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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:54:54 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10, by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: January 16, 2010 [EBook #30994]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON.
+
+
+
+
+IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ
+Rue St-Louis, n° 46, au Marais.
+
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI
+TOME DIXIÈME.
+
+_Paris_.
+
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
+ET RUE RICHELIEU, N°47 _bis_.
+
+1830
+
+LETTRES
+DE LORD BYRON,
+ET
+MÉMOIRES SUR SA VIE
+PAR THOMAS MOORE.
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+SUR LA VIE
+DE LORD BYRON.
+
+
+
+C'est à peu près à cette époque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de
+voir Lord Byron pour la première fois et de me lier avec lui. La
+correspondance qui fut la source de notre amitié est on ne peut plus
+propre à faire connaître la mâle franchise de son caractère. Comme c'est
+moi qui la commençai, on me pardonnera un peu d'égoïsme dans le détail
+des circonstances qui y donnèrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles
+publiques parlèrent avec beaucoup de raillerie et tournèrent en ridicule
+une affaire qui s'était passée entre M. Jeffrey et moi à Chalk-Farm, se
+fondant sur un faux rapport de ce qui nous était arrivé, à
+Bow-Street[1], devant les magistrats. J'adressai en conséquence une
+lettre à l'éditeur de l'un de ces journaux, dans laquelle je
+contredisais les faussetés qu'ils avaient avancées, et rétablissais les
+faits dans toute leur vérité. Pendant quelque tems, ma lettre parut
+produire l'effet que je m'en étais promis, mais malheureusement, la
+première version prêtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour
+céder facilement à la vérité de la seconde. Aussi, toutes les fois que
+l'on faisait allusion à cette affaire dans le public, l'on ne manquait
+pas de rappeler uniquement le premier écrit, parce qu'on le trouvait
+plus piquant.
+
+[Note 1: Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de
+Londres, où l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des
+duels, que la loi anglaise ne tolère pas, mais regarde, suivant les
+circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prémédité.
+(_N. du Tr._)]
+
+Lorsqu'en 1809 parut, pour la première fois, la satire intitulée _Les
+Poètes anglais et les Journalistes écossais_, je vis que l'auteur, et
+l'on s'accordait à attribuer l'ouvrage à Lord Byron, non-seulement
+s'égayait dans ses vers avec autant de malignité que de talent sur ce
+sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait
+un aperçu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord présentée, et par
+conséquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais
+publié. Toutefois, comme cette satire était anonyme, et que sa
+seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement obligé
+d'y faire attention, et j'oubliai entièrement cet incident. Pendant
+l'été de cette même année, parut la seconde édition de l'ouvrage,
+portant cette fois le nom de Lord Byron. J'étais alors en Irlande,
+entretenant peu de relations avec le monde littéraire, et plusieurs mois
+se passèrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle édition.
+Dès que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractère de
+gravité, j'adressai à Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai à
+l'un de mes amis à Londres, avec prière de la remettre lui-même entre
+les mains de sa seigneurie[2].
+
+[Note 2: Voilà la seule de mes lettres que je prendrai la liberté
+d'offrir entière au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est
+courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai
+cru que l'on me permettrait de m'écarter pour cette fois de la règle que
+je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me
+paraîtront nécessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble
+correspondant.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+Dublin, Ier janvier 1807.
+
+
+MILORD,
+
+«Je viens de voir le nom de _Lord Byron_ en tête d'un ouvrage intitulé
+_Les Poètes anglais et les Journalistes écossais_, dans lequel on semble
+donner _un démenti_ au compte que j'ai publié, de ce qui s'est passé
+entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques années. Je vous prie d'avoir la
+bonté de me faire savoir si je dois considérer votre seigneurie comme
+l'auteur de cette publication.
+
+«Je n'espère pas pouvoir revenir à Londres avant une semaine ou deux: je
+compte toutefois que, d'ici là, votre seigneurie voudra bien me faire
+connaître si elle avoue l'insulte renfermée dans les passages auxquels
+je fais allusion.
+
+«Il est inutile de recommander à votre seigneurie
+de tenir secrète notre correspondance à ce sujet.
+
+«J'ai l'honneur d'être, de votre seigneurie,
+
+«Le très-humble serviteur,»
+
+THOMAS MOORE.
+
+Molesworth-street, Nº 22.
+
+
+
+
+Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adressé ma lettre m'écrivit
+qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait
+quitté l'Angleterre immédiatement après la publication de la seconde
+édition. Il ajoutait que ma lettre avait été remise à un ami de Lord
+Byron, un M. Hodgson qui s'était chargé de la lui faire parvenir par une
+voie sûre. Quoique ce dernier arrangement ne fût pas absolument ce que
+j'aurais pu désirer, je pensai qu'après tout il fallait laisser ma
+lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de
+songer à cette affaire.
+
+Pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent avant le retour de Lord
+Byron, j'avais contracté comme époux et comme père, des obligations qui
+rendent les hommes peu jaloux de s'exposer à des dangers sans nécessité,
+surtout ceux qui n'ont rien à léguer aux objets de leur tendresse. Lors
+donc que j'appris que le noble voyageur était revenu de Grèce, bien que
+je crusse me devoir à moi-même de persister dans mon projet de demander
+une explication, je résolus de prendre un ton de conciliation propre
+non-seulement à montrer le désir d'un résultat pacifique, mais encore à
+faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun désir de
+vengeance. La mort de Mrs. Byron me força à différer quelque tems mon
+projet; mais, aussitôt que les convenances le permirent, j'adressai une
+seconde lettre à Lord Byron, dans laquelle me référant à la première, et
+après avoir exprimé le doute qu'elle lui fût jamais parvenue,
+j'établissais de nouveau, et à peu près dans les mêmes termes, la nature
+de l'insulte que je croyais avoir reçue dans la note en question. «Il
+est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon
+intention, devait être la conséquence de cette première lettre. Le tems
+qui s'est écoulé depuis, quoiqu'il n'ait rien changé à la nature de
+l'injure ni à la manière dont je la ressentis, a matériellement altéré
+ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre
+n'est-il que de me montrer conséquent avec ma première, et de vous
+prouver que je suis toujours sensible à l'injure que j'ai reçue, quoique
+les circonstances me forcent à n'y pas donner suite à présent. Quand je
+dis que je suis sensible à cette injure, que votre seigneurie n'aille
+pas s'imaginer que je nourrisse dans mon cœur la moindre idée de
+vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise où se
+trouve l'homme accusé de mensonge, malaise qui doit le poursuivre
+jusqu'au tombeau à moins que l'insulte ne soit rétractée ou expiée. Si
+j'étais insensible à cette fausse position, je mériterais plus que le
+fouet de votre satire.» Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir
+des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un
+grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permît de rechercher,
+dès ce moment, l'honneur d'être compté au nombre de ses amis.
+
+Lord Byron me fit la réponse suivante.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIII.
+
+À M. MOORE.
+
+Cambridge, 27 octobre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«Votre lettre m'a été envoyée de Nollingham ici, ce qui excuse le retard
+qu'a éprouvé la réponse. Quant à votre première lettre, je n'ai jamais
+eu l'honneur de la recevoir; soyez sûr que, dans quelque partie du monde
+que je me fusse trouvé, j'aurais regardé comme un devoir de revenir et
+d'y répondre en personne.
+
+«Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir
+inséré dans les journaux. À l'époque de votre affaire avec M. Jeffrey,
+je venais d'entrer à l'université. J'ai lu et entendu à cette occasion
+un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait était
+tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes
+idées de _démentir_ un récit qui n'était jamais tombé sous mes yeux. En
+mettant mon nom à cette production, je m'en suis rendu responsable
+envers tous les intéressés, j'ai contracté l'obligation d'expliquer tout
+ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les
+conséquences des étourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne
+me laisse pas le choix, c'est à ceux qui sont injuriés ou irrités de
+chercher la réparation qui leur convient.
+
+»Quant au passage en question, _vous n'étiez pas_ certainement la
+personne pour laquelle j'éprouvais des sentimens hostiles. Toutes mes
+pensées, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais
+en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littéraire, et je ne
+pouvais prévoir que son antagoniste fût près de devenir son champion.
+Vous ne spécifiez pas ce que vous désiriez que je fisse; je ne puis ni
+rétracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avancé, ni
+offrir des excuses à ce sujet.
+
+»Je serai, au commencement de la semaine, à Saint-James's-Street, n° 8.
+Je n'ai vu ni la lettre ni la personne à laquelle vous aviez communiqué
+vos intentions.
+
+»Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne déléguée par vous, me
+trouvera toujours disposé à adopter toute espèce de proposition
+conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre
+moyen échouait, à vous donner les satisfactions que vous croirez
+nécessaires.
+
+»J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,»
+
+BYRON.
+
+
+Dans ma réplique à cette lettre, je commençais par dire qu'elle était,
+après tout, aussi satisfaisante que je pouvais le désirer. Elle
+contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte
+_diplomatie_ des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu
+mon _compte rendu_, auquel je supposais qu'il avait donné volontairement
+le démenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de
+mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage
+n'avait pas été dirigé contre moi personnellement. J'ajoutais que
+c'était là toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que
+naturellement je m'en tenais satisfait.
+
+J'entrais ensuite dans quelques détails sur la manière dont je lui avais
+envoyé ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne
+pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'était servie
+en parlant de la perte de cette première missive, m'avaient beaucoup
+affligé.
+
+Je terminais ainsi ma réplique: «Votre seigneurie ne montrant aucun
+désir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne
+m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de
+cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un
+milieu entre des hostilités ouvertes ou une amitié décidée. Mais comme
+les pas que nous pourrions faire vers cette dernière alternative,
+dépendent entièrement de vous maintenant, il ne me reste qu'à répéter
+que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur
+d'être, etc., etc.»
+
+Le lendemain, je reçus de Lord Byron une seconde lettre.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIV.
+
+À M. MOORE.
+
+Saint-James's-street, N°8, 29 octobre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«Peu de tems après mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson,
+m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un événement malheureux
+arrivé dans ma famille me forçant à quitter Londres précipitamment,
+cette lettre qui, très-probablement doit être la vôtre, est demeurée non
+ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons
+reconnaître votre écriture, elle sera ouverte en votre présence, pour la
+satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville
+actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.
+
+»Quant à la dernière partie de vos deux lettres, je ne sais comment y
+répondre, jusqu'à ce que le point principal ait été discuté entre nous.
+Devais-je m'attendre à l'amitié d'une personne qui se croyait accusée
+par moi de fausseté? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas
+pu être mal interprétées, non par la personne à laquelle elles étaient
+adressées, mais par d'autres? Dans le cas où je me trouvais, une
+pareille démarche était impraticable. Si vous, qui vous croyez
+l'offensé, êtes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser
+ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre à mon tour. Ma
+situation, comme je l'ai déjà dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais
+été fier de notre connaissance, si elle avait autrement commencé; mais
+c'est à vous de voir jusqu'où elle peut aller sous des _auspices_ si peu
+favorables.
+
+«J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+Un peu piqué, je l'avoue, de la manière dont avaient été accueillies mes
+ouvertures intempestives pour établir entre nous un commerce amical, je
+me hâtai de clore notre correspondance par un petit billet où je disais
+que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise
+en m'écartant du point immédiat de notre discussion, il ne me restait
+qu'à ajouter que si, dans ma dernière lettre, j'avais correctement
+établi l'explication qu'elle m'avait donnée, je déclarais m'en
+contenter; et que, dès ce moment, toute correspondance pouvait cesser à
+jamais entre nous.
+
+Ce billet me valut aussitôt, de la part de Lord Byron, la réponse
+suivante, où se montrent si bien la franchise et la bonté de son
+naturel.
+
+
+
+
+LETTRE LXXV.
+
+À M. MOORE.
+
+30 octobre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur
+un sujet si peu agréable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et
+pour vous aussi, je pense, que la lettre laissée chez M. Hodgson, en
+supposant qu'elle soit la vôtre, vous pût être renvoyée encore toute
+entière, surtout puisque vous me dites _que les expressions dont je me
+suis servi en parlant de la perte de cette première missive, vous ont
+beaucoup affligé_.
+
+»Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore
+très-flatté de cette partie de votre correspondance, où vous me faites
+entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis
+pas allé d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais
+peut-être dû, la situation dans laquelle je me trouvais doit être mon
+excuse. Aujourd'hui, vous vous déclarez satisfait des explications que
+je vous ai données; nous n'avons donc plus rien de fâcheux à démêler
+ensemble. Si vous conservez la même bonne volonté de m'accorder
+l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous
+voir au lieu et au moment qu'il vous plaira désigner; et j'ose espérer
+que vous n'attribuerez à aucun motif honteux la prière que je vous en
+fais à mon tour.
+
+»J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+Au reçu de cette lettre, je me hâtai d'aller trouver mon ami, M. Rogers,
+qui était alors en visite chez lord Holland; et, pour la première fois,
+je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'étais engagé. Avec
+son empressement ordinaire à obliger, il proposa que l'entrevue avec
+Lord Byron eût lieu à sa table, et me chargea de le prier de vouloir
+bien lui-même choisir un jour à cet effet.
+
+La lettre suivante est celle qu'il répondit à mon billet.
+
+
+
+
+LETTRE LXXVI.
+
+À M. MOORE.
+
+1er novembre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«Je serais désespéré de troubler les engagemens que vous pouvez avoir
+pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange
+également vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre
+invitation. Je ne puis être que très-flatté de l'estime que M. Rogers
+veut bien me témoigner; et quoique je ne la mérite pas, je manquerais à
+moi-même, si je n'étais fier des éloges d'un tel homme. Si l'entrevue
+projetée entre vous, votre ami et moi, me conduisait à former une
+liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet
+de notre correspondance comme l'un des plus heureux événemens de ma vie.
+
+«J'ai l'honneur d'être sincèrement votre très-humble serviteur,»
+
+BYRON.
+
+
+Il n'est pas nécessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce
+qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres
+de Lord Byron. Mêlant, avec une facilité vraiment irlandaise, la guerre
+et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis
+dans une position où, ne connaissant pas le caractère de celui qui lui
+écrivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond
+d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques
+embûches. De là, cette judicieuse réserve avec laquelle il s'abstint de
+répondre aux offres d'amitié que je lui faisais, avant de savoir si son
+correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il
+lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, à cet égard, furent
+levés, il déploya toute la franchise de son naturel, et la facilité avec
+laquelle, sans plus songer à aucune forme d'étiquette, il se déclara
+prêt à me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait
+de choisir, prouve qu'il était aussi confiant et aussi empressé après
+cette explication, qu'il s'était montré judicieusement réservé et même
+pointilleux auparavant.
+
+Ce caractère franc et mâle que Byron déploya dans mes premiers rapports
+avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu'à la fin.
+
+L'intention de M. Rogers avait d'abord été de n'avoir à dîner que Lord
+Byron et moi; mais M. Thomas Campbell étant venu faire visite le matin à
+notre hôte, fut invité à nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta.
+Une telle réunion ne pouvait manquer d'être intéressante pour nous tous.
+C'était la première fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de
+son côté, il se trouvait pour la première fois avec des personnes dont
+les noms s'étaient associés à ses premiers rêves littéraires, deux
+desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de
+génie honorent volontiers ceux qui les ont précédés dans la carrière[3].
+
+[Note 3: Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affectée: Lord
+Byron avait déjà fait lui-même cette distinction dans les opinions qu'il
+a émises sur les poètes vivans; et je ne puis m'empêcher de reconnaître
+que les éloges qu'il a donnés dans la suite à mes écrits sont dus en
+grande partie à son amitié pour moi.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Parmi les impressions que cette réunion m'a laissées, ce que je me
+rappelle avoir principalement remarqué, c'est la noblesse de son air, sa
+beauté, la douceur de sa voix et de ses manières, et ce qui
+naturellement dut me flatter le plus; son envie marquée de m'être
+agréable. Il portait le deuil de sa mère; la couleur de ses vêtemens,
+ses cheveux si bien bouclés, si brillans, si pittoresques, faisaient
+ressortir davantage encore la pâleur aérienne et sans mélange de ses
+traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacité de sa pensée, mais
+dont la mélancolie était l'expression habituelle.
+
+Comme aucun de nous ne savait le régime particulier de nourriture qu'il
+avait adopté, notre hôte fut bien embarrassé quand il s'aperçut que son
+noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui était sur la
+table. Lord Byron ne voulut goûter ni viande, ni poisson, ni vin; il
+demanda des biscuits et du _soda-water_[4]; malheureusement on n'avait
+pas songé à s'en procurer. Toutefois, il déclara qu'il se contenterait
+fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire,
+avec de si pauvres ingrédiens, un dîner qu'il parut prendre de grand
+cœur.
+
+Je vais reprendre la série de sa correspondance avec d'autres amis.
+
+[Note 4: Boisson rafraîchissante, digestive et mousseuse à un
+très-haut degré, obtenue par la combinaison et la solution instantanée
+dans l'eau d'une quantité de soude et d'acide tartreux.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE LXXII.
+
+À M. HARNESS.
+
+6 décembre 1811.
+
+
+MON CHER HARNESS,
+
+«Voici que je vous écris encore; mais ne croyez pas que je mette à
+contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous
+des réponses régulières. Quand vous vous y sentirez disposé,
+écrivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de
+penser que vous êtes beaucoup mieux occupé ailleurs. Hier, Blaud et moi
+sommes allés chez M. Miller; mais comme il n'y était pas, il viendra
+chez Blaud[5] aujourd'hui ou demain. Je tâcherai certainement de les
+réunir.--Vous êtes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'âge, vous
+apprendrez à n'affectionner personne, mais à ne dire du mal de qui que
+ce soit.
+
+[Note 5: Le révérend Robert Blaud, l'un des auteurs des _Extraits de
+l'anthologie grecque_. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer
+la traduction du poème de _Lucien Bonaparte_.]
+
+»Quant à la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous
+guider. Je n'ai jamais eu la prétention de donner des avis; j'ai, pour
+cela, une foi trop entière au vieux proverbe.
+
+»La gelée actuelle est insupportable. C'est la première fois que j'en
+vois depuis trois ans; je me souviens encore des vœux que je formais
+pour en voir une petite au milieu des étés de l'Orient; quand, pour m'en
+procurer le plaisir, il m'eût fallu monter exprès au sommet de
+l'Hymette.
+
+»Je vous remercie de tout mon cœur pour la dernière partie de votre
+lettre. Il y a long-tems que je n'ai reçu des témoignages d'amitié de
+personne; et je suis charmé qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a
+donné de si bonne heure. Je n'ai point changé au milieu de mes courses
+aventureuses. Harrow et vous naturellement êtes toujours présens à ma
+mémoire; et le
+
+ _Dulces... reminiscitur Argos_
+
+m'est venu à l'idée, sur les lieux mêmes auxquels fait allusion la
+pensée prêtée par le poète aux Argiens déchus. Notre liaison a commencé
+avant que nous connussions ce que c'était qu'une date; et il ne tient
+qu'à vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi
+au nombre des _choses qui auront été_.
+
+»Lisez des livres de mathématiques. Je crois que X plus Y est au moins
+aussi amusant que la _Malédiction de Kéhama_, et certainement plus
+intelligible. Les poèmes de maître S's. sont, en effet, des lignes
+parallèles prolongées indéfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer
+qui soit absurde autant qu'elles[6].
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+[Note 6: Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible à
+traduire; le mot _lines_ signifiant à la fois des vers et des lignes.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE LXXVII.
+
+À M. HARNESS.
+
+8 décembre 1811.
+
+
+«Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement
+noir, et par conséquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour
+une personne aussi sévère que vous sur l'étiquette; mais comme c'est
+aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualité,
+et quant à la grandeur excessive, j'y remédierai en ne la remplissant
+pas toute entière. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernière lettre, mais
+nous dînons ensemble mardi prochain avec Moore, l'épitomé de toutes les
+perfections poétiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura
+fini avec Milles. Je prends peu d'intérêt à l'un ou à l'autre; qu'ils
+s'arrangent à leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, à votre
+prière, pour les mettre bien ensemble, et j'espère qu'ils
+s'accommoderont pour leur mutuel avantage.
+
+»Coleridge a donné des lectures où il traite mal Campbell. Rogers était
+présent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une
+partie pour aller entendre ce manichéen de la poésie. Pote va épouser
+miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les
+ministres restent; sa Majesté est toujours dans le même état. Ainsi, à
+vous: voilà de la folie simple et de la folie double.
+
+»Je ne connais qu'un homme qui ait été vraiment heureux, c'est
+Beaumarchais, l'auteur de _Figaro_, qui avait enterré deux femmes et
+gagnée trois procès avant l'âge de trente ans.
+
+»Que faites-vous maintenant, mon enfant? _vous étudiez, j'en suis sûr_.
+Je désire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'époque
+la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les espérances du
+papa, de la tante, et de toute la parenté, sans parler des miennes. Ne
+savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a été reconnu masculin
+ont été créés dans le but formel de prendre des degrés? et que moi,
+moi-même, je suis _artium-master_[7], quoique l'orateur public de
+l'université puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous
+devez être prêtre et réfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond
+sur la Bible (qui, bien qu'imprimé, n'est pas publié), et les livres de
+tous les autres mécréans. Laissez-là tous les amusemens frivoles, et
+devenez aussi immortel qu'on peut le devenir à Cambridge.
+
+[Note 7: Deuxième grade dans les universités anglaises, répondant à
+celui de _licencié_.]
+
+»Vous voyez, _mio carissimo_, quelle peste de correspondant je suis;
+mais, une fois à Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le
+voudrez; je ne vous distrairai plus de vos études, comme je fais
+maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous
+prendre, suivant qu'il a été convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers
+dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant à
+l'intérieur de la voiture. Vous viendrez décidément avec moi, comme il a
+été dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson à
+ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux à
+l'aide de quelque stratagème. Si seulement Hodgson était un peu moins
+gros, nous nous emballerions plus aisément. A-t-il cessé de boire des
+spiritueux? c'est un excellent garçon, mais je ne crois pas que l'eau
+lui soit bonne, au moins intérieurement. Voulez-vous savoir ce que je
+fais en ce moment? je mâche du tabac.
+
+»Vous ne voyez pas mes deux confédérés, Soupe Davies et Matthews[8]; ce
+ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis
+absolument _hujusdem farinæ_, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos
+bonnes grâces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.
+
+[Note 8: Le frère de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+9 décembre.
+
+«Le matin, je suis toujours mal disposé, et aujourd'hui le tems est
+aussi sombre que moi-même. La pluie et le brouillard sont pires qu'un
+_sirocco_, surtout dans un pays où l'on ne mange que du bœuf et ne boit
+que de la bière. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec
+une figure bien grave, qu'il est en traité pour un roman de Mme
+d'Arblay's, dont on demande mille guinées. Il veut que je lise le
+manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai
+bien de donner mon opinion à la légère sur cette dame, car je sais que
+le docteur Johnson a revu sa _Cécilia_. Si le libraire me donne ce
+roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont
+certainement des gens de goût. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le
+ferai plus. Peut-être vous écrirai-je encore; mais, que je le fasse ou
+non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE LXXIX.
+
+À M. HODGSON.
+
+Londres, 8 décembre 1811.
+
+
+«Je vous ai envoyé, l'autre jour, un conte lamentable, les _Trois
+Moines_; maintenant voici quelque chose d'un style tout différent. Je
+l'ai écrit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:
+
+ Laissons-là ces accens lugubres, etc., etc.
+
+»J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprimé, mais non
+publié), intitulé l'_Œdipe Juif_, dans lequel il essaie de prouver que
+la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allégorie,
+particulièrement la Genèse et Josué. Il se déclare théiste dans sa
+préface, et traite fort cavalièrement l'interprétation littérale. Je
+voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prêté, et j'avoue qu'il
+vaut pour moi vingt traités comme celui de Watsons.
+
+»Il faut que vous et Harness vous fixiez une époque pour votre visite à
+Newsteadt: pour moi, je suis toujours à votre disposition, à moins qu'il
+ne survienne quelque chose dans l'intérim...
+
+»Blaud dîne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a
+attaqué les _Plaisirs de l'Espérance_ et tous les autres _plaisirs_. M.
+Rogers était présent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi
+indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une
+partie d'aller entendre ensemble le nouvel art poétique de ce
+schismatique réformé; si j'étais l'un des grands astres de notre
+Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur
+s'occupât de moi, je ne l'écouterais certainement pas sans lui répondre.
+Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunément,
+c'est à recommencer tous les jours. Campbell se désespère, je n'ai
+jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fâché,
+qu'a-t-il à craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller,
+qui devait le venir trouver hier.
+
+»C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais
+amusé, si ce n'est à Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il
+rien de bien agréable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville;
+tant qu'elles n'iront pas en arrière, c'est pour le mieux. Harness
+écrit, écrit, écrit, le voilà devenu auteur. Je ne fais rien que mâcher
+du tabac. Je voudrais que le parlement fût ouvert pour avoir le plaisir
+d'entendre les autres et peut-être aussi celui de me faire écouter à mon
+tour; mais je ne suis pas bien empressé là-dessus. J'ai bien des plans
+dans la tête: quelquefois je pense à retourner dans le Levant, et à
+visiter encore cette Grèce bien aimée. Je me porte bien, mais je suis
+toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien
+malade, ce qui fait que je suis rentré fort content chez moi.
+
+»Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir
+trente ans! si vous étiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer
+à toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous
+repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intéressant? Et
+comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai écrit à Harness, et il
+m'a écrit, et nous nous sommes écrit, et il ne nous reste plus qu'à nous
+écrire encore jusqu'à ce que la mort vienne enlever les plumes et les
+écrivains.
+
+»L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places
+vacantes. Le cuisinier a déserté nous laissant dans l'embarras, ce qui
+ne fait pas rire notre comité. Maître Brook, notre chef de service, a la
+goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle
+d'après autrui, car qu'importe l'art de la cuisine à un homme qui ne
+mange que des légumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur
+l'état de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du
+repos, et quant à moi je les laisse diriger la cuisine à leur fantaisie.
+Faites-moi savoir ce que vous avez décidé pour notre partie de Newsteadt
+et croyez-moi toujours votre, etc.»
+
+Νωαιρων
+
+
+
+
+LETTRE LXXX.
+
+À M. HOGDSON.
+
+Londres, 12 décembre 1811.
+
+
+«Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renoncé à moi aussi, en
+renonçant au vin. J'ai écrit, écrit; point de réponse! Mon cher sir
+Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xérès et écrivez. Une
+indisposition a empêché Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a
+amplement dédommagés. J'ai quelqu'espoir de l'engager à venir à
+Newsteadt avec nous; je suis sûr que vous l'aimerez plus à mesure qu'il
+se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.
+
+»Je ne sais où en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne
+prétend être en traité pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il
+l'obtient (au prix de mille guinées), il désire que je lise le
+manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense à donner jamais
+mon opinion à cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages,
+mais par pure curiosité. Si mon honorable éditeur voulait avoir un
+jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit à Rogers et à M**,
+comme à des gens du goût le plus épuré. J'ai eu une quantité de lettres
+de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'êtes plus un
+enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous êtes plus
+agréablement occupé à faire des articles pour les _Revues_. Vous ne
+méritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+»_P. S._ Je n'attends que votre réponse pour fixer notre rendez-vous.»
+
+
+
+
+LETTRE LXXXI.
+
+À M. HARNESS.
+
+15 décembre 1811.
+
+
+«J'ai fait à votre dernière une réponse dont, par réflexion, je ne suis
+pas plus content que vous ne l'aurez probablement été vous-même. Je
+n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens
+d'avoir l'avantage d'une épître de ***, pleine de toutes ses petites
+doléances; et cela au moment où, par suite de circonstances qu'il serait
+trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprès
+desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une égratignure en
+comparaison d'un cancer. Tout cela combiné m'avait mis de mauvaise
+humeur contre lui et contre le genre humain. La dernière partie de ma
+vie s'est passée dans une lutte continuelle contre les affections qui
+ont empoisonné la première. Quoique je me flatte d'être parvenu à les
+dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-là en était un,
+où je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne
+vous en eusse pas parlé ici, si je ne craignais d'avoir été un peu trop
+sauvage dans ma dernière, et si je ne désirais vous en offrir cette
+espèce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos
+troubadours langoureux; ainsi tâchons de rire maintenant.
+
+»Hier j'allai avec Moore à Sydenham, faire une visite à Campbell[9]. Il
+n'était pas visible; et nous nous en revînmes assez gaîment. Demain je
+dîne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque
+fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans _Coriolan_; il
+était superbe, et a joué magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une
+excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui était plus
+que pleine. Clare et Delaware, qui y étaient aussi, ne furent pas si
+heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'étions pas ensemble. J'aurais
+voulu que vous fussiez là; avec votre amour pour Shakspeare et la
+tragédie bien jouée, cette soirée vous eût fait éprouver de bien vives
+jouissances. La semaine dernière j'éprouvai tout le contraire à
+Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut sifflé à outrance,
+et le méritait.
+
+[Note 9: Cette promenade me fit connaître d'une manière assez peu
+rassurante l'une des singularités de Lord Byron. Au moment où nous
+quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda
+au domestique qui fermait la portière du vis-à-vis: «Avez-vous mis les
+pistolets dans la voiture?» La réponse fut affirmative. Il était
+impossible de ne pas sourire de cette précaution prise en plein midi;
+surtout en égard aux auspices sous lesquels notre liaison avait
+commencé.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du sort de B** et de H**;
+c'est bien ce que méritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler
+dans des maisons de prostitution de la perte, l'irréparable perte,
+désespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous
+censurez ma manière de vivre, Harness; quand je me compare à ces hommes
+plus âgés, que moi et dans une position plus brillante, en vérité, je
+commence à me regarder comme un monument de prudence, une statue
+ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le
+monde en général m'attribue sur ces hommes-là une orgueilleuse
+supériorité dans la carrière du vice. Au bout du compte j'aime assez B**
+et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs
+erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de
+telles liaisons du nom d'_amour_... attachemens romantiques pour des
+choses qu'on peut acheter un écu!
+
+
+16 décembre.
+
+
+»Je viens de recevoir votre lettre; je suis pénétré de l'affection que
+vous me témoignez. La première partie de ma lettre d'hier vous aura
+parti, j'espère, une explication de la précédente, quoiqu'elle ne
+suffise pas pour l'excuser. J'aime à recevoir de vos nouvelles...
+j'aime... le mot n'est pas assez fort. Après le plaisir de vous voir, je
+n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs,
+d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns
+ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point
+vu. Les faits dont vous parlez à la fin de votre lettre sont de
+nouvelles preuves à l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les
+trouverez toujours, égoïstes et défians; je n'en excepte aucun. La cause
+en est dans l'état de la société. Dans le monde, chacun ne doit compter
+que sur soi; il est inutile et peut-être égoïste d'attendre rien des
+autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de
+l'_amitié_ au collége, et assez d'_amour_ avant l'âgé de vingt ans.
+
+»Je suis allé voir ***; il me retient en ville, où je ne voudrais pas
+être actuellement. C'est un homme bon, mais tout-à-fait sans conduite.
+Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.
+
+»Croyez-moi pour toujours votre bien affectionné, etc.»
+
+ * * * * *
+
+Dès le moment de notre première entrevue, à peine laissâmes-nous passer
+un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre
+connaissance se changea en intimité et en amitié avec une promptitude
+dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus très-heureux dans toutes les
+circonstances qui marquèrent nos premiers rapports. Pour un cœur aussi
+généreux que le sien, le plaisir de réparer une injustice aida peut-être
+beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son
+esprit, tandis que la manière dont j'en demandais réparation, exempte de
+colère ou de rien qui ressemblât à un défi, ne lui laissa aucun souvenir
+fâcheux de ce qui s'était passé entre nous. Point de compromis ou de
+concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grâce
+de cette franche amitié à laquelle il m'admit si cordialement tout
+d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se
+formât avant qu'il ne fût arrivé à l'apogée de ses succès, avant que les
+triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde à ses pieds, et donné
+à d'autres hommes illustres qui recherchèrent son amitié, des chances
+bien plus sûres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle
+carrière que lui ouvrirent ses succès, loin de nous détacher l'un de
+l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par conséquent
+rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait
+admettre dans cette haute société où l'appelait son rang; et quand,
+après avoir publié _Childe-Harold_, il commença à voir le monde, ceux
+qui étaient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous
+allions généralement dans les mêmes maisons; et dans la saison toujours
+si gaie d'un printems à Londres, nous nous trouvions, comme il le dit
+lui-même dans une de ses lettres, _embarqués ensemble dans le même
+vaisseau de fous_.
+
+Mais au moment où nous nous vîmes pour la première fois, il était, pour
+ainsi dire, seul dans le monde. Même ses connaissances de cafés, qui,
+avant son départ d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure
+société, étaient ou abandonnées ou dispersées. À l'exception de trois ou
+quatre camarades de collége, auxquels il paraissait fortement attaché,
+M. Dallas et son avoué semblaient les seules personnes qu'il pût appeler
+ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement,
+qui lui était évidemment pénible, l'état d'abandon dans lequel il se
+trouva arrivé à l'âge d'homme fut une des sources principales de ce
+dédain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages
+tardifs qu'il en reçut ne purent parvenir à éteindre. L'effet que
+produisit sur son caractère adouci le commerce si court qu'il entretint
+dans la suite avec la société, prouve que son cœur se fût rempli des
+sentimens les plus doux si le monde lui eût souri plus tôt.
+
+Toutefois, en recherchant ce qu'eût pu être son caractère dans des
+circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses défauts mêmes
+furent les élémens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y
+avait de bon et de mauvais dans son naturel que son génie tire sa force
+et son éclat. Un accueil plus flatteur dans le monde eût sans doute
+adouci et fléchi son caractère acerbe; mais peut-être aussi lui eût-il
+ôté quelque chose de sa vigueur: la même influence qui aurait répandu
+plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu être fatale à sa
+gloire. Dans un petit poème qu'il paraît avoir composé à Athènes, en
+1811, et que l'on trouve écrit de sa main sur le manuscrit original de
+_Childe-Harold_, il y a deux vers qui, à peine intelligibles si on les
+joint à ceux qui précèdent, peuvent, pris isolément, s'interpréter comme
+l'expression d'un sentiment prophétique, et de la conviction que de la
+ruine et du naufrage de toutes ses espérances naîtrait l'immortalité de
+son nom.
+
+ Cher objet d'un attachement malheureux! quoique privé
+ maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et
+ mes larmes pour me réconcilier avec la vie. On dit que le
+ tems peut détruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien;
+ car _ma mémoire devient immortelle par le coup même qui tue
+ toutes mes espérances_.
+
+Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dînions souvent tous
+les deux ensemble, n'ayant pas de société commune où nous pussions nous
+trouver. Il n'appartenait alors qu'à l'Alfred, et je ne faisais partie
+que du Wattier. Nous prenions généralement nos dîners chez Saint-Alban
+ou chez Steven, dont il était une ancienne pratique. Quoique de tems en
+tems il bût du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son
+système d'abstinence quant aux mets. Il paraît qu'il s'était fait l'idée
+qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractère. Je me
+rappelle qu'un jour, étant assis en face de lui, il me regarda quelques
+secondes manger avec appétit un beefsteak, puis me demanda du ton le
+plus sérieux: «Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent
+finir par vous rendre féroce?»
+
+Ayant cru que je désirais faire partie de l'Alfred-club, il se hâta de
+me proposer pour candidat; toutefois, la résolution que j'avais prise,
+dans l'intervalle, de vivre à la campagne, rendait inutile la
+souscription à un nouveau club. J'écrivis donc à Lord Byron pour le
+prier de rayer mon nom; et j'éprouve un plaisir que l'on me pardonnera
+sans doute, à insérer ici sa réponse, quoique peu intéressante du reste,
+parce que c'est la première épître familière dont il m'ait honoré.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXII.
+
+À M. MOORE.
+
+11 décembre 1811.
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+«Nous laisserons-là, s'il vous plaît, toutes les vaines formules de
+politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu à nos parrains
+et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai
+votre nom; cependant, je n'en vois pas la nécessité, car j'ai,
+aujourd'hui, ajourné votre élection _sine die_, jusqu'à ce qu'il vous
+plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce
+qu'il y aurait quelque chose de désagréable pour moi à effacer votre nom
+de la liste après l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus
+long-tems il y aura été, plus nous aurons de probabilité de succès, et
+plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est à
+vous de décider; votre volonté, à cet égard, sera ma loi. Si mon zèle
+est allé déjà au-delà de la discrétion, pardonnez-le moi en faveur du
+motif.
+
+»Je voudrais que vous vinssiez avec moi à Newsteadt, Hodgson y sera avec
+un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade
+de classe que j'aie eu depuis la troisième _forme_[10], à Harrow,
+jusqu'à ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la
+chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre
+disposition de votre tems et mon agréable compagnie: _balnea, vina_,
+etc., etc.
+
+[Note 10: La troisième forme anglaise correspond à la classe de
+quatrième de nos colléges français.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai
+comme Martial, _nil recitabo tibi_: certainement ce n'est pas là la
+moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi,
+mon cher Moore,
+
+»Pour toujours, votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+Parmi les actes de générosité et d'amitié qui marquaient chaque année de
+la vie de Lord Byron, il n'en est peut-être pas de plus digne d'être
+cité, tant pour son opportunité, sa délicatesse et le mérite de l'objet,
+que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des
+sentimens si bien prouvés, est ce même M. Hodgson, auquel sont adressées
+un si grand nombre des lettres précédentes. Il serait injuste de lui
+enlever l'honneur de reconnaître lui-même des obligations si signalées;
+je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont
+il m'a favorisé à l'occasion d'un passage des mémoires autographes de
+son illustre ami.
+
+»Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances
+auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent à des
+affaires tout-à-fait particulières; c'est un honneur que je veux rendre
+à la mémoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de déplorer la perte.
+Me trouvant malheureusement gêné, et même très-embarrassé, je reçus de
+Lord Byron, à qui j'avais déjà d'autres obligations de la même nature,
+je reçus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'élevèrent à celle de
+1,000 livres sterlings. Je n'avais point demandé ce secours, j'étais
+loin de m'y attendre; mais c'était le projet conçu depuis long-tems,
+quoique secret, de mon ami, de venir ainsi à mon aide; il n'attendait
+que le moment de le faire de la manière la plus efficace. Quand je le
+remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent:
+_J'avais toujours songé à le faire_.»
+
+Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de février, il faisait
+imprimer son poème de _Childe-Harold_. C'est aux nombreux changemens et
+aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons
+plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la première
+ébauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possédons
+aujourd'hui, on sent bien ce don du génie, non-seulement de surpasser
+les autres, mais de se perfectionner lui-même. Dans le principe, le
+lecteur faisait connaissance avec le _petit page_ et le _valet de
+chambre_, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est
+inutile de dire combien le poète a gagné de variété et d'effets
+dramatiques en étendant la substance de ces deux stances sous la forme
+si légère et si lyrique, qu'elles ont actuellement:
+
+ À sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait
+ bien son maître. Souvent son babil charmait
+ Childe-Burun[11], quand son noble cœur était plein de
+ tristes pensées dont il dédaignait de parler. Alors il lui
+ souriait, et le jeune Alwin[12] souriait aussi, quand, par
+ quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et séché
+ les larmes prêtes à tomber de l'œil d'Harold...
+
+[Note 11: S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu
+l'intention de se peindre lui-même dans la personne de son héros,
+l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord
+voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.]
+
+[Note 12: Dans le manuscrit, les noms _Robin_ et _Rupert_ sont tour
+à tour écrits et raturés ici.]
+
+ Il n'emmena que ce page et un fidèle serviteur pour voyager
+ avec lui dans le Levant, dans une contrée éloignée. Quoique
+ l'enfant fût d'abord chagrin de quitter les bords du lac, où
+ il avait passé ses premières années, bientôt son petit cœur
+ battit de joie dans l'espoir de voir des nations étrangères,
+ et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs
+ font de si beaux récits; dont Mandeville[13]...
+
+[Note 13: Ici le manuscrit devient illisible.]
+
+Au lieu de ces strophes si touchantes à Inès dans le premier chant, où
+se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui
+soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans
+son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:
+
+ Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames
+ anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi,
+ l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas
+ bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes
+ Anglaises, etc., etc.
+
+Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités
+mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que
+la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème.
+Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter
+l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style
+généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que
+d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et
+au bouffon[14].
+
+[Note 14: Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le
+grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce
+genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et
+d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours,
+par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu
+du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis
+que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque
+sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et
+l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire.
+Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas
+réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de
+_Childe-Harold_.
+
+Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir
+John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable:
+
+ Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les
+ Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les
+ antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres,
+ allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires;
+ tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le
+ chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe?
+ Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce
+ qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers.
+ Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le,
+ volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre
+ avis.
+
+Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son
+poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle
+stance:
+
+ Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y
+ a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc.
+
+Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:
+
+ Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.
+
+on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un
+scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car,
+au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente
+qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres
+paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de
+placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un
+scepticisme de découragement et non de dérision_; distinction qu'il ne
+faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la
+conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont
+pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi.
+
+En même tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous
+presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Malédiction de Minerve_, et la
+cinquième édition des _Poètes anglais et les Journalistes écossais_. La
+note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre
+liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il
+eut la bonté de me soumettre auparavant.
+
+Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant
+imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes
+favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette
+époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui
+précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de
+lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des
+doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était
+_trop bon pour le siècle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé
+cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le
+siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la
+justesse de son goût.
+
+C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et
+que je jetai un coup d'œil rapide sur un petit nombre de stances qu'il
+m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire
+le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration
+que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la
+réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIII.
+
+À M. MOORE.
+
+29 janvier 1812.
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations
+ridicules..............................................................
+.......................................................................
+
+»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais
+_imprimé_ ni _exprimé_ d'aucune manière une telle opinion. Voulant
+écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à
+redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation
+d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle
+de pureté, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'œil de mon
+prochain_.
+
+»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, _en ce
+moment_, des éloges, _même de votre part_, ne font aucune impression sur
+moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer
+un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis
+songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant,
+la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_.
+
+»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.»
+
+[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il
+doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM.
+Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même
+d'ouvrir la bouche.
+(_N. du Tr._)]
+
+Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des
+troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise
+conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu
+trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de
+supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait
+disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans
+cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le
+premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus
+importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune
+Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre
+extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un
+épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres
+suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel
+sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec
+quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé
+l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on
+aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors
+lui être absolument indifférente.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIV.
+
+À ROBERT RUSHTON.
+
+21 janvier 1812.
+
+
+«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des
+_lettres_ à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient
+portées en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que
+Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit
+_insultée_ par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant
+que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que
+vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion
+de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de
+nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes
+intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est
+pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec
+vos camarades, je puis du moins espérer que _votre propre intérêt_ et le
+respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous
+paraîtront de quelque poids.
+
+»Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que
+vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez
+familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que
+vous m'écriviez _une fois par semaine_, pour que je voie où vous en
+êtes.»
+
+
+
+
+LETTRE LXXXV.
+
+À ROBERT RUSHTON.
+
+25 janvier 1812.
+
+
+«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre,
+cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire
+cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante.
+
+»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former:
+exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à
+mon usage de n'écouter que l'une des deux parties.
+
+»S'il s'est passé quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon
+dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr
+que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire
+autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai _à vous_.
+Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je
+suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la
+chose était arrivée. Ne _consultez_ personne sur votre réponse, mais
+écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter
+favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu
+prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que
+vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera
+impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il
+convient. J'attends une réponse immédiate.
+
+»Votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de
+quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la
+renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à
+M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur
+son esprit.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVI.
+
+À M. HODGSON.
+
+16 février 1812.
+
+
+Mon Cher Hodgson,
+
+«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière,
+la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon
+cœur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans
+leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était
+déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne
+seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la
+corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois
+vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me
+pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même
+allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif
+du genre féminin; je ne veux que _propria quæ maribus_[16].
+
+[Note 16: Premiers mots d'une des règles élémentaires de la
+grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les
+règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque
+adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves
+sont destinés à l'université d'Oxford.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes
+affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes,
+ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je
+m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans
+l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en
+tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes
+affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en
+Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je
+suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des
+mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse
+position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons
+charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une
+bonne bouteille avant son départ, sinon «_à la montagne Mahomet_.»
+Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore
+à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé
+sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne
+faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de
+consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression
+n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable.
+
+»Pour toujours, votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son
+naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de
+l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il
+recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins
+d'un élève plus âgé.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVII.
+
+AU JEUNE JOHN COWELL.
+
+12 février 1812.
+
+
+MON CHER JOHN,
+
+«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces
+lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous
+reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir
+apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé
+plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai
+trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser
+que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur
+à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami
+intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un
+service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son
+égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque
+soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses
+affaires lui-même.
+
+»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a
+données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute
+votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes
+maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité
+d'_Étonien_, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de
+Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand
+j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la
+balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves
+de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au
+premier jeu.
+
+»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.»
+
+ * * * * *
+
+Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_,
+il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est
+dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord
+Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce
+qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un
+pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus
+complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en
+délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham,
+et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti
+à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland
+qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner
+tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres
+suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVIII.
+
+À M. ROGERS.
+
+4 février 1812.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+
+«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le
+concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux
+ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec
+l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit
+nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de
+profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la
+bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra
+être nécessaire de soumettre à la chambre.
+
+»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage
+à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte
+promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux
+conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de
+jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement
+les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur
+profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens
+ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage.
+
+»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour
+moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné,
+etc., etc.»
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIX.
+
+À LORD HOLLAND.
+
+25 février 1812.
+
+
+MILORD,
+
+«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en
+remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne
+crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière
+d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M.
+Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill,
+que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en
+être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des
+manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité
+de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont
+privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par
+l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en
+voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu
+est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les
+marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation.
+Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les
+perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain,
+nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au
+perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la
+classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la
+société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de
+prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant
+d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une
+honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne
+saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans
+une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront
+l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les
+lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on
+rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il
+n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la
+peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la
+force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est
+point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de
+grand cœur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son
+expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer
+le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus
+convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces
+malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus
+dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond
+respect, Milord,
+
+»De votre seigneurie,
+
+»Le très-humble et très-obéissant serviteur.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me
+juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi _briseur de
+mécaniques_, moi-même.»
+
+
+C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la
+tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas
+permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois.
+Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart
+des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il
+avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours.
+Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de
+son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même
+fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit
+suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette
+occasion.
+
+«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le
+passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne
+présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la
+droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès
+qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il,
+votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon
+parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui
+présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans
+l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait
+faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de
+faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son
+discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner
+pour _Childe-Harold_.»
+
+Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après
+le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et
+cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de
+Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron
+dans l'éloquence oratoire.
+
+Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives à
+ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours.
+
+«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une
+mystification, je le devais à mes _Poètes anglais et les Journalistes
+écossais_. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady
+Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu
+exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit
+plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du
+moins), qu'il n'aimait mes _Poètes anglais_ que parce qu'il y voyait
+quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je
+voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa
+de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur
+Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en
+suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux,
+comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie
+publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions
+hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une
+autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre
+depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant
+pas lieu d'être découragé, surtout à mon _premier_ discours (je n'ai
+parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut
+_Childe-Harold_, et personne ne songea plus à ma _prose_, pas même moi;
+elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant,
+quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.»
+
+On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait
+faites sur lui le succès de son premier discours.
+
+
+
+
+LETTRE XC.
+
+À M. HODGSON.
+
+5 mars 1812.
+
+
+MON CHER HODGSON,
+
+«Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent
+dans les journaux; ils y sont toujours donnés d'une manière incorrecte:
+cela a été surtout le cas cette fois-ci, à cause des débats de la
+Chambre des Communes pendant cette même soirée. Le _Morning-Post_ aurait
+dû dire _dix-huit ans_. Cependant vous trouverez mon discours, tel que
+je l'ai prononcé, dans le _Parliamentary-Register_, dès qu'il paraîtra.
+Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord
+Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens
+dans leurs discours; et lord Eldon m'a répondu ainsi que lord Harrowby.
+J'ai reçu depuis, personnellement, et par l'intermédiaire de mes amis,
+de magnifiques éloges des ministériels... oui, des ministériels, aussi
+bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett.
+Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses idées, que c'est le
+meilleur discours prononcé par un lord; Dieu sait depuis combien de
+tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais
+persévérer; et lord Granville a remarqué que la construction de
+quelques-unes de mes périodes rappelait beaucoup la manière de _Burke_!!
+Il y a là de quoi donner de la vanité. J'ai dit les choses les plus
+violentes avec une sorte d'impudence modeste, insulté tout le monde, mis
+le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois
+croire mes rapports, ma réputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon
+débit, il a été assez élevé et assez facile, peut-être un peu trop
+théâtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnaître moi-même, ni
+qui que ce soit........................................................
+.......................................................................
+
+»Mon poème paraît samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'écrire. Ma
+pierre est partie pour le présent; mais je crains d'en avoir pour la
+vie. Nous parlons tous d'une visite à Cambridge.
+
+»Tout à vous,»
+
+BYRON.
+
+
+Sous la même date, il adressa à lord Holland un exemplaire de son
+ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles
+sentimens.
+
+
+
+
+LETTRE XCI.
+
+5 mars 1812.
+
+
+MILORD,
+
+«Puis-je espérer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire
+de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si complètement prouvé la vérité du
+premier vers de la strophe de Pope: _Le pardon appartient à l'injure_,
+que je me hâte de saisir cette occasion de donner un démenti au vers
+suivant. Si je n'étais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse,
+s'est échappé d'une tête follement irritée, a fait sur votre seigneurie
+aussi peu d'impression qu'il en méritait, je n'aurais pas le courage
+(peut-être donnerez-vous à mon action un nom plus sévère et plus juste),
+de vous offrir un in-4° du même auteur. J'ai appris avec peine que votre
+seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de
+lui-même ou de son auteur, il aura du moins servi à quelque chose; s'il
+pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et
+puisque certains personnages facétieux ont dit, il y a plusieurs
+siècles, que _les vers sont de franches drogues_, je vous offre les
+miens comme de faibles assistans de l'_eau médicinale_.
+
+»J'espère que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres,
+et me croirez, avec le plus profond respect,
+
+»De votre seigneurie,
+
+»Le très-affectionné et obligé serviteur,»
+
+BYRON.
+
+
+Deux jours après son discours à la Chambre Haute, parut
+_Childe-Harold_[17]; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi
+instantanée que profonde et durable. Le génie seul pouvait assurer la
+continuité du succès; mais, outre le mérite de l'ouvrage, on peut
+assigner d'autres causes à l'enthousiasme avec lequel il fut aussitôt
+reçu.
+
+[Note 17: Il envoya l'un des premiers exemplaires à sa sœur, Mrs.
+Leigh, avec l'inscription suivante:
+
+«Offert à ma chère sœur Augusta, à ma meilleure amie, à celle qui m'a
+toujours aimé beaucoup plus que je ne le méritais, par le _fils de son
+père_, et son très-affectionné frère,
+
+BYRON.»]
+
+Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractère particulier du
+génie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems
+où il a vécu; qui pensent que les grands événemens qui signalèrent la
+fin du dernier siècle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en
+les habituant aux idées libres et grandes, en ouvrant la carrière aux
+hommes entreprenans dans tous les genres, amenèrent naturellement la
+production d'un poète tel que Byron; qui, enfin, le considèrent comme le
+représentant de la révolution dans la poésie, aussi bien qu'un autre
+grand homme, Napoléon, en fut le représentant dans le gouvernement des
+états et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute
+son étendue, il faut avouer que la liberté donnée à toutes les passions,
+à toutes les énergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette
+époque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes épouvantables
+qui avaient lieu presque chaque jour sur le théâtre du monde, avait
+créé, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un goût
+prononcé pour les impressions fortes, que les stimulans puisés aux
+sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore
+qu'un asservissement abject aux autorités établies était tombé en
+discrédit, non moins en littérature qu'en politique, et que le poète
+dont les chants respireraient le plus complètement cet esprit sauvage et
+passionné du siècle, qui oserait sans règles et sans entraves s'avancer
+jusqu'aux dernières limites dans l'empire du génie, était plus sûr de
+rencontrer un public disposé à sympathiser avec ses nobles inspirations.
+
+Il est vrai qu'à la licence sur les sujets religieux qui s'était
+débordée pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succédé
+pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens
+diamétralement opposé. Non-seulement la piété, mais le bon goût
+s'étaient révoltés contre les plaisanteries et la dérision des choses
+saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans
+_Childe-Harold_, eût adopté ce ton de légèreté et de persiflage, auquel
+il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute
+l'originalité, toute la beauté de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer
+un triomphe aussi prompt et si incontesté. Les sentimens religieux qui
+se sont développés dans toute l'Europe depuis la révolution française,
+comme les principes politiques nés du même événement, en rejetant toute
+la licence de cette époque, avaient conservé cependant son esprit de
+liberté et de recherche. Parmi les premiers résultats de cette piété
+ainsi agrandie et éclairée, est cette liberté qu'elle porte les hommes à
+accorder aux opinions et même aux hérésies des autres. Pour des
+personnes sincèrement religieuses, et par conséquent tolérantes, c'était
+sans doute un grave spectacle que celui d'un grand génie comme Byron,
+éclipsé par les ténèbres du scepticisme. Si elles avaient connu
+elles-mêmes auparavant ce que c'est que douter, elles éprouvaient une
+sympathie mélancolique pour lui; si au contraire elles étaient toujours
+demeurées tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un œil de
+pitié sur un malheureux encore en proie à l'erreur. En outre,
+quelqu'erronées que fussent alors ses idées en matière religieuse, il y
+avait dans son caractère et dans sa destinée quelques circonstances qui
+laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui.
+Son tempérament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il fût
+déjà endurci dans ses égaremens; on savait que, pour un cœur ulcéré
+comme le sien, il n'y avait qu'une source véritable de consolations:
+ainsi l'on espérait que l'amour de la vérité, si visible dans tout ce
+qu'il avait écrit, lui permettrait un jour de la découvrir.
+
+Une autre, et l'une des causes qui, avec le mérite réel de son ouvrage,
+contribuèrent le plus puissamment à lui assurer le succès prodigieux
+qu'il obtint, fut sans doute la singularité de son histoire personnelle
+et de son caractère. La manière dont il avait fait son entrée dans le
+monde avait été assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention
+et l'intérêt. Tandis que dans la classe à laquelle il appartenait, tous
+les autres jeunes gens de mérite s'y présentaient précédés des éloges et
+des espérances d'une foule d'amis, le jeune Byron y était entré seul,
+sans être annoncé, sans être attendu, représentant une ancienne maison
+dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt,
+semblait se réveiller en sa personne du sommeil d'un demi-siècle. Les
+circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses représailles sur
+ceux qui avaient attaqué sa gloire littéraire; sa disparition de la
+scène de son triomphe aussitôt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignât
+attendre les lauriers qu'il avait mérités; son départ pour un voyage
+lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la
+durée et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jeté
+un air aventureux sur le caractère du poète, et préparé les lecteurs à
+venir au-devant des impressions de son génie. En faisant une
+connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de
+ce qu'ils avaient imaginé, ils découvrirent en lui de nouvelles
+singularités, de nouveaux motifs d'intérêt bien supérieurs à tout ce
+qu'ils avaient pu prévoir: tandis que la curiosité et la sympathie
+excitées par ce qu'il avait laissé transpirer de son histoire étaient
+encore enflammées davantage par le mystère qui environnait tout ce qu'il
+lui restait encore à raconter. Les pertes récentes qu'il avait faites,
+et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la réalité
+aux idées que ses admirateurs s'étaient faites, et semblaient les
+autoriser à imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du poète Young,
+_qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au
+public_, pourrait avec plus de force et de vérité s'appliquer aussi à
+Lord Byron.
