1811. + + +Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renonc moi aussi, en +renonant au vin. J'ai crit, crit; point de rponse! Mon cher sir +Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xrs et crivez. Une +indisposition a empch Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a +amplement ddommags. J'ai quelqu'espoir de l'engager venir +Newsteadt avec nous; je suis sr que vous l'aimerez plus mesure qu'il +se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive. + +Je ne sais o en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne +prtend tre en trait pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il +l'obtient (au prix de mille guines), il dsire que je lise le +manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense donner jamais +mon opinion cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages, +mais par pure curiosit. Si mon honorable diteur voulait avoir un +jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit Rogers et M**, +comme des gens du got le plus pur. J'ai eu une quantit de lettres +de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'tes plus un +enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous tes plus +agrablement occup faire des articles pour les _Revues_. Vous ne +mritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas. + +Tout vous, etc. + +_P. S._ Je n'attends que votre rponse pour fixer notre rendez-vous. + + + + +LETTRE LXXXI. + + M. HARNESS. + +15 dcembre 1811. + + +J'ai fait votre dernire une rponse dont, par rflexion, je ne suis +pas plus content que vous ne l'aurez probablement t vous-mme. Je +n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens +d'avoir l'avantage d'une ptre de ***, pleine de toutes ses petites +dolances; et cela au moment o, par suite de circonstances qu'il serait +trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprs +desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une gratignure en +comparaison d'un cancer. Tout cela combin m'avait mis de mauvaise +humeur contre lui et contre le genre humain. La dernire partie de ma +vie s'est passe dans une lutte continuelle contre les affections qui +ont empoisonn la premire. Quoique je me flatte d'tre parvenu les +dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-l en tait un, +o je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne +vous en eusse pas parl ici, si je ne craignais d'avoir t un peu trop +sauvage dans ma dernire, et si je ne dsirais vous en offrir cette +espce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos +troubadours langoureux; ainsi tchons de rire maintenant. + +Hier j'allai avec Moore Sydenham, faire une visite Campbell[9]. Il +n'tait pas visible; et nous nous en revnmes assez gament. Demain je +dne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque +fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans _Coriolan_; il +tait superbe, et a jou magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une +excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui tait plus +que pleine. Clare et Delaware, qui y taient aussi, ne furent pas si +heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'tions pas ensemble. J'aurais +voulu que vous fussiez l; avec votre amour pour Shakspeare et la +tragdie bien joue, cette soire vous et fait prouver de bien vives +jouissances. La semaine dernire j'prouvai tout le contraire +Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut siffl outrance, +et le mritait. + +[Note 9: Cette promenade me fit connatre d'une manire assez peu +rassurante l'une des singularits de Lord Byron. Au moment o nous +quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda +au domestique qui fermait la portire du vis--vis: Avez-vous mis les +pistolets dans la voiture? La rponse fut affirmative. Il tait +impossible de ne pas sourire de cette prcaution prise en plein midi; +surtout en gard aux auspices sous lesquels notre liaison avait +commenc. +(_Note de Moore_.)] + +Je vous ai parl dans ma dernire lettre du sort de B** et de H**; +c'est bien ce que mritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler +dans des maisons de prostitution de la perte, l'irrparable perte, +dsespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous +censurez ma manire de vivre, Harness; quand je me compare ces hommes +plus gs, que moi et dans une position plus brillante, en vrit, je +commence me regarder comme un monument de prudence, une statue +ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le +monde en gnral m'attribue sur ces hommes-l une orgueilleuse +supriorit dans la carrire du vice. Au bout du compte j'aime assez B** +et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs +erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de +telles liaisons du nom d'_amour_... attachemens romantiques pour des +choses qu'on peut acheter un cu! + + +16 dcembre. + + +Je viens de recevoir votre lettre; je suis pntr de l'affection que +vous me tmoignez. La premire partie de ma lettre d'hier vous aura +parti, j'espre, une explication de la prcdente, quoiqu'elle ne +suffise pas pour l'excuser. J'aime recevoir de vos nouvelles... +j'aime... le mot n'est pas assez fort. Aprs le plaisir de vous voir, je +n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs, +d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns +ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point +vu. Les faits dont vous parlez la fin de votre lettre sont de +nouvelles preuves l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les +trouverez toujours, gostes et dfians; je n'en excepte aucun. La cause +en est dans l'tat de la socit. Dans le monde, chacun ne doit compter +que sur soi; il est inutile et peut-tre goste d'attendre rien des +autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de +l'_amiti_ au collge, et assez d'_amour_ avant l'g de vingt ans. + +Je suis all voir ***; il me retient en ville, o je ne voudrais pas +tre actuellement. C'est un homme bon, mais tout--fait sans conduite. +Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu. + +Croyez-moi pour toujours votre bien affectionn, etc. + + * * * * * + +Ds le moment de notre premire entrevue, peine laissmes-nous passer +un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre +connaissance se changea en intimit et en amiti avec une promptitude +dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus trs-heureux dans toutes les +circonstances qui marqurent nos premiers rapports. Pour un coeur aussi +gnreux que le sien, le plaisir de rparer une injustice aida peut-tre +beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son +esprit, tandis que la manire dont j'en demandais rparation, exempte de +colre ou de rien qui ressemblt un dfi, ne lui laissa aucun souvenir +fcheux de ce qui s'tait pass entre nous. Point de compromis ou de +concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grce +de cette franche amiti laquelle il m'admit si cordialement tout +d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se +formt avant qu'il ne ft arriv l'apoge de ses succs, avant que les +triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde ses pieds, et donn + d'autres hommes illustres qui recherchrent son amiti, des chances +bien plus sres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle +carrire que lui ouvrirent ses succs, loin de nous dtacher l'un de +l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par consquent +rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait +admettre dans cette haute socit o l'appelait son rang; et quand, +aprs avoir publi _Childe-Harold_, il commena voir le monde, ceux +qui taient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous +allions gnralement dans les mmes maisons; et dans la saison toujours +si gaie d'un printems Londres, nous nous trouvions, comme il le dit +lui-mme dans une de ses lettres, _embarqus ensemble dans le mme +vaisseau de fous_. + +Mais au moment o nous nous vmes pour la premire fois, il tait, pour +ainsi dire, seul dans le monde. Mme ses connaissances de cafs, qui, +avant son dpart d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure +socit, taient ou abandonnes ou disperses. l'exception de trois ou +quatre camarades de collge, auxquels il paraissait fortement attach, +M. Dallas et son avou semblaient les seules personnes qu'il pt appeler +ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement, +qui lui tait videmment pnible, l'tat d'abandon dans lequel il se +trouva arriv l'ge d'homme fut une des sources principales de ce +ddain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages +tardifs qu'il en reut ne purent parvenir teindre. L'effet que +produisit sur son caractre adouci le commerce si court qu'il entretint +dans la suite avec la socit, prouve que son coeur se ft rempli des +sentimens les plus doux si le monde lui et souri plus tt. + +Toutefois, en recherchant ce qu'et pu tre son caractre dans des +circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses dfauts mmes +furent les lmens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y +avait de bon et de mauvais dans son naturel que son gnie tire sa force +et son clat. Un accueil plus flatteur dans le monde et sans doute +adouci et flchi son caractre acerbe; mais peut-tre aussi lui et-il +t quelque chose de sa vigueur: la mme influence qui aurait rpandu +plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu tre fatale sa +gloire. Dans un petit pome qu'il parat avoir compos Athnes, en +1811, et que l'on trouve crit de sa main sur le manuscrit original de +_Childe-Harold_, il y a deux vers qui, peine intelligibles si on les +joint ceux qui prcdent, peuvent, pris isolment, s'interprter comme +l'expression d'un sentiment prophtique, et de la conviction que de la +ruine et du naufrage de toutes ses esprances natrait l'immortalit de +son nom. + + Cher objet d'un attachement malheureux! quoique priv + maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et + mes larmes pour me rconcilier avec la vie. On dit que le + tems peut dtruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien; + car _ma mmoire devient immortelle par le coup mme qui tue + toutes mes esprances_. + +Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dnions souvent tous +les deux ensemble, n'ayant pas de socit commune o nous pussions nous +trouver. Il n'appartenait alors qu' l'Alfred, et je ne faisais partie +que du Wattier. Nous prenions gnralement nos dners chez Saint-Alban +ou chez Steven, dont il tait une ancienne pratique. Quoique de tems en +tems il bt du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son +systme d'abstinence quant aux mets. Il parat qu'il s'tait fait l'ide +qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractre. Je me +rappelle qu'un jour, tant assis en face de lui, il me regarda quelques +secondes manger avec apptit un beefsteak, puis me demanda du ton le +plus srieux: Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent +finir par vous rendre froce? + +Ayant cru que je dsirais faire partie de l'Alfred-club, il se hta de +me proposer pour candidat; toutefois, la rsolution que j'avais prise, +dans l'intervalle, de vivre la campagne, rendait inutile la +souscription un nouveau club. J'crivis donc Lord Byron pour le +prier de rayer mon nom; et j'prouve un plaisir que l'on me pardonnera +sans doute, insrer ici sa rponse, quoique peu intressante du reste, +parce que c'est la premire ptre familire dont il m'ait honor. + + + + +LETTRE LXXXII. + + M. MOORE. + +11 dcembre 1811. + + +MON CHER MOORE, + +Nous laisserons-l, s'il vous plat, toutes les vaines formules de +politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu nos parrains +et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai +votre nom; cependant, je n'en vois pas la ncessit, car j'ai, +aujourd'hui, ajourn votre lection _sine die_, jusqu' ce qu'il vous +plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce +qu'il y aurait quelque chose de dsagrable pour moi effacer votre nom +de la liste aprs l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus +long-tems il y aura t, plus nous aurons de probabilit de succs, et +plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est +vous de dcider; votre volont, cet gard, sera ma loi. Si mon zle +est all dj au-del de la discrtion, pardonnez-le moi en faveur du +motif. + +Je voudrais que vous vinssiez avec moi Newsteadt, Hodgson y sera avec +un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade +de classe que j'aie eu depuis la troisime _forme_[10], Harrow, +jusqu' ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la +chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre +disposition de votre tems et mon agrable compagnie: _balnea, vina_, +etc., etc. + +[Note 10: La troisime forme anglaise correspond la classe de +quatrime de nos collges franais. +(_N. du Tr._)] + +Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai +comme Martial, _nil recitabo tibi_: certainement ce n'est pas l la +moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi, +mon cher Moore, + +Pour toujours, votre, etc. + +BYRON. + + +Parmi les actes de gnrosit et d'amiti qui marquaient chaque anne de +la vie de Lord Byron, il n'en est peut-tre pas de plus digne d'tre +cit, tant pour son opportunit, sa dlicatesse et le mrite de l'objet, +que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des +sentimens si bien prouvs, est ce mme M. Hodgson, auquel sont adresses +un si grand nombre des lettres prcdentes. Il serait injuste de lui +enlever l'honneur de reconnatre lui-mme des obligations si signales; +je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont +il m'a favoris l'occasion d'un passage des mmoires autographes de +son illustre ami. + +Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances +auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent des +affaires tout--fait particulires; c'est un honneur que je veux rendre + la mmoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de dplorer la perte. +Me trouvant malheureusement gn, et mme trs-embarrass, je reus de +Lord Byron, qui j'avais dj d'autres obligations de la mme nature, +je reus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'levrent celle de +1,000 livres sterlings. Je n'avais point demand ce secours, j'tais +loin de m'y attendre; mais c'tait le projet conu depuis long-tems, +quoique secret, de mon ami, de venir ainsi mon aide; il n'attendait +que le moment de le faire de la manire la plus efficace. Quand je le +remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent: +_J'avais toujours song le faire_. + +Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de fvrier, il faisait +imprimer son pome de _Childe-Harold_. C'est aux nombreux changemens et +aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons +plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la premire +bauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possdons +aujourd'hui, on sent bien ce don du gnie, non-seulement de surpasser +les autres, mais de se perfectionner lui-mme. Dans le principe, le +lecteur faisait connaissance avec le _petit page_ et le _valet de +chambre_, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est +inutile de dire combien le pote a gagn de varit et d'effets +dramatiques en tendant la substance de ces deux stances sous la forme +si lgre et si lyrique, qu'elles ont actuellement: + + sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait + bien son matre. Souvent son babil charmait + Childe-Burun[11], quand son noble coeur tait plein de + tristes penses dont il ddaignait de parler. Alors il lui + souriait, et le jeune Alwin[12] souriait aussi, quand, par + quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et sch + les larmes prtes tomber de l'oeil d'Harold... + +[Note 11: S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu +l'intention de se peindre lui-mme dans la personne de son hros, +l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord +voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.] + +[Note 12: Dans le manuscrit, les noms _Robin_ et _Rupert_ sont tour + tour crits et raturs ici.] + + Il n'emmena que ce page et un fidle serviteur pour voyager + avec lui dans le Levant, dans une contre loigne. Quoique + l'enfant ft d'abord chagrin de quitter les bords du lac, o + il avait pass ses premires annes, bientt son petit coeur + battit de joie dans l'espoir de voir des nations trangres, + et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs + font de si beaux rcits; dont Mandeville[13]... + +[Note 13: Ici le manuscrit devient illisible.] + +Au lieu de ces strophes si touchantes Ins dans le premier chant, o +se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mlancolie qui +soient jamais sortis de sa plume, il avait t assez peu difficile dans +son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante: + + Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames + anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi, + l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas + bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes + Anglaises, etc., etc. + +Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalits +mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que +la description d'un dimanche Londres qui dfigure encore ce pome. +Dans ce mlange du lger et du grave, il avait pour but d'imiter +l'Arioste. Mais il est bien plus ais de s'lever avec grce d'un style +gnralement familier quelques morceaux pathtiques et sublimes, que +d'interrompre un rcit grave et solennel pour descendre au burlesque et +au bouffon[14]. + +[Note 14: Parmi les taches qu'on est oblig de reconnatre dans le +grand pome de Milton, on doit compter une brusque transition de ce +genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_. +(_Note de Moore_.)] + +Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'mouvoir et +d'lever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours, +par la mme raison peut-tre qu'un trait pathtique et relev au milieu +du style ordinaire de la comdie a un charme tout particulier, tandis +que l'introduction de scnes comiques dans la tragdie, quelque +sanctionne qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et +l'autorit des exemples, ne saurait presque jamais manquer de dplaire. +Le noble pote, convaincu lui-mme que cet essai ne lui avait pas +russi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de +_Childe-Harold_. + +Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le clbre voyageur sir +John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irrprochable: + + Vous qui dsirez en savoir plus sur l'Espagne et les + Espagnols, les diffrens aspects du pays, les saints, les + antiquits, les arts, les anecdotes et les guerres, + allez-vous-en Paternoster-Row, au quartier des libraires; + tout cela n'est-il pas crit dans le livre de Carr, le + chevalier de la verte Erin, l'toile errante de l'Europe? + Prtez l'oreille ses rcits; coutez ce qu'il a fait, ce + qu'il a pens, ce qu'il a crit dans les pays trangers. + Tout cela est renferm dans un lger in-4; empruntez-le, + volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre + avis. + +Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son +pome, comme des pices d'une riche marqueterie, on remarque la belle +stance: + + Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pens, il y + a un pays des ames, au-del de ce sombre rivage, etc., etc. + +Quoique dans ces vers et dans ceux-ci: + + Oui, je rverai que nous devons nous retrouver un jour, etc. + +on doive avouer qu'il rgne un ton gnral de scepticisme, c'est un +scepticisme mlancolique qui excite plus de sympathie que de blme; car, +au milieu de ses doutes mmes, on dcouvre un fond de pit ardente +qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'touffer. Pour me servir des propres +paroles du pote dans une note qu'il avait eu d'abord intention de +placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un +scepticisme de dcouragement et non de drision_; distinction qu'il ne +faut jamais perdre de vue: car, quelque dsespre que soit la +conversion de l'infidle qui se moque, celui qui ses doutes sont +pnibles a encore au dedans de lui-mme les semences de la foi. + +En mme tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous +presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Maldiction de Minerve_, et la +cinquime dition des _Potes anglais et les Journalistes cossais_. La +note de ce dernier pome, qui avait t la cause heureuse de notre +liaison, disparut et fut remplace par quelques mots d'explication qu'il +eut la bont de me soumettre auparavant. + +Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant +imprims, quelques amis du pote, M. Rogers et moi entre autres, fmes +favoriss de la lecture des preuves. Lord Byron, parlant de cette +poque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais prsages qui +prcdrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de +lettres de ses amis, auxquels il avait t montr, avaient exprim des +doutes sur son succs; et que l'un d'eux avait mme dit que c'tait +_trop bon pour le sicle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avanc +cette opinion, et je souponne que je pourrais bien tre le coupable, le +sicle, il faut l'avouer, a glorieusement rfut cette calomnie sur la +justesse de son got. + +C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les preuves, et +que je jetai un coup d'oeil rapide sur un petit nombre de stances qu'il +m'indiqua comme particulirement remarquables. J'eus occasion d'crire +le mme jour Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration +que cet avant-got de son ouvrage avait excite en moi; et voici la +rponse que j'en reus, du moins quant la partie littraire. + + + + +LETTRE LXXXIII. + + M. MOORE. + +29 janvier 1812. + + +MON CHER MOORE, + +J'aurais bien dsir vous voir: je suis dans un dluge de tribulations +ridicules.............................................................. +....................................................................... + +Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais +_imprim_ ni _exprim_ d'aucune manire une telle opinion. Voulant +crivailler moi-mme, il fallait bien que je trouvasse quelque chose +redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation +d'immoralit, faute de mieux, et aussi parce qu'tant moi-mme un modle +de puret, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'oeil de mon +prochain_. + +Je vous suis oblig, trs-oblig de votre approbation; mais, _en ce +moment_, des loges, _mme de votre part_, ne font aucune impression sur +moi. J'ai toujours t et suis encore dans l'intention de vous envoyer +un exemplaire ds que l'ouvrage paratra; pour l'instant, je ne puis +songer rien autre chose qu' cet tre infernal, trompeur et charmant, +la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_. + +Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc. + +[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il +doit sa laideur une partie de son extrme popularit; et, comme MM. +Potier et Odey; il a le privilge de faire rire aux larmes, avant mme +d'ouvrir la bouche. +(_N. du Tr._)] + +Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des +troubles qui venaient d'clater Newsteadt par suite de la mauvaise +conduite d'une des servantes de la maison, que l'on souponnait un peu +trop avant dans les bonnes grces de son matre, et qui, par les airs de +supriorit qu'elle se donnait l'gard de ses camarades, les avait +disposs peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans +cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le +premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus +importans se prsentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune +Rushton tait oblig, d'aprs son ordre, de porter des lettres l'autre +extrmit du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion un +pisode de cette nature, si ce n'tait cause des deux lettres +suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravit et quel +sang-froid le jeune lord s'tablit juge dans cette contestation; avec +quelle dlicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a prouv +l'attachement et la fidlit, au lieu d'couter la partialit qu'on +aurait pu lui souponner pour une servante qui ne paraissait pas alors +lui tre absolument indiffrente. + + + + +LETTRE LXXXIV. + + ROBERT RUSHTON. + +21 janvier 1812. + + +Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des +_lettres_ Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient +portes en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que +Suzanne doit tre traite civilement, que je ne veux point qu'elle soit +_insulte_ par personne de ma maison, et mme par qui que ce soit tant +que j'aurai le pouvoir de la protger. Je suis rellement dsol que +vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion +de votre caractre pour croire que vous fournissiez l'occasion de +nouveaux reproches, d'aprs le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes +intentions votre gard. Si le sentiment gnral des convenances n'est +pas assez fort pour vous empcher de vous conduire grossirement avec +vos camarades, je puis du moins esprer que _votre propre intrt_ et le +respect pour un matre qui n'a jamais t dur votre gard, vous +paratront de quelque poids. + +Votre, etc. + +BYRON. + +_P. S._ Je dsire que vous vous appliquiez votre arithmtique, que +vous vous occupiez arpenter, lever des plans, que vous vous rendiez +familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que +vous m'criviez _une fois par semaine_, pour que je voie o vous en +tes. + + + + +LETTRE LXXXV. + + ROBERT RUSHTON. + +25 janvier 1812. + + +Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre, +cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire +cette fille, vous lui avez parl d'une manire trs-inconvenante. + +Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes former: +exposez-les moi donc immdiatement; il ne serait ni juste, ni conforme +mon usage de n'couter que l'une des deux parties. + +S'il s'est pass quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon +dernier sjour Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sr +que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire +autant d'elle. Quoi qu'il soit arriv, je vous le pardonnerai _ vous_. +Je ne suis pas sans avoir eu dj quelques soupons cet gard, et je +suis certain qu' votre ge ce n'est pas vous qui seriez blmer si la +chose tait arrive. Ne _consultez_ personne sur votre rponse, mais +crivez immdiatement. Je serai d'autant plus dispos vous couter +favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu +prononcer un seul mot qui pt nuire quelqu'un; je suis convaincu que +vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera +impunment le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il +convient. J'attends une rponse immdiate. + +Votre, etc. + +BYRON. + + +C'est la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de +quelques lgrets dans la conduite de la fille en question, et qu'il la +renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, +M. Hodgson, quelle profonde impression cette dcouverte avait faite sur +son esprit. + + + + +LETTRE LXXXVI. + + M. HODGSON. + +16 fvrier 1812. + + +Mon Cher Hodgson, + +Je vous envoie une preuve. J'ai t trs-malade la semaine dernire, +la pierre m'a forc de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle ft dans mon +coeur, au lieu d'tre dans mes reins. Les servantes sont parties dans +leurs familles, aprs plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'tait +dj que trop clair. N'importe, je suis guri de cela aussi, je m'tonne +seulement de ma folie de vouloir excepter mes matresses de la +corruption gnrale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois +vaut mieux qu'une de dix annes. J'ai une prire vous faire: ne me +pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas mme +allusion l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif +du genre fminin; je ne veux que _propria qu maribus_[16]. + +[Note 16: Premiers mots d'une des rgles lmentaires de la +grammaire latine l'usage du collge d'ton. Cette grammaire expose les +rgles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque +adopte dans le mme collge, et suivie dans tous ceux dont les lves +sont destins l'universit d'Oxford. +(_N. du Tr._)] + +Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes +affaires, mon got et ma sant m'y portent galement. Ni mes habitudes, +ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je +m'occuperai devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans +l'une des plus belles les, et je parcourrai de nouveau, de tems en +tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-l j'arrangerai mes +affaires; il me restera, quand tout sera rgl, de quoi vivre en +Angleterre, c'est--dire de quoi acheter une principaut en Turquie. Je +suis fort gn dans ce moment: j'espre toutefois, en prenant des +mesures pnibles, mais ncessaires, me tirer tout--fait de cette fausse +position. Hobhouse est attendu journellement Londres; nous serons +charms de l'y voir; peut-tre viendrez-vous aussi boire avec lui une +bonne bouteille avant son dpart, sinon _ la montagne Mahomet_. +Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore + moi-mme. Je crois que le seul tre humain qui m'ait jamais aim +sincrement et tout--fait, tait de Cambridge, et, mon ge, il ne +faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de +consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression +n'en peut tre ni fondue ni brise; elle est inviolable. + +Pour toujours, votre, etc. + +BYRON. + + +Parmi les lettres o se peignent l'obligeance et la bont de son +naturel, lettres prcieuses ceux qui les ont reues, et dignes de +l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il +recommande un jeune enfant qui allait entrer l'cole d'ton, aux soins +d'un lve plus g. + + + + +LETTRE LXXXVII. + +AU JEUNE JOHN COWELL. + +12 fvrier 1812. + + +MON CHER JOHN, + +Vous avez probablement oubli depuis long-tems celui qui vous crit ces +lignes, et lui de son ct serait peut-tre fort embarrass de vous +reconnatre cause des changemens que le tems doit naturellement avoir +apports dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyag +plusieurs annes en Portugal, en Espagne, en Grce, etc., etc., et j'ai +trouv tant de changemens mon retour, qu'il serait injuste de penser +que vous ne soyez pas chang aussi et votre avantage. J'ai une faveur + vous demander. Un petit garon de onze ans, fils de M***, mon ami +intime, est au moment d'entrer ton, et je regarderais comme un +service moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance son +gard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque +soin, jusqu' ce qu'il soit en tat de se dfendre et de faire ses +affaires lui-mme. + +J'ai t charm des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a +donnes, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute +votre famille se porte aussi bien que je le dsire. Vous tes +maintenant, je prsume, dans l'cole suprieure; en votre qualit +d'_tonien_, vous aurez, j'en suis sr, bien du mpris pour un lve de +Harrow; mais je n'ai jamais contest votre supriorit, mme quand +j'tais enfant. J'en ai eu une preuve irrfragable dans un dfi la +balle crosse, dans lequel j'eus l'honneur d'tre l'un des onze lves +de Harrow qui furent battus tout leur sol par onze toniens, et cela au +premier jeu. + +Croyez-moi, bien sincrement, etc., etc. + + * * * * * + +Le 27 fvrier, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_, +il fit le premier essai de son loquence la chambre des Lords; c'est +dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord +Holland, commerce non moins honorable qu'agrable tous deux, en ce +qu'il exigeait les qualits les plus belles de l'humanit, d'un ct un +pardon entier des injures reues, de l'autre la rparation la plus +complte et l'aveu le plus franc de ces mmes injures. La loi en +dlibration tait un bill contre les briseurs de mtiers, Nottingham, +et Lord Byron avait tmoign M. Rogers son intention de prendre parti + la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland +qui, avec son obligeance ordinaire, dclara qu'il tait prt donner +tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres +suivantes feront mieux connatre les commencemens de cette liaison. + + + + +LETTRE LXXXVIII. + + M. ROGERS. + +4 fvrier 1812. + + +MON CHER MONSIEUR, + + +Avec mes remerciemens bien sincres, j'ai offrir lord Holland le +concours de mon opinion absolue quant la question poser d'abord aux +ministres. Si leur rponse est ngative, je me propose, avec +l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comit soit +nomm pour prendre des informations cet gard. Je m'empresserai de +profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la +bont de me confier, pour m'clairer sur l'expos des faits qu'il pourra +tre ncessaire de soumettre la chambre. + +D'aprs tout ce que j'ai pu observer moi-mme durant mon dernier voyage + Newsteadt, l'poque de Nol, je suis convaincu que, si l'on n'adopte +promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux +consquences les plus dplorables. Les outrages et les dprdations de +jour et de nuit sont arrivs leur comble: ce ne sont plus seulement +les propritaires des mtiers qui y sont exposs cause de leur +profession; des personnes qui ne sont nullement lies avec les mcontens +ou leurs oppresseurs ne sont plus l'abri des insultes et du pillage. + +Je vous suis trs-oblig de la peine que vous vous tes donne pour +moi, et vous prie de me croire toujours votre oblig et affectionn, +etc., etc. + + + + +LETTRE LXXXIX. + + LORD HOLLAND. + +25 fvrier 1812. + + +MILORD, + +J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en +remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne +crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manire +d'envisager la chose diffre, jusqu' un certain point, de celle de M. +Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill, +que parce qu'il craint, ainsi que ses confrres, de se voir accuser d'en +tre le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des +manufactures comme un corps d'hommes opprims, sacrifis la cupidit +de certains individus qui se sont enrichis par les mmes moyens qui ont +priv les ouvriers au mtier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par +l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en +voil six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu +est de beaucoup infrieur en qualit, peine prsentable sur les +marchs d'Angleterre, et amoncel bien vite pour l'exportation. +Srement, milord, quoique nous nous rjouissions de tous les +perfectionnemens dans les arts, qui peuvent tre utiles au genre humain, +nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifi au +perfectionnement des mcaniques. La conservation et le bien-tre de la +classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la +socit que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de +prtendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant +d'ouvrage. J'ai vu l'tat o sont rduits ces malheureux, c'est une +honte pour un pays civilis. On peut condamner leurs excs, on ne +saurait s'en tonner. L'effet du bill propos serait de les jeter dans +une rbellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront +l'expression de cette opinion fonde sur ce que j'ai vu moi-mme sur les +lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enqute, je suis convaincu que l'on +rendrait de l'ouvrage ces hommes, et de la tranquillit au pays. Il +n'est peut-tre pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la +peine d'tre essaye. On en viendra toujours assez tt l'emploi de la +force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est +point tout--fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de +grand coeur, et sans arrire-pense, son jugement suprieur et son +exprience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer +le bill, ou mme je me tairai tout--fait, si vous le jugez plus +convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces +malheureux, je crois l'existence de leurs griefs, et les trouve plus +dignes de piti que de chtimens. J'ai l'honneur d'tre avec un profond +respect, Milord, + +De votre seigneurie, + +Le trs-humble et trs-obissant serviteur. + +BYRON. + +_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me +juge un peu trop partial envers ces hommes-l, et demi _briseur de +mcaniques_, moi-mme. + + +C'et t sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom la +tribune comme dans le monde potique; mais la nature semble ne pas +permettre au mme homme d'acqurir plusieurs genres de gloire la fois. +Il s'tait prpar pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart +des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il +avait compos, mais il avait crit d'avance la totalit de son discours. +Sa rception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de +son ct lui adressrent de grands complimens de flicitation. Lui-mme +fut on ne peut plus enchant de son succs; on verra dans le rcit +suivant, de M. Dallas, quel innocent orgueil il se livra dans cette +occasion. + +Quand il quitta la grande chambre, j'allai sa rencontre dans le +passage; il tait rayonnant de joie, et paraissait fort agit. Ne +prsumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la +droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne ds +qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. Quoi! s'cria-t-il, +votre main gauche un ami, dans une telle occasion! Je lui montrai mon +parapluie pour excuse, et, le changeant aussitt de main, je lui +prsentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il tait dans +l'enchantement, il me rpta plusieurs des complimens qu'on lui avait +faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient tmoign le dsir de +faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son +discours: mon cher, voil la meilleure prface que je puisse vous donner +pour _Childe-Harold_. + +Ce discours en lui-mme, tel qu'il nous est donn par M. Dallas, d'aprs +le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et +cette mme sorte d'intrt que l'on prouve la lecture des vers de +Burke, on peut l'prouver en lisant les essais peu nombreux de Byron +dans l'loquence oratoire. + +Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives +ses essais d'loquence parlementaire, et surtout son premier discours. + +Le got de Shridan pour moi, qu'il ft vrai ou simplement une +mystification, je le devais mes _Potes anglais et les Journalistes +cossais_. (Je dois croire cependant qu'il tait sincre, car lady +Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assur lui avoir entendu +exprimer la mme opinion avant et aprs qu'il m'et connu.) Il m'a dit +plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la posie (de la mienne du +moins), qu'il n'aimait mes _Potes anglais_ que parce qu'il y voyait +quelque chose qui annonait que je deviendrais un grand orateur; si je +voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa +de me le rpter jusqu' la fin; et je me rappelle que mon professeur +Drury avait de moi la mme ide quand j'tais enfant, mais je ne m'en +suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parl une fois ou deux, +comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entre dans la vie +publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions +hautaines et rserves m'ont empch de renouveler l'exprience. Une +autre raison, c'est le peu de tems que je suis rest en Angleterre +depuis ma majorit, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant +pas lieu d'tre dcourag, surtout mon _premier_ discours (je n'ai +parl que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours aprs parut +_Childe-Harold_, et personne ne songea plus ma _prose_, pas mme moi; +elle devint pour moi un objet secondaire et nglig; cependant, +quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais russi. + +On peut voir, dans une lettre M. Hodgson, quelles impressions avait +faites sur lui le succs de son premier discours. + + + + +LETTRE XC. + + M. HODGSON. + +5 mars 1812. + + +MON CHER HODGSON, + +Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent +dans les journaux; ils y sont toujours donns d'une manire incorrecte: +cela a t surtout le cas cette fois-ci, cause des dbats de la +Chambre des Communes pendant cette mme soire. Le _Morning-Post_ aurait +d dire _dix-huit ans_. Cependant vous trouverez mon discours, tel que +je l'ai prononc, dans le _Parliamentary-Register_, ds qu'il paratra. +Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord +Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens +dans leurs discours; et lord Eldon m'a rpondu ainsi que lord Harrowby. +J'ai reu depuis, personnellement, et par l'intermdiaire de mes amis, +de magnifiques loges des ministriels... oui, des ministriels, aussi +bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett. +Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses ides, que c'est le +meilleur discours prononc par un lord; Dieu sait depuis combien de +tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais +persvrer; et lord Granville a remarqu que la construction de +quelques-unes de mes priodes rappelait beaucoup la manire de _Burke_!! +Il y a l de quoi donner de la vanit. J'ai dit les choses les plus +violentes avec une sorte d'impudence modeste, insult tout le monde, mis +le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois +croire mes rapports, ma rputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon +dbit, il a t assez lev et assez facile, peut-tre un peu trop +thtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnatre moi-mme, ni +qui que ce soit........................................................ +....................................................................... + +Mon pome parat samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'crire. Ma +pierre est partie pour le prsent; mais je crains d'en avoir pour la +vie. Nous parlons tous d'une visite Cambridge. + +Tout vous, + +BYRON. + + +Sous la mme date, il adressa lord Holland un exemplaire de son +ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles +sentimens. + + + + +LETTRE XCI. + +5 mars 1812. + + +MILORD, + +Puis-je esprer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire +de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si compltement prouv la vrit du +premier vers de la strophe de Pope: _Le pardon appartient l'injure_, +que je me hte de saisir cette occasion de donner un dmenti au vers +suivant. Si je n'tais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse, +s'est chapp d'une tte follement irrite, a fait sur votre seigneurie +aussi peu d'impression qu'il en mritait, je n'aurais pas le courage +(peut-tre donnerez-vous mon action un nom plus svre et plus juste), +de vous offrir un in-4 du mme auteur. J'ai appris avec peine que votre +seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de +lui-mme ou de son auteur, il aura du moins servi quelque chose; s'il +pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et +puisque certains personnages factieux ont dit, il y a plusieurs +sicles, que _les vers sont de franches drogues_, je vous offre les +miens comme de faibles assistans de l'_eau mdicinale_. + +J'espre que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres, +et me croirez, avec le plus profond respect, + +De votre seigneurie, + +Le trs-affectionn et oblig serviteur, + +BYRON. + + +Deux jours aprs son discours la Chambre Haute, parut +_Childe-Harold_[17]; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi +instantane que profonde et durable. Le gnie seul pouvait assurer la +continuit du succs; mais, outre le mrite de l'ouvrage, on peut +assigner d'autres causes l'enthousiasme avec lequel il fut aussitt +reu. + +[Note 17: Il envoya l'un des premiers exemplaires sa soeur, Mrs. +Leigh, avec l'inscription suivante: + +Offert ma chre soeur Augusta, ma meilleure amie, celle qui m'a +toujours aim beaucoup plus que je ne le mritais, par le _fils de son +pre_, et son trs-affectionn frre, + +BYRON.] + +Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractre particulier du +gnie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems +o il a vcu; qui pensent que les grands vnemens qui signalrent la +fin du dernier sicle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en +les habituant aux ides libres et grandes, en ouvrant la carrire aux +hommes entreprenans dans tous les genres, amenrent naturellement la +production d'un pote tel que Byron; qui, enfin, le considrent comme le +reprsentant de la rvolution dans la posie, aussi bien qu'un autre +grand homme, Napolon, en fut le reprsentant dans le gouvernement des +tats et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute +son tendue, il faut avouer que la libert donne toutes les passions, + toutes les nergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette +poque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes pouvantables +qui avaient lieu presque chaque jour sur le thtre du monde, avait +cr, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un got +prononc pour les impressions fortes, que les stimulans puiss aux +sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore +qu'un asservissement abject aux autorits tablies tait tomb en +discrdit, non moins en littrature qu'en politique, et que le pote +dont les chants respireraient le plus compltement cet esprit sauvage et +passionn du sicle, qui oserait sans rgles et sans entraves s'avancer +jusqu'aux dernires limites dans l'empire du gnie, tait plus sr de +rencontrer un public dispos sympathiser avec ses nobles inspirations. + +Il est vrai qu' la licence sur les sujets religieux qui s'tait +dborde pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succd +pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens +diamtralement oppos. Non-seulement la pit, mais le bon got +s'taient rvolts contre les plaisanteries et la drision des choses +saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans +_Childe-Harold_, et adopt ce ton de lgret et de persiflage, auquel +il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute +l'originalit, toute la beaut de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer +un triomphe aussi prompt et si incontest. Les sentimens religieux qui +se sont dvelopps dans toute l'Europe depuis la rvolution franaise, +comme les principes politiques ns du mme vnement, en rejetant toute +la licence de cette poque, avaient conserv cependant son esprit de +libert et de recherche. Parmi les premiers rsultats de cette pit +ainsi agrandie et claire, est cette libert qu'elle porte les hommes +accorder aux opinions et mme aux hrsies des autres. Pour des +personnes sincrement religieuses, et par consquent tolrantes, c'tait +sans doute un grave spectacle que celui d'un grand gnie comme Byron, +clips par les tnbres du scepticisme. Si elles avaient connu +elles-mmes auparavant ce que c'est que douter, elles prouvaient une +sympathie mlancolique pour lui; si au contraire elles taient toujours +demeures tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un oeil de +piti sur un malheureux encore en proie l'erreur. En outre, +quelqu'errones que fussent alors ses ides en matire religieuse, il y +avait dans son caractre et dans sa destine quelques circonstances qui +laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui. +Son temprament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il ft +dj endurci dans ses garemens; on savait que, pour un coeur ulcr +comme le sien, il n'y avait qu'une source vritable de consolations: +ainsi l'on esprait que l'amour de la vrit, si visible dans tout ce +qu'il avait crit, lui permettrait un jour de la dcouvrir. + +Une autre, et l'une des causes qui, avec le mrite rel de son ouvrage, +contriburent le plus puissamment lui assurer le succs prodigieux +qu'il obtint, fut sans doute la singularit de son histoire personnelle +et de son caractre. La manire dont il avait fait son entre dans le +monde avait t assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention +et l'intrt. Tandis que dans la classe laquelle il appartenait, tous +les autres jeunes gens de mrite s'y prsentaient prcds des loges et +des esprances d'une foule d'amis, le jeune Byron y tait entr seul, +sans tre annonc, sans tre attendu, reprsentant une ancienne maison +dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt, +semblait se rveiller en sa personne du sommeil d'un demi-sicle. Les +circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses reprsailles sur +ceux qui avaient attaqu sa gloire littraire; sa disparition de la +scne de son triomphe aussitt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignt +attendre les lauriers qu'il avait mrits; son dpart pour un voyage +lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la +dure et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jet +un air aventureux sur le caractre du pote, et prpar les lecteurs +venir au-devant des impressions de son gnie. En faisant une +connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de +ce qu'ils avaient imagin, ils dcouvrirent en lui de nouvelles +singularits, de nouveaux motifs d'intrt bien suprieurs tout ce +qu'ils avaient pu prvoir: tandis que la curiosit et la sympathie +excites par ce qu'il avait laiss transpirer de son histoire taient +encore enflammes davantage par le mystre qui environnait tout ce qu'il +lui restait encore raconter. Les pertes rcentes qu'il avait faites, +et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la ralit +aux ides que ses admirateurs s'taient faites, et semblaient les +autoriser imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du pote Young, +_qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au +public_, pourrait avec plus de force et de vrit s'appliquer aussi +Lord Byron. + +Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force +dans le cercle de socit avec lequel il se trouva immdiatement en +contact, soutenus par d'autres qui eussent prsent assez d'attraction, +surtout aux femmes, quand bien mme il n'aurait pas possd tant de +grandes qualits. Sa jeunesse, la beaut noble et mle de ses traits +empreints d'une mlancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses +manires avec les femmes; la fiert qu'il dployait dans l'occasion avec +les hommes; la singularit de tout ce que l'on rapportait de son genre +de vie, si propre exciter et nourrir la curiosit: toutes ces +petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent rpandre +promptement sa rputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien +d'autres sources plus pures d'intrt, l'on ne doive compter les +allusions qu'il fait dans son pome des _passions heureuses_; +allusions qui n'taient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe +qui se laisse vaincre avec moins de rsistance par ceux que recommandent +un plus grand nombre de succs antrieurs. + +Il tait convaincu, en partie peut-tre par modestie que son rang tait +entr pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. J'en dois +une grande partie, disait-il M. Dallas, mon titre de lord. On +serait d'abord dispos croire qu'un charme de cette nature ne devrait +oprer que sur des hommes d'un rang infrieur; mais ces paroles mmes +sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe o l'on sente et +apprcie aussi vivement l'avantage d'tre noble que dans la classe de +ceux qui le sont. Il tait naturel aussi que l'admiration de cette +socit pour le nouveau pote ft augmente par le sentiment qu'il tait +sorti de son sein, et que leur ordre avait la fin produit un homme de +gnie qui paierait amplement les arrrages de leur contribution ds +depuis si long-tems au trsor de la littrature anglaise. + +Enfin, pour me rsumer, si l'on considre tous les avantages que je +viens d'numrer, on pourra voir que jamais il n'a exist, et que +probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un gnie +aussi surprenant, aid de tant de circonstances et de qualits qui +captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il +lectrique; sa renomme ne passa pas par les gradations ordinaires, elle +s'leva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans +les contes de fes. Ainsi qu'il le dit lui-mme dans ses _Memoranda_: +Je m'veillai un matin et me trouvai un homme clbre. La premire +dition de son ouvrage fut enleve en un moment; et comme les chos de +sa renomme se multipliaient de tous cts, les noms de _Childe-Harold_ +et de _Lord Byron_ remplirent bientt toutes les bouches. Les plus +grands personnages vinrent s'inscrire sa porte; et, parmi ceux-ci, +plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraits dans sa satire: mais +ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'couter qu'une +gnreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa +table des lettres, tmoignages flatteurs de son succs; depuis le grave +tribut des hommes d'tat et des philosophes, jusqu'au billet romanesque +d'un _incognito_, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation +pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton la socit +_fashionable_. Londres, qui quelques semaines avant n'tait pour lui +qu'un dsert, lui ouvrit l'entre de ses cercles les plus distingus; et +bientt il se vit le personnage le plus recherch dans les assembles +les plus illustres. + +M. Murray avait donn 600 livres sterling de ce pome; mais Byron en +avait abandonn la proprit M. Dallas[18], de la manire la plus +simple et la plus dlicate, disant en mme tems que _jamais il ne +consentirait recevoir un sou pour ses crits_, rsolution dicte par +l'orgueil et la gnrosit runies, dont il se dpartit sagement dans la +suite, quoiqu'elle et t suivie jusqu'au bout avant lui par Swift[19] +et par Voltaire. Ce dernier abandonna Prault et d'autres libraires +le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en +reut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron +avait eu d'abord l'intention de ddier son ouvrage son jeune ami, M. +Harness; mais il y renona en y rflchissant plus mrement. Aprs lui +avoir annonc ce changement de rsolution dans une lettre qui +malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne +pour raison que, plusieurs parties de son pome pouvant faire une +impression dfavorable pour lui-mme, il craignait qu'une partie de +l'odieux ne retombt jusque sur son ami, et ne lui portt prjudice dans +la carrire qu'il se disposait embrasser. + +[Note 18: Aprs lui avoir parl de la vente et rgl tout pour la +seconde dition, je dis: Comment puis-je penser la rapidit de la +vente, aux profits qui en rsulteront, sans songer...-- quoi?--Aux +sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais +qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne +recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages. +(_Souvenirs_, par M. Dallas.)] + +[Note 19: Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre Pulteney. (12 +mai 1735), reu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.] + +Peu de tems aprs la publication de _Childe-Harold_, le noble auteur +vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre +qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de +toutes les dmarches que cette lettre pourrait ncessiter. Elle lui +avait t remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les +affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphes du +monde fashionable, le colonel Grville. Son but tait de demander de +Lord Byron, comme auteur des _Potes anglais et les Journalistes +cossais_, une rparation convenable de l'injure que le colonel pensait +avoir reue dans certains passages relatifs sa conduite comme +directeur de l'_Argyle-Institution_, passages de nature, selon lui, +blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des +expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'tait pas dispos +laisser passer, quoiqu'il convnt bien d'avoir eu les premiers torts: +Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manire de +rpondre une pareille lettre. Toutefois, il consentit s'en remettre +entirement moi sur toute cette affaire; et bientt aprs, j'eus une +entrevue avec le tmoin du colonel Grville. Je ne le connaissais +aucunement alors: il me reut avec la plus grande politesse, et montra +toute la disposition possible de terminer l'amiable l'affaire qui nous +runissait. Comme je commenai par lui reprsenter que les termes dans +lesquels tait exprime la demande de son ami devaient tre changs +auparavant, il consentit avec empressement lever cet obstacle. sa +prire, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans; +et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me +l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reus de Lord Byron +les instructions suivantes: + +Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que +le jeu ait t dloyal, comme on peut le vrifier dans le livre, o il +est mme expressment ajout en note que _les directeurs ignoraient +compltement ce qui se passait_. Que l'on ait jou _Argyle-Rooms_, on +ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des ds. Lord +Byron les a vus personnellement en usage. On prsume que des billards et +des ds peuvent bien tre appels des jeux. Le mot admis, le prsident +de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir t dsign comme +l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifi son autorit? + +Lord Byron n'a point d'animosit contre le colonel Grville. Il lui +semble qu'il a le droit de parler et d'crire _publiquement_ d'une +institution publique, dont il tait lui-mme l'un des souscripteurs. Le +colonel Grville tait le directeur reconnu de cette institution... Il +serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon +ou de mauvais. + +Lord Byron doit laisser au tmoin du colonel Grville et au sien, M. +Moore, la discussion de la rparation de l'injure vraie ou suppose. +Tout en ayant le plus gard ce que peut exiger l'honneur du colonel, +Lord Byron prie ces messieurs de mnager aussi le sien. Si l'affaire +peut se terminer l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son +pouvoir pour amener un tel rsultat, sinon il est dispos faire raison +au colonel Grville de la manire qu'il lui plaira de choisir. + +Je reus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M. +Leckie. + +MON CHER MONSIEUR, + +J'ai trouv mon ami au lit, trs-malade; je l'ai cependant dtermin +copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-tre +voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu' midi. Si vous +prfrez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout vos +ordres. + +Votre trs-affectionn, etc. + +G.T. LECKIE. + + +Avec des dispositions aussi favorables des deux cts, il est +presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas s'arranger de la +manire la plus satisfaisante. + +Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion +pour extraire quelques dtails piquans du compte rendu par Lord Byron de +certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait t, +diffrentes poques, employ comme mdiateur: + +J'ai t appel au moins vingt fois, comme mdiateur ou second, dans de +violentes querelles. J'ai toujours trouv moyen d'arranger l'affaire +sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraner des +consquences mortelles; et cela dans des circonstances fort dlicates +quelquefois, et ayant traiter avec des esprits emports et irascibles, +des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des +cornettes de cavalerie et autres gens _ejusdem farin_. Tout cela, bien +entendu, dans ma jeunesse, quand je frquentais des compagnies tte +chaude. J'ai port des dfis de gentlemen des lords, de capitaines +des capitaines, d'hommes de loi des conseillers, et une fois d'un +ecclsiastique un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai +celui-ci peu dispos _ terminer cette sanglante querelle sans en venir +aux coups_. L'affaire tait venue propos d'une femme. Je n'ai jamais +vu femelle se conduire si mal que cette crature sans ame et sans coeur; +ce qui ne l'empchait pas d'tre fort belle. C'tait une certaine +Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour +l'engager dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort, +et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prtre ou d'un +lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni +moi, ni N***, fils de sir E. N***, tmoin de l'autre partie, ne pmes +les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude +du commerce des femmes. Je parvins toutefois arranger l'affaire sans +son talisman, et, je crois, son grand dplaisir; c'tait bien la plus +infernale prostitue que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre. +Quoique mon ecclsiastique ft sr de perdre sa femme ou son bnfice, +il tait aussi belliqueux que l'vque de Beauvais. Il ne voulait pas se +laisser apaiser; mais il tait amoureux, et l'amour est une passion +martiale. + +Quelque dsagrable qu'il ft pour lui de voir les consquences de sa +satire entraner des explications hostiles, il tait incomparablement +plus embarrass dans les cas o l'on y rpondait par des tmoignages +d'affection. Il se rencontrait journellement cette poque avec les +personnes que sa plume avait offenses personnellement ou dans leurs +proches, et les politesses qu'il en recevait taient, comme il le disait +souvent en se servant du langage si fort de l'criture, comme autant de +_charbons ardens accumuls sur sa tte_. Il tait, en effet, on ne peut +plus sensible au plaisir ou au dplaisir de ceux avec lesquels il +vivait; et s'il avait pass sa vie sous l'influence immdiate de la +socit, on peut douter qu'il se ft jamais abandonn cette nergie +sans frein, dans laquelle il dploya ses talens, et dont il abusa +quelquefois. Quand il publia sa premire satire, la socit ne lui avait +pas encore impos son joug salutaire, et au moment o il donna _Can_ et +_Don Juan_, il avait de nouveau bris tous les liens qui l'y +attachaient. De l cet instinct de solitude et d'indpendance auquel il +a d une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa +propre imagination, il pouvait dfier le monde entier; dans la vie +relle, on et pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un +sourire. La facilit avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le +simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la +flexibilit de son caractre. Pour _Childe-Harold_, les opinions de MM. +Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que +non-seulement il renona sa premire ide de s'identifier avec son +hros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites, +qu'ils avaient trouve trop htrodoxe. Peut-tre mme peut-on avancer +que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur +lui, il et consenti faire disparatre toute la partie sceptique de +son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son sjour +en Angleterre, il n'offrit rien de semblable ses lecteurs, et que, +dans les belles crations de son gnie, qui illustrrent cette poque et +tinrent le public dans une admiration perptuelle, la licence et +l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le +sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce +dont il tait capable, une fois qu'il se serait dbarrass de ses +entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent t ses ouvrages +tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi +de tous liens, qu'il donna l'essor son gnie et s'leva cette +hauteur prodigieuse o il put enfin dployer toute sa force. Quoique +l'abus qu'il en fit soit dplorable, les excs mmes de cette nergie +sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empcher de les admirer en les +condamnant. + +Cette sensibilit, l'gard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques +prcdentes, est un des exemples qui montrent combien aisment cet +esprit colossal et pu tre, je ne dis pas touff, mais comprim par +les petits liens de la socit. L'agression dont il s'tait rendu +coupable, non-seulement tait passe depuis long-tems, mais, plusieurs +des plus offenss l'avaient entirement pardonne, et cependant, ce qui +fait le plus grand honneur son sentiment des convenances sociales, +l'ide de vivre familirement et sur un pied d'amiti avec les personnes +sur les talens ou le caractre desquelles il avait exprim une opinion +si dfavorable lui devint la fin si insupportable, qu'avanc comme il +l'tait dans la cinquime dition des _Potes anglais_, etc., il en vint + prendre la rsolution d'anantir tout--fait cette satire, et qu'il +donna en consquence Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter +l'dition entire au feu. Il sacrifia aussi dans le mme tems, et par +des motifs semblables, aids, ce que je pense, de quelques +reprsentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la _Maldiction +de Minerve_, pome dirig contre ce seigneur, et dont l'impression tait +dj fort avance. Les _Imitations d'Horace_ partagrent le mme sort, +quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles. + +Pour prouver encore mieux combien il tait sensible aux plus lgers +nuages qui pouvaient s'lever dans la socit o il vivait, je n'ai qu' +citer les billets suivans qu'il adressa son ami, M. William Bankes, +craignant que celui-ci n'et quelque raison d'tre fch contre lui. + + + + +LETTRE XCII. + + M. WILLIAM BANKES. + +20 avril 1812. + + +MON CHER BANKES, + +Je me sens bless (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens +bless, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espre +cependant que ce n'est-l qu'une de vos plaisanteries _profanes_. Je +serais dsespr que rien dans ma conduite et pu vous faire supposer +que j'avais meilleure opinion de moi-mme, ou moins bonne opinion de +vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collge de la +Trinit, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point +trouv chez moi quand vous y tes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au +milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de +conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-l, il n'en +est pas que je prfre la vtre. + +Croyez-moi bien sincrement votre, etc. + +BYRON. + + + + +LETTRE XCIII. + + M. WILLIAM BANKES. + + +MON CHER BANKES, + +Mon empressement provoquer une explication a d vous convaincre que, +quel qu'ait pu tre le changement malheureux de mes manires, il tait +aussi involontaire qu'il et t plein d'ingratitude si j'y avais +effectivement mis de l'intention. Rellement, je m'tais aperu que, +quand nous tions ensemble, j'avais montr de tels caprices. Je savais +bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais dsir, +mais je pense qu'un _observateur aussi fin_ que vous aurait pu en +trouver la _raison explicative_ sans aller imaginer que je fisse moins +de cas d'un homme de la socit duquel je trouve honneur et plaisir. +Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici _au cercle_, soi-disant +_plus tendu_, de mes connaissances, mais des circonstances que vous +comprendrez facilement, j'en suis sr, avec un peu de rflexion. + +Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je +puisse avoir votre gard, ou vous au mien, d'autres penses que celles +que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, rcemment encore, +que mon caractre s'amendait; je serais bien fch que vous changeassiez +d'opinion. Croyez-moi, votre amiti m'est bien plus prcieuse que toutes +ces vanits absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entich. +Je n'ai jamais contest votre supriorit, ou dout srieusement de +votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais mettre la +zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincres regrets de +votre bien affectionn, etc. + +_P. S._ Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient +aussi. + +Au mois d'avril, il fut de nouveau tent d'essayer ses forces dans la +Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en +considration des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima +fortement en sa faveur. Ce second discours parat avoir t moins +heureux que le premier; son dbit fut jug ampoul et thtral; infect, +je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce mme +ton dclamatoire et chant dont il dfigurait ses posies en les +rcitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des +coles publiques, mais plus particulirement Harrow, et se rapprochant +assez du chant pour dplaire davantage ceux qui l'aiment et le +comprennent le mieux. + +Je trouve dans son _Memorandum_ les anecdotes suivantes au sujet des +ngociations pour le changement de ministre qui eut lieu pendant cette +session. + + la runion des pairs de l'opposition (1812), aprs que lord Granville +et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative la ngociation +de lord Moira, j'tais assis prs du duc actuel de Grafton, et je lui +demandai: Que faut-il faire maintenant?--Rveiller le duc de Norfolk qui +ronfle l ct de nous, me rpondit-il; je ne crois pas que les +ngociateurs nous aient laiss rien autre chose faire. + +Lors des dbats, ou plutt de la discussion sur cette mme question, +j'tais plac immdiatement derrire lord Moira, qui tait extrmement +contrari du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se +tournait vers moi et me demandait frquemment si j'tais de son avis. La +question ne laissait pas que d'tre embarrassante pour moi, qui n'avais +pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me rpter: Les choses +ne se sont pas passes ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc. +Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'tais touch de le voir +prendre cette affaire tellement coeur. + +La motion pour l'mancipation des catholiques fut prsente une seconde +fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en +considration emporte la simple majorit d'une voix. Voici une autre +anecdote assez amusante propos de cette division de la chambre. + +Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien diffrens, Theulow et +Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans +l'un des dbats pour la question catholique, les pairs se trouvant +galement partags, ou la majorit n'tant que d'une voix, je ne me +rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je +ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour manciper cinq millions +d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immdiatement ma place, +mais je me tins debout prcisment derrire le _sac de laine_. Lord +Eldon, tournant la tte, m'aperut, et dit aussitt un pair qui tait +venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez +l'habitude: _Que le diable les emporte!_ la victoire est eux +maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, _par Dieu!_ + +Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la socit, comme +homme et comme pote, allait toujours en augmentant. La facilit avec +laquelle il se livra au tourbillon des socits la mode, et se mla +leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en ft d'ailleurs, +ils avaient pour lui le charme de la nouveaut. Cette sorte de vanit, +presque insparable du gnie, et qui consiste dans une extrme +susceptibilit pour soi-mme, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire, +la possdait un degr peu ordinaire. Jamais cette excessive +sensibilit pour l'opinion des autres ne fut excite d'une manire plus +constante et plus varie que dans les cercles o il venait d'entrer. Je +trouve, dans un billet qu'il m'crivit cette poque, quelques +allusions plaisantes la foule d'admirateurs dont il s'tait vu entour +la veille dans une soire, et tel tait la vrit le flatteur embarras +o il se trouvait dans toutes les runions. Dans ces occasions, surtout +avant que le cercle de ses connaissances se ft assez tendu pour le +mettre tout--fait son aise, son air et sa dmarche taient d'un homme +dont les penses taient mieux occupes ailleurs, et qui ne jetait qu'un +oeil distrait et mlancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses +manires si rserves au milieu de pareilles scnes, et toutefois si +bien d'accord avec les ides romantiques qu'on s'tait faites de lui, +taient le rsultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de +cette envie de produire de l'effet et de faire impression laquelle le +portait naturellement la tournure potique de son esprit. Rien, en +effet, ne saurait tre plus amusant et plus singulier que le contraste +de son enjouement en petit comit avec sa rserve et sa fiert dans les +cercles qu'il venait de quitter. C'tait comme la gat bruyante d'un +enfant, _au sortir_ de l'cole; il n'tait point de plaisanteries, de +tons malicieux dont il ne ft capable. Habitu le trouver toujours si +enjou dans le tte--tte, je le raillais souvent sur le ton sombre de +ses posies, comme emprunt; mais il me rpondait constamment, et je +cessai bientt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui +plaisaient, il tait au fond du coeur l'un des malheureux les plus +mlancoliques du monde. + +Parmi une foule de billets que je reus de lui cette poque, relatifs, +quelques-uns aux parties o nous nous trouvions ensemble, d'autres des +affaires aujourd'hui oublies, j'en choisirai quelques-uns qui, en +faisant connatre sa socit et ses habitudes, ne seront peut-tre pas +sans intrt. + +25 mars 1812. + +A tous ceux qui les prsentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas +Moore, tes assign, non invit, sur demande spciale et toute +particulire, vous trouver demain soir, neuf heures et demie, chez +lady Charlotte Lamb, o vous serez reu civilement et convenablement. +Venez, je vous en prie; on m'a tant accabl de questions sur votre +compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir rpondre en personne. + +Croyez-moi toujours, etc. + + * * * * * + +J'aurais rpondu votre billet ds hier, si je n'avais espr vous +voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour o +nous irons dner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce +soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir +chez miss Berry, autrement j'y serais all coup sr. + +Comme l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras; +aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment. + +Croyez-moi toujours votre, etc. + +8 mai 1812. + +Je suis trop fier de votre amiti pour me rendre difficile sur le choix +de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu +plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de +moi-mme dans ce moment, cela ne me russit gure. Si vous connaissiez +ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des +ngligences apparentes, o l'intention n'entre pour rien. + +Je quitterai Londres bientt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans +me voir. Je vous souhaite du fond du coeur tout le bonheur que vous +pouvez vous souhaiter vous, et je crois que vous avez pris le chemin +pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a +abandonn pour toujours. + +Tout vous, etc. + +20 mai 1812. + +Aprs avoir pass toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, _lancer_ +Bellingham _dans l'ternit_[20], et trois heures, le mme jour, +partir *** pour la campagne. + +[Note 20: Phrase consacre pour dire _pendre_. On peut justifier la +prsence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet +homme n'tait point un assassin ordinaire. Son procs fit grand bruit en +Angleterre. Il avait tu M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein +Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en +assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce dput, il +persista dire que sa seule raison tait qu'il dsapprouvait sa +conduite parlementaire. On tait curieux de savoir s'il ferait d'autres +aveux sur l'chafaud: il n'en fit point. +(_Note du Tr._)] + +J'irai, je crois, passer quelques jours Nottingham au commencement de +juin: dans ce cas, je viens vous prendre l'improviste avec Hobhouse +qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher mes +ennuis. + +J'avais dessein de vous crire une longue lettre, mais je sais que cela +m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je +vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne +manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant. + +Tout vous. + +_P. S._ Mes respects et mes complimens bien sincres Mrs ***; elle +est rellement fort belle. Je puis vous le dire, mme vous, car jamais +figure ne m'a frapp comme celle-l. + + +Il avait lou une fentre avec ses deux camarades de collge, MM. Bailey +et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemble +et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte +tait ferme. M. Madocks se chargea de rveiller les gens de la maison, +tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenrent bras dessus bras +dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scne assez fcheuse. +Voyant une pauvre femme couche sur les marches, devant une porte, Lord +Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de +compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa +main, se leva tout--coup, et, grimaant un rire effroyable, se mit +boiter en singeant l'infirmit de son bienfaiteur. Il ne pronona pas +une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien +en nous loignant de cette misrable.-- + +Je citerai ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un +bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit +porte-fanal qui marchait devant lui cria: De ce ct, Milord.--Il +parat vous connatre, dit M. Rogers.--Me connatre! rpondit Lord Byron +assez tristement; tout le monde me connat, je suis un tre difforme. + +En parlant des honneurs rendus son gnie, j'aurais d dire qu'il eut, +au printems, dans une soire, celui d'tre prsent au prince rgent, +sur la demande de cet auguste prince lui-mme. Le rgent, dit M. +Dallas, lui exprima toute son admiration du pome de _Childe-Harold_, et +le reste de la conversation sduisit tellement le pote, que si le +prochain lever n'et t retard par une cause fortuite, il y a gros +parier qu'on l'et vu souvent Carlton-House, o peut-tre serait-il +devenu courtisan tout--fait. + +Aprs ce sage pronostic, le mme crivain ajoute: Je fus le voir le +matin du jour o le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de +cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrs, ce qui n'allait +point du tout sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne +m'avait point dit qu'il dt aller la cour: il me parut qu'il lui +semblait ncessaire de justifier son intention, car il me fit observer +qu'il ne pouvait gure s'en dispenser dcemment, le prince rgent lui +ayant fait l'honneur de lui dire qu'il esprait bientt le voir +Carlton-House. + +Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-mme sa +prsentation. + + + + +LETTRE XCIV. + + LORD HOLLAND. + + +CHER MILORD, + +Je dois vous paratre bien ingrat, et j'ai t en effet bien ngligent, +mais je n'ai appris qu'hier soir que milady tait hors de danger; je me +prsenterai demain, et j'aurai, j'espre, la satisfaction d'apprendre +qu'elle est tout--fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la +goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et +que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter. + +L'autre soir, un bal, j'ai t prsent, par ordre, notre gracieux +rgent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a +profess beaucoup de got pour la posie. Je confesse que c'tait l un +honneur tout--fait inattendu; je songeais l'aventure de ce pauvre +B***, et je craignais de tomber moi-mme dans une pareille bvue. J'ai +maintenant bon espoir, si M. Pye venait mourir, de _chansonner la +vrit la cour_, comme M. Mallet, d'insignifiante mmoire. Songez un +peu, cent marcs par an[21], outre le vin et l'infamie. Mais alors le +remords me forcerait me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de +l'anne, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien +considr, je ne conspirerai contre l'existence de notre laurat, ni par +la plume ni par le poison. + +Voulez-vous prsenter mes trs-humbles respects lady Holland, et me +croire toujours bien sincrement, etc. + +[Note 21: Le marc reprsente 8 onces, comme moiti de l'ancienne +livre franaise et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme +moiti de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs +reprsenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600 +fr.--Le pote laurat, ou pote de la cour, est actuellement M. Southey. +(_N. du Tr._)] + +La seconde lettre donne plus de dtails sur cette entrevue avec le +prince rgent; c'est, comme on le verra, une rponse sir Walter-Scott: +elle fait peut-tre plus d'honneur encore au souverain lui-mme qu'aux +deux potes. + + + + +LETTRE XCV. + + SIR WALTER-SCOTT, BARONET. + +6 juillet 1812. + + +MONSIEUR, + +Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fch que +vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux mchans ouvrages de +ma jeunesse, puisque j'ai supprim tout cela _volontairement_; votre +explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait +beaucoup de peine. La satire a t crite quand j'tais fort jeune, fort +irascible, ne cherchant qu' montrer mon ressentiment et mon esprit, et +maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit +alors. Je ne saurais vous remercier assez des loges que vous voulez +bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu +du prince rgent. Il ordonna que l'on me prsentt lui dans un bal: +aprs quelques mots extrmement flatteurs sur mes propres essais, il me +parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous +prfrait tous les potes passs et prsens, et me demanda lequel de +vos pomes j'aimais le mieux. La question tait embarrassante: je +rpondis que c'tait le _Lay du dernier Mnestrel_; il me dit qu'il +n'tait pas loign de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me +paraissiez essentiellement le _pote des princes_, et que nulle part ils +n'taient peints d'une manire aussi sduisante que dans votre _Marmion_ +et votre _Dame du Lac_: il eut la bont d'approuver encore cette ide et +de s'tendre beaucoup sur vos _Portraits des Jacques_, qu'il trouve +aussi majestueux que potiques. Il parla alternativement d'Homre et de +vous, et parut bien vous connatre tous deux, en sorte qu'except les +Turcs et votre serviteur, vous tiez en trs-bonne compagnie. Je dfie +Murray lui-mme de pouvoir exagrer, dans un prospectus, l'opinion que +son altesse royale exprima sur votre gnie, et je ne prtends pas +numrer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-tre +agrable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait +beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un +got qui me laissrent la plus haute ide des talens naturels et acquis +d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise +_politesse de manires_ qui le rend certainement suprieur aucun +_gentleman_ vivant. + +Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais t un lever; car la +vue des cours catholiques et musulmanes a singulirement diminu ma +curiosit, et mes principes politiques tant aussi mauvais que mes vers, +_je n'y avais rellement rien faire_. Il doit vous paratre infiniment +flatteur de vous voir ainsi apprci par notre souverain, et si ce +plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien +heureux. + +Je suis trs-sincrement, votre trs-humble et trs-obissant +serviteur, + +BYRON. + +Excusez ce griffonnage, crit la hte et au retour d'un petit +voyage. + + +Pendant cet t (1812), il alla passer quelque tems la campagne chez +quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le +marquis de Lansdowne. En 1812, dit-il, Middleton, se trouvaient chez +lord Jersey, au milieu d'une brillante assemble de lords, de ladies et +d'hommes de lettres[22] ***... Erskine y tait, le bon, mais +insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit trs-bien, mais il +voulait qu'on l'applaudt deux fois pour la mme chose. Il lisait ses +vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis +le _Jugement par jury_!!! J'aurais presque dsir qu'il ft aboli, car +j'tais assis prs d'Erskine dner. J'avais lu ses discours imprims, +je n'avais donc pas besoin qu'il me les rcitt de nouveau. + +[Note 22: Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour +que nous la rapportions. +(_Note de Moore_.)] + +C***, le chasseur de renard, surnomm _Cheek_ C***, et moi sablmes le +Bordeaux, et fmes les seuls qui en prmes. C*** aime la bouteille, et +ne s'attendait pas trouver un bon vivant dans un rimailleur[23]. +Aussi, faisant mon loge un certain soir quelqu'un, il le rsuma en +ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme! + +[Note 23: Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint +la compagnie Middleton qu'aprs le dner, se contentant de prendre +dans sa chambre son lger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un +lui ayant dit que M. C*** avait qualifi de telles habitudes +d'effmines, il rsolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait +dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses +prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux loge cit +plus haut.] + +Personne ne but, except C*** et moi. vrai dire, nous n'avions pas +besoin d'assistans, car nous fmes disparatre tout ce qui avait t mis +sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle tait bien +garnie chez Jersey. Du reste, nous portmes notre vin trs-discrtement, +comme le baron de Bradwardine[24]. + +[Note 24: L'un des principaux personnages de _Wawerley_, premier +roman publi par sir Walter-Scott.] + + +Au mois d'aot de cette mme anne, le comit de direction de Drury-Lane +dsirant un prologue pour l'ouverture du thtre, prit le singulier +parti d'annoncer dans les journaux, un concours cet effet, auquel il +appela tous les potes de l'poque. Bien que les discours arrivassent en +assez bon nombre, aucun ne parut au comit digne de fixer son choix. +Dans cet embarras, l'ide vint lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux +faire que d'avoir recours Lord Byron, dont la popularit donnerait +encore plus de vogue la solennit de la rinstallation, et dont la +supriorit, incontestable, ce qu'il croyait, quoique l'vnement ait +prouv le contraire, forcerait tous les candidats rejets se soumettre +sans murmurer. La lettre suivante est le premier rsultat de la demande +faite ce sujet au noble pote. + + + + +LETTRE XCVI. + + LORD HOLLAND. + +Cheltenham, 10 septembre 1812. + + +CHER MILORD, + +Les vers que j'avais essay de faire sont encore, ou plutt taient +dans un tat tout--fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu +plus dcisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je +ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury, +Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comit. +Srieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs; +les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre +ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes +rimes enterres dans le _Magazine_ du mois prochain sous les _Essais sur +l'assassinat de M. Perceval_, et les _Gurisons de la morsure des chiens +enrags_, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions +bien suprieures aux miennes. + +Je prends cependant toujours assez d'intrt la chose pour dsirer +connatre l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute +pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art +d'crire en vers est devenu le plus ais de tous. + +Je n'ai point de nouvelles vous apprendre, si ce n'est que, par amour +pour le thtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains +bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tche que les directeurs de +Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses +traits crass, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grces; et, comme +dit Diggory, je le dfie d'embellir jamais assez cette espce de +figure-l pour lui donner mme l'air de la folie. Je suis bien fch de +le voir dans le rle de l'lphant sur la corde lche; car, quand je +l'ai vu la dernire fois, j'tais enchant de son jeu. Mais alors +j'avais seize ans; et tout Londres avait la bont de juger comme s'il +tait revenu cet ge. Aprs tout, de meilleurs juges l'ont admir et +l'admireront peut-tre encore, ce qui ne m'empche pas de me hasarder +prdire qu'il ne russira pas. + +Voil donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant +Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espre. Mes complimens +respectueux lady Holland; son dpart, et celui de mes autres amis, a +t un triste vnement pour moi, qui suis maintenant rduit la +solitude la plus cynique. + +Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant + toi, Georgina Cottage! Quant nos _harpes_, nous les avons +suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit: +_Chantez-nous un chant de Drury-Lane_, etc.; mais j'tais muet et sombre +comme les Isralites[25]. Les eaux m'ont rendu aussi malade que je +pouvais le dsirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez +toujours. + +Croyez-moi pour toujours votre oblig et affectionn serviteur. + +BYRON. + +[Note 25: Imitation burlesque du fameux psaume, _Super flamina +Babylonis_, etc.] + + +Les instances du comit; pour qu'il se charget du prologue, ayant t +renouveles avec plus de force encore, il consentit enfin +l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgr la difficult de cette +tche et les chances de se crer de nouveaux ennemis. Les lettres et les +billets suivans qui se succdrent avec la plus grande rapidit, et +qu'il adressait sa seigneurie, ne paratront pas sans quelque intrt +aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines +qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et +l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des pithtes, comme +moyens d'enrichir l'harmonie et la clart du vers; ils y verront encore, +ce qui est fort important pour la peinture de son caractre, la facilit +extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cdait aux avis et +aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilit qu'il +montra constamment sur des points o les potes sont gnralement si +tenaces et si irritables, ne ft en lui disposition naturelle, dont on +aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il +avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le +comprendre et de le diriger. + + + + + LORD HOLLAND. + +22 septembre 1812. + + +CHER MILORD, + +Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez +parfaitement libre de laisser l si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais +dsir avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si +je puis vous tre agrable, quand bien mme je devrais dplaire cent +rimailleurs et la partie claire du public. + + vous pour toujours, etc. + +BYRON. + +Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assig par tous les +concurrens rejets, et peut-tre siffl par une cabale. + + + + +LETTRE XCVII. + + LORD HOLLAND. + +Cheltenham, 23 septembre 1812. + + +Voil enfin! J'ai marqu quelques passages avec des variantes, +choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, dtruisez, faites-en +ce que vous voudrez, je m'en remets vous et au _comit_ que vous +n'aurez pas cette fois appel ainsi _a non committendo_. Que vont-ils +faire! que ferai-je moi-mme avec les cent-un troubadours repousss? De +quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous voir les +mauvais vers pleuvoir sur vous. Je dsire que mon nom ne transpire pas +jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe aprs +tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois, +l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en +conjure au nom de l'harmonie. + +Les passages marqus d'un trait dessus et dessous, le sont pour que +vous choisissiez entre les pithtes et autres ingrdiens potiques. + +crivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc. + +Mes complimens et mes respects lady Holland. Aurez-vous la bont +d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre +_lecteur_ se trouvera embarrass comme un commentateur, et pourrait par +hasard nous les dbiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous +conviennent pas, je me remettrai l'enclume et vous ferai de nouveaux +_endecasyllabes_[26]. + +[Note 26: Les lettres de 97 107, ne sont absolument relatives +qu'au choix de certaines pithtes la place de certains mots, dans les +vers du _Prologue pour la rouverture du thtre de Drury-Lane_; il est +impossible de faire passer de pareils dtails dans une autre langue: ils +y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intrt. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CVII. + + M. MURRAY. + +Cheltenham, 5 septembre 1812. + + +Envoyez, je vous prie, ces dpches et un numro de la _Revue +d'dimbourg_ avec le reste. J'espre que vous avez crit M. Thompson, +que vous l'avez remerci de ma part pour son prsent, et que vous lui +avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il dsire. +O en tes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il _couronn de +lauriers et support par quelques mchans vers_, orner ou enlaidir +quelques-unes de nos tardives ditions? + +Envoyez-moi _Rokeby_. Que diable ce peut-il tre? N'importe, il est +bien apparent et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous +remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon +thermomtre potique est au-dessous de zro. Que voulez vous me donner +_ moi_ ou _ mes ayant-cause_, pour un pome en six chants (_quand il +sera termin, point de vers, point d'argent_), dans un genre aussi +semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques ides +qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de +loisir. + +_P. S._ Ma dernire question est tout--fait dans le style de +Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jrmie Diddler, _je le demande +seulement pour le savoir_. Envoyez-moi Adair, _sur la Dite et le +Rgime_, dont Ridgway vient de donner une nouvelle dition. + + + + +LETTRE CVIII. + + M. MURRAY. + +Cheltenham, 14 septembre 1812. + + +Les paquets contenaient des lettres et des pices de vers, tout cela, +une exception prs, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup +d'inquitude pour ma conversion de certaines hrsies dans lesquelles +mes honntes correspondans pensent que je suis tomb. Les livres sont +des prsens tendant aussi ma conversion: _la Connaissance du +christianisme_ et _le Bioscope_ ou _Cadran solaire de la vie religieuse +explique_. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes +remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell, +libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. _Le +Bioscope_ contenait une pice de vers manuscrite. Je ne sais de qui; +mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'crire et d'crire +bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du _Bioscope_ qui y tait +joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le dcouvrir, remerciez-le +pour moi de tout mon coeur. Les autres lettres taient des lettres de +dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si +je puis parvenir les connatre, et qu'elles soient jeunes, comme elles +prtendent l'tre, je serais charm de les convaincre de ma dvotion. +J'ai reu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde, +et j'y ai rpondu. + +Ainsi vous voil l'diteur de _Lucien_? On me promet une entrevue avec +lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui, +_puisque les dieux l'ont rendu potique_. De qui cette lettre +pourrait-elle mieux venir que de son diteur et du mien? N'est-ce pas +une trahison vous d'avoir affaire l'un des allis du _grand ennemi_, +comme le _Morning-Post_ appelle son frre? + +Et mon livre sur la dite et le rgime, ou est-il? Je suis impatient de +lire le _Rokeby_ de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire. +L'_Anti-Jacobin Review_ est trs-bien crite; elle n'est point du tout +infrieure au _Quarterly_, et certainement elle a cet avantage d'tre un +peu moins _innocente_. En parlant de cela, avez-vous rassembl mes +livres? J'ai besoin de toutes les _Revues_, au moins des _Revues_ +critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises, +extraites et relies en un seul volume pour _mes vieux jours_. Mettez en +ordre, je vous prie, mes livres en langue romaque; redemandez +Hobhouse les volumes que je lui ai prts: il les a eus assez long-tems. +S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amiti de m'crire un mot: nous +serons plus proches voisins cet hiver. + +_P. S._ On s'est adress moi pour crire le discours d'ouverture de +Drury-Lane; mais ds que j'entendis parler de concours, je renonai +lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que +j'avais bauchs! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que +vous mettriez la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de +concourir avec ce ramas de mchans crivains. Il n'y aurait pas eu de +gloire dans le triomphe, et la dfaite et t ignoblement honteuse. Je +me serais touff, comme Otway, avec un pain de quatre livres[27]. Ainsi +rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien dmler avec ce +prologue; je vous en donne _ma parole d'honneur_! + +[Note 27: L'illustre auteur de _Venice Preserved_ (le _Manlius_ du +rpertoire franais) s'touffa en mangeant avec trop d'avidit un pain +de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charit. +On sait qu'il languissait dans une affreuse misre. +(_N. du Tr._)] + + + +LETTRE CIX. + + M. WILLIAM BANKES. + +Cheltenham, 28 septembre 1812. + + +MON CHER BANKES, + +Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent tre intimes +soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux. + regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que +mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir +entendu dire que vous ne dtestiez rien tant que d'crire et de recevoir +des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si +grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous crire dans +ce moment, c'et t dans votre bourg, o je vous croyais naturellement +au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dpit de M. N*** et +de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham +me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort oblig +de penser moi de quelque manire que ce soit; et que, malgr cette +surabondance d'amiti dont vous me supposez surcharg, je ne saurais +jamais me passer de la vtre. + +Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000 +livres sterlings[28], dont 60 restent hypothques sur la proprit +pendant trois ans, et rapportent intrt, bien entendu. Il est probable +que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financires +commencent s'amliorer. Voil dj quelque tems que je suis boire +les eaux, parce que ce sont des eaux boire, qu'elles sont +trs-mdicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais got. Dans +quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientt ici, +o je suis presque seul, o je sors trs-peu, et o je savoure dans +toute sa volupt le _dolce far niente_. Que faites-vous en ce moment? je +ne saurais le conjecturer, mme par la date de votre ptre; vous ne +dansez pas, j'espre, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers. +Nous en avons un ici en mauvais tat: le pauvre diable est atteint d'une +phthisie. On m'a dit, dans la misrable auberge o je suis d'abord +descendu, que vous tiez pass par ici prcisment la veille du jour o +je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord +les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous +partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les +Oxford, avec quelques autres de gnalogies moins anciennes. + +[Note 28: Environ 2,800,000 fr. +(_N. du Tr._)] + +Je ne les drange pas beaucoup. Quant vos bals, vos assembles, on +n'y songe mme pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le rcit d'un +accident affreux arriv l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyes, +et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait d la vie un croc de bateau +ou un trident, pria qu'on le rejett dans l'eau, parce que sa femme +avait t sauve... non, _noye_! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter +lui-mme, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilit. +Que les hommes sont d'tranges animaux dans la Wye et dehors! + +Il me reste vous demander un million de pardons pour ne m'tre pas +acquitt de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous +saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les +bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le +nouveau parlement? Dans soixante jours, je prsume, cause des affaires +d'Irlande; les lections de ce pays demanderont plus de tems que n'en +comporte la loi. Quant la vtre, elle est sre naturellement, cela +n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministre, et +tout ira bien pour vous. J'espre que vous parlerez plus souvent; je +suis sr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman +veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir. + +Je suis toujours votre trs-affectionn, + +[Grec: Nairn][29]. + +[Note 29: Signature qu'il employait souvent cette poque.] + + + + +LETTRE CX. + + M. MURRAY. + +Cheltenham, 27 septembre 1812. + + +Je n'ai envoy aucun discours d'ouverture au comit; sur prs de cent, +je vous le dis _en confidence_, pas un n'a paru digne d'tre reu: en +consquence on est revenu moi; j'ai crit un prologue, qui a t reu +et qui sera prononc. Le manuscrit est maintenant entre les mains de +lord Holland. + +Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manire qu'il soit +accueilli au thtre, vous le publierez avec la premire dition de +_Childe-Harold_. Je vous prie seulement, quant prsent, de me garder +le secret, jusqu' nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte +pour en faire ce que vous jugerez convenable. + +_P. S._ Je dsirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires +_avant_ la reprsentation, afin que les journaux puissent en rendre un +compte exact aprs. + + + + +LETTRE CXI. + + M. MURRAY. + +Cheltenham, 12 octobre 1812. + + +Je ne veux absolument pas que le portrait soit grav; je vous prie de +ne le joindre, sous aucun prtexte, la nouvelle dition; je dsire que +toutes les preuves soient brles et la planche brise. Je paierai +toutes les dpenses faites ce sujet, cela est trop juste, puisque je +ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une +faveur toute particulire de ne pas perdre un moment pour faire ce que +je dsire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous +verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine. + +Je ne sais point comment le public a reu le Prologue au thtre; je +vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne +s'embarrasse gure _un vieil auteur_ comme moi. Je vous laisse +absolument le matre de le joindre ou non la prochaine dition, quand +nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je dsire +quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc. + +Faites-moi l'amiti de me rpondre; je ne serai pas tranquille que je +ne sache les preuves et la planche dtruites. On dit que le _Satirist_ +a rendu compte de _Childe-Harold_, je n'ai pas besoin de demander dans +quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes +personnalits? J'ai un intrt plus grand que le mien l-dedans: +souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms trangers, +surtout des noms de femmes. + + + + +LETTRE CXII. + + LORD HOLLAND. + +Cheltenham, 14 octobre 1812. + + +L'injuste prfrence du comit parat avoir mis en moi tous les +journaux, mme celui de mon ami Perry. Il m'a trait assez rudement, +_tu, Brute_! Je compte en retour lui envoyer, par le +_Morning-Chronicle_, la premire pigramme qui m'chappera, comme gage +de pardon. + +Le comit est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa +conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez dispos +l'accuser de partialit. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de +tout empressement dplac me pousser au dtriment de tant d'anonymes +plus anciens dans le mtier, plus habiles que moi, qui n'eussent point +t insensibles aux vingt guines (quivalentes, je crois, prs de +deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais +l'honneur, ce que je vois, ne suffit pas pour un succs dans ce genre +de littrature. + +Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde reprsentation, +et si quelqu'un aura eu la bont d'en tmoigner quelque satisfaction. Je +n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires. +Perry est svre, les deux autres gardent le silence. Si vous et le +comit ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai +gure des brillans articles des journaux. Mon opinion moi, sur ce +Prologue, est ce qu'elle a toujours t; je ne suis pas loin, peut-tre, +d'en penser comme le public. + +Croyez-moi, cher milord, etc., etc. + +_P. S._ Mes complimens respectueux lady Holland; son sourire serait +une grande consolation pour moi, mme distance. + + + + +LETTRE CXIII. + + M. MURRAY. + +Cheltenham, 18 octobre 1812. + + +Auriez-vous la bont de faire insrer _correctement_ (sur une copie +_correcte_, car j'cris fort mal) dans plusieurs journaux, et +particulirement dans le _Morning-Chronicle_, cette parodie d'un genre +tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de +Busby[30]. Dites Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et +pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de +critiquer mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... _audi +alteram partem_. Je ne sais quelle mouche a piqu M. Perry; autrefois +nous tions trs-bons amis: mais n'importe, faites seulement insrer +ceci. + +[Note 30: Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'tait +amus parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.] + +J'ai un ouvrage pour vous, _La Valse_, dont je vous fais prsent, mais +il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des _Potes +anglais et les Journalistes cossais_. + +_P. S._ Avec la prochaine dition de _Childe-Harold_, vous pourrez +imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la _Maldiction de +Minerve_, jusqu' la strophe: + + Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc. + +vous arrtant naturellement o commence la _Satire_ proprement dite; la +premire partie est la meilleure. + + + + +LETTRE CXIV. + + M. MURRAY. + +19 octobre 1812. + + +Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous +serai oblig de m'en faire connatre le montant. Je crois que les +_Adresses rejetes_ sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru +en ce genre depuis la _Rolliade_, et je souhaiterais, dans votre +intrt, que vous en fussiez l'diteur. Dites l'auteur que je lui +pardonnerais de grand coeur, se ft-il montr vingt fois plus satirique, +et que ses imitations ne sont pas du tout infrieures aux fameuses +imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup +d'esprit, et d'un esprit moins dsagrable et moins offensant que celui +qu'on rencontre gnralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute, +j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succs. Le +_Satirist_, comme vous l'avez pu voir, a maintenant chang de ton; nous +voil dlivrs, je crois, des critiques de _Childe-Harold_. J'ai en +mains une _Satire sur la Valse_, qu'il faudra que vous publiiez anonyme; +elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez +bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours. + +_P. S._ L'diteur du _Satirist_ mrite des loges pour son abjuration; +aprs cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'excuter de +bonne grce. + + + + +LETTRE CXV. + + M. MURRAY. + +23 octobre 1812. + + +Mes remerciemens, comme l'ordinaire. Vous allez en avant d'une +manire admirable; mais ayez soin de satisfaire l'apptit du public, qui +maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera +prte. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espce de +prface, sous forme d'ptre l'diteur. J'ai quelque envie de donner, +avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Maldiction de Minerve_, +jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien +contre la personne qui et pu se plaindre du reste du pome, et que +quelques amis pensent que je n'ai jamais rien crit de mieux; il sera +facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_. + +La planche est brise! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au +portrait, et puis la figure de l'auteur, plante au frontispice d'un +ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait +comme celui-l n'et pas pouss beaucoup la vente. Je suis sr que +Sanders n'et pas survcu la publication de la gravure. propos, le +portrait peut, jusqu' mon retour, rester dans ses mains, ou dans les +vtres, votre choix. L'une des deux preuves restant est bien votre +service, jusqu' ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut +absolument que l'autre soit brle. Encore une fois, n'oubliez pas que +j'ai un compte rgler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je +vous donne dj assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des +dpenses pour moi. + +Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir l'avenir, sur la +vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le +Prologue L'autre parodie qu'a reue Perry est, je crois, la mienne. +C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez +demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charm, nous serons plus +proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on +m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes +communications de votre part seront reues avec plaisir par le plus +humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le +_Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent. + + + + +LETTRE CXVI. + + M. MURRAY. + +Cheltenham, 22 novembre 1812. + + + mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouv ici votre aimable billet; +je vous serai oblig de garder les lettres en question, et celles qui +pourraient encore tre adresses de mme, jusqu' ce qu' mon retour en +ville je vienne les rclamer; ce qui sera probablement sous peu de +jours. On m'a confi un pome manuscrit, trs-long et trs-curieux, +crit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais +soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en mme tems: 1 s'il +n'a jamais t imprim; 2 si, dans le cas contraire, il vaudrait la +peine de l'tre? Ce manuscrit fait partie de la bibliothque de lord +Oxford: il faut qu'il ait t ddaign par les collecteurs de la +_Bibliothque des manuscrits harleens_, ou qu'ils n'en aient pas eu +connaissance. Le tout est crit de la main de lord Brooke, except la +fin. C'est un pome trs-long, en stances de six vers. Il ne +m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mrite; mais si ce +n'tait trop de libert, je serais charm de le soumettre au jugement de +M. Gifford, qui, d'aprs son excellente dition de _Massinger_, doit +tre aussi dcisif sur les ouvrages de cette poque, que sur ceux de la +ntre. + +Passons maintenant un sujet moins important et moins agrable. +Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que +moi, de mettre le mien en tte de son volume des _Adresses rejetes_? +Cela ne ressemble-t-il pas un vol? Il me semble qu'il et pu avoir la +politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de +m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de +ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement +ennuy de tout cela; je ne m'en suis pas ml et ne m'en mlerai +certainement pas, part les parodies; encore les aurais-je fait +disparatre si j'avais su que le docteur Busby avait publi sa lettre +apologtique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite +m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunt le nom de +l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il et mieux fait de +se tenir tranquille. + +Mettez de ct, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de +Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc. + + + + +LETTRE CXVII. + + M. WILLIAM BANKES. + +26 dcembre 1812. + + +La multitude de vos recommandations rend peu prs inutile ma bonne +volont de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de +retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. +Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours +empresss rendre service aux personnes honorables. tout hasard, je +vous ai envoy trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle +ne soit pas ncessaire, vous ouvrira un accs plus facile, et vous +donnera de suite une sorte d'intimit dans une famille aimable. Vous +verrez bientt qu'un homme de quelque importance n'a gure besoin de +lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute +pas que vous n'en ayez dj suffisamment de cette nature. + +Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si +donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'aot, je +vous crirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en +Albanie, je dsirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et +de Vascilie ou Basile, et que vous prsentiez mes complimens aux visirs +d'Albanie et de More. Si vous vous recommandez de moi prs de Soleyman +de Thbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman, +ou que j'crivisse le turc, je vous aurais donn des lettres _rellement +utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne +peuvent rien par eux-mmes. Vous connaissez dj Liston; moi je ne le +connais pas, parce qu'il n'tait point ministre de mon tems. N'oubliez +pas de visiter phse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos +nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant Janina; mais, dans +le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir +de vous tre agrable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais +tromper; l'tranger est mieux protg en Turquie qu'en quelque lieu que +ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques prsens pour +les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc. + +Si vous rencontrez Athnes, ou ailleurs, un certain Dmtrius, je +vous le recommande comme un bon drogman. J'espre vous rpondre bientt; +dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans +le Levant. + +Croyez-moi, etc. + + + + +LETTRE CXVIII. + + M. MURRAY. + +20 fvrier 1813. + + + part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je +trouve, dans _Horace Londres_, quelques stances sur lord Elgin que +j'approuve tout--fait. Je voudrais avoir l'avantage de connatre M. +Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans +la lettre de M. T***s: s'il le dsire, je pourrai lui en donner la +substance pour sa seconde dition; sinon, nous l'ajouterons la ntre, +quoique nous nous soyons, je crois, assez occups de lord Elgin. + +[Note 31: Dans l'ode intitule _le Parthnon_, Minerve parle ainsi: + +Tous ceux qui verront mon temple mutil poursuivront d'une rage +classique le barbare qui l'a ravag; bientt un noble pote des les +britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et +enflammera son sicle par le rcit des malheurs d'Athnes.] + +Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes loges +ne valent gure la peine d'tre rpts l'auteur; prsentez-lui +toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder. +L'ide est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc., +par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imite, et je ne +crois pas qu'un autre l'ait essay que lui. + +Tout vous, etc. + +Nous avons dj dit que les sommes dont il avait eu besoin l'poque de +sa majorit, il se les tait procures un intrt ruineux. La lettre +suivante a rapport quelques transactions relatives ce sujet. + + + + +LETTRE CXIX. + + M. ROGERS. + +25 mars 1813. + + +Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intrt usuraire d au _protg_ +de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie. +Quoique la transaction montre d'elle-mme la folie de l'emprunteur et la +friponnerie du prteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette, +comme je l'aurais pu _lgalement_, ni de refuser le paiement du +principal, pas mme peut-tre des intrts tout illgaux qu'ils soient. +Vous savez qu'elle tait ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis +dfait d'un domaine qui tait dans ma famille depuis prs de trois cents +ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux +mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'glise_, ou d'une _femme_. Je +me suis dcid ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de mme +nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne +le pourrai peut-tre de quelques annes. Je me trouve donc dans la +ncessit de faire _attendre_ des personnes qui, eu gard aux intrts +qu'elles reoivent, ne doivent pas en tre trop fches; c'est moi seul +qui y perds. + +Quand j'arrivai l'ge de majorit, en 1809, j'offris ma propre +garantie condition d'un intrt lgal; je fus refus. Maintenant je ne +veux plus en passer par o ces gens-l veulent. Il est possible que +j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des +parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement +la volont de payer mes dettes, ds que je pourrai. La position de cette +personne peut tre fcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi tous +gards? Je ne pouvais prvoir que mon acheteur ne me paierait pas mon +domaine de suite. Je suis charm de pouvoir encore faire quelque chose +pour mon Isralite, et je voudrais en dire autant du reste des douze +tribus. + +Tout vous, cher Rogers, + +BYRON. + + +Au commencement de cette anne, M. Murray dsirant publier une dition +des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur +entra avec beaucoup d'empressement dans son ide. Il dit, ce sujet, +dans un billet M. Murray: Westall est, je crois, convenu de fournir +des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie +petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et +simplement comme un modle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais +aussi avoir le portrait que je vous ai montr, de l'ami dont il est +question dans le texte la fin du chant premier et dans les notes, ce +qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures. + +[Note 32: Lady Charlotte Harley, laquelle il adressa dans la +suite, sous le nom d'Ianth, les vers qui forment l'introduction de +_Childe-Harold_. +(_Note de Moore_.)] + +Ds les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa +satire sur la _Valse_, qui, malgr tout l'esprit qui s'y trouve, fut si +loin de rpondre ce que le public attendait alors de lui, que l'on +ajouta aisment foi au dsaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre +suivante. + + + + +LETTRE CXX. + + M. MURRAY. + +21 avril 1813. + + +Je serai Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous +au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon +portrait, la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est +pas bon, vous prfrerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous +envoyassiez celui de Sanders chez moi, immdiatement et avant mon +arrive. J'apprends qu'on m'attribue un certain pome malicieux sur la +_Valse_; j'espre que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur, +j'en suis sr, ne serait pas content de me voir responsable de ses +folies. L'in-4 de M. Hobhouse ne doit pas tarder paratre; envoyez, +je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je +compte emporter avec moi dans mon voyage. + +_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur +vous la semaine prochaine. Comment tes-vous parvenu avoir votre part +d'une colre qu'il n'avait jusqu'ici panche que sur le prince? Je +prsume que le ban et l'arrire-ban de vos _scribleres_[34] s'apprte +rompre une lance pour la dfense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par +exemple, n'y manquera pas. + +Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le rgler avant de +partir. + +[Note 33: Journal qui parat encore aujourd'hui deux fois par +semaine, et forme deux feuilles in-4. C'est l'un des mieux rdigs des +journaux anglais, et celui dont les ides de libert civile et +religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes franais, +pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de +frequens emprunts. +(_N. du Tr._)] + +[Note 34: Allusion _Martinus Scribler_ de Pope.] + +[Note 35: Libraire fameux du dix-huitime sicle.] + +Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce +premier jet n'et point encore toute la perfection laquelle il le +porta dans la suite, le public reut avec admiration et enthousiasme +cette nouvelle oeuvre de son gnie. L'ide d'crire un pome par fragmens +lui fut suggre par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on +puisse dire contre une telle manire de composer en gnral, on doit +avouer qu'elle convenait parfaitement au caractre de Lord Byron, lui +permettant de s'affranchir de ces difficults mcaniques qui, dans une +narration rgulire, gnent le pote, pour ne pas dire qu'elles le +refroidissent et le glacent, et de laisser l'imagination de ses +lecteurs remplir les intervalles qui eussent d sparer ces morceaux +pathtiques qui taient le triomphe de son beau talent. La fable de ce +pome avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui +permettait de rapporter, jusqu' un certain point, lui-mme, un +vnement dans lequel il joue l'un des premiers rles. Aprs la +publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet vnement +romanesque ayant circul dans le public, le noble auteur pria son ami, +le marquis de Sligo, qui avait visit Athnes peu de jours aprs, de +vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la +rponse de lord Sligo. + + + + +Albanie, lundi, 31 aot 1813. + + +MON CHER BYRON, + +Vous m'avez pri de vous dire ce que je puis avoir appris Athnes sur +une jeune fille qui fut prs d'tre mise mort quand vous y tiez; et +vous dsirez que je n'omette aucune des circonstances relatives cette +affaire, qui seraient ma connaissance. Pour rpondre votre dsir, je +vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais tre bien +loin de l'exacte vrit, puisque la chose s'tait passe un ou deux +jours seulement avant mon arrive, et formait consquemment alors le +sujet gnral de toutes les conversations. + +Le nouveau gouverneur, encore inaccoutum aux rapports avec les +chrtiens, avait naturellement sur les femmes les mmes ides barbares +qu'ont tous les Turcs. En consquence, et suivant au pied de la lettre +la loi de Mahomet, il avait ordonn que cette jeune fille ft cousue +dans un sac et jete la mer, ce qui se fait presque tous les jours +Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyre, vous +rencontrtes le cortge qui allait mettre excution la sentence rendue +contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris o ces gens-l +allaient et quelle tait la patiente, vous intervntes aussitt; et que, +comme on hsitait obir vos ordres, vous ftes oblig d'intimer au +chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette +menace ne suffisait pas encore pour le dcider, vous tirtes un +pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obir et +de retourner avec vous jusqu' la maison de l'aga, vous alliez lui +brler la cervelle. L-dessus, cet homme consentit revenir sur ses pas +jusque-l, et vous obtntes par des menaces, par des prires, et +peut-tre aussi par des prsens, la grce de la jeune fille, condition +qu'elle quitterait Athnes. On dit que vous la conduistes d'abord au +couvent, et que pendant la nuit vous la ftes partir pour Thbes, o +elle trouva un sr asile. Voil tout ce que je sais de cette histoire, +telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous dsirez m'adresser +d'autres questions ce sujet, je suis prt y rpondre avec le plus +grand plaisir. + +Je suis, bien sincrement, mon cher Byron, etc., + +SLIGO. + +Je crains que vous n'ayez bien de la peine lire mon griffonnage, mais +je suis press par les prparatifs de mon voyage; vous m'excuserez. + + +Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son +imagination une fois que les sources en taient ouvertes sur un objet. +Ce pome s'agrandit tellement pendant l'impression de la premire +dition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il +contenait d'abord, il s'lve maintenant prs de quatorze cents. En +effet, le plan qu'il avait adopt d'une srie de fragmens, + + Un paquet de perles orientales enfiles au hasard, + +lui laissait la libert d'introduire, sans avoir gard rien qu'au ton +gnral de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui +s'offraient son imagination active. On peut voir jusqu'o il portait +cette libert, dans une note de sa main la marge du paragraphe, + + Beau climat o chaque saison sourit... + +dans laquelle il dit: Je n'ai pas encore fix la place o je devrai +insrer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas +un seul exemplaire ici. + +Mme dans ce nouveau passage, tout riche qu'il tait d'abord, son +imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beauts: car cette +partie si pittoresque depuis + + Car l, la rose crot sur les rochers, dans le vallon, etc. + +jusqu' + + Ses gmissemens se changent en chants joyeux... + +fut encore ajoute aprs coup. Parmi les autres morceaux qui parurent +dans cette nouvelle dition, je ne sais si ce fut la troisime ou la +quatrime, car, entre celle-l et la premire, il s'coula peine six +semaines, on doit compter cette belle et mlancolique description de la +Grce, prive, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du +sicle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun pote +d'aucun sicle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mlancolique, +plus dlicieusement acheve[36]. Parmi les heureuses additions cette +nouvelle dition, il faut encore compter les vers, + + Le cigne fend les eaux avec fiert, etc. + +et ces autres si pathtiques, + + Ma mmoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc. + +[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a d +naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de +la Grce_ de Gilliers, qui renferme peut-tre le premier germe de la +pense que le gnie a si admirablement dveloppe: L'tat prsent de la +Grce, compar l'ancien, est comme l'obscurit silencieuse du tombeau +oppose l'clat brillant de la vie active.] + +Quand je le rejoignis Londres, au printems, je trouvai encore plus +gnral et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme o j'avais +laiss chacun pour sa personne et ses crits, dans la socit et dans le +monde littraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus +immdiatement, la familiarit avait peut-tre commenc, suivant l'usage, + diminuer un peu l'enchantement. Sa gat, son abandon, aprs une +connaissance plus intime, ne pouvait manquer de dtruire le charme de +cette tristesse potique, dont les yeux plus loigns le voyaient +toujours entour; tandis que les notions romantiques que ses lectrices +avaient attaches aux amours auxquels il fait allusion dans ses pomes, +sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles +voyaient, de trop prs, les objets qu'on supposait enflammer pour le +moment son imagination et son coeur. Il faudrait que la matresse d'un +pote demeurt, s'il tait possible, pour les autres, un tre aussi +imaginaire qu'elle l'a t souvent pour lui-mme, grces aux qualits +dont il s'est plu la doter. Quelque belle que soit la ralit, elle ne +saurait manquer de rester bien infrieure au portrait qu'une imagination +trop ardente a pris plaisir s'en faire. Si nous pouvions rassembler +devant nous toutes les beauts que l'amour des potes a immortalises, +depuis la dame de haut lieu jusqu' la simple bachelette, depuis les +Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chlos et aux Jannetons, il nous +faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes +brillantes que la posie y a loges, et souvent notre admiration de la +constance et de l'imagination du pote s'accrotrait en dcouvrant +combien son idole en tait peu digne. + +Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'ide +romanesque que l'on s'tait faite du caractre personnel du pote, ce +dsappointement de l'imagination tait plus qu'amplement compens dans +le petit cercle qu'il frquentait habituellement par les qualits +franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait dployer. Il tait +encore remarquable pour l'absence de tout pdantisme, de toute +prtention d'homme de lettres, et on et pu lui donner avec justice +l'loge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner, +l'extrme facilit de son commerce, que c'tait un grand pote_. Tandis +que ses amis intimes, ceux qui taient parvenus, pour ainsi dire, +derrire les coulisses de sa renomme, le voyaient ainsi sous son +vritable jour, avec ses faiblesses et son amabilit; les trangers et +ceux qui l'approchaient de moins prs restaient sous le charme de son +caractre potique, et plusieurs pensaient que la gravit, l'orgueil, la +_sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages taient les traits +distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manires. +Cette ide a t si gnrale, elle a rgn si long-tems que, dans +quelques essais sur son caractre, publis depuis sa mort, et contenant +du reste beaucoup d'aperus frappans de justesse, nous trouvons dans son +prtendu portrait des traits tels que ceux-ci: Lord Byron avait un +esprit srieux, positif, svre; un caractre satirique, ddaigneux et +sombre. Il n'avait pas la plus lgre sympathie pour une gat +insensible; l'extrieur, on voyait un air chagrin, le mcontentement, +le mpris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de +tnbres, etc., etc.[37] + +[Note 37: _Lettres sur le caractre et le gnie potique de Lord +Byron_, par sir gerton Bridges, baronnet.] + +Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il tait +envisag par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait, +mais il en tait flatt comme d'une preuve de la diversit et de la +flexibilit de ses moyens. En effet, comme je l'ai dj remarqu, il +tait loin d'tre insensible l'effet qu'il produisait personnellement +sur la socit; et la place distingue qu'il avait prise dans le monde, +depuis le commencement de notre liaison, n'altrait en rien l'aimable +simplicit et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je +remarquais, quant au monde extrieur, quelques lgers changemens dans sa +conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supriorit qu'il +avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidit +s'accommodt mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou +que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crt que les hommes minens ne +doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il +vitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se +montrer le matin et dans les lieux frquents. L'anne prcdente, avant +que son nom ft devenu si clbre, nous avions t l'exposition dans +Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute +pas que la vritable raison qui lui fit alors viter les endroits +frquents ne ft cet extrme dplaisir qu'il prouvait de la difformit +de son pied, difformit qui devait d'autant plus attirer les regards du +public que son beau talent le rendait plus universellement connu. + +[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.] + +[Note 39: La seule chose qui me frappt en lui, comme +extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait +prouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude, +allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte +de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir +vu un chapeau sur la tte depuis ce tems-la. +(_Note de Moore_.)] + +Parmi les momens que nous avons passs joyeusement ensemble, je me +rappelle plus particulirement un certain soir o il se livra la gat +la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemble, nous avions +reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume, +n'avait pas dn les deux jours prcdens, prouvant alors une faim +canine, demanda grands cris quelque chose manger. Notre repas, qu'il +ordonna lui-mme, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement +ai-je pris part un plus joyeux souper. Il arriva que notre hte venait +de recevoir l'hommage d'un volume de posies, crites l'imitation +avoue des anciens potes anglais, contenant, comme la plupart des +modles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mles +plus de dtails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la +disposition d'esprit o nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce +furent ces derniers dont nous nous occupmes exclusivement, et il faut +avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire. + +En vain, pour rendre plus de justice l'auteur, M. Rogers essaya-t-il +d'attirer notre attention sur quelques-unes des beauts relles de +l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux +passages qui pouvaient fournir matire notre humeur enjoue. force +de parcourir le volume dans tous les sens, nous dcouvrmes que notre +hte, outre qu'il en admirait sincrement quelques parties, avait un +motif de reconnaissance pour prendre ainsi la dfense de son auteur, et +qu'un des pomes contenait de lui un loge trs-pompeux, et, je n'ai pas +besoin de le dire, trs-mrit. Nous tions trop fous dans le moment +pour nous arrter, mme devant cet loge, auquel nous concourions +cependant de grand coeur. Le premier vers de cette pice, autant que je +puis me le rappeler, tait: + + Quand Rogers se livrant au travail, etc. + +Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller +au-del des deux premiers mots. Notre rire fou tait alors arriv un +point tel que rien ne pouvait plus l'arrter. Il recommena deux ou +trois fois, mais peine avait-il prononc _Quand Rogers_, que nous nous +mettions rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu' la fin, malgr +le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pt s'empcher de +se joindre nous; nous rmes alors tous les trois de si bon coeur, que +si l'auteur et t l, je crois en vrit qu'il n'et pu rsister la +contagion. + +Un jour o deux aprs je reus le billet et les vers suivans: les mots +en italique sont tirs de l'loge mme dont nous nous tions permis de +rire. + + + + +MON CHER MOORE, + +_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie +pour vous seul. Je suis prt fixer tel jour que vous voudrez pour +notre visite. Shridan, ne l'avez-vous pas trouv dlicieux? _Le +Marchand de volaille_ a t sa premire et sa meilleure +plaisanterie[40]. + +Tout vous, etc. + +_Je dpose ma branche de laurier_. + +_Toi_, dposer ta branche de _laurier_! O donc l'as-tu vole? Et quand +elle t'appartiendrait rellement, qui des deux en a le plus besoin, +Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage dessch, ou renvoie-le au +docteur Donne. Si justice tait faite tous deux, il n'en aurait gure, +et toi pas du tout. + +[Note 40: Il fait ici allusion un dner chez M. Rogers, dont j'ai +rendu ailleurs le compte suivant: + +La compagnie se composait de M. Rogers lui-mme, Lord Byron, M. +Shridan et l'auteur de ces _Mmoires_. Shridan n'ignorait pas notre +admiration pour lui. La prsence du jeune pote surtout semblait lui +rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les dtails +qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrire n'taient pas moins +intressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le +cours de cette soire que nous parlant du pome que M. Whitbread avait +compos et envoy parmi les nombreux prologues destins la rouverture +de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des +allusions au phnix, il dit: Mais il y avait plus de l'oiseau dans les +vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il tait entr dans +beaucoup de dtails; il avait parl de ses ailes, de son bec, de sa +queue, etc., etc.; enfin, c'tait absolument le phnix dcrit par un +_marchand de volaille_. +(_Vie de Shridan_.)] + +_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_. + +Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais +qu'un bonnet de fou. La premire fois que tu iras dans la ville de +Delphes, demande ceux qui s'y trouveront logs avec toi: ils te diront +que Phbus a donn sa couronne Rogers, quelques annes avant que tu ne +vnsses au monde. + +_Que chacun ait le sien_. + +Quand on portera du charbon de terre Newcastle et des hiboux +Athnes comme une curiosit; quand Liverpool pleurera ses sottises; +quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de +C*** aura un hritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu +en auras de reste donner. + + +Le nom de Shridan, cit dans la note prcdente, nous offre une +heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques dtails +sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration +sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment +au-dessus de tous les grands politiques de son tems. + + +J'ai vu souvent Shridan en socit, il tait admirable! Il avait une +espce de got pour moi; il ne m'a jamais attaqu, du moins en ma +prsence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits, +orateurs et potes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de +Stal, anantir Colman et en faire autant, peu prs, de quelques +autres personnes de talens et de rputation, dont je ne cite pas les +noms, parce qu'elles sont de mes amis. + +La dernire fois que je me suis trouv avec lui, ce fut, je crois, chez +sir Gilbert Elliot; il tait aussi amusant que jamais. Non, je me +trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernire fois. + +Je me suis trouv avec lui dans bien des endroits et bien des +parties, Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, +la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers; +enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne +humeur et d'un esprit dlicieux. + +J'ai vu Shridan pleurer deux ou trois fois; peut-tre tait-ce des +larmes de vin, mais cette circonstance mme rendait la chose plus +frappante, car qui pourrait voir sans motion _l'ge remplir d'indignes +larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir priv de raison et se +donnant en spectacle_[41]. + +[Note 41: Quand le clbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il +y avait plusieurs annes qu'il tait atteint des infirmits les plus +dplorables, et tomb tout--fait en enfance. +(_N. du Tr._)] + +Je l'ai vu un jour pleurer la salle de vente de Robin, la suite +d'un splendide dner, compos des personnes les plus illustres par leur +naissance et leurs talens: ce fut cause de quelques observations sur +l'obstination des whigs refuser des places et censurer leurs +principes. Shridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est +ais milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou milord +H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une +partie leur vient de sincures actuelles, ou qu'ils ont hrites par les +sincures de leurs anctres aux dpens de la fortune publique, de venir +vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne +savent pas quels combats ont supporter, pour y rsister, ceux qui, +avec autant d'amour-propre, des talens au moins gaux, et des passions +qui certes ne sont pas infrieures, n'ont jamais eu de leur vie un +shilling qu'ils puissent dire eux appartenant. En disant cela il se +mit pleurer. + +Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un +shilling lui appartenant; coup sr, il trouva moyen d'en avoir un +bon nombre appartenant aux autres. + +En 1815, j'avais occasion de faire une visite mon homme d'affaires, +je le trouvai avec Shridan. Aprs quelques politesses rciproques, +celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je +ne pus m'empcher de m'informer de celle de Shridan. Oh! rpondit le +procureur, c'est comme l'ordinaire; il vient pour tcher d'arrter les +poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que +comptez-vous faire? Rien du tout, pour le prsent, dit-il; voudriez-vous +que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? quoi cela nous +mnerait-il? L-dessus il se mit rire et parler des rares talens de +Shridan pour la conversation. + +Or, je sais, par exprience personnelle, que mon procureur n'est, +certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend gure rien, +hors des statuts et des arrts. Eh bien! Shridan, en une demi-heure de +conversation, avait trouv moyen de l'adoucir si bien, que si son +client, brave et digne homme du reste, ft venu en ce moment, je crois +qu'il l'et jet par la fentre avec toutes les lois du monde et +quelques juges-de-paix par-dessus le march. + +Tel tait Shridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien +vu de pareil depuis le tems d'Orphe! + +Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrta + la ddicace lady douairire ***. cette vue, il entra en fureur, et +s'cria: C'est coup sr un faux; jamais je n'ai rien pu ddier cette +vieille hypocrite, cette infernale prostitue, etc., etc.; et continua +ainsi, pendant une demi-heure, son ptre ddicatoire la personne qui +en tait l'objet. Si tous les crivains s'exprimaient avec la mme +franchise, cela serait divertissant. + +Il m'a dit que le soir mme du grand succs de _l'cole de la +Mdisance_ (_the School for Scandal_), il avait t terrass et men au +corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouv ivre et faisant +du bruit dans la rue. + +Au moment o il se mourait, on le pressait de consentir subir une +opration: Non, rpondit-il, je me suis dj soumis deux, et c'est +assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'tait de +s'tre fait couper les cheveux et d'avoir pos pour son portrait. + +Je me suis trouv quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru +extrmement plaisant et trs-bon compagnon. Mais la gat, ou plutt +l'esprit de Shridan avait quelque chose de sombre, quelquefois mme de +sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je +l'observais de prs. Colman, c'est diffrent, il riait, lui. Si j'avais + choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux la fois, je +dirais: Donnez-moi Shridan pour commencer la soire, et Colman pour la +finir; Shridan dner, et Colman souper; Shridan avec le Porto et +le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madre et le Champagne dner, +le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au +_grog_ et au _gin_ tendu d'eau du matin[42]. J'ai pass par cette +enfilade de liquides avec tous les deux. Shridan tait une compagnie de +grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un rgiment entier... +d'_infanterie lgre_, coup sr: toujours tait-ce un rgiment. + +[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indiffremment +pendant le premier service et pendant tout le tems du dner; le Bordeaux +(_claret_) plus spcialement avec le Madre et le Xers (_Sherry_), +aprs que les dames sont retires. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec +un peu de sucre ou sans sucre, tendue dans de l'eau chaude ou froide, +mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genivre, et l'un des +principaux articles d'importation des Hollandais. +(_N. du Tr._)] + +C'est vers cette poque que Lord Byron, je suis fch d'ajouter par mon +entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'diteur d'un journal +hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne +depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une +admiration sincre pour ses talens et son courage comme journaliste. +L'intrt que je prenais lui personnellement avait t rcemment accru +par le caractre noble et mle qu'il avait dploy pendant le cours d'un +procs qui lui avait t intent, ainsi qu' son frre, pour un libelle, +publi dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la +condamnation de tous deux deux ans d'emprisonnement. On se rappellera +qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment +d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner +leurs rangs et leurs principes, aprs avoir t long-tems regard comme +leur ami et leur patron. Partageant moi-mme cette opinion, et peut-tre +avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intrt au sort de M. +Hunt; et immdiatement aprs mon arrive Londres, je lui rendis visite +dans sa prison. J'en parlais peu de jours aprs lord Byron, ajoutant +que j'avais t tonn du luxe qui y rgnait, des treillages de fleurs +au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu +dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble pote, dont les ides +politiques concidaient absolument avec les miennes, exprima le plus +grand dsir de donner la mme preuve de respect M. Hunt; et, en +consquence, deux ou trois jours de l, nous nous rendmes ensemble +la prison. peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita +dner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en consquence, au +mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le +recevoir dans ses murs comme convive. + +Le matin de notre premire visite au journaliste, je reus de Lord Byron +les vers suivans videmment crits la veille au soir. + + +19 mai 1813. + + vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la + ville, Anacron, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le + diable m'emporte si je sais de quoi vous devez tre plus + fier, de vos in-4 deux guines, ou de vos petits livres + quatre sous... + +Mais revenons ma lettre, c'est une rponse la vtre. Soyez demain +chez moi, aussitt que vous le pourrez, tout habill, tout prt, pour +aller voir l'esprit en prison. Plaise Phbus que nos pchs politiques +ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous +tes engag, et que vous avez dsert Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de +Sotheby; moi-mme, bien qu'accabl d'un rhume qui me tue, il faut que je +mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais +demain, quatre heures, nous... + +10 heures. + +Arriv l, mon cher Moore, je suis interrompu par ***. + +11 heures et demie. + +*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote. +_Addio_. + + +La journe que nous passmes en prison, si elle ne fut pas +trs-agrable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de +nouveau. J'avais, par gard pour Lord Byron, stipul d'avance avec notre +hte que nous serions en aussi petit comit que possible; et quant au +dner, il eut gard ma prire: nous n'y vmes qu'un ou deux membres de +la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre +tranger que M. Mitchell, l'ingnieux traducteur d'Aristophanes. Mais, +aussitt aprs le dner, arrivrent plusieurs littrateurs des amis de +M. Hunt, qui n'tant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublrent un +peu le plaisir que nous prouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me +rappelle trs-bien M. John Scott, qui depuis crivit des choses si +svres sur Lord Byron. Il est pnible de songer qu'entre les personnes +runies alors autour du pote, il y en avait une qui devait bientt +attaquer sa rputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins +honorable encore, devait rpandre son venin sur sa tombe. + +Ce fut le 2 juin que, prsentant une ptition la Chambre des Lords, il +parut pour la troisime et dernire fois comme orateur dans cette +assemble. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva +m'habillant en toute hte pour aller dner. Il tait, je me le rappelle, +de la meilleure humeur, et encore tout anim de son discours. Comme je +continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit se promener en long +et en large dans la pice voisine, dclamant tout haut en ma faveur, +d'un ton burlesquement srieux, quelques phrases dtaches de sa +nouvelle harangue. Je leur ai dit que c'tait une violation palpable de +la constitution; que si de pareilles choses taient tolres, c'en tait +fait de la libert anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le +flot de son loquence, quel tait donc ce terrible sujet de plainte?--Le +sujet de plainte? rpta-t-il en s'arrtant, comme pour y rflchir, +_oh! je ne m'en souviens pas_[43]. Il est impossible de se faire une +ide de l'effet comique qu'il donna ces mots: son geste, son regard, +en de semblables occasions, taient irrsistiblement risibles; car +c'tait plutt dans des plaisanteries, des trangets de cette nature, +que dans des choses spirituelles, proprement parler, que consistait le +charme de sa conversation. + +[Note 43: Son discours tait l'occasion d'une ptition du major +Cartwright.] + +Quoiqu'aprs le brillant succs de _Childe-Harold_ il soit bien vident +qu'il cessa de penser au Parlement comme l'arne de son ambition, on +peut croire cependant qu'il ne ngligea pas de l'tudier comme un vaste +champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi vari que le +sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intrt; dans un +bal, dans une cole de pugilat, au parlement, tout doit avoir t mis +profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte +carrire de snateur; je les extrais de son propre journal. + +Je n'ai jamais entendu personne qui rpondt entirement l'ide que +je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approch, si ce n'tait +son dbit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une +fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me parat aussi diffrent +d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un pote. Grey a +du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui +y ressemble beaucoup. Je n'ai point admir Windham, bien que tout le +monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread tait le +Dmosthnes du mauvais got et de la vhmence vulgaire, mais fort et +Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincrit. Lord Lansdowne +est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aim +Grenville, s'il et voulu rduire ses discours une heure de dure. +Burdett est doux et argentin comme Blial lui-mme; c'est, je crois, le +grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les +gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses +discours en haut, et se hter de descendre pour couter, ds qu'il se +levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second +discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est tudi, mais +fin et souvent loquent. Tout trange que cela puisse paratre, je n'ai +jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade +de collge; il n'y avait que deux autres enfans qui nous sparaient. +Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait tre parmi +les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M. +Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des +mots. + +Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune loquence; +proprement parler, je suis port croire que les Irlandais en +_avaient_, que les Franais en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne +de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approch de +l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir t au +barreau, mais j'aurais voulu qu'il y ft encore chaque fois que je l'ai +entendu la chambre. Lauderdale est perant, subtil et trop cossais... + +Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu +que bien rarement un discours qui ft peu prs intelligible et pas +trop long pour le sujet. Tout calcul, c'est une grande dception, et +une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont +obligs d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shridan qu'une fois, et +peu d'instans; j'aimais sa voix, son dbit, son esprit, et c'est le seul +orateur que j'aie jamais souhait entendre plus long-tems. + +Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette +impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup +comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'loquence dans +un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans +l'antiquit, et peut-tre _moins encore_ dans les tems modernes); mais +il doit y avoir ncessairement un levain de rflexion et de bon sens, +qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne +puissent pas l'exprimer noblement. + +On prtend que Horne Tooke et Roscoe ont dclar qu'ils taient sortis +du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intgrit +et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette +masse totale est probablement peu prs la mme; il est probable aussi +que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne +varient gure. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des sicles +pour en enfanter un; ce ne sont point choses trouver dans toutes les +runions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre +ne m'ont inspir autant de respect et de crainte que le mme nombre de +Turcs assis dans un divan, ou de mthodistes runis dans une grange. La +timidit et l'agitation nerveuse que j'prouvais provenaient plutt du +nombre que de la qualit des personnages, plutt aussi de l'effet que +pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant +bien, comme tout le monde le sait, que Cicron lui-mme, et probablement +le Messie, n'eussent jamais chang le vote d'un seul gentilhomme de la +chambre ou d'un seul vque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et +ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intrt dans les grandes occasions. + +J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours la +chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques +minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le dbut de son +prdcesseur Flood avait t une chute complte et dans des +circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des snateurs +ministriels, qui avaient les yeux fixs sur Pitt, leur thermomtre, +l'eurent vu incliner la tte plusieurs fois en signe d'approbation, ils +acceptrent l'ordinaire ce signal avec obissance, et se livrrent +des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les +mritait; c'tait un chef-d'oeuvre. Je n'ai pu entendre celui-l, tant +alors Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il pronona dans +la suite sur la mme question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la +guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je +partageais l'admiration que son loquence inspirait tout le monde. + +Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le pote Rogers le vieil +orateur de Courtenay, je fus frapp des restes imposans de sa belle +figure, et de la vivacit que conservait encore sa conversation. Ce fut +lui qui rduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une +rponse accablante au discours de dbut du rival de Grattan au Parlement +d'Irlande. J'aime connatre les motifs qui ont dtermin les actions +des hommes. Je demandai Courtenay s'il n'avait pas t pouss par +quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans +l'acrimonie de sa rplique. Il me dit que j'avais devin juste; qu'en +Irlande, cit la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se +lever et l'attaquer de la manire la plus dure et la moins mrite; que, +n'tant pas membre de la Chambre, il ne put se dfendre lui-mme; et que +l'occasion de se venger de cet affront s'tant prsente quelques annes +aprs, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empcher d'en +profiter. Certes, il paya Flood avec intrt; car celui-ci ne joua plus +aucun rle, et ne pronona plus gure que deux ou trois discours la +Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer part, celui de +1790, sur la rforme parlementaire, dont Fox disait que c'tait le +meilleur qu'il et jamais entendu sur ce sujet. + + +Il avait entretenu long-tems l'ide de quitter de nouveau l'Angleterre. +Il parat que, dans ses accs de mlancolie et de chagrin, c'tait une +sorte de consolation pour lui de tourner ses ides vers la libert d'une +vie passe dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de +_Childe-Harold_, il tait dans un accs de cette nature, et parlait +souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer +Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manires du +Levant, et de passer son tems tudier les langues et les littratures +orientales. La joie de son triomphe et les succs qu'il obtint alors +dans d'autres carrires que celle des lettres, dtournrent quelque tems +sa pense de ses projets d'migration. Mais bientt il y revint; et nous +avons vu, dans l'une de ses lettres M. William Bankes, qu'il brlait +de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes +de sa Grce bien-aime. Ce plan cda pendant quelque tems celui +d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant +qu'il se prparait ce voyage, qu'il crivit les lettres suivantes. + + + + +LETTRE CXXI. + + M. MURRAY. + +Maidenhead, 13 juin 1812. + + +J'ai lu les _Lgres observations_; elles sont raisonnablement +mchantes, mais pas trop. Il y a une note la fin contre _Massinger_; +ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir t mis en mauvaise compagnie. +L'auteur a dcouvert quelques mtaphores incohrentes dans un passage +des _Potes anglais et des Journalistes cossais_, page 23, dit-il, mais +sans citer quelle dition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire +qui vous reste, c'est--dire, de la cinquime dition, afin que je +profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct +infernal_, mettez _brutal instinct_; _flons_ au lieu de _harpies_; +_chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'taient l de +vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont gure plus doux; +mais, comme je n'ai pas envie de rimprimer cet ouvrage, ces corrections +ne sauraient tre de grande importance, et sont une satisfaction pour +moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqu n'a pas +plus de douze vers. + +[Note 44: Dans un article sur cette satire, crit pour le +_Cumberland-Review_, mais non imprim, dfunt M. le rvrend William +Crome avait not en ces termes l'incohrence de ces mtaphores: + +Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en +autant d'animaux diffrens. En trois vers, il va vous le mtamorphoser +de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un +chien du sang. + +Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de +lgret ou d'ignorance relevs dans cette satire, tels que _poisson de +l'Hlicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc., +etc.] + +Vous ne me rpondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui +crire, et je ne voudrais rien lui dire de dsagrable. Si vous +m'crivez _poste-restante_ Portsmouth, j'enverrai chercher votre +rponse. Vous ne m'avez jamais parl de la critique de _Colombus_, qui +va paratre; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi +envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut +que ne l'ont pens les crivains de la _Quarterly_; mais je ne veux +point attaquer les dcisions de ces _infaillibles invisibles_; aprs +tout, l'article est fort bien crit. L'horreur qu'on a gnralement pour +les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez +voulu l'imprimer, et peut-tre prsent n'tes-vous pas sans vous en +repentir. Enfin j'ai donn mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous +n'aurons pas de querelle l-dessus, pas mme si je les voyais servir +d'enveloppe la ptisserie; mais ce ne sera pas sans une apprhension +de quelques semaines, en dveloppant chaque pt. + +J'emporterai les livres qui pourront tre marqus G. O. Connaissez-vous +les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier +volume de _Robinson Cruso_ a t compos par lord Oxford, premier du +nom, quand il tait prisonnier la Tour, et donn par lui De Foe; +c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemand le +manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Hber? crivez-moi Portsmouth. + +Tout vous, etc. + +N. + + + + + M. MURRAY. + +18 juin 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +Voulez-vous vous charger de faire parvenir son adresse la lettre +ci-jointe, en rponse la plus aimable que j'aie jamais reue. Je ne +puis exprimer M. Gifford, ni personne, tout le plaisir qu'elle m'a +fait. + +Tout vous, etc. + +N. + + + + +LETTRE CXXII. + + M. W. GIFFORD. + +18 juin 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +Je suis toujours embarrass de vous crire sur quoi que ce soit, bien +plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous +saviez quelle vnration j'ai toujours eue pour vous, mme avant de +former la plus simple esprance de me lier avec vous, comme auteur ou +comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas. + +Tout avis de votre part, mme sous la forme plus amre d'un passage de +votre _Moeviade_, ou d'une note votre dition de _Massinger_, et t +reu avec obissance: j'aurais essay de profiter de vos censures; jugez +si je dois tre moins dispos profiter de vos bonts. Il ne +m'appartient pas de renvoyer des loges mes anciens et ceux qui +valent mieux que moi; loges qui, pour tre sincres, n'en seraient pas +mieux accueillis. Je reois donc votre approbation avec reconnaissance; +et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer +les sentimens d'admiration dont je suis pntr pour vous. + +J'aurai le plus grand gard ce que vous me conseillez sur les +matires religieuses; peut-tre le mieux serait-il de les viter +tout--fait. Ce que j'en ai crit et que l'on a blm a t interprt +toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrdulit; je n'ai pas cru +que, pour avoir dout de l'immortalit de l'ame, on dt m'accuser +d'avoir ni l'existence de Dieu. C'est en comparant le nant de nos +individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il +n'est qu'un atome, que j'ai d'abord t port imaginer que nos +prtentions l'ternit pourraient bien tre vaines. + +Cette ide, jointe au dgot d'avoir t, pendant dix ans que j'ai +passs dans une cole calviniste cossaise, tran de force l'glise, +m'a donn cette maladie; car, aprs tout, c'est une maladie de l'esprit, +comme tous les autres genres d'hypocondrie[45]. +....................................................................... +....................................................................... + +[Note 45: Il parat que le reste de cette lettre s'est perdu. +(_Note de Moore_.)] + + + + +LETTRE CXXIII. + + M. MOORE. + +22 juin 1813. + + +... Hier j'ai dn avec *** l'picne, dont les ides politiques sont +misrablement changes. Elle est pour le Dieu d'Isral et lord +Liverpool, dplorable antithse de mthodisme et de torysme; elle ne +parle que de dvotion et de mystre, et s'attend, j'en suis sr, que +Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension... + +Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur +vous. Il veut faire de vous la colonne et l'diteur gag d'un ouvrage +priodique. Qu'en dites-vous? tes-vous prt vous engager, comme _Kit +Smart_, fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au +_Visiteur Universel_? Srieusement, il parle de centaines de livres +sterling par an, et quoique je dteste traiter de ce misrable signe +reprsentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et +profit. Pour nous, je suis sr que nos plaisirs ne sauraient qu'y +gagner. + +Je ne sais que dire de l'_amiti_. Je ne me suis jamais livr ce +sentiment, qu'une fois, l'ge de dix-neuf ans, et il m'a caus autant +de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aeul de Whitbread au +roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'tre trop vieux_. +Nanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de +bonheur que + +Votre, etc. + +Renonant son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en +Sicile, il songea de nouveau retourner dans le Levant, comme on le +verra par les lettres suivantes; et s'y prparait si bien, qu'il avait +achet, pour en faire prsent ces anciennes connaissances en Turquie, +une douzaine environ de tabatires, chez Love, le bijoutier de +Old-Bond-Street. + + + + +LETTRE CXXIV. + + M. MOORE. + +N 4, Bndictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813. + + +Votre silence me fait prsumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse +balourdise en rpondant votre dernire. Je vous prie donc de recevoir +ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez telle partie, ou + la totalit de cette malencontreuse ptre. Mais si je me trompe dans +cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si +long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis +avoir dit; mais si, comme les dits nonchalantes de Lucrce, il n'est +pas trop indiffrent ce qui regarde les mortels, il sait aussi que +vous tes la dernire personne que je voudrais offenser. Si donc, je +l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne +soulagez-vous pas votre bile? + +Rogers est la campagne avec Mme de Stal, qui vient de publier un +_Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je prsume, de dcider +quelqu'un se brler la cervelle, comme le sermon prch par +Blinkensop, pour prouver la vrit du christianisme, et dont un de mes +amis sortit compltement athe, aprs y tre entr on ne peut plus +orthodoxe. Avez-vous trouv une rsidence? Avez-vous fini ou commenc +quelques nouvelles posies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai +fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez +pas fait vous-mme. Je me dispose toujours pour mon voyage, et dsire +vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; dsir que vous devriez +satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus +vous, ce que vous dites. Je dmentirai cette calomnie par cinquante +lettres dates de l'tranger, particulirement de toutes les villes o +rgnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffe de vapeur +de soufre pour vous sauver de la contagion. crivez-moi, je vous prie. +Je suis fch d'avoir vous dire que................................. +...................................................................... + +Les Oxford se sont embarqus il y a quinze jours environ, et ma soeur +est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous tant que +rarement trouvs ensemble, nous en sommes naturellement plus attachs +l'un l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont d +arriver jusque dans le comt de Derby ou partout ailleurs que vous +soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des +transparens et de toutes les absurdits que la victoire amne sa +suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que +quelques-uns pensaient signifier _marchal Wellington_; que d'autres +traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les +dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'taient elles que la +dernire lettre dsignait[46]. Je laisse ce problme aux lumires des +commentateurs. Si vous ne rpondez pas la prsente, je ne dirai pas ce +que vous mritez, mais il me semble que je mrite bien une rponse. +Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite +poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas +pouvantable. + +[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abrviation d'un mot +trs-nergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces +demoiselles aux environs de Drury-Lane est rellement effrayant. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CXXV. + + M. MOORE. + +13 juillet 1813. + + +... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vrit, avec la +susceptibilit que l'on vous prte, je craignais d'avoir dit, je ne sais +quoi qui vous et offens, ce dont j'aurais t dsespr; quoique je ne +voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des +enfans _ lui_, du repos, de la rputation, une honnte aisance et des +amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas +jurer que j'en aie un seul. + +Dites donc, Moore, savez-vous que je suis tonnemment _enclin_, +remarquez que je ne dis qu'_enclin_, devenir srieusement amoureux de +lady A. F., mais *** a ruin tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous +la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilit, ou un bon +caractre? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je +l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beaut, je l'ai +vue. Mes affaires pcuniaires s'amliorent, et si mon avenir ne +s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et +celle-l me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je +ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant... + +Je brle de m'en aller, mais j'prouve de grandes difficults pour +obtenir mon passage bord d'un btiment de guerre. Ils feraient mieux +de me laisser partir, le patriotisme est l'ordre du jour, mais s'ils +montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme +eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous crivez, sans doute, quelque +chose; nous l'esprons tous, dans notre propre intrt. Rappelez-vous +que vous devez tre l'diteur de mes oeuvres posthumes, que vous +publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des +confessions, dates du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on +peut mourir galement partout. + +Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fte nationale. Le rgent et *** +y seront et tous ceux qui peuvent dpenser assez de shillings, pour ce +qui cotait autrefois une guine. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a +rserv six billets pour des dames honntes, il y en aura au moins trois +de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins svre, ils +sont innombrables. + +_P. S._ Hier soir, Mme de Stal a dirig sur moi une furieuse attaque: +elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais +us comme un barbare l'gard de ***, que je n'avais pas d'ame, que +j'tais et avais toujours t insensible la belle passion. J'en suis +charm, mais je ne m'en tais pas encore dout. Donnez-moi promptement +de vos nouvelles. + + + + +LETTRE CXXVI. + + M. MOORE. + +25 juillet 1813. + + +Je ne connais pas assez les femmes clibataires pour faire beaucoup de +progrs dans la carrire matrimoniale... + +J'ai dn toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal la +tte d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin. +J'ai rencontr vos amis, les deux poux D***s. Elle a chant si bien une +de vos romances, que j'aurais volontiers pleur, si je n'avais craint +que cela n'et un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau, +et avec une ame plus musicale peut-tre; je voudrais pour beaucoup qu'il +pt gurir de son trange maladie. La partie suprieure de la figure de +sa femme est trs-belle, et elle lui parat fort attache. Il a raison +de vouloir quitter ce pays malsain, prcisment cause d'elle; le +premier hiver lui enlverait infailliblement la beaut de son teint, et +le second probablement tout le reste. + +Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous +souciez pas plus que moi, dnait l'autre jour en ville et se plaignait +de la froideur du prince rgent, l'gard de ses anciens amis. D***, le +savant Isralite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi +cela? Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, cause de lord ***, +qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en +mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur, +pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur, +parce que je n'ai pas voulu renoncer mes principes.--Et pourquoi, +monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer vos principes? + +Cette dernire question n'est-elle pas impayable, surtout adresse +celui qui elle l'tait? M*** a failli en mourir. Peut-tre +trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses +_pois_, c'tait une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un +tmoin oculaire; c'est moi qui la gte en la racontant. + +La saison s'est termine par un bal de dandies; mais il me reste +quelques dners avec Harrowbys, Rogers frres et Mackintosh; j'y boirai, +en silence, votre sant, et j'y regretterai votre absence jusqu' ce +que le vin des Canaries m'enlve votre souvenir, ou qu'il le rende +inutile en vous faisant apparatre assis devant moi, et de l'autre ct +de la table. Canning a licenci sa troupe dans un discours prononc du +haut de ****, le vrai trne d'un tory. Reprsentez-vous-le les renvoyant +avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun leurs +intrts. + + J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit o ils sont + tous bien poivrs. Ils ne sont que trois des cent cinquante + rests vivans, et bons pour courir les faubourgs de la + ville. + +Falstaff n'a-t-il pas voulu dsigner le magistrat de Bow-Street? +J'oserais parier que l'dition posthume de Malone adoptera cette +interprtation. + +Depuis ma dernire, je suis all la campagne; j'ai voyag de nuit; +point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet, +assis l'extrieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a, +je crois, littralement, jet sa bourse au pied d'une borne milliaire +effray par un ver luisant plac sur le second caractre du chiffre +romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je +ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui +avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait +montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant +quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec +une alerte tous les cent pas. Je vous ai crit une lettre effroyablement +longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement +d'enveloppe pour djouer la curiosit des commis de la poste. Vous vous +plaigniez autrefois que je n'crivais pas; je vous mettrai des charbons +sur la tte, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas. + +Toujours tout vous, mon cher Moore, + +BYRON. + + + + +LETTRE CXXVII. + + M. MOORE. + +27 juillet 1813. + + +La premire fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit +celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernire quivaut un +silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre +style laconique votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous +tablissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon dbiteur +d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous +intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec +mon procureur. J'ai fait passer votre lettre Rugiero; mais ne me +prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tent de violer le +secret de votre correspondance et de rompre votre cachet. + +Je suis, _avec indignation_, votre, etc. + + + + +LETTRE CXXVIII. + + M. MOORE. + +28 juillet 1813. + + +Ne sauriez-vous tre satisfait des angoisses de jalousie que vous me +faites prouver, sans me rendre l'infme entremetteur de votre intrigue +pistolaire avec Rogers? Voil la seconde lettre que vous lui adressez +sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une rponse +prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous +y revenez, je ne puis dire jusqu'o pourra aller ma furie. Je vous +enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre +mille couplets sur autant de feuilles spares, au-del du poids +accord, franc de port, par mon privilge de pair d'Angleterre; +privilge dont vous vous prvalez sur un snateur trop susceptible, pour +faire parvenir les chefs-d'oeuvre de votre esprit tout le monde, +except lui-mme. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_ +vous, ou __ vous, le diable m'emporte, moins que vous ne changiez de +manire d'agir. Je vous dsavoue, je renonce vous; et par toute la +puissance d'un loge, je vais crire votre pangyrique, ou vous ddier +un in-4, si vous ne me ddommagez amplement. + +_P. S._ Je dois dner ce soir avec Shridan chez Rogers. J'ai quelque +rancune contre ce dernier, cause de l'amiti que vous lui portez; j'ai +dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voil +vraisemblablement ma dernire, ou mon avant-dernire lettre; mes +prparatifs sont termins; il ne me reste plus qu' obtenir mon passage + bord d'un btiment de l'tat. Peut-tre attendrai-je Sligo quelques +semaines; ce sera si je ne puis faire autrement. + +Dsirant aller en Grce, il s'tait adress M. Croker, secrtaire de +l'amiraut, pour obtenir son passage bord d'un vaisseau du roi, +partant pour la Mditerrane. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine +Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit +recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la rponse que fit Lord Byron + la lettre qui lui annonait cette nouvelle. + + + + +LETTRE CXXIX. + + M. CROKER. + +Br.-str., 2 aot 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +J'ai reu l'honneur de votre inattendue[47] et obligeante lettre au +moment o j'allais quitter Londres, ce qui m'a empch de vous en +tmoigner toute ma reconnaissance aussitt que je l'aurais dsir. Je +fais tous mes efforts pour tre prt avant dimanche, et mme, si je n'y +russissais pas, je n'aurais me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne +diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reois. Je n'ai +plus qu' vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre +patience, et vous offrir mes voeux sincres pour vos succs dans vos +affaires publiques et particulires. J'ai l'honneur d'tre bien +sincrement, + +Votre trs-oblig et trs-obissant serviteur, + +BYRON. + +[Note 47: Il appelle la lettre de M. Croker _inattendue_, parce que, +dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues prcdemment +ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir +la possibilit d'un passage si prompt et dans une aussi agrable +compagnie. +(_Note de Moore_.)] + + +Ds l'automne de cette mme anne, il devint ncessaire de donner une +cinquime dition du _Giaour_, et son imagination infatigable lui +fournit de nouveaux matriaux. Les vers commenant par ces mots, + + On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont + broutant... + +et les quatre pages qui suivent le vers, + + Oui, l'amour est une lumire du ciel... + +furent tous ajouts lors de cette dition. Toutefois en la comparant +avec le pome tel que nous le possdons aujourd'hui, on remarque +d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers +suivans: + + C'tait une forme de vie et de lumire qui, aperue une + fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque ct + que je tournasse les yeux, se reprsentait comme l'toile du + matin de ma mmoire. + +On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adresss M. +Murray pendant l'impression de cette nouvelle dition, du gnie +irrsistible qui lui fournissait chaque instant de nouvelles penses. + +Si vous ne finissez pas de m'envoyer des preuves, je ne finirai jamais +cette infernale histoire; _ecce signum_: trente-trois nouveaux vers que +je vous envoie pour dsesprer tout--fait l'imprimeur, et je le crains +bien, sans tourner fort son avantage. + +B. + + + + +10 heures et demie du matin, 10 aot 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +Je vous en prie, suspendez le tirage, _mon mal me reprend_; j'ai +quantit de choses ajouter en vingt endroits. Tout vous, + +B. + +_P. S._ Vous aurez cela dans le courant de la journe. + + + + +LETTRE CXXX. + + M. MURRAY. + +26 aot 1813. + + +J'ai lu et corrig une preuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu +sait si vous pourrez la lire, sans que votre oeil y dcouvre encore +quelques bvues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience, +relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points, +des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas trs-fort sur +votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu ne plus +rien ajouter ce malheureux pome, qui va toujours s'alongeant comme un +serpent qui dveloppe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille +effroyable, plus long qu'un chant et demi de _Childe-Harold_, +c'est--dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les +additions. + +Les derniers vers plaisent Hodgson, ce qui ne laisse pas d'tre rare. +Quand il dsapprouve quelque chose, il le dit avec une nergie +extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jets l pour adoucir +un peu la frocit de notre infidle, et vu sa position d'homme mourant, +je lui donne une assez longue apologie de lui-mme... + +Je suis fch que vous avez dit que vous restiez en ville cause de +moi; j'espre sincrement que vous ne poussez pas la complaisance +jusque-l. + +Et nos _six_ critiques! Il y aurait de quoi fournir la moiti d'un +numro du _Quarterly_, mais nous sommes dans le sicle du criticisme. + + + + +LETTRE CXXXII[48]. + +[Note 48: Nous sommes obligs de sauter la _Lettre_ 131: elle roule +en entier sur des corrections ncessites, suivant l'auteur, par la +grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces +variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre +langue, les diffrentes versions ne conserveraient point, ou ne +conserveraient que fort peu de diffrence. +(_N. du Tr._)] + +A M. MURRAY. + +12 octobre 1813. + + +Il faut que vous relisiez le _Giaour_ avec soin; il y a quelques fautes +de typographie, surtout dans la dernire page. Je _sais_ que cela tait +faux; elle ne pouvait mourir. Il y avait, et il faut, _je savais_. +Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de mme nature. + +J'ai reu et lu le _British-Review_. En vrit, je crois que l'auteur +de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me +mortifie est de me voir accus d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage +de _Crabbe_; quant Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure +_lyrique_, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut +l'adopter. Le caractre que j'ai donn au _Giaour_ est certainement +mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa +destine trouveront peu de proslytes. Je serai charm de recevoir de +vos nouvelles, mais ne ngligez pas vos affaires pour moi. + + + + +LETTRE CXXXIII. + +A M. MOORE. + +Bennet-Street, 22 aot 1813. + + +Comme notre ancienne, je dirais presque notre dfunte correspondance, +tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant _paul majora_: +il nous faut, s'il vous plat, parler de la littrature dans toutes ses +branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le +prince est Brighton, et Jackson le boxeur est Margate, o il a, je +crois, entran Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant +pays. Mme de Stal a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a t tu dans +un caf Scrawsenhawsen, par un misrable adjudant allemand. Corinne +est dans l'tat o seraient toutes les mres sa place, mais je +gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mres s'aviseraient, qu'elle +crira un essai l-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin +et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je +ne l'ai pas vue depuis cet vnement; j'en juge, avec peu de charit, +sans doute, d'aprs mes observations antrieures. + +L'article sur le _Giaour_ est le second de l'_dinburgh-Review_. Ce +recueil est toujours dans le sens de Leith, _o est le vent_? L'article +en question est si sucr, si sentimental, qu'il faut qu'il ait t crit +par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est all en Amrique pouser une +belle dont il tait perdument amoureux depuis plusieurs annes. +Srieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou +son lieutenant en agissent trs-bien envers moi, et je n'ai rien dire. +Toutefois je dirai que si vous ou moi nous tions coup la gorge pour +lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure +dans nos oeuvres posthumes. propos de cela, j'ai t choisi l'autre +jour pour mdiateur entre deux gentlemen altrs de carnage; aprs une +longue lutte entre le dsir naturel de voir ses semblables +s'entre-dtruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises +pour rien, je suis parvenu dcider l'un demander excuse, et l'autre + s'en contenter, et tous deux vivre heureux et contens l'avenir. +L'un tait pair, l'autre un de mes amis non titrs; tous deux y allaient +beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre +cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que +possible, il l'et fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont +admirablement conduits; et moi, je les ai tirs d'affaire aussitt que +je l'ai pu. + +On vient de publier en Amrique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur +comique. Quel livre! je crois que, depuis les mmoires de Barnaby +l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuv la presse. Le foyer, la +taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur +du palmier dbordent chaque page. Deux choses m'tonnent dans cette +publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et +puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a +cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les +bouteilles qu'il a bues et les rles qu'il a jous y sont trop +rgulirement enregistrs. + +Vous vous tonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de mme, mais +les bruits de peste sont rellement alarmans; non pas tant pour la chose +en elle-mme que pour les quarantaines tablies dans les ports, et pour +les vaisseaux venant de tous les pays, mme d'Angleterre. Il est sr que +quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employs +terre, mais malgr cela on n'est pas fch de pouvoir choisir son gr. +La ville est effroyablement dserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis +rellement ennuy de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien +ne pas rester si je puis, mais o aller? Sligo est pour le Nord: +plaisant sjour que Ptersbourg au mois de septembre, avec le nez et les +oreilles enveloppes dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber +dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a trait +Bonaparte avec si peu de crmonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre +voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe quel degr de +chaleur, et du sorbet, n'importe quel degr de froid, et mon paradis +est aussi ais faire que celui des Persans[49]. Le _Giaour_ a +maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela la +journe, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous +pardonne. + +[Note 49: Un paradis persan est bientt fait; il ne lui faut que +des yeux noirs et de la limonade. +(_Note de Lord Byron_.)] + +Tout vous, etc. + +Je m'aperois que j'ai crit une longue lettre sans y mettre ni ame ni +coeur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me +trouve aujourd'hui plus embarrass que je ne l'ai t de toute l'anne, +et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre +ni avec ni sans les femmes. + +Je songe maintenant avec regret qu' peine avais-je vendu Newsteadt que +vous tes venu vous fixer prs de l. tes-vous all le voir? Allez-y, +mais ne me dites pas qu'il vous plat. Si j'avais pu prvoir un tel +voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir +si souvent en garon! car c'tait tout--fait un sjour de clibataires; +abondance de vins et d'autres sensualits; de l'espace, des livres +suffisamment, un air d'antiquit surtout (except sur la figure des +jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens srieux, et vous +aurait fait rire quand vous auriez t dispos la gat: je m'tais +fait btir une salle de bains et un _caveau_, et maintenant je n'y serai +plus enterr. Chose tonnante, que nous ne puissions tre srs d'un +tombeau, au moins d'un tombeau dtermin! Je me rappelle l'ge de +quinze ans avoir lu vos posies Newsteadt, que par parenthse je +rciterais presque par coeur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre +prface que l'auteur tait encore vivant, j'tais loin de songer que je +dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition + devenir pote moi-mme, vous pouvez croire que j'tais plein +d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande la protection de +tous les dieux, indous, scandinaves et grecs. + +2e _P. S._ Il y a, dans ce numro de l'_Edinburgh-Review_, un excellent +article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Stal. Ce fut +Jeffrey qui crivit le mien l'anne passe, mais je crois que celui-ci +est de quelque autre. J'espre que vous vous dpchez, autrement cet +enrag de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrire. J'ai lu une +grande partie de son ouvrage manuscrit; rellement cela surpasse tout, +except le Tasse. Hodgson le traduit en rivalit avec un autre pote. +Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons tre juges du dfi, +c'est--dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous +une ide de la diffrence de nos opinions? Nous avons, je parle bien +imprudemment, chacun notre manire particulire de voir, du moins vous +et Scott. + + + + +LETTRE CXXXIV. + + M. MOORE. + +28 aot 1813. + + +Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que +vous tiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohme. Je me trompe +fort, ou quelque beau printems Londres, vers l'an de grce 1815, ce +tems-l pourrait bien revenir. Aprs tout, il faut que nous finissions +tous par le mariage, et je ne conois pas d'homme plus heureux que +l'homme mari la campagne, lisant les journaux du comt, et caressant +la femme de chambre de sa femme; srieusement, je serais dispos me +marier demain avec la premire femme convenable, c'est--dire, j'y +aurais t dispos il y a un mois, mais prsent... + +Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode[50]? Croyez-vous que cela me +mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous +pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot _giamschid_, je +l'ai rduit un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charm que +vous parliez du _Dictionnaire persan_ de Richardson; cela m'apprend ce +que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de +battre Lucien. Au moins dites-moi o vous en tes. Croyez-vous que je +m'intresse moins vos ouvrages, ou que je sois moins sincre que notre +ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais t. Dans cette +malheureuse composition, _les Potes anglais_, etc., au moment o +j'tais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqu vos +talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai +toujours regrett que vous ne nous ayez pas donn un ouvrage de longue +haleine, et que vous vous soyez renferm jusqu'ici dans des petites +pices de posies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on +leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit +d'attendre de vous un _shah Nameh_ (est-ce l le mot?) aussi bien que +des gazelles. Attachez-vous l'Orient; Mme de Stal, l'oracle, me +disait qu'il n'y avait plus que ce parti prendre en posie. Le Nord, +le Midi et l'Ouest sont puiss; en fait de posies orientales, nous +n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu gter +le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions. +Ses personnages ne nous intressent pas, et les vtres ne sauraient y +manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez +vous en rjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est votre gard +que _la voix du prdicateur qui crie dans le dsert_, et le succs que +ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne l'enthousiasme et +vous fraie le chemin. + +[Note 50: L'ode d'Horace, + + _Natis in usum ltiti_, etc. + +Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire +allusion quelques-unes de ses dernires aventures: + + _Quanta laboras in Charybdi_! + _Digne puer meliore flamma_! + +(_Note de Moore_.)] + +J'ai song un conte, greff sur les amours d'une pri avec un mortel, +quelque chose de semblable au _Diable amoureux_ de Cazotte, seulement +plus _philantropique_. Cela demandera beaucoup de posie, et le tendre +n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renonc +cette ide, et je vous la suggre, parce que je crois que c'est un sujet +dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse +votre grand ouvrage[51]. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les +_Moeurs des Ottomans_ de Castellan, en six petits volumes; c'est le +meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Rellement je prends bien +des liberts de parler ainsi un de mes anciens et un plus habile que +moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs la +manire de La Rochefoucault. + +[Note 51: Par une singularit assez bizarre, j'avais t au-devant +de ses conseils, en prenant la fille d'une pri pour l'hrone d'un de +mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un pisode. Je +fis part de cette circonstance Lord Byron, et j'ajoutai: Tout ce que +je vous demande au nom de l'amiti, c'est, non pas de renoncer pour moi +aux pris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et +surtout d'un pote; mais simplement que, quand il vous plaira de payer +l'avenir vos hommages quelqu'une de ces beauts ariennes, vous ayez +la bont de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois +persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner +pour toujours la race entire, et ne m'occuper dornavant, avec M. +Montgommery, que des races antdiluviennes. +(_Note de Moore_.)] + + + + +LETTRE CXXXV. + + M. MOORE. + +1er aot, septembre je veux dire, 1813. + + +Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littrature turque, +que je n'ai pas encore ouverts. Quant ce dernier ouvrage, je vous +serais oblig de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de +me l'envoyer sous huit jours; il appartient la plus brillante de nos +constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le +prter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sr +que votre cossais, qui n'a pas voyag, doit tre d'une humeur moins +sociale. + +Votre pri, mon cher Moore, est sacre et inviolable pour moi; je n'ai +pas la plus lgre ide de toucher le bas de son jupon. L'affectation +avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence +avec moi est si flatteuse que je commence me croire tout de bon un +grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous +tes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous mritez +bien qu'on se moque de vous. Srieusement parlant, quel est le pote +vivant que vous puissiez craindre? Rellement, cela me met en colre de +vous entendre parler comme vous le faites... + +J'ai beaucoup ajout au _Giaour_, toujours sous la sotte forme de +fragmens. Il contient prsent mille deux cents vers et peut-tre plus: +vous me permettrez, j'espre, de vous en offrir une copie. Je suis +charm de me trouver dans vos bonnes grces, et plus particulirement de +le devoir, comme vous le dites, en partie la bont de mon caractre; +car malheureusement j'ai la rputation d'en avoir un fort mauvais. Mais +on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il +aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir +siffl ou mordu en votre compagnie. C'est peut-tre, et cela paratrait +sans doute incroyable une autre personne, mais vous me croirez, j'en +suis sr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succs, +qu'un tre humain peut l'tre de ceux d'un autre; autant que si je +n'avais jamais crit un vers moi-mme. Assurment le champ de la +renomme est assez grand pour tout le monde, et quand mme il ne le +serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge mon prochain. Vous y +avez dj une belle proprit de quelques milliers d'arpens, qui sera +double quand vous passerez le nouveau bail que vous prparez en ce +moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable +d'une telle fertilit. Voil une mtaphore digne d'un _templier_, +c'est--dire, vulgaire et diffuse[52]. Je vous envoie, pour me la +renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce, +une lettre assez curieuse d'un de mes amis[53], o vous verrez l'origine +du _Giaoar_. crivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout +vous, etc. + +[Note 52: _Templier_, c'est--dire lgiste; l'cole de Droit occupe + Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple. +(_N. du Tr._)] + +[Note 53: La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.] + +_P. S._ Cette lettre m'a t crite cause d'une _autre version_, +rapprochant trop du texte vritable, que quelques dames de nos amies +avaient eu la bont de rpandre. La partie efface renfermait quelques +noms turcs, et quelques dtails assez peu importans et trop +_circonstancis_ sur la manire dont avait t dcouverte la faute de la +jeune fille. + + + + +LETTRE CXXXVI. + + M. MOORE. + +5 septembre 1813. + + +Ne vous gnez pas pour rendre Toderini au jour fix; envoyez-le votre +loisir, aprs l'avoir anatomis en autant de notes que vous voudrez; je +ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opration de cette nature, +raison de plus pour ne pas l'pargner maintenant. + +*** est de retour Londres, mais pas encore remis du coup que lui a +port le _Quarterly_. Quels gens que ces journalistes! Ces punaises-l +nous effraient tous. Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus +doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou +qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les +_Plaisirs de la Mmoire_, et les _Plaisirs de l'Esprance_; dcidment +je persiste prfrer les premiers. Il y rgne une lgance rellement +prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler +commun ou faible... + +Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai pari pour lui +quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie +et les lmens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir russir +contre toutes les nations, except la sienne, quand ce ne serait que +pour faire mourir de rage le _Morning-Post_, son infme beau-pre, et +Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me +tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous +vous prenions en passant. Voil qui serait bien tentant, mais je ne +crois pas que j'accepte, moins que vous ne consentiez aller avec +l'un de nous quelque part, n'importe o. Il est trop tard pour songer +maintenant Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de +campagne dans la haute socit ou dans la classe infrieure; celle-ci +serait bien prfrable sous le rapport du plaisir. Je suis si dgot de +l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret cidre, +ou une expdition sur un sloop de contrebandier. + +Vous ne sauriez dsirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos +deux parallles, qui se prolongent indfiniment sans se toucher jamais. +Je ne sais trop si je ne voudrais pas tre mari moi-mme, ce qui n'est +pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me +demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois, +lgitimement; quant devenir pre d'une manire moins lgale, grces +Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit +toujours sre[54]. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous, +sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un +_post-scriptum_ en cas que votre missive demande une rponse. + +Tout vous, etc. + +[Note 54: _God father_, parrain (pre en Dieu), et _father_ (pre) +offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible rendre dans notre +langue. La recherche de la paternit tant autorise par les lois +anglaises, les paroisses la charge desquelles retomberaient les +btards, les adjugent trs-facilement au pre putatif, que le tmoignage +de la mre ou les moindres circonstances semblent dsigner: on le +condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu' l'ge de +quatorze ans. +(_N. du Tr._)] + +Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le _Quarterly_ +va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas +de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu' la plus vieille +femme de cette _Review_, tous priront sous le poids d'une fatale +brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'pargnerai pas mme +mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi, +cela n'en vaudrait que mieux. + + + + +LETTRE CXXXVII. + + M. MOORE. + +8 septembre 1813. + + +Je suis fch que vous ayez envoy Toderini si tt, je crains que votre +conscience scrupuleuse vous ait empch d'en tirer tout le parti que +vous auriez d. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet +effrayant _Giaour_, qui ne m'a jamais procur un compliment de moiti +aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez +les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajout sous le rapport de la +quantit, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie ce +sujet. + +Vous avez grand besoin d'un coup d'paule de Mackintosh. Mon cher +Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-mme. Dans tout +autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais +assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas votre +juste valeur. Du reste c'est un dfaut dont on se corrige gnralement, +et rellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de +vous en termes dont votre femme et t bien satisfaite, et capables de +donner la jaunisse tous vos amis. + +J'ai reu hier une lettre d'Ali-Pacha, apporte par le docteur Holland, +qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par _excellentissime, +nec non carissime_; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse +faire, et est signe _Ali, visir_. quoi pensez-vous qu'il passe son +tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems +pass, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mre et ses soeurs +avaient t traites comme Mlle Cungonde, par la cavalerie bulgare. La +ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce +brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents, +et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a pargn le +reste de la ville, et ne s'en est pris qu' la race de ces Tarquins +modernes. C'est plus de modration que je n'en aurais eu. En voil assez +sur cet excellent ami. + + + + +LETTRE CXXXVIII. + + M. MOORE. + +9 septembre 1813. + + +Je vous cris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas +d'engagement prexistant avec quelqu'autre libraire, sera charm en tems +convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute +assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, gnreux, +attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis +sr que vous n'aurez qu' vous en louer. Il y a si peu de tems que je +vous ai crit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien ces +lignes. + +Tout vous, etc. + + + + +LETTRE CXXXIX. + + M. MOORE. + +27 septembre 1813. + + +THOMAS MOORE, + +On ne vous appellera jamais Thomas _le vridique_, comme celui +d'Elcidoune; pourquoi ne m'crivez-vous pas? puisque vous ne le voulez +pas, il faut bien que je le fasse. J'tais l'autre jour prs de vous +Eston, et j'espre y retourner bientt. Dans ce cas, j'irai vous voir, +et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le +dit dans le jargon du beau monde. On m'a prsent hier, chez lord +Holland, Southey, le plus bel homme de pote que j'aie jamais vu +depuis long-tems. Pour avoir la tte et les paules de cet homme-l, je +consentirais presque avoir compos ses posies Saphiques. Certes il +est dou d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent, +puis... voil son loge. + +*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois +qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrt court; oui, il s'est +arrt court aprs une phrase trs-flatteuse sur notre correspondance, +et _m'a regard_... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou +en vous disant que j'ai eu vous dfendre. C'est un joli moyen de se +faire valoir prs d'un ami que de lui venir dire: J'ai bien relev M. +un tel pour s'tre permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais +sujet, etc, etc. Mais savez-vous que vous tes du petit nombre de ceux +dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire, +et croyez-vous que je vous le pardonne? + +J'ai t la campagne et me suis sauv des courses de Doncaster. Chose +trange, je suis all en visite dans la maison mme que mon pre reut +en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa matresse +adultre avant d'tre majeur: propos, veuillez observer qu'_elle_ +n'est pas ma mre. On m'a camp dans une vieille chambre o se trouve +sur la chemine un tableau hideux que mon pre regardait avec tout le +respect convenable, et qu'hritant du got de la famille, j'ai regard +aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai pass une semaine dans cette +famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit +jeune, dvote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de +vellit que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner. +Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas mme _convoiter_, c'est +signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me +gourmandez pas trop quand je me livre un moment la gat. + +Tout vous, etc. + +BYRON. + + +Voici un impromptu compos par _une personne de qualit_[55], qui +l'on reprochait d'tre mlancolique. + + Quand de ce coeur o rgne le chagrin s'lvent de sombres + nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de + larmes, ne prenez pas garde ces signes extrieurs qui + disparatront bientt. Mes penses connaissent trop leur + cachot; aprs s'tre promenes un instant sur mon visage, + elles reviendront se renfermer dans mon coeur, qu'elles + rongent et dchirent en silence. + +[Note 55: Par Byron lui-mme.] + + + + +LETTRE CXL. + + M. MOORE. + +2 octobre 1813. + + +Vous n'avez point rpondu mes six lettres: en consquence, celle-ci +sera ma pnultime; je vous en crirai encore une, mais aprs, j'en jure +par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis +trouv avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son +imagination a quelque chose de surhumain, sa gat est parfaite. Je ne +dis pas son esprit, car qui peut dfinir l'esprit? Puis il a cinquante +figures; et deux fois autant de voix diffrentes qu'il prend quand il +veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'tais +femme et vierge encore, voil l'homme dont je voudrais faire mon +Scamandre. Il est tout--fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai +vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez +probablement beaucoup de ce pangyrique. Je crains presque de me trouver +de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a +long-tems parl de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus +que personne que je connaisse. Quelle varit d'expression il donne sa +figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change +absolument du tout au tout. En voil assez, je ne suis pas de force +faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le +connaissez. Samedi je retourne ***, o je ne serai pas loin de vous. +Peut-tre me favoriserez-vous d'une lettre d'ici l. Bonne nuit. + +Samedi matin, votre lettre a mis fin toutes mes inquitudes. Je ne +souponnais pas que vous parlassiez srieusement. Encore de la modestie! +Parce que je ne donne pas suite une ide assez insignifiante, il +parat que je ne crains pas de lutter contre vous. Si la question tait +de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous +craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de +place dans nos sphres respectives? Continuez, ce sera bientt mon tour + pardonner. Je dne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress _Stal_, +comme il plat John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir +Covent-Garden biller aux plaisanteries si gaies de Falstaff. + +C'est une chose fort commode pour moi que ma rputation, pourvu que mes +amis ne partagent point l'erreur commune ce sujet: cela me sauve des +sottises d'une lgion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais +vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai +l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rtablira votre vers dans la +prochaine dition[56]. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'pigraphe; +cependant, j'ai en gnral de la mmoire pour vous, et je crois que +d'abord elle avait t imprime correctement. + +[Note 56: Dans la premire dition du _Giaour_, il avait cit d'une +manire incorrecte un vers de mes _Mlodies irlandaises_, qu'il avait +pris pour pigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les +vers de Burns, qui servent d'pigraphe la _Fiance d'Abydos_. +(_Note de Moore_.)] + +Je rougis en effet trs-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady +M**, mais heureusement, prsent, personne ne me voit. Adieu. + + + + +LETTRE CXLI. + + M. MOORE. + +8 dcembre 1813. + + +Depuis que je ne vous ai crit il s'est pass bien des vnemens +heureux, malheureux ou indiffrens, qui m'ont empch, non de penser +vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cess de +penser vous, et pour qui la plus sre consolation a t de tourner +vers vous ses penses. Nous avons t proches voisins cet automne, et ce +voisinage m'a t la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire +que votre citation franaise ne s'est que trop trouve sa place, +quoiqu'il y et peu de chance qu'il en ft ainsi, comme vous pouvez +l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gard +depuis... N'importe, _Richard est redevenu lui-mme_, et, si ce n'est +toute la nuit et une partie de la matine, je ne songe plus gure +toute cette affaire. + +Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers, +et, pour charmer mes insomnies, j'ai crit la hte un autre conte +turc, non un fragment, que vous recevrez bientt aprs cette lettre. +Cela n'empite pas sur votre domaine; dans le cas o vous le croiriez, +il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez +avec raison que je me risque perdre le peu de rputation que j'ai +acquise en tentant cette nouvelle exprience sur la patience du public, +mais en vrit je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai crit et +je publie cette bagatelle, uniquement _pour m'occuper_, pour dtourner +mes penses des ralits, en les rejetant sur des fictions, quelque +horribles qu'elles soient. Quant au succs, ceux qui en obtiennent +aujourd'hui me consolent d'avoir chou; except peut-tre vous et deux +ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte +plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et +moins; ainsi, advienne que pourra... + +_P. S._ Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir +quel effet me fera un canal hollandais, moi, qui ai travers le +Bosphore. Rpondez-moi, je vous prie. + + + + +LETTRE CXLII. + + M. MOORE. + +8 dcembre 1813. + + +Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les +meilleures du monde, m'est la fois agrable et pnible. Mais, d'abord +au plus press. Savez-vous que j'tais au moment de vous ddier quelque +chose, non dans une ptre formelle, comme d'infrieur _ancien_, mais +dans une courte lettre servant de prface, dans laquelle je me +glorifiais de votre amiti, et annonais au public votre pome, quand je +me suis rappel l'injonction stricte que vous m'aviez souvent ritre +de vive voix et par crit, de garder le plus profond secret sur le pome +susdit. Il me fallut donc renoncer mon projet, non que je puisse avoir +aucun motif de rsister au dsir de parler de vous, j'y pense et j'en +parle tous les jours, mais j'ai d craindre, en y cdant, de vous causer +quelque dplaisir. Mettant de ct mon amiti pour vous, sentiment qui +devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de +mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par coeur et sur le bout du +doigt. _Ecce signum_. Quand j'tais la campagne, lors de ma premire +visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul +long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire _un bruit_ +que je n'ai jamais essay qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que +je veux prendre pour des airs, votre _Oh breathe not_! ou _When the last +glimpse_, ou bien encore _When he who adores the_, et quelques autres du +mme troubadour, ce sont l mes matines et mes vpres. Certes mon +intention n'tait pas d'tre entendu de qui que ce ft. Voici qu'un beau +matin je vois arriver non _la donna_, mais _il marito_, qui me dit d'un +air bien srieux: Byron, je me vois forc de vous prier de ne plus +chanter, au moins de _ces chansons l_. Je fus comme rveill en +sursaut: Assurment, rpondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la +vrit, reprit-il, cela rend ma femme si mlancolique et la fait tant +pleurer, que je dsire qu'elle n'entende plus rien de semblable. + +Or, mon cher Moore, cet effet-l tait produit par vos paroles, et +certainement non par la beaut de ma voix. Je vous cite cette folle +anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, mme pour +l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un +jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout aprs un long tems, +que de ce qui nous a plu vritablement. Quoique je ne pense pas qu'on +vous puisse rien comparer dans la posie lgre ou la satire, et que +jamais auteur n'ait t aussi populaire que vous dans ces deux genres, +je n'hsite pas cependant croire que vous n'avez pas fait tout ce dont +vous tes capable, encore qu'un autre pt bien se contenter de ce que +vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et +le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu +dans aucun autre pote, une trange mfiance de vos forces, que je ne +puis m'expliquer et qui doit tre inexplicable, puisqu'un _cosaque_ +comme moi suffit pour pouvanter un _cuirassier_ comme vous. Votre +conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connatre, je +n'avais song qu' une pri: je voudrais que vous eussiez eu plus de +confiance en moi, non dans mon intrt, mais dans le vtre, et pour +empcher que le monde ne perdt un pome bien meilleur que le mien, dont +j'espre toujours que ce petit combat de gnrosit ne le privera pas +jamais[57]. + +[Note 57: Parmi les pisodes que je comptais introduire dans _Lalla +Rookh_, que j'avais commenc, mais que plusieurs circonstances m'avaient +empch de finir, il s'en trouvait un dj assez avanc lors de la +publication de _la Fiance d'Abydos_, et avec lequel ce pome offrait de +si tranges concidences, non-seulement pour les localits et le +costume, mais encore pour la fable et les caractres, que j'y renonai +immdiatement, et commenai un autre pisode sur un sujet absolument +nouveau: _Les adorateurs du feu_. C'est ce fait que je lui avais +communiqu, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon +hros (auquel j'avais aussi donn le nom de Zlim, dont j'avais fait un +descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhrens, par le calife +rgnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait +depuis sous une autre forme, la cause de l'Irlande[57A]. Voici les +propres expressions de ma lettre Lord Byron: J'avais choisi cette +histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais +qu'un parallle avec l'Irlande me mettrait mme de jeter un peu de +vigueur dans le caractre de mon hros. Mais songer de la vigueur, +du sentiment aprs vous, c'est impossible: _ce domaine-l est celui de +Csar_. +(_Note de Moore_.)] + +[Note 57A: L'_Histoire du clbre chef irlandais, capitaine Rock_, +roman philosophique et allgorique de M. Moore.] + +Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des +raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver +place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour... + +Continuez; je serais rellement malheureux que vous vous arrtassiez +pour moi. Le succs de ma _Fiance_ est encore problmatique; il s'en +vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le +prsumer d'aprs le got du public pour _le Giaour_, et autres histoires +horribles et mystrieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir t +sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'viter de parcourir des +livres, que j'eusse peut-tre mieux fait de relire. Si votre chambre en +tait meuble comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en +Orient pour donner des descriptions, du moins quant la fidlit, car +j'ai tout dessin de mmoire... + +Ma dernire production pourrait bien avoir le mme sort, et je vous +avoue que j'ai de grands doutes ce sujet. Quand bien mme il en serait +autrement, mon succs phmre serait oubli avant que vous ne soyez +prt et dispos paratre. Allons, ferme, courage. Except le _Post +Bag_ qui vous a si bien russi, il y a plusieurs annes que vous ne nous +avez rien donn rgulirement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre +retraite aux jours pluvieux, aucun pote vivant ne s'est lev plus haut +que vous. Aucun homme, dans aucune langue, n'a t peut-tre plus +compltement le pote du coeur et le pote des femmes. Les critiques lui +reprochent de n'avoir reprsent le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il +doit tre; _mais les femmes rpondent qu'il l'a reprsent tel qu'elles +le dsirent_. Je serais tent de croire que c'est de vous, et non de +Mtastase, que M. Sismondi a voulu parler ici. + +crivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait +Rousseau quelqu'un: Est-ce que nous sommes fchs? Vous m'avez +souvent parl, et jamais vous ne m'avez parl de vous-mme. + +_P. S._ Cette dernire phrase est une excuse indirecte pour mon propre +gosme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je +voudrais seulement que la chose ft rciproque. J'ai trouv une +rflexion singulire dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en +mauvaise part, ni vous ni moi, quoique l'_un_ d'entre nous ait +certainement assez mauvaise rputation; la voici: Bien des gens ont la +rputation d'tre mchans, avec lesquels nous serions trop heureux de +passer notre vie. Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui +parle, une demoiselle de Sommery... + + +Vers cette poque, lord Byron commena un _Journal_ dont j'ai dj donn +quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur +tout ce que les convenances permettront. D'aprs la nature mme de ces +sortes de mmoires autographes, celui-ci roule principalement sur des +personnes encore vivantes et des faits encore rcens; il est donc +ncessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques +parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues +secrtes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la +curiosit. Toutefois, aprs cette mutilation indispensable, il en +restera encore assez pour faire mieux connatre la vie prive et les +habitudes du noble pote, et pour satisfaire innocemment ce got, aussi +gnral qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un +grand homme _en robe de chambre_, et nous fait nous rjouir de +dcouvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus +puissans dans leur intrieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent, +au moins dans de certains momens[58]. + +[Note 58: C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute +comparaison par le gnie, qu'on aime ressembler au moins par les +faiblesses. +(GINGUEN.)] + + + + +JOURNAL + +COMMENC LE 14 NOVEMBRE 1813. + +Si ce journal avait t commenc il y a dix ans, et fidlement tenu!!! +Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu +le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs +de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profit. +On dit que la vertu est sa propre rcompense; elle devrait certainement +tre bien paye pour le mal qu'elle cote acqurir. vingt-cinq ans, +quand la meilleure partie de la vie est passe, on devrait tre _quelque +chose_; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voil +tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le mme, +et la femme toujours la mme aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait +jamais de questions, et la musulmane qui vous vite la peine de lui en +adresser. N'taient la peste, la fivre jaune et le retard qu'prouve la +rentre des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la +seconde fois, prs des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier +obstacle, la peste ne m'arrtera pas long-tems; arrive que pourra, le +printems me reverra l-bas, moins que dans l'intervalle je ne me marie +ou que je ne _dmarie_ quelque autre. Je voudrais que... je ne sais +point ce que je voudrais. Il est trange que je ne puisse jamais dsirer +srieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir aprs. +Je commence croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne +devrait prier que pour la nation, non pour soi-mme; mais, d'aprs mes +principes, cela ne serait pas trs-patriotique. + +Trve de rflexions. Voyons: hier soir j'ai fini _Zuleka_, mon second +conte turc. Je crois que je me suis sauv la vie en le composant, car je +ne l'ai entrepris que pour dtourner mes penses de + + Ce nom cher et sacr, que je ne rvlerai jamais. + +Et pourtant, ici mme, ma main brle de le tracer! J'ai brl cet +aprs-midi les scnes de la comdie que j'avais commence. J'ai quelque +envie d'accoucher d'un roman, ou plutt d'un conte en prose; mais quel +roman pourrait galer les vnemens + + ... _Quoeque ipse... vidi + Et quorum pars magna fui_[59]? + +[Note 59: Tous les vnemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai +jou un si grand rle. (VIRGILE.)] + +Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine lisa. +Ce sera une beaut et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux +noirs et des paupires noires longues comme des ailes de corbeau. Je +crois qu'elle est encore plus belle que ma nice Georgina, et cette +ide-l ne me plat pas; aprs tout, quoique plus ge, elle est bien +moins dveloppe sous le rapport des facults intellectuelles. + +Dallas est venu avant que je ne fusse lev, ainsi je n'ai pu le voir. +Lewis est venu aussi, on le croirait en colre contre toute la cration. +Que diable peut-il avoir? Il n'est pas mari, lui: a-t-il perdu sa +matresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi: +il va se marier, et il est bti de faon s'en trouver plus heureux. Il +a de l'esprit, de la gat, tout ce qu'il faut pour le rendre une +compagnie agrable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous +voudrez. Malgr tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup +gagn se marier. Tous mes amis maris sont chauves et mcontens. W*** +et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en +avait beaucoup perdre. Mais dans l'tat de mariage ce n'est pas ce qui +_tombe du front_ d'un homme qui importe le plus. + +_Mmento_. Acheter demain quelque jouet pour lisa, envoyer la devise +pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite Mme de +Stal, lady Holland, et *** qui m'a conseill, sans l'avoir lu, par +parenthse, de ne point publier _Zuleka_; je crois qu'il a raison, mais +l'exprience aurait d lui apprendre que ne point imprimer est +_physiquement_ impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M. +Gifford. Je n'ai jamais rien _lu_ qu' Hodgson, parce qu'il me paie en +mme monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses +ouvrages, surtout frquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit +qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la +consolation de penser qu'ils ont achet le droit d'en porter ce +jugement. + +J'ai refus de prsenter la ptition des dtenus pour dettes, je suis +ennuy la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parl trois +fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours +a t fort got; quant au second et au troisime, je ne sais s'ils ont +eu du succs ou non. Je ne m'y suis jamais livr _en amore_; il faut +trouver une excuse pour sa paresse, son inhabilet, ou pour les deux +runies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies +m'ont perdu; et puis, j'ai pris des mdecines, non pour me faire aimer +les autres, mais certainement assez pour me dtester moi-mme. + +Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres Exeter-Change. Aprs le +lion de Vli-Pacha dans la More, qui suivait son gardien arabe comme un +chien, rien ne m'a jamais tant amus que l'amour de la hyne pour le +sien. Quelle _conversazione_! Il y avait un hippopotame, absolument la +figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manires de mon +domestique, le tigre a un peu trop bavard. L'lphant a pris mon argent +et me l'a rendu. Il m'a t mon chapeau, a ouvert une porte, fait +claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon +sommelier. L'une des deux panthres est bien certainement le plus bel +animal que la terre ait produit; les pauvres antlopes sont mortes, +j'aurais t fch d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait +soupirer en pensant l'Asie-Mineure. _O quando te aspiciani_?... + + +16 novembre. + +Je suis all hier soir, avec Lewis, voir la premire reprsentation +d'_Antoine et Cloptre_; la pice tait admirablement monte et +trs-bien joue; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cloptre +m'a plu, comme un pitom de son sexe; aimante, vive, tendre, triste, +tourmentante, humble, fire, belle, un vrai dmon, faisant la coquette +jusqu' la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, aprs avoir +fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui +a-t-on tant reproch d'avoir fait couper la tte ce poltron de +Cicron? Celui-ci n'avait-il pas dit Brutus que c'tait piti d'avoir +pargn Antoine? n'avait-il pas prononc les _Philippiques_? Les +_paroles_ ne sont-elles pas des _choses_, et de telles _paroles_ ne +sont-elles pas des _choses_ trs-pestilentielles? Quand il aurait eu +cent ttes, elles mritaient d'tre toutes cloues sur la tribune +publique, du moins en se plaant dans la position d'Antoine; aprs tout, +peut-tre et-il mieux valu lui pardonner, cause du bon effet que +produit toujours la clmence. Mais revenons nos moutons; quand +Cloptre se croit sre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est +votre intrt, etc. Que c'est bien l le sexe! Et les questions sur +Octavie! tout cela est bien d'une femme. + +J'ai reu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite +Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai +fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et +cette dame n'crit que par in-8 et ne cause que par in-folio. J'ai lu +ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le +plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre +raconter, mieux vaut encore le lire... + +J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il ft n patricien? +Nous eussions eu plus de poli, moins de force, prcisment autant de +vers, mais point d'immoralit, un divorce, un duel ou deux, auxquels, +s'il avait survcu, comme ncessairement il se ft moins livr l'abus +des liqueurs fortes, il et pu vivre aussi long-tems que Shridan, ou +mme trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel dbris que cet +homme! Et cela, faute d'tre bien pilot; car jamais nul n'eut les vents +plus favorables, except de courts intervalles bien rares! Pauvre +vieux Shridan, jamais je n'oublierai la soire que nous passmes avec +lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'coutmes, sans +un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu' une heure du matin. + +J'ai mes cachets... Encore oubli le joujou de ma petite cousine lisa; +il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espre qu'Henri me +l'amnera. J'ai envoy lord Holland les preuves de la dernire +dition du _Giaour_ et de _la Fiance d'Abydos_. Il n'aimera pas ce +dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non +plus. Cela a t crit en quatre nuits, pour distraire mes penses de +***. Sans cela je ne l'aurais jamais compos; et si je n'avais pas alors +fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, force de me ronger +le coeur; mauvaise nourriture! Hodgson le prfre au _Giaour_; personne +autre ne sera de son avis: il n'a jamais aim le _fragment_. Je n'aurais +jamais publi cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances +qui en font la base soient de nature ... hlas! + +J'ai vu ce soir les deux soeurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune +ressemble ***! J'ai cru que j'allais sauter travers la salle; je +suis bien aise qu'il ne se soit trouv personne avec moi dans la loge de +lady Holland. Je dteste ces fausses ressemblances, ces _moqueurs_ qu'on +prend d'abord pour le _rossignol_, assez semblables pour rappeler +l'objet chri, assez diffrentes pour navrer l'ame[60]. On est aussi +contrari des points de ressemblance que de ceux qui la dtruisent. + +[Note 60: La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce +serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux +sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi. + +(Byron.--_Le Giaour_.)] + + +17 novembre. + +Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable +Job dit: Pourquoi un _homme vivant_ se plaindrait-il? En vrit, je n'en +sais rien; except, peut-tre, parce qu'un _homme mort_ ne le pourrait +pas. Et lui-mme, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu' ce que ses +amis en furent fatigus, et que sa femme lui donna cette pieuse recette: +Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, o un +jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reu une lettre +trs-flatteuse de lord Holland, au sujet de _la Fiance d'Abydos_, qu'il +gote fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bont deux +personnes dont je n'avais point de quartier esprer. Et cependant, +dans le tems, je croyais que la cause de mon inimiti pour eux venait de +leur ct; je suis bien aise de m'tre tromp: je voudrais ne pas m'tre +tant press de publier cette maudite satire, dont je dsirerais anantir +jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le +monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction. + +George Ellis et Murray ont parl de quelque chose relativement Scott +et moi. S'ils veulent le dtrner, je souhaiterais fort qu'ils ne me +choisissent pas pour lui trouver un comptiteur. Si la chose dpendait +de moi, j'aimerais mieux tre le comte de Warwick que tous les _rois_ +qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands +_faiseurs de rois_ en posie et en prose. Les critiques anglais, dans +leur _Rokeby-Review_, ont prsuppos une comparaison laquelle mes amis +n'ont jamais pens, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de +s'amuser examiner srieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages +avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de +bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi +je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes +d'un homme sont, comme l'_ame_ des Grecs, une [Grec: eidlon], +outre Dieu sait quelle _autre ame_, mais on fait gnralement autant de +cas de l'une que de l'autre. + +Henri ne m'a point amen ma petite cousine: je veux que nous allions au +spectacle ensemble; elle n'y est encore alle qu'une fois. Encore un +petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que +je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt +sera-t-elle termine? Il m'en a bien cot pour m'en dfaire, et, +maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce +que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de +Job, et consolons-nous, puisque je suis un _homme vivant_. + +Je voudrais pouvoir me remettre lire; ma vie est monotone et pourtant +agite. Je prends un livre et le rejette aussitt. J'avais commenc une +comdie; je l'ai brle, parce que la fable se rapprochait trop de la +ralit: mon roman a eu le mme sort pour la mme raison. En vers, je +puis m'loigner un peu plus des faits, mais la pense revient toujours +travers... oui, travers. J'ai reu une lettre de lady Melbourne, la +meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus +grand esprit que je connaisse. + +Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernire ptre si +importante est-elle tombe dans les griffes du lion? Dans ce cas... et +ce silence parat menaant... dans ce cas _il faut que je prpare mon +casque et mon bouclier_. Je suis un peu rouill; je ne veux pas +cependant recommencer mes tudes au tir de Manton. En outre; je suis +dcid essuyer son feu sans le rendre. J'tais autrefois fameux pour +atteindre d'une balle un pain cacheter; mais alors l'tat de la +socit ncessitait cet exercice. J'y ai renonc ds que j'ai senti que +j'avais une mauvaise cause soutenir. + +Quelles tranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte! +Depuis qu' Arrow j'ai dfendu le buste que j'avais de lui, contre les +vils flatteurs du pouvoir, et au moment o la guerre clatait de +nouveau, en 1813, j'en ai fait mon hros, sur le continent s'entend, car +je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet +abandon de son arme, etc., etc. Certes, quand je dfendais son buste, +j'tais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je +ne serais point tonn de le voir les battre tous encore. tre vaincu +par des hommes ce serait quelque chose, mais l'tre par trois mannequins +lgitimes, par trois stupides monarques de race pure, honte! honte! +Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec +l'Autrichienne l'ame aussi matrielle que ses lvres, qui en soit la +cause. Mieux valait garder l'ancienne matresse de Barras. Je n'ai +jamais vu tourner bien ces mariages lgitimes avec de jeunes femmes; +cela ne convient qu' ces gens sages qui mangent du poisson et ne +boivent pas de vin... N'avait-il pas son service tout l'Opra, tout +Paris, toute la France? Une matresse, il est vrai, est tout aussi +embarrassante; je dis _une_, car, quand on en a _deux et plus_, il est +facile de les gouverner au moyen d'une bonne division. + +J'ai, ou plutt j'avais commenc une chanson, que j'ai jete au feu. +C'tait un souvenir de Mary Duff, ma premire flamme, un ge o bien +d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire; +heureusement je n'ai rien non plus faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai +eu dernirement occasion de rendre deux personnes _comfortables pro +tempore_, et une heureuse _ex tempore_; je me rjouis surtout par +rapport ce dernier, car c'est un excellent homme[61]. Nous sommes tous +gostes, et vous aussi, je crois, dieux d'picure! Je crois en La +Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrce, non la +traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre pote vous a fait +nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je +ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie +toujours un peu. Je me rappelle que l'anne passe *** me dit: +N'avons-nous pas pass ce mois dernier comme les dieux d'picure! Et +cela tait vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrce, que +j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le +prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant +pouss envoyer un spcimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec +un billet o elle lui disait, qu'aprs l'avoir lu, sa conscience ne lui +permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs. + +[Note 61: Il est videmment question ici de M. Hodgson. +(_Note de Moore_.)] + +Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les +Ossultones, Puysgur, etc., je cherchais me rappeler une citation que +je crois avoir vue dans Mme de Stal, de quelque sophiste allemand sur +l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me _rappelle +de la musique gele_. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse me +faire chercher, sait bien o, mais il ne veut pas le dire. Je demandai +Mackintosh: il dit que cela n'tait pas _dans_ Mme de Stal; mais +Puysgur dit que ce devait tre d'_elle_, parce que c'tait absolument +_dans son genre_... Lord Holland se prit rire; toute l'_Allemagne_ le +fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, ce que j'ai +entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages; +et, aprs tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les +ouvrages? des dserts avec des fontaines, et peut-tre une grotte ou +deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Stal nous +sommes souvent tromps, et ce aprs quoi nous avons soupir, le prenant +pour un ruisseau rafrachissant, se trouve n'tre que le mirage +(_critice_ le verbiage); mais enfin nous arrivons quelque chose de +semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons +les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du +contraste... + +J'ai fait une visite C*** pour avoir une explication sur... Elle est +trs-belle, mon got du moins; car, mon retour en Angleterre, je me +souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres taient si +ples, si froides, si blondes! La noirceur et la rgularit de ses +traits me rappelaient ma _Jannat al Aden_. Mais cette impression est +vanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer aprs une +houri. Elle tait de fort bonne humeur, et tout fut bientt expliqu. + +Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce +qui amnera, j'en suis sr, une explosion complte de la Tamise. Cinq +provinces se sont dclares pour le jeune stathouder; il y aura des +incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples +de toutes les races se battant enfoncs jusqu'aux genoux dans les +marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte +est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientt aussi, ils +auront le prince cigogne et le roi soliveau la fois dans leurs +marcages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie. + +M. Murray m'a offert 1,000 guines pour _le Giaour_ et _la Fiance +d'Abydos_. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis +bien tent, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix +si lev. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et +cela s'est appel, Dieu sait pourquoi, de la posie. + +Aujourd'hui samedi, j'ai dn rgulirement pour la premire fois +depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vcu de th et de +biscuits secs, six _per diem_. Je donnerais tout au monde, maintenant, +pour n'avoir pas dn; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et +de rves horribles; et je n'ai mang, cependant, qu'une pinte +de[62]............ et du poisson[63]. Quant la viande, je n'en touche +jamais; non plus que des lgumes. Je voudrais tre la campagne pour +prendre de l'exercice, au lieu de me rafrachir le sang comme je le fais +ici par la dite qui n'y supple que fort mal. Je mangerais volontiers +un peu de viande, mes os la supporteraient trs-bien. Mais le pire est +que le diable m'entre toujours dans le corps en mme tems, jusqu' ce +que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux tre +l'esclave d'aucun _apptit_. Si je pche, ce sera mon coeur qui me +dirigera. Oh! la tte! quel mal elle me fait! quelles horreurs que +celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dner? + +[Note 62: Laiss en blanc dans l'original. +(_Note de Moore_.)] + +[Note 63: Il s'carta assez de son rgime cette anne pour manger de +tems autre du poisson. +(_Note de Moore_.)] + +_Mmento_. crire demain _matre Shallow_, qui me doit 1,000 livres +sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui +demande[64], comme si j'tais homme cela. D'abord, je n'en ai pas +besoin, du moins quant prsent; et puis, quoique j'aie eu souvent +besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemand 10 livres +sterlings un ami. Son billet n'choit pas cette anne; je le lui ai +dj dit; et quand il cherrait, je n'en exigerais pas le paiement. +Combien de fois me faudra-t-il lui rpter la mme chose? + +[Note 64: Voici un nouvel exemple de sa gnrosit joindre celui +qu'il donna M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgr +l'embarras de ses propres affaires, il tait toujours dispos obliger +ses amis. +(_Note de Moore_.)] + +Je me trompe: j'ai une fois demand *** de me rendre mon argent; mais +c'tait dans des circonstances qui m'excusrent ses yeux, et m'eussent +excus ceux de tout le monde. Je n'ai point reu d'intrts, et +n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientt, du moins, son +_padre_ le fit. La tte! Je crois qu'elle m'a t donne pour me faire +souffrir. Bon soir. + + +22 novembre 1813. + +_Orange boven!_[65] Ainsi les abeilles ont chass l'ours qui avait +forc leur ruche. la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau _de +Witts_, un nouveau _Ruyters_; Dieu fasse prosprer la petite rpublique! +Je serais charm de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les +habitans ont conserv des moeurs si patriarcales. Cependant, je ne sais; +leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore; +et le Zuyderse ne doit pas tre grand'chose en comparaison de l'_Ak +Degnity_. N'importe: les fiers bourgeois, lanant des bouffes de +libert de leurs courtes pipes, valent peut-tre la peine d'tre vus. +Toutefois, je prfre la cigare ou le _hooka_ compos de feuilles de +roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut +dire la libert, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est +une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre +sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la +beaut pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte +envie Hrode Atticus!... plus qu' Pomponius Mla. Et cependant un peu +de tumulte de tems en tems rveille agrablement les sensations; par +exemple, une bataille, une rvolution, ou une _aventure_ un peu vive. Je +crois que j'aurais mieux aim tre Bonneval, Ripperda, Alberoni, +Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou mme encore Wortley Montague, que +Mahomet lui-mme. + +[Note 65: Hourra des Hollandais: _Vive Orange!_ +(_N. du Tr._)] + +Rogers sera bientt Londres; notre visite Middleton est fixe au +23. Irai-je? dans cette le o l'on ne saurait se promener cheval sans +rencontrer la mer, de quelque ct qu'on aille... + +Je me rappelle l'effet que fit sur moi _le premier numro de la Revue +d'dimbourg_. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le +lus. Le jour mme qu'il parut, je dnai avec S. B. Davies, je crois, et +bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas +moins; mais je ne me sentis pas l'aise que je n'eusse panch ma bile +et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du +_Vicaire de Wakefield_, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus +d'apercevoir le mrite de qui que ce ft. Je me rappelai seulement +l'axiome de mon matre boxer, dont j'ai tir beaucoup d'utilit dans +ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le +moulinet et frappez gauche et droite. Ainsi fis-je comme Ismal: ma +main s'est leve contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont leve +contre moi. Certes, j'ai t tonn de mon propre succs, et _je suis +demeur tout surpris d'avoir tant d'esprit_, comme Hobhouse le disait +ironiquement de quelqu'un, peut-tre bien de moi-mme, car nous sommes +de vieux amis. Mais si c'tait recommencer, je ne le ferais pas. J'ai +relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en +vrit, la cause n'est pas proportionne l'effet. C*** m'a dit qu'on +avait pens que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies +nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grce au ciel, je n'en savais rien; +je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis +naturellement l'homme qui il serait le plus malsant de se permettre +de parler de maladies et d'infirmits. + +Rogers est silencieux: on le dit svre. Quand il parle, il parle bien; +et sur tous les sujets de got, la dlicatesse de son expression est +aussi pure que sa posie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon, +dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas l l'habitation d'un +homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie +antique, un livre plac sur sa chemine, qui ne parle de l'lgance +presque fastidieuse du propritaire. Mais ce got exquis a d faire le +malheur de sa vie; que de contrarits il a d lui faire prouver! + +Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extrieur est tout--fait pique, +et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds la +tte. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore +quelqu'autre chose. Ses moeurs sont douces, mais non pas d'un homme du +monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant + ses posies; les opinions varient: peut-tre a-t-il trop crit en ce +genre et la postrit fera-t-elle un choix. Il a des _passages_ gaux +ce que je connais de plus beau. prsent il a un _parti_, mais point de +public, except toujours ses ouvrages en prose. Sa _Vie de Nelson_ est +un chef-d'oeuvre. + +*** est un _littrateur_, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la +vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-l du moins est +vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de +lady B*** et de tous les autres _bas-bleus_, avec lady C*** leur tte, +mais je ne dis rien _d'elle_: regardez cette figure, vous oublierez les +pdantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, _Diva +potens Cypri_: pour tre aim d'une telle femme, je serais homme btir +et brler une nouvelle Troie. + +Moore a un genre particulier de talent, ou plutt des talens d'un genre +particulier; posie, voix, musique, il a tout, et il y met une +expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu' lui. +Mais il est capable de prendre un tout autre essor en posie. Que de +gaiet, que de grces dans son _Post-Bag_! Il n'y a rien quoi il ne +puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer srieusement. En +socit, il est aimable, enjou, poli, et plus amusant que personne que +j'aie jamais rencontr. Pour son honneur, ses principes et son +indpendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais +qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'tre pas +ici. + + +23 novembre. + +Ward... j'aime Ward[66]. Par Mahomet! je commence croire que j'aime +tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une +sorte de gloutonnerie sociale, qui dvore tout ce qu'on lui prsente. +Mais j'aime Ward; il est piquant, et russira, je crois, la chambre et +partout ailleurs, s'il veut s'appliquer rgulirement. propos, je dne +demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion. +Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un aprs le +dner. J'ai vu bien des amphitryons tourns en ridicule par leurs +convives dont les lvres taient encore imbibes de leur vin de +Bourgogne... + +[Note 66: Actuellement lord Dudley. +(_Note de Moore_.)] + +J'ai lou la loge de lord Salisbury Covent-Garden, pour la saison, et +maintenant il faut que je me prpare joindre la compagnie de lady +Holland, dans la sienne, _questa sua_. + +Holland ne croit pas que cet homme soit rellement _Junius_; mais il +est d'avis que ce journal encore indit jette beaucoup de lumires sur +les parties encore peu connues du rgne de Georges II. Qu'est-ce que +cela peut faire Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius +serait-il mort? S'il avait t subitement frapp d'apoplexie, +resterait-il dans le tombeau sans envoyer son [Grec: eidlon] +crier aux oreilles de la postrit: Junius tait M. X., Y., Z., enterr +dans la paroisse de ***. Officiers de la fabrique, rparez son monument! +Et vous, libraires, imprimez une nouvelle dition de ses lettres! +Impossible, cet homme n'est pas mort, il ne mourra pas sans se +dcouvrir. Je l'aime beaucoup... Il savait har, celui-l. + +Arriv chez moi, mal mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas +autant envie de dormir que je le dsirerais. + + +Mardi matin. + +Je me rveille aprs un rve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rv +aussi? Quel rve! Mais elle ne m'a pas rattrap. Je voudrais que les +morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaait! et je ne +pouvais m'veiller, et puis, et puis... Ah! + + Des ombres ont cette nuit imprim plus de terreur dans + l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille + soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par + ***[67]. + +[Note 67: Shakspeare.--_Richard III_.] + +Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipe me fait mal. Dois-je +tre ainsi agit par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent... +N'importe... Mais si je fais encore ce rve, j'essaierai si _tous_ les +sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis rveill, j'ai +beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord +Ogleby, me voil remont pour la journe. + +Un billet de Mountnorris: je dne avec Ward, il doit y avoir encore +Canning, Frre, Sharpe et peut-tre Gifford. Je dois tre un des cinq ou +six lus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce +sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout +Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour +profiter d'une conversation si intressante. + +Point de lettres aujourd'hui, partant point de rponses, tant mieux. Il +ne faut plus que je rve, cela empoisonne mme les ralits. Je sortirai +pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le +_monde boxant_ est toujours peu prs dans le mme tat, seulement le +club est plus nombreux. Je dnerai chez Crib demain; l'nergie me plat, +mme l'nergie animale, l'nergie dans tous les genres, et j'en ai +besoin au physique et au moral. Je n'ai point dn dehors, ou, pour +mieux dire, je n'ai pas dn du tout depuis quelque tems, point entendu +de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excs d'un extrme + l'autre: _amant alterna Camn_. + +J'ai brl mon roman, comme j'avais brl les premires scnes et le +plan de ma comdie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brler est +tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien +valu; je m'y occupais plus que jamais de ralits: quelques-uns auraient +reconnu les masques, d'autres s'en seraient dout. + +J'ai lu le _Ruminator_, recueil d'essais par un vieillard singulier, +mais habile, sir E. B., et un jeune homme demi fou, auteur d'un pome +sur les _Highlands_, intitul _Childe Alarique_. Le mot _sensibilit_, +que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces +essais, et semble y tre une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de +rprhensible. Ce jeune homme ne peut rien connatre de la vie, et s'il +se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un tre +tout--fait inutile, et ne sera peut-tre aprs tout pas mme pote, +comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne +devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut tre quelque autre +chose que ce soit. Il est pnible de voir Scott, Moore, Campbell et +Rogers, simples spectateurs de la scne du monde, o ils auraient pu +remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques +occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que +secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles +douairires et des jeunes filles marier. Si cela conduisait quelque +affaire srieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes +non maries, c'est une spculation hasardeuse et fatigante, et avec les +vtrans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois +sur mille. + +Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient +probablement vers la carrire parlementaire, mais je n'ai pas +d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, _aut Csar aut +nihil_. Mes esprances se bornent maintenant arranger mes affaires, +me fixer en Italie, ou dans le Levant plutt encore, et approfondir les +langues et les littratures de ces deux pays. Les vnemens passs m'ont +nerv; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de +la vie, et de regarder jouer les autres. Aprs tout, qu'est-ce mme que +ce grand jeu de sceptres et de couronnes? _Vide_ les douze derniers mois +de Napolon! il a entirement renvers mon systme de fanatisme. Je +croyais que, s'il tait cras, il devait tomber _si fractus illabatur +orbis_, et non se laisser rduire graduellement un rle +comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'tait donc pas un simple +amusement des dieux, mais le prlude de plus grands changemens, et +des vnemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais +au-del d'un certain point, et voil que nous rtrogradons au vieux, +stupide et ennuyeux systme de la balance de l'Europe: nous allons de +nouveau mettre des brins de paille en quilibre sur le nez des rois, au +lieu de le leur arracher. Donnez-moi une rpublique, ou le despotisme +d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une +rpublique! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grce, +Venise, la France, la Hollande, l'Amrique, la rpublique anglaise, qui, +hlas! a dur si peu, et comparez cela avec ce que ces mmes pays ont +fait, quand ils ont eu des matres. Les Asiatiques ne sont pas taills +la rpublique, mais ils ont le plaisir de renverser de tems autre +leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'tre +rpublicains. tre le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla, +mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la +vrit sur les autres; voil ce qui gale presque un homme la +divinit! Franklin, Penn, et aprs eux, ou Brutus ou Cassius, mme +Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux +dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse esprer, c'est que +quelqu'un dise de moi: Il l'et pu, peut-tre, s'il l'avait voulu. + + +Le 12, minuit. + +Voil deux infernales preuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu +une, mais sur mon ame ou cause d'elle, je ne puis relire _le Giaour_, +au moins maintenant cette heure, et cependant il ne fait pas clair de +lune. + +Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette +excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours, +si nous voulons y tre pour la rvolution. Et pourquoi pas? *** est +absente, et sera plus loin de moi encore *** au printems. Personne +autre, except Augusta, ne s'intresse moi, point de liens, point +d'entraves, _andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa_? Le +vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier foss de son +pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne +pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les +hynes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des +grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur. +Maintenant je serais charm d'entendre les cris de joie du Hollandais +rendu la libert! + +_Alla! vivat for ever! hourra! huzza!_ Lequel de ces cris de joie est +le plus rationnel et le plus musical? c'est _Orange boven_! au dire du +_Morning-Post_. + +Point de rves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voil +aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de +terre. + +Le dner de Ward s'est bien pass. Il n'y avait l aucun convive +dsagrable, moins que ce ne soit moi, et que j'aie dplu quelqu'un; +en tous cas, ce n'aura pas t en le contredisant, car je n'ai rien +contredit, et parl trs-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a t +fort li avec les plus beaux du sicle pass, Fox, Horne Took, Windham, +Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a racont les dtails +de sa dernire entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale +opration qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur +dans son genre, dont le seul dfaut tait de s'lever presque toujours +au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la +moiti de sa vie, avait pris une part active tous les vnemens de la +terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait +et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'tre +pas entirement consacr la littrature et aux sciences!!! Certes son +gnie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrire, mais il +faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggr un +semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose, +c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un +calculateur, un mtaphysicien, un rimailleur, un crivassier? Il n'y a +qu'un esprit malade qui ait pu suggrer l'ide d'un tel change. Mais +enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil. + +Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, except avec +***; mais avec elle mes penses sont plus fortes que moi, je ne saurais +trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'cris +lady Melbourne; ses rponses renferment tant de sensibilit, tant de +tact! je n'ai jamais vu personne qui et moiti tant de talent. Si elle +et eu quelques annes de moins et qu'elle et voulu en prendre la +peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et +aimable amie. _Mmento_. Une matresse n'est jamais et ne saurait jamais +tre une amie. Tant que vous tes d'accord, c'est de l'amour, et quand +l'amour est pass, vous tes loin d'tre amis. + +Je n'ai point encore rpondu la lettre de M. Scott, mais je le ferai. +Je suis dsespr d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement +prouv depuis peu des contrarits pcuniaires. C'est coup sr le roi +du Parnasse, et le plus _anglais_ de nos potes. Je placerais Rogers au +second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la +meilleure cole: Moore et Campbell au troisime, _ex quo_; puis +Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin [Grec: oi polloy] ainsi: + +[Illustration: + +WALTER-SCOTT. + +ROGERS. + +MOORE. CAMPBELL. + +SOUTHEY. WORDSWORTH. COLERIDGE. + +LA FOULE.] + +Voil un _Gradus ad Parnassum_ triangulaire. Les noms seraient trop +nombreux la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow +est devenu fou force de s'occuper de posies du tems d'lisabeth; +c'est dommage. J'ai plac les noms sur ce triangle, plutt d'aprs +l'opinion publique que d'aprs aucune opinion bien arrte de ma part; +car quelques-unes des dernires _chansons irlandaises_ de Moore, _As a +beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not_ +et _Oh breathe not his name_, me semblent valoir tous les pomes piques +du monde. + +*** croit que le _Quarterly_ m'attaquera dans son premier numro: la +bonne heure. J'ai t dj tant _poivr_ dans mon tems, qu'il faudrait +du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre ct de +l'alos pour que je m'aperusse de l'encens. Je puis dire sincrement +que je suis peu prs mort au sentiment de la critique; mais en +cherchant m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je +n'attache pas la profession d'auteur l'importance que beaucoup y +mettent et que j'y mettais autrefois. On se lasse de tout, _mon ange_, +dit Valmont. Les _anges_ sont la seule chose dont je ne sois pas encore +las. Je crois que la prfrence donne ceux qui _crivent_ sur ceux +qui _agissent_, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur +profession, sont des signes d'effmination, de dgnration et de +faiblesse. Qui voudrait se mler d'crire, s'il pouvait faire autre +chose? _Des actions, des actions_, disait Dmosthnes; _des actions, des +actions_, dis-je aprs lui, point de livres, surtout point de rimes. +Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des potes; +except Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs +citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle +race oisive et inutile! + + +12, _mezza notte_. + +Je viens de dner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des +illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je +n'aime le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit +naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tte. Nous avons fait +monter Tom Crib aprs le dner; c'est un gaillard factieux, quoiqu'un +peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par +Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pt. Tom a t matelot, porteur +de charbon, et a exerc quelques autres professions librales avant de +prendre le ceste; il s'est trouv des batailles navales, et n'a pas +maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une +matresse, une conversation fort bien, l'exception de quelques +omissions et de quelques fausses applications de l'_h_ aspire. Tom est +un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses +plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et, +je le crains bien, un pcheur, car il fait une pension alimentaire sa +femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a t dit par ***; car Tom, +ayant une haute opinion de ma moralit, me l'a prsente comme sa femme +lgitime. En parlant d'elle, il dit que c'tait la plus fidle personne +du sexe; d'o je conclus qu'elle ne pouvait tre sa femme, et je ne +m'tais pas tromp. + +Ces pangyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai, +un homme ne croit pas ncessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins +il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer +sur la vertu de leur femme; je les ai couts tous deux avec autant de +patience que de foi, tout en enfonant mon mouchoir dans ma bouche, car +j'prouvais une irrsistible envie de biller. propos, je me sens +aussi envie de biller maintenant; ainsi, bon soir. + +[Grec: Nairn]. + + +Jeudi, 26 novembre. + +Je me suis rveill avec un peu de fivre, mais point de migraine, +point de rves non plus, grce mon tat de stupeur! Deux lettres: +l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans +leur genre respectif. Celle de *** contient une trs-jolie romance sur +les _peines caches_, sinon d'elle-mme, du moins parfaitement dans sa +manire. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de +sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je +ne fais pas grand cas des potes, surtout des femmes potes; elles +mettent tant d'idal dans la _pratique_, aussi bien que dans la morale! + +J'ai beaucoup song ces jours derniers Marie Duff, etc., etc., +etc.[68] + +[Note 68: Nous avons dj donn ce passage plus haut sous forme +d'extrait. +(_Note de Moore_.)] + +Lord Holland m'avait invit dner aujourd'hui; mais dner trois jours +de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en all dans ma loge +Covent-Garden, sans avoir rien mang depuis hier. + +J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beaut que +les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle +prtend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis +ceux de Leila, et les _rideaux de la lumire_ de la musulmane Phannio. +Elle est trs-belle... assez belle, mais je la crois mchante... + +J'ai rumin long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent +nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des sicles +en quelques instans, quand nous nous trouvons runis. La seule chose qui +me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui +ni aucun dsagrment ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et +que, quand nous sommes runis aprs, quoique bien des circonstances +aient eu lieu dans l'intervalle, moins que nous ne soyons las l'un de +l'autre, nous sommes toujours disposs nous revoir avec un nouveau +plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont spars... + + +Samedi, 27 ( ce que je crois, ou plutt, comme je m'en doute, ce qui +est le _nec plus ultr_ de la crance des humains). + +J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le +dit pour lui: J'ai gagn une perte, ou la perte. Tout est dcid pour +notre expdition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de +l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrter. Voitures +ordonnes, fonds prpars, et probablement un bon vent par-dessus le +march. N'importe, je crois avec _Clym o' the Clow_ et _Robin Hood_, par +le nom de Marie, mre de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois, +dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fix pour lui. +Ainsi, va pour Helvoetsluys! + +Je suis all ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir _Nourjahad_, +mlodrame dont le _Morning-Post_ m'a accus, mais dont je ne saurais +mme conjecturer quel peut tre l'auteur. Que pourront-ils mettre aprs + ma charge? Ils ne pourront gure descendre plus bas qu'un mlodrame. +Aprs tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire +personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de +laquelle je suis rsolu de supporter en silence toutes les critiques, +les injures et mme les loges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai +jamais composes, sans me permettre, mme par geste, de rien contredire. +Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prt mes +dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux +qu'il s'en ft servi que de mon nom. La pice ayant russi, l'auteur la +reconnatra sans doute bientt; sinon que Job soit mon modle et le +Lth mon breuvage! + +*** a reu le portrait sans encombres; et, dans sa rponse, la seule +remarque qu'elle fait ce sujet, c'est: En vrit, il ressemble ***. +Et puis: En vrit, il ressemble ***. Pour elle, la ressemblance +couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point +flatt, mais sombre, srieux et noir comme la tournure de mes penses, +quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme +presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature. + +J'ai lu l'article de la _Revue d'dinbourg_ sur Rogers; le journal le +porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mrite. On nous passe tous +ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des +loges trs-justes, du moins quant Moore, quoiqu'avec justice encore +on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur +de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Stal. Son grand +_Essai sur Binke_ sera, dit-on, pour le prochain numro: je l'ignore; je +ne suis plus au courant de la _Revue d'dimbourg_, non plus que de +toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cess depuis +long-tems de l'tre d'aucune, et en vrit je n'en aurais gure le +droit, mme quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en +gnral et des miens en particulier. M'arracher moi-mme moi-mme (oh! +cet infernal gosme!), voil mon sincre motif pour crire quoi que ce +soit; l'impression est une suite du mme objet, par l'action qu'elle +donne l'esprit, oblig de se replier sur lui-mme. Si je cherchais la +rputation, j'aurais d flatter les opinions reues, qui ont acquis des +forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les +ouvrages modernes crits dans un sens oppos; mais, sur mon ame, je ne +puis mentir ma propre faon de penser et mes doutes, arrive que +pourra. Si je suis un insens, du moins je doute de bonne foi, et je +n'envie personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se +complat. + +Tous les hommes sont enclins croire ce qu'ils dsirent; mais, depuis +un billet de loterie jusqu' un passeport pour le paradis, toutefois, +d'aprs ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon +inquitude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber +sous les sens. C'est celui qui l'a cre prolonger l'existence de +cette tincelle de feu cleste qui claire, mais qui consume le vase +fragile o il est contenu. Aprs tout, je n'ai pas d'horreur pour un +sommeil sans rves, et je ne conois pas d'existence que la dure ne +puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombs les anges, +mme d'aprs votre croyance? Ils taient immortels, clestes et heureux +comme leur _apostat Abdiel_ l'est maintenant par sa trahison. C'est le +tems qui dcidera, et l'ternit n'en sera ni moins agrable ni plus +horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici l je suis plein de +reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains +maux, grce Dieu et mon bon temprament. + + +Dimanche 28, lundi 29, mardi 30. + +Deux jours sauts sur mon journal; _hiatus haud deflendus_. Ils ont t +aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement +la paresse et la socit m'ont empch d'en tenir note la nuit. + +Dimanche, j'ai dn chez lord Holland, dans Saint-James' Square. +Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le gnral +Bentham, homme de science et de talens, ce que l'on dit; Horner, +l'Horner de l'_Edinburgh Review_, excellent orateur la Chambre basse, +trs-aimable aussi et trs-bien en socit, du moins pour ce que j'en ai +vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques +autres braves gens et fidles. La compagnie de lord Holland est +trs-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de +rencontrer. Je me suis lest d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne +et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tte. +Quand je dne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson +et de lgumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux +cependant aprs mon th et mes biscuits qu'aprs tout autre repas, et +cela mme encore faut-il que j'en prenne modrment. + +Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal cran entre +le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid +qu'un antlope, et qui n'ai pas encore trouv un soleil _assez cuit_ +mon gr, j'tais absolument ptrifi, et n'avais pas mme assez de +chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de +saumons tirs d'un panier de glace et mis table pour ce jour +seulement. Quand elle a t partie, j'ai examin toutes les figures en +mme tems que j'enlevais le fatal cran; toutes les joues se dgelaient, +tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait +enfin leur arriver. + +Samedi je suis all avec Harry Fox voir _Nourjahad_, et, par mes +billemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pice n'est +pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voult bien la +reconnatre, et me dcharger de la gloire qui lui appartient. Les +costumes sont jolis, mais sans vrit. Celui de Mrs. Horne est parfait, +sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est +sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en +turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard la +ceinture. Le dialogue est lche, l'action lourde, les dcors beaux, les +acteurs tolrables. Je ne saurais vanter beaucoup leur srail; Trsa, +Phannio ou *** valaient mieux elles trois que toutes ces femmes +ensemble. + +Dimanche, un trs-beau billet de Mackintosh, homme qui runit d'une +manire extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel. +Aujourd'hui mardi, un trs-joli billet de Mme la baronne de Stal +Holstein: il lui plat d'tre charme de ce que j'ai dit d'elle et de +son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit prcisment ce que je +pense; ses ouvrages font mes dlices, et elle aussi pour... une +demi-heure. Je n'aime pas ses ides politiques; au moins je n'aime pas +qu'elle en ait chang; si elle tait reste _qualis ab incepto_, cela ne +serait rien. Mais c'est une femme part, elle a fait plus dans le monde +intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait d en +faire un homme. Elle me flatte trs-joliment dans son billet, mais je +m'en aperois bien. La raison qui fait que l'adulation ne dplat point, +c'est qu'encore qu'elle manque de vrit, elle montre que nous sommes +assez de consquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans +le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est l leur but. + +George[69] est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau. +Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime +George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son hritier. C'est un +beau garon, marin de la tte aux pieds. Je ferais tout au monde pour +l'avancer dans son tat, except d'apostasier. + +[Note 69: Son cousin, lord Byron actuel.] + +Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement +prolixe, paradoxial et _personnel_. Si seulement il voulait parler +moiti moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait +beaucoup sa popularit. Comme auteur, il est trs-estimable, sa vanit +est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui dplaise. + +J'ai reu une jolie lettre d'Annabella[70], laquelle j'ai rpondu. +Que de singularit dans notre situation et dans notre amiti! Pas un +grain d'amour de l'un ou l'autre ct! De l'amiti, mais amene par des +circonstances qui en gnral produisent la froideur d'un ct et +l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment suprieure et trs-peu +gte, ce qui est trange dans une hritire, une fille de vingt ans, +une _pairesse_ future de son propre droit, une fille unique, une +savante, qui n'a jamais t contrarie en rien. Elle est pote, +mathmaticienne, mtaphysicienne, et cependant trs-bonne, gnreuse, +douce, et n'a que trs-peu de prtentions. La tte d'une autre +tournerait avec la moiti de ce qu'elle a acquis, et le dixime de ce +que la nature et la puissance lui ont donn. + +[Note 70: Miss Milbanke, que pour son malheur il pousa depuis. +(_Note de Moore_.)] + + +Mercredi, 1er dcembre 1813. + +Aujourd'hui j'ai rpondu la baronne de Stal Holstein, et j'ai envoy +un exemplaire de mes deux contes turcs Leigh Hunt, nouvelle +connaissance de l't dernier, que je dois Moore. C'est un homme +extraordinaire, et qui n'est pas tout--fait de notre poque. Il me +rappelle plutt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une +grande indpendance d'esprit, un aspect austre, mais qui n'a rien de +repoussant. S'il continue _qualis ab incepto_, je connais peu d'hommes +qui mriteront et obtiendront plus d'loges. Il faut que je retourne le +voir. Les aventures qui se sont succd rapidement cet t, jointes +quelques embarras et quelques affaires srieuses, ont interrompu notre +liaison; mais c'est un homme bon connatre, et quoique pour son +intrt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fch +d'tudier les caractres dans de telles positions. Le sien n'en a pas +t branl et ne le sera pas, j'espre. Je ne le crois pas trs vers +dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion, +et amoureux de la beaut, de ce _mot vide de sens_, comme Brutus mourant +appelait la libert; dfinition dont le tems montre de mieux en mieux la +justesse. Peut-tre tient-il un peu trop ses opinions, comme tous les +hommes _centres de cercles_, grands ou petits, comme tous les _oracles_, + la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson +lui-mme l'tait; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et +moins orgueilleux que le succs et la conscience d'avoir prfr le +juste l'utile, pourraient le faire supposer. + +Demain une assemble de _bas-bleus_ chez miss ***s, elle-mme d'un +_bleu fonc_. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces _bluets_, mais il +faut tre poli. Il y aura, je gage, Mme de Stal et les Mackintosh, bon; +les *** et les ***, pas tout--fait si bon; les ***, etc., etc., bon +rien du tout. Peut-tre ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand +rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle l aussi; je l'espre, c'est un +bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse. + +J'ai crit Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sr que je +n'en ai parl qui que ce soit, je voudrais qu'il et fait de mme. +C'est un brave garon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne +peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui tre utile, et +voil tout. + +Baldwin me perscute pour que je prsente la ptition des dtenus la +prison du Banc du Roi. J'ai prsent l'anne dernire celle de +Cartwright; je me suis trouv seul avec Stanhope contre tout le reste de +la chambre, et leur opposition ne nous a procur que des plaisanteries +et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette +commission. Si *** et t l, elle m'aurait forc le faire. Voil une +femme qui, malgr sa lgret sduisante, pousse toujours un homme ce +qui est utile ou glorieux. Si elle tait reste, elle et t mon ange +tutlaire. + +Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne +puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misrable +Sterne, qui prfrait s'attendrir sur le sort d'un ne mort, que de +soulager une mre vivante. Sclrat, hypocrite, esclave, sycophante! +Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me dcider + prononcer un discours pour ces infortuns; trois mots et un +demi-sourire de *** m'y auraient fait rsoudre, si elle avait t ici +pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqu, car elle m'a toujours +press de remplir mes devoirs de snateur, surtout envers les faibles et +les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un +orateur, du moins un avocat pour ces infortuns. Dieu confonde La +Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouv dans son livre +serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs. + +George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espre qu'il sera +amiral un jour, et peut-tre Lord Byron par-dessus le march. S'il +voulait seulement se marier, je m'engagerais ne jamais me marier, et +le priver ainsi de mon hritage. Il en serait plus heureux, et moi +j'aimerais mieux des neveux que des fils. + +J'aurai bientt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans +le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq +ans? + + _O giovent! + O primavera! giovent dell' anno. + O giovent! primavera della vita_. + ...................................... + + +Dimanche, 5 dcembre. + +Le neveu de Dallas, fils du procureur-gnral amricain, est arriv +ici, et a dit son oncle que mes vers sont fort rpandus dans les +tats-Unis. Voil les premires nouvelles qui rsonnent mes oreilles +comme de la renomme. tre lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand +plaisir que j'aie jamais got en ce genre, c'est en lisant, dans un +extrait des _Mmoires_ de l'acteur Cooke, qu'au foyer du thtre +d'Albany, prs Washington, il avait trouv mes _Potes anglais_, etc. +Devenir populaire dans un pays naissant et loign, cela est un parfum +de gloire posthume, bien diffrent de l'clat des ftes, des complimens, +de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vrit +que, pendant mon rgne, au printems de 1812, je n'ai regrett qu'une +chose, 'a t de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours, +et que j'ai abdiqu avec grand plaisir. + +J'ai soup, hier soir, avec Lewis; et, comme l'ordinaire, quoique je +n'aie ni bu ni mang avec excs; je suis moiti mort depuis. Mon +estomac est entirement dtruit par une longue abstinence, et le reste +le sera bientt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre +plus. Le passage dans les tnbres est le moins craindre. + +Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante +fois, qu'except pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je +suis invisible. Sa grce est une bonne et noble personne de duc; mais +c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion distance: en consquence +je n'y tais pas. + +Gatt s'est prsent aussi. _Memento_. Prier quelqu'un de parler +Raymond en faveur de sa pice. Nous sommes d'anciens compagnons de +voyages; et malgr toutes ces _excentricits_, il a beaucoup de bon +sens, d'exprience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un +bon diable de philosophe. Je lui ai montr la lettre de Sligo, propos +des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrive Athnes +peu de jours avant qu'il n'y vnt. Je l'ai montre aussi lord Holland, + Lewis, Moore, Rogers et lady Melbourne. Murray en a une copie. +Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva +quelques jours aprs, et sa lettre roule sur les bruits alors rpandus. +La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont t tous deux frapps +de terreur. Le premier s'tonna que je ne l'eusse pas insre dans _le +Giaour_; il peut s'en tonner; il pourrait s'tonner que cela ft crit +de quelque manire que ce soit. Mais il serait impossible de dcrire +l'impression de _cette situation_; le seul souvenir en glace l'ame. + +_La Fiance d'Abydos_ a t publie jeudi 2 dcembre, je ne sais si +elle plaira ou non; si elle ne russit pas, ce n'est pas la faute du +public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte +lui-mme, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il +a dtourn mes penses du rel l'idal, des regrets gostes des +songes pleins de charmes, et m'a rappel un pays peupl des souvenirs +les plus _brillans_ et les plus _sombres_, mais coup sr les plus vifs +de ma vie. Sharpe s'est prsent, on ne l'a pas laiss entrer, j'en suis +bien fch... + +J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite Middleton, +ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec +***, lui plaira peut-tre moins encore. Mais je dsire vivre bien avec +tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien +ensemble; mais qui, sparment, produisent, sans aucun doute, des sons +fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec +l'autre. + +J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je +parviens ne m'en point faire. prsent, je suis assez bien avec tous +les partis; mais je ne veux point pouser leurs querelles: tant de +petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingu +est bien reu chez lui, et certainement le ton de la socit est le +meilleur. Puis, Mme de Stal, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu, +si je l'avais voulu; sa runion est compose des *** et de la famille +***; puis un trange mlange de dputs, de dandies, de _bas bleus_ de +toute espce, depuis l'uniforme rgulier de Grub-Street, jusqu' la +jaquette azure du littrateur. Voir *** et *** dner ensemble, me +rappelle toujours le tombeau o les distinctions d'amis ou d'ennemis +sont dtruites; et l, le critique et l'auteur critiqu, le rhinocros +et l'lphant, le mammouth et le mgalonyx, tous dorment tranquillement. +Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils taient +dj sous terre......................................................... +........................................................................ + +Je ne suis pas all chez les Berrys l'autre soir. L'ane est une femme +de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent +avoir t fort belles. Je suis invit, pour ce soir, chez lord Holland. +Irai-je?... peut-tre. + + +2 heures du matin. + +Je suis all Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne +heure, et consquemment parfaite: personne de plus agrable, ou mme +d'aussi agrable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invit dner +mercredi, en me disant que Mme de Stal y serait, sans doute pour tre +tmoin de notre premire entrevue aprs ma note, dont Mme de Stal dit +tout haut qu'elle est enchante. Cela ne me plat pas trop; elle me +parle toujours d'elle-mme, ou de moi-mme, et je ne suis pas trs-fou +de l'un ou de l'autre sujet, except en soliloque, comme maintenant; +surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de +_l'Allemagne_? Je l'aime prodigieusement; mais, moins que je ne trouve +moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des +couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu' +l'instant elle me ripostera par une accablante vole de fort jolies +choses sur mes posies, etc., etc. Son amant, M. ***, tait l ce soir, +et C*** dit que c'tait la seule preuve de got qu'il lui et vu donner; +cet amant-l est incontestablement trs-beau, mais pas plus, mon avis, +que son dernier ouvrage. + +C*** avait bonne mine, il paraissait content, et tait vtu fort +lgamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont +parfaitement: rellement on et dit qu'Apollon lui avait envoy des +habits de fte ou de noce. Il tait plein d'esprit et de gat. Il s'est +beaucoup moqu du livre de Corinne, et j'en suis fch; parce que, +premirement il entend l'allemand, et que c'est par consquent un juge +comptent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mrite, +et par consquent le meilleur juge dsirable. J'ai pour lui beaucoup +d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer mon opinion. +Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de +partialit pour elle. Except le manque de got, je ne puis m'tre +tromp sur un livre que j'ai pris, quitt et repris, et un livre ne +saurait tre entirement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul +lecteur qui puisse en dire autant avec sincrit. + +C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le +plus grand succs. Moore avait song quelque chose de semblable, mais +il y a renonc, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais +quoi sur la _dignit_ et autres fadaises, comme si un homme se +dshonorait en instruisant et charmant la fois ses concitoyens. + +Introduit prs du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part +pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R. +Wellesley, un grand homme, celui-l, et je ne sais combien d'autres +personnes entasses dans la chambre. Le petit Henri Fox est un trs-beau +garon, qui promet beaucoup de toutes les manires. Je suis all me +coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir +dans sa conversation que dans celle de tous nos savans. + + +Lundi, 6 dcembre. + +Murray m'a dit que C*** lui a demand pourquoi cela s'appelait _la +Fiance d'Abydos_. Voil une infernale et dsagrable question, parce +qu'il n'est pas possible d'y rpondre. _Elle_ n'est pas une _fiance_, +elle est seulement prte le devenir, et n'tait, etc., etc. + +Je ne m'tonne pas qu'il ait dcouvert cette improprit du titre, mais +cela vient trop tard pour tre d'aucune utilit. Je suis un grand sot +d'avoir fait cette bvue, et je suis honteux de n'tre pas Irlandais... + +Campbell semblait hier au soir contrari de quelque chose, je ne sais +de quoi. Nous tions debout dans le premier salon, quand lord Holland +sortit de l'autre, tenant la main un petit vase de mtal semblable aux +encensoirs dont on se sert dans les glises catholiques, et, nous +apercevant, s'cria: _Voil de l'encens pour_ vous. Campbell rpondit: +Portez-le Lord Byron, _il y est accoutum_. + +Or, cela vient de ce que _les rois ne peuvent supporter de frre prs +du trne_. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne dsire pas en avoir +_pour le moment_, quelques choses que j'aie publies, je vis en paix +avec tous mes confrres, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas, +c'est _comme homme_ et non comme _pote_. coup sr, le champ de la +pense est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrire dans une +carrire sans bornes? Le temple de la Renomme est comme celui des +Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me +contenterai galement du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le +veulent peuvent s'tablir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je +leur envie leur lvation. + +J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je +viens de publier un pome, et j'ignore compltement s'il a chance de +russir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit +ouvertement du mal d'un ouvrage son auteur, si ce n'est par la voie de +l'impression. Il ne saurait tre bon, autrement le pied ne m'aurait pas +manqu ds les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bvue dans le +choix mme du titre. Mais quand je l'ai commenc, j'avais le coeur plein +de ***, et la tte pleine _d'orientalits_, je n'oserais dire +_d'orientalismes_, et je l'ai crit si rapidement! + +Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je +fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de +choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de +contradictions il peut contenir. Si j'tais sincre avec moi-mme, je +crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu' personne +autre, chaque page rfuterait et dmentirait pleinement la prcdente. + +Encore une lettre de Martin Baldwin le ptitionnaire; je n'ai eu ni +assez de tte, ni assez d'ame pour prsenter sa demande. Cet infernal +souper chez Lewis a gt ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas +plus de charit qu'une burette de vinaigre. Je voudrais tre autruche et +me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gsier pourrait +digrer. + +J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas +beaucoup de notre expdition en Hollande. Je dne avec lui jeudi; pourvu +que l'oncle ne soit pas mort d'ici l; ou dcidment promis aux vers qui +dnent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pt revenir, +non pour notre dner, mais pour dsappointer l'entrepreneur des pompes +funbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils +sont srs de dner nos dpens un jour ou un autre. + +Gell _le Troyen_ est venu quand j'tais dj sorti. _Memento_: lui +rendre sa visite. Mes _Memento_ sont des gages assurs d'oubli; c'est +comme autant de phares avec un vaisseau naufrag au pied de leur +lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes _Memento_, sans voir que +je me suis souvenu d'oublier. _Memento_: j'ai oubli de payer les +nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtax. Et je ne +deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi! Je crois que mon +biscuit mme est empoisonn des impts de ce charlatan. + +Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse +une visite. Un M. Thomson m'a envoy une chanson, qu'il faudra que je +trouve bonne. Je n'aime pas leur faire peine en les critiquant, ou en +ne rpondant pas; et cependant je dteste crire des lettres de pur +compliment. + +J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau +trait sur les bois. Voil un homme plus utile que tous les historiens +et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos +forts, il fournit des matriaux pour toutes les histoires d'Angleterre +qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui +ne vaudront rien du tout. + +J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tte est pleine de fragmens pars +et sans utilit. Il est trange que, quand je me mets lire, je ne +puisse supporter que des lectures lgres, except pourtant les romans. +Il y avait bien des annes que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les +ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand +hier j'ai lu les plus pouvantables parties du _Moine_. Ces descriptions +auraient d tre crites par Tibre Capre; elles sont forces, ce +sont les ides alambiques d'un picurien blas. Je ne saurais +comprendre comment elle sont pu tre composes par un homme de vingt +ans; car Lewis n'avait que cet ge-l quand il les a crites. Elles +manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je +n'aurais pas t tonn qu'un tel livre et t crit par Buffon, sur +son lit de mort et rduit un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu +cette dition, et je n'ai rouvert ce livre qu' cause du bruit qu'il a +fait et du nom qui en est rest Lewis. Aprs tout, il ne pouvait faire +d'autre mal que..... + +Je suis all ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours +au mme point. Nos tranges aventures sont le seul hritage de notre +famille qui n'ait pas diminu..... + +Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares +ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une +_donna di quarant' anni_ sous le soleil de l'Afrique. Celles de la +Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du _hooka_ ou +du _chibouque_. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux +choses comme elles doivent tre. J'ai cette obligation ce journal, +qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de +jeter dans le feu un pome qui l'a rallum ma grande satisfaction, et, + force de fumer, j'ai chass de ma tte le plan d'un autre. Je voudrais +pouvoir me dlivrer aussi aisment de la ncessit de penser, ou plutt +de la confusion de mes penses. + + +Mardi, 7 dcembre. + +Je n'ai point eu de rves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point +rafrachi. J'tais rveill et debout une heure avant qu'on ft venu +m'veiller, mais j'ai mis trois heures m'habiller. Si l'on retranche +de la vie l'enfance qui est un vritable tat de vgtation, le sommeil, +le tems que l'on passe manger, boire, se boutonner et se +dboutonner, combien restera-t-il de vritable existence? L't d'un +loir ou d'une marmotte..... + +J'ai lu les journaux, pris du th, du _soda-water_, et dcouvert que le +feu tait mal allum. Lord Glenbervie dsire que j'aille avec lui +Brighton... Irai-je? + +Reu ce matin un fort aimable billet de Mme de Stal, qui me demande de +me trouver demain avec elle Holland-House. J'oserais parier qu'elle a +crit vingt autres billets de cette nature ce matin vingt autres +personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour +elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire. +Elle a eu la condescendance de se montrer charme du petit loge que je +lui ai donn, dans une note _la Fiance d'Abydos_. Cela peut +s'expliquer de plusieurs manires: d'abord toutes les femmes aiment tous +les loges; secondement, celui-ci tait inattendu, parce que je n'ai +jamais cherch lui faire ma cour; troisimement, comme dit Scrub, ceux +qui ont t rgulirement lous par des critiques de profession aiment +un peu la varit, et sont charms, quand quelqu'un se dtourne un peu +de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrimement enfin, +c'est une crature d'un excellent naturel, ce qui est aprs tout la +meilleure raison, et peut-tre la seule. + +On frappe la porte... une fois... deux fois... c'tait Bland. Il dit +que la socit en Hollande, et il en vient, n'est qu'une socit +franaise de hasard, mais que les femmes sont les mmes partout. Tant +pis, j'aurais voulu les voir un peu diffrentes; mais cela n'est pas +possible. + +Sorti... rentr... puis ceci, puis cela, et tout est vanit, dit le +prdicateur, et tout est vanit, dis-je aussi, moi, simple membre de la +congrgation. En parlant de vanit, de qui les loges me flattent-ils le +plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Amricains. Ceux de la premire, +parce que sa _Simple Histoire_ et sa _Nature et Art_ me paraissent +pleins de vrit, et en consquence, except l'_Edinburg-Review_, rien +ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet Rogers, propos du +_Giaour_. J'ai t charm aussi des Amricains, parce que le hasard a +voulu que je fusse en _Asie_, tandis qu'on lisait mes _Potes anglais_, +etc., en _Amrique_. Si j'avais pu avoir en _Afrique_ un discours contre +la traite, et une pitaphe pour un chien en _Europe_, c'est--dire dans +le _Morning-Post_, mon _vertex sublimis_ aurait coup sr dplac assez +d'toiles pour renverser le systme de Newton. + + +Vendredi, 10 dcembre 1813. + +Je suis plus avanc d'un tems de mon verbe _je m'ennuie_, que je +conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation +change rien la chose. Je suis trop paresseux pour me brler la +cervelle; cela ferait de la peine Augusta, et peut-tre ***; d'un +ct, cela serait avantageux George, moi je ne saurais y perdre +beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner la +tentation. + +J'ai reu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le +plus aimant, ou plutt, c'est bien le seul homme aimant que je +connaisse; et la beaut de son esprit ne le cde pas celle de son +coeur. + +J'ai dn hier Holland-House avec les Staffords, Mme de Stal, +Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai t +prsent au marquis et la marquise de Stafford; c'est un vnement +auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur +frre, l'avait empch jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu, +je m'tonne que cela ne se soit pas fait plus tt. Elle est bien; et +doit avoir t fort belle; ses manires sont on ne peut pas plus nobles. + +Mme de Stal tait l'autre bout de la table et moins loquace que +d'ordinaire. Nous sommes maintenant trs-bons amis, quoiqu'elle ait +demand lady Melbourne si j'avais rellement de la bonhomie. Elle +aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire C. L.: _c'est un +dmon_; jugement qui peut tre juste, mais qui, coup sr, est +prmatur, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi... +Il dsire que j'y dne dimanche prochain. + +Murray va bien, quant ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste +aimer la forme de fragment; il n'est pas tonnant que j'en aie compos +un, mon esprit est un fragment lui-mme. + +J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le _Square_. J'ai pris cong du +premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il +emporte avec lui un ballot de _Childe-Harold_ et de _Giaour_, pour les +lecteurs de Berlin, qui, ce qu'il parat, entendent l'anglais et ont +pris got mes posies. Est-ce que j'aurais t _Allemand_ tout ce +tems-l tandis que je croyais tre _Oriental_? + +J'ai prt Tierney ma loge pour demain, et reu de lady C. A. une +comdie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je +tche de ne pas mcontenter l'auteur. Je n'aime pas les ennuyer +d'observations, et cependant je regarde une comdie comme l'ouvrage le +plus difficile, plus encore qu'une tragdie. + +G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la premire partie +de _la Fiance_ et un autre _conte_ de lui; publi ou non, je ne sais, +car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernire personne qui l'on +serait tent de faire un larcin littraire, et je n'ai point +connaissance d'en avoir volontairement fait aucun des nobles +confrres. Quant l'originalit, toutes prtentions cet gard sont +ridicules: _nil novi sub sole_. + +Je suis all hier au spectacle. J'tais invit une soire, j'ai +refus, j'ai eu raison. J'ai pareillement refus d'aller lundi chez lady +***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolits, +j'aime autant la perdre tout seul. J'tais fortement tent cependant; +C*** avait l'air tout--fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche +et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien +t et ne puissions n'tre jamais rien l'un l'autre, mais j'aime tout +ce qui me rappelle les _enfans du soleil_. + +Aujourd'hui je dne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien +dispos, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais +pouvoir cesser tout--fait de manger. + + +Samedi, 11 dcembre, dimanche, 12 dcembre. + +Par la rponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque +histoire _dans la vie relle_, et non d'aucun ouvrage d'invention. La +chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est emprunte +_ la vie relle_. + +J'ai envoy un billet d'excuse Mme de Stal. Je ne me sens pas assez +sociable pour dner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shridan, +mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation, +mais... mais... ce _mais-l_ ne serait intelligible qu' l'aide de +penses que je ne me soucie pas d'crire. Shridan tait bien en train +de parler, l'autre soir, mais je ne suis rest que jusqu' 9 heures. +Tout le monde sera ce soir chez Mme de Stal, et il n'y aura personne +que je ne sois charm d'viter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus +de plaisir me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas all chez +Mme de Stal; mais bien chez lord Holland. Socit nombreuse, +conversation gnrale. Je suis rest tard, j'ai fait une balourdise, +m'en suis bien retir, suis revenu et me suis couch sans avoir rien +mang, l'estomac vide, mais _fresco_, ce qui est le grand point pour +moi. + + +Lundi, 13 dcembre 1813. + +J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis dispos quitter Londres +demain. Murray a reu une lettre d'un de ses confrres d'dimbourg qui +lui mande qu'il est heureux d'avoir _un pote_ tel que moi, comme qui +dirait un cheval de trait, un ne ou tout autre chose qui se puisse +possder. Ce mme libraire, l'un des plus fameux d'dimbourg, lui envoya +il y a quelque tems un ordre pour des livres de posie et d'art +culinaire, termin par cet agrable _post-scriptum_: Les _Harolds_ et +_la Cuisinire_ sont fort demands. Voil ce que c'est que la renomme, +et aprs tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dpendre de +l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs +avec _Hannah Glasse_ ou _Hannah More_? + +L'diteur de je ne sais quel _Magazine_ a annonc Murray l'intention +de dire du mal de _la Fiance_ sans la lire; tant mieux: s'il la lisait +avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage. + +Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et +les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dvoreur, +un _helluo_ de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prt une +quantit de lettres de Burns, non publies, et qui ne le seront +probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons +obscnes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie, +dlicatesse, grossiret, sentiment, sensualit, lvation, bassesse, +fange et divinit, tout cela ml dans un seul compos d'argile! + +C'est trange; un vritable picurien n'abandonnerait jamais son esprit + tout ce que les ralits ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce +qu'il y a de terrestre, de matriel, de physique dans nos plaisirs, en +voilant ces ides, en les oubliant entirement, ou au moins en les +nommant peine en nous-mmes que nous pouvons seulement faire qu'elles +ne soient pas absolument dgotantes. + + +14, 15, 16 dcembre. + +Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est +bien assez d'crire mes penses, mes actions sont rarement de nature +souffrir un examen postrieur. + + +17, 18 dcembre. + +Lord Holland m'a racont un singulier exemple de la sensibilit de +Shridan. L'autre soir nous tions tous donner nos opinions +respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici +quelle fut la mienne: tout ce que Shridan a fait et choisi de faire a +toujours t ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a crit la +meilleure comdie, l'_cole de la Mdisance_, le meilleur drame, bien +suprieur, dans mon opinion, l'opra du _Mendiant_, la meilleure +_Farce_[71], le _Critique_, qui n'a qu'un dfaut, d'tre trop bonne pour +le genre, enfin le meilleur discours au public, le _Monologue sur +Garrick_, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais +t prononc la tribune nationale, la fameux _Beyum Speech_. Quelqu'un +rapporta cette conversation Shridan, et quand il entendit l'loge que +j'en avais fait, il fondit en larmes! + +[Note 71: Outre la tragdie, la comdie, le drame, le mlodrame, +l'opra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition +dramatique: _la farce_, ou _basse-comdie_, qui tient de nos +vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que +paraissent sur les thtres anglais grand nombre de pices traduites du +rpertoire des Varits et autres thtres secondaires franais, ainsi +que quelques opras-comiques. +(_N. du Tr._)] + +Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus +content d'avoir prononc ce peu de paroles, si vraies du reste, que je +ne serais d'avoir compos l'_Iliade_, ou fait sa clbre _Philippique_. +Bien plus, jamais sa comdie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai +prouv apprendre qu'il avait reu quelque satisfaction de mes loges, +quelque insignifians qu'ils doivent paratre des hommes de lettres +plus gs et plus connus que moi. + +Je suis all ce soir dans ma loge Covent-Garden, et ma dlicatesse a +t un peu choque de voir, dans la loge oppose, avec sa mre qui a, je +crois, appartenu toute l'arme, la matresse de S*** que je sais avoir +t leve depuis son enfance pour cette profession. Je fus indign +d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, partir de la +mienne, je partis d'un clat de rire en reconnaissant toutes les jeunes +et les vieilles Babyloniennes de qualit. C'tait une trange runion; +Lady *** _divorce_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux +divorables. Dans la loge ct MM.***, dans la suivante de _mme_, et +plus prs ***. + +Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire toutes. On et +dit que la salle et t partage entre les courtisanes publiques et les +courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes taient en +beaucoup plus grand nombre que les filles tout--fait mercenaires. De +l'autre ct, Pauline seule avec _sa mre_, et dans la loge voisine, +trois beauts d'un ordre infrieur. Maintenant quelle diffrence y +a-t-il entre _elle_ et _sa mre_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est +que les deux dernires peuvent entrer la cour et partout, tandis que +les deux premires ne peuvent entrer qu' l'Opra et au b... Quel +plaisir je trouve observer le monde tel qu'il est, et moi-mme qui +vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas +tomber dans l'gosme, qui ici du moins ne serait pas de la vanit. + +J'ai crit dernirement en courant une misrable rapsodie que je n'ai +pas mme termine, _le Diable en voiture_[72], dont l'ide m'a t +suggre par la _Promenade du diable_ de Porson. + +[Note 72: Lord Byron donna lord Holland la seule copie qu'il ait, +je crois, jamais crite de cet trange pome, qui se compose d'environ +deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et +d'imagination, il est en gnral crit sans art, et manque de cette +force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M. +Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prvalue, +attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable +en voiture_ quelques stances dignes d'tre conserves. + +1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui +jusqu' cinq. Il dna de quelques homicides en ragot, d'un rebelle en +tuve l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'tait tu +lui-mme; et se mit songer quoi il emploierait le reste de sa +journe. Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promen +pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le +plus cher mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prosprent. + +2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon got, je +monterais sur une charette pleine de blesss, et ce me serait plaisir +que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner +ce passe-tems-l. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il +faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie +l'oeil ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames. + +3. J'ai un carrosse de crmonie Carlton-House, un cabriolet dans +Seymour-Place; mais ils sont prts deux amis, qui m'en rcompenseront +en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rnes avec tant de +grce! je leur garde tous deux quelque chose quand ils seront au bout +de leur carrire. + +4. En avant donc pour la terre, et voyons. Cela dit, il saute sur +notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche +d'une autre enjambe, et vient planter son pied fourchu sur une de nos +grandes routes, non loin de la demeure d'un vque. + +5. propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrta un moment + contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette +atmosphre sulfureuse, dans ces cris de dsespoir, qu'il se percha sur +une montagne de morts. Comme il jouissait dlicieusement sur ce trne, +qui croissait chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui +avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu +son ouvrage moiti aussi bien fait. En effet, le champ de carnage tait +tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le mme reflet que les +vagues de l'enfer. Alors le diable se prit rire d'un rire bruyant, +sauvage et prolong, et dit: Il me parat qu'ils n'ont pas besoin de +moi ici!............................................................. +...................................................................... + +8. Toutefois les sons les plus agrables son oreille, furent les +soupirs d'une veuve plore; le spectacle le plus ravissant dont ses +yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glaces dans les beaux +yeux bleus d'une jeune fille reste immobile prs du corps de son amant +expir: autour d'elle flottaient pars ses longs cheveux noirs; elle +portait vers le ciel un oeil gar, qui semblait demander s'il y avait l +un Dieu! Couch prs d'une muraille en ruines, un enfant mourait de +faim; ses joues taient creuses, ses yeux demi ferms. Le carnage +commenait aprs que la rsistance avait cess, et la fuite ne servait +de rien aux vaincus.................................................... +....................................................................... +....................................................................... + +10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y +fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir +de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son +petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait +observes dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux +libraires associs, qui lui firent d'assez belles conditions, il est +vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est. + +11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son +conducteur avec son manteau. Alors, dfaut de pistolets, il arma sa +queue; et saisissant son homme la gorge: Ha ha! dit-il, qu'est-ce +ceci? une voiture neuve et un vieux pair! + +12. Cela dit, il le replaa sur son sige, l'engagea n'avoir pas +peur, rester fidle son club, ses rnes, son b... et sa bire: +Except la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, o je +sois si content de voir un pair qu'ici. .............................. +....................................................................... + +17. Le Diable se rendit ensuite Westminster, et se disposait entrer + la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'tre +convoqus. Aussitt il pensa qu'en sa qualit de _quondam_ aristocrate, +il devait aller les voir un moment; car de songer les couter, cela +n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avana si bien +comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrta trs-prs du trne. + +18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui +certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids; +Chatham, si semblable son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux +de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever, +malgr ses prires et ses prophties. Puis il entendit, ce qui ne +l'tonna pas peu, un magistrat suprieur dire quelque chose qui avait +tout l'air d'un jurement. Satan fut choqu: Allons-nous-en, dit-il nous +sommes mieux appris que cela l bas. S'il harangue dans ce got l quand +il sera dans mes tats, je ferai signe l'ami Moloch de le rappeler +l'ordre.] + +Lu un peu d'italien, et crit deux sonnets sur ***. Je n'en avais +encore compos qu'un, et cela en riant, il y a bien des annes, et comme +exercice; j'espre bien n'en plus crire l'avenir. C'est bien le genre +de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement +platonique. Je dteste tellement Ptrarque[73], que je ne voudrais pas +avoir t cet homme-l, mme pour sa Laure, ce dont ce langoureux et +mtaphysique radoteur n'a jamais su venir bout. ..................... +.......... ............................................................. + +[Note 73: Il apprit dans la suite faire plus de cas de Ptrarque. +(_Note de Moore_.)] + + +16 janvier 1815. + +........................................................................ + +Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis +aujourd'hui; il vient d'Oatlands, o il s'est querell avec Mme de +Stal, propos de lui-mme; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de +moi. Je ne suis jamais all y rendre mes devoirs; nous nous serions bien +autrement querells. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point +flatter, et je ne puis couter une femme moins qu'elle ne soit jolie +et foltre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'loges, jusqu' l'en rendre +malade; dcouvrit que _Clarisse_ tait la perfection mme, et Mackintosh +le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du +moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi. +Quant _Clarisse_, je laisse ceux qui ont le courage de la lire, en +juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai +pas par consquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit Lewis, +et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais +de l'affectation, et ensuite que je m'tais rendu coupable d'une +horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, dner, les yeux +ferms ou demi ferms. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai +rellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement +de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se dfaire de bonne +heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en et parl plus tt. +Peu importerait d'tre priv jamais de voir de vilaines femmes; mais +il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la +table. + +Je donnerais tout au monde pour avoir assist l'aimable glogue qui a +d se passer entre elle et Lewis, tous deux entts, singuliers, +habiles, bavards et dous d'une voix perante. coup sr, qui s'y +serait trouv n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hlas! le +combat a fini par l'puisement des deux partis, et maintenant ils ne se +querelleront plus. Ne pourrait-on pas les rconcilier, ne ft-ce que +pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra +que ses belles phrases ne conviennent pas toujours nos messieurs et +nos dames du bel air. + +Je me prends d'admiration pour ***, la jeune soeur de ***. Une femme +serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes +connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort +jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai +trop peu vue pour la juger, et, d'un autre ct, il n'y a rien que je +dteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable +qu'elle ne m'aimera pas, trs-probable que je ne l'aimerai pas +davantage; mais, d'aprs mon systme, et le systme gnralement suivi +maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons l, +s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gnerais pas dans ses +volonts; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes, +et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tcherai d'viter, nous +ferions un couple trs-heureux. Quant la conduite, cela la regarde... +Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si +je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'aprs tout je doute de mon +caractre, et je craigne de n'tre pas aussi patient que la _biensance_ +l'exigerait d'un mari de ma condition, j'apprhenderais que mon +temprament ne me portt quelque acte de vengeance orientale, ou au +moins ne me conduist avec ma moiti devant les tribunaux pour y plaider +en sparation. Ainsi, toutes rflexions faites, il vaut mieux que je +reste seul et clibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui biller +l'occasion. + +W***, et aprs lui ***, m'ont vol une de mes bouffonneries sur la +mtaphysique de Mme de Stal et le brouillard, et se la sont attribue +de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont l +d'aussi honntes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande +route. W*** est en guerre avec tous les whigs, cause de son article +sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans +d'pigrammes et d'essais sont ses trousses; je n'aime pas les combats +ingaux, et je voudrais qu'il les battt tous. Quant moi, grce mon +insouciance, j'ai singulirement simplifi mes principes politiques; ils +se rduisent maintenant dtester tous les gouvernemens existans, c'est +de beaucoup plus court et infiniment plus agrable. Si la rpublique +universelle tait un moment proclame, cela suffirait pour faire +l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est +que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la +pauvret est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni +meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai mon +parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais +quant des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques +mritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si +vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis +consquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement +de mon entire indiffrence pour le sujet. + + +On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui +va jusque dans les premiers mois de l'anne suivante, pour m'occuper, +sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la +correspondance et de l'histoire littraire du noble pote, qui +appartiennent spcialement l'anne 1813. + +Nous avons vu que _la Fiance d'Abydos_ parut au commencement de +dcembre, compose, comme l'avait t _le Giaour_, dans un de ces +paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que +celles dans lesquelles le pote tait alors engag taient propres +exciter. Le plus clbre mathmaticien de l'antiquit ne demandait qu'un +point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de +faits rels ft aussi ncessaire Byron, pour le dcider prendre en +main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines. +Mais il se contentait, du moins en gnral, d'une connexion si lgre +avec la ralit, que ce serait une tche ingrate et peu sre que de +rechercher dans ses compositions la chane qui les lie sa propre +destine et ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, aprs +tout, n'avoir galement t cre que par son imagination. Cette +remarque ne s'applique pas seulement _la Fiance d'Abydos_, mais au +_Corsaire_, _Lara_, et toutes les autres belles fictions qu'il donna +dans la suite. Encore que les motions si heureusement exprimes par le +pote puissent en gnral paratre comme autant de vifs souvenirs de +celles qui auraient, diverses poques, agit son propre sein, encore +que lui-mme semble de tems en tems encourager cette interprtation, il +y aurait peu de sens vouloir le reconnatre personnellement dans ses +hros, et lier sa vie relle avec les aventures qu'il raconte. + +C'est tandis qu'il tait encore incertain sur le sort de son dernier +pome qu'il crivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de +ceux qui avaient suivi la mme carrire et trait des sujets analogues. + + + + +LETTRE CXLIII. + +A M. MURRAY. + +4 dcembre 1813. + + +J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la libert de faire +quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages +magnifiques et une histoire trs-intressante; je ne saurais vous en +donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux +heures du matin_, heure jusqu' laquelle cette lecture m'a tenu _veill +sans le moindre billement_. La priptie manque de vrit locale; je ne +crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite +_d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce pome doit avoir t +crit par quelqu'un qui avait t sur les lieux: je lui souhaite du +succs, et il en mrite. Voudrez-vous prsenter mes excuses l'auteur +pour la manire libre dont j'en ai us avec son manuscrit? Cela ne +serait pas arriv s'il m'avait moins intress; vous savez que j'ai +toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espre +qu'il les voudra bien prendre de mme. Il est difficile de dire ce qui +russira, plus difficile encore de dire ce qui ne russira pas. Je suis +maintenant moi-mme dans cette incertitude pour notre propre compte, et +ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su +charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets +analogues au mien, et dont la scne est la mme. Qu'il produise le mme +effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincre, et peine +l'objet d'un doute pour votre bien affectionn, + +BYRON. + +[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui +avait envoy le manuscrit, sans cependant lui faire connatre le nom de +l'auteur.] + + +Pendant l'impression, il fit _la Fiance d'Abydos_ des additions qui +s'levrent plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi +les morceaux ainsi ajouts, se trouvrent les plus heureux et les plus +brillans de tout le pome. Les vers du dbut + + Connaissez-vous le pays, etc. + +dont on suppose qu'une chanson de Goethe[75] lui donna l'ide, font +partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers + + Qui n'a pas prouv combien les mots sont impuissans, etc. + +[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blhn_, etc.] + +Il est curieux et instructif la fois de suivre la marche de ses +corrections pour l'un des vers les plus admirs de ce pome. Il avait +d'abord crit: + + _Mind on her lip and music in her face_. + +Il mit ensuite: + + _The mind of music breathing in her face_. + +Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici +le vers tel qu'il est rest: + + _The mind, the music breathing from her face_. + +Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination +lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent +de sentimens loquens qui suit la strophe, + + Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le + bonheur, etc. + +morceau de posie qui, pour l'nergie et la tendresse des penses, +l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu +de pices auxquelles on le puisse comparer, chez tous les potes anciens +et modernes. La totalit de ce beau passage fut envoye par fragmens au +compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pense +nouvelle venant chaque instant ajouter de la force la pense. Voici +un autre exemple des corrections successives auxquelles il a d +quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se +rappelle sans doute ces quatre beaux vers: + + _Or, since that hope denied in worlds of strife, + Be thou the rainbow to the storms of life! + The evening beam that smiles the clouds away, + And tints to-morrow with prophetic ray_! + (Ou, si cette esprance nous est refuse dans ce monde + orageux, sois l'arc-en-ciel des temptes de la vie! le rayon + du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un + beau lendemain!) + +Dans la copie envoye d'abord l'diteur, le dernier vers tait ainsi +crit: + (_an airy_ ) + _And tints to-morrow with_ ( ) _ray_. + (_a fancied_) + +La note suivante y tait jointe: + + +MONSIEUR MURRAY, + +Choisissez des deux pithtes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous +paratra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et +j'en rverai quelqu'autre. + +Le pote, il faut l'avouer, rva heureusement; _prophetic_ est de tous +les mots celui qui convient le mieux au sujet[76]. + +[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante M. Murray, +que Byron lui-mme ne sentit pas d'abord l'heureuse proprit de cette +pithte; il est donc probable que le mrite de ce choix appartient a M. +Gifford. +(_Note de Moore_.)] + +Je ne choisirai plus parmi les additions ce pome qu'un exemple qui +prouve que le soin avec lequel il revoyait ses posies galait la +facilit avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers +du long morceau que je viens de citer ayant t envoys trop tard +l'diteur, furent ajouts par un _erratum_ la fin du volume; ils +commenaient d'abord ainsi: + + _Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite + Him who hath journey'd fars to join the rite_ + +Quelques heures aprs, il les renvoya corrigs ainsi, + + _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome, + Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_. + +avec le billet suivant M. Murray. + + +3 dcembre 1813. + + +Voyez dans l'_Encyclopdie_, article _la Mecque_, si c'est l ou +Mdine que le Prophte est enterr; si c'est Mdine, rtablissez ainsi +les deux premiers vers de ma variante: + + _Blest as the call which from Medina's dome + Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc. + +Si, au contraire, c'est la Mecque, mettez les deux vers que je viens +de vous indiquer.