+
+Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force
+dans le cercle de société avec lequel il se trouva immédiatement en
+contact, soutenus par d'autres qui eussent présenté assez d'attraction,
+surtout aux femmes, quand bien même il n'aurait pas possédé tant de
+grandes qualités. Sa jeunesse, la beauté noble et mâle de ses traits
+empreints d'une mélancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses
+manières avec les femmes; la fierté qu'il déployait dans l'occasion avec
+les hommes; la singularité de tout ce que l'on rapportait de son genre
+de vie, si propre à exciter et à nourrir la curiosité: toutes ces
+petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent à répandre
+promptement sa réputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien
+d'autres sources plus pures d'intérêt, l'on ne doive compter les
+allusions qu'il fait dans son poème à des _passions heureuses_;
+allusions qui n'étaient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe
+qui se laisse vaincre avec moins de résistance par ceux que recommandent
+un plus grand nombre de succès antérieurs.
+
+Il était convaincu, en partie peut-être par modestie que son rang était
+entré pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. «J'en dois
+une grande partie, disait-il à M. Dallas, à mon titre de lord.» On
+serait d'abord disposé à croire qu'un charme de cette nature ne devrait
+opérer que sur des hommes d'un rang inférieur; mais ces paroles mêmes
+sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe où l'on sente et
+apprécie aussi vivement l'avantage d'être noble que dans la classe de
+ceux qui le sont. Il était naturel aussi que l'admiration de cette
+société pour le nouveau poète fût augmentée par le sentiment qu'il était
+sorti de son sein, et que leur ordre avait à la fin produit un homme de
+génie qui paierait amplement les arrérages de leur contribution dûs
+depuis si long-tems au trésor de la littérature anglaise.
+
+Enfin, pour me résumer, si l'on considère tous les avantages que je
+viens d'énumérer, on pourra voir que jamais il n'a existé, et que
+probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un génie
+aussi surprenant, aidé de tant de circonstances et de qualités qui
+captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il
+électrique; sa renommée ne passa pas par les gradations ordinaires, elle
+s'éleva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans
+les contes de fées. Ainsi qu'il le dit lui-même dans ses _Memoranda_:
+«Je m'éveillai un matin et me trouvai un homme célèbre.» La première
+édition de son ouvrage fut enlevée en un moment; et comme les échos de
+sa renommée se multipliaient de tous côtés, les noms de _Childe-Harold_
+et de _Lord Byron_ remplirent bientôt toutes les bouches. Les plus
+grands personnages vinrent s'inscrire à sa porte; et, parmi ceux-ci,
+plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraités dans sa satire: mais
+ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'écouter qu'une
+généreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa
+table des lettres, témoignages flatteurs de son succès; depuis le grave
+tribut des hommes d'état et des philosophes, jusqu'au billet romanesque
+d'un _incognito_, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation
+pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton à la société
+_fashionable_. Londres, qui quelques semaines avant n'était pour lui
+qu'un désert, lui ouvrit l'entrée de ses cercles les plus distingués; et
+bientôt il se vit le personnage le plus recherché dans les assemblées
+les plus illustres.
+
+M. Murray avait donné 600 livres sterling de ce poème; mais Byron en
+avait abandonné la propriété à M. Dallas[18], de la manière la plus
+simple et la plus délicate, disant en même tems que _jamais il ne
+consentirait à recevoir un sou pour ses écrits_, résolution dictée par
+l'orgueil et la générosité réunies, dont il se départit sagement dans la
+suite, quoiqu'elle eût été suivie jusqu'au bout avant lui par Swift[19]
+et par Voltaire. Ce dernier abandonna à Prault et à d'autres libraires
+le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en
+reçut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron
+avait eu d'abord l'intention de dédier son ouvrage à son jeune ami, M.
+Harness; mais il y renonça en y réfléchissant plus mûrement. Après lui
+avoir annoncé ce changement de résolution dans une lettre qui
+malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne
+pour raison que, plusieurs parties de son poème pouvant faire une
+impression défavorable pour lui-même, il craignait qu'une partie de
+l'odieux ne retombât jusque sur son ami, et ne lui portât préjudice dans
+la carrière qu'il se disposait à embrasser.
+
+[Note 18: Après lui avoir parlé de la vente et réglé tout pour la
+seconde édition, je dis: «Comment puis-je penser à la rapidité de la
+vente, aux profits qui en résulteront, sans songer...--À quoi?--Aux
+sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais
+qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne
+recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.»
+(_Souvenirs_, par M. Dallas.)]
+
+[Note 19: «Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre à Pulteney. (12
+mai 1735), reçu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.»]
+
+Peu de tems après la publication de _Childe-Harold_, le noble auteur
+vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre
+qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de
+toutes les démarches que cette lettre pourrait nécessiter. Elle lui
+avait été remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les
+affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphées du
+monde fashionable, le colonel Gréville. Son but était de demander de
+Lord Byron, comme auteur des _Poètes anglais et les Journalistes
+écossais_, une réparation convenable de l'injure que le colonel pensait
+avoir reçue dans certains passages relatifs à sa conduite comme
+directeur de l'_Argyle-Institution_, passages de nature, selon lui, à
+blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des
+expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'était pas disposé à
+laisser passer, quoiqu'il convînt bien d'avoir eu les premiers torts:
+«Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manière de
+répondre à une pareille lettre.» Toutefois, il consentit à s'en remettre
+entièrement à moi sur toute cette affaire; et bientôt après, j'eus une
+entrevue avec le témoin du colonel Gréville. Je ne le connaissais
+aucunement alors: il me reçut avec la plus grande politesse, et montra
+toute la disposition possible de terminer à l'amiable l'affaire qui nous
+réunissait. Comme je commençai par lui représenter que les termes dans
+lesquels était exprimée la demande de son ami devaient être changés
+auparavant, il consentit avec empressement à lever cet obstacle. À sa
+prière, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans;
+et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me
+l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reçus de Lord Byron
+les instructions suivantes:
+
+«Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que
+le jeu ait été déloyal, comme on peut le vérifier dans le livre, où il
+est même expressément ajouté en note que _les directeurs ignoraient
+complètement ce qui se passait_. Que l'on ait joué à _Argyle-Rooms_, on
+ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des dés. Lord
+Byron les a vus personnellement en usage. On présume que des billards et
+des dés peuvent bien être appelés des jeux. Le mot admis, le président
+de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir été désigné comme
+l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifié son autorité?
+
+»Lord Byron n'a point d'animosité contre le colonel Gréville. Il lui
+semble qu'il a le droit de parler et d'écrire _publiquement_ d'une
+institution publique, dont il était lui-même l'un des souscripteurs. Le
+colonel Gréville était le directeur reconnu de cette institution... Il
+serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon
+ou de mauvais.
+
+»Lord Byron doit laisser au témoin du colonel Gréville et au sien, M.
+Moore, la discussion de la réparation de l'injure vraie ou supposée.
+Tout en ayant le plus égard à ce que peut exiger l'honneur du colonel,
+Lord Byron prie ces messieurs de ménager aussi le sien. Si l'affaire
+peut se terminer à l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son
+pouvoir pour amener un tel résultat, sinon il est disposé à faire raison
+au colonel Gréville de la manière qu'il lui plaira de choisir.»
+
+Je reçus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M.
+Leckie.
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«J'ai trouvé mon ami au lit, très-malade; je l'ai cependant déterminé à
+copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-être
+voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu'à midi. Si vous
+préférez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout à vos
+ordres.
+
+»Votre très-affectionné, etc.»
+
+G.T. LECKIE.
+
+
+Avec des dispositions aussi favorables des deux côtés, il est
+presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas à s'arranger de la
+manière la plus satisfaisante.
+
+Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion
+pour extraire quelques détails piquans du compte rendu par Lord Byron de
+certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait été, à
+différentes époques, employé comme médiateur:
+
+«J'ai été appelé au moins vingt fois, comme médiateur ou second, dans de
+violentes querelles. J'ai toujours trouvé moyen d'arranger l'affaire
+sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraîner à des
+conséquences mortelles; et cela dans des circonstances fort délicates
+quelquefois, et ayant à traiter avec des esprits emportés et irascibles,
+des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des
+cornettes de cavalerie et autres gens _ejusdem farinæ_. Tout cela, bien
+entendu, dans ma jeunesse, quand je fréquentais des compagnies à tête
+chaude. J'ai porté des défis de gentlemen à des lords, de capitaines à
+des capitaines, d'hommes de loi à des conseillers, et une fois d'un
+ecclésiastique à un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai
+celui-ci peu disposé _à terminer cette sanglante querelle sans en venir
+aux coups_. L'affaire était venue à propos d'une femme. Je n'ai jamais
+vu femelle se conduire si mal que cette créature sans ame et sans cœur;
+ce qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. C'était une certaine
+Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour
+l'engager à dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort,
+et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prêtre ou d'un
+lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni
+moi, ni N***, fils de sir E. N***, témoin de l'autre partie, ne pûmes
+les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude
+du commerce des femmes. Je parvins toutefois à arranger l'affaire sans
+son talisman, et, je crois, à son grand déplaisir; c'était bien la plus
+infernale prostituée que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre.
+Quoique mon ecclésiastique fût sûr de perdre sa femme ou son bénéfice,
+il était aussi belliqueux que l'évêque de Beauvais. Il ne voulait pas se
+laisser apaiser; mais il était amoureux, et l'amour est une passion
+martiale.»
+
+Quelque désagréable qu'il fût pour lui de voir les conséquences de sa
+satire entraîner des explications hostiles, il était incomparablement
+plus embarrassé dans les cas où l'on y répondait par des témoignages
+d'affection. Il se rencontrait journellement à cette époque avec les
+personnes que sa plume avait offensées personnellement ou dans leurs
+proches, et les politesses qu'il en recevait étaient, comme il le disait
+souvent en se servant du langage si fort de l'Écriture, comme autant de
+_charbons ardens accumulés sur sa tête_. Il était, en effet, on ne peut
+plus sensible au plaisir ou au déplaisir de ceux avec lesquels il
+vivait; et s'il avait passé sa vie sous l'influence immédiate de la
+société, on peut douter qu'il se fût jamais abandonné à cette énergie
+sans frein, dans laquelle il déploya ses talens, et dont il abusa
+quelquefois. Quand il publia sa première satire, la société ne lui avait
+pas encore imposé son joug salutaire, et au moment où il donna _Caïn_ et
+_Don Juan_, il avait de nouveau brisé tous les liens qui l'y
+attachaient. De là cet instinct de solitude et d'indépendance auquel il
+a dû une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa
+propre imagination, il pouvait défier le monde entier; dans la vie
+réelle, on eût pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un
+sourire. La facilité avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le
+simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la
+flexibilité de son caractère. Pour _Childe-Harold_, les opinions de MM.
+Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que
+non-seulement il renonça à sa première idée de s'identifier avec son
+héros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites,
+qu'ils avaient trouvée trop hétérodoxe. Peut-être même peut-on avancer
+que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur
+lui, il eût consenti à faire disparaître toute la partie sceptique de
+son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son séjour
+en Angleterre, il n'offrit rien de semblable à ses lecteurs, et que,
+dans les belles créations de son génie, qui illustrèrent cette époque et
+tinrent le public dans une admiration perpétuelle, la licence et
+l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le
+sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce
+dont il était capable, une fois qu'il se serait débarrassé de ses
+entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent été ses ouvrages
+tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi
+de tous liens, qu'il donna l'essor à son génie et s'éleva à cette
+hauteur prodigieuse où il put enfin déployer toute sa force. Quoique
+l'abus qu'il en fit soit déplorable, les excès mêmes de cette énergie
+sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer en les
+condamnant.
+
+Cette sensibilité, à l'égard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques
+précédentes, est un des exemples qui montrent combien aisément cet
+esprit colossal eût pu être, je ne dis pas étouffé, mais comprimé par
+les petits liens de la société. L'agression dont il s'était rendu
+coupable, non-seulement était passée depuis long-tems, mais, plusieurs
+des plus offensés l'avaient entièrement pardonnée, et cependant, ce qui
+fait le plus grand honneur à son sentiment des convenances sociales,
+l'idée de vivre familièrement et sur un pied d'amitié avec les personnes
+sur les talens ou le caractère desquelles il avait exprimé une opinion
+si défavorable lui devint à la fin si insupportable, qu'avancé comme il
+l'était dans la cinquième édition des _Poètes anglais_, etc., il en vint
+à prendre la résolution d'anéantir tout-à-fait cette satire, et qu'il
+donna en conséquence à Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter
+l'édition entière au feu. Il sacrifia aussi dans le même tems, et par
+des motifs semblables, aidés, à ce que je pense, de quelques
+représentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la _Malédiction
+de Minerve_, poème dirigé contre ce seigneur, et dont l'impression était
+déjà fort avancée. Les _Imitations d'Horace_ partagèrent le même sort,
+quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.
+
+Pour prouver encore mieux combien il était sensible aux plus légers
+nuages qui pouvaient s'élever dans la société où il vivait, je n'ai qu'à
+citer les billets suivans qu'il adressa à son ami, M. William Bankes,
+craignant que celui-ci n'eût quelque raison d'être fâché contre lui.
+
+
+
+
+LETTRE XCII.
+
+À M. WILLIAM BANKES.
+
+20 avril 1812.
+
+
+MON CHER BANKES,
+
+«Je me sens blessé (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens
+blessé, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espère
+cependant que ce n'est-là qu'une de vos plaisanteries _profanes_. Je
+serais désespéré que rien dans ma conduite eût pu vous faire supposer
+que j'avais meilleure opinion de moi-même, ou moins bonne opinion de
+vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collége de la
+Trinité, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point
+trouvé chez moi quand vous y êtes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au
+milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de
+conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-là, il n'en
+est pas que je préfère à la vôtre.
+
+»Croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE XCIII.
+
+À M. WILLIAM BANKES.
+
+
+MON CHER BANKES,
+
+«Mon empressement à provoquer une explication a dû vous convaincre que,
+quel qu'ait pu être le changement malheureux de mes manières, il était
+aussi involontaire qu'il eût été plein d'ingratitude si j'y avais
+effectivement mis de l'intention. Réellement, je m'étais aperçu que,
+quand nous étions ensemble, j'avais montré de tels caprices. Je savais
+bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais désiré,
+mais je pense qu'un _observateur aussi fin_ que vous aurait pu en
+trouver la _raison explicative_ sans aller imaginer que je fisse moins
+de cas d'un homme de la société duquel je trouve honneur et plaisir.
+Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici _au cercle_, soi-disant
+_plus étendu_, de mes connaissances, mais à des circonstances que vous
+comprendrez facilement, j'en suis sûr, avec un peu de réflexion.
+
+»Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je
+puisse avoir à votre égard, ou vous au mien, d'autres pensées que celles
+que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, récemment encore,
+que mon caractère s'amendait; je serais bien fâché que vous changeassiez
+d'opinion. Croyez-moi, votre amitié m'est bien plus précieuse que toutes
+ces vanités absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entiché.
+Je n'ai jamais contesté votre supériorité, ou douté sérieusement de
+votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais à mettre la
+zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincères regrets de
+votre bien affectionné, etc.
+
+»_P. S._ Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient
+aussi.»
+
+Au mois d'avril, il fut de nouveau tenté d'essayer ses forces dans la
+Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en
+considération des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima
+fortement en sa faveur. Ce second discours paraît avoir été moins
+heureux que le premier; son débit fut jugé ampoulé et théâtral; infecté,
+je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce même
+ton déclamatoire et chanté dont il défigurait ses poésies en les
+récitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des
+écoles publiques, mais plus particulièrement à Harrow, et se rapprochant
+assez du chant pour déplaire davantage à ceux qui l'aiment et le
+comprennent le mieux.
+
+Je trouve dans son _Memorandum_ les anecdotes suivantes au sujet des
+négociations pour le changement de ministère qui eut lieu pendant cette
+session.
+
+«À la réunion des pairs de l'opposition (1812), après que lord Granville
+et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative à la négociation
+de lord Moira, j'étais assis près du duc actuel de Grafton, et je lui
+demandai: Que faut-il faire maintenant?--Réveiller le duc de Norfolk qui
+ronfle là à côté de nous, me répondit-il; je ne crois pas que les
+négociateurs nous aient laissé rien autre chose à faire.
+
+»Lors des débats, ou plutôt de la discussion sur cette même question,
+j'étais placé immédiatement derrière lord Moira, qui était extrêmement
+contrarié du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se
+tournait vers moi et me demandait fréquemment si j'étais de son avis. La
+question ne laissait pas que d'être embarrassante pour moi, qui n'avais
+pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me répéter: Les choses
+ne se sont pas passées ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc.
+Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'étais touché de le voir
+prendre cette affaire tellement à cœur.»
+
+La motion pour l'émancipation des catholiques fut présentée une seconde
+fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en
+considération emportée à la simple majorité d'une voix. Voici une autre
+anecdote assez amusante à propos de cette division de la chambre.
+
+«Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien différens, Theulow et
+Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans
+l'un des débats pour la question catholique, les pairs se trouvant
+également partagés, ou la majorité n'étant que d'une voix, je ne me
+rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je
+ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour émanciper cinq millions
+d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immédiatement à ma place,
+mais je me tins debout précisément derrière le _sac de laine_. Lord
+Eldon, tournant la tête, m'aperçut, et dit aussitôt à un pair qui était
+venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez
+l'habitude: _Que le diable les emporte!_ la victoire est à eux
+maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, _par Dieu!_»
+
+Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la société, comme
+homme et comme poète, allait toujours en augmentant. La facilité avec
+laquelle il se livra au tourbillon des sociétés à la mode, et se mêla à
+leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en fît d'ailleurs,
+ils avaient pour lui le charme de la nouveauté. Cette sorte de vanité,
+presque inséparable du génie, et qui consiste dans une extrême
+susceptibilité pour soi-même, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire,
+la possédait à un degré peu ordinaire. Jamais cette excessive
+sensibilité pour l'opinion des autres ne fut excitée d'une manière plus
+constante et plus variée que dans les cercles où il venait d'entrer. Je
+trouve, dans un billet qu'il m'écrivit à cette époque, quelques
+allusions plaisantes à la foule d'admirateurs dont il s'était vu entouré
+la veille dans une soirée, et tel était à la vérité le flatteur embarras
+où il se trouvait dans toutes les réunions. Dans ces occasions, surtout
+avant que le cercle de ses connaissances se fût assez étendu pour le
+mettre tout-à-fait à son aise, son air et sa démarche étaient d'un homme
+dont les pensées étaient mieux occupées ailleurs, et qui ne jetait qu'un
+œil distrait et mélancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses
+manières si réservées au milieu de pareilles scènes, et toutefois si
+bien d'accord avec les idées romantiques qu'on s'était faites de lui,
+étaient le résultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de
+cette envie de produire de l'effet et de faire impression à laquelle le
+portait naturellement la tournure poétique de son esprit. Rien, en
+effet, ne saurait être plus amusant et plus singulier que le contraste
+de son enjouement en petit comité avec sa réserve et sa fierté dans les
+cercles qu'il venait de quitter. C'était comme la gaîté bruyante d'un
+enfant, _au sortir_ de l'école; il n'était point de plaisanteries, de
+tons malicieux dont il ne fût capable. Habitué à le trouver toujours si
+enjoué dans le tête-à-tête, je le raillais souvent sur le ton sombre de
+ses poésies, comme emprunté; mais il me répondait constamment, et je
+cessai bientôt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui
+plaisaient, il était au fond du cœur l'un des malheureux les plus
+mélancoliques du monde.
+
+Parmi une foule de billets que je reçus de lui à cette époque, relatifs,
+quelques-uns aux parties où nous nous trouvions ensemble, d'autres à des
+affaires aujourd'hui oubliées, j'en choisirai quelques-uns qui, en
+faisant connaître sa société et ses habitudes, ne seront peut-être pas
+sans intérêt.
+
+25 mars 1812.
+
+«A tous ceux qui les présentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas
+Moore, êtes assigné, non invité, sur demande spéciale et toute
+particulière, à vous trouver demain soir, à neuf heures et demie, chez
+lady Charlotte Lamb, où vous serez reçu civilement et convenablement.
+Venez, je vous en prie; on m'a tant accablé de questions sur votre
+compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir répondre en personne.
+
+«Croyez-moi toujours, etc.»
+
+ * * * * *
+
+«J'aurais répondu à votre billet dès hier, si je n'avais espéré vous
+voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour où
+nous irons dîner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce
+soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir
+chez miss Berry, autrement j'y serais allé à coup sûr.
+
+»Comme à l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras;
+aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.
+
+»Croyez-moi toujours votre, etc.»
+
+8 mai 1812.
+
+«Je suis trop fier de votre amitié pour me rendre difficile sur le choix
+de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu
+plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de
+moi-même dans ce moment, cela ne me réussit guère. Si vous connaissiez
+ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des
+négligences apparentes, où l'intention n'entre pour rien.
+
+»Je quitterai Londres bientôt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans
+me voir. Je vous souhaite du fond du cœur tout le bonheur que vous
+pouvez vous souhaiter à vous, et je crois que vous avez pris le chemin
+pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a
+abandonné pour toujours.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+20 mai 1812.
+
+«Après avoir passé toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, _lancer_
+Bellingham _dans l'éternité_[20], et à trois heures, le même jour,
+partir *** pour la campagne.
+
+[Note 20: Phrase consacrée pour dire _pendre_. On peut justifier la
+présence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet
+homme n'était point un assassin ordinaire. Son procès fit grand bruit en
+Angleterre. Il avait tué M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein
+Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en
+assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce député, il
+persista à dire que sa seule raison était qu'il désapprouvait sa
+conduite parlementaire. On était curieux de savoir s'il ferait d'autres
+aveux sur l'échafaud: il n'en fit point.
+(_Note du Tr._)]
+
+»J'irai, je crois, passer quelques jours à Nottingham au commencement de
+juin: dans ce cas, je viens vous prendre à l'improviste avec Hobhouse
+qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher à mes
+ennuis.
+
+»J'avais dessein de vous écrire une longue lettre, mais je sais que cela
+m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je
+vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne
+manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.
+
+»Tout à vous.
+
+»_P. S._ Mes respects et mes complimens bien sincères à Mrs ***; elle
+est réellement fort belle. Je puis vous le dire, même à vous, car jamais
+figure ne m'a frappé comme celle-là.»
+
+
+Il avait loué une fenêtre avec ses deux camarades de collége, MM. Bailey
+et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemblée
+et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte
+était fermée. M. Madocks se chargea de réveiller les gens de la maison,
+tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenèrent bras dessus bras
+dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scène assez fâcheuse.
+Voyant une pauvre femme couchée sur les marches, devant une porte, Lord
+Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de
+compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa
+main, se leva tout-à-coup, et, grimaçant un rire effroyable, se mit à
+boiter en singeant l'infirmité de son bienfaiteur. «Il ne prononça pas
+une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien
+en nous éloignant de cette misérable.»--
+
+Je citerai à ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un
+bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit
+porte-fanal qui marchait devant lui cria: «De ce côté, Milord.--Il
+paraît vous connaître, dit M. Rogers.--Me connaître! répondit Lord Byron
+assez tristement; tout le monde me connaît, je suis un être difforme.»
+
+En parlant des honneurs rendus à son génie, j'aurais dû dire qu'il eut,
+au printems, dans une soirée, celui d'être présenté au prince régent,
+sur la demande de cet auguste prince lui-même. «Le régent, dit M.
+Dallas, lui exprima toute son admiration du poème de _Childe-Harold_, et
+le reste de la conversation séduisit tellement le poète, que si le
+prochain lever n'eût été retardé par une cause fortuite, il y a gros à
+parier qu'on l'eût vu souvent à Carlton-House, où peut-être serait-il
+devenu courtisan tout-à-fait.»
+
+Après ce sage pronostic, le même écrivain ajoute: «Je fus le voir le
+matin du jour où le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de
+cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrés, ce qui n'allait
+point du tout à sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne
+m'avait point dit qu'il dût aller à la cour: il me parut qu'il lui
+semblait nécessaire de justifier son intention, car il me fit observer
+qu'il ne pouvait guère s'en dispenser décemment, le prince régent lui
+ayant fait l'honneur de lui dire qu'il espérait bientôt le voir à
+Carlton-House.»
+
+Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-même sa
+présentation.
+
+
+
+
+LETTRE XCIV.
+
+À LORD HOLLAND.
+
+
+CHER MILORD,
+
+Je dois vous paraître bien ingrat, et j'ai été en effet bien négligent,
+mais je n'ai appris qu'hier soir que milady était hors de danger; je me
+présenterai demain, et j'aurai, j'espère, la satisfaction d'apprendre
+qu'elle est tout-à-fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la
+goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et
+que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.
+
+»L'autre soir, à un bal, j'ai été présenté, par ordre, à notre gracieux
+régent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a
+professé beaucoup de goût pour la poésie. Je confesse que c'était là un
+honneur tout-à-fait inattendu; je songeais à l'aventure de ce pauvre
+B***, et je craignais de tomber moi-même dans une pareille bévue. J'ai
+maintenant bon espoir, si M. Pye venait à mourir, de _chansonner la
+vérité à la cour_, comme M. Mallet, d'insignifiante mémoire. Songez un
+peu, cent marcs par an[21], outre le vin et l'infamie. Mais alors le
+remords me forcerait à me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de
+l'année, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien
+considéré, je ne conspirerai contre l'existence de notre lauréat, ni par
+la plume ni par le poison.
+
+»Voulez-vous présenter mes très-humbles respects à lady Holland, et me
+croire toujours bien sincèrement, etc.»
+
+[Note 21: Le marc représente 8 onces, comme moitié de l'ancienne
+livre française et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme
+moitié de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs
+représenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600
+fr.--Le poète lauréat, ou poète de la cour, est actuellement M. Southey.
+(_N. du Tr._)]
+
+La seconde lettre donne plus de détails sur cette entrevue avec le
+prince régent; c'est, comme on le verra, une réponse à sir Walter-Scott:
+elle fait peut-être plus d'honneur encore au souverain lui-même qu'aux
+deux poètes.
+
+
+
+
+LETTRE XCV.
+
+À SIR WALTER-SCOTT, BARONET.
+
+6 juillet 1812.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fâché que
+vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux méchans ouvrages de
+ma jeunesse, puisque j'ai supprimé tout cela _volontairement_; votre
+explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait
+beaucoup de peine. La satire a été écrite quand j'étais fort jeune, fort
+irascible, ne cherchant qu'à montrer mon ressentiment et mon esprit, et
+maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit
+alors. Je ne saurais vous remercier assez des éloges que vous voulez
+bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu
+du prince régent. Il ordonna que l'on me présentât à lui dans un bal:
+après quelques mots extrêmement flatteurs sur mes propres essais, il me
+parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous
+préférait à tous les poètes passés et présens, et me demanda lequel de
+vos poèmes j'aimais le mieux. La question était embarrassante: je
+répondis que c'était le _Lay du dernier Ménestrel_; il me dit qu'il
+n'était pas éloigné de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me
+paraissiez essentiellement le _poète des princes_, et que nulle part ils
+n'étaient peints d'une manière aussi séduisante que dans votre _Marmion_
+et votre _Dame du Lac_: il eut la bonté d'approuver encore cette idée et
+de s'étendre beaucoup sur vos _Portraits des Jacques_, qu'il trouve
+aussi majestueux que poétiques. Il parla alternativement d'Homère et de
+vous, et parut bien vous connaître tous deux, en sorte qu'excepté les
+Turcs et votre serviteur, vous étiez en très-bonne compagnie. Je défie
+Murray lui-même de pouvoir exagérer, dans un prospectus, l'opinion que
+son altesse royale exprima sur votre génie, et je ne prétends pas
+énumérer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-être
+agréable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait
+beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un
+goût qui me laissèrent la plus haute idée des talens naturels et acquis
+d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise
+_politesse de manières_ qui le rend certainement supérieur à aucun
+_gentleman_ vivant.
+
+»Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais été à un lever; car la
+vue des cours catholiques et musulmanes a singulièrement diminué ma
+curiosité, et mes principes politiques étant aussi mauvais que mes vers,
+_je n'y avais réellement rien à faire_. Il doit vous paraître infiniment
+flatteur de vous voir ainsi apprécié par notre souverain, et si ce
+plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien
+heureux.
+
+»Je suis très-sincèrement, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,
+
+BYRON.
+
+»Excusez ce griffonnage, écrit à la hâte et au retour d'un petit
+voyage.»
+
+
+Pendant cet été (1812), il alla passer quelque tems à la campagne chez
+quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le
+marquis de Lansdowne. «En 1812, dit-il, à Middleton, se trouvaient chez
+lord Jersey, au milieu d'une brillante assemblée de lords, de ladies et
+d'hommes de lettres[22] ***... Erskine y était, le bon, mais
+insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit très-bien, mais il
+voulait qu'on l'applaudît deux fois pour la même chose. Il lisait ses
+vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis
+le _Jugement par jury_!!! J'aurais presque désiré qu'il fût aboli, car
+j'étais assis près d'Erskine à dîner. J'avais lu ses discours imprimés,
+je n'avais donc pas besoin qu'il me les récitât de nouveau.»
+
+[Note 22: Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour
+que nous la rapportions.
+(_Note de Moore_.)]
+
+C***, le chasseur de renard, surnommé _Cheek_ C***, et moi sablâmes le
+Bordeaux, et fûmes les seuls qui en prîmes. C*** aime la bouteille, et
+ne s'attendait pas à trouver un bon vivant dans un rimailleur[23].
+Aussi, faisant mon éloge un certain soir à quelqu'un, il le résuma en
+ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!
+
+[Note 23: Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint
+la compagnie à Middleton qu'après le dîner, se contentant de prendre
+dans sa chambre son léger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un
+lui ayant dit que M. C*** avait qualifié de telles habitudes
+d'efféminées, il résolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait
+dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses
+prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux éloge cité
+plus haut.]
+
+»Personne ne but, excepté C*** et moi. À vrai dire, nous n'avions pas
+besoin d'assistans, car nous fîmes disparaître tout ce qui avait été mis
+sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle était bien
+garnie chez Jersey. Du reste, nous portâmes notre vin très-discrètement,
+comme le baron de Bradwardine[24].»
+
+[Note 24: L'un des principaux personnages de _Wawerley_, premier
+roman publié par sir Walter-Scott.]
+
+
+Au mois d'août de cette même année, le comité de direction de Drury-Lane
+désirant un prologue pour l'ouverture du théâtre, prit le singulier
+parti d'annoncer dans les journaux, un concours à cet effet, auquel il
+appela tous les poètes de l'époque. Bien que les discours arrivassent en
+assez bon nombre, aucun ne parut au comité digne de fixer son choix.
+Dans cet embarras, l'idée vint à lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux
+faire que d'avoir recours à Lord Byron, dont la popularité donnerait
+encore plus de vogue à la solennité de la réinstallation, et dont la
+supériorité, incontestable, à ce qu'il croyait, quoique l'événement ait
+prouvé le contraire, forcerait tous les candidats rejetés à se soumettre
+sans murmurer. La lettre suivante est le premier résultat de la demande
+faite à ce sujet au noble poète.
+
+
+
+
+LETTRE XCVI.
+
+À LORD HOLLAND.
+
+Cheltenham, 10 septembre 1812.
+
+
+CHER MILORD,
+
+«Les vers que j'avais essayé de faire sont encore, ou plutôt étaient
+dans un état tout-à-fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu
+plus décisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je
+ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury,
+Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comité.
+Sérieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs;
+les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre
+ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes
+rimes enterrées dans le _Magazine_ du mois prochain sous les _Essais sur
+l'assassinat de M. Perceval_, et les _Guérisons de la morsure des chiens
+enragés_, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions
+bien supérieures aux miennes.
+
+»Je prends cependant toujours assez d'intérêt à la chose pour désirer
+connaître l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute
+pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art
+d'écrire en vers est devenu le plus aisé de tous.
+
+»Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, si ce n'est que, par amour
+pour le théâtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains
+bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tâche que les directeurs de
+Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses
+traits écrasés, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grâces; et, comme
+dit Diggory, je le défie d'embellir jamais assez cette espèce de
+figure-là pour lui donner même l'air de la folie. Je suis bien fâché de
+le voir dans le rôle de l'Éléphant sur la corde lâche; car, quand je
+l'ai vu la dernière fois, j'étais enchanté de son jeu. Mais alors
+j'avais seize ans; et tout Londres avait la bonté de juger comme s'il
+était revenu à cet âge. Après tout, de meilleurs juges l'ont admiré et
+l'admireront peut-être encore, ce qui ne m'empêche pas de me hasarder à
+prédire qu'il ne réussira pas.
+
+»Voilà donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant
+Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espère. Mes complimens
+respectueux à lady Holland; son départ, et celui de mes autres amis, a
+été un triste événement pour moi, qui suis maintenant réduit à la
+solitude la plus cynique.
+
+«Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant
+à toi, ô Georgina Cottage! Quant à nos _harpes_, nous les avons
+suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit:
+_Chantez-nous un chant de Drury-Lane_, etc.; mais j'étais muet et sombre
+comme les Israélites[25].» Les eaux m'ont rendu aussi malade que je
+pouvais le désirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez
+toujours.
+
+»Croyez-moi pour toujours votre obligé et affectionné serviteur.»
+
+BYRON.
+
+[Note 25: Imitation burlesque du fameux psaume, _Super flamina
+Babylonis_, etc.]
+
+
+Les instances du comité; pour qu'il se chargeât du prologue, ayant été
+renouvelées avec plus de force encore, il consentit enfin à
+l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgré la difficulté de cette
+tâche et les chances de se créer de nouveaux ennemis. Les lettres et les
+billets suivans qui se succédèrent avec la plus grande rapidité, et
+qu'il adressait à sa seigneurie, ne paraîtront pas sans quelque intérêt
+aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines
+qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et
+l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des épithètes, comme
+moyens d'enrichir l'harmonie et la clarté du vers; ils y verront encore,
+ce qui est fort important pour la peinture de son caractère, la facilité
+extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cédait aux avis et
+aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilité qu'il
+montra constamment sur des points où les poètes sont généralement si
+tenaces et si irritables, ne fût en lui disposition naturelle, dont on
+aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il
+avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le
+comprendre et de le diriger.
+
+
+
+
+À LORD HOLLAND.
+
+22 septembre 1812.
+
+
+CHER MILORD,
+
+«Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez
+parfaitement libre de laisser là si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais
+désiré avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si
+je puis vous être agréable, quand bien même je devrais déplaire à cent
+rimailleurs et à la partie éclairée du public.
+
+»À vous pour toujours, etc.
+
+BYRON.
+
+»Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assiégé par tous les
+concurrens rejetés, et peut-être sifflé par une cabale.»
+
+
+
+
+LETTRE XCVII.
+
+À LORD HOLLAND.
+
+Cheltenham, 23 septembre 1812.
+
+
+«Voilà enfin! J'ai marqué quelques passages avec des variantes,
+choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, détruisez, faites-en
+ce que vous voudrez, je m'en remets à vous et au _comité_ que vous
+n'aurez pas cette fois appelé ainsi _a non committendo_. Que vont-ils
+faire! que ferai-je moi-même avec les cent-un troubadours repoussés? De
+quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous à voir les
+mauvais vers pleuvoir sur vous. Je désire que mon nom ne transpire pas
+jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe après
+tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois,
+l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en
+conjure au nom de l'harmonie.
+
+»Les passages marqués d'un trait dessus et dessous, le sont pour que
+vous choisissiez entre les épithètes et autres ingrédiens poétiques.
+
+ȃcrivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.
+
+»Mes complimens et mes respects à lady Holland. Aurez-vous la bonté
+d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre
+_lecteur_ se trouvera embarrassé comme un commentateur, et pourrait par
+hasard nous les débiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous
+conviennent pas, je me remettrai à l'enclume et vous ferai de nouveaux
+_endecasyllabes_[26].
+
+[Note 26: Les lettres de 97 à 107, ne sont absolument relatives
+qu'au choix de certaines épithètes à la place de certains mots, dans les
+vers du _Prologue pour la réouverture du théâtre de Drury-Lane_; il est
+impossible de faire passer de pareils détails dans une autre langue: ils
+y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intérêt.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 5 septembre 1812.
+
+
+«Envoyez, je vous prie, ces dépêches et un numéro de la _Revue
+d'Édimbourg_ avec le reste. J'espère que vous avez écrit à M. Thompson,
+que vous l'avez remercié de ma part pour son présent, et que vous lui
+avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il désire.
+Où en êtes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il _couronné de
+lauriers et supporté par quelques méchans vers_, orner ou enlaidir
+quelques-unes de nos tardives éditions?
+
+»Envoyez-moi _Rokeby_. Que diable ce peut-il être? N'importe, il est
+bien apparenté et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous
+remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon
+thermomètre poétique est au-dessous de zéro. Que voulez vous me donner
+_à moi_ ou _à mes ayant-cause_, pour un poème en six chants (_quand il
+sera terminé, point de vers, point d'argent_), dans un genre aussi
+semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques idées
+qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de
+loisir.
+
+»_P. S._ Ma dernière question est tout-à-fait dans le style de
+Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jérémie Diddler, _je le demande
+seulement pour le savoir_. Envoyez-moi Adair, _sur la Diète et le
+Régime_, dont Ridgway vient de donner une nouvelle édition.»
+
+
+
+
+LETTRE CVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 14 septembre 1812.
+
+
+«Les paquets contenaient des lettres et des pièces de vers, tout cela, à
+une exception près, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup
+d'inquiétude pour ma conversion de certaines hérésies dans lesquelles
+mes honnêtes correspondans pensent que je suis tombé. Les livres sont
+des présens tendant aussi à ma conversion: _la Connaissance du
+christianisme_ et _le Bioscope_ ou _Cadran solaire de la vie religieuse
+expliquée_. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes
+remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell,
+libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. _Le
+Bioscope_ contenait une pièce de vers manuscrite. Je ne sais de qui;
+mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'écrire et d'écrire
+bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du _Bioscope_ qui y était
+joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le découvrir, remerciez-le
+pour moi de tout mon cœur. Les autres lettres étaient des lettres de
+dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si
+je puis parvenir à les connaître, et qu'elles soient jeunes, comme elles
+prétendent l'être, je serais charmé de les convaincre de ma dévotion.
+J'ai reçu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde,
+et j'y ai répondu.
+
+»Ainsi vous voilà l'éditeur de _Lucien_? On me promet une entrevue avec
+lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui,
+_puisque les dieux l'ont rendu poétique_. De qui cette lettre
+pourrait-elle mieux venir que de son éditeur et du mien? N'est-ce pas
+une trahison à vous d'avoir affaire à l'un des alliés du _grand ennemi_,
+comme le _Morning-Post_ appelle son frère?
+
+»Et mon livre sur la diète et le régime, ou est-il? Je suis impatient de
+lire le _Rokeby_ de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire.
+L'_Anti-Jacobin Review_ est très-bien écrite; elle n'est point du tout
+inférieure au _Quarterly_, et certainement elle a cet avantage d'être un
+peu moins _innocente_. En parlant de cela, avez-vous rassemblé mes
+livres? J'ai besoin de toutes les _Revues_, au moins des _Revues_
+critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises,
+extraites et reliées en un seul volume pour _mes vieux jours_. Mettez en
+ordre, je vous prie, mes livres en langue romaïque; redemandez à
+Hobhouse les volumes que je lui ai prêtés: il les a eus assez long-tems.
+S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amitié de m'écrire un mot: nous
+serons plus proches voisins cet hiver.
+
+»_P. S._ On s'est adressé à moi pour écrire le discours d'ouverture de
+Drury-Lane; mais dès que j'entendis parler de concours, je renonçai à
+lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que
+j'avais ébauchés! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que
+vous mettriez à la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de
+concourir avec ce ramas de méchans écrivains. Il n'y aurait pas eu de
+gloire dans le triomphe, et la défaite eût été ignoblement honteuse. Je
+me serais étouffé, comme Otway, avec un pain de quatre livres[27]. Ainsi
+rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien démêler avec ce
+prologue; je vous en donne _ma parole d'honneur_!»
+
+[Note 27: L'illustre auteur de _Venice Preserved_ (le _Manlius_ du
+répertoire français) s'étouffa en mangeant avec trop d'avidité un pain
+de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charité.
+On sait qu'il languissait dans une affreuse misère.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+LETTRE CIX.
+
+À M. WILLIAM BANKES.
+
+Cheltenham, 28 septembre 1812.
+
+
+MON CHER BANKES,
+
+«Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent être intimes à
+soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux.
+À regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que
+mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir
+entendu dire que vous ne détestiez rien tant que d'écrire et de recevoir
+des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si
+grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous écrire dans
+ce moment, c'eût été dans votre bourg, où je vous croyais naturellement
+au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dépit de M. N*** et
+de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham
+me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort obligé
+de penser à moi de quelque manière que ce soit; et que, malgré cette
+surabondance d'amitié dont vous me supposez surchargé, je ne saurais
+jamais me passer de la vôtre.
+
+»Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000
+livres sterlings[28], dont 60 restent hypothéquées sur la propriété
+pendant trois ans, et rapportent intérêt, bien entendu. Il est probable
+que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financières
+commencent à s'améliorer. Voilà déjà quelque tems que je suis à boire
+les eaux, parce que ce sont des eaux à boire, qu'elles sont
+très-médicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais goût. Dans
+quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientôt ici,
+où je suis presque seul, où je sors très-peu, et où je savoure dans
+toute sa volupté le _dolce far niente_. Que faites-vous en ce moment? je
+ne saurais le conjecturer, même par la date de votre épître; vous ne
+dansez pas, j'espère, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers.
+Nous en avons un ici en mauvais état: le pauvre diable est atteint d'une
+phthisie. On m'a dit, dans la misérable auberge où je suis d'abord
+descendu, que vous étiez passé par ici précisément la veille du jour où
+je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord
+les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous
+partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les
+Oxford, avec quelques autres de généalogies moins anciennes.
+
+[Note 28: Environ 2,800,000 fr.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Je ne les dérange pas beaucoup. Quant à vos bals, vos assemblées, on
+n'y songe même pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le récit d'un
+accident affreux arrivé l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyées,
+et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait dû la vie à un croc de bateau
+ou un trident, pria qu'on le rejetât dans l'eau, parce que sa femme
+avait été sauvée... non, _noyée_! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter
+lui-même, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilité.
+Que les hommes sont d'étranges animaux dans la Wye et dehors!
+
+»Il me reste à vous demander un million de pardons pour ne m'être pas
+acquitté de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous
+saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les
+bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le
+nouveau parlement? Dans soixante jours, je présume, à cause des affaires
+d'Irlande; les élections de ce pays demanderont plus de tems que n'en
+comporte la loi. Quant à la vôtre, elle est sûre naturellement, cela
+n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministère, et
+tout ira bien pour vous. J'espère que vous parlerez plus souvent; je
+suis sûr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman
+veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.
+
+Je suis toujours votre très-affectionné,
+
+Νωαιρων[29].
+
+[Note 29: Signature qu'il employait souvent à cette époque.]
+
+
+
+
+LETTRE CX.
+
+À M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 27 septembre 1812.
+
+
+«Je n'ai envoyé aucun discours d'ouverture au comité; sur près de cent,
+je vous le dis _en confidence_, pas un n'a paru digne d'être reçu: en
+conséquence on est revenu à moi; j'ai écrit un prologue, qui a été reçu
+et qui sera prononcé. Le manuscrit est maintenant entre les mains de
+lord Holland.
+
+»Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manière qu'il soit
+accueilli au théâtre, vous le publierez avec la première édition de
+_Childe-Harold_. Je vous prie seulement, quant à présent, de me garder
+le secret, jusqu'à nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte
+pour en faire ce que vous jugerez convenable.
+
+»_P. S._ Je désirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires
+_avant_ la représentation, afin que les journaux puissent en rendre un
+compte exact après.»
+
+
+
+
+LETTRE CXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 12 octobre 1812.
+
+
+«Je ne veux absolument pas que le portrait soit gravé; je vous prie de
+ne le joindre, sous aucun prétexte, à la nouvelle édition; je désire que
+toutes les épreuves soient brûlées et la planche brisée. Je paierai
+toutes les dépenses faites à ce sujet, cela est trop juste, puisque je
+ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une
+faveur toute particulière de ne pas perdre un moment pour faire ce que
+je désire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous
+verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.
+
+»Je ne sais point comment le public a reçu le Prologue au théâtre; je
+vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne
+s'embarrasse guère _un vieil auteur_ comme moi. Je vous laisse
+absolument le maître de le joindre ou non à la prochaine édition, quand
+nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je désire
+quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.
+
+»Faites-moi l'amitié de me répondre; je ne serai pas tranquille que je
+ne sache les épreuves et la planche détruites. On dit que le _Satirist_
+a rendu compte de _Childe-Harold_, je n'ai pas besoin de demander dans
+quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes
+personnalités? J'ai un intérêt plus grand que le mien là-dedans:
+souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms étrangers,
+surtout des noms de femmes.»
+
+
+
+
+LETTRE CXII.
+
+À LORD HOLLAND.
+
+Cheltenham, 14 octobre 1812.
+
+
+«L'injuste préférence du comité paraît avoir mis en émoi tous les
+journaux, même celui de mon ami Perry. Il m'a traité assez rudement,
+_tu, Brute_! Je compte en retour lui envoyer, par le
+_Morning-Chronicle_, la première épigramme qui m'échappera, comme gage
+de pardon.
+
+»Le comité est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa
+conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez disposé à
+l'accuser de partialité. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de
+tout empressement déplacé à me pousser au détriment de tant d'anonymes
+plus anciens dans le métier, plus habiles que moi, qui n'eussent point
+été insensibles aux vingt guinées (équivalentes, je crois, à près de
+deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais
+l'honneur, à ce que je vois, ne suffit pas pour un succès dans ce genre
+de littérature.
+
+»Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde représentation,
+et si quelqu'un aura eu la bonté d'en témoigner quelque satisfaction. Je
+n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires.
+Perry est sévère, les deux autres gardent le silence. Si vous et le
+comité ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai
+guère des brillans articles des journaux. Mon opinion à moi, sur ce
+Prologue, est ce qu'elle a toujours été; je ne suis pas loin, peut-être,
+d'en penser comme le public.
+
+»Croyez-moi, cher milord, etc., etc.
+
+»_P. S._ Mes complimens respectueux à lady Holland; son sourire serait
+une grande consolation pour moi, même à distance.»
+
+
+
+
+LETTRE CXIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 18 octobre 1812.
+
+
+«Auriez-vous la bonté de faire insérer _correctement_ (sur une copie
+_correcte_, car j'écris fort mal) dans plusieurs journaux, et
+particulièrement dans le _Morning-Chronicle_, cette parodie d'un genre
+tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de
+Busby[30]. Dites à Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et
+pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de
+critiquer à mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... _audi
+alteram partem_. Je ne sais quelle mouche a piqué M. Perry; autrefois
+nous étions très-bons amis: mais n'importe, faites seulement insérer
+ceci.
+
+[Note 30: Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'était
+amusé à parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.]
+
+»J'ai un ouvrage pour vous, _La Valse_, dont je vous fais présent, mais
+il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des _Poètes
+anglais et les Journalistes écossais_.
+
+»_P. S._ Avec la prochaine édition de _Childe-Harold_, vous pourrez
+imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la _Malédiction de
+Minerve_, jusqu'à la strophe:
+
+ Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.
+
+vous arrêtant naturellement où commence la _Satire_ proprement dite; la
+première partie est la meilleure.»
+
+
+
+
+LETTRE CXIV.
+
+À M. MURRAY.
+
+19 octobre 1812.
+
+
+«Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous
+serai obligé de m'en faire connaître le montant. Je crois que les
+_Adresses rejetées_ sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru
+en ce genre depuis la _Rolliade_, et je souhaiterais, dans votre
+intérêt, que vous en fussiez l'éditeur. Dites à l'auteur que je lui
+pardonnerais de grand cœur, se fût-il montré vingt fois plus satirique,
+et que ses imitations ne sont pas du tout inférieures aux fameuses
+imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup
+d'esprit, et d'un esprit moins désagréable et moins offensant que celui
+qu'on rencontre généralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute,
+j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succès. Le
+_Satirist_, comme vous l'avez pu voir, a maintenant changé de ton; nous
+voilà délivrés, je crois, des critiques de _Childe-Harold_. J'ai en
+mains une _Satire sur la Valse_, qu'il faudra que vous publiiez anonyme;
+elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez
+bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.
+
+»_P. S._ L'éditeur du _Satirist_ mérite des éloges pour son abjuration;
+après cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'exécuter de
+bonne grâce.»
+
+
+
+
+LETTRE CXV.
+
+À M. MURRAY.
+
+23 octobre 1812.
+
+
+«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une
+manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui
+maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera
+prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de
+préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner,
+avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Malédiction de Minerve_,
+jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien
+contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que
+quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera
+facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_.
+
+»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au
+portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un
+ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait
+comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que
+Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le
+portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les
+vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre
+service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut
+absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que
+j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je
+vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des
+dépenses pour moi.
+
+»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la
+vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le
+Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne.
+C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez
+demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus
+proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on
+m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes
+communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus
+humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le
+_Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent.»
+
+
+
+
+LETTRE CXVI.
+
+À M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 22 novembre 1812.
+
+
+«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet;
+je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui
+pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en
+ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de
+jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux,
+écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais
+soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il
+n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la
+peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord
+Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la
+_Bibliothèque des manuscrits harleïens_, ou qu'ils n'en aient pas eu
+connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la
+fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne
+m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce
+n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de
+M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de _Massinger_, doit
+être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la
+nôtre.
+
+»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable.
+Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que
+moi, de mettre le mien en tête de son volume des _Adresses rejetées_?
+Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la
+politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de
+m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de
+ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement
+ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai
+certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait
+disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre
+apologétique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite
+m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de
+l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de
+se tenir tranquille.
+
+»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de
+Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXVII.
+
+À M. WILLIAM BANKES.
+
+26 décembre 1812.
+
+
+«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne
+volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de
+retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À
+Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours
+empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je
+vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle
+ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous
+donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous
+verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de
+lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute
+pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature.
+
+»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si
+donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je
+vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en
+Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et
+de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs
+d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman
+de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman,
+ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres _réellement
+utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne
+peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le
+connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez
+pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos
+nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans
+le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir
+de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais
+tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que
+ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour
+les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.
+
+»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je
+vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt;
+dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans
+le Levant.
+
+»Croyez-moi, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+20 février 1813.
+
+
+«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je
+trouve, dans _Horace à Londres_, quelques stances sur lord Elgin que
+j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M.
+Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans
+la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la
+substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre,
+quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin.
+
+[Note 31: Dans l'ode intitulée _le Parthénon_, Minerve parle ainsi:
+
+«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage
+classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles
+britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et
+enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»]
+
+»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges
+ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui
+toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder.
+L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc.,
+par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne
+crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de
+sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre
+suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet.
+
+
+
+
+LETTRE CXIX.
+
+À M. ROGERS.
+
+25 mars 1813.
+
+
+«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au _protégé_
+de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie.
+Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la
+friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette,
+comme je l'aurais pu _légalement_, ni de refuser le paiement du
+principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient.
+Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis
+défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents
+ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux
+mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'église_, ou d'une _femme_. Je
+me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même
+nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne
+le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la
+nécessité de faire _attendre_ des personnes qui, eu égard aux intérêts
+qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul
+qui y perds.
+
+»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre
+garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne
+veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que
+j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des
+parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement
+la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette
+personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous
+égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon
+domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose
+pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze
+tribus.
+
+»Tout à vous, cher Rogers,»
+
+BYRON.
+
+
+Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition
+des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur
+entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet,
+dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir
+des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie
+petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et
+simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais
+aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est
+question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce
+qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.»
+
+[Note 32: Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la
+suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de
+_Childe-Harold_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa
+satire sur la _Valse_, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si
+loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on
+ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre
+suivante.
+
+
+
+
+LETTRE CXX.
+
+À M. MURRAY.
+
+21 avril 1813.
+
+
+«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous
+au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon
+portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est
+pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous
+envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon
+arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la
+_Valse_; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur,
+j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses
+folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez,
+je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je
+compte emporter avec moi dans mon voyage.
+
+»_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur
+vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part
+d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je
+présume que le ban et l'arrière-ban de vos _scribleres_[34] s'apprête à
+rompre une lance pour la défense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par
+exemple, n'y manquera pas.
+
+»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de
+partir.»
+
+[Note 33: Journal qui paraît encore aujourd'hui deux fois par
+semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des
+journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et
+religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français,
+pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de
+frequens emprunts.
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 34: Allusion à _Martinus Scribler_ de Pope.]
+
+[Note 35: Libraire fameux du dix-huitième siècle.]
+
+Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce
+premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le
+porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme
+cette nouvelle œuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens
+lui fut suggérée par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on
+puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit
+avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui
+permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une
+narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le
+refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses
+lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux
+pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce
+poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui
+permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un
+événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la
+publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet événement
+romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami,
+le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de
+vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la
+réponse de lord Sligo.
+
+
+
+
+Albanie, lundi, 31 août 1813.
+
+
+MON CHER BYRON,
+
+«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur
+une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et
+vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette
+affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je
+vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien
+loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux
+jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le
+sujet général de toutes les conversations.
+
+»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les
+chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares
+qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre
+la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue
+dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à
+Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous
+rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue
+contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là
+allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que,
+comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au
+chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette
+menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un
+pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et
+de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui
+brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas
+jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et
+peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition
+qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au
+couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où
+elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire,
+telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser
+d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus
+grand plaisir.
+
+»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc.,
+
+SLIGO.
+
+»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais
+je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.»
+
+
+Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son
+imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet.
+Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première
+édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il
+contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En
+effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens,
+
+ Un paquet de perles orientales enfilées au hasard,
+
+lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton
+général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui
+s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait
+cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe,
+
+ Beau climat où chaque saison sourit...
+
+dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai
+insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas
+un seul exemplaire ici.»
+
+Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son
+imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette
+partie si pittoresque depuis
+
+ Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc.
+
+jusqu'à
+
+ Ses gémissemens se changent en chants joyeux...
+
+fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent
+dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la
+quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six
+semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la
+Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du
+siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète
+d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique,
+plus délicieusement achevée[36]. Parmi les heureuses additions à cette
+nouvelle édition, il faut encore compter les vers,
+
+ Le cigne fend les eaux avec fierté, etc.
+
+et ces autres si pathétiques,
+
+ Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.
+
+[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a dû
+naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de
+la Grèce_ de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la
+pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la
+Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau
+opposée à l'éclat brillant de la vie active.»]
+
+Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus
+général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais
+laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le
+monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus
+immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage,
+à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une
+connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de
+cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient
+toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices
+avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes,
+sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles
+voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le
+moment son imagination et son cœur. Il faudrait que la maîtresse d'un
+poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi
+imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités
+dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne
+saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination
+trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler
+devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées,
+depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les
+Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous
+faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes
+brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la
+constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant
+combien son idole en était peu digne.
+
+Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée
+romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce
+désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans
+le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités
+franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était
+encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute
+prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice
+l'éloge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner, à
+l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète_. Tandis
+que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire,
+derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son
+véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et
+ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son
+caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la
+_sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages étaient les traits
+distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières.
+Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans
+quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant
+du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son
+prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un
+esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et
+sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté
+insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement,
+le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de
+ténèbres, etc., etc.[37]»
+
+[Note 37: _Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord
+Byron_, par sir Égerton Bridges, baronnet.]
+
+Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était
+envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait,
+mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la
+flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il
+était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement
+sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde,
+depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable
+simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je
+remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa
+conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il
+avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité
+s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou
+que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne
+doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il
+évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se
+montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant
+que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans
+Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute
+pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits
+fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité
+de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du
+public que son beau talent le rendait plus universellement connu.
+
+[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.]
+
+[Note 39: La seule chose qui me frappât en lui, comme
+extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait
+éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude,
+allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte
+de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir
+vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me
+rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté
+la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions
+reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume,
+n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim
+canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il
+ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement
+ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait
+de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation
+avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des
+modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à
+plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la
+disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce
+furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut
+avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.
+
+En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il
+d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de
+l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux
+passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force
+de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre
+hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un
+motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et
+qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas
+besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment
+pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions
+cependant de grand cœur. Le premier vers de cette pièce, autant que je
+puis me le rappeler, était:
+
+ Quand Rogers se livrant au travail, etc.
+
+Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller
+au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un
+point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou
+trois fois, mais à peine avait-il prononcé _Quand Rogers_, que nous nous
+mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré
+le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de
+se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon cœur, que
+si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la
+contagion.
+
+Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots
+en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de
+rire.
+
+
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+«_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie
+pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour
+notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? _Le
+Marchand de volaille_ a été sa première et sa meilleure
+plaisanterie[40].
+
+»Tout à vous, etc.
+
+»_Je dépose ma branche de laurier_.
+
+»_Toi_, déposer ta branche de _laurier_! Où donc l'as-tu volée? Et quand
+elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin,
+Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au
+docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère,
+et toi pas du tout.
+
+[Note 40: Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai
+rendu ailleurs le compte suivant:
+
+«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M.
+Shéridan et l'auteur de ces _Mémoires_. Shéridan n'ignorait pas notre
+admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui
+rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails
+qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins
+intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le
+cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait
+composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture
+de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des
+allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les
+vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans
+beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa
+queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un
+_marchand de volaille_.»
+(_Vie de Shéridan_.)]
+
+»_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_.
+
+»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais
+qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de
+Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront
+que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne
+vînsses au monde.
+
+»_Que chacun ait le sien_.
+
+»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à
+Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises;
+quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de
+C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu
+en auras de reste à donner.»
+
+
+Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une
+heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails
+sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration
+sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment
+au-dessus de tous les grands politiques de son tems.
+
+
+«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une
+espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma
+présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits,
+orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de
+Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques
+autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les
+noms, parce qu'elles sont de mes amis.
+
+»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez
+sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me
+trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois.
+
+»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des
+parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à
+la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers;
+enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne
+humeur et d'un esprit délicieux.
+
+»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des
+larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus
+frappante, car qui pourrait voir sans émotion _l'âge remplir d'indignes
+larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se
+donnant en spectacle_[41].
+
+[Note 41: Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il
+y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus
+déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite
+d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur
+naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur
+l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs
+principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est
+aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord
+H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une
+partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les
+sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir
+vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne
+savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui,
+avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions
+qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un
+shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se
+mit à pleurer.
+
+»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un
+shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un
+bon nombre appartenant aux autres.
+
+»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires,
+je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques,
+celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je
+ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le
+procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les
+poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que
+comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous
+que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous
+mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de
+Shéridan pour la conversation.
+
+»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est,
+certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien,
+hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de
+conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son
+client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois
+qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et
+quelques juges-de-paix par-dessus le marché.
+
+»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien
+vu de pareil depuis le tems d'Orphée!
+
+»Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrêta
+à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et
+s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette
+vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua
+ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui
+en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même
+franchise, cela serait divertissant.
+
+»Il m'a dit que le soir même du grand succès de _l'École de la
+Médisance_ (_the School for Scandal_), il avait été terrassé et mené au
+corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouvé ivre et faisant
+du bruit dans la rue.
+
+»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une
+opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est
+assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de
+s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait.
+
+»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru
+extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt
+l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de
+sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je
+l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais
+à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je
+dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la
+finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et
+le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner,
+le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au
+_grog_ et au _gin_ étendu d'eau du matin[42]. J'ai passé par cette
+enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de
+grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier...
+d'_infanterie légère_, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.»
+
+[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment
+pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux
+(_claret_) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (_Sherry_),
+après que les dames sont retirées. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec
+un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide,
+mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genièvre, et l'un des
+principaux articles d'importation des Hollandais.
+(_N. du Tr._)]
+
+C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon
+entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal
+hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne
+depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une
+admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste.
+L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru
+par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un
+procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle,
+publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la
+condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera
+qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment
+d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner
+leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme
+leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être
+avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M.
+Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite
+dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant
+que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs
+au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu
+dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées
+politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus
+grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en
+conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à
+la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à
+dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au
+mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le
+recevoir dans ses murs comme convive.
+
+Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron
+les vers suivans évidemment écrits la veille au soir.
+
+
+19 mai 1813.
+
+ «Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la
+ ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le
+ diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus
+ fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à
+ quatre sous...
+
+»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain
+chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour
+aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques
+ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous
+êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de
+Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je
+mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais
+demain, à quatre heures, nous...
+
+10 heures.
+
+»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.
+
+11 heures et demie.
+
+»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote.
+_Addio_.»
+
+
+La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas
+très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de
+nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre
+hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au
+dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de
+la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre
+étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais,
+aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de
+M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un
+peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me
+rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si
+sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes
+réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt
+attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins
+honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe.
+
+Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il
+parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette
+assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva
+m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle,
+de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je
+continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long
+et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur,
+d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa
+nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de
+la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était
+fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le
+flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le
+sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir,
+_oh! je ne m'en souviens pas_[43].» Il est impossible de se faire une
+idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard,
+en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car
+c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature,
+que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le
+charme de sa conversation.
+
+[Note 43: Son discours était à l'occasion d'une pétition du major
+Cartwright.]
+
+Quoiqu'après le brillant succès de _Childe-Harold_ il soit bien évident
+qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on
+peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste
+champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le
+sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un
+bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à
+profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte
+carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal.
+
+«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que
+je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était
+son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une
+fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent
+d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a
+du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui
+y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le
+monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le
+Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et
+Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne
+est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé
+Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée.
+Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le
+grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les
+gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses
+discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se
+levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second
+discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais
+fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai
+jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade
+de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient.
+Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi
+les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M.
+Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des
+mots.
+
+»Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune éloquence; à
+proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en
+_avaient_, que les Français en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne
+de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de
+l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au
+barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai
+entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais...
+
+»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu
+que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas
+trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et
+une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont
+obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et
+peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul
+orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems.
+
+»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette
+impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup
+comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans
+un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans
+l'antiquité, et peut-être _moins encore_ dans les tems modernes); mais
+il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens,
+qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne
+puissent pas l'exprimer noblement.
+
+»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis
+du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité
+et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette
+masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi
+que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne
+varient guère. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des siècles
+pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les
+réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre
+ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de
+Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La
+timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du
+nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que
+pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant
+bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement
+le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la
+chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et
+ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions.
+
+»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la
+chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques
+minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son
+prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des
+circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs
+ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre,
+l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils
+acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à
+des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les
+méritait; c'était un chef-d'œuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant
+alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans
+la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la
+guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je
+partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde.
+
+»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil
+orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle
+figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut
+lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une
+réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement
+d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions
+des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par
+quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans
+l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en
+Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se
+lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que,
+n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que
+l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années
+après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en
+profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus
+aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la
+Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de
+1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le
+meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.»
+
+
+Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre.
+Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une
+sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une
+vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de
+_Childe-Harold_, il était dans un accès de cette nature, et parlait
+souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à
+Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du
+Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures
+orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors
+dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems
+sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous
+avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait
+de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes
+de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui
+d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant
+qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes.
+
+
+
+
+LETTRE CXXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+Maidenhead, 13 juin 1812.
+
+
+«J'ai lu les _Légères observations_; elles sont raisonnablement
+méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre _Massinger_;
+ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie.
+L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage
+des _Poètes anglais et des Journalistes écossais_, page 23, dit-il, mais
+sans citer quelle édition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire
+qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je
+profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct
+infernal_, mettez _brutal instinct_; _félons_ au lieu de _harpies_;
+_chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'étaient là de
+vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux;
+mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections
+ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour
+moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas
+plus de douze vers.
+
+[Note 44: Dans un article sur cette satire, écrit pour le
+_Cumberland-Review_, mais non imprimé, défunt M. le révérend William
+Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores:
+
+«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en
+autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser
+de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un
+chien du sang.»
+
+Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de
+légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que _poisson de
+l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc.,
+etc.]
+
+»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui
+écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous
+m'écrivez _poste-restante_ à Portsmouth, j'enverrai chercher votre
+réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de _Colombus_, qui
+va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi
+envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut
+que ne l'ont pensé les écrivains de la _Quarterly_; mais je ne veux
+point attaquer les décisions de ces _infaillibles invisibles_; après
+tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour
+les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez
+voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en
+repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous
+n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir
+d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension
+de quelques semaines, en développant chaque pâté.
+
+»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous
+les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier
+volume de _Robinson Crusoé_ a été composé par lord Oxford, premier du
+nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe;
+c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le
+manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+N.
+
+
+
+
+À M. MURRAY.
+
+18 juin 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre
+ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne
+puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a
+fait.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+N.
+
+
+
+
+LETTRE CXXII.
+
+À M. W. GIFFORD.
+
+18 juin 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien
+plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous
+saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de
+former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou
+comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.
+
+»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de
+votre _Mœviade_, ou d'une note à votre édition de _Massinger_, eût été
+reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez
+si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne
+m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui
+valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas
+mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance;
+et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer
+les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous.
+
+»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les
+matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter
+tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à
+toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru
+que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser
+d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos
+individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il
+n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos
+prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines.
+
+»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai
+passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église,
+m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit,
+comme tous les autres genres d'hypocondrie[45].
+.......................................................................
+.......................................................................
+
+[Note 45: Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+LETTRE CXXIII.
+
+À M. MOORE.
+
+22 juin 1813.
+
+
+«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont
+misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord
+Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne
+parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que
+Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...
+
+»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur
+vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage
+périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme _Kit
+Smart_, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au
+_Visiteur Universel_? Sérieusement, il parle de centaines de livres
+sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe
+représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et
+profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y
+gagner.
+
+»Je ne sais que dire de l'_amitié_. Je ne me suis jamais livré à ce
+sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant
+de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au
+roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'être trop vieux_.
+Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de
+bonheur que
+
+»Votre, etc.»
+
+Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en
+Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le
+verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait
+acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie,
+une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de
+Old-Bond-Street.
+
+
+
+
+LETTRE CXXIV.
+
+À M. MOORE.
+
+N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.
+
+
+«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse
+balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir
+ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou
+à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans
+cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si
+long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis
+avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est
+pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que
+vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je
+l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne
+soulagez-vous pas votre bile?
+
+»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un
+_Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je présume, de décider
+quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par
+Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes
+amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus
+orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé
+quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai
+fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez
+pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire
+vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez
+satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à
+vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante
+lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où
+régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur
+de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie.
+Je suis fâché d'avoir à vous dire que.................................
+......................................................................
+
+»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma sœur
+est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que
+rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés
+l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû
+arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous
+soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des
+transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa
+suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que
+quelques-uns pensaient signifier _maréchal Wellington_; que d'autres
+traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les
+dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la
+dernière lettre désignait[46]. Je laisse ce problème aux lumières des
+commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce
+que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse.
+Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite
+poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas
+épouvantable.»
+
+[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot
+très-énergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces
+demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CXXV.
+
+À M. MOORE.
+
+13 juillet 1813.
+
+
+«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la
+susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais
+quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne
+voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des
+enfans _à lui_, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des
+amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas
+jurer que j'en aie un seul.
+
+»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment _enclin_,
+remarquez que je ne dis qu'_enclin_, à devenir sérieusement amoureux de
+lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous
+la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon
+caractère? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je
+l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai
+vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne
+s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et
+celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je
+ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...
+
+»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour
+obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux
+de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils
+montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme
+eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque
+chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous
+que vous devez être l'éditeur de mes œuvres posthumes, que vous
+publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des
+confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on
+peut mourir également partout.
+
+»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et ***
+y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce
+qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a
+réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois
+de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils
+sont innombrables.
+
+»_P. S._ Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque:
+elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais
+usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que
+j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis
+charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement
+de vos nouvelles.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXVI.
+
+À M. MOORE.
+
+25 juillet 1813.
+
+
+«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de
+progrès dans la carrière matrimoniale...
+
+»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la
+tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin.
+J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une
+de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint
+que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau,
+et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il
+pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de
+sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison
+de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le
+premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et
+le second probablement tout le reste.
+
+»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous
+souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait
+de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le
+savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi
+cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***,
+qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en
+mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur,
+pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur,
+parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi,
+monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?»
+
+»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à
+celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être
+trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses
+_pois_, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un
+témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant.
+
+»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste
+quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai,
+en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce
+que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende
+inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté
+de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du
+haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant
+avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs
+intérêts.
+
+ J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont
+ tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante
+ restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la
+ ville.
+
+Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street?
+J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette
+interprétation.
+
+»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit;
+point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet,
+assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a,
+je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire
+effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre
+romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je
+ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui
+avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait
+montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant
+quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec
+une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement
+longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement
+d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous
+plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons
+sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.
+
+»Toujours tout à vous, mon cher Moore,»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CXXVII.
+
+À M. MOORE.
+
+27 juillet 1813.
+
+
+«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit
+celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernière équivaut à un
+silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre
+style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous
+établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur
+d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous
+intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec
+mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me
+prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le
+secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.
+
+»Je suis, _avec indignation_, votre, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXVIII.
+
+À M. MOORE.
+
+28 juillet 1813.
+
+
+«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me
+faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue
+épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez
+sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse
+prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous
+y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous
+enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre
+mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids
+accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre;
+privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour
+faire parvenir les chefs-d'œuvre de votre esprit à tout le monde,
+excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_
+vous, ou _à_ vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de
+manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la
+puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier
+un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement.
+
+»_P. S._ Je dois dîner ce soir avec Shéridan chez Rogers. J'ai quelque
+rancune contre ce dernier, à cause de l'amitié que vous lui portez; j'ai
+dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voilà
+vraisemblablement ma dernière, ou mon avant-dernière lettre; mes
+préparatifs sont terminés; il ne me reste plus qu'à obtenir mon passage
+à bord d'un bâtiment de l'état. Peut-être attendrai-je Sligo quelques
+semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.»
+
+Désirant aller en Grèce, il s'était adressé à M. Croker, secrétaire de
+l'amirauté, pour obtenir son passage à bord d'un vaisseau du roi,
+partant pour la Méditerranée. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine
+Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit à
+recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la réponse que fit Lord Byron
+à la lettre qui lui annonçait cette nouvelle.
+
+
+
+
+LETTRE CXXIX.
+
+À M. CROKER.
+
+Br.-str., 2 août 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«J'ai reçu l'honneur de votre inattendue[47] et obligeante lettre au
+moment où j'allais quitter Londres, ce qui m'a empêché de vous en
+témoigner toute ma reconnaissance aussitôt que je l'aurais désiré. Je
+fais tous mes efforts pour être prêt avant dimanche, et même, si je n'y
+réussissais pas, je n'aurais à me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne
+diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reçois. Je n'ai
+plus qu'à vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre
+patience, et à vous offrir mes vœux sincères pour vos succès dans vos
+affaires publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être bien
+sincèrement,
+
+»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur,»
+
+BYRON.
+
+[Note 47: Il appelle la lettre de M. Croker _inattendue_, parce que,
+dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues précédemment à
+ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir
+la possibilité d'un passage si prompt et dans une aussi agréable
+compagnie.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+Dès l'automne de cette même année, il devint nécessaire de donner une
+cinquième édition du _Giaour_, et son imagination infatigable lui
+fournit de nouveaux matériaux. Les vers commençant par ces mots,
+
+ On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont
+ broutant...
+
+et les quatre pages qui suivent le vers,
+
+ Oui, l'amour est une lumière du ciel...
+
+furent tous ajoutés lors de cette édition. Toutefois en la comparant
+avec le poème tel que nous le possédons aujourd'hui, on remarque
+d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers
+suivans:
+
+ C'était une forme de vie et de lumière qui, aperçue une
+ fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque côté
+ que je tournasse les yeux, se représentait comme l'étoile du
+ matin de ma mémoire.
+
+On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adressés à M.
+Murray pendant l'impression de cette nouvelle édition, du génie
+irrésistible qui lui fournissait à chaque instant de nouvelles pensées.
+
+«Si vous ne finissez pas de m'envoyer des épreuves, je ne finirai jamais
+cette infernale histoire; _ecce signum_: trente-trois nouveaux vers que
+je vous envoie pour désespérer tout-à-fait l'imprimeur, et je le crains
+bien, sans tourner fort à son avantage.»
+
+B.
+
+
+
+
+10 heures et demie du matin, 10 août 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«Je vous en prie, suspendez le tirage, _mon mal me reprend_; j'ai
+quantité de choses à ajouter en vingt endroits. Tout à vous,
+
+B.
+
+»_P. S._ Vous aurez cela dans le courant de la journée.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXX.
+
+À M. MURRAY.
+
+26 août 1813.
+
+
+«J'ai lu et corrigé une épreuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu
+sait si vous pourrez la lire, sans que votre œil y découvre encore
+quelques bévues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience,
+relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points,
+des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas très-fort sur
+votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à ne plus
+rien ajouter à ce malheureux poème, qui va toujours s'alongeant comme un
+serpent qui développe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille
+effroyable, plus long qu'un chant et demi de _Childe-Harold_,
+c'est-à-dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les
+additions.
+
+«Les derniers vers plaisent à Hodgson, ce qui ne laisse pas d'être rare.
+Quand il désapprouve quelque chose, il le dit avec une énergie
+extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jetés là pour adoucir
+un peu la férocité de notre infidèle, et vu sa position d'homme mourant,
+je lui donne une assez longue apologie de lui-même...
+
+«Je suis fâché que vous avez dit que vous restiez en ville à cause de
+moi; j'espère sincèrement que vous ne poussez pas la complaisance
+jusque-là.
+
+«Et nos _six_ critiques! Il y aurait de quoi fournir la moitié d'un
+numéro du _Quarterly_, mais nous sommes dans le siècle du criticisme.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXXII[48].
+
+[Note 48: Nous sommes obligés de sauter la _Lettre_ 131: elle roule
+en entier sur des corrections nécessitées, suivant l'auteur, par la
+grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces
+variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre
+langue, les différentes versions ne conserveraient point, ou ne
+conserveraient que fort peu de différence.
+(_N. du Tr._)]
+
+A M. MURRAY.
+
+12 octobre 1813.
+
+
+«Il faut que vous relisiez le _Giaour_ avec soin; il y a quelques fautes
+de typographie, surtout dans la dernière page. «Je _sais_ que cela était
+faux; elle ne pouvait mourir.» Il y avait, et il faut, _je savais_.
+Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de même nature.
+
+«J'ai reçu et lu le _British-Review_. En vérité, je crois que l'auteur
+de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me
+mortifie est de me voir accusé d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage
+de _Crabbe_; quant à Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure
+_lyrique_, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut
+l'adopter. Le caractère que j'ai donné au _Giaour_ est certainement
+mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa
+destinée trouveront peu de prosélytes. Je serai charmé de recevoir de
+vos nouvelles, mais ne négligez pas vos affaires pour moi.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXXIII.
+
+A M. MOORE.
+
+Bennet-Street, 22 août 1813.
+
+
+«Comme notre ancienne, je dirais presque notre défunte correspondance,
+tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant _paulò majora_:
+il nous faut, s'il vous plaît, parler de la littérature dans toutes ses
+branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le
+prince est à Brighton, et Jackson le boxeur est à Margate, où il a, je
+crois, entraîné Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant
+pays. Mme de Staël a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a été tué dans
+un café à Scrawsenhawsen, par un misérable adjudant allemand. Corinne
+est dans l'état où seraient toutes les mères à sa place, mais je
+gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mères s'aviseraient, qu'elle
+écrira un essai là-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin
+et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je
+ne l'ai pas vue depuis cet événement; j'en juge, avec peu de charité,
+sans doute, d'après mes observations antérieures.
+
+»L'article sur le _Giaour_ est le second de l'_Édinburgh-Review_. Ce
+recueil est toujours dans le sens de Leith, _où est le vent_? L'article
+en question est si sucré, si sentimental, qu'il faut qu'il ait été écrit
+par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est allé en Amérique épouser une
+belle dont il était éperdument amoureux depuis plusieurs années.
+Sérieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou
+son lieutenant en agissent très-bien envers moi, et je n'ai rien à dire.
+Toutefois je dirai que si vous ou moi nous étions coupé la gorge pour
+lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure
+dans nos œuvres posthumes. À propos de cela, j'ai été choisi l'autre
+jour pour médiateur entre deux gentlemen altérés de carnage; après une
+longue lutte entre le désir naturel de voir ses semblables
+s'entre-détruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises
+pour rien, je suis parvenu à décider l'un à demander excuse, et l'autre
+à s'en contenter, et tous deux à vivre heureux et contens à l'avenir.
+L'un était pair, l'autre un de mes amis non titrés; tous deux y allaient
+beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre
+cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que
+possible, il l'eût fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont
+admirablement conduits; et moi, je les ai tirés d'affaire aussitôt que
+je l'ai pu.
+
+»On vient de publier en Amérique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur
+comique. Quel livre! je crois que, depuis les mémoires de Barnaby
+l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuvé la presse. Le foyer, la
+taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur
+du palmier débordent à chaque page. Deux choses m'étonnent dans cette
+publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et
+puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a
+cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les
+bouteilles qu'il a bues et les rôles qu'il a joués y sont trop
+régulièrement enregistrés.
+
+»Vous vous étonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de même, mais
+les bruits de peste sont réellement alarmans; non pas tant pour la chose
+en elle-même que pour les quarantaines établies dans les ports, et pour
+les vaisseaux venant de tous les pays, même d'Angleterre. Il est sûr que
+quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employés à
+terre, mais malgré cela on n'est pas fâché de pouvoir choisir à son gré.
+La ville est effroyablement déserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis
+réellement ennuyé de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien
+ne pas rester si je puis, mais où aller? Sligo est pour le Nord:
+plaisant séjour que Pétersbourg au mois de septembre, avec le nez et les
+oreilles enveloppées dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber
+dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a traité
+Bonaparte avec si peu de cérémonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre
+voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe à quel degré de
+chaleur, et du sorbet, n'importe à quel degré de froid, et mon paradis
+est aussi aisé à faire que celui des Persans[49]. Le _Giaour_ a
+maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela à la
+journée, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous
+pardonne.
+
+[Note 49: «Un paradis persan est bientôt fait; il ne lui faut que
+des yeux noirs et de la limonade.»
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+»Tout à vous, etc.
+
+»Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans y mettre ni ame ni
+cœur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me
+trouve aujourd'hui plus embarrassé que je ne l'ai été de toute l'année,
+et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre
+ni avec ni sans les femmes.
+
+»Je songe maintenant avec regret qu'à peine avais-je vendu Newsteadt que
+vous êtes venu vous fixer près de là. Êtes-vous allé le voir? Allez-y,
+mais ne me dites pas qu'il vous plaît. Si j'avais pu prévoir un tel
+voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir
+si souvent en garçon! car c'était tout-à-fait un séjour de célibataires;
+abondance de vins et d'autres sensualités; de l'espace, des livres
+suffisamment, un air d'antiquité surtout (excepté sur la figure des
+jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens sérieux, et vous
+aurait fait rire quand vous auriez été disposé à la gaîté: je m'étais
+fait bâtir une salle de bains et un _caveau_, et maintenant je n'y serai
+plus enterré. Chose étonnante, que nous ne puissions être sûrs d'un
+tombeau, au moins d'un tombeau déterminé! Je me rappelle à l'âge de
+quinze ans avoir lu vos poésies à Newsteadt, que par parenthèse je
+réciterais presque par cœur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre
+préface que l'auteur était encore vivant, j'étais loin de songer que je
+dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition
+à devenir poète moi-même, vous pouvez croire que j'étais plein
+d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande à la protection de
+tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.
+
+»2e _P. S._ Il y a, dans ce numéro de l'_Edinburgh-Review_, un excellent
+article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Staël. Ce fut
+Jeffrey qui écrivit le mien l'année passée, mais je crois que celui-ci
+est de quelque autre. J'espère que vous vous dépêchez, autrement cet
+enragé de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrière. J'ai lu une
+grande partie de son ouvrage manuscrit; réellement cela surpasse tout,
+excepté le Tasse. Hodgson le traduit en rivalité avec un autre poète.
+Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons être juges du défi,
+c'est-à-dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous
+une idée de la différence de nos opinions? Nous avons, je parle bien
+imprudemment, chacun notre manière particulière de voir, du moins vous
+et Scott.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXXIV.
+
+À M. MOORE.
+
+28 août 1813.
+
+
+«Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que
+vous étiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohême. Je me trompe
+fort, ou quelque beau printems à Londres, vers l'an de grâce 1815, ce
+tems-là pourrait bien revenir. Après tout, il faut que nous finissions
+tous par le mariage, et je ne conçois pas d'homme plus heureux que
+l'homme marié à la campagne, lisant les journaux du comté, et caressant
+la femme de chambre de sa femme; sérieusement, je serais disposé à me
+marier demain avec la première femme convenable, c'est-à-dire, j'y
+aurais été disposé il y a un mois, mais à présent...
+
+»Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode[50]? Croyez-vous que cela me
+mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous
+pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot _giamschid_, je
+l'ai réduit à un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charmé que
+vous parliez du _Dictionnaire persan_ de Richardson; cela m'apprend ce
+que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de
+battre Lucien. Au moins dites-moi où vous en êtes. Croyez-vous que je
+m'intéresse moins à vos ouvrages, ou que je sois moins sincère que notre
+ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais été. Dans cette
+malheureuse composition, _les Poètes anglais_, etc., au moment où
+j'étais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqué vos
+talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai
+toujours regretté que vous ne nous ayez pas donné un ouvrage de longue
+haleine, et que vous vous soyez renfermé jusqu'ici dans des petites
+pièces de poésies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on
+leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit
+d'attendre de vous un _shah Nameh_ (est-ce là le mot?) aussi bien que
+des gazelles. Attachez-vous à l'Orient; Mme de Staël, l'oracle, me
+disait qu'il n'y avait plus que ce parti à prendre en poésie. Le Nord,
+le Midi et l'Ouest sont épuisés; en fait de poésies orientales, nous
+n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu à gâter
+le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions.
+Ses personnages ne nous intéressent pas, et les vôtres ne sauraient y
+manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez
+vous en réjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est à votre égard
+que _la voix du prédicateur qui crie dans le désert_, et le succès que
+ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne à l'enthousiasme et
+vous fraie le chemin.
+
+[Note 50: L'ode d'Horace,
+
+ _Natis in usum lætitiæ_, etc.
+
+Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire
+allusion à quelques-unes de ses dernières aventures:
+
+ _Quanta laboras in Charybdi_!
+ _Digne puer meliore flamma_!
+
+(_Note de Moore_.)]
+
+»J'ai songé à un conte, greffé sur les amours d'une péri avec un mortel,
+quelque chose de semblable au _Diable amoureux_ de Cazotte, seulement
+plus _philantropique_. Cela demandera beaucoup de poésie, et le tendre
+n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renoncé à
+cette idée, et je vous la suggère, parce que je crois que c'est un sujet
+dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse
+votre grand ouvrage[51]. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les
+_Mœurs des Ottomans_ de Castellan, en six petits volumes; c'est le
+meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Réellement je prends bien
+des libertés de parler ainsi à un de mes anciens et à un plus habile que
+moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs à la
+manière de La Rochefoucault.»
+
+[Note 51: Par une singularité assez bizarre, j'avais été au-devant
+de ses conseils, en prenant la fille d'une péri pour l'héroïne d'un de
+mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un épisode. Je
+fis part de cette circonstance à Lord Byron, et j'ajoutai: «Tout ce que
+je vous demande au nom de l'amitié, c'est, non pas de renoncer pour moi
+aux péris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et
+surtout d'un poète; mais simplement que, quand il vous plaira de payer à
+l'avenir vos hommages à quelqu'une de ces beautés aériennes, vous ayez
+la bonté de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois
+persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner
+pour toujours la race entière, et ne m'occuper dorénavant, avec M.
+Montgommery, que des races antédiluviennes.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+LETTRE CXXXV.
+
+À M. MOORE.
+
+1er août, septembre je veux dire, 1813.
+
+
+«Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littérature turque,
+que je n'ai pas encore ouverts. Quant à ce dernier ouvrage, je vous
+serais obligé de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de
+me l'envoyer sous huit jours; il appartient à la plus brillante de nos
+constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le
+prêter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sûr
+que votre Écossais, qui n'a pas voyagé, doit être d'une humeur moins
+sociale.
+
+»Votre péri, mon cher Moore, est sacrée et inviolable pour moi; je n'ai
+pas la plus légère idée de toucher le bas de son jupon. L'affectation
+avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence
+avec moi est si flatteuse que je commence à me croire tout de bon un
+grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous
+êtes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous méritez
+bien qu'on se moque de vous. Sérieusement parlant, quel est le poète
+vivant que vous puissiez craindre? Réellement, cela me met en colère de
+vous entendre parler comme vous le faites...
+
+»J'ai beaucoup ajouté au _Giaour_, toujours sous la sotte forme de
+fragmens. Il contient à présent mille deux cents vers et peut-être plus:
+vous me permettrez, j'espère, de vous en offrir une copie. Je suis
+charmé de me trouver dans vos bonnes grâces, et plus particulièrement de
+le devoir, comme vous le dites, en partie à la bonté de mon caractère;
+car malheureusement j'ai la réputation d'en avoir un fort mauvais. Mais
+on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il
+aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir
+sifflé ou mordu en votre compagnie. C'est peut-être, et cela paraîtrait
+sans doute incroyable à une autre personne, mais vous me croirez, j'en
+suis sûr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succès,
+qu'un être humain peut l'être de ceux d'un autre; autant que si je
+n'avais jamais écrit un vers moi-même. Assurément le champ de la
+renommée est assez grand pour tout le monde, et quand même il ne le
+serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge à mon prochain. Vous y
+avez déjà une belle propriété de quelques milliers d'arpens, qui sera
+doublée quand vous passerez le nouveau bail que vous préparez en ce
+moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable
+d'une telle fertilité. Voilà une métaphore digne d'un _templier_,
+c'est-à-dire, vulgaire et diffuse[52]. Je vous envoie, pour me la
+renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce,
+une lettre assez curieuse d'un de mes amis[53], où vous verrez l'origine
+du _Giaoar_. Écrivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout à
+vous, etc.
+
+[Note 52: _Templier_, c'est-à-dire légiste; l'École de Droit occupe
+à Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 53: La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.]
+
+»_P. S._ Cette lettre m'a été écrite à cause d'une _autre version_,
+rapprochant trop du texte véritable, que quelques dames de nos amies
+avaient eu la bonté de répandre. La partie effacée renfermait quelques
+noms turcs, et quelques détails assez peu importans et trop
+_circonstanciés_ sur la manière dont avait été découverte la faute de la
+jeune fille.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXXVI.
+
+À M. MOORE.
+
+5 septembre 1813.
+
+
+«Ne vous gênez pas pour rendre Toderini au jour fixé; envoyez-le à votre
+loisir, après l'avoir anatomisé en autant de notes que vous voudrez; je
+ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opération de cette nature,
+raison de plus pour ne pas l'épargner maintenant.
+
+»*** est de retour à Londres, mais pas encore remis du coup que lui a
+porté le _Quarterly_. Quels gens que ces journalistes! «Ces punaises-là
+nous effraient tous.» Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus
+doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou
+qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les
+_Plaisirs de la Mémoire_, et les _Plaisirs de l'Espérance_; décidément
+je persiste à préférer les premiers. Il y règne une élégance réellement
+prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler
+commun ou faible...
+
+»Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai parié pour lui
+quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie
+et les élémens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir réussir
+contre toutes les nations, excepté la sienne, quand ce ne serait que
+pour faire mourir de rage le _Morning-Post_, son infâme beau-père, et
+Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me
+tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous
+vous prenions en passant. Voilà qui serait bien tentant, mais je ne
+crois pas que j'accepte, à moins que vous ne consentiez à aller avec
+l'un de nous quelque part, n'importe où. Il est trop tard pour songer
+maintenant à Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de
+campagne dans la haute société ou dans la classe inférieure; celle-ci
+serait bien préférable sous le rapport du plaisir. Je suis si dégoûté de
+l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret à cidre,
+ou une expédition sur un sloop de contrebandier.
+
+»Vous ne sauriez désirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos
+deux parallèles, qui se prolongent indéfiniment sans se toucher jamais.
+Je ne sais trop si je ne voudrais pas être marié moi-même, ce qui n'est
+pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me
+demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois,
+légitimement; quant à devenir père d'une manière moins légale, grâces à
+Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit
+toujours sûre[54]. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous,
+sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un
+_post-scriptum_ en cas que votre missive demande une réponse.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+[Note 54: _God father_, parrain (père en Dieu), et _father_ (père)
+offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible à rendre dans notre
+langue. La recherche de la paternité étant autorisée par les lois
+anglaises, les paroisses à la charge desquelles retomberaient les
+bâtards, les adjugent très-facilement au père putatif, que le témoignage
+de la mère ou les moindres circonstances semblent désigner: on le
+condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu'à l'âge de
+quatorze ans.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le _Quarterly_
+va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas
+de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu'à la plus vieille
+femme de cette _Review_, tous périront sous le poids d'une fatale
+brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'épargnerai pas même
+mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi,
+cela n'en vaudrait que mieux.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXXVII.
+
+À M. MOORE.
+
+8 septembre 1813.
+
+
+«Je suis fâché que vous ayez envoyé Toderini si tôt, je crains que votre
+conscience scrupuleuse vous ait empêché d'en tirer tout le parti que
+vous auriez dû. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet
+effrayant _Giaour_, qui ne m'a jamais procuré un compliment de moitié
+aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez
+les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajouté sous le rapport de la
+quantité, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie à ce
+sujet.
+
+»Vous avez grand besoin d'un coup d'épaule de Mackintosh. Mon cher
+Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-même. Dans tout
+autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais
+assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas à votre
+juste valeur. Du reste c'est un défaut dont on se corrige généralement,
+et réellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de
+vous en termes dont votre femme eût été bien satisfaite, et capables de
+donner la jaunisse à tous vos amis.
+
+»J'ai reçu hier une lettre d'Ali-Pacha, apportée par le docteur Holland,
+qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par _excellentissime,
+nec non carissime_; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse
+faire, et est signée _Ali, visir_. À quoi pensez-vous qu'il passe son
+tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems
+passé, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mère et ses sœurs
+avaient été traitées comme Mlle Cunégonde, par la cavalerie bulgare. La
+ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce
+brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents,
+et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a épargné le
+reste de la ville, et ne s'en est pris qu'à la race de ces Tarquins
+modernes. C'est plus de modération que je n'en aurais eu. En voilà assez
+sur cet excellent ami.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXVIII.
+
+À M. MOORE.
+
+9 septembre 1813.
+
+
+«Je vous écris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas
+d'engagement préexistant avec quelqu'autre libraire, sera charmé en tems
+convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute
+assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, généreux,
+attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis
+sûr que vous n'aurez qu'à vous en louer. Il y a si peu de tems que je
+vous ai écrit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien à ces
+lignes.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXXXIX.
+
+À M. MOORE.
+
+27 septembre 1813.
+
+
+THOMAS MOORE,
+
+«On ne vous appellera jamais Thomas _le véridique_, comme celui
+d'Elcidoune; pourquoi ne m'écrivez-vous pas? puisque vous ne le voulez
+pas, il faut bien que je le fasse. J'étais l'autre jour près de vous à
+Eston, et j'espère y retourner bientôt. Dans ce cas, j'irai vous voir,
+et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le
+dit dans le jargon du beau monde. On m'a présenté hier, chez lord
+Holland, à Southey, le plus bel homme de poète que j'aie jamais vu
+depuis long-tems. Pour avoir la tête et les épaules de cet homme-là, je
+consentirais presque à avoir composé ses poésies Saphiques. Certes il
+est doué d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent,
+puis... voilà son éloge.
+
+»*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois
+qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrêté court; oui, il s'est
+arrêté court après une phrase très-flatteuse sur notre correspondance,
+et _m'a regardé_... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou
+en vous disant que j'ai eu à vous défendre. C'est un joli moyen de se
+faire valoir près d'un ami que de lui venir dire: «J'ai bien relevé M.
+un tel pour s'être permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais
+sujet, etc, etc.» Mais savez-vous que vous êtes du petit nombre de ceux
+dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire,
+et croyez-vous que je vous le pardonne?
+
+»J'ai été à la campagne et me suis sauvé des courses de Doncaster. Chose
+étrange, je suis allé en visite dans la maison même que mon père reçut
+en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa maîtresse
+adultère avant d'être majeur: à propos, veuillez observer qu'_elle_
+n'est pas ma mère. On m'a campé dans une vieille chambre où se trouve
+sur la cheminée un tableau hideux que mon père regardait avec tout le
+respect convenable, et qu'héritant du goût de la famille, j'ai regardé
+aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai passé une semaine dans cette
+famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit
+jeune, dévote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de
+velléité que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner.
+Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas même _convoiter_, c'est
+signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me
+gourmandez pas trop quand je me livre un moment à la gaîté.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+BYRON.
+
+
+»Voici un impromptu composé par _une personne de qualité_[55], à qui
+l'on reprochait d'être mélancolique.
+
+ «Quand de ce cœur où règne le chagrin s'élèvent de sombres
+ nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de
+ larmes, ne prenez pas garde à ces signes extérieurs qui
+ disparaîtront bientôt. Mes pensées connaissent trop leur
+ cachot; après s'être promenées un instant sur mon visage,
+ elles reviendront se renfermer dans mon cœur, qu'elles
+ rongent et déchirent en silence.»
+
+[Note 55: Par Byron lui-même.]
+
+
+
+
+LETTRE CXL.
+
+À M. MOORE.
+
+2 octobre 1813.
+
+
+«Vous n'avez point répondu à mes six lettres: en conséquence, celle-ci
+sera ma pénultième; je vous en écrirai encore une, mais après, j'en jure
+par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis
+trouvé avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son
+imagination a quelque chose de surhumain, sa gaîté est parfaite. Je ne
+dis pas son esprit, car qui peut définir l'esprit? Puis il a cinquante
+figures; et deux fois autant de voix différentes qu'il prend quand il
+veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'étais
+femme et vierge encore, voilà l'homme dont je voudrais faire mon
+Scamandre. Il est tout-à-fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai
+vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez
+probablement beaucoup de ce panégyrique. Je crains presque de me trouver
+de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a
+long-tems parlé de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus
+que personne que je connaisse. Quelle variété d'expression il donne à sa
+figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change
+absolument du tout au tout. En voilà assez, je ne suis pas de force à
+faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le
+connaissez. Samedi je retourne à ***, où je ne serai pas loin de vous.
+Peut-être me favoriserez-vous d'une lettre d'ici là. Bonne nuit.
+
+»Samedi matin, votre lettre a mis fin à toutes mes inquiétudes. Je ne
+soupçonnais pas que vous parlassiez sérieusement. Encore de la modestie!
+Parce que je ne donne pas suite à une idée assez insignifiante, «il
+paraît que je ne crains pas de lutter contre vous». Si la question était
+de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous
+craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de
+place dans nos sphères respectives? Continuez, ce sera bientôt mon tour
+à pardonner. Je dîne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress _Staël_,
+comme il plaît à John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir à
+Covent-Garden bâiller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.
+
+»C'est une chose fort commode pour moi que ma réputation, pourvu que mes
+amis ne partagent point l'erreur commune à ce sujet: cela me sauve des
+sottises d'une légion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais
+vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai à
+l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rétablira votre vers dans la
+prochaine édition[56]. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'épigraphe;
+cependant, j'ai en général de la mémoire pour vous, et je crois que
+d'abord elle avait été imprimée correctement.
+
+[Note 56: Dans la première édition du _Giaour_, il avait cité d'une
+manière incorrecte un vers de mes _Mélodies irlandaises_, qu'il avait
+pris pour épigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les
+vers de Burns, qui servent d'épigraphe à la _Fiancée d'Abydos_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Je rougis en effet très-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady
+M**, mais heureusement, à présent, personne ne me voit. Adieu.»
+
+
+
+
+LETTRE CXLI.
+
+À M. MOORE.
+
+8 décembre 1813.
+
+
+«Depuis que je ne vous ai écrit il s'est passé bien des événemens
+heureux, malheureux ou indifférens, qui m'ont empêché, non de penser à
+vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cessé de
+penser à vous, et pour qui la plus sûre consolation a été de tourner
+vers vous ses pensées. Nous avons été proches voisins cet automne, et ce
+voisinage m'a été à la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire
+que votre citation française ne s'est que trop trouvée à sa place,
+quoiqu'il y eût peu de chance qu'il en fût ainsi, comme vous pouvez
+l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gardé
+depuis... N'importe, _Richard est redevenu lui-même_, et, si ce n'est
+toute la nuit et une partie de la matinée, je ne songe plus guère à
+toute cette affaire.
+
+»Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers,
+et, pour charmer mes insomnies, j'ai écrit à la hâte un autre conte
+turc, non un fragment, que vous recevrez bientôt après cette lettre.
+Cela n'empiète pas sur votre domaine; dans le cas où vous le croiriez,
+il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez
+avec raison que je me risque à perdre le peu de réputation que j'ai
+acquise en tentant cette nouvelle expérience sur la patience du public,
+mais en vérité je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai écrit et
+je publie cette bagatelle, uniquement _pour m'occuper_, pour détourner
+mes pensées des réalités, en les rejetant sur des fictions, quelque
+horribles qu'elles soient. Quant au succès, ceux qui en obtiennent
+aujourd'hui me consolent d'avoir échoué; excepté peut-être vous et deux
+ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte
+plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et
+moins; ainsi, advienne que pourra...
+
+»_P. S._ Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir
+quel effet me fera un canal hollandais, à moi, qui ai traversé le
+Bosphore. Répondez-moi, je vous prie.»
+
+
+
+
+LETTRE CXLII.
+
+À M. MOORE.
+
+8 décembre 1813.
+
+
+«Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les
+meilleures du monde, m'est à la fois agréable et pénible. Mais, d'abord
+au plus pressé. Savez-vous que j'étais au moment de vous dédier quelque
+chose, non dans une épître formelle, comme d'inférieur à _ancien_, mais
+dans une courte lettre servant de préface, dans laquelle je me
+glorifiais de votre amitié, et annonçais au public votre poème, quand je
+me suis rappelé l'injonction stricte que vous m'aviez souvent réitérée
+de vive voix et par écrit, de garder le plus profond secret sur le poème
+susdit. Il me fallut donc renoncer à mon projet, non que je puisse avoir
+aucun motif de résister au désir de parler de vous, j'y pense et j'en
+parle tous les jours, mais j'ai dû craindre, en y cédant, de vous causer
+quelque déplaisir. Mettant de côté mon amitié pour vous, sentiment qui
+devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de
+mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par cœur et sur le bout du
+doigt. _Ecce signum_. Quand j'étais à la campagne, lors de ma première
+visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul
+long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire _un bruit_
+que je n'ai jamais essayé qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que
+je veux prendre pour des airs, votre _Oh breathe not_! ou _When the last
+glimpse_, ou bien encore _When he who adores the_, et quelques autres du
+même troubadour, ce sont là mes matines et mes vêpres. Certes mon
+intention n'était pas d'être entendu de qui que ce fût. Voici qu'un beau
+matin je vois arriver non _la donna_, mais _il marito_, qui me dit d'un
+air bien sérieux: «Byron, je me vois forcé de vous prier de ne plus
+chanter, au moins de _ces chansons là_.» Je fus comme réveillé en
+sursaut: «Assurément, répondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la
+vérité, reprit-il, cela rend ma femme si mélancolique et la fait tant
+pleurer, que je désire qu'elle n'entende plus rien de semblable.»
+
+»Or, mon cher Moore, cet effet-là était produit par vos paroles, et
+certainement non par la beauté de ma voix. Je vous cite cette folle
+anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, même pour
+l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un
+jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout après un long tems,
+que de ce qui nous a plu véritablement. Quoique je ne pense pas qu'on
+vous puisse rien comparer dans la poésie légère ou la satire, et que
+jamais auteur n'ait été aussi populaire que vous dans ces deux genres,
+je n'hésite pas cependant à croire que vous n'avez pas fait tout ce dont
+vous êtes capable, encore qu'un autre pût bien se contenter de ce que
+vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et
+le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu
+dans aucun autre poète, une étrange méfiance de vos forces, que je ne
+puis m'expliquer et qui doit être inexplicable, puisqu'un _cosaque_
+comme moi suffit pour épouvanter un _cuirassier_ comme vous. Votre
+conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connaître, je
+n'avais songé qu'à une péri: je voudrais que vous eussiez eu plus de
+confiance en moi, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, et pour
+empêcher que le monde ne perdît un poème bien meilleur que le mien, dont
+j'espère toujours que ce petit combat de générosité ne le privera pas à
+jamais[57].
+
+[Note 57: Parmi les épisodes que je comptais introduire dans _Lalla
+Rookh_, que j'avais commencé, mais que plusieurs circonstances m'avaient
+empêché de finir, il s'en trouvait un déjà assez avancé lors de la
+publication de _la Fiancée d'Abydos_, et avec lequel ce poème offrait de
+si étranges coïncidences, non-seulement pour les localités et le
+costume, mais encore pour la fable et les caractères, que j'y renonçai
+immédiatement, et commençai un autre épisode sur un sujet absolument
+nouveau: _Les adorateurs du feu_. C'est à ce fait que je lui avais
+communiqué, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon
+héros (auquel j'avais aussi donné le nom de Zélim, dont j'avais fait un
+descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhérens, par le calife
+régnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait
+depuis sous une autre forme, à la cause de l'Irlande[57A]. Voici les
+propres expressions de ma lettre à Lord Byron: «J'avais choisi cette
+histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais
+qu'un parallèle avec l'Irlande me mettrait à même de jeter un peu de
+vigueur dans le caractère de mon héros. Mais songer à de la vigueur, à
+du sentiment après vous, c'est impossible: _ce domaine-là est celui de
+César_.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+[Note 57A: L'_Histoire du célèbre chef irlandais, capitaine Rock_,
+roman philosophique et allégorique de M. Moore.]
+
+Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des
+raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver
+place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...
+
+»Continuez; je serais réellement malheureux que vous vous arrêtassiez
+pour moi. Le succès de ma _Fiancée_ est encore problématique; il s'en
+vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le
+présumer d'après le goût du public pour _le Giaour_, et autres histoires
+horribles et mystérieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir été
+sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'éviter de parcourir des
+livres, que j'eusse peut-être mieux fait de relire. Si votre chambre en
+était meublée comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en
+Orient pour donner des descriptions, du moins quant à la fidélité, car
+j'ai tout dessiné de mémoire...
+
+»Ma dernière production pourrait bien avoir le même sort, et je vous
+avoue que j'ai de grands doutes à ce sujet. Quand bien même il en serait
+autrement, mon succès éphémère serait oublié avant que vous ne soyez
+prêt et disposé à paraître. Allons, ferme, courage. Excepté le _Post
+Bag_ qui vous a si bien réussi, il y a plusieurs années que vous ne nous
+avez rien donné régulièrement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre
+retraite aux jours pluvieux, aucun poète vivant ne s'est élevé plus haut
+que vous. «Aucun homme, dans aucune langue, n'a été peut-être plus
+complètement le poète du cœur et le poète des femmes. Les critiques lui
+reprochent de n'avoir représenté le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il
+doit être; _mais les femmes répondent qu'il l'a représenté tel qu'elles
+le désirent_.» Je serais tenté de croire que c'est de vous, et non de
+Métastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.
+
+ȃcrivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait
+Rousseau à quelqu'un: «Est-ce que nous sommes fâchés? Vous m'avez
+souvent parlé, et jamais vous ne m'avez parlé de vous-même.»
+
+»_P. S._ Cette dernière phrase est une excuse indirecte pour mon propre
+égoïsme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je
+voudrais seulement que la chose fût réciproque. J'ai trouvé une
+réflexion singulière dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en
+mauvaise part, ni à vous ni à moi, quoique l'_un_ d'entre nous ait
+certainement assez mauvaise réputation; la voici: «Bien des gens ont la
+réputation d'être méchans, avec lesquels nous serions trop heureux de
+passer notre vie.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui
+parle, une demoiselle de Sommery...»
+
+
+Vers cette époque, lord Byron commença un _Journal_ dont j'ai déjà donné
+quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur
+tout ce que les convenances permettront. D'après la nature même de ces
+sortes de mémoires autographes, celui-ci roule principalement sur des
+personnes encore vivantes et des faits encore récens; il est donc
+nécessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques
+parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues
+secrètes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la
+curiosité. Toutefois, après cette mutilation indispensable, il en
+restera encore assez pour faire mieux connaître la vie privée et les
+habitudes du noble poète, et pour satisfaire innocemment ce goût, aussi
+général qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un
+grand homme _en robe de chambre_, et nous fait nous réjouir de
+découvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus
+puissans dans leur intérieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent,
+au moins dans de certains momens[58].
+
+[Note 58: C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute
+comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les
+faiblesses.
+(GINGUENÉ.)]
+
+
+
+
+JOURNAL
+
+COMMENCÉ LE 14 NOVEMBRE 1813.
+
+«Si ce journal avait été commencé il y a dix ans, et fidèlement tenu!!!
+Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu
+le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs
+de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profité.
+On dit que la vertu est sa propre récompense; elle devrait certainement
+être bien payée pour le mal qu'elle coûte à acquérir. À vingt-cinq ans,
+quand la meilleure partie de la vie est passée, on devrait être _quelque
+chose_; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voilà
+tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le même,
+et la femme toujours la même aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait
+jamais de questions, et la musulmane qui vous évite la peine de lui en
+adresser. N'étaient la peste, la fièvre jaune et le retard qu'éprouve la
+rentrée des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la
+seconde fois, près des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier
+obstacle, la peste ne m'arrêtera pas long-tems; arrive que pourra, le
+printems me reverra là-bas, à moins que dans l'intervalle je ne me marie
+ou que je ne _démarie_ quelque autre. Je voudrais que... je ne sais
+point ce que je voudrais. Il est étrange que je ne puisse jamais désirer
+sérieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir après.
+Je commence à croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne
+devrait prier que pour la nation, non pour soi-même; mais, d'après mes
+principes, cela ne serait pas très-patriotique.
+
+»Trève de réflexions. Voyons: hier soir j'ai fini _Zuleïka_, mon second
+conte turc. Je crois que je me suis sauvé la vie en le composant, car je
+ne l'ai entrepris que pour détourner mes pensées de
+
+ Ce nom cher et sacré, que je ne révélerai jamais.
+
+»Et pourtant, ici même, ma main brûle de le tracer! J'ai brûlé cet
+après-midi les scènes de la comédie que j'avais commencée. J'ai quelque
+envie d'accoucher d'un roman, ou plutôt d'un conte en prose; mais quel
+roman pourrait égaler les événemens
+
+ ... _Quœque ipse... vidi
+ Et quorum pars magna fui_[59]?
+
+[Note 59: Tous les événemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai
+joué un si grand rôle. (VIRGILE.)]
+
+»Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine Élisa.
+Ce sera une beauté et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux
+noirs et des paupières noires longues comme des ailes de corbeau. Je
+crois qu'elle est encore plus belle que ma nièce Georgina, et cette
+idée-là ne me plaît pas; après tout, quoique plus âgée, elle est bien
+moins développée sous le rapport des facultés intellectuelles.
+
+»Dallas est venu avant que je ne fusse levé, ainsi je n'ai pu le voir.
+Lewis est venu aussi, on le croirait en colère contre toute la création.
+Que diable peut-il avoir? Il n'est pas marié, lui: a-t-il perdu sa
+maîtresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi:
+il va se marier, et il est bâti de façon à s'en trouver plus heureux. Il
+a de l'esprit, de la gaîté, tout ce qu'il faut pour le rendre une
+compagnie agréable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous
+voudrez. Malgré tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup
+gagné à se marier. Tous mes amis mariés sont chauves et mécontens. W***
+et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en
+avait beaucoup à perdre. Mais dans l'état de mariage ce n'est pas ce qui
+_tombe du front_ d'un homme qui importe le plus.
+
+»_Mémento_. Acheter demain quelque jouet pour Élisa, envoyer la devise
+pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite à Mme de
+Staël, à lady Holland, et à *** qui m'a conseillé, sans l'avoir lu, par
+parenthèse, de ne point publier _Zuleïka_; je crois qu'il a raison, mais
+l'expérience aurait dû lui apprendre que ne point imprimer est
+_physiquement_ impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M.
+Gifford. Je n'ai jamais rien _lu_ qu'à Hodgson, parce qu'il me paie en
+même monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses
+ouvrages, surtout fréquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit
+qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la
+consolation de penser qu'ils ont acheté le droit d'en porter ce
+jugement.
+
+»J'ai refusé de présenter la pétition des détenus pour dettes, je suis
+ennuyé à la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parlé trois
+fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours
+a été fort goûté; quant au second et au troisième, je ne sais s'ils ont
+eu du succès ou non. Je ne m'y suis jamais livré _en amore_; il faut
+trouver une excuse pour sa paresse, son inhabileté, ou pour les deux
+réunies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies
+m'ont perdu; et puis, j'ai pris des médecines, non pour me faire aimer
+les autres, mais certainement assez pour me détester moi-même.