--_La Fiance d'Abydos_, chant II, page... + +Tout vous, etc. + +B. + +Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Mdine_ ou _Mahomet_. Je +n'ai point de livres que je puisse consulter ici. + + +Ce billet fut bientt aprs suivi d'un autre: + +Avez-vous vrifi? Est-ce _Mdine_ ou _la Mecque_ qui renferme le +_Saint-Spulcre_? N'allez pas me faire blasphmer par votre ngligence. +Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi +je vous aurais vit cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne +plus me rappeler cela avec prcision. + +Tout vous, etc. + +B. + + +En dpit de toutes ces altrations successives, voici ces deux vers tels +qu'ils sont demeurs: + + _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall + To pilgrims pune and prostrate at his call_. + +Outre le soin mticuleux qu'il apporta lui-mme la correction de ce +nouveau pome, il parat, d'aprs la lettre suivante, qu'il invoque, +ce sujet, le got exerc de M. Gifford. + + + + +LETTRE CXLIV. + + M. GIFFORD. + +12 novembre 1813. + + +MON CHER MONSIEUR, + +J'espre que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai +quelque chose vous demander, que c'est tout l'oppos d'une certaine +ddicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_ l'diteur du +_Quarterly-Review_, mais M. Gifford. Vous sentirez bien cette +distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage. + +Vous avez eu la bont de lire en manuscrit quelque chose de moi, un +conte turc; et je serais charm que vous voulussiez bien me faire la +mme faveur, maintenant que le voil en preuves. Je ne puis pas dire +que je l'aie crit pour m'amuser, je n'y ai pas t non plus _forc par +la faim et les instantes prires de mes amis_; mais j'tais dans cette +position d'esprit o les circonstances nous placent souvent, nous autres +jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse quoi +que ce ft, except aux ralits; c'est sous cette inspiration peu +brillante que ce pome a t compos. Quand il fut fini, et que j'eus au +moins obtenu ce rsultat de m'tre arrach moi-mme, je crus que vous +auriez la bont de permettre que M. Murray vous l'adresst. Il l'a fait; +et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la libert que +je prends de vous le soumettre une seconde fois. + +Je vous prie de _ne_ me _point_ rpondre. Sincrement, je sais que +votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bont de +lire; vous n'tes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de +rpondre. + +Un mot M. Murray suffira: Jetez cela au feu! ou: Lancez-le cent +colporteurs, pour aller russir ou tomber loin d'ici. Il ne mrite que +la premire destine, comme l'ouvrage d'une semaine, crivaill _stans +pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je +puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins +de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux. + +Croyez-moi toujours, + +Votre oblig et affectionn serviteur, + +BYRON. + + +Les lettres et les billets suivans, adresss cette poque M. Murray, +ne sauraient manquer d'tre agrables ceux pour qui l'histoire des +travaux de l'homme de gnie n'est pas sans intrt. + + + + +LETTRE CXLV. + + M. MURRAY. + +12 novembre 1813. + + +Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseill, pour diverses +raisons, de ne hasarder prsent aucune publication isole. Comme ils +n'ont point vu le pome dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis, + cet gard, n'a pu tre dict par leur opinion de ses dfauts, ou de +son mrite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers +exemplaires du _Giaour_ taient partis, ou que du moins il ne vous en +restait plus entre les mains. S'il entre dans vos ides d'en donner une +nouvelle dition, avec les dernires additions qui n'ont encore paru que +dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiance +d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entre dans le monde. Si elle +y tait favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques +exemplaires sparment pour ceux qui ont dj achet _le Giaour_; dans +le cas contraire, nous la ferions disparatre de toutes les ditions que +nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis +trs-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgr la partialit +que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre +cet gard l'avis de qui que ce soit plutt que le mien. + +_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les preuves que +j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de +faire immdiatement. J'espre qu'elles seront sur des feuilles spares, +et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule +feuille d'un mille de long, semblable des complaintes, et que je ne +saurais lire aisment. + + M. MURRAY. + + +13 novembre 1813. + +Voulez-vous faire passer M. Gifford l'preuve avec la lettre +ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le +discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu +de: + + Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc. + +On mettrait: + + Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma + naissance solitaire, etc., etc. + +Tout vous, + +B. + + +Dans les derniers vers envoys manuscrits, au lieu de _living heart_ +(coeur brlant), mettez _quivering heart_ (coeur tremblant). C'est le +neuvime vers du passage manuscrit. + +Toujours tout vous, + +B. + + + M. MURRAY. + +Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de + + _And tints to-morrow with a_ fancied _ray_, + +Imprimez: + + _And tints to-morrow with_ prophetic _ray_. + + _The evening beam that smiles the clouds away + And tints to-morrow with prophetic ray_[77]. + +[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.] + +Ou bien encore: + + (_gilds_) + _And_ ( ) _the hope of morning with its ray_; + (_tints_) + +Ou enfin: + + _And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_. + +Je voudrais que vous eussiez la bont de demander M. Gifford laquelle +de ces versions est la meilleure, ou plutt la _moins mauvaise_. + +Je suis toujours, etc. + +Vous pouvez lui communiquer ma demande ce sujet, en lui envoyant _la +seconde_[78], aprs que j'aurai vu cette mme _seconde_. + +[Note 78: Terme technique; la seconde preuve: la seconde feuille +d'essai soumise l'inspection de l'auteur.] + + +A M. MURRAY. + +13 novembre 1813. + + +Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galilens qui +connaissent _Adam_, _Eve_, _Can_[79] et _No_? A coup sr j'aurais pu +mettre aussi Salomon, Abraham, David et mme Mose. Vous cesserez d'en +tre tonn quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _potique persan_ +de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littrature se trouve un +long pome sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorits, +ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_, +vous pourrez mme tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre +propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin. + +[Note 79: M. Murray avait exprim quelque doute sur la proprit de +mettre le nom de Can dans la bouche d'un Musulman. +(_Note de Moore_.)] + +Dans la ddicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez +_avec tous les sentimens d'estime et de respect_. + + +A M. MURRAY. + +14 novembre 1813. + +Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vrit, je +m'tonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du +mrite potique de mes compositions; mais, quant _la fidlit des +moeurs_ et la _correction du costume_, dont les _funrailles_ sont une +bonne preuve, je me dfendrai comme un diable. + +Tout vous, etc. + +B. + + +14 novembre 1813. + +Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la premire_ qui est entre +les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous +renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux +vers de plus. + +Toujours tout vous, etc. + + + + +LETTRE CXLVI. + +A M. MURRAY. + +15 novembre 1814. + + +M. Hodgson a relu et ponctu cette _seconde_, sur laquelle il faudra +imprimer. Il m'a donn aussi quelques avis, que j'ai adopts pour la +plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montr pour moi un ami +trs-sincre et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiance_ que _le +Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche me flatter, mais il +ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un +succs aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que +je la publie sparment; nous pourrons facilement nous dcider +l-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prtend que +la versification en est suprieure celle de toutes mes autres +compositions; il serait trange que cela ft vrai, car elle m'a cot +moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaill plus d'heures +de suite chaque fois. + +_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne +connais pas une virgule, du moins je ne sais o en placer une. + +Ce coquin de compositeur a saut deux vers du commencement et +_peut-tre davantage_, qui taient dans la copie. Recommandez-lui, je +vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rtabli les deux vers, mais +je jurerais bien qu'ils taient sur le manuscrit. + + + + +LETTRE CXLVII. + +A M. MURRAY. + +17 novembre 1813. + + +Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte, +quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je +crois qu'il vaut autant vous en _crire_ maintenant deux mots. Avant que +je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous tiez +prt me donner 500 guines du _Giaour_, ma rponse a t, et je ne +prtends pas m'en ddire, que nous en reparlerions Nol. Le nouveau +pome peut russir, ou ne russir pas; les probabilits dans les +circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais +cela mme n'est pas encore prouv, et jusqu' ce que cela soit dcid +d'une manire ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En +consquence je diffrerai tous arrangemens pour _la Fiance_ et _le +Giaour_, jusqu' Pques 1814, et alors vous me ferez vous-mme les +propositions que vous jugerez convenables. Je dois ds prsent vous +prvenir que je ne regarde pas _la Fiance_, comme valant la moiti +autant que _le Giaour_: lors donc que l'poque indique sera venue, vous +verrez, d'aprs le succs qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira +d'ajouter __ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_, +dont le succs est maintenant assur. + +Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux +meilleurs, non pas l'Arnot, est bien votre service, si vous voulez +l'accepter en cadeau. + +_P. S._ Portez mon compte les frais de la gravure du portrait, +puisque les planches ont t brises par mon ordre, et ayez la bont de +dtruire immdiatement les exemplaires tirs de ce malheureux ouvrage. + +Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne +par mes ternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous +confirmer dans votre orthodoxie. + +Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le coeur dont la +douceur_, etc. + +Rappelez-vous que la ddicace doit porter: _Au trs-honorable lord +Holland_, sans les prnoms _Henry_, etc. + + + M. MURRAY. + +20 novembre 1813. + + +Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous +mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tche qui ne serait pas difficile +pour tout autre que son auteur. + + + M. MURRAY. + +22 novembre 1813. + + +Je n'ai pas le tems d'examiner de bien prs; je crois et j'espre que +tout est imprim correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez +penser du succs de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie +me tue; je ne saurais voir sans colre les mots mal employs par les +compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque +bagatelle ne m'aurait point chapp. + +_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_, +M. Frre, M. Canning, M. Hbert, M. Gifford, lord Holland, lord +Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson +(Cambridge), M. Merivale et M. Ward. + + + M. MURRAY. + +23 novembre 1813. + + +Vous me demandiez quelques rflexions, je vous envoie par _Slim_ +(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure +rflchie, pour ne pas dire thique. Encore une preuve, dcidment la +dernire, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pnultime. Je +n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning, +si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant l'impression, +imprimez comme vous l'entendrez, la suite du _Giaour_, ou sparment, +si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en +feuilles_. + +[Note 80: Voici le billet de M. Canning: + +J'ai reu les livres, et parmi, _la Fiance d'Abydos_; elle est +trs-belle, en vrit, trs-belle. Lord Byron a eu la bont de m'en +promettre un exemplaire, le jour o nous avons dn ensemble chez M. +Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour pargner le prix de +l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait +infiniment. +(_Note de Moore_.)] + +Me pardonnerez-vous de vous arrter encore une fois? je le fais dans +votre intrt. Il faut crire: + + He makes _a solitude, and calls it peace_. + +_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'ide est +imite, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_: + + _Mark where his carnage and his conquest cease; + He makes a solitude, and calls it peace_. + +(Voyez, quand son carnage et ses conqutes cessent, il fait une solitude +et appelle cela... paix.) + + + + +LETTRE CXLVIII. + + M. MURRAY. + +27 novembre 1813. + + +Si vous voulez relire attentivement cette preuve en la confrontant +avec la dernire que j'ai renvoye avec des corrections, vous la +trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien +que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la +nouvelle dition du _Giaour_ ft jointe aux exemplaires que j'ai +demands hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous +enverrez les _Giaours_ aprs sparment. + +Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux +bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prter mes dessins +pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'tre dmenti dans +les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mlodrame +de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y +trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit, +quivaut un avertissement pour vos posies orientales, en mettant le +Levant en faveur auprs du public. + +_P. S._ J'espre que si quelqu'un venait m'en accuser devant vous, +vous voudrez bien dire la vrit, c'est--dire que je ne suis pas le +mlodramaturge. + + + + +LETTRE CXLIX. + + M. MURRAY. + +28 novembre 1813. + + +Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reu de la +prsente, en mon nom, lady Holland, un nouvel exemplaire du +_Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre +exemplaire. Envoyez aussi, ds que vous le pourrez, un exemplaire de _la +Fiance_ M. Sharpe, lady Holland et lady Caroline Lamb. + +[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.] + +_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je +ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la +Fiance_[82], jusqu' notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois +de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est +prjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez rduire la somme +proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre +plus leve que celle que vous avez faite, qui est dj trop belle et +certainement plus que raisonnable. + +[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guines des deux pomes. +(_Note de Moore_.)] + +J'ai reu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet +trs-flatteur au sujet de _la Fiance_, avec invitation d'aller passer +la soire chez lui; mais il est trop tard pour accepter. + + + M. MURRAY. + +Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre. + + +Je vous envoie tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en +faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insrer dans +le texte. Le passage entier est une imitation de la _Mde_ d'Ovide, et, +sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que +cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matriellement_ +parlant, votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes +encore tems _pour le public_. vous, mon cher oracle! rpondez-moi +affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton ceux qui ont dj leur +exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un ceux de tous les +_critiques_. + +_P. S._ J'ai quitt, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste +je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ oprera sur moi +comme un somnifre, mais j'en doute. + + + M. MURRAY. + +29 novembre 1813. + + +_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu +laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est +_carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer me +couper la gorge. + +J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde. + + + + +LETTRE CL. + + M. MURRAY. + +Lundi, 29 novembre 1813. + + +Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste, +je ne vous dirai pas un mot ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore +ne vous en parlerai-je cette poque que si cela ne doit pas vous +gner. J'ai bien des choses, particulirement des papiers, dont je +dsire vous laisser le soin. Il n'est pas ncessaire d'envoyer les vases +maintenant, M. Ward tant parti pour l'cosse. Vous avez raison; quant +la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les +complimens de M. Perry sont un peu prmaturs; cela peut nous faire +tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons +peut-tre pas; nous devons tre au-dessus de ces moyens-l. Je vois le +second article dans le _Journal_, ce qui me fait souponner que vous +pourriez tre auteur de tous les deux. + +N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS? +Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espce de +composition qui ne peut gure aller qu'une fois; _une ruine_ fait +trs-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire +une ville. Telle quelle, _la Fiance_ est jusqu'ici mon seul ouvrage +d'une certaine tendue, except la satire que je voudrais tous les +diables; le _Giaour_ est une srie de fragmens; _Childe_ n'est pas +termin et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de +M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui. + +Il a couru quelques pigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui. +Je n'ai pas vu la premire; je l'ai seulement entendue. Quant la +seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espre seulement +que M. Ward voudra bien m'y croire tout--fait tranger. J'ai trop +d'estime pour lui, pour laisser nos diffrences d'opinions politiques +dgnrer en animosit, ou applaudir quoi que ce soit, dirig contre +lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me +rpondre, je vous verrai dans le courant de la soire. + +_P. S._ Je me suis tendu sur cette pigramme, parce que, d'aprs ma +position dans le camp ennemi et la qualit d'_ingnieur_ aux +avant-postes dont j'y jouis, je pourrais tre accus d'avoir lanc ces +grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la +guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je +n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas mme +l'auteur. + + + M. MURRAY. + +30 novembre 1813. + + +Imprimez ceci la suite de _tout ce qui a rapport la Fiance +d'Abydos_. + +B. + + +Omission. Chant II, page... aprs le vers 449, + + _So that those arms cling closer round my neck_. + +lisez: + + _Then if my lip once murmur, it must be + No sigh for safety, but a prayer for thee_. + +(En sorte que, si mes lvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour +mon salut, mais une prire pour toi.) + + + M. MURRAY. + +Mardi soir, 30 novembre 1813. + + +Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire +la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure, +sans dlai ni retard, et que je voie l'preuve demain de bonne heure. Je +me suis rappel que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai +t oblig de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif +_murmure_; + + _The deepest murmur of this lip shall be + No sigh for safety, but a prayer for thee_! + + (Le dernier murmure de ces lvres sera, non un soupir pour + mon salut, mais une prire pour toi!) + +N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit +comme il faut. + + + M. MURRAY. + +2 dcembre 1813. + + +Ds que vous le pourrez, faites insrer ce que je vous envoie ci-joint +ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espre qu'il en est encore +tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte la +mme partie, l'avant-dernire page avant la dernire correction envoye. + +_P. S._ Je crains, d'aprs tout ce que j'entends dire, que les gens ne +se soient fait d'avance une trop haute ide de cette nouvelle +publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y +remdier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas, +vous, lever vos esprances de succs cette hauteur, de crainte +d'accidens. Quant moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie +pour soutenir comme il faut cette preuve. J'ai fait tout ce qu'il a t +en mon pouvoir pour empcher, dans tous les cas, que vous n'y +perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'tre une consolation pour +tous deux. + + + M. MURRAY. + +3 dcembre 1813. + + +Je vous envoie une _gratignure_ ou deux qui _gurissent_. Le +_Christian-Observer_ est trs-peu poli, mais certainement bien crit, et +fort tourment du nant des livres et des auteurs. Je suppose que vous +ne serez pas charm que ce volume soit plus irrprochable, s'il doit +partager le sort ordinaire des livres de morale. + +Avant d'imprimer, faites-moi voir une preuve des six vers +intercaller. + + + M. MURRAY. + +Lundi soir, 6 dcembre 1813. + + +Tout est fort bien, except que les vers ne sont pas convenablement +numrots, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger +la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission +de la ngative _pas_ devant _dsagrable_, dans la note sur le _Rosaire +d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais +choix du titre (_la Fiance_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir +de votre magasin sans avoir rtabli la ngation; c'est une btise et un +contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur +et sur le dos un vampire cheval. + +_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais pote +fut-il assassin comme je le suis par vos diables de compositeurs? + +2e _P. S._ Je crois et j'espre que la ngation se trouvait dans la +premire dition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rtablir. +J'ai bien assez de mes propres sottises sans rpondre encore de celles +des autres. + + + + +LETTRE CLI. + + M. MURRAY. + +27 dcembre 1813. + + +Lord Holland a la goutte, et vous serait fort oblig si vous pouviez +obtenir, et lui envoyer, aussitt que possible, le nouvel ouvrage de Mme +d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore +paru, mais peut-tre _votre majest_ a-t-elle des moyens de se procurer +ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je +n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez +m'accorder la mme faveur, j'en serai trs-reconnaissant: je suis malade +d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay. + +_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'dition amricaine de certain +ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis +plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosit de voir cet chantillon +de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour +vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je dsire +srieusement que la chose soit oublie autant qu'elle a t pardonne. + +Si vous crivez l'diteur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas +d'excuses, que je ne veux pas les forcer se contredire, que je leur +demande simplement de cesser une accusation la plus mal fonde qu'il se +puisse imaginer. Je n'ai jamais t consquent en rien, que dans mes +principes politiques; et comme ma rdemption ne se peut esprer que de +cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernire +ancre de salut. + + +Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre +de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses penses +_encore toutes saignantes_, mais nous en avons donn assez pour montrer +qu'il tait infatigable se corriger lui-mme, courant sans relche +aprs la perfection, et, comme tous les hommes de gnie, entrevoyant +toujours quelque chose au-del de ce qu'il tait parvenu produire. + + cette poque un appel fut fait sa gnrosit par une personne dont +la mauvaise rputation et facilement motiv un refus aux yeux de la +plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance mme le lui fit +favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus clair; +car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions gnreuses + l'gard d'un homme qui personne autre ne donnerait un sou: C'est +prcisment parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois +venir son secours. La personne dont il s'agit ici tait M. Thomas +Ashe, auteur d'une certaine brochure intitule _le Livre_, qui, par les +matires dlicates et secrtes qui y taient discutes, attira plus +l'attention du public que ne le mritait l'auteur par le talent et mme +la mchancet qu'il y avait mis. Dans un accs de repentir, que nous +devons croire sincre, cet homme crivit Lord Byron, allguant sa +pauvret pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa +plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre +mme d'exister l'avenir d'une manire plus honorable. C'est cette +demande que Lord Byron fit la rponse suivante, si remarquable par la +raison leve et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y +dploie. + + + + +LETTRE CLII. + + M. ASHE. + +N 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 dcembre 1813. + + +MONSIEUR, + +Je vais demain la campagne pour quelques jours; mon retour je +rpondrai plus au long votre lettre. Quelle que soit votre situation, +je ne puis qu'approuver votre rsolution d'abjurer et d'abandonner la +composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez. +Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, dshonorent l'auteur et le +lecteur, et ne profitent personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant +que mes moyens borns me le permettront, de vous aider vous dlivrer +d'une pareille servitude. Dans votre rponse, dites-moi de quelle somme +vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous +emploient actuellement, et vous procurer au moins une indpendance +temporaire; je serai charm d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut +que je termine ici ma lettre pour le prsent. Votre nom ne m'est pas +inconnu, et je regrette, dans votre intrt mme, que vous l'ayez +jamais, attach aux ouvrages que vous avez cits. En m'exprimant ainsi +je ne fais que rpter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre +intention de dire un seul mot qui puisse paratre une insulte votre +malheur. Si donc je vous avais bless en quoi que ce puisse tre, je +vous prie de me le pardonner. + +Je suis, etc. + +BYRON. + + +Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin +pour sortir d'embarras, et dit qu'il dsirait qu'elle lui ft avance +raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'tant couls sans qu'il +ret de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se +plaignant, ce qu'il parat, qu'elle et t nglige. L-dessus Lord +Byron, avec une bont dont bien peu de personnes eussent t capables en +pareil cas, lui fit la rponse suivante. + + + + +LETTRE CLIII. + + M. ASHE. + +5 janvier 1814. + + +MONSIEUR, + +Quand vous accusez de ngligence une personne qui vous est trangre, +vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de +Londres aient caus le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici +absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens faire ce que je puis +pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83], +mais il parat que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au +moins quant prsent. Je dposerai entre les mains de M. Murray la +somme que vous avez fixe, pour vous tre avance, raison de 10 livres +sterling par mois. + +[Note 83: Sa premire ide avait t d'aller se fixer Botany-Bay.] + +_P. S._ J'cris dans un moment o je suis fort press, ce qui peut +faire paratre ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le +rpte, je n'ai pas la plus lgre envie de vous offenser. + +Cette promesse faite avec tant d'humanit fut ponctuellement excute; +voici l'un des reus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres M. Murray: +J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reu de 10 livres +sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres gnreux de Lord +Byron[84]. + +[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent leves la somme +de 70 livres sterling, Ashe crivit pour demander que les autres 80 +livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre, +disait-il, de profiter d'un passage la Nouvelle-Galles; qui lui tait +offert de nouveau. En consquence, cette somme lui fut remise sur +l'ordre de Lord Byron. +(_Note de Moore_.)] + + +Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de +l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir +pas emports avec lui dans ses voyages, publia vers cette poque un +pome, et reut de Lord Byron la lettre de compliment suivante. + + + + +LETTRE CLIV. + + M. MERIVALE. + +Janvier 1814. + + +MON CHER MERIVALE, + +J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouv bien peu de +choses reprendre, si j'avais t dispos critiquer. Il y a une +variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live +and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entranerait un doute sur +le pouvoir ou la volont de Roland cet gard. Je conviens qu'il peut y +avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner une partie du +pome, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un +point que vous tes plus que moi en tat de dcider. Seulement, si vous +voulez obtenir tout le succs que vous mritez, _n'coutez jamais vos +amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, coutez-moi moins que +qui que ce soit. + +J'espre que vous paratrez bientt. _Mars_, mon cher monsieur, est le +mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait l +un fort beau pome, et je ne vois que le got dtestable de l'poque qui +vous pourrait faire du tort; encore suis-je sr que vous en triompherez. +Votre mtre est admirablement choisi et mari[85] ...................... +......................................................................... + +[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est +perdu.] + +Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un +passage qui n'a pu manquer d'tre remarqu, lorsqu'aprs avoir parl de +son admiration pour une certaine dame dont il a lui-mme laiss le nom +en blanc, le noble crivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses +amis taient convaincus qu'il tait tems qu'il chercht dans le mariage +un refuge contre toutes les contrarits que lui avaient amenes leur +suite une srie d'attachemens moins rguliers: ils l'avaient dtermin, +depuis un an avant, tourner srieusement ses penses vers ce but, +autant toutefois qu'il en tait susceptible. C'est surtout, je pense, +par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne, +qu'il s'tait dtermin demander la main de miss Milbanke, parente de +cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas t acceptes cette +poque, le refus fut accompagn de toutes les assurances possibles +d'amiti et d'estime: on exprima mme le dsir singulier de voir +continuer entre eux une correspondance assez trange entre deux jeunes +gens de sexe diffrent, dont l'amour n'tait pas le motif, et cette +correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron +faisait des vertus et des qualits de cette jeune dame, mais il est +vident qu' cette poque il n'tait question d'amour ni de l'un ni de +l'autre ct[86]. + +[Note 86: Le lecteur a dj vu ce que Lord Byron dit lui-mme ce +sujet dans son journal: _Quelle trange situation! quelle trange amiti +que la ntre, sans une tincelle d'amour de l'un ou de l'autre ct_, +etc.] + +Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, o le coeur du pote tait la +dupe volontaire de son imagination et de sa vanit, vinrent dtourner +son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces +sortes de commerces, peine une de ces aventures tait-elle termine +qu'il soupirait aprs le joug salutaire du mariage, comme la seule chose +qui pt en empcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le +tems qui s'coula entre le refus de miss Milbanke et celui o elle +l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualit furent +successivement l'objet de ses rves de mariage. Je passai avec lui +beaucoup de tems, ce printems et le prcdent, dans la socit de l'une +d'elles dont la famille m'honorait de son amiti, et l'on verra que, +dans la suite de sa correspondance, il me reprsente comme ayant +vivement dsir lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de +cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage. + +Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles +ides. Partageant compltement son opinion et celle de la plupart de ses +amis, que le mariage tait son seul salut contre cette foule de liaisons +passagres auxquelles il se laissait sans cesse tenter cette poque, +je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait +porter des vues plus lgitimes, un ensemble plus complet des qualits +ncessaires pour le rendre heureux et fidle, que dans la dame dont il +est ici question. une beaut extrmement remarquable elle joignait un +esprit intelligent et naturel, assez d'tudes pour perfectionner le +got, beaucoup trop de got pour faire parade de ses tudes. Avec un +caractre essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne +dcelait son orgueil que par la dlicate gnrosit de ses procds, il +lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passt +quelques-uns de ses dfauts en considration de ses nobles qualits et +de sa gloire, qui st mme sacrifier une partie de son bonheur +personnel, plutt que de violer l'espce de responsabilit que lui +imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'tre la femme de Lord +Byron. Telle tait l'ide que, par une longue exprience, je m'tais +faite du caractre de cette jeune dame, et voyant mon noble ami dj +charm par ses avantages extrieurs, je ne sentis pas moins de plaisir +rendre justice aux qualits encore plus rares qu'elle possdait, qu' +m'efforcer d'lever l'ame de mon ami la contemplation d'un caractre +de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait +jusque-l pu tudier. + +Voil jusqu'o j'ai pu tre conduit par les ides qu'il m'attribue ce +sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres, +un dsir fixe et arrt de voir conclure cette affaire, il va plus loin +que je ne suis jamais all. Quant la jeune personne elle-mme, objet, +sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une +connaissance distingue, elle et pu consentir entreprendre la tche +prilleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron la +vertu: mais quelque dsirable que ce rsultat pt me paratre en +thorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer +dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et +apprcie ds son enfance. + +Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais +interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi +discontinu pendant quelques semaines cette poque. + + + +JOURNAL, 1814. + + +18 fvrier. + +Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande +partie s'en est passe hors de Londres et Nottingham: somme toute, ce +fut un mois bien et agrablement employ, du moins aux trois quarts. +mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville +souleve contre moi, parce que j'ai sign et publi de nouveau deux +stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours +que le rgent adressa lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous; +quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du +fond du coeur. On parle d'une motion dans notre chambre ce sujet... +soit. + +[Note 87: Aussitt aprs la publication du _Corsaire_, auquel +avaient t joints les vers en question: + + Pleure, fille de royal lignage, etc. + +une srie d'attaques diriges, non-seulement contre Lord Byron, mais +encore contre ceux qui s'taient depuis peu dclars ses amis, commena +dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les +mois de fvrier et de mars. Ces crivains reprochaient surtout au noble +auteur ce qu'eux-mmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour +louer en lui, je veux dire l'espce de rparation qu'il s'tait cru +oblig de faire tous ceux qu'il avait offenss dans sa premire +satire. Sentiment de justice honorable, mme dans les excs contraires +auxquels il a pu l'entraner. + +Malgr le ton lger avec lequel il affecte et l de parler de ces +attaques, il est vident qu'il en tait fort tourment; effet qu'en les +relisant aujourd'hui, on aurait peine concevoir, si l'on ne se +rappelait la proprit que Dryden attribue aux petits esprits comme +d'autres petits animaux: Ce n'est gure qu' leurs morsures que nous +nous apercevons de leur existence. + +Voici deux chantillons de la manire dont les gagistes du ministre +osaient parler d'un des matres de la lyre anglaise. Tout cela aurait +pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les posies +de Lord Byron.--Les posies de Lord Byron ne manquent pas de +partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place +trs-infrieure parmi les potes du second ordre. +(_Note de Moore_.)] + +J'ai lu le _Morning-Post_ mon lever, contenant la bataille de +Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme +ma gnalogie, et injurieux l'ordinaire. + +Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le +plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide. + +Le _Corsaire_ a t imagin, crit, publi, etc., depuis que je n'ai +mis la main ce journal. On dit qu'il russit fort bien; il a t crit +_en amore_ et beaucoup d'aprs la _vie relle_. Murray est content de la +vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce +qu'il faut. + + +9 heures. + +Je suis all chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reu un +billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien +triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vrit est que j'ai beaucoup +de _cette prilleuse drogue qui fait un poids dans le coeur_. Il vaut +mieux qu'ils prennent cela pour le rsultat des attaques des journaux, +que s'ils en connaissaient la vritable cause; mais... Ah!... ah!... +toujours un _mais_ la fin du chapitre. + +Hobhouse m'a cont mille anecdotes de Napolon, toutes vraies et +excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je +connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le march. + +J'ai lu un peu, j'ai crit quelques lettres et quelques billets, et je +suis seul, ce que Locke appelle tre en mauvaise compagnie: _Ne soyez +jamais seul, jamais oisif_! L'oisivet est un mal, d'accord; mais je ne +vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je +les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait +pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans, +mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se +refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des +_cependant_. Trs-bien, vous tes un marchand de poisson... +Retirez-vous dans un couvent. Ils se moquent de moi plaisir. + + +Minuit. + +J'ai commenc une lettre que j'ai jete au feu; j'ai lu... tout cela +inutilement. Je n'ai point fait de visite Hobhouse, comme je l'avais +promis et comme je l'aurais d: n'importe, c'est moi qui y perds... Fum +des cigares. + +Napolon! cette semaine dcidera son sort. Tout semble contre lui; mais +je crois et j'espre qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du +moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel +ou tel souverain la France? Oh! une rpublique! Tu dors, Brutus! +Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent +concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et +de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas tonnant: +comment, lui, qui connat si bien le genre humain, pourrat-il ne pas le +har et le mpriser? + +Plus l'galit est grande, plus les maux se distribuent impartialement; +ils deviennent plus lgers en se divisant davantage: or donc, une +rpublique! + +Encore des invitations de Mme de Stal; je n'y veux pas rpondre. +J'admire ses talens; mais, en vrit, sa socit est assommante: c'est +une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilits. +Tout cela n'est que de la neige et des sophismes. + +Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas all chez le marquis de +Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort +agrables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a +rien gagner toutes ces parties, moins qu'on ne doive y rencontrer +la dame de ses penses. + +Je m'tonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde, +pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_ +de collge[88], des femmes _d'un certain ge_, bon nombre d'hommes de +tout ge, et moi surtout! + + _Divesne, prisco natus ab Inacho, + Nil interest, an pauper et infima + De gente, sub dio moreris, + Victima nil miserantis Orci._ + ................................ + _Omnes eodem cogimur_. + +[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une +universit, et ont t lus de certaines pensions prises sur les fonds +de leur collge particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions, +n'obligent pas mme la rsidence, et ne se perdent que par le mariage +du sujet, qui doit tre clibataire pour continuer en jouir. +(_N. du Tr._)] + +Il y a-t-il quelque chose au-del? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent +pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux +qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-tre au moment +o ils s'y attendront le moins, et gnralement au moment o ils ne le +souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas +gaux: cela dpend beaucoup de l'ducation, un peu des nerfs et des +habitudes, mais surtout de la digestion. + + +Samedi, 19 fvrier. + +Je viens de voir Kean dans le rle de Richard. Parbleu, voil un homme +qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vrit, sans exagration +ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas +dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard. +Maintenant, mes affaires... + +Je suis all chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon tat; mais +il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en mousse la pointe. +Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour +quelquefois douze heures sur vingt-quatre. + + +20 fvrier. + + peine lev, j'ai dchir deux feuilles de ce journal, je ne sais pas +pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici l'instant. Il a +beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualits et bien plus de +talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis +intimes. + +Une invitation dner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet +acteur le mrite et j'espre qu'en frquentant la bonne socit, il +vitera le malheureux dfaut qui a t la ruine de Cooke. Il est +maintenant plus grand que lui sur la scne, et ne saurait tre moins que +lui dans le monde. Un des journaux le critique et le dprcie +stupidement. Je crois qu'hier soir il a t un peu infrieur ce qu'il +m'avait paru la premire fois. Ce pourrait bien tre l'effet de toutes +ces petites critiques de dtails, mais j'espre qu'il a trop de bon sens +pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre conserver sa +supriorit actuelle ou mme monter plus haut, sans exciter la +jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais +s'il ne parvient pas triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance +au mrite dans ce sicle d'intrigues et de cabales. + +Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragdie +_maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en crire une; +je crois qu'il russira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a +beaucoup de talens, et des talens varis; en outre il a beaucoup vu et +beaucoup rflchi. Pour qu'un auteur touche les coeurs, il faut que le +sien ait senti, mais que peut-tre il ait cess d'tre le jouet des +passions. Quand vous tes sous leur influence, vous ne pouvez que les +sentir, sans tre capable de les dcrire, pas plus qu'au milieu d'une +action importante, vous n'tes capable de vous tourner vers votre voisin +et de lui en faire le rcit! Quand tout est fini, irrvocablement fini, +fiez-vous-en votre mmoire; elle n'est alors que trop fidle. + +Je suis sorti, j'ai rpondu quelques lettres, bill de tems en tems +et lu les _Brigands_ de Schiller: la pice est bien, mais _Fiesque_ vaut +mieux; Alfiri et l'_Aristodme_ de Monti sont encore infiniment +suprieurs. Les tragiques italiens ont plus d'galit que les allemands. + +J'ai rpondu au jeune Reynolds, ou plutt je lui ai accus rception de +son pome, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses +penses sont empruntes, _d'o?_ c'est aux crivains de _Revues_ le +chercher. Je n'aime pas dcourager un dbutant, et je crois, bien +qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu +la scne o il place son histoire: il a beaucoup de moyens; coup sr +ce n'est pas la chaleur qui lui manque. + +J'ai reu une singulire ptre, et la manire dont elle m'est +parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la +lettre elle-mme, qui du reste est flatteuse et fort jolie. + + +Samedi, 27 fvrier. + +Me voici, ici seul, au lieu d'tre dner chez lord Holland, o +j'tais invit; mais je ne me sens dispos aller nulle part. Hobhouse +dit que je deviens loup-garou, une espce de dmon de la solitude. C'est +vrai, mais le fait est que je suis simplement demeur moi-mme. La +semaine dernire s'est passe lire, aller au spectacle, recevoir +quelques visites de tems en tems, biller quelquefois, soupirer +quelquefois, et sans crire autre chose que des lettres. Si je pouvais +lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la socit. Est-ce +que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup +et je n'aime qu'une seule femme... la fois. + +Il y a quelque chose de doux pour moi dans la prsence d'une femme, une +sorte d'influence trange, mme dans celles dont je ne suis pas +amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec +l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de +meilleure humeur envers moi-mme et tout le reste quand il y a une femme +prs de moi. Mme mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la +plus vieille et la plus ride qui soit dans cet emploi, la femme la plus +revche pour tout le monde, except moi, me fait toujours rire; ce qui, +il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur. + +[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait +reprsenter la maigreur et l'air de sorcire, fournit un nouvel exemple +de la facilit avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses mme les +plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excit son bon naturel en +leur faveur, et qu'elles taient devenues comme associes ses penses. +Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de +Bennet-Street, o elle fut pendant six mois une espce d'pouvantail +pour ses visiteurs. Lorsque l'anne suivante il fut log dans +Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce +changement tait de se trouver dbarrasss de ce fantme. Mais non... +ils l'y trouvrent: il l'y avait amene de Bennet-Street. L'anne +suivante, il tait mari, et tenait maison dans Piccadilly; et l, comme +Mrs. Mule n'avait apparu aucun des visiteurs, on conclut avec trop de +prcipitation que la sorcire avait disparu. Cependant, un d'entre ceux +de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette esprance +trompeuse, s'tant prsent la porte un jour o tous les domestiques +mles taient absens, elle lui fut, sa grande pouvante, ouverte par +ce mme personnage fantastique. La sorcire, il est vrai, avait beaucoup +gagn quant au vtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de +son matre; une perruque neuve et d'autres signes extrieurs attestaient +la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait Lord Byron +pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en +maison, sa seule rponse tait: _Cette pauvre diablesse a toujours t +si bonne pour moi!_] + +Ah! Ah!... je voudrais tre dans mon le! je ne me porte pas bien, et +cependant j'ai l'air d'tre en bonne sant. Je crains par momens que ma +tte ne soit pas absolument en bon tat; et pourtant ma tte et mon coeur +ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les branler maintenant? Ils +se dchirent eux-mmes et je suis malade... malade! + + Dtache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un + chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies + pas de vie[90]? + +[Note 90: Shakspeare.] + +Vingt-six ans, ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais tre +pacha cet ge-l. Je commence tre fatigu de l'existence. + +Bonaparte n'est pas encore terre; il a battu Blcher et repouss +Schwartzenberg. Voil ce que c'est que d'avoir de la tte. S'il gagne +encore une fois sa patrie, _v victis!_ + + +Dimanche, 6 mars. + +Mardi dernier j'ai dn chez Rogers, avec Mme de Stal, Mackintosh, +Shridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shridan +nous a cont une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme +Rcamier; Erskine, quelques histoires o il n'tait question que de lui. +Mme de Stal va, dit-elle, crire un gros livre sur l'Angleterre; pour +_gros_, je m'en rapporte elle. Elle m'a demand ce que je pensais du +*** de miss ***, et je lui ai rpondu avec beaucoup de sincrit que je +le trouvais bien mauvais et fort infrieur tout le reste. Je rflchis +ensuite que lady Donegall tant Irlandaise, il tait possible qu'elle +patronist ***, et je fus fch d'avoir ainsi exprim mon opinion, car +je n'aime pas mcontenter les gens dans leur personne ou dans leurs +protgs; on a toujours l'air de l'avoir fait dessein. Le dner se +passa trs-bien, et le poisson tait fort de mon got, mais, nous +quittmes la table beaucoup trop tt aprs les dames, et Mrs. Corinne y +reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le +chemin du salon. + +C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions +ensemble, est arriv Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est +l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le +_Quarterly-Review_, se prit parler de cet article comme de la chose la +plus fade du monde. Moi, qui tais dans le secret, je changeai la +conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien +convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle +connaissance. Heureusement Merivale est un trs-bon enfant ou Dieu sait +ce qu'il aurait pu rsulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas os +le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte, +j'tais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que +l'article en question... + +Je suis invit pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai; +mais ce sera la premire invitation que j'accepterai cette _saison_, +comme l'appela si lgamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'oeil et +la joue ouverts par une pierre que me lana maladroitement le petit +bambin de lady ***. _Ce n'est rien, milord, il n'y paratra plus avant +la saison_, comme si un oeil ne me devait tre d'aucune utilit d'ici +l. + +Lord Erskine m'a apport son fameux pamphlet, avec une note marginale +et des corrections de sa main; je l'ai envoy pour tre magnifiquement +reli, et je le garderai comme une relique. + +J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napolon; ses vtemens impriaux +lui vont comme s'il tait n dedans et qu'il les et ports toute sa +vie. + + +7 mars. + +Lev sept heures, prt huit et demie, je suis all chez M. Hanbon, +dans Beskeley-Square; de l l'glise avec sa fille ane, Mary Anne, +bonne fille, que j'ai conduite l'autel pour y pouser le comte de +Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratul sa +famille et son mari, bu en leur flicit rciproque un grand verre de +vin, d'excellent Xrs, et m'en suis revenu. On m'avait engag rester +pour dner, je n'ai pu accepter. trois heures j'ai pos chez Phillips +pour mon portrait. Je suis all ensuite chez lady M***; je l'aime tant +que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger. + +J'ai pass la soire avec Hobhouse: il a commenc un pome qui promet +beaucoup; je voudrais bien qu'il le termint. J'ai entendu lire quelques +extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vnitien qui a +brl l'Acropolis et Athnes avec une bombe; que le diable l'emporte! +L'envie de dormir m'a ramen ici; je vais me coucher immdiatement, et +suis engag me trouver demain avec Shridan chez Rogers. + +C'est une crmonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu +beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien +des annes. Il y a quelques phrases tranges dans le prologue +(l'exhortation) qui m'ont forc me retourner pour ne pas rire au nez +de l'homme en surplis. J'ai fait une bvue quand il s'est agi de joindre +les mains des deux heureux poux: j'avais pris leurs deux mains gauches; +je m'en suis aperu, j'ai rpar mon erreur et me suis ht de me +retirer derrire la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth rpondait +comme s'il et su tout le rituel par coeur, et allait au moins aussi vite +que le prtre. Il est maintenant minuit, et... + + +Jeudi, 10 mars. + +Mardi j'ai dn avec Rogers, Mackintosh, Shridan et Sharpe; longues +conversations et bonnes, except le peu que j'y ai hasard. On a +beaucoup parl de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du +tmoignage de Shridan, d'anecdotes de cette poque o, hlas! je +n'tais qu'un enfant. Si j'avais t homme, j'aurais fait un lord Edward +Fitzgerald anglais. + +J'ai reconduit Shridan chez Brooke, o aussi bien il n'et pas t +capable de se conduire lui-mme, car nous avions t seuls boire. +Sherry est dans l'intention de se prsenter Westminster que Cochrane +va ncessairement cesser de reprsenter. Brougham se met aussi sur les +rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens +du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne rputation. +Nous verrons, s'il arrive l'ge de son comptiteur, comment il +retirera ses mains du fer rouge plac au timon des affaires publiques. +Je ne sais, mais je n'aime pas voir dcliner les anciens, surtout +Shridan, malgr toute sa mchancet. + +J'ai reu du pre et de la mre de lady Portsmouth les plus vifs +remerciemens pour le mariage que j'ai procur leur fille. Je ne le +regrette pas, car elle a tout--fait l'air d'une comtesse, et c'est une +excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une +aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse russir si +bien faire une pairesse. + +Je suis all au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans +le rle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_. +Quelles pices! quel esprit! hlas! Congrve et Vanbrugh sont nos seuls +comiques! Notre socit actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de +si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que +Hobhouse trouva trange. Je m'tonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les +assembles. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et +convoiter quelque belle qui se trouve l, la bonne heure. Mais y +aller, seulement pour se mler au troupeau, sans motif, sans plaisir, +sans but... je n'en suis plus. Il m'a parl d'un bruit trange, je +serais le vrai Conrad, le vritable corsaire, et une partie de mes +voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent +quelquefois de la vrit, mais ils ne la devinent jamais toute entire. +Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'anne d'aprs qu'il et quitt +le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il +en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas voir mentir le diable +quand il prend si bien l'apparence de la vrit. + +J'aurai demain des lettres importantes... toutes criront, et exigeront +des rponses. Puisque je suis parvenu me mettre bien avec moi-mme, il +faut que je tche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis +tromp sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait. + +*** est venu aujourd'hui, dsespr cause de sa matresse qui s'est +prise d'un caprice pour ***. Il avait commenc lui crire une lettre +qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et +envoye. S'il suit mes instructions et qu'il persiste feindre de +l'indiffrence, elle amnera pavillon. Sinon il en sera du moins +dbarrass, et elle ne me parat gure valoir la peine d'tre +entretenue. Mais le pauvre garon est amoureux; dans ce cas, elle +gagnera la partie... Quand elles dcouvrent une fois leur pouvoir, +_finita la musica_. + +J'ai sommeil, il faut aller coucher. + + +Mardi, 15 mars. + +J'ai dn hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shridan n'a pas pu +venir. Sharpe nous a racont plusieurs anecdotes fort amusantes de +l'acteur Henderson. Je suis rest trs-tard, et j'avais pris tant de th +que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera +question de moi dans le prochain numro du _Quarterly_; en ce cas, j'y +serai bien arrang, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus +au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dner, passait devant +la porte d'une certaine _confrence_ lgo-littraire, le _Westminster +forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonns sur les murs. La +question l'ordre du jour pour ce soir tant _lequel de vous deux est +le meilleur pote?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels, +auront mis nos vers en pices qui mieux mieux. Lequel de nous deux +aura eu la majorit, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos +deux noms trs-flatteuse, quoique Scott, mon avis, mritt d'tre mis +en meilleure compagnie............................. + +W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter +aujourd'hui. J'ai crit *** le bruit de mon identit avec le +_Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas tonnant, puisque Conrad _me +ressemble tant_. Il est trange qu'une personne qui me connat si +intimement vienne me dire cela mon nez. Si _elle_ partage cette +opinion, qui diable ne l'adoptera pas? + +Mackintosh est, ce qu'il parat, l'auteur de la lettre justificative +dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bont lui, et plus que je +n'ai fait pour moi-mme............................................. + +J'ai dit Murray de ne pas manquer m'acheter demain la vente les +_Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu +une satire contre moi, intitule l'_Anti-Byron_, et dit Murray de +l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que +je suis un athe et un conspirateur systmatique contre la loi et le +gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant sa prose, je +n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes crits +empoisonns ont eu un effet sur la socit qui ncessite ceci et cela... +et la publication de son propre pome. Celui-ci est un peu long, flanqu +d'une longue prface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la +fable, il parat que je me suis perch sur une roue qui soulve bien de +la poussire; il y a pourtant cette diffrence que je ne me regarde pas +comme l'auteur de ce tourbillon. + +Reu de _Bella_ une lettre laquelle j'ai rpondu. Si je n'y prends +garde, j'en redeviendrai amoureux.................................... +..................................................................... + +Je commencerai bientt un systme plus rgulier de lecture. + + +Jeudi, 17 mars. + +J'ai box avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai +intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La +poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas +encore trop puissant. Autrefois, j'tais un rude champion; et mes bras +sont trs-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais +(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice +m'est bon; celui-l est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon +ne m'ont jamais de moiti tant fatigu. + +J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est +une nouvelle d'Israli, cet auteur si amusant et si rudit. Il parat +que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en tre dehors. Je ne +marcherai pas avec eux jusqu' Coventry: c'est insipide. Que diable +avais-je besoin de me mler d'crivailler? Il est trop tard pour me le +demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'tait +recommencer..... j'crirais tout de mme, je parie. Tel est l'homme, ou +du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de +moi-mme, si j'avais le bon sens de m'arrter o j'en suis. Si j'ai une +femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'lverai mon +hritier de la manire la plus anti-potique, j'en ferai un lgiste, ou +un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met crire, je serai sr +qu'il n'est pas moi, et je m'en dbarrasserai en lui mettant un billet +de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'crive +une lettre. + + +Dimanche, 20 mars. + +J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au +commencement de chaque journe, j'ai toujours intention d'aller +quelque partie; mais, mesure que le jour s'avance, mon envie diminue; +je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette +assemble et pu tre agrable, l'htesse, du moins, est une femme +suprieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote: +il faut que je prenne sur moi d'aller quelqu'une de ces soires; cela +aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que +le diable les confonde! + +J'ai lu Machiavel et quelques passages et l de Chardin, Sismondi et +Bandello. J'ai lu aussi le numro quarante-quatre de la _Revue +d'dimbourg_ qui vient de paratre: on m'y fait un fort beau compliment. +Je ne sais si cela est trs-honorable pour moi; mais cela fait +assurment beaucoup d'honneur l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant +amrement critiqu. Bien des gens rtracteront des loges; il n'y a +qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rtracter un jugement +dfavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu +Jeffrey vant par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses +talens. Je l'admire, non pour les loges qu'il m'a donns, on m'a tant +prodigu d'loges et de censures que l'habitude m'y a galement rendu +indiffrent autant qu' vingt-six ans on peut tre indiffrent quoi +que ce soit, mais parce qu'il est peut-tre le seul homme capable d'en +agir ainsi d'aprs les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a +qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de gnrosit. La hauteur +laquelle il s'est lev ne lui a pas donn de vertiges; un homme de peu +de talent et persist dans son systme de critique jusqu' la fin. +Quant la justice des loges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une +affaire de got. Bien des gens la mettent en question et sont charms de +le faire. + +Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au +moment actuel ses rflexions sur la guerre, ou plutt sur les guerres: +j'espre qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la +reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y +ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un +trsor; les annes ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend +beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera +finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique. + +J'ai encore box hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits +s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes paules en soient +engourdis. _Memento_. Assister au dner des pugilistes, le marquis +Hantley occupera le fauteuil........................................... +....................................................................... + +Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'tre +renvoys. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au +ministre ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un +changement de ministre, et dans quelques jours nous l'aurons. + +Je me rappelle que, me promenant cheval, de Chrisso Castri +(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est +extraordinaire d'en voir autant la fois; et mon attention fut attire, +non par leur espce qui est assez connue, mais par leur nombre. + +[Note 91: Ce passage se trouve dj dans le premier volume. Nous +l'avons toutefois laiss subsister ainsi, cause de la manire +inattendue et singulire dont il y est introduit. +(_Note de Moore_.)] + +Le dernier oiseau que j'aie tir, c'est un aiglon, sur les bords du +golfe de Lpante, prs Voshtza. Il n'tait que bless et j'essayai de le +sauver; son oeil tait si brillant! mais il languit quelques jours et +mourut. Depuis cette poque, je n'ai jamais essay de tuer un oiseau et +je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux +circonstances la fois dans ma tte. Je viens de lire Sismondi; il n'y +a rien dans son livre qui puisse faire natre ce double souvenir. + +J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce +dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je +voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater, +d'aprs un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin pench sur le corps de +Mdune, qu'il vient de punir pour s'tre lgrement carte de la foi +jure, pendant qu'il tait la croisade. + +Il a eu raison... mais je voudrais connatre cette histoire plus +fond. ............................................................. +.................................................................... + + +Mardi, 22 mars. + +Hier, soire chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte +Grville; quelle perte dplorable de tems! Je n'ai rien appris des +autres ni aux autres, j'ai bavard sans ides; et si quelque chose de +semblable une ide s'est prsent mon esprit, ce n'tait pas sur les +misrables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi +que la moiti de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore +soire chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas +un but, et de ne pas m'y fixer. + +Rflchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excit mon +attention est lady C. L***, fille ane de lady S***. On dit qu'elle +n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plat est joli; mais il +y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y +a, dans toutes ses manires, la timidit de l'antilope, ce que j'aime +tant, que je l'ai plus observe qu'aucune des autres femmes prsentes, +et que je n'ai dtourn les yeux de dessus elle que quand je craignais +qu'elle ne remarqut l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en ft +embarrasse. Aprs tout, peut-tre y a-t-il ici une association d'ides +et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais +m'empcher d'avoir du got pour tout ce qu'elle aime. + +La marquise, sa mre, m'a parl quelque tems; j'ai t vingt fois sur +le point de la prier de me prsenter sa fille; mais je n'ai pas os, +cause de ma querelle avec les Carlisle. + +Le comte Grey m'a parl en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_, +qui, parmi d'autres symptmes de rebellion en Angleterre, compte la +_sensation_ occasione dans toutes les gazettes du gouvernement par les +_Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait +un _roman_ d'une _pigramme_, encore d'une pigramme qui n'en est une +que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'tonne que le +_Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du +_Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire. + +La princesse de Galles, ce que m'a dit M. Locke, a command Fuseli +quelques tableaux tirs du _Corsaire_, en lui laissant le choix des +sujets. Fatigu, ennuy, goste et rendu, je vais me coucher. + +_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme +dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le +_Moniteur_, moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_. + + +Albany, 28 mars. + +J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai lous +de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de +la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosits que je pourrai +maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutt +toute la semaine dernire, j'ai t trs-sobre dans mes repas, +trs-rgulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas +mieux. + +Hier, j'ai dn tte tte avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous +sommes rests table depuis six heures jusqu' minuit; nous avons bu, +entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux +vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert Scrope de le reconduire +dans ma voiture; mais il tait gris et tourn la dvotion. J'ai t +oblig de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prire + je ne sais quelle idole. Point de mal la tte ni au coeur la nuit +passe ni aujourd'hui. Je me suis lev comme l'ordinaire, peut-tre +mme de meilleure heure; j'ai box avec Jackson _usque ad sudorem_, et +me suis port beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours. +Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai pay hier 4,800 +livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu +m'acquitter plus tt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulage de +l'avoir fait. + +Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai +refus les sollicitations de tous les autres ce sujet; mais elle, je +ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que +j'eusse autant aim boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons... +Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se +sont efforcs depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de +quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient bout. + +J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici; +heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me cre +quelque occupation; voil que je recommence _me manger_ le coeur. + + +8 avril. + +Hors de Londres pendant six jours. mon retour, j'ai trouv ma pauvre +petite idole, Napolon, renvers de son pidestal: les voleurs sont dans +Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chne[92]; +mais il s'est referm, ses mains y ont t prises, et maintenant les +animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu' l'ne ignoble, +tous le mettent en pices. Cet hiver moscovite lui a glac les bras; +depuis, il s'est dfendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernires +peuvent encore laisser des marques; et je souponne que, mme en ce +moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa faon. Il est sur +leurs derrires, entre eux et leurs patries. _Question_... Y +rentreront-ils jamais? + +[Note 92: Il se servit dans son _Ode Napolon_ de cette pense, +aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe +suivant.] + + +Samedi, 9 avril 1814. + +Voil un jour dont il faut prendre date! + +Napolon Buonaparte a abdiqu le trne du monde. Il me semble que Sylla +fit mieux; car il se vengea d'abord, et rsigna sa puissance quand il +fut arriv au fate, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le +plus beau que l'on connaisse du ddain d'un grand homme pour des +misrables. Diocltien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal, +s'il ft devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop +bien... Mais Napolon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient +dans sa capitale, et alors parler de son empressement quitter ce qu'il +ne possde dj plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan +est-ce l? Denis, Corinthe, tait encore roi en comparaison. Et puis, +l'le d'Elbe pour retraite! Si c'tait Capre, j'en serais bien moins +tonn. Je vois que l'esprit des hommes dpend de leurs fortunes, et en +fait partie. Je suis entirement confondu, dsenchant. + +Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en +comparaison de cette crature colossale, j'ai risqu ma vie pour des +enjeux qui n'taient pas la millionime partie de ceux de cet homme. +Mais, aprs tout, peut-tre une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on +meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre Lodi, pour en +venir l!!! Oh! si Juvnal ou Johnson pouvaient revenir la vie! +_Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne +pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalit, mais je +croyais que de leur vivant cette poussire portait plus de _carats_. +Hlas! ce diamant imprial a une place; peine est-il bon maintenant +pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'valuera pas + un ducat! + +Bah! en voil trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous +ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur pe. + + +10 avril. + +Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je +suis seul, mais ce dont je suis sr, c'est que je ne suis jamais +long-tems en la compagnie de celle mme que j'aime trop bien, Dieu le +sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer aprs la compagnie +de ma lampe et de ma bibliothque si compltement sens dessus +dessous[93]. Mme de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne +m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre +jours, mais j'ai box, les fentres ouvertes, avec Jackson, pour faire +de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour attnuer et tenir en +haleine la partie thre de mon tre. Plus la fatigue est violente, +mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans +une douce langueur, dans un tat d'anantissement qui a pour moi tant de +charmes! Aujourd'hui j'ai box une heure, fait une ode Napolon, je +l'ai copie, j'ai mang six biscuits, bu quatre bouteilles de +soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donn +une foule d'avis ce pauvre *** que sa matresse rend malheureux et +qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et +des conseils propos de femmes. N'importe, puisque mon pnitent ne +tient compte ni des uns ni des autres. + +[Note 93: Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je +l'aime beaucoup, je prfre encore la lecture la compagnie, et je suis +plus heureux quand je suis seul lire, qu'au sein de la plus agrable +socit. +(_Note de Moore_.)] + + +19 avril 1814. + +Il y a de la glace aux deux ples, au nord et au midi; toujours les +extrmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrs les plus +levs et les plus bas de l'chelle, l'empereur et au mendiant quand +ils ont perdu, l'un son trne, l'autre sa dernire pice de douze sous. +Il y a certainement un insipide, un infernal point mdium, une ligne +quinoxiale, mais o? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et +les globes. + + Tous les jours couls n'ont fait qu'clairer notre marche + vers le nant et la mort. + +Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du pass, et +pour m'empcher de revenir comme un chien, ce que ma mmoire a vomi, +je dchire les pages blanches de ce cahier et j'cris sur la dernire +avec de l'_ipcacuanha_: Les Bourbons sont rtablis sur le trne!!! Au +diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je mprise les +hommes et moi-mme, mais je n'avais pas encore crach la figure de +l'espce laquelle j'appartiens. sot que je suis! je deviendrai fou! + +La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connatre au +lecteur les principaux vnemens de cette priode de l'histoire de Lord +Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux +dirigrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu' placer ici une +partie de sa correspondance pour bien faire connatre ce qui se passait +dans son coeur cette poque. + + +A M. MURRAY. + +Samedi, 3 janvier 1814. + +Excusez la salet de mon papier; c'est l'avant-dernire demi-feuille +d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le +_London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copi, il est maintenant chez lord +Holland, mais je dsirerais que M. Gifford pt l'avoir ce soir. + +M. Dallas est bien mchant: ainsi je vous ai offenss, vous et lui, +quand je voulais tre agrable l'un au moins, et certainement ne pas +dplaire l'autre. J'espre lui faire entendre raison. J'ai bonne ide +de ce nouveau pome, mais on ne peut tre sr de rien. Si je puis le +ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout vous, +etc. + +Il avait fait prsent du prix du _Corsaire_ M. Dallas, qui raconte +ainsi la manire dont la chose se passa: Le 28 dcembre, je fis le +matin visite Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y +travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait dj +fait. Aprs quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de +tems, et me pria d'en accepter la proprit. Je fus trs-surpris. Il est +vrai qu'avant de connatre la valeur de ses ouvrages, il avait dclar +qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le +produit, quel qu'il ft, de tout ce qu'il pourrait crire. Cette +promesse devint nulle de droit ds qu'il s'agit de milliers et non plus +de quelques centaines de livres sterling; je suis cet gard pleinement +de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnte +n'accepte pas les prsens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et +qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pense +m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis +l'observation. Il n'avait point dispos de la proprit du _Giaour_ et +de _la Fiance_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidit, +et je ne pensais pas qu'il songet me faire cadeau d'aucun autre de +ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa rsolution de ne pas en +retirer lui-mme le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la +proprit du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il +me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait +fait la veille: je le fis et je fus tonn de la rapidit avec laquelle +il composait. Il me remit le pome termin le 1er janvier 1814, en me +disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me +laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je +voudrais. + +Cette dernire circonstance donna naissance la petite difficult entre +le noble pote et son libraire, laquelle le billet prcdent fait +allusion. + + + M. MURRAY. + + +Janvier 1814. + +Je rpondrai votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de +vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous +faire de la peine: je voulais seulement rendre service Dallas, et me +disculper de toute accusation possible d'crire pour autre chose que la +gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sr que je ne +l'applique pas mes propres ncessits, du moins je ne l'ai pas encore +fait, et j'espre ne le faire jamais. + +_P. S._ Je rpondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous +remercie de l'estime personnelle que vous me tmoignez; soyez sr que +j'en fais le plus grand cas. + + + + +LETTRE CLV. + + M. MOORE. + +6 janvier 1814. + + +J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins, +intitule _le Corsaire_; c'est une le de pirates peuple de gens sortis +de mon cerveau. Vous pouvez aisment supposer que, dans les trois +chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles: +maintenant je vous ddie ce chef-d'oeuvre, si vous voulez bien +l'accepter. C'est bien positivement la dernire fois que j'essaie +l'opinion littraire du public, jusqu' trente ans, si je vis toutefois +jusqu' cet ge o commence la dcadence................................ +........................................................................ + +Thomas, vous tes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous +le soyons aussi, il faut venir Londres, comme vous l'avez fait l'anne +passe. Nous aurons une foule de choses dire, voir et entendre. +Donnez-moi de vos nouvelles. + +_P. S._ Arrive que pourra, vous tes sr de votre ddicace; elle est +faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque +plaisir ne m'en empche d'ici l. _Amant alterna Camn_. + + + M. MURRAY. + +7 janvier 1814. + + +La ddicace ne vous plat pas, fort bien, en voil une autre; mais vous +enverrez la premire M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais +crite. Je vous envoie aussi des pigraphes pour chaque chant. Vous +conviendrez que si un lphant peut avoir plus de sagacit, il ne +saurait tre plus docile que + +Votre, etc. + +BYRON. + +_P. S._ Le nom est chang de nouveau, ce sera _Mdora_[94]. + +[Note 94: C'tait d'abord _Gnvra_ et non _Francesca_, comme le +prtend M. Dallas.] + + + + +LETTRE CLVI. + + M. MOORE. + +8 janvier 1814. + + +Comme il ne serait pas juste de vous forcer accepter _une_ ddicace +sans vous en avoir prvenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire +pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de +critique, ce que je souffre de pur tonnement, prtend que la premire +pourrait vous faire du tort. Dieu m'en prserve! voil la seule raison +qui me fait l'couter. Le fait est que c'est un damn tory, et je +parierais bien qu'il y a de l'gosme au fond de ses objections. C'est +l'allusion l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le +diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela +le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter. + +Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou +l'autre; Dallas est entirement de mon avis et prfre la premire[95]. +Pour moi, mon seul but est de donner vous et au monde un tmoignage de +l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y +connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de +Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous +prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une +ni l'autre ddicace. + +[Note 95: La premire fut naturellement celle que je prfrai. Voici +la seconde: + + +7 janvier 1814. + +MON CHER MOORE, + +Je vous avais crit une longue ddicace que je supprime: elle +contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens +eussent t charms de lire, mais il y en avait trop sur la politique, +la posie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur +est toujours trop prolixe, _moi-mme_. J'aurais pu la recommencer; mais + quoi bon? Mes loges n'eussent rien pu ajouter votre rputation si +brillante et si bien mrite; et quant ma juste admiration pour vos +talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont +suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien +voulu m'accorder de vous ddier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il ft +plus digne de vous tre offert, et plus proportionn aux sentimens et +l'estime que je professe pour vous. + +Votre trs-affectionn serviteur, + +BYRON.] + +Ma dernire ptre vous aurait probablement mis la torture; mais le +diable, qui doit tre poli dans ces sortes de circonstances, l'a t +dans celle-ci et l'a emporte en lieu convenable..................... +..................................................................... + +N'est-ce pas trange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait chapp +avec ***, elle y a succomb avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas +lever des prtentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait +dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophtis la chute de Buonaparte, +que, par parenthse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il +prt le dessus et battt tous vos souverains lgitimes; car j'ai une +haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperois +que je commence un trait de politique. + +Toujours tout vous, etc. + + + M. MURRAY. + +11 janvier 1814. + + +Corrigez cette preuve d'aprs M. Gifford et le manuscrit, surtout pour +la ponctuation. J'ai ajout quelque chose _Gulnare_, pour remplir un +peu la scne d'adieux et la renvoyer avec plus de crmonie. Si vous ou +M. Gifford n'en tes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'ponge et +d'une demi-nuit mieux employe qu' biller pour miss ***, qui, par +parenthse, pourrait bien me rendre bientt le compliment. + +Mercredi ou jeudi. + +_P. S._ Je n'aime pas Mme de Stal, mais soyez convaincu qu'elle bat +tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser +autrement. + +Prsentez mes remerciemens M. Gifford dans les termes les plus +propres lui faire sentir combien je suis pntr de son obligeance. Je +ne veux l'en perscuter de vive voix ni par crit. + + + M. MOORE. + +13 janvier 1814. + + +Je n'ai qu'un moment pour crire; mais tout est comme il devait tre. +Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous +tes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'preuve par la +poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrige. +J'ai mis _serviteur_, comme moins familier dans une lettre publique; car +je ne crois pas devoir prsumer assez de votre amiti pour ngliger les +formes reues. Quant l'autre _mot_, soyez sr que je ne saurais vous +l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent. + +J'cris dans une agonie de hte et de confusion. _Perdonate_. + + + + +LETTRE CLVII. + + M. MURRAY. + +15 janvier 1814. + + +Avant d'envoyer aucune autre preuve M. Gifford, il vaudrait autant +revoir celle-ci, o il y a des mots _omis_, des fautes _commises_, et le +diable sait quelles autres bvues! Quant la ddicace, j'ai retranch +la parenthse de _monsieur_[96], mais pas un mot n'en bougera plus, si +ce n'est pour faire place un meilleur. M. Moore a vu les deux +ddicaces, et dcidment il prfre celle que, dans votre accs de bile +tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent + sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien chang. +Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu' les +bien mcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pices contre +elles, je ne me soucie d'aucun de vous, except M. Gifford; et lui ne +m'attaquera que si je le mrite, ce qui m'empchera de murmurer contre +sa justice. Quant aux posies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la +traduction du _Romaque_ est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans +l'autre volume, je veux dire de ce qui est moi, a dj t imprim. +Faites, aprs tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai +pas l quand vous paratrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de +prendre garde la correction des preuves. + +[Note 96: Il avait d'abord, aprs les mots _Scott seul_, mis entre +parenthse: Il m'excusera de ne pas dire _M. Scott_; nous ne disons pas +M. Csar. +(_Note de Moore_.)] + +Tout vous. + + + M. MURRAY. + +16 janvier 1814. + + +Je crois que Satan n'a jamais cr ou perverti un diable de sot comme +votre compositeur[97]; je suis oblig de vous envoyer ci-joint la +seconde preuve, heureusement pour moi, _corrige_, car il a pour les +bvues un gnie tout particulier. Imprimez d'aprs cette seconde +preuve. + +[Note 97: Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les +fautes des typographes, il leur donnait carrire, non-seulement dans des +billets spars, mais souvent sur les preuves elles-mmes. Ainsi, le +compositeur ayant mis dans un passage de la Ddicace: Le plus estim de +ses _bandes_, il crivit en marge, _bardes_, et non _bandes_! Vit-on +jamais une faute d'impression si absurde? Et en corrigeant un vers +tronqu: _Ne passez pas_ de mots; c'est bien assez de les changer et de +les mal orthographier. +(_Note de Moore_.)] + +_Brlez l'autre_. + +Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui +pourraient m'avoir chapp. Il avait fait une faute telle que je lui +eusse certainement cass les reins si elle ft demeure. + + + + +LETTRE CLVIII. + +A M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814. + +Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arriv ici bien +portant. Mon retour dpendra du tems, qui est si mauvais que cette +lettre aura traverser autant de neiges que l'empereur en a trouv dans +sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible, +quant prsent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort +mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli ge, s'il pouvait +toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos chemines +grandes, ma cave bien garnie, et ma tte vide, et puis je ne suis pas +encore bien remis de ma joie d'tre sorti de Londres. Si quelque chose +d'inattendu survenait de la part de mes acqureurs et que la vente ne +tnt pas, je crois que je ne sortirais plus gure d'ici et que je +laisserais crotre ma barbe. + +J'oubliais dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser; +les vers qui commencent par _Remember him_, etc, ne doivent pas paratre +avec le _Corsaire_. Vous pouvez les glisser parmi les petites pices +nouvellement jointes au _Childe-Harold_: mais, sous aucun prtexte, ne +les accolez au _Corsaire_. Ayez la bont de faire bien attention cette +recommandation. + +Les livres que j'ai apports avec moi me sont d'un grand secours dans +ma solitude, et j'en ai achet d'autres chemin faisant. Enfin, je ne +consulte jamais le thermomtre, et ne ferai pas de prires pour le +dgel, moins que je croie qu'il doive tre la perte des envahisseurs +de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable la proclamation de +Blcher? + +Au moment o j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de +m'engager crire une _tragdie_: je voudrais le pouvoir faire, mais ma +rage d'crire est apaise; tant mieux, il en tait grand tems. Si ma +lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi +adieu. + +Toujours tout vous. + +BYRON. + +_P. S._ Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des +_allis_, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je +vous prie. Je souhaite de tout mon coeur que les champs de la France +s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les +envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lches se glorifier si +fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus +ples que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes. + +Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vtre que je reois +l'instant. Les vers _ une dame qui pleure_ doivent paratre avec le +_Corsaire_; je me soucie peu des consquences cet gard. Mes principes +politiques sont pour moi, comme une jeune matresse un vieillard; +pires ils deviennent plus j'y suis attach. Puisque M. Gifford aime la +traduction de la romance portugaise[98], ajoutez-la aussi, je vous prie, + la suite du _Corsaire_. + +[Note 98: La jolie chanson portugaise, _Tu mi chamas_, etc. Il +essaya de donner de cette ide ingnieuse, une autre traduction, +peut-tre encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais t +imprime: + +Vous m'appelez toujours votre _vie_! Ah! changez ce mot; la vie est +passagre comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutt votre +_ame_, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!] + +Dans tous les cas o M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord, +suivez toujours l'opinion du premier, faites de mme toutes les fois +qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. _Qui-que-ce-soit_. Si +je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois, +avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voil qui est +convenu. Aprs toute la peine qu'il s'est donne pour moi et mes +ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre +qu'en fait de got il n'y a personne qui on le puisse comparer sans +lui faire tort. En _politique_, il se peut qu'il ait aussi raison, mais +chez moi, la politique est une affaire de _sentiment_, et je ne saurais +_toryfier_ mon naturel. + + + + +LETTRE CLIX. + + M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 4 fvrier 1814. + + +Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a t d'autant +plus agrable que je l'attendais moins. Je suis certainement charm que +notre _final_ ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grce[99]. Vous +mritez ce succs, par la promptitude et l'obligeance que vous avez +mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je +vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si +fort coeur et de vous tre si fort empress de m'annoncer le succs. +Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espre, satisfaits l'un de +l'autre. J'tais et suis encore srieux dans la promesse consigne dans +_le Corsaire_, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une +affectation purile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti +prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque +c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage perdre, par des +ouvrages postrieurs, la faveur avec laquelle les miens ont t +accueillis jusqu' ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres +desseins, et que je tiendrai, je crois, ma rsolution, car depuis que je +suis ici, quoique j'y sois confin tantt par la neige, tantt par le +dgel, que j'aie du papier de toutes les qualits, l'encre la plus sale, +et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai +jamais t tent de les mettre en usage combin, si ce n'est pour des +lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passe: je suis comme +Patras quand la fivre m'avait quitt; je me sens faible, mais bien +portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espre cependant avec +ferveur que je n'en aurai pas. + +[Note 99: On se rappellera qu'il avait annonc _le Corsaire_, comme +le dernier ouvrage qu'il dt donner, au moins de quelques annes.] + +Je vois dans le _Morning-Chronicle_ qu'il y a eu des discussions dans +le _Courrier_, et je lis dans le _Morning-Post_ une lettre virulente +contre M. Moore, o un lecteur protestant prend fort singulirement +l'Inde pour l'Irlande. + +Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits pomes; mais je crois +que, si nous les sparions en ce moment du _Corsaire_, nous aurions +l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien +d'agrable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi aprs que la grande +colre de messieurs les journalistes sera un peu calme, que ces petits +pomes pourront amener un plus grand dbit du _Corsaire_, objet plus +important pour vous, ce me semble, qu'une septime dition de +_Childe-Harold_. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la +disparition de la pice en question ne m'attire pas le reproche de +crainte. + +Prsentez, je vous prie, mes complimens respectueux M. Ward; je fais, +comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut +bien m'accorder. Ce sont les loges d'hommes tels que lui qui donnent +seuls du prix la renomme. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M. +Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le mtier +d'auteur. + +J'ai pass mon tems ici courir sans but ou dormir; somme toute, je +ne m'y suis pas ennuy. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je +suis parvenu tablir dans la forme voulue tous mes titres pour la +vente, que mon acqureur a t oblig d'accepter mes conditions, qu'il +les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous +vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans +l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour +Cheshire. + +Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mcontente +de ce que je m'en dfais, ce dont rien ne la peut consoler, pas mme le +prix lev que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arriv, du +moins les _Magazines_, car j'ai reu _Childe-Harold_ et le _Corsaire_. +Tous deux paraissent bien imprims, ce qui me fait beaucoup de plaisir. + +Je vous remercie de dsirer me voir Londres; mais je crois qu'on +jouit mieux d'un succs distance: pour moi, je savoure ici mon +importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un gosme auquel +la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre +lettre, dont je vous remercie encore une fois. + +Je suis bien sincrement, etc. + +_P. S._ Ne pensez-vous pas que la premire _publication_ de Buonaparte +cotera cher aux _allis_? La lettre de Paris, publie hier par Perry, +ranime mes esprances. Quelle hydre! quel Briare! Je voudrais qu'ils +fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin. + + + + +LETTRE CLX. + + M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 5 fvrier 1814. + + +J'ai entirement oubli de vous dire hier, en vous rpondant, que je +n'ai aucuns moyens de vrifier si ce _forban_ de libraire Newark +s'est, comme vous le dites, permis de rimprimer les _Hours of +Idleness_. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infme misrable, et +si son offense peut tre atteinte par les lois ou par le pugilat, il +sera mis l'amende et battu. Essayez de dcouvrir quelque chose; de mon +ct je vais prendre des informations ici. Peut-tre quelque autre +aura-t-il continu l'impression Londres, et mis un faux titre. + +Vous avez omis le _fac-simile_ dans _Childe-Harold_, ce qui fait un +effet d'autant plus singulier qu'il y a une _note_ expressment ce +sujet. _Replacez-le_, je vous prie, comme _ l'ordinaire_. + +Aprs y avoir pens deux et trois fois, je crois qu'en sparant les +posies fugitives du _Corsaire_, mme pour les annexer au +_Childe-Harold_, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant +tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pices. +Remettez-les donc, je vous prie, la suite du _Corsaire_. Je suis fch +que le _Childe-Harold_ ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir; +mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait +pas de longue dure. Il est trs-heureux pour un auteur de s'tre fait +d'avance l'ide que son succs n'aurait qu'un tems. La vrit est que +je ne pense pas qu'aucun des crivains contemporains, du moins de ceux +qui n'ont point flatt l'espce humaine, doive attendre beaucoup de la +postrit. Vous le prendrez peut-tre pour de l'affectation; mais le +succs de mon nouvel ouvrage et celui des prcdens m'ont toujours paru +chose fort extraordinaire, tant obtenus en dpit de tant de prjugs. +Je crois en vrit que les gens aiment se voir contredire. Si le +_Childe-Harold_ mollit, peut-tre ne vaut-il plus la peine que vous +fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mle plus +de rien, et les vers suivans, composs il y a quelques annes, et gravs +sur ma coupe taille dans un crne humain, sont les derniers dont je +vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre got, ajoutez-les +_Childe-Harold_, ne ft-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de +crier. Ma rponse d'hier tait si longue que je n'abuserai pas plus +long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler +l'assurance des sentimens avec lesquels je suis + +Votre, etc. + +BYRON. + +_P. S._ En rimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez +naturellement garder la correction. Cette dition n'en manque pas, +except pourtant dans la dernire note au _Childe-Harold_, o le mot +_responsible_ se trouve deux fois rpt, trs-prs l'un de l'autre; +changez le second en _answerable_[100]. + +[Note 100: Les deux mots _responsible_ et _answerable_ rpondent au +mot franais _responsable_, et sont synonymes en anglais, avec cette +diffrence que le premier est plutt un terme du palais, et le second +plus gnralement employ dans la conversation usuelle. +(_N. du Tr._)] + + + M. MURRAY. + +Newark, 6 fvrier 1814. + + +Me voici arriv ici, en route pour Londres. Matre Ridge, l'imprimeur +en question, convient qu'il a _rimprim quelques feuilles_ pour +complter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lav la tte +comme il faut, le menaant, s'il y revient, de le poursuivre en +contrefaon, en dommages et intrts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant +jamais alin mon droit de proprit; enfin de lui faire prouver tous +les dsagrmens que mrite son mauvais procd. Si le tems ne se gte +pas de nouveau, j'espre tre en ville demain ou aprs. + +Tout vous, etc. + + + M. MURRAY. + +7 fvrier 1814. + + +....................................................................... + +Ces huit vers ont mis tous les journaux singulirement en moi, +particulirement le _Morning-Post_, qui a dcouvert que je suis une +sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernire +injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a pass cinq ans dans une +cole publique. + +Je suis rellement fch que vous ayez retranch ces vers pour les +mettre la suite du _Childe-Harold_; reportez-les, je vous prie, leur +ancienne place, la fin du _Corsaire_. + + + + +LETTRE CLXI. + + M. HODGSON. + +28 fvrier 1814. + + +Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'esprance, M. Reynolds, vient +de publier un pome intitul _Safie_, imprim par Cawthorne. Il a +grand'peur de ce qu'en diront les _Revues_, et non sans motif; et comme +nous savons, vous et moi, par exprience, l'effet des premires +critiques sur un jeune homme, je vous serais oblig de vous charger de +sa production et de la dissquer avec le plus de mnagemens possible. Je +ne le saurais faire moi-mme, parce que l'ouvrage m'est ddi; mais ce +n'est pas la seule raison qui me fait dsirer de le voir traiter avec +indulgence; la plus forte est que je sais trop par exprience +l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop svres sur +un premier essai. + +Maintenant, parlons de moi-mme. Mes remerciemens, je vous prie, +votre cousin; la chose est absolument comme je la dsirais, peut-tre un +autre la trouverait-il trop forte. J'espre que vous vous portez +merveille et que tout vous russit, du moins je le dsire. Que la paix +soit avec vous. Toujours tout vous, mon cher ami. + + + + +LETTRE CLXII. + + M. MOORE. + +10 fvrier 1814. + + +Je suis arriv hier soir Londres aprs trois semaines d'absence, que +j'ai passes tranquillement et agrablement dans le Nottinghamshire. +Vous n'avez pas ide du bruit qu'occasione la rimpression des huit vers +sur les larmes d'une jeune princesse, publis dj en 1812. Le rgent, +qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de +moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en tre _pein_ plutt qu'_irrit_. +Depuis ce moment, le _Morning-Post_, le _Sun_, l'_Herald_, le +_Courrier_, tous sont dchans contre moi. Murray est effray; il +voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous +cts; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand +coeur. Je sens un peu de componction de savoir le rgent _pein_, +j'aimerais mieux qu'il ft _irrit_; mais, aprs tout, je ne le crains +pas. + +Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma +personne matrielle elle-mme, excellent sujet par parenthse, est +dcrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils +sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athe, un +rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il parat que c'est +une femme qui m'a dmonis; s'il en est ainsi, je pourrais peut-tre lui +prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux +paroles d'une reine des Amazones qui dit: [Grec: Arislon cholos oiphei]. +Je cite de mmoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage +veut dire..... + +Srieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un +dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas +prendre la chose trop coeur, comme sir _Fretful_[101], je leur rponds +que je suis entirement calme, tandis que je n'en suis pas moins en +furie. + +[Note 101: Nom figur, _fretful_ signifiant _chagrin_, _irrit_, +_furieux_. +(_N. du Tr._)] + +Quand j'en tais l, est arriv un ami, avec lequel j'ai ri et bavard +si bien, que j'ai perdu le fil de mes ides, et comme je ne veux pas +vous les envoyer dcousues, je vous souhaite le bonjour. + +Croyez-moi toujours, etc. + +_P. S._ Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs +exemplaires; je l'ai forc les remettre et suis bien ennuy de tous +ses scrupules. Puisque le vin est vers, il faut le boire jusqu' la +lie. + + +A M. MURRAY. + +10 fvrier 1814. + + +Je suis beaucoup mieux, ou mme je suis tout--fait bien ce matin. J'ai +reu deux _Anas_; je prsume qu'il y en a d'autres, et quelque chose +encore avant, quoi s'adressait la rponse du _Morning-Chronicle_. Vous +avez aussi parl d'une parodie sur le _crne_: je dsire voir tout cela; +il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallt rpondre de la +plume ou autrement. + +Tout vous, etc. + +_P. S._ Ne vous donnez pas la peine de me rpondre, seulement +envoyez-moi tout cela ds que vous le pourrez. + + +A M. MURRAY. + +12 fvrier 1814. + + +Si vous avez quelques exemplaires des _Lettres Interceptes_, lady +Holland en dsirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres, +vous aurez la bont de songer votre serviteur. + +Vous m'avez jou un tour infme par cette suppression peu judicieuse +opre contre ma volont expresse. Quelques-uns des journaux ont dj +commenc dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque +je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non, +quand mme ma personne et tout ce qui m'appartient devrait prir avec ma +mmoire. + +Tout vous, etc. + +BYRON. + +_P. S._ Faites attention, je vous prie, ce que je vous ai dit hier +sur les choses _techniques_. + + + + +LETTRE CLXIII. + + M. MURRAY. + +Lundi, 14 fvrier 1814. + + +Hier, avant de quitter Londres, je vous ai crit un billet; j'espre +que vous l'avez reu. J'ai entendu tant de rcits diffrens de vos +procds, ou plutt de ceux des autres envers vous, en consquence de la +publication de ces vers _immortels_, que je suis impatient de recevoir +de vous un compte dtaill et positif de toute cette affaire. Certes, ce +n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilit, le blme et +les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout + ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous +le voudrez, quelle a t votre rpugnance publier les vers en +question, et comment vous y avez t forc par mon opinitret. Adoptez +telle mesure que vous croirez propre vous disculper; mais laissez-moi +me dfendre comme je l'entendrai, et, je vous le rpte, ne me +compromettez par rien qui ressemble de la peur de mon ct; mais pour +vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous +voudrez. + +Tout vous, etc. + +BYRON. + + + + +LETTRE CLXIV. + + M. ROGERS. + +16 fvrier 1814. + + +MON CHER ROGERS, + +J'ai crit brivement, mais clairement, j'espre, lord Holland sur ce +qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et +avec lui[102]. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma +rsolution doit tre maintenant inbranlable. + +[Note 102: Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs +voulaient amener entre lui et lord Carlisle. +(_Note de Moore_.)] + +Je vous le dclare dans la sincrit de mon ame, il n'y a pas un homme +vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord +Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu' des +humiliations, sans songer aucunement l'avenir, et seulement pour lui +marquer combien je suis touch de sa conduite mon gard pour le pass. +Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui tait en mon +pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront +comme ils voudront. Mais _je n'enseignerai pas ma langue dire des +bassesses_. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce +soir; j'y suis invit, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je +crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien. + +Croyez-moi toujours votre trs-affectionn, + +BYRON. + + + + +LETTRE CLXV. + + M. ROGERS. + +16 fvrier 1814. + + +Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme +il le dclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis dsirer. + +Quant l'impression que produira sur le public la rsurrection des +vers contre lord Carlisle, elle sera toute son avantage, et contre +moi. + +Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une +autre parole de paix l'gard de qui que ce soit. Je supporterai tout +ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y rsisterai. +Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la socit. Je +ne l'ai jamais recherche; j'ajouterai mme, dans le sens gnral du +mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs. + +Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mmes moyens que les +autres de m'en venger, et avec intrt si les circonstances l'exigent. + +Il n'y a que la ncessit de suivre mon rgime qui m'empche de dner +avec vous demain. + +Toujours tout vous, + +BYRON. + + + + +LETTRE CLXVI. + + M. MOORE. + +16 fvrier 1814. + + +Soyez sr que les seuls piquans dont le royal porc-pic soit arm +contre moi sont ceux qui n'ont d'autres proprits que celles de la +torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes +amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La frquente +rptition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a +qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu, +je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose +de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce ses ressentimens. +Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas injurier ceux qu'on a +lous auparavant, mais je ne savais pas qu'il ft honteux de me forcer +rendre justice ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende +honorable des folies et des prjugs de ma jeunesse pour m'admettre dans +leur amiti, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en +ennemi. + +Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que +j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y et +plus de mrite dans mon indpendance, mais aujourd'hui c'est quelque +chose que d'tre indpendant pour quelque cause que ce soit; et moins on +est tent de ne l'tre pas, plus la chose est rare dans ces tems de +servilit paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos +affections ont t gnralement les mmes: dater de ce moment il faut +qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume +suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus +tranchantes. + +[Note 103: Nom figur, _wronghead_, tte qui a tort, tte renverse, +tte l'vent, etc. +(_N. du Tr._)] + +Vous ne vous faites pas ide de la solennit risible avec laquelle ces +deux stances ont t traites. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans +la chambre des lords ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures +aprs, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir +fait une tarte la crme sans poivre_. Je crois que la destruction de +la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez cela que la dernire +bataille de Buonaparte usurp la colonne qui m'tait ordinairement +rserve. + +J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de +mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_. +Il y avait dans la mme feuille, il y a quelques jours, un article sur +mon rgime tant enfant, un article qui n'tait pas mauvais du tout; +mais le reste ne vaut absolument rien. + +Je rflchirai au conseil que vous me donnez quant la tribune +publique; je ne m'y suis jamais srieusement destin, et je suis devenu +aussi ennuy que Salomon de tout et surtout de moi-mme. C'est ce que +les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du +peuple devenir hbt. Je suis toujours charm d'une bndiction[104]: +rptez bientt la vtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la +bndiction, ou plutt je la trouverai dans le fait mme de la lettre. + +Toujours tout vous, etc. + +[Note 104: J'avais termin ma lettre en disant: _Dieu vous bnisse_, +et j'avais ajout, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_. +(_Note de Moore_.) + +Cette formule de salutation qui ne s'emploie en franais que dans le +style badin, est trs-frquente et trs-affectueuse en anglais. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CLXVII. + + M. DALLAS. + +17 fvrier 1814. + + +Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tir de mes ouvrages de +grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reu un +sou pour aucun d'eux et j'espre ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a +offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiance_, j'ai dit +que c'tait trop, et que si aprs six mois il croyait encore pouvoir +donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire. +Mais, ni cette poque, ni aucune autre, je n'ai appliqu mon +propre usage le bnfice d'un seul des ouvrages que j'aie crits. J'ai +refus 400 livres sterling de la rimpression de la satire, et jamais je +n'ai tir un sou des ditions prcdentes. Je ne dsire pas vous voir +faire rien qui puisse vous tre dsagrable, je n'ai jamais prtendu +mettre aucune condition aux lgers services que je puis avoir eu le +bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans +l'action de les avoir accepts. C'tait un simple don offert un homme +infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins. + +M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont +avanc cet gard, mais _votre nom_ ne sera pas cit; de votre ct, +vous tes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espre +seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus lgre +ide d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous +tre utile. + +Toujours tout vous, etc. + +En consquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux, +dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez +maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaques. + + + L'DITEUR DU MORNING-POST. + + +MONSIEUR, + +J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe o Lord Byron est +_accus_ d'avoir retir de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de +les avoir exiges. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le +connaissent l'en puisse un moment souponner, mais puisque l'assertion +t publique, je crois devoir Lord Byron de la dmentir publiquement. +Tel est mon but en vous adressant la prsente, et je suis charm de +profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis +long-tems envie de publier; envie laquelle je n'ai rsist que dans la +crainte qu'on ne me crt pouss cette dmarche par sa seigneurie. + +Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reu un shilling +de ses ouvrages. Il est ma connaissance certaine qu'il a laiss +l'diteur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon ptre ddicatoire de +la nouvelle dition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de +la proprit de _Childe-Harold_, j'ai maintenant y ajouter, +l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du +_Corsaire_, mais encore pour la manire dlicate et affectueuse dont il +m'a t fait avant mme qu'il ne ft livr l'impression. Quant aux +deux autres pomes, _le Giaour_ et _la Fiance_, M. Murray peut attester +que Lord Byron n'a pas touch un sou de leur prix, et que pas un sou +n'en a t appropri son usage. Aprs avoir ainsi rtabli la vrit +des faits, je ne puis m'empcher de m'tonner qu'on ait jamais song +lui faire un sujet de reproche, d'avoir touch l'argent provenant de ses +ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits +indignes d'un homme honorable; quelle diffrence y a-t-il pour l'honneur +ou la dlicatesse d'employer le produit d'un livre faire du bien, ou +d'en abandonner la proprit, dans la mme intention, un autre? Je +diffre d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron; +et il a toujours dans ses paroles et ses actes montr la plus grande +rpugnance recevoir l'argent de ses ouvrages. + + + + +LETTRE CLXVIII. + + M. MOORE. + +26 fvrier 1814. + + +Dallas et peut-tre mieux fait de garder le silence; mais comme +c'tait essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont +exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer. +Quant son interprtation des fameux vers, libre lui et qui que ce +soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gard le silence +jusqu'ici et je continuerai le garder moins que quelque circonstance +tout--fait particulire ne me force le rompre. Vous, ne dites pas un +mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le +plus intress. Ce qui m'amuse singulirement, c'est que chacun me +dsigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il +hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r, +d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore +qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le dcouvre et que ce soit +un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est +ce qu'on appelle _un honnte homme_, il faudra dganer. + +J'avais quelqu'envie de demander directement C...r s'il s'en +reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sr, ne m'en voudrait +pas dissuader, s'il croyait que cela convnt, m'a dit absolument de n'en +rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupon, etc., +etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne +voudrait jamais m'empcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir +d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans +ce pays-ci, il faut suivre les usages reus. En m'occupant de celle-ci, +je le fais comme si elle n'tait pas la mienne. Tout homme, si la +ncessit le veut, est, et doit tre, prt se battre. Dans le cas +prsent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, moins qu'on +ne vienne y mler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs +annes que je ne me suis mis srieusement en colre. Mais si je dcouvre +mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon +devoir. + +... tait fort irrit, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'tes +point du tout appel reconnatre le _Twopenny_; vous leur rendriez +service en le faisant, et voil tout. Ne voyez-vous pas que le but de +tout cet clat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres, +aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y +ont presque russi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions +lord Carlisle... Au diable plutt qu' cet homme qui m'a si mal trait. +Je lui ai rpondu que je ne ferai ni concession, ni rtractation; je +garderai le silence, moins qu'il ne se prsente occasion de dire +encore quelque chose d'honnte pour lui, lord Holland ou pour sa femme, +qui, depuis, se sont toujours montrs mes amis. La chose en est reste +l; le moment tait mal choisi pour des concessions lord Carlisle. + +J'ai t interrompu, mais je vous rcrirai bientt. Croyez-moi +toujours, mon cher Moore, etc. + +Un autre de ses amis ayant exprim l'intention d'entreprendre +volontairement sa dfense publique, il ne perdit point de tems, pour +l'en empcher, par l'excellente lettre qui suit. + + + + +LETTRE CLXIX. + + W... W... ESQUIRE. + +28 fvrier 1814. + + +MON CHER W..., + +Je n'ai que peu de tems pour vous crire. Le _silence_ est la seule +rponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon +ami celui qui dirait un mot de plus ce sujet. Je me soucie peu des +attaques, mais je ne veux pas _me soumettre des dfenses_. J'espre et +je suis sr que vous n'avez jamais song srieusement vous engager +dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur, +il n'a fait qu'tablir des faits dont il avait bien droit de parler. Je +n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai personne de faire +la moindre attention toutes ces accusations. Si je dcouvre le +calomniateur, peut-tre agirai-je autrement; mais alors je ne me +contenterai pas d'crire. + +Une expression de votre lettre m'a port vous crire cette lettre et + vous supplier de ne vous mler en aucune sorte de cette affaire; il +n'en est dj presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexs +de mon silence qu'ils ne le sauraient tre de la meilleure dfense du +monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle +rplique l-dessus. + +Tout vous, etc. + +BYRON + + + + +LETTRE CLXX + + M. MOORE. + +3 mars 1814. + + +MON CHER AMI, + +J'ai grande envie de vous crire que je suis tout--fait indispos; ne +ft-ce que pour vous faire venir Londres; il n'y a personne que je +serais plus dsireux d'y voir, personne auprs de qui je chercherais +plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La +vrit est que je ne manque pas de tristes sujets de rflexions, mais +cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles +gens, je vous dirai un conte des tems passs et des tems actuels; et ce +n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais... +mais... toujours un _mais_ la fin du chapitre. + +Il n'y a rien ici aimer ou har; mais certainement j'ai des sujets +pour tous les deux peu de distance, outre que je suis embarrass en ce +moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais +pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien +si je n'avais pas un coeur; mais, malheureusement j'en ai encore un, +quoique en assez mauvais tat, et il a conserv l'habitude de s'attacher + une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence penser que +l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique. + +Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur +la tte, et je mettrai des clous mes souliers, pour qu'il le sente +mieux. Je ne m'informe gure de l'effet de toutes ces belles choses, et +elles n'en ont gure non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus +d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis; +je n'ai pas manqu d'invitation, mais je n'en ai accept aucune. Je suis +trs-peu all dans le monde l'anne passe, et j'ai dessein d'y aller +encore moins celle-ci. Je n'ai pas de got pour les assembles, et j'ai +long-tems regrett de m'tre livr ce que l'on appelle la vie de +Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque +autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems +pour songer au pass ou l'avenir. + +O en est votre pome? ne le ngligez pas, et je ne crains rien pour +lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre rputation m'est chre: +en vrit, je pourrais dire plus chre que la mienne; car depuis quelque +tems, je commence penser que mes ouvrages ont t lous bien au-del +de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cess pour jamais d'crire. Je +puis vous dire vous ce que je ne dirais pas tout le monde; mes deux +derniers pomes ont t crits, l'un en quatre jours, et l'autre en +dix[105]. Je trouve que c'est l un aveu humiliant; il prouve mon manque +de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne +sauraient avoir assez de mrite pour demeurer. + +[Note 105: Quand il dit qu'il n'a donn que quatre jours la +composition de _la Fiance_, il faut entendre qu'il parle du premier +jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont cot bien +plus de tems. _Le Corsaire_, au contraire, fut fait d'un seul coup: il +n'y eut aprs que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidit +avec laquelle il fut compos, prs de deux cents vers par jour, +paratrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre tmoignage et +celui de son libraire pour nous empcher d'en douter. Si l'on tient +compte de la beaut surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude +d'excution est presque sans exemple dans l'histoire du gnie, et montre +qu'_crire de passion_, comme le dit Rousseau, est peut-tre une route +plus sre pour arriver la perfection que toutes celles que l'art a +traces.] + +Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore +que vous puissiez ne pas russir. Mais je crois qu'un an est un terme +assez long pour une composition qui ne doit pas tre pique. Il faut +mme que le _nonum prematur_ d'Horace ait t invent pour les +millnaires ou quelque gnration qui devait vivre plus long-tems que la +ntre. Je ne sais mme ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il +avait suivi sa propre rgle la lettre. Que la paix soit avec vous! +Rappelez-vous que je suis toujours, etc. + +_P. S._ Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni +probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les +autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font +leur devoir l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire. + + + + +LETTRE CLXXI. + + M. MOORE. + +12 mars 1814. + + +Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne +vous en dirai pas davantage prsent, et pourtant peut-tre... mais +n'importe. J'espre que nous serons runis un jour, et quelque nombre +d'annes qui s'coulent avant ou aprs ce jour-l, je le marquerai d'une +pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sr de ne me pas +retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois +clibataire alors, comme il y a gros parier, je fondrai chez vous, je +vous enlverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la +mauvaise chre que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y +ferai. Mettant toujours le sexe part, je ne connais personne que je +serais plus aise de revoir. + +Je n'ai rien du genre que vous dsirez, si ce n'est les _vers sur les +larmes_, s'il vous convient de les insrer dans votre _Post-Bag_; pour +moi je dsire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le +_caveau_[106] sont tout--fait de nature tre attaqus devant les +tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'diteur dans un danger +rel. Mais je crois que les _larmes_ ont tous les droits du monde +d'entrer dans votre recueil, et l'diteur, quel qu'il soit, pourrait y +joindre ou non une note factieuse, selon qu'il lui plairait. + +[Note 106: Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait crits +sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de +Charles Ier. +(_Note de Moore_.)] + +Je ne sais comment les vers sur le _caveau_ ont ainsi circul; cela est +par trop farouche, mais la vrit c'est que ma satire n'est jamais +l'eau de roses. J'ai dans ma tte le plan d'une ptre _ lui_ et _sur +lui_[107], que je pourrais bien excuter, s'ils ne me laissent pas +tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose dire de moi-mme. Quant + la gat et au plaisant, ce n'a jamais t mon fait, mais je suis +assez en fonds d'amertume et de mpris, et, avec mon Juvnal devant moi, +je lui ferai peut-tre un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu la +cour. D'aprs certaines particularits qui sont venues ma +connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par coeur, et +je pourrais lui dire quel il est. + +[Note 107: Le prince rgent. +(_N. du Tr._)] + +Je voulais, mon cher Moore, vous crire une longue lettre, le tems ne +me le permet pas. + +_P. S._ Rflchissez-y encore une fois avant de vous dcider retarder +la publication de votre pome. Voici venir un jeune pote, plus g que +moi, par parenthse, mais plus nouveau dans le mtier, M. G. Knight, +avec un volume de contes orientaux, crits depuis son retour, car il est +all dans le pays. Il me fit consulter l't dernier, et je lui +conseillai d'en crire un dans chaque mesure, n'ayant, cette poque, +aucune intention de faire prcisment la mme chose. Depuis, par +l'habitude o je suis de composer toujours dans un accs de fivre, je +l'ai devanc du mtre, mais sans aucune intention. Quant ses +histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues[108]; mais il +a aussi, comme dans _le Giaour_, une femme dans un sac, ce qu'il m'a +dit cette poque. + +[Note 108: Il ne savait pas encore, ce qu'il parat, que le +manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, ft celui de M. +Knight. +(_Note de Moore_.)] + +La meilleure manire de forcer le public m'oublier, c'est de +l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander +ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne +pas russir. En vrit, je n'ai point de jalousie en littrature; et je +ne crois pas qu'un ami ait jamais souhait le succs de son ami, plus +vivement que je souhaite le vtre. C'est la maladie des vieillards de ne +pouvoir supporter de _frre prs du trne_; nous ne vivrons, j'espre, +pas assez long-tems pour connatre jamais cette faiblesse-l. Je +voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrt au public d'autres +sujets orientaux. + + + + +LETTRE CLXXII. + + M. MURRAY. + +12 mars 1814. + + +Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage[109]; mais ce que j'en ai +vu, vers et prose, me semble fort bien crit; il est vrai que je ne +saurais tre juge, au moins un juge dsintress dans la question. Je +n'y ai rien vu qui doive vous faire hsiter le publier cause de moi. +Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-mme, je ne vois pas pourquoi +le ddier ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le +docteur peut avoir faire l-dedans, si ce n'est peut-tre comme +traducteur des doctrines de Lucrce, dont, coup sr, il n'est pas +responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage +doit tre publi, je ne vois aucune raison au monde qui empche que ce +ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment +plus flatteur sur la bont et la loyaut de mon caractre, qu'en +publiant cet ouvrage et tout autre o je serai honorablement attaqu +sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne +saurais en accuser cet auteur. + +[Note 109: Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitule +l'_Anti-Byron_, que Murray lui avait envoye, lui demandant, je ne +saurais croire que ce ft srieusement, s'il lui conseillait de +l'imprimer. +(_Note de Moore_.)] + +Il se trompe en un point: je ne suis pas athe; mais s'il croit que +j'aie publi des principes qui sentent l'athisme, il a parfaitement le +droit de les rfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais +jamais de vous en avoir empch. + +Faites mes complimens l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du +succs, ses vers en mritent; et je serai la dernire personne mettre +en doute la bont de son intention. + +_P. S._ Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre +le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espre, l'esprit assez troit pour +reculer devant la discussion. Je vous rpte, encore une fois, que je le +regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon +ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considrer. Il est trange que +_huit_ vers en aient fait natre au moins _huit mille_, y compris tout +ce qui a t dit, et qui le sera encore sur ce sujet. + + + + +LETTRE CLXXIII. + + M. MURRAY. + +9 avril 1814. + + +Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, nanmoins, j'ai besoin de +mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que +quelqu'un me les trouve, ne ft-ce que pour les prter Napolon, dans +sa solitude de l'le d'Elbe. Je dsirerais encore, si cela ne vous +drangeait pas, et que vous n'ayez pas de socit, vous parler ce soir +quelques minutes; j'ai reu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous +demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui +de publier un ouvrage qu'il a compos. Je n'ai pas besoin de vous dire +que j'ai grandement coeur ses succs, non-seulement parce qu'il est mon +ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand +talent, ce dont il est moins persuad qu'aucun mme de ses ennemis. Si +donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si +vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez +vous, dans le courant de la semaine prochaine. + +_P. S._ Je vois qu'on annonce les tragdies de Sotheby. _La Mort de +Darnley_ est un sujet trs-heureux, et, je crois, minemment dramatique. +Faites m'en tenir un exemplaire, ds que vous le pourrez. + +Mrs. Leigh a t trs-contente de ses livres; elle me charge de vous +remercier, et se dispose, je crois, vous en crire elle-mme. + + + + +LETTRE CLXXIV. + + M. MOORE. + +N 2, Albany, 9 avril 1814. + + +Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de +garon dans Albany, o vous m'adresserez bientt, je l'espre, votre +rponse la prsente. + +Je suis de retour Londres, d'o vous pouvez conclure que je l'avais +quitt. Pendant tout le mois dernier, j'ai box tous les jours avec +Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois, +entre autres, je suis rest table avec trois amis, au Cacaotier, +depuis six heures du soir jusqu' quatre et cinq heures du matin. Nous +avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu' deux heures. Alors, nous +avons soup et termin la sance par une sorte de punch _au rgent_, +compos de Madre, d'eau-de-vie et de th vert, car l'eau en nature n'y +tait point admise. Voil une soire qui vous aurait convenu! Sans +quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, pied, +ddaignant un fiacre et mon propre vis--vis, moyens de transport dont +on avait cru ncessaire de se prcautionner. En somme, je m'en trouve +trs-bien, quoiqu'on prtende que cela altre ma constitution. + +J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens +favoris; mais je suis dcid m'amender et me marier, si quelqu'un +veut bien m'accepter. En attendant, je me suis moiti tu l'autre soir +avec un morceau de porc dont j'ai soup, et qui m'a donn une fort +longue et fort pnible indigestion. Toute cette gourmandise tait en +l'honneur du carme: la viande m'est dfendue pendant tout le reste de +l'anne; mais elle m'est svrement ordonne pendant votre abstinence +solennelle. J'ai t de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en +reparlerons quand nous pourrons. + +Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre prface, attaquez +tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille +cole? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous +n'avez rien craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que +j'tais la campagne quand il s'est prsent chez moi. Il sera correct, +coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut +donner. Qu'importe aprs tout? ne vous dferez-vous jamais de cette +insupportable modestie? Quant Jeffrey, c'est quelque chose de beau +lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voil ce dont un esprit +ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rtracter des +louanges; mais si ce n'tait en partie mon cas moi-mme, je dirais +qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache dmentir ses +premires censures et les faire suivre par des loges. + +Que pensez-vous de la _Revue_ de Lewis? Cela est bien plus insultant +que votre _Post-Bag_ et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je +l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de... + +Plus de rimes _pour moi_ ou plutt _de moi_. J'ai quitt le thtre; je +ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est +fini; tout ce que je puis attendre ou mme dsirer, c'est qu'on dise de +moi, dans la _Biographie Britannique_, que j'aurais pu devenir pote si +j'avais continu et que je me fusse amend. Ma grande consolation c'est +que la clbrit phmre dont j'ai joui a t obtenue en dpit de +toutes les opinions et de tous les prjugs du monde. Je n'ai flatt +aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pense que j'aie cru +utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie t le pote des +circonstances, que j'aie profit des sujets populaires, comme Johnson, +ou je ne sais qui, l'a dit de Clveland. Ce que j'ai acquis de renomme +l'a t au prix d'autant de faveur personnelle qu'il tait possible; car +je ne crois pas qu'il ait jamais exist un pote plus impopulaire que +moi, _quoad homo_. Maintenant j'ai fini, _ludite nunc alios_. Chacun est +libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux +ternels de l'autre monde. + +Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long pome, l'_Anti-Byron_, pour +prouver que j'ai form une conspiration pour renverser, _ l'aide de la +rime_, la religion et le gouvernement, et que j'ai dj fait de grands +progrs vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle, +mais srieuse et mtaphysique. Je ne m'tais jamais cru un personnage, +jusqu' ce moment o je me vois un petit Voltaire, pour avoir ncessit +une telle rfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une +sottise et je le lui ai dit; car coup sr quelqu'un s'en chargera. En +voil au moins assez sur ce sujet. + +Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous +en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer Paris. +Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse, +_et par dieu_, comme dit Bayes, _je me marierai et j'irai avec vous_; +puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel _Inferno_. +Rflchissez-y, et, en vrit, j'achte une femme, un anneau, je dis le +fameux _oui_, et je m'installe avec vous dans quelque maison de +plaisance sur les bords de l'Arno, du P ou de l'Adriatique. + +Ah! ma pauvre petite idole! Napolon est tomb de son pidestal. On dit +qu'il a abdiqu; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des +yeux de Satan: + + +Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis +s'exposer aux insultes de cette populace[110]! + +[Note 110: Shakspeare.--_Macbeth_. +(_N. du Tr._)] + +Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je +reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien; +leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et sant, mon cher Moore. +Excusez la longueur de cette ptre. + +Toujours tout vous, etc. + +_P. S._ Le _Quarterly-Review_ vous cite souvent dans un article sur +l'Amrique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous +et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur rpondre en personne? + +Lord Byron ne persvra pas long-tems dans sa rsolution de ne plus +crire, comme on le verra par les billets suivans son diteur. + + + M. MURRAY. + +10 avril 1814. + + +J'ai crit une _Ode sur la chute de Napolon_, que je copierai et dont +je vous ferai prsent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu +une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer M. Gifford et +l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune +importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre +allusion aux Bourbons ou notre gouvernement. + +Tout vous, etc. + +_P. S._ Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et +est crite dans le mme mtre que mes stances la fin de +_Childe-Harold_, qui ont t si gotes. _Et tu es mort_, etc., etc. + + + M. MURRAY. + +11 avril 1814. + + +Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh. + +Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom notre _ode_; mais vous pouvez +dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis +en outre crire sur un exemplaire: _ M. Hobhouse, de la part de +l'auteur_, ce qui sera l'avouer suffisamment. Aprs la rsolution que +j'ai affiche de ne plus rien publier, encore que cette pice ait peu +d'tendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme; +mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes oeuvres que vous +aurez le tems ou la volont de publier. + +Je suis toujours votre, etc., etc. + +BYRON. + +_P. S._ J'espre que vous avez reu un billet de variantes que je vous +ai envoy ce matin? + +2 _P. S._ mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes +livres? + + + M. MURRAY. + +12 avril 1814. + + +Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu +d'importance, plus une nouvelle pigraphe de Gibbon, et qui convient +admirablement ici. Un de mes _bons amis_ m'avertit qu'il y a dans +l'_Anti-Jacobin Review_ une attaque trs-virulente contre nous, et que +vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel tat de +langueur qu'une occasion de me mettre en colre ne saurait manquer de me +faire du bien. + +Toujours tout vous, etc. + + + + +LETTRE CLXXV. + + M. MOORE. + +Albany, 20 avril 1814. + + +Je suis charm d'apprendre que vous vous disposez quitter Mayfield +sitt, et la premire partie de votre lettre m'a fait grand plaisir; +mais peut-tre vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre[111]. Je ne +vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que +cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique, +je suis homme en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, ne pas +douter un moment que j'aie crit d'infernales absurdits. Il y avait une +restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des +ouvrages anonymes; et mme, quand cette restriction n'y et pas t, +l'occasion tait telle qu'il m'tait physiquement impossible de passer +sous silence cette dtestable poque de lchet triomphante. C'est une +vilaine affaire, et aprs tout je ferai un peu plus de cas de la rime et +de la raison, et bien peu de votre peuple de hros, jusqu' ce que l'le +d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne +puis croire que tout soit fini. + +[Note 111: Je lui avais crit qu'on lui attribuait l'_Ode sur la +chute de Napolon_; mais que je ne pouvais croire qu'elle ft de lui, +aprs l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en +demandais en riant son avis, etc., etc. +(_Note de Moore_.)] + +Mon dpart pour le continent est subordonn quelque chose de +trs-incontinent. J'ai reu deux invitations la campagne, et ne sais +que rpondre et que dcider. En attendant, j'ai achet un papegaud et un +autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je +boxe tous les jours et sors trs-peu. + +Au moment o j'cris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans +Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortge de canaille +qu'exige la royaut. On m'avait offert des places pour les voir passer; +mais comme j'ai vu le sultan aller la mosque, que je l'ai vu recevoir +un ambassadeur, sa majest trs-chrtienne n'a pas beaucoup d'attrait +pour moi. Toutefois, dans quelque anne venir de l'hgire, je ne +serais pas fch, peu aprs la seconde rvolution, de voir les lieux o +_il aura heureusement_ rgn pendant deux mois, dont les dernires six +semaines auront t en proie la guerre civile. + +crivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc. + + + + +LETTRE CLXXVI. + +A M. MURRAY. + +21 avril 1814. + + +Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que +je suis jacobin; je n'ai pu me dcider arborer le blanc, et voir +l'installation de Louis le goutteux. + +Voil une mauvaise nouvelle bien pnible pour ceux qui souffrent en +tout tems, mais particulirement en ceux-ci; je veux parler de la sortie +de Bayonne. + +Vous devriez presser Moore de paratre. + +_P. S._ J'ai besoin d'acheter Morri tout prix; j'ai Bayle, mais je +veux aussi Morri. + +2e _P. S._ Perry me fait un compliment ce matin dans le _Morning-Post_; +je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me dsigner par mon nom. +N'importe, ils ne peuvent que rpter leur vieux reproche +d'inconsquence avec moi-mme; je m'en moque, c'est--dire quant ce +qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant +je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrsistible +qui pt m'y faire manquer; et puis je considrais l'anonyme comme +tout-fait except de mon engagement avec le public. C'est du reste la +seule chose que j'aie publie depuis, et je n'y reviendrai pas. + + + + +LETTRE CLXXVII. + +A M. MURRAY. + +25 avril 1814. + + +Remettez la lettre M. Gifford, et qu'il la rende son loisir. Je la +lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupt de choses semblables. + +Avez-vous besoin de la dernire page _immdiatement_? Je doute que ces +vers valent la peine d'tre imprims: dans tous les cas, il faut que je +les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans +l'_ocan_ de la circulation. Voil une phrase sonore, sans qu'il y +paraisse; _canal_ de la circulation ira peut-tre mieux. + +Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'et pas t difficile de +forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadr avec le reste de +l'ode. Dans tous les cas, je le rpte, il faut que je revoie ces vers, +car il y en a deux que j'ai dj changs dans ma tte. Quelqu'un les +a-t-il vus et jugs? Voil la pierre de touche dont j'ai besoin pour me +rgler; seulement dites-moi la vrit, et ne me dguisez pas les +critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je +composerai quelques autres stances. + +Toujours tout vous, etc. + +J'ai besoin d'un _Morri_ et d'un _Athne_. + + +Il faut, pour l'intelligence de la lettre prcdente, savoir que M. +Murray l'avait pri de faire quelques additions son ode, afin d'viter +le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dpassent pas une +feuille. Les vers qu'il lui envoya en consquence sont, je crois, ceux +qui commencent par: _Nous ne te maudissons pas, Waterloo_, etc., etc. Il +ajouta ensuite de lui-mme, pendant les rimpressions successives, cinq +ou six stances son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait +aussi compos trois de plus, qui n'ont jamais t imprimes, mais qui +mritent d'tre conserves, cause du juste tribut qu'il y paie la +mmoire de Washington. + + 17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde tait + soumis la France, et la France toi, o l'abdication de + cet immense pouvoir t'et valu une renomme plus pure que la + journe de Marengo n'en a attach ton nom. Cette journe + de Marengo dont l'clat s'est cependant reflt sur tout le + reste de ta carrire, quoiqu'obscurci comme par des nuages, + par tes crimes passagers. + + 18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu + vtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait + ter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est + devenu ce vtement fan? O sont toutes ces brillantes + babioles dont tu aimais te parer: l'toile, le cordon, la + couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi, + t'a-t-on donc enlev tous ces joujoux! + + 19. O, parmi les grands hommes, l'oeil fatigu peut-il + s'arrter, sans voir la gloire ternie par le crime et + achete par le mpris? Oui, il est un tel homme, le seul, le + premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que + l'envie n'a jamais os har; Washington! Il a lgu son nom + la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir + produit qu'un. + + + + +LETTRE CLXXVIII. + +A M. MURRAY. + +26 avril 1814. + + +Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode sparment, mais +l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages prcdens, et y joindre +l'autre petit pome, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant. +Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine: +ma veine est tout--fait passe; mes occupations actuellement sont +toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales +conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Morri_ et j'ai +besoin d'_Athne_. + +_P. S._ J'espre que vous avez envoy son adresse le paquet potique +que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait, +faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris +pour son pome pique. + + + + +LETTRE CLXXIX. + +A. M. MURRAY. + +26 avril 1814. + + +Je ne me doute pas mme quel peut tre votre auteur; mais le pome[112] +est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis, +je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je +regrette bien sincrement d'avoir rien crit sur le mme sujet; je vous +le dis sincrement, encore que mon dfaut ne soit pas en gnral une +excessive modestie. + +[Note 112: Il s'agit d'un pome plein d'esprit et de force de M. +Straffort Canning, intitul: _Buonaparte_. Dans un billet subsquent +M. Murray, Lord Byron dit: Ma haute opinion du pome sur _Buonaparte_ +n'est pas diminue depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que +c'est un homme de talent; mais je ne le souponnais pas de runir dans +une telle perfection _tous les talens de la famille._ +(_Note de Moore_.)] + +Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les +omettre tout--fait. Le fait est qu'avec la meilleure volont du monde +je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est command, et qu'au +bout d'une semaine je ne saurais prendre intrt une composition. Cela +vous expliquera comment je ne vous ai rien donn de meilleur pour viter +les droits du timbre. + +L'article S. R. est trs-poli; mais que veulent-ils dire quand ils +avancent que _Childe-Harold_ ressemble Marmion, et que _le Giaour_ et +_la Fiance_ ne ressemblent pas Scott? Certainement je n'ai jamais +song le copier, mais si copie il y avait, ce devrait tre dans les +deux pomes o j'ai adopt le mme mtre. Cependant ils conviennent que +le _Corsaire_ ne ressemble rien; je m'tonne que le _Corsaire_ s'en +soit tir. + +Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je +prfre toutes mes autres compositions, la premire semaine passe. +J'ai relu les _Potes anglais_; except la mchancet, c'est ce que j'ai +fait de mieux. + +Toujours tout vous, etc., etc. + + +Il prit cette poque, et tout--coup, une rsolution dont nous ne +pouvons trouver la raison que dans l'tat o se trouvait alors son +esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets +d'admiration avec une rapidit et un bonheur qui semblaient +inpuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumul +des matriaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est +une sorte d'impt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que +de se dcharger. L'oeil se fatigue de contempler toujours le mme objet, +et commence changer le plaisir d'admirer son lvation, pour le dsir +moins gnreux d'attendre et de prdire sa chute. La rputation de Lord +Byron prouvait dj les mauvais effets de sa propre splendeur prolonge +et constamment renouvele. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de +ceux mme qui taient le moins disposs lui trouver des fautes, +n'taient pas fchs de se reposer des loges qu'ils lui avaient donns +sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accord qu' +regret prenaient avantage de ces symptmes apparens de satit pour +hasarder des expressions de blme[113]. + +[Note 113: C'tait la crainte de cette sorte de courant rtrograde +auquel la rapidit de ses succs ne donnait que trop de probabilit, qui +faisait que quelques-uns mme de ses plus chauds admirateurs, ignorant +encore l'immensit des ressources de son gnie, ne pouvaient s'empcher +de trembler un peu en le voyant se prsenter si souvent devant le +public. Je trouve dans une de mes lettres ces apprhensions exprimes +dans les termes suivans: Si vous n'criviez pas si bien, je dirais que +vous crivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle +entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que +si nous n'entendions pas l'harmonie des corps clestes, ou si nous +n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils rsonnent +sans cesse nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre +posie ne soit diminu pour tre offerte constamment aux oreilles +hbtes du public. + +Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott, +l'un des plus grands crivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos +jours, avait la sagacit et la gnrosit d'exprimer cet gard, au +moment o Lord Byron tait l'apoge de sa gloire et dans le feu de ses +plus admirables compositions: Mais ceux-l entendent mal les intrts +du public, et donnent un assez mauvais conseil au pote; qui, le +supposant dou des plus heureuses qualits de son art, ne lui +conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est +encore dans toute sa fracheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux +que des tableaux achevs de tous les autres; et qui nous dit qu'un +second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces +traits d'une originalit si forte et si belle, que prsentent ses +compositions au moment o elles s'chappent de la main d'un grand +matre.-- + +(_Mmoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)] + +La bruyante clameur souleve au commencement de cette anne, par les +vers la princesse Charlotte, avait donn occasion de s'couler tout +ce venin cach jusque-l, et le ton ddaigneux dont quelques-uns des +assaillans affectrent alors de parler de ses talens potiques, tout +absurde et mprisable qu'il ft en lui-mme; tait prcisment cette +sorte d'attaque la plus propre blesser son esprit la fois +orgueilleux et mfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentrent de +dnigrer son caractre et ses moeurs, ces libelles, loin de l'offenser, +flattaient la singulire manie qu'il avait de paratre et de se peindre +lui-mme plus noir qu'il n'tait. Mais quand ils s'avisrent de +rabaisser ses talens, seconds par ce mcontentement de soi qui est le +propre des hommes d'un vrai gnie, ils l'affligrent et le +dcouragrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il et +entendus dans le cours de sa carrire triomphante, l'alarmrent, comme +nous l'avons vu, et le firent hsiter srieusement s'il devait s'arrter +ou continuer sa route. + +S'il s'tait trouv occup alors de quelque nouvelle tche, la +conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait rellement bien qu'en +les exerant, lui et fait oublier ces humiliations passagres, dans le +feu et l'excitement de succs anticips. Mais il venait de prendre +vis--vis du public l'engagement de renoncer la posie, il avait +scell la seule fontaine o il et puis jusque-l du rafrachissement +et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer +sans cesse sur les insultes journalires de ses ennemis. Sans pouvoir +pour s'en venger, quand ils s'attaquaient la personne, et +naturellement dispos les en croire quand c'tait son gnie qu'ils +dsignaient: Je crains, dit-il dans une de ses lettres propos de ces +attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses +trs-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vrit, voici +quelque tems que je me surprends en penser comme eux. + +Avec une telle facilit se laisser toucher des attaques de ses ennemis +et dsesprer de lui-mme, dispositions qu'il dguisait mal sous une +apparence de gat et de philosophie ddaigneuse, il est peu tonnant +qu'il en soit venu tout d'un coup prendre la rsolution, non-seulement +de persvrer dans son ide de ne plus rien crire l'avenir, mais +encore de racheter la proprit de tous ses ouvrages et de n'en pas +laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en crivit +la premire fois M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne +parlait pas srieusement; mais tous ces doutes cet gard furent levs, +quand il reut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change +quivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptes pour la +proprit de ses ouvrages. + + + + +LETTRE CLXXX. + + M. MURRAY. + +N 2, Albany, 29 avril 1814. + + +MON CHER MONSIEUR, + +Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura t +acquitte, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous +dcharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la +Fiance_, et c'est une affaire finie. + +Si je viens mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, +l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie +que tous les ouvrages soient dtruits, les avertissemens retirs, et je +me ferai un plaisir de payer toutes les dpenses que cela pourra vous +occasioner. + +Peut-tre serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci: +je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose +soit assez importante pour mriter une explication. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que mes posies ne seront jamais, avec +mon consentement direct ou indirect, imprimes par quelque autre +personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre +conduite et de vos procds avec moi, comme mon diteur. + +Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous +considrer comme mon ami. Croyez-moi toujours, + +Votre trs-oblig et trs-obissant serviteur. + +BYRON. + +_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tir sur Hammersley; si cela tait, +je pourrais tirer pour l'excdant sur Goares. La lettre-de-change est de +5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous +aurez t pay, renvoyez-moi les titres de proprit, mais non pas +avant. + + +Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux +faire tait d'en appeler la gnrosit et l'honntet de son +caractre; il le fit, et la rponse suivante que Byron lui envoya +immdiatement prouve qu'il ne s'tait pas tromp. + + + + +LETTRE CLXXXI. + + M. MURRAY. + +1er mai 1814. + + +MON CHER MONSIEUR, + +Si le billet que je reois en ce moment de vous est srieux, et que la +chose doive rellement vous tre prjudiciable, n'en parlons plus, voil +qui est fini, dchirez ma lettre-de-change, continuez l'ordinaire, et +d'aprs nos anciennes conventions. J'tais bien vritablement rsolu +supprimer tout ce que j'avais publi, mais je ne veux pas nuire aux +intrts de qui que ce soit, et surtout aux vtres. Quelque jour je vous +dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si +bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous dclarer que j'y +renonce d'aprs vos observations, et que je me hte de le faire, puisque +cela vous avait contrari. + +Toujours tout vous, etc. + +BYRON. + + +Pendant mon sjour Londres, cette anne, nous vcmes presque toujours +ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts, +mais plus je connus son caractre et ses manires, plus je pris +d'intrt lui et tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans +les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie +remarqu en lui bien des imperfections fcheuses et dplorables; mais +ct de ses plus grands dfauts il y avait toujours quelque bonne +qualit qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement +et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La +franchise mme avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer +qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui tait permis de +les confesser avec sincrit. Cette absence complte de rserve tait +d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne dcouvrait pas +subitement en lui, et la mme qualit qui mettait en vidence les +petites taches de son caractre, en assurait en mme tems l'honntet. +La puret, la bont d'un coeur ne se montre jamais mieux que quand ce +coeur dcouvre ses propres dfauts la premire vue: car un ruisseau qui +laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en mme tems la +transparence de ses eaux. + +Le thtre tait le lieu o il passait alors le plus gnralement ses +soires. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son +admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant +cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous +plames l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie. +Lors du bnfice de cet acteur clbre, le 25 mai, lady J*** avait runi +une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron +avait aussi lou une loge entire, et il tait si jaloux de jouir du +spectacle sans tre interrompu, que, par un arrangement peu social, nous +l'occupmes seuls nous deux, tandis que toutes les autres taient +pleines y touffer. Nous ne rejoignmes le reste de la socit qu'au +souper. Toutefois M. Kean n'eut pas se plaindre de cette sparation +comme d'un manque d'hommage son talent, car lord J*** lui fit prsent +de 100 livres sterling en une action du thtre, tandis que Lord Byron +lui envoya le lendemain 50 guines, et peu de tems aprs l'ayant vu +jouer dans l'un de ses rles favoris, il lui fit prsent d'une superbe +tabatire et d'un sabre turc de grand prix. + +Tel tait l'effet qu'avait sur lui le jeu passionn de M. Kean, qu'un +jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans +le rle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques annes aprs, +en Italie, prouver le mme accident la reprsentation de la tragdie +de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont +les deux seules fois o des choses _sans ralit_ avaient eu sur lui +tant de pouvoir. + +Voici quelques-uns des billets que je reus de lui pendant le tems de +mon sjour Londres, cette fois. + + + M. MOORE. + +4 mai 1814. + + +............................................. Je voudrais bien que les +gens n'courtassent pas leurs _diners_; n'tait-ce pas un dner dont il +avait t question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux +anchois[114]! + +[Note 114: Lord R*** nous avait invits _dner aprs le +spectacle_, ce qui avait plu infiniment Lord Byron cause de la +nouveaut. Toutefois ce dner prtendu dgnra en un simple souper; et +ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une +petite colre trs-comique.] + +Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque +amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par +sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour +irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit +aprs trois heures, et aussi prs de quatre qu'il vous plaira. + +Toujours tout vous, etc. + + + M. MOORE. + +4 mai 1814. + + +MON CHER TOM, + +Vous m'avez demand une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui +m'a cot plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela +mme ne mrite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si +donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115]. + +Toujours tout vous, etc. + +BYRON. + +[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procs de Louis +XVI. +(_N. du Tr._)] + + 1. Je ne dis pas, je n'cris pas, je ne prononce pas ton + nom: le son m'en serait pnible; je serais coupable de le + divulguer. Mais cette larme qui brle ma joue dcle les + penses profondes qui assigent mon coeur silencieux. + + 2. Ces heures se sont coules trop courtes pour notre + passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur + amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous + abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chane, nous + voulons nous sparer, nous voulons nous fuir... pour nous + unir de nouveau. + + 3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu' + moi! Pardonne-moi, femme adore! oublie-moi, si tu le veux. + Ce coeur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas mme + la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu + en aies le pouvoir. + + 4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si mchante, sera + toujours fire avec les superbes, mais humble avec toi. + Quand tu es mes cts, les jours passent plus rapidement; + et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes + taient nos pieds. + + 5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, + changera mon sort, sera ma rcompense ou mon chtiment. Ceux + qui n'ont point d'ame s'tonneront de tout ce que + j'abandonne pour toi; tes lvres rpondront, non eux, mais + _aux miennes_. + + + M. MOORE. + + +Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge Covent-Garden? j'y +serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous +prfrez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une +meilleure place dans toute la salle, mme en vous mettant la merci des +portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir +tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni +l'autre, comme vous voudrez. + +_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre six heures et +demie, ou toute autre heure qu'il vous plaira fixer. + + + M. MOORE. + + +J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos +amis les R...fes. Je vous recommande srieusement de leur recommander +d'y aller, ne ft-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisime acte; ils +ne retrouveront peut-tre pas aisment semblable occasion. Nous n'y +allons pas, ou plutt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les +gnera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce +billet? il aura meilleure grce venir de vous que de moi. + +Je ne suis pas bien dispos; cependant j'irai, si je puis, dner avec +vous chez ***. Il y a de la musique Covent-Garden. Dans tous les cas, +voulez-vous venir aprs dans ma loge, pour voir le dbut d'une jeune +actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_? + +[Note 116: Le premier dbut de miss Foote, auquel nous assistmes +ensemble. +(_Note de Moore_.)] + + + M. MOORE. + +Dimanche matin. + + +L'Iago de Kean n'tait-il pas parfait, surtout la dernire scne? +J'tais tout prs de lui l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure +anglaise moiti si expressive. Je ne connais point de sensations +immatrielles aussi dlicieuses que celles que nous font prouver de +bonnes pices bien joues; mais il faudrait qu'outre celles de +Shakspeare, on en donnt de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que +vous ou Campbell en crivissiez une: nous autres nouveaux venus au +Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle +entreprise. + +Vous avez t mal men dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour +aujourd'hui, au point que l'diteur mme en rougit. L'auteur de +l'article crit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dvor chez moi +tous les autres, et que la posie n'est plus ce qui m'occupe le plus +aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons +ensemble chez M. ***. Peut-tre vous verrai-je d'ici l; je crains +seulement de vous importuner. + +Je suis toujours, avec autant de vrit que d'affection, votre, etc. + + + M. MOORE. + +5 mai 1814. + + +Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que +nous prendrons part aux mmes folies, embarquons-nous dans le mme +vaisseau de fous. Je suis rest debout jusqu' cinq heures du matin; +j'tais debout de nouveau neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir +fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernires nuits. + +J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soire, en essayant au +souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitt la maison mme, si je +n'avais craint que cela ne part une affectation pire que la premire. +Naturellement, vous tes invit dner, ou bien nous pourrions aller +tranquillement dans ma loge Covent-Garden, et de l cette assemble. +Pourquoi vous tes-vous retir si tt? + +Toujours tout vous, etc. + +_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas d tre un dner? Voici M. +Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train. + + + M. MOORE. + +18 mai 1814. + + +Remerciemens et ponctualit. Il faudra bien qu'on me fasse connatre ce +qui s'est pass chez ***, puisque j'ai t en partie le sujet de la +confrence. Je suis fch que votre affaire doive vous retenir si tard; +toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi, +j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous +soupons et allons voir Kean ensemble. + +_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures.. + +Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il tait devenu, +depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner ide du +rgime irrgulier qu'il suivait, et expliquer les frquens drangemens +de sa sant, je vais essayer d'en tracer de mmoire les dtails. Lord +R***, qui devait souper avec nous, n'tant pas venu, je me trouvais seul +avec Byron. Je m'tais charg d'ordonner le repas; et sachant qu'il +n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que +mme, pour amuser son apptit, il s'tait rduit mcher du mastic, je +dsirai qu'on nous donnt une quantit suffisante de poisson, au moins +de deux espces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il +en mangea entirement lu seul deux ou trois, s'arrtant de tems en +tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrmement forte, +puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six +verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuad +que le homard, pour passer, avait besoin d'tre ainsi arros. Nous bmes +ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous sparmes quatre +heures du matin. + +Pope a jug ses _soires de homard_ dignes de passer la postrit: on +me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du mme genre, +puisque Lord Byron en est le hros. + +Parmi les autres parties de cette espce o j'eus l'avantage de me +trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de +quelqu'assemble, nous vmes de la lumire dans Bond-Street, chez +Stevens, dont il tait une ancienne pratique, et nous rsolmes d'y +entrer souper. Nous y trouvmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui +consentit se joindre nous. Aussitt nous mmes en rquisition les +homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme l'ordinaire, il tait +grand jour quand nous nous sparmes. + + + + +LETTRE CLXXXII. + + M. MOORE. + +23 mai 1814. + + +Je ne puis rsister au dsir de vous faire passer le numro du 3 +juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient +de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les +combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il +pas de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postrit_? +C'est quelque chose de divertissant de savoir qu' cinq mille milles de +nous de pauvres crivains se font la guerre notre sujet, tandis que +nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche; +nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul. + +Toujours tout vous, + +BYRON. + + +Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint tant + l'tranger. Voici entre autres un passage des penses dtaches, o +l'on verra que, par un lger manque de mmoire, il dit qu'il me montra +cette gazette pour la premire fois quand nous allions dner. + +En 1814, Moore et moi allions ensemble dner chez lord Grey, _in_ +Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que +Murray m'avait envoye, et dans laquelle se trouvait une longue +controverse sur notre mrite relatif comme potes. Il tait assez +amusant de nous voir aller dner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils +se disputaient cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans +les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de +date, et que les colonnes en taient pleines de critique batavienne. +Voil ce que c'est que la renomme! + + + + +LETTRE CLXXXIII. + + M. MOORE. + +31 mai 1814. + + +Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous cris +pour vous prier, si cela ne drange pas trop vos projets, de rester ici +jusqu' dimanche, sinon pour m'obliger moi-mme, du moins pour faire +plaisir beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fches de vous +perdre. Quant moi, je le rpte encore, j'aimerais mieux que vous +fissiez de plus longs sjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout; +car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence +plus pnible. + +Vous croyez, j'en suis presque sr, que je n'ai pas assez rendu justice + ce petit chef-d'oeuvre de beaut avec lequel vous vouliez me marier. +Mais si vous rflchissez ce que sa soeur a dit ce sujet, vous vous +tonnerez moins que mon amour-propre se soit alarm, d'autant plus que +je n'ai eu avec votre hrone que les rapports les plus simples et les +plus gnraux de la socit. Si lady *** avait paru le dsirer, ou mme +ne pas s'y opposer, j'aurais pouss ma pointe, et j'aurais pu me marier, +si toutefois l'autre partie et t consentante, avec la mme +indiffrence qui a glac la mer de presque toutes mes passions. C'est +cette mme indiffrence qui me rend si irrsolu, et qui me donne l'air +capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que +rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'prouve pas +non plus de dgots: je suis seulement indiffrent tout. La preuve en +est que les obstacles, mme les plus lgers, sont srs de m'arrter. Je +ne saurais attribuer cela de la timidite, car j'ai fait dans mon tems +des choses assez impudentes; et, gnralement parlant, les obstacles +sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et +si un brin de paille s'opposait mon passage, je n'aurais pas l'nergie +de me baisser pour le ramasser ou l'carter. + +Je vous cris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous +laisser supposer que je me moque de propos dlibr de vous ou de qui +que ce ft. Si vous avez cette ide, au nom de saint Hubert, patron des +chasseurs et des btes cornes, mariez-moi qui vous voudrez; +n'importe, pourvu que cela convienne un tiers, et que cela ne me +prenne pas trop de tems pendant le jour. + +Toujours tout vous, etc. + + + + +LETTRE CLXXXIV. + + M. MOORE. + +14 juin 1814. + + +Je pourrais bien faire de la sensibilit maintenant, mais je ne le veux +pas. La vrit est que j'ai essay toute ma vie de m'endurcir le coeur, +sans y russir entirement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous +ne sauriez croire combien je suis pein de votre dpart. Ce qui ajoute +mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assembles +si nombreuses qu'elles en deviennent comme des dserts, et o il +faudrait s'habituer, comme le chameau, supporter la chaleur et la +soif. Le printems dure si peu, et il est gnralement si laid! + +Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois, +etc. Ils ont dn, soup, et montr leurs figures communes dans tous les +lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien, +mais un peu courts aux basques; et leur conversation est un +catchisme, pour les demandes et les rponses duquel je vous renvoie +ceux qui l'ont entendu. + +J'ai dessein de quitter bientt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je +ne serai pas loin de votre hermitage; et, moins que Mrs. Moore ne vous +retienne la maison en vous donnant un nouvel hritier, nous pourrons +vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous +voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reu une invitation d'Aston, +mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***. +Je serais bien aise de la revoir, car il y a des annes que je ne l'ai +vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit teint en moi, +je ne sais si _un de ces dlicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me +faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_. + +Je vais chez R*** ce soir, l'un de ces soupers qui devraient tre des +dners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme trs-rarement +depuis votre dpart. Je vous disais bien que vous tiez l'anneau +principal de la chane qui nous liait. Quant ***, nous n'avons pas +chang une parole depuis. Le dpart du courrier ne me permet pas de +continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois. + +Toujours tout vous, mon cher Moore. + +_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut +devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charm de l'avoir crit. _Lara_ +est fini: je le copie pour mon troisime volume, que l'on prpare en ce +moment, mais plus de publication spare. + +[Note 117: Le Journal dont j'ai donn prcdemment des extraits. +(_Note de Moore_.)] + + + M. MURRAY. + +14 juin 1814. + + +Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que +Bertrand soit revenu Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la +tte? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme +Fitzgerald et Jrmie, de lamentable mmoire, lever des prtentions au +titre de prophte pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans +l'avant-dernire strophe d'une certaine ode, qui, ayant t trouve +absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prtentions + l'inspiration qu'elle est plus inintelligible. + +Toujours tout vous, etc. + + + + +LETTRE CLXXXV. + + M. ROGERS. + +19 juin 1814. + + +Je suis toujours oblig de venir vous tourmenter par suite de mes +balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est prsent plusieurs +fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce +dont je suis bien fch; mais vous qui connaissez mes habitudes tranges +et variables, vous n'en serez pas tonn; et, j'en suis sr, vous +n'attribuerez pas cette maladresse aucun dessein d'offenser une +personne qui m'a montr beaucoup de bienveillance, et dont la rputation +et les talens lui donnent des droits l'estime gnrale. Je me lve +trs-tard; je passe ensuite la matine faire des armes et boxer, et + une infinit d'autres exercices trs-salutaires, mais qui n'auraient +rien d'agrable pour mes amis, que je suis forc de ne point recevoir +pendant ce tems-l. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le +bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou +chez lord Jersey, o j'esprais lui prsenter mes respects. + +Je voulais lui crire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet +que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette +occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen +de dsobliger tout le monde, et que j'en suis dsol aprs. + +Toujours tout vous, etc. + +Les billets suivans, non dats, et adresss M. Rogers, doivent avoir +t crits vers cette poque. + +Dimanche. + +Je suis charm que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, +l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y +aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre +Shridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien +entendu de la mme manire que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au +pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_. + +Toujours tout vous. + +Je viendrai vous voir sept heures moins un quart, si cela peut vous +convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement +comme disait Johnson quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans aprs +cela_. + +Croyez-moi toujours, etc. + +[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les crivains de +l'poque taient attaqus. +(_Note de Moore_.)] + +Mardi. + +Shridan tait d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre +invitation; mais il en a retrouv le souvenir au fond de la troisime +bouteille. Mme de Stal a accabl Withbread force de parler; Shridan +s'est moqu d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre +serviteur la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre +rouge, n'taient l que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dans +une sarabande russe avec beaucoup de force, de grce et d'expression. + +Toujours, etc. + + +A M. MURRAY. + +21 juin 1814. + + +Je suppose que _Lara_ est all tous les diables, ce qui n'est pas +grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'vitera la +peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me +tourmente pas du tout; je ne serais pas fch de n'avoir pas continuer +la copie qui va trs-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler +avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin +que je sois moins paresseux. + +Tout vous, etc. + + + + +LETTRE CLXXXVI. + +A M. ROGERS. + +27 juin 1814. + + +Vous ne pouviez me faire un prsent plus agrable que _Jaqueline_; elle +est pleine de grce, de douceur et de posie. Il y a surtout tant de +posie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple, +mais cependant suffisante. Je m'tonne que vous ne nous donniez pas plus +souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections +douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les +peindre avec autant de vrit et de bonheur que vous. J'avais presque +envie de vous payer _en nature_, ou, pour mieux dire, d'une manire bien +_dnature_[119]; car je viens de digrer deux chants d'horreurs et de +sombres mystres. + +[Note 119: Il ne nous a pas t possible de traduire plus exactement +le jeu de mots anglais _in kind_ et _unkind_. +(_N. du Tr._)] + +Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je +vous vienne prendre l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dn hier avec +toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a t trs-gracieuse, +ce qui lui est plus ais qu' personne, quand elle le veut bien. Je n'ai +pas t fch de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu +toute sorte de bonts pour moi. + +Toujours bien sincrement votre, etc. + +BYRON. + +_P. S._ Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilit d'un +rapprochement avec lord Carlisle? je suis dispos faire tout ce qui +sera raisonnable ou mme draisonnable pour y parvenir. Je l'aurais +tent plus tt sans le _Courrier_, et la crainte qu' cette poque, on +ne se mprt sur mes motifs. Voyez, examinez. + + +Pendant un autre voyage de courte dure que je fis cette poque +Londres, je trouvai son pome de _Lara_, qu'il avait commenc la fin +de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prt +paratre. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que +nous nous rendions quelque runion, rcit les cent vingt premiers +vers qu'il avait composs la veille, en mme tems il m'avait donn une +ide gnrale de la fable et des principaux caractres. + +Ses petits billets M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage, +sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai +dj cits; mais des matires plus importantes nous pressent, et je ne +m'arrterai pas les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: Je +viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent +fourrer dans une preuve. Dans un second: J'espre que la prochaine +preuve sera meilleure; celle-ci et consol Job, si c'et t celle du +livre de son ennemi. Un troisime contient seulement ces mots: Mon +cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout +vous, etc. + +Les deux lettres suivantes me furent adresses Londres cette poque. + + + + +LETTRE CLXXXVII. + + M. MOORE. + +8 juillet 1814. + + +Je suis revenu Londres hier soir, et j'esprais vous voir +aujourd'hui. Je serais all chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne +sant du reste, je n'avais un petit mal de tte, suite de ce qu'on +appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de +redevenir plus rang. Naturellement, je serais bien fch que nos +parallles ne dviassent pas en une intersection avant votre _redpart_ +pour la campagne, aprs la conclusion de ce procs[120] dont les +journaux nous ont entretenus; mais si vous tes trop occup, et que le +tems ou les affaires s'opposent ce que nous nous voyions, je ne vous +en garderai pas rancune. + +[Note 120: Il fait allusion un procs en contrefaon intent +l'un de ses confrres par l'diteur de mes oeuvres musicales, M. Power, +dans lequel j'avais t cit comme tmoin. +(_Note de Moore_.)] + +Rogers et moi nous sommes ligus ensemble contre le public. Que notre +volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains +que _Jaqueline_, qui est vraiment trs-belle, ne se trouve l en +mauvaise compagnie[121]; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en +souffrirait le plus. + +[Note 121: Lord Byron me proposa ensuite de me joindre eux pour +cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le +refusai. +(_Note de Moore_.)] + +Je vais du ct de la mer, et de l en cosse. Je n'ai rien fait, ou du +moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincrement, etc. + + + + +LETTRE CLXXXVIII. + + M. MOORE. + + +Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernire +lettre et le silence que j'avais gard avant vous ont mis de mauvaise +humeur, ou vous y ont laiss. N'importe, cela n'en vaut gure la peine. + +J'ai reu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon +acqureur, n'a pas encore excut son paiement, et qu'il est peu +vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il +pourra payer, ainsi voil tous mes projets et toutes mes esprances +terrestres au diable. Lui (l'acqureur, le diable aussi, pour le cas que +j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une confrence demain, le +susdit acqureur ayant eu grand soin de s'informer avant si je +promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est +bien simple: il s'agit pour moi de rompre le march, ce qui quivaut +ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux dlais, ce qui est +pire encore. Comme dit le proverbe: J'ai men mes porcs sur un march +musulman. Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de +la paternit desquels je me crusse sr, je serais aussi content, aussi +heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me +voir, je croirai que la banque de Samuel a saut aussi, et qu'y ayant +vos fonds placs, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre la +livre sterling[122]. + +Toujours tout vous, etc. + +[Note 122: La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas +en Angleterre par son rapport cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son +rapport la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling +12 pences. Ainsi l'on dit qu'un ngociant donne un shilling pour dire 5 +p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole +valant gnralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici peu prs +21 p. 100 qu'il faut entendre. +(_N. du Tr._)] + + + M. MURRAY. + +11 juillet 1814. + + +Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez _ce +soir_ l'preuve de _Lara_ M. Moore, n 33, Bury Street, parce qu'il +quitte Londres demain et dsire le lire avant de partir; de mon ct, je +serais bien aise de profiter de ses observations[123]. + +Toujours, etc. + +[Note 123: Dans un billet que je lui crivis le lendemain avant de +partir, je lui disais: J'ai reu _Lara_ 3 heures du matin; je l'ai lu +avant de m'endormir: j'en suis charm. J'emporte l'preuve avec moi, +etc.] + + + M. MURRAY. + +18 juillet 1814. + + +Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord[124], et +je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous +faire plaisir; quant moi, je dois me taire, par modestie ou par +vanit. + +[Note 124: Il parle ici d'un article qui venait de paratre sur _le +Corsaire_ et _la Fiance d'Abydos_, dans le N XLV de la _Revue +d'dimbourg_. +(_Note de Moore_.)] + +_P. S._ Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soire, je +vous serais oblig de l'envoyer Mrs. Leigh, votre voisine, London +hotel, Albemarle-Street. + + + + +LETTRE CLXXXIX. + +A M. MURRAY. + +23 juillet 1814. + + +Je suis fch de vous dire que la gravure[125] n'a pas t approuve +des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'aprs lequel +cette planche a d tre faite. Je souponne qu'elle aura t grave +d'aprs une copie, et non d'aprs le tableau expos; dans cette ide, je +vous serais oblig, sinon d'y renoncer tout--fait, du moins de ne pas +vous presser de placer ce portrait en tte des volumes dont vous voulez +affliger le public. + +[Note 125: Son portrait grav par Agar, d'aprs le tableau de +Philipps.] + +Quant _Lara_, ne vous htez pas trop non plus; je ne suis pas encore +bien dcid, je ne sais mme que dire ou que faire jusqu' ce que j'aie +de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la mme indcision. Je ne +sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'dition complte que +vous mditez, que de le hasarder seul; ou mme soutenu de la charmante +_Jaqueline_. J'ai t en proie toute sorte de doutes, etc., depuis que +j'ai quitt Londres. + +Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc. + + + + +LETTRE CXC. + +A M. MURRAY. + +4 juillet 1814. + + +La minorit doit l'emporter dans ce cas, et je dsire qu'il en soit +ainsi; je ne donnerais pas six _pences_ de toutes les opinions que vous +me citez, quant ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un ne +pour s'y tre rang. Je ne trouve personnellement pas de grands dfauts + ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les +meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en +veux aucun prix. + +M. Hobhouse a raison quant sa conclusion; mais je nie les prmisses. +Il n'y a que le nom d'espagnol[126]; la scne n'est pas en Espagne, mais +en More. + +[Note 126: Le nom de _Lara_.] + +_Waverley_ est le roman le meilleur et le plus intressant que j'aie lu +depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je dteste*** +et*** et*** et tout ce bavardage fminin dont nous sommes inonds depuis +quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aise, parce +que j'ai t fort long-tems en cosse; quoique je fusse bien jeune +alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des +plaines, et le langage m'en est encore familier. + +Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme +une erreur, par rapport au systme fodal en Espagne... La scne ne se +passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite +note en prose cet effet, ce sera tout ce qu'il faut. + +J'ai reu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage +ne mne rien; ce sont des _actions_ qu'il faudrait pour amener +certains rsultats. Si vous avez quelque chose me dire, crivez-moi. + +Je vous salue, etc. + + + + +LETTRE CXCI. + +A M. MURRAY. + +3 aot 1814. + + +J'ai lieu d'tre surpris que vous n'ayez pas envoy la _Revue +d'dimbourg_, comme je vous en avais pri; j'espre qu'il ne faudra pas +vous crire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que +vous annoncez _Lara_ et _Jaqueline_, pourquoi cela, je vous prie? ne +vous avais-je pas engag suspendre toute publication jusqu' mon +retour? + +J'ai reu une ptre fort amusante de Hogg, le pote berger, dans +laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du mtier +pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable +les emporte eux et lui. Voil un joli dbut pour vous engager adopter +ce mme Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous +le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un pome tout prt pour +l'impression vous donner en change pour vos billets, condition +cependant que ceux-ci seront pays. Il faut voir quelles bndictions il +lance M. Moore, pour m'avoir empch d'insrer _Lara_ dans le premier +numro du _Miscellany_[127]. + +[Note 127: M. Hogg avait espr que Lord Byron lui permettrait +d'insrer _Lara_ dans un recueil mensuel, _The Miscellany_, qu'il avait +dessein de publier cette poque. J'en dtournai mon noble ami, parce +que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intrts +de sa gloire, mais non pour nuire ceux de M. Hogg, dont j'admire, +comme je le dois, le talent si original.] + +_P. S._ Sincrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait +parfaitement; c'est coup sr un homme d'un grand talent naturel, et +qui mrite d'tre encourag. Il faut que je fasse quelque chose pour son +recueil, et vous ferez bien d'y regarder deux fois avant de rejeter +ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg +dit que, tant que ce tems-l durera, il ne sera pas l'aise, pour ne +rien dire de plus. Je voudrais que ces potes casaniers ttassent de +quelques bonnes bourrasques dans la Mditerrane, ou de la baie de +Biscaye, mme par un calme plat. + + + + +LETTRE CXCII. + +A M. MOORE. + +Hastings, 3 aot 1814. + + +Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour +Londres trs-probablement. J'ai renouvel ici connaissance avec mon +vieil ami L'Ocan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi +agrable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait tre +le soir. Je me suis occup nager, manger du turbot, entrer en +fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, couter les jubilations +de mon ami Hodgson propos d'une femme qu'il a prise son choix, +grimper sur les rochers, drouler du haut des montagnes, et surtout +pendant la dernire quinzaine, savourer dans tous ses charmes le +_dolce far niente_. J'ai rencontr un fils de lord Erskine, qui dit +qu'il est mari depuis un an, et qu'il est _le plus heureux des hommes_; +or, mon ami Hodgson est aussi _le plus heureux des hommes_: ainsi, je +n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne ft-ce que pour tre tmoin de +la flicit suprme de tous ces renards qui se sont fait couper la +queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se +donner des compagnons d'infortune. + +Je suis charm que _Lara_ vous plaise. Le n 45 de la _Revue +d'dimbourg_ a paru; je suppose que vous l'avez reu. Jeffrey n'y est +que trop indulgent pour moi, et je commence me croire un faisan dor +et me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revtir. +Mais toujours le _surgit amari_: les rdacteurs du _Champion_ et du +_Morning-Chronicle_ ont mis, je ne sais comment, la main sur mon ptre +de consolation lady J*** sur l'enlvement de son portrait par le +rgent, et les ont publis avec mon nom; c'est par trop mal, et cela +sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou +non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est en +perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage. + +Vous recevrez, ds qu'ils paratront, _Lara_ et _Jaqueline_, tous deux +avec quelques additions; en attendant, j'hsite toujours, je diffre +toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en prouve pas moins + sa manire. + +Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres +sterling de ddit, ce qui ne m'empche pas d'tre peu prs ruin. J'ai +envie de m'y enterrer, de laisser crotre ma barbe et de me mettre +vous dtester tous. + +Oh! j'ai reu la lettre la plus amusante de Hogg, le pote berger; il +me prie de le recommander Murray; et, parlant du libraire avec lequel +il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais pays, il +ajoute en toutes lettres, _que le diable les emporte, eux et lui_. J'ai +ri, et vous auriez ri vous-mme de la manire dont ce souhait bnvole +est amen. Cet Hogg est un tre trange et de grands talens, quoique +incultes. J'ai trs-haute opinion de lui comme pote; mais lui et la +moiti des troubadours d'cosse et des lacs sont gts par les petits +cercles et les petites socits qu'ils frquentent. Londres et le grand +monde, comme le disent les boxeurs, voil ce qu'il faut un homme pour +lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les +Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sr que +Scott sera mal son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon +Dieu! il faudrait tous ces potes casaniers votre Atlantique ou ma mer +Mditerrane, et puis une promenade dans un btiment non pont pendant +une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou mme la baie de +Biscaye par un calme plat; cela leur largirait l'ame, et leur ferait +connatre bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours +illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commenant +par un simple adultre, et compliquant la chose chemin faisant. + +J'ai fait passer votre lettre Murray; par parenthse, vous aviez mis +sur l'adresse: A M. Miller. crivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce +que vous faites. Pas encore fini! En vrit, cela n'est pardonnable qu' +vous. Je suis fch d'apprendre que vous ayez un diffrend, ou plutt +que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux tre ni impertinent, +ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en +dire. + +J'espre que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre +ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de +l'obtenir. Pour moi, srieusement parlant, je n'ai ni esprances ni but, +c'est peine si j'ai quelques dsirs; je suis heureux sous de certains +rapports, mais non d'une manire qui puisse et qui doive durer. Le pire +est que je me sens nerv et indiffrent tout. En vrit, si Jupiter +m'ouvrait son prcieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si, +comme le disent les nourrices, je suis n avec une cuillre d'argent +dans la bouche, elle est reste dans mon gosier et m'a gt le palais, +de manire que rien de ce que j'avale n'a de got, moins que ce ne +soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez +forts pour me forcer les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vtres +par cette longue diatribe, j'en diffre l'numration _sine die_[128]. +Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc. + +[Note 128: Formule du palais anglais; _sine die_, indfiniment. +(_N. du Tr._)] + +_P. S._ N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter +ses pchs quelqu'un qui convnt mieux que moi, habitu, comme je le +suis, porter double charge en ce genre sans le plus lger +inconvnient. + + + + +LETTRE CXCIII. + +A M. MURRAY. + +4 aot 1814. + + +Comme je n'ai pas reu la plus petite rponse mes trois dernires +lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numro de la +_Revue d'dimbourg_, je prsume que vous tes la personne infortune qui +prit dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutt vos excuteurs +testamentaires qu' vous que j'adresse la prsente, regrettant +sincrement que vous ayez eu assez de malheur pour tre la seule victime +de cette joyeuse journe. + +Je prendrai donc la libert de dire ces messieurs, quels qu'ils +soient, que je suis un peu surpris de la ngligence antrieure du dfunt + mon gard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une +certaine publication, contre laquelle j'ai protest et je proteste +encore par ces prsentes. + +Je suis votre ou leur trs-humble, etc. + + +LETTRE CXCIV. + +A M. MURRAY. + +5 aot 1814. + + +La _Revue d'dimbourg_ est arrive; merci. Je vous envoie une lettre de +M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait. +Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous +conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il parat que le +_portrait fidle et anim_ est aussi dans votre nouvelle publication. Je +vous en flicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voil tout. +Srieusement parlant, si j'ai retard votre voyage en cosse, je suis +fch que vous ayez pouss si loin la complaisance, d'autant plus que, +pour les choses de peu d'importance, vous avez une mthode +trs-expditive, tmoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit _bout de +prose_ qui nous donna la fivre lui et moi. + +Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je +crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger. +Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous tonner +qu'il l'accepte. + +En avant donc _Lara_, puisqu'il le faut. Le volume parat assez bien +extrieurement. Je serai Londres la semaine prochaine; en attendant je +vous souhaite un bon voyage. + +Tout vous, etc. + + + + +LETTRE CXCV. + +A M. MOORE. + +12 aot 1814. + + +Je n'tais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire +autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour complter son +paiement d'ici samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling, +le domaine, ses dpenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en +avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule part, et +un accueil pieux mais affectionn. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois +_Lara_ et _Jaqueline_ ont paru: avec quel succs? c'est ce que +j'ignore............................................................. +..................................................................... + +Il y a quelque chose de fort drle vous voir devenu l'un des +rdacteurs de la _Revue d'dimbourg_. Vous savez que T*** n'est pas des +plus endurans; il pourrait se porter quelque action tragique, rien que +pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait tre +tu pour un article de vous, ce serait une singulire conclusion. Pour +moi, comme dit Mrs. Winifred, il m'a trs bien fait la chose, surtout +dans son dernier numro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le +plus habile des critiques, et je ne dsire pas le voir tuer, quoique +bien d'autres, j'en suis sr, en seraient ravis, pour lui apprendre +avoir tant d'esprit et de malice. + +Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colre contre une +bouteille d'encre, que j'ai jete la nuit par la fentre; qu'en est-il +rsult? le lendemain j'ai t stupfait de voir qu'elle s'tait brise +et renverse sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et +l'avait barbouille comme plaisir. Voyez quelle a d tre ma douleur, +et quelles pigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa msaventure. + +Il m'est arriv quelque chose de presque aussi comique, un thtre +bourgeois prs de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis +querell dans l'obscurit avec un homme pour m'avoir, assez +grossirement il est vrai, demand qui j'tais: je l'ai suivi jusque +dans le foyer (une curie par parenthse), en fureur, au milieu d'une +foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'tait un +cabotin gag pour jouer avec les amateurs, et qui devint trs-poli, +quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous +auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vtemens ou plutt de +l'absence des vtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en +furie, et de l'tonnement que ma prsence y causa. J'tais sorti de la +salle pour prendre le frais dans le jardin: l je fus poursuivi par +quelques chiens; je m'loignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je +rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de l que +vint tout ce fracas. + +Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure +venue; les gens commencent tre passablement las de moi, et pas trop +charms de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs, +in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son pome. + +Murray parle d'oprer un divorce entre _Lara_ et _Jaqueline_, mauvais +signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le +blme l'un sur l'autre. Srieusement, je ne m'en soucie aucunement, et +je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance. + +Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si +c'est une fille, le nom ira presque aussi bien. + +Toujours tout vous, etc. + + + + +LETTRE CXCVI. + +A M. MOORE. + +13 aot 1814. + + +J'ai crit hier Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre +maman. Le tems de mon sjour en ville est si incertain, que vos paquets +pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne +resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne +sais pas non plus exactement o je vais aller; probablement cependant +Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai +encore les faire parvenir notre nouvel alli: Mais pass ce jour-l, +je ne puis vous rpondre qu'il soit encore tems. + +*** a, dit-on, t exil de Paris, pour avoir dit que les Bourbons +taient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui +rendre le compliment................................................... + +Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient tre divorcs, +du moins ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas +davantage. Jeffrey a t plus que juste mon gard; quant son conseil +d'crire une tragdie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en +ce moment. Un homme ne saurait s'occuper peindre un naufrage, quand +son btiment est _sec, mts et cordes_ par un coup de vent, ou au +moment de toucher. Quand je serai encore une fois terre, je verrai ce +que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette +tempte, Melpomne ne manque pas de soupirans plus anciens et plus +habiles que moi pour la consoler. + +Quand je serai Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, mme +quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer +de vous plus long-tems. L'abbaye mrite d'tre vue comme ensemble de +ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait +de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les +revenans[129], les constructions gothiques, les pices d'eau et la +dsolation qui y rgne en font encore un sjour trs-gai. + +Toujours tout vous, etc. + +[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier sjour +Newsteadt qu'il s'tait lui-mme figur voir lui apparatre le moine +noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction +des monastres, et qu'il dcrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans +doute d'aprs le souvenir de son aventure imaginaire. + +On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi miss Fanny Parkins, +cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mmoire. +(_Note de Moore_.)] + + + + +LETTRE CXCVII. + +A M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814. + + +Je vous suis fort oblig des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois +que vous m'avez envoys, mais j'aurais autant aim ne rien recevoir en +ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le +mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi, +mme la crme. Je suis charm d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale +aient t bien traits par les journaux dont vous parlez. + +Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance +utile pour tous les deux. La dernire chose un peu honnte dans ce genre +est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succs +pendant plusieurs annes qu'il a paru; il est vrai qu'il avait +l'avantage d'tre la fois diteur et principal rdacteur. Le _Spleen_ +et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de +Shenstone et de beaucoup d'auteurs clbres ont paru pour la premire +fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey, +etc., je ne vois pas pourquoi vous ne russiriez pas aussi bien +aujourd'hui; une fois commence, votre entreprise ne manquerait pas +d'tre soutenue et recherche par les potes plus jeunes et moins +connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est +excellent, Moore, Hobhouse, moi-mme, et bien d'autres, serons charms +de nous y essayer de tems en tems; peut-tre mme, avec un peu d'adresse +et de flatterie, pourriez-vous dcider Campbell y contribuer aussi. A +propos, il a, tout imprim, mais non publi, un pome sur une scne en +Allemagne, en Bavire, je crois, que j'ai vu l'anne passe, et qui est +parfaitement digne de lui, c'est--dire parfaitement beau. Je ne sais ce +qui peut l'empcher de le publier. + +Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** propos du +refus de graver d'aprs Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il +lui plaisait de mtamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouv, je crois, +la clef de cette nigme. Il parat, d'aprs les journaux, qu'un des +prdicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me +rendre compte de la confusion d'ides et de mots dudit S*** qu'en +supposant qu'il a sa pauvre tte pleine de Johanna et de ses aptres. +C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans +doute que S*** est un des fidles de cette vieille nouvelle vierge mre +par l'opration du Saint-Esprit. + +Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit +grosse soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un +plus grand qu'elle ait trouv quelqu'un pour l'engrosser. + +[Note 130: M. Gifford crivit la note suivante sur une copie de +cette lettre: + +Il est regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux +pote, dans sa _Pucelle la cour_, lui aurait fourni de bonnes +plaisanteries sur la grossesse de Johanna. +(_Note de Moore_.)] + +Si vous n'alliez pas Paris ou en cosse, je vous enverrais du gibier. +Si vous avez chang de rsolution, faites-le-moi savoir. + +_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggre votre envoi. Il ne +promet pas beaucoup sparment; mais, runi aux autres, il tiendra bien +sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici +l'ordre que je prendrais la libert de vous recommander: +_Childe-Harold_, les _petits pomes, le Giaour, la Fiance, le Corsaire, +Lara_; ce dernier complte la srie par l'extrme ressemblance qu'il +offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des +_Potes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations +cet gard; car, si cela tait vrai, il faudrait l'empcher. + + + + +LETTRE CXCVIII. + +A M. MURRAY. + +Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814. + + +Je crois que, dans son intrt et le vtre, M. Hogg serait, comme +diteur, un critique aussi svre qu'Iago, et qu'une telle entreprise, +pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but tous deux. +Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon +nombre de collaborateurs; je dis bon en qualit, car, par le tems qui +court, il est peu craindre que la quantit vienne manquer. Il peut y +avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien +difficile que dans six in-quartos de posies il n'y ait pas des choses +faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de +la grandeur et de la varit de son talent. + +Je suis dans un moment d'inactivit; j'ai lu le peu de livres que +j'avais ici, et me voil forc de pcher pour tuer le tems. J'ai pris +beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une +consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine. + +Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espre qu'on imprime _le +Corsaire_ d'aprs l'exemplaire que j'ai corrig, avec les vers ajouts +au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je +vous ai envoyes pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopt est +trs-bon. + +Mes damns domestiques ne m'ont pas envoy mes journaux depuis +dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui +donc lui a fait son petit prophte? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je +ne serais pas fch d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le +salut ternel pour une demi-guine par tte, le propritaire de la +taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir +de vendre prcisment le double pour un billet d'admission un simple +banquet terrestre. Srieusement parlant, je crains que toutes ces +jongleries ne fournissent matire aux railleries et aux plaisanteries +des incrdules. + +Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la +Libert_; il a choisi un singulier lieu pour crire ce dernier ouvrage. +Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer. + +Toujours tout vous, etc. + + + + +LETTRE CXCIX. + +A M. MOORE. + +Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814. + + +Voici la quatrime lettre que je commence pour vous depuis le +commencement du mois. La finirai-je ou la brlerai-je comme les autres? +c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous +expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas crit, _pourquoi_ je ne vous ai +pas appel ici, comme j'en avais le projet, avec une infinit d'autres +_pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fracheur. En un mot, il +faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous +_m'accordiez_ plus de _rmission_ que saint Anastase ne vous en +accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystrieux de ses +pieuses nigmes. Je crois, et ce pourrait bien tre aussi l'opinion de +saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que +celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succs +pour un seul et mme numro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous +mler en ce moment de l'incomprhensible, car si Johanna Southcote se +trouvait rellement..... + +Maintenant, un peu d'gosme; voici l'tat de mes affaires. Demain je +saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes +plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit +jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est +rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 dj payes; mon +soi-disant acqureur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai +pay quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contract d'autres; mais +j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dpenser +mon gr en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et +j'espre que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi +je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de +Parmesan; et de voir, de l'Italie, les ctes de la Grce, ou plutt de +l'pire, comme autrefois la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir +celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dpend d'un vnement qui peut +arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain quoi m'en tenir; et, si la +chose se fait, ce ne sera gure le moment de voyager l'tranger. + +Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothtique, vous aurez bientt de +mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une rponse. + +Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc. + + +La _circonstance importante_ laquelle il fait allusion ici, c'est sa +seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le +rsultat. Voici, autant que je puis m'en fier ma mmoire, la manire +dont il raconte lui-mme, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le +portrent cette dmarche. Une personne pour laquelle il professait +depuis un certain tems la plus grande amiti et la plus grande +confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses taient la +position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra +avec force la ncessit de se marier; et, aprs quelques discussions, il +y consentit. Restait le second point en dlibration: quel devait tre +l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame, +il dsigna lui-mme mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y +opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait, +pour le prsent, point de fortune, et que l'tat embarrass de ses +affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une; +secondement, que c'tait une femme savante, et qu' ce titre elle lui +convenait encore moins. En consquence de ces observations auxquelles il +se rendit, il fut convenu que son ami crirait, pour lui, une lettre de +demande l'autre dame; ce qui fut fait; et une rponse ngative leur +arriva un matin qu'ils taient ensemble. Vous voyez, dit Lord Byron, +qu'aprs tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui crire. Il +le fit; et ds qu'il eut fini, son ami, qui continuait lui faire les +reprsentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut +et dit: En vrit, voil une bien jolie petite lettre; c'est dommage +qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien +tourne.--En ce cas, elle partira, dit Lord Byron. Et en disant cela, +il cacheta et expdia immdiatement cette lettre d'o dpendait sa +destine. + + + + +LETTRE CC. + +A M. MOORE. + +15 septembre 1814. + + +Je vous ai dj crit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore +dpass mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore +celle-ci, pour vous dire que je suis charm d'avoir une filleule, et que +je lui enverrai un hochet de corail que j'espre lui faire accepter ds +que je serai de retour Londres. + +Ma tte est, dans ce moment, dans un tat complet de confusion, par +suite de diffrentes causes que je ne puis vous dtailler ni vous +expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont t des plus +innocentes: la pche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour +des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au +point d'en tre malade; de sorte que j'en suis arriv casser des +bouteilles _soda-water_ coup de pistolets, sauter dans l'eau, +ramer dessus, et tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous +fatiguer des ennuis de mon oisivet, vous qui tes bien occup, et +heureusement occup, je l'espre? Quant moi, je suis heureux aussi +ma manire; mais, suivant mon habitude, j'ai trouv moyen de me mettre +dans deux ou trois perplexits, dont je ne vois pas bien comment je +pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-tre demain, une d'elles +sera termine. + +Vous ne me dites pas un seul mot de votre pome. Je dsirerais le lire +ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort +l'ouvrage ni l'auteur. Je crois vous avoir parl de _Lara_ et de +_Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutt l'ami d'un de mes amis les lisait +dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel +en tait l'auteur. Le matre du livre rpondit qu'il y en avait deux. +Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte demi; +quelque chose comme la socit Sternhold et Hopkins. + +Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis +charm d'tre l'un des _Arcades ambo et cantare pares_. + +Adieu. Je suis, etc. + + + + +LETTRE CCI. + +A M. MOORE. + +Newsteadt, 20 septembre 1814. + + +Voici pour celle qui a long-tems veill les soupirs du pote, pour la +jeune fille qui a donn ses chansons ce que l'or n'et jamais pu +payer. +(_Mlodies Irlandaises_.) + + +MON CHER MOORE, + +Je vais me marier, c'est--dire je suis accept[131], et le reste s'en +suit ordinairement. La mre des Gracques (que je dois procrer), vous la +regardez comme d'un caractre trop svre pour cadrer avec le mien, +quoique ce soit le phnix des filles uniques, qu'elle jouisse de la +plus haute rputation parmi toute sorte d'hommes, et qu'enfin elle soit +pleine des plus excellentes qualits comme Desdemona. La personne en +question est miss Milbanke, et j'ai permission de son pre d'aller les +visiter en qualit de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant +d'avoir rgl quelques affaires Londres, et m'tre procur un habit +bleu. + +[Note 131: Le jour qu'il attendait sa rponse, il tait dner +quand son jardinier entra et lui prsenta l'anneau de mariage de sa +mre, que celle-ci avait perdu plusieurs annes avant, et qu'il venait +de retrouver en bchant par hasard sous sa fentre. Presque au mme +moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'cria: Si +c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau. C'tait en +effet un consentement trs-flatteur; et la dame en avait expdi un +double Londres, au cas qu'il ne ret pas sa lettre Newsteadt. +(_Memoranda_.)] + +On dit qu'elle aura de gros hritages: en vrit je n'en sais rien, et +ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est +qu'elle a des talens et d'excellentes qualits. Quant son jugement, +vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, aprs avoir refus six +autres prtendans. + +Si vous avez des objections contre ce mariage, prsentez-les-moi, je +vous prie, parce que maintenant je suis rsolu, dtermin, et que je +puis d'autant plus aisment couter le langage de la raison que cela ne +changera rien la chose. Des circonstances peuvent se prsenter qui +rompraient ce mariage, mais j'espre que non. En attendant je vous +communique _un secret_, du moins jusqu' ce qu'il lui plaise de rendre +la chose publique, c'est que je me suis propos et que j'ai t accept. +Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait +traner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espre +tre ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-pre. + +Si cela n'tait pas arriv, je serais all en Italie. Quand je +redescendrai, peut-tre aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de +moi Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de +vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir. +Naturellement me voil forc de me rformer entirement, et +srieusement, si je puis contribuer son bonheur, j'assurerai le mien. +C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un +peu plus moi-mme. + +Je suis toujours, etc + + + + +LETTRE CCII. + +A LA COMTESSE DE ***. + +Albany, 5 octobre 1814. + + +CHRE MILADY ***, + +Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne +puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure deux +cents milles d'ici, et ds que mes affaires seront arranges ici, il +faut que je me hte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la +personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez +penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que +le sont ordinairement les clibataires dans ces conjonctures +sentimentales. Voil trois semaines que je suis accept; mais quand +l'heureux vnement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas +exactement: cela dpend en partie des gens de loi qui ne sont jamais +fort presss. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce +le plus lger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent tre +rciproques: ce n'est mme plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait +un: dj tous les parens des deux cts nous accablent des flicitations +les plus ennuyeuses. + +Vous connaissez peut-tre cette demoiselle? Elle est nice de lady +Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos +connaissances, et n'a qu'un dfaut, c'est d'tre infiniment trop bonne +pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent +pas ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui +m'aurait vit bien des peines et des embarras. Elle s'est occupe +pendant l'intervalle refuser une demi-douzaine de mes amis intimes, +comme elle m'a d'abord refus moi-mme, et enfin a consenti me +prendre, ce dont je lui suis fort oblig. Je voudrais que tout cela ft +fini, car je hais le fracas, et un mariage en amne toujours; et puis je +ne puis me marier, ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis +supporter un habit bleu. + +Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdits; vous savez qu'il me +faut maintenant tre srieux tout le reste de la vie: c'est ici une +dernire pice de bouffonnerie que je vous cris les larmes aux yeux, en +attendant le bonheur. Croyez-moi bien srieusement et bien sincrement +votre oblig serviteur. + +BYRON. + +_P. S._ Mes complimens mylord son retour. + + + + +LETTRE CCIII. + +A M. MOORE. + +7 octobre 1814. + + +Malgr l'article contradictoire qui doit avoir t envoy au +_Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en +accuserais Claughton, et cependant je l'en souponne, parce que cela +aurait pu interrompre le renouvellement de notre march, si nous avions +voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens +de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma +future est tout ce que je pouvais dsirer: tous ceux de l'opinion +desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens +en sont galement satisfaits. + +Perry a t bien fch, il s'est _contre_-contredit, comme vous le +verrez dans son journal de ce jour. Certes c'tait l une infernale +insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal +du propre comt de sir Ralph Milbanke, et devait passer ses yeux, et +ceux de sa famille, comme un dsaveu de ma part. J'ai crit pour +dtruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et +j'ai joint ma lettre celle de Perry, qui tait pleine de bienveillance +et de politesse pour moi. + +Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalit, chaque +scne du drame de ma vie est toujours marque par quelque clat d'un +genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et +comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espre +qu'elle ne me traitera pas comme cet Athnien qui voulut _prendre_ tout +le mrite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion, +mais qui, ds ce moment-l, ne prit plus de villes. Le fait est que +cette reine des desses m'a jusqu'ici tir de bien des mauvais pas, et +j'espre qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile, +puisque je lui en laisse tout l'honneur. + +Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne +faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que +vous russirez tout. Il y a de l'esprit, du got, de la gait et de la +svrit cependant dans chaque ligne de cet article..................... +........................................................................ + +Que vous soyez l'un des rdacteurs de la _Revue d'dimbourg_, que je +sois votre ami, que Jeffrey le soit et un tel point de nous deux; +voil des vnemens qui n'ont pas t calculs par M.... Comment +l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilits_? + +Mais, Tom, voil que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous +hterez-vous de paratre avant lui, ou bien attendrez-vous que cette +tempte soit venue briser les talages des libraires?... mauvaise +mtaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est +aussi dplace et aussi dplaisante que celle de ***. Je suis de +trs-bonne heure, et viens cependant d'crire une lgie sur la mort de +sir P. Parker. C'tait mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu +depuis mon enfance. Nos parens m'en ont pri; je l'ai crite et remise +Perry, qui demain la fera paratre dans le _Morning-Chronicle_. Je le +regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et +certes je n'eusse pas song le pleurer en vers sans la demande +pressante de ses amis. + +J'espre quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par +Newsteadt; il faut que vous veniez ma rencontre Nottingham, et que +vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le +saurai. + +Je suis toujours, etc. + +_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends +parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort +jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle +sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demand. Je ne +l'ai pas vue depuis dix mois. + + + + +LETTRE CCIV. + +A M. MOORE. + +15 octobre 1814. + + +Si mon mariage devait amener quelques diffrences dans mon commerce +avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre +parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je +le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je +n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable +qu'elle se trouvera tre un excellent parti. Son pre lui donnera et +laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes esprances du +ct de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la +baronnie reviendra, dit-on, sa soeur, lady Milbanke. Cela dpendra de +sa volont; mais il parat bien dispos pour elle. Elle est fille +unique, et les biens de son pre, quoique les lections lui aient cot +beaucoup, ne laissent pas d'tre encore considrables. Il en a plac une +partie sur la tte de sa fille; mais s'il les lui donne immdiatement en +dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'aprs ce +qui m'en a t dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je +tche de disposer mes proprits en homme qui va se marier, et je me +dispose partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix +jours. + +Il ne m'tait pas entr dans l'ide qu'elle et de l'inclination pour +moi; il parat cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi +trs-froide, et il parat que je me trompais encore en cela; c'est une +longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant +ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le +catalogue; vous en entendrez assez parler; car il parat que, dans tout +le nord de l'Angleterre, elle est cite comme un modle. Il est fort +heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille rputation, puisque de +mon ct je prsente un tel dficit sous le rapport de la moralit: tout +cela est d ma _chienne d'toile_, comme le dit le capitaine +Tranchemont. + +Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parl assez de moi dans +votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de +plus?................................................................. +...................................................................... + +Eh! votre ouvrage si long-tems retard, si impatiemment attendu? Je +suis sr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott. +Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais dire. Vous ne +devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait +tonn si l'on vous savait si timide, quoiqu'aprs tout, cette dfiance +soit, je crois, la marque la plus assure du vritable talent. Bonjour, +j'espre que nous nous reverrons bientt: en attendant, je vous crirai; +vous devriez bien venir au-devant de moi Nottingham? Dites donc _oui_, +je vous en prie. + +_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier +fruit. + + + + +LETTRE CCV. + +A M. HENRY DRURY. + +18 octobre 1814. + + +MON CHER DRURY, + +Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas +encore accus rception. Maintenant en voici une qui me concerne; je +vais me marier, et je suis accept depuis un mois. C'est une longue +histoire; en consquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien +attachement, et mme un attachement rciproque, encore que je ne sache +cette dernire circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que +j'ai presque toujours mene depuis le tems o j'tais votre lve, est +cause en partie des retards qu'a prouvs cette affaire, maintenant +arrange. Nous n'avons plus maintenant attendre que les arrangemens +des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra +Seaham, dans le rle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme +moi.................................................................... +....................................................................... + +J'espre que Hodgson est en bon chemin pour le mme voyage; je l'ai vu + Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se marit en mme +tems que moi. J'aimerais faire la chose en compagnie, comme des gens +qui assistent une sance de physique, tenant tous la mme chane, et +recevant la fois des mains les uns des autres la mme commotion +lectrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout +tellement au srieux, il est si mlancolique, si positif, si formaliste, +qu'il y a de quoi nous dmonter, nous autres hommes du bel air.......... +........................................................................ + +On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas +prendre un bleu, cela est trop commun; je dteste un habit bleu! + +Je suis, etc. + + + + +LETTRE CCVI. + +A M. COWELL. + +22 octobre 1814. + + +MON CHER COWELL, + +Mille remerciemens sincres pour votre lettre obligeante; le pari tait +de 100 livres sterling Hawke et 50 Hay, rien Kelly, contre une +guine que chacun des deux premiers m'a donne[132]. Je vous serais +trs-oblig de me reprendre si je commets quelque erreur en tablissant +ainsi ce pari, et de communiquer Hodgson tout ce que vous vous +rappelez ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a rclam l'argent d'un +pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et +depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prvenir de pareils +dsagrmens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses +se sont passes, et de dire Hodgson ce que votre mmoire vous fournit + cet gard. + +[Note 132: Contre ces 2 guines, Lord Byron s'tait engag leur +payer, l'un 100 et l'autre 50 guines, s'il se mariait jamais.] + +J'espre vous voir bientt en passant par Cambridge. Mes complimens +Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc. + +BYRON. + + +Peu aprs la date de cette lettre, Lord Byron alla Cambridge voter en +faveur de M. Clarke, candidat du collge de la Trinit, pour la place de +professeur fonde par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se +passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment o il +remettait son vote au vice-chancelier de l'universit dans la _chambre +du snat_[133], les lves non gradus placs dans la galerie se +hasardrent tmoigner leur admiration pour lui par un murmure +d'applaudissement et un trpignement gnral de pieds. Ce manque de +dcorum fut cause que le vice-chancelier fit immdiatement vacuer la +galerie. + +[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tomb le traducteur +prcdent, nous ne nous serions pas avis de faire observer qu'il ne +s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout +simplement de la grande salle du collge, de la _salle des actes_, comme +on l'appelait autrefois dans nos collges. On nomme _le snat_, dans un +collge anglais, la runion des matres et des lves en grade, ce qui +quivaut nos _sergens_ et _caporaux_, et nos _chefs_ dans les +collges royaux et communaux. Ces lves en grade sont appels +concurremment avec les matres juger et punir, entre autres, toutes +les fautes dshonorantes pour l'tablissement. +(_N. du Tr._)] + +Appel Londres par mes affaires, au commencement de dcembre, j'eus +occasion de jouir souvent de la socit de Lord Byron, et d'observer +l'tat de son ame et de ses sentimens la veille du grand changement +qui allait s'oprer dans sa destine. Mais je vis avec peine qu'il +fallait renoncer aux esprances que j'avais formes, et que le mariage +ne devait pas le ramener un genre de vie plus rgulier, et par +consquent plus heureux. En mme tems se rveillrent en moi les doutes +que j'avais souvent entretenus, qu'il ft jamais fait pour le mariage. +J'eus des craintes ds-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et +les vnemens dplorables qui suivirent ne les ont que trop ralises. + +D'abord, je crois que rarement les hommes d'un gnie extraordinaire sont +susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui +font le charme de la vie domestique; je ne sais mme s'ils le sont +jamais. Un malheur des grands gnies, dit Pope, c'est que leurs amis +eux-mmes sont plus disposs les admirer qu' les aimer. Cette rgle +admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en tait une: j'en ai une +preuve irrcusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirs. +Mais peut-tre ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature mme +du gnie et de ses travaux, que tel doit tre le sort de ceux qui en +sont dous un degr minent, et que les mmes qualits qui commandent +en eux notre admiration les empchent de se concilier notre amour. + +En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'tude de soi, penchant +naturel tous les hommes de gnie, est une habitude peu sociale, je +dirai mme peu aimable. En outre, une des sources principales de +sympathie et de socit parmi les hommes ordinaires est le besoin +rciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or, +l'action de ce principe social doit forcment s'affaiblir pour ceux qui +possdent en ce genre des trsors qui leur suffisent, et qui sont assez +riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi +indpendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude, +que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres penses_, qui +conduisit Byron, aprs Pope, prfrer le silence de son cabinet la +plus agrable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre +fonds diminue pour les hommes de gnie la ncessit du commerce avec les +autres hommes, mais elle leur en inspire le dgot, et la socit de +ceux que la nature a moins favoriss qu'eux cet gard leur devient un +fardeau et un ennui que l'amour et l'amiti mme ont peine leur faire +supporter. Rien n'est plus ennuyeux, dit le pote de Vaucluse, pour +expliquer la raison qui lui faisait ngliger le commerce de quelques-uns +de ses meilleurs amis, rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des +gens qui ont moins d'intelligence que nous. + +Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent, +plus que toute autre chose, dtacher de la vie relle l'homme de +gnie. force de substituer les sensibilits de son imagination +celles de son coeur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus +de ralit que celui dans lequel il pense. Les images idales du bon et +du beau qui l'entourent dans ses rveries l'accoutument bientt +regarder tout ce qui est au-dessous de ce type lev, comme indigne de +ses soins, jusqu' ce qu'enfin, son coeur se glaant mesure que son +imagination s'chauffe, il arrive souvent que plus il raffine et +embellit sa thorie des affections sociales, moins il se trouve propre +les pratiquer[134]. De l vient que souvent, chez des personnes de ce +caractre, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle, +sortie de leur cerveau, usurper la place des objets rels et naturels de +leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa +vie errante et agite nourrir sa folle passion pour cette Batrice, +tre imaginaire, et qu'il a immortalis. Ptrarque, qui ne put souffrir +sa propre fille dans sa maison, dpensa trente-deux ans de posie et +d'affection dans un amour idal. + +[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop +d'exemples de ce contraste dplorable entre leurs sentimens et leur +conduite, que produit le passage du sige de la sensibilit du coeur la +tte. Alfieri, qui adressait sa mre des sonnets pleins de tendresse, +ne la vit qu'une seule fois, aprs en avoir t spar ds l'enfance, +quoiqu'il passt frquemment peu de milles de sa demeure. Malgr cette +grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, ce +qu'il parat, un poux ngligent et un pre trs-dur. Enfin, Sterne, +pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la +sensiblerie propos d'un ne mort, que venir au secours d'une mre +vivante. +(_Note de Moore_.)] + +En effet, il est de la nature et de l'essence mme du gnie d'tre +toujours attentivement occup de _soi_, comme du grand foyer, du centre +gnrateur de la force; semblable soeur Rachel du Dante assise tout le +jour devant son miroir: + + _Mai non si smagna + Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_. + +Cette facult de se concentrer en soi-mme, qui met seule en jeu toutes +les autres facults du gnie, n'a pas naturellement d'ennemis plus +redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlvent l'ame + elle-mme et la portent vers les autres. En consquence, on trouvera +gnralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appels +l'immortalit se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des +liens trop resserrs, qu'ils ont nglig ce qui aurait pu les rendre +aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se rserver les +chances plus hautes et plus hasardeuses d'tre grands. En parcourant la +vie des hommes qui se sont le plus illustrs dans la posie, celui de +tous les arts o les traits du gnie sont peut-tre le plus fortement +marqus, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homre +jusqu' Byron, ils ont t, quoique dans des degrs diffrens, des +esprits inquiets, amans de la solitude, renferms en eux-mmes comme le +ver soie dans sa coque, trangers ou rebelles aux liens domestiques, +portant partout avec eux dans leurs ames un dpt destin la +postrit, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et +lui sacrifiant presque toutes autres penses, toutes autres +considrations[135]. + +[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art +thtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux +qu'on appelle d'imitation, une sensibilit relle est un grand obstacle + la perfection, _la sensibilit tant_, selon lui, _le caractre de la +bont de l'ame et de la mdiocrit du gnie_. +(_Note de Moore_.)] + +Pour se livrer la posie comme il faut, dit encore Pope, on doit +abandonner pre et mre et ne s'occuper que d'elle seule. Dans ce peu +de mots est trac le seul sentier qui conduit le gnie la perfection. +Ce n'est qu' ce prix que l'on acquiert les premires places dans le +temple de la renomme; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de +l'homme tout entier. Quelque dlicieux que soit donc le spectacle de +l'homme de gnie, apprivois, pour ainsi dire, par la socit, et +portant docilement le joug qu'elle impose, clairant, sans la troubler, +la sphre dans laquelle il se meut, malgr l'admiration qu'il nous +inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manire +si douce et si facile qu'on a jamais lutt pour l'immortalit et qu'on +l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le pote peut avoir de +la popularit, il peut tre aimable et aim, il est dans la route qui le +mne au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui +conduit la grandeur et la perfection. Il ne porte pas les marques +dont la renomme a toujours distingu ses grands martyrs du reste des +hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller, +captiver le cercle qui l'entoure, et mme tous ses contemporains, mais +il n'ira pas la postrit. Lord Byron tait, beaucoup d'gards, une +exception remarquable la peinture gnrale que nous venons de tracer +de cette classe d'tres suprieurs laquelle il appartenait. N avec +des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'tait trop bien +empar de ses sympathies, ds le commencement, pour permettre son +imagination d'usurper entirement la place de la ralit, soit par +rapport ses sentimens, soit par rapport leurs objets. En effet, sa +vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son gnie, qui le +ramenait sans cesse en lui-mme, et ses passions, son ambition, sa +vanit qui le prcipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et +le rattachaient ses intrts. Bien qu'on puisse dire que le _pote_ +et t plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ et +t moins ardent dans ses gots et dans ses dsirs; c'est pourtant ce +mlange, cette lutte du _pote_ et de l'_homme_ qui font que ses +ouvrages portent un si haut degr le cachet de la vie relle, et qu' +l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile +autant que lui prendre tous les tons, exprimer tous les sentimens +tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans +le coeur humain. + +Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son temprament +si ardent, prtaient ses peintures de la socit une substance et une +vrit dont celles des autres hommes de gnie ont trop souvent manqu, +on ne saurait s'tonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se +dvelopper de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire la +fin sur son coeur quelques-uns des effets, suites invitables de la +prdominance de cette facult. On a pu remarquer en effet que l'poque +laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle o il +n'tait pas encore arriv la conscience entire de tout son gnie, +avant que l'imagination ft habitue ces peintures brlantes, auprs +desquelles tout le reste semble froid et dcolor. Du moment o il se +trouva ainsi initi aux merveilles de son propre esprit, il commena +sentir le dgot des ralits de la vie. Et mme ce besoin d'affection +que la nature avait implant en lui ne pouvait soutenir son ardeur la +poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce +qu'il avait _imagin_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son +imagination, jointe celle de son temprament, le rappelait un +sentiment qui, ses yeux, ressemblait de l'amour; mais on peut douter +que son coeur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et +qu'une fois lanc dans la mer sans rivages de l'imagination, il et +jamais pu tre ramen et fix par aucun attachement durable. Il n'y eut +que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, chauffrent +passagrement ses penses et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne +furent gure que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualits +que celles dont son imagination les avait orns, et qui n'eussent pu +supporter l'preuve d'un mois ou mme d'une semaine de vie domestique. +Ce n'tait gure que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il +voyait dans chaque nouvelle matresse, et tandis qu'il se persuadait +qu'elles lui fournissaient le modle de ses hrones, il ne faisait que +se figurer au contraire ses hrones en elles. + +Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prdominance de son +imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consign +lui-mme dans le journal dont nous avons donn des extraits; souvent, +dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se +surprenait soupirant aprs la solitude de son cabinet. C'tait l en +effet, c'tait dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'tait +le sige principal de l'empire et de la gloire de ses matresses. +C'tait l que, sans craindre le contact de la ralit, le +dsenchantement de la vrit, il pouvait les voir travers le milieu +brlant de son imagination, et qu'aprs un court dlire de quelques +jours ou de quelques semaines, il traait pour la postrit un rve de +passion et de beaut. + +Tandis que tel tait le caractre fantastique de tous ses amours, +l'exception du seul qui dura toujours avec et aprs tous les autres, ses +amitis, quoique moins sujettes l'influence de son imagination, ne +laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers la +nature de tout son tre. Il disait souvent, et on le retrouve +frquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le gnie de l'amiti_, +et que, quelques dispositions qu'il et pu avoir autrefois pour ce +sentiment, elles s'taient vanouies avec les annes de sa jeunesse. +S'il veut parler de l'amiti d'aprs l'ide romanesque qu'il en +concevait tant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire +qu'il se sentait incapable d'une amiti vive, mle, durable, une telle +accusation contre lui-mme est injuste, et je ne suis pas la seule +preuve vivante du contraire. + +Et cependant, dans ses amitis elles-mmes on peut voir jusqu' un +certain point les effets d'une imagination trop exalte, qui le rendait +insensible au contact de la froide ralit. On dit que Ptrarque, qui, +sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut tre pris comme +une personnification du _pote_, vitait dessein de se trouver trop +frquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilit +scrupuleuse qui lui tait personnelle, il n'arrivt quelque chose qui le +refroidt leur gard[136]. Bien que Byron ft naturellement d'un +caractre trop bon et trop social pour songer seulement une pareille +prcaution, c'est cependant un fait l'appui du principe d'aprs lequel +agissait Ptrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son ge +mr, ceux avec lesquels il avait le moins vcu taient ceux dont il +parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent +l'preuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'tre +adopts comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en +consquence ce brillant coloris dont il revtait tout ce qui +l'intressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, aprs les morts, qui ne +risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit, +ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites, +ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression +favorable qu'ils avaient faite sur lui, taient les plus srs de vivre +dans sa mmoire sans variation et sans nuages. + +[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Ptrarque_. C'est d'aprs le +mme principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: Je suis persuad que +la distance qui le sparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas +peu prolonger et mme accrotre leur affection mutuelle. +(_Note de Moore_.)] + +C'est sans doute la mme cause que son amour pour sa soeur dut en +grande partie sa ferveur et sa dure. Dans une ame aussi sensible que +versatile, une longue habitude de la voir tous les jours et dtruit ou +assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur sparation quand ils +taient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137]. +Son inexprience mme d'un sentiment de cette nature lui fit trouver +autant de charme que de nouveaut dans les caresses de sa soeur, et avant +que cette affection et eu le tems de se refroidir, ils furent spars +de nouveau et pour toujours. + +[Note 137: Il le comprenait si bien lui-mme, qu'il dit dans un +passage d'une de ses lettres dj cite: Ma soeur est Londres, ce qui +est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvs +ensemble, nous sommes naturellement plus attachs l'un l'autre. +(_Note de Moore_.)] + +Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait +gnral que je viens de tracer des hommes d'un gnie minent, on ne +pourra plus demander s'il est probable que des hommes placs si loin du +sentier ordinaire de la vie, loigns par leur lvation mme des +influences de notre atmosphre commune, puissent tre des sujets bien +propres la plus difficile de toutes les expriences sociales, le +mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus +illustrs dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons +que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce +sens du moins, qu'ils sont rests dans le clibat. En effet, Bacon[138], +Newton, Gassendi, Galile, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle, +Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts +clibataires. + +[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du +clibat, non-seulement l'autorit de son exemple, mais encore celle de +ses prceptes. Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles +aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les +plus utiles au genre humain sont dus des hommes non maris ou du moins +sans enfans. Voyez, ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israli, +sur _le Caractre des gens de lettres_. +(_Note de Moore_.)] + +Il est vrai qu'en raison de l'extrme susceptibilit de leur +imagination, les potes sont plus souvent tombs dans ce pige toujours +tendu. Mais le rsultat de leur mariage n'a que trop justifi la sagesse +avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les +derniers avertissent par leur exemple l'homme de gnie de fuir le joug, +les potes le lui rptent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont +trouv. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilit est si +exquisement dveloppe, abondent en preuves que le gnie doit tre plac +bien bas parmi les lmens du bonheur social. Plus ce don du ciel est +brillant, plus en gnral son influence est douloureuse, et c'est dans +la socit conjugale surtout que ses effets ont t trop souvent comme +ceux de _l'toile d'Absinthe_, dont la lumire remplissait d'amertume +les eaux sur lesquelles elle tombait. + +Aux raisons tires du caractre gnral que nous venons de reconnatre +ces _martyrs de la pense_, et qui peuvent expliquer un pareil rsultat, +il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est +souvent encore le fruit d'une imagination accoutume se tromper +elle-mme. Et, par une concidence aussi triste que frappante, quelles +que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amene, il faut ajouter la +liste des potes maris et malheureux dans leur mnage, qui renferme +dj quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139], +Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne tous autres gards +d'tre rapproch de ceux-l, celui de Lord Byron. + +[Note 139: On sait que la premire femme de Milton s'enfuit de chez +lui un mois aprs le mariage, dgote, dit Philipps, de son rgime +d'conomie et de ses tudes continuelles. Il serait difficile +d'imaginer un intrieur de maison plus dplorable que celui que nous +dcouvre son testament nuncupatif. Un des tmoins dpose qu'il a entendu +le grand pote lui-mme se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun +soin de lui, encore qu'il ft aveugle, et n'avaient pas honte de +l'abandonner_. +(_Note de Moore_.)] + +[Note 140: En supposant que l'austrit du caractre et des +habitudes du Dante et de Milton leur ait attir ces infortunes +domestiques, on a lieu de s'tonner nanmoins que _le bon Shakspeare_ +n'en ait pas t prserv. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui +le concernent, et qui sont parvenus jusqu' nous, il n'en est pas de +plus clairement prouv que le malheur de son mariage. Les dates de la +naissance de ses enfans compares avec celle de son dpart de Stratford, +l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le +sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve +jusqu' l'vidence qu'il vcut de bonne heure spar de sa femme, et +qu'il mourut avec des sentimens peu favorables son gard. + +Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empcher de +tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une +trange ignorance du coeur humain. Si Shakspeare, dit-il, et t +offens de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais +croire qu'il et pris un si misrable moyen pour s'en venger. +(_Note de Moore_.)] + + +J'ai dj dit que mes affaires m'avaient appel Londres au mois de +dcembre de cette anne. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron +cette poque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de +plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y tait suivie +d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gat; aussi +ne nous sparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes +chansons qu'il a cites lui-mme comme ses favorites, il y en avait une +autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos +montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractre national de +la musique, et la rptition des mots _montagnes couvertes de soleil_, +lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En +effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une +musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux +quand il entendait les _Mlodies Irlandaises_. Parmi celles qui +l'affectaient ce point, il y en avait une, commenant par ces mots: +_Quand je t'ai rencontr, pour la premire fois, jeune et plein +d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir +une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens +allgorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels +qu'elle exprimait. + +Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre +soir nous emes dner son ancien matre boxer, M. Jackson, dans la +conversation duquel semblaient se ranimer tous les gots de sa jeunesse. +Il tait singulirement amusant de voir combien le sublime auteur de +_Childe-Harold_ tait familier avec la langue du pugilat, et vers dans +ses annales. + +Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reus cette +poque, qui mrite bien d'tre transcrit ici. + + +14 dcembre 1814. + +MON CHER TOM, + +Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir +ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai +boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulirement enfl de +l'loge que vous voulez bien faire de mes qualits sociales; et, comme +mon ami Scrope a la bont de le dire, je me crois un buveur trs-honnte +pour un jour de cong. O diable tes-vous donc? avec Woolridge[141], je +le parierais; et pour cela vous mriteriez un nouvel abcs. Dans +l'esprance que la guerre avec l'Amrique durera plusieurs annes, et +que toutes les prises seront dclares bonnes Bermoothes, + +Je suis toujours, etc., etc. + +[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au +talent duquel je dus la vie dans cette occasion. +(_Note de Moore_.)] + +_P. S._ Je viens de composer une ptre l'archevque, pour lui +demander une _licence_ spciale[142]. Cela devient srieux. Murray est +impatient de vous voir, et se prsentera chez vous, si vous voulez bien +le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez +cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet? + +[Note 142: Les lois ecclsiastiques anglicanes exigent, comme les +ntres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achte +toujours une _licence_, c'est--dire une dispense de ces trois +publications, et mme souvent la permission d'tre mari hors de +l'glise et par un ecclsiastique tranger au diocse. +(_N. du Tr._)] + + + + +LETTRE CCVII. + +A M. MURRAY. + +31 dcembre 1814. + + +Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de +perfectionnemens. + +Il faut qu' la fin je prenne un ton dcid avec vous, pour cette +gravure d'aprs le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde la +trouver la plus stupide et la plus dsagrable qu'il se puisse imaginer; +faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux +plus, dcidment, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu +moi-mme; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment ce sujet +d'observations que je ne saurais rpter ici. Ne m'envoyez pas des +excuses pour rponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je +n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis +horriblement press. + +_P. S._ Cette lettre est tout--fait illisible; mais elle a pour but de +vous prier de vouloir bien dtruire la planche, et en faire graver une +autre _ la demande gnrale du public_. Il faut que celle-ci soit bien +mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, except l'original qui ne +sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre +eau forte d'aprs l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait +trop la grimace. + + +A son arrive Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'tat de ses +affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrasse, qu'il +en conut quelque alarme, et qu'il eut mme l'ide qu'il serait plus +prudent de diffrer son mariage. Mais le d tait jet, il ne lui tait +plus possible de reculer. Il se rendit donc, la fin de dcembre, +accompagn de son ami, M. Hobhouse, Seaham, maison de campagne de sir +Ralph Milbanke, pre de sa future, dans le comt de Durham, et fut mari +le 2 janvier 1815. + + Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiance de noble + race; sa figure tait belle, mais ce n'tait pas la jeune + fille dont la figure avait t pour lui, dans son enfance, + comme l'toile du bonheur. Au moment o il tait debout + devant l'autel, son front prsenta le mme aspect et ses + traits prouvrent le mme mouvement convulsif qui branla + autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et + alors aussi, comme autrefois, des penses que la parole ne + saurait rendre se peignirent sur son front: elles le + quittrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors + il se tint calme et tranquille, et pronona les paroles + voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne + vit ni la femme qui tait l, ni celle qui aurait d y tre. + Mais le vieux manoir, la grande salle accoutume, les + chambres dont il avait conserv le souvenir, le lieu, le + jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se + rattachait ce lieu et cette heure, et _celle_ dont + dpendit toujours sa destine, revinrent et s'interposrent + entre lui et la lumire: qu'avaient toutes ces choses + faire en ce lieu et dans un tel moment[143]? + +[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).] + +Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de +circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-mme en prose de son +mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insrer ici comme +pice historique. Dans ce mmoire, il dit qu'en s'veillant le matin il +fut assailli des plus tristes rflexions en voyant autour de lui les +vtemens prpars pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours +plong dans des ides sombres, jusqu' ce qu'on l'appelt pour la +crmonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la premire fois de la journe, +sa fiance et sa famille. Il s'agenouilla, rpta, aprs le prtre, les +paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses penses +taient ailleurs; il ne fut rveill que par les complimens des +assistans, et se trouva... mari! + +Avant la fin de la matine, le nouveau couple quitta Seaham pour +Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le mme +comt. Au moment du dpart, Lord Byron dit sa femme: _Miss Milbanke_, +tes-vous prte? Ce qui fut jug _d'un mauvais augure_ par la suivante +de cette dame. + +Il est juste d'ajouter que je cite de mmoire tous ces petits dtails, +et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir +d'inexact. + + + + +LETTRE CCVIII. + +A M. MURRAY. + +Kirkby, 6 janvier 1815. + + +Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dpchez-vous de m'en faire +compliment. + +Bien des remerciemens pour la _Revue d'dimbourg_ et la destruction de +la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'aprs l'autre portrait +par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'aprs l'original qui +a t l'exposition; l'ancienne planche avait t faite d'aprs une +copie seulement. Je dsire que ma soeur et lady Byron jugent cette +nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas t contentes de la premire. +Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle ce sujet. + +Je suis sr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des +_Mlodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien +votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre +nouvelle dition. Les volumes ainsi runis doivent tre ddis M. +Hobhouse, mais je n'ai pas encore fix les termes de la ddicace; je +vous la fournirai en tems utile. + +[Note 144: Les _Mlodies Hbraques_ qu'il avait composes pendant +son dernier sjour a Londres.] + +En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous raliss, je +suis toujours votre, etc. + +BYRON. + + + + +LETTRE CCIX. + +A M. MOORE. + +Albany, Darlington, 10 janvier 1815. + + +J'ai t mari il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononc; +Perry l'a annonc dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage +de Lord Byron_, comme si c'tait quelque nouvelle invention ou quelque +nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopdiques. + +Maintenant vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pres, il est +excellent. Dcidment vous ne devez plus cesser d'crire dans les +Revues; vous y brillez, vous y tes foudroyant. L'article, ce qu'on +m'a dit en ville, a t attribu Sidney Smith, ce qui prouve +non-seulement votre habilet dans l'argot ecclsiastique, mais encore +que, ds votre entre dans la carrire, vous avez pris toutes les +allures d'un vtran de la critique. Ainsi continuez et prosprez. + +Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reu le premier exemplaire +par la poste, grce la faveur spciale de Murray .................... +....................................................................... + +Votre heure est venue, vous allez les battre tous discrtion. Il est +impossible de lire ce que vous avez crit dernirement en vers et en +prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrs. *** et *** sont +couls. Pour moi, j'ai fatigu ces coquins-l, c'est--dire le public, +de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Except Southey, personne +n'a rien fait dont un libraire voult donner une tranche de pudding, +encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par +hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperoit. Votre +heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'changerais pas l'honneur qui +vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientt de vos +nouvelles, et croyez-moi, etc., etc. + +_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore +et les _Grces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous prsentions nos +femmes l'une l'autre. + + + + +LETTRE CCX. + +A M. MOORE. + +19 janvier 1815. + + +..................................................................... +Quant votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas +dire de mal de ma mre; mais combien de tems un ami ou une matresse +(l'addition d'un plaisir charnel tant tout ce qui distingue ces deux +affections) peuvent-ils reconnatre leur amant ou leur ami? Je n'en sais +rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire. +Pour ce qui est de la mmoire des chiens, mettant part Boatswain, le +plus cher, hlas! et le plus enrag de tous les chiens, je me rappelle +avoir eu un chien-loup qui m'adorait dix ans, et manqua me dvorer +vingt. Au moment o je croyais qu'il allait jouer le rle du fidle +Argus, il me dchira tout le derrire de ma culotte, et ne voulut jamais +consentir me reconnatre en dpit de tous les os que je lui donnai. + +[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau pome de M. +Southey, dont un incident m'avait fait adresser Lord Byron cette +question: Je voudrais savoir de vous, qui tes de la secte des +_philocyniques_, s'il est probable, qu'except dans un mlodrame, un +chien puisse reconnatre son matre, quand ni sa mre, ni son amante ne +l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc., +etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami +des chiens et mme pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait +vous semble probable ou non? +(_Note de Moore_.)] + +Voici donc mon humble opinion: une mre reconnat le fils qui lui paie +son douaire; une matresse reconnat son amant jusqu' ce qu'il ne +puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnat son +compagnon jusqu' ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa rputation; +enfin un chien reconnat son matre jusqu' ce qu'il en ait chang. +Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homre aussi, autant que je +puis juger de la mmoire des quadrupdes. + +Ainsi vous seriez curieux d'avoir des dtails sur ma femme et moi? Mais +je ne profanerai pas les mystres d'Hymne... Diable emporte le mot, +j'allais presque l'crire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que +vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous tes) votre Bessy, et +c'est (ou c'tait) dire beaucoup. + +Adressez-moi votre prochaine Seaham, Stockton-on-Tees, o nous allons +samedi (encore une corve) voir le beau-pre et la mre de ma +belle-mre. crivez, et surtout crivez plus longuement au public et + +Votre trs-affectionn. + +BYRON. + + + + +LETTRE CCXI. + +A M. MOORE. + +Seaham, Stockton-on-Tees, 2 fvrier 1815. + + +J'ai appris de Londres qu' votre dpart de Chatsworth vous aviez +laiss toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous +personnellement et potiquement, et qu'en particulier la romance _When +first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien +que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais crites, +quoique cet ne de Power vous conseillt d'en supprimer une partie. Il +parat, d'aprs mon correspondant, que tout le monde regrette votre +absence Chatsworth, surtout les dames... Tudieu! + +Eh bien! vous voil maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis +sr, vous est aussi agrable qu'un verre de petite bire au palais +altr d'un piton voyageur; je puis donc maintenant esprer recevoir de +vos nouvelles. Depuis ma dernire j'ai transfr mes pnates chez mon +beau-pre: m'y voil avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La +lune de miel est passe, et me voil compltement mari. Ma femme et moi +nous entendons ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est mari; +d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus dlicieuse des +positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier bail; mais je +suis sr que, le mien expir, je le renouvellerais, quand j'en devrais +contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans. + +Je dsirerais que vous me rpondissiez, car je suis ici _oblitusque +meorum obliviscendus et illis_. + +Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de +l'intrigue, comment les comdiens et comdiennes du grand monde se +comportent avant, pendant et aprs le mariage, et qui se dispose +enfreindre quelque commandement. Sur ces ctes abandonnes, nous n'avons +pour nous occuper que des assembles de comt et des naufrages. J'ai +dn aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dn la veille de +gens de l'quipage de quelques btimens charbonniers perdus dans les +dernires temptes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa +gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales +de l'Archipel. + +Mon papa, sir Ralph, a dernirement prononc un discours Durham, dans +une assemble sur les taxes; il me l'a depuis rpt plus de vingt fois +aprs le dner. Il se le rpte encore lui-mme, je crois, dans ce +moment; je l'ai laiss au milieu de ce beau discours et de plusieurs +bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui +arriverait peut-tre un autre auditoire. + +Je suis toujours, etc. + +BYRON. + +_P. S._ Il faut que j'aille prendre le th... Que le diable emporte le +th! je voudrais que ce ft de l'eau-de-vie et que vous fussiez l pour +me sermonner ce sujet. + + + + +LETTRE CCXII. + +A M. MURRAY. + +Seaham, Stockton-on-Tees, 2 fvrier 1815. + + +Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, mon ancien +logement, et voir si mes livres, etc., sont tolrablement soigns; +comment se porte ma vieille femme de mnage, et comment elle entretient +en bon tat mon vieil antre. J'ai reu vos envois et je les ai lus; mais +j'esprais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tt. Je ne veux +pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours + +Votre, etc. + +BYRON. + + + + +LETTRE CCXIII. + +A M. MOORE. + +4 fvrier 1815. + + +Ci-joint vous trouverez la moiti d'une lettre de ***, dont la lecture +vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que +sur mes affaires particulires. Si Jeffrey veut prendre un article de ce +genre, et si vous voulez en entreprendre la rvision, condition sans +laquelle je ne veux pas m'en mler, nous pourrions nous trois leur +fournir un aussi bon plat _souscrote_ qu'aucun qui ait jamais caress +le palais d'un libraire. + +Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey l-dessus. La dernire +proposition que vous m'avez faite de sa part m'a port donner cette +ide ***, qui crit bien mieux en prose et est bien plus instruit que +moi. C'est en vrit un homme suprieur. Excusez ma brivet, je suis +trs-press. + +Toujours tout vous, etc. + +BYRON. + +_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai crit hier. + + + + +LETTRE CCXIV. + +A. M. MOORE. + +10 fvrier 1815. + + +MON CHER TOM, + +Jeffrey a t si bon pour moi, si indulgent pour mes misrables +productions, que je ne voudrais pas mme, pour obliger un ami, le +tromper o lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que +l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en +importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouv bien suprieur tout +ce que j'aurais pu faire moi-mme sur ce sujet. Vous pouvez juger entre +vous jusqu' quel point cet article est admissible, ou le rejeter +tout--fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant moi, je n'y mets +d'autre intrt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne +peut heurter aucun parti, ni mme personne, si ce n'est M. ***. +....................................................................... +....................................................................... + +Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire, +relativement au pronom dmonstratif[146]. Je vous admire de craindre que +vous ne soyez tomb dans le mme dfaut. Ne vous tes-vous donc jamais +aperu que vous avez un style vous, aussi diffrent de celui de tout +autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_? + +[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqu dans ses ouvrages et +ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop frquent du pronom +dmonstratif.] + +Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez +privs, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147]. +Le diable me confonde si ce n'est pas l une modestie ridicule! +N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais ds que je la verrai. + +[Note 147: Une pice de vers, o il tait question de Lord Byron, et +adresse lady J***, que j'avais compose Chatsworth, mais que +j'avais brle depuis.] + +Bella me charge de vous faire mille amitis et de vous assurer de son +souvenir et de sa haute considration. J'aurai soin de vous informer de +l'poque prcise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans +trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage; +j'ai dans la tte le plan d'une expdition en Italie, que nous +discuterons ensemble. Pensez un peu quels matriaux potiques nous +pourrions recueillir de Venise, du Vsuve, sans parler de la Grce, que +nous pourrions visiter tout entire en un an, avec l'aide de Dieu. Si +j'emmne ma femme, vous pourrez emmener la vtre, et si je laisse la +mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frre Brum, +songez ne me pas quitter. + +Croyez-moi tout jamais votre, etc. + +Byron. + + + + +LETTRE CCXV. + +A M. MOORE. + +22 fvrier 1815. + + +J'ai expdi hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages; +ainsi, je n'ai pas ajout une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai +racont ce qui s'est pass entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a +engag l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute +fort que cela russisse; toutefois, j'ai dit Jeffrey que, s'il y +trouvait quelques bonnes ides, il tait parfaitement libre de les +couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable. + +Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous prfrez voyager +seul. Mon intention est bien arrte aussi de partir peu prs +l'poque que vous dites, et seul aussi................................. +....................................................................... + +J'espre que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie +l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour +une syllabe. J'ai dclar que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous +pensiez, la dernire fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait +pas fch de notre coalition; ainsi, si je suis tomb dans un mauvais +pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait. + +Votre Anacron est arriv[148], et le premier usage que j'en ai fait a +t de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron. + +[Note 148: Une tte d'Anacron en cachet, dont je lui avais fait +prsent.] + +Le diable emporte les _Mlodies_ et les douze tribus par-dessus le +march[149]. Braham nous prtera ou nous a dj prt le secours de son +talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second mdecin appel quand +le malade est dsespr. Je ne m'en suis ml que pour satisfaire une +fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagn c'est un beau discours et +une recette d'hutres l'tuve. + +[Note 149: Je m'tais permis de rire un peu de la manire dont +quelques-unes de ses _Mlodies Hbraques_ avaient t mises en +musique.] + +Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous +voyions de quelque manire et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut +plus tre question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d' moiti +vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'tat o elle est. +crivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas vous crire moi-mme. + +_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que +j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'tre, ou, pour mieux +dire, j'aurais d tre excessivement frapp et afflig de la mort du duc +de Dorset. Nous avons t au collge ensemble, et cette poque je lui +tais passionnment attach. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je +crois, depuis 1805, et ce serait moi une affectation ridicule de +prtendre que je n'avais conserv pour lui aucun sentiment digne de ce +nom. Il y a eu un tems o cet vnement m'et bris le coeur; tout ce que +je puis dire maintenant, c'est que mon coeur ne vaut plus la peine de se +briser. + +Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie. + + + + +LETTRE CCXVI. + +A M. MOORE. + +2 mars 1815. + + +MON CHER TOM, + +Jeffrey m'a envoy la lettre la plus amicale et accept l'article de +***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc., +mais encore mon caractre. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous +tes; n'tes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voil ce +qu'on gagne vous prendre pour confesseur. + +Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez +autrefois demand des paroles pour mettre en musique: vous pouvez +maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous +plaira; elle est crite fort lisiblement[151], c'est--dire par un autre +que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en +dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'crivez-vous pas? Si vous ne +rpondez promptement, je vous fais un _discours_. + +[Note 150: La belle romance maintenant imprime dans ses oeuvres: _Le +monde ne saurait donner des jouissances gales celles qu'il enlve_.] + +[Note 151: Le manuscrit tait de la main de lady Byron.] + +Je suis dans un tat complet d'inertie et de stagnation, entirement +occup manger du fruit, jouer d'ennuyeux jeux de cartes, +biller, essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux +quotidiens, ramasser des coquillages sur le rivage, ou contempler la +crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'nergie +ncessaires pour vous rien dire, si ce n'est que + +Je suis toujours, etc. + +BYRON. + +_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait +lady C.....k, ou toute autre dame la mode, pour nous runir dans une +soire, vous, Jeffrey et moi? Je viens de rpondre sa lettre, et c'est +ce qui me suggre cette ide. Je ne puis m'empcher de rire en songeant + la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous +donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la +premire partie de l'aprs-dner, jusqu' ce que nous soyons devenus +assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous +battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois +pas que la timidit soit un de vos dfauts (en socit, je veux dire). + + + + +LETTRE CCXVII. + +A M. MOORE. + +8 mars 1815. + + +Un vnement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que +j'prouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais d, de ce que je ne +puis plus prouver aujourd'hui, m'ont jet dans les rflexions, et ont +fait natre les penses que vous avez maintenant entre les mains. Je +suis charm qu'elles vous plaisent; je me flatte en consquence qu'elles +pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien +imiter, je n'aurais plus gure d'ambition pour l'originalit. Je serais +ravi si je pouvais vous forcer vous crier avec Dennis: Pardieu! +voil mon tonnerre! J'ai crit ces stances pour que vous les mettiez en +musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en +fassiez prsent Power, s'il veut bien les accepter. + +Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse propos des +sons nazillards dont il a accompagn mes _Mlodies Hbraques_? Ne vous +ai-je pas dit que c'tait la faute de K***, et de ma trop grande +facilit de caractre? Mais vous voulez tre mchant tout prix! Voyez +ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant ma revanche. + +Soyez-en sr et prparez-vous-y: votre opinion sur le pome de *** +arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux +oreilles et au coeur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas +d'tre fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche? +Vous, homme de lettres et pote vous-mme, aller prendre pour confident +l'diteur qui a achet ou vendu les plus beaux loges de l'ouvrage en +question! et puis cette dlicieuse parenthse: _Entre nous deux soit +dit_! Cela me rappelle un mot de l'_Hritier_: Tte tte avec lady +Duberly, je suppose.--Non, tte tte avec cinq cents personnes! Votre +flatteuse opinion ne tardera pas atteindre autant de publicit, avec +bien des additions, dans bien des lettres, toutes signes L. H. R. O. et +Ce. + +[Note 152: Il fait ici allusion une petite anecdote que je lui +avais raconte dans ma dernire. crivant l'un des nombreux associs +d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou +plutt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un pome +nouveau: _Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le pome +de M_. ***. Cette lettre tait en grande partie une lettre d'affaires; +elle passa par la filire ordinaire du bureau, et je lus la fin de la +rponse, mon grand dplaisir: _Nous_ sommes fchs que vous ne +trouviez pas bon le dernier pome de M. ***, et sommes vos trs-humbles +serviteurs, + +L. H. R. O. et compagnie. +(_N. de Moore_.)] + +Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons mont +une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, prs +Newmarket, o je serai charm de recevoir de vos nouvelles. + +J'ai fort bien pass mon tems ici couter ces infernals monologues +que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon +respectable beau-pre s'est invariablement rpt tous les soirs, +l'exception d'un o il a jou du violon. Somme toute, ils ont t mon +gard trs-bons et trs-hospitaliers. J'aime beaucoup leur chteau, et +j'espre qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses annes. +Bella, dont la sant est parfaite, est d'une humeur toujours agrable et +douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des prparatifs +de dpart, et demain, pareille heure, je serai probablement huch sur +le sige, entour de bagages, quoique je me sois procur une seconde +voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes +tranent partout avec elles. + +Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, + +Votre, etc. + +BYRON. + + + + +LETTRE CCXVIII. + +A M. MOORE. + +27 mars 1815. + + +J'avais dessein de vous crire plus tt l'occasion de la perte que +vous venez d'essuyer[153]; mais, rflchissant combien tout ce qu'on +peut dire sur un pareil sujet est inutile et us, je m'en suis abstenu. +Je suis charm de voir que vous supportez ce malheur avec tant de +courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable Mrs. +Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la +distraire, et je suis sr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela. + +[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.] + +Passons maintenant votre lettre. Napolon... mais les journaux +doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous +ce sujet, et pour mes _ides relles_, il y a environ un an, je vous +rfre aux dernires pages du journal que vous avez entre les mains. Je +pardonne volontiers ce coquin-l de dmentir presque chaque vers de +mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimit +auquel le coeur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire +d'un certain abb qui avait crit un _Trait sur la Constitution de +Sude_, o il prouvait qu'elle tait indissoluble et ternelle? Au +moment o il corrigeait l'preuve de la dernire feuille, la nouvelle +arriva que Gustave III avait dtruit ce gouvernement immortel. +Monsieur, dit l'abb quelqu'un, le roi de Sude peut dtruire la +_constitution_, mais non pas _mon livre_!!! Je pense __ cet abb, mais +je ne pense pas comme lui. + +En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus +extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et sa +fortune dans le prodigieux succs de son entreprise. Il aurait pu tre +arrt par nos frgates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de +Lyon, fameux par tant de temptes et mille autres obstacles. Mais il est +certainement le favori de la fortune; et + + Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il + prend des villes volont et des couronnes loisir, et + s'avance de l'le d'Elbe Paris, prparant des _bals_ aux + dames et des _balles_ ses ennemis. + +Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jet au milieu de l'arme du +roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne +bat pas les _allis_, je ne m'y connais plus. Aprs s'tre empar tout +seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne st pas repousser +ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va tre soutenu de ses +vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impriale, +l'ancienne et la nouvelle arme. Il est impossible de ne pas tre bloui +et dans l'admiration en contemplant son caractre et la carrire qu'il a +parcourue. Rien ne m'avait jamais autant dsappoint que son abdication, +et rien ne me pouvait rconcilier avec lui autant que ce dernier +exploit, quoique personne ne pt prvoir un changement de fortune si +brillant et si complet. + +Quant votre question, tout ce que je puis vous rpondre, c'est qu'il +y a en effet quelques symptmes de grossesse. Je n'en tais dsireux, +moi-mme, que parce que je pense que cela fera plaisir son oncle lord +Wentworth, ainsi qu' son pre et sa mre. L'oncle dont il s'agit est +maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-tre que sa +fortune (7 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, aprs sa +mort, ma femme. Mais il a toujours t si bon pour elle et pour moi, +que je ne sais, en vrit, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi +long-tems qu'il pourra vivre tolrablement ici-bas. Son pre est +toujours la campagne. + +Nous nous mettons demain en route pour la mtropole; adressez vos +lettres dans Piccadilly, o nous allons occuper l'htel de la duchesse +de Devon, tandis qu'elle est en France. + +Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la proprit de la +romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas +parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles +et uses, comme dit Polonius......................................... +............................. + +Donnez-moi, s'il vous plat, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous +comptez venir Londres. Voil votre projet de voyage sur le continent +impossible, quant prsent. J'ai vous remercier d'une lettre plus +longue qu' l'ordinaire; j'espre que vous ferez un nouvel essai de ma +reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue. + + + + +LETTRE CCXIX. + +A M. COLERIDGE. + +Piccadilly, 31 mars 1815. + + +MON CHER MONSIEUR, + +C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois, +j'espre que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque got +parmi ces hommes, tout intresss qu'ils soient, qui font marchandise +des productions du gnie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas +abattre par la partialit passagre de ce qu'on appelle le public pour +ses favoris du moment. Vous avez d en voir passer beaucoup, et vous +survivrez bien d'autres; je dis personnellement, car potiquement +toute comparaison serait une insulte pour vous. + +J'oserais, s'il m'tait permis de hasarder un avis, dire que jamais les +circonstances n'ont t plus favorables pour la tragdie. Vous avez dans +Kean un acteur digne de rendre toutes les belles penses que vous pouvez +crer et personnifier pour lui, et je regrette que le rle d'Ordonio ait +t donn avant son engagement Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis +plusieurs annes qui ressemblt aux _Remords_; et je crois que la +rception de cette pice tait faite pour exciter au plus haut point les +esprances de l'auteur et du public. Il faut esprer que vous +continuerez de marcher dans une carrire qui ne saurait manquer d'tre +glorieuse pour vous. + +Prsentez, je vous prie, mes complimens M. Bowles. + +J'ai l'honneur d'tre, votre trs-humble et trs-obissant serviteur, + +BYRON. + +_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira +de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'tais bien jeune +et bien irrit quand j'ai crit cette sottise; et que, depuis, elle m'a +toujours t comme une pine dans le ct, surtout parce que la plupart +de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns +mes amis, et m'ont pardonn trop facilement pour que je me pardonnasse +moi-mme, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tte +de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne +signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce +que j'ai pu pour en empcher tout--fait la circulation, je regretterai +toujours infiniment l'injustice et la gnralit des attaques que je m'y +suis permises. + + +FIN DU DIXIME VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, +volume 10, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 *** + +***** This file should be named 30994-8.txt or 30994-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/0/9/9/30994/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10 + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: January 16, 2010 [EBook #30994] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h4>DE</h4> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> + +<hr class="short"> +<h3>TOME DIXIÈME.</h3> +<hr class="short"> + + +<p class="mid"><i>Paris.</i><br> +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br> +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, <br> +ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p> + +<hr class="short"> + +<h4>1830.</h4> + +<br><br><br> + +<h3>LETTRES</h3> + +<h1>DE LORD BYRON,</h1> + +<h5>ET</h5> + +<h2>MÉMOIRES SUR SA VIE,</h2> + +<h4><span class="sc">Par Thomas MOORE</span>.</h4> +<br><br><br> + +<hr class="full"> +<br> +<h3>MÉMOIRES</h3> + +<h4>SUR LA VIE</h4> + +<h2>DE LORD BYRON.</h2> +<br> +<hr class="short"> +<br> + +<p>C'est à peu près à cette époque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de +voir Lord Byron pour la première fois et de me lier avec lui. La +correspondance qui fut la source de notre amitié est on ne peut plus +propre à faire connaître la mâle franchise de son caractère. Comme c'est +moi qui la commençai, on me pardonnera un peu d'égoïsme dans le détail +des circonstances qui y donnèrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles +publiques parlèrent avec beaucoup de raillerie et tournèrent en ridicule +une affaire qui s'était passée entre M. Jeffrey et moi à Chalk-Farm, se +fondant sur un faux rapport de ce qui nous était arrivé, à +Bow-Street<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, devant les magistrats. J'adressai en conséquence une +lettre à l'éditeur de l'un de ces journaux, dans laquelle je +contredisais les faussetés qu'ils avaient avancées, et rétablissais les +faits dans toute leur vérité. Pendant quelque tems, ma lettre parut +produire l'effet que je m'en étais promis, mais malheureusement, la +première version prêtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour +céder facilement à la vérité de la seconde. Aussi, toutes les fois que +l'on faisait allusion à cette affaire dans le public, l'on ne manquait +pas de rappeler uniquement le premier écrit, parce qu'on le trouvait +plus piquant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de +Londres, où l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des +duels, que la loi anglaise ne tolère pas, mais regarde, suivant les +circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prémédité.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>Lorsqu'en 1809 parut, pour la première fois, la satire intitulée <i>Les +Poètes anglais et les Journalistes écossais</i>, je vis que l'auteur, et +l'on s'accordait à attribuer l'ouvrage à Lord Byron, non-seulement +s'égayait dans ses vers avec autant de malignité que de talent sur ce +sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait +un aperçu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord présentée, et par +conséquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais +publié. Toutefois, comme cette satire était anonyme, et que sa +seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement obligé +d'y faire attention, et j'oubliai entièrement cet incident. Pendant +l'été de cette même année, parut la seconde édition de l'ouvrage, +portant cette fois le nom de Lord Byron. J'étais alors en Irlande, +entretenant peu de relations avec le monde littéraire, et plusieurs mois +se passèrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle édition. +Dès que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractère de +gravité, j'adressai à Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai à +l'un de mes amis à Londres, avec prière de la remettre lui-même entre +les mains de sa seigneurie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" +name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> Voilà la seule de mes lettres que je prendrai la liberté +d'offrir entière au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est +courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai +cru que l'on me permettrait de m'écarter pour cette fois de la règle que +je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me +paraîtront nécessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble +correspondant.<span class="rig"> +(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<br> +<p class="rig">Dublin, Ier janvier 1807.</p><br> + +<p><span class="sc">Milord</span>,</p> + +<p>«Je viens de voir le nom de <i>Lord Byron</i> en tête d'un ouvrage intitulé +<i>Les Poètes anglais et les Journalistes écossais</i>, dans lequel on semble +donner <i>un démenti</i> au compte que j'ai publié, de ce qui s'est passé +entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques années. Je vous prie d'avoir la +bonté de me faire savoir si je dois considérer votre seigneurie comme +l'auteur de cette publication.</p> + +<p>«Je n'espère pas pouvoir revenir à Londres avant une semaine ou deux: je +compte toutefois que, d'ici là, votre seigneurie voudra bien me faire +connaître si elle avoue l'insulte renfermée dans les passages auxquels +je fais allusion.</p> + +<p>«Il est inutile de recommander à votre seigneurie +de tenir secrète notre correspondance à ce sujet.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, de votre seigneurie,</p> + +<p>«Le très-humble serviteur,»</p> + +<span class="rig">THOMAS MOORE.</span><br><br> + +<span class="rig">Molesworth-street, Nº 22.</span> +<br><br> + +<p>Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adressé ma lettre m'écrivit +qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait +quitté l'Angleterre immédiatement après la publication de la seconde +édition. Il ajoutait que ma lettre avait été remise à un ami de Lord +Byron, un M. Hodgson qui s'était chargé de la lui faire parvenir par une +voie sûre. Quoique ce dernier arrangement ne fût pas absolument ce que +j'aurais pu désirer, je pensai qu'après tout il fallait laisser ma +lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de +songer à cette affaire.</p> + +<p>Pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent avant le retour de Lord +Byron, j'avais contracté comme époux et comme père, des obligations qui +rendent les hommes peu jaloux de s'exposer à des dangers sans nécessité, +surtout ceux qui n'ont rien à léguer aux objets de leur tendresse. Lors +donc que j'appris que le noble voyageur était revenu de Grèce, bien que +je crusse me devoir à moi-même de persister dans mon projet de demander +une explication, je résolus de prendre un ton de conciliation propre +non-seulement à montrer le désir d'un résultat pacifique, mais encore à +faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun désir de +vengeance. La mort de Mrs. Byron me força à différer quelque tems mon +projet; mais, aussitôt que les convenances le permirent, j'adressai une +seconde lettre à Lord Byron, dans laquelle me référant à la première, et +après avoir exprimé le doute qu'elle lui fût jamais parvenue, +j'établissais de nouveau, et à peu près dans les mêmes termes, la nature +de l'insulte que je croyais avoir reçue dans la note en question. «Il +est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon +intention, devait être la conséquence de cette première lettre. Le tems +qui s'est écoulé depuis, quoiqu'il n'ait rien changé à la nature de +l'injure ni à la manière dont je la ressentis, a matériellement altéré +ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre +n'est-il que de me montrer conséquent avec ma première, et de vous +prouver que je suis toujours sensible à l'injure que j'ai reçue, quoique +les circonstances me forcent à n'y pas donner suite à présent. Quand je +dis que je suis sensible à cette injure, que votre seigneurie n'aille +pas s'imaginer que je nourrisse dans mon cœur la moindre idée de +vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise où se +trouve l'homme accusé de mensonge, malaise qui doit le poursuivre +jusqu'au tombeau à moins que l'insulte ne soit rétractée ou expiée. Si +j'étais insensible à cette fausse position, je mériterais plus que le +fouet de votre satire.» Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir +des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un +grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permît de rechercher, +dès ce moment, l'honneur d'être compté au nombre de ses amis.</p> + +<p>Lord Byron me fit la réponse suivante.</p> +<br> + +<h3>LETTRE LXXIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Cambridge, 27 octobre 1811.</p><br> + +<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>«Votre lettre m'a été envoyée de Nollingham ici, ce qui excuse le retard +qu'a éprouvé la réponse. Quant à votre première lettre, je n'ai jamais +eu l'honneur de la recevoir; soyez sûr que, dans quelque partie du monde +que je me fusse trouvé, j'aurais regardé comme un devoir de revenir et +d'y répondre en personne.</p> + +<p>«Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir +inséré dans les journaux. À l'époque de votre affaire avec M. Jeffrey, +je venais d'entrer à l'université. J'ai lu et entendu à cette occasion +un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait était +tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes +idées de <i>démentir</i> un récit qui n'était jamais tombé sous mes yeux. En +mettant mon nom à cette production, je m'en suis rendu responsable +envers tous les intéressés, j'ai contracté l'obligation d'expliquer tout +ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les +conséquences des étourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne +me laisse pas le choix, c'est à ceux qui sont injuriés ou irrités de +chercher la réparation qui leur convient.</p> + +<p>»Quant au passage en question, <i>vous n'étiez pas</i> certainement la +personne pour laquelle j'éprouvais des sentimens hostiles. Toutes mes +pensées, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais +en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littéraire, et je ne +pouvais prévoir que son antagoniste fût près de devenir son champion. +Vous ne spécifiez pas ce que vous désiriez que je fisse; je ne puis ni +rétracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avancé, ni +offrir des excuses à ce sujet.</p> + +<p>»Je serai, au commencement de la semaine, à Saint-James's-Street, n° 8. +Je n'ai vu ni la lettre ni la personne à laquelle vous aviez communiqué +vos intentions.</p> + +<p>»Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne déléguée par vous, me +trouvera toujours disposé à adopter toute espèce de proposition +conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre +moyen échouait, à vous donner les satisfactions que vous croirez +nécessaires.</p> + +<p>»J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant +serviteur,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br><br> + +<p>Dans ma réplique à cette lettre, je commençais par dire qu'elle était, +après tout, aussi satisfaisante que je pouvais le désirer. Elle +contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte +<i>diplomatie</i> des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu +mon <i>compte rendu</i>, auquel je supposais qu'il avait donné volontairement +le démenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de +mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage +n'avait pas été dirigé contre moi personnellement. J'ajoutais que +c'était là toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que +naturellement je m'en tenais satisfait.</p> + +<p>J'entrais ensuite dans quelques détails sur la manière dont je lui avais +envoyé ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne +pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'était servie +en parlant de la perte de cette première missive, m'avaient beaucoup +affligé.</p> + +<p>Je terminais ainsi ma réplique: «Votre seigneurie ne montrant aucun +désir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne +m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de +cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un +milieu entre des hostilités ouvertes ou une amitié décidée. Mais comme +les pas que nous pourrions faire vers cette dernière alternative, +dépendent entièrement de vous maintenant, il ne me reste qu'à répéter +que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur +d'être, etc., etc.»</p> + +<p>Le lendemain, je reçus de Lord Byron une seconde lettre.</p> +<br> + +<h3>LETTRE LXXIV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">Saint-James's-street, N°8, 29 octobre 1811.</p><br> + +<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>«Peu de tems après mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson, +m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un événement malheureux +arrivé dans ma famille me forçant à quitter Londres précipitamment, +cette lettre qui, très-probablement doit être la vôtre, est demeurée non +ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons +reconnaître votre écriture, elle sera ouverte en votre présence, pour la +satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville +actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.</p> + +<p>»Quant à la dernière partie de vos deux lettres, je ne sais comment y +répondre, jusqu'à ce que le point principal ait été discuté entre nous. +Devais-je m'attendre à l'amitié d'une personne qui se croyait accusée +par moi de fausseté? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas +pu être mal interprétées, non par la personne à laquelle elles étaient +adressées, mais par d'autres? Dans le cas où je me trouvais, une +pareille démarche était impraticable. Si vous, qui vous croyez +l'offensé, êtes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser +ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre à mon tour. Ma +situation, comme je l'ai déjà dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais +été fier de notre connaissance, si elle avait autrement commencé; mais +c'est à vous de voir jusqu'où elle peut aller sous des <i>auspices</i> si peu +favorables.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.»</p> + +<p>Un peu piqué, je l'avoue, de la manière dont avaient été accueillies mes +ouvertures intempestives pour établir entre nous un commerce amical, je +me hâtai de clore notre correspondance par un petit billet où je disais +que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise +en m'écartant du point immédiat de notre discussion, il ne me restait +qu'à ajouter que si, dans ma dernière lettre, j'avais correctement +établi l'explication qu'elle m'avait donnée, je déclarais m'en +contenter; et que, dès ce moment, toute correspondance pouvait cesser à +jamais entre nous.</p> + +<p>Ce billet me valut aussitôt, de la part de Lord Byron, la réponse +suivante, où se montrent si bien la franchise et la bonté de son +naturel.</p> +<br> + +<h3>LETTRE LXXV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">30 octobre 1811.</p><br> + +<p class="sc">Monsieur,</p> + +<p>«Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur +un sujet si peu agréable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et +pour vous aussi, je pense, que la lettre laissée chez M. Hodgson, en +supposant qu'elle soit la vôtre, vous pût être renvoyée encore toute +entière, surtout puisque vous me dites <i>que les expressions dont je me +suis servi en parlant de la perte de cette première missive, vous ont +beaucoup affligé</i>.</p> + +<p>»Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore +très-flatté de cette partie de votre correspondance, où vous me faites +entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis +pas allé d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais +peut-être dû, la situation dans laquelle je me trouvais doit être mon +excuse. Aujourd'hui, vous vous déclarez satisfait des explications que +je vous ai données; nous n'avons donc plus rien de fâcheux à démêler +ensemble. Si vous conservez la même bonne volonté de m'accorder +l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous +voir au lieu et au moment qu'il vous plaira désigner; et j'ose espérer +que vous n'attribuerez à aucun motif honteux la prière que je vous en +fais à mon tour.</p> + +<p>»J'ai l'honneur d'être, etc.»</p> + +<p>Au reçu de cette lettre, je me hâtai d'aller trouver mon ami, M. Rogers, +qui était alors en visite chez lord Holland; et, pour la première fois, +je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'étais engagé. Avec +son empressement ordinaire à obliger, il proposa que l'entrevue avec +Lord Byron eût lieu à sa table, et me chargea de le prier de vouloir +bien lui-même choisir un jour à cet effet.</p> + +<p>La lettre suivante est celle qu'il répondit à mon billet.</p> +<br> + +<h3>LETTRE LXXVI.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p class="rig">1er novembre 1811.</p><br> + +<p class="sc">Monsieur,</p> + +<p>«Je serais désespéré de troubler les engagemens que vous pouvez avoir +pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange +également vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre +invitation. Je ne puis être que très-flatté de l'estime que M. Rogers +veut bien me témoigner; et quoique je ne la mérite pas, je manquerais à +moi-même, si je n'étais fier des éloges d'un tel homme. Si l'entrevue +projetée entre vous, votre ami et moi, me conduisait à former une +liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet +de notre correspondance comme l'un des plus heureux événemens de ma vie.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être sincèrement votre très-humble serviteur,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Il n'est pas nécessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce +qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres +de Lord Byron. Mêlant, avec une facilité vraiment irlandaise, la guerre +et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis +dans une position où, ne connaissant pas le caractère de celui qui lui +écrivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond +d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques +embûches. De là, cette judicieuse réserve avec laquelle il s'abstint de +répondre aux offres d'amitié que je lui faisais, avant de savoir si son +correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il +lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, à cet égard, furent +levés, il déploya toute la franchise de son naturel, et la facilité avec +laquelle, sans plus songer à aucune forme d'étiquette, il se déclara +prêt à me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait +de choisir, prouve qu'il était aussi confiant et aussi empressé après +cette explication, qu'il s'était montré judicieusement réservé et même +pointilleux auparavant.</p> + +<p>Ce caractère franc et mâle que Byron déploya dans mes premiers rapports +avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu'à la fin.</p> + +<p>L'intention de M. Rogers avait d'abord été de n'avoir à dîner que Lord +Byron et moi; mais M. Thomas Campbell étant venu faire visite le matin à +notre hôte, fut invité à nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta. +Une telle réunion ne pouvait manquer d'être intéressante pour nous tous. +C'était la première fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de +son côté, il se trouvait pour la première fois avec des personnes dont +les noms s'étaient associés à ses premiers rêves littéraires, deux +desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de +génie honorent volontiers ceux qui les ont précédés dans la carrière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" +name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affectée: Lord +Byron avait déjà fait lui-même cette distinction dans les opinions qu'il +a émises sur les poètes vivans; et je ne puis m'empêcher de reconnaître +que les éloges qu'il a donnés dans la suite à mes écrits sont dus en +grande partie à son amitié pour moi.<span class="rig"> +(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>Parmi les impressions que cette réunion m'a laissées, ce que je me +rappelle avoir principalement remarqué, c'est la noblesse de son air, sa +beauté, la douceur de sa voix et de ses manières, et ce qui +naturellement dut me flatter le plus; son envie marquée de m'être +agréable. Il portait le deuil de sa mère; la couleur de ses vêtemens, +ses cheveux si bien bouclés, si brillans, si pittoresques, faisaient +ressortir davantage encore la pâleur aérienne et sans mélange de ses +traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacité de sa pensée, mais +dont la mélancolie était l'expression habituelle.</p> + +<p>Comme aucun de nous ne savait le régime particulier de nourriture qu'il +avait adopté, notre hôte fut bien embarrassé quand il s'aperçut que son +noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui était sur la +table. Lord Byron ne voulut goûter ni viande, ni poisson, ni vin; il +demanda des biscuits et du <i>soda-water</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; malheureusement on n'avait +pas songé à s'en procurer. Toutefois, il déclara qu'il se contenterait +fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire, +avec de si pauvres ingrédiens, un dîner qu'il parut prendre de grand +cœur.</p> + +<p>Je vais reprendre la série de sa correspondance avec d'autres amis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" +name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Boisson rafraîchissante, digestive et mousseuse à un +très-haut degré, obtenue par la combinaison et la solution instantanée +dans l'eau d'une quantité de soude et d'acide tartreux.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE LXXII.</h3> + +<h4>À M. HARNESS.</h4> + +<p class="rig">6 décembre 1811.</p><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Harness</span>,</p> + +<p>«Voici que je vous écris encore; mais ne croyez pas que je mette à +contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous +des réponses régulières. Quand vous vous y sentirez disposé, +écrivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de +penser que vous êtes beaucoup mieux occupé ailleurs. Hier, Blaud et moi +sommes allés chez M. Miller; mais comme il n'y était pas, il viendra +chez Blaud<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> aujourd'hui ou demain. Je tâcherai certainement de les +réunir.--Vous êtes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'âge, vous +apprendrez à n'affectionner personne, mais à ne dire du mal de qui que +ce soit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" +name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Le révérend Robert Blaud, l'un des auteurs des <i>Extraits de +l'anthologie grecque</i>. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer +la traduction du poème de <i>Lucien Bonaparte</i>.</blockquote> + +<p>»Quant à la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous +guider. Je n'ai jamais eu la prétention de donner des avis; j'ai, pour +cela, une foi trop entière au vieux proverbe.</p> + +<p>»La gelée actuelle est insupportable. C'est la première fois que j'en +vois depuis trois ans; je me souviens encore des vœux que je formais +pour en voir une petite au milieu des étés de l'Orient; quand, pour m'en +procurer le plaisir, il m'eût fallu monter exprès au sommet de +l'Hymette.</p> + +<p>»Je vous remercie de tout mon cœur pour la dernière partie de votre +lettre. Il y a long-tems que je n'ai reçu des témoignages d'amitié de +personne; et je suis charmé qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a +donné de si bonne heure. Je n'ai point changé au milieu de mes courses +aventureuses. Harrow et vous naturellement êtes toujours présens à ma +mémoire; et le</p> + +<p class="mid"><i>Dulces... reminiscitur Argos</i></p> + +<p>m'est venu à l'idée, sur les lieux mêmes auxquels fait allusion la +pensée prêtée par le poète aux Argiens déchus. Notre liaison a commencé +avant que nous connussions ce que c'était qu'une date; et il ne tient +qu'à vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi +au nombre des <i>choses qui auront été</i>.</p> + +<p>»Lisez des livres de mathématiques. Je crois que X plus Y est au moins +aussi amusant que la <i>Malédiction de Kéhama</i>, et certainement plus +intelligible. Les poèmes de maître S's. sont, en effet, des lignes +parallèles prolongées indéfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer +qui soit absurde autant qu'elles<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" +name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible à +traduire; le mot <i>lines</i> signifiant à la fois des vers et des lignes.<span class="rig"> +<i>(N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE LXXVII.</h3> + +<h4>À M. HARNESS.</h4> + +<p class="rig">8 décembre 1811.</p><br><br> + +<p>«Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement +noir, et par conséquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour +une personne aussi sévère que vous sur l'étiquette; mais comme c'est +aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualité, +et quant à la grandeur excessive, j'y remédierai en ne la remplissant +pas toute entière. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernière lettre, mais +nous dînons ensemble mardi prochain avec Moore, l'épitomé de toutes les +perfections poétiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura +fini avec Milles. Je prends peu d'intérêt à l'un ou à l'autre; qu'ils +s'arrangent à leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, à votre +prière, pour les mettre bien ensemble, et j'espère qu'ils +s'accommoderont pour leur mutuel avantage.</p> + +<p>»Coleridge a donné des lectures où il traite mal Campbell. Rogers était +présent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une +partie pour aller entendre ce manichéen de la poésie. Pote va épouser +miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les +ministres restent; sa Majesté est toujours dans le même état. Ainsi, à +vous: voilà de la folie simple et de la folie double.</p> + +<p>»Je ne connais qu'un homme qui ait été vraiment heureux, c'est +Beaumarchais, l'auteur de <i>Figaro</i>, qui avait enterré deux femmes et +gagnée trois procès avant l'âge de trente ans.</p> + +<p>»Que faites-vous maintenant, mon enfant? <i>vous étudiez, j'en suis sûr</i>. +Je désire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'époque +la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les espérances du +papa, de la tante, et de toute la parenté, sans parler des miennes. Ne +savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a été reconnu masculin +ont été créés dans le but formel de prendre des degrés? et que moi, +moi-même, je suis <i>artium-master</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, quoique l'orateur public de +l'université puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous +devez être prêtre et réfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond +sur la Bible (qui, bien qu'imprimé, n'est pas publié), et les livres de +tous les autres mécréans. Laissez-là tous les amusemens frivoles, et +devenez aussi immortel qu'on peut le devenir à Cambridge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" +name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Deuxième grade dans les universités anglaises, répondant à +celui de <i>licencié</i>.</blockquote> + +<p>»Vous voyez, <i>mio carissimo</i>, quelle peste de correspondant je suis; +mais, une fois à Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le +voudrez; je ne vous distrairai plus de vos études, comme je fais +maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous +prendre, suivant qu'il a été convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers +dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant à +l'intérieur de la voiture. Vous viendrez décidément avec moi, comme il a +été dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson à +ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux à +l'aide de quelque stratagème. Si seulement Hodgson était un peu moins +gros, nous nous emballerions plus aisément. A-t-il cessé de boire des +spiritueux? c'est un excellent garçon, mais je ne crois pas que l'eau +lui soit bonne, au moins intérieurement. Voulez-vous savoir ce que je +fais en ce moment? je mâche du tabac.</p> + +<p>»Vous ne voyez pas mes deux confédérés, Soupe Davies et Matthews<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>; ce +ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis +absolument <i>hujusdem farinæ</i>, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos +bonnes grâces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" +name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Le frère de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre.<span class="rig"> +(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p class="rig">9 décembre.</p><br><br> + +<p>«Le matin, je suis toujours mal disposé, et aujourd'hui le tems est +aussi sombre que moi-même. La pluie et le brouillard sont pires qu'un +<i>sirocco</i>, surtout dans un pays où l'on ne mange que du bœuf et ne boit +que de la bière. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec +une figure bien grave, qu'il est en traité pour un roman de Mme +d'Arblay's, dont on demande mille guinées. Il veut que je lise le +manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai +bien de donner mon opinion à la légère sur cette dame, car je sais que +le docteur Johnson a revu sa <i>Cécilia</i>. Si le libraire me donne ce +roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont +certainement des gens de goût. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le +ferai plus. Peut-être vous écrirai-je encore; mais, que je le fasse ou +non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.»</p> +<br> + +<h3>LETTRE LXXIX.</h3> + +<h4>À M. HODGSON.</h4> + +<span class="rig">Londres, 8 décembre 1811.</span><br> + +<p>«Je vous ai envoyé, l'autre jour, un conte lamentable, les <i>Trois +Moines</i>; maintenant voici quelque chose d'un style tout différent. Je +l'ai écrit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:</p> + +<p class="mid">Laissons-là ces accens lugubres, etc., etc.</p> + +<p>»J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprimé, mais non +publié), intitulé l'<i>Œdipe Juif</i>, dans lequel il essaie de prouver que +la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allégorie, +particulièrement la Genèse et Josué. Il se déclare théiste dans sa +préface, et traite fort cavalièrement l'interprétation littérale. Je +voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prêté, et j'avoue qu'il +vaut pour moi vingt traités comme celui de Watsons.