+
+»Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres à Exeter-Change. Après le
+lion de Véli-Pacha dans la Morée, qui suivait son gardien arabe comme un
+chien, rien ne m'a jamais tant amusé que l'amour de la hyène pour le
+sien. Quelle _conversazione_! Il y avait un hippopotame, absolument la
+figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manières de mon
+domestique, le tigre a un peu trop bavardé. L'éléphant a pris mon argent
+et me l'a rendu. Il m'a ôté mon chapeau, a ouvert une porte, fait
+claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon
+sommelier. L'une des deux panthères est bien certainement le plus bel
+animal que la terre ait produit; les pauvres antélopes sont mortes,
+j'aurais été fâché d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait
+soupirer en pensant à l'Asie-Mineure. _O quando te aspiciani_?...»
+
+
+16 novembre.
+
+«Je suis allé hier soir, avec Lewis, voir la première représentation
+d'_Antoine et Cléopâtre_; la pièce était admirablement montée et
+très-bien jouée; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cléopâtre
+m'a plu, comme un épitomé de son sexe; aimante, vive, tendre, triste,
+tourmentante, humble, fière, belle, un vrai démon, faisant la coquette
+jusqu'à la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, après avoir
+fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui
+a-t-on tant reproché d'avoir fait couper la tête à ce poltron de
+Cicéron? Celui-ci n'avait-il pas dit à Brutus que c'était pitié d'avoir
+épargné Antoine? n'avait-il pas prononcé les _Philippiques_? Les
+_paroles_ ne sont-elles pas des _choses_, et de telles _paroles_ ne
+sont-elles pas des _choses_ très-pestilentielles? Quand il aurait eu
+cent têtes, elles méritaient d'être toutes clouées sur la tribune
+publique, du moins en se plaçant dans la position d'Antoine; après tout,
+peut-être eût-il mieux valu lui pardonner, à cause du bon effet que
+produit toujours la clémence. Mais revenons à nos moutons; quand
+Cléopâtre se croit sûre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est
+votre intérêt, etc. Que c'est bien là le sexe! Et les questions sur
+Octavie! tout cela est bien d'une femme.
+
+»J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite à
+Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai
+fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et
+cette dame n'écrit que par in-8° et ne cause que par in-folio. J'ai lu
+ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le
+plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre
+raconter, mieux vaut encore le lire...
+
+»J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il fût né patricien?
+Nous eussions eu plus de poli, moins de force, précisément autant de
+vers, mais point d'immoralité, un divorce, un duel ou deux, auxquels,
+s'il avait survécu, comme nécessairement il se fût moins livré à l'abus
+des liqueurs fortes, il eût pu vivre aussi long-tems que Shéridan, ou
+même trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel débris que cet
+homme! Et cela, faute d'être bien piloté; car jamais nul n'eut les vents
+plus favorables, excepté à de courts intervalles bien rares! Pauvre
+vieux Shéridan, jamais je n'oublierai la soirée que nous passâmes avec
+lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'écoutâmes, sans
+un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu'à une heure du matin.
+
+»J'ai mes cachets... Encore oublié le joujou de ma petite cousine Élisa;
+il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espère qu'Henri me
+l'amènera. J'ai envoyé à lord Holland les épreuves de la dernière
+édition du _Giaour_ et de _la Fiancée d'Abydos_. Il n'aimera pas ce
+dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non
+plus. Cela a été écrit en quatre nuits, pour distraire mes pensées de
+***. Sans cela je ne l'aurais jamais composé; et si je n'avais pas alors
+fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, à force de me ronger
+le cœur; mauvaise nourriture! Hodgson le préfère au _Giaour_; personne
+autre ne sera de son avis: il n'a jamais aimé le _fragment_. Je n'aurais
+jamais publié cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances
+qui en font la base soient de nature à... hélas!
+
+»J'ai vu ce soir les deux sœurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune
+ressemble à ***! J'ai cru que j'allais sauter à travers la salle; je
+suis bien aise qu'il ne se soit trouvé personne avec moi dans la loge de
+lady Holland. Je déteste ces fausses ressemblances, ces _moqueurs_ qu'on
+prend d'abord pour le _rossignol_, assez semblables pour rappeler
+l'objet chéri, assez différentes pour navrer l'ame[60]. On est aussi
+contrarié des points de ressemblance que de ceux qui la détruisent.»
+
+[Note 60: «La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce
+serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux
+sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.»
+
+(Byron.--_Le Giaour_.)]
+
+
+17 novembre.
+
+«Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable
+Job dit: Pourquoi un _homme vivant_ se plaindrait-il? En vérité, je n'en
+sais rien; excepté, peut-être, parce qu'un _homme mort_ ne le pourrait
+pas. Et lui-même, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu'à ce que ses
+amis en furent fatigués, et que sa femme lui donna cette pieuse recette:
+Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, où un
+jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reçu une lettre
+très-flatteuse de lord Holland, au sujet de _la Fiancée d'Abydos_, qu'il
+goûte fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bonté à deux
+personnes dont je n'avais point de quartier à espérer. Et cependant,
+dans le tems, je croyais que la cause de mon inimitié pour eux venait de
+leur côté; je suis bien aise de m'être trompé: je voudrais ne pas m'être
+tant pressé de publier cette maudite satire, dont je désirerais anéantir
+jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le
+monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.
+
+»George Ellis et Murray ont parlé de quelque chose relativement à Scott
+et à moi. S'ils veulent le détrôner, je souhaiterais fort qu'ils ne me
+choisissent pas pour lui trouver un compétiteur. Si la chose dépendait
+de moi, j'aimerais mieux être le comte de Warwick que tous les _rois_
+qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands
+_faiseurs de rois_ en poésie et en prose. Les critiques anglais, dans
+leur _Rokeby-Review_, ont présupposé une comparaison à laquelle mes amis
+n'ont jamais pensé, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de
+s'amuser à examiner sérieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages
+avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de
+bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi
+je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes
+d'un homme sont, comme l'_ame_ des Grecs, une εἴδωλον,
+outre Dieu sait quelle _autre ame_, mais on fait généralement autant de
+cas de l'une que de l'autre.
+
+»Henri ne m'a point amené ma petite cousine: je veux que nous allions au
+spectacle ensemble; elle n'y est encore allée qu'une fois. Encore un
+petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que
+je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt
+sera-t-elle terminée? Il m'en a bien coûté pour m'en défaire, et,
+maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce
+que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de
+Job, et consolons-nous, puisque je suis un _homme vivant_.
+
+»Je voudrais pouvoir me remettre à lire; ma vie est monotone et pourtant
+agitée. Je prends un livre et le rejette aussitôt. J'avais commencé une
+comédie; je l'ai brûlée, parce que la fable se rapprochait trop de la
+réalité: mon roman a eu le même sort pour la même raison. En vers, je
+puis m'éloigner un peu plus des faits, mais la pensée revient toujours à
+travers... oui, à travers. J'ai reçu une lettre de lady Melbourne, la
+meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus
+grand esprit que je connaisse.
+
+»Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernière épître si
+importante est-elle tombée dans les griffes du lion? Dans ce cas... et
+ce silence paraît menaçant... dans ce cas _il faut que je prépare mon
+casque et mon bouclier_. Je suis un peu rouillé; je ne veux pas
+cependant recommencer mes études au tir de Manton. En outre; je suis
+décidé à essuyer son feu sans le rendre. J'étais autrefois fameux pour
+atteindre d'une balle un pain à cacheter; mais alors l'état de la
+société nécessitait cet exercice. J'y ai renoncé dès que j'ai senti que
+j'avais une mauvaise cause à soutenir.
+
+»Quelles étranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte!
+Depuis qu'à Arrow j'ai défendu le buste que j'avais de lui, contre les
+vils flatteurs du pouvoir, et au moment où la guerre éclatait de
+nouveau, en 1813, j'en ai fait mon héros, sur le continent s'entend, car
+je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet
+abandon de son armée, etc., etc. Certes, quand je défendais son buste,
+j'étais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je
+ne serais point étonné de le voir les battre tous encore. Être vaincu
+par des hommes ce serait quelque chose, mais l'être par trois mannequins
+légitimes, par trois stupides monarques de race pure, ô honte! ô honte!
+Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec
+l'Autrichienne à l'ame aussi matérielle que ses lèvres, qui en soit la
+cause. Mieux valait garder l'ancienne maîtresse de Barras. Je n'ai
+jamais vu tourner à bien ces mariages légitimes avec de jeunes femmes;
+cela ne convient qu'à ces gens sages qui mangent du poisson et ne
+boivent pas de vin... N'avait-il pas à son service tout l'Opéra, tout
+Paris, toute la France? Une maîtresse, il est vrai, est tout aussi
+embarrassante; je dis _une_, car, quand on en a _deux et plus_, il est
+facile de les gouverner au moyen d'une bonne division.
+
+»J'ai, ou plutôt j'avais commencé une chanson, que j'ai jetée au feu.
+C'était un souvenir de Mary Duff, ma première flamme, à un âge où bien
+d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire;
+heureusement je n'ai rien non plus à faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai
+eu dernièrement occasion de rendre deux personnes _comfortables pro
+tempore_, et une heureuse _ex tempore_; je me réjouis surtout par
+rapport à ce dernier, car c'est un excellent homme[61]. Nous sommes tous
+égoïstes, et vous aussi, je crois, dieux d'Épicure! Je crois en La
+Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrèce, non la
+traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre poète vous a fait
+nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je
+ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie
+toujours un peu. Je me rappelle que l'année passée *** me dit:
+N'avons-nous pas passé ce mois dernier comme les dieux d'Épicure! Et
+cela était vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrèce, que
+j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le
+prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant
+poussé à envoyer un spécimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec
+un billet où elle lui disait, qu'après l'avoir lu, sa conscience ne lui
+permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs.
+
+[Note 61: Il est évidemment question ici de M. Hodgson.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les
+Ossultones, Puységur, etc., je cherchais à me rappeler une citation que
+je crois avoir vue dans Mme de Staël, de quelque sophiste allemand sur
+l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me _rappelle
+de la musique gelée_. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse à me
+faire chercher, sait bien où, mais il ne veut pas le dire. Je demandai à
+Mackintosh: il dit que cela n'était pas _dans_ Mme de Staël; mais
+Puységur dit que ce devait être d'_elle_, parce que c'était absolument
+_dans son genre_... Lord Holland se prit à rire; toute l'_Allemagne_ le
+fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, à ce que j'ai
+entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages;
+et, après tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les
+ouvrages? des déserts avec des fontaines, et peut-être une grotte ou
+deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Staël nous
+sommes souvent trompés, et ce après quoi nous avons soupiré, le prenant
+pour un ruisseau rafraîchissant, se trouve n'être que le mirage
+(_critice_ le verbiage); mais enfin nous arrivons à quelque chose de
+semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons
+les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du
+contraste...
+
+»J'ai fait une visite à C*** pour avoir une explication sur... Elle est
+très-belle, à mon goût du moins; car, à mon retour en Angleterre, je me
+souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres étaient si
+pâles, si froides, si blondes! La noirceur et la régularité de ses
+traits me rappelaient ma _Jannat al Aden_. Mais cette impression est
+évanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer après une
+houri. Elle était de fort bonne humeur, et tout fut bientôt expliqué.
+
+»Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce
+qui amènera, j'en suis sûr, une explosion complète de la Tamise. Cinq
+provinces se sont déclarées pour le jeune stathouder; il y aura des
+incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples
+de toutes les races se battant enfoncés jusqu'aux genoux dans les
+marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte
+est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientôt aussi, ils
+auront le prince cigogne et le roi soliveau à la fois dans leurs
+marécages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie.
+
+»M. Murray m'a offert 1,000 guinées pour _le Giaour_ et _la Fiancée
+d'Abydos_. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis
+bien tenté, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix
+si élevé. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et
+cela s'est appelé, Dieu sait pourquoi, de la poésie.
+
+»Aujourd'hui samedi, j'ai dîné régulièrement pour la première fois
+depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vécu de thé et de
+biscuits secs, six _per diem_. Je donnerais tout au monde, maintenant,
+pour n'avoir pas dîné; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et
+de rêves horribles; et je n'ai mangé, cependant, qu'une pinte
+de[62]............ et du poisson[63]. Quant à la viande, je n'en touche
+jamais; non plus que des légumes. Je voudrais être à la campagne pour
+prendre de l'exercice, au lieu de me rafraîchir le sang comme je le fais
+ici par la diète qui n'y supplée que fort mal. Je mangerais volontiers
+un peu de viande, mes os la supporteraient très-bien. Mais le pire est
+que le diable m'entre toujours dans le corps en même tems, jusqu'à ce
+que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux être
+l'esclave d'aucun _appétit_. Si je péche, ce sera mon cœur qui me
+dirigera. Oh! la tête! quel mal elle me fait! quelles horreurs que
+celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dîner?
+
+[Note 62: Laissé en blanc dans l'original.
+(_Note de Moore_.)]
+
+[Note 63: Il s'écarta assez de son régime cette année pour manger de
+tems à autre du poisson.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»_Mémento_. Écrire demain à _maître Shallow_, qui me doit 1,000 livres
+sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui
+demande[64], comme si j'étais homme à cela. D'abord, je n'en ai pas
+besoin, du moins quant à présent; et puis, quoique j'aie eu souvent
+besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemandé 10 livres
+sterlings à un ami. Son billet n'échoit pas cette année; je le lui ai
+déjà dit; et quand il écherrait, je n'en exigerais pas le paiement.
+Combien de fois me faudra-t-il lui répéter la même chose?
+
+[Note 64: Voici un nouvel exemple de sa générosité à joindre à celui
+qu'il donna à M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgré
+l'embarras de ses propres affaires, il était toujours disposé à obliger
+ses amis.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Je me trompe: j'ai une fois demandé à *** de me rendre mon argent; mais
+c'était dans des circonstances qui m'excusèrent à ses yeux, et m'eussent
+excusé à ceux de tout le monde. Je n'ai point reçu d'intérêts, et
+n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientôt, du moins, son
+_padre_ le fit. La tête! Je crois qu'elle m'a été donnée pour me faire
+souffrir. Bon soir.»
+
+
+22 novembre 1813.
+
+«_Orange boven!_[65] Ainsi les abeilles ont chassé l'ours qui avait
+forcé leur ruche. À la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau _de
+Witts_, un nouveau _Ruyters_; Dieu fasse prospérer la petite république!
+Je serais charmé de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les
+habitans ont conservé des mœurs si patriarcales. Cependant, je ne sais;
+leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore;
+et le Zuydersée ne doit pas être grand'chose en comparaison de l'_Ak
+Degnity_. N'importe: les fiers bourgeois, lançant des bouffées de
+liberté de leurs courtes pipes, valent peut-être la peine d'être vus.
+Toutefois, je préfère la cigare ou le _hooka_ composé de feuilles de
+roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut
+dire la liberté, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est
+une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre
+sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la
+beauté pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte
+envie à Hérode Atticus!... plus qu'à Pomponius Méla. Et cependant un peu
+de tumulte de tems en tems réveille agréablement les sensations; par
+exemple, une bataille, une révolution, ou une _aventure_ un peu vive. Je
+crois que j'aurais mieux aimé être Bonneval, Ripperda, Alberoni,
+Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou même encore Wortley Montague, que
+Mahomet lui-même.
+
+[Note 65: Hourra des Hollandais: _Vive Orange!_
+(_N. du Tr._)]
+
+»Rogers sera bientôt à Londres; notre visite à Middleton est fixée au
+23. Irai-je? dans cette île où l'on ne saurait se promener à cheval sans
+rencontrer la mer, de quelque côté qu'on aille...
+
+»Je me rappelle l'effet que fit sur moi _le premier numéro de la Revue
+d'Édimbourg_. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le
+lus. Le jour même qu'il parut, je dînai avec S. B. Davies, je crois, et
+bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas
+moins; mais je ne me sentis pas à l'aise que je n'eusse épanché ma bile
+et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du
+_Vicaire de Wakefield_, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus
+d'apercevoir le mérite de qui que ce fût. Je me rappelai seulement
+l'axiome de mon maître à boxer, dont j'ai tiré beaucoup d'utilité dans
+ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le
+moulinet et frappez à gauche et à droite. Ainsi fis-je comme Ismaël: ma
+main s'est levée contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont levée
+contre moi. Certes, j'ai été étonné de mon propre succès, et _je suis
+demeuré tout surpris d'avoir tant d'esprit_, comme Hobhouse le disait
+ironiquement de quelqu'un, peut-être bien de moi-même, car nous sommes
+de vieux amis. Mais si c'était à recommencer, je ne le ferais pas. J'ai
+relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en
+vérité, la cause n'est pas proportionnée à l'effet. C*** m'a dit qu'on
+avait pensé que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies
+nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grâce au ciel, je n'en savais rien;
+je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis
+naturellement l'homme à qui il serait le plus malséant de se permettre
+de parler de maladies et d'infirmités.
+
+»Rogers est silencieux: on le dit sévère. Quand il parle, il parle bien;
+et sur tous les sujets de goût, la délicatesse de son expression est
+aussi pure que sa poésie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon,
+dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas là l'habitation d'un
+homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie
+antique, un livre placé sur sa cheminée, qui ne parle de l'élégance
+presque fastidieuse du propriétaire. Mais ce goût exquis a dû faire le
+malheur de sa vie; que de contrariétés il a dû lui faire éprouver!
+
+»Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extérieur est tout-à-fait épique,
+et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds à la
+tête. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore
+quelqu'autre chose. Ses mœurs sont douces, mais non pas d'un homme du
+monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant
+à ses poésies; les opinions varient: peut-être a-t-il trop écrit en ce
+genre et la postérité fera-t-elle un choix. Il a des _passages_ égaux à
+ce que je connais de plus beau. À présent il a un _parti_, mais point de
+public, excepté toujours ses ouvrages en prose. Sa _Vie de Nelson_ est
+un chef-d'oeuvre.
+
+»*** est un _littérateur_, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la
+vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-là du moins est
+vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de
+lady B*** et de tous les autres _bas-bleus_, avec lady C*** à leur tête,
+mais je ne dis rien _d'elle_: regardez cette figure, vous oublierez les
+pédantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, _Diva
+potens Cypri_: pour être aimé d'une telle femme, je serais homme à bâtir
+et à brûler une nouvelle Troie.
+
+»Moore a un genre particulier de talent, ou plutôt des talens d'un genre
+particulier; poésie, voix, musique, il a tout, et il y met une
+expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu'à lui.
+Mais il est capable de prendre un tout autre essor en poésie. Que de
+gaieté, que de grâces dans son _Post-Bag_! Il n'y a rien à quoi il ne
+puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer sérieusement. En
+société, il est aimable, enjoué, poli, et plus amusant que personne que
+j'aie jamais rencontré. Pour son honneur, ses principes et son
+indépendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais
+qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'être pas
+ici.»
+
+
+23 novembre.
+
+«Ward... j'aime Ward[66]. Par Mahomet! je commence à croire que j'aime
+tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une
+sorte de gloutonnerie sociale, qui dévore tout ce qu'on lui présente.
+Mais j'aime Ward; il est piquant, et réussira, je crois, à la chambre et
+partout ailleurs, s'il veut s'appliquer régulièrement. À propos, je dîne
+demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion.
+Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un après le
+dîner. J'ai vu bien des amphitryons tournés en ridicule par leurs
+convives dont les lèvres étaient encore imbibées de leur vin de
+Bourgogne...
+
+[Note 66: Actuellement lord Dudley.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»J'ai loué la loge de lord Salisbury à Covent-Garden, pour la saison, et
+maintenant il faut que je me prépare à joindre la compagnie de lady
+Holland, dans la sienne, _questa sua_.
+
+»Holland ne croit pas que cet homme soit réellement _Junius_; mais il
+est d'avis que ce journal encore inédit jette beaucoup de lumières sur
+les parties encore peu connues du règne de Georges II. Qu'est-ce que
+cela peut faire à Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius
+serait-il mort? S'il avait été subitement frappé d'apoplexie,
+resterait-il dans le tombeau sans envoyer son εἴδωλον
+crier aux oreilles de la postérité: Junius était M. X., Y., Z., enterré
+dans la paroisse de ***. Officiers de la fabrique, réparez son monument!
+Et vous, libraires, imprimez une nouvelle édition de ses lettres!
+Impossible, cet homme n'est pas mort, il ne mourra pas sans se
+découvrir. Je l'aime beaucoup... Il savait haïr, celui-là.
+
+»Arrivé chez moi, mal à mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas
+autant envie de dormir que je le désirerais.»
+
+
+Mardi matin.
+
+«Je me réveille après un rêve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rêvé
+aussi? Quel rêve! Mais elle ne m'a pas rattrapé. Je voudrais que les
+morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaçait! et je ne
+pouvais m'éveiller, et puis, et puis... Ah!
+
+ »Des ombres ont cette nuit imprimé plus de terreur dans
+ l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille
+ soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par
+ ***[67].
+
+[Note 67: Shakspeare.--_Richard III_.]
+
+»Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipée me fait mal. Dois-je
+être ainsi agité par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent...
+N'importe... Mais si je fais encore ce rêve, j'essaierai si _tous_ les
+sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis réveillé, j'ai
+beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord
+Ogleby, me voilà remonté pour la journée.
+
+»Un billet de Mountnorris: je dîne avec Ward, il doit y avoir encore
+Canning, Frère, Sharpe et peut-être Gifford. Je dois être un des cinq ou
+six élus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce
+sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout
+Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour
+profiter d'une conversation si intéressante.
+
+»Point de lettres aujourd'hui, partant point de réponses, tant mieux. Il
+ne faut plus que je rêve, cela empoisonne même les réalités. Je sortirai
+pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le
+_monde boxant_ est toujours à peu près dans le même état, seulement le
+club est plus nombreux. Je dînerai chez Crib demain; l'énergie me plaît,
+même l'énergie animale, l'énergie dans tous les genres, et j'en ai
+besoin au physique et au moral. Je n'ai point dîné dehors, ou, pour
+mieux dire, je n'ai pas dîné du tout depuis quelque tems, point entendu
+de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excès d'un extrême
+à l'autre: _amant alterna Camænæ_.
+
+»J'ai brûlé mon roman, comme j'avais brûlé les premières scènes et le
+plan de ma comédie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brûler est
+tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien
+valu; je m'y occupais plus que jamais de réalités: quelques-uns auraient
+reconnu les masques, d'autres s'en seraient douté.
+
+»J'ai lu le _Ruminator_, recueil d'essais par un vieillard singulier,
+mais habile, sir E. B., et un jeune homme à demi fou, auteur d'un poème
+sur les _Highlands_, intitulé _Childe Alarique_. Le mot _sensibilité_,
+que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces
+essais, et semble y être une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de
+répréhensible. Ce jeune homme ne peut rien connaître de la vie, et s'il
+se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un être
+tout-à-fait inutile, et ne sera peut-être après tout pas même poète,
+comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne
+devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut être quelque autre
+chose que ce soit. Il est pénible de voir Scott, Moore, Campbell et
+Rogers, simples spectateurs de la scène du monde, où ils auraient pu
+remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques
+occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que
+secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles
+douairières et des jeunes filles à marier. Si cela conduisait à quelque
+affaire sérieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes
+non mariées, c'est une spéculation hasardeuse et fatigante, et avec les
+vétérans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois
+sur mille.
+
+»Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient
+probablement vers la carrière parlementaire, mais je n'ai pas
+d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, _aut Cæsar aut
+nihil_. Mes espérances se bornent maintenant à arranger mes affaires, à
+me fixer en Italie, ou dans le Levant plutôt encore, et approfondir les
+langues et les littératures de ces deux pays. Les événemens passés m'ont
+énervé; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de
+la vie, et de regarder jouer les autres. Après tout, qu'est-ce même que
+ce grand jeu de sceptres et de couronnes? _Vide_ les douze derniers mois
+de Napoléon! il a entièrement renversé mon système de fanatisme. Je
+croyais que, s'il était écrasé, il devait tomber _si fractus illabatur
+orbis_, et non se laisser réduire graduellement à un rôle
+comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'était donc pas un simple
+amusement des dieux, mais le prélude à de plus grands changemens, et à
+des événemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais
+au-delà d'un certain point, et voilà que nous rétrogradons au vieux,
+stupide et ennuyeux système de la balance de l'Europe: nous allons de
+nouveau mettre des brins de paille en équilibre sur le nez des rois, au
+lieu de le leur arracher. Donnez-moi une république, ou le despotisme
+d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une
+république! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grèce,
+Venise, la France, la Hollande, l'Amérique, la république anglaise, qui,
+hélas! a duré si peu, et comparez cela avec ce que ces mêmes pays ont
+fait, quand ils ont eu des maîtres. Les Asiatiques ne sont pas taillés à
+la république, mais ils ont le plaisir de renverser de tems à autre
+leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'être
+républicains. Être le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla,
+mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la
+vérité sur les autres; voilà ce qui égale presque un homme à la
+divinité! Franklin, Penn, et après eux, ou Brutus ou Cassius, même
+Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux
+dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse espérer, c'est que
+quelqu'un dise de moi: Il l'eût pu, peut-être, s'il l'avait voulu.»
+
+
+Le 12, à minuit.
+
+«Voilà deux infernales épreuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu
+une, mais sur mon ame ou à cause d'elle, je ne puis relire _le Giaour_,
+au moins maintenant à cette heure, et cependant il ne fait pas clair de
+lune.
+
+»Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette
+excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours,
+si nous voulons y être pour la révolution. Et pourquoi pas? *** est
+absente, et sera plus loin de moi encore à *** au printems. Personne
+autre, excepté Augusta, ne s'intéresse à moi, point de liens, point
+d'entraves, _andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa_? Le
+vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier fossé de son
+pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne
+pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les
+hyènes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des
+grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur.
+Maintenant je serais charmé d'entendre les cris de joie du Hollandais
+rendu à la liberté!
+
+»_Alla! vivat for ever! hourra! huzza!_ Lequel de ces cris de joie est
+le plus rationnel et le plus musical? c'est _Orange boven_! au dire du
+_Morning-Post_.
+
+»Point de rêves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voilà
+aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de
+terre.
+
+»Le dîner de Ward s'est bien passé. Il n'y avait là aucun convive
+désagréable, à moins que ce ne soit moi, et que j'aie déplu à quelqu'un;
+en tous cas, ce n'aura pas été en le contredisant, car je n'ai rien
+contredit, et parlé très-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a été
+fort lié avec les plus beaux du siècle passé, Fox, Horne Took, Windham,
+Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a raconté les détails
+de sa dernière entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale
+opération qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur
+dans son genre, dont le seul défaut était de s'élever presque toujours
+au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la
+moitié de sa vie, avait pris une part active à tous les événemens de la
+terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait
+et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'être
+pas entièrement consacré à la littérature et aux sciences!!! Certes son
+génie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrière, mais il
+faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggéré un
+semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose,
+c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un
+calculateur, un métaphysicien, un rimailleur, un écrivassier? Il n'y a
+qu'un esprit malade qui ait pu suggérer l'idée d'un tel échange. Mais
+enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil.
+
+»Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, excepté avec
+***; mais avec elle mes pensées sont plus fortes que moi, je ne saurais
+trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'écris à
+lady Melbourne; ses réponses renferment tant de sensibilité, tant de
+tact! je n'ai jamais vu personne qui eût moitié tant de talent. Si elle
+eût eu quelques années de moins et qu'elle eût voulu en prendre la
+peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et
+aimable amie. _Mémento_. Une maîtresse n'est jamais et ne saurait jamais
+être une amie. Tant que vous êtes d'accord, c'est de l'amour, et quand
+l'amour est passé, vous êtes loin d'être amis.
+
+»Je n'ai point encore répondu à la lettre de M. Scott, mais je le ferai.
+Je suis désespéré d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement
+éprouvé depuis peu des contrariétés pécuniaires. C'est à coup sûr le roi
+du Parnasse, et le plus _anglais_ de nos poètes. Je placerais Rogers au
+second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la
+meilleure école: Moore et Campbell au troisième, _ex æquo_; puis
+Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin οἱ πολλοὶ ainsi:
+
+[Illustration:
+
+WALTER-SCOTT.
+
+ROGERS.
+
+MOORE. CAMPBELL.
+
+SOUTHEY. WORDSWORTH. COLERIDGE.
+
+LA FOULE.]
+
+»Voilà un _Gradus ad Parnassum_ triangulaire. Les noms seraient trop
+nombreux à la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow
+est devenu fou à force de s'occuper de poésies du tems d'Élisabeth;
+c'est dommage. J'ai placé les noms sur ce triangle, plutôt d'après
+l'opinion publique que d'après aucune opinion bien arrêtée de ma part;
+car quelques-unes des dernières _chansons irlandaises_ de Moore, _As a
+beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not_
+et _Oh breathe not his name_, me semblent valoir tous les poèmes épiques
+du monde.
+
+»*** croit que le _Quarterly_ m'attaquera dans son premier numéro: à la
+bonne heure. J'ai été déjà tant _poivré_ dans mon tems, qu'il faudrait
+du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre côté de
+l'aloès pour que je m'aperçusse de l'encens. Je puis dire sincèrement
+que je suis à peu près mort au sentiment de la critique; mais en
+cherchant à m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je
+n'attache pas à la profession d'auteur l'importance que beaucoup y
+mettent et que j'y mettais autrefois. «On se lasse de tout, _mon ange_,»
+dit Valmont. Les _anges_ sont la seule chose dont je ne sois pas encore
+las. Je crois que la préférence donnée à ceux qui _écrivent_ sur ceux
+qui _agissent_, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur
+profession, sont des signes d'effémination, de dégénération et de
+faiblesse. Qui voudrait se mêler d'écrire, s'il pouvait faire autre
+chose? _Des actions, des actions_, disait Démosthènes; _des actions, des
+actions_, dis-je après lui, point de livres, surtout point de rimes.
+Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des poètes;
+excepté Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs
+citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle
+race oisive et inutile!
+
+
+12, _mezza notte_.
+
+»Je viens de dîner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des
+illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je
+n'aime à le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit
+naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tête. Nous avons fait
+monter Tom Crib après le dîner; c'est un gaillard facétieux, quoiqu'un
+peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par
+Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pût. Tom a été matelot, porteur
+de charbon, et a exercé quelques autres professions libérales avant de
+prendre le ceste; il s'est trouvé à des batailles navales, et n'a pas
+maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une
+maîtresse, une conversation fort bien, à l'exception de quelques
+omissions et de quelques fausses applications de l'_h_ aspirée. Tom est
+un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses
+plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et,
+je le crains bien, un pécheur, car il fait une pension alimentaire à sa
+femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a été dit par ***; car Tom,
+ayant une haute opinion de ma moralité, me l'a présentée comme sa femme
+légitime. En parlant d'elle, il dit que c'était la plus fidèle personne
+du sexe; d'où je conclus qu'elle ne pouvait être sa femme, et je ne
+m'étais pas trompé.
+
+»Ces panégyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai,
+un homme ne croit pas nécessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins
+il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer
+sur la vertu de leur femme; je les ai écoutés tous deux avec autant de
+patience que de foi, tout en enfonçant mon mouchoir dans ma bouche, car
+j'éprouvais une irrésistible envie de bâiller. À propos, je me sens
+aussi envie de bâiller maintenant; ainsi, bon soir.»
+
+Νωαιρῶν.
+
+
+Jeudi, 26 novembre.
+
+»Je me suis réveillé avec un peu de fièvre, mais point de migraine,
+point de rêves non plus, grâce à mon état de stupeur! Deux lettres:
+l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans
+leur genre respectif. Celle de *** contient une très-jolie romance sur
+les _peines cachées_, sinon d'elle-même, du moins parfaitement dans sa
+manière. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de
+sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je
+ne fais pas grand cas des poètes, surtout des femmes poètes; elles
+mettent tant d'idéal dans la _pratique_, aussi bien que dans la morale!
+
+»J'ai beaucoup songé ces jours derniers à Marie Duff, etc., etc.,
+etc.[68]
+
+[Note 68: Nous avons déjà donné ce passage plus haut sous forme
+d'extrait.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Lord Holland m'avait invité à dîner aujourd'hui; mais dîner trois jours
+de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en allé dans ma loge à
+Covent-Garden, sans avoir rien mangé depuis hier.
+
+»J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beauté que
+les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle
+prétend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis
+ceux de Leila, et les _rideaux de la lumière_ de la musulmane Phannio.
+Elle est très-belle... assez belle, mais je la crois méchante...
+
+»J'ai ruminé long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent
+nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des siècles
+en quelques instans, quand nous nous trouvons réunis. La seule chose qui
+me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui
+ni aucun désagrément ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et
+que, quand nous sommes réunis après, quoique bien des circonstances
+aient eu lieu dans l'intervalle, à moins que nous ne soyons las l'un de
+l'autre, nous sommes toujours disposés à nous revoir avec un nouveau
+plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont séparés...»
+
+
+Samedi, 27 (à ce que je crois, ou plutôt, comme je m'en doute, ce qui
+est le _nec plus ultrà_ de la créance des humains).
+
+»J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le
+dit pour lui: J'ai gagné une perte, ou à la perte. Tout est décidé pour
+notre expédition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de
+l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrêter. Voitures
+ordonnées, fonds préparés, et probablement un bon vent par-dessus le
+marché. N'importe, je crois avec _Clym o' the Clow_ et _Robin Hood_, par
+le nom de Marie, mère de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois,
+dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fixé pour lui.
+Ainsi, va pour Helvoetsluys!
+
+»Je suis allé ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir _Nourjahad_,
+mélodrame dont le _Morning-Post_ m'a accusé, mais dont je ne saurais
+même conjecturer quel peut être l'auteur. Que pourront-ils mettre après
+à ma charge? Ils ne pourront guère descendre plus bas qu'un mélodrame.
+Après tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire
+personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de
+laquelle je suis résolu de supporter en silence toutes les critiques,
+les injures et même les éloges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai
+jamais composées, sans me permettre, même par geste, de rien contredire.
+Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prêté mes
+dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux
+qu'il s'en fût servi que de mon nom. La pièce ayant réussi, l'auteur la
+reconnaîtra sans doute bientôt; sinon que Job soit mon modèle et le
+Léthé mon breuvage!
+
+»*** a reçu le portrait sans encombres; et, dans sa réponse, la seule
+remarque qu'elle fait à ce sujet, c'est: En vérité, il ressemble à ***.
+Et puis: En vérité, il ressemble à ***. Pour elle, la ressemblance
+couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point
+flatté, mais sombre, sérieux et noir comme la tournure de mes pensées,
+quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme
+presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature.
+
+»J'ai lu l'article de la _Revue d'Édinbourg_ sur Rogers; le journal le
+porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mérite. On nous passe tous
+ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des
+éloges très-justes, du moins quant à Moore, quoiqu'avec justice encore
+on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur
+de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Staël. Son grand
+_Essai sur Binke_ sera, dit-on, pour le prochain numéro: je l'ignore; je
+ne suis plus au courant de la _Revue d'Édimbourg_, non plus que de
+toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cessé depuis
+long-tems de l'être d'aucune, et en vérité je n'en aurais guère le
+droit, même quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en
+général et des miens en particulier. M'arracher moi-même à moi-même (oh!
+cet infernal égoïsme!), voilà mon sincère motif pour écrire quoi que ce
+soit; l'impression est une suite du même objet, par l'action qu'elle
+donne à l'esprit, obligé de se replier sur lui-même. Si je cherchais la
+réputation, j'aurais dû flatter les opinions reçues, qui ont acquis des
+forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les
+ouvrages modernes écrits dans un sens opposé; mais, sur mon ame, je ne
+puis mentir à ma propre façon de penser et à mes doutes, arrive que
+pourra. Si je suis un insensé, du moins je doute de bonne foi, et je
+n'envie à personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se
+complaît.
+
+»Tous les hommes sont enclins à croire ce qu'ils désirent; mais, depuis
+un billet de loterie jusqu'à un passeport pour le paradis, toutefois,
+d'après ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon
+inquiétude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber
+sous les sens. C'est à celui qui l'a créée à prolonger l'existence de
+cette étincelle de feu céleste qui éclaire, mais qui consume le vase
+fragile où il est contenu. Après tout, je n'ai pas d'horreur pour un
+sommeil sans rêves, et je ne conçois pas d'existence que la durée ne
+puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombés les anges,
+même d'après votre croyance? Ils étaient immortels, célestes et heureux
+comme leur _apostat Abdiel_ l'est maintenant par sa trahison. C'est le
+tems qui décidera, et l'éternité n'en sera ni moins agréable ni plus
+horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici là je suis plein de
+reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains
+maux, grâce à Dieu et à mon bon tempérament.»
+
+
+Dimanche 28, lundi 29, mardi 30.
+
+«Deux jours sautés sur mon journal; _hiatus haud deflendus_. Ils ont été
+aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement
+la paresse et la société m'ont empêché d'en tenir note la nuit.
+
+»Dimanche, j'ai dîné chez lord Holland, dans Saint-James' Square.
+Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le général
+Bentham, homme de science et de talens, à ce que l'on dit; Horner,
+l'Horner de l'_Edinburgh Review_, excellent orateur à la Chambre basse,
+très-aimable aussi et très-bien en société, du moins pour ce que j'en ai
+vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques
+autres braves gens et fidèles. La compagnie de lord Holland est
+très-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de
+rencontrer. Je me suis lesté d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne
+et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tête.
+Quand je dîne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson
+et de légumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux
+cependant après mon thé et mes biscuits qu'après tout autre repas, et
+cela même encore faut-il que j'en prenne modérément.
+
+«Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal écran entre
+le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid
+qu'un antélope, et qui n'ai pas encore trouvé un soleil _assez cuit_ à
+mon gré, j'étais absolument pétrifié, et n'avais pas même assez de
+chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de
+saumons tirés d'un panier de glace et mis à table pour ce jour
+seulement. Quand elle a été partie, j'ai examiné toutes les figures en
+même tems que j'enlevais le fatal écran; toutes les joues se dégelaient,
+tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait
+enfin leur arriver.
+
+«Samedi je suis allé avec Harry Fox voir _Nourjahad_, et, par mes
+bâillemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pièce n'est
+pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voulût bien la
+reconnaître, et me décharger de la gloire qui lui appartient. Les
+costumes sont jolis, mais sans vérité. Celui de Mrs. Horne est parfait,
+sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est
+sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en
+turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard à la
+ceinture. Le dialogue est lâche, l'action lourde, les décors beaux, les
+acteurs tolérables. Je ne saurais vanter beaucoup leur sérail; Térésa,
+Phannio ou *** valaient mieux à elles trois que toutes ces femmes
+ensemble.
+
+«Dimanche, un très-beau billet de Mackintosh, homme qui réunit d'une
+manière extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel.
+Aujourd'hui mardi, un très-joli billet de Mme la baronne de Staël
+Holstein: il lui plaît d'être charmée de ce que j'ai dit d'elle et de
+son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit précisément ce que je
+pense; ses ouvrages font mes délices, et elle aussi pour... une
+demi-heure. Je n'aime pas ses idées politiques; au moins je n'aime pas
+qu'elle en ait changé; si elle était restée _qualis ab incepto_, cela ne
+serait rien. Mais c'est une femme à part, elle a fait plus dans le monde
+intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait dû en
+faire un homme. Elle me flatte très-joliment dans son billet, mais je
+m'en aperçois bien. La raison qui fait que l'adulation ne déplaît point,
+c'est qu'encore qu'elle manque de vérité, elle montre que nous sommes
+assez de conséquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans
+le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est là leur but.
+
+«George[69] est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau.
+Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime
+George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son héritier. C'est un
+beau garçon, marin de la tête aux pieds. Je ferais tout au monde pour
+l'avancer dans son état, excepté d'apostasier.
+
+[Note 69: Son cousin, lord Byron actuel.]
+
+«Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement
+prolixe, paradoxial et _personnel_. Si seulement il voulait parler
+moitié moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait
+beaucoup à sa popularité. Comme auteur, il est très-estimable, sa vanité
+est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui déplaise.
+
+«J'ai reçu une jolie lettre d'Annabella[70], à laquelle j'ai répondu.
+Que de singularité dans notre situation et dans notre amitié! Pas un
+grain d'amour de l'un ou l'autre côté! De l'amitié, mais amenée par des
+circonstances qui en général produisent la froideur d'un côté et
+l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment supérieure et très-peu
+gâtée, ce qui est étrange dans une héritière, une fille de vingt ans,
+une _pairesse_ future de son propre droit, une fille unique, une
+savante, qui n'a jamais été contrariée en rien. Elle est poète,
+mathématicienne, métaphysicienne, et cependant très-bonne, généreuse,
+douce, et n'a que très-peu de prétentions. La tête d'une autre
+tournerait avec la moitié de ce qu'elle a acquis, et le dixième de ce
+que la nature et la puissance lui ont donné.»
+
+[Note 70: Miss Milbanke, que pour son malheur il épousa depuis.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+Mercredi, 1er décembre 1813.
+
+«Aujourd'hui j'ai répondu à la baronne de Staël Holstein, et j'ai envoyé
+un exemplaire de mes deux contes turcs à Leigh Hunt, nouvelle
+connaissance de l'été dernier, que je dois à Moore. C'est un homme
+extraordinaire, et qui n'est pas tout-à-fait de notre époque. Il me
+rappelle plutôt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une
+grande indépendance d'esprit, un aspect austère, mais qui n'a rien de
+repoussant. S'il continue _qualis ab incepto_, je connais peu d'hommes
+qui mériteront et obtiendront plus d'éloges. Il faut que je retourne le
+voir. Les aventures qui se sont succédé rapidement cet été, jointes à
+quelques embarras et à quelques affaires sérieuses, ont interrompu notre
+liaison; mais c'est un homme bon à connaître, et quoique pour son
+intérêt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fâché
+d'étudier les caractères dans de telles positions. Le sien n'en a pas
+été ébranlé et ne le sera pas, j'espère. Je ne le crois pas très versé
+dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion,
+et amoureux de la beauté, de ce _mot vide de sens_, comme Brutus mourant
+appelait la liberté; définition dont le tems montre de mieux en mieux la
+justesse. Peut-être tient-il un peu trop à ses opinions, comme tous les
+hommes _centres de cercles_, grands ou petits, comme tous les _oracles_,
+à la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson
+lui-même l'était; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et
+moins orgueilleux que le succès et la conscience d'avoir préféré le
+juste à l'utile, pourraient le faire supposer.
+
+»Demain une assemblée de _bas-bleus_ chez miss ***s, elle-même d'un
+_bleu foncé_. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces _bluets_, mais il
+faut être poli. Il y aura, je gage, Mme de Staël et les Mackintosh, bon;
+les *** et les ***, pas tout-à-fait si bon; les ***, etc., etc., bon à
+rien du tout. Peut-être ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand
+rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle là aussi; je l'espère, c'est un
+bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse.
+
+»J'ai écrit à Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sûr que je
+n'en ai parlé à qui que ce soit, je voudrais qu'il eût fait de même.
+C'est un brave garçon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne
+peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui être utile, et
+voilà tout.
+
+»Baldwin me persécute pour que je présente la pétition des détenus à la
+prison du Banc du Roi. J'ai présenté l'année dernière celle de
+Cartwright; je me suis trouvé seul avec Stanhope contre tout le reste de
+la chambre, et leur opposition ne nous a procuré que des plaisanteries
+et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette
+commission. Si *** eût été là, elle m'aurait forcé à le faire. Voilà une
+femme qui, malgré sa légèreté séduisante, pousse toujours un homme à ce
+qui est utile ou glorieux. Si elle était restée, elle eût été mon ange
+tutélaire.
+
+»Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne
+puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misérable
+Sterne, qui préférait s'attendrir sur le sort d'un âne mort, que de
+soulager une mère vivante. Scélérat, hypocrite, esclave, sycophante!
+Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me décider
+à prononcer un discours pour ces infortunés; trois mots et un
+demi-sourire de *** m'y auraient fait résoudre, si elle avait été ici
+pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqué, car elle m'a toujours
+pressé de remplir mes devoirs de sénateur, surtout envers les faibles et
+les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un
+orateur, du moins un avocat pour ces infortunés. Dieu confonde La
+Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouvé dans son livre
+serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs.
+
+»George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espère qu'il sera
+amiral un jour, et peut-être Lord Byron par-dessus le marché. S'il
+voulait seulement se marier, je m'engagerais à ne jamais me marier, et
+le priver ainsi de mon héritage. Il en serait plus heureux, et moi
+j'aimerais mieux des neveux que des fils.
+
+»J'aurai bientôt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans
+le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq
+ans?
+
+ «_O gioventù!
+ O primavera! gioventù dell' anno.
+ O gioventù! primavera della vita_.»
+ ......................................
+
+
+Dimanche, 5 décembre.
+
+«Le neveu de Dallas, fils du procureur-général américain, est arrivé
+ici, et a dit à son oncle que mes vers sont fort répandus dans les
+États-Unis. Voilà les premières nouvelles qui résonnent à mes oreilles
+comme de la renommée. Être lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand
+plaisir que j'aie jamais goûté en ce genre, c'est en lisant, dans un
+extrait des _Mémoires_ de l'acteur Cooke, qu'au foyer du théâtre
+d'Albany, près Washington, il avait trouvé mes _Poètes anglais_, etc.
+Devenir populaire dans un pays naissant et éloigné, cela est un parfum
+de gloire posthume, bien différent de l'éclat des fêtes, des complimens,
+de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vérité
+que, pendant mon règne, au printems de 1812, je n'ai regretté qu'une
+chose, ç'a été de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours,
+et que j'ai abdiqué avec grand plaisir.
+
+»J'ai soupé, hier soir, avec Lewis; et, comme à l'ordinaire, quoique je
+n'aie ni bu ni mangé avec excès; je suis à moitié mort depuis. Mon
+estomac est entièrement détruit par une longue abstinence, et le reste
+le sera bientôt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre
+plus. Le passage dans les ténèbres est le moins à craindre.
+
+»Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante
+fois, qu'excepté pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je
+suis invisible. Sa grâce est une bonne et noble personne de duc; mais
+c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion à distance: en conséquence
+je n'y étais pas.
+
+»Gatt s'est présenté aussi. _Memento_. Prier quelqu'un de parler à
+Raymond en faveur de sa pièce. Nous sommes d'anciens compagnons de
+voyages; et malgré toutes ces _excentricités_, il a beaucoup de bon
+sens, d'expérience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un
+bon diable de philosophe. Je lui ai montré la lettre de Sligo, à propos
+des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrivée à Athènes
+peu de jours avant qu'il n'y vînt. Je l'ai montrée aussi à lord Holland,
+à Lewis, à Moore, à Rogers et à lady Melbourne. Murray en a une copie.
+Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva
+quelques jours après, et sa lettre roule sur les bruits alors répandus.
+La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont été tous deux frappés
+de terreur. Le premier s'étonna que je ne l'eusse pas insérée dans _le
+Giaour_; il peut s'en étonner; il pourrait s'étonner que cela fût écrit
+de quelque manière que ce soit. Mais il serait impossible de décrire
+l'impression de _cette situation_; le seul souvenir en glace l'ame.
+
+»_La Fiancée d'Abydos_ a été publiée jeudi 2 décembre, je ne sais si
+elle plaira ou non; si elle ne réussit pas, ce n'est pas la faute du
+public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte
+lui-même, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il
+a détourné mes pensées du réel à l'idéal, des regrets égoïstes à des
+songes pleins de charmes, et m'a rappelé un pays peuplé des souvenirs
+les plus _brillans_ et les plus _sombres_, mais à coup sûr les plus vifs
+de ma vie. Sharpe s'est présenté, on ne l'a pas laissé entrer, j'en suis
+bien fâché...
+
+»J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite à Middleton,
+ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec
+***, lui plaira peut-être moins encore. Mais je désire vivre bien avec
+tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien
+ensemble; mais qui, séparément, produisent, sans aucun doute, des sons
+fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec
+l'autre.
+
+»J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je
+parviens à ne m'en point faire. À présent, je suis assez bien avec tous
+les partis; mais je ne veux point épouser leurs querelles: tant de
+petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingué
+est bien reçu chez lui, et certainement le ton de la société est le
+meilleur. Puis, Mme de Staël, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu,
+si je l'avais voulu; sa réunion est composée des *** et de la famille
+***; puis un étrange mélange de députés, de dandies, de _bas bleus_ de
+toute espèce, depuis l'uniforme régulier de Grub-Street, jusqu'à la
+jaquette azurée du littérateur. Voir *** et *** dîner ensemble, me
+rappelle toujours le tombeau où les distinctions d'amis ou d'ennemis
+sont détruites; et là, le critique et l'auteur critiqué, le rhinocéros
+et l'éléphant, le mammouth et le mégalonyx, tous dorment tranquillement.
+Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils étaient
+déjà sous terre.........................................................
+........................................................................
+
+»Je ne suis pas allé chez les Berrys l'autre soir. L'aînée est une femme
+de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent
+avoir été fort belles. Je suis invité, pour ce soir, chez lord Holland.
+Irai-je?... peut-être.»
+
+
+2 heures du matin.
+
+«Je suis allé à Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne
+heure, et conséquemment parfaite: personne de plus agréable, ou même
+d'aussi agréable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invité à dîner
+mercredi, en me disant que Mme de Staël y serait, sans doute pour être
+témoin de notre première entrevue après ma note, dont Mme de Staël dit
+tout haut qu'elle est enchantée. Cela ne me plaît pas trop; elle me
+parle toujours d'elle-même, ou de moi-même, et je ne suis pas très-fou
+de l'un ou de l'autre sujet, excepté en soliloque, comme maintenant;
+surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de
+_l'Allemagne_? Je l'aime prodigieusement; mais, à moins que je ne trouve
+moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des
+couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'à
+l'instant elle me ripostera par une accablante volée de fort jolies
+choses sur mes poésies, etc., etc. Son amant, M. ***, était là ce soir,
+et C*** dit que c'était la seule preuve de goût qu'il lui eût vu donner;
+cet amant-là est incontestablement très-beau, mais pas plus, à mon avis,
+que son dernier ouvrage.
+
+»C*** avait bonne mine, il paraissait content, et était vêtu fort
+élégamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont
+parfaitement: réellement on eût dit qu'Apollon lui avait envoyé des
+habits de fête ou de noce. Il était plein d'esprit et de gaîté. Il s'est
+beaucoup moqué du livre de Corinne, et j'en suis fâché; parce que,
+premièrement il entend l'allemand, et que c'est par conséquent un juge
+compétent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mérite,
+et par conséquent le meilleur juge désirable. J'ai pour lui beaucoup
+d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer à mon opinion.
+Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de
+partialité pour elle. Excepté le manque de goût, je ne puis m'être
+trompé sur un livre que j'ai pris, quitté et repris, et un livre ne
+saurait être entièrement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul
+lecteur qui puisse en dire autant avec sincérité.
+
+»C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le
+plus grand succès. Moore avait songé à quelque chose de semblable, mais
+il y a renoncé, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais
+quoi sur la _dignité_ et autres fadaises, comme si un homme se
+déshonorait en instruisant et charmant à la fois ses concitoyens.
+
+»Introduit près du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part
+pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R.
+Wellesley, un grand homme, celui-là, et je ne sais combien d'autres
+personnes entassées dans la chambre. Le petit Henri Fox est un très-beau
+garçon, qui promet beaucoup de toutes les manières. Je suis allé me
+coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir
+dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.»
+
+
+Lundi, 6 décembre.
+
+«Murray m'a dit que C*** lui a demandé pourquoi cela s'appelait _la
+Fiancée d'Abydos_. Voilà une infernale et désagréable question, parce
+qu'il n'est pas possible d'y répondre. _Elle_ n'est pas une _fiancée_,
+elle est seulement prête à le devenir, et n'était, etc., etc.
+
+»Je ne m'étonne pas qu'il ait découvert cette impropriété du titre, mais
+cela vient trop tard pour être d'aucune utilité. Je suis un grand sot
+d'avoir fait cette bévue, et je suis honteux de n'être pas Irlandais...
+
+»Campbell semblait hier au soir contrarié de quelque chose, je ne sais
+de quoi. Nous étions debout dans le premier salon, quand lord Holland
+sortit de l'autre, tenant à la main un petit vase de métal semblable aux
+encensoirs dont on se sert dans les églises catholiques, et, nous
+apercevant, s'écria: _Voilà de l'encens pour_ vous. Campbell répondit:
+Portez-le à Lord Byron, _il y est accoutumé_.
+
+»Or, cela vient de ce que _les rois ne peuvent supporter de frère près
+du trône_. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne désire pas en avoir
+_pour le moment_, quelques choses que j'aie publiées, je vis en paix
+avec tous mes confrères, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas,
+c'est _comme homme_ et non comme _poète_. À coup sûr, le champ de la
+pensée est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrière dans une
+carrière sans bornes? Le temple de la Renommée est comme celui des
+Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me
+contenterai également du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le
+veulent peuvent s'établir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je
+leur envie leur élévation.
+
+»J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je
+viens de publier un poème, et j'ignore complètement s'il a chance de
+réussir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit
+ouvertement du mal d'un ouvrage à son auteur, si ce n'est par la voie de
+l'impression. Il ne saurait être bon, autrement le pied ne m'aurait pas
+manqué dès les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bévue dans le
+choix même du titre. Mais quand je l'ai commencé, j'avais le cœur plein
+de ***, et la tête pleine _d'orientalités_, je n'oserais dire
+_d'orientalismes_, et je l'ai écrit si rapidement!
+
+»Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je
+fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de
+choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de
+contradictions il peut contenir. Si j'étais sincère avec moi-même, je
+crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu'à personne
+autre, chaque page réfuterait et démentirait pleinement la précédente.
+
+»Encore une lettre de Martin Baldwin le pétitionnaire; je n'ai eu ni
+assez de tête, ni assez d'ame pour présenter sa demande. Cet infernal
+souper chez Lewis a gâté ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas
+plus de charité qu'une burette de vinaigre. Je voudrais être autruche et
+me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gésier pourrait
+digérer.
+
+»J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas
+beaucoup de notre expédition en Hollande. Je dîne avec lui jeudi; pourvu
+que l'oncle ne soit pas mort d'ici là; ou décidément promis aux vers qui
+dînent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pût revenir,
+non pour notre dîner, mais pour désappointer l'entrepreneur des pompes
+funèbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils
+sont sûrs de dîner à nos dépens un jour ou un autre.
+
+»Gell _le Troyen_ est venu quand j'étais déjà sorti. _Memento_: lui
+rendre sa visite. Mes _Memento_ sont des gages assurés d'oubli; c'est
+comme autant de phares avec un vaisseau naufragé au pied de leur
+lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes _Memento_, sans voir que
+je me suis souvenu d'oublier. _Memento_: j'ai oublié de payer les
+nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtaxé. «Et je ne
+deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi!» Je crois que mon
+biscuit même est empoisonné des impôts de ce charlatan.
+
+»Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse
+une visite. Un M. Thomson m'a envoyé une chanson, qu'il faudra que je
+trouve bonne. Je n'aime pas à leur faire peine en les critiquant, ou en
+ne répondant pas; et cependant je déteste écrire des lettres de pur
+compliment.
+
+»J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau
+traité sur les bois. Voilà un homme plus utile que tous les historiens
+et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos
+forêts, il fournit des matériaux pour toutes les histoires d'Angleterre
+qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui
+ne vaudront rien du tout.
+
+«J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tête est pleine de fragmens épars
+et sans utilité. Il est étrange que, quand je me mets à lire, je ne
+puisse supporter que des lectures légères, excepté pourtant les romans.
+Il y avait bien des années que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les
+ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand
+hier j'ai lu les plus épouvantables parties du _Moine_. Ces descriptions
+auraient dû être écrites par Tibère à Caprée; elles sont forcées, ce
+sont les idées alambiquées d'un épicurien blasé. Je ne saurais
+comprendre comment elle sont pu être composées par un homme de vingt
+ans; car Lewis n'avait que cet âge-là quand il les a écrites. Elles
+manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je
+n'aurais pas été étonné qu'un tel livre eût été écrit par Buffon, sur
+son lit de mort et réduit à un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu
+cette édition, et je n'ai rouvert ce livre qu'à cause du bruit qu'il a
+fait et du nom qui en est resté à Lewis. Après tout, il ne pouvait faire
+d'autre mal que.....
+
+«Je suis allé ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours
+au même point. Nos étranges aventures sont le seul héritage de notre
+famille qui n'ait pas diminué.....
+
+«Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares
+ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une
+_donna di quarant' anni_ sous le soleil de l'Afrique. Celles de la
+Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du _hooka_ ou
+du _chibouque_. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux
+choses comme elles doivent être. J'ai cette obligation à ce journal,
+qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de
+jeter dans le feu un poème qui l'a rallumé à ma grande satisfaction, et,
+à force de fumer, j'ai chassé de ma tête le plan d'un autre. Je voudrais
+pouvoir me délivrer aussi aisément de la nécessité de penser, ou plutôt
+de la confusion de mes pensées.»
+
+
+Mardi, 7 décembre.
+
+«Je n'ai point eu de rêves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point
+rafraîchi. J'étais réveillé et debout une heure avant qu'on fût venu
+m'éveiller, mais j'ai mis trois heures à m'habiller. Si l'on retranche
+de la vie l'enfance qui est un véritable état de végétation, le sommeil,
+le tems que l'on passe à manger, à boire, à se boutonner et se
+déboutonner, combien restera-t-il de véritable existence? L'été d'un
+loir ou d'une marmotte.....
+
+«J'ai lu les journaux, pris du thé, du _soda-water_, et découvert que le
+feu était mal allumé. Lord Glenbervie désire que j'aille avec lui à
+Brighton... Irai-je?
+
+«Reçu ce matin un fort aimable billet de Mme de Staël, qui me demande de
+me trouver demain avec elle à Holland-House. J'oserais parier qu'elle a
+écrit vingt autres billets de cette nature ce matin à vingt autres
+personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour
+elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire.
+Elle a eu la condescendance de se montrer charmée du petit éloge que je
+lui ai donné, dans une note à _la Fiancée d'Abydos_. Cela peut
+s'expliquer de plusieurs manières: d'abord toutes les femmes aiment tous
+les éloges; secondement, celui-ci était inattendu, parce que je n'ai
+jamais cherché à lui faire ma cour; troisièmement, comme dit Scrub, ceux
+qui ont été régulièrement loués par des critiques de profession aiment
+un peu la variété, et sont charmés, quand quelqu'un se détourne un peu
+de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrièmement enfin,
+c'est une créature d'un excellent naturel, ce qui est après tout la
+meilleure raison, et peut-être la seule.
+
+On frappe à la porte... une fois... deux fois... c'était Bland. Il dit
+que la société en Hollande, et il en vient, n'est qu'une société
+française de hasard, mais que les femmes sont les mêmes partout. Tant
+pis, j'aurais voulu les voir un peu différentes; mais cela n'est pas
+possible.
+
+«Sorti... rentré... puis ceci, puis cela, et tout est vanité, dit le
+prédicateur, et tout est vanité, dis-je aussi, moi, simple membre de la
+congrégation. En parlant de vanité, de qui les éloges me flattent-ils le
+plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Américains. Ceux de la première,
+parce que sa _Simple Histoire_ et sa _Nature et Art_ me paraissent
+pleins de vérité, et en conséquence, excepté l'_Edinburg-Review_, rien
+ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet à Rogers, à propos du
+_Giaour_. J'ai été charmé aussi des Américains, parce que le hasard a
+voulu que je fusse en _Asie_, tandis qu'on lisait mes _Poètes anglais_,
+etc., en _Amérique_. Si j'avais pu avoir en _Afrique_ un discours contre
+la traite, et une épitaphe pour un chien en _Europe_, c'est-à-dire dans
+le _Morning-Post_, mon _vertex sublimis_ aurait à coup sûr déplacé assez
+d'étoiles pour renverser le système de Newton.»
+
+
+Vendredi, 10 décembre 1813.
+
+«Je suis plus avancé d'un tems de mon verbe _je m'ennuie_, que je
+conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation
+change rien à la chose. Je suis trop paresseux pour me brûler la
+cervelle; cela ferait de la peine à Augusta, et peut-être à ***; d'un
+côté, cela serait avantageux à George, moi je ne saurais y perdre
+beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner à la
+tentation.
+
+«J'ai reçu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le
+plus aimant, ou plutôt, c'est bien le seul homme aimant que je
+connaisse; et la beauté de son esprit ne le cède pas à celle de son
+coeur.
+
+«J'ai dîné hier à Holland-House avec les Staffords, Mme de Staël,
+Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai été
+présenté au marquis et à la marquise de Stafford; c'est un événement
+auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur
+frère, l'avait empêché jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu,
+je m'étonne que cela ne se soit pas fait plus tôt. Elle est bien; et
+doit avoir été fort belle; ses manières sont on ne peut pas plus nobles.
+
+«Mme de Staël était à l'autre bout de la table et moins loquace que
+d'ordinaire. Nous sommes maintenant très-bons amis, quoiqu'elle ait
+demandé à lady Melbourne si j'avais réellement de la bonhomie. Elle
+aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire à C. L.: _c'est un
+démon_; jugement qui peut être juste, mais qui, à coup sûr, est
+prématuré, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi...
+Il désire que j'y dîne dimanche prochain.
+
+»Murray va bien, quant à ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste à
+aimer la forme de fragment; il n'est pas étonnant que j'en aie composé
+un, mon esprit est un fragment lui-même.
+
+»J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le _Square_. J'ai pris congé du
+premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il
+emporte avec lui un ballot de _Childe-Harold_ et de _Giaour_, pour les
+lecteurs de Berlin, qui, à ce qu'il paraît, entendent l'anglais et ont
+pris goût à mes poésies. Est-ce que j'aurais été _Allemand_ tout ce
+tems-là tandis que je croyais être _Oriental_?
+
+»J'ai prêté à Tierney ma loge pour demain, et reçu de lady C. A. une
+comédie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je
+tâche de ne pas mécontenter l'auteur. Je n'aime pas à les ennuyer
+d'observations, et cependant je regarde une comédie comme l'ouvrage le
+plus difficile, plus encore qu'une tragédie.
+
+»G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la première partie
+de _la Fiancée_ et un autre _conte_ de lui; publié ou non, je ne sais,
+car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernière personne à qui l'on
+serait tenté de faire un larcin littéraire, et je n'ai point
+connaissance d'en avoir volontairement fait à aucun des nobles
+confrères. Quant à l'originalité, toutes prétentions à cet égard sont
+ridicules: _nil novi sub sole_.
+
+»Je suis allé hier au spectacle. J'étais invité à une soirée, j'ai
+refusé, j'ai eu raison. J'ai pareillement refusé d'aller lundi chez lady
+***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolités,
+j'aime autant la perdre tout seul. J'étais fortement tenté cependant;
+C*** avait l'air tout-à-fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche
+et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien
+été et ne puissions n'être jamais rien l'un à l'autre, mais j'aime tout
+ce qui me rappelle les _enfans du soleil_.
+
+»Aujourd'hui je dîne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien
+disposé, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais
+pouvoir cesser tout-à-fait de manger.
+
+
+Samedi, 11 décembre, dimanche, 12 décembre.
+
+«Par la réponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque
+histoire _dans la vie réelle_, et non d'aucun ouvrage d'invention. La
+chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est empruntée
+_à la vie réelle_.
+
+»J'ai envoyé un billet d'excuse à Mme de Staël. Je ne me sens pas assez
+sociable pour dîner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shéridan,
+mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation,
+mais... mais... ce _mais-là_ ne serait intelligible qu'à l'aide de
+pensées que je ne me soucie pas d'écrire. Shéridan était bien en train
+de parler, l'autre soir, mais je ne suis resté que jusqu'à 9 heures.
+Tout le monde sera ce soir chez Mme de Staël, et il n'y aura personne
+que je ne sois charmé d'éviter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus
+de plaisir à me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas allé chez
+Mme de Staël; mais bien chez lord Holland. Société nombreuse,
+conversation générale. Je suis resté tard, j'ai fait une balourdise,
+m'en suis bien retiré, suis revenu et me suis couché sans avoir rien
+mangé, l'estomac vide, mais _fresco_, ce qui est le grand point pour
+moi.
+
+
+Lundi, 13 décembre 1813.
+
+«J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis disposé à quitter Londres
+demain. Murray a reçu une lettre d'un de ses confrères d'Édimbourg qui
+lui mande qu'il est heureux d'avoir _un poète_ tel que moi, comme qui
+dirait un cheval de trait, un âne ou tout autre chose qui se puisse
+posséder. Ce même libraire, l'un des plus fameux d'Édimbourg, lui envoya
+il y a quelque tems un ordre pour des livres de poésie et d'art
+culinaire, terminé par cet agréable _post-scriptum_: Les _Harolds_ et
+_la Cuisinière_ sont fort demandés. Voilà ce que c'est que la renommée,
+et après tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dépendre de
+l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs
+avec _Hannah Glasse_ ou _Hannah More_?
+
+»L'éditeur de je ne sais quel _Magazine_ a annoncé à Murray l'intention
+de dire du mal de _la Fiancée_ sans la lire; tant mieux: s'il la lisait
+avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.
+
+»Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et
+les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dévoreur,
+un _helluo_ de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prêté une
+quantité de lettres de Burns, non publiées, et qui ne le seront
+probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons
+obscènes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie,
+délicatesse, grossièreté, sentiment, sensualité, élévation, bassesse,
+fange et divinité, tout cela mêlé dans un seul composé d'argile!
+
+»C'est étrange; un véritable épicurien n'abandonnerait jamais son esprit
+à tout ce que les réalités ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce
+qu'il y a de terrestre, de matériel, de physique dans nos plaisirs, en
+voilant ces idées, en les oubliant entièrement, ou au moins en les
+nommant à peine en nous-mêmes que nous pouvons seulement faire qu'elles
+ne soient pas absolument dégoûtantes.
+
+
+14, 15, 16 décembre.
+
+«Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est
+bien assez d'écrire mes pensées, mes actions sont rarement de nature à
+souffrir un examen postérieur.»
+
+
+17, 18 décembre.
+
+«Lord Holland m'a raconté un singulier exemple de la sensibilité de
+Shéridan. L'autre soir nous étions tous à donner nos opinions
+respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici
+quelle fut la mienne: tout ce que Shéridan a fait et choisi de faire a
+toujours été ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a écrit la
+meilleure comédie, l'_École de la Médisance_, le meilleur drame, bien
+supérieur, dans mon opinion, à l'opéra du _Mendiant_, la meilleure
+_Farce_[71], le _Critique_, qui n'a qu'un défaut, d'être trop bonne pour
+le genre, enfin le meilleur discours au public, le _Monologue sur
+Garrick_, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais
+été prononcé à la tribune nationale, la fameux _Beyum Speech_. Quelqu'un
+rapporta cette conversation à Shéridan, et quand il entendit l'éloge que
+j'en avais fait, il fondit en larmes!
+
+[Note 71: Outre la tragédie, la comédie, le drame, le mélodrame,
+l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition
+dramatique: _la farce_, ou _basse-comédie_, qui tient de nos
+vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que
+paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du
+répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi
+que quelques opéras-comiques.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus
+content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je
+ne serais d'avoir composé l'_Iliade_, ou fait sa célèbre _Philippique_.
+Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai
+éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges,
+quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres
+plus âgés et plus connus que moi.
+
+»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a
+été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je
+crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir
+été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné
+d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la
+mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes
+et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion;
+Lady *** _divorcée_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux
+divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de _même_, et
+plus près ***.
+
+»Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire à toutes. On eût
+dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les
+courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes étaient en
+beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De
+l'autre côté, Pauline seule avec _sa mère_, et dans la loge voisine,
+trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y
+a-t-il entre _elle_ et _sa mère_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est
+que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que
+les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel
+plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui
+vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas
+tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité.
+
+»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai
+pas même terminée, _le Diable en voiture_[72], dont l'idée m'a été
+suggérée par la _Promenade du diable_ de Porson.
+
+[Note 72: Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait,
+je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ
+deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et
+d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette
+force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M.
+Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue,
+attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable
+en voiture_ quelques stances dignes d'être conservées.
+
+«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui
+jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en
+étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué
+lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa
+journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à
+pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le
+plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent.
+
+»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je
+monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir
+que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner
+ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il
+faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie
+l'œil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.
+
+»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans
+Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront
+en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de
+grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout
+de leur carrière.
+
+»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur
+notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche
+d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos
+grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque.
+
+»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment
+à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette
+atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur
+une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône,
+qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui
+avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu
+son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était
+tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les
+vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant,
+sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de
+moi ici!».............................................................
+......................................................................
+
+»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les
+soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses
+yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux
+yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant
+expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle
+portait vers le ciel un œil égaré, qui semblait demander s'il y avait là
+un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de
+faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage
+commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait
+de rien aux vaincus....................................................
+.......................................................................
+.......................................................................
+
+»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y
+fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir
+de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son
+petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait
+observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux
+libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est
+vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.
+
+»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son
+conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa
+queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce
+ceci? une voiture neuve et un vieux pair!»
+
+»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas
+peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière:
+«Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je
+sois si content de voir un pair qu'ici.» ..............................
+.......................................................................
+
+»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer
+à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être
+convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de _quondam_ aristocrate,
+il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela
+n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien
+comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône.
+
+»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui
+certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids;
+Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux
+de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever,
+malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne
+l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait
+tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous
+sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand
+il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à
+l'ordre.»]
+
+»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais
+encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme
+exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre
+de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement
+platonique. Je déteste tellement Pétrarque[73], que je ne voudrais pas
+avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et
+métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» .....................
+.......... .............................................................
+
+[Note 73: Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+16 janvier 1815.
+
+........................................................................
+
+«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis
+aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de
+Staël, à propos de lui-même; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de
+moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien
+autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point
+flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie
+et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre
+malade; découvrit que _Clarisse_ était la perfection même, et Mackintosh
+le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du
+moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi.
+Quant à _Clarisse_, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en
+juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai
+pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis,
+et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais
+de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une
+horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux
+fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai
+réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement
+de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne
+heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt.
+Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais
+il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la
+table.
+
+»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a
+dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers,
+habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y
+serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le
+combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se
+querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que
+pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra
+que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à
+nos dames du bel air.
+
+»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune sœur de ***. Une femme
+serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes
+connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort
+jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai
+trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je
+déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable
+qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas
+davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi
+maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là,
+s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses
+volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes,
+et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous
+ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde...
+Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si
+je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon
+caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la _bienséance_
+l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon
+tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au
+moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider
+en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je
+reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à
+l'occasion.
+
+»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la
+métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée
+de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là
+d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande
+route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article
+sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans
+d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats
+inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon
+insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils
+se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est
+de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république
+universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à
+l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est
+que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la
+pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni
+meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon
+parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais
+quant à des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques
+méritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si
+vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis
+conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement
+de mon entière indifférence pour le sujet.»
+
+
+On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui
+va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper,
+sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la
+correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui
+appartiennent spécialement à l'année 1813.
+
+Nous avons vu que _la Fiancée d'Abydos_ parut au commencement de
+décembre, composée, comme l'avait été _le Giaour_, dans un de ces
+paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que
+celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à
+exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un
+point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de
+faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en
+main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines.
+Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère
+avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de
+rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre
+destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après
+tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette
+remarque ne s'applique pas seulement à _la Fiancée d'Abydos_, mais au
+_Corsaire_, à _Lara_, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna
+dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le
+poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de
+celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore
+que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il
+y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses
+héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte.
+
+C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier
+poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de
+ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues.
+
+
+
+
+LETTRE CXLIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+4 décembre 1813.
+
+
+«J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la liberté de faire
+quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages
+magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en
+donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux
+heures du matin_, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu _éveillé
+sans le moindre bâillement_. La péripétie manque de vérité locale; je ne
+crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite
+_d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été
+écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du
+succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur
+pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne
+serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai
+toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère
+qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui
+réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis
+maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et
+ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su
+charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets
+analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même
+effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine
+l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,»
+
+BYRON.
+
+[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui
+avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de
+l'auteur.]
+
+
+Pendant l'impression, il fit à _la Fiancée d'Abydos_ des additions qui
+s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi
+les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus
+brillans de tout le poème. Les vers du début
+
+ Connaissez-vous le pays, etc.
+
+dont on suppose qu'une chanson de Gœthe[75] lui donna l'idée, font
+partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers
+
+ Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc.
+
+[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blühn_, etc.]
+
+Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses
+corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait
+d'abord écrit:
+
+ _Mind on her lip and music in her face_.
+
+Il mit ensuite:
+
+ _The mind of music breathing in her face_.
+
+Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici
+le vers tel qu'il est resté:
+
+ _The mind, the music breathing from her face_.
+
+Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination
+lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent
+de sentimens éloquens qui suit la strophe,
+
+ Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le
+ bonheur, etc.
+
+morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées,
+l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu
+de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens
+et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au
+compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée
+nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici
+un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû
+quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se
+rappelle sans doute ces quatre beaux vers:
+
+ _Or, since that hope denied in worlds of strife,
+ Be thou the rainbow to the storms of life!
+ The evening beam that smiles the clouds away,
+ And tints to-morrow with prophetic ray_!
+ (Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde
+ orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon
+ du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un
+ beau lendemain!)
+
+Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi
+écrit:
+ (_an airy_ )
+ _And tints to-morrow with_ ( ) _ray_.
+ (_a fancied_)
+
+La note suivante y était jointe:
+
+
+MONSIEUR MURRAY,
+
+«Choisissez des deux épithètes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous
+paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et
+j'en rêverai quelqu'autre.»
+
+Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; _prophetic_ est de tous
+les mots celui qui convient le mieux au sujet[76].
+
+[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray,
+que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette
+épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M.
+Gifford.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui
+prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la
+facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers
+du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à
+l'éditeur, furent ajoutés par un _erratum_ à la fin du volume; ils
+commençaient d'abord ainsi:
+
+ _Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite
+ Him who hath journey'd fars to join the rite_
+
+Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi,
+
+ _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,
+ Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_.
+
+avec le billet suivant à M. Murray.
+
+
+3 décembre 1813.
+
+
+«Voyez dans l'_Encyclopédie_, article _la Mecque_, si c'est là ou à
+Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi
+les deux premiers vers de ma variante:
+
+ _Blest as the call which from Medina's dome
+ Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc.
+
+Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens
+de vous indiquer.--_La Fiancée d'Abydos_, chant II, page...
+
+«Tout à vous, etc.
+
+B.
+
+«Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Médine_ ou _Mahomet_. Je
+n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»
+
+
+Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:
+
+«Avez-vous vérifié? Est-ce _Médine_ ou _la Mecque_ qui renferme le
+_Saint-Sépulcre_? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence.
+Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi
+je vous aurais évité cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne
+plus me rappeler cela avec précision.
+
+«Tout à vous, etc.»
+
+B.
+
+
+En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels
+qu'ils sont demeurés:
+
+ _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall
+ To pilgrims pune and prostrate at his call_.
+
+Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce
+nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à
+ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.
+
+
+
+
+LETTRE CXLIV.
+
+À M. GIFFORD.
+
+12 novembre 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai
+quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine
+dédicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_ à l'éditeur du
+_Quarterly-Review_, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette
+distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.
+
+»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un
+conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la
+même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire
+que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus _forcé par
+la faim et les instantes prières de mes amis_; mais j'étais dans cette
+position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres
+jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi
+que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu
+brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au
+moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous
+auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait;
+et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que
+je prends de vous le soumettre une seconde fois.
+
+»Je vous prie de _ne_ me _point_ répondre. Sincèrement, je sais que
+votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de
+lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de
+répondre.
+
+»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent
+colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que
+la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé _stans
+pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je
+puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins
+de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.
+
+»Croyez-moi toujours,
+
+»Votre obligé et affectionné serviteur,»
+
+BYRON.
+
+
+Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray,
+ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des
+travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.
+
+
+
+
+LETTRE CXLV.
+
+À M. MURRAY.
+
+12 novembre 1813.
+
+
+«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses
+raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils
+n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis,
+à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de
+son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers
+exemplaires du _Giaour_ étaient partis, ou que du moins il ne vous en
+restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une
+nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que
+dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiancée
+d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle
+y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques
+exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté _le Giaour_; dans
+le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que
+nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis
+très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité
+que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à
+cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.
+
+»_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que
+j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de
+faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées,
+et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule
+feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne
+saurais lire aisément.»
+
+À M. MURRAY.
+
+
+13 novembre 1813.
+
+«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre
+ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le
+discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu
+de:
+
+ Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.
+
+On mettrait:
+
+ Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma
+ naissance solitaire, etc., etc.
+
+»Tout à vous,»
+
+B.
+
+
+«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de _living heart_
+(cœur brûlant), mettez _quivering heart_ (cœur tremblant). C'est le
+neuvième vers du passage manuscrit.
+
+»Toujours tout à vous,»
+
+B.
+
+
+À M. MURRAY.
+
+«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de
+
+ _And tints to-morrow with a_ fancied _ray_,
+
+Imprimez:
+
+ _And tints to-morrow with_ prophetic _ray_.
+
+ _The evening beam that smiles the clouds away
+ And tints to-morrow with prophetic ray_[77].
+
+[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.]
+
+Ou bien encore:
+
+ (_gilds_)
+ _And_ ( ) _the hope of morning with its ray_;
+ (_tints_)
+
+Ou enfin:
+
+ _And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_.
+
+«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle
+de ces versions est la meilleure, ou plutôt la _moins mauvaise_.
+
+«Je suis toujours, etc.
+
+«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant _la
+seconde_[78], après que j'aurai vu cette même _seconde_.»
+
+[Note 78: Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille
+d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.]
+
+
+A M. MURRAY.
+
+13 novembre 1813.
+
+
+«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui
+connaissent _Adam_, _Eve_, _Caïn_[79] et _Noé_? A coup sûr j'aurais pu
+mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en
+être étonné quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _poétique persan_
+de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littérature se trouve un
+long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités,
+ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_,
+vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre
+propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.
+
+[Note 79: M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de
+mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman.
+(_Note de Moore_.)]
+
+«Dans la dédicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez
+_avec tous les sentimens d'estime et de respect_.»
+
+
+A M. MURRAY.
+
+14 novembre 1813.
+
+«Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vérité, je
+m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du
+mérite poétique de mes compositions; mais, quant à _la fidélité des
+mœurs_ et la _correction du costume_, dont les _funérailles_ sont une
+bonne preuve, je me défendrai comme un diable.
+
+«Tout à vous, etc.»
+
+B.
+
+
+14 novembre 1813.
+
+«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la première_ qui est entre
+les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous
+renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux
+vers de plus.»
+
+«Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXLVI.
+
+A M. MURRAY.
+
+15 novembre 1814.
+
+
+«M. Hodgson a relu et ponctué cette _seconde_, sur laquelle il faudra
+imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la
+plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami
+très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiancée_ que _le
+Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il
+ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un
+succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que
+je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider
+là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que
+la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres
+compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté
+moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures
+de suite chaque fois.
+
+«_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne
+connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.
+
+«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et
+_peut-être davantage_, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je
+vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais
+je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»
+
+
+
+
+LETTRE CXLVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+17 novembre 1813.
+
+
+«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte,
+quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je
+crois qu'il vaut autant vous en _écrire_ maintenant deux mots. Avant que
+je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez
+prêt à me donner 500 guinées du _Giaour_, ma réponse a été, et je ne
+prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau
+poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les
+circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais
+cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé
+d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En
+conséquence je différerai tous arrangemens pour _la Fiancée_ et _le
+Giaour_, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les
+propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous
+prévenir que je ne regarde pas _la Fiancée_, comme valant la moitié
+autant que _le Giaour_: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous
+verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira
+d'ajouter _à_ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_,
+dont le succès est maintenant assuré.
+
+«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux
+meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez
+l'accepter en cadeau.
+
+»_P. S._ Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait,
+puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de
+détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.
+
+»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne
+par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous
+confirmer dans votre orthodoxie.
+
+»Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le cœur dont la
+douceur_, etc.
+
+»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: _Au très-honorable lord
+Holland_, sans les prénoms _Henry_, etc.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+20 novembre 1813.
+
+
+«Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous
+mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tâche qui ne serait pas difficile
+pour tout autre que son auteur.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+22 novembre 1813.
+
+
+«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que
+tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez
+penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie
+me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les
+compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque
+bagatelle ne m'aurait point échappé.
+
+»_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_, à
+M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord
+Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson
+(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+23 novembre 1813.
+
+
+«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par _Sélim_
+(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure
+réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la
+dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je
+n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning,
+si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant à l'impression,
+imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du _Giaour_, ou séparément,
+si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en
+feuilles_.
+
+[Note 80: Voici le billet de M. Canning:
+
+«J'ai reçu les livres, et parmi, _la Fiancée d'Abydos_; elle est
+très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en
+promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M.
+Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de
+l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait
+infiniment.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans
+votre intérêt. Il faut écrire:
+
+ He makes _a solitude, and calls it peace_.
+
+»_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est
+imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_:
+
+ _Mark where his carnage and his conquest cease;
+ He makes a solitude, and calls it peace_.
+
+(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude
+et appelle cela... paix.)
+
+
+
+
+LETTRE CXLVIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+27 novembre 1813.
+
+
+«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant
+avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la
+trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien
+que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la
+nouvelle édition du _Giaour_ fût jointe aux exemplaires que j'ai
+demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous
+enverrez les _Giaours_ après séparément.
+
+»Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux
+bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins
+pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans
+les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame
+de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y
+trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit,
+équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le
+Levant en faveur auprès du public.
+
+»_P. S._ J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous,
+vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le
+mélodramaturge.»
+
+
+
+
+LETTRE CXLIX.
+
+À M. MURRAY.
+
+28 novembre 1813.
+
+
+«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la
+présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du
+_Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre
+exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de _la
+Fiancée_ à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb.
+
+[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.]
+
+»_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je
+ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la
+Fiancée_[82], jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois
+de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est
+préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme
+proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre
+plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et
+certainement plus que raisonnable.
+
+[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet
+très-flatteur au sujet de _la Fiancée_, avec invitation d'aller passer
+la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre.
+
+
+«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en
+faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans
+le texte. Le passage entier est une imitation de la _Médée_ d'Ovide, et,
+sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que
+cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matériellement_
+parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes
+encore à tems _pour le public_. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi
+affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur
+exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les
+_critiques_.
+
+»_P. S._ J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste
+je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ opérera sur moi
+comme un somnifère, mais j'en doute.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+29 novembre 1813.
+
+
+«_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu
+laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est
+_carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me
+couper la gorge.
+
+»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»
+
+
+
+
+LETTRE CL.
+
+À M. MURRAY.
+
+Lundi, 29 novembre 1813.
+
+
+«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste,
+je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore
+ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous
+gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je
+désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases
+maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à
+la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les
+complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire
+tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons
+peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le
+second article dans le _Journal_, ce qui me fait soupçonner que vous
+pourriez être auteur de tous les deux.
+
+»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS?
+Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espèce de
+composition qui ne peut guère aller qu'une fois; _une ruine_ fait
+très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire
+une ville. Telle quelle, _la Fiancée_ est jusqu'ici mon seul ouvrage
+d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les
+diables; le _Giaour_ est une série de fragmens; _Childe_ n'est pas
+terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de
+M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.
+
+»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui.
+Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la
+seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement
+que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop
+d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques
+dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre
+lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me
+répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.
+
+»_P. S._ Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma
+position dans le camp ennemi et la qualité d'_ingénieur_ aux
+avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces
+grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la
+guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je
+n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même
+l'auteur.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+30 novembre 1813.
+
+
+«Imprimez ceci à la suite de _tout ce qui a rapport à la Fiancée
+d'Abydos_.
+
+B.
+
+
+»Omission. Chant II, page... après le vers 449,
+
+ _So that those arms cling closer round my neck_.
+
+lisez:
+
+ _Then if my lip once murmur, it must be
+ No sigh for safety, but a prayer for thee_.
+
+(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour
+mon salut, mais une prière pour toi.)
+
+
+À M. MURRAY.
+
+Mardi soir, 30 novembre 1813.
+
+
+«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire
+la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure,
+sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je
+me suis rappelé que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai
+été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif
+_murmure_;
+
+ _The deepest murmur of this lip shall be
+ No sigh for safety, but a prayer for thee_!
+
+ (Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour
+ mon salut, mais une prière pour toi!)
+
+«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit
+comme il faut.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+2 décembre 1813.
+
+
+«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint
+ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espère qu'il en est encore
+tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la
+même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.
+
+»_P. S._ Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne
+se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle
+publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y
+remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas,
+vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte
+d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie
+pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été
+en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y
+perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour
+tous deux.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+3 décembre 1813.
+
+
+«Je vous envoie une _égratignure_ ou deux qui _guérissent_. Le
+_Christian-Observer_ est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et
+fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous
+ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit
+partager le sort ordinaire des livres de morale.
+
+»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à
+intercaller.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+Lundi soir, 6 décembre 1813.
+
+
+«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement
+numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à
+la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission
+de la négative _pas_ devant _désagréable_, dans la note sur le _Rosaire
+d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais
+choix du titre (_la Fiancée_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir
+de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un
+contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur
+eût sur le dos un vampire à cheval.
+
+»_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais poète
+fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?
+
+»2e _P. S._ Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la
+première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir.
+J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles
+des autres.»
+
+
+
+
+LETTRE CLI.
+
+À M. MURRAY.
+
+27 décembre 1813.
+
+
+«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez
+obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme
+d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore
+paru, mais peut-être _votre majesté_ a-t-elle des moyens de se procurer
+ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je
+n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez
+m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade
+d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.
+
+»_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain
+ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis
+plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon
+de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour
+vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire
+sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.
+
+»Si vous écrivez à l'éditeur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas
+d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur
+demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se
+puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes
+principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de
+cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière
+ancre de salut.»
+
+
+Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre
+de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées
+_encore toutes saignantes_, mais nous en avons donné assez pour montrer
+qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche
+après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant
+toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.
+
+À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont
+la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la
+plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit
+favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé;
+car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses
+à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est
+précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois
+venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas
+Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée _le Livre_, qui, par les
+matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus
+l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même
+la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous
+devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa
+pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa
+plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à
+même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette
+demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la
+raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y
+déploie.
+
+
+
+
+LETTRE CLII.
+
+À M. ASHE.
+
+N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je
+répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation,
+je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la
+composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez.
+Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le
+lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant
+que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer
+d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme
+vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous
+emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance
+temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut
+que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas
+inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez
+jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi
+je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre
+intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre
+malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je
+vous prie de me le pardonner.
+
+»Je suis, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin
+pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à
+raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il
+reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se
+plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord
+Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en
+pareil cas, lui fit la réponse suivante.
+
+
+
+
+LETTRE CLIII.
+
+À M. ASHE.
+
+5 janvier 1814.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère,
+vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de
+Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici
+absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis
+pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83],
+mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au
+moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la
+somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres
+sterling par mois.
+
+[Note 83: Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.]
+
+»_P. S._ J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut
+faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le
+répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»
+
+Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée;
+voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray:
+«J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres
+sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord
+Byron[84].»
+
+[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme
+de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80
+livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre,
+disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était
+offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur
+l'ordre de Lord Byron.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de
+l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir
+pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un
+poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.
+
+
+
+
+LETTRE CLIV.
+
+À M. MERIVALE.
+
+Janvier 1814.
+
+
+MON CHER MERIVALE,
+
+«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de
+choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une
+variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live
+and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entraînerait un doute sur
+le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y
+avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du
+poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un
+point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous
+voulez obtenir tout le succès que vous méritez, _n'écoutez jamais vos
+amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que
+qui que ce soit.
+
+»J'espère que vous paraîtrez bientôt. _Mars_, mon cher monsieur, est le
+mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là
+un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui
+vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez.
+Votre mètre est admirablement choisi et marié[85]» ......................
+.........................................................................
+
+[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est
+perdu.]
+
+Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un
+passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de
+son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom
+en blanc, le noble écrivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses
+amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage
+un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur
+suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé,
+depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but,
+autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense,
+par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne,
+qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de
+cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette
+époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles
+d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir
+continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes
+gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette
+correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron
+faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est
+évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de
+l'autre côté[86].
+
+[Note 86: Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce
+sujet dans son journal: _Quelle étrange situation! quelle étrange amitié
+que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté_,
+etc.]
+
+Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la
+dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner
+son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces
+sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée
+qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose
+qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le
+tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle
+l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent
+successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui
+beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une
+d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que,
+dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant
+vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de
+cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.
+
+Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles
+idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses
+amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons
+passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque,
+je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait
+porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités
+nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il
+est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un
+esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le
+goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un
+caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne
+décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il
+lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât
+quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et
+de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur
+personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui
+imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord
+Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais
+faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà
+charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à
+rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à
+m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère
+de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait
+jusque-là pu étudier.
+
+Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce
+sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres,
+un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin
+que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet,
+sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une
+connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche
+périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la
+vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en
+théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer
+dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et
+appréciée dès son enfance.
+
+Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais
+interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi
+discontinué pendant quelques semaines à cette époque.
+
+
+
+JOURNAL, 1814.
+
+
+18 février.
+
+«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande
+partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce
+fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À
+mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville
+soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux
+stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours
+que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous;
+quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du
+fond du cœur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet...
+soit.
+
+[Note 87: Aussitôt après la publication du _Corsaire_, auquel
+avaient été joints les vers en question:
+
+ Pleure, fille de royal lignage, etc.
+
+une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais
+encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença
+dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les
+mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble
+auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour
+louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru
+obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première
+satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires
+auxquels il a pu l'entraîner.
+
+Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces
+attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les
+relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se
+rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à
+d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous
+nous apercevons de leur existence.»
+
+Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère
+osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait
+pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies
+de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de
+partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place
+très-inférieure parmi les poètes du second ordre.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+»J'ai lu le _Morning-Post_ à mon lever, contenant la bataille de
+Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme
+ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.
+
+»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le
+plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.
+
+»Le _Corsaire_ a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai
+mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit
+_en amore_ et beaucoup d'après la _vie réelle_. Murray est content de la
+vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce
+qu'il faut.»
+
+
+9 heures.
+
+«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un
+billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien
+triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup
+de _cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur_. Il vaut
+mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux,
+que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!...
+toujours un _mais_ à la fin du chapitre.
+
+»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et
+excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je
+connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.
+
+»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je
+suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: _Ne soyez
+jamais seul, jamais oisif_! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne
+vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je
+les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait
+pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans,
+mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se
+refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des
+_cependant_. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson...
+Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»
+
+
+Minuit.
+
+«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela
+inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais
+promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé
+des cigares.
+
+»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais
+je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du
+moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel
+ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus!
+Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent
+concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et
+de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant:
+comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le
+haïr et le mépriser?
+
+»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement;
+ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une
+république!
+
+»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre.
+J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est
+une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités.
+Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.
+
+»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de
+Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort
+agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a
+rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer
+la dame de ses pensées.
+
+»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde,
+pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_
+de collége[88], des femmes _d'un certain âge_, bon nombre d'hommes de
+tout âge, et moi surtout!
+
+ _Divesne, prisco natus ab Inacho,
+ Nil interest, an pauper et infima
+ De gente, sub dio moreris,
+ Victima nil miserantis Orci._
+ ................................
+ _Omnes eodem cogimur_.
+
+[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une
+université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds
+de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions,
+n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage
+du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent
+pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux
+qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment
+où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le
+souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas
+égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des
+habitudes, mais surtout de la digestion.»
+
+
+Samedi, 19 février.
+
+«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme
+qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération
+ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas
+dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard.
+Maintenant, à mes affaires...
+
+»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais
+il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe.
+Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour
+quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»
+
+
+20 février.
+
+«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas
+pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a
+beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de
+talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis
+intimes.
+
+»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet
+acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il
+évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est
+maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que
+lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie
+stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il
+m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes
+ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens
+pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa
+supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la
+jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais
+s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance
+au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.
+
+»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie
+_maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une;
+je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a
+beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et
+beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le
+sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des
+passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les
+sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une
+action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin
+et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini,
+fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.
+
+»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems
+et lu les _Brigands_ de Schiller: la pièce est bien, mais _Fiesque_ vaut
+mieux; Alfiéri et l'_Aristodème_ de Monti sont encore infiniment
+supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.
+
+»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de
+son poème, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses
+pensées sont empruntées, _d'où?_ c'est aux écrivains de _Revues_ à le
+chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien
+qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu
+la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr
+ce n'est pas la chaleur qui lui manque.
+
+»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est
+parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la
+lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»
+
+
+Samedi, 27 février.
+
+«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où
+j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse
+dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est
+vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La
+semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir
+quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer
+quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais
+lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce
+que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup
+et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.
+
+»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une
+sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas
+amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec
+l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de
+meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme
+près de moi. Même mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la
+plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus
+revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui,
+il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.
+
+[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait
+représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple
+de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les
+plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en
+leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées.
+Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de
+Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail
+pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans
+Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce
+changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non...
+ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année
+suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme
+Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de
+précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux
+de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance
+trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques
+mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par
+ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup
+gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de
+son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient
+la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron
+pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en
+maison, sa seule réponse était: «_Cette pauvre diablesse a toujours été
+si bonne pour moi!_»]
+
+»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et
+cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma
+tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur
+ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils
+se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!
+
+ »Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un
+ chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies
+ pas de vie[90]?
+
+[Note 90: Shakspeare.]
+
+»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être
+pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.
+
+»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé
+Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne
+encore une fois sa patrie, _væ victis!_»
+
+
+Dimanche, 6 mars.
+
+«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh,
+Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan
+nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme
+Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui.
+Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour
+_gros_, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du
+*** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je
+le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis
+ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle
+patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car
+je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs
+protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se
+passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous
+quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y
+reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le
+chemin du salon.
+
+»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions
+ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est
+l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le
+_Quarterly-Review_, se prit à parler de cet article comme de la chose la
+plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la
+conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien
+convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle
+connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait
+ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé
+le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte,
+j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que
+l'article en question...
+
+»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai;
+mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette _saison_,
+comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et
+la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit
+bambin de lady ***. «_Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant
+la saison_,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici
+là.
+
+»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale
+et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement
+relié, et je le garderai comme une relique.
+
+»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux
+lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa
+vie.»
+
+
+7 mars.
+
+«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon,
+dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne,
+bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de
+Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa
+famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de
+vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester
+pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips
+pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant
+que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger.
+
+»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet
+beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques
+extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a
+brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte!
+L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et
+suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.
+
+»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu
+beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien
+des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue
+(l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez
+de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre
+les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches;
+je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me
+retirer derrière la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth répondait
+comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite
+que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»
+
+
+Jeudi, 10 mars.
+
+«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues
+conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a
+beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du
+témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je
+n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward
+Fitzgerald anglais.
+
+»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été
+capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire.
+Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane
+va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les
+rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens
+du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne réputation.
+Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il
+retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques.
+Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout
+Shéridan, malgré toute sa méchanceté.
+
+»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs
+remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le
+regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une
+excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une
+aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si
+bien à faire une pairesse.
+
+»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans
+le rôle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_.
+Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls
+comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de
+si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que
+Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les
+assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et
+convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y
+aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir,
+sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je
+serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes
+voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent
+quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière.
+Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté
+le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il
+en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable
+quand il prend si bien l'apparence de la vérité.
+
+»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront
+des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il
+faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis
+trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.
+
+»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est
+prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre
+qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et
+envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de
+l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins
+débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être
+entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle
+gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir,
+_finita è la musica_.
+
+»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»
+
+
+Mardi, 15 mars.
+
+«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu
+venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de
+l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé
+que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera
+question de moi dans le prochain numéro du _Quarterly_; en ce cas, j'y
+serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus
+au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant
+la porte d'une certaine _conférence_ légo-littéraire, le _Westminster
+forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La
+question à l'ordre du jour pour ce soir étant _lequel de vous deux est
+le meilleur poète?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels,
+auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux
+aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos
+deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis
+en meilleure compagnie.............................
+
+»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter
+aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le
+_Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad _me
+ressemble tant_. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si
+intimement vienne me dire cela à mon nez. Si _elle_ partage cette
+opinion, qui diable ne l'adoptera pas?
+
+»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative
+dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je
+n'ai fait pour moi-même.............................................
+
+»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les
+_Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu
+une satire contre moi, intitulée l'_Anti-Byron_, et dit à Murray de
+l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que
+je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le
+gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je
+n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits
+empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela...
+et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué
+d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la
+fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de
+la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas
+comme l'auteur de ce tourbillon.
+
+»Reçu de _Bella_ une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends
+garde, j'en redeviendrai amoureux....................................
+.....................................................................
+
+»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»
+
+
+Jeudi, 17 mars.
+
+«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai
+intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La
+poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas
+encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras
+sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais
+(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice
+m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon
+ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.
+
+«J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est
+une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît
+que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne
+marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable
+avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le
+demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à
+recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou
+du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de
+moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une
+femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon
+héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou
+un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr
+qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet
+de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive
+une lettre.»
+
+
+Dimanche, 20 mars.
+
+«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au
+commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à
+quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue;
+je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette
+assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme
+supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote:
+il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela
+aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que
+le diable les confonde!
+
+«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et
+Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la _Revue
+d'Édimbourg_ qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment.
+Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait
+assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant
+amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a
+qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement
+défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu
+Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses
+talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant
+prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu
+indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi
+que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en
+agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a
+qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à
+laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu
+de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin.
+Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une
+affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de
+le faire.
+
+»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au
+moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres:
+j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la
+reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y
+ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un
+trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend
+beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera
+finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.
+
+»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits
+s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient
+engourdis. _Memento_. Assister au dîner des pugilistes, le marquis
+Hantley occupera le fauteuil...........................................
+.......................................................................
+
+»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être
+renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au
+ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un
+changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.
+
+»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri
+(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est
+extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée,
+non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre.
+
+[Note 91: Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous
+l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière
+inattendue et singulière dont il y est introduit.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du
+golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le
+sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et
+mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et
+je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux
+circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y
+a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.
+
+»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce
+dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je
+voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater,
+d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de
+Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi
+jurée, pendant qu'il était à la croisade.
+
+Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à
+fond.» .............................................................
+....................................................................
+
+
+Mardi, 22 mars.
+
+«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte
+Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des
+autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de
+semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les
+misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi
+que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore
+soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas
+un but, et de ne pas m'y fixer.
+
+»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon
+attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle
+n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il
+y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y
+a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime
+tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes,
+et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais
+qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût
+embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées
+et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais
+m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.
+
+»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur
+le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à
+cause de ma querelle avec les Carlisle.
+
+»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_,
+qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la
+_sensation_ occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les
+_Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait
+un _roman_ d'une _épigramme_, encore d'une épigramme qui n'en est une
+que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le
+_Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du
+_Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire.
+
+»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli
+quelques tableaux tirés du _Corsaire_, en lui laissant le choix des
+sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.
+
+»_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme
+dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le
+_Moniteur_, à moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_.»
+
+
+Albany, 28 mars.
+
+«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués
+de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de
+la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai
+maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt
+toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas,
+très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas
+mieux.
+
+»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous
+sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu,
+entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux
+vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire
+dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été
+obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière
+à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit
+passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être
+même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson _usque ad sudorem_, et
+me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours.
+Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800
+livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu
+m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de
+l'avoir fait.
+
+»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai
+refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je
+ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que
+j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons...
+Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se
+sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de
+quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.
+
+»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici;
+heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée
+quelque occupation; voilà que je recommence à _me manger_ le cœur.»
+
+
+8 avril.
+
+«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre
+petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans
+Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne[92];
+mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les
+animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble,
+tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras;
+depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières
+peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce
+moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur
+leurs derrières, entre eux et leurs patries. _Question_... Y
+rentreront-ils jamais?»
+
+[Note 92: Il se servit dans son _Ode à Napoléon_ de cette pensée,
+aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe
+suivant.]
+
+
+Samedi, 9 avril 1814.
+
+«Voilà un jour dont il faut prendre date!
+
+»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla
+fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il
+fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le
+plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des
+misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal,
+s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop
+bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient
+dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il
+ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan
+est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis,
+l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins
+étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en
+fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.
+
+»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en
+comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des
+enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme.
+Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on
+meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en
+venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie!
+_Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne
+pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je
+croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de _carats_.
+Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant
+pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas
+à un ducat!
+
+»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous
+ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»
+
+
+10 avril.
+
+«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je
+suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais
+long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le
+sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie
+de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus
+dessous[93]. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne
+m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre
+jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire
+de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en
+haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente,
+mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans
+une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de
+charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je
+l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de
+soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné
+une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et
+qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et
+des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne
+tient compte ni des uns ni des autres.»
+
+[Note 93: «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je
+l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis
+plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable
+société.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+19 avril 1814.
+
+«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les
+extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus
+élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand
+ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous.
+Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne
+équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et
+les globes.
+
+ «Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche
+ vers le néant et la mort.
+
+»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et
+pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi,
+je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière
+avec de l'_ipécacuanha_: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au
+diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les
+hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de
+l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»
+
+La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au
+lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord
+Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux
+dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une
+partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait
+dans son cœur à cette époque.
+
+
+A M. MURRAY.
+
+Samedi, 3 janvier 1814.
+
+«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille
+d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le
+_London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copié, il est maintenant chez lord
+Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.
+
+«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui,
+quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas
+déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée
+de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le
+ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous,
+etc.»
+
+Il avait fait présent du prix du _Corsaire_ à M. Dallas, qui raconte
+ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le
+matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y
+travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà
+fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de
+tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est
+vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré
+qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le
+produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette
+promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus
+de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement
+de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnête
+n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et
+qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée
+m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis
+l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du _Giaour_ et
+de _la Fiancée_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité,
+et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de
+ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en
+retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la
+propriété du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il
+me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait
+fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle
+il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me
+disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me
+laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je
+voudrais.»
+
+Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre
+le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait
+allusion.
+
+
+À M. MURRAY.
+
+
+Janvier 1814.
+
+«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de
+vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous
+faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me
+disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la
+gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne
+l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore
+fait, et j'espère ne le faire jamais.
+
+»_P. S._ Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous
+remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que
+j'en fais le plus grand cas.»
+
+
+
+
+LETTRE CLV.
+
+À M. MOORE.
+
+6 janvier 1814.
+
+
+«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins,
+intitulée _le Corsaire_; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis
+de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois
+chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles:
+maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien
+l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie
+l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois
+jusqu'à cet âge où commence la décadence................................
+........................................................................
+
+»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous
+le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année
+passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre.
+Donnez-moi de vos nouvelles.
+
+»_P. S._ Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est
+faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque
+plaisir ne m'en empêche d'ici là. _Amant alterna Camænæ_.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+7 janvier 1814.
+
+
+«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous
+enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais
+écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous
+conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne
+saurait être plus docile que
+
+»Votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Le nom est changé de nouveau, ce sera _Médora_[94].»
+
+[Note 94: C'était d'abord _Génèvra_ et non _Francesca_, comme le
+prétend M. Dallas.]
+
+
+
+
+LETTRE CLVI.
+
+À M. MOORE.
+
+8 janvier 1814.
+
+
+«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter _une_ dédicace
+sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire
+pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de
+critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première
+pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison
+qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je
+parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est
+l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le
+diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela
+le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.
+
+»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou
+l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première[95].
+Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de
+l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y
+connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de
+Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous
+prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une
+ni l'autre dédicace.
+
+[Note 95: La première fut naturellement celle que je préférai. Voici
+la seconde:
+
+
+7 janvier 1814.
+
+MON CHER MOORE,
+
+«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle
+contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens
+eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique,
+la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur
+est toujours trop prolixe, _moi-même_. J'aurais pu la recommencer; mais
+à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si
+brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos
+talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont
+suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien
+voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût
+plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à
+l'estime que je professe pour vous.
+
+»Votre très-affectionné serviteur,»
+
+BYRON.]
+
+»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le
+diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été
+dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable.....................
+.....................................................................
+
+»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé
+avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas
+élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait
+dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte,
+que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il
+prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une
+haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois
+que je commence un traité de politique.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+11 janvier 1814.
+
+
+«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour
+la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à _Gulnare_, pour remplir un
+peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou
+M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et
+d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par
+parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.»
+
+Mercredi ou jeudi.
+
+»_P. S._ Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat
+tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser
+autrement.
+
+»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus
+propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je
+ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.»
+
+
+À M. MOORE.
+
+13 janvier 1814.
+
+
+«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être.
+Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous
+êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la
+poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée.
+J'ai mis _serviteur_, comme moins familier dans une lettre publique; car
+je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les
+formes reçues. Quant à l'autre _mot_, soyez sûr que je ne saurais vous
+l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.
+
+»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. _Perdonate_.»
+
+
+
+
+LETTRE CLVII.
+
+À M. MURRAY.
+
+15 janvier 1814.
+
+
+«Avant d'envoyer aucune autre épreuve à M. Gifford, il vaudrait autant
+revoir celle-ci, où il y a des mots _omis_, des fautes _commises_, et le
+diable sait quelles autres bévues! Quant à la dédicace, j'ai retranché
+la parenthèse de _monsieur_[96], mais pas un mot n'en bougera plus, si
+ce n'est pour faire place à un meilleur. M. Moore a vu les deux
+dédicaces, et décidément il préfère celle que, dans votre accès de bile
+tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent
+à sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien changé.
+Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu'à les
+bien mâcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pièces contre
+elles, je ne me soucie d'aucun de vous, excepté M. Gifford; et lui ne
+m'attaquera que si je le mérite, ce qui m'empêchera de murmurer contre
+sa justice. Quant aux poésies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la
+traduction du _Romaïque_ est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans
+l'autre volume, je veux dire de ce qui est à moi, a déjà été imprimé.
+Faites, après tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai
+pas là quand vous paraîtrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de
+prendre garde à la correction des épreuves.
+
+[Note 96: Il avait d'abord, après les mots _Scott seul_, mis entre
+parenthèse: «Il m'excusera de ne pas dire _M. Scott_; nous ne disons pas
+M. César.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Tout à vous.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+16 janvier 1814.
+
+
+«Je crois que Satan n'a jamais créé ou perverti un diable de sot comme
+votre compositeur[97]; je suis obligé de vous envoyer ci-joint la
+seconde épreuve, heureusement pour moi, _corrigée_, car il a pour les
+bévues un génie tout particulier. Imprimez d'après cette seconde
+épreuve.
+
+[Note 97: Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les
+fautes des typographes, il leur donnait carrière, non-seulement dans des
+billets séparés, mais souvent sur les épreuves elles-mêmes. Ainsi, le
+compositeur ayant mis dans un passage de la Dédicace: «Le plus estimé de
+ses _bandes_,» il écrivit en marge, «_bardes_, et non _bandes_! Vit-on
+jamais une faute d'impression si absurde?» Et en corrigeant un vers
+tronqué: «_Ne passez pas_ de mots; c'est bien assez de les changer et de
+les mal orthographier.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+»_Brûlez l'autre_.
+
+«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui
+pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui
+eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.»
+
+
+
+
+LETTRE CLVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.
+
+«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien
+portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette
+lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans
+sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible,
+quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à
+mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait
+toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées
+grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas
+encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose
+d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne
+tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je
+laisserais croître ma barbe.
+
+«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser;
+les vers qui commencent par _Remember him_, etc, ne doivent pas paraître
+avec le _Corsaire_. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces
+nouvellement jointes au _Childe-Harold_: mais, sous aucun prétexte, ne
+les accolez au _Corsaire_. Ayez la bonté de faire bien attention à cette
+recommandation.
+
+»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans
+ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne
+consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le
+dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs
+de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de
+Blücher?
+
+»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de
+m'engager à écrire une _tragédie_: je voudrais le pouvoir faire, mais ma
+rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma
+lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi
+adieu.
+
+»Toujours tout à vous.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des
+_alliés_, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je
+vous prie. Je souhaite de tout mon cœur que les champs de la France
+s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les
+envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si
+fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus
+pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.
+
+»Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vôtre que je reçois à
+l'instant. Les vers _À une dame qui pleure_ doivent paraître avec le
+_Corsaire_; je me soucie peu des conséquences à cet égard. Mes principes
+politiques sont pour moi, comme une jeune maîtresse à un vieillard;
+pires ils deviennent plus j'y suis attaché. Puisque M. Gifford aime la
+traduction de la romance portugaise[98], ajoutez-la aussi, je vous prie,
+à la suite du _Corsaire_.
+
+[Note 98: La jolie chanson portugaise, _Tu mi chamas_, etc. Il
+essaya de donner de cette idée ingénieuse, une autre traduction,
+peut-être encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais été
+imprimée:
+
+«Vous m'appelez toujours votre _vie_! Ah! changez ce mot; la vie est
+passagère comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutôt votre
+_ame_, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!»]
+
+»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord,
+suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois
+qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. _Qui-que-ce-soit_. Si
+je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois,
+avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est
+convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes
+ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre
+qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans
+lui faire tort. En _politique_, il se peut qu'il ait aussi raison, mais
+chez moi, la politique est une affaire de _sentiment_, et je ne saurais
+_toryfier_ mon naturel.»
+
+
+
+
+LETTRE CLIX.
+
+À M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 4 février 1814.
+
+
+«Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a été d'autant
+plus agréable que je l'attendais moins. Je suis certainement charmé que
+notre _final_ ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grâce[99]. Vous
+méritez ce succès, par la promptitude et l'obligeance que vous avez
+mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je
+vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si
+fort à cœur et de vous être si fort empressé de m'annoncer le succès.
+Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espère, satisfaits l'un de
+l'autre. J'étais et suis encore sérieux dans la promesse consignée dans
+_le Corsaire_, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une
+affectation puérile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti à
+prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque
+c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage à perdre, par des
+ouvrages postérieurs, la faveur avec laquelle les miens ont été
+accueillis jusqu'à ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres
+desseins, et que je tiendrai, je crois, ma résolution, car depuis que je
+suis ici, quoique j'y sois confiné tantôt par la neige, tantôt par le
+dégel, que j'aie du papier de toutes les qualités, l'encre la plus sale,
+et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai
+jamais été tenté de les mettre en usage combiné, si ce n'est pour des
+lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passée: je suis comme à
+Patras quand la fièvre m'avait quitté; je me sens faible, mais bien
+portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espère cependant avec
+ferveur que je n'en aurai pas.