</p> + +<p>»Il faut que vous et Harness vous fixiez une époque pour votre visite à +Newsteadt: pour moi, je suis toujours à votre disposition, à moins qu'il +ne survienne quelque chose dans l'intérim...</p> + +<p>»Blaud dîne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a +attaqué les <i>Plaisirs de l'Espérance</i> et tous les autres <i>plaisirs</i>. M. +Rogers était présent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi +indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une +partie d'aller entendre ensemble le nouvel art poétique de ce +schismatique réformé; si j'étais l'un des grands astres de notre +Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur +s'occupât de moi, je ne l'écouterais certainement pas sans lui répondre. +Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunément, +c'est à recommencer tous les jours. Campbell se désespère, je n'ai +jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fâché, +qu'a-t-il à craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller, +qui devait le venir trouver hier.</p> + +<p>»C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais +amusé, si ce n'est à Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il +rien de bien agréable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville; +tant qu'elles n'iront pas en arrière, c'est pour le mieux. Harness +écrit, écrit, écrit, le voilà devenu auteur. Je ne fais rien que mâcher +du tabac. Je voudrais que le parlement fût ouvert pour avoir le plaisir +d'entendre les autres et peut-être aussi celui de me faire écouter à mon +tour; mais je ne suis pas bien empressé là-dessus. J'ai bien des plans +dans la tête: quelquefois je pense à retourner dans le Levant, et à +visiter encore cette Grèce bien aimée. Je me porte bien, mais je suis +toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien +malade, ce qui fait que je suis rentré fort content chez moi.</p> + +<p>»Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir +trente ans! si vous étiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer +à toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous +repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intéressant? Et +comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai écrit à Harness, et il +m'a écrit, et nous nous sommes écrit, et il ne nous reste plus qu'à nous +écrire encore jusqu'à ce que la mort vienne enlever les plumes et les +écrivains.</p> + +<p>»L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places +vacantes. Le cuisinier a déserté nous laissant dans l'embarras, ce qui +ne fait pas rire notre comité. Maître Brook, notre chef de service, a la +goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle +d'après autrui, car qu'importe l'art de la cuisine à un homme qui ne +mange que des légumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur +l'état de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du +repos, et quant à moi je les laisse diriger la cuisine à leur fantaisie. +Faites-moi savoir ce que vous avez décidé pour notre partie de Newsteadt +et croyez-moi toujours votre, etc.»</p> + +<span class="rig">Νωαιρων</span><br> + +<h3>LETTRE LXXX.</h3> + +<h4>À M. HOGDSON.</h4> + +<span class="rig">Londres, 12 décembre 1811.</span><br> + +<p>«Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renoncé à moi aussi, en +renonçant au vin. J'ai écrit, écrit; point de réponse! Mon cher sir +Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xérès et écrivez. Une +indisposition a empêché Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a +amplement dédommagés. J'ai quelqu'espoir de l'engager à venir à +Newsteadt avec nous; je suis sûr que vous l'aimerez plus à mesure qu'il +se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.</p> + +<p>»Je ne sais où en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne +prétend être en traité pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il +l'obtient (au prix de mille guinées), il désire que je lise le +manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense à donner jamais +mon opinion à cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages, +mais par pure curiosité. Si mon honorable éditeur voulait avoir un +jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit à Rogers et à M**, +comme à des gens du goût le plus épuré. J'ai eu une quantité de lettres +de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'êtes plus un +enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous êtes plus +agréablement occupé à faire des articles pour les <i>Revues</i>. Vous ne +méritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je n'attends que votre réponse pour fixer notre rendez-vous.»</p><br> + +<h3>LETTRE LXXXI.</h3> + +<h4>À M. HARNESS.</h4> + +<span class="rig">15 décembre 1811.</span><br> + +<p>«J'ai fait à votre dernière une réponse dont, par réflexion, je ne suis +pas plus content que vous ne l'aurez probablement été vous-même. Je +n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens +d'avoir l'avantage d'une épître de ***, pleine de toutes ses petites +doléances; et cela au moment où, par suite de circonstances qu'il serait +trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprès +desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une égratignure en +comparaison d'un cancer. Tout cela combiné m'avait mis de mauvaise +humeur contre lui et contre le genre humain. La dernière partie de ma +vie s'est passée dans une lutte continuelle contre les affections qui +ont empoisonné la première. Quoique je me flatte d'être parvenu à les +dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-là en était un, +où je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne +vous en eusse pas parlé ici, si je ne craignais d'avoir été un peu trop +sauvage dans ma dernière, et si je ne désirais vous en offrir cette +espèce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos +troubadours langoureux; ainsi tâchons de rire maintenant.</p> + +<p>»Hier j'allai avec Moore à Sydenham, faire une visite à Campbell<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Il +n'était pas visible; et nous nous en revînmes assez gaîment. Demain je +dîne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque +fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans <i>Coriolan</i>; il +était superbe, et a joué magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une +excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui était plus +que pleine. Clare et Delaware, qui y étaient aussi, ne furent pas si +heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'étions pas ensemble. J'aurais +voulu que vous fussiez là; avec votre amour pour Shakspeare et la +tragédie bien jouée, cette soirée vous eût fait éprouver de bien vives +jouissances. La semaine dernière j'éprouvai tout le contraire à +Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut sifflé à outrance, +et le méritait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" +name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Cette promenade me fit connaître d'une manière assez peu +rassurante l'une des singularités de Lord Byron. Au moment où nous +quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda +au domestique qui fermait la portière du vis-à-vis: «Avez-vous mis les +pistolets dans la voiture?» La réponse fut affirmative. Il était +impossible de ne pas sourire de cette précaution prise en plein midi; +surtout en égard aux auspices sous lesquels notre liaison avait +commencé.<span class="rig"> +(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>»Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du sort de B** et de H**; +c'est bien ce que méritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler +dans des maisons de prostitution de la perte, l'irréparable perte, +désespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous +censurez ma manière de vivre, Harness; quand je me compare à ces hommes +plus âgés, que moi et dans une position plus brillante, en vérité, je +commence à me regarder comme un monument de prudence, une statue +ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le +monde en général m'attribue sur ces hommes-là une orgueilleuse +supériorité dans la carrière du vice. Au bout du compte j'aime assez B** +et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs +erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de +telles liaisons du nom d'<i>amour</i>... attachemens romantiques pour des +choses qu'on peut acheter un écu!</p> + +<span class="rig">16 décembre.</span><br> + +<p>»Je viens de recevoir votre lettre; je suis pénétré de l'affection que +vous me témoignez. La première partie de ma lettre d'hier vous aura +parti, j'espère, une explication de la précédente, quoiqu'elle ne +suffise pas pour l'excuser. J'aime à recevoir de vos nouvelles... +j'aime... le mot n'est pas assez fort. Après le plaisir de vous voir, je +n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs, +d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns +ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point +vu. Les faits dont vous parlez à la fin de votre lettre sont de +nouvelles preuves à l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les +trouverez toujours, égoïstes et défians; je n'en excepte aucun. La cause +en est dans l'état de la société. Dans le monde, chacun ne doit compter +que sur soi; il est inutile et peut-être égoïste d'attendre rien des +autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de +l'<i>amitié</i> au collége, et assez d'<i>amour</i> avant l'âgé de vingt ans.</p> + +<p>»Je suis allé voir ***; il me retient en ville, où je ne voudrais pas +être actuellement. C'est un homme bon, mais tout-à-fait sans conduite. +Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.</p> + +<p>»Croyez-moi pour toujours votre bien affectionné, etc.»</p> + +<br> + +<p>Dès le moment de notre première entrevue, à peine laissâmes-nous passer +un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre +connaissance se changea en intimité et en amitié avec une promptitude +dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus très-heureux dans toutes les +circonstances qui marquèrent nos premiers rapports. Pour un cœur aussi +généreux que le sien, le plaisir de réparer une injustice aida peut-être +beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son +esprit, tandis que la manière dont j'en demandais réparation, exempte de +colère ou de rien qui ressemblât à un défi, ne lui laissa aucun souvenir +fâcheux de ce qui s'était passé entre nous. Point de compromis ou de +concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grâce +de cette franche amitié à laquelle il m'admit si cordialement tout +d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se +formât avant qu'il ne fût arrivé à l'apogée de ses succès, avant que les +triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde à ses pieds, et donné +à d'autres hommes illustres qui recherchèrent son amitié, des chances +bien plus sûres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle +carrière que lui ouvrirent ses succès, loin de nous détacher l'un de +l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par conséquent +rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait +admettre dans cette haute société où l'appelait son rang; et quand, +après avoir publié <i>Childe-Harold</i>, il commença à voir le monde, ceux +qui étaient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous +allions généralement dans les mêmes maisons; et dans la saison toujours +si gaie d'un printems à Londres, nous nous trouvions, comme il le dit +lui-même dans une de ses lettres, <i>embarqués ensemble dans le même +vaisseau de fous</i>.</p> + +<p>Mais au moment où nous nous vîmes pour la première fois, il était, pour +ainsi dire, seul dans le monde. Même ses connaissances de cafés, qui, +avant son départ d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure +société, étaient ou abandonnées ou dispersées. À l'exception de trois ou +quatre camarades de collége, auxquels il paraissait fortement attaché, +M. Dallas et son avoué semblaient les seules personnes qu'il pût appeler +ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement, +qui lui était évidemment pénible, l'état d'abandon dans lequel il se +trouva arrivé à l'âge d'homme fut une des sources principales de ce +dédain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages +tardifs qu'il en reçut ne purent parvenir à éteindre. L'effet que +produisit sur son caractère adouci le commerce si court qu'il entretint +dans la suite avec la société, prouve que son cœur se fût rempli des +sentimens les plus doux si le monde lui eût souri plus tôt.</p> + +<p>Toutefois, en recherchant ce qu'eût pu être son caractère dans des +circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses défauts mêmes +furent les élémens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y +avait de bon et de mauvais dans son naturel que son génie tire sa force +et son éclat. Un accueil plus flatteur dans le monde eût sans doute +adouci et fléchi son caractère acerbe; mais peut-être aussi lui eût-il +ôté quelque chose de sa vigueur: la même influence qui aurait répandu +plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu être fatale à sa +gloire. Dans un petit poème qu'il paraît avoir composé à Athènes, en +1811, et que l'on trouve écrit de sa main sur le manuscrit original de +<i>Childe-Harold</i>, il y a deux vers qui, à peine intelligibles si on les +joint à ceux qui précèdent, peuvent, pris isolément, s'interpréter comme +l'expression d'un sentiment prophétique, et de la conviction que de la +ruine et du naufrage de toutes ses espérances naîtrait l'immortalité de +son nom.</p> + +<blockquote> + Cher objet d'un attachement malheureux! quoique privé + maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et + mes larmes pour me réconcilier avec la vie. On dit que le + tems peut détruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien; + car <i>ma mémoire devient immortelle par le coup même qui tue + toutes mes espérances</i>. +</blockquote> + +<p>Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dînions souvent tous +les deux ensemble, n'ayant pas de société commune où nous pussions nous +trouver. Il n'appartenait alors qu'à l'Alfred, et je ne faisais partie +que du Wattier. Nous prenions généralement nos dîners chez Saint-Alban +ou chez Steven, dont il était une ancienne pratique. Quoique de tems en +tems il bût du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son +système d'abstinence quant aux mets. Il paraît qu'il s'était fait l'idée +qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractère. Je me +rappelle qu'un jour, étant assis en face de lui, il me regarda quelques +secondes manger avec appétit un beefsteak, puis me demanda du ton le +plus sérieux: «Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent +finir par vous rendre féroce?»</p> + +<p>Ayant cru que je désirais faire partie de l'Alfred-club, il se hâta de +me proposer pour candidat; toutefois, la résolution que j'avais prise, +dans l'intervalle, de vivre à la campagne, rendait inutile la +souscription à un nouveau club. J'écrivis donc à Lord Byron pour le +prier de rayer mon nom; et j'éprouve un plaisir que l'on me pardonnera +sans doute, à insérer ici sa réponse, quoique peu intéressante du reste, +parce que c'est la première épître familière dont il m'ait honoré.</p><br> + +<h3>LETTRE LXXXII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">11 décembre 1811.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Moore,</span></p> + +<p>«Nous laisserons-là, s'il vous plaît, toutes les vaines formules de +politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu à nos parrains +et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai +votre nom; cependant, je n'en vois pas la nécessité, car j'ai, +aujourd'hui, ajourné votre élection <i>sine die</i>, jusqu'à ce qu'il vous +plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce +qu'il y aurait quelque chose de désagréable pour moi à effacer votre nom +de la liste après l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus +long-tems il y aura été, plus nous aurons de probabilité de succès, et +plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est à +vous de décider; votre volonté, à cet égard, sera ma loi. Si mon zèle +est allé déjà au-delà de la discrétion, pardonnez-le moi en faveur du +motif.</p> + +<p>»Je voudrais que vous vinssiez avec moi à Newsteadt, Hodgson y sera avec +un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade +de classe que j'aie eu depuis la troisième <i>forme</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, à Harrow, +jusqu'à ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la +chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre +disposition de votre tems et mon agréable compagnie: <i>balnea, vina</i>, +etc., etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" +name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> La troisième forme anglaise correspond à la classe de +quatrième de nos colléges français.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai +comme Martial, <i>nil recitabo tibi</i>: certainement ce n'est pas là la +moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi, +mon cher Moore,</p> + +<p>»Pour toujours, votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br><br> + +<p>Parmi les actes de générosité et d'amitié qui marquaient chaque année de +la vie de Lord Byron, il n'en est peut-être pas de plus digne d'être +cité, tant pour son opportunité, sa délicatesse et le mérite de l'objet, +que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des +sentimens si bien prouvés, est ce même M. Hodgson, auquel sont adressées +un si grand nombre des lettres précédentes. Il serait injuste de lui +enlever l'honneur de reconnaître lui-même des obligations si signalées; +je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont +il m'a favorisé à l'occasion d'un passage des mémoires autographes de +son illustre ami.</p> + +<p>»Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances +auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent à des +affaires tout-à-fait particulières; c'est un honneur que je veux rendre +à la mémoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de déplorer la perte. +Me trouvant malheureusement gêné, et même très-embarrassé, je reçus de +Lord Byron, à qui j'avais déjà d'autres obligations de la même nature, +je reçus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'élevèrent à celle de +1,000 livres sterlings. Je n'avais point demandé ce secours, j'étais +loin de m'y attendre; mais c'était le projet conçu depuis long-tems, +quoique secret, de mon ami, de venir ainsi à mon aide; il n'attendait +que le moment de le faire de la manière la plus efficace. Quand je le +remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent: +<i>J'avais toujours songé à le faire</i>.»</p> + +<p>Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de février, il faisait +imprimer son poème de <i>Childe-Harold</i>. C'est aux nombreux changemens et +aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons +plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la première +ébauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possédons +aujourd'hui, on sent bien ce don du génie, non-seulement de surpasser +les autres, mais de se perfectionner lui-même. Dans le principe, le +lecteur faisait connaissance avec le <i>petit page</i> et le <i>valet de +chambre</i>, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est +inutile de dire combien le poète a gagné de variété et d'effets +dramatiques en étendant la substance de ces deux stances sous la forme +si légère et si lyrique, qu'elles ont actuellement:</p> + +<blockquote> + À sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait + bien son maître. Souvent son babil charmait + Childe-Burun<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, quand son noble cœur était plein de + tristes pensées dont il dédaignait de parler. Alors il lui + souriait, et le jeune Alwin<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a> souriait aussi, quand, par + quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et séché + les larmes prêtes à tomber de l'œil d'Harold... +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" +name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu +l'intention de se peindre lui-même dans la personne de son héros, +l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord +voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" +name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Dans le manuscrit, les noms <i>Robin</i> et <i>Rupert</i> sont tour +à tour écrits et raturés ici.</blockquote> + +<blockquote> + Il n'emmena que ce page et un fidèle serviteur pour voyager + avec lui dans le Levant, dans une contrée éloignée. Quoique + l'enfant fût d'abord chagrin de quitter les bords du lac, où + il avait passé ses premières années, bientôt son petit cœur + battit de joie dans l'espoir de voir des nations étrangères, + et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs + font de si beaux récits; dont Mandeville<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>... +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" +name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> Ici le manuscrit devient illisible.</blockquote> + +<p>Au lieu de ces strophes si touchantes à Inès dans le premier chant, où +se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui +soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans +son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:</p> + +<blockquote> + Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames + anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi, + l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas + bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes + Anglaises, etc., etc. +</blockquote> + +<p>Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités +mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que +la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème. +Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter +l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style +généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que +d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et +au bouffon<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" +name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le +grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce +genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son <i>Paradis des Sots</i>.<span class="rig"> +(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et +d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours, +par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu +du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis +que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque +sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et +l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire. +Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas +réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de +<i>Childe-Harold</i>.</p> + +<p>Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir +John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable:</p> + +<blockquote> + Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les + Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les + antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres, + allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires; + tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le + chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe? + Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce + qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers. + Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le, + volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre + avis. +</blockquote> + +<p>Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son +poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle +stance:</p> + +<blockquote> + Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y + a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc. +</blockquote> + +<p>Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:</p> + +<blockquote>Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc. +</blockquote> + +<p>on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un +scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car, +au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente +qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres +paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de +placer au bas de ces stances: <i>Qu'on veuille observer que c'est ici un +scepticisme de découragement et non de dérision</i>; distinction qu'il ne +faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la +conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont +pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi.</p> + +<p>En même tems que <i>Childe-Harold</i>, il avait trois autres ouvrages sous +presse: ses <i>Imitations d'Horace</i>, la <i>Malédiction de Minerve</i>, et la +cinquième édition des <i>Poètes anglais et les Journalistes écossais</i>. La +note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre +liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il +eut la bonté de me soumettre auparavant.</p> + +<p>Au mois de janvier, les deux chants du <i>Childe-Harold</i> se trouvant +imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes +favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette +époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui +précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de +lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des +doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était +<i>trop bon pour le siècle</i>. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé +cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le +siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la +justesse de son goût.</p> + +<p>C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et +que je jetai un coup d'œil rapide sur un petit nombre de stances qu'il +m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire +le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration +que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la +réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire.</p> +<br> + +<h3>LETTRE LXXXIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">29 janvier 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span>,</p> + +<p>«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations +ridicules.<br>......................................................................<br> +......................................................................</p> + +<p>»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais +<i>imprimé</i> ni <i>exprimé</i> d'aucune manière une telle opinion. Voulant +écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à +redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation +d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle +de pureté, il m'appartenait d'<i>enlever cette paille de l'œil de mon +prochain</i>.</p> + +<p>»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, <i>en ce +moment</i>, des éloges, <i>même de votre part</i>, ne font aucune impression sur +moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer +un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis +songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant, +la femme, comme le dit M. Liston<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, dans le <i>Chevalier de Snowdon</i>.</p> + +<p>»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" +name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il +doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM. +Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même +d'ouvrir la bouche.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>Les passages omis ici offrent la narration <i>un peu trop amusante</i> des +troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise +conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu +trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de +supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait +disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans +cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le +premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus +importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune +Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre +extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un +épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres +suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel +sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec +quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé +l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on +aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors +lui être absolument indifférente.</p><br> + +<h3>LETTRE LXXXIV.</h3> + +<h4>À ROBERT RUSHTON.</h4> + +<span class="rig">21 janvier 1812.</span><br> + +<p>«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des +<i>lettres</i> à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient +portées en tems utile par <i>Spero</i>. Je dois aussi vous faire observer que +Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit +<i>insultée</i> par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant +que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que +vous me donniez sujet de me plaindre de <i>vous</i>: j'ai trop bonne opinion +de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de +nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes +intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est +pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec +vos camarades, je puis du moins espérer que <i>votre propre intérêt</i> et le +respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous +paraîtront de quelque poids.</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que +vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez +familier dans tout ce qui concerne <i>la terre</i> de Newsteadt, enfin que +vous m'écriviez <i>une fois par semaine</i>, pour que je voie où vous en +êtes.»</p><br> + +<h3>LETTRE LXXXV.</h3> + +<h4>À ROBERT RUSHTON.</h4> + +<span class="rig">25 janvier 1812.</span><br> + +<p>«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre, +cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire +cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante.</p> + +<p>»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former: +exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à +mon usage de n'écouter que l'une des deux parties.</p> + +<p>»S'il s'est passé quelque chose entre vous, <i>avant</i> ou depuis mon +dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr +que <i>vous</i>, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire +autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai <i>à vous</i>. +Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je +suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la +chose était arrivée. Ne <i>consultez</i> personne sur votre réponse, mais +écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter +favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu +prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que +vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera +impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il +convient. J'attends une réponse immédiate.</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de +quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la +renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à +M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur +son esprit.</p> +<br> + +<h3>LETTRE LXXXVI.</h3> + +<h4>À M. HODGSON.</h4> + +<span class="rig">16 février 1812.</span><br> + +<p>Mon Cher Hodgson,</p> + +<p>«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière, +la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon +cœur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans +leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était +déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne +seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la +corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois +vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me +pariez jamais <i>femme</i>, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même +allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif +du genre féminin; je ne veux que <i>propria quæ maribus</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" +name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Premiers mots d'une des règles élémentaires de la +grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les +règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque +adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves +sont destinés à l'université d'Oxford.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes +affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes, +ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je +m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans +l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en +tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes +affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en +Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je +suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des +mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse +position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons +charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une +bonne bouteille avant son départ, sinon «<i>à la montagne Mahomet</i>.» +Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore +à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé +sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne +faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de +consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression +n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable.</p> + +<p>»Pour toujours, votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son +naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de +l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il +recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins +d'un élève plus âgé.</p><br> + +<h3>LETTRE LXXXVII.</h3> + +<h4>AU JEUNE JOHN COWELL.</h4> + +<span class="rig">12 février 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher John</span>,</p> + +<p>«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces +lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous +reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir +apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé +plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai +trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser +que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur +à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami +intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un +service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son +égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque +soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses +affaires lui-même.</p> + +<p>»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a +données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute +votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes +maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité +d'<i>Étonien</i>, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de +Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand +j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la +balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves +de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au +premier jeu.</p> + +<p>»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.»</p> + +<br> + +<p>Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de <i>Childe-Harold</i>, +il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est +dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord +Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce +qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un +pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus +complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en +délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham, +et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti +à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland +qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner +tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres +suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison.</p><br> + +<h3>LETTRE LXXXVIII.</h3> + +<h4>À M. ROGERS.</h4> + +<span class="rig">4 février 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le +concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux +ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec +l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit +nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de +profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la +bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra +être nécessaire de soumettre à la chambre.</p> + +<p>»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage +à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte +promptement des mesures <i>conciliatrices</i>, l'on doit s'attendre aux +conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de +jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement +les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur +profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens +ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage.</p> + +<p>»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour +moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné, +etc., etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE LXXXIX.</h3> + +<h4>À LORD HOLLAND.</h4> + +<span class="rig">25 février 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Milord</span>,</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en +remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne +crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière +d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M. +Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill, +que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en +être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des +manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité +de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont +privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par +l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en +voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu +est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les +marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation. +Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les +perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain, +nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au +perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la +classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la +société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de +prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant +d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une +honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne +saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans +une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront +l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les +lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on +rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il +n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la +peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la +force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est +point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de +grand cœur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son +expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer +le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus +convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces +malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus +dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond +respect, Milord,</p> + +<p>»De votre seigneurie,</p> + +<p>»Le très-humble et très-obéissant serviteur.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me +juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi <i>briseur de +mécaniques</i>, moi-même.»</p> + +<br> + +<p>C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la +tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas +permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois. +Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart +des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il +avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours. +Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de +son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même +fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit +suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette +occasion.</p> + +<p>«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le +passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne +présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la +droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès +qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il, +votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon +parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui +présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans +l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait +faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de +faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son +discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner +pour <i>Childe-Harold</i>.»</p> + +<p>Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après +le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et +cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de +Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron +dans l'éloquence oratoire.</p> + +<p>Je trouve, dans son <i>Memorandum</i>, les remarques suivantes relatives à +ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours.</p> + +<p>«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une +mystification, je le devais à mes <i>Poètes anglais et les Journalistes +écossais</i>. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady +Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu +exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit +plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du +moins), qu'il n'aimait mes <i>Poètes anglais</i> que parce qu'il y voyait +quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je +voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa +de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur +Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en +suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux, +comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie +publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions +hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une +autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre +depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant +pas lieu d'être découragé, surtout à mon <i>premier</i> discours (je n'ai +parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut +<i>Childe-Harold</i>, et personne ne songea plus à ma <i>prose</i>, pas même moi; +elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant, +quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.»</p> + +<p>On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait +faites sur lui le succès de son premier discours.</p><br> + +<h3>LETTRE XC.</h3> + +<h4>À M. HODGSON.</h4> + +<span class="rig">5 mars 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Hodgson</span>,</p> + +<p>«Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent +dans les journaux; ils y sont toujours donnés d'une manière incorrecte: +cela a été surtout le cas cette fois-ci, à cause des débats de la +Chambre des Communes pendant cette même soirée. Le <i>Morning-Post</i> aurait +dû dire <i>dix-huit ans</i>. Cependant vous trouverez mon discours, tel que +je l'ai prononcé, dans le <i>Parliamentary-Register</i>, dès qu'il paraîtra. +Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord +Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens +dans leurs discours; et lord Eldon m'a répondu ainsi que lord Harrowby. +J'ai reçu depuis, personnellement, et par l'intermédiaire de mes amis, +de magnifiques éloges des ministériels... oui, des ministériels, aussi +bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett. +Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses idées, que c'est le +meilleur discours prononcé par un lord; Dieu sait depuis combien de +tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais +persévérer; et lord Granville a remarqué que la construction de +quelques-unes de mes périodes rappelait beaucoup la manière de <i>Burke</i>!! +Il y a là de quoi donner de la vanité. J'ai dit les choses les plus +violentes avec une sorte d'impudence modeste, insulté tout le monde, mis +le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois +croire mes rapports, ma réputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon +débit, il a été assez élevé et assez facile, peut-être un peu trop +théâtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnaître moi-même, ni +qui que ce soit................................. +...................................................</p> + +<p>»Mon poème paraît samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'écrire. Ma +pierre est partie pour le présent; mais je crains d'en avoir pour la +vie. Nous parlons tous d'une visite à Cambridge.</p> + +<p>»Tout à vous,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Sous la même date, il adressa à lord Holland un exemplaire de son +ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles +sentimens.</p><br> + +<h3>LETTRE XCI.</h3> + +<span class="rig">5 mars 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Milord</span>,</p> + +<p>«Puis-je espérer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire +de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si complètement prouvé la vérité du +premier vers de la strophe de Pope: <i>Le pardon appartient à l'injure</i>, +que je me hâte de saisir cette occasion de donner un démenti au vers +suivant. Si je n'étais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse, +s'est échappé d'une tête follement irritée, a fait sur votre seigneurie +aussi peu d'impression qu'il en méritait, je n'aurais pas le courage +(peut-être donnerez-vous à mon action un nom plus sévère et plus juste), +de vous offrir un in-4° du même auteur. J'ai appris avec peine que votre +seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de +lui-même ou de son auteur, il aura du moins servi à quelque chose; s'il +pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et +puisque certains personnages facétieux ont dit, il y a plusieurs +siècles, que <i>les vers sont de franches drogues</i>, je vous offre les +miens comme de faibles assistans de l'<i>eau médicinale</i>.</p> + +<p>»J'espère que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres, +et me croirez, avec le plus profond respect,</p> + +<p>»De votre seigneurie,</p> + +<p>»Le très-affectionné et obligé serviteur,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Deux jours après son discours à la Chambre Haute, parut +<i>Childe-Harold</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi +instantanée que profonde et durable. Le génie seul pouvait assurer la +continuité du succès; mais, outre le mérite de l'ouvrage, on peut +assigner d'autres causes à l'enthousiasme avec lequel il fut aussitôt +reçu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" +name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Il envoya l'un des premiers exemplaires à sa sœur, Mrs. +Leigh, avec l'inscription suivante: + +<p>«Offert à ma chère sœur Augusta, à ma meilleure amie, à celle qui m'a +toujours aimé beaucoup plus que je ne le méritais, par le <i>fils de son +père</i>, et son très-affectionné frère,</p> + +<span class="rig">BYRON.»</span><br></blockquote> + +<p>Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractère particulier du +génie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems +où il a vécu; qui pensent que les grands événemens qui signalèrent la +fin du dernier siècle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en +les habituant aux idées libres et grandes, en ouvrant la carrière aux +hommes entreprenans dans tous les genres, amenèrent naturellement la +production d'un poète tel que Byron; qui, enfin, le considèrent comme le +représentant de la révolution dans la poésie, aussi bien qu'un autre +grand homme, Napoléon, en fut le représentant dans le gouvernement des +états et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute +son étendue, il faut avouer que la liberté donnée à toutes les passions, +à toutes les énergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette +époque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes épouvantables +qui avaient lieu presque chaque jour sur le théâtre du monde, avait +créé, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un goût +prononcé pour les impressions fortes, que les stimulans puisés aux +sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore +qu'un asservissement abject aux autorités établies était tombé en +discrédit, non moins en littérature qu'en politique, et que le poète +dont les chants respireraient le plus complètement cet esprit sauvage et +passionné du siècle, qui oserait sans règles et sans entraves s'avancer +jusqu'aux dernières limites dans l'empire du génie, était plus sûr de +rencontrer un public disposé à sympathiser avec ses nobles inspirations.</p> + +<p>Il est vrai qu'à la licence sur les sujets religieux qui s'était +débordée pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succédé +pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens +diamétralement opposé. Non-seulement la piété, mais le bon goût +s'étaient révoltés contre les plaisanteries et la dérision des choses +saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans +<i>Childe-Harold</i>, eût adopté ce ton de légèreté et de persiflage, auquel +il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute +l'originalité, toute la beauté de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer +un triomphe aussi prompt et si incontesté. Les sentimens religieux qui +se sont développés dans toute l'Europe depuis la révolution française, +comme les principes politiques nés du même événement, en rejetant toute +la licence de cette époque, avaient conservé cependant son esprit de +liberté et de recherche. Parmi les premiers résultats de cette piété +ainsi agrandie et éclairée, est cette liberté qu'elle porte les hommes à +accorder aux opinions et même aux hérésies des autres. Pour des +personnes sincèrement religieuses, et par conséquent tolérantes, c'était +sans doute un grave spectacle que celui d'un grand génie comme Byron, +éclipsé par les ténèbres du scepticisme. Si elles avaient connu +elles-mêmes auparavant ce que c'est que douter, elles éprouvaient une +sympathie mélancolique pour lui; si au contraire elles étaient toujours +demeurées tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un œil de +pitié sur un malheureux encore en proie à l'erreur. En outre, +quelqu'erronées que fussent alors ses idées en matière religieuse, il y +avait dans son caractère et dans sa destinée quelques circonstances qui +laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui. +Son tempérament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il fût +déjà endurci dans ses égaremens; on savait que, pour un cœur ulcéré +comme le sien, il n'y avait qu'une source véritable de consolations: +ainsi l'on espérait que l'amour de la vérité, si visible dans tout ce +qu'il avait écrit, lui permettrait un jour de la découvrir.</p> + +<p>Une autre, et l'une des causes qui, avec le mérite réel de son ouvrage, +contribuèrent le plus puissamment à lui assurer le succès prodigieux +qu'il obtint, fut sans doute la singularité de son histoire personnelle +et de son caractère. La manière dont il avait fait son entrée dans le +monde avait été assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention +et l'intérêt. Tandis que dans la classe à laquelle il appartenait, tous +les autres jeunes gens de mérite s'y présentaient précédés des éloges et +des espérances d'une foule d'amis, le jeune Byron y était entré seul, +sans être annoncé, sans être attendu, représentant une ancienne maison +dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt, +semblait se réveiller en sa personne du sommeil d'un demi-siècle. Les +circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses représailles sur +ceux qui avaient attaqué sa gloire littéraire; sa disparition de la +scène de son triomphe aussitôt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignât +attendre les lauriers qu'il avait mérités; son départ pour un voyage +lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la +durée et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jeté +un air aventureux sur le caractère du poète, et préparé les lecteurs à +venir au-devant des impressions de son génie. En faisant une +connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de +ce qu'ils avaient imaginé, ils découvrirent en lui de nouvelles +singularités, de nouveaux motifs d'intérêt bien supérieurs à tout ce +qu'ils avaient pu prévoir: tandis que la curiosité et la sympathie +excitées par ce qu'il avait laissé transpirer de son histoire étaient +encore enflammées davantage par le mystère qui environnait tout ce qu'il +lui restait encore à raconter. Les pertes récentes qu'il avait faites, +et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la réalité +aux idées que ses admirateurs s'étaient faites, et semblaient les +autoriser à imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du poète Young, +<i>qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au +public</i>, pourrait avec plus de force et de vérité s'appliquer aussi à +Lord Byron.</p> + +<p>Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force +dans le cercle de société avec lequel il se trouva immédiatement en +contact, soutenus par d'autres qui eussent présenté assez d'attraction, +surtout aux femmes, quand bien même il n'aurait pas possédé tant de +grandes qualités. Sa jeunesse, la beauté noble et mâle de ses traits +empreints d'une mélancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses +manières avec les femmes; la fierté qu'il déployait dans l'occasion avec +les hommes; la singularité de tout ce que l'on rapportait de son genre +de vie, si propre à exciter et à nourrir la curiosité: toutes ces +petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent à répandre +promptement sa réputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien +d'autres sources plus pures d'intérêt, l'on ne doive compter les +allusions qu'il fait dans son poème à des <i>passions heureuses</i>; +allusions qui n'étaient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe +qui se laisse vaincre avec moins de résistance par ceux que recommandent +un plus grand nombre de succès antérieurs.</p> + +<p>Il était convaincu, en partie peut-être par modestie que son rang était +entré pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. «J'en dois +une grande partie, disait-il à M. Dallas, à mon titre de lord.» On +serait d'abord disposé à croire qu'un charme de cette nature ne devrait +opérer que sur des hommes d'un rang inférieur; mais ces paroles mêmes +sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe où l'on sente et +apprécie aussi vivement l'avantage d'être noble que dans la classe de +ceux qui le sont. Il était naturel aussi que l'admiration de cette +société pour le nouveau poète fût augmentée par le sentiment qu'il était +sorti de son sein, et que leur ordre avait à la fin produit un homme de +génie qui paierait amplement les arrérages de leur contribution dûs +depuis si long-tems au trésor de la littérature anglaise.</p> + +<p>Enfin, pour me résumer, si l'on considère tous les avantages que je +viens d'énumérer, on pourra voir que jamais il n'a existé, et que +probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un génie +aussi surprenant, aidé de tant de circonstances et de qualités qui +captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il +électrique; sa renommée ne passa pas par les gradations ordinaires, elle +s'éleva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans +les contes de fées. Ainsi qu'il le dit lui-même dans ses <i>Memoranda</i>: +«Je m'éveillai un matin et me trouvai un homme célèbre.» La première +édition de son ouvrage fut enlevée en un moment; et comme les échos de +sa renommée se multipliaient de tous côtés, les noms de <i>Childe-Harold</i> +et de <i>Lord Byron</i> remplirent bientôt toutes les bouches. Les plus +grands personnages vinrent s'inscrire à sa porte; et, parmi ceux-ci, +plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraités dans sa satire: mais +ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'écouter qu'une +généreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa +table des lettres, témoignages flatteurs de son succès; depuis le grave +tribut des hommes d'état et des philosophes, jusqu'au billet romanesque +d'un <i>incognito</i>, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation +pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton à la société +<i>fashionable</i>. Londres, qui quelques semaines avant n'était pour lui +qu'un désert, lui ouvrit l'entrée de ses cercles les plus distingués; et +bientôt il se vit le personnage le plus recherché dans les assemblées +les plus illustres.</p> + +<p>M. Murray avait donné 600 livres sterling de ce poème; mais Byron en +avait abandonné la propriété à M. Dallas<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, de la manière la plus +simple et la plus délicate, disant en même tems que <i>jamais il ne +consentirait à recevoir un sou pour ses écrits</i>, résolution dictée par +l'orgueil et la générosité réunies, dont il se départit sagement dans la +suite, quoiqu'elle eût été suivie jusqu'au bout avant lui par Swift<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> +et par Voltaire. Ce dernier abandonna à Prault et à d'autres libraires +le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en +reçut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron +avait eu d'abord l'intention de dédier son ouvrage à son jeune ami, M. +Harness; mais il y renonça en y réfléchissant plus mûrement. Après lui +avoir annoncé ce changement de résolution dans une lettre qui +malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne +pour raison que, plusieurs parties de son poème pouvant faire une +impression défavorable pour lui-même, il craignait qu'une partie de +l'odieux ne retombât jusque sur son ami, et ne lui portât préjudice dans +la carrière qu'il se disposait à embrasser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" +name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Après lui avoir parlé de la vente et réglé tout pour la +seconde édition, je dis: «Comment puis-je penser à la rapidité de la +vente, aux profits qui en résulteront, sans songer...--À quoi?--Aux +sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais +qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne +recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.» +<span class="rig">(<i>Souvenirs</i>, par M. Dallas.)</span><br></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" +name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> «Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre à Pulteney. (12 +mai 1735), reçu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.»</blockquote> + +<p>Peu de tems après la publication de <i>Childe-Harold</i>, le noble auteur +vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre +qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de +toutes les démarches que cette lettre pourrait nécessiter. Elle lui +avait été remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les +affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphées du +monde fashionable, le colonel Gréville. Son but était de demander de +Lord Byron, comme auteur des <i>Poètes anglais et les Journalistes +écossais</i>, une réparation convenable de l'injure que le colonel pensait +avoir reçue dans certains passages relatifs à sa conduite comme +directeur de l'<i>Argyle-Institution</i>, passages de nature, selon lui, à +blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des +expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'était pas disposé à +laisser passer, quoiqu'il convînt bien d'avoir eu les premiers torts: +«Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manière de +répondre à une pareille lettre.» Toutefois, il consentit à s'en remettre +entièrement à moi sur toute cette affaire; et bientôt après, j'eus une +entrevue avec le témoin du colonel Gréville. Je ne le connaissais +aucunement alors: il me reçut avec la plus grande politesse, et montra +toute la disposition possible de terminer à l'amiable l'affaire qui nous +réunissait. Comme je commençai par lui représenter que les termes dans +lesquels était exprimée la demande de son ami devaient être changés +auparavant, il consentit avec empressement à lever cet obstacle. À sa +prière, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans; +et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me +l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reçus de Lord Byron +les instructions suivantes:</p> + +<p>«Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que +le jeu ait été déloyal, comme on peut le vérifier dans le livre, où il +est même expressément ajouté en note que <i>les directeurs ignoraient +complètement ce qui se passait</i>. Que l'on ait joué à <i>Argyle-Rooms</i>, on +ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des dés. Lord +Byron les a vus personnellement en usage. On présume que des billards et +des dés peuvent bien être appelés des jeux. Le mot admis, le président +de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir été désigné comme +l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifié son autorité?</p> + +<p>»Lord Byron n'a point d'animosité contre le colonel Gréville. Il lui +semble qu'il a le droit de parler et d'écrire <i>publiquement</i> d'une +institution publique, dont il était lui-même l'un des souscripteurs. Le +colonel Gréville était le directeur reconnu de cette institution... Il +serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon +ou de mauvais.</p> + +<p>»Lord Byron doit laisser au témoin du colonel Gréville et au sien, M. +Moore, la discussion de la réparation de l'injure vraie ou supposée. +Tout en ayant le plus égard à ce que peut exiger l'honneur du colonel, +Lord Byron prie ces messieurs de ménager aussi le sien. Si l'affaire +peut se terminer à l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son +pouvoir pour amener un tel résultat, sinon il est disposé à faire raison +au colonel Gréville de la manière qu'il lui plaira de choisir.»</p> + +<p>Je reçus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M. +Leckie.</p> +<br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«J'ai trouvé mon ami au lit, très-malade; je l'ai cependant déterminé à +copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-être +voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu'à midi. Si vous +préférez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout à vos +ordres.</p> + +<p>»Votre très-affectionné, etc.»</p> + +<span class="rig">G.T. LECKIE.</span><br> + +<p>Avec des dispositions aussi favorables des deux côtés, il est +presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas à s'arranger de la +manière la plus satisfaisante.</p> + +<p>Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion +pour extraire quelques détails piquans du compte rendu par Lord Byron de +certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait été, à +différentes époques, employé comme médiateur:</p> + +<p>«J'ai été appelé au moins vingt fois, comme médiateur ou second, dans de +violentes querelles. J'ai toujours trouvé moyen d'arranger l'affaire +sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraîner à des +conséquences mortelles; et cela dans des circonstances fort délicates +quelquefois, et ayant à traiter avec des esprits emportés et irascibles, +des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des +cornettes de cavalerie et autres gens <i>ejusdem farinæ</i>. Tout cela, bien +entendu, dans ma jeunesse, quand je fréquentais des compagnies à tête +chaude. J'ai porté des défis de gentlemen à des lords, de capitaines à +des capitaines, d'hommes de loi à des conseillers, et une fois d'un +ecclésiastique à un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai +celui-ci peu disposé <i>à terminer cette sanglante querelle sans en venir +aux coups</i>. L'affaire était venue à propos d'une femme. Je n'ai jamais +vu femelle se conduire si mal que cette créature sans ame et sans cœur; +ce qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. C'était une certaine +Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour +l'engager à dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort, +et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prêtre ou d'un +lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni +moi, ni N***, fils de sir E. N***, témoin de l'autre partie, ne pûmes +les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude +du commerce des femmes. Je parvins toutefois à arranger l'affaire sans +son talisman, et, je crois, à son grand déplaisir; c'était bien la plus +infernale prostituée que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre. +Quoique mon ecclésiastique fût sûr de perdre sa femme ou son bénéfice, +il était aussi belliqueux que l'évêque de Beauvais. Il ne voulait pas se +laisser apaiser; mais il était amoureux, et l'amour est une passion +martiale.»</p> + +<p>Quelque désagréable qu'il fût pour lui de voir les conséquences de sa +satire entraîner des explications hostiles, il était incomparablement +plus embarrassé dans les cas où l'on y répondait par des témoignages +d'affection. Il se rencontrait journellement à cette époque avec les +personnes que sa plume avait offensées personnellement ou dans leurs +proches, et les politesses qu'il en recevait étaient, comme il le disait +souvent en se servant du langage si fort de l'Écriture, comme autant de +<i>charbons ardens accumulés sur sa tête</i>. Il était, en effet, on ne peut +plus sensible au plaisir ou au déplaisir de ceux avec lesquels il +vivait; et s'il avait passé sa vie sous l'influence immédiate de la +société, on peut douter qu'il se fût jamais abandonné à cette énergie +sans frein, dans laquelle il déploya ses talens, et dont il abusa +quelquefois. Quand il publia sa première satire, la société ne lui avait +pas encore imposé son joug salutaire, et au moment où il donna <i>Caïn</i> et +<i>Don Juan</i>, il avait de nouveau brisé tous les liens qui l'y +attachaient. De là cet instinct de solitude et d'indépendance auquel il +a dû une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa +propre imagination, il pouvait défier le monde entier; dans la vie +réelle, on eût pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un +sourire. La facilité avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le +simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la +flexibilité de son caractère. Pour <i>Childe-Harold</i>, les opinions de MM. +Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que +non-seulement il renonça à sa première idée de s'identifier avec son +héros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites, +qu'ils avaient trouvée trop hétérodoxe. Peut-être même peut-on avancer +que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur +lui, il eût consenti à faire disparaître toute la partie sceptique de +son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son séjour +en Angleterre, il n'offrit rien de semblable à ses lecteurs, et que, +dans les belles créations de son génie, qui illustrèrent cette époque et +tinrent le public dans une admiration perpétuelle, la licence et +l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le +sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce +dont il était capable, une fois qu'il se serait débarrassé de ses +entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent été ses ouvrages +tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi +de tous liens, qu'il donna l'essor à son génie et s'éleva à cette +hauteur prodigieuse où il put enfin déployer toute sa force. Quoique +l'abus qu'il en fit soit déplorable, les excès mêmes de cette énergie +sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer en les +condamnant.</p> + +<p>Cette sensibilité, à l'égard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques +précédentes, est un des exemples qui montrent combien aisément cet +esprit colossal eût pu être, je ne dis pas étouffé, mais comprimé par +les petits liens de la société. L'agression dont il s'était rendu +coupable, non-seulement était passée depuis long-tems, mais, plusieurs +des plus offensés l'avaient entièrement pardonnée, et cependant, ce qui +fait le plus grand honneur à son sentiment des convenances sociales, +l'idée de vivre familièrement et sur un pied d'amitié avec les personnes +sur les talens ou le caractère desquelles il avait exprimé une opinion +si défavorable lui devint à la fin si insupportable, qu'avancé comme il +l'était dans la cinquième édition des <i>Poètes anglais</i>, etc., il en vint +à prendre la résolution d'anéantir tout-à-fait cette satire, et qu'il +donna en conséquence à Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter +l'édition entière au feu. Il sacrifia aussi dans le même tems, et par +des motifs semblables, aidés, à ce que je pense, de quelques +représentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la <i>Malédiction +de Minerve</i>, poème dirigé contre ce seigneur, et dont l'impression était +déjà fort avancée. Les <i>Imitations d'Horace</i> partagèrent le même sort, +quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.</p> + +<p>Pour prouver encore mieux combien il était sensible aux plus légers +nuages qui pouvaient s'élever dans la société où il vivait, je n'ai qu'à +citer les billets suivans qu'il adressa à son ami, M. William Bankes, +craignant que celui-ci n'eût quelque raison d'être fâché contre lui.</p><br> + +<h3>LETTRE XCII.</h3> + +<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4> + +<span class="rig">20 avril 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Bankes</span>,</p> + +<p>«Je me sens blessé (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens +blessé, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espère +cependant que ce n'est-là qu'une de vos plaisanteries <i>profanes</i>. Je +serais désespéré que rien dans ma conduite eût pu vous faire supposer +que j'avais meilleure opinion de moi-même, ou moins bonne opinion de +vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collége de la +Trinité, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point +trouvé chez moi quand vous y êtes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au +milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de +conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-là, il n'en +est pas que je préfère à la vôtre.</p> + +<p>»Croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE XCIII.</h3> + +<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Bankes</span>,</p> + +<p>«Mon empressement à provoquer une explication a dû vous convaincre que, +quel qu'ait pu être le changement malheureux de mes manières, il était +aussi involontaire qu'il eût été plein d'ingratitude si j'y avais +effectivement mis de l'intention. Réellement, je m'étais aperçu que, +quand nous étions ensemble, j'avais montré de tels caprices. Je savais +bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais désiré, +mais je pense qu'un <i>observateur aussi fin</i> que vous aurait pu en +trouver la <i>raison explicative</i> sans aller imaginer que je fisse moins +de cas d'un homme de la société duquel je trouve honneur et plaisir. +Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici <i>au cercle</i>, soi-disant +<i>plus étendu</i>, de mes connaissances, mais à des circonstances que vous +comprendrez facilement, j'en suis sûr, avec un peu de réflexion.</p> + +<p>»Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je +puisse avoir à votre égard, ou vous au mien, d'autres pensées que celles +que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, récemment encore, +que mon caractère s'amendait; je serais bien fâché que vous changeassiez +d'opinion. Croyez-moi, votre amitié m'est bien plus précieuse que toutes +ces vanités absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entiché. +Je n'ai jamais contesté votre supériorité, ou douté sérieusement de +votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais à mettre la +zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincères regrets de +votre bien affectionné, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient +aussi.»</p> +<br> + +<p>Au mois d'avril, il fut de nouveau tenté d'essayer ses forces dans la +Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en +considération des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima +fortement en sa faveur. Ce second discours paraît avoir été moins +heureux que le premier; son débit fut jugé ampoulé et théâtral; infecté, +je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce même +ton déclamatoire et chanté dont il défigurait ses poésies en les +récitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des +écoles publiques, mais plus particulièrement à Harrow, et se rapprochant +assez du chant pour déplaire davantage à ceux qui l'aiment et le +comprennent le mieux.</p> + +<p>Je trouve dans son <i>Memorandum</i> les anecdotes suivantes au sujet des +négociations pour le changement de ministère qui eut lieu pendant cette +session.</p> + +<p>«À la réunion des pairs de l'opposition (1812), après que lord Granville +et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative à la négociation +de lord Moira, j'étais assis près du duc actuel de Grafton, et je lui +demandai: Que faut-il faire maintenant?--Réveiller le duc de Norfolk qui +ronfle là à côté de nous, me répondit-il; je ne crois pas que les +négociateurs nous aient laissé rien autre chose à faire.</p> + +<p>»Lors des débats, ou plutôt de la discussion sur cette même question, +j'étais placé immédiatement derrière lord Moira, qui était extrêmement +contrarié du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se +tournait vers moi et me demandait fréquemment si j'étais de son avis. La +question ne laissait pas que d'être embarrassante pour moi, qui n'avais +pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me répéter: Les choses +ne se sont pas passées ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc. +Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'étais touché de le voir +prendre cette affaire tellement à cœur.»</p> + +<p>La motion pour l'émancipation des catholiques fut présentée une seconde +fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en +considération emportée à la simple majorité d'une voix. Voici une autre +anecdote assez amusante à propos de cette division de la chambre.</p> + +<p>«Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien différens, Theulow et +Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans +l'un des débats pour la question catholique, les pairs se trouvant +également partagés, ou la majorité n'étant que d'une voix, je ne me +rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je +ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour émanciper cinq millions +d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immédiatement à ma place, +mais je me tins debout précisément derrière le <i>sac de laine</i>. Lord +Eldon, tournant la tête, m'aperçut, et dit aussitôt à un pair qui était +venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez +l'habitude: <i>Que le diable les emporte!</i> la victoire est à eux +maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, <i>par Dieu!</i>»</p> + +<p>Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la société, comme +homme et comme poète, allait toujours en augmentant. La facilité avec +laquelle il se livra au tourbillon des sociétés à la mode, et se mêla à +leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en fît d'ailleurs, +ils avaient pour lui le charme de la nouveauté. Cette sorte de vanité, +presque inséparable du génie, et qui consiste dans une extrême +susceptibilité pour soi-même, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire, +la possédait à un degré peu ordinaire. Jamais cette excessive +sensibilité pour l'opinion des autres ne fut excitée d'une manière plus +constante et plus variée que dans les cercles où il venait d'entrer. Je +trouve, dans un billet qu'il m'écrivit à cette époque, quelques +allusions plaisantes à la foule d'admirateurs dont il s'était vu entouré +la veille dans une soirée, et tel était à la vérité le flatteur embarras +où il se trouvait dans toutes les réunions. Dans ces occasions, surtout +avant que le cercle de ses connaissances se fût assez étendu pour le +mettre tout-à-fait à son aise, son air et sa démarche étaient d'un homme +dont les pensées étaient mieux occupées ailleurs, et qui ne jetait qu'un +œil distrait et mélancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses +manières si réservées au milieu de pareilles scènes, et toutefois si +bien d'accord avec les idées romantiques qu'on s'était faites de lui, +étaient le résultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de +cette envie de produire de l'effet et de faire impression à laquelle le +portait naturellement la tournure poétique de son esprit. Rien, en +effet, ne saurait être plus amusant et plus singulier que le contraste +de son enjouement en petit comité avec sa réserve et sa fierté dans les +cercles qu'il venait de quitter. C'était comme la gaîté bruyante d'un +enfant, <i>au sortir</i> de l'école; il n'était point de plaisanteries, de +tons malicieux dont il ne fût capable. Habitué à le trouver toujours si +enjoué dans le tête-à-tête, je le raillais souvent sur le ton sombre de +ses poésies, comme emprunté; mais il me répondait constamment, et je +cessai bientôt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui +plaisaient, il était au fond du cœur l'un des malheureux les plus +mélancoliques du monde.</p> + +<p>Parmi une foule de billets que je reçus de lui à cette époque, relatifs, +quelques-uns aux parties où nous nous trouvions ensemble, d'autres à des +affaires aujourd'hui oubliées, j'en choisirai quelques-uns qui, en +faisant connaître sa société et ses habitudes, ne seront peut-être pas +sans intérêt.</p><br> + +<span class="rig">25 mars 1812.</span><br> + +<p>«A tous ceux qui les présentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas +Moore, êtes assigné, non invité, sur demande spéciale et toute +particulière, à vous trouver demain soir, à neuf heures et demie, chez +lady Charlotte Lamb, où vous serez reçu civilement et convenablement. +Venez, je vous en prie; on m'a tant accablé de questions sur votre +compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir répondre en personne.</p> + +<p>«Croyez-moi toujours, etc.»</p> + +<br> + +<p>«J'aurais répondu à votre billet dès hier, si je n'avais espéré vous +voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour où +nous irons dîner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce +soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir +chez miss Berry, autrement j'y serais allé à coup sûr.</p> + +<p>»Comme à l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras; +aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.</p> + +<p>»Croyez-moi toujours votre, etc.»</p> + +<span class="rig">8 mai 1812.</span><br> + +<p>«Je suis trop fier de votre amitié pour me rendre difficile sur le choix +de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu +plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de +moi-même dans ce moment, cela ne me réussit guère. Si vous connaissiez +ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des +négligences apparentes, où l'intention n'entre pour rien.</p> + +<p>»Je quitterai Londres bientôt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans +me voir. Je vous souhaite du fond du cœur tout le bonheur que vous +pouvez vous souhaiter à vous, et je crois que vous avez pris le chemin +pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a +abandonné pour toujours.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">20 mai 1812.</span><br> + +<p>«Après avoir passé toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, <i>lancer</i> +Bellingham <i>dans l'éternité</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et à trois heures, le même jour, +partir *** pour la campagne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" +name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Phrase consacrée pour dire <i>pendre</i>. On peut justifier la +présence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet +homme n'était point un assassin ordinaire. Son procès fit grand bruit en +Angleterre. Il avait tué M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein +Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en +assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce député, il +persista à dire que sa seule raison était qu'il désapprouvait sa +conduite parlementaire. On était curieux de savoir s'il ferait d'autres +aveux sur l'échafaud: il n'en fit point.<span class="rig">(<i>Note du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>»J'irai, je crois, passer quelques jours à Nottingham au commencement de +juin: dans ce cas, je viens vous prendre à l'improviste avec Hobhouse +qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher à mes +ennuis.</p> + +<p>»J'avais dessein de vous écrire une longue lettre, mais je sais que cela +m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je +vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne +manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.</p> + +<p>»Tout à vous.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Mes respects et mes complimens bien sincères à Mrs ***; elle +est réellement fort belle. Je puis vous le dire, même à vous, car jamais +figure ne m'a frappé comme celle-là.»</p> +<br> + +<p>Il avait loué une fenêtre avec ses deux camarades de collége, MM. Bailey +et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemblée +et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte +était fermée. M. Madocks se chargea de réveiller les gens de la maison, +tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenèrent bras dessus bras +dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scène assez fâcheuse. +Voyant une pauvre femme couchée sur les marches, devant une porte, Lord +Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de +compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa +main, se leva tout-à-coup, et, grimaçant un rire effroyable, se mit à +boiter en singeant l'infirmité de son bienfaiteur. «Il ne prononça pas +une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien +en nous éloignant de cette misérable.»--</p> + +<p>Je citerai à ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un +bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit +porte-fanal qui marchait devant lui cria: «De ce côté, Milord.--Il +paraît vous connaître, dit M. Rogers.--Me connaître! répondit Lord Byron +assez tristement; tout le monde me connaît, je suis un être difforme.»</p> + +<p>En parlant des honneurs rendus à son génie, j'aurais dû dire qu'il eut, +au printems, dans une soirée, celui d'être présenté au prince régent, +sur la demande de cet auguste prince lui-même. «Le régent, dit M. +Dallas, lui exprima toute son admiration du poème de <i>Childe-Harold</i>, et +le reste de la conversation séduisit tellement le poète, que si le +prochain lever n'eût été retardé par une cause fortuite, il y a gros à +parier qu'on l'eût vu souvent à Carlton-House, où peut-être serait-il +devenu courtisan tout-à-fait.»</p> + +<p>Après ce sage pronostic, le même écrivain ajoute: «Je fus le voir le +matin du jour où le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de +cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrés, ce qui n'allait +point du tout à sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne +m'avait point dit qu'il dût aller à la cour: il me parut qu'il lui +semblait nécessaire de justifier son intention, car il me fit observer +qu'il ne pouvait guère s'en dispenser décemment, le prince régent lui +ayant fait l'honneur de lui dire qu'il espérait bientôt le voir à +Carlton-House.»</p> + +<p>Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-même sa +présentation.</p><br> + +<h3>LETTRE XCIV.</h3> + +<h4>À LORD HOLLAND.</h4><br> + +<p><span class="sc">Cher Milord</span>,</p> + +<p>Je dois vous paraître bien ingrat, et j'ai été en effet bien négligent, +mais je n'ai appris qu'hier soir que milady était hors de danger; je me +présenterai demain, et j'aurai, j'espère, la satisfaction d'apprendre +qu'elle est tout-à-fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la +goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et +que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.</p> + +<p>»L'autre soir, à un bal, j'ai été présenté, par ordre, à notre gracieux +régent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a +professé beaucoup de goût pour la poésie. Je confesse que c'était là un +honneur tout-à-fait inattendu; je songeais à l'aventure de ce pauvre +B***, et je craignais de tomber moi-même dans une pareille bévue. J'ai +maintenant bon espoir, si M. Pye venait à mourir, de <i>chansonner la +vérité à la cour</i>, comme M. Mallet, d'insignifiante mémoire. Songez un +peu, cent marcs par an<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, outre le vin et l'infamie. Mais alors le +remords me forcerait à me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de +l'année, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien +considéré, je ne conspirerai contre l'existence de notre lauréat, ni par +la plume ni par le poison.</p> + +<p>»Voulez-vous présenter mes très-humbles respects à lady Holland, et me +croire toujours bien sincèrement, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" +name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Le marc représente 8 onces, comme moitié de l'ancienne +livre française et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme +moitié de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs +représenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600 +fr.--Le poète lauréat, ou poète de la cour, est actuellement M. Southey.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote> + +<p>La seconde lettre donne plus de détails sur cette entrevue avec le +prince régent; c'est, comme on le verra, une réponse à sir Walter-Scott: +elle fait peut-être plus d'honneur encore au souverain lui-même qu'aux +deux poètes.</p><br> + +<h3>LETTRE XCV.</h3> + +<h4>À SIR WALTER-SCOTT, BARONET.</h4> + +<span class="rig">6 juillet 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>«Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fâché que +vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux méchans ouvrages de +ma jeunesse, puisque j'ai supprimé tout cela <i>volontairement</i>; votre +explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait +beaucoup de peine. La satire a été écrite quand j'étais fort jeune, fort +irascible, ne cherchant qu'à montrer mon ressentiment et mon esprit, et +maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit +alors. Je ne saurais vous remercier assez des éloges que vous voulez +bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu +du prince régent. Il ordonna que l'on me présentât à lui dans un bal: +après quelques mots extrêmement flatteurs sur mes propres essais, il me +parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous +préférait à tous les poètes passés et présens, et me demanda lequel de +vos poèmes j'aimais le mieux. La question était embarrassante: je +répondis que c'était le <i>Lay du dernier Ménestrel</i>; il me dit qu'il +n'était pas éloigné de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me +paraissiez essentiellement le <i>poète des princes</i>, et que nulle part ils +n'étaient peints d'une manière aussi séduisante que dans votre <i>Marmion</i> +et votre <i>Dame du Lac</i>: il eut la bonté d'approuver encore cette idée et +de s'étendre beaucoup sur vos <i>Portraits des Jacques</i>, qu'il trouve +aussi majestueux que poétiques. Il parla alternativement d'Homère et de +vous, et parut bien vous connaître tous deux, en sorte qu'excepté les +Turcs et votre serviteur, vous étiez en très-bonne compagnie. Je défie +Murray lui-même de pouvoir exagérer, dans un prospectus, l'opinion que +son altesse royale exprima sur votre génie, et je ne prétends pas +énumérer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-être +agréable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait +beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un +goût qui me laissèrent la plus haute idée des talens naturels et acquis +d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise +<i>politesse de manières</i> qui le rend certainement supérieur à aucun +<i>gentleman</i> vivant.</p> + +<p>»Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais été à un lever; car la +vue des cours catholiques et musulmanes a singulièrement diminué ma +curiosité, et mes principes politiques étant aussi mauvais que mes vers, +<i>je n'y avais réellement rien à faire</i>. Il doit vous paraître infiniment +flatteur de vous voir ainsi apprécié par notre souverain, et si ce +plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien +heureux.</p> + +<p>»Je suis très-sincèrement, votre très-humble et très-obéissant +serviteur,</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»Excusez ce griffonnage, écrit à la hâte et au retour d'un petit +voyage.»</p><br> + +<p>Pendant cet été (1812), il alla passer quelque tems à la campagne chez +quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le +marquis de Lansdowne. «En 1812, dit-il, à Middleton, se trouvaient chez +lord Jersey, au milieu d'une brillante assemblée de lords, de ladies et +d'hommes de lettres<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a> ***... Erskine y était, le bon, mais +insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit très-bien, mais il +voulait qu'on l'applaudît deux fois pour la même chose. Il lisait ses +vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis +le <i>Jugement par jury</i>!!! J'aurais presque désiré qu'il fût aboli, car +j'étais assis près d'Erskine à dîner. J'avais lu ses discours imprimés, +je n'avais donc pas besoin qu'il me les récitât de nouveau.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" +name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22"> +(retour) </a> Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour +que nous la rapportions.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>C***, le chasseur de renard, surnommé <i>Cheek</i> C***, et moi sablâmes le +Bordeaux, et fûmes les seuls qui en prîmes. C*** aime la bouteille, et +ne s'attendait pas à trouver un bon vivant dans un rimailleur<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>. +Aussi, faisant mon éloge un certain soir à quelqu'un, il le résuma en +ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" +name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23"> +(retour) </a> Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint +la compagnie à Middleton qu'après le dîner, se contentant de prendre +dans sa chambre son léger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un +lui ayant dit que M. C*** avait qualifié de telles habitudes +d'efféminées, il résolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait +dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses +prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux éloge cité +plus haut.</blockquote> + +<p>»Personne ne but, excepté C*** et moi. À vrai dire, nous n'avions pas +besoin d'assistans, car nous fîmes disparaître tout ce qui avait été mis +sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle était bien +garnie chez Jersey. Du reste, nous portâmes notre vin très-discrètement<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" +name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24"> +(retour) </a> L'un des principaux personnages de <i>Wawerley</i>, premier +roman publié par sir Walter-Scott.</blockquote> + +<p>Au mois d'août de cette même année, le comité de direction de Drury-Lane +désirant un prologue pour l'ouverture du théâtre, prit le singulier +parti d'annoncer dans les journaux, un concours à cet effet, auquel il +appela tous les poètes de l'époque. Bien que les discours arrivassent en +assez bon nombre, aucun ne parut au comité digne de fixer son choix. +Dans cet embarras, l'idée vint à lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux +faire que d'avoir recours à Lord Byron, dont la popularité donnerait +encore plus de vogue à la solennité de la réinstallation, et dont la +supériorité, incontestable, à ce qu'il croyait, quoique l'événement ait +prouvé le contraire, forcerait tous les candidats rejetés à se soumettre +sans murmurer. La lettre suivante est le premier résultat de la demande +faite à ce sujet au noble poète.</p><br> + +<h3>LETTRE XCVI.</h3> + +<h4>À LORD HOLLAND.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 10 septembre 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Cher Milord</span>,</p> + +<p>«Les vers que j'avais essayé de faire sont encore, ou plutôt étaient +dans un état tout-à-fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu +plus décisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je +ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury, +Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comité. +Sérieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs; +les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre +ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes +rimes enterrées dans le <i>Magazine</i> du mois prochain sous les <i>Essais sur +l'assassinat de M. Perceval</i>, et les <i>Guérisons de la morsure des chiens +enragés</i>, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions +bien supérieures aux miennes.</p> + +<p>»Je prends cependant toujours assez d'intérêt à la chose pour désirer +connaître l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute +pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art +d'écrire en vers est devenu le plus aisé de tous.</p> + +<p>»Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, si ce n'est que, par amour +pour le théâtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains +bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tâche que les directeurs de +Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses +traits écrasés, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grâces; et, comme +dit Diggory, je le défie d'embellir jamais assez cette espèce de +figure-là pour lui donner même l'air de la folie. Je suis bien fâché de +le voir dans le rôle de l'Éléphant sur la corde lâche; car, quand je +l'ai vu la dernière fois, j'étais enchanté de son jeu. Mais alors +j'avais seize ans; et tout Londres avait la bonté de juger comme s'il +était revenu à cet âge. Après tout, de meilleurs juges l'ont admiré et +l'admireront peut-être encore, ce qui ne m'empêche pas de me hasarder à +prédire qu'il ne réussira pas.</p> + +<p>»Voilà donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant +Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espère. Mes complimens +respectueux à lady Holland; son départ, et celui de mes autres amis, a +été un triste événement pour moi, qui suis maintenant réduit à la +solitude la plus cynique.</p> + +<p>«Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant +à toi, ô Georgina Cottage! Quant à nos <i>harpes</i>, nous les avons +suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit: +<i>Chantez-nous un chant de Drury-Lane</i>, etc.; mais j'étais muet et sombre +comme les Israélites<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.» Les eaux m'ont rendu aussi malade que je +pouvais le désirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez +toujours.</p> + +<p>»Croyez-moi pour toujours votre obligé et affectionné serviteur.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" +name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25"> +(retour) </a> Imitation burlesque du fameux psaume, <i>Super flamina +Babylonis</i>, etc.</blockquote> + +<p>Les instances du comité; pour qu'il se chargeât du prologue, ayant été +renouvelées avec plus de force encore, il consentit enfin à +l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgré la difficulté de cette +tâche et les chances de se créer de nouveaux ennemis. Les lettres et les +billets suivans qui se succédèrent avec la plus grande rapidité, et +qu'il adressait à sa seigneurie, ne paraîtront pas sans quelque intérêt +aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines +qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et +l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des épithètes, comme +moyens d'enrichir l'harmonie et la clarté du vers; ils y verront encore, +ce qui est fort important pour la peinture de son caractère, la facilité +extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cédait aux avis et +aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilité qu'il +montra constamment sur des points où les poètes sont généralement si +tenaces et si irritables, ne fût en lui disposition naturelle, dont on +aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il +avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le +comprendre et de le diriger.</p> + +<h4>À LORD HOLLAND.</h4> + +<span class="rig">22 septembre 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Cher Milord</span>,</p> + +<p>«Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez +parfaitement libre de laisser là si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais +désiré avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si +je puis vous être agréable, quand bien même je devrais déplaire à cent +rimailleurs et à la partie éclairée du public.</p> + +<p>»À vous pour toujours, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assiégé par tous les +concurrens rejetés, et peut-être sifflé par une cabale.»</p><br> + +<h3>LETTRE XCVII.</h3> + +<h4>À LORD HOLLAND.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 23 septembre 1812.</span><br> + +<p>«Voilà enfin! J'ai marqué quelques passages avec des variantes, +choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, détruisez, faites-en +ce que vous voudrez, je m'en remets à vous et au <i>comité</i> que vous +n'aurez pas cette fois appelé ainsi <i>a non committendo</i>. Que vont-ils +faire! que ferai-je moi-même avec les cent-un troubadours repoussés? De +quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous à voir les +mauvais vers pleuvoir sur vous. Je désire que mon nom ne transpire pas +jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe après +tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois, +l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en +conjure au nom de l'harmonie.</p> + +<p>»Les passages marqués d'un trait dessus et dessous, le sont pour que +vous choisissiez entre les épithètes et autres ingrédiens poétiques.</p> + +<p>»Écrivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.</p> + +<p>»Mes complimens et mes respects à lady Holland. Aurez-vous la bonté +d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre +<i>lecteur</i> se trouvera embarrassé comme un commentateur, et pourrait par +hasard nous les débiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous +conviennent pas, je me remettrai à l'enclume et vous ferai de nouveaux +<i>endecasyllabes</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" +name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26"> +(retour) </a> Les lettres de 97 à 107, ne sont absolument relatives +qu'au choix de certaines épithètes à la place de certains mots, dans les +vers du <i>Prologue pour la réouverture du théâtre de Drury-Lane</i>; il est +impossible de faire passer de pareils détails dans une autre langue: ils +y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intérêt.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE CVII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 5 septembre 1812.</span><br> + +<p>«Envoyez, je vous prie, ces dépêches et un numéro de la <i>Revue +d'Édimbourg</i> avec le reste. J'espère que vous avez écrit à M. Thompson, +que vous l'avez remercié de ma part pour son présent, et que vous lui +avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il désire. +Où en êtes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il <i>couronné de +lauriers et supporté par quelques méchans vers</i>, orner ou enlaidir +quelques-unes de nos tardives éditions?</p> + +<p>»Envoyez-moi <i>Rokeby</i>. Que diable ce peut-il être? N'importe, il est +bien apparenté et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous +remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon +thermomètre poétique est au-dessous de zéro. Que voulez vous me donner +<i>à moi</i> ou <i>à mes ayant-cause</i>, pour un poème en six chants (<i>quand il +sera terminé, point de vers, point d'argent</i>), dans un genre aussi +semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques idées +qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de +loisir.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Ma dernière question est tout-à-fait dans le style de +Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jérémie Diddler, <i>je le demande +seulement pour le savoir</i>. Envoyez-moi Adair, <i>sur la Diète et le +Régime</i>, dont Ridgway vient de donner une nouvelle édition.»</p><br> + +<h3>LETTRE CVIII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 14 septembre 1812.</span><br> + +<p>«Les paquets contenaient des lettres et des pièces de vers, tout cela, à +une exception près, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup +d'inquiétude pour ma conversion de certaines hérésies dans lesquelles +mes honnêtes correspondans pensent que je suis tombé. Les livres sont +des présens tendant aussi à ma conversion: <i>la Connaissance du +christianisme</i> et <i>le Bioscope</i> ou <i>Cadran solaire de la vie religieuse +expliquée</i>. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes +remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell, +libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. <i>Le +Bioscope</i> contenait une pièce de vers manuscrite. Je ne sais de qui; +mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'écrire et d'écrire +bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du <i>Bioscope</i> qui y était +joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le découvrir, remerciez-le +pour moi de tout mon cœur. Les autres lettres étaient des lettres de +dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si +je puis parvenir à les connaître, et qu'elles soient jeunes, comme elles +prétendent l'être, je serais charmé de les convaincre de ma dévotion. +J'ai reçu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde, +et j'y ai répondu.</p> + +<p>»Ainsi vous voilà l'éditeur de <i>Lucien</i>? On me promet une entrevue avec +lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui, +<i>puisque les dieux l'ont rendu poétique</i>. De qui cette lettre +pourrait-elle mieux venir que de son éditeur et du mien? N'est-ce pas +une trahison à vous d'avoir affaire à l'un des alliés du <i>grand ennemi</i>, +comme le <i>Morning-Post</i> appelle son frère?</p> + +<p>»Et mon livre sur la diète et le régime, ou est-il? Je suis impatient de +lire le <i>Rokeby</i> de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire. +L'<i>Anti-Jacobin Review</i> est très-bien écrite; elle n'est point du tout +inférieure au <i>Quarterly</i>, et certainement elle a cet avantage d'être un +peu moins <i>innocente</i>. En parlant de cela, avez-vous rassemblé mes +livres? J'ai besoin de toutes les <i>Revues</i>, au moins des <i>Revues</i> +critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises, +extraites et reliées en un seul volume pour <i>mes vieux jours</i>. Mettez en +ordre, je vous prie, mes livres en langue romaïque; redemandez à +Hobhouse les volumes que je lui ai prêtés: il les a eus assez long-tems. +S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amitié de m'écrire un mot: nous +serons plus proches voisins cet hiver.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> On s'est adressé à moi pour écrire le discours d'ouverture de +Drury-Lane; mais dès que j'entendis parler de concours, je renonçai à +lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que +j'avais ébauchés! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que +vous mettriez à la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de +concourir avec ce ramas de méchans écrivains. Il n'y aurait pas eu de +gloire dans le triomphe, et la défaite eût été ignoblement honteuse. Je +me serais étouffé, comme Otway, avec un pain de quatre livres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ainsi +rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien démêler avec ce +prologue; je vous en donne <i>ma parole d'honneur</i>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" +name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27"> +(retour) </a> L'illustre auteur de <i>Venice Preserved</i> (le <i>Manlius</i> du +répertoire français) s'étouffa en mangeant avec trop d'avidité un pain +de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charité. +On sait qu'il languissait dans une affreuse misère.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE CIX.</h3> + +<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 28 septembre 1812.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Bankes</span>,</p> + +<p>«Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent être intimes à +soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux. +À regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que +mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir +entendu dire que vous ne détestiez rien tant que d'écrire et de recevoir +des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si +grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous écrire dans +ce moment, c'eût été dans votre bourg, où je vous croyais naturellement +au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dépit de M. N*** et +de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham +me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort obligé +de penser à moi de quelque manière que ce soit; et que, malgré cette +surabondance d'amitié dont vous me supposez surchargé, je ne saurais +jamais me passer de la vôtre.</p> + +<p>»Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000 +livres sterlings<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, dont 60 restent hypothéquées sur la propriété +pendant trois ans, et rapportent intérêt, bien entendu. Il est probable +que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financières +commencent à s'améliorer. Voilà déjà quelque tems que je suis à boire +les eaux, parce que ce sont des eaux à boire, qu'elles sont +très-médicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais goût. Dans +quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientôt ici, +où je suis presque seul, où je sors très-peu, et où je savoure dans +toute sa volupté le <i>dolce far niente</i>. Que faites-vous en ce moment? je +ne saurais le conjecturer, même par la date de votre épître; vous ne +dansez pas, j'espère, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers. +Nous en avons un ici en mauvais état: le pauvre diable est atteint d'une +phthisie. On m'a dit, dans la misérable auberge où je suis d'abord +descendu, que vous étiez passé par ici précisément la veille du jour où +je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord +les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous +partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les +Oxford, avec quelques autres de généalogies moins anciennes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" +name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a> + Environ 2,800,000 fr.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Je ne les dérange pas beaucoup. Quant à vos bals, vos assemblées, on +n'y songe même pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le récit d'un +accident affreux arrivé l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyées, +et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait dû la vie à un croc de bateau +ou un trident, pria qu'on le rejetât dans l'eau, parce que sa femme +avait été sauvée... non, <i>noyée</i>! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter +lui-même, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilité. +Que les hommes sont d'étranges animaux dans la Wye et dehors!</p> + +<p>»Il me reste à vous demander un million de pardons pour ne m'être pas +acquitté de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous +saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les +bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le +nouveau parlement? Dans soixante jours, je présume, à cause des affaires +d'Irlande; les élections de ce pays demanderont plus de tems que n'en +comporte la loi. Quant à la vôtre, elle est sûre naturellement, cela +n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministère, et +tout ira bien pour vous. J'espère que vous parlerez plus souvent; je +suis sûr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman +veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.</p> + +<p>Je suis toujours votre très-affectionné,</p> + +<span class="rig">Νωαιρων<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</span><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" +name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29"> +(retour) </a> Signature qu'il employait souvent à cette époque.</blockquote><br> + +<h3>LETTRE CX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 27 septembre 1812.</span><br> + +<p>«Je n'ai envoyé aucun discours d'ouverture au comité; sur près de cent, +je vous le dis <i>en confidence</i>, pas un n'a paru digne d'être reçu: en +conséquence on est revenu à moi; j'ai écrit un prologue, qui a été reçu +et qui sera prononcé. Le manuscrit est maintenant entre les mains de +lord Holland.</p> + +<p>»Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manière qu'il soit +accueilli au théâtre, vous le publierez avec la première édition de +<i>Childe-Harold</i>. Je vous prie seulement, quant à présent, de me garder +le secret, jusqu'à nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte +pour en faire ce que vous jugerez convenable.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je désirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires +<i>avant</i> la représentation, afin que les journaux puissent en rendre un +compte exact après.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 12 octobre 1812.</span><br> + +<p>«Je ne veux absolument pas que le portrait soit gravé; je vous prie de +ne le joindre, sous aucun prétexte, à la nouvelle édition; je désire que +toutes les épreuves soient brûlées et la planche brisée. Je paierai +toutes les dépenses faites à ce sujet, cela est trop juste, puisque je +ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une +faveur toute particulière de ne pas perdre un moment pour faire ce que +je désire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous +verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.</p> + +<p>»Je ne sais point comment le public a reçu le Prologue au théâtre; je +vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne +s'embarrasse guère <i>un vieil auteur</i> comme moi. Je vous laisse +absolument le maître de le joindre ou non à la prochaine édition, quand +nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je désire +quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.</p> + +<p>»Faites-moi l'amitié de me répondre; je ne serai pas tranquille que je +ne sache les épreuves et la planche détruites. On dit que le <i>Satirist</i> +a rendu compte de <i>Childe-Harold</i>, je n'ai pas besoin de demander dans +quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes +personnalités? J'ai un intérêt plus grand que le mien là-dedans: +souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms étrangers, +surtout des noms de femmes.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXII.</h3> + +<h4>À LORD HOLLAND.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 14 octobre 1812.</span><br> + +<p>«L'injuste préférence du comité paraît avoir mis en émoi tous les +journaux, même celui de mon ami Perry. Il m'a traité assez rudement, +<i>tu, Brute</i>! Je compte en retour lui envoyer, par le +<i>Morning-Chronicle</i>, la première épigramme qui m'échappera, comme gage +de pardon.</p> + +<p>»Le comité est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa +conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez disposé à +l'accuser de partialité. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de +tout empressement déplacé à me pousser au détriment de tant d'anonymes +plus anciens dans le métier, plus habiles que moi, qui n'eussent point +été insensibles aux vingt guinées (équivalentes, je crois, à près de +deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais +l'honneur, à ce que je vois, ne suffit pas pour un succès dans ce genre +de littérature.</p> + +<p>»Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde représentation, +et si quelqu'un aura eu la bonté d'en témoigner quelque satisfaction. Je +n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires. +Perry est sévère, les deux autres gardent le silence. Si vous et le +comité ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai +guère des brillans articles des journaux. Mon opinion à moi, sur ce +Prologue, est ce qu'elle a toujours été; je ne suis pas loin, peut-être, +d'en penser comme le public.</p> + +<p>»Croyez-moi, cher milord, etc., etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Mes complimens respectueux à lady Holland; son sourire serait +une grande consolation pour moi, même à distance.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXIII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 18 octobre 1812.</span><br> + +<p>«Auriez-vous la bonté de faire insérer <i>correctement</i> (sur une copie +<i>correcte</i>, car j'écris fort mal) dans plusieurs journaux, et +particulièrement dans le <i>Morning-Chronicle</i>, cette parodie d'un genre +tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de +Busby<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Dites à Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et +pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de +critiquer à mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... <i>audi +alteram partem</i>. Je ne sais quelle mouche a piqué M. Perry; autrefois +nous étions très-bons amis: mais n'importe, faites seulement insérer +ceci.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" +name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30"> +(retour) </a> Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'était +amusé à parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.</blockquote> + +<p>»J'ai un ouvrage pour vous, <i>La Valse</i>, dont je vous fais présent, mais +il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des <i>Poètes +anglais et les Journalistes écossais</i>.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Avec la prochaine édition de <i>Childe-Harold</i>, vous pourrez +imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la <i>Malédiction de +Minerve</i>, jusqu'à la strophe:</p> + +<p class="mid">Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.</p> + +<p>vous arrêtant naturellement où commence la <i>Satire</i> proprement dite; la +première partie est la meilleure.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXIV.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">19 octobre 1812.</span><br> + +<p>«Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous +serai obligé de m'en faire connaître le montant. Je crois que les +<i>Adresses rejetées</i> sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru +en ce genre depuis la <i>Rolliade</i>, et je souhaiterais, dans votre +intérêt, que vous en fussiez l'éditeur. Dites à l'auteur que je lui +pardonnerais de grand cœur, se fût-il montré vingt fois plus satirique, +et que ses imitations ne sont pas du tout inférieures aux fameuses +imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup +d'esprit, et d'un esprit moins désagréable et moins offensant que celui +qu'on rencontre généralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute, +j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succès. Le +<i>Satirist</i>, comme vous l'avez pu voir, a maintenant changé de ton; nous +voilà délivrés, je crois, des critiques de <i>Childe-Harold</i>. J'ai en +mains une <i>Satire sur la Valse</i>, qu'il faudra que vous publiiez anonyme; +elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez +bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> L'éditeur du <i>Satirist</i> mérite des éloges pour son abjuration; +après cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'exécuter de +bonne grâce.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXV.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">23 octobre 1812.</span><br> + +<p>«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une +manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui +maintenant doit en avoir assez de <i>Childe-Harold</i>. La <i>Valse</i> sera +prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de +préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner, +avec <i>Childe-Harold</i>, les premiers vers de la <i>Malédiction de Minerve</i>, +jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien +contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que +quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera +facile de les baptiser du nom de <i>Fragment descriptif</i>.</p> + +<p>»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au +portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un +ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait +comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que +Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le +portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les +vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre +service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut +absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que +j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je +vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des +dépenses pour moi.</p> + +<p>»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la +vente de <i>Childe-Harold</i>, tout ce bruit que vient d'occasioner le +Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne. +C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez +demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus +proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on +m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes +communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus +humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le +<i>Quarterly-Review</i> de la <i>Vie de Horne Tooke</i>? L'article est excellent.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXVI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Cheltenham, 22 novembre 1812.</span><br> + +<p>«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet; +je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui +pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en +ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de +jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux, +écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais +soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il +n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la +peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord +Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la +<i>Bibliothèque des manuscrits harleïens</i>, ou qu'ils n'en aient pas eu +connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la +fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne +m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce +n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de +M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de <i>Massinger</i>, doit +être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la +nôtre.</p> + +<p>»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable. +Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que +moi, de mettre le mien en tête de son volume des <i>Adresses rejetées</i>? +Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la +politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de +m'y opposer, et que je laisse volontiers les <i>cent onze</i> se fatiguer de +ces <i>basses comparaisons</i>. Je crois que le public est passablement +ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai +certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait +disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre +apologétique et son <i>post-scriptum</i>: mais j'avoue que sa conduite +m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de +l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de +se tenir tranquille.</p> + +<p>»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des <i>Nouvelles Lettres de +Junius de Woodfall</i>, et croyez-moi toujours, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXVII.</h3> + +<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4> + +<span class="rig">26 décembre 1812.</span><br> + +<p>«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne +volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de +retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À +Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours +empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je +vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle +ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous +donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous +verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de +lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute +pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature.</p> + +<p>»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si +donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je +vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en +Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et +de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs +d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman +de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman, +ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres <i>réellement +utiles</i>; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne +peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le +connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez +pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos +nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans +le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir +de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais +tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que +ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour +les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.</p> + +<p>»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je +vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt; +dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans +le Levant.</p> + +<p>»Croyez-moi, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXVIII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">20 février 1813.</span><br> + +<p>«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, je +trouve, dans <i>Horace à Londres</i>, quelques stances sur lord Elgin que +j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M. +Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans +la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la +substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre, +quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" +name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31"> +(retour) </a> Dans l'ode intitulée <i>le Parthénon</i>, Minerve parle ainsi: + +<p>«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage +classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles +britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et +enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»</p></blockquote> + +<p>»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges +ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui +toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder. +L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc., +par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne +crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p><br> + +<p>Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de +sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre +suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet.</p><br> + +<h3>LETTRE CXIX.</h3> + +<h4>À M. ROGERS.</h4> + +<span class="rig">25 mars 1813.</span><br> + +<p>«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au <i>protégé</i> +de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie. +Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la +friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette, +comme je l'aurais pu <i>légalement</i>, ni de refuser le paiement du +principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient. +Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis +défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents +ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux +mains d'un <i>homme de loi</i>, d'un <i>homme d'église</i>, ou d'une <i>femme</i>. Je +me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même +nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne +le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la +nécessité de faire <i>attendre</i> des personnes qui, eu égard aux intérêts +qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul +qui y perds.</p> + +<p>»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre +garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne +veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que +j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des +parties: je n'ai connu que les <i>agens</i> et mes garans. J'ai certainement +la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette +personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous +égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon +domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose +pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze +tribus.</p> + +<p>»Tout à vous, cher Rogers,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br><br> + +<p>Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition +des deux chants de <i>Childe-Harold</i>, avec des gravures, le noble auteur +entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet, +dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir +des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie +petite fille que vous avez vue l'autre jour<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, mais sans nom, et +simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais +aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est +question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce +qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" +name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32"> +(retour) </a> Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la +suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de +<i>Childe-Harold</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa +satire sur la <i>Valse</i>, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si +loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on +ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre +suivante.</p><br> + +<h3>LETTRE CXX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">21 avril 1813.</span><br> + +<p>«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous +au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon +portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est +pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous +envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon +arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la +<i>Valse</i>; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur, +j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses +folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez, +je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je +compte emporter avec moi dans mon voyage.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> L'<i>Examiner</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> vous menace de faire quelques observations sur +vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part +d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je +présume que le ban et l'arrière-ban de vos <i>scribleres</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> s'apprête à +rompre une lance pour la défense du moderne Tonson<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>... M. Burke, par +exemple, n'y manquera pas.</p> + +<p>»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de +partir.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" +name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33"> +(retour) </a>semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des +journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et +religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français, +pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de +frequens emprunts.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" +name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34"> +(retour) </a> Allusion à <i>Martinus Scribler</i> de Pope.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" +name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35"> +(retour) </a> Libraire fameux du dix-huitième siècle.</blockquote> + +<p>Au mois de mai parut son magnifique fragment du <i>Giaour</i>. Quoique ce +premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le +porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme +cette nouvelle œuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens +lui fut suggérée par le <i>Christophe Colomb</i> de M. Rogers. Quoi que l'on +puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit +avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui +permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une +narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le +refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses +lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux +pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce +poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui +permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un +événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la +publication du <i>Giaour</i>, quelques versions inexactes de cet événement +romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami, +le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de +vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la +réponse de lord Sligo.</p><br> + +<span class="rig">Albanie, lundi, 31 août 1813.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Byron</span>,</p> + +<p>«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur +une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et +vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette +affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je +vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien +loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux +jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le +sujet général de toutes les conversations.</p> + +<p>»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les +chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares +qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre +la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue +dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à +Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous +rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue +contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là +allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que, +comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au +chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette +menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un +pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et +de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui +brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas +jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et +peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition +qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au +couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où +elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire, +telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser +d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus +grand plaisir.</p> + +<p>»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc.,</p> + +<span class="rig">SLIGO.</span><br> + +<p>»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais +je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.»</p><br> + +<p>Le <i>Giaour</i> offre un exemple remarquable de l'abondance de son +imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet. +Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première +édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il +contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En +effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens,</p> + +<p class="mid">Un paquet de perles orientales enfilées au hasard,</p> + +<p>lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton +général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui +s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait +cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe,</p> + +<p class="mid">Beau climat où chaque saison sourit...</p> + +<p>dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai +insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas +un seul exemplaire ici.»</p> + +<p>Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son +imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette +partie si pittoresque depuis</p> + +<p class="mid">Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc.</p> + +<p>jusqu'à</p> + +<p class="mid">Ses gémissemens se changent en chants joyeux...</p> + +<p>fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent +dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la +quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six +semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la +Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du +siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète +d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique, +plus délicieusement achevée<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Parmi les heureuses additions à cette +nouvelle édition, il faut encore compter les vers,</p> + +<p class="mid">Le cigne fend les eaux avec fierté, etc.</p> + +<p>et ces autres si pathétiques,</p> + +<p class="mid">Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" +name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36"> +(retour) </a> Dans le <i>Constantinople</i> de Dallaway, livre que Byron a dû +naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'<i>Histoire de +la Grèce</i> de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la +pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la +Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau +opposée à l'éclat brillant de la vie active.»</blockquote> + +<p>Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus +général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais +laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le +monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus +immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage, +à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une +connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de +cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient +toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices +avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes, +sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles +voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le +moment son imagination et son cœur. Il faudrait que la maîtresse d'un +poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi +imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités +dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne +saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination +trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler +devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées, +depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les +Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous +faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes +brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la +constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant +combien son idole en était peu digne.</p> + +<p>Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée +romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce +désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans +le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités +franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était +encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute +prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice +l'éloge que fait Sprat de Cowley: <i>Peu de gens eussent pu deviner, à +l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète</i>. Tandis +que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire, +derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son +véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et +ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son +caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la +<i>sauvagerie</i> de quelques-uns de ses personnages étaient les traits +distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières. +Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans +quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant +du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son +prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un +esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et +sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté +insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement, +le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de +ténèbres, etc., etc.<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" +name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37"> +(retour) </a> <i>Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord +Byron</i>, par sir Égerton Bridges, baronnet.</blockquote> + +<p>Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était +envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait, +mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la +flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il +était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement +sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde, +depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable +simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je +remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa +conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il +avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité +s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou +que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne +doivent pas trop familiariser le public avec leur personne<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, il +évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se +montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant +que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans +Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, et je ne doute +pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits +fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité +de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du +public que son beau talent le rendait plus universellement connu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" +name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38"> +(retour) </a> <i>Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" +name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39"> +(retour) </a> La seule chose qui me frappât en lui, comme +extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait +éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude, +allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte +de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir +vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me +rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté +la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions +reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume, +n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim +canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il +ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement +ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait +de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation +avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des +modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à +plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la +disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce +furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut +avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.</p> + +<p>En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il +d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de +l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux +passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force +de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre +hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un +motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et +qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas +besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment +pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions +cependant de grand cœur. Le premier vers de cette pièce, autant que je +puis me le rappeler, était:</p> + +<p class="mid">Quand Rogers se livrant au travail, etc.</p> + +<p>Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller +au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un +point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou +trois fois, mais à peine avait-il prononcé <i>Quand Rogers</i>, que nous nous +mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré +le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de +se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon cœur, que +si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la +contagion.</p> + +<p>Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots +en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de +rire.</p><br> + +<p><span class="sc">Mon cher Moore</span>,</p> + +<p>«<i>Quand Rogers</i> ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie +pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour +notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? <i>Le +Marchand de volaille</i> a été sa première et sa meilleure +plaisanterie<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<p>»<i>Je dépose ma branche de laurier</i>.</p> + +<p>»<i>Toi</i>, déposer ta branche de <i>laurier</i>! Où donc l'as-tu volée? Et quand +elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin, +Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au +docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère, +et toi pas du tout.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" +name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40"> +(retour) </a> Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai +rendu ailleurs le compte suivant: + +<p>«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M. +Shéridan et l'auteur de ces <i>Mémoires</i>. Shéridan n'ignorait pas notre +admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui +rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails +qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins +intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le +cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait +composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture +de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des +allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les +vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans +beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa +queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un +<i>marchand de volaille</i>.»<span class="rig">(<i>Vie de Shéridan</i>.)</span></p></blockquote> + +<p>»<i>Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon</i>.</p> + +<p>»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais +qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de +Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront +que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne +vînsses au monde.</p> + +<p>»<i>Que chacun ait le sien</i>.</p> + +<p>»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à +Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises; +quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de +C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu +en auras de reste à donner.»</p> + +<p>Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une +heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails +sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration +sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment +au-dessus de tous les grands politiques de son tems.</p> + +<p>«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une +espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma +présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits, +orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de +Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques +autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les +noms, parce qu'elles sont de mes amis.</p> + +<p>»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez +sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me +trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois.</p> + +<p>»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des +parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à +la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers; +enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne +humeur et d'un esprit délicieux.</p> + +<p>»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des +larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus +frappante, car qui pourrait voir sans émotion <i>l'âge remplir d'indignes +larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se +donnant en spectacle</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" +name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41"> +(retour) </a> Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il +y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus +déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote> + +<p>»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite +d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur +naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur +l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs +principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est +aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord +H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une +partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les +sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir +vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne +savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui, +avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions +qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un +shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se +mit à pleurer.</p> + +<p>»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un +shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un +bon nombre appartenant aux autres.</p> + +<p>»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires, +je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques, +celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je +ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le +procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les +poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que +comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous +que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous +mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de +Shéridan pour la conversation.</p> + +<p>»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est, +certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien, +hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de +conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son +client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois +qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et +quelques juges-de-paix par-dessus le marché.</p> + +<p>»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien +vu de pareil depuis le tems d'Orphée!</p> + +<p>»Un jour, je le vis prendre sa propre <i>Monodie sur Garrick</i>; il s'arrêta +à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et +s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette +vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua +ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui +en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même +franchise, cela serait divertissant.</p> + +<p>»Il m'a dit que le soir même du grand succès de <i>l'École de la +Médisance</i> (<i>the School for Scandal</i>), il avait été terrassé et mené au +corps-de-garde par les <i>watchmen</i> qui l'avaient trouvé ivre et faisant +du bruit dans la rue.</p> + +<p>»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une +opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est +assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de +s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait.</p> + +<p>»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru +extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt +l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de +sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je +l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais +à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je +dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la +finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et +le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner, +le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au +<i>grog</i> et au <i>gin</i> étendu d'eau du matin<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> +<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. J'ai passé par cette +enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de +grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier... +d'<i>infanterie légère</i>, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" +name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42"> +(retour) </a> Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment +pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux +(<i>claret</i>) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (<i>Sherry</i>), +après que les dames sont retirées. Le <i>grog</i> est de l'eau-de-vie, avec +un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide, +mais plus souvent chaude; le <i>gin</i> est l'esprit du genièvre, et l'un des +principaux articles d'importation des Hollandais.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon +entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal +hebdomadaire bien connu, l'<i>Examiner</i>. Je connaissais cette personne +depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une +admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste. +L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru +par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un +procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle, +publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la +condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera +qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment +d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner +leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme +leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être +avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M. +Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite +dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant +que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs +au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu +dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées +politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus +grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en +conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à +la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à +dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au +mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le +recevoir dans ses murs comme convive.</p> + +<p>Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron +les vers suivans évidemment écrits la veille au soir.</p> + +<span class="rig">19 mai 1813.</span><br> + +<blockquote> + «Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la + ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le + diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus + fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à + quatre sous... +</blockquote> + +<p>»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain +chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour +aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques +ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous +êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les <i>bas-bleus</i> de +Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je +mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais +demain, à quatre heures, nous...</p> + +<span class="rig">10 heures.</span><br> + +<p>»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.</p> + +<span class="rig">11 heures et demie.</span><br> + +<p>»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote. +<i>Addio</i>.»</p> + +<p>La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas +très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de +nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre +hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au +dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de +la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre +étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais, +aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de +M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un +peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me +rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si +sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes +réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt +attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins +honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe.</p> + +<p>Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il +parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette +assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva +m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle, +de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je +continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long +et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur, +d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa +nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de +la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était +fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le +flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le +sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir, +<i>oh! je ne m'en souviens pas</i><a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a> +<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.» Il est impossible de se faire une +idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard, +en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car +c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature, +que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le +charme de sa conversation.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" +name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43"> +(retour) </a> Son discours était à l'occasion d'une pétition du major +Cartwright.