+
+[Note 99: On se rappellera qu'il avait annoncé _le Corsaire_, comme
+le dernier ouvrage qu'il dût donner, au moins de quelques années.]
+
+»Je vois dans le _Morning-Chronicle_ qu'il y a eu des discussions dans
+le _Courrier_, et je lis dans le _Morning-Post_ une lettre virulente
+contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement
+l'Inde pour l'Irlande.
+
+»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois
+que, si nous les séparions en ce moment du _Corsaire_, nous aurions
+l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien
+d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande
+colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits
+poèmes pourront amener un plus grand débit du _Corsaire_, objet plus
+important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de
+_Childe-Harold_. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la
+disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de
+crainte.
+
+»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais,
+comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut
+bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent
+seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M.
+Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier
+d'auteur.
+
+»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je
+ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je
+suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la
+vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il
+les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous
+vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans
+l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour
+Cheshire.
+
+»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente
+de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le
+prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du
+moins les _Magazines_, car j'ai reçu _Childe-Harold_ et le _Corsaire_.
+Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir.
+
+»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on
+jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon
+importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel
+la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre
+lettre, dont je vous remercie encore une fois.
+
+»Je suis bien sincèrement, etc.
+
+»_P. S._ Ne pensez-vous pas que la première _publication_ de Buonaparte
+coûtera cher aux _alliés_? La lettre de Paris, publiée hier par Perry,
+ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils
+fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.»
+
+
+
+
+LETTRE CLX.
+
+À M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 5 février 1814.
+
+
+«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je
+n'ai aucuns moyens de vérifier si ce _forban_ de libraire à Newark
+s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les _Hours of
+Idleness_. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et
+si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il
+sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon
+côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre
+aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre.
+
+»Vous avez omis le _fac-simile_ dans _Childe-Harold_, ce qui fait un
+effet d'autant plus singulier qu'il y a une _note_ expressément à ce
+sujet. _Replacez-le_, je vous prie, comme _à l'ordinaire_.
+
+»Après y avoir pensé deux et trois fois, je crois qu'en séparant les
+poésies fugitives du _Corsaire_, même pour les annexer au
+_Childe-Harold_, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant
+tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces.
+Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du _Corsaire_. Je suis fâché
+que le _Childe-Harold_ ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir;
+mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait
+pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait
+d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que
+je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux
+qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la
+postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le
+succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru
+chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés.
+Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le
+_Childe-Harold_ mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous
+fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus
+de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés
+sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je
+vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à
+_Childe-Harold_, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de
+crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus
+long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler
+l'assurance des sentimens avec lesquels je suis
+
+»Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ En réimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez
+naturellement garder à la correction. Cette édition n'en manque pas,
+excepté pourtant dans la dernière note au _Childe-Harold_, où le mot
+_responsible_ se trouve deux fois répété, très-près l'un de l'autre;
+changez le second en _answerable_[100].»
+
+[Note 100: Les deux mots _responsible_ et _answerable_ répondent au
+mot français _responsable_, et sont synonymes en anglais, avec cette
+différence que le premier est plutôt un terme du palais, et le second
+plus généralement employé dans la conversation usuelle.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+À M. MURRAY.
+
+Newark, 6 février 1814.
+
+
+«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur
+en question, convient qu'il a _réimprimé quelques feuilles_ pour
+compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête
+comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en
+contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant
+jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous
+les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte
+pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+7 février 1814.
+
+
+.......................................................................
+
+«Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi,
+particulièrement le _Morning-Post_, qui a découvert que je suis une
+sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière
+injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une
+école publique.
+
+»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les
+mettre à la suite du _Childe-Harold_; reportez-les, je vous prie, à leur
+ancienne place, à la fin du _Corsaire_.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXI.
+
+À M. HODGSON.
+
+28 février 1814.
+
+
+«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient
+de publier un poème intitulé _Safie_, imprimé par Cawthorne. Il a
+grand'peur de ce qu'en diront les _Revues_, et non sans motif; et comme
+nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières
+critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de
+sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je
+ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce
+n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec
+indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience
+l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur
+un premier essai.
+
+»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à
+votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un
+autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à
+merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix
+soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXII.
+
+À M. MOORE.
+
+10 février 1814.
+
+
+«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que
+j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire.
+Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers
+sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent,
+qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de
+moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être _peiné_ plutôt qu'_irrité_.
+Depuis ce moment, le _Morning-Post_, le _Sun_, l'_Herald_, le
+_Courrier_, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il
+voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous
+côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand
+cœur. Je sens un peu de componction de savoir le régent _peiné_,
+j'aimerais mieux qu'il fût _irrité_; mais, après tout, je ne le crains
+pas.
+
+»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma
+personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est
+décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils
+sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un
+rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est
+une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui
+prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux
+paroles d'une reine des Amazones qui dit: Αρισλον χολος οιφει. Je cite
+de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage veut
+dire.....
+
+»Sérieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un
+dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas
+prendre la chose trop à cœur, comme sir _Fretful_[101], je leur réponds
+que je suis entièrement calme, tandis que je n'en suis pas moins en
+furie.
+
+[Note 101: Nom figuré, _fretful_ signifiant _chagrin_, _irrité_,
+_furieux_.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé
+si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas
+vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour.
+
+»Croyez-moi toujours, etc.
+
+»_P. S._ Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs
+exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous
+ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la
+lie.»
+
+
+A M. MURRAY.
+
+10 février 1814.
+
+
+«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai
+reçu deux _Anas_; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose
+encore avant, à quoi s'adressait la réponse du _Morning-Chronicle_. Vous
+avez aussi parlé d'une parodie sur le _crâne_: je désire voir tout cela;
+il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la
+plume ou autrement.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+»_P. S._ Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement
+envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.»
+
+
+A M. MURRAY.
+
+12 février 1814.
+
+
+«Si vous avez quelques exemplaires des _Lettres Interceptées_, lady
+Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres,
+vous aurez la bonté de songer à votre serviteur.
+
+»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse
+opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà
+commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque
+je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non,
+quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma
+mémoire.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier
+sur les choses _techniques_.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+Lundi, 14 février 1814.
+
+
+«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère
+que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos
+procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la
+publication de ces vers _immortels_, que je suis impatient de recevoir
+de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce
+n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et
+les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout
+à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous
+le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en
+question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez
+telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi
+me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me
+compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour
+vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous
+voudrez.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CLXIV.
+
+À M. ROGERS.
+
+16 février 1814.
+
+
+MON CHER ROGERS,
+
+«J'ai écrit brièvement, mais clairement, j'espère, à lord Holland sur ce
+qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et
+avec lui[102]. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma
+résolution doit être maintenant inébranlable.
+
+[Note 102: Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs
+voulaient amener entre lui et lord Carlisle.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme
+vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord
+Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des
+humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui
+marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé.
+Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon
+pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront
+comme ils voudront. Mais _je n'enseignerai pas ma langue à dire des
+bassesses_. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce
+soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je
+crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.
+
+»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CLXV.
+
+À M. ROGERS.
+
+16 février 1814.
+
+
+«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme
+il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer.
+
+»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des
+vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre
+moi.
+
+»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une
+autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout
+ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai.
+Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je
+ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du
+mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.
+
+»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les
+autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.
+
+»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner
+avec vous demain.
+
+»Toujours tout à vous,»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CLXVI.
+
+À M. MOORE.
+
+16 février 1814.
+
+
+«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé
+contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la
+torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes
+amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente
+répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a
+qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu,
+je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose
+de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens.
+Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a
+loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à
+rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende
+honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans
+leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en
+ennemi.
+
+»Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que
+j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût
+plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque
+chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on
+est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de
+servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos
+affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut
+qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume
+suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus
+tranchantes.
+
+[Note 103: Nom figuré, _wronghead_, tête qui a tort, tête renversée,
+tête à l'évent, etc.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces
+deux stances ont été traitées. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans
+la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures
+après, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir
+fait une tarte à la crème sans poivre_. Je crois que la destruction de
+la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière
+bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement
+réservée.
+
+»J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de
+mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_.
+Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur
+mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout;
+mais le reste ne vaut absolument rien.
+
+»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune
+publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu
+aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que
+les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du
+peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction[104]:
+répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la
+bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+[Note 104: J'avais terminé ma lettre en disant: _Dieu vous bénisse_,
+et j'avais ajouté, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_.
+(_Note de Moore_.)
+
+Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le
+style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CLXVII.
+
+À M. DALLAS.
+
+17 février 1814.
+
+
+«Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de
+grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un
+sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a
+offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiancée_, j'ai dit
+que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir
+donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire.
+Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon
+propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai
+refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je
+n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir
+faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu
+mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le
+bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans
+l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme
+infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.
+
+»M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont
+avancé à cet égard, mais _votre nom_ ne sera pas cité; de votre côté,
+vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère
+seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère
+idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous
+être utile.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux,
+dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez
+maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.
+
+
+À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.
+
+
+MONSIEUR,
+
+«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est
+_accusé_ d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de
+les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le
+connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à
+été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement.
+Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de
+profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis
+long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la
+crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.
+
+»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling
+de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à
+l'éditeur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon épître dédicatoire de
+la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de
+la propriété de _Childe-Harold_, j'ai maintenant à y ajouter,
+l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du
+_Corsaire_, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il
+m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux
+deux autres poèmes, _le Giaour_ et _la Fiancée_, M. Murray peut attester
+que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou
+n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité
+des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à
+lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses
+ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits
+indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur
+ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou
+d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je
+diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron;
+et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande
+répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXVIII.
+
+À M. MOORE.
+
+26 février 1814.
+
+
+«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme
+c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont
+exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer.
+Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce
+soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence
+jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance
+tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un
+mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le
+plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me
+désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il
+hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r,
+d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore
+qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit
+un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est
+ce qu'on appelle _un honnête homme_, il faudra dégaîner.
+
+»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en
+reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait
+pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en
+rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc.,
+etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne
+voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir
+d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans
+ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci,
+je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la
+nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas
+présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on
+ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs
+années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre
+mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon
+devoir.
+
+»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes
+point du tout appelé à reconnaître le _Twopenny_; vous leur rendriez
+service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de
+tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres,
+aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y
+ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à
+lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité.
+Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je
+garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire
+encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme,
+qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée
+là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.
+
+»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi
+toujours, mon cher Moore, etc.»
+
+Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre
+volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour
+l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.
+
+
+
+
+LETTRE CLXIX.
+
+À W... W... ESQUIRE.
+
+28 février 1814.
+
+
+MON CHER W...,
+
+«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le _silence_ est la seule
+réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon
+ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des
+attaques, mais je ne veux pas _me soumettre à des défenses_. J'espère et
+je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager
+dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur,
+il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je
+n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire
+la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le
+calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me
+contenterai pas d'écrire.
+
+»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et
+à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il
+n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés
+de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du
+monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle
+réplique là-dessus.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+BYRON
+
+
+
+
+LETTRE CLXX
+
+À M. MOORE.
+
+3 mars 1814.
+
+
+MON CHER AMI,
+
+«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne
+fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je
+serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais
+plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La
+vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais
+cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles
+gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce
+n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais...
+mais... toujours un _mais_ à la fin du chapitre.
+
+»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets
+pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce
+moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais
+pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien
+si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un,
+quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher
+à une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence à penser que
+l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique.
+
+»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur
+la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente
+mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et
+elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus
+d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis;
+je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis
+très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller
+encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai
+long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de
+Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque
+autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems
+pour songer au passé ou à l'avenir.
+
+»Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour
+lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère:
+en vérité, je pourrais dire plus chère que la mienne; car depuis quelque
+tems, je commence à penser que mes ouvrages ont été loués bien au-delà
+de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cessé pour jamais d'écrire. Je
+puis vous dire à vous ce que je ne dirais pas à tout le monde; mes deux
+derniers poèmes ont été écrits, l'un en quatre jours, et l'autre en
+dix[105]. Je trouve que c'est là un aveu humiliant; il prouve mon manque
+de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne
+sauraient avoir assez de mérite pour demeurer.
+
+[Note 105: Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la
+composition de _la Fiancée_, il faut entendre qu'il parle du premier
+jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont coûté bien
+plus de tems. _Le Corsaire_, au contraire, fut fait d'un seul coup: il
+n'y eut après que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidité
+avec laquelle il fut composé, près de deux cents vers par jour,
+paraîtrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre témoignage et
+celui de son libraire pour nous empêcher d'en douter. Si l'on tient
+compte de la beauté surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude
+d'exécution est presque sans exemple dans l'histoire du génie, et montre
+qu'_écrire de passion_, comme le dit Rousseau, est peut-être une route
+plus sûre pour arriver à la perfection que toutes celles que l'art a
+tracées.]
+
+»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore
+que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme
+assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut
+même que le _nonum prematur_ d'Horace ait été inventé pour les
+millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la
+nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il
+avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous!
+Rappelez-vous que je suis toujours, etc.
+
+»_P. S._ Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni
+probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les
+autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font
+leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXI.
+
+À M. MOORE.
+
+12 mars 1814.
+
+
+«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne
+vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais
+n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre
+d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une
+pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas
+retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois
+célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je
+vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la
+mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y
+ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je
+serais plus aise de revoir.
+
+»Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les _vers sur les
+larmes_, s'il vous convient de les insérer dans votre _Post-Bag_; pour
+moi je désire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le
+_caveau_[106] sont tout-à-fait de nature à être attaqués devant les
+tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'éditeur dans un danger
+réel. Mais je crois que les _larmes_ ont tous les droits du monde
+d'entrer dans votre recueil, et l'éditeur, quel qu'il soit, pourrait y
+joindre ou non une note facétieuse, selon qu'il lui plairait.
+
+[Note 106: Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits
+sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de
+Charles Ier.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Je ne sais comment les vers sur le _caveau_ ont ainsi circulé; cela est
+par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à
+l'eau de roses. J'ai dans ma tête le plan d'une épître _à lui_ et _sur
+lui_[107], que je pourrais bien exécuter, s'ils ne me laissent pas
+tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose à dire de moi-même. Quant
+à la gaîté et au plaisant, ce n'a jamais été mon fait, mais je suis
+assez en fonds d'amertume et de mépris, et, avec mon Juvénal devant moi,
+je lui ferai peut-être un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu à la
+cour. D'après certaines particularités qui sont venues à ma
+connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par cœur, et
+je pourrais lui dire quel il est.
+
+[Note 107: Le prince régent.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne
+me le permet pas.
+
+»_P. S._ Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder
+la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé que
+moi, par parenthèse, mais plus nouveau dans le métier, M. G. Knight,
+avec un volume de contes orientaux, écrits depuis son retour, car il est
+allé dans le pays. Il me fit consulter l'été dernier, et je lui
+conseillai d'en écrire un dans chaque mesure, n'ayant, à cette époque,
+aucune intention de faire précisément la même chose. Depuis, par
+l'habitude où je suis de composer toujours dans un accès de fièvre, je
+l'ai devancé du mètre, mais sans aucune intention. Quant à ses
+histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues[108]; mais il
+a aussi, comme dans _le Giaour_, une femme dans un sac, à ce qu'il m'a
+dit à cette époque.
+
+[Note 108: Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le
+manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M.
+Knight.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de
+l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander
+ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne
+pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je
+ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus
+vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne
+pouvoir supporter de _frère près du trône_; nous ne vivrons, j'espère,
+pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je
+voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres
+sujets orientaux.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXII.
+
+À M. MURRAY.
+
+12 mars 1814.
+
+
+«Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage[109]; mais ce que j'en ai
+vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne
+saurais être juge, au moins un juge désintéressé dans la question. Je
+n'y ai rien vu qui doive vous faire hésiter à le publier à cause de moi.
+Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-même, je ne vois pas pourquoi
+le dédier à ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le
+docteur peut avoir à faire là-dedans, si ce n'est peut-être comme
+traducteur des doctrines de Lucrèce, dont, à coup sûr, il n'est pas
+responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage
+doit être publié, je ne vois aucune raison au monde qui empêche que ce
+ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment
+plus flatteur sur la bonté et la loyauté de mon caractère, qu'en
+publiant cet ouvrage et tout autre où je serai honorablement attaqué
+sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne
+saurais en accuser cet auteur.
+
+[Note 109: Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée
+l'_Anti-Byron_, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne
+saurais croire que ce fût sérieusement, s'il lui conseillait de
+l'imprimer.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que
+j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le
+droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais
+jamais de vous en avoir empêché.
+
+»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du
+succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre
+en doute la bonté de son intention.
+
+»_P. S._ Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre
+le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour
+reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le
+regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon
+ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que
+_huit_ vers en aient fait naître au moins _huit mille_, y compris tout
+ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXIII.
+
+À M. MURRAY.
+
+9 avril 1814.
+
+
+«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de
+mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que
+quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans
+sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous
+dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir
+quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous
+demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui
+de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire
+que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon
+ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand
+talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si
+donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si
+vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez
+vous, dans le courant de la semaine prochaine.
+
+»_P. S._ Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. _La Mort de
+Darnley_ est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique.
+Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez.
+
+»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous
+remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXIV.
+
+À M. MOORE.
+
+N° 2, Albany, 9 avril 1814.
+
+
+«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de
+garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre
+réponse à la présente.
+
+»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais
+quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec
+Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois,
+entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier,
+depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous
+avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous
+avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch _au régent_,
+composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y
+était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans
+quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied,
+dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont
+on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve
+très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution.
+
+»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens
+favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un
+veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir
+avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort
+longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en
+l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de
+l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence
+solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en
+reparlerons quand nous pourrons.
+
+»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez
+tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille
+école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous
+n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que
+j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct,
+coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut
+donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette
+insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à
+lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit
+ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des
+louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais
+qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses
+premières censures et les faire suivre par des éloges.
+
+»Que pensez-vous de la _Revue_ de Lewis? Cela est bien plus insultant
+que votre _Post-Bag_ et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je
+l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...
+
+»Plus de rimes _pour moi_ ou plutôt _de moi_. J'ai quitté le théâtre; je
+ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est
+fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de
+moi, dans la _Biographie Britannique_, que j'aurais pu devenir poète si
+j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est
+que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de
+toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté
+aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru
+utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des
+circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson,
+ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée
+l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car
+je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que
+moi, _quoad homo_. Maintenant j'ai fini, _ludite nunc alios_. Chacun est
+libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux
+éternels de l'autre monde.
+
+»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'_Anti-Byron_, pour
+prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, _à l'aide de la
+rime_, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands
+progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle,
+mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage,
+jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité
+une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une
+sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En
+voilà au moins assez sur ce sujet.
+
+»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous
+en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris.
+Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse,
+_et par dieu_, comme dit Bayes, _je me marierai et j'irai avec vous_;
+puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel _Inferno_.
+Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le
+fameux _oui_, et je m'installe avec vous dans quelque maison de
+plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique.
+
+»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit
+qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des
+yeux de Satan:
+
+
+«Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis
+s'exposer aux insultes de cette populace[110]!
+
+[Note 110: Shakspeare.--_Macbeth_.
+(_N. du Tr._)]
+
+Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je
+reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien;
+leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore.
+Excusez la longueur de cette épître.
+
+»Toujours tout à vous, etc.
+
+»_P. S._ Le _Quarterly-Review_ vous cite souvent dans un article sur
+l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous
+et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?»
+
+Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus
+écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur.
+
+
+À M. MURRAY.
+
+10 avril 1814.
+
+
+«J'ai écrit une _Ode sur la chute de Napoléon_, que je copierai et dont
+je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu
+une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et
+l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune
+importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre
+allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement.
+
+»Tout à vous, etc.
+
+»_P. S._ Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et
+est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de
+_Childe-Harold_, qui ont été si goûtées. _Et tu es mort_, etc., etc.»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+11 avril 1814.
+
+
+«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.
+
+»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre _ode_; mais vous pouvez
+dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis
+en outre écrire sur un exemplaire: _À M. Hobhouse, de la part de
+l'auteur_, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que
+j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu
+d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme;
+mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous
+aurez le tems ou la volonté de publier.
+
+»Je suis toujours votre, etc., etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous
+ai envoyé ce matin?
+
+«2° _P. S._ Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes
+livres?»
+
+
+À M. MURRAY.
+
+12 avril 1814.
+
+
+«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu
+d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient
+admirablement ici. Un de mes _bons amis_ m'avertit qu'il y a dans
+l'_Anti-Jacobin Review_ une attaque très-virulente contre nous, et que
+vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de
+langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me
+faire du bien.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXV.
+
+À M. MOORE.
+
+Albany, 20 avril 1814.
+
+
+«Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield
+sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir;
+mais peut-être vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre[111]. Je ne
+vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que
+cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique,
+je suis homme à en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, à ne pas
+douter un moment que j'aie écrit d'infernales absurdités. Il y avait une
+restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des
+ouvrages anonymes; et même, quand cette restriction n'y eût pas été,
+l'occasion était telle qu'il m'était physiquement impossible de passer
+sous silence cette détestable époque de lâcheté triomphante. C'est une
+vilaine affaire, et après tout je ferai un peu plus de cas de la rime et
+de la raison, et bien peu de votre peuple de héros, jusqu'à ce que l'île
+d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne
+puis croire que tout soit fini.
+
+[Note 111: Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'_Ode sur la
+chute de Napoléon_; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui,
+après l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en
+demandais en riant son avis, etc., etc.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de
+très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais
+que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un
+autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je
+boxe tous les jours et sors très-peu.
+
+»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans
+Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille
+qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer;
+mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir
+un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait
+pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne
+serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où
+_il aura heureusement_ régné pendant deux mois, dont les dernières six
+semaines auront été en proie à la guerre civile.
+
+»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXVI.
+
+A M. MURRAY.
+
+21 avril 1814.
+
+
+«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que
+je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir
+l'installation de Louis le goutteux.
+
+»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en
+tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie
+de Bayonne.
+
+»Vous devriez presser Moore de paraître.
+
+»_P. S._ J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je
+veux aussi Moréri.
+
+»2e _P. S._ Perry me fait un compliment ce matin dans le _Morning-Post_;
+je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom.
+N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche
+d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce
+qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant
+je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible
+qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme
+toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la
+seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+25 avril 1814.
+
+
+«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la
+lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables.
+
+»Avez-vous besoin de la dernière page _immédiatement_? Je doute que ces
+vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je
+les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans
+l'_océan_ de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y
+paraisse; _canal_ de la circulation ira peut-être mieux.
+
+»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de
+forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de
+l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers,
+car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les
+a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me
+régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les
+critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je
+composerai quelques autres stances.
+
+»Toujours tout à vous, etc.
+
+»J'ai besoin d'un _Moréri_ et d'un _Athénée_.»
+
+
+Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M.
+Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter
+le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une
+feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux
+qui commencent par: _Nous ne te maudissons pas, Waterloo_, etc., etc. Il
+ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq
+ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait
+aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui
+méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la
+mémoire de Washington.
+
+ 17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était
+ soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de
+ cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la
+ journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée
+ de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le
+ reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages,
+ par tes crimes passagers.
+
+ 18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu
+ vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait
+ ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est
+ devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes
+ babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la
+ couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi,
+ t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux!
+
+ 19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il
+ s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et
+ achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le
+ premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que
+ l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom
+ à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir
+ produit qu'un.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+26 avril 1814.
+
+
+«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais
+l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre
+l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant.
+Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine:
+ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont
+toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales
+conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Moréri_ et j'ai
+besoin d'_Athénée_.
+
+»_P. S._ J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique
+que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait,
+faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris
+pour son poème épique.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXIX.
+
+A. M. MURRAY.
+
+26 avril 1814.
+
+
+«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème[112]
+est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis,
+je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je
+regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous
+le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une
+excessive modestie.
+
+[Note 112: Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M.
+Straffort Canning, intitulé: _Buonaparte_. Dans un billet subséquent à
+M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur _Buonaparte_
+n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que
+c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans
+une telle perfection _tous les talens de la famille._
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les
+omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde
+je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au
+bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela
+vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter
+les droits du timbre.
+
+»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils
+avancent que _Childe-Harold_ ressemble à Marmion, et que _le Giaour_ et
+_la Fiancée_ ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais
+songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les
+deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que
+le _Corsaire_ ne ressemble à rien; je m'étonne que le _Corsaire_ s'en
+soit tiré.
+
+»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je
+préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée.
+J'ai relu les _Poètes anglais_; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai
+fait de mieux.
+
+»Toujours tout à vous, etc., etc.»
+
+
+Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne
+pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son
+esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets
+d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient
+inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé
+des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est
+une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que
+de se décharger. L'œil se fatigue de contempler toujours le même objet,
+et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir
+moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord
+Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée
+et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de
+ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes,
+n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés
+sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à
+regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour
+hasarder des expressions de blâme[113].
+
+[Note 113: C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde
+auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui
+faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant
+encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher
+de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le
+public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées
+dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que
+vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle
+entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que
+si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous
+n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent
+sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre
+poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles
+hébétées du public.»
+
+Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott,
+l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos
+jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au
+moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses
+plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts
+du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le
+supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui
+conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est
+encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux
+que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un
+second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces
+traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses
+compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand
+maître.»--
+
+(_Mémoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)]
+
+La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les
+vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout
+ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des
+assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout
+absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette
+sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois
+orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de
+dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser,
+flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre
+lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de
+rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le
+propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le
+découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût
+entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme
+nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter
+ou continuer sa route.
+
+S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la
+conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en
+les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le
+feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre
+vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait
+scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement
+et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer
+sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir
+pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et
+naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils
+désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces
+attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses
+très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici
+quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»
+
+Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis
+et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une
+apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant
+qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement
+de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais
+encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas
+laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit
+la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne
+parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés,
+quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change
+équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la
+propriété de ses ouvrages.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXX.
+
+À M. MURRAY.
+
+N° 2, Albany, 29 avril 1814.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été
+acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous
+décharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la
+Fiancée_, et c'est une affaire finie.
+
+»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à
+l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie
+que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je
+me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous
+occasioner.
+
+»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci:
+je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose
+soit assez importante pour mériter une explication.
+
+»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec
+mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre
+personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre
+conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.
+
+»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous
+considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,
+
+»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était,
+je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de
+5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous
+aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas
+avant.»
+
+
+Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à
+faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son
+caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya
+immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXI.
+
+À M. MURRAY.
+
+1er mai 1814.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la
+chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà
+qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et
+d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à
+supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux
+intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous
+dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si
+bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y
+renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque
+cela vous avait contrarié.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours
+ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts,
+mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris
+d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans
+les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie
+remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à
+côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne
+qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement
+et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La
+franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer
+qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de
+les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était
+d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas
+subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les
+petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté.
+«La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce
+cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui
+laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la
+transparence de ses eaux.»
+
+Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses
+soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son
+admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant
+cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous
+plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie.
+Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni
+une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron
+avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du
+spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous
+l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient
+pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au
+souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation
+comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent
+de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron
+lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu
+jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe
+tabatière et d'un sabre turc de grand prix.
+
+Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un
+jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans
+le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après,
+en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie
+de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont
+les deux seules fois où des choses _sans réalité_ avaient eu sur lui
+tant de pouvoir.
+
+Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de
+mon séjour à Londres, cette fois.
+
+
+À M. MOORE.
+
+4 mai 1814.
+
+
+............................................. «Je voudrais bien que les
+gens n'écourtassent pas leurs _diners_; n'était-ce pas un dîner dont il
+avait été question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux
+anchois[114]!
+
+[Note 114: Lord R*** nous avait invités à _dîner après le
+spectacle_, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la
+nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et
+ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une
+petite colère très-comique.]
+
+»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque
+amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par
+sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour
+irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit
+après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+À M. MOORE.
+
+4 mai 1814.
+
+
+MON CHER TOM,
+
+«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui
+m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela
+même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si
+donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115].
+
+»Toujours tout à vous, etc.
+
+BYRON.
+
+[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procès de Louis
+XVI.
+(_N. du Tr._)]
+
+ »1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton
+ nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le
+ divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les
+ pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux.
+
+ »2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre
+ passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur
+ amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous
+ abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous
+ voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous
+ unir de nouveau.
+
+ »3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à
+ moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux.
+ Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à
+ la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu
+ en aies le pouvoir.
+
+ »4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera
+ toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi.
+ Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement;
+ et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes
+ étaient à nos pieds.
+
+ »5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera,
+ changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux
+ qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que
+ j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais
+ _aux miennes_.»
+
+
+À M. MOORE.
+
+
+«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y
+serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous
+préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une
+meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des
+portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir
+tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni
+l'autre, comme vous voudrez.
+
+»_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et
+demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»
+
+
+À M. MOORE.
+
+
+«J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos
+amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander
+d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils
+ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y
+allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les
+gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce
+billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.
+
+»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec
+vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas,
+voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune
+actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_?»
+
+[Note 116: Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes
+ensemble.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+À M. MOORE.
+
+Dimanche matin.
+
+
+«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène?
+J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure
+anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations
+immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de
+bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de
+Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que
+vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au
+Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle
+entreprise.
+
+»Vous avez été mal mené dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour
+aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de
+l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi
+tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus
+aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons
+ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains
+seulement de vous importuner.
+
+»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»
+
+
+À M. MOORE.
+
+5 mai 1814.
+
+
+«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que
+nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même
+vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin;
+j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir
+fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.
+
+»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au
+souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je
+n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première.
+Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller
+tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée.
+Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?
+
+»Toujours tout à vous, etc.
+
+»_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M.
+Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»
+
+
+À M. MOORE.
+
+18 mai 1814.
+
+
+«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce
+qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la
+conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard;
+toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi,
+j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous
+soupons et allons voir Kean ensemble.
+
+»_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures.».
+
+Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu,
+depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du
+régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens
+de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord
+R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul
+avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il
+n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que
+même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je
+désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins
+de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il
+en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en
+tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte,
+puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six
+verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé
+que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes
+ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre
+heures du matin.
+
+Pope a jugé ses _soirées de homard_ dignes de passer à la postérité: on
+me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre,
+puisque Lord Byron en est le héros.
+
+Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me
+trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de
+quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez
+Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y
+entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui
+consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les
+homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était
+grand jour quand nous nous séparâmes.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXII.
+
+À M. MOORE.
+
+23 mai 1814.
+
+
+«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3
+juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient
+de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les
+combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il
+pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postérité_?
+C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de
+nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que
+nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche;
+nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.
+
+»Toujours tout à vous,»
+
+BYRON.
+
+
+Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant
+à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où
+l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra
+cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.
+
+«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, _in_
+Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que
+Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue
+controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez
+amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils
+se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans
+les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de
+date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne.
+Voilà ce que c'est que la renommée!»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXIII.
+
+À M. MOORE.
+
+31 mai 1814.
+
+
+«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris
+pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici
+jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire
+plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous
+perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous
+fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout;
+car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence
+plus pénible.
+
+»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice
+à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier.
+Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous
+étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que
+je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les
+plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même
+ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier,
+si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même
+indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est
+cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air
+capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que
+rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas
+non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en
+est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je
+ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems
+des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles
+sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et
+si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie
+de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.
+
+»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous
+laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui
+que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des
+chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez;
+n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me
+prenne pas trop de tems pendant le jour.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXIV.
+
+À M. MOORE.
+
+14 juin 1814.
+
+
+«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux
+pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur,
+sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous
+ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à
+mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées
+si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il
+faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la
+soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!
+
+»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois,
+etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les
+lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien,
+mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un
+catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à
+ceux qui l'ont entendu.
+
+»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je
+ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous
+retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons
+vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous
+voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston,
+mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***.
+Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai
+vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit éteint en moi,
+je ne sais si _un de ces délicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me
+faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_.
+
+»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des
+dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement
+depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau
+principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas
+échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de
+continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.
+
+»Toujours tout à vous, mon cher Moore.
+
+»_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut
+devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. _Lara_
+est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce
+moment, mais plus de publication séparée.»
+
+[Note 117: Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+À M. MURRAY.
+
+14 juin 1814.
+
+
+«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que
+Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la
+tête? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme
+Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au
+titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans
+l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée
+absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions
+à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXV.
+
+À M. ROGERS.
+
+19 juin 1814.
+
+
+«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes
+balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs
+fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce
+dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges
+et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous
+n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une
+personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation
+et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève
+très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et
+à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient
+rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir
+pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le
+bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou
+chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.
+
+»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet
+que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette
+occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen
+de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir
+été écrits vers cette époque.
+
+Dimanche.
+
+«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à
+l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y
+aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à
+Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien
+entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au
+pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_.
+
+»Toujours tout à vous.»
+
+«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous
+convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement
+comme disait Johnson à quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans après
+cela_.
+
+»Croyez-moi toujours, etc.»
+
+[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de
+l'époque étaient attaqués.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Mardi.
+
+«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre
+invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième
+bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan
+s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre
+serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre
+rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé
+une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.
+
+»Toujours, etc.»
+
+
+A M. MURRAY.
+
+21 juin 1814.
+
+
+«Je suppose que _Lara_ est allé à tous les diables, ce qui n'est pas
+grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la
+peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me
+tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer
+la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler
+avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin
+que je sois moins paresseux.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXVI.
+
+A M. ROGERS.
+
+27 juin 1814.
+
+
+«Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que _Jaqueline_; elle
+est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de
+poésie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple,
+mais cependant suffisante. Je m'étonne que vous ne nous donniez pas plus
+souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections
+douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les
+peindre avec autant de vérité et de bonheur que vous. J'avais presque
+envie de vous payer _en nature_, ou, pour mieux dire, d'une manière bien
+_dénaturée_[119]; car je viens de digérer deux chants d'horreurs et de
+sombres mystères.
+
+[Note 119: Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement
+le jeu de mots anglais _in kind_ et _unkind_.
+(_N. du Tr._)]
+
+»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je
+vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec
+toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse,
+ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai
+pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu
+toute sorte de bontés pour moi.
+
+»Toujours bien sincèrement votre, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un
+rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui
+sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais
+tenté plus tôt sans le _Courrier_, et la crainte qu'à cette époque, on
+ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.»
+
+
+Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à
+Londres, je trouvai son poème de _Lara_, qu'il avait commencé à la fin
+de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à
+paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que
+nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers
+vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une
+idée générale de la fable et des principaux caractères.
+
+Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage,
+sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai
+déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne
+m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je
+viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent
+fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine
+épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du
+livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon
+cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à
+vous, etc.»
+
+Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXVII.
+
+À M. MOORE.
+
+8 juillet 1814.
+
+
+«Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir
+aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne
+santé du reste, je n'avais un petit mal de tête, suite de ce qu'on
+appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de
+redevenir plus rangé. Naturellement, je serais bien fâché que nos
+parallèles ne déviassent pas en une intersection avant votre _redépart_
+pour la campagne, après la conclusion de ce procès[120] dont les
+journaux nous ont entretenus; mais si vous êtes trop occupé, et que le
+tems ou les affaires s'opposent à ce que nous nous voyions, je ne vous
+en garderai pas rancune.
+
+[Note 120: Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à
+l'un de ses confrères par l'éditeur de mes œuvres musicales, M. Power,
+dans lequel j'avais été cité comme témoin.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre
+volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains
+que _Jaqueline_, qui est vraiment très-belle, ne se trouve là en
+mauvaise compagnie[121]; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en
+souffrirait le plus.
+
+[Note 121: Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour
+cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le
+refusai.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du
+moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXVIII.
+
+À M. MOORE.
+
+
+«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière
+lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise
+humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine.
+
+»J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon
+acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu
+vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il
+pourra payer, ainsi voilà tous mes projets et toutes mes espérances
+terrestres au diable. Lui (l'acquéreur, le diable aussi, pour le cas que
+j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une conférence demain, le
+susdit acquéreur ayant eu grand soin de s'informer avant si je
+promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est
+bien simple: il s'agit pour moi de rompre le marché, ce qui équivaut à
+ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux délais, ce qui est
+pire encore. Comme dit le proverbe: «J'ai mené mes porcs sur un marché
+musulman.» Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de
+la paternité desquels je me crusse sûr, je serais aussi content, aussi
+heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me
+voir, je croirai que la banque de Samuel a sauté aussi, et qu'y ayant
+vos fonds placés, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre à la
+livre sterling[122].
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+[Note 122: La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas
+en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son
+rapport à la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling
+12 pences. Ainsi l'on dit qu'un négociant donne un shilling pour dire 5
+p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole
+valant généralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici à peu près
+21 p. 100 qu'il faut entendre.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+À M. MURRAY.
+
+11 juillet 1814.
+
+
+«Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez _ce
+soir_ l'épreuve de _Lara_ à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il
+quitte Londres demain et désire le lire avant de partir; de mon côté, je
+serais bien aise de profiter de ses observations[123].
+
+»Toujours, etc.»
+
+[Note 123: Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de
+partir, je lui disais: «J'ai reçu _Lara_ à 3 heures du matin; je l'ai lu
+avant de m'endormir: j'en suis charmé. J'emporte l'épreuve avec moi,
+etc.»]
+
+
+À M. MURRAY.
+
+18 juillet 1814.
+
+
+«Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord[124], et
+je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous
+faire plaisir; quant à moi, je dois me taire, par modestie ou par
+vanité.
+
+[Note 124: Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur _le
+Corsaire_ et _la Fiancée d'Abydos_, dans le N° XLV de la _Revue
+d'Édimbourg_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+»_P. S._ Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je
+vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London
+hotel, Albemarle-Street.»
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXIX.
+
+A M. MURRAY.
+
+23 juillet 1814.
+
+
+«Je suis fâché de vous dire que la gravure[125] n'a pas été approuvée
+des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel
+cette planche a dû être faite. Je soupçonne qu'elle aura été gravée
+d'après une copie, et non d'après le tableau exposé; dans cette idée, je
+vous serais obligé, sinon d'y renoncer tout-à-fait, du moins de ne pas
+vous presser de placer ce portrait en tête des volumes dont vous voulez
+affliger le public.
+
+[Note 125: Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de
+Philipps.]
+
+»Quant à _Lara_, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore
+bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie
+de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne
+sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que
+vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante
+_Jaqueline_. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que
+j'ai quitté Londres.
+
+»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXC.
+
+A M. MURRAY.
+
+4 juillet 1814.
+
+
+«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit
+ainsi; je ne donnerais pas six _pences_ de toutes les opinions que vous
+me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne
+pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts
+à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les
+meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en
+veux à aucun prix.
+
+»M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses.
+Il n'y a que le nom d'espagnol[126]; la scène n'est pas en Espagne, mais
+en Morée.
+
+[Note 126: Le nom de _Lara_.]
+
+»_Waverley_ est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu
+depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste***
+et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis
+quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce
+que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune
+alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des
+plaines, et le langage m'en est encore familier.
+
+»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme
+une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se
+passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite
+note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.
+
+»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage
+ne mène à rien; ce sont des _actions_ qu'il faudrait pour amener
+certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi.
+
+»Je vous salue, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXCI.
+
+A M. MURRAY.
+
+3 août 1814.
+
+
+«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la _Revue
+d'Édimbourg_, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas
+vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que
+vous annoncez _Lara_ et _Jaqueline_, pourquoi cela, je vous prie? ne
+vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon
+retour?
+
+»J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans
+laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier
+pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable
+les emporte eux et lui. Voilà un joli début pour vous engager à adopter
+ce même Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous
+le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un poème tout prêt pour
+l'impression à vous donner en échange pour vos billets, à condition
+cependant que ceux-ci seront payés. Il faut voir quelles bénédictions il
+lance à M. Moore, pour m'avoir empêché d'insérer _Lara_ dans le premier
+numéro du _Miscellany_[127].
+
+[Note 127: M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait
+d'insérer _Lara_ dans un recueil mensuel, _The Miscellany_, qu'il avait
+dessein de publier à cette époque. J'en détournai mon noble ami, parce
+que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intérêts
+de sa gloire, mais non pour nuire à ceux de M. Hogg, dont j'admire,
+comme je le dois, le talent si original.]
+
+»_P. S._ Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait
+parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et
+qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son
+recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter
+ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg
+dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne
+rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de
+quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de
+Biscaye, même par un calme plat.»
+
+
+
+
+LETTRE CXCII.
+
+A M. MOORE.
+
+Hastings, 3 août 1814.
+
+
+«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à
+Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon
+vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi
+agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être
+le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en
+fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations
+de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à
+grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout
+pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le
+_dolce far niente_. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit
+qu'il est marié depuis un an, et qu'il est _le plus heureux des hommes_;
+or, mon ami Hodgson est aussi _le plus heureux des hommes_: ainsi, je
+n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de
+la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la
+queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se
+donner des compagnons d'infortune.
+
+»Je suis charmé que _Lara_ vous plaise. Le n° 45 de la _Revue
+d'Édimbourg_ a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est
+que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré
+et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir.
+Mais toujours le _surgit amari_: les rédacteurs du _Champion_ et du
+_Morning-Chronicle_ ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître
+de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le
+régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela
+sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou
+non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en
+perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.
+
+»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, _Lara_ et _Jaqueline_, tous deux
+avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère
+toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins
+à sa manière.
+
+»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres
+sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai
+envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à
+vous détester tous.
+
+»Oh! j'ai reçu la lettre la plus amusante de Hogg, le poète berger; il
+me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel
+il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il
+ajoute en toutes lettres, _que le diable les emporte, eux et lui_. J'ai
+ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole
+est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique
+incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la
+moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits
+cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand
+monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour
+lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les
+Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que
+Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon
+Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer
+Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant
+une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de
+Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait
+connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours
+illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant
+par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant.
+
+»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis
+sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce
+que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à
+vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt
+que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent,
+ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en
+dire.
+
+»J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre
+ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de
+l'obtenir. Pour moi, sérieusement parlant, je n'ai ni espérances ni but,
+c'est à peine si j'ai quelques désirs; je suis heureux sous de certains
+rapports, mais non d'une manière qui puisse et qui doive durer. Le pire
+est que je me sens énervé et indifférent à tout. En vérité, si Jupiter
+m'ouvrait son précieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si,
+comme le disent les nourrices, je suis né avec une cuillère d'argent
+dans la bouche, elle est restée dans mon gosier et m'a gâté le palais,
+de manière que rien de ce que j'avale n'a de goût, à moins que ce ne
+soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez
+forts pour me forcer à les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vôtres
+par cette longue diatribe, j'en diffère l'énumération _sine die_[128].
+Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.
+
+[Note 128: Formule du palais anglais; _sine die_, indéfiniment.
+(_N. du Tr._)]
+
+»_P. S._ N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter
+ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le
+suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger
+inconvénient.»
+
+
+
+
+LETTRE CXCIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+4 août 1814.
+
+
+«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières
+lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la
+_Revue d'Édimbourg_, je présume que vous êtes la personne infortunée qui
+périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs
+testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant
+sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime
+de cette joyeuse journée.
+
+»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils
+soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt
+à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une
+certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste
+encore par ces présentes.
+
+»Je suis votre ou leur très-humble, etc.»
+
+
+LETTRE CXCIV.
+
+A M. MURRAY.
+
+5 août 1814.
+
+
+«La _Revue d'Édimbourg_ est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de
+M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait.
+Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous
+conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le
+_portrait fidèle et animé_ est aussi dans votre nouvelle publication. Je
+vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout.
+Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis
+fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que,
+pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode
+très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit _bout de
+prose_ qui nous donna la fièvre à lui et à moi.
+
+»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je
+crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger.
+Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner
+qu'il l'accepte.
+
+»En avant donc _Lara_, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien
+extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je
+vous souhaite un bon voyage.
+
+»Tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXCV.
+
+A M. MOORE.
+
+12 août 1814.
+
+
+«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire
+autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son
+paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling,
+le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en
+avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et
+un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois
+_Lara_ et _Jaqueline_ ont paru: avec quel succès? c'est ce que
+j'ignore.............................................................
+.....................................................................
+
+»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des
+rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_. Vous savez que T*** n'est pas des
+plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que
+pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être
+tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour
+moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout
+dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le
+plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique
+bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à
+avoir tant d'esprit et de malice.
+
+»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une
+bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il
+résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée
+et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et
+l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur,
+et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure.
+
+»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre
+bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis
+querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez
+grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque
+dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une
+foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un
+cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli,
+quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous
+auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de
+l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en
+furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la
+salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par
+quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je
+rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que
+vint tout ce fracas.
+
+»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure
+venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop
+charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs,
+in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème.
+
+»Murray parle d'opérer un divorce entre _Lara_ et _Jaqueline_, mauvais
+signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le
+blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et
+je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.
+
+»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si
+c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXCVI.
+
+A M. MOORE.
+
+13 août 1814.
+
+
+«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à
+maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets
+pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne
+resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne
+sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à
+Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai
+encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là,
+je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems.
+
+»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons
+étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui
+rendre le compliment...................................................
+
+»Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient être divorcés,
+du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas
+davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil
+d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en
+ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand
+son bâtiment est à _sec, à mâts et à cordes_ par un coup de vent, ou au
+moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce
+que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette
+tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus
+habiles que moi pour la consoler.
+
+»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même
+quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer
+de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de
+ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait
+de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les
+revenans[129], les constructions gothiques, les pièces d'eau et la
+désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à
+Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine
+noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction
+des monastères, et qu'il décrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans
+doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire.
+
+On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins,
+cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+LETTRE CXCVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.
+
+
+«Je vous suis fort obligé des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois
+que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en
+ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le
+mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi,
+même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale
+aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.
+
+»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance
+utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre
+est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès
+pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait
+l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le _Spleen_
+et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de
+Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première
+fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey,
+etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien
+aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas
+d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins
+connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est
+excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés
+de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse
+et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A
+propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en
+Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est
+parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce
+qui peut l'empêcher de le publier.
+
+»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du
+refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il
+lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois,
+la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des
+prédicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me
+rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en
+supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres.
+C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans
+doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère
+par l'opération du Saint-Esprit.
+
+»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit
+grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un
+plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser.
+
+[Note 130: M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de
+cette lettre:
+
+«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux
+poète, dans sa _Pucelle à la cour_, lui aurait fourni de bonnes
+plaisanteries sur la grossesse de Johanna.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier.
+Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.
+
+»_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggère votre envoi. Il ne
+promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien
+sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici
+l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander:
+_Childe-Harold_, les _petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire,
+Lara_; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il
+offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des
+_Poètes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à
+cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»
+
+
+
+
+LETTRE CXCVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.
+
+
+«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme
+éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise,
+pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux.
+Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon
+nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui
+court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y
+avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien
+difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses
+faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de
+la grandeur et de la variété de son talent.
+
+»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que
+j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris
+beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une
+consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.
+
+»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime _le
+Corsaire_ d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés
+au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je
+vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est
+très-bon.
+
+»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis
+dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui
+donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je
+ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le
+salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la
+taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir
+de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple
+banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces
+jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries
+des incrédules.
+
+»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la
+Liberté_; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage.
+Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.
+
+»Toujours tout à vous, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CXCIX.
+
+A M. MOORE.
+
+Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.
+
+
+«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le
+commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres?
+c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous
+expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas écrit, _pourquoi_ je ne vous ai
+pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres
+_pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il
+faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous
+_m'accordiez_ plus de _rémission_ que saint Anastase ne vous en
+accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystérieux de ses
+pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de
+saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que
+celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succès
+pour un seul et même numéro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous
+mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se
+trouvait réellement.....
+
+»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je
+saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes
+plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit
+jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est
+rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon
+soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai
+payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais
+j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à
+mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et
+j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi
+je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de
+Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de
+l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir
+celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut
+arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la
+chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.
+
+»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de
+mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.
+
+»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»
+
+
+La _circonstance importante_ à laquelle il fait allusion ici, c'est sa
+seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le
+résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière
+dont il raconte lui-même, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le
+portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait
+depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande
+confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la
+position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra
+avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il
+y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être
+l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame,
+il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y
+opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait,
+pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses
+affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une;
+secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui
+convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il
+se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de
+demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur
+arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron,
+qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il
+le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les
+représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut
+et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage
+qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien
+tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela,
+il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa
+destinée.
+
+
+
+
+LETTRE CC.
+
+A M. MOORE.
+
+15 septembre 1814.
+
+
+«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore
+dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore
+celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que
+je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès
+que je serai de retour à Londres.
+
+»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par
+suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous
+expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus
+innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour
+des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au
+point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des
+bouteilles à _soda-water_ à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à
+ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous
+fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et
+heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à
+ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre
+dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je
+pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles
+sera terminée.
+
+»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire
+ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à
+l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de _Lara_ et de
+_Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait
+dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel
+en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux.
+«Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi;
+quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»
+
+»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis
+charmé d'être l'un des _Arcades ambo et cantare pares_.
+
+»Adieu. Je suis, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCI.
+
+A M. MOORE.
+
+Newsteadt, 20 septembre 1814.
+
+
+«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la
+jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu
+payer.»
+(_Mélodies Irlandaises_.)
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté[131], et le reste s'en
+suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la
+regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien,
+quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la
+plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit
+«pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en
+question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les
+visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant
+d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit
+bleu.
+
+[Note 131: Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner
+quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa
+mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait
+de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même
+moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si
+c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en
+effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un
+double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt.
+(_Memoranda_.)]
+
+»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et
+ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est
+qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement,
+vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six
+autres prétendans.
+
+»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je
+vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je
+puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne
+changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui
+rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous
+communique _un secret_, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre
+la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté.
+Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait
+traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère
+être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.
+
+»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je
+redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de
+moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir.
+Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et
+sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien.
+C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un
+peu plus moi-même.
+
+»Je suis toujours, etc»
+
+
+
+
+LETTRE CCII.
+
+A LA COMTESSE DE ***.
+
+Albany, 5 octobre 1814.
+
+
+CHÈRE MILADY ***,
+
+«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne
+puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux
+cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il
+faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la
+personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez
+penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que
+le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures
+sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand
+l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas
+exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais
+fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce
+le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être
+réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait
+un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations
+les plus ennuyeuses.
+
+»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady
+Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos
+connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne
+pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent
+pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui
+m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée
+pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes,
+comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me
+prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût
+fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je
+ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis
+supporter un habit bleu.
+
+»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me
+faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une
+dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en
+attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement
+votre obligé serviteur.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Mes complimens à mylord à son retour.»
+
+
+
+
+LETTRE CCIII.
+
+A M. MOORE.
+
+7 octobre 1814.
+
+
+«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au
+_Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en
+accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela
+aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions
+voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens
+de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma
+future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion
+desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens
+en sont également satisfaits.
+
+»Perry a été bien fâché, il s'est _contre_-contredit, comme vous le
+verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale
+insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal
+du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à
+ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour
+détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et
+j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance
+et de politesse pour moi.
+
+»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque
+scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un
+genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et
+comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère
+qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut _prendre_ tout
+le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion,
+mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que
+cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et
+j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile,
+puisque je lui en laisse tout l'honneur.
+
+»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne
+faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que
+vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la
+sévérité cependant dans chaque ligne de cet article.....................
+........................................................................
+
+»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la _Revue d'Édimbourg_, que je
+sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux;
+voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment
+l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilités_?
+
+»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous
+hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette
+tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise
+métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est
+aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de
+très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de
+sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu
+depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à
+Perry, qui demain la fera paraître dans le _Morning-Chronicle_. Je le
+regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et
+certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande
+pressante de ses amis.
+
+»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par
+Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que
+vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le
+saurai.
+
+»Je suis toujours, etc.
+
+»_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends
+parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort
+jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle
+sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne
+l'ai pas vue depuis dix mois.»
+
+
+
+
+LETTRE CCIV.
+
+A M. MOORE.
+
+15 octobre 1814.
+
+
+«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce
+avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre
+parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je
+le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je
+n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable
+qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et
+laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du
+côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la
+baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de
+sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille
+unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté
+beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une
+partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en
+dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce
+qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je
+tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me
+dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix
+jours.
+
+»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour
+moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi
+très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une
+longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à
+ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le
+catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout
+le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort
+heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de
+mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout
+cela est dû à ma _chienne d'étoile_, comme le dit le capitaine
+Tranchemont.
+
+»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans
+votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de
+plus?.................................................................
+......................................................................
+
+»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je
+suis sûr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott.
+Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne
+devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait
+étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance
+soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour,
+j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai;
+vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc _oui_,
+je vous en prie.
+
+»_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier
+fruit.»
+
+
+
+
+LETTRE CCV.
+
+A M. HENRY DRURY.
+
+18 octobre 1814.
+
+
+MON CHER DRURY,
+
+«Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas
+encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je
+vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue
+histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien
+attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache
+cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que
+j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est
+cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant
+arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens
+des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à
+Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à
+moi....................................................................
+.......................................................................
+
+»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu
+à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même
+tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens
+qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et
+recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion
+électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout
+tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste,
+qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air..........
+........................................................................
+
+»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas
+prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!
+
+»Je suis, etc.»
+
+
+
+
+LETTRE CCVI.
+
+A M. COWELL.
+
+22 octobre 1814.
+
+
+MON CHER COWELL,
+
+«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était
+de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une
+guinée que chacun des deux premiers m'a donnée[132]. Je vous serais
+très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant
+ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous
+rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un
+pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et
+depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils
+désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses
+se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit
+à cet égard.
+
+[Note 132: Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur
+payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.]
+
+»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à
+Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en
+faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de
+professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se
+passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il
+remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la _chambre
+du sénat_[133], les élèves non gradués placés dans la galerie se
+hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure
+d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de
+décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la
+galerie.
+
+[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur
+précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne
+s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout
+simplement de la grande salle du collége, de la _salle des actes_, comme
+on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme _le sénat_, dans un
+collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui
+équivaut à nos _sergens_ et _caporaux_, et à nos _chefs_ dans les
+colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés
+concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes
+les fautes déshonorantes pour l'établissement.