</blockquote> + +<p>Quoiqu'après le brillant succès de <i>Childe-Harold</i> il soit bien évident +qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on +peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste +champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le +sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un +bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à +profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte +carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal.</p> + +<p>«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que +je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était +son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une +fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent +d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a +du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui +y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le +monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le +Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et +Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne +est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé +Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée. +Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le +grand favori du <i>pandemonium</i>; du moins, j'ai toujours entendu les +gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses +discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se +levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second +discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais +fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai +jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade +de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient. +Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi +les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M. +Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des +mots.</p> + +<p>»Je doute beaucoup que les Anglais <i>aient</i> aucune éloquence; à +proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en +<i>avaient</i>, que les Français en <i>auront</i> et en <i>ont eu</i> dans la personne +de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de +l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au +barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai +entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais...</p> + +<p>»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu +que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas +trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et +une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont +obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et +peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul +orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems.</p> + +<p>»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette +impression, que, peu formidables comme <i>orateurs</i>, ils le sont beaucoup +comme <i>auditoire</i>. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans +un corps aussi nombreux (il n'y a eu que <i>deux</i> orateurs parfaits dans +l'antiquité, et peut-être <i>moins encore</i> dans les tems modernes); mais +il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens, +qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne +puissent pas l'exprimer noblement.</p> + +<p>»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis +du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité +et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette +masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi +que le nombre de <i>ceux qui prennent la parole</i>, et leurs talens ne +varient guère. Je ne parle point ici d'<i>orateurs</i>, il faut des siècles +pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les +réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre +ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de +Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La +timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du +nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que +pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant +bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement +le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la +chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et +ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions.</p> + +<p>»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la +chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques +minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son +prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des +circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs +ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre, +l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils +acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à +des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les +méritait; c'était un chef-d'œuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant +alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans +la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la +guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je +partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde.</p> + +<p>»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil +orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle +figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut +lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une +réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement +d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions +des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par +quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans +l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en +Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se +lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que, +n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que +l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années +après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en +profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus +aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la +Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de +1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le +meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.»</p> + +<p>Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre. +Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une +sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une +vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de +<i>Childe-Harold</i>, il était dans un accès de cette nature, et parlait +souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à +Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du +Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures +orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors +dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems +sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous +avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait +de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes +de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui +d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant +qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes.</p><br> + +<h3>LETTRE CXXI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Maidenhead, 13 juin 1812.</span><br> + +<p>«J'ai lu les <i>Légères observations</i>; elles sont raisonnablement +méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre <i>Massinger</i>; +ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie. +L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage +des <i>Poètes anglais et des Journalistes écossais</i>, page 23, dit-il, mais +sans citer quelle édition. Faites les changemens au <i>seul</i> exemplaire +qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je +profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'<i>instinct +infernal</i>, mettez <i>brutal instinct</i>; <i>félons</i> au lieu de <i>harpies</i>; +<i>chiens d'enfer</i> au lieu de <i>chiens du sang</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a> +<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. C'étaient là de +vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux; +mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections +ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour +moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas +plus de douze vers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" +name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44"> +(retour) </a> Dans un article sur cette satire, écrit pour le +<i>Cumberland-Review</i>, mais non imprimé, défunt M. le révérend William +Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores: + +<p>«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en +autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser +de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un +chien du sang.»</p> + +<p>Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de +légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que <i>poisson de +l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie</i>, etc., +etc.</p></blockquote> + +<p>»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui +écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous +m'écrivez <i>poste-restante</i> à Portsmouth, j'enverrai chercher votre +réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de <i>Colombus</i>, qui +va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi +envers l'auteur des <i>Plaisirs</i>: cet ouvrage devait le placer plus haut +que ne l'ont pensé les écrivains de la <i>Quarterly</i>; mais je ne veux +point attaquer les décisions de ces <i>infaillibles invisibles</i>; après +tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour +les <i>fragmens</i> me fait trembler pour le sort du <i>Giaour</i>; mais vous avez +voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en +repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous +n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir +d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension +de quelques semaines, en développant chaque pâté.</p> + +<p>»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous +les <i>Naufrages</i> de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier +volume de <i>Robinson Crusoé</i> a été composé par lord Oxford, premier du +nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe; +c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le +manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">N.</span><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">18 juin 1813.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre +ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne +puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a +fait.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">N.</span><br> +<br> + +<h3>LETTRE CXXII.</h3> + +<h4>À M. W. GIFFORD.</h4> + +<span class="rig">18 juin 1813.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien +plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous +saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de +former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou +comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.</p> + +<p>»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de +votre <i>Mœviade</i>, ou d'une note à votre édition de <i>Massinger</i>, eût été +reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez +si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne +m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui +valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas +mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance; +et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer +les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous.</p> + +<p>»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les +matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter +tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à +toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru +que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser +d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos +individus et le peu d'<i>importance de notre monde</i>, au grand tout dont il +n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos +prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines.</p> + +<p>»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai +passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église, +m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit, +comme tous les autres genres d'hypocondrie<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> +<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>. +........................................................ +........................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" +name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45"> +(retour) </a> Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE CXXIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">22 juin 1813.</span><br> + +<p>«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont +misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord +Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne +parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que +Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...</p> + +<p>»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur +vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage +périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme <i>Kit +Smart</i>, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au +<i>Visiteur Universel</i>? Sérieusement, il parle de centaines de livres +sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe +représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et +profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y +gagner.</p> + +<p>»Je ne sais que dire de l'<i>amitié</i>. Je ne me suis jamais livré à ce +sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant +de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au +roi, qui voulait le faire chevalier, <i>je crains d'être trop vieux</i>. +Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de +bonheur que</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<p>Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en +Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le +verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait +acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie, +une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de +Old-Bond-Street.</p><br> + +<h3>LETTRE CXXIV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.</span><br> + +<p>«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse +balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir +ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou +à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans +cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si +long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis +avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est +pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que +vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je +l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne +soulagez-vous pas votre bile?</p> + +<p>»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un +<i>Essai sur le Suicide</i>, qui ne saurait manquer, je présume, de décider +quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par +Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes +amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus +orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé +quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai +fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez +pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire +vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez +satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à +vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante +lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où +régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur +de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie. +Je suis fâché d'avoir à vous dire que.................. +.......................................................</p> + +<p>»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma sœur +est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que +rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés +l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû +arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous +soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des +transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa +suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un <i>M</i> et un <i>W</i>, que +quelques-uns pensaient signifier <i>maréchal Wellington</i>; que d'autres +traduisaient <i>Manager Whitbread</i> (directeur Whitbread): tandis que les +dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la +dernière lettre désignait<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> +<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Je laisse ce problème aux lumières des +commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce +que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse. +Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite +poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas +épouvantable.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" +name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46"> +(retour) </a> <i>W</i> est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot +très-énergique en anglais pour signifier <i>courtisane</i>.--Le nombre de ces +demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE CXXV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">13 juillet 1813.</span><br> + +<p>«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la +susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais +quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne +voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des +enfans <i>à lui</i>, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des +amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas +jurer que j'en aie un seul.</p> + +<p>»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment <i>enclin</i>, +remarquez que je ne dis qu'<i>enclin</i>, à devenir sérieusement amoureux de +lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous +la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon +caractère? L'un de ces avantages <i>suffirait</i> (j'avais mis <i>suffira</i>, je +l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai +vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne +s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et +celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je +ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...</p> + +<p>»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour +obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux +de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils +montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme +eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque +chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous +que vous devez être l'éditeur de mes œuvres posthumes, que vous +publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des +confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on +peut mourir également partout.</p> + +<p>»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et *** +y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce +qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a +réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois +de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils +sont innombrables.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque: +elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais +usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que +j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis +charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement +de vos nouvelles.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXVI.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">25 juillet 1813.</span><br> + +<p>«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de +progrès dans la carrière matrimoniale...</p> + +<p>»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la +tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin. +J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une +de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint +que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau, +et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il +pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de +sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison +de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le +premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et +le second probablement tout le reste.</p> + +<p>»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous +souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait +de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le +savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi +cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***, +qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en +mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur, +pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur, +parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi, +monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?»</p> + +<p>»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à +celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être +trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses +<i>pois</i>, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un +témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant.</p> + +<p>»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste +quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai, +en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce +que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende +inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté +de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du +haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant +avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs +intérêts.</p> + +<blockquote> + J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont + tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante + restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la + ville. +</blockquote> + +<p>Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street? +J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette +interprétation.</p> + +<p>»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit; +point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet, +assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a, +je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire +effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre +romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je +ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui +avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait +montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant +quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec +une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement +longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement +d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous +plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons +sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, mon cher Moore,»</p> + +<span class="rig"> BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CXXVII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">27 juillet 1813.</span><br> + +<p>«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit +celui du Tacite <i>de moribus Germanorum</i>. Votre dernière équivaut à un +silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre +style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous +établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur +d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous +intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec +mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me +prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le +secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.</p> + +<p>»Je suis, <i>avec indignation</i>, votre, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXVIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">28 juillet 1813.</span><br> + +<p>«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me +faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue +épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez +sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse +prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous +y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous +enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre +mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids +accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre; +privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour +faire parvenir les chefs-d'œuvre de votre esprit à tout le monde, +excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir <i>de</i> vous, <i>pour</i> +vous, ou <i>à</i> vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de +manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la +puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier +un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je dois dîner ce soir avec Shéridan chez Rogers. J'ai quelque +rancune contre ce dernier, à cause de l'amitié que vous lui portez; j'ai +dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voilà +vraisemblablement ma dernière, ou mon avant-dernière lettre; mes +préparatifs sont terminés; il ne me reste plus qu'à obtenir mon passage +à bord d'un bâtiment de l'état. Peut-être attendrai-je Sligo quelques +semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.»</p> + +<p>Désirant aller en Grèce, il s'était adressé à M. Croker, secrétaire de +l'amirauté, pour obtenir son passage à bord d'un vaisseau du roi, +partant pour la Méditerranée. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine +Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit à +recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la réponse que fit Lord Byron +à la lettre qui lui annonçait cette nouvelle.</p><br> + +<h3>LETTRE CXXIX.</h3> + +<h4>À M. CROKER.</h4> + +<span class="rig">Br.-str., 2 août 1813.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«J'ai reçu l'honneur de votre inattendue<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> +<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> et obligeante lettre au +moment où j'allais quitter Londres, ce qui m'a empêché de vous en +témoigner toute ma reconnaissance aussitôt que je l'aurais désiré. Je +fais tous mes efforts pour être prêt avant dimanche, et même, si je n'y +réussissais pas, je n'aurais à me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne +diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reçois. Je n'ai +plus qu'à vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre +patience, et à vous offrir mes vœux sincères pour vos succès dans vos +affaires publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être bien +sincèrement,</p> + +<p>»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" +name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47"> +(retour) </a> Il appelle la lettre de M. Croker <i>inattendue</i>, parce que, +dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues précédemment à +ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir +la possibilité d'un passage si prompt et dans une aussi agréable +compagnie. +<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>Dès l'automne de cette même année, il devint nécessaire de donner une +cinquième édition du <i>Giaour</i>, et son imagination infatigable lui +fournit de nouveaux matériaux. Les vers commençant par ces mots,</p> + +<p class="mid">On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont + broutant...</p> + +<p>et les quatre pages qui suivent le vers,</p> + +<p class="mid">Oui, l'amour est une lumière du ciel...</p> + +<p>furent tous ajoutés lors de cette édition. Toutefois en la comparant +avec le poème tel que nous le possédons aujourd'hui, on remarque +d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers +suivans:</p> + +<blockquote>C'était une forme de vie et de lumière qui, aperçue une + fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque côté + que je tournasse les yeux, se représentait comme l'étoile du + matin de ma mémoire. +</blockquote> + +<p>On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adressés à M. +Murray pendant l'impression de cette nouvelle édition, du génie +irrésistible qui lui fournissait à chaque instant de nouvelles pensées.</p> + +<p>«Si vous ne finissez pas de m'envoyer des épreuves, je ne finirai jamais +cette infernale histoire; <i>ecce signum</i>: trente-trois nouveaux vers que +je vous envoie pour désespérer tout-à-fait l'imprimeur, et je le crains +bien, sans tourner fort à son avantage.»</p> + +<span class="rig">B.</span><br> + +<p>10 heures et demie du matin, 10 août 1813.</p> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«Je vous en prie, suspendez le tirage, <i>mon mal me reprend</i>; j'ai +quantité de choses à ajouter en vingt endroits. Tout à vous,</p> + +<span class="rig">B.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Vous aurez cela dans le courant de la journée.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">26 août 1813.</span><br> + +<p>«J'ai lu et corrigé une épreuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu +sait si vous pourrez la lire, sans que votre œil y découvre encore +quelques bévues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience, +relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points, +des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas très-fort sur +votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à ne plus +rien ajouter à ce malheureux poème, qui va toujours s'alongeant comme un +serpent qui développe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille +effroyable, plus long qu'un chant et demi de <i>Childe-Harold</i>, +c'est-à-dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les +additions.</p> + +<p>«Les derniers vers plaisent à Hodgson, ce qui ne laisse pas d'être rare. +Quand il désapprouve quelque chose, il le dit avec une énergie +extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jetés là pour adoucir +un peu la férocité de notre infidèle, et vu sa position d'homme mourant, +je lui donne une assez longue apologie de lui-même...</p> + +<p>«Je suis fâché que vous avez dit que vous restiez en ville à cause de +moi; j'espère sincèrement que vous ne poussez pas la complaisance +jusque-là.</p> + +<p>«Et nos <i>six</i> critiques! Il y aurait de quoi fournir la moitié d'un +numéro du <i>Quarterly</i>, mais nous sommes dans le siècle du criticisme.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXXII<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> +<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" +name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48"> +(retour) </a> Nous sommes obligés de sauter la <i>Lettre</i> 131: elle roule +en entier sur des corrections nécessitées, suivant l'auteur, par la +grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces +variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre +langue, les différentes versions ne conserveraient point, ou ne +conserveraient que fort peu de différence.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">12 octobre 1813.</span><br> + +<p>«Il faut que vous relisiez le <i>Giaour</i> avec soin; il y a quelques fautes +de typographie, surtout dans la dernière page. «Je <i>sais</i> que cela était +faux; elle ne pouvait mourir.» Il y avait, et il faut, <i>je savais</i>. +Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de même nature.</p> + +<p>«J'ai reçu et lu le <i>British-Review</i>. En vérité, je crois que l'auteur +de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me +mortifie est de me voir accusé d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage +de <i>Crabbe</i>; quant à Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure +<i>lyrique</i>, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut +l'adopter. Le caractère que j'ai donné au <i>Giaour</i> est certainement +mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa +destinée trouveront peu de prosélytes. Je serai charmé de recevoir de +vos nouvelles, mais ne négligez pas vos affaires pour moi.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXXIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Bennet-Street, 22 août 1813.</span><br> + +<p>«Comme notre ancienne, je dirais presque notre défunte correspondance, +tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant <i>paulò majora</i>: +il nous faut, s'il vous plaît, parler de la littérature dans toutes ses +branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le +prince est à Brighton, et Jackson le boxeur est à Margate, où il a, je +crois, entraîné Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant +pays. Mme de Staël a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a été tué dans +un café à Scrawsenhawsen, par un misérable adjudant allemand. Corinne +est dans l'état où seraient toutes les mères à sa place, mais je +gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mères s'aviseraient, qu'elle +écrira un essai là-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin +et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je +ne l'ai pas vue depuis cet événement; j'en juge, avec peu de charité, +sans doute, d'après mes observations antérieures.</p> + +<p>»L'article sur le <i>Giaour</i> est le second de l'<i>Édinburgh-Review</i>. Ce +recueil est toujours dans le sens de Leith, <i>où est le vent</i>? L'article +en question est si sucré, si sentimental, qu'il faut qu'il ait été écrit +par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est allé en Amérique épouser une +belle dont il était éperdument amoureux depuis plusieurs années. +Sérieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou +son lieutenant en agissent très-bien envers moi, et je n'ai rien à dire. +Toutefois je dirai que si vous ou moi nous étions coupé la gorge pour +lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure +dans nos œuvres posthumes. À propos de cela, j'ai été choisi l'autre +jour pour médiateur entre deux gentlemen altérés de carnage; après une +longue lutte entre le désir naturel de voir ses semblables +s'entre-détruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises +pour rien, je suis parvenu à décider l'un à demander excuse, et l'autre +à s'en contenter, et tous deux à vivre heureux et contens à l'avenir. +L'un était pair, l'autre un de mes amis non titrés; tous deux y allaient +beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre +cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que +possible, il l'eût fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont +admirablement conduits; et moi, je les ai tirés d'affaire aussitôt que +je l'ai pu.</p> + +<p>»On vient de publier en Amérique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur +comique. Quel livre! je crois que, depuis les mémoires de Barnaby +l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuvé la presse. Le foyer, la +taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur +du palmier débordent à chaque page. Deux choses m'étonnent dans cette +publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et +puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a +cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les +bouteilles qu'il a bues et les rôles qu'il a joués y sont trop +régulièrement enregistrés.</p> + +<p>»Vous vous étonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de même, mais +les bruits de peste sont réellement alarmans; non pas tant pour la chose +en elle-même que pour les quarantaines établies dans les ports, et pour +les vaisseaux venant de tous les pays, même d'Angleterre. Il est sûr que +quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employés à +terre, mais malgré cela on n'est pas fâché de pouvoir choisir à son gré. +La ville est effroyablement déserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis +réellement ennuyé de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien +ne pas rester si je puis, mais où aller? Sligo est pour le Nord: +plaisant séjour que Pétersbourg au mois de septembre, avec le nez et les +oreilles enveloppées dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber +dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a traité +Bonaparte avec si peu de cérémonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre +voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe à quel degré de +chaleur, et du sorbet, n'importe à quel degré de froid, et mon paradis +est aussi aisé à faire que celui des Persans<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a> +<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. Le <i>Giaour</i> a +maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela à la +journée, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous +pardonne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" +name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49"> +(retour) </a> «Un paradis persan est bientôt fait; il ne lui faut que +des yeux noirs et de la limonade.»<span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br></blockquote> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<p>»Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans y mettre ni ame ni +cœur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me +trouve aujourd'hui plus embarrassé que je ne l'ai été de toute l'année, +et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre +ni avec ni sans les femmes.</p> + +<p>»Je songe maintenant avec regret qu'à peine avais-je vendu Newsteadt que +vous êtes venu vous fixer près de là. Êtes-vous allé le voir? Allez-y, +mais ne me dites pas qu'il vous plaît. Si j'avais pu prévoir un tel +voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir +si souvent en garçon! car c'était tout-à-fait un séjour de célibataires; +abondance de vins et d'autres sensualités; de l'espace, des livres +suffisamment, un air d'antiquité surtout (excepté sur la figure des +jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens sérieux, et vous +aurait fait rire quand vous auriez été disposé à la gaîté: je m'étais +fait bâtir une salle de bains et un <i>caveau</i>, et maintenant je n'y serai +plus enterré. Chose étonnante, que nous ne puissions être sûrs d'un +tombeau, au moins d'un tombeau déterminé! Je me rappelle à l'âge de +quinze ans avoir lu vos poésies à Newsteadt, que par parenthèse je +réciterais presque par cœur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre +préface que l'auteur était encore vivant, j'étais loin de songer que je +dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition +à devenir poète moi-même, vous pouvez croire que j'étais plein +d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande à la protection de +tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.</p> + +<p>»2e <i>P. S.</i> Il y a, dans ce numéro de l'<i>Edinburgh-Review</i>, un excellent +article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Staël. Ce fut +Jeffrey qui écrivit le mien l'année passée, mais je crois que celui-ci +est de quelque autre. J'espère que vous vous dépêchez, autrement cet +enragé de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrière. J'ai lu une +grande partie de son ouvrage manuscrit; réellement cela surpasse tout, +excepté le Tasse. Hodgson le traduit en rivalité avec un autre poète. +Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons être juges du défi, +c'est-à-dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous +une idée de la différence de nos opinions? Nous avons, je parle bien +imprudemment, chacun notre manière particulière de voir, du moins vous +et Scott.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXXIV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">28 août 1813.</span><br> + +<p>«Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que +vous étiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohême. Je me trompe +fort, ou quelque beau printems à Londres, vers l'an de grâce 1815, ce +tems-là pourrait bien revenir. Après tout, il faut que nous finissions +tous par le mariage, et je ne conçois pas d'homme plus heureux que +l'homme marié à la campagne, lisant les journaux du comté, et caressant +la femme de chambre de sa femme; sérieusement, je serais disposé à me +marier demain avec la première femme convenable, c'est-à-dire, j'y +aurais été disposé il y a un mois, mais à présent...</p> + +<p>»Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a> +<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>? Croyez-vous que cela me +mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous +pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot <i>giamschid</i>, je +l'ai réduit à un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charmé que +vous parliez du <i>Dictionnaire persan</i> de Richardson; cela m'apprend ce +que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de +battre Lucien. Au moins dites-moi où vous en êtes. Croyez-vous que je +m'intéresse moins à vos ouvrages, ou que je sois moins sincère que notre +ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais été. Dans cette +malheureuse composition, <i>les Poètes anglais</i>, etc., au moment où +j'étais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqué vos +talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai +toujours regretté que vous ne nous ayez pas donné un ouvrage de longue +haleine, et que vous vous soyez renfermé jusqu'ici dans des petites +pièces de poésies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on +leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit +d'attendre de vous un <i>shah Nameh</i> (est-ce là le mot?) aussi bien que +des gazelles. Attachez-vous à l'Orient; Mme de Staël, l'oracle, me +disait qu'il n'y avait plus que ce parti à prendre en poésie. Le Nord, +le Midi et l'Ouest sont épuisés; en fait de poésies orientales, nous +n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu à gâter +le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions. +Ses personnages ne nous intéressent pas, et les vôtres ne sauraient y +manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez +vous en réjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est à votre égard +que <i>la voix du prédicateur qui crie dans le désert</i>, et le succès que +ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne à l'enthousiasme et +vous fraie le chemin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" +name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50"> +(retour) </a> L'ode d'Horace, + +<p class="mid"><i>Natis in usum lætitiæ</i>, etc.</p> + +<p>Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire +allusion à quelques-unes de ses dernières aventures:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Quanta laboras in Charybdi</i>!</p> +<p class="i14"> <i>Digne puer meliore flamma</i>!</p> +</div></div> + +<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + + +<p>»J'ai songé à un conte, greffé sur les amours d'une péri avec un mortel, +quelque chose de semblable au <i>Diable amoureux</i> de Cazotte, seulement +plus <i>philantropique</i>. Cela demandera beaucoup de poésie, et le tendre +n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renoncé à +cette idée, et je vous la suggère, parce que je crois que c'est un sujet +dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse +votre grand ouvrage<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> +<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les +<i>Mœurs des Ottomans</i> de Castellan, en six petits volumes; c'est le +meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Réellement je prends bien +des libertés de parler ainsi à un de mes anciens et à un plus habile que +moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs à la +manière de La Rochefoucault.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" +name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51"> +(retour) </a> Par une singularité assez bizarre, j'avais été au-devant +de ses conseils, en prenant la fille d'une péri pour l'héroïne d'un de +mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un épisode. Je +fis part de cette circonstance à Lord Byron, et j'ajoutai: «Tout ce que +je vous demande au nom de l'amitié, c'est, non pas de renoncer pour moi +aux péris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et +surtout d'un poète; mais simplement que, quand il vous plaira de payer à +l'avenir vos hommages à quelqu'une de ces beautés aériennes, vous ayez +la bonté de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois +persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner +pour toujours la race entière, et ne m'occuper dorénavant, avec M. +Montgommery, que des races antédiluviennes.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + + +<h3>LETTRE CXXXV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">1er août, septembre je veux dire, 1813.</span><br> + +<p>«Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littérature turque, +que je n'ai pas encore ouverts. Quant à ce dernier ouvrage, je vous +serais obligé de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de +me l'envoyer sous huit jours; il appartient à la plus brillante de nos +constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le +prêter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sûr +que votre Écossais, qui n'a pas voyagé, doit être d'une humeur moins +sociale.</p> + +<p>»Votre péri, mon cher Moore, est sacrée et inviolable pour moi; je n'ai +pas la plus légère idée de toucher le bas de son jupon. L'affectation +avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence +avec moi est si flatteuse que je commence à me croire tout de bon un +grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous +êtes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous méritez +bien qu'on se moque de vous. Sérieusement parlant, quel est le poète +vivant que vous puissiez craindre? Réellement, cela me met en colère de +vous entendre parler comme vous le faites...</p> + +<p>»J'ai beaucoup ajouté au <i>Giaour</i>, toujours sous la sotte forme de +fragmens. Il contient à présent mille deux cents vers et peut-être plus: +vous me permettrez, j'espère, de vous en offrir une copie. Je suis +charmé de me trouver dans vos bonnes grâces, et plus particulièrement de +le devoir, comme vous le dites, en partie à la bonté de mon caractère; +car malheureusement j'ai la réputation d'en avoir un fort mauvais. Mais +on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il +aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir +sifflé ou mordu en votre compagnie. C'est peut-être, et cela paraîtrait +sans doute incroyable à une autre personne, mais vous me croirez, j'en +suis sûr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succès, +qu'un être humain peut l'être de ceux d'un autre; autant que si je +n'avais jamais écrit un vers moi-même. Assurément le champ de la +renommée est assez grand pour tout le monde, et quand même il ne le +serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge à mon prochain. Vous y +avez déjà une belle propriété de quelques milliers d'arpens, qui sera +doublée quand vous passerez le nouveau bail que vous préparez en ce +moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable +d'une telle fertilité. Voilà une métaphore digne d'un <i>templier</i>, +c'est-à-dire, vulgaire et diffuse<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> +<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Je vous envoie, pour me la +renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce, +une lettre assez curieuse d'un de mes amis<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> +<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, où vous verrez l'origine +du <i>Giaoar</i>. Écrivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout à +vous, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" +name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52"> +(retour) </a> <i>Templier</i>, c'est-à-dire légiste; l'École de Droit occupe +à Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" +name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53"> +(retour) </a> La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.</blockquote> + +<p>»<i>P. S.</i> Cette lettre m'a été écrite à cause d'une <i>autre version</i>, +rapprochant trop du texte véritable, que quelques dames de nos amies +avaient eu la bonté de répandre. La partie effacée renfermait quelques +noms turcs, et quelques détails assez peu importans et trop +<i>circonstanciés</i> sur la manière dont avait été découverte la faute de la +jeune fille.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXXVI.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">5 septembre 1813.</span><br> + +<p>«Ne vous gênez pas pour rendre Toderini au jour fixé; envoyez-le à votre +loisir, après l'avoir anatomisé en autant de notes que vous voudrez; je +ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opération de cette nature, +raison de plus pour ne pas l'épargner maintenant.</p> + +<p>»*** est de retour à Londres, mais pas encore remis du coup que lui a +porté le <i>Quarterly</i>. Quels gens que ces journalistes! «Ces punaises-là +nous effraient tous.» Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus +doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou +qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les +<i>Plaisirs de la Mémoire</i>, et les <i>Plaisirs de l'Espérance</i>; décidément +je persiste à préférer les premiers. Il y règne une élégance réellement +prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler +commun ou faible...</p> + +<p>»Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai parié pour lui +quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie +et les élémens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir réussir +contre toutes les nations, excepté la sienne, quand ce ne serait que +pour faire mourir de rage le <i>Morning-Post</i>, son infâme beau-père, et +Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me +tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous +vous prenions en passant. Voilà qui serait bien tentant, mais je ne +crois pas que j'accepte, à moins que vous ne consentiez à aller avec +l'un de nous quelque part, n'importe où. Il est trop tard pour songer +maintenant à Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de +campagne dans la haute société ou dans la classe inférieure; celle-ci +serait bien préférable sous le rapport du plaisir. Je suis si dégoûté de +l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret à cidre, +ou une expédition sur un sloop de contrebandier.</p> + +<p>»Vous ne sauriez désirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos +deux parallèles, qui se prolongent indéfiniment sans se toucher jamais. +Je ne sais trop si je ne voudrais pas être marié moi-même, ce qui n'est +pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me +demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois, +légitimement; quant à devenir père d'une manière moins légale, grâces à +Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit +toujours sûre<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> +<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous, +sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un +<i>post-scriptum</i> en cas que votre missive demande une réponse.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" +name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54"> +(retour) </a> <i>God father</i>, parrain (père en Dieu), et <i>father</i> (père) +offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible à rendre dans notre +langue. La recherche de la paternité étant autorisée par les lois +anglaises, les paroisses à la charge desquelles retomberaient les +bâtards, les adjugent très-facilement au père putatif, que le témoignage +de la mère ou les moindres circonstances semblent désigner: on le +condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu'à l'âge de +quatorze ans.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le <i>Quarterly</i> +va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas +de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu'à la plus vieille +femme de cette <i>Review</i>, tous périront sous le poids d'une fatale +brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'épargnerai pas même +mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi, +cela n'en vaudrait que mieux.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXXVII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">8 septembre 1813.</span><br> + +<p>«Je suis fâché que vous ayez envoyé Toderini si tôt, je crains que votre +conscience scrupuleuse vous ait empêché d'en tirer tout le parti que +vous auriez dû. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet +effrayant <i>Giaour</i>, qui ne m'a jamais procuré un compliment de moitié +aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez +les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajouté sous le rapport de la +quantité, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie à ce +sujet.</p> + +<p>»Vous avez grand besoin d'un coup d'épaule de Mackintosh. Mon cher +Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-même. Dans tout +autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais +assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas à votre +juste valeur. Du reste c'est un défaut dont on se corrige généralement, +et réellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de +vous en termes dont votre femme eût été bien satisfaite, et capables de +donner la jaunisse à tous vos amis.</p> + +<p>»J'ai reçu hier une lettre d'Ali-Pacha, apportée par le docteur Holland, +qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par <i>excellentissime, +nec non carissime</i>; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse +faire, et est signée <i>Ali, visir</i>. À quoi pensez-vous qu'il passe son +tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems +passé, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mère et ses sœurs +avaient été traitées comme Mlle Cunégonde, par la cavalerie bulgare. La +ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce +brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents, +et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a épargné le +reste de la ville, et ne s'en est pris qu'à la race de ces Tarquins +modernes. C'est plus de modération que je n'en aurais eu. En voilà assez +sur cet excellent ami.</p><br> + +<h3>LETTRE CXXXVIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">9 septembre 1813.</span><br> + +<p>«Je vous écris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas +d'engagement préexistant avec quelqu'autre libraire, sera charmé en tems +convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute +assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, généreux, +attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis +sûr que vous n'aurez qu'à vous en louer. Il y a si peu de tems que je +vous ai écrit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien à ces +lignes.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXXXIX.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">27 septembre 1813.</span><br> + +<p><span class="sc">Thomas Moore</span>,</p> + +<p>«On ne vous appellera jamais Thomas <i>le véridique</i>, comme celui +d'Elcidoune; pourquoi ne m'écrivez-vous pas? puisque vous ne le voulez +pas, il faut bien que je le fasse. J'étais l'autre jour près de vous à +Eston, et j'espère y retourner bientôt. Dans ce cas, j'irai vous voir, +et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le +dit dans le jargon du beau monde. On m'a présenté hier, chez lord +Holland, à Southey, le plus bel homme de poète que j'aie jamais vu +depuis long-tems. Pour avoir la tête et les épaules de cet homme-là, je +consentirais presque à avoir composé ses poésies Saphiques. Certes il +est doué d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent, +puis... voilà son éloge.</p> + +<p>»*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois +qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrêté court; oui, il s'est +arrêté court après une phrase très-flatteuse sur notre correspondance, +et <i>m'a regardé</i>... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou +en vous disant que j'ai eu à vous défendre. C'est un joli moyen de se +faire valoir près d'un ami que de lui venir dire: «J'ai bien relevé M. +un tel pour s'être permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais +sujet, etc, etc.» Mais savez-vous que vous êtes du petit nombre de ceux +dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire, +et croyez-vous que je vous le pardonne?</p> + +<p>»J'ai été à la campagne et me suis sauvé des courses de Doncaster. Chose +étrange, je suis allé en visite dans la maison même que mon père reçut +en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa maîtresse +adultère avant d'être majeur: à propos, veuillez observer qu'<i>elle</i> +n'est pas ma mère. On m'a campé dans une vieille chambre où se trouve +sur la cheminée un tableau hideux que mon père regardait avec tout le +respect convenable, et qu'héritant du goût de la famille, j'ai regardé +aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai passé une semaine dans cette +famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit +jeune, dévote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de +velléité que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner. +Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas même <i>convoiter</i>, c'est +signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me +gourmandez pas trop quand je me livre un moment à la gaîté.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»Voici un impromptu composé par <i>une personne de qualité</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> +<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>, à qui +l'on reprochait d'être mélancolique.</p> + +<blockquote> + «Quand de ce cœur où règne le chagrin s'élèvent de sombres + nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de + larmes, ne prenez pas garde à ces signes extérieurs qui + disparaîtront bientôt. Mes pensées connaissent trop leur + cachot; après s'être promenées un instant sur mon visage, + elles reviendront se renfermer dans mon cœur, qu'elles + rongent et déchirent en silence.» +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" +name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55"> +(retour) </a> Par Byron lui-même.</blockquote><br> + +<h3>LETTRE CXL.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">2 octobre 1813.</span><br> + +<p>«Vous n'avez point répondu à mes six lettres: en conséquence, celle-ci +sera ma pénultième; je vous en écrirai encore une, mais après, j'en jure +par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis +trouvé avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son +imagination a quelque chose de surhumain, sa gaîté est parfaite. Je ne +dis pas son esprit, car qui peut définir l'esprit? Puis il a cinquante +figures; et deux fois autant de voix différentes qu'il prend quand il +veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'étais +femme et vierge encore, voilà l'homme dont je voudrais faire mon +Scamandre. Il est tout-à-fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai +vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez +probablement beaucoup de ce panégyrique. Je crains presque de me trouver +de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a +long-tems parlé de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus +que personne que je connaisse. Quelle variété d'expression il donne à sa +figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change +absolument du tout au tout. En voilà assez, je ne suis pas de force à +faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le +connaissez. Samedi je retourne à ***, où je ne serai pas loin de vous. +Peut-être me favoriserez-vous d'une lettre d'ici là. Bonne nuit.</p> + +<p>»Samedi matin, votre lettre a mis fin à toutes mes inquiétudes. Je ne +soupçonnais pas que vous parlassiez sérieusement. Encore de la modestie! +Parce que je ne donne pas suite à une idée assez insignifiante, «il +paraît que je ne crains pas de lutter contre vous». Si la question était +de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous +craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de +place dans nos sphères respectives? Continuez, ce sera bientôt mon tour +à pardonner. Je dîne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress <i>Staël</i>, +comme il plaît à John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir à +Covent-Garden bâiller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.</p> + +<p>»C'est une chose fort commode pour moi que ma réputation, pourvu que mes +amis ne partagent point l'erreur commune à ce sujet: cela me sauve des +sottises d'une légion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais +vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai à +l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rétablira votre vers dans la +prochaine édition<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> +<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'épigraphe; +cependant, j'ai en général de la mémoire pour vous, et je crois que +d'abord elle avait été imprimée correctement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" +name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56"> +(retour) </a> Dans la première édition du <i>Giaour</i>, il avait cité d'une +manière incorrecte un vers de mes <i>Mélodies irlandaises</i>, qu'il avait +pris pour épigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les +vers de Burns, qui servent d'épigraphe à la <i>Fiancée d'Abydos</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Je rougis en effet très-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady +M**, mais heureusement, à présent, personne ne me voit. Adieu.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXLI.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">8 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Depuis que je ne vous ai écrit il s'est passé bien des événemens +heureux, malheureux ou indifférens, qui m'ont empêché, non de penser à +vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cessé de +penser à vous, et pour qui la plus sûre consolation a été de tourner +vers vous ses pensées. Nous avons été proches voisins cet automne, et ce +voisinage m'a été à la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire +que votre citation française ne s'est que trop trouvée à sa place, +quoiqu'il y eût peu de chance qu'il en fût ainsi, comme vous pouvez +l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gardé +depuis... N'importe, <i>Richard est redevenu lui-même</i>, et, si ce n'est +toute la nuit et une partie de la matinée, je ne songe plus guère à +toute cette affaire.</p> + +<p>»Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers, +et, pour charmer mes insomnies, j'ai écrit à la hâte un autre conte +turc, non un fragment, que vous recevrez bientôt après cette lettre. +Cela n'empiète pas sur votre domaine; dans le cas où vous le croiriez, +il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez +avec raison que je me risque à perdre le peu de réputation que j'ai +acquise en tentant cette nouvelle expérience sur la patience du public, +mais en vérité je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai écrit et +je publie cette bagatelle, uniquement <i>pour m'occuper</i>, pour détourner +mes pensées des réalités, en les rejetant sur des fictions, quelque +horribles qu'elles soient. Quant au succès, ceux qui en obtiennent +aujourd'hui me consolent d'avoir échoué; excepté peut-être vous et deux +ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte +plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et +moins; ainsi, advienne que pourra...</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir +quel effet me fera un canal hollandais, à moi, qui ai traversé le +Bosphore. Répondez-moi, je vous prie.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXLII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">8 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les +meilleures du monde, m'est à la fois agréable et pénible. Mais, d'abord +au plus pressé. Savez-vous que j'étais au moment de vous dédier quelque +chose, non dans une épître formelle, comme d'inférieur à <i>ancien</i>, mais +dans une courte lettre servant de préface, dans laquelle je me +glorifiais de votre amitié, et annonçais au public votre poème, quand je +me suis rappelé l'injonction stricte que vous m'aviez souvent réitérée +de vive voix et par écrit, de garder le plus profond secret sur le poème +susdit. Il me fallut donc renoncer à mon projet, non que je puisse avoir +aucun motif de résister au désir de parler de vous, j'y pense et j'en +parle tous les jours, mais j'ai dû craindre, en y cédant, de vous causer +quelque déplaisir. Mettant de côté mon amitié pour vous, sentiment qui +devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de +mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par cœur et sur le bout du +doigt. <i>Ecce signum</i>. Quand j'étais à la campagne, lors de ma première +visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul +long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire <i>un bruit</i> +que je n'ai jamais essayé qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que +je veux prendre pour des airs, votre <i>Oh breathe not</i>! ou <i>When the last +glimpse</i>, ou bien encore <i>When he who adores the</i>, et quelques autres du +même troubadour, ce sont là mes matines et mes vêpres. Certes mon +intention n'était pas d'être entendu de qui que ce fût. Voici qu'un beau +matin je vois arriver non <i>la donna</i>, mais <i>il marito</i>, qui me dit d'un +air bien sérieux: «Byron, je me vois forcé de vous prier de ne plus +chanter, au moins de <i>ces chansons là</i>.» Je fus comme réveillé en +sursaut: «Assurément, répondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la +vérité, reprit-il, cela rend ma femme si mélancolique et la fait tant +pleurer, que je désire qu'elle n'entende plus rien de semblable.»</p> + +<p>»Or, mon cher Moore, cet effet-là était produit par vos paroles, et +certainement non par la beauté de ma voix. Je vous cite cette folle +anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, même pour +l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un +jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout après un long tems, +que de ce qui nous a plu véritablement. Quoique je ne pense pas qu'on +vous puisse rien comparer dans la poésie légère ou la satire, et que +jamais auteur n'ait été aussi populaire que vous dans ces deux genres, +je n'hésite pas cependant à croire que vous n'avez pas fait tout ce dont +vous êtes capable, encore qu'un autre pût bien se contenter de ce que +vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et +le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu +dans aucun autre poète, une étrange méfiance de vos forces, que je ne +puis m'expliquer et qui doit être inexplicable, puisqu'un <i>cosaque</i> +comme moi suffit pour épouvanter un <i>cuirassier</i> comme vous. Votre +conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connaître, je +n'avais songé qu'à une péri: je voudrais que vous eussiez eu plus de +confiance en moi, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, et pour +empêcher que le monde ne perdît un poème bien meilleur que le mien, dont +j'espère toujours que ce petit combat de générosité ne le privera pas à +jamais<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> +<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" +name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57"> +(retour) </a> Parmi les épisodes que je comptais introduire dans <i>Lalla +Rookh</i>, que j'avais commencé, mais que plusieurs circonstances m'avaient +empêché de finir, il s'en trouvait un déjà assez avancé lors de la +publication de <i>la Fiancée d'Abydos</i>, et avec lequel ce poème offrait de +si étranges coïncidences, non-seulement pour les localités et le +costume, mais encore pour la fable et les caractères, que j'y renonçai +immédiatement, et commençai un autre épisode sur un sujet absolument +nouveau: <i>Les adorateurs du feu</i>. C'est à ce fait que je lui avais +communiqué, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon +héros (auquel j'avais aussi donné le nom de Zélim, dont j'avais fait un +descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhérens, par le calife +régnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait +depuis sous une autre forme, à la cause de l'Irlande<a id="footnotetag57A" name="footnotetag57A"></a> +<a href="#footnote57A"><sup class="sml">57A</sup></a>. Voici les +propres expressions de ma lettre à Lord Byron: «J'avais choisi cette +histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais +qu'un parallèle avec l'Irlande me mettrait à même de jeter un peu de +vigueur dans le caractère de mon héros. Mais songer à de la vigueur, à +du sentiment après vous, c'est impossible: <i>ce domaine-là est celui de +César</i>.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57A" +name="footnote57A"><b>Note 57A: </b></a><a href="#footnotetag57A"> +(retour) </a> L'<i>Histoire du célèbre chef irlandais, capitaine Rock</i>, +roman philosophique et allégorique de M. Moore.</blockquote> + +<p>Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des +raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver +place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...</p> + +<p>»Continuez; je serais réellement malheureux que vous vous arrêtassiez +pour moi. Le succès de ma <i>Fiancée</i> est encore problématique; il s'en +vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le +présumer d'après le goût du public pour <i>le Giaour</i>, et autres histoires +horribles et mystérieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir été +sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'éviter de parcourir des +livres, que j'eusse peut-être mieux fait de relire. Si votre chambre en +était meublée comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en +Orient pour donner des descriptions, du moins quant à la fidélité, car +j'ai tout dessiné de mémoire...</p> + +<p>»Ma dernière production pourrait bien avoir le même sort, et je vous +avoue que j'ai de grands doutes à ce sujet. Quand bien même il en serait +autrement, mon succès éphémère serait oublié avant que vous ne soyez +prêt et disposé à paraître. Allons, ferme, courage. Excepté le <i>Post +Bag</i> qui vous a si bien réussi, il y a plusieurs années que vous ne nous +avez rien donné régulièrement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre +retraite aux jours pluvieux, aucun poète vivant ne s'est élevé plus haut +que vous. «Aucun homme, dans aucune langue, n'a été peut-être plus +complètement le poète du cœur et le poète des femmes. Les critiques lui +reprochent de n'avoir représenté le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il +doit être; <i>mais les femmes répondent qu'il l'a représenté tel qu'elles +le désirent</i>.» Je serais tenté de croire que c'est de vous, et non de +Métastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.</p> + +<p>»Écrivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait +Rousseau à quelqu'un: «Est-ce que nous sommes fâchés? Vous m'avez +souvent parlé, et jamais vous ne m'avez parlé de vous-même.»</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Cette dernière phrase est une excuse indirecte pour mon propre +égoïsme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je +voudrais seulement que la chose fût réciproque. J'ai trouvé une +réflexion singulière dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en +mauvaise part, ni à vous ni à moi, quoique l'<i>un</i> d'entre nous ait +certainement assez mauvaise réputation; la voici: «Bien des gens ont la +réputation d'être méchans, avec lesquels nous serions trop heureux de +passer notre vie.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui +parle, une demoiselle de Sommery...»</p> + +<p>Vers cette époque, lord Byron commença un <i>Journal</i> dont j'ai déjà donné +quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur +tout ce que les convenances permettront. D'après la nature même de ces +sortes de mémoires autographes, celui-ci roule principalement sur des +personnes encore vivantes et des faits encore récens; il est donc +nécessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques +parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues +secrètes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la +curiosité. Toutefois, après cette mutilation indispensable, il en +restera encore assez pour faire mieux connaître la vie privée et les +habitudes du noble poète, et pour satisfaire innocemment ce goût, aussi +général qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un +grand homme <i>en robe de chambre</i>, et nous fait nous réjouir de +découvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus +puissans dans leur intérieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent, +au moins dans de certains momens<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a> +<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" +name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58"> +(retour) </a> C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute +comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les +faiblesses.<span class="rig">(<span class="sc">Ginguené</span>.)</span></blockquote><br> + +<h4>JOURNAL</h4> + +<p class="mid">COMMENCÉ LE 14 NOVEMBRE 1813.</p> + +<p>«Si ce journal avait été commencé il y a dix ans, et fidèlement tenu!!! +Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu +le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs +de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profité. +On dit que la vertu est sa propre récompense; elle devrait certainement +être bien payée pour le mal qu'elle coûte à acquérir. À vingt-cinq ans, +quand la meilleure partie de la vie est passée, on devrait être <i>quelque +chose</i>; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voilà +tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le même, +et la femme toujours la même aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait +jamais de questions, et la musulmane qui vous évite la peine de lui en +adresser. N'étaient la peste, la fièvre jaune et le retard qu'éprouve la +rentrée des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la +seconde fois, près des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier +obstacle, la peste ne m'arrêtera pas long-tems; arrive que pourra, le +printems me reverra là-bas, à moins que dans l'intervalle je ne me marie +ou que je ne <i>démarie</i> quelque autre. Je voudrais que... je ne sais +point ce que je voudrais. Il est étrange que je ne puisse jamais désirer +sérieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir après. +Je commence à croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne +devrait prier que pour la nation, non pour soi-même; mais, d'après mes +principes, cela ne serait pas très-patriotique.</p> + +<p>»Trève de réflexions. Voyons: hier soir j'ai fini <i>Zuleïka</i>, mon second +conte turc. Je crois que je me suis sauvé la vie en le composant, car je +ne l'ai entrepris que pour détourner mes pensées de</p> + +<p class="mid">Ce nom cher et sacré, que je ne révélerai jamais.</p> + +<p>»Et pourtant, ici même, ma main brûle de le tracer! J'ai brûlé cet +après-midi les scènes de la comédie que j'avais commencée. J'ai quelque +envie d'accoucher d'un roman, ou plutôt d'un conte en prose; mais quel +roman pourrait égaler les événemens</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> ... <i>Quœque ipse... vidi</i></p> +<p class="i14"> <i>Et quorum pars magna fui</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> +<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>?</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" +name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59"> +(retour) </a> Tous les événemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai +joué un si grand rôle. (<span class="sc">Virgile</span>.)</blockquote> + +<p>»Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine Élisa. +Ce sera une beauté et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux +noirs et des paupières noires longues comme des ailes de corbeau. Je +crois qu'elle est encore plus belle que ma nièce Georgina, et cette +idée-là ne me plaît pas; après tout, quoique plus âgée, elle est bien +moins développée sous le rapport des facultés intellectuelles.</p> + +<p>»Dallas est venu avant que je ne fusse levé, ainsi je n'ai pu le voir. +Lewis est venu aussi, on le croirait en colère contre toute la création. +Que diable peut-il avoir? Il n'est pas marié, lui: a-t-il perdu sa +maîtresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi: +il va se marier, et il est bâti de façon à s'en trouver plus heureux. Il +a de l'esprit, de la gaîté, tout ce qu'il faut pour le rendre une +compagnie agréable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous +voudrez. Malgré tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup +gagné à se marier. Tous mes amis mariés sont chauves et mécontens. W*** +et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en +avait beaucoup à perdre. Mais dans l'état de mariage ce n'est pas ce qui +<i>tombe du front</i> d'un homme qui importe le plus.</p> + +<p>»<i>Mémento</i>. Acheter demain quelque jouet pour Élisa, envoyer la devise +pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite à Mme de +Staël, à lady Holland, et à *** qui m'a conseillé, sans l'avoir lu, par +parenthèse, de ne point publier <i>Zuleïka</i>; je crois qu'il a raison, mais +l'expérience aurait dû lui apprendre que ne point imprimer est +<i>physiquement</i> impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M. +Gifford. Je n'ai jamais rien <i>lu</i> qu'à Hodgson, parce qu'il me paie en +même monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses +ouvrages, surtout fréquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit +qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la +consolation de penser qu'ils ont acheté le droit d'en porter ce +jugement.</p> + +<p>»J'ai refusé de présenter la pétition des détenus pour dettes, je suis +ennuyé à la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parlé trois +fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours +a été fort goûté; quant au second et au troisième, je ne sais s'ils ont +eu du succès ou non. Je ne m'y suis jamais livré <i>en amore</i>; il faut +trouver une excuse pour sa paresse, son inhabileté, ou pour les deux +réunies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies +m'ont perdu; et puis, j'ai pris des médecines, non pour me faire aimer +les autres, mais certainement assez pour me détester moi-même.</p> + +<p>»Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres à Exeter-Change. Après le +lion de Véli-Pacha dans la Morée, qui suivait son gardien arabe comme un +chien, rien ne m'a jamais tant amusé que l'amour de la hyène pour le +sien. Quelle <i>conversazione</i>! Il y avait un hippopotame, absolument la +figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manières de mon +domestique, le tigre a un peu trop bavardé. L'éléphant a pris mon argent +et me l'a rendu. Il m'a ôté mon chapeau, a ouvert une porte, fait +claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon +sommelier. L'une des deux panthères est bien certainement le plus bel +animal que la terre ait produit; les pauvres antélopes sont mortes, +j'aurais été fâché d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait +soupirer en pensant à l'Asie-Mineure. <i>O quando te aspiciani</i>?...»</p> + +<span class="rig">16 novembre.</span><br> + +<p>«Je suis allé hier soir, avec Lewis, voir la première représentation +d'<i>Antoine et Cléopâtre</i>; la pièce était admirablement montée et +très-bien jouée; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cléopâtre +m'a plu, comme un épitomé de son sexe; aimante, vive, tendre, triste, +tourmentante, humble, fière, belle, un vrai démon, faisant la coquette +jusqu'à la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, après avoir +fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui +a-t-on tant reproché d'avoir fait couper la tête à ce poltron de +Cicéron? Celui-ci n'avait-il pas dit à Brutus que c'était pitié d'avoir +épargné Antoine? n'avait-il pas prononcé les <i>Philippiques</i>? Les +<i>paroles</i> ne sont-elles pas des <i>choses</i>, et de telles <i>paroles</i> ne +sont-elles pas des <i>choses</i> très-pestilentielles? Quand il aurait eu +cent têtes, elles méritaient d'être toutes clouées sur la tribune +publique, du moins en se plaçant dans la position d'Antoine; après tout, +peut-être eût-il mieux valu lui pardonner, à cause du bon effet que +produit toujours la clémence. Mais revenons à nos moutons; quand +Cléopâtre se croit sûre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est +votre intérêt, etc. Que c'est bien là le sexe! Et les questions sur +Octavie! tout cela est bien d'une femme.</p> + +<p>»J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite à +Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai +fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et +cette dame n'écrit que par in-8° et ne cause que par in-folio. J'ai lu +ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le +plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre +raconter, mieux vaut encore le lire...</p> + +<p>»J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il fût né patricien? +Nous eussions eu plus de poli, moins de force, précisément autant de +vers, mais point d'immoralité, un divorce, un duel ou deux, auxquels, +s'il avait survécu, comme nécessairement il se fût moins livré à l'abus +des liqueurs fortes, il eût pu vivre aussi long-tems que Shéridan, ou +même trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel débris que cet +homme! Et cela, faute d'être bien piloté; car jamais nul n'eut les vents +plus favorables, excepté à de courts intervalles bien rares! Pauvre +vieux Shéridan, jamais je n'oublierai la soirée que nous passâmes avec +lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'écoutâmes, sans +un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu'à une heure du matin.</p> + +<p>»J'ai mes cachets... Encore oublié le joujou de ma petite cousine Élisa; +il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espère qu'Henri me +l'amènera. J'ai envoyé à lord Holland les épreuves de la dernière +édition du <i>Giaour</i> et de <i>la Fiancée d'Abydos</i>. Il n'aimera pas ce +dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non +plus. Cela a été écrit en quatre nuits, pour distraire mes pensées de +***. Sans cela je ne l'aurais jamais composé; et si je n'avais pas alors +fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, à force de me ronger +le cœur; mauvaise nourriture! Hodgson le préfère au <i>Giaour</i>; personne +autre ne sera de son avis: il n'a jamais aimé le <i>fragment</i>. Je n'aurais +jamais publié cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances +qui en font la base soient de nature à... hélas!</p> + +<p>»J'ai vu ce soir les deux sœurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune +ressemble à ***! J'ai cru que j'allais sauter à travers la salle; je +suis bien aise qu'il ne se soit trouvé personne avec moi dans la loge de +lady Holland. Je déteste ces fausses ressemblances, ces <i>moqueurs</i> qu'on +prend d'abord pour le <i>rossignol</i>, assez semblables pour rappeler +l'objet chéri, assez différentes pour navrer l'ame<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> +<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. On est aussi +contrarié des points de ressemblance que de ceux qui la détruisent.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" +name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60"> +(retour) </a> «La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce +serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux +sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.»<span class="rig">(Byron.--<i>Le Giaour</i>.)</span></blockquote><br> + +<span class="rig">17 novembre.</span><br> + +<p>«Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable +Job dit: Pourquoi un <i>homme vivant</i> se plaindrait-il? En vérité, je n'en +sais rien; excepté, peut-être, parce qu'un <i>homme mort</i> ne le pourrait +pas. Et lui-même, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu'à ce que ses +amis en furent fatigués, et que sa femme lui donna cette pieuse recette: +Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, où un +jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reçu une lettre +très-flatteuse de lord Holland, au sujet de <i>la Fiancée d'Abydos</i>, qu'il +goûte fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bonté à deux +personnes dont je n'avais point de quartier à espérer. Et cependant, +dans le tems, je croyais que la cause de mon inimitié pour eux venait de +leur côté; je suis bien aise de m'être trompé: je voudrais ne pas m'être +tant pressé de publier cette maudite satire, dont je désirerais anéantir +jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le +monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.</p> + +<p>»George Ellis et Murray ont parlé de quelque chose relativement à Scott +et à moi. S'ils veulent le détrôner, je souhaiterais fort qu'ils ne me +choisissent pas pour lui trouver un compétiteur. Si la chose dépendait +de moi, j'aimerais mieux être le comte de Warwick que tous les <i>rois</i> +qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands +<i>faiseurs de rois</i> en poésie et en prose. Les critiques anglais, dans +leur <i>Rokeby-Review</i>, ont présupposé une comparaison à laquelle mes amis +n'ont jamais pensé, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de +s'amuser à examiner sérieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages +avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de +bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi +je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes +d'un homme sont, comme l'<i>ame</i> des Grecs, une εἴδωλον, outre Dieu sait +quelle <i>autre ame</i>, mais on fait généralement autant de cas de l'une que +de l'autre.</p> + +<p>»Henri ne m'a point amené ma petite cousine: je veux que nous allions au +spectacle ensemble; elle n'y est encore allée qu'une fois. Encore un +petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que +je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt +sera-t-elle terminée? Il m'en a bien coûté pour m'en défaire, et, +maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce +que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de +Job, et consolons-nous, puisque je suis un <i>homme vivant</i>.</p> + +<p>»Je voudrais pouvoir me remettre à lire; ma vie est monotone et pourtant +agitée. Je prends un livre et le rejette aussitôt. J'avais commencé une +comédie; je l'ai brûlée, parce que la fable se rapprochait trop de la +réalité: mon roman a eu le même sort pour la même raison. En vers, je +puis m'éloigner un peu plus des faits, mais la pensée revient toujours à +travers... oui, à travers. J'ai reçu une lettre de lady Melbourne, la +meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus +grand esprit que je connaisse.</p> + +<p>»Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernière épître si +importante est-elle tombée dans les griffes du lion? Dans ce cas... et +ce silence paraît menaçant... dans ce cas <i>il faut que je prépare mon +casque et mon bouclier</i>. Je suis un peu rouillé; je ne veux pas +cependant recommencer mes études au tir de Manton. En outre; je suis +décidé à essuyer son feu sans le rendre. J'étais autrefois fameux pour +atteindre d'une balle un pain à cacheter; mais alors l'état de la +société nécessitait cet exercice. J'y ai renoncé dès que j'ai senti que +j'avais une mauvaise cause à soutenir.</p> + +<p>»Quelles étranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte! +Depuis qu'à Arrow j'ai défendu le buste que j'avais de lui, contre les +vils flatteurs du pouvoir, et au moment où la guerre éclatait de +nouveau, en 1813, j'en ai fait mon héros, sur le continent s'entend, car +je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet +abandon de son armée, etc., etc. Certes, quand je défendais son buste, +j'étais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je +ne serais point étonné de le voir les battre tous encore. Être vaincu +par des hommes ce serait quelque chose, mais l'être par trois mannequins +légitimes, par trois stupides monarques de race pure, ô honte! ô honte! +Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec +l'Autrichienne à l'ame aussi matérielle que ses lèvres, qui en soit la +cause. Mieux valait garder l'ancienne maîtresse de Barras. Je n'ai +jamais vu tourner à bien ces mariages légitimes avec de jeunes femmes; +cela ne convient qu'à ces gens sages qui mangent du poisson et ne +boivent pas de vin... N'avait-il pas à son service tout l'Opéra, tout +Paris, toute la France? Une maîtresse, il est vrai, est tout aussi +embarrassante; je dis <i>une</i>, car, quand on en a <i>deux et plus</i>, il est +facile de les gouverner au moyen d'une bonne division.</p> + +<p>»J'ai, ou plutôt j'avais commencé une chanson, que j'ai jetée au feu. +C'était un souvenir de Mary Duff, ma première flamme, à un âge où bien +d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire; +heureusement je n'ai rien non plus à faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai +eu dernièrement occasion de rendre deux personnes <i>comfortables pro +tempore</i>, et une heureuse <i>ex tempore</i>; je me réjouis surtout par +rapport à ce dernier, car c'est un excellent homme<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> +<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Nous sommes tous +égoïstes, et vous aussi, je crois, dieux d'Épicure! Je crois en La +Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrèce, non la +traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre poète vous a fait +nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je +ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie +toujours un peu. Je me rappelle que l'année passée *** me dit: +N'avons-nous pas passé ce mois dernier comme les dieux d'Épicure! Et +cela était vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrèce, que +j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le +prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant +poussé à envoyer un spécimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec +un billet où elle lui disait, qu'après l'avoir lu, sa conscience ne lui +permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" +name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61"> +(retour) </a> Il est évidemment question ici de M. Hodgson.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les +Ossultones, Puységur, etc., je cherchais à me rappeler une citation que +je crois avoir vue dans Mme de Staël, de quelque sophiste allemand sur +l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me <i>rappelle +de la musique gelée</i>. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse à me +faire chercher, sait bien où, mais il ne veut pas le dire. Je demandai à +Mackintosh: il dit que cela n'était pas <i>dans</i> Mme de Staël; mais +Puységur dit que ce devait être d'<i>elle</i>, parce que c'était absolument +<i>dans son genre</i>... Lord Holland se prit à rire; toute l'<i>Allemagne</i> le +fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, à ce que j'ai +entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages; +et, après tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les +ouvrages? des déserts avec des fontaines, et peut-être une grotte ou +deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Staël nous +sommes souvent trompés, et ce après quoi nous avons soupiré, le prenant +pour un ruisseau rafraîchissant, se trouve n'être que le mirage +(<i>critice</i> le verbiage); mais enfin nous arrivons à quelque chose de +semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons +les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du +contraste...</p> + +<p>»J'ai fait une visite à C*** pour avoir une explication sur... Elle est +très-belle, à mon goût du moins; car, à mon retour en Angleterre, je me +souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres étaient si +pâles, si froides, si blondes! La noirceur et la régularité de ses +traits me rappelaient ma <i>Jannat al Aden</i>. Mais cette impression est +évanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer après une +houri. Elle était de fort bonne humeur, et tout fut bientôt expliqué.</p> + +<p>»Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce +qui amènera, j'en suis sûr, une explosion complète de la Tamise. Cinq +provinces se sont déclarées pour le jeune stathouder; il y aura des +incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples +de toutes les races se battant enfoncés jusqu'aux genoux dans les +marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte +est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientôt aussi, ils +auront le prince cigogne et le roi soliveau à la fois dans leurs +marécages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie.</p> + +<p>»M. Murray m'a offert 1,000 guinées pour <i>le Giaour</i> et <i>la Fiancée +d'Abydos</i>. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis +bien tenté, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix +si élevé. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et +cela s'est appelé, Dieu sait pourquoi, de la poésie.</p> + +<p>»Aujourd'hui samedi, j'ai dîné régulièrement pour la première fois +depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vécu de thé et de +biscuits secs, six <i>per diem</i>. Je donnerais tout au monde, maintenant, +pour n'avoir pas dîné; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et +de rêves horribles; et je n'ai mangé, cependant, qu'une pinte +de<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> +<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>............ et du poisson<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a> +<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>. Quant à la viande, je n'en touche +jamais; non plus que des légumes. Je voudrais être à la campagne pour +prendre de l'exercice, au lieu de me rafraîchir le sang comme je le fais +ici par la diète qui n'y supplée que fort mal. Je mangerais volontiers +un peu de viande, mes os la supporteraient très-bien. Mais le pire est +que le diable m'entre toujours dans le corps en même tems, jusqu'à ce +que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux être +l'esclave d'aucun <i>appétit</i>. Si je péche, ce sera mon cœur qui me +dirigera. Oh! la tête! quel mal elle me fait! quelles horreurs que +celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dîner?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" +name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62"> +(retour) </a> Laissé en blanc dans l'original.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" +name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63"> +(retour) </a> Il s'écarta assez de son régime cette année pour manger de +tems à autre du poisson.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>»<i>Mémento</i>. Écrire demain à <i>maître Shallow</i>, qui me doit 1,000 livres +sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui +demande<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a> +<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>, comme si j'étais homme à cela. D'abord, je n'en ai pas +besoin, du moins quant à présent; et puis, quoique j'aie eu souvent +besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemandé 10 livres +sterlings à un ami. Son billet n'échoit pas cette année; je le lui ai +déjà dit; et quand il écherrait, je n'en exigerais pas le paiement. +Combien de fois me faudra-t-il lui répéter la même chose?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" +name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64"> +(retour) </a> Voici un nouvel exemple de sa générosité à joindre à celui +qu'il donna à M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgré +l'embarras de ses propres affaires, il était toujours disposé à obliger +ses amis.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Je me trompe: j'ai une fois demandé à *** de me rendre mon argent; mais +c'était dans des circonstances qui m'excusèrent à ses yeux, et m'eussent +excusé à ceux de tout le monde. Je n'ai point reçu d'intérêts, et +n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientôt, du moins, son +<i>padre</i> le fit. La tête! Je crois qu'elle m'a été donnée pour me faire +souffrir. Bon soir.»</p> + +<span class="rig">22 novembre 1813.</span><br> + +<p>«<i>Orange boven!</i><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a> +<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a> Ainsi les abeilles ont chassé l'ours qui avait +forcé leur ruche. À la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau <i>de +Witts</i>, un nouveau <i>Ruyters</i>; Dieu fasse prospérer la petite république! +Je serais charmé de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les +habitans ont conservé des mœurs si patriarcales. Cependant, je ne sais; +leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore; +et le Zuydersée ne doit pas être grand'chose en comparaison de l'<i>Ak +Degnity</i>. N'importe: les fiers bourgeois, lançant des bouffées de +liberté de leurs courtes pipes, valent peut-être la peine d'être vus. +Toutefois, je préfère la cigare ou le <i>hooka</i> composé de feuilles de +roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut +dire la liberté, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est +une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre +sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la +beauté pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte +envie à Hérode Atticus!... plus qu'à Pomponius Méla. Et cependant un peu +de tumulte de tems en tems réveille agréablement les sensations; par +exemple, une bataille, une révolution, ou une <i>aventure</i> un peu vive. Je +crois que j'aurais mieux aimé être Bonneval, Ripperda, Alberoni, +Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou même encore Wortley Montague, que +Mahomet lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" +name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65"> +(retour) </a> Hourra des Hollandais: <i>Vive Orange!</i><span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Rogers sera bientôt à Londres; notre visite à Middleton est fixée au +23. Irai-je? dans cette île où l'on ne saurait se promener à cheval sans +rencontrer la mer, de quelque côté qu'on aille...</p> + +<p>»Je me rappelle l'effet que fit sur moi <i>le premier numéro de la Revue +d'Édimbourg</i>. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le +lus. Le jour même qu'il parut, je dînai avec S. B. Davies, je crois, et +bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas +moins; mais je ne me sentis pas à l'aise que je n'eusse épanché ma bile +et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du +<i>Vicaire de Wakefield</i>, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus +d'apercevoir le mérite de qui que ce fût. Je me rappelai seulement +l'axiome de mon maître à boxer, dont j'ai tiré beaucoup d'utilité dans +ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le +moulinet et frappez à gauche et à droite. Ainsi fis-je comme Ismaël: ma +main s'est levée contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont levée +contre moi. Certes, j'ai été étonné de mon propre succès, et <i>je suis +demeuré tout surpris d'avoir tant d'esprit</i>, comme Hobhouse le disait +ironiquement de quelqu'un, peut-être bien de moi-même, car nous sommes +de vieux amis. Mais si c'était à recommencer, je ne le ferais pas. J'ai +relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en +vérité, la cause n'est pas proportionnée à l'effet. C*** m'a dit qu'on +avait pensé que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies +nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grâce au ciel, je n'en savais rien; +je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis +naturellement l'homme à qui il serait le plus malséant de se permettre +de parler de maladies et d'infirmités.</p> + +<p>»Rogers est silencieux: on le dit sévère. Quand il parle, il parle bien; +et sur tous les sujets de goût, la délicatesse de son expression est +aussi pure que sa poésie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon, +dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas là l'habitation d'un +homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie +antique, un livre placé sur sa cheminée, qui ne parle de l'élégance +presque fastidieuse du propriétaire. Mais ce goût exquis a dû faire le +malheur de sa vie; que de contrariétés il a dû lui faire éprouver!</p> + +<p>»Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extérieur est tout-à-fait épique, +et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds à la +tête. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore +quelqu'autre chose. Ses mœurs sont douces, mais non pas d'un homme du +monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant +à ses poésies; les opinions varient: peut-être a-t-il trop écrit en ce +genre et la postérité fera-t-elle un choix. Il a des <i>passages</i> égaux à +ce que je connais de plus beau. À présent il a un <i>parti</i>, mais point de +public, excepté toujours ses ouvrages en prose. Sa <i>Vie de Nelson</i> est +un chef-d'oeuvre.</p> + +<p>»*** est un <i>littérateur</i>, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la +vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-là du moins est +vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de +lady B*** et de tous les autres <i>bas-bleus</i>, avec lady C*** à leur tête, +mais je ne dis rien <i>d'elle</i>: regardez cette figure, vous oublierez les +pédantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, <i>Diva +potens Cypri</i>: pour être aimé d'une telle femme, je serais homme à bâtir +et à brûler une nouvelle Troie.</p> + +<p>»Moore a un genre particulier de talent, ou plutôt des talens d'un genre +particulier; poésie, voix, musique, il a tout, et il y met une +expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu'à lui. +Mais il est capable de prendre un tout autre essor en poésie. Que de +gaieté, que de grâces dans son <i>Post-Bag</i>! Il n'y a rien à quoi il ne +puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer sérieusement. En +société, il est aimable, enjoué, poli, et plus amusant que personne que +j'aie jamais rencontré. Pour son honneur, ses principes et son +indépendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais +qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'être pas +ici.»</p> + +<span class="rig">23 novembre.</span><br> + +<p>«Ward... j'aime Ward<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> +<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>. Par Mahomet! je commence à croire que j'aime +tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une +sorte de gloutonnerie sociale, qui dévore tout ce qu'on lui présente. +Mais j'aime Ward; il est piquant, et réussira, je crois, à la chambre et +partout ailleurs, s'il veut s'appliquer régulièrement. À propos, je dîne +demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion. +Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un après le +dîner. J'ai vu bien des amphitryons tournés en ridicule par leurs +convives dont les lèvres étaient encore imbibées de leur vin de +Bourgogne...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" +name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66"> +(retour) </a> Actuellement lord Dudley.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»J'ai loué la loge de lord Salisbury à Covent-Garden, pour la saison, et +maintenant il faut que je me prépare à joindre la compagnie de lady +Holland, dans la sienne, <i>questa sua</i>.</p> + +<p>»Holland ne croit pas que cet homme soit réellement <i>Junius</i>; mais il +est d'avis que ce journal encore inédit jette beaucoup de lumières sur +les parties encore peu connues du règne de Georges II. Qu'est-ce que +cela peut faire à Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius +serait-il mort? S'il avait été subitement frappé d'apoplexie, +resterait-il dans le tombeau sans envoyer son εἴδωλον crier aux oreilles +de la postérité: Junius était M. X., Y., Z., enterré dans la paroisse de +***. Officiers de la fabrique, réparez son monument! Et vous, libraires, +imprimez une nouvelle édition de ses lettres! Impossible, cet homme +n'est pas mort, il ne mourra pas sans se découvrir. Je l'aime +beaucoup... Il savait haïr, celui-là.</p> + +<p>»Arrivé chez moi, mal à mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas +autant envie de dormir que je le désirerais.»</p> + +<span class="rig">Mardi matin.</span><br> + +<p>«Je me réveille après un rêve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rêvé +aussi? Quel rêve! Mais elle ne m'a pas rattrapé. Je voudrais que les +morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaçait! et je ne +pouvais m'éveiller, et puis, et puis... Ah!</p> + +<blockquote> + »Des ombres ont cette nuit imprimé plus de terreur dans + l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille + soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par + ***<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> +<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>. +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" +name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67"> +(retour) </a> Shakspeare.--<i>Richard III</i>.</blockquote> + +<p>»Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipée me fait mal. Dois-je +être ainsi agité par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent... +N'importe... Mais si je fais encore ce rêve, j'essaierai si <i>tous</i> les +sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis réveillé, j'ai +beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord +Ogleby, me voilà remonté pour la journée.</p> + +<p>»Un billet de Mountnorris: je dîne avec Ward, il doit y avoir encore +Canning, Frère, Sharpe et peut-être Gifford. Je dois être un des cinq ou +six élus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce +sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout +Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour +profiter d'une conversation si intéressante.</p> + +<p>»Point de lettres aujourd'hui, partant point de réponses, tant mieux. Il +ne faut plus que je rêve, cela empoisonne même les réalités. Je sortirai +pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le +<i>monde boxant</i> est toujours à peu près dans le même état, seulement le +club est plus nombreux. Je dînerai chez Crib demain; l'énergie me plaît, +même l'énergie animale, l'énergie dans tous les genres, et j'en ai +besoin au physique et au moral. Je n'ai point dîné dehors, ou, pour +mieux dire, je n'ai pas dîné du tout depuis quelque tems, point entendu +de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excès d'un extrême +à l'autre: <i>amant alterna Camænæ</i>.</p> + +<p>»J'ai brûlé mon roman, comme j'avais brûlé les premières scènes et le +plan de ma comédie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brûler est +tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien +valu; je m'y occupais plus que jamais de réalités: quelques-uns auraient +reconnu les masques, d'autres s'en seraient douté.</p> + +<p>»J'ai lu le <i>Ruminator</i>, recueil d'essais par un vieillard singulier, +mais habile, sir E. B., et un jeune homme à demi fou, auteur d'un poème +sur les <i>Highlands</i>, intitulé <i>Childe Alarique</i>. Le mot <i>sensibilité</i>, +que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces +essais, et semble y être une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de +répréhensible. Ce jeune homme ne peut rien connaître de la vie, et s'il +se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un être +tout-à-fait inutile, et ne sera peut-être après tout pas même poète, +comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne +devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut être quelque autre +chose que ce soit. Il est pénible de voir Scott, Moore, Campbell et +Rogers, simples spectateurs de la scène du monde, où ils auraient pu +remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques +occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que +secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles +douairières et des jeunes filles à marier. Si cela conduisait à quelque +affaire sérieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes +non mariées, c'est une spéculation hasardeuse et fatigante, et avec les +vétérans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois +sur mille.</p> + +<p>»Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient +probablement vers la carrière parlementaire, mais je n'ai pas +d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, <i>aut Cæsar aut +nihil</i>. Mes espérances se bornent maintenant à arranger mes affaires, à +me fixer en Italie, ou dans le Levant plutôt encore, et approfondir les +langues et les littératures de ces deux pays. Les événemens passés m'ont +énervé; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de +la vie, et de regarder jouer les autres. Après tout, qu'est-ce même que +ce grand jeu de sceptres et de couronnes? <i>Vide</i> les douze derniers mois +de Napoléon! il a entièrement renversé mon système de fanatisme. Je +croyais que, s'il était écrasé, il devait tomber <i>si fractus illabatur +orbis</i>, et non se laisser réduire graduellement à un rôle +comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'était donc pas un simple +amusement des dieux, mais le prélude à de plus grands changemens, et à +des événemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais +au-delà d'un certain point, et voilà que nous rétrogradons au vieux, +stupide et ennuyeux système de la balance de l'Europe: nous allons de +nouveau mettre des brins de paille en équilibre sur le nez des rois, au +lieu de le leur arracher. Donnez-moi une république, ou le despotisme +d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une +république! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grèce, +Venise, la France, la Hollande, l'Amérique, la république anglaise, qui, +hélas! a duré si peu, et comparez cela avec ce que ces mêmes pays ont +fait, quand ils ont eu des maîtres. Les Asiatiques ne sont pas taillés à +la république, mais ils ont le plaisir de renverser de tems à autre +leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'être +républicains. Être le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla, +mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la +vérité sur les autres; voilà ce qui égale presque un homme à la +divinité! Franklin, Penn, et après eux, ou Brutus ou Cassius, même +Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux +dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse espérer, c'est que +quelqu'un dise de moi: Il l'eût pu, peut-être, s'il l'avait voulu.»</p> + +<span class="rig">Le 12, à minuit.</span><br> + +<p>«Voilà deux infernales épreuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu +une, mais sur mon ame ou à cause d'elle, je ne puis relire <i>le Giaour</i>, +au moins maintenant à cette heure, et cependant il ne fait pas clair de +lune.</p> + +<p>»Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette +excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours, +si nous voulons y être pour la révolution. Et pourquoi pas? *** est +absente, et sera plus loin de moi encore à *** au printems. Personne +autre, excepté Augusta, ne s'intéresse à moi, point de liens, point +d'entraves, <i>andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa</i>? Le +vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier fossé de son +pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne +pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les +hyènes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des +grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur. +Maintenant je serais charmé d'entendre les cris de joie du Hollandais +rendu à la liberté!</p> + +<p>»<i>Alla! vivat for ever! hourra! huzza!</i> Lequel de ces cris de joie est +le plus rationnel et le plus musical? c'est <i>Orange boven</i>! au dire du +<i>Morning-Post</i>.</p> + +<p>»Point de rêves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voilà +aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de +terre.</p> + +<p>»Le dîner de Ward s'est bien passé. Il n'y avait là aucun convive +désagréable, à moins que ce ne soit moi, et que j'aie déplu à quelqu'un; +en tous cas, ce n'aura pas été en le contredisant, car je n'ai rien +contredit, et parlé très-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a été +fort lié avec les plus beaux du siècle passé, Fox, Horne Took, Windham, +Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a raconté les détails +de sa dernière entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale +opération qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur +dans son genre, dont le seul défaut était de s'élever presque toujours +au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la +moitié de sa vie, avait pris une part active à tous les événemens de la +terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait +et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'être +pas entièrement consacré à la littérature et aux sciences!!! Certes son +génie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrière, mais il +faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggéré un +semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose, +c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un +calculateur, un métaphysicien, un rimailleur, un écrivassier? Il n'y a +qu'un esprit malade qui ait pu suggérer l'idée d'un tel échange. Mais +enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil.</p> + +<p>»Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, excepté avec +***; mais avec elle mes pensées sont plus fortes que moi, je ne saurais +trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'écris à +lady Melbourne; ses réponses renferment tant de sensibilité, tant de +tact! je n'ai jamais vu personne qui eût moitié tant de talent. Si elle +eût eu quelques années de moins et qu'elle eût voulu en prendre la +peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et +aimable amie. <i>Mémento</i>. Une maîtresse n'est jamais et ne saurait jamais +être une amie. Tant que vous êtes d'accord, c'est de l'amour, et quand +l'amour est passé, vous êtes loin d'être amis.</p> + +<p>»Je n'ai point encore répondu à la lettre de M. Scott, mais je le ferai. +Je suis désespéré d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement +éprouvé depuis peu des contrariétés pécuniaires. C'est à coup sûr le roi +du Parnasse, et le plus <i>anglais</i> de nos poètes. Je placerais Rogers au +second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la +meilleure école: Moore et Campbell au troisième, <i>ex æquo</i>; puis +Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin οι πολλοι +ainsi:</p> + +<h3>WALTER-SCOTT.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<p>»Voilà un <i>Gradus ad Parnassum</i> triangulaire. Les noms seraient trop +nombreux à la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow +est devenu fou à force de s'occuper de poésies du tems d'Élisabeth; +c'est dommage. J'ai placé les noms sur ce triangle, plutôt d'après +l'opinion publique que d'après aucune opinion bien arrêtée de ma part; +car quelques-unes des dernières <i>chansons irlandaises</i> de Moore, <i>As a +beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not</i> +et <i>Oh breathe not his name</i>, me semblent valoir tous les poèmes épiques +du monde.</p> + +<p>»*** croit que le <i>Quarterly</i> m'attaquera dans son premier numéro: à la +bonne heure. J'ai été déjà tant <i>poivré</i> dans mon tems, qu'il faudrait +du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre côté de +l'aloès pour que je m'aperçusse de l'encens. Je puis dire sincèrement +que je suis à peu près mort au sentiment de la critique; mais en +cherchant à m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je +n'attache pas à la profession d'auteur l'importance que beaucoup y +mettent et que j'y mettais autrefois. «On se lasse de tout, <i>mon ange</i>,» +dit Valmont. Les <i>anges</i> sont la seule chose dont je ne sois pas encore +las. Je crois que la préférence donnée à ceux qui <i>écrivent</i> sur ceux +qui <i>agissent</i>, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur +profession, sont des signes d'effémination, de dégénération et de +faiblesse. Qui voudrait se mêler d'écrire, s'il pouvait faire autre +chose? <i>Des actions, des actions</i>, disait Démosthènes; <i>des actions, des +actions</i>, dis-je après lui, point de livres, surtout point de rimes. +Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des poètes; +excepté Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs +citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle +race oisive et inutile!</p> + +<span class="rig">12, <i>mezza notte</i>.</span><br> + +<p>»Je viens de dîner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des +illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je +n'aime à le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit +naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tête. Nous avons fait +monter Tom Crib après le dîner; c'est un gaillard facétieux, quoiqu'un +peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par +Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pût. Tom a été matelot, porteur +de charbon, et a exercé quelques autres professions libérales avant de +prendre le ceste; il s'est trouvé à des batailles navales, et n'a pas +maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une +maîtresse, une conversation fort bien, à l'exception de quelques +omissions et de quelques fausses applications de l'<i>h</i> aspirée. Tom est +un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses +plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et, +je le crains bien, un pécheur, car il fait une pension alimentaire à sa +femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a été dit par ***; car Tom, +ayant une haute opinion de ma moralité, me l'a présentée comme sa femme +légitime. En parlant d'elle, il dit que c'était la plus fidèle personne +du sexe; d'où je conclus qu'elle ne pouvait être sa femme, et je ne +m'étais pas trompé.</p> + +<p>»Ces panégyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai, +un homme ne croit pas nécessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins +il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer +sur la vertu de leur femme; je les ai écoutés tous deux avec autant de +patience que de foi, tout en enfonçant mon mouchoir dans ma bouche, car +j'éprouvais une irrésistible envie de bâiller. À propos, je me sens +aussi envie de bâiller maintenant; ainsi, bon soir.»<br><span class="rig">Νωαιρων.</span></p><br> + +<span class="rig">Jeudi, 26 novembre.</span><br> + +<p>»Je me suis réveillé avec un peu de fièvre, mais point de migraine, +point de rêves non plus, grâce à mon état de stupeur! Deux lettres: +l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans +leur genre respectif. Celle de *** contient une très-jolie romance sur +les <i>peines cachées</i>, sinon d'elle-même, du moins parfaitement dans sa +manière. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de +sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je +ne fais pas grand cas des poètes, surtout des femmes poètes; elles +mettent tant d'idéal dans la <i>pratique</i>, aussi bien que dans la morale!</p> + +<p>»J'ai beaucoup songé ces jours derniers à Marie Duff, etc., etc., +etc.<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a> +<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" +name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68"> +(retour) </a> Nous avons déjà donné ce passage plus haut sous forme +d'extrait.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Lord Holland m'avait invité à dîner aujourd'hui; mais dîner trois jours +de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en allé dans ma loge à +Covent-Garden, sans avoir rien mangé depuis hier.</p> + +<p>»J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beauté que +les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle +prétend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis +ceux de Leila, et les <i>rideaux de la lumière</i> de la musulmane Phannio. +Elle est très-belle... assez belle, mais je la crois méchante...</p> + +<p>»J'ai ruminé long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent +nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des siècles +en quelques instans, quand nous nous trouvons réunis. La seule chose qui +me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui +ni aucun désagrément ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et +que, quand nous sommes réunis après, quoique bien des circonstances +aient eu lieu dans l'intervalle, à moins que nous ne soyons las l'un de +l'autre, nous sommes toujours disposés à nous revoir avec un nouveau +plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont séparés...»</p> + +<span class="rig">Samedi, 27 (à ce que je crois, ou plutôt, comme je m'en doute,<br> ce qui +est le <i>nec plus ultrà</i> de la créance des humains).</span><br><br> + +<p>»J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le +dit pour lui: J'ai gagné une perte, ou à la perte. Tout est décidé pour +notre expédition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de +l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrêter. Voitures +ordonnées, fonds préparés, et probablement un bon vent par-dessus le +marché. N'importe, je crois avec <i>Clym o' the Clow</i> et <i>Robin Hood</i>, par +le nom de Marie, mère de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois, +dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fixé pour lui. +Ainsi, va pour Helvoetsluys!</p> + +<p>»Je suis allé ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir <i>Nourjahad</i>, +mélodrame dont le <i>Morning-Post</i> m'a accusé, mais dont je ne saurais +même conjecturer quel peut être l'auteur. Que pourront-ils mettre après +à ma charge? Ils ne pourront guère descendre plus bas qu'un mélodrame. +Après tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire +personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de +laquelle je suis résolu de supporter en silence toutes les critiques, +les injures et même les éloges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai +jamais composées, sans me permettre, même par geste, de rien contredire. +Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prêté mes +dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux +qu'il s'en fût servi que de mon nom. La pièce ayant réussi, l'auteur la +reconnaîtra sans doute bientôt; sinon que Job soit mon modèle et le +Léthé mon breuvage!</p> + +<p>»*** a reçu le portrait sans encombres; et, dans sa réponse, la seule +remarque qu'elle fait à ce sujet, c'est: En vérité, il ressemble à ***. +Et puis: En vérité, il ressemble à ***. Pour elle, la ressemblance +couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point +flatté, mais sombre, sérieux et noir comme la tournure de mes pensées, +quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme +presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature.</p> + +<p>»J'ai lu l'article de la <i>Revue d'Édinbourg</i> sur Rogers; le journal le +porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mérite. On nous passe tous +ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des +éloges très-justes, du moins quant à Moore, quoiqu'avec justice encore +on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur +de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Staël. Son grand +<i>Essai sur Binke</i> sera, dit-on, pour le prochain numéro: je l'ignore; je +ne suis plus au courant de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, non plus que de +toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cessé depuis +long-tems de l'être d'aucune, et en vérité je n'en aurais guère le +droit, même quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en +général et des miens en particulier. M'arracher moi-même à moi-même (oh! +cet infernal égoïsme!), voilà mon sincère motif pour écrire quoi que ce +soit; l'impression est une suite du même objet, par l'action qu'elle +donne à l'esprit, obligé de se replier sur lui-même. Si je cherchais la +réputation, j'aurais dû flatter les opinions reçues, qui ont acquis des +forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les +ouvrages modernes écrits dans un sens opposé; mais, sur mon ame, je ne +puis mentir à ma propre façon de penser et à mes doutes, arrive que +pourra. Si je suis un insensé, du moins je doute de bonne foi, et je +n'envie à personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se +complaît.</p> + +<p>»Tous les hommes sont enclins à croire ce qu'ils désirent; mais, depuis +un billet de loterie jusqu'à un passeport pour le paradis, toutefois, +d'après ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon +inquiétude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber +sous les sens. C'est à celui qui l'a créée à prolonger l'existence de +cette étincelle de feu céleste qui éclaire, mais qui consume le vase +fragile où il est contenu. Après tout, je n'ai pas d'horreur pour un +sommeil sans rêves, et je ne conçois pas d'existence que la durée ne +puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombés les anges, +même d'après votre croyance? Ils étaient immortels, célestes et heureux +comme leur <i>apostat Abdiel</i> l'est maintenant par sa trahison. C'est le +tems qui décidera, et l'éternité n'en sera ni moins agréable ni plus +horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici là je suis plein de +reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains +maux, grâce à Dieu et à mon bon tempérament.»</p> + +<span class="rig">Dimanche 28, lundi 29, mardi 30.</span><br> + +<p>«Deux jours sautés sur mon journal; <i>hiatus haud deflendus</i>. Ils ont été +aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement +la paresse et la société m'ont empêché d'en tenir note la nuit.</p> + +<p>»Dimanche, j'ai dîné chez lord Holland, dans Saint-James' Square. +Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le général +Bentham, homme de science et de talens, à ce que l'on dit; Horner, +l'Horner de l'<i>Edinburgh Review</i>, excellent orateur à la Chambre basse, +très-aimable aussi et très-bien en société, du moins pour ce que j'en ai +vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques +autres braves gens et fidèles. La compagnie de lord Holland est +très-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de +rencontrer. Je me suis lesté d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne +et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tête. +Quand je dîne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson +et de légumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux +cependant après mon thé et mes biscuits qu'après tout autre repas, et +cela même encore faut-il que j'en prenne modérément.</p> + +<p>«Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal écran entre +le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid +qu'un antélope, et qui n'ai pas encore trouvé un soleil <i>assez cuit</i> à +mon gré, j'étais absolument pétrifié, et n'avais pas même assez de +chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de +saumons tirés d'un panier de glace et mis à table pour ce jour +seulement. Quand elle a été partie, j'ai examiné toutes les figures en +même tems que j'enlevais le fatal écran; toutes les joues se dégelaient, +tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait +enfin leur arriver.</p> + +<p>«Samedi je suis allé avec Harry Fox voir <i>Nourjahad</i>, et, par mes +bâillemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pièce n'est +pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voulût bien la +reconnaître, et me décharger de la gloire qui lui appartient. Les +costumes sont jolis, mais sans vérité. Celui de Mrs. Horne est parfait, +sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est +sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en +turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard à la +ceinture. Le dialogue est lâche, l'action lourde, les décors beaux, les +acteurs tolérables. Je ne saurais vanter beaucoup leur sérail; Térésa, +Phannio ou *** valaient mieux à elles trois que toutes ces femmes +ensemble.</p> + +<p>«Dimanche, un très-beau billet de Mackintosh, homme qui réunit d'une +manière extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel. +Aujourd'hui mardi, un très-joli billet de Mme la baronne de Staël +Holstein: il lui plaît d'être charmée de ce que j'ai dit d'elle et de +son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit précisément ce que je +pense; ses ouvrages font mes délices, et elle aussi pour... une +demi-heure. Je n'aime pas ses idées politiques; au moins je n'aime pas +qu'elle en ait changé; si elle était restée <i>qualis ab incepto</i>, cela ne +serait rien. Mais c'est une femme à part, elle a fait plus dans le monde +intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait dû en +faire un homme. Elle me flatte très-joliment dans son billet, mais je +m'en aperçois bien. La raison qui fait que l'adulation ne déplaît point, +c'est qu'encore qu'elle manque de vérité, elle montre que nous sommes +assez de conséquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans +le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est là leur but.</p> + +<p>«George<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> +<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a> est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau. +Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime +George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son héritier. C'est un +beau garçon, marin de la tête aux pieds. Je ferais tout au monde pour +l'avancer dans son état, excepté d'apostasier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" +name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69"> +(retour) </a> Son cousin, lord Byron actuel.</blockquote> + +<p>«Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement +prolixe, paradoxial et <i>personnel</i>. Si seulement il voulait parler +moitié moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait +beaucoup à sa popularité. Comme auteur, il est très-estimable, sa vanité +est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui déplaise.</p> + +<p>«J'ai reçu une jolie lettre d'Annabella<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> +<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>, à laquelle j'ai répondu. +Que de singularité dans notre situation et dans notre amitié! Pas un +grain d'amour de l'un ou l'autre côté! De l'amitié, mais amenée par des +circonstances qui en général produisent la froideur d'un côté et +l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment supérieure et très-peu +gâtée, ce qui est étrange dans une héritière, une fille de vingt ans, +une <i>pairesse</i> future de son propre droit, une fille unique, une +savante, qui n'a jamais été contrariée en rien. Elle est poète, +mathématicienne, métaphysicienne, et cependant très-bonne, généreuse, +douce, et n'a que très-peu de prétentions. La tête d'une autre +tournerait avec la moitié de ce qu'elle a acquis, et le dixième de ce +que la nature et la puissance lui ont donné.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" +name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70"> +(retour) </a> Miss Milbanke, que pour son malheur il épousa depuis.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<span class="rig">Mercredi, 1er décembre 1813.</span><br> + +<p>«Aujourd'hui j'ai répondu à la baronne de Staël Holstein, et j'ai envoyé +un exemplaire de mes deux contes turcs à Leigh Hunt, nouvelle +connaissance de l'été dernier, que je dois à Moore. C'est un homme +extraordinaire, et qui n'est pas tout-à-fait de notre époque. Il me +rappelle plutôt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une +grande indépendance d'esprit, un aspect austère, mais qui n'a rien de +repoussant. S'il continue <i>qualis ab incepto</i>, je connais peu d'hommes +qui mériteront et obtiendront plus d'éloges. Il faut que je retourne le +voir. Les aventures qui se sont succédé rapidement cet été, jointes à +quelques embarras et à quelques affaires sérieuses, ont interrompu notre +liaison; mais c'est un homme bon à connaître, et quoique pour son +intérêt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fâché +d'étudier les caractères dans de telles positions. Le sien n'en a pas +été ébranlé et ne le sera pas, j'espère. Je ne le crois pas très versé +dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion, +et amoureux de la beauté, de ce <i>mot vide de sens</i>, comme Brutus mourant +appelait la liberté; définition dont le tems montre de mieux en mieux la +justesse. Peut-être tient-il un peu trop à ses opinions, comme tous les +hommes <i>centres de cercles</i>, grands ou petits, comme tous les <i>oracles</i>, +à la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson +lui-même l'était; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et +moins orgueilleux que le succès et la conscience d'avoir préféré le +juste à l'utile, pourraient le faire supposer.</p> + +<p>»Demain une assemblée de <i>bas-bleus</i> chez miss ***s, elle-même d'un +<i>bleu foncé</i>. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces <i>bluets</i>, mais il +faut être poli. Il y aura, je gage, Mme de Staël et les Mackintosh, bon; +les *** et les ***, pas tout-à-fait si bon; les ***, etc., etc., bon à +rien du tout. Peut-être ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand +rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle là aussi; je l'espère, c'est un +bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse.</p> + +<p>»J'ai écrit à Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sûr que je +n'en ai parlé à qui que ce soit, je voudrais qu'il eût fait de même. +C'est un brave garçon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne +peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui être utile, et +voilà tout.</p> + +<p>»Baldwin me persécute pour que je présente la pétition des détenus à la +prison du Banc du Roi. J'ai présenté l'année dernière celle de +Cartwright; je me suis trouvé seul avec Stanhope contre tout le reste de +la chambre, et leur opposition ne nous a procuré que des plaisanteries +et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette +commission. Si *** eût été là, elle m'aurait forcé à le faire. Voilà une +femme qui, malgré sa légèreté séduisante, pousse toujours un homme à ce +qui est utile ou glorieux. Si elle était restée, elle eût été mon ange +tutélaire.</p> + +<p>»Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne +puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misérable +Sterne, qui préférait s'attendrir sur le sort d'un âne mort, que de +soulager une mère vivante. Scélérat, hypocrite, esclave, sycophante! +Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me décider +à prononcer un discours pour ces infortunés; trois mots et un +demi-sourire de *** m'y auraient fait résoudre, si elle avait été ici +pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqué, car elle m'a toujours +pressé de remplir mes devoirs de sénateur, surtout envers les faibles et +les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un +orateur, du moins un avocat pour ces infortunés. Dieu confonde La +Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouvé dans son livre +serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs.</p> + +<p>»George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espère qu'il sera +amiral un jour, et peut-être Lord Byron par-dessus le marché. S'il +voulait seulement se marier, je m'engagerais à ne jamais me marier, et +le priver ainsi de mon héritage. Il en serait plus heureux, et moi +j'aimerais mieux des neveux que des fils.</p> + +<p>»J'aurai bientôt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans +le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq +ans?</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> «<i>O gioventù!</i></p> +<p class="i14"> <i>O primavera! gioventù dell' anno.</i></p> +<p class="i14"> <i>O gioventù! primavera della vita</i>.»</p> +<p class="i14"> ......................................</p> +</div></div><br> + +<span class="rig">Dimanche, 5 décembre.</span><br> + +<p>«Le neveu de Dallas, fils du procureur-général américain, est arrivé +ici, et a dit à son oncle que mes vers sont fort répandus dans les +États-Unis. Voilà les premières nouvelles qui résonnent à mes oreilles +comme de la renommée. Être lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand +plaisir que j'aie jamais goûté en ce genre, c'est en lisant, dans un +extrait des <i>Mémoires</i> de l'acteur Cooke, qu'au foyer du théâtre +d'Albany, près Washington, il avait trouvé mes <i>Poètes anglais</i>, etc. +Devenir populaire dans un pays naissant et éloigné, cela est un parfum +de gloire posthume, bien différent de l'éclat des fêtes, des complimens, +de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vérité +que, pendant mon règne, au printems de 1812, je n'ai regretté qu'une +chose, ç'a été de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours, +et que j'ai abdiqué avec grand plaisir.</p> + +<p>»J'ai soupé, hier soir, avec Lewis; et, comme à l'ordinaire, quoique je +n'aie ni bu ni mangé avec excès; je suis à moitié mort depuis. Mon +estomac est entièrement détruit par une longue abstinence, et le reste +le sera bientôt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre +plus. Le passage dans les ténèbres est le moins à craindre.</p> + +<p>»Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante +fois, qu'excepté pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je +suis invisible. Sa grâce est une bonne et noble personne de duc; mais +c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion à distance: en conséquence +je n'y étais pas.</p> + +<p>»Gatt s'est présenté aussi. <i>Memento</i>. Prier quelqu'un de parler à +Raymond en faveur de sa pièce. Nous sommes d'anciens compagnons de +voyages; et malgré toutes ces <i>excentricités</i>, il a beaucoup de bon +sens, d'expérience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un +bon diable de philosophe. Je lui ai montré la lettre de Sligo, à propos +des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrivée à Athènes +peu de jours avant qu'il n'y vînt. Je l'ai montrée aussi à lord Holland, +à Lewis, à Moore, à Rogers et à lady Melbourne. Murray en a une copie. +Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva +quelques jours après, et sa lettre roule sur les bruits alors répandus. +La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont été tous deux frappés +de terreur. Le premier s'étonna que je ne l'eusse pas insérée dans <i>le +Giaour</i>; il peut s'en étonner; il pourrait s'étonner que cela fût écrit +de quelque manière que ce soit. Mais il serait impossible de décrire +l'impression de <i>cette situation</i>; le seul souvenir en glace l'ame.</p> + +<p>»<i>La Fiancée d'Abydos</i> a été publiée jeudi 2 décembre, je ne sais si +elle plaira ou non; si elle ne réussit pas, ce n'est pas la faute du +public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte +lui-même, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il +a détourné mes pensées du réel à l'idéal, des regrets égoïstes à des +songes pleins de charmes, et m'a rappelé un pays peuplé des souvenirs +les plus <i>brillans</i> et les plus <i>sombres</i>, mais à coup sûr les plus vifs +de ma vie. Sharpe s'est présenté, on ne l'a pas laissé entrer, j'en suis +bien fâché...</p> + +<p>»J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite à Middleton, +ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec +***, lui plaira peut-être moins encore. Mais je désire vivre bien avec +tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien +ensemble; mais qui, séparément, produisent, sans aucun doute, des sons +fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec +l'autre.</p> + +<p>»J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je +parviens à ne m'en point faire. À présent, je suis assez bien avec tous +les partis; mais je ne veux point épouser leurs querelles: tant de +petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingué +est bien reçu chez lui, et certainement le ton de la société est le +meilleur. Puis, Mme de Staël, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu, +si je l'avais voulu; sa réunion est composée des *** et de la famille +***; puis un étrange mélange de députés, de dandies, de <i>bas bleus</i> de +toute espèce, depuis l'uniforme régulier de Grub-Street, jusqu'à la +jaquette azurée du littérateur. Voir *** et *** dîner ensemble, me +rappelle toujours le tombeau où les distinctions d'amis ou d'ennemis +sont détruites; et là, le critique et l'auteur critiqué, le rhinocéros +et l'éléphant, le mammouth et le mégalonyx, tous dorment tranquillement. +Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils étaient +déjà sous terre.<br> +................................................................................................</p> + +<p>»Je ne suis pas allé chez les Berrys l'autre soir. L'aînée est une femme +de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent +avoir été fort belles. Je suis invité, pour ce soir, chez lord Holland. +Irai-je?... peut-être.»</p> + +<span class="rig">2 heures du matin.</span><br> + +<p>«Je suis allé à Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne +heure, et conséquemment parfaite: personne de plus agréable, ou même +d'aussi agréable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invité à dîner +mercredi, en me disant que Mme de Staël y serait, sans doute pour être +témoin de notre première entrevue après ma note, dont Mme de Staël dit +tout haut qu'elle est enchantée. Cela ne me plaît pas trop; elle me +parle toujours d'elle-même, ou de moi-même, et je ne suis pas très-fou +de l'un ou de l'autre sujet, excepté en soliloque, comme maintenant; +surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de +<i>l'Allemagne</i>? Je l'aime prodigieusement; mais, à moins que je ne trouve +moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des +couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'à +l'instant elle me ripostera par une accablante volée de fort jolies +choses sur mes poésies, etc., etc. Son amant, M. ***, était là ce soir, +et C*** dit que c'était la seule preuve de goût qu'il lui eût vu donner; +cet amant-là est incontestablement très-beau, mais pas plus, à mon avis, +que son dernier ouvrage.</p> + +<p>»C*** avait bonne mine, il paraissait content, et était vêtu fort +élégamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont +parfaitement: réellement on eût dit qu'Apollon lui avait envoyé des +habits de fête ou de noce. Il était plein d'esprit et de gaîté. Il s'est +beaucoup moqué du livre de Corinne, et j'en suis fâché; parce que, +premièrement il entend l'allemand, et que c'est par conséquent un juge +compétent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mérite, +et par conséquent le meilleur juge désirable. J'ai pour lui beaucoup +d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer à mon opinion. +Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de +partialité pour elle. Excepté le manque de goût, je ne puis m'être +trompé sur un livre que j'ai pris, quitté et repris, et un livre ne +saurait être entièrement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul +lecteur qui puisse en dire autant avec sincérité.</p> + +<p>»C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le +plus grand succès. Moore avait songé à quelque chose de semblable, mais +il y a renoncé, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais +quoi sur la <i>dignité</i> et autres fadaises, comme si un homme se +déshonorait en instruisant et charmant à la fois ses concitoyens.</p> + +<p>»Introduit près du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part +pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R. +Wellesley, un grand homme, celui-là, et je ne sais combien d'autres +personnes entassées dans la chambre. Le petit Henri Fox est un très-beau +garçon, qui promet beaucoup de toutes les manières. Je suis allé me +coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir +dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.»</p> + +<span class="rig">Lundi, 6 décembre.</span><br> + +<p>«Murray m'a dit que C*** lui a demandé pourquoi cela s'appelait <i>la +Fiancée d'Abydos</i>. Voilà une infernale et désagréable question, parce +qu'il n'est pas possible d'y répondre. <i>Elle</i> n'est pas une <i>fiancée</i>, +elle est seulement prête à le devenir, et n'était, etc., etc.</p> + +<p>»Je ne m'étonne pas qu'il ait découvert cette impropriété du titre, mais +cela vient trop tard pour être d'aucune utilité. Je suis un grand sot +d'avoir fait cette bévue, et je suis honteux de n'être pas Irlandais...</p> + +<p>»Campbell semblait hier au soir contrarié de quelque chose, je ne sais +de quoi. Nous étions debout dans le premier salon, quand lord Holland +sortit de l'autre, tenant à la main un petit vase de métal semblable aux +encensoirs dont on se sert dans les églises catholiques, et, nous +apercevant, s'écria: <i>Voilà de l'encens pour</i> vous. Campbell répondit: +Portez-le à Lord Byron, <i>il y est accoutumé</i>.</p> + +<p>»Or, cela vient de ce que <i>les rois ne peuvent supporter de frère près +du trône</i>. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne désire pas en avoir +<i>pour le moment</i>, quelques choses que j'aie publiées, je vis en paix +avec tous mes confrères, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas, +c'est <i>comme homme</i> et non comme <i>poète</i>. À coup sûr, le champ de la +pensée est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrière dans une +carrière sans bornes? Le temple de la Renommée est comme celui des +Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me +contenterai également du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le +veulent peuvent s'établir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je +leur envie leur élévation.</p> + +<p>»J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je +viens de publier un poème, et j'ignore complètement s'il a chance de +réussir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit +ouvertement du mal d'un ouvrage à son auteur, si ce n'est par la voie de +l'impression. Il ne saurait être bon, autrement le pied ne m'aurait pas +manqué dès les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bévue dans le +choix même du titre. Mais quand je l'ai commencé, j'avais le cœur plein +de ***, et la tête pleine <i>d'orientalités</i>, je n'oserais dire +<i>d'orientalismes</i>, et je l'ai écrit si rapidement!</p> + +<p>»Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je +fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de +choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de +contradictions il peut contenir. Si j'étais sincère avec moi-même, je +crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu'à personne +autre, chaque page réfuterait et démentirait pleinement la précédente.</p> + +<p>»Encore une lettre de Martin Baldwin le pétitionnaire; je n'ai eu ni +assez de tête, ni assez d'ame pour présenter sa demande. Cet infernal +souper chez Lewis a gâté ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas +plus de charité qu'une burette de vinaigre. Je voudrais être autruche et +me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gésier pourrait +digérer.</p> + +<p>»J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas +beaucoup de notre expédition en Hollande. Je dîne avec lui jeudi; pourvu +que l'oncle ne soit pas mort d'ici là; ou décidément promis aux vers qui +dînent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pût revenir, +non pour notre dîner, mais pour désappointer l'entrepreneur des pompes +funèbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils +sont sûrs de dîner à nos dépens un jour ou un autre.</p> + +<p>»Gell <i>le Troyen</i> est venu quand j'étais déjà sorti. <i>Memento</i>: lui +rendre sa visite. Mes <i>Memento</i> sont des gages assurés d'oubli; c'est +comme autant de phares avec un vaisseau naufragé au pied de leur +lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes <i>Memento</i>, sans voir que +je me suis souvenu d'oublier. <i>Memento</i>: j'ai oublié de payer les +nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtaxé. «Et je ne +deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi!» Je crois que mon +biscuit même est empoisonné des impôts de ce charlatan.</p> + +<p>»Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse +une visite. Un M. Thomson m'a envoyé une chanson, qu'il faudra que je +trouve bonne. Je n'aime pas à leur faire peine en les critiquant, ou en +ne répondant pas; et cependant je déteste écrire des lettres de pur +compliment.</p> + +<p>»J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau +traité sur les bois. Voilà un homme plus utile que tous les historiens +et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos +forêts, il fournit des matériaux pour toutes les histoires d'Angleterre +qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui +ne vaudront rien du tout.</p> + +<p>«J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tête est pleine de fragmens épars +et sans utilité. Il est étrange que, quand je me mets à lire, je ne +puisse supporter que des lectures légères, excepté pourtant les romans. +Il y avait bien des années que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les +ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand +hier j'ai lu les plus épouvantables parties du <i>Moine</i>. Ces descriptions +auraient dû être écrites par Tibère à Caprée; elles sont forcées, ce +sont les idées alambiquées d'un épicurien blasé. Je ne saurais +comprendre comment elle sont pu être composées par un homme de vingt +ans; car Lewis n'avait que cet âge-là quand il les a écrites. Elles +manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je +n'aurais pas été étonné qu'un tel livre eût été écrit par Buffon, sur +son lit de mort et réduit à un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu +cette édition, et je n'ai rouvert ce livre qu'à cause du bruit qu'il a +fait et du nom qui en est resté à Lewis. Après tout, il ne pouvait faire +d'autre mal que.....</p> + +<p>«Je suis allé ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours +au même point. Nos étranges aventures sont le seul héritage de notre +famille qui n'ait pas diminué.....</p> + +<p>«Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares +ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une +<i>donna di quarant' anni</i> sous le soleil de l'Afrique. Celles de la +Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du <i>hooka</i> ou +du <i>chibouque</i>. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux +choses comme elles doivent être. J'ai cette obligation à ce journal, +qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de +jeter dans le feu un poème qui l'a rallumé à ma grande satisfaction, et, +à force de fumer, j'ai chassé de ma tête le plan d'un autre. Je voudrais +pouvoir me délivrer aussi aisément de la nécessité de penser, ou plutôt +de la confusion de mes pensées.»</p> + +<span class="rig">Mardi, 7 décembre.</span><br> + +<p>«Je n'ai point eu de rêves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point +rafraîchi. J'étais réveillé et debout une heure avant qu'on fût venu +m'éveiller, mais j'ai mis trois heures à m'habiller. Si l'on retranche +de la vie l'enfance qui est un véritable état de végétation, le sommeil, +le tems que l'on passe à manger, à boire, à se boutonner et se +déboutonner, combien restera-t-il de véritable existence? L'été d'un +loir ou d'une marmotte.....</p> + +<p>«J'ai lu les journaux, pris du thé, du <i>soda-water</i>, et découvert que le +feu était mal allumé. Lord Glenbervie désire que j'aille avec lui à +Brighton... Irai-je?</p> + +<p>«Reçu ce matin un fort aimable billet de Mme de Staël, qui me demande de +me trouver demain avec elle à Holland-House. J'oserais parier qu'elle a +écrit vingt autres billets de cette nature ce matin à vingt autres +personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour +elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire. +Elle a eu la condescendance de se montrer charmée du petit éloge que je +lui ai donné, dans une note à <i>la Fiancée d'Abydos</i>. Cela peut +s'expliquer de plusieurs manières: d'abord toutes les femmes aiment tous +les éloges; secondement, celui-ci était inattendu, parce que je n'ai +jamais cherché à lui faire ma cour; troisièmement, comme dit Scrub, ceux +qui ont été régulièrement loués par des critiques de profession aiment +un peu la variété, et sont charmés, quand quelqu'un se détourne un peu +de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrièmement enfin, +c'est une créature d'un excellent naturel, ce qui est après tout la +meilleure raison, et peut-être la seule.</p> + +<p>On frappe à la porte... une fois... deux fois... c'était Bland. Il dit +que la société en Hollande, et il en vient, n'est qu'une société +française de hasard, mais que les femmes sont les mêmes partout. Tant +pis, j'aurais voulu les voir un peu différentes; mais cela n'est pas +possible.</p> + +<p>«Sorti... rentré... puis ceci, puis cela, et tout est vanité, dit le +prédicateur, et tout est vanité, dis-je aussi, moi, simple membre de la +congrégation. En parlant de vanité, de qui les éloges me flattent-ils le +plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Américains. Ceux de la première, +parce que sa <i>Simple Histoire</i> et sa <i>Nature et Art</i> me paraissent +pleins de vérité, et en conséquence, excepté l'<i>Edinburg-Review</i>, rien +ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet à Rogers, à propos du +<i>Giaour</i>. J'ai été charmé aussi des Américains, parce que le hasard a +voulu que je fusse en <i>Asie</i>, tandis qu'on lisait mes <i>Poètes anglais</i>, +etc., en <i>Amérique</i>. Si j'avais pu avoir en <i>Afrique</i> un discours contre +la traite, et une épitaphe pour un chien en <i>Europe</i>, c'est-à-dire dans +le <i>Morning-Post</i>, mon <i>vertex sublimis</i> aurait à coup sûr déplacé assez +d'étoiles pour renverser le système de Newton.»</p> + +<span class="rig">Vendredi, 10 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Je suis plus avancé d'un tems de mon verbe <i>je m'ennuie</i>, que je +conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation +change rien à la chose. Je suis trop paresseux pour me brûler la +cervelle; cela ferait de la peine à Augusta, et peut-être à ***; d'un +côté, cela serait avantageux à George, moi je ne saurais y perdre +beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner à la +tentation.</p> + +<p>«J'ai reçu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le +plus aimant, ou plutôt, c'est bien le seul homme aimant que je +connaisse; et la beauté de son esprit ne le cède pas à celle de son +coeur.</p> + +<p>«J'ai dîné hier à Holland-House avec les Staffords, Mme de Staël, +Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai été +présenté au marquis et à la marquise de Stafford; c'est un événement +auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur +frère, l'avait empêché jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu, +je m'étonne que cela ne se soit pas fait plus tôt. Elle est bien; et +doit avoir été fort belle; ses manières sont on ne peut pas plus nobles.</p> + +<p>«Mme de Staël était à l'autre bout de la table et moins loquace que +d'ordinaire. Nous sommes maintenant très-bons amis, quoiqu'elle ait +demandé à lady Melbourne si j'avais réellement de la bonhomie. Elle +aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire à C. L.: <i>c'est un +démon</i>; jugement qui peut être juste, mais qui, à coup sûr, est +prématuré, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi... +Il désire que j'y dîne dimanche prochain.</p> + +<p>»Murray va bien, quant à ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste à +aimer la forme de fragment; il n'est pas étonnant que j'en aie composé +un, mon esprit est un fragment lui-même.</p> + +<p>»J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le <i>Square</i>. J'ai pris congé du +premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il +emporte avec lui un ballot de <i>Childe-Harold</i> et de <i>Giaour</i>, pour les +lecteurs de Berlin, qui, à ce qu'il paraît, entendent l'anglais et ont +pris goût à mes poésies. Est-ce que j'aurais été <i>Allemand</i> tout ce +tems-là tandis que je croyais être <i>Oriental</i>?</p> + +<p>»J'ai prêté à Tierney ma loge pour demain, et reçu de lady C. A. une +comédie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je +tâche de ne pas mécontenter l'auteur. Je n'aime pas à les ennuyer +d'observations, et cependant je regarde une comédie comme l'ouvrage le +plus difficile, plus encore qu'une tragédie.