+(_N. du Tr._)]
+
+Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus
+occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer
+l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement
+qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il
+fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage
+ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par
+conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes
+que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage.
+J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et
+les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.
+
+D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont
+susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui
+font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont
+jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis
+eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle
+admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une
+preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés.
+Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même
+du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en
+sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent
+en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.
+
+En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant
+naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je
+dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de
+sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin
+réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or,
+l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui
+possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez
+riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi
+indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude,
+que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres pensées_, qui
+conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la
+plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre
+fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les
+autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de
+ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un
+fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire
+supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour
+expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns
+de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des
+gens qui ont moins d'intelligence que nous.»
+
+Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent,
+plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de
+génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à
+celles de son cœur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus
+de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et
+du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à
+regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de
+ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son cœur se glaçant à mesure que son
+imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et
+embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à
+les pratiquer[134]. De là vient que souvent, chez des personnes de ce
+caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle,
+sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de
+leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa
+vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice,
+être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir
+sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et
+d'affection dans un amour idéal.
+
+[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop
+d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur
+conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du cœur à la
+tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse,
+ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance,
+quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette
+grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce
+qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne,
+pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la
+sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère
+vivante.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être
+toujours attentivement occupé de _soi_, comme du grand foyer, du centre
+générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le
+jour devant son miroir:
+
+ _Mai non si smagna
+ Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_.
+
+Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes
+les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus
+redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame
+à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera
+généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à
+l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des
+liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre
+aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les
+chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la
+vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de
+tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement
+marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère
+jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des
+esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le
+ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques,
+portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la
+postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et
+lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres
+considérations[135].
+
+[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art
+théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux
+qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle
+à la perfection, _la sensibilité étant_, selon lui, _le caractère de la
+bonté de l'ame et de la médiocrité du génie_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit
+abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu
+de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection.
+Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le
+temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de
+l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de
+l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et
+portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler,
+la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous
+inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière
+si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on
+l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de
+la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le
+mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui
+conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques
+dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des
+hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller,
+captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais
+il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une
+exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer
+de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec
+des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien
+emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son
+imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par
+rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa
+vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le
+ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa
+vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et
+le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le _poète_
+eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ eût
+été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce
+mélange, cette lutte du _poète_ et de l'_homme_ qui font que ses
+ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à
+l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile
+autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens
+tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans
+le cœur humain.
+
+Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament
+si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une
+vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué,
+on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se
+développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la
+fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la
+prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à
+laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il
+n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie,
+avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès
+desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se
+trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à
+sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection
+que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la
+poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce
+qu'il avait _imaginé_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son
+imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un
+sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter
+que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et
+qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût
+jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut
+que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent
+passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne
+furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités
+que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu
+supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique.
+Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il
+voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait
+qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que
+se figurer au contraire ses héroïnes en elles.
+
+Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son
+imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné
+lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent,
+dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se
+surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en
+effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était
+le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses.
+C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le
+désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu
+brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques
+jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de
+passion et de beauté.
+
+Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à
+l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses
+amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne
+laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la
+nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve
+fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le génie de l'amitié_,
+et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce
+sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse.
+S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en
+concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire
+qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle
+accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule
+preuve vivante du contraire.
+
+Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un
+certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait
+insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui,
+sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme
+une personnification du _poète_, évitait à dessein de se trouver trop
+fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité
+scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le
+refroidît à leur égard[136]. Bien que Byron fût naturellement d'un
+caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille
+précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel
+agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge
+mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il
+parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à
+l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être
+adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en
+conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui
+l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne
+risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit,
+ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites,
+ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression
+favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre
+dans sa mémoire sans variation et sans nuages.
+
+[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Pétrarque_. C'est d'après le
+même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que
+la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas
+peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa sœur dut en
+grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que
+versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou
+assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils
+étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137].
+Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver
+autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa sœur, et avant
+que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés
+de nouveau et pour toujours.
+
+[Note 137: Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un
+passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma sœur est à Londres, ce qui
+est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés
+ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait
+général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne
+pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du
+sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des
+influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien
+propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le
+mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus
+illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons
+que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce
+sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon[138],
+Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle,
+Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts
+célibataires.
+
+[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du
+célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de
+ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles
+aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les
+plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins
+sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli,
+sur _le Caractère des gens de lettres_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur
+imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours
+tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse
+avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les
+derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug,
+les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont
+trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si
+exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé
+bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est
+brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans
+la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme
+ceux de _l'Étoile d'Absinthe_, dont la lumière remplissait d'amertume
+les eaux sur lesquelles elle tombait.
+
+Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à
+ces _martyrs de la pensée_, et qui peuvent expliquer un pareil résultat,
+il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est
+souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper
+elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles
+que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la
+liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme
+déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139],
+Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards
+d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron.
+
+[Note 139: On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez
+lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime
+d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile
+d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous
+découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu
+le grand poète lui-même se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun
+soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de
+l'abandonner_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+[Note 140: En supposant que l'austérité du caractère et des
+habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes
+domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que _le bon Shakspeare_
+n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui
+le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de
+plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la
+naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford,
+l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le
+sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve
+jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et
+qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard.
+
+Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de
+tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une
+étrange ignorance du cœur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été
+offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais
+croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.»
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de
+décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à
+cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de
+plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie
+d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi
+ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes
+chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une
+autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos
+montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de
+la musique, et la répétition des mots _montagnes couvertes de soleil_,
+lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En
+effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une
+musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux
+quand il entendait les _Mélodies Irlandaises_. Parmi celles qui
+l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots:
+_Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein
+d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir
+une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens
+allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels
+qu'elle exprimait.
+
+Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre
+soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la
+conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse.
+Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de
+_Childe-Harold_ était familier avec la langue du pugilat, et versé dans
+ses annales.
+
+Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette
+époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.
+
+
+14 décembre 1814.
+
+MON CHER TOM,
+
+«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir
+ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à
+boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de
+l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme
+mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête
+pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge[141], je
+le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans
+l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et
+que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes,
+
+«Je suis toujours, etc., etc.
+
+[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au
+talent duquel je dus la vie dans cette occasion.
+(_Note de Moore_.)]
+
+«_P. S._ Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui
+demander une _licence_ spéciale[142]. Cela devient sérieux. Murray est
+impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien
+le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez
+cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?»
+
+[Note 142: Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les
+nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète
+toujours une _licence_, c'est-à-dire une dispense de ces trois
+publications, et même souvent la permission d'être marié hors de
+l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+31 décembre 1814.
+
+
+«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de
+perfectionnemens.
+
+«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette
+gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la
+trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer;
+faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux
+plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu
+moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet
+d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des
+excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je
+n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis
+horriblement pressé.
+
+«_P. S._ Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de
+vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une
+autre _à la demande générale du public_. Il faut que celle-ci soit bien
+mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne
+sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre
+eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait
+trop la grimace.»
+
+
+A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses
+affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il
+en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus
+prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était
+plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre,
+accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir
+Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié
+le 2 janvier 1815.
+
+ Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble
+ race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune
+ fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance,
+ comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout
+ devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses
+ traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla
+ autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et
+ alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne
+ saurait rendre se peignirent sur son front: elles le
+ quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors
+ il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles
+ voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne
+ vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être.
+ Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les
+ chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le
+ jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se
+ rattachait à ce lieu et à cette heure, et _celle_ dont
+ dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent
+ entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à
+ faire en ce lieu et dans un tel moment[143]?
+
+[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).]
+
+Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de
+circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son
+mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme
+pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il
+fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les
+vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours
+plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la
+cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée,
+sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les
+paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées
+étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des
+assistans, et se trouva... marié!
+
+Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour
+Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même
+comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «_Miss Milbanke_,
+êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé _d'un mauvais augure_ par la suivante
+de cette dame.
+
+Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails,
+et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir
+d'inexact.
+
+
+
+
+LETTRE CCVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Kirkby, 6 janvier 1815.
+
+
+«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire
+compliment.
+
+«Bien des remerciemens pour la _Revue d'Édimbourg_ et la destruction de
+la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait
+par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui
+a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une
+copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette
+nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première.
+Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.
+
+«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des
+_Mélodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à
+votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre
+nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M.
+Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je
+vous la fournirai en tems utile.
+
+[Note 144: Les _Mélodies Hébraïques_ qu'il avait composées pendant
+son dernier séjour a Londres.]
+
+«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je
+suis toujours votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCIX.
+
+A M. MOORE.
+
+Albany, Darlington, 10 janvier 1815.
+
+
+«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé;
+Perry l'a annoncé dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage
+de Lord Byron_, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque
+nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.
+
+«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est
+excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les
+Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on
+m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve
+non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore
+que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les
+allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.
+
+«Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire
+par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray ....................
+.......................................................................
+
+«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est
+impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en
+prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont
+coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public,
+de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne
+n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding,
+encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par
+hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre
+heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui
+vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos
+nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.
+
+«_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore
+et les _Grâces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos
+femmes l'une à l'autre.»
+
+
+
+
+LETTRE CCX.
+
+A M. MOORE.
+
+19 janvier 1815.
+
+
+.....................................................................
+«Quant à votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas
+dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse
+(l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux
+affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais
+rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire.
+Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le
+plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle
+avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à
+vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle
+Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais
+consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai.
+
+[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau poème de M.
+Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette
+question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des
+_philocyniques_, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un
+chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne
+l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc.,
+etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami
+des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait
+vous semble probable ou non?»
+(_Note de Moore_.)]
+
+»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie
+son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne
+puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son
+compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation;
+enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé.
+Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je
+puis juger de la mémoire des quadrupèdes.
+
+»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais
+je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot,
+j'allais presque l'écrire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que
+vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et
+c'est (ou c'était) dire beaucoup.
+
+»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons
+samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma
+belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à
+
+»Votre très-affectionné.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCXI.
+
+A M. MOORE.
+
+Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
+
+
+«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez
+laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous
+personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance _When
+first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien
+que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites,
+quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il
+paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre
+absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!
+
+»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis
+sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais
+altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de
+vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon
+beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La
+lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi
+nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié;
+d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des
+positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je
+suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais
+contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.
+
+»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici _oblitusque
+meorum obliviscendus et illis_.
+
+»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de
+l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se
+comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à
+enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons
+pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai
+dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de
+gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les
+dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa
+gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales
+de l'Archipel.
+
+»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans
+une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois
+après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce
+moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs
+bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui
+arriverait peut-être à un autre auditoire.
+
+»Je suis toujours, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le
+thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour
+me sermonner à ce sujet.»
+
+
+
+
+LETTRE CCXII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.
+
+
+«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien
+logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés;
+comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient
+en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais
+j'espérais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tôt. Je ne veux
+pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours
+
+»Votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCXIII.
+
+A M. MOORE.
+
+4 février 1815.
+
+
+«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture
+vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que
+sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce
+genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans
+laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur
+fournir un aussi bon plat _souscroûte_ qu'aucun qui ait jamais caressé
+le palais d'un libraire.
+
+»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière
+proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette
+idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que
+moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis
+très-pressé.
+
+»Toujours tout à vous, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»
+
+
+
+
+LETTRE CCXIV.
+
+A. M. MOORE.
+
+10 février 1815.
+
+
+MON CHER TOM,
+
+«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables
+productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le
+tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que
+l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en
+importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout
+ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre
+vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter
+tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets
+d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne
+peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***.
+.......................................................................
+.......................................................................
+
+»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire,
+relativement au pronom démonstratif[146]. Je vous admire de craindre que
+vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais
+aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout
+autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_?
+
+[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et
+ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom
+démonstratif.]
+
+»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez
+privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147].
+Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule!
+N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai.
+
+[Note 147: Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et
+adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que
+j'avais brûlée depuis.]
+
+»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son
+souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de
+l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans
+trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage;
+j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous
+discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous
+pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que
+nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si
+j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la
+mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum,
+songez à ne me pas quitter.
+
+»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»
+
+Byron.
+
+
+
+
+LETTRE CCXV.
+
+A M. MOORE.
+
+22 février 1815.
+
+
+«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages;
+ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai
+raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a
+engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute
+fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y
+trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les
+couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.
+
+»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager
+seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à
+l'époque que vous dites, et seul aussi.................................
+.......................................................................
+
+»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie
+l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour
+une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous
+pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait
+pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais
+pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.
+
+»Votre Anacréon est arrivé[148], et le premier usage que j'en ai fait a
+été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.
+
+[Note 148: Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait
+présent.]
+
+»Le diable emporte les _Mélodies_ et les douze tribus par-dessus le
+marché[149]. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son
+talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand
+le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une
+fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et
+une recette d'huîtres à l'étuvée.
+
+[Note 149: Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont
+quelques-unes de ses _Mélodies Hébraïques_ avaient été mises en
+musique.]
+
+»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous
+voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut
+plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié
+vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est.
+Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.
+
+»_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que
+j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux
+dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc
+de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui
+étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je
+crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de
+prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce
+nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que
+je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se
+briser.
+
+»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»
+
+
+
+
+LETTRE CCXVI.
+
+A M. MOORE.
+
+2 mars 1815.
+
+
+MON CHER TOM,
+
+«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de
+***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc.,
+mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous
+êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce
+qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.
+
+»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez
+autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez
+maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous
+plaira; elle est écrite fort lisiblement[151], c'est-à-dire par un autre
+que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en
+dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne
+répondez promptement, je vous fais un _discours_.
+
+[Note 150: La belle romance maintenant imprimée dans ses œuvres: _Le
+monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève_.]
+
+[Note 151: Le manuscrit était de la main de lady Byron.]
+
+»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement
+occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à
+bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux
+quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la
+crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie
+nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que
+
+»Je suis toujours, etc.
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait
+lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une
+soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est
+ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant
+à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous
+donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la
+première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus
+assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous
+battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois
+pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»
+
+
+
+
+LETTRE CCXVII.
+
+A M. MOORE.
+
+8 mars 1815.
+
+
+«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que
+j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne
+puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont
+fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je
+suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles
+pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien
+imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais
+ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu!
+voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en
+musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en
+fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.
+
+»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des
+sons nazillards dont il a accompagné mes _Mélodies Hébraïques_? Ne vous
+ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande
+facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez
+ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.
+
+»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de ***
+arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux
+oreilles et au cœur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas
+d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche?
+Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident
+l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en
+question! et puis cette délicieuse parenthèse: «_Entre nous deux soit
+dit_!» Cela me rappelle un mot de l'_Héritier_: «Tête à tête avec lady
+Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre
+flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec
+bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et
+Ce.
+
+[Note 152: Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui
+avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés
+d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou
+plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème
+nouveau: «_Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème
+de M_. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires;
+elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la
+réponse, à mon grand déplaisir: «_Nous_ sommes fâchés que vous ne
+trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles
+serviteurs,
+
+»L. H. R. O. et compagnie.»
+(_N. de Moore_.)]
+
+»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté
+une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près
+Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.
+
+»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues
+que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon
+respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à
+l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon
+égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et
+j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années.
+Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et
+douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs
+de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur
+le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde
+voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes
+traînent partout avec elles.
+
+»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,
+
+»Votre, etc.»
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCXVIII.
+
+A M. MOORE.
+
+27 mars 1815.
+
+
+«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que
+vous venez d'essuyer[153]; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on
+peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu.
+Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de
+courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs.
+Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la
+distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.
+
+[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.]
+
+»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux
+doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à
+ce sujet, et pour mes _idées réelles_, il y a environ un an, je vous
+réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je
+pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de
+mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité
+auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire
+d'un certain abbé qui avait écrit un _Traité sur la Constitution de
+Suède_, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au
+moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle
+arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel.
+«Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la
+_constitution_, mais non pas _mon livre_!!!» Je pense _à_ cet abbé, mais
+je ne pense pas comme lui.
+
+»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus
+extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa
+fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être
+arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de
+Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est
+certainement le favori de la fortune; et
+
+ »Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il
+ prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et
+ s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des _bals_ aux
+ dames et des _balles_ à ses ennemis.
+
+»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du
+roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne
+bat pas les _alliés_, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout
+seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser
+ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses
+vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale,
+l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui
+et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a
+parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication,
+et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier
+exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si
+brillant et si complet.
+
+»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il
+y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux,
+moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord
+Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est
+maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa
+fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa
+mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi,
+que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi
+long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est
+toujours à la campagne.
+
+»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos
+lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse
+de Devon, tandis qu'elle est en France.
+
+»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la
+romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas
+parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles
+et usées, comme dit Polonius.........................................
+.............................
+
+»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous
+comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent
+impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus
+longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma
+reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»
+
+
+
+
+LETTRE CCXIX.
+
+A M. COLERIDGE.
+
+Piccadilly, 31 mars 1815.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois,
+j'espère que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût
+parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise
+des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas
+abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour
+ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous
+survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement
+toute comparaison serait une insulte pour vous.
+
+»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les
+circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans
+Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez
+créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait
+été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis
+plusieurs années qui ressemblât aux _Remords_; et je crois que la
+réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les
+espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous
+continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être
+glorieuse pour vous.
+
+»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.
+
+»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
+
+BYRON.
+
+»_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira
+de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune
+et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a
+toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart
+de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns
+mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse
+moi-même, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tête
+de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne
+signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce
+que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai
+toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y
+suis permises.»
+
+
+FIN DU DIXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ volume 10, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 ***
+
+***** This file should be named 30994-0.txt or 30994-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/0/9/9/30994/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,13865 @@
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron, volume 10, by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres compltes de lord Byron, volume 10
+ comprenant ses mmoires publis par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: January 16, 2010 [EBook #30994]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rnald Lvesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLTES
+DE
+LORD BYRON.
+
+
+
+
+IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPR
+Rue St-Louis, n 46, au Marais.
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLTES
+DE
+LORD BYRON
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MMOIRES PUBLIS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHQUE DU ROI
+TOME DIXIME.
+
+_Paris_.
+
+DONDEY-DUPR PRE ET FILS, IMPR.-LIBR., DITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N 46,
+ET RUE RICHELIEU, N47 _bis_.
+
+1830
+
+LETTRES
+DE LORD BYRON,
+ET
+MMOIRES SUR SA VIE
+PAR THOMAS MOORE.
+
+
+
+
+MMOIRES
+SUR LA VIE
+DE LORD BYRON.
+
+
+
+C'est peu prs cette poque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de
+voir Lord Byron pour la premire fois et de me lier avec lui. La
+correspondance qui fut la source de notre amiti est on ne peut plus
+propre faire connatre la mle franchise de son caractre. Comme c'est
+moi qui la commenai, on me pardonnera un peu d'gosme dans le dtail
+des circonstances qui y donnrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles
+publiques parlrent avec beaucoup de raillerie et tournrent en ridicule
+une affaire qui s'tait passe entre M. Jeffrey et moi Chalk-Farm, se
+fondant sur un faux rapport de ce qui nous tait arriv,
+Bow-Street[1], devant les magistrats. J'adressai en consquence une
+lettre l'diteur de l'un de ces journaux, dans laquelle je
+contredisais les faussets qu'ils avaient avances, et rtablissais les
+faits dans toute leur vrit. Pendant quelque tems, ma lettre parut
+produire l'effet que je m'en tais promis, mais malheureusement, la
+premire version prtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour
+cder facilement la vrit de la seconde. Aussi, toutes les fois que
+l'on faisait allusion cette affaire dans le public, l'on ne manquait
+pas de rappeler uniquement le premier crit, parce qu'on le trouvait
+plus piquant.
+
+[Note 1: Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de
+Londres, o l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des
+duels, que la loi anglaise ne tolre pas, mais regarde, suivant les
+circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prmdit.
+(_N. du Tr._)]
+
+Lorsqu'en 1809 parut, pour la premire fois, la satire intitule _Les
+Potes anglais et les Journalistes cossais_, je vis que l'auteur, et
+l'on s'accordait attribuer l'ouvrage Lord Byron, non-seulement
+s'gayait dans ses vers avec autant de malignit que de talent sur ce
+sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait
+un aperu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord prsente, et par
+consquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais
+publi. Toutefois, comme cette satire tait anonyme, et que sa
+seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement oblig
+d'y faire attention, et j'oubliai entirement cet incident. Pendant
+l't de cette mme anne, parut la seconde dition de l'ouvrage,
+portant cette fois le nom de Lord Byron. J'tais alors en Irlande,
+entretenant peu de relations avec le monde littraire, et plusieurs mois
+se passrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle dition.
+Ds que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractre de
+gravit, j'adressai Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai
+l'un de mes amis Londres, avec prire de la remettre lui-mme entre
+les mains de sa seigneurie[2].
+
+[Note 2: Voil la seule de mes lettres que je prendrai la libert
+d'offrir entire au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est
+courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai
+cru que l'on me permettrait de m'carter pour cette fois de la rgle que
+je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me
+paratront ncessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble
+correspondant.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+Dublin, Ier janvier 1807.
+
+
+MILORD,
+
+Je viens de voir le nom de _Lord Byron_ en tte d'un ouvrage intitul
+_Les Potes anglais et les Journalistes cossais_, dans lequel on semble
+donner _un dmenti_ au compte que j'ai publi, de ce qui s'est pass
+entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques annes. Je vous prie d'avoir la
+bont de me faire savoir si je dois considrer votre seigneurie comme
+l'auteur de cette publication.
+
+Je n'espre pas pouvoir revenir Londres avant une semaine ou deux: je
+compte toutefois que, d'ici l, votre seigneurie voudra bien me faire
+connatre si elle avoue l'insulte renferme dans les passages auxquels
+je fais allusion.
+
+Il est inutile de recommander votre seigneurie
+de tenir secrte notre correspondance ce sujet.
+
+J'ai l'honneur d'tre, de votre seigneurie,
+
+Le trs-humble serviteur,
+
+THOMAS MOORE.
+
+Molesworth-street, N 22.
+
+
+
+
+Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adress ma lettre m'crivit
+qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait
+quitt l'Angleterre immdiatement aprs la publication de la seconde
+dition. Il ajoutait que ma lettre avait t remise un ami de Lord
+Byron, un M. Hodgson qui s'tait charg de la lui faire parvenir par une
+voie sre. Quoique ce dernier arrangement ne ft pas absolument ce que
+j'aurais pu dsirer, je pensai qu'aprs tout il fallait laisser ma
+lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de
+songer cette affaire.
+
+Pendant les dix-huit mois qui s'coulrent avant le retour de Lord
+Byron, j'avais contract comme poux et comme pre, des obligations qui
+rendent les hommes peu jaloux de s'exposer des dangers sans ncessit,
+surtout ceux qui n'ont rien lguer aux objets de leur tendresse. Lors
+donc que j'appris que le noble voyageur tait revenu de Grce, bien que
+je crusse me devoir moi-mme de persister dans mon projet de demander
+une explication, je rsolus de prendre un ton de conciliation propre
+non-seulement montrer le dsir d'un rsultat pacifique, mais encore
+faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun dsir de
+vengeance. La mort de Mrs. Byron me fora diffrer quelque tems mon
+projet; mais, aussitt que les convenances le permirent, j'adressai une
+seconde lettre Lord Byron, dans laquelle me rfrant la premire, et
+aprs avoir exprim le doute qu'elle lui ft jamais parvenue,
+j'tablissais de nouveau, et peu prs dans les mmes termes, la nature
+de l'insulte que je croyais avoir reue dans la note en question. Il
+est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon
+intention, devait tre la consquence de cette premire lettre. Le tems
+qui s'est coul depuis, quoiqu'il n'ait rien chang la nature de
+l'injure ni la manire dont je la ressentis, a matriellement altr
+ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre
+n'est-il que de me montrer consquent avec ma premire, et de vous
+prouver que je suis toujours sensible l'injure que j'ai reue, quoique
+les circonstances me forcent n'y pas donner suite prsent. Quand je
+dis que je suis sensible cette injure, que votre seigneurie n'aille
+pas s'imaginer que je nourrisse dans mon coeur la moindre ide de
+vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise o se
+trouve l'homme accus de mensonge, malaise qui doit le poursuivre
+jusqu'au tombeau moins que l'insulte ne soit rtracte ou expie. Si
+j'tais insensible cette fausse position, je mriterais plus que le
+fouet de votre satire. Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir
+des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un
+grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permt de rechercher,
+ds ce moment, l'honneur d'tre compt au nombre de ses amis.
+
+Lord Byron me fit la rponse suivante.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIII.
+
+ M. MOORE.
+
+Cambridge, 27 octobre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Votre lettre m'a t envoye de Nollingham ici, ce qui excuse le retard
+qu'a prouv la rponse. Quant votre premire lettre, je n'ai jamais
+eu l'honneur de la recevoir; soyez sr que, dans quelque partie du monde
+que je me fusse trouv, j'aurais regard comme un devoir de revenir et
+d'y rpondre en personne.
+
+Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir
+insr dans les journaux. l'poque de votre affaire avec M. Jeffrey,
+je venais d'entrer l'universit. J'ai lu et entendu cette occasion
+un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait tait
+tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes
+ides de _dmentir_ un rcit qui n'tait jamais tomb sous mes yeux. En
+mettant mon nom cette production, je m'en suis rendu responsable
+envers tous les intresss, j'ai contract l'obligation d'expliquer tout
+ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les
+consquences des tourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne
+me laisse pas le choix, c'est ceux qui sont injuris ou irrits de
+chercher la rparation qui leur convient.
+
+Quant au passage en question, _vous n'tiez pas_ certainement la
+personne pour laquelle j'prouvais des sentimens hostiles. Toutes mes
+penses, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais
+en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littraire, et je ne
+pouvais prvoir que son antagoniste ft prs de devenir son champion.
+Vous ne spcifiez pas ce que vous dsiriez que je fisse; je ne puis ni
+rtracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avanc, ni
+offrir des excuses ce sujet.
+
+Je serai, au commencement de la semaine, Saint-James's-Street, n 8.
+Je n'ai vu ni la lettre ni la personne laquelle vous aviez communiqu
+vos intentions.
+
+Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne dlgue par vous, me
+trouvera toujours dispos adopter toute espce de proposition
+conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre
+moyen chouait, vous donner les satisfactions que vous croirez
+ncessaires.
+
+J'ai l'honneur d'tre, monsieur, votre trs-humble et trs-obissant
+serviteur,
+
+BYRON.
+
+
+Dans ma rplique cette lettre, je commenais par dire qu'elle tait,
+aprs tout, aussi satisfaisante que je pouvais le dsirer. Elle
+contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte
+_diplomatie_ des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu
+mon _compte rendu_, auquel je supposais qu'il avait donn volontairement
+le dmenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de
+mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage
+n'avait pas t dirig contre moi personnellement. J'ajoutais que
+c'tait l toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que
+naturellement je m'en tenais satisfait.
+
+J'entrais ensuite dans quelques dtails sur la manire dont je lui avais
+envoy ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne
+pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'tait servie
+en parlant de la perte de cette premire missive, m'avaient beaucoup
+afflig.
+
+Je terminais ainsi ma rplique: Votre seigneurie ne montrant aucun
+dsir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne
+m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de
+cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un
+milieu entre des hostilits ouvertes ou une amiti dcide. Mais comme
+les pas que nous pourrions faire vers cette dernire alternative,
+dpendent entirement de vous maintenant, il ne me reste qu' rpter
+que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur
+d'tre, etc., etc.
+
+Le lendemain, je reus de Lord Byron une seconde lettre.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIV.
+
+ M. MOORE.
+
+Saint-James's-street, N8, 29 octobre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Peu de tems aprs mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson,
+m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un vnement malheureux
+arriv dans ma famille me forant quitter Londres prcipitamment,
+cette lettre qui, trs-probablement doit tre la vtre, est demeure non
+ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons
+reconnatre votre criture, elle sera ouverte en votre prsence, pour la
+satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville
+actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.
+
+Quant la dernire partie de vos deux lettres, je ne sais comment y
+rpondre, jusqu' ce que le point principal ait t discut entre nous.
+Devais-je m'attendre l'amiti d'une personne qui se croyait accuse
+par moi de fausset? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas
+pu tre mal interprtes, non par la personne laquelle elles taient
+adresses, mais par d'autres? Dans le cas o je me trouvais, une
+pareille dmarche tait impraticable. Si vous, qui vous croyez
+l'offens, tes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser
+ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre mon tour. Ma
+situation, comme je l'ai dj dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais
+t fier de notre connaissance, si elle avait autrement commenc; mais
+c'est vous de voir jusqu'o elle peut aller sous des _auspices_ si peu
+favorables.
+
+J'ai l'honneur d'tre, etc.
+
+Un peu piqu, je l'avoue, de la manire dont avaient t accueillies mes
+ouvertures intempestives pour tablir entre nous un commerce amical, je
+me htai de clore notre correspondance par un petit billet o je disais
+que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise
+en m'cartant du point immdiat de notre discussion, il ne me restait
+qu' ajouter que si, dans ma dernire lettre, j'avais correctement
+tabli l'explication qu'elle m'avait donne, je dclarais m'en
+contenter; et que, ds ce moment, toute correspondance pouvait cesser
+jamais entre nous.
+
+Ce billet me valut aussitt, de la part de Lord Byron, la rponse
+suivante, o se montrent si bien la franchise et la bont de son
+naturel.
+
+
+
+
+LETTRE LXXV.
+
+ M. MOORE.
+
+30 octobre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur
+un sujet si peu agrable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et
+pour vous aussi, je pense, que la lettre laisse chez M. Hodgson, en
+supposant qu'elle soit la vtre, vous pt tre renvoye encore toute
+entire, surtout puisque vous me dites _que les expressions dont je me
+suis servi en parlant de la perte de cette premire missive, vous ont
+beaucoup afflig_.
+
+Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore
+trs-flatt de cette partie de votre correspondance, o vous me faites
+entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis
+pas all d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais
+peut-tre d, la situation dans laquelle je me trouvais doit tre mon
+excuse. Aujourd'hui, vous vous dclarez satisfait des explications que
+je vous ai donnes; nous n'avons donc plus rien de fcheux dmler
+ensemble. Si vous conservez la mme bonne volont de m'accorder
+l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous
+voir au lieu et au moment qu'il vous plaira dsigner; et j'ose esprer
+que vous n'attribuerez aucun motif honteux la prire que je vous en
+fais mon tour.
+
+J'ai l'honneur d'tre, etc.
+
+Au reu de cette lettre, je me htai d'aller trouver mon ami, M. Rogers,
+qui tait alors en visite chez lord Holland; et, pour la premire fois,
+je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'tais engag. Avec
+son empressement ordinaire obliger, il proposa que l'entrevue avec
+Lord Byron et lieu sa table, et me chargea de le prier de vouloir
+bien lui-mme choisir un jour cet effet.
+
+La lettre suivante est celle qu'il rpondit mon billet.
+
+
+
+
+LETTRE LXXVI.
+
+ M. MOORE.
+
+1er novembre 1811.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Je serais dsespr de troubler les engagemens que vous pouvez avoir
+pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange
+galement vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre
+invitation. Je ne puis tre que trs-flatt de l'estime que M. Rogers
+veut bien me tmoigner; et quoique je ne la mrite pas, je manquerais
+moi-mme, si je n'tais fier des loges d'un tel homme. Si l'entrevue
+projete entre vous, votre ami et moi, me conduisait former une
+liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet
+de notre correspondance comme l'un des plus heureux vnemens de ma vie.
+
+J'ai l'honneur d'tre sincrement votre trs-humble serviteur,
+
+BYRON.
+
+
+Il n'est pas ncessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce
+qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres
+de Lord Byron. Mlant, avec une facilit vraiment irlandaise, la guerre
+et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis
+dans une position o, ne connaissant pas le caractre de celui qui lui
+crivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond
+d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques
+embches. De l, cette judicieuse rserve avec laquelle il s'abstint de
+rpondre aux offres d'amiti que je lui faisais, avant de savoir si son
+correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il
+lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, cet gard, furent
+levs, il dploya toute la franchise de son naturel, et la facilit avec
+laquelle, sans plus songer aucune forme d'tiquette, il se dclara
+prt me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait
+de choisir, prouve qu'il tait aussi confiant et aussi empress aprs
+cette explication, qu'il s'tait montr judicieusement rserv et mme
+pointilleux auparavant.
+
+Ce caractre franc et mle que Byron dploya dans mes premiers rapports
+avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu' la fin.
+
+L'intention de M. Rogers avait d'abord t de n'avoir dner que Lord
+Byron et moi; mais M. Thomas Campbell tant venu faire visite le matin
+notre hte, fut invit nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta.
+Une telle runion ne pouvait manquer d'tre intressante pour nous tous.
+C'tait la premire fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de
+son ct, il se trouvait pour la premire fois avec des personnes dont
+les noms s'taient associs ses premiers rves littraires, deux
+desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de
+gnie honorent volontiers ceux qui les ont prcds dans la carrire[3].
+
+[Note 3: Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affecte: Lord
+Byron avait dj fait lui-mme cette distinction dans les opinions qu'il
+a mises sur les potes vivans; et je ne puis m'empcher de reconnatre
+que les loges qu'il a donns dans la suite mes crits sont dus en
+grande partie son amiti pour moi.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Parmi les impressions que cette runion m'a laisses, ce que je me
+rappelle avoir principalement remarqu, c'est la noblesse de son air, sa
+beaut, la douceur de sa voix et de ses manires, et ce qui
+naturellement dut me flatter le plus; son envie marque de m'tre
+agrable. Il portait le deuil de sa mre; la couleur de ses vtemens,
+ses cheveux si bien boucls, si brillans, si pittoresques, faisaient
+ressortir davantage encore la pleur arienne et sans mlange de ses
+traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacit de sa pense, mais
+dont la mlancolie tait l'expression habituelle.
+
+Comme aucun de nous ne savait le rgime particulier de nourriture qu'il
+avait adopt, notre hte fut bien embarrass quand il s'aperut que son
+noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui tait sur la
+table. Lord Byron ne voulut goter ni viande, ni poisson, ni vin; il
+demanda des biscuits et du _soda-water_[4]; malheureusement on n'avait
+pas song s'en procurer. Toutefois, il dclara qu'il se contenterait
+fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire,
+avec de si pauvres ingrdiens, un dner qu'il parut prendre de grand
+coeur.
+
+Je vais reprendre la srie de sa correspondance avec d'autres amis.
+
+[Note 4: Boisson rafrachissante, digestive et mousseuse un
+trs-haut degr, obtenue par la combinaison et la solution instantane
+dans l'eau d'une quantit de soude et d'acide tartreux.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE LXXII.
+
+ M. HARNESS.
+
+6 dcembre 1811.
+
+
+MON CHER HARNESS,
+
+Voici que je vous cris encore; mais ne croyez pas que je mette
+contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous
+des rponses rgulires. Quand vous vous y sentirez dispos,
+crivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de
+penser que vous tes beaucoup mieux occup ailleurs. Hier, Blaud et moi
+sommes alls chez M. Miller; mais comme il n'y tait pas, il viendra
+chez Blaud[5] aujourd'hui ou demain. Je tcherai certainement de les
+runir.--Vous tes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'ge, vous
+apprendrez n'affectionner personne, mais ne dire du mal de qui que
+ce soit.
+
+[Note 5: Le rvrend Robert Blaud, l'un des auteurs des _Extraits de
+l'anthologie grecque_. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer
+la traduction du pome de _Lucien Bonaparte_.]
+
+Quant la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous
+guider. Je n'ai jamais eu la prtention de donner des avis; j'ai, pour
+cela, une foi trop entire au vieux proverbe.
+
+La gele actuelle est insupportable. C'est la premire fois que j'en
+vois depuis trois ans; je me souviens encore des voeux que je formais
+pour en voir une petite au milieu des ts de l'Orient; quand, pour m'en
+procurer le plaisir, il m'et fallu monter exprs au sommet de
+l'Hymette.
+
+Je vous remercie de tout mon coeur pour la dernire partie de votre
+lettre. Il y a long-tems que je n'ai reu des tmoignages d'amiti de
+personne; et je suis charm qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a
+donn de si bonne heure. Je n'ai point chang au milieu de mes courses
+aventureuses. Harrow et vous naturellement tes toujours prsens ma
+mmoire; et le
+
+ _Dulces... reminiscitur Argos_
+
+m'est venu l'ide, sur les lieux mmes auxquels fait allusion la
+pense prte par le pote aux Argiens dchus. Notre liaison a commenc
+avant que nous connussions ce que c'tait qu'une date; et il ne tient
+qu' vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi
+au nombre des _choses qui auront t_.
+
+Lisez des livres de mathmatiques. Je crois que X plus Y est au moins
+aussi amusant que la _Maldiction de Khama_, et certainement plus
+intelligible. Les pomes de matre S's. sont, en effet, des lignes
+parallles prolonges indfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer
+qui soit absurde autant qu'elles[6].
+
+Tout vous, etc.
+
+[Note 6: Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible
+traduire; le mot _lines_ signifiant la fois des vers et des lignes.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE LXXVII.
+
+ M. HARNESS.
+
+8 dcembre 1811.
+
+
+Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement
+noir, et par consquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour
+une personne aussi svre que vous sur l'tiquette; mais comme c'est
+aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualit,
+et quant la grandeur excessive, j'y remdierai en ne la remplissant
+pas toute entire. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernire lettre, mais
+nous dnons ensemble mardi prochain avec Moore, l'pitom de toutes les
+perfections potiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura
+fini avec Milles. Je prends peu d'intrt l'un ou l'autre; qu'ils
+s'arrangent leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, votre
+prire, pour les mettre bien ensemble, et j'espre qu'ils
+s'accommoderont pour leur mutuel avantage.
+
+Coleridge a donn des lectures o il traite mal Campbell. Rogers tait
+prsent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une
+partie pour aller entendre ce manichen de la posie. Pote va pouser
+miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les
+ministres restent; sa Majest est toujours dans le mme tat. Ainsi,
+vous: voil de la folie simple et de la folie double.
+
+Je ne connais qu'un homme qui ait t vraiment heureux, c'est
+Beaumarchais, l'auteur de _Figaro_, qui avait enterr deux femmes et
+gagne trois procs avant l'ge de trente ans.
+
+Que faites-vous maintenant, mon enfant? _vous tudiez, j'en suis sr_.
+Je dsire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'poque
+la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les esprances du
+papa, de la tante, et de toute la parent, sans parler des miennes. Ne
+savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a t reconnu masculin
+ont t crs dans le but formel de prendre des degrs? et que moi,
+moi-mme, je suis _artium-master_[7], quoique l'orateur public de
+l'universit puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous
+devez tre prtre et rfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond
+sur la Bible (qui, bien qu'imprim, n'est pas publi), et les livres de
+tous les autres mcrans. Laissez-l tous les amusemens frivoles, et
+devenez aussi immortel qu'on peut le devenir Cambridge.
+
+[Note 7: Deuxime grade dans les universits anglaises, rpondant
+celui de _licenci_.]
+
+Vous voyez, _mio carissimo_, quelle peste de correspondant je suis;
+mais, une fois Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le
+voudrez; je ne vous distrairai plus de vos tudes, comme je fais
+maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous
+prendre, suivant qu'il a t convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers
+dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant
+l'intrieur de la voiture. Vous viendrez dcidment avec moi, comme il a
+t dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson
+ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux
+l'aide de quelque stratagme. Si seulement Hodgson tait un peu moins
+gros, nous nous emballerions plus aisment. A-t-il cess de boire des
+spiritueux? c'est un excellent garon, mais je ne crois pas que l'eau
+lui soit bonne, au moins intrieurement. Voulez-vous savoir ce que je
+fais en ce moment? je mche du tabac.
+
+Vous ne voyez pas mes deux confdrs, Soupe Davies et Matthews[8]; ce
+ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis
+absolument _hujusdem farin_, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos
+bonnes grces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.
+
+[Note 8: Le frre de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+9 dcembre.
+
+Le matin, je suis toujours mal dispos, et aujourd'hui le tems est
+aussi sombre que moi-mme. La pluie et le brouillard sont pires qu'un
+_sirocco_, surtout dans un pays o l'on ne mange que du boeuf et ne boit
+que de la bire. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec
+une figure bien grave, qu'il est en trait pour un roman de Mme
+d'Arblay's, dont on demande mille guines. Il veut que je lise le
+manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai
+bien de donner mon opinion la lgre sur cette dame, car je sais que
+le docteur Johnson a revu sa _Ccilia_. Si le libraire me donne ce
+roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont
+certainement des gens de got. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le
+ferai plus. Peut-tre vous crirai-je encore; mais, que je le fasse ou
+non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.
+
+
+
+
+LETTRE LXXIX.
+
+ M. HODGSON.
+
+Londres, 8 dcembre 1811.
+
+
+Je vous ai envoy, l'autre jour, un conte lamentable, les _Trois
+Moines_; maintenant voici quelque chose d'un style tout diffrent. Je
+l'ai crit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:
+
+ Laissons-l ces accens lugubres, etc., etc.
+
+J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprim, mais non
+publi), intitul l'_OEdipe Juif_, dans lequel il essaie de prouver que
+la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allgorie,
+particulirement la Gense et Josu. Il se dclare thiste dans sa
+prface, et traite fort cavalirement l'interprtation littrale. Je
+voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prt, et j'avoue qu'il
+vaut pour moi vingt traits comme celui de Watsons.
+
+Il faut que vous et Harness vous fixiez une poque pour votre visite
+Newsteadt: pour moi, je suis toujours votre disposition, moins qu'il
+ne survienne quelque chose dans l'intrim...
+
+Blaud dne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a
+attaqu les _Plaisirs de l'Esprance_ et tous les autres _plaisirs_. M.
+Rogers tait prsent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi
+indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une
+partie d'aller entendre ensemble le nouvel art potique de ce
+schismatique rform; si j'tais l'un des grands astres de notre
+Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur
+s'occupt de moi, je ne l'couterais certainement pas sans lui rpondre.
+Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunment,
+c'est recommencer tous les jours. Campbell se dsespre, je n'ai
+jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fch,
+qu'a-t-il craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller,
+qui devait le venir trouver hier.
+
+C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais
+amus, si ce n'est Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il
+rien de bien agrable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville;
+tant qu'elles n'iront pas en arrire, c'est pour le mieux. Harness
+crit, crit, crit, le voil devenu auteur. Je ne fais rien que mcher
+du tabac. Je voudrais que le parlement ft ouvert pour avoir le plaisir
+d'entendre les autres et peut-tre aussi celui de me faire couter mon
+tour; mais je ne suis pas bien empress l-dessus. J'ai bien des plans
+dans la tte: quelquefois je pense retourner dans le Levant, et
+visiter encore cette Grce bien aime. Je me porte bien, mais je suis
+toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien
+malade, ce qui fait que je suis rentr fort content chez moi.
+
+Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir
+trente ans! si vous tiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer
+ toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous
+repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intressant? Et
+comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai crit Harness, et il
+m'a crit, et nous nous sommes crit, et il ne nous reste plus qu' nous
+crire encore jusqu' ce que la mort vienne enlever les plumes et les
+crivains.
+
+L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places
+vacantes. Le cuisinier a dsert nous laissant dans l'embarras, ce qui
+ne fait pas rire notre comit. Matre Brook, notre chef de service, a la
+goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle
+d'aprs autrui, car qu'importe l'art de la cuisine un homme qui ne
+mange que des lgumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur
+l'tat de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du
+repos, et quant moi je les laisse diriger la cuisine leur fantaisie.
+Faites-moi savoir ce que vous avez dcid pour notre partie de Newsteadt
+et croyez-moi toujours votre, etc.
+
+[Grec: Nairn]
+
+
+
+
+LETTRE LXXX.
+
+ M. HOGDSON.
+
+Londres, 12 dcembre 1811.
+
+
+Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renonc moi aussi, en
+renonant au vin. J'ai crit, crit; point de rponse! Mon cher sir
+Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xrs et crivez. Une
+indisposition a empch Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a
+amplement ddommags. J'ai quelqu'espoir de l'engager venir
+Newsteadt avec nous; je suis sr que vous l'aimerez plus mesure qu'il
+se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.
+
+Je ne sais o en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne
+prtend tre en trait pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il
+l'obtient (au prix de mille guines), il dsire que je lise le
+manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense donner jamais
+mon opinion cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages,
+mais par pure curiosit. Si mon honorable diteur voulait avoir un
+jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit Rogers et M**,
+comme des gens du got le plus pur. J'ai eu une quantit de lettres
+de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'tes plus un
+enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous tes plus
+agrablement occup faire des articles pour les _Revues_. Vous ne
+mritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.
+
+Tout vous, etc.
+
+_P. S._ Je n'attends que votre rponse pour fixer notre rendez-vous.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXI.
+
+ M. HARNESS.
+
+15 dcembre 1811.
+
+
+J'ai fait votre dernire une rponse dont, par rflexion, je ne suis
+pas plus content que vous ne l'aurez probablement t vous-mme. Je
+n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens
+d'avoir l'avantage d'une ptre de ***, pleine de toutes ses petites
+dolances; et cela au moment o, par suite de circonstances qu'il serait
+trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprs
+desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une gratignure en
+comparaison d'un cancer. Tout cela combin m'avait mis de mauvaise
+humeur contre lui et contre le genre humain. La dernire partie de ma
+vie s'est passe dans une lutte continuelle contre les affections qui
+ont empoisonn la premire. Quoique je me flatte d'tre parvenu les
+dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-l en tait un,
+o je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne
+vous en eusse pas parl ici, si je ne craignais d'avoir t un peu trop
+sauvage dans ma dernire, et si je ne dsirais vous en offrir cette
+espce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos
+troubadours langoureux; ainsi tchons de rire maintenant.
+
+Hier j'allai avec Moore Sydenham, faire une visite Campbell[9]. Il
+n'tait pas visible; et nous nous en revnmes assez gament. Demain je
+dne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque
+fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans _Coriolan_; il
+tait superbe, et a jou magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une
+excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui tait plus
+que pleine. Clare et Delaware, qui y taient aussi, ne furent pas si
+heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'tions pas ensemble. J'aurais
+voulu que vous fussiez l; avec votre amour pour Shakspeare et la
+tragdie bien joue, cette soire vous et fait prouver de bien vives
+jouissances. La semaine dernire j'prouvai tout le contraire
+Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut siffl outrance,
+et le mritait.
+
+[Note 9: Cette promenade me fit connatre d'une manire assez peu
+rassurante l'une des singularits de Lord Byron. Au moment o nous
+quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda
+au domestique qui fermait la portire du vis--vis: Avez-vous mis les
+pistolets dans la voiture? La rponse fut affirmative. Il tait
+impossible de ne pas sourire de cette prcaution prise en plein midi;
+surtout en gard aux auspices sous lesquels notre liaison avait
+commenc.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je vous ai parl dans ma dernire lettre du sort de B** et de H**;
+c'est bien ce que mritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler
+dans des maisons de prostitution de la perte, l'irrparable perte,
+dsespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous
+censurez ma manire de vivre, Harness; quand je me compare ces hommes
+plus gs, que moi et dans une position plus brillante, en vrit, je
+commence me regarder comme un monument de prudence, une statue
+ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le
+monde en gnral m'attribue sur ces hommes-l une orgueilleuse
+supriorit dans la carrire du vice. Au bout du compte j'aime assez B**
+et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs
+erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de
+telles liaisons du nom d'_amour_... attachemens romantiques pour des
+choses qu'on peut acheter un cu!
+
+
+16 dcembre.
+
+
+Je viens de recevoir votre lettre; je suis pntr de l'affection que
+vous me tmoignez. La premire partie de ma lettre d'hier vous aura
+parti, j'espre, une explication de la prcdente, quoiqu'elle ne
+suffise pas pour l'excuser. J'aime recevoir de vos nouvelles...
+j'aime... le mot n'est pas assez fort. Aprs le plaisir de vous voir, je
+n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs,
+d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns
+ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point
+vu. Les faits dont vous parlez la fin de votre lettre sont de
+nouvelles preuves l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les
+trouverez toujours, gostes et dfians; je n'en excepte aucun. La cause
+en est dans l'tat de la socit. Dans le monde, chacun ne doit compter
+que sur soi; il est inutile et peut-tre goste d'attendre rien des
+autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de
+l'_amiti_ au collge, et assez d'_amour_ avant l'g de vingt ans.
+
+Je suis all voir ***; il me retient en ville, o je ne voudrais pas
+tre actuellement. C'est un homme bon, mais tout--fait sans conduite.
+Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.
+
+Croyez-moi pour toujours votre bien affectionn, etc.
+
+ * * * * *
+
+Ds le moment de notre premire entrevue, peine laissmes-nous passer
+un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre
+connaissance se changea en intimit et en amiti avec une promptitude
+dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus trs-heureux dans toutes les
+circonstances qui marqurent nos premiers rapports. Pour un coeur aussi
+gnreux que le sien, le plaisir de rparer une injustice aida peut-tre
+beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son
+esprit, tandis que la manire dont j'en demandais rparation, exempte de
+colre ou de rien qui ressemblt un dfi, ne lui laissa aucun souvenir
+fcheux de ce qui s'tait pass entre nous. Point de compromis ou de
+concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grce
+de cette franche amiti laquelle il m'admit si cordialement tout
+d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se
+formt avant qu'il ne ft arriv l'apoge de ses succs, avant que les
+triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde ses pieds, et donn
+ d'autres hommes illustres qui recherchrent son amiti, des chances
+bien plus sres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle
+carrire que lui ouvrirent ses succs, loin de nous dtacher l'un de
+l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par consquent
+rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait
+admettre dans cette haute socit o l'appelait son rang; et quand,
+aprs avoir publi _Childe-Harold_, il commena voir le monde, ceux
+qui taient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous
+allions gnralement dans les mmes maisons; et dans la saison toujours
+si gaie d'un printems Londres, nous nous trouvions, comme il le dit
+lui-mme dans une de ses lettres, _embarqus ensemble dans le mme
+vaisseau de fous_.
+
+Mais au moment o nous nous vmes pour la premire fois, il tait, pour
+ainsi dire, seul dans le monde. Mme ses connaissances de cafs, qui,
+avant son dpart d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure
+socit, taient ou abandonnes ou disperses. l'exception de trois ou
+quatre camarades de collge, auxquels il paraissait fortement attach,
+M. Dallas et son avou semblaient les seules personnes qu'il pt appeler
+ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement,
+qui lui tait videmment pnible, l'tat d'abandon dans lequel il se
+trouva arriv l'ge d'homme fut une des sources principales de ce
+ddain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages
+tardifs qu'il en reut ne purent parvenir teindre. L'effet que
+produisit sur son caractre adouci le commerce si court qu'il entretint
+dans la suite avec la socit, prouve que son coeur se ft rempli des
+sentimens les plus doux si le monde lui et souri plus tt.
+
+Toutefois, en recherchant ce qu'et pu tre son caractre dans des
+circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses dfauts mmes
+furent les lmens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y
+avait de bon et de mauvais dans son naturel que son gnie tire sa force
+et son clat. Un accueil plus flatteur dans le monde et sans doute
+adouci et flchi son caractre acerbe; mais peut-tre aussi lui et-il
+t quelque chose de sa vigueur: la mme influence qui aurait rpandu
+plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu tre fatale sa
+gloire. Dans un petit pome qu'il parat avoir compos Athnes, en
+1811, et que l'on trouve crit de sa main sur le manuscrit original de
+_Childe-Harold_, il y a deux vers qui, peine intelligibles si on les
+joint ceux qui prcdent, peuvent, pris isolment, s'interprter comme
+l'expression d'un sentiment prophtique, et de la conviction que de la
+ruine et du naufrage de toutes ses esprances natrait l'immortalit de
+son nom.
+
+ Cher objet d'un attachement malheureux! quoique priv
+ maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et
+ mes larmes pour me rconcilier avec la vie. On dit que le
+ tems peut dtruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien;
+ car _ma mmoire devient immortelle par le coup mme qui tue
+ toutes mes esprances_.
+
+Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dnions souvent tous
+les deux ensemble, n'ayant pas de socit commune o nous pussions nous
+trouver. Il n'appartenait alors qu' l'Alfred, et je ne faisais partie
+que du Wattier. Nous prenions gnralement nos dners chez Saint-Alban
+ou chez Steven, dont il tait une ancienne pratique. Quoique de tems en
+tems il bt du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son
+systme d'abstinence quant aux mets. Il parat qu'il s'tait fait l'ide
+qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractre. Je me
+rappelle qu'un jour, tant assis en face de lui, il me regarda quelques
+secondes manger avec apptit un beefsteak, puis me demanda du ton le
+plus srieux: Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent
+finir par vous rendre froce?
+
+Ayant cru que je dsirais faire partie de l'Alfred-club, il se hta de
+me proposer pour candidat; toutefois, la rsolution que j'avais prise,
+dans l'intervalle, de vivre la campagne, rendait inutile la
+souscription un nouveau club. J'crivis donc Lord Byron pour le
+prier de rayer mon nom; et j'prouve un plaisir que l'on me pardonnera
+sans doute, insrer ici sa rponse, quoique peu intressante du reste,
+parce que c'est la premire ptre familire dont il m'ait honor.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXII.
+
+ M. MOORE.
+
+11 dcembre 1811.
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+Nous laisserons-l, s'il vous plat, toutes les vaines formules de
+politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu nos parrains
+et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai
+votre nom; cependant, je n'en vois pas la ncessit, car j'ai,
+aujourd'hui, ajourn votre lection _sine die_, jusqu' ce qu'il vous
+plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce
+qu'il y aurait quelque chose de dsagrable pour moi effacer votre nom
+de la liste aprs l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus
+long-tems il y aura t, plus nous aurons de probabilit de succs, et
+plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est
+vous de dcider; votre volont, cet gard, sera ma loi. Si mon zle
+est all dj au-del de la discrtion, pardonnez-le moi en faveur du
+motif.
+
+Je voudrais que vous vinssiez avec moi Newsteadt, Hodgson y sera avec
+un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade
+de classe que j'aie eu depuis la troisime _forme_[10], Harrow,
+jusqu' ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la
+chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre
+disposition de votre tems et mon agrable compagnie: _balnea, vina_,
+etc., etc.
+
+[Note 10: La troisime forme anglaise correspond la classe de
+quatrime de nos collges franais.
+(_N. du Tr._)]
+
+Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai
+comme Martial, _nil recitabo tibi_: certainement ce n'est pas l la
+moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi,
+mon cher Moore,
+
+Pour toujours, votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+Parmi les actes de gnrosit et d'amiti qui marquaient chaque anne de
+la vie de Lord Byron, il n'en est peut-tre pas de plus digne d'tre
+cit, tant pour son opportunit, sa dlicatesse et le mrite de l'objet,
+que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des
+sentimens si bien prouvs, est ce mme M. Hodgson, auquel sont adresses
+un si grand nombre des lettres prcdentes. Il serait injuste de lui
+enlever l'honneur de reconnatre lui-mme des obligations si signales;
+je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont
+il m'a favoris l'occasion d'un passage des mmoires autographes de
+son illustre ami.