</p> + +<p>»G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la première partie +de <i>la Fiancée</i> et un autre <i>conte</i> de lui; publié ou non, je ne sais, +car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernière personne à qui l'on +serait tenté de faire un larcin littéraire, et je n'ai point +connaissance d'en avoir volontairement fait à aucun des nobles +confrères. Quant à l'originalité, toutes prétentions à cet égard sont +ridicules: <i>nil novi sub sole</i>.</p> + +<p>»Je suis allé hier au spectacle. J'étais invité à une soirée, j'ai +refusé, j'ai eu raison. J'ai pareillement refusé d'aller lundi chez lady +***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolités, +j'aime autant la perdre tout seul. J'étais fortement tenté cependant; +C*** avait l'air tout-à-fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche +et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien +été et ne puissions n'être jamais rien l'un à l'autre, mais j'aime tout +ce qui me rappelle les <i>enfans du soleil</i>.</p> + +<p>»Aujourd'hui je dîne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien +disposé, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais +pouvoir cesser tout-à-fait de manger.</p> + +<span class="rig">Samedi, 11 décembre, dimanche, 12 décembre.</span><br> + +<p>«Par la réponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque +histoire <i>dans la vie réelle</i>, et non d'aucun ouvrage d'invention. La +chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est empruntée +<i>à la vie réelle</i>.</p> + +<p>»J'ai envoyé un billet d'excuse à Mme de Staël. Je ne me sens pas assez +sociable pour dîner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shéridan, +mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation, +mais... mais... ce <i>mais-là</i> ne serait intelligible qu'à l'aide de +pensées que je ne me soucie pas d'écrire. Shéridan était bien en train +de parler, l'autre soir, mais je ne suis resté que jusqu'à 9 heures. +Tout le monde sera ce soir chez Mme de Staël, et il n'y aura personne +que je ne sois charmé d'éviter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus +de plaisir à me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas allé chez +Mme de Staël; mais bien chez lord Holland. Société nombreuse, +conversation générale. Je suis resté tard, j'ai fait une balourdise, +m'en suis bien retiré, suis revenu et me suis couché sans avoir rien +mangé, l'estomac vide, mais <i>fresco</i>, ce qui est le grand point pour +moi.</p> + +<span class="rig">Lundi, 13 décembre 1813.</span><br> + +<p>«J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis disposé à quitter Londres +demain. Murray a reçu une lettre d'un de ses confrères d'Édimbourg qui +lui mande qu'il est heureux d'avoir <i>un poète</i> tel que moi, comme qui +dirait un cheval de trait, un âne ou tout autre chose qui se puisse +posséder. Ce même libraire, l'un des plus fameux d'Édimbourg, lui envoya +il y a quelque tems un ordre pour des livres de poésie et d'art +culinaire, terminé par cet agréable <i>post-scriptum</i>: Les <i>Harolds</i> et +<i>la Cuisinière</i> sont fort demandés. Voilà ce que c'est que la renommée, +et après tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dépendre de +l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs +avec <i>Hannah Glasse</i> ou <i>Hannah More</i>?</p> + +<p>»L'éditeur de je ne sais quel <i>Magazine</i> a annoncé à Murray l'intention +de dire du mal de <i>la Fiancée</i> sans la lire; tant mieux: s'il la lisait +avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.</p> + +<p>»Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et +les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dévoreur, +un <i>helluo</i> de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prêté une +quantité de lettres de Burns, non publiées, et qui ne le seront +probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons +obscènes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie, +délicatesse, grossièreté, sentiment, sensualité, élévation, bassesse, +fange et divinité, tout cela mêlé dans un seul composé d'argile!</p> + +<p>»C'est étrange; un véritable épicurien n'abandonnerait jamais son esprit +à tout ce que les réalités ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce +qu'il y a de terrestre, de matériel, de physique dans nos plaisirs, en +voilant ces idées, en les oubliant entièrement, ou au moins en les +nommant à peine en nous-mêmes que nous pouvons seulement faire qu'elles +ne soient pas absolument dégoûtantes.</p> + +<span class="rig">14, 15, 16 décembre.</span><br> + +<p>«Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est +bien assez d'écrire mes pensées, mes actions sont rarement de nature à +souffrir un examen postérieur.»</p> + +<span class="rig">17, 18 décembre.</span><br> + +<p>«Lord Holland m'a raconté un singulier exemple de la sensibilité de +Shéridan. L'autre soir nous étions tous à donner nos opinions +respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici +quelle fut la mienne: tout ce que Shéridan a fait et choisi de faire a +toujours été ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a écrit la +meilleure comédie, l'<i>École de la Médisance</i>, le meilleur drame, bien +supérieur, dans mon opinion, à l'opéra du <i>Mendiant</i>, la meilleure +<i>Farce</i><a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a> +<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>, le <i>Critique</i>, qui n'a qu'un défaut, d'être trop bonne pour +le genre, enfin le meilleur discours au public, le <i>Monologue sur +Garrick</i>, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais +été prononcé à la tribune nationale, la fameux <i>Beyum Speech</i>. Quelqu'un +rapporta cette conversation à Shéridan, et quand il entendit l'éloge que +j'en avais fait, il fondit en larmes!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" +name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71"> +(retour) </a> Outre la tragédie, la comédie, le drame, le mélodrame, +l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition +dramatique: <i>la farce</i>, ou <i>basse-comédie</i>, qui tient de nos +vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de <i>farces</i> que +paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du +répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi +que quelques opéras-comiques.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus +content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je +ne serais d'avoir composé l'<i>Iliade</i>, ou fait sa célèbre <i>Philippique</i>. +Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai +éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges, +quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres +plus âgés et plus connus que moi.</p> + +<p>»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a +été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je +crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir +été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné +d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la +mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes +et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion; +Lady *** <i>divorcée</i>, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux +divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de <i>même</i>, et +plus près ***.</p> + +<p>»Quel assemblage pour <i>moi</i>, qui connais leur histoire à toutes. On eût +dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les +courtisanes <i>sous-entendues</i>; toutefois les intrigantes étaient en +beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De +l'autre côté, Pauline seule avec <i>sa mère</i>, et dans la loge voisine, +trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y +a-t-il entre <i>elle</i> et <i>sa mère</i>, et Lady *** et <i>sa fille</i>, si ce n'est +que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que +les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel +plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui +vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas +tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité.</p> + +<p>»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai +pas même terminée, <i>le Diable en voiture</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a> +<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>, dont l'idée m'a été +suggérée par la <i>Promenade du diable</i> de Porson.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" +name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72"> +(retour) </a> Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait, +je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ +deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et +d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette +force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M. +Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue, +attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans <i>le Diable +en voiture</i> quelques stances dignes d'être conservées. + +<p>«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui +jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en +étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué +lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa +journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à +pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le +plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent.</p> + +<p>»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je +monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir +que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner +ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il +faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie +l'œil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.</p> + +<p>»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans +Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront +en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de +grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout +de leur carrière.</p> + +<p>»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur +notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche +d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos +grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque.</p> + +<p>»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment +à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette +atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur +une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône, +qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui +avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu +son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était +tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les +vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant, +sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de +moi ici!»............ +......................................................................</p> + +<p>»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les +soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses +yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux +yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant +expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle +portait vers le ciel un œil égaré, qui semblait demander s'il y avait là +un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de +faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage +commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait +de rien aux vaincus. +<br> +................................................................ +.......................................................................</p> + +<p>»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y +fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir +de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son +petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait +observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux +libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est +vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.</p> + +<p>»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son +conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa +queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce +ceci? une voiture neuve et un vieux pair!»</p> + +<p>»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas +peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière: +«Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je +sois si content de voir un pair qu'ici.» ................................. +....................................................................</p> + +<p>»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer +à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être +convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de <i>quondam</i> aristocrate, +il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela +n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien +comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône.</p> + +<p>»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui +certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids; +Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux +de lord Eldon, parce que les catholiques <i>ne voulaient pas</i> se soulever, +malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne +l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait +tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous +sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand +il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à +l'ordre.»</p></blockquote> + +<p>»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais +encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme +exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre +de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement +platonique. Je déteste tellement Pétrarque<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> +<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, que je ne voudrais pas +avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et +métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» ..................... +.......... .................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" +name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73"> +(retour) </a> Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<span class="rig">16 janvier 1815.</span><br> + +<p>..........................................................................................<br> + +«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis +aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de +Staël, à propos de lui-même; de <i>Clarisse Harlow</i>, de Mackintosh et de +moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien +autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point +flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie +et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre +malade; découvrit que <i>Clarisse</i> était la perfection même, et Mackintosh +le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du +moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi. +Quant à <i>Clarisse</i>, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en +juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai +pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis, +et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais +de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une +horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux +fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai +réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement +de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne +heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt. +Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais +il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la +table.</p> + +<p>»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a +dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers, +habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y +serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le +combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se +querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que +pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra +que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à +nos dames du bel air.</p> + +<p>»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune sœur de ***. Une femme +serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes +connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort +jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai +trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je +déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable +qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas +davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi +maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là, +s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses +volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes, +et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous +ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde... +Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si +je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon +caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la <i>bienséance</i> +l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon +tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au +moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider +en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je +reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à +l'occasion.</p> + +<p>»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la +métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée +de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là +d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande +route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article +sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans +d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats +inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon +insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils +se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est +de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république +universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à +l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est +que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la +pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni +meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon +parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais +quant à des <i>opinions</i>, je ne pense pas que les affaires politiques +méritent qu'on s'en forme. Pour la <i>conduite</i>, c'est autre chose; si +vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis +conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement +de mon entière indifférence pour le sujet.»</p> + +<p>On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui +va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper, +sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la +correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui +appartiennent spécialement à l'année 1813.</p> + +<p>Nous avons vu que <i>la Fiancée d'Abydos</i> parut au commencement de +décembre, composée, comme l'avait été <i>le Giaour</i>, dans un de ces +paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que +celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à +exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un +point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de +faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en +main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines. +Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère +avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de +rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre +destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après +tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette +remarque ne s'applique pas seulement à <i>la Fiancée d'Abydos</i>, mais au +<i>Corsaire</i>, à <i>Lara</i>, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna +dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le +poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de +celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore +que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il +y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses +héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte.</p> + +<p>C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier +poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de +ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues.</p><br> + +<h3>LETTRE CXLIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">4 décembre 1813.</span><br> + +<p>«J'ai lu en entier vos <i>Contes Persans</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> +<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a> et pris la liberté de faire +quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages +magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en +donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, <i>deux +heures du matin</i>, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu <i>éveillé +sans le moindre bâillement</i>. La péripétie manque de vérité locale; je ne +crois pas qu'on connaisse de <i>suicide musulman</i>, du moins par suite +<i>d'amour</i>. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été +écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du +succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur +pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne +serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai +toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère +qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui +réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis +maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et +ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su +charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets +analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même +effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine +l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" +name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74"> +(retour) </a> Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui +avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de +l'auteur.</blockquote> + +<p>Pendant l'impression, il fit à <i>la Fiancée d'Abydos</i> des additions qui +s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi +les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus +brillans de tout le poème. Les vers du début</p> + +<p class="mid">Connaissez-vous le pays, etc.</p> + +<p>dont on suppose qu'une chanson de Gœthe<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a> +<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> lui donna l'idée, font +partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers</p> + +<p class="mid">Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc. +</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" +name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75"> +(retour) </a> <i>Kennst du das Land wo die citronen blühn</i>, etc.</blockquote> + +<p>Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses +corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait +d'abord écrit:</p> + +<p class="mid"> + <i>Mind on her lip and music in her face</i>.</p> + +<p>Il mit ensuite:</p> + +<p class="mid"><i>The mind of music breathing in her face</i>.</p> + +<p>Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici +le vers tel qu'il est resté:</p> + +<p class="mid"><i>The mind, the music breathing from her face</i>.</p> + +<p>Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination +lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent +de sentimens éloquens qui suit la strophe,</p> + +<p class="mid">Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le + bonheur, etc.</p> + +<p>morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées, +l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu +de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens +et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au +compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée +nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici +un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû +quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se +rappelle sans doute ces quatre beaux vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Or, since that hope denied in worlds of strife,</i></p> +<p class="i14"> <i>Be thou the rainbow to the storms of life!</i></p> +<p class="i14"> <i>The evening beam that smiles the clouds away,</i></p> +<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with prophetic ray!</i></p> +</div></div> + +<blockquote> + (Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde + orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon + du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un + beau lendemain!) +</blockquote> + +<p>Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi +écrit:</p> + +<pre> + (<i>an airy</i> ) + <i>And tints to-morrow with</i> ( ) <i>ray</i>. + (<i>a fancied</i>) + +La note suivante y était jointe: +</pre> + +<span class="sc">Monsieur Murray</span>, + + +<p>«Choisissez des deux épithètes, <i>fancied</i> ou <i>airy</i>, celle qui vous +paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et +j'en rêverai quelqu'autre.»</p> + +<p>Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; <i>prophetic</i> est de tous +les mots celui qui convient le mieux au sujet<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> +<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" +name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76"> +(retour) </a> On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray, +que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette +épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M. +Gifford.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui +prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la +facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers +du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à +l'éditeur, furent ajoutés par un <i>erratum</i> à la fin du volume; ils +commençaient d'abord ainsi:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite</i></p> +<p class="i14"> <i>Him who hath journey'd fars to join the rite.</i></p> +</div></div> + +<p>Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,</i></p> +<p class="i14"> <i>Which welcomes faith to view her Prophet's tomb.</i></p> +</div></div> + +<p>avec le billet suivant à M. Murray.</p> + +<span class="rig">3 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Voyez dans l'<i>Encyclopédie</i>, article <i>la Mecque</i>, si c'est là ou à +Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi +les deux premiers vers de ma variante:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Blest as the call which from Medina's dome</i></p> +<p class="i14"> <i>Invites devotion to her Prophet's tomb</i>, etc.</p> +</div></div> + +<p>Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens +de vous indiquer.--<i>La Fiancée d'Abydos</i>, chant II, page...</p> + +<p>«Tout à vous, etc.</p> + +<span class="rig">B.</span><br> + +<p>«Vous trouverez cela en cherchant <i>la Mecque</i>, <i>Médine</i> ou <i>Mahomet</i>. Je +n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»</p> + +<p>Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:</p> + +<p>«Avez-vous vérifié? Est-ce <i>Médine</i> ou <i>la Mecque</i> qui renferme le +<i>Saint-Sépulcre</i>? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence. +Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi +je vous aurais évité cette peine. Je <i>rougis</i>, en bon <i>Musulman</i>; de ne +plus me rappeler cela avec précision.</p> + +<p>«Tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">B.</span><br> + +<p>En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels +qu'ils sont demeurés:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall</i></p> +<p class="i14"> <i>To pilgrims pune and prostrate at his call</i>.</p> +</div></div> + +<p>Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce +nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à +ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.</p> +<br> + +<h3>LETTRE CXLIV.</h3> + +<h4>À M. GIFFORD.</h4> + +<span class="rig">12 novembre 1813.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai +quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine +dédicace, et que je <i>ne</i> m'adresse <i>pas</i> à l'éditeur du +<i>Quarterly-Review</i>, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette +distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.</p> + +<p>»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un +conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la +même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire +que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus <i>forcé par +la faim et les instantes prières de mes amis</i>; mais j'étais dans cette +position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres +jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi +que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu +brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au +moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous +auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait; +et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que +je prends de vous le soumettre une seconde fois.</p> + +<p>»Je vous prie de <i>ne</i> me <i>point</i> répondre. Sincèrement, je sais que +votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de +lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de +répondre.</p> + +<p>»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent +colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que +la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé <i>stans +pede in uno</i>, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je +puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins +de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.</p> + +<p>»Croyez-moi toujours,</p> + +<p>»Votre obligé et affectionné serviteur,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray, +ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des +travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.</p><br> + +<h3>LETTRE CXLV.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">12 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses +raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils +n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis, +à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de +son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers +exemplaires du <i>Giaour</i> étaient partis, ou que du moins il ne vous en +restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une +nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que +dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter <i>la Fiancée +d'Abydos</i>, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle +y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques +exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté <i>le Giaour</i>; dans +le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que +nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis +très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité +que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à +cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que +j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de +faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées, +et non, comme celles du <i>Giaour</i> le sont quelquefois, sur une seule +feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne +saurais lire aisément.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">13 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre +ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le +discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu +de:</p> + +<p class=mid>Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.</p> + +<p>On mettrait:</p> + +<p class="mid">Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma +naissance solitaire, etc., etc. +</p> + +<p>»Tout à vous,»</p> + +<span class="rig">B.</span><br> + +<p>«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de <i>living heart</i> +(cœur brûlant), mettez <i>quivering heart</i> (cœur tremblant). C'est le +neuvième vers du passage manuscrit.</p> + +<p>»Toujours tout à vous,»</p> + +<span class="rig">B.</span><br><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<p>«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with a</i> fancied <i>ray</i>,</p> +</div></div> + +<p>Imprimez:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with</i> prophetic <i>ray</i>.</p> +<br> +<p class="i14"> <i>The evening beam that smiles the clouds away</i></p> +<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with prophetic ray</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> +<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" +name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77"> +(retour) </a> Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.</blockquote> + +<p>Ou bien encore:</p> + +<pre> + (<i>gilds</i>) + <i>And</i> ( ) <i>the hope of morning with its ray</i>; + (<i>tints</i>) +</pre> + +<p>Ou enfin:</p> + +<p class="mid"><i>And gilds to-morrow's hope with heavenly ray</i>.</p> + +<p>«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle +de ces versions est la meilleure, ou plutôt la <i>moins mauvaise</i>.</p> + +<p>«Je suis toujours, etc.</p> + +<p>«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant <i>la +seconde</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a> +<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>, après que j'aurai vu cette même <i>seconde</i>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" +name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78"> +(retour) </a> Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille +d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.</blockquote><br> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">13 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui +connaissent <i>Adam</i>, <i>Eve</i>, <i>Caïn</i><a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> +<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a> et <i>Noé</i>? A coup sûr j'aurais pu +mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en +être étonné quand vous saurez que <i>Zuleika</i> est le nom <i>poétique persan</i> +de la femme de <i>Putiphar</i>, et que dans leur littérature se trouve un +long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités, +ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux <i>Mille et Une Nuits</i>, +vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre +propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" +name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79"> +(retour) </a> M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de +mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>«Dans la dédicace, au lieu de <i>le respect le plus affectueux</i>, mettez +<i>avec tous les sentimens d'estime et de respect</i>.»</p><br> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">14 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Je vous envoie une note pour les <i>ignorans</i>, mais, en vérité, je +m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du +mérite poétique de mes compositions; mais, quant à <i>la fidélité des +mœurs</i> et la <i>correction du costume</i>, dont les <i>funérailles</i> sont une +bonne preuve, je me défendrai comme un diable.</p> + +<p>«Tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">B.</span><br><br> + +<span class="rig">14 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non <i>la première</i> qui est entre +les mains de M. Gifford, mais <i>la seconde</i>, que je viens de vous +renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux +vers de plus.»</p> + +<p>«Toujours tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXLVI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">15 novembre 1814.</span><br> + +<p>«M. Hodgson a relu et ponctué cette <i>seconde</i>, sur laquelle il faudra +imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la +plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami +très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux <i>la Fiancée</i> que <i>le +Giaour</i>; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il +ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un +succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que +je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider +là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que +la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres +compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté +moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures +de suite chaque fois.</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne +connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.</p> + +<p>«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et +<i>peut-être davantage</i>, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je +vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais +je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXLVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">17 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme <i>le terrible compte, +quand les hommes ne riront plus</i>, rend la conversation peu amusante, je +crois qu'il vaut autant vous en <i>écrire</i> maintenant deux mots. Avant que +je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez +prêt à me donner 500 guinées du <i>Giaour</i>, ma réponse a été, et je ne +prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau +poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les +circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais +cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé +d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En +conséquence je différerai tous arrangemens pour <i>la Fiancée</i> et <i>le +Giaour</i>, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les +propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous +prévenir que je ne regarde pas <i>la Fiancée</i>, comme valant la moitié +autant que <i>le Giaour</i>: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous +verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira +d'ajouter <i>à</i> ou de retrancher de la somme offerte pour <i>le Giaour</i>, +dont le succès est maintenant assuré.</p> + +<p>«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux +meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez +l'accepter en cadeau.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait, +puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de +détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.</p> + +<p>»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne +par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous +confirmer dans votre orthodoxie.</p> + +<p>»Encore un changement; au lieu de <i>un</i>, mettez <i>le: le cœur dont la +douceur</i>, etc.</p> + +<p>»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: <i>Au très-honorable lord +Holland</i>, sans les prénoms <i>Henry</i>, etc.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">20 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Nouvelle besogne pour les libraires de <i>pater noster Row</i>; je fais tous +mes efforts pour <i>enfoncer le Giaour</i>, tâche qui ne serait pas difficile +pour tout autre que son auteur.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">22 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que +tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez +penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie +me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les +compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque +bagatelle ne m'aurait point échappé.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Envoyez les premiers exemplaires, <i>de la part de l'auteur</i>, à +M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord +Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson +(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">23 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par <i>Sélim</i> +(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure +réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la +dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je +n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning, +si effectivement il a bien voulu l'exprimer<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a> +<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. Quant à l'impression, +imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du <i>Giaour</i>, ou séparément, +si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires <i>en +feuilles</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" +name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80"> +(retour) </a> Voici le billet de M. Canning: + +<p>«J'ai reçu les livres, et parmi, <i>la Fiancée d'Abydos</i>; elle est +très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en +promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M. +Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de +l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait +infiniment.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote> + +<p>»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans +votre intérêt. Il faut écrire:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> He makes <i>a solitude, and calls it peace</i>.</p> +</div></div> + +<p>»<i>Makes</i> (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est +imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que <i>leaves</i>:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Mark where his carnage and his conquest cease;</i></p> +<p class="i14"> <i>He makes a solitude, and calls it peace</i>.</p> +</div></div> + +<p>(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude +et appelle cela... paix.)</p><br> + +<h3>LETTRE CXLVIII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">27 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant +avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la +trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien +que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la +nouvelle édition du <i>Giaour</i> fût jointe aux exemplaires que j'ai +demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous +enverrez les <i>Giaours</i> après séparément.</p> + +<p>»Le <i>Morning-Post</i> dit que je suis l'auteur de <i>Nourjahad</i>! Ce faux +bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins +pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans +les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame +de furieuses et divertissantes critiques. L'<i>Orientalisme</i>, qui s'y +trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit, +équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le +Levant en faveur auprès du public.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous, +vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le +mélodramaturge.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXLIX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">28 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la +présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du +<i>Journal</i><a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> +<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre +exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de <i>la +Fiancée</i> à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" +name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81"> +(retour) </a> <i>Journal de Penrose</i>, livre que M. Murray publiait alors.</blockquote> + +<p>»<i>P. S.</i> M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je +ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du <i>Giaour</i> et de <i>la +Fiancée</i><a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> +<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois +de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est +préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme +proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre +plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et +certainement plus que raisonnable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" +name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82"> +(retour) </a> M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet +très-flatteur au sujet de <i>la Fiancée</i>, avec invitation d'aller passer +la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Dimanche... lundi matin, 3 heures,<br> <i>jurant</i> et en robe de chambre.</span><br><br> + +<p>«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en +faire une page <i>erratum</i>, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans +le texte. Le passage entier est une imitation de la <i>Médée</i> d'Ovide, et, +sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que +cela soit fait directement: cela ajoutera une page, <i>matériellement</i> +parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes +encore à tems <i>pour le public</i>. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi +affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur +exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les +<i>critiques</i>.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste +je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'<i>Allemagne</i> opérera sur moi +comme un somnifère, mais j'en doute.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">29 novembre 1813.</span><br> + +<p>«<i>Vous avez</i>, dites-vous, <i>relu avec soin</i>! Comment donc avez-vous pu +laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas <i>courage</i>, c'est +<i>carnage</i> qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me +couper la gorge.</p> + +<p>»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»</p><br> + +<h3>LETTRE CL.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Lundi, 29 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste, +je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore +ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous +gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je +désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases +maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à +la page d'<i>errata</i>, il vaut mieux la placer au commencement. Les +complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire +tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons +peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le +second article dans le <i>Journal</i>, ce qui me fait soupçonner que vous +pourriez être auteur de tous les deux.</p> + +<p>»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement <span class="sc">en deux chants</span>? +Autrement ils vont penser que ce sont encore des <i>fragmens</i>, espèce de +composition qui ne peut guère aller qu'une fois; <i>une ruine</i> fait +très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire +une ville. Telle quelle, <i>la Fiancée</i> est jusqu'ici mon seul ouvrage +d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les +diables; le <i>Giaour</i> est une série de fragmens; <i>Childe</i> n'est pas +terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de +M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.</p> + +<p>»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui. +Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la +seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement +que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop +d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques +dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre +lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me +répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma +position dans le camp ennemi et la qualité d'<i>ingénieur</i> aux +avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces +grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la +guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je +n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même +l'auteur.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">30 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Imprimez ceci à la suite de <i>tout ce qui a rapport à la Fiancée +d'Abydos</i>.</p> + +<span class="rig">B.</span><br> + +<p>»Omission. Chant II, page... après le vers 449,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>So that those arms cling closer round my neck</i>.</p> +</div></div> + +<p>lisez:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Then if my lip once murmur, it must be</i></p> +<p class="i14"> <i>No sigh for safety, but a prayer for thee</i>.</p> +</div></div> + +<p>(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour +mon salut, mais une prière pour toi.)</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Mardi soir, 30 novembre 1813.</span><br> + +<p>«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'<i>errata</i>, il faut faire +la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure, +sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je +me suis rappelé que <i>murmurer</i> est un verbe neutre (en anglais); j'ai +été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif +<i>murmure</i>;</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>The deepest murmur of this lip shall be</i></p> +<p class="i14"> <i>No sigh for safety, but a prayer for thee</i>!</p> +</div></div> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> (Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour</p> +<p class="i14"> mon salut, mais une prière pour toi!)</p> +</div></div> + +<p>«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit +comme il faut.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">2 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint +ou dans le texte ou dans les <i>errata</i>. J'espère qu'il en est encore +tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la +même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne +se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle +publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y +remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas, +vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte +d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie +pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été +en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y +perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour +tous deux.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">3 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Je vous envoie une <i>égratignure</i> ou deux qui <i>guérissent</i>. Le +<i>Christian-Observer</i> est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et +fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous +ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit +partager le sort ordinaire des livres de morale.</p> + +<p>»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à +intercaller.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Lundi soir, 6 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement +numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à +la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission +de la négative <i>pas</i> devant <i>désagréable</i>, dans la note sur le <i>Rosaire +d'ambre</i>. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais +choix du titre (<i>la Fiancée</i>, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir +de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un +contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur +eût sur le dos un vampire à cheval.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> La page 20 porte toujours <i>a</i> au lieu de <i>ont</i>. Jamais poète +fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?</p> + +<p>»2e <i>P. S.</i> Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la +première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir. +J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles +des autres.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">27 décembre 1813.</span><br> + +<p>«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez +obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme +d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore +paru, mais peut-être <i>votre majesté</i> a-t-elle des moyens de se procurer +ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je +n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez +m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade +d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain +ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis +plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon +de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour +vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire +sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.</p> + +<p>»Si vous écrivez à l'éditeur du <i>Globe</i>, dites-lui que je ne demande pas +d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur +demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se +puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes +principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de +cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière +ancre de salut.»</p> + +<p>Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre +de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées +<i>encore toutes saignantes</i>, mais nous en avons donné assez pour montrer +qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche +après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant +toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.</p> + +<p>À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont +la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la +plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit +favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé; +car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses +à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est +précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois +venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas +Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée <i>le Livre</i>, qui, par les +matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus +l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même +la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous +devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa +pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa +plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à +même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette +demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la +raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y +déploie.</p><br> + +<h3>LETTRE CLII.</h3> + +<h4>À M. ASHE.</h4> + +<span class="rig">N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.</span><br> + +<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je +répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation, +je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la +composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez. +Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le +lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant +que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer +d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme +vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous +emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance +temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut +que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas +inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez +jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi +je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre +intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre +malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je +vous prie de me le pardonner.</p> + +<p>»Je suis, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin +pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à +raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il +reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se +plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord +Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en +pareil cas, lui fit la réponse suivante.</p><br> + +<h3>LETTRE CLIII.</h3> + +<h4>À M. ASHE.</h4> + +<span class="rig">5 janvier 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère, +vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de +Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici +absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis +pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a> +<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>, +mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au +moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la +somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres +sterling par mois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" +name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83"> +(retour) </a> Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.</blockquote> + +<p>»<i>P. S.</i> J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut +faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le +répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»</p> + +<p>Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée; +voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray: +«J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres +sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord +Byron<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> +<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" +name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84"> +(retour) </a> Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme +de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80 +livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre, +disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était +offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur +l'ordre de Lord Byron.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des <i>Extraits de +l'Anthologie</i>, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir +pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un +poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.</p><br> + +<h3>LETTRE CLIV.</h3> + +<h4>À M. MERIVALE.</h4> + +<span class="rig">Janvier 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Merivale</span>,</p> + +<p>«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de +choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une +variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que <i>Live +and protect</i> vaut mieux, parce que <i>Oh who?</i> entraînerait un doute sur +le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y +avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du +poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un +point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous +voulez obtenir tout le succès que vous méritez, <i>n'écoutez jamais vos +amis</i>, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que +qui que ce soit.</p> + +<p>»J'espère que vous paraîtrez bientôt. <i>Mars</i>, mon cher monsieur, est le +mois pour ce <i>commerce</i>, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là +un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui +vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez. +Votre mètre est admirablement choisi et marié<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a> +<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>» ........................ +.........................................................................</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" +name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85"> +(retour) </a> Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est +perdu.</blockquote> + +<p>Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un +passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de +son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom +en blanc, le noble écrivain ajoute: <i>Une femme serait mon salut</i>. Ses +amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage +un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur +suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé, +depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but, +autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense, +par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne, +qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de +cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette +époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles +d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir +continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes +gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette +correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron +faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est +évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de +l'autre côté<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> +<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" +name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86"> +(retour) </a> Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce +sujet dans son journal: <i>Quelle étrange situation! quelle étrange amitié +que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté</i>, +etc.</blockquote> + +<p>Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la +dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner +son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces +sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée +qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose +qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le +tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle +l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent +successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui +beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une +d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que, +dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant +vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de +cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.</p> + +<p>Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles +idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses +amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons +passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque, +je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait +porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités +nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il +est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un +esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le +goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un +caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne +décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il +lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât +quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et +de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur +personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui +imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord +Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais +faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà +charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à +rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à +m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère +de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait +jusque-là pu étudier.</p> + +<p>Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce +sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres, +un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin +que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet, +sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une +connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche +périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la +vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en +théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer +dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et +appréciée dès son enfance.</p> + +<p>Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais +interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi +discontinué pendant quelques semaines à cette époque.</p> +<br> + +<h4>JOURNAL, 1814.</h4> + +<span class="rig">18 février.</span><br> + +<p>«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande +partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce +fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À +mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> +<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a> et la ville +soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux +stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours +que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous; +quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du +fond du cœur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet... +soit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" +name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87"> +(retour) </a> Aussitôt après la publication du <i>Corsaire</i>, auquel +avaient été joints les vers en question: + +<p class="mid">Pleure, fille de royal lignage, etc.</p> + +<p>une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais +encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença +dans le <i>Courrier</i> et le <i>Morning-Post</i>, et se continua pendant tous les +mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble +auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour +louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru +obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première +satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires +auxquels il a pu l'entraîner.</p> + +<p>Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces +attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les +relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se +rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à +d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous +nous apercevons de leur existence.»</p> + +<p>Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère +osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait +pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies +de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de +partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place +très-inférieure parmi les poètes du second ordre.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote><br> + +<p>»J'ai lu le <i>Morning-Post</i> à mon lever, contenant la bataille de +Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme +ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.</p> + +<p>»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le +plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.</p> + +<p>»Le <i>Corsaire</i> a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai +mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit +<i>en amore</i> et beaucoup d'après la <i>vie réelle</i>. Murray est content de la +vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce +qu'il faut.»</p> + +<span class="rig">9 heures.</span><br> + +<p>«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un +billet de lady Melbourne, <i>qui dit que l'on dit que</i> je suis bien +triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup +de <i>cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur</i>. Il vaut +mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux, +que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!... +toujours un <i>mais</i> à la fin du chapitre.</p> + +<p>»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et +excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je +connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.</p> + +<p>»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je +suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: <i>Ne soyez +jamais seul, jamais oisif</i>! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne +vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je +les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait +pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans, +mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se +refroidir, et <i>cependant... cependant</i>... toujours des <i>mais</i> et des +<i>cependant</i>. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson... +Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»</p> + +<span class="rig">Minuit.</span><br> + +<p>«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela +inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais +promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé +des cigares.</p> + +<p>»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais +je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du +moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel +ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus! +Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent +concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et +de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant: +comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le +haïr et le mépriser?</p> + +<p>»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement; +ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une +république!</p> + +<p>»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre. +J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est +une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités. +Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.</p> + +<p>»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de +Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort +agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a +rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer +la dame de ses pensées.</p> + +<p>»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde, +pourquoi avoir fait des <i>dandies</i>, par exemple, des rois, des <i>fellows</i> +de collége<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> +<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, des femmes <i>d'un certain âge</i>, bon nombre d'hommes de +tout âge, et moi surtout!</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> <i>Divesne, prisco natus ab Inacho,</i></p> +<p class="i16"> <i>Nil interest, an pauper et infima</i></p> +<p class="i18"> <i>De gente, sub dio moreris,</i></p> +<p class="i20"> <i>Victima nil miserantis Orci.</i></p> +<p class="i14"> <i>................................</i></p> +<p class="i14"> <i>Omnes eodem cogimur</i>.</p> +</div></div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" +name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88"> +(retour) </a> On appelle <i>fellows</i> ceux qui ont pris des grades dans une +université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds +de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions, +n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage +du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent +pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux +qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment +où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le +souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas +égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des +habitudes, mais surtout de la digestion.»</p> + +<span class="rig">Samedi, 19 février.</span><br> + +<p>«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme +qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération +ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas +dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard. +Maintenant, à mes affaires...</p> + +<p>»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais +il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe. +Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour +quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»</p> + +<span class="rig">20 février.</span><br> + +<p>«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas +pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a +beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de +talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis +intimes.</p> + +<p>»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet +acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il +évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est +maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que +lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie +stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il +m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes +ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens +pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa +supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la +jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais +s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance +au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.</p> + +<p>»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie +<i>maintenant</i>. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une; +je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a +beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et +beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le +sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des +passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les +sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une +action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin +et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini, +fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.</p> + +<p>»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems +et lu les <i>Brigands</i> de Schiller: la pièce est bien, mais <i>Fiesque</i> vaut +mieux; Alfiéri et l'<i>Aristodème</i> de Monti sont encore infiniment +supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.</p> + +<p>»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de +son poème, <i>Safie</i>. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses +pensées sont empruntées, <i>d'où?</i> c'est aux écrivains de <i>Revues</i> à le +chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien +qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu +la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr +ce n'est pas la chaleur qui lui manque.</p> + +<p>»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est +parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la +lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»</p> + +<span class="rig">Samedi, 27 février.</span><br> + +<p>«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où +j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse +dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est +vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La +semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir +quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer +quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais +lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce +que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup +et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.</p> + +<p>»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une +sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas +amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec +l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de +meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme +près de moi. Même mistress Mule<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> +<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, mon allumeuse de feu, la femme la +plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus +revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui, +il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" +name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89"> +(retour) </a> Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait +représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple +de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les +plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en +leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées. +Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de +Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail +pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans +Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce +changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non... +ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année +suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme +Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de +précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux +de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance +trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques +mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par +ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup +gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de +son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient +la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron +pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en +maison, sa seule réponse était: «<i>Cette pauvre diablesse a toujours été +si bonne pour moi!</i>»</blockquote> + +<p>»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et +cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma +tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur +ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils +se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!</p> + +<blockquote> + »Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un + chat, un rat, un chien vivent, et que <i>toi</i> seul tu n'aies + pas de vie<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a> +<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>? +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" +name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90"> +(retour) </a> Shakspeare.</blockquote> + +<p>»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être +pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.</p> + +<p>»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé +Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne +encore une fois sa patrie, <i>væ victis!</i>»</p> + +<span class="rig">Dimanche, 6 mars.</span><br> + +<p>«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh, +Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan +nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme +Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui. +Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour +<i>gros</i>, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du +*** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je +le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis +ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle +patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car +je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs +protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se +passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous +quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y +reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le +chemin du salon.</p> + +<p>»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions +ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est +l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le +<i>Quarterly-Review</i>, se prit à parler de cet article comme de la chose la +plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la +conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien +convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle +connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait +ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé +le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte, +j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que +l'article en question...</p> + +<p>»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai; +mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette <i>saison</i>, +comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et +la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit +bambin de lady ***. «<i>Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant +la saison</i>,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici +là.</p> + +<p>»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale +et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement +relié, et je le garderai comme une relique.</p> + +<p>»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux +lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa +vie.»</p> + +<span class="rig">7 mars.</span><br> + +<p>«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon, +dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne, +bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de +Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa +famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de +vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester +pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips +pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant +que j'y reste toujours trop long-tems. <i>Memento</i>... m'en corriger.</p> + +<p>»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet +beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques +extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a +brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte! +L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et +suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.</p> + +<p>»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu +beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien +des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue +(l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez +de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre +les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches; +je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me +retirer derrière la balustrade pour dire <i>amen</i>. Portsmouth répondait +comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite +que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»</p> + +<span class="rig">Jeudi, 10 mars.</span><br> + +<p>«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues +conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a +beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du +témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je +n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward +Fitzgerald anglais.</p> + +<p>»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été +capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire. +Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane +va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les +rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens +du premier ordre; mais le plus jeune a <i>encore</i> une bonne réputation. +Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il +retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques. +Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout +Shéridan, malgré toute sa méchanceté.</p> + +<p>»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs +remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le +regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une +excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une +aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si +bien à faire une pairesse.</p> + +<p>»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans +le rôle de <i>Hoyden</i>, et Jones assez bien dans celui de <i>Foppington</i>. +Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls +comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de +si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que +Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse <i>lui</i> aimer les +assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et +convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y +aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir, +sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je +serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes +voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent +quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière. +Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté +le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il +en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable +quand il prend si bien l'apparence de la vérité.</p> + +<p>»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront +des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il +faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis +trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.</p> + +<p>»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est +prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre +qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et +envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de +l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins +débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être +entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle +gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir, +<i>finita è la musica</i>.</p> + +<p>»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»</p> + +<span class="rig">Mardi, 15 mars.</span><br> + +<p>«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu +venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de +l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé +que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera +question de moi dans le prochain numéro du <i>Quarterly</i>; en ce cas, j'y +serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus +au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant +la porte d'une certaine <i>conférence</i> légo-littéraire, le <i>Westminster +forum</i>, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La +question à l'ordre du jour pour ce soir étant <i>lequel de vous deux est +le meilleur poète?</i> Je suppose que les <i>templiers</i>, ou soi-disant tels, +auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux +aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos +deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis +en meilleure compagnie.............................</p> + +<p>»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter +aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le +<i>Corsaire</i>. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad <i>me +ressemble tant</i>. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si +intimement vienne me dire cela à mon nez. Si <i>elle</i> partage cette +opinion, qui diable ne l'adoptera pas?</p> + +<p>»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative +dans le <i>Morning-Post</i>: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je +n'ai fait pour moi-même.............................................</p> + +<p>»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les +<i>Nouvelles italiennes</i> de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu +une satire contre moi, intitulée l'<i>Anti-Byron</i>, et dit à Murray de +l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que +je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le +gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je +n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits +empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela... +et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué +d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la +fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de +la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas +comme l'auteur de ce tourbillon.</p> + +<p>»Reçu de <i>Bella</i> une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends +garde, j'en redeviendrai amoureux. ................................ +.........................................</p> + +<p>»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»</p> + +<span class="rig">Jeudi, 17 mars.</span><br> + +<p>«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai +intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La +poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas +encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras +sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais +(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice +m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon +ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.</p> + +<p>«J'ai lu les <i>Querelles des Auteurs</i> (autre classe de boxeurs), c'est +une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît +que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne +marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable +avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le +demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à +recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou +du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de +moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une +femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon +héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou +un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr +qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet +de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive +une lettre.»</p> + +<span class="rig">Dimanche, 20 mars.</span><br> + +<p>«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au +commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à +quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue; +je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette +assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme +supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote: +il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela +aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que +le diable les confonde!</p> + +<p>«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et +Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la <i>Revue +d'Édimbourg</i> qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment. +Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait +assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant +amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a +qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement +défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu +Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses +talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant +prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu +indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi +que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en +agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a +qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à +laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu +de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin. +Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une +affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de +le faire.</p> + +<p>»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au +moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres: +j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la +reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y +ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un +trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend +beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera +finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.</p> + +<p>»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits +s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient +engourdis. <i>Memento</i>. Assister au dîner des pugilistes, le marquis +Hantley occupera le fauteuil................ +....................................................</p> + +<p>»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être +renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au +ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un +changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.</p> + +<p>»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri +(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> +<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>. Il est +extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée, +non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" +name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91"> +(retour) </a> Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous +l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière +inattendue et singulière dont il y est introduit.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du +golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le +sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et +mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et +je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux +circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y +a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.</p> + +<p>»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce +dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je +voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater, +d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de +Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi +jurée, pendant qu'il était à la croisade.</p> + +<p>Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à +fond.» ................................................... +...........................</p> + +<span class="rig">Mardi, 22 mars.</span><br> + +<p>«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte +Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des +autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de +semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les +misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi +que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore +soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas +un but, et de ne pas m'y fixer.</p> + +<p>»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon +attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle +n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il +y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y +a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime +tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes, +et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais +qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût +embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées +et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais +m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.</p> + +<p>»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur +le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à +cause de ma querelle avec les Carlisle.</p> + +<p>»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier <i>Moniteur</i>, +qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la +<i>sensation</i> occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les +<i>Vers sur les Larmes</i> (de la princesse Charlotte). <i>Seulement</i> il fait +un <i>roman</i> d'une <i>épigramme</i>, encore d'une épigramme qui n'en est une +que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le +<i>Courrier</i> et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du +<i>Moniteur</i>, en y ajoutant un petit commentaire.</p> + +<p>»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli +quelques tableaux tirés du <i>Corsaire</i>, en lui laissant le choix des +sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.</p> + +<p>»<i>Roman</i>, ou du moins <i>romance</i>, signifie quelquefois une chanson comme +dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le +<i>Moniteur</i>, à moins qu'il n'ait confondu avec le <i>Corsaire</i>.»</p> + +<span class="rig">Albany, 28 mars.</span><br> + +<p>«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués +de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de +la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai +maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt +toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas, +très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas +mieux.</p> + +<p>»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous +sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu, +entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux +vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire +dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été +obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière +à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit +passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être +même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson <i>usque ad sudorem</i>, et +me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours. +Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800 +livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu +m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de +l'avoir fait.</p> + +<p>»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai +refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je +ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que +j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons... +Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se +sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de +quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.</p> + +<p>»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici; +heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée +quelque occupation; voilà que je recommence à <i>me manger</i> le cœur.»</p> + +<span class="rig">8 avril.</span><br> + +<p>«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre +petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans +Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> +<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>; +mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les +animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble, +tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras; +depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières +peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce +moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur +leurs derrières, entre eux et leurs patries. <i>Question</i>... Y +rentreront-ils jamais?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" +name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92"> +(retour) </a> Il se servit dans son <i>Ode à Napoléon</i> de cette pensée, +aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe +suivant.</blockquote> + +<span class="rig">Samedi, 9 avril 1814.</span><br> + +<p>«Voilà un jour dont il faut prendre date!</p> + +<p>»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla +fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il +fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le +plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des +misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal, +s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop +bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient +dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il +ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan +est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis, +l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins +étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en +fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.</p> + +<p>»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en +comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des +enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme. +Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on +meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en +venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie! +<i>Expende, quot libras in duce summo invenies?</i> Je savais qu'ils ne +pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je +croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de <i>carats</i>. +Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant +pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas +à un ducat!</p> + +<p>»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous +ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»</p> + +<span class="rig">10 avril.</span><br> + +<p>«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je +suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais +long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le +sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie +de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus +dessous<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a> +<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne +m'en sers. <i>Per esempio</i>, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre +jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire +de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en +haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente, +mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans +une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de +charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je +l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de +soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné +une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et +qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et +des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne +tient compte ni des uns ni des autres.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" +name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93"> +(retour) </a> «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je +l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis +plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable +société.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<span class="rig">19 avril 1814.</span><br> + +<p>«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les +extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus +élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand +ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous. +Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne +équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et +les globes.</p> + +<blockquote> + «Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche + vers le néant et la mort. +</blockquote> + +<p>»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et +pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi, +je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière +avec de l'<i>ipécacuanha</i>: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au +diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les +hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de +l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»</p> + +<p>La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au +lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord +Byron; la publication du <i>Corsaire</i>, les attaques que les journaux +dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une +partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait +dans son cœur à cette époque.</p><br> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Samedi, 3 janvier 1814.</span><br> + +<p>«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille +d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le +<i>London-Chronicle</i>. Le <i>Corsaire</i> est copié, il est maintenant chez lord +Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.</p> + +<p>«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui, +quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas +déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée +de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le +ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous, +etc.»</p> + +<p>Il avait fait présent du prix du <i>Corsaire</i> à M. Dallas, qui raconte +ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le +matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le <i>Corsaire</i>. Il y +travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà +fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de +tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est +vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré +qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le +produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette +promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus +de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement +de l'avis de l'illustre auteur de <i>Wawerley</i>: l'homme prudent et honnête +n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et +qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée +m'agitait lors de la vente de <i>Childe-Harold</i>, et je lui en fis +l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du <i>Giaour</i> et +de <i>la Fiancée</i>, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité, +et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de +ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en +retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la +propriété du <i>Corsaire</i>, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il +me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait +fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle +il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me +disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me +laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je +voudrais.»</p> + +<p>Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre +le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait +allusion.</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Janvier 1814.</span><br> + +<p>«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de +vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous +faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me +disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la +gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne +l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore +fait, et j'espère ne le faire jamais.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous +remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que +j'en fais le plus grand cas.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">6 janvier 1814.</span><br> + +<p>«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins, +intitulée <i>le Corsaire</i>; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis +de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois +chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles: +maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien +l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie +l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois +jusqu'à cet âge où commence la décadence. +...................................................</p> + +<p>»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous +le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année +passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre. +Donnez-moi de vos nouvelles.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est +faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque +plaisir ne m'en empêche d'ici là. <i>Amant alterna Camænæ</i>.»</p><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">7 janvier 1814.</span><br> + +<p>«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous +enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais +écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous +conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne +saurait être plus docile que</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Le nom est changé de nouveau, ce sera <i>Médora</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> +<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" +name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94"> +(retour) </a> C'était d'abord <i>Génèvra</i> et non <i>Francesca</i>, comme le +prétend M. Dallas.</blockquote><br> + +<h3>LETTRE CLVI.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">8 janvier 1814.</span><br> + +<p>«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter <i>une</i> dédicace +sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie <i>deux</i>; je vais vous dire +pourquoi <i>deux</i>. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de +critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première +pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison +qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je +parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est +l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le +diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela +le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.</p> + +<p>»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou +l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> +<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>. +Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de +l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y +connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de +Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous +prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une +ni l'autre dédicace.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" +name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95"> +(retour) </a> La première fut naturellement celle que je préférai. Voici +la seconde:<br> + +<span class="rig">7 janvier 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span>,</p> + +<p>«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle +contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens +eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique, +la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur +est toujours trop prolixe, <i>moi-même</i>. J'aurais pu la recommencer; mais +à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si +brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos +talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont +suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien +voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût +plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à +l'estime que je professe pour vous.</p> + +<p>»Votre très-affectionné serviteur,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br></blockquote> + +<p>»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le +diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été +dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable.<br>.................... +.......................................................</p> + +<p>»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé +avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas +élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait +dans le <i>Morning-Herald</i>, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte, +que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il +prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une +haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois +que je commence un traité de politique.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">11 janvier 1814.</span><br> + +<p>«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour +la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à <i>Gulnare</i>, pour remplir un +peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou +M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et +d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par +parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.»</p> + +<span class="rig">Mercredi ou jeudi.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat +tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser +autrement.</p> + +<p>»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus +propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je +ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.»</p><br> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">13 janvier 1814.</span><br> + +<p>«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être. +Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous +êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la +poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée. +J'ai mis <i>serviteur</i>, comme moins familier dans une lettre publique; car +je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les +formes reçues. Quant à l'autre <i>mot</i>, soyez sûr que je ne saurais vous +l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.</p> + +<p>»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. <i>Perdonate</i>.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLVII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">15 janvier 1814.</span><br> + +<p>«Avant d'envoyer aucune autre épreuve à M. Gifford, il vaudrait autant +revoir celle-ci, où il y a des mots <i>omis</i>, des fautes <i>commises</i>, et le +diable sait quelles autres bévues! Quant à la dédicace, j'ai retranché +la parenthèse de <i>monsieur</i><a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> +<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>, mais pas un mot n'en bougera plus, si +ce n'est pour faire place à un meilleur. M. Moore a vu les deux +dédicaces, et décidément il préfère celle que, dans votre accès de bile +tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent +à sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien changé. +Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu'à les +bien mâcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pièces contre +elles, je ne me soucie d'aucun de vous, excepté M. Gifford; et lui ne +m'attaquera que si je le mérite, ce qui m'empêchera de murmurer contre +sa justice. Quant aux poésies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la +traduction du <i>Romaïque</i> est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans +l'autre volume, je veux dire de ce qui est à moi, a déjà été imprimé. +Faites, après tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai +pas là quand vous paraîtrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de +prendre garde à la correction des épreuves.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" +name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96"> +(retour) </a> Il avait d'abord, après les mots <i>Scott seul</i>, mis entre +parenthèse: «Il m'excusera de ne pas dire <i>M. Scott</i>; nous ne disons pas +M. César.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Tout à vous.»</p> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">16 janvier 1814.</span><br> + +<p>«Je crois que Satan n'a jamais créé ou perverti un diable de sot comme +votre compositeur<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> +<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>; je suis obligé de vous envoyer ci-joint la +seconde épreuve, heureusement pour moi, <i>corrigée</i>, car il a pour les +bévues un génie tout particulier. Imprimez d'après cette seconde +épreuve.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" +name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97"> +(retour) </a> Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les +fautes des typographes, il leur donnait carrière, non-seulement dans des +billets séparés, mais souvent sur les épreuves elles-mêmes. Ainsi, le +compositeur ayant mis dans un passage de la Dédicace: «Le plus estimé de +ses <i>bandes</i>,» il écrivit en marge, «<i>bardes</i>, et non <i>bandes</i>! Vit-on +jamais une faute d'impression si absurde?» Et en corrigeant un vers +tronqué: «<i>Ne passez pas</i> de mots; c'est bien assez de les changer et de +les mal orthographier.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»<i>Brûlez l'autre</i>.</p> + +<p>«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui +pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui +eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<p><span class="rig">Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.</span><br> + +<p>«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien +portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette +lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans +sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible, +quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à +mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait +toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées +grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas +encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose +d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne +tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je +laisserais croître ma barbe.</p> + +<p>«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser; +les vers qui commencent par <i>Remember him</i>, etc, ne doivent pas paraître +avec le <i>Corsaire</i>. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces +nouvellement jointes au <i>Childe-Harold</i>: mais, sous aucun prétexte, ne +les accolez au <i>Corsaire</i>. Ayez la bonté de faire bien attention à cette +recommandation.</p> + +<p>»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans +ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne +consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le +dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs +de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de +Blücher?</p> + +<p>»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de +m'engager à écrire une <i>tragédie</i>: je voudrais le pouvoir faire, mais ma +rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma +lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi +adieu.</p> + +<p>»Toujours tout à vous.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des +<i>alliés</i>, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je +vous prie. Je souhaite de tout mon cœur que les champs de la France +s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les +envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si +fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus +pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.</p> + +<p>»Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vôtre que je reçois à +l'instant. Les vers <i>À une dame qui pleure</i> doivent paraître avec le +<i>Corsaire</i>; je me soucie peu des conséquences à cet égard. Mes principes +politiques sont pour moi, comme une jeune maîtresse à un vieillard; +pires ils deviennent plus j'y suis attaché. Puisque M. Gifford aime la +traduction de la romance portugaise<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> +<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>, ajoutez-la aussi, je vous prie, +à la suite du <i>Corsaire</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" +name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98"> +(retour) </a> La jolie chanson portugaise, <i>Tu mi chamas</i>, etc. Il +essaya de donner de cette idée ingénieuse, une autre traduction, +peut-être encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais été +imprimée: + +<p>«Vous m'appelez toujours votre <i>vie</i>! Ah! changez ce mot; la vie est +passagère comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutôt votre +<i>ame</i>, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!»</p></blockquote> + +<p>»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord, +suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois +qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. <i>Qui-que-ce-soit</i>. Si +je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois, +avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est +convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes +ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre +qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans +lui faire tort. En <i>politique</i>, il se peut qu'il ait aussi raison, mais +chez moi, la politique est une affaire de <i>sentiment</i>, et je ne saurais +<i>toryfier</i> mon naturel.»</p><br> + + +<h3>LETTRE CLIX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 4 février 1814.</span><br> + +<p>«Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a été d'autant +plus agréable que je l'attendais moins. Je suis certainement charmé que +notre <i>final</i> ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grâce<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> +<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Vous +méritez ce succès, par la promptitude et l'obligeance que vous avez +mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je +vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si +fort à cœur et de vous être si fort empressé de m'annoncer le succès. +Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espère, satisfaits l'un de +l'autre. J'étais et suis encore sérieux dans la promesse consignée dans +<i>le Corsaire</i>, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une +affectation puérile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti à +prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque +c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage à perdre, par des +ouvrages postérieurs, la faveur avec laquelle les miens ont été +accueillis jusqu'à ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres +desseins, et que je tiendrai, je crois, ma résolution, car depuis que je +suis ici, quoique j'y sois confiné tantôt par la neige, tantôt par le +dégel, que j'aie du papier de toutes les qualités, l'encre la plus sale, +et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai +jamais été tenté de les mettre en usage combiné, si ce n'est pour des +lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passée: je suis comme à +Patras quand la fièvre m'avait quitté; je me sens faible, mais bien +portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espère cependant avec +ferveur que je n'en aurai pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" +name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99"> +(retour) </a> On se rappellera qu'il avait annoncé <i>le Corsaire</i>, comme +le dernier ouvrage qu'il dût donner, au moins de quelques années.</blockquote> + +<p>»Je vois dans le <i>Morning-Chronicle</i> qu'il y a eu des discussions dans +le <i>Courrier</i>, et je lis dans le <i>Morning-Post</i> une lettre virulente +contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement +l'Inde pour l'Irlande.</p> + +<p>»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois +que, si nous les séparions en ce moment du <i>Corsaire</i>, nous aurions +l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien +d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande +colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits +poèmes pourront amener un plus grand débit du <i>Corsaire</i>, objet plus +important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de +<i>Childe-Harold</i>. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la +disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de +crainte.</p> + +<p>»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais, +comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut +bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent +seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M. +Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier +d'auteur.</p> + +<p>»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je +ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je +suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la +vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il +les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous +vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans +l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour +Cheshire.</p> + +<p>»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente +de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le +prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du +moins les <i>Magazines</i>, car j'ai reçu <i>Childe-Harold</i> et le <i>Corsaire</i>. +Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir.</p> + +<p>»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on +jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon +importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel +la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre +lettre, dont je vous remercie encore une fois.</p> + +<p>»Je suis bien sincèrement, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Ne pensez-vous pas que la première <i>publication</i> de Buonaparte +coûtera cher aux <i>alliés</i>? La lettre de Paris, publiée hier par Perry, +ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils +fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 5 février 1814.</span><br> + +<p>«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je +n'ai aucuns moyens de vérifier si ce <i>forban</i> de libraire à Newark +s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les <i>Hours of +Idleness</i>. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et +si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il +sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon +côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre +aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre.</p> + +<p>»Vous avez omis le <i>fac-simile</i> dans <i>Childe-Harold</i>, ce qui fait un +effet d'autant plus singulier qu'il y a une <i>note</i> expressément à ce +sujet. <i>Replacez-le</i>, je vous prie, comme <i>à l'ordinaire</i>.</p> + +<p>»Après y avoir pensé deux et trois fois, je crois qu'en séparant les +poésies fugitives du <i>Corsaire</i>, même pour les annexer au +<i>Childe-Harold</i>, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant +tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces. +Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du <i>Corsaire</i>. Je suis fâché +que le <i>Childe-Harold</i> ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir; +mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait +pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait +d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que +je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux +qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la +postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le +succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru +chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés. +Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le +<i>Childe-Harold</i> mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous +fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus +de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés +sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je +vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à +<i>Childe-Harold</i>, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de +crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus +long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler +l'assurance des sentimens avec lesquels je suis</p> + +<p>»Votre, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> En réimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez +naturellement garder à la correction. Cette édition n'en manque pas, +excepté pourtant dans la dernière note au <i>Childe-Harold</i>, où le mot +<i>responsible</i> se trouve deux fois répété, très-près l'un de l'autre; +changez le second en <i>answerable</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> +<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" +name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100"> +(retour) </a> Les deux mots <i>responsible</i> et <i>answerable</i> répondent au +mot français <i>responsable</i>, et sont synonymes en anglais, avec cette +différence que le premier est plutôt un terme du palais, et le second +plus généralement employé dans la conversation usuelle.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Newark, 6 février 1814.</span><br> + +<p>«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur +en question, convient qu'il a <i>réimprimé quelques feuilles</i> pour +compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête +comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en +contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant +jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous +les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte +pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>À M. MURRAY.</h3> + +<span class="rig">7 février 1814.</span><br> + +<p>.......................................................<br> +«Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi, +particulièrement le <i>Morning-Post</i>, qui a découvert que je suis une +sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière +injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une +école publique.</p> + +<p>»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les +mettre à la suite du <i>Childe-Harold</i>; reportez-les, je vous prie, à leur +ancienne place, à la fin du <i>Corsaire</i>.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXI.</h3> + +<h4>À M. HODGSON.</h4> + +<span class="rig">28 février 1814.</span><br> + +<p>«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient +de publier un poème intitulé <i>Safie</i>, imprimé par Cawthorne. Il a +grand'peur de ce qu'en diront les <i>Revues</i>, et non sans motif; et comme +nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières +critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de +sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je +ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce +n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec +indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience +l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur +un premier essai.</p> + +<p>»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à +votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un +autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à +merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix +soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">10 février 1814.</span><br> + +<p>«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que +j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire. +Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers +sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent, +qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de +moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être <i>peiné</i> plutôt qu'<i>irrité</i>. +Depuis ce moment, le <i>Morning-Post</i>, le <i>Sun</i>, l'<i>Herald</i>, le +<i>Courrier</i>, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il +voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous +côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand +cœur. Je sens un peu de componction de savoir le régent <i>peiné</i>, +j'aimerais mieux qu'il fût <i>irrité</i>; mais, après tout, je ne le crains +pas.</p> + +<p>»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma +personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est +décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils +sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un +rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est +une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui +prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux +paroles d'une reine des Amazones qui dit: Αρισλον χολος οιφει. Je cite +de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage veut +dire.....</p> + +<p>»Sérieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un +dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas +prendre la chose trop à cœur, comme sir <i>Fretful</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> +<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, je leur réponds +que je suis entièrement calme, tandis que je n'en suis pas moins en +furie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" +name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101"> +(retour) </a> Nom figuré, <i>fretful</i> signifiant <i>chagrin</i>, <i>irrité</i>, +<i>furieux</i>.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé +si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas +vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour.</p> + +<p>»Croyez-moi toujours, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs +exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous +ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la +lie.»</p><br> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">10 février 1814.</span><br> + +<p>«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai +reçu deux <i>Anas</i>; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose +encore avant, à quoi s'adressait la réponse du <i>Morning-Chronicle</i>. Vous +avez aussi parlé d'une parodie sur le <i>crâne</i>: je désire voir tout cela; +il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la +plume ou autrement.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement +envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.»</p><br> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">12 février 1814.</span><br> + +<p>«Si vous avez quelques exemplaires des <i>Lettres Interceptées</i>, lady +Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres, +vous aurez la bonté de songer à votre serviteur.</p> + +<p>»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse +opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà +commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque +je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non, +quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma +mémoire.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier +sur les choses <i>techniques</i>.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXIII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Lundi, 14 février 1814.</span><br> + +<p>«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère +que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos +procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la +publication de ces vers <i>immortels</i>, que je suis impatient de recevoir +de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce +n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et +les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout +à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous +le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en +question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez +telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi +me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me +compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour +vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous +voudrez.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CLXIV.</h3> + +<h4>À M. ROGERS.</h4> + +<span class="rig">16 février 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Rogers</span>,</p> + +<p>«J'ai écrit brièvement, mais clairement, j'espère, à lord Holland sur ce +qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et +avec lui<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> +<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma +résolution doit être maintenant inébranlable.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" +name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102"> +(retour) </a> Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs +voulaient amener entre lui et lord Carlisle.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme +vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord +Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des +humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui +marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé. +Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon +pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront +comme ils voudront. Mais <i>je n'enseignerai pas ma langue à dire des +bassesses</i>. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce +soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je +crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.</p> + +<p>»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CLXV.</h3> + +<h4>À M. ROGERS.</h4> + +<span class="rig">16 février 1814.</span><br> + +<p>«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme +il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer.</p> + +<p>»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des +vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre +moi.</p> + +<p>»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une +autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout +ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai. +Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je +ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du +mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.</p> + +<p>»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les +autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.</p> + +<p>»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner +avec vous demain.</p> + +<p>»Toujours tout à vous,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CLXVI.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">16 février 1814.</span><br> + +<p>«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé +contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la +torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes +amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente +répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a +qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu, +je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose +de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens. +Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a +loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à +rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende +honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans +leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en +ennemi.</p> + +<p>»Vous voyez bien que, comme sir Francis <i>Wronghead</i><a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> +<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, il faut que +j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût +plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque +chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on +est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de +servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos +affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut +qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume +suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus +tranchantes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" +name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103"> +(retour) </a> Nom figuré, <i>wronghead</i>, tête qui a tort, tête renversée, +tête à l'évent, etc.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<p>»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces +deux stances ont été traitées. Le <i>Morning-Post</i> parle d'une motion dans +la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures +après, <i>et tout cela</i>, comme disent les <i>Mille et Une Nuits, pour avoir +fait une tarte à la crème sans poivre</i>. Je crois que la destruction de +la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière +bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement +réservée.</p> + +<p>»J'extrais ci-joint, du <i>Morning-Post</i> d'aujourd'hui, ce qui a paru de +mieux contre cette <i>insolente rapsodie</i>, comme l'appelle le <i>Courrier</i>. +Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur +mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout; +mais le reste ne vaut absolument rien.</p> + +<p>»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune +publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu +aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que +les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du +peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a> +<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>: +répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la +bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" +name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104"> +(retour) </a> J'avais terminé ma lettre en disant: <i>Dieu vous bénisse</i>, +et j'avais ajouté, <i>si toutefois cela ne vous fait pas de peine</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span><br><br> + +Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le +style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais. + +<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE CLXVII.</h3> + +<h4>À M. DALLAS.</h4> + +<span class="rig">17 février 1814.</span><br> + +<p>«Le <i>Courrier</i> de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de +grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un +sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a +offert 1,000 livres sterling du <i>Giaour</i> et de <i>la Fiancée</i>, j'ai dit +que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir +donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire. +Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon +propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai +refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je +n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir +faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu +mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le +bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans +l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme +infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.</p> + +<p>»M. Murray va contredire ce que le <i>Courrier</i> et les autres journaux ont +avancé à cet égard, mais <i>votre nom</i> ne sera pas cité; de votre côté, +vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère +seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère +idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous +être utile.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<p>En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux, +dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez +maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.</p> + +<h4>À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.</h4> + +<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p> + +<p>«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est +<i>accusé</i> d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de +les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le +connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à +été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement. +Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de +profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis +long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la +crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.</p> + +<p>»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling +de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à +l'éditeur tout le profit de sa <i>Satire</i>. Dans mon épître dédicatoire de +la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de +la propriété de <i>Childe-Harold</i>, j'ai maintenant à y ajouter, +l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du +<i>Corsaire</i>, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il +m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux +deux autres poèmes, <i>le Giaour</i> et <i>la Fiancée</i>, M. Murray peut attester +que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou +n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité +des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à +lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses +ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits +indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur +ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou +d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je +diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron; +et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande +répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXVIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">26 février 1814.</span><br> + +<p>«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme +c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont +exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer. +Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce +soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence +jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance +tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un +mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le +plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me +désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, <i>la personne qu'il +hait personnellement le plus</i>! Quelques-uns disent que c'est C...r, +d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore +qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit +un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est +ce qu'on appelle <i>un honnête homme</i>, il faudra dégaîner.</p> + +<p>»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en +reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait +pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en +rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc., +etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne +voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir +d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans +ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci, +je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la +nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas +présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on +ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs +années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre +mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon +devoir.</p> + +<p>»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes +point du tout appelé à reconnaître le <i>Twopenny</i>; vous leur rendriez +service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de +tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres, +aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y +ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à +lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité. +Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je +garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire +encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme, +qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée +là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.</p> + +<p>»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi +toujours, mon cher Moore, etc.»</p> + +<p>Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre +volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour +l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.</p><br> + +<h3>LETTRE CLXIX.</h3> + +<h4>À W... W... ESQUIRE.</h4> + +<span class="rig">28 février 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher W</span>...,</p> + +<p>«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le <i>silence</i> est la seule +réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon +ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des +attaques, mais je ne veux pas <i>me soumettre à des défenses</i>. J'espère et +je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager +dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur, +il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je +n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire +la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le +calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me +contenterai pas d'écrire.</p> + +<p>»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et +à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il +n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés +de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du +monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle +réplique là-dessus.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON</span><br><br> + +<h3>LETTRE CLXX</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">3 mars 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Ami</span>,</p> + +<p>«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne +fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je +serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais +plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La +vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais +cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles +gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce +n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais... +mais... toujours un <i>mais</i> à la fin du chapitre.</p> + +<p>»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets +pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce +moment, entre <i>trois</i> femmes que je connais, et <i>une</i> que je ne connais +pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien +si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un, +quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher +à une <i>seule</i>, que je le veuille ou non. Je commence à penser que +l'axiome <i>divide et impera</i> n'est bon qu'en politique.</p> + +<p>»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur +la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente +mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et +elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus +d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis; +je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis +très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller +encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai +long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de +Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque +autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems +pour songer au passé ou à l'avenir.</p> + +<p>»Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour +lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère: +en vérité, je pourrais dire plus chère que la mienne; car depuis quelque +tems, je commence à penser que mes ouvrages ont été loués bien au-delà +de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cessé pour jamais d'écrire. Je +puis vous dire à vous ce que je ne dirais pas à tout le monde; mes deux +derniers poèmes ont été écrits, l'un en quatre jours, et l'autre en +dix<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> +<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. Je trouve que c'est là un aveu humiliant; il prouve mon manque +de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne +sauraient avoir assez de mérite pour demeurer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" +name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105"> +(retour) </a> Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la +composition de <i>la Fiancée</i>, il faut entendre qu'il parle du premier +jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont coûté bien +plus de tems. <i>Le Corsaire</i>, au contraire, fut fait d'un seul coup: il +n'y eut après que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidité +avec laquelle il fut composé, près de deux cents vers par jour, +paraîtrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre témoignage et +celui de son libraire pour nous empêcher d'en douter. Si l'on tient +compte de la beauté surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude +d'exécution est presque sans exemple dans l'histoire du génie, et montre +qu'<i>écrire de passion</i>, comme le dit Rousseau, est peut-être une route +plus sûre pour arriver à la perfection que toutes celles que l'art a +tracées.</blockquote> + +<p>»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore +que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme +assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut +même que le <i>nonum prematur</i> d'Horace ait été inventé pour les +millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la +nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il +avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous! +Rappelez-vous que je suis toujours, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni +probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les +autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font +leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXI.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">12 mars 1814.</span><br> + +<p>«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne +vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais +n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre +d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une +pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas +retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois +célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je +vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la +mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y +ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je +serais plus aise de revoir.</p> + +<p>»Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les <i>vers sur les +larmes</i>, s'il vous convient de les insérer dans votre <i>Post-Bag</i>; pour +moi je désire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le +<i>caveau</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a> +<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> sont tout-à-fait de nature à être attaqués devant les +tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'éditeur dans un danger +réel. Mais je crois que les <i>larmes</i> ont tous les droits du monde +d'entrer dans votre recueil, et l'éditeur, quel qu'il soit, pourrait y +joindre ou non une note facétieuse, selon qu'il lui plairait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" +name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106"> +(retour) </a> Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits +sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de +Charles Ier.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Je ne sais comment les vers sur le <i>caveau</i> ont ainsi circulé; cela est +par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à +l'eau de roses. J'ai dans ma tête le plan d'une épître <i>à lui</i> et <i>sur +lui</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a> +<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>, que je pourrais bien exécuter, s'ils ne me laissent pas +tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose à dire de moi-même. Quant +à la gaîté et au plaisant, ce n'a jamais été mon fait, mais je suis +assez en fonds d'amertume et de mépris, et, avec mon Juvénal devant moi, +je lui ferai peut-être un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu à la +cour. D'après certaines particularités qui sont venues à ma +connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par cœur, et +je pourrais lui dire quel il est.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" +name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107"> +(retour) </a> Le prince régent.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne +me le permet pas.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder +la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé que +moi, par parenthèse, mais plus nouveau dans le métier, M. G. Knight, +avec un volume de contes orientaux, écrits depuis son retour, car il est +allé dans le pays. Il me fit consulter l'été dernier, et je lui +conseillai d'en écrire un dans chaque mesure, n'ayant, à cette époque, +aucune intention de faire précisément la même chose. Depuis, par +l'habitude où je suis de composer toujours dans un accès de fièvre, je +l'ai devancé du mètre, mais sans aucune intention. Quant à ses +histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a> +<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>; mais il +a aussi, comme dans <i>le Giaour</i>, une femme dans un sac, à ce qu'il m'a +dit à cette époque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" +name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108"> +(retour) </a> Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le +manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M. +Knight.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de +l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander +ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne +pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je +ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus +vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne +pouvoir supporter de <i>frère près du trône</i>; nous ne vivrons, j'espère, +pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je +voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres +sujets orientaux.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">12 mars 1814.</span><br> + +<p>«Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a> +<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; mais ce que j'en ai +vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne +saurais être juge, au moins un juge désintéressé dans la question. Je +n'y ai rien vu qui doive vous faire hésiter à le publier à cause de moi. +Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-même, je ne vois pas pourquoi +le dédier à ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le +docteur peut avoir à faire là-dedans, si ce n'est peut-être comme +traducteur des doctrines de Lucrèce, dont, à coup sûr, il n'est pas +responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage +doit être publié, je ne vois aucune raison au monde qui empêche que ce +ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment +plus flatteur sur la bonté et la loyauté de mon caractère, qu'en +publiant cet ouvrage et tout autre où je serai honorablement attaqué +sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne +saurais en accuser cet auteur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" +name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109"> +(retour) </a> Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée +l'<i>Anti-Byron</i>, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne +saurais croire que ce fût sérieusement, s'il lui conseillait de +l'imprimer.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que +j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le +droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais +jamais de vous en avoir empêché.</p> + +<p>»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du +succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre +en doute la bonté de son intention.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre +le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour +reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le +regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon +ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que +<i>huit</i> vers en aient fait naître au moins <i>huit mille</i>, y compris tout +ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXIII.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">9 avril 1814.</span><br> + +<p>«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de +mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que +quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans +sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous +dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir +quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous +demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui +de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire +que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon +ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand +talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si +donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si +vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez +vous, dans le courant de la semaine prochaine.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. <i>La Mort de +Darnley</i> est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique. +Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez.</p> + +<p>»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous +remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXIV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">N° 2, Albany, 9 avril 1814.</span><br> + +<p>«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de +garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre +réponse à la présente.</p> + +<p>»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais +quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec +Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois, +entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier, +depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous +avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous +avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch <i>au régent</i>, +composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y +était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans +quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied, +dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont +on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve +très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution.</p> + +<p>»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens +favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un +veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir +avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort +longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en +l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de +l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence +solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en +reparlerons quand nous pourrons.</p> + +<p>»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez +tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille +école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous +n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que +j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct, +coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut +donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette +insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à +lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit +ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des +louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais +qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses +premières censures et les faire suivre par des éloges.</p> + +<p>»Que pensez-vous de la <i>Revue</i> de Lewis? Cela est bien plus insultant +que votre <i>Post-Bag</i> et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je +l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...</p> + +<p>»Plus de rimes <i>pour moi</i> ou plutôt <i>de moi</i>. J'ai quitté le théâtre; je +ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est +fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de +moi, dans la <i>Biographie Britannique</i>, que j'aurais pu devenir poète si +j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est +que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de +toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté +aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru +utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des +circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson, +ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée +l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car +je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que +moi, <i>quoad homo</i>. Maintenant j'ai fini, <i>ludite nunc alios</i>. Chacun est +libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux +éternels de l'autre monde.</p> + +<p>»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'<i>Anti-Byron</i>, pour +prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, <i>à l'aide de la +rime</i>, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands +progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle, +mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage, +jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité +une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une +sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En +voilà au moins assez sur ce sujet.</p> + +<p>»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous +en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris. +Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse, +<i>et par dieu</i>, comme dit Bayes, <i>je me marierai et j'irai avec vous</i>; +puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel <i>Inferno</i>. +Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le +fameux <i>oui</i>, et je m'installe avec vous dans quelque maison de +plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique.</p> + +<p>»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit +qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des +yeux de Satan:</p> + +<p>«Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis +s'exposer aux insultes de cette populace<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a> +<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" +name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110"> +(retour) </a> Shakspeare.--<i>Macbeth</i>.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i></span>)</blockquote> + +<p>Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je +reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien; +leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore. +Excusez la longueur de cette épître.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Le <i>Quarterly-Review</i> vous cite souvent dans un article sur +l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous +et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?»</p> + +<p>Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus +écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur.</p> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">10 avril 1814.</span><br> + +<p>«J'ai écrit une <i>Ode sur la chute de Napoléon</i>, que je copierai et dont +je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu +une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et +l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune +importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre +allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et +est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de +<i>Childe-Harold</i>, qui ont été si goûtées. <i>Et tu es mort</i>, etc., etc.»</p> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">11 avril 1814.</span><br> + +<p>«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.</p> + +<p>»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre <i>ode</i>; mais vous pouvez +dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis +en outre écrire sur un exemplaire: <i>À M. Hobhouse, de la part de +l'auteur</i>, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que +j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu +d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme; +mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous +aurez le tems ou la volonté de publier.</p> + +<p>»Je suis toujours votre, etc., etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous +ai envoyé ce matin?</p> + +<p>«2° <i>P. S.</i> Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes +livres?»</p> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">12 avril 1814.</span><br> + +<p>«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu +d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient +admirablement ici. Un de mes <i>bons amis</i> m'avertit qu'il y a dans +l'<i>Anti-Jacobin Review</i> une attaque très-virulente contre nous, et que +vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de +langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me +faire du bien.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Albany, 20 avril 1814.</span><br> + +<p>«Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield +sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir; +mais peut-être vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a> +<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Je ne +vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que +cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique, +je suis homme à en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, à ne pas +douter un moment que j'aie écrit d'infernales absurdités. Il y avait une +restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des +ouvrages anonymes; et même, quand cette restriction n'y eût pas été, +l'occasion était telle qu'il m'était physiquement impossible de passer +sous silence cette détestable époque de lâcheté triomphante. C'est une +vilaine affaire, et après tout je ferai un peu plus de cas de la rime et +de la raison, et bien peu de votre peuple de héros, jusqu'à ce que l'île +d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne +puis croire que tout soit fini.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" +name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111"> +(retour) </a> Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'<i>Ode sur la +chute de Napoléon</i>; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui, +après l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en +demandais en riant son avis, etc., etc.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de +très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais +que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un +autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je +boxe tous les jours et sors très-peu.</p> + +<p>»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans +Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille +qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer; +mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir +un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait +pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne +serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où +<i>il aura heureusement</i> régné pendant deux mois, dont les dernières six +semaines auront été en proie à la guerre civile.</p> + +<p>»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXVI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">21 avril 1814.</span><br> + +<p>«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que +je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir +l'installation de Louis le goutteux.</p> + +<p>»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en +tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie +de Bayonne.</p> + +<p>»Vous devriez presser Moore de paraître.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je +veux aussi Moréri.</p> + +<p>»2e <i>P. S.</i> Perry me fait un compliment ce matin dans le <i>Morning-Post</i>; +je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom. +N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche +d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce +qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant +je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible +qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme +toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la +seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">25 avril 1814.</span><br> + +<p>«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la +lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables.</p> + +<p>»Avez-vous besoin de la dernière page <i>immédiatement</i>? Je doute que ces +vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je +les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans +l'<i>océan</i> de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y +paraisse; <i>canal</i> de la circulation ira peut-être mieux.</p> + +<p>»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de +forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de +l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers, +car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les +a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me +régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les +critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je +composerai quelques autres stances.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.</p> + +<p>»J'ai besoin d'un <i>Moréri</i> et d'un <i>Athénée</i>.»</p> + +<p>Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M. +Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter +le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une +feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux +qui commencent par: <i>Nous ne te maudissons pas, Waterloo</i>, etc., etc. Il +ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq +ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait +aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui +méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la +mémoire de Washington.</p> + +<blockquote> + 17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était + soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de + cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la + journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée + de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le + reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages, + par tes crimes passagers. + +<p> 18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu + vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait + ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est + devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes + babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la + couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi, + t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux!</p> + +<p> 19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il + s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et + achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le + premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que + l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom + à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir + produit qu'un.</p> +</blockquote><br> + +<h3>LETTRE CLXXVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">26 avril 1814.</span><br> + +<p>«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais +l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre +l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant. +Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine: +ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont +toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales +conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de <i>Moréri</i> et j'ai +besoin d'<i>Athénée</i>.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique +que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait, +faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris +pour son poème épique.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXIX.</h3> + +<h4>A. M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">26 avril 1814.</span><br> + +<p>«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> +<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> +est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis, +je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je +regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous +le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une +excessive modestie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" +name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112"> +(retour) </a> Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M. +Straffort Canning, intitulé: <i>Buonaparte</i>. Dans un billet subséquent à +M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur <i>Buonaparte</i> +n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que +c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans +une telle perfection <i>tous les talens de la famille.</i><span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les +omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde +je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au +bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela +vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter +les droits du timbre.</p> + +<p>»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils +avancent que <i>Childe-Harold</i> ressemble à Marmion, et que <i>le Giaour</i> et +<i>la Fiancée</i> ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais +songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les +deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que +le <i>Corsaire</i> ne ressemble à rien; je m'étonne que le <i>Corsaire</i> s'en +soit tiré.</p> + +<p>»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le <i>Childe-Harold</i>, que je +préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée. +J'ai relu les <i>Poètes anglais</i>; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai +fait de mieux.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc., etc.»</p> + +<p>Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne +pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son +esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets +d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient +inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé +des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est +une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que +de se décharger. L'œil se fatigue de contempler toujours le même objet, +et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir +moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord +Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée +et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de +ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes, +n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés +sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à +regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour +hasarder des expressions de blâme<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> +<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" +name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113"> +(retour) </a> C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde +auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui +faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant +encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher +de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le +public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées +dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que +vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle +entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que +si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous +n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent +sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre +poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles +hébétées du public.» + +<p>Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott, +l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos +jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au +moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses +plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts +du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le +supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui +conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est +encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux +que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un +second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces +traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses +compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand +maître.»--<span class="rig">(<i>Mémoires biographiques</i>, par sir Walter-Scott.)</span></p></blockquote> + +<p>La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les +vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout +ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des +assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout +absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette +sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois +orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de +dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser, +flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre +lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de +rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le +propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le +découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût +entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme +nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter +ou continuer sa route.</p> + +<p>S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la +conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en +les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le +feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre +vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait +scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement +et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer +sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir +pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et +naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils +désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces +attaques, que ce que vous appelez <i>bagatelles</i> ne soient des choses +très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici +quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»</p> + +<p>Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis +et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une +apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant +qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement +de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais +encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas +laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit +la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne +parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés, +quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change +équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la +propriété de ses ouvrages.</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXX.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">N° 2, Albany, 29 avril 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été +acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous +décharge des 1,000 livres sterling convenues pour <i>le Giaour</i> et <i>la +Fiancée</i>, et c'est une affaire finie.</p> + +<p>»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à +l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie +que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je +me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous +occasioner.</p> + +<p>»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci: +je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose +soit assez importante pour mériter une explication.</p> + +<p>»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec +mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre +personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre +conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.</p> + +<p>»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous +considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,</p> + +<p>»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était, +je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de +5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous +aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas +avant.»</p> + +<p>Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à +faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son +caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya +immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXI.</h3> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">1er mai 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la +chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà +qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et +d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à +supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux +intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous +dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si +bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y +renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque +cela vous avait contrarié.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours +ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts, +mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris +d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans +les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie +remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à +côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne +qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement +et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La +franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer +qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de +les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était +d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas +subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les +petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté. +«La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce +cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui +laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la +transparence de ses eaux.»</p> + +<p>Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses +soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son +admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant +cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous +plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie. +Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni +une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron +avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du +spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous +l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient +pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au +souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation +comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent +de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron +lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu +jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe +tabatière et d'un sabre turc de grand prix.</p> + +<p>Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un +jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans +le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après, +en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie +de <i>Mirra</i> d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont +les deux seules fois où des choses <i>sans réalité</i> avaient eu sur lui +tant de pouvoir.</p> + +<p>Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de +mon séjour à Londres, cette fois.</p> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">4 mai 1814.</span><br> + +<p>............................................. «Je voudrais bien que les +gens n'écourtassent pas leurs <i>diners</i>; n'était-ce pas un dîner dont il +avait été question? ne nous donner que d'infernales <i>sandwiches</i> aux +anchois<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a> +<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" +name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114"> +(retour) </a> Lord R*** nous avait invités à <i>dîner après le +spectacle</i>, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la +nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et +ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une +petite colère très-comique.</blockquote> + +<p>»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque +amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par +sa haine pour la musique. On donne <i>Othello</i> demain et samedi. Quel jour +irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit +après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">4 mai 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p> + +<p>«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui +m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela +même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si +donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu <i>sans phrases</i><a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> +<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" +name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115"> +(retour) </a> Je vote pour la mort <i>sans phrases</i>.--Procès de Louis +XVI.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote> + +<blockquote> +<p> »1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton + nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le + divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les + pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux.</p> + +<p> »2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre + passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur + amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous + abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous + voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous + unir de nouveau.</p> + +<p> »3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à + moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux. + Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à + la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu + en aies le pouvoir.</p> + +<p> »4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera + toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi. + Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement; + et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes + étaient à nos pieds.</p> + +<p> »5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera, + changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux + qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que + j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais + <i>aux miennes</i>.» +</p> +</blockquote> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p>«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y +serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous +préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une +meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des +portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir +tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni +l'autre, comme vous voudrez.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et +demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»</p> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p>«J'ai une loge pour <i>Othello</i> ce soir; je vous envoie le billet pour vos +amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander +d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils +ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y +allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les +gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce +billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.</p> + +<p>»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec +vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas, +voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune +actrice de seize ans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> +<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>, dans <i>l'Enfant de la Nature</i>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" +name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116"> +(retour) </a> Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes +ensemble.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<h4> À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Dimanche matin.</span><br> + +<p>«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène? +J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure +anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations +immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de +bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de +Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que +vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au +Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle +entreprise.</p> + +<p>»Vous avez été mal mené dans le <i>Champion</i>, n'est-ce pas? C'est mon tour +aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de +l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi +tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus +aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons +ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains +seulement de vous importuner.</p> + +<p>»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»</p> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">5 mai 1814.</span><br> + +<p>«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que +nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même +vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin; +j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir +fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.</p> + +<p>»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au +souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je +n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première. +Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller +tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée. +Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M. +Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»</p> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">18 mai 1814.</span><br> + +<p>«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce +qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la +conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard; +toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi, +j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous +soupons et allons voir Kean ensemble.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Le pugilisme est pour demain, deux heures.».</p> + +<p>Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu, +depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du +régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens +de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord +R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul +avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il +n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que +même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je +désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins +de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il +en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en +tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte, +puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six +verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé +que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes +ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre +heures du matin.</p> + +<p>Pope a jugé ses <i>soirées de homard</i> dignes de passer à la postérité: on +me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre, +puisque Lord Byron en est le héros.</p> + +<p>Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me +trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de +quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez +Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y +entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui +consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les +homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était +grand jour quand nous nous séparâmes.</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">23 mai 1814.</span><br> + +<p>«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3 +juillet 1813, de la <i>Gazette du gouvernement de Java</i>, que Murray vient +de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les +combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il +pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de <i>postérité</i>? +C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de +nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que +nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche; +nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.</p> + +<p>»Toujours tout à vous,»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant +à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où +l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra +cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.</p> + +<p>«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, <i>in</i> +Portman-Square, quand je tirai de ma poche une <i>Gazette de Java</i>, que +Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue +controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez +amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils +se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans +les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de +date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne. +Voilà ce que c'est que la renommée!»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">31 mai 1814.</span><br> + +<p>«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris +pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici +jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire +plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous +perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous +fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout; +car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence +plus pénible.</p> + +<p>»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice +à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier. +Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous +étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que +je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les +plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même +ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier, +si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même +indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est +cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air +capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que +rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas +non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en +est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je +ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems +des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles +sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et +si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie +de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.</p> + +<p>»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous +laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui +que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des +chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez; +n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me +prenne pas trop de tems pendant le jour.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXIV.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">14 juin 1814.</span><br> + +<p>«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux +pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur, +sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous +ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à +mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées +si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il +faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la +soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!</p> + +<p>»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois, +etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les +lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien, +mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un +catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à +ceux qui l'ont entendu.</p> + +<p>»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je +ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous +retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons +vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous +voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston, +mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***. +Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai +vue; et quoique <i>le feu qui ne saurait se rallumer</i> soit éteint en moi, +je ne sais si <i>un de ces délicieux sourires d'autrefois</i> ne pourrait me +faire oublier un moment <i>la monotonie du fleuve de la vie</i>.</p> + +<p>»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des +dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement +depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau +principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas +échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de +continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, mon cher Moore.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Gardez le <i>Journal</i><a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a> +<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Je me soucie peu de ce qu'il peut +devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. <i>Lara</i> +est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce +moment, mais plus de publication séparée.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" +name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117"> +(retour) </a> Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig"> 14 juin 1814.</span><br> + +<p>«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que +Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la +tête? Ce n'est qu'un <i>bruit</i>; mais si cela est vrai, je puis, comme +Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au +titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans +l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée +absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions +à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXV.</h3> + +<h4>À M. ROGERS.</h4> + +<span class="rig">19 juin 1814.</span><br> + +<p>«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes +balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs +fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce +dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges +et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous +n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une +personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation +et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève +très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et +à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient +rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir +pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le +bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou +chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.</p> + +<p>»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet +que tous les <i>sesquipedalia verba</i> dont j'aurais pu m'aviser en cette +occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen +de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<p>Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir +été écrits vers cette époque.</p> + +<span class="rig">Dimanche.</span><br> + +<p>«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à +l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y +aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à +Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien +entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au +pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, <i>les mots sont des choses</i>.</p> + +<p>»Toujours tout à vous.»</p> + +<p>«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous +convenir. Je vous renvoie <i>Sir Proteus</i><a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> +<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>; je vous en dirai seulement +comme disait Johnson à quelqu'un: <i>Et nous sommes encore vivans après +cela</i>.</p> + +<p>»Croyez-moi toujours, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" +name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118"> +(retour) </a> Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de +l'époque étaient attaqués.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.</span>)</blockquote><br> + +<span class="rig">Mardi.</span><br> + +<p>«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre +invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième +bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan +s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre +serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre +rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé +une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.</p> + +<p>»Toujours, etc.»</p> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">21 juin 1814.</span><br> + +<p>«Je suppose que <i>Lara</i> est allé à tous les diables, ce qui n'est pas +grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la +peine de copier le reste, et, ce <i>reste</i>, jetez-le au feu. Cela ne me +tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer +la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler +avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin +que je sois moins paresseux.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXVI.</h3> + +<h4>A M. ROGERS.</h4> + +<span class="rig">27 juin 1814.</span><br> + +<p>«Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que <i>Jaqueline</i>; elle +est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de +poésie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple, +mais cependant suffisante. Je m'étonne que vous ne nous donniez pas plus +souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections +douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les +peindre avec autant de vérité et de bonheur que vous. J'avais presque +envie de vous payer <i>en nature</i>, ou, pour mieux dire, d'une manière bien +<i>dénaturée</i><a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> +<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>; car je viens de digérer deux chants d'horreurs et de +sombres mystères.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" +name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119"> +(retour) </a> Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement +le jeu de mots anglais <i>in kind</i> et <i>unkind</i>.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote> + +<p>»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je +vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec +toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse, +ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai +pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu +toute sorte de bontés pour moi.</p> + +<p>»Toujours bien sincèrement votre, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un +rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui +sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais +tenté plus tôt sans le <i>Courrier</i>, et la crainte qu'à cette époque, on +ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.»</p> + +<p>Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à +Londres, je trouvai son poème de <i>Lara</i>, qu'il avait commencé à la fin +de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à +paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que +nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers +vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une +idée générale de la fable et des principaux caractères.</p> + +<p>Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage, +sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai +déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne +m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je +viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent +fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine +épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du +livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon +cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à +vous, etc.»</p> + +<p>Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque.</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXVII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">8 juillet 1814.</span><br> + +<p>«Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir +aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne +santé du reste, je n'avais un petit mal de tête, suite de ce qu'on +appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de +redevenir plus rangé. Naturellement, je serais bien fâché que nos +parallèles ne déviassent pas en une intersection avant votre <i>redépart</i> +pour la campagne, après la conclusion de ce procès<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> +<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a> dont les +journaux nous ont entretenus; mais si vous êtes trop occupé, et que le +tems ou les affaires s'opposent à ce que nous nous voyions, je ne vous +en garderai pas rancune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" +name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120"> +(retour) </a> Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à +l'un de ses confrères par l'éditeur de mes œuvres musicales, M. Power, +dans lequel j'avais été cité comme témoin.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>»Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre +volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains +que <i>Jaqueline</i>, qui est vraiment très-belle, ne se trouve là en +mauvaise compagnie<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a> +<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en +souffrirait le plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" +name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121"> +(retour) </a> Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour +cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le +refusai.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du +moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXVIII.</h3> + +<h4>À M. MOORE.</h4> + +<p>«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière +lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise +humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine.</p> + +<p>»J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon +acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu +vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il +pourra payer, ainsi voilà tous mes projets et toutes mes espérances +terrestres au diable. Lui (l'acquéreur, le diable aussi, pour le cas que +j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une conférence demain, le +susdit acquéreur ayant eu grand soin de s'informer avant si je +promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est +bien simple: il s'agit pour moi de rompre le marché, ce qui équivaut à +ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux délais, ce qui est +pire encore. Comme dit le proverbe: «J'ai mené mes porcs sur un marché +musulman.» Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de +la paternité desquels je me crusse sûr, je serais aussi content, aussi +heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me +voir, je croirai que la banque de Samuel a sauté aussi, et qu'y ayant +vos fonds placés, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre à la +livre sterling<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> +<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" +name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122"> +(retour) </a> La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas +en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son +rapport à la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling +12 pences. Ainsi l'on dit qu'un négociant donne un shilling pour dire 5 +p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole +valant généralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici à peu près +21 p. 100 qu'il faut entendre.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>) </span></blockquote><br> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">11 juillet 1814.</span><br> + +<p>«Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez <i>ce +soir</i> l'épreuve de <i>Lara</i> à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il +quitte Londres demain et désire le lire avant de partir; de mon côté, je +serais bien aise de profiter de ses observations<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> +<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p> + +<p>»Toujours, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" +name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123"> +(retour) </a> Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de +partir, je lui disais: «J'ai reçu <i>Lara</i> à 3 heures du matin; je l'ai lu +avant de m'endormir: j'en suis charmé. J'emporte l'épreuve avec moi, +etc.»</blockquote> + +<h4>À M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">18 juillet 1814.</span><br> + +<p>«Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a> +<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>, et +je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous +faire plaisir; quant à moi, je dois me taire, par modestie ou par +vanité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" +name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124"> +(retour) </a> Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur <i>le +Corsaire</i> et <i>la Fiancée d'Abydos</i>, dans le N° XLV de la <i>Revue +d'Édimbourg</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>»<i>P. S.</i> Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je +vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London +hotel, Albemarle-Street.»</p><br> + +<h3>LETTRE CLXXXIX.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">23 juillet 1814.</span><br> + +<p>«Je suis fâché de vous dire que la gravure<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> +<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a> n'a pas été approuvée +des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel +cette planche a dû être faite. Je soupçonne qu'elle aura été gravée +d'après une copie, et non d'après le tableau exposé; dans cette idée, je +vous serais obligé, sinon d'y renoncer tout-à-fait, du moins de ne pas +vous presser de placer ce portrait en tête des volumes dont vous voulez +affliger le public.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" +name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125"> +(retour) </a> Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de +Philipps.</blockquote> + +<p>»Quant à <i>Lara</i>, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore +bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie +de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne +sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que +vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante +<i>Jaqueline</i>. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que +j'ai quitté Londres.</p> + +<p>»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXC.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">24 juillet 1814.</span><br> + +<p>«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit +ainsi; je ne donnerais pas six <i>pences</i> de toutes les opinions que vous +me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne +pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts +à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les +meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en +veux à aucun prix.</p> + +<p>»M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses. +Il n'y a que le nom d'espagnol<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> +<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>; la scène n'est pas en Espagne, mais +en Morée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" +name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126"> +(retour) </a> Le nom de <i>Lara</i>.</blockquote> + +<p>»<i>Waverley</i> est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu +depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste*** +et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis +quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce +que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune +alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des +plaines, et le langage m'en est encore familier.</p> + +<p>»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme +une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se +passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite +note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.</p> + +<p>»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage +ne mène à rien; ce sont des <i>actions</i> qu'il faudrait pour amener +certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi.</p> + +<p>»Je vous salue, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCI.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">3 août 1814.</span><br> + +<p>«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la <i>Revue +d'Édimbourg</i>, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas +vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que +vous annoncez <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i>, pourquoi cela, je vous prie? ne +vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon +retour?</p> + +<p>»J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans +laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier +pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable +les emporte eux et lui. Voilà un joli début pour vous engager à adopter +ce même Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous +le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un poème tout prêt pour +l'impression à vous donner en échange pour vos billets, à condition +cependant que ceux-ci seront payés. Il faut voir quelles bénédictions il +lance à M. Moore, pour m'avoir empêché d'insérer <i>Lara</i> dans le premier +numéro du <i>Miscellany</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> +<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" +name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127"> +(retour) </a> M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait +d'insérer <i>Lara</i> dans un recueil mensuel, <i>The Miscellany</i>, qu'il avait +dessein de publier à cette époque. J'en détournai mon noble ami, parce +que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intérêts +de sa gloire, mais non pour nuire à ceux de M. Hogg, dont j'admire, +comme je le dois, le talent si original.</blockquote> + +<p>»<i>P. S.</i> Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait +parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et +qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son +recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter +ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg +dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne +rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de +quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de +Biscaye, même par un calme plat.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Hastings, 3 août 1814.</span><br> + +<p>«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à +Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon +vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi +agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être +le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en +fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations +de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à +grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout +pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le +<i>dolce far niente</i>. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit +qu'il est marié depuis un an, et qu'il est <i>le plus heureux des hommes</i>; +or, mon ami Hodgson est aussi <i>le plus heureux des hommes</i>: ainsi, je +n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de +la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la +queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se +donner des compagnons d'infortune.</p> + +<p>»Je suis charmé que <i>Lara</i> vous plaise. Le n° 45 de la <i>Revue +d'Édimbourg</i> a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est +que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré +et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir. +Mais toujours le <i>surgit amari</i>: les rédacteurs du <i>Champion</i> et du +<i>Morning-Chronicle</i> ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître +de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le +régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela +sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou +non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en +perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.</p> + +<p>»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i>, tous deux +avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère +toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins +à sa manière.</p> + +<p>»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres +sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai +envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à +vous détester tous.</p> + +<p>»Oh! j'ai reçu la lettre la plus amusante de Hogg, le poète berger; il +me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel +il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il +ajoute en toutes lettres, <i>que le diable les emporte, eux et lui</i>. J'ai +ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole +est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique +incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la +moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits +cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand +monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour +lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les +Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que +Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon +Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer +Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant +une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de +Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait +connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours +illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant +par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant.</p> + +<p>»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis +sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce +que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à +vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt +que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent, +ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en +dire.</p> + +<p>»J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre +ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de +l'obtenir. Pour moi, sérieusement parlant, je n'ai ni espérances ni but, +c'est à peine si j'ai quelques désirs; je suis heureux sous de certains +rapports, mais non d'une manière qui puisse et qui doive durer. Le pire +est que je me sens énervé et indifférent à tout. En vérité, si Jupiter +m'ouvrait son précieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si, +comme le disent les nourrices, je suis né avec une cuillère d'argent +dans la bouche, elle est restée dans mon gosier et m'a gâté le palais, +de manière que rien de ce que j'avale n'a de goût, à moins que ce ne +soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez +forts pour me forcer à les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vôtres +par cette longue diatribe, j'en diffère l'énumération <i>sine die</i><a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a> +<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>. +Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" +name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128"> +(retour) </a> Formule du palais anglais; <i>sine die</i>, indéfiniment.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>»<i>P. S.</i> N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter +ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le +suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger +inconvénient.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">4 août 1814.</span><br> + +<p>«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières +lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la +<i>Revue d'Édimbourg</i>, je présume que vous êtes la personne infortunée qui +périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs +testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant +sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime +de cette joyeuse journée.</p> + +<p>»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils +soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt +à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une +certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste +encore par ces présentes.</p> + +<p>»Je suis votre ou leur très-humble, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCIV.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">5 août 1814.</span><br> + +<p>«La <i>Revue d'Édimbourg</i> est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de +M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait. +Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous +conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le +p<i>ortrait fidèle et animé</i> est aussi dans votre nouvelle publication. Je +vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout. +Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis +fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que, +pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode +très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit <i>bout de +prose</i> qui nous donna la fièvre à lui et à moi.</p> + +<p>»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je +crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger. +Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner +qu'il l'accepte.</p> + +<p>»En avant donc <i>Lara</i>, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien +extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je +vous souhaite un bon voyage.</p> + +<p>»Tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">12 août 1814.</span><br> + +<p>«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire +autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son +paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling, +le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en +avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et +un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois +<i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i> ont paru: avec quel succès? c'est ce que +j'ignore. ............................................. +.............................................................</p> + +<p>»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des +rédacteurs de la <i>Revue d'Édimbourg</i>. Vous savez que T*** n'est pas des +plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que +pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être +tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour +moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout +dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le +plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique +bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à +avoir tant d'esprit et de malice.</p> + +<p>»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une +bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il +résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée +et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et +l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur, +et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure.</p> + +<p>»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre +bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis +querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez +grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque +dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une +foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un +cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli, +quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous +auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de +l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en +furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la +salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par +quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je +rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que +vint tout ce fracas.</p> + +<p>»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure +venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop +charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs, +in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème.</p> + +<p>»Murray parle d'opérer un divorce entre <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i>, mauvais +signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le +blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et +je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.</p> + +<p>»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si +c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCVI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">13 août 1814.</span><br> + +<p>«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à +maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets +pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne +resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne +sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à +Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai +encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là, +je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems.</p> + +<p>»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons +étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui +rendre le compliment. +......................................................</p> + +<p>»Je vous ai dit hier que <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i> allaient être divorcés, +du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas +davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil +d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en +ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand +son bâtiment est à <i>sec, à mâts et à cordes</i> par un coup de vent, ou au +moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce +que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette +tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus +habiles que moi pour la consoler.</p> + +<p>»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même +quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer +de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de +ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait +de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les +revenans<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> +<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, les constructions gothiques, les pièces d'eau et la +désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" +name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129"> +(retour) </a> Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à +Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine +noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction +des monastères, et qu'il décrit dans son <i>Don Juan</i> (chant XV), sans +doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire. + +<p>On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins, +cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote><br> + +<h3>LETTRE CXCVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.</span><br> + +<p>«Je vous suis fort obligé des <i>Reviews</i> et des <i>Magazines</i> de ce mois +que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en +ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le +mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi, +même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale +aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.</p> + +<p>»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance +utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre +est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès +pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait +l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le <i>Spleen</i> +et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de +Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première +fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey, +etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien +aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas +d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins +connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le <i>Buonaparte</i> est +excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés +de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse +et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A +propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en +Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est +parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce +qui peut l'empêcher de le publier.</p> + +<p>»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du +refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord <i>Foley</i>, comme il +lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois, +la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des +prédicateurs de Johanna Southcote se nomme <i>Foley</i>, et je ne puis me +rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en +supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres. +C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans +doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère +par l'opération du Saint-Esprit.</p> + +<p>»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> +<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Qu'elle soit +grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un +plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" +name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130"> +(retour) </a> M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de +cette lettre: + +<p>«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux +poète, dans sa <i>Pucelle à la cour</i>, lui aurait fourni de bonnes +plaisanteries sur la grossesse de Johanna.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote> + +<p>»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier. +Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Un mot ou deux de <i>Lara</i> que me suggère votre envoi. Il ne +promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien +sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici +l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander: +<i>Childe-Harold</i>, les <i>petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire, +Lara</i>; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il +offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des +<i>Poètes anglais</i>, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à +cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.</span><br> + +<p>«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme +éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise, +pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux. +Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon +nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui +court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y +avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien +difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses +faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de +la grandeur et de la variété de son talent.</p> + +<p>»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que +j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris +beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une +consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.</p> + +<p>»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime <i>le +Corsaire</i> d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés +au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je +vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est +très-bon.</p> + +<p>»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis +dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui +donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je +ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le +salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la +taverne <i>The Crown and Anchor</i> (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir +de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple +banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces +jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries +des incrédules.</p> + +<p>»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa <i>Descente de la +Liberté</i>; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage. +Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CXCIX.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.</span><br> + +<p>«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le +commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres? +c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous +expliquerai <i>pourquoi</i> je ne vous ai pas écrit, <i>pourquoi</i> je ne vous ai +pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres +<i>pourquoi</i> que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il +faut que vous excusiez ce que j'ai <i>omis et commis</i>, et que vous +<i>m'accordiez</i> plus de <i>rémission</i> que saint Anastase ne vous en +accordera, si vous <i>omettez</i> le plus petit monosyllabe mystérieux de ses +pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de +saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que +celui sur <i>les saints</i> le fera damner, ce qui fait un assez joli succès +pour un seul et même numéro de <i>Revue</i>. Tom, vous avez tort de vous +mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se +trouvait réellement.....</p> + +<p>»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je +saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes +plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit +jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est +rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon +soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai +payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais +j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à +mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et +j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi +je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de +Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de +l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir +celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut +arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la +chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.</p> + +<p>»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de +mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.</p> + +<p>»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»</p> + +<br> + +<p>La <i>circonstance importante</i> à laquelle il fait allusion ici, c'est sa +seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le +résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière +dont il raconte lui-même, dans ses <i>Memoranda</i>, les circonstances qui le +portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait +depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande +confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la +position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra +avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il +y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être +l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame, +il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y +opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait, +pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses +affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une; +secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui +convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il +se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de +demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur +arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron, +qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il +le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les +représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut +et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage +qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien +tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela, +il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa +destinée.</p><br> + +<h3>LETTRE CC.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">15 septembre 1814.</span><br> + +<p>«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore +dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore +celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que +je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès +que je serai de retour à Londres.</p> + +<p>»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par +suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous +expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus +innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour +des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au +point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des +bouteilles à <i>soda-water</i> à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à +ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous +fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et +heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à +ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre +dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je +pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles +sera terminée.</p> + +<p>»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire +ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à +l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de <i>Lara</i> et de +<i>Jaqueline</i>. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait +dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel +en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux. +«Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi; +quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»</p> + +<p>»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis +charmé d'être l'un des <i>Arcades ambo et cantare pares</i>.</p> + +<p>»Adieu. Je suis, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Newsteadt, 20 septembre 1814.</span><br> + +<p>«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la +jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu +payer.»<span class="rig">(<i>Mélodies Irlandaises</i>.)</span></p><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span>,</p> + +<p>«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a> +<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>, et le reste s'en +suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la +regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien, +quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la +plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit +«pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en +question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les +visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant +d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit +bleu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" +name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131"> +(retour) </a> Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner +quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa +mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait +de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même +moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si +c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en +effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un +double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt.<span class="rig">(<i>Memoranda</i>.)</span></blockquote> + +<p>»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et +ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est +qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement, +vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six +autres prétendans.</p> + +<p>»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je +vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je +puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne +changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui +rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous +communique <i>un secret</i>, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre +la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté. +Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait +traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère +être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.</p> + +<p>»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je +redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de +moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de +vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir. +Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et +sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien. +C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un +peu plus moi-même.</p> + +<p>»Je suis toujours, etc»</p><br> + +<h3>LETTRE CCII.</h3> + +<h4>A LA COMTESSE DE ***.</h4> + +<span class="rig">Albany, 5 octobre 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Chère Milady</span> ***,</p> + +<p>«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne +puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux +cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il +faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la +personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez +penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que +le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures +sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand +l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas +exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais +fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce +le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être +réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait +un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations +les plus ennuyeuses.</p> + +<p>»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady +Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos +connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne +pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent +pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui +m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée +pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes, +comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me +prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût +fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je +ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis +supporter un habit bleu.</p> + +<p>»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me +faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une +dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en +attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement +votre obligé serviteur.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Mes complimens à mylord à son retour.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">7 octobre 1814.</span><br> + +<p>«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au +<i>Morning-Chronicle</i> par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en +accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela +aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions +voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens +de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma +future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion +desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens +en sont également satisfaits.</p> + +<p>»Perry a été bien fâché, il s'est <i>contre</i>-contredit, comme vous le +verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale +insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal +du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à +ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour +détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et +j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance +et de politesse pour moi.</p> + +<p>»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque +scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un +genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et +comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère +qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut <i>prendre</i> tout +le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion, +mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que +cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et +j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile, +puisque je lui en laisse tout l'honneur.</p> + +<p>»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne +faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que +vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la +sévérité cependant dans chaque ligne de cet article. +...........................................................</p> + +<p>»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, que je +sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux; +voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment +l'appelez-vous donc, l'auteur de l'<i>Essai sur les probabilités</i>?</p> + +<p>»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un <i>Lord des Iles</i>! Vous +hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette +tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise +métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est +aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de +très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de +sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu +depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à +Perry, qui demain la fera paraître dans le <i>Morning-Chronicle</i>. Je le +regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et +certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande +pressante de ses amis.</p> + +<p>»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par +Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que +vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le +saurai.</p> + +<p>»Je suis toujours, etc.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends +parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort +jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle +sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne +l'ai pas vue depuis dix mois.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCIV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">15 octobre 1814.</span><br> + +<p>«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce +avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre +parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je +le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je +n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable +qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et +laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du +côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la +baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de +sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille +unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté +beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une +partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en +dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce +qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je +tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me +dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix +jours.</p> + +<p>»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour +moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi +très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une +longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à +ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le +catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout +le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort +heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de +mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout +cela est dû à ma <i>chienne d'étoile</i>, comme le dit le capitaine +Tranchemont.</p> + +<p>»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans +votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de +plus? ........................................... +................................................</p> + +<p>»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je +suis sûr que vous avez peur maintenant du <i>Lord des Iles</i> et de Scott. +Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne +devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait +étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance +soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour, +j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai; +vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc <i>oui</i>, +je vous en prie.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Si cette union est productive, vous en nommerez le premier +fruit.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCV.</h3> + +<h4>A M. HENRY DRURY.</h4> + +<span class="rig">18 octobre 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Drury</span>,</p> + +<p>«Bien des remerciemens pour vos <i>Anecdotes</i>, dont je ne vous avais pas +encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je +vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue +histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien +attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache +cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que +j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est +cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant +arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens +des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à +Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à +moi. ............................... +.................................................</p> + +<p>»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu +à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même +tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens +qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et +recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion +électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout +tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste, +qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air. ..... +..................................................</p> + +<p>»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas +prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!</p> + +<p>»Je suis, etc.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCVI.</h3> + +<h4>A M. COWELL.</h4> + +<span class="rig">22 octobre 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Cowell</span>,</p> + +<p>«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était +de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une +guinée que chacun des deux premiers m'a donnée<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> +<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>. Je vous serais +très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant +ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous +rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un +pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et +depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils +désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses +se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit +à cet égard.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" +name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132"> +(retour) </a> Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur +payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.</blockquote> + +<p>»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à +Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en +faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de +professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se +passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il +remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la <i>chambre +du sénat</i><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> +<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>, les élèves non gradués placés dans la galerie se +hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure +d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de +décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la +galerie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" +name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133"> +(retour) </a> Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur +précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne +s'agit pas ici de la <i>Chambre des Pairs d'Angleterre</i>, mais tout +simplement de la grande salle du collége, de la <i>salle des actes</i>, comme +on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme <i>le sénat</i>, dans un +collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui +équivaut à nos <i>sergens</i> et <i>caporaux</i>, et à nos <i>chefs</i> dans les +colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés +concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes +les fautes déshonorantes pour l'établissement.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote> + +<p>Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus +occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer +l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement +qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il +fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage +ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par +conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes +que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage. +J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et +les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.</p> + +<p>D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont +susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui +font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont +jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis +eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle +admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une +preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés. +Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même +du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en +sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent +en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.</p> + +<p>En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant +naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je +dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de +sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin +réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or, +l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui +possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez +riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi +indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude, +que Platon appelait <i>s'asseoir au banquet de ses propres pensées</i>, qui +conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la +plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre +fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les +autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de +ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un +fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire +supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour +expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns +de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des +gens qui ont moins d'intelligence que nous.»</p> + +<p>Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent, +plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de +génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à +celles de son cœur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus +de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et +du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à +regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de +ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son cœur se glaçant à mesure que son +imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et +embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à +les pratiquer<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> +<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. De là vient que souvent, chez des personnes de ce +caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle, +sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de +leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa +vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice, +être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir +sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et +d'affection dans un amour idéal.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" +name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134"> +(retour) </a> La biographie des gens de lettres n'offre que trop +d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur +conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du cœur à la +tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse, +ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance, +quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette +grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce +qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne, +pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la +sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère +vivante.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span><br></blockquote> + +<p>En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être +toujours attentivement occupé de <i>soi</i>, comme du grand foyer, du centre +générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le +jour devant son miroir:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + +<p class="i20"> <i>Mai non si smagna</i></p> +<p class="i10"> <i>Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno</i>.</p> +</div></div> + +<p>Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes +les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus +redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame +à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera +généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à +l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des +liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre +aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les +chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la +vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de +tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement +marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère +jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des +esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le +ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques, +portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la +postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et +lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres +considérations<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> +<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" +name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135"> +(retour) </a> C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art +théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux +qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle +à la perfection, <i>la sensibilité étant</i>, selon lui, <i>le caractère de la +bonté de l'ame et de la médiocrité du génie</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit +abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu +de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection. +Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le +temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de +l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de +l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et +portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler, +la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous +inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière +si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on +l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de +la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le +mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui +conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques +dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des +hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller, +captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais +il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une +exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer +de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec +des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien +emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son +imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par +rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa +vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le +ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa +vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et +le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le <i>poète</i> +eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'<i>homme</i> eût +été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce +mélange, cette lutte du <i>poète</i> et de l'<i>homme</i> qui font que ses +ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à +l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile +autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens +tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans +le cœur humain.</p> + +<p>Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament +si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une +vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué, +on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se +développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la +fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la +prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à +laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il +n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie, +avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès +desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se +trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à +sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection +que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la +poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce +qu'il avait <i>imaginé</i>. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son +imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un +sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter +que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et +qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût +jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut +que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent +passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne +furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités +que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu +supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique. +Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il +voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait +qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que +se figurer au contraire ses héroïnes en elles.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son +imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné +lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent, +dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se +surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en +effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était +le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses. +C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le +désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu +brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques +jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de +passion et de beauté.</p> + +<p>Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à +l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses +amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne +laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la +nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve +fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas <i>le génie de l'amitié</i>, +et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce +sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse. +S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en +concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire +qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle +accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule +preuve vivante du contraire.</p> + +<p>Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un +certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait +insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui, +sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme +une personnification du <i>poète</i>, évitait à dessein de se trouver trop +fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité +scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le +refroidît à leur égard<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> +<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>. Bien que Byron fût naturellement d'un +caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille +précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel +agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge +mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il +parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à +l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être +adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en +conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui +l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne +risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit, +ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites, +ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression +favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre +dans sa mémoire sans variation et sans nuages.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" +name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136"> +(retour) </a> Voyez Foscolo, <i>Essai sur Pétrarque</i>. C'est d'après le +même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que +la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas +peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span><br></blockquote> + +<p>C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa sœur dut en +grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que +versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou +assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils +étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> +<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>. +Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver +autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa sœur, et avant +que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés +de nouveau et pour toujours.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" +name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137"> +(retour) </a> Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un +passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma sœur est à Londres, ce qui +est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés +ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait +général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne +pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du +sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des +influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien +propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le +mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus +illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons +que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce +sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> +<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>, +Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle, +Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts +célibataires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" +name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138"> +(retour) </a> Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du +célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de +ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles +aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les +plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins +sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli, +sur <i>le Caractère des gens de lettres</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur +imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours +tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse +avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les +derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug, +les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont +trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si +exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé +bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est +brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans +la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme +ceux de <i>l'Étoile d'Absinthe</i>, dont la lumière remplissait d'amertume +les eaux sur lesquelles elle tombait.</p> + +<p>Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à +ces <i>martyrs de la pensée</i>, et qui peuvent expliquer un pareil résultat, +il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est +souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper +elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles +que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la +liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme +déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a> +<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>, +Shakspeare<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> +<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a> et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards +d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" +name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139"> +(retour) </a> On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez +lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime +d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile +d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous +découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu +le grand poète lui-même se plaindre que <i>ses enfans ne prenaient aucun +soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de +l'abandonner</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" +name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140"> +(retour) </a> En supposant que l'austérité du caractère et des +habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes +domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que <i>le bon Shakspeare</i> +n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui +le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de +plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la +naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford, +l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le +sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve +jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et +qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard. + +<p>Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de +tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une +étrange ignorance du cœur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été +offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais +croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote> + +<p>J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de +décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à +cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de +plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie +d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi +ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes +chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une +autre sur un air portugais, <i>Le chant de guerre retentira dans nos +montagnes</i>, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de +la musique, et la répétition des mots <i>montagnes couvertes de soleil</i>, +lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En +effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une +musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux +quand il entendait les <i>Mélodies Irlandaises</i>. Parmi celles qui +l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots: +<i>Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein +d'ardeur</i>, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir +une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens +allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels +qu'elle exprimait.</p> + +<p>Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre +soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la +conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse. +Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de +<i>Childe-Harold</i> était familier avec la langue du pugilat, et versé dans +ses annales.</p> + +<p>Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette +époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.</p> + +<span class="rig">14 décembre 1814.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p> + +<p>«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir +ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à +boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de +l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme +mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête +pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> +<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, je +le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans +l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et +que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes,</p> + +<p>«Je suis toujours, etc., etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" +name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141"> +(retour) </a> Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au +talent duquel je dus la vie dans cette occasion.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote> + +<p>«<i>P. S.</i> Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui +demander une <i>licence</i> spéciale<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> +<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>. Cela devient sérieux. Murray est +impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien +le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez +cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" +name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142"> +(retour) </a> Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les +nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète +toujours une <i>licence</i>, c'est-à-dire une dispense de ces trois +publications, et même souvent la permission d'être marié hors de +l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br> + +<h3>LETTRE CCVII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">31 décembre 1814.</span><br> + +<p>«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de +perfectionnemens.</p> + +<p>«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette +gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la +trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer; +faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux +plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu +moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet +d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des +excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je +n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis +horriblement pressé.</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de +vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une +autre <i>à la demande générale du public</i>. Il faut que celle-ci soit bien +mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne +sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre +eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait +trop la grimace.»</p> + + +<p>A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses +affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il +en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus +prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était +plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre, +accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir +Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié +le 2 janvier 1815.</p> + +<blockquote> + Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble + race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune + fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance, + comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout + devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses + traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla + autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et + alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne + saurait rendre se peignirent sur son front: elles le + quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors + il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles + voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne + vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être. + Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les + chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le + jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se + rattachait à ce lieu et à cette heure, et <i>celle</i> dont + dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent + entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à + faire en ce lieu et dans un tel moment<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> +<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>? +</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" +name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143"> +(retour) </a> <i>Le Songe</i> (<i>the Dream</i>).</blockquote> + +<p>Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de +circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son +mariage dans ses <i>Memoranda</i>, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme +pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il +fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les +vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours +plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la +cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée, +sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les +paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées +étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des +assistans, et se trouva... marié!</p> + +<p>Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour +Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même +comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «<i>Miss Milbanke</i>, +êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé <i>d'un mauvais augure</i> par la suivante +de cette dame.</p> + +<p>Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails, +et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir +d'inexact.</p><br> + +<h3>LETTRE CCVIII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Kirkby, 6 janvier 1815.</span><br> + +<p>«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire +compliment.</p> + +<p>«Bien des remerciemens pour la <i>Revue d'Édimbourg</i> et la destruction de +la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait +par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui +a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une +copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette +nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première. +Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.</p> + +<p>«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des +<i>Mélodies</i><a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> +<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>, si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à +votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre +nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M. +Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je +vous la fournirai en tems utile.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" +name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144"> +(retour) </a> Les <i>Mélodies Hébraïques</i> qu'il avait composées pendant +son dernier séjour a Londres.</blockquote> + +<p>«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je +suis toujours votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CCIX.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Albany, Darlington, 10 janvier 1815.</span><br> + +<p>«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé; +Perry l'a annoncé dans le <i>Morning-Chronicle</i>, sous le titre de <i>Mariage +de Lord Byron</i>, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque +nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.</p> + +<p>«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est +excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les +Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on +m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve +non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore +que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les +allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.</p> + +<p>«Le <i>Lord des Iles</i> de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire +par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray. .................... +.....................................................................</p> + +<p>«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est +impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en +prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont +coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public, +de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne +n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding, +encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par +hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre +heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui +vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos +nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore +et les <i>Grâces</i> de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos +femmes l'une à l'autre.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCX.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">19 janvier 1815.</span><br> + +<p>...........................................<br> +«Quant à votre question par rapport aux chiens<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> +<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>... je ne veux pas +dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse +(l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux +affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais +rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire. +Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le +plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle +avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à +vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle +Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais +consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" +name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145"> +(retour) </a> Je venais de lire <i>Roderick</i>, le beau poème de M. +Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette +question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des +<i>philocyniques</i>, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un +chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne +l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc., +etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami +des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait +vous semble probable ou non?»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br> + +<p>»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie +son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne +puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son +compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation; +enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé. +Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je +puis juger de la mémoire des quadrupèdes.</p> + +<p>»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais +je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot, +j'allais presque l'écrire avec un petit <i>h</i>. J'aime Bella autant que +vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et +c'est (ou c'était) dire beaucoup.</p> + +<p>»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons +samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma +belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à</p> + +<p>»Votre très-affectionné.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CCXI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.</span><br> + +<p>«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez +laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous +personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance <i>When +first I met thee</i> avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien +que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites, +quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il +paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre +absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!</p> + +<p>»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis +sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais +altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de +vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon +beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La +lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi +nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié; +d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des +positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je +suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais +contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.</p> + +<p>»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici <i>oblitusque +meorum obliviscendus et illis</i>.</p> + +<p>»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de +l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se +comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à +enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons +pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai +dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de +gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les +dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa +gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales +de l'Archipel.</p> + +<p>»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans +une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois +après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce +moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs +bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui +arriverait peut-être à un autre auditoire.</p> + +<p>»Je suis toujours, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le +thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour +me sermonner à ce sujet.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCXII.</h3> + +<h4>A M. MURRAY.</h4> + +<span class="rig">Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.</span><br> + +<p>«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien +logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés; +comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient +en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais +j'espérais que <i>Guy Mannering</i> me serait parvenu plus tôt. Je ne veux +pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CCXIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">4 février 1815.</span><br> + +<p>«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture +vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que +sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce +genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans +laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur +fournir un aussi bon plat <i>souscroûte</i> qu'aucun qui ait jamais caressé +le palais d'un libraire.</p> + +<p>»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière +proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette +idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que +moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis +très-pressé.</p> + +<p>»Toujours tout à vous, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCXIV.</h3> + +<h4>A. M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">10 février 1815.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p> + +<p>«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables +productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le +tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que +l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en +importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout +ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre +vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter +tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets +d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne +peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***. +........................................... +..................................................</p> + +<p>»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire, +relativement au pronom démonstratif<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a> +<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. Je vous admire de craindre que +vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais +aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout +autre que l'Hafiz de <i>Shiraz</i> l'est de l'Hafiz du <i>Morning-Post</i>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" +name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146"> +(retour) </a> + Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et +ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom +démonstratif.</blockquote> + +<p>»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez +privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> +<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>. +Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule! +N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" +name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147"> +(retour) </a> + Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et +adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que +j'avais brûlée depuis.</blockquote> + +<p>»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son +souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de +l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans +trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage; +j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous +discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous +pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que +nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si +j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la +mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum, +songez à ne me pas quitter.</p> + +<p>»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CCXV.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">22 février 1815.</span><br> + +<p>«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages; +ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai +raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a +engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute +fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y +trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les +couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.</p> + +<p>»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager +seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à +l'époque que vous dites, et seul aussi. +..................................................................</p> + +<p>»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie +l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour +une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous +pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait +pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais +pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.</p> + +<p>»Votre Anacréon est arrivé<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a> +<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>, et le premier usage que j'en ai fait a +été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" +name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148"> +(retour) </a> Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait +présent.</blockquote> + +<p>»Le diable emporte les <i>Mélodies</i> et les douze tribus par-dessus le +marché<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> +<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son +talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand +le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une +fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et +une recette d'huîtres à l'étuvée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" +name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149"> +(retour) </a> Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont +quelques-unes de ses <i>Mélodies Hébraïques</i> avaient été mises en +musique.</blockquote> + +<p>»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous +voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut +plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié +vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est. +Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.</p> + +<p>»<i>P. S.</i> Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que +j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux +dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc +de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui +étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je +crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de +prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce +nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que +je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se +briser.</p> + +<p>»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCXVI.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">2 mars 1815.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p> + +<p>«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de +***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc., +mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous +êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce +qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.</p> + +<p>»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> +<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. Vous m'avez +autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez +maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous +plaira; elle est écrite fort lisiblement<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> +<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>, c'est-à-dire par un autre +que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en +dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne +répondez promptement, je vous fais un <i>discours</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" +name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150"> +(retour) </a> La belle romance maintenant imprimée dans ses œuvres: <i>Le +monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" +name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151"> +(retour) </a> Le manuscrit était de la main de lady Byron.</blockquote> + +<p>»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement +occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à +bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux +quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la +crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie +nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que</p> + +<p>»Je suis toujours, etc.</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait +lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une +soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est +ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant +à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous +donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la +première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus +assez gris pour lui faire un <i>discours</i>. Je crois que le critique nous +battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois +pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»</p><br> + +<h3>LETTRE CCXVII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">8 mars 1815.</span><br> + +<p>«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que +j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne +puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont +fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je +suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles +pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien +imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais +ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu! +voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en +musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en +fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.</p> + +<p>»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des +sons nazillards dont il a accompagné mes <i>Mélodies Hébraïques</i>? Ne vous +ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande +facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez +ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.</p> + +<p>»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de *** +arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux +oreilles et au cœur de l'auteur<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> +<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>. Votre aventure ne laisse pas +d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche? +Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident +l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en +question! et puis cette délicieuse parenthèse: «<i>Entre nous deux soit +dit</i>!» Cela me rappelle un mot de l'<i>Héritier</i>: «Tête à tête avec lady +Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre +flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec +bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et +Cie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" +name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152"> +(retour) </a> Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui +avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés +d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou +plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème +nouveau: «<i>Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème +de M</i>. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires; +elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la +réponse, à mon grand déplaisir: «<i>Nous</i> sommes fâchés que vous ne +trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles +serviteurs, + +<p>»L. H. R. O. et compagnie.»<span class="rig">(<i>N. de Moore</i>.)</span></p></blockquote> + +<p>»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté +une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près +Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.</p> + +<p>»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues +que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon +respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à +l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon +égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et +j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années. +Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et +douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs +de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur +le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde +voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes +traînent partout avec elles.</p> + +<p>»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,</p> + +<p>»Votre, etc.»</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<h3>LETTRE CCXVIII.</h3> + +<h4>A M. MOORE.</h4> + +<span class="rig">27 mars 1815.</span><br> + +<p>«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que +vous venez d'essuyer<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> +<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on +peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu. +Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de +courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs. +Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la +distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" +name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153"> +(retour) </a> La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.</blockquote> + +<p>»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux +doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à +ce sujet, et pour mes <i>idées réelles</i>, il y a environ un an, je vous +réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je +pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de +mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité +auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire +d'un certain abbé qui avait écrit un <i>Traité sur la Constitution de +Suède</i>, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au +moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle +arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel. +«Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la +<i>constitution</i>, mais non pas <i>mon livre</i>!!!» Je pense <i>à</i> cet abbé, mais +je ne pense pas comme lui.</p> + +<p>»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus +extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa +fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être +arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de +Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est +certainement le favori de la fortune; et</p> + +<blockquote> + »Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il + prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et + s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des <i>bals</i> aux + dames et des <i>balles</i> à ses ennemis. +</blockquote> + +<p>»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du +roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne +bat pas les <i>alliés</i>, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout +seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser +ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses +vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale, +l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui +et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a +parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication, +et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier +exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si +brillant et si complet.</p> + +<p>»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il +y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux, +moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord +Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est +maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa +fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa +mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi, +que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi +long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est +toujours à la campagne.</p> + +<p>»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos +lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse +de Devon, tandis qu'elle est en France.</p> + +<p>»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la +romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas +parler de <i>condescension</i>, de <i>noble auteur</i>, etc., toutes phrases viles +et usées, comme dit Polonius. +........................................ +.............................</p> + +<p>»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous +comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent +impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus +longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma +reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»</p><br> + +<h3>LETTRE CCXIX.</h3> + +<h4>A M. COLERIDGE.</h4> + +<span class="rig">Piccadilly, 31 mars 1815.</span><br> + +<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p> + +<p>«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois, +j'espère que cela <i>est</i> fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût +parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise +des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas +abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour +ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous +survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement +toute comparaison serait une insulte pour vous.</p> + +<p>»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les +circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans +Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez +créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait +été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis +plusieurs années qui ressemblât aux <i>Remords</i>; et je crois que la +réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les +espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous +continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être +glorieuse pour vous.</p> + +<p>»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.</p> + +<p>»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p> + +<span class="rig">BYRON.</span><br> + +<p>»<i>P. S.</i> Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira +de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune +et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a +toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart +de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns +mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse +moi-même, ce qui est absolument <i>mettre des charbons ardens sur la tête +de son adversaire</i>. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne +signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce +que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai +toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y +suis permises.»</p><br> + +<h4>FIN DU DIXIÈME VOLUME.</h4> + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + volume 10, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 *** + +***** This file should be named 30994-h.htm or 30994-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/0/9/9/30994/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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