+
+Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances
+auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent des
+affaires tout--fait particulires; c'est un honneur que je veux rendre
+ la mmoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de dplorer la perte.
+Me trouvant malheureusement gn, et mme trs-embarrass, je reus de
+Lord Byron, qui j'avais dj d'autres obligations de la mme nature,
+je reus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'levrent celle de
+1,000 livres sterlings. Je n'avais point demand ce secours, j'tais
+loin de m'y attendre; mais c'tait le projet conu depuis long-tems,
+quoique secret, de mon ami, de venir ainsi mon aide; il n'attendait
+que le moment de le faire de la manire la plus efficace. Quand je le
+remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent:
+_J'avais toujours song le faire_.
+
+Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de fvrier, il faisait
+imprimer son pome de _Childe-Harold_. C'est aux nombreux changemens et
+aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons
+plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la premire
+bauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possdons
+aujourd'hui, on sent bien ce don du gnie, non-seulement de surpasser
+les autres, mais de se perfectionner lui-mme. Dans le principe, le
+lecteur faisait connaissance avec le _petit page_ et le _valet de
+chambre_, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est
+inutile de dire combien le pote a gagn de varit et d'effets
+dramatiques en tendant la substance de ces deux stances sous la forme
+si lgre et si lyrique, qu'elles ont actuellement:
+
+ sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait
+ bien son matre. Souvent son babil charmait
+ Childe-Burun[11], quand son noble coeur tait plein de
+ tristes penses dont il ddaignait de parler. Alors il lui
+ souriait, et le jeune Alwin[12] souriait aussi, quand, par
+ quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et sch
+ les larmes prtes tomber de l'oeil d'Harold...
+
+[Note 11: S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu
+l'intention de se peindre lui-mme dans la personne de son hros,
+l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord
+voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.]
+
+[Note 12: Dans le manuscrit, les noms _Robin_ et _Rupert_ sont tour
+ tour crits et raturs ici.]
+
+ Il n'emmena que ce page et un fidle serviteur pour voyager
+ avec lui dans le Levant, dans une contre loigne. Quoique
+ l'enfant ft d'abord chagrin de quitter les bords du lac, o
+ il avait pass ses premires annes, bientt son petit coeur
+ battit de joie dans l'espoir de voir des nations trangres,
+ et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs
+ font de si beaux rcits; dont Mandeville[13]...
+
+[Note 13: Ici le manuscrit devient illisible.]
+
+Au lieu de ces strophes si touchantes Ins dans le premier chant, o
+se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mlancolie qui
+soient jamais sortis de sa plume, il avait t assez peu difficile dans
+son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:
+
+ Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames
+ anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi,
+ l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas
+ bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes
+ Anglaises, etc., etc.
+
+Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalits
+mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que
+la description d'un dimanche Londres qui dfigure encore ce pome.
+Dans ce mlange du lger et du grave, il avait pour but d'imiter
+l'Arioste. Mais il est bien plus ais de s'lever avec grce d'un style
+gnralement familier quelques morceaux pathtiques et sublimes, que
+d'interrompre un rcit grave et solennel pour descendre au burlesque et
+au bouffon[14].
+
+[Note 14: Parmi les taches qu'on est oblig de reconnatre dans le
+grand pome de Milton, on doit compter une brusque transition de ce
+genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son _Paradis des Sots_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'mouvoir et
+d'lever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours,
+par la mme raison peut-tre qu'un trait pathtique et relev au milieu
+du style ordinaire de la comdie a un charme tout particulier, tandis
+que l'introduction de scnes comiques dans la tragdie, quelque
+sanctionne qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et
+l'autorit des exemples, ne saurait presque jamais manquer de dplaire.
+Le noble pote, convaincu lui-mme que cet essai ne lui avait pas
+russi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de
+_Childe-Harold_.
+
+Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le clbre voyageur sir
+John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irrprochable:
+
+ Vous qui dsirez en savoir plus sur l'Espagne et les
+ Espagnols, les diffrens aspects du pays, les saints, les
+ antiquits, les arts, les anecdotes et les guerres,
+ allez-vous-en Paternoster-Row, au quartier des libraires;
+ tout cela n'est-il pas crit dans le livre de Carr, le
+ chevalier de la verte Erin, l'toile errante de l'Europe?
+ Prtez l'oreille ses rcits; coutez ce qu'il a fait, ce
+ qu'il a pens, ce qu'il a crit dans les pays trangers.
+ Tout cela est renferm dans un lger in-4; empruntez-le,
+ volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre
+ avis.
+
+Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son
+pome, comme des pices d'une riche marqueterie, on remarque la belle
+stance:
+
+ Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pens, il y
+ a un pays des ames, au-del de ce sombre rivage, etc., etc.
+
+Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:
+
+ Oui, je rverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.
+
+on doive avouer qu'il rgne un ton gnral de scepticisme, c'est un
+scepticisme mlancolique qui excite plus de sympathie que de blme; car,
+au milieu de ses doutes mmes, on dcouvre un fond de pit ardente
+qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'touffer. Pour me servir des propres
+paroles du pote dans une note qu'il avait eu d'abord intention de
+placer au bas de ces stances: _Qu'on veuille observer que c'est ici un
+scepticisme de dcouragement et non de drision_; distinction qu'il ne
+faut jamais perdre de vue: car, quelque dsespre que soit la
+conversion de l'infidle qui se moque, celui qui ses doutes sont
+pnibles a encore au dedans de lui-mme les semences de la foi.
+
+En mme tems que _Childe-Harold_, il avait trois autres ouvrages sous
+presse: ses _Imitations d'Horace_, la _Maldiction de Minerve_, et la
+cinquime dition des _Potes anglais et les Journalistes cossais_. La
+note de ce dernier pome, qui avait t la cause heureuse de notre
+liaison, disparut et fut remplace par quelques mots d'explication qu'il
+eut la bont de me soumettre auparavant.
+
+Au mois de janvier, les deux chants du _Childe-Harold_ se trouvant
+imprims, quelques amis du pote, M. Rogers et moi entre autres, fmes
+favoriss de la lecture des preuves. Lord Byron, parlant de cette
+poque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais prsages qui
+prcdrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de
+lettres de ses amis, auxquels il avait t montr, avaient exprim des
+doutes sur son succs; et que l'un d'eux avait mme dit que c'tait
+_trop bon pour le sicle_. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avanc
+cette opinion, et je souponne que je pourrais bien tre le coupable, le
+sicle, il faut l'avouer, a glorieusement rfut cette calomnie sur la
+justesse de son got.
+
+C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les preuves, et
+que je jetai un coup d'oeil rapide sur un petit nombre de stances qu'il
+m'indiqua comme particulirement remarquables. J'eus occasion d'crire
+le mme jour Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration
+que cet avant-got de son ouvrage avait excite en moi; et voici la
+rponse que j'en reus, du moins quant la partie littraire.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIII.
+
+ M. MOORE.
+
+29 janvier 1812.
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+J'aurais bien dsir vous voir: je suis dans un dluge de tribulations
+ridicules..............................................................
+.......................................................................
+
+Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais
+_imprim_ ni _exprim_ d'aucune manire une telle opinion. Voulant
+crivailler moi-mme, il fallait bien que je trouvasse quelque chose
+redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation
+d'immoralit, faute de mieux, et aussi parce qu'tant moi-mme un modle
+de puret, il m'appartenait d'_enlever cette paille de l'oeil de mon
+prochain_.
+
+Je vous suis oblig, trs-oblig de votre approbation; mais, _en ce
+moment_, des loges, _mme de votre part_, ne font aucune impression sur
+moi. J'ai toujours t et suis encore dans l'intention de vous envoyer
+un exemplaire ds que l'ouvrage paratra; pour l'instant, je ne puis
+songer rien autre chose qu' cet tre infernal, trompeur et charmant,
+la femme, comme le dit M. Liston[15], dans le _Chevalier de Snowdon_.
+
+Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.
+
+[Note 15: Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il
+doit sa laideur une partie de son extrme popularit; et, comme MM.
+Potier et Odey; il a le privilge de faire rire aux larmes, avant mme
+d'ouvrir la bouche.
+(_N. du Tr._)]
+
+Les passages omis ici offrent la narration _un peu trop amusante_ des
+troubles qui venaient d'clater Newsteadt par suite de la mauvaise
+conduite d'une des servantes de la maison, que l'on souponnait un peu
+trop avant dans les bonnes grces de son matre, et qui, par les airs de
+supriorit qu'elle se donnait l'gard de ses camarades, les avait
+disposs peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans
+cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le
+premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus
+importans se prsentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune
+Rushton tait oblig, d'aprs son ordre, de porter des lettres l'autre
+extrmit du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion un
+pisode de cette nature, si ce n'tait cause des deux lettres
+suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravit et quel
+sang-froid le jeune lord s'tablit juge dans cette contestation; avec
+quelle dlicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a prouv
+l'attachement et la fidlit, au lieu d'couter la partialit qu'on
+aurait pu lui souponner pour une servante qui ne paraissait pas alors
+lui tre absolument indiffrente.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIV.
+
+ ROBERT RUSHTON.
+
+21 janvier 1812.
+
+
+Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des
+_lettres_ Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient
+portes en tems utile par _Spero_. Je dois aussi vous faire observer que
+Suzanne doit tre traite civilement, que je ne veux point qu'elle soit
+_insulte_ par personne de ma maison, et mme par qui que ce soit tant
+que j'aurai le pouvoir de la protger. Je suis rellement dsol que
+vous me donniez sujet de me plaindre de _vous_: j'ai trop bonne opinion
+de votre caractre pour croire que vous fournissiez l'occasion de
+nouveaux reproches, d'aprs le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes
+intentions votre gard. Si le sentiment gnral des convenances n'est
+pas assez fort pour vous empcher de vous conduire grossirement avec
+vos camarades, je puis du moins esprer que _votre propre intrt_ et le
+respect pour un matre qui n'a jamais t dur votre gard, vous
+paratront de quelque poids.
+
+Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Je dsire que vous vous appliquiez votre arithmtique, que
+vous vous occupiez arpenter, lever des plans, que vous vous rendiez
+familier dans tout ce qui concerne _la terre_ de Newsteadt, enfin que
+vous m'criviez _une fois par semaine_, pour que je voie o vous en
+tes.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXV.
+
+ ROBERT RUSHTON.
+
+25 janvier 1812.
+
+
+Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre,
+cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire
+cette fille, vous lui avez parl d'une manire trs-inconvenante.
+
+Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes former:
+exposez-les moi donc immdiatement; il ne serait ni juste, ni conforme
+mon usage de n'couter que l'une des deux parties.
+
+S'il s'est pass quelque chose entre vous, _avant_ ou depuis mon
+dernier sjour Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sr
+que _vous_, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire
+autant d'elle. Quoi qu'il soit arriv, je vous le pardonnerai _ vous_.
+Je ne suis pas sans avoir eu dj quelques soupons cet gard, et je
+suis certain qu' votre ge ce n'est pas vous qui seriez blmer si la
+chose tait arrive. Ne _consultez_ personne sur votre rponse, mais
+crivez immdiatement. Je serai d'autant plus dispos vous couter
+favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu
+prononcer un seul mot qui pt nuire quelqu'un; je suis convaincu que
+vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera
+impunment le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il
+convient. J'attends une rponse immdiate.
+
+Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+C'est la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de
+quelques lgrets dans la conduite de la fille en question, et qu'il la
+renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante,
+M. Hodgson, quelle profonde impression cette dcouverte avait faite sur
+son esprit.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVI.
+
+ M. HODGSON.
+
+16 fvrier 1812.
+
+
+Mon Cher Hodgson,
+
+Je vous envoie une preuve. J'ai t trs-malade la semaine dernire,
+la pierre m'a forc de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle ft dans mon
+coeur, au lieu d'tre dans mes reins. Les servantes sont parties dans
+leurs familles, aprs plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'tait
+dj que trop clair. N'importe, je suis guri de cela aussi, je m'tonne
+seulement de ma folie de vouloir excepter mes matresses de la
+corruption gnrale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois
+vaut mieux qu'une de dix annes. J'ai une prire vous faire: ne me
+pariez jamais _femme_, dans aucune de vos lettres, ne faites pas mme
+allusion l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif
+du genre fminin; je ne veux que _propria qu maribus_[16].
+
+[Note 16: Premiers mots d'une des rgles lmentaires de la
+grammaire latine l'usage du collge d'ton. Cette grammaire expose les
+rgles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque
+adopte dans le mme collge, et suivie dans tous ceux dont les lves
+sont destins l'universit d'Oxford.
+(_N. du Tr._)]
+
+Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes
+affaires, mon got et ma sant m'y portent galement. Ni mes habitudes,
+ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je
+m'occuperai devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans
+l'une des plus belles les, et je parcourrai de nouveau, de tems en
+tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-l j'arrangerai mes
+affaires; il me restera, quand tout sera rgl, de quoi vivre en
+Angleterre, c'est--dire de quoi acheter une principaut en Turquie. Je
+suis fort gn dans ce moment: j'espre toutefois, en prenant des
+mesures pnibles, mais ncessaires, me tirer tout--fait de cette fausse
+position. Hobhouse est attendu journellement Londres; nous serons
+charms de l'y voir; peut-tre viendrez-vous aussi boire avec lui une
+bonne bouteille avant son dpart, sinon _ la montagne Mahomet_.
+Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore
+ moi-mme. Je crois que le seul tre humain qui m'ait jamais aim
+sincrement et tout--fait, tait de Cambridge, et, mon ge, il ne
+faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de
+consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression
+n'en peut tre ni fondue ni brise; elle est inviolable.
+
+Pour toujours, votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+Parmi les lettres o se peignent l'obligeance et la bont de son
+naturel, lettres prcieuses ceux qui les ont reues, et dignes de
+l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il
+recommande un jeune enfant qui allait entrer l'cole d'ton, aux soins
+d'un lve plus g.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVII.
+
+AU JEUNE JOHN COWELL.
+
+12 fvrier 1812.
+
+
+MON CHER JOHN,
+
+Vous avez probablement oubli depuis long-tems celui qui vous crit ces
+lignes, et lui de son ct serait peut-tre fort embarrass de vous
+reconnatre cause des changemens que le tems doit naturellement avoir
+apports dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyag
+plusieurs annes en Portugal, en Espagne, en Grce, etc., etc., et j'ai
+trouv tant de changemens mon retour, qu'il serait injuste de penser
+que vous ne soyez pas chang aussi et votre avantage. J'ai une faveur
+ vous demander. Un petit garon de onze ans, fils de M***, mon ami
+intime, est au moment d'entrer ton, et je regarderais comme un
+service moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance son
+gard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque
+soin, jusqu' ce qu'il soit en tat de se dfendre et de faire ses
+affaires lui-mme.
+
+J'ai t charm des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a
+donnes, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute
+votre famille se porte aussi bien que je le dsire. Vous tes
+maintenant, je prsume, dans l'cole suprieure; en votre qualit
+d'_tonien_, vous aurez, j'en suis sr, bien du mpris pour un lve de
+Harrow; mais je n'ai jamais contest votre supriorit, mme quand
+j'tais enfant. J'en ai eu une preuve irrfragable dans un dfi la
+balle crosse, dans lequel j'eus l'honneur d'tre l'un des onze lves
+de Harrow qui furent battus tout leur sol par onze toniens, et cela au
+premier jeu.
+
+Croyez-moi, bien sincrement, etc., etc.
+
+ * * * * *
+
+Le 27 fvrier, un jour ou deux avant la publication de _Childe-Harold_,
+il fit le premier essai de son loquence la chambre des Lords; c'est
+dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord
+Holland, commerce non moins honorable qu'agrable tous deux, en ce
+qu'il exigeait les qualits les plus belles de l'humanit, d'un ct un
+pardon entier des injures reues, de l'autre la rparation la plus
+complte et l'aveu le plus franc de ces mmes injures. La loi en
+dlibration tait un bill contre les briseurs de mtiers, Nottingham,
+et Lord Byron avait tmoign M. Rogers son intention de prendre parti
+ la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland
+qui, avec son obligeance ordinaire, dclara qu'il tait prt donner
+tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres
+suivantes feront mieux connatre les commencemens de cette liaison.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXVIII.
+
+ M. ROGERS.
+
+4 fvrier 1812.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+
+Avec mes remerciemens bien sincres, j'ai offrir lord Holland le
+concours de mon opinion absolue quant la question poser d'abord aux
+ministres. Si leur rponse est ngative, je me propose, avec
+l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comit soit
+nomm pour prendre des informations cet gard. Je m'empresserai de
+profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la
+bont de me confier, pour m'clairer sur l'expos des faits qu'il pourra
+tre ncessaire de soumettre la chambre.
+
+D'aprs tout ce que j'ai pu observer moi-mme durant mon dernier voyage
+ Newsteadt, l'poque de Nol, je suis convaincu que, si l'on n'adopte
+promptement des mesures _conciliatrices_, l'on doit s'attendre aux
+consquences les plus dplorables. Les outrages et les dprdations de
+jour et de nuit sont arrivs leur comble: ce ne sont plus seulement
+les propritaires des mtiers qui y sont exposs cause de leur
+profession; des personnes qui ne sont nullement lies avec les mcontens
+ou leurs oppresseurs ne sont plus l'abri des insultes et du pillage.
+
+Je vous suis trs-oblig de la peine que vous vous tes donne pour
+moi, et vous prie de me croire toujours votre oblig et affectionn,
+etc., etc.
+
+
+
+
+LETTRE LXXXIX.
+
+ LORD HOLLAND.
+
+25 fvrier 1812.
+
+
+MILORD,
+
+J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en
+remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne
+crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manire
+d'envisager la chose diffre, jusqu' un certain point, de celle de M.
+Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill,
+que parce qu'il craint, ainsi que ses confrres, de se voir accuser d'en
+tre le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des
+manufactures comme un corps d'hommes opprims, sacrifis la cupidit
+de certains individus qui se sont enrichis par les mmes moyens qui ont
+priv les ouvriers au mtier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par
+l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en
+voil six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu
+est de beaucoup infrieur en qualit, peine prsentable sur les
+marchs d'Angleterre, et amoncel bien vite pour l'exportation.
+Srement, milord, quoique nous nous rjouissions de tous les
+perfectionnemens dans les arts, qui peuvent tre utiles au genre humain,
+nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifi au
+perfectionnement des mcaniques. La conservation et le bien-tre de la
+classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la
+socit que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de
+prtendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant
+d'ouvrage. J'ai vu l'tat o sont rduits ces malheureux, c'est une
+honte pour un pays civilis. On peut condamner leurs excs, on ne
+saurait s'en tonner. L'effet du bill propos serait de les jeter dans
+une rbellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront
+l'expression de cette opinion fonde sur ce que j'ai vu moi-mme sur les
+lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enqute, je suis convaincu que l'on
+rendrait de l'ouvrage ces hommes, et de la tranquillit au pays. Il
+n'est peut-tre pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la
+peine d'tre essaye. On en viendra toujours assez tt l'emploi de la
+force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est
+point tout--fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de
+grand coeur, et sans arrire-pense, son jugement suprieur et son
+exprience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer
+le bill, ou mme je me tairai tout--fait, si vous le jugez plus
+convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces
+malheureux, je crois l'existence de leurs griefs, et les trouve plus
+dignes de piti que de chtimens. J'ai l'honneur d'tre avec un profond
+respect, Milord,
+
+De votre seigneurie,
+
+Le trs-humble et trs-obissant serviteur.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me
+juge un peu trop partial envers ces hommes-l, et demi _briseur de
+mcaniques_, moi-mme.
+
+
+C'et t sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom la
+tribune comme dans le monde potique; mais la nature semble ne pas
+permettre au mme homme d'acqurir plusieurs genres de gloire la fois.
+Il s'tait prpar pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart
+des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il
+avait compos, mais il avait crit d'avance la totalit de son discours.
+Sa rception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de
+son ct lui adressrent de grands complimens de flicitation. Lui-mme
+fut on ne peut plus enchant de son succs; on verra dans le rcit
+suivant, de M. Dallas, quel innocent orgueil il se livra dans cette
+occasion.
+
+Quand il quitta la grande chambre, j'allai sa rencontre dans le
+passage; il tait rayonnant de joie, et paraissait fort agit. Ne
+prsumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la
+droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne ds
+qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. Quoi! s'cria-t-il,
+votre main gauche un ami, dans une telle occasion! Je lui montrai mon
+parapluie pour excuse, et, le changeant aussitt de main, je lui
+prsentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il tait dans
+l'enchantement, il me rpta plusieurs des complimens qu'on lui avait
+faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient tmoign le dsir de
+faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son
+discours: mon cher, voil la meilleure prface que je puisse vous donner
+pour _Childe-Harold_.
+
+Ce discours en lui-mme, tel qu'il nous est donn par M. Dallas, d'aprs
+le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et
+cette mme sorte d'intrt que l'on prouve la lecture des vers de
+Burke, on peut l'prouver en lisant les essais peu nombreux de Byron
+dans l'loquence oratoire.
+
+Je trouve, dans son _Memorandum_, les remarques suivantes relatives
+ses essais d'loquence parlementaire, et surtout son premier discours.
+
+Le got de Shridan pour moi, qu'il ft vrai ou simplement une
+mystification, je le devais mes _Potes anglais et les Journalistes
+cossais_. (Je dois croire cependant qu'il tait sincre, car lady
+Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assur lui avoir entendu
+exprimer la mme opinion avant et aprs qu'il m'et connu.) Il m'a dit
+plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la posie (de la mienne du
+moins), qu'il n'aimait mes _Potes anglais_ que parce qu'il y voyait
+quelque chose qui annonait que je deviendrais un grand orateur; si je
+voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa
+de me le rpter jusqu' la fin; et je me rappelle que mon professeur
+Drury avait de moi la mme ide quand j'tais enfant, mais je ne m'en
+suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parl une fois ou deux,
+comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entre dans la vie
+publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions
+hautaines et rserves m'ont empch de renouveler l'exprience. Une
+autre raison, c'est le peu de tems que je suis rest en Angleterre
+depuis ma majorit, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant
+pas lieu d'tre dcourag, surtout mon _premier_ discours (je n'ai
+parl que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours aprs parut
+_Childe-Harold_, et personne ne songea plus ma _prose_, pas mme moi;
+elle devint pour moi un objet secondaire et nglig; cependant,
+quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais russi.
+
+On peut voir, dans une lettre M. Hodgson, quelles impressions avait
+faites sur lui le succs de son premier discours.
+
+
+
+
+LETTRE XC.
+
+ M. HODGSON.
+
+5 mars 1812.
+
+
+MON CHER HODGSON,
+
+Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent
+dans les journaux; ils y sont toujours donns d'une manire incorrecte:
+cela a t surtout le cas cette fois-ci, cause des dbats de la
+Chambre des Communes pendant cette mme soire. Le _Morning-Post_ aurait
+d dire _dix-huit ans_. Cependant vous trouverez mon discours, tel que
+je l'ai prononc, dans le _Parliamentary-Register_, ds qu'il paratra.
+Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord
+Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens
+dans leurs discours; et lord Eldon m'a rpondu ainsi que lord Harrowby.
+J'ai reu depuis, personnellement, et par l'intermdiaire de mes amis,
+de magnifiques loges des ministriels... oui, des ministriels, aussi
+bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett.
+Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses ides, que c'est le
+meilleur discours prononc par un lord; Dieu sait depuis combien de
+tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais
+persvrer; et lord Granville a remarqu que la construction de
+quelques-unes de mes priodes rappelait beaucoup la manire de _Burke_!!
+Il y a l de quoi donner de la vanit. J'ai dit les choses les plus
+violentes avec une sorte d'impudence modeste, insult tout le monde, mis
+le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois
+croire mes rapports, ma rputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon
+dbit, il a t assez lev et assez facile, peut-tre un peu trop
+thtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnatre moi-mme, ni
+qui que ce soit........................................................
+.......................................................................
+
+Mon pome parat samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'crire. Ma
+pierre est partie pour le prsent; mais je crains d'en avoir pour la
+vie. Nous parlons tous d'une visite Cambridge.
+
+Tout vous,
+
+BYRON.
+
+
+Sous la mme date, il adressa lord Holland un exemplaire de son
+ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles
+sentimens.
+
+
+
+
+LETTRE XCI.
+
+5 mars 1812.
+
+
+MILORD,
+
+Puis-je esprer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire
+de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si compltement prouv la vrit du
+premier vers de la strophe de Pope: _Le pardon appartient l'injure_,
+que je me hte de saisir cette occasion de donner un dmenti au vers
+suivant. Si je n'tais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse,
+s'est chapp d'une tte follement irrite, a fait sur votre seigneurie
+aussi peu d'impression qu'il en mritait, je n'aurais pas le courage
+(peut-tre donnerez-vous mon action un nom plus svre et plus juste),
+de vous offrir un in-4 du mme auteur. J'ai appris avec peine que votre
+seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de
+lui-mme ou de son auteur, il aura du moins servi quelque chose; s'il
+pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et
+puisque certains personnages factieux ont dit, il y a plusieurs
+sicles, que _les vers sont de franches drogues_, je vous offre les
+miens comme de faibles assistans de l'_eau mdicinale_.
+
+J'espre que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres,
+et me croirez, avec le plus profond respect,
+
+De votre seigneurie,
+
+Le trs-affectionn et oblig serviteur,
+
+BYRON.
+
+
+Deux jours aprs son discours la Chambre Haute, parut
+_Childe-Harold_[17]; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi
+instantane que profonde et durable. Le gnie seul pouvait assurer la
+continuit du succs; mais, outre le mrite de l'ouvrage, on peut
+assigner d'autres causes l'enthousiasme avec lequel il fut aussitt
+reu.
+
+[Note 17: Il envoya l'un des premiers exemplaires sa soeur, Mrs.
+Leigh, avec l'inscription suivante:
+
+Offert ma chre soeur Augusta, ma meilleure amie, celle qui m'a
+toujours aim beaucoup plus que je ne le mritais, par le _fils de son
+pre_, et son trs-affectionn frre,
+
+BYRON.]
+
+Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractre particulier du
+gnie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems
+o il a vcu; qui pensent que les grands vnemens qui signalrent la
+fin du dernier sicle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en
+les habituant aux ides libres et grandes, en ouvrant la carrire aux
+hommes entreprenans dans tous les genres, amenrent naturellement la
+production d'un pote tel que Byron; qui, enfin, le considrent comme le
+reprsentant de la rvolution dans la posie, aussi bien qu'un autre
+grand homme, Napolon, en fut le reprsentant dans le gouvernement des
+tats et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute
+son tendue, il faut avouer que la libert donne toutes les passions,
+ toutes les nergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette
+poque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes pouvantables
+qui avaient lieu presque chaque jour sur le thtre du monde, avait
+cr, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un got
+prononc pour les impressions fortes, que les stimulans puiss aux
+sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore
+qu'un asservissement abject aux autorits tablies tait tomb en
+discrdit, non moins en littrature qu'en politique, et que le pote
+dont les chants respireraient le plus compltement cet esprit sauvage et
+passionn du sicle, qui oserait sans rgles et sans entraves s'avancer
+jusqu'aux dernires limites dans l'empire du gnie, tait plus sr de
+rencontrer un public dispos sympathiser avec ses nobles inspirations.
+
+Il est vrai qu' la licence sur les sujets religieux qui s'tait
+dborde pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succd
+pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens
+diamtralement oppos. Non-seulement la pit, mais le bon got
+s'taient rvolts contre les plaisanteries et la drision des choses
+saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans
+_Childe-Harold_, et adopt ce ton de lgret et de persiflage, auquel
+il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute
+l'originalit, toute la beaut de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer
+un triomphe aussi prompt et si incontest. Les sentimens religieux qui
+se sont dvelopps dans toute l'Europe depuis la rvolution franaise,
+comme les principes politiques ns du mme vnement, en rejetant toute
+la licence de cette poque, avaient conserv cependant son esprit de
+libert et de recherche. Parmi les premiers rsultats de cette pit
+ainsi agrandie et claire, est cette libert qu'elle porte les hommes
+accorder aux opinions et mme aux hrsies des autres. Pour des
+personnes sincrement religieuses, et par consquent tolrantes, c'tait
+sans doute un grave spectacle que celui d'un grand gnie comme Byron,
+clips par les tnbres du scepticisme. Si elles avaient connu
+elles-mmes auparavant ce que c'est que douter, elles prouvaient une
+sympathie mlancolique pour lui; si au contraire elles taient toujours
+demeures tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un oeil de
+piti sur un malheureux encore en proie l'erreur. En outre,
+quelqu'errones que fussent alors ses ides en matire religieuse, il y
+avait dans son caractre et dans sa destine quelques circonstances qui
+laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui.
+Son temprament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il ft
+dj endurci dans ses garemens; on savait que, pour un coeur ulcr
+comme le sien, il n'y avait qu'une source vritable de consolations:
+ainsi l'on esprait que l'amour de la vrit, si visible dans tout ce
+qu'il avait crit, lui permettrait un jour de la dcouvrir.
+
+Une autre, et l'une des causes qui, avec le mrite rel de son ouvrage,
+contriburent le plus puissamment lui assurer le succs prodigieux
+qu'il obtint, fut sans doute la singularit de son histoire personnelle
+et de son caractre. La manire dont il avait fait son entre dans le
+monde avait t assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention
+et l'intrt. Tandis que dans la classe laquelle il appartenait, tous
+les autres jeunes gens de mrite s'y prsentaient prcds des loges et
+des esprances d'une foule d'amis, le jeune Byron y tait entr seul,
+sans tre annonc, sans tre attendu, reprsentant une ancienne maison
+dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt,
+semblait se rveiller en sa personne du sommeil d'un demi-sicle. Les
+circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses reprsailles sur
+ceux qui avaient attaqu sa gloire littraire; sa disparition de la
+scne de son triomphe aussitt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignt
+attendre les lauriers qu'il avait mrits; son dpart pour un voyage
+lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la
+dure et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jet
+un air aventureux sur le caractre du pote, et prpar les lecteurs
+venir au-devant des impressions de son gnie. En faisant une
+connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de
+ce qu'ils avaient imagin, ils dcouvrirent en lui de nouvelles
+singularits, de nouveaux motifs d'intrt bien suprieurs tout ce
+qu'ils avaient pu prvoir: tandis que la curiosit et la sympathie
+excites par ce qu'il avait laiss transpirer de son histoire taient
+encore enflammes davantage par le mystre qui environnait tout ce qu'il
+lui restait encore raconter. Les pertes rcentes qu'il avait faites,
+et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la ralit
+aux ides que ses admirateurs s'taient faites, et semblaient les
+autoriser imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du pote Young,
+_qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au
+public_, pourrait avec plus de force et de vrit s'appliquer aussi
+Lord Byron.
+
+Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force
+dans le cercle de socit avec lequel il se trouva immdiatement en
+contact, soutenus par d'autres qui eussent prsent assez d'attraction,
+surtout aux femmes, quand bien mme il n'aurait pas possd tant de
+grandes qualits. Sa jeunesse, la beaut noble et mle de ses traits
+empreints d'une mlancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses
+manires avec les femmes; la fiert qu'il dployait dans l'occasion avec
+les hommes; la singularit de tout ce que l'on rapportait de son genre
+de vie, si propre exciter et nourrir la curiosit: toutes ces
+petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent rpandre
+promptement sa rputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien
+d'autres sources plus pures d'intrt, l'on ne doive compter les
+allusions qu'il fait dans son pome des _passions heureuses_;
+allusions qui n'taient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe
+qui se laisse vaincre avec moins de rsistance par ceux que recommandent
+un plus grand nombre de succs antrieurs.
+
+Il tait convaincu, en partie peut-tre par modestie que son rang tait
+entr pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. J'en dois
+une grande partie, disait-il M. Dallas, mon titre de lord. On
+serait d'abord dispos croire qu'un charme de cette nature ne devrait
+oprer que sur des hommes d'un rang infrieur; mais ces paroles mmes
+sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe o l'on sente et
+apprcie aussi vivement l'avantage d'tre noble que dans la classe de
+ceux qui le sont. Il tait naturel aussi que l'admiration de cette
+socit pour le nouveau pote ft augmente par le sentiment qu'il tait
+sorti de son sein, et que leur ordre avait la fin produit un homme de
+gnie qui paierait amplement les arrrages de leur contribution ds
+depuis si long-tems au trsor de la littrature anglaise.
+
+Enfin, pour me rsumer, si l'on considre tous les avantages que je
+viens d'numrer, on pourra voir que jamais il n'a exist, et que
+probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un gnie
+aussi surprenant, aid de tant de circonstances et de qualits qui
+captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il
+lectrique; sa renomme ne passa pas par les gradations ordinaires, elle
+s'leva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans
+les contes de fes. Ainsi qu'il le dit lui-mme dans ses _Memoranda_:
+Je m'veillai un matin et me trouvai un homme clbre. La premire
+dition de son ouvrage fut enleve en un moment; et comme les chos de
+sa renomme se multipliaient de tous cts, les noms de _Childe-Harold_
+et de _Lord Byron_ remplirent bientt toutes les bouches. Les plus
+grands personnages vinrent s'inscrire sa porte; et, parmi ceux-ci,
+plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraits dans sa satire: mais
+ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'couter qu'une
+gnreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa
+table des lettres, tmoignages flatteurs de son succs; depuis le grave
+tribut des hommes d'tat et des philosophes, jusqu'au billet romanesque
+d'un _incognito_, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation
+pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton la socit
+_fashionable_. Londres, qui quelques semaines avant n'tait pour lui
+qu'un dsert, lui ouvrit l'entre de ses cercles les plus distingus; et
+bientt il se vit le personnage le plus recherch dans les assembles
+les plus illustres.
+
+M. Murray avait donn 600 livres sterling de ce pome; mais Byron en
+avait abandonn la proprit M. Dallas[18], de la manire la plus
+simple et la plus dlicate, disant en mme tems que _jamais il ne
+consentirait recevoir un sou pour ses crits_, rsolution dicte par
+l'orgueil et la gnrosit runies, dont il se dpartit sagement dans la
+suite, quoiqu'elle et t suivie jusqu'au bout avant lui par Swift[19]
+et par Voltaire. Ce dernier abandonna Prault et d'autres libraires
+le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en
+reut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron
+avait eu d'abord l'intention de ddier son ouvrage son jeune ami, M.
+Harness; mais il y renona en y rflchissant plus mrement. Aprs lui
+avoir annonc ce changement de rsolution dans une lettre qui
+malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne
+pour raison que, plusieurs parties de son pome pouvant faire une
+impression dfavorable pour lui-mme, il craignait qu'une partie de
+l'odieux ne retombt jusque sur son ami, et ne lui portt prjudice dans
+la carrire qu'il se disposait embrasser.
+
+[Note 18: Aprs lui avoir parl de la vente et rgl tout pour la
+seconde dition, je dis: Comment puis-je penser la rapidit de la
+vente, aux profits qui en rsulteront, sans songer...-- quoi?--Aux
+sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais
+qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne
+recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.
+(_Souvenirs_, par M. Dallas.)]
+
+[Note 19: Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre Pulteney. (12
+mai 1735), reu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.]
+
+Peu de tems aprs la publication de _Childe-Harold_, le noble auteur
+vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre
+qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de
+toutes les dmarches que cette lettre pourrait ncessiter. Elle lui
+avait t remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les
+affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphes du
+monde fashionable, le colonel Grville. Son but tait de demander de
+Lord Byron, comme auteur des _Potes anglais et les Journalistes
+cossais_, une rparation convenable de l'injure que le colonel pensait
+avoir reue dans certains passages relatifs sa conduite comme
+directeur de l'_Argyle-Institution_, passages de nature, selon lui,
+blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des
+expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'tait pas dispos
+laisser passer, quoiqu'il convnt bien d'avoir eu les premiers torts:
+Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manire de
+rpondre une pareille lettre. Toutefois, il consentit s'en remettre
+entirement moi sur toute cette affaire; et bientt aprs, j'eus une
+entrevue avec le tmoin du colonel Grville. Je ne le connaissais
+aucunement alors: il me reut avec la plus grande politesse, et montra
+toute la disposition possible de terminer l'amiable l'affaire qui nous
+runissait. Comme je commenai par lui reprsenter que les termes dans
+lesquels tait exprime la demande de son ami devaient tre changs
+auparavant, il consentit avec empressement lever cet obstacle. sa
+prire, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans;
+et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me
+l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reus de Lord Byron
+les instructions suivantes:
+
+Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que
+le jeu ait t dloyal, comme on peut le vrifier dans le livre, o il
+est mme expressment ajout en note que _les directeurs ignoraient
+compltement ce qui se passait_. Que l'on ait jou _Argyle-Rooms_, on
+ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des ds. Lord
+Byron les a vus personnellement en usage. On prsume que des billards et
+des ds peuvent bien tre appels des jeux. Le mot admis, le prsident
+de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir t dsign comme
+l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifi son autorit?
+
+Lord Byron n'a point d'animosit contre le colonel Grville. Il lui
+semble qu'il a le droit de parler et d'crire _publiquement_ d'une
+institution publique, dont il tait lui-mme l'un des souscripteurs. Le
+colonel Grville tait le directeur reconnu de cette institution... Il
+serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon
+ou de mauvais.
+
+Lord Byron doit laisser au tmoin du colonel Grville et au sien, M.
+Moore, la discussion de la rparation de l'injure vraie ou suppose.
+Tout en ayant le plus gard ce que peut exiger l'honneur du colonel,
+Lord Byron prie ces messieurs de mnager aussi le sien. Si l'affaire
+peut se terminer l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son
+pouvoir pour amener un tel rsultat, sinon il est dispos faire raison
+au colonel Grville de la manire qu'il lui plaira de choisir.
+
+Je reus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M.
+Leckie.
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+J'ai trouv mon ami au lit, trs-malade; je l'ai cependant dtermin
+copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-tre
+voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu' midi. Si vous
+prfrez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout vos
+ordres.
+
+Votre trs-affectionn, etc.
+
+G.T. LECKIE.
+
+
+Avec des dispositions aussi favorables des deux cts, il est
+presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas s'arranger de la
+manire la plus satisfaisante.
+
+Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion
+pour extraire quelques dtails piquans du compte rendu par Lord Byron de
+certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait t,
+diffrentes poques, employ comme mdiateur:
+
+J'ai t appel au moins vingt fois, comme mdiateur ou second, dans de
+violentes querelles. J'ai toujours trouv moyen d'arranger l'affaire
+sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraner des
+consquences mortelles; et cela dans des circonstances fort dlicates
+quelquefois, et ayant traiter avec des esprits emports et irascibles,
+des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des
+cornettes de cavalerie et autres gens _ejusdem farin_. Tout cela, bien
+entendu, dans ma jeunesse, quand je frquentais des compagnies tte
+chaude. J'ai port des dfis de gentlemen des lords, de capitaines
+des capitaines, d'hommes de loi des conseillers, et une fois d'un
+ecclsiastique un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai
+celui-ci peu dispos _ terminer cette sanglante querelle sans en venir
+aux coups_. L'affaire tait venue propos d'une femme. Je n'ai jamais
+vu femelle se conduire si mal que cette crature sans ame et sans coeur;
+ce qui ne l'empchait pas d'tre fort belle. C'tait une certaine
+Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour
+l'engager dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort,
+et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prtre ou d'un
+lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni
+moi, ni N***, fils de sir E. N***, tmoin de l'autre partie, ne pmes
+les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude
+du commerce des femmes. Je parvins toutefois arranger l'affaire sans
+son talisman, et, je crois, son grand dplaisir; c'tait bien la plus
+infernale prostitue que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre.
+Quoique mon ecclsiastique ft sr de perdre sa femme ou son bnfice,
+il tait aussi belliqueux que l'vque de Beauvais. Il ne voulait pas se
+laisser apaiser; mais il tait amoureux, et l'amour est une passion
+martiale.
+
+Quelque dsagrable qu'il ft pour lui de voir les consquences de sa
+satire entraner des explications hostiles, il tait incomparablement
+plus embarrass dans les cas o l'on y rpondait par des tmoignages
+d'affection. Il se rencontrait journellement cette poque avec les
+personnes que sa plume avait offenses personnellement ou dans leurs
+proches, et les politesses qu'il en recevait taient, comme il le disait
+souvent en se servant du langage si fort de l'criture, comme autant de
+_charbons ardens accumuls sur sa tte_. Il tait, en effet, on ne peut
+plus sensible au plaisir ou au dplaisir de ceux avec lesquels il
+vivait; et s'il avait pass sa vie sous l'influence immdiate de la
+socit, on peut douter qu'il se ft jamais abandonn cette nergie
+sans frein, dans laquelle il dploya ses talens, et dont il abusa
+quelquefois. Quand il publia sa premire satire, la socit ne lui avait
+pas encore impos son joug salutaire, et au moment o il donna _Can_ et
+_Don Juan_, il avait de nouveau bris tous les liens qui l'y
+attachaient. De l cet instinct de solitude et d'indpendance auquel il
+a d une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa
+propre imagination, il pouvait dfier le monde entier; dans la vie
+relle, on et pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un
+sourire. La facilit avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le
+simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la
+flexibilit de son caractre. Pour _Childe-Harold_, les opinions de MM.
+Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que
+non-seulement il renona sa premire ide de s'identifier avec son
+hros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites,
+qu'ils avaient trouve trop htrodoxe. Peut-tre mme peut-on avancer
+que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur
+lui, il et consenti faire disparatre toute la partie sceptique de
+son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son sjour
+en Angleterre, il n'offrit rien de semblable ses lecteurs, et que,
+dans les belles crations de son gnie, qui illustrrent cette poque et
+tinrent le public dans une admiration perptuelle, la licence et
+l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le
+sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce
+dont il tait capable, une fois qu'il se serait dbarrass de ses
+entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent t ses ouvrages
+tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi
+de tous liens, qu'il donna l'essor son gnie et s'leva cette
+hauteur prodigieuse o il put enfin dployer toute sa force. Quoique
+l'abus qu'il en fit soit dplorable, les excs mmes de cette nergie
+sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empcher de les admirer en les
+condamnant.
+
+Cette sensibilit, l'gard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques
+prcdentes, est un des exemples qui montrent combien aisment cet
+esprit colossal et pu tre, je ne dis pas touff, mais comprim par
+les petits liens de la socit. L'agression dont il s'tait rendu
+coupable, non-seulement tait passe depuis long-tems, mais, plusieurs
+des plus offenss l'avaient entirement pardonne, et cependant, ce qui
+fait le plus grand honneur son sentiment des convenances sociales,
+l'ide de vivre familirement et sur un pied d'amiti avec les personnes
+sur les talens ou le caractre desquelles il avait exprim une opinion
+si dfavorable lui devint la fin si insupportable, qu'avanc comme il
+l'tait dans la cinquime dition des _Potes anglais_, etc., il en vint
+ prendre la rsolution d'anantir tout--fait cette satire, et qu'il
+donna en consquence Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter
+l'dition entire au feu. Il sacrifia aussi dans le mme tems, et par
+des motifs semblables, aids, ce que je pense, de quelques
+reprsentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la _Maldiction
+de Minerve_, pome dirig contre ce seigneur, et dont l'impression tait
+dj fort avance. Les _Imitations d'Horace_ partagrent le mme sort,
+quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.
+
+Pour prouver encore mieux combien il tait sensible aux plus lgers
+nuages qui pouvaient s'lever dans la socit o il vivait, je n'ai qu'
+citer les billets suivans qu'il adressa son ami, M. William Bankes,
+craignant que celui-ci n'et quelque raison d'tre fch contre lui.
+
+
+
+
+LETTRE XCII.
+
+ M. WILLIAM BANKES.
+
+20 avril 1812.
+
+
+MON CHER BANKES,
+
+Je me sens bless (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens
+bless, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espre
+cependant que ce n'est-l qu'une de vos plaisanteries _profanes_. Je
+serais dsespr que rien dans ma conduite et pu vous faire supposer
+que j'avais meilleure opinion de moi-mme, ou moins bonne opinion de
+vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collge de la
+Trinit, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point
+trouv chez moi quand vous y tes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au
+milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de
+conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-l, il n'en
+est pas que je prfre la vtre.
+
+Croyez-moi bien sincrement votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE XCIII.
+
+ M. WILLIAM BANKES.
+
+
+MON CHER BANKES,
+
+Mon empressement provoquer une explication a d vous convaincre que,
+quel qu'ait pu tre le changement malheureux de mes manires, il tait
+aussi involontaire qu'il et t plein d'ingratitude si j'y avais
+effectivement mis de l'intention. Rellement, je m'tais aperu que,
+quand nous tions ensemble, j'avais montr de tels caprices. Je savais
+bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais dsir,
+mais je pense qu'un _observateur aussi fin_ que vous aurait pu en
+trouver la _raison explicative_ sans aller imaginer que je fisse moins
+de cas d'un homme de la socit duquel je trouve honneur et plaisir.
+Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici _au cercle_, soi-disant
+_plus tendu_, de mes connaissances, mais des circonstances que vous
+comprendrez facilement, j'en suis sr, avec un peu de rflexion.
+
+Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je
+puisse avoir votre gard, ou vous au mien, d'autres penses que celles
+que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, rcemment encore,
+que mon caractre s'amendait; je serais bien fch que vous changeassiez
+d'opinion. Croyez-moi, votre amiti m'est bien plus prcieuse que toutes
+ces vanits absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entich.
+Je n'ai jamais contest votre supriorit, ou dout srieusement de
+votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais mettre la
+zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincres regrets de
+votre bien affectionn, etc.
+
+_P. S._ Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient
+aussi.
+
+Au mois d'avril, il fut de nouveau tent d'essayer ses forces dans la
+Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en
+considration des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima
+fortement en sa faveur. Ce second discours parat avoir t moins
+heureux que le premier; son dbit fut jug ampoul et thtral; infect,
+je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce mme
+ton dclamatoire et chant dont il dfigurait ses posies en les
+rcitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des
+coles publiques, mais plus particulirement Harrow, et se rapprochant
+assez du chant pour dplaire davantage ceux qui l'aiment et le
+comprennent le mieux.
+
+Je trouve dans son _Memorandum_ les anecdotes suivantes au sujet des
+ngociations pour le changement de ministre qui eut lieu pendant cette
+session.
+
+ la runion des pairs de l'opposition (1812), aprs que lord Granville
+et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative la ngociation
+de lord Moira, j'tais assis prs du duc actuel de Grafton, et je lui
+demandai: Que faut-il faire maintenant?--Rveiller le duc de Norfolk qui
+ronfle l ct de nous, me rpondit-il; je ne crois pas que les
+ngociateurs nous aient laiss rien autre chose faire.
+
+Lors des dbats, ou plutt de la discussion sur cette mme question,
+j'tais plac immdiatement derrire lord Moira, qui tait extrmement
+contrari du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se
+tournait vers moi et me demandait frquemment si j'tais de son avis. La
+question ne laissait pas que d'tre embarrassante pour moi, qui n'avais
+pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me rpter: Les choses
+ne se sont pas passes ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc.
+Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'tais touch de le voir
+prendre cette affaire tellement coeur.
+
+La motion pour l'mancipation des catholiques fut prsente une seconde
+fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en
+considration emporte la simple majorit d'une voix. Voici une autre
+anecdote assez amusante propos de cette division de la chambre.
+
+Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien diffrens, Theulow et
+Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans
+l'un des dbats pour la question catholique, les pairs se trouvant
+galement partags, ou la majorit n'tant que d'une voix, je ne me
+rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je
+ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour manciper cinq millions
+d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immdiatement ma place,
+mais je me tins debout prcisment derrire le _sac de laine_. Lord
+Eldon, tournant la tte, m'aperut, et dit aussitt un pair qui tait
+venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez
+l'habitude: _Que le diable les emporte!_ la victoire est eux
+maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, _par Dieu!_
+
+Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la socit, comme
+homme et comme pote, allait toujours en augmentant. La facilit avec
+laquelle il se livra au tourbillon des socits la mode, et se mla
+leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en ft d'ailleurs,
+ils avaient pour lui le charme de la nouveaut. Cette sorte de vanit,
+presque insparable du gnie, et qui consiste dans une extrme
+susceptibilit pour soi-mme, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire,
+la possdait un degr peu ordinaire. Jamais cette excessive
+sensibilit pour l'opinion des autres ne fut excite d'une manire plus
+constante et plus varie que dans les cercles o il venait d'entrer. Je
+trouve, dans un billet qu'il m'crivit cette poque, quelques
+allusions plaisantes la foule d'admirateurs dont il s'tait vu entour
+la veille dans une soire, et tel tait la vrit le flatteur embarras
+o il se trouvait dans toutes les runions. Dans ces occasions, surtout
+avant que le cercle de ses connaissances se ft assez tendu pour le
+mettre tout--fait son aise, son air et sa dmarche taient d'un homme
+dont les penses taient mieux occupes ailleurs, et qui ne jetait qu'un
+oeil distrait et mlancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses
+manires si rserves au milieu de pareilles scnes, et toutefois si
+bien d'accord avec les ides romantiques qu'on s'tait faites de lui,
+taient le rsultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de
+cette envie de produire de l'effet et de faire impression laquelle le
+portait naturellement la tournure potique de son esprit. Rien, en
+effet, ne saurait tre plus amusant et plus singulier que le contraste
+de son enjouement en petit comit avec sa rserve et sa fiert dans les
+cercles qu'il venait de quitter. C'tait comme la gat bruyante d'un
+enfant, _au sortir_ de l'cole; il n'tait point de plaisanteries, de
+tons malicieux dont il ne ft capable. Habitu le trouver toujours si
+enjou dans le tte--tte, je le raillais souvent sur le ton sombre de
+ses posies, comme emprunt; mais il me rpondait constamment, et je
+cessai bientt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui
+plaisaient, il tait au fond du coeur l'un des malheureux les plus
+mlancoliques du monde.
+
+Parmi une foule de billets que je reus de lui cette poque, relatifs,
+quelques-uns aux parties o nous nous trouvions ensemble, d'autres des
+affaires aujourd'hui oublies, j'en choisirai quelques-uns qui, en
+faisant connatre sa socit et ses habitudes, ne seront peut-tre pas
+sans intrt.
+
+25 mars 1812.
+
+A tous ceux qui les prsentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas
+Moore, tes assign, non invit, sur demande spciale et toute
+particulire, vous trouver demain soir, neuf heures et demie, chez
+lady Charlotte Lamb, o vous serez reu civilement et convenablement.
+Venez, je vous en prie; on m'a tant accabl de questions sur votre
+compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir rpondre en personne.
+
+Croyez-moi toujours, etc.
+
+ * * * * *
+
+J'aurais rpondu votre billet ds hier, si je n'avais espr vous
+voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour o
+nous irons dner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce
+soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir
+chez miss Berry, autrement j'y serais all coup sr.
+
+Comme l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras;
+aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.
+
+Croyez-moi toujours votre, etc.
+
+8 mai 1812.
+
+Je suis trop fier de votre amiti pour me rendre difficile sur le choix
+de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu
+plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de
+moi-mme dans ce moment, cela ne me russit gure. Si vous connaissiez
+ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des
+ngligences apparentes, o l'intention n'entre pour rien.
+
+Je quitterai Londres bientt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans
+me voir. Je vous souhaite du fond du coeur tout le bonheur que vous
+pouvez vous souhaiter vous, et je crois que vous avez pris le chemin
+pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a
+abandonn pour toujours.
+
+Tout vous, etc.
+
+20 mai 1812.
+
+Aprs avoir pass toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, _lancer_
+Bellingham _dans l'ternit_[20], et trois heures, le mme jour,
+partir *** pour la campagne.
+
+[Note 20: Phrase consacre pour dire _pendre_. On peut justifier la
+prsence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet
+homme n'tait point un assassin ordinaire. Son procs fit grand bruit en
+Angleterre. Il avait tu M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein
+Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en
+assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce dput, il
+persista dire que sa seule raison tait qu'il dsapprouvait sa
+conduite parlementaire. On tait curieux de savoir s'il ferait d'autres
+aveux sur l'chafaud: il n'en fit point.
+(_Note du Tr._)]
+
+J'irai, je crois, passer quelques jours Nottingham au commencement de
+juin: dans ce cas, je viens vous prendre l'improviste avec Hobhouse
+qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher mes
+ennuis.
+
+J'avais dessein de vous crire une longue lettre, mais je sais que cela
+m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je
+vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne
+manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.
+
+Tout vous.
+
+_P. S._ Mes respects et mes complimens bien sincres Mrs ***; elle
+est rellement fort belle. Je puis vous le dire, mme vous, car jamais
+figure ne m'a frapp comme celle-l.
+
+
+Il avait lou une fentre avec ses deux camarades de collge, MM. Bailey
+et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemble
+et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte
+tait ferme. M. Madocks se chargea de rveiller les gens de la maison,
+tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenrent bras dessus bras
+dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scne assez fcheuse.
+Voyant une pauvre femme couche sur les marches, devant une porte, Lord
+Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de
+compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa
+main, se leva tout--coup, et, grimaant un rire effroyable, se mit
+boiter en singeant l'infirmit de son bienfaiteur. Il ne pronona pas
+une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien
+en nous loignant de cette misrable.--
+
+Je citerai ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un
+bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit
+porte-fanal qui marchait devant lui cria: De ce ct, Milord.--Il
+parat vous connatre, dit M. Rogers.--Me connatre! rpondit Lord Byron
+assez tristement; tout le monde me connat, je suis un tre difforme.
+
+En parlant des honneurs rendus son gnie, j'aurais d dire qu'il eut,
+au printems, dans une soire, celui d'tre prsent au prince rgent,
+sur la demande de cet auguste prince lui-mme. Le rgent, dit M.
+Dallas, lui exprima toute son admiration du pome de _Childe-Harold_, et
+le reste de la conversation sduisit tellement le pote, que si le
+prochain lever n'et t retard par une cause fortuite, il y a gros
+parier qu'on l'et vu souvent Carlton-House, o peut-tre serait-il
+devenu courtisan tout--fait.
+
+Aprs ce sage pronostic, le mme crivain ajoute: Je fus le voir le
+matin du jour o le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de
+cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrs, ce qui n'allait
+point du tout sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne
+m'avait point dit qu'il dt aller la cour: il me parut qu'il lui
+semblait ncessaire de justifier son intention, car il me fit observer
+qu'il ne pouvait gure s'en dispenser dcemment, le prince rgent lui
+ayant fait l'honneur de lui dire qu'il esprait bientt le voir
+Carlton-House.
+
+Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-mme sa
+prsentation.
+
+
+
+
+LETTRE XCIV.
+
+ LORD HOLLAND.
+
+
+CHER MILORD,
+
+Je dois vous paratre bien ingrat, et j'ai t en effet bien ngligent,
+mais je n'ai appris qu'hier soir que milady tait hors de danger; je me
+prsenterai demain, et j'aurai, j'espre, la satisfaction d'apprendre
+qu'elle est tout--fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la
+goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et
+que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.
+
+L'autre soir, un bal, j'ai t prsent, par ordre, notre gracieux
+rgent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a
+profess beaucoup de got pour la posie. Je confesse que c'tait l un
+honneur tout--fait inattendu; je songeais l'aventure de ce pauvre
+B***, et je craignais de tomber moi-mme dans une pareille bvue. J'ai
+maintenant bon espoir, si M. Pye venait mourir, de _chansonner la
+vrit la cour_, comme M. Mallet, d'insignifiante mmoire. Songez un
+peu, cent marcs par an[21], outre le vin et l'infamie. Mais alors le
+remords me forcerait me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de
+l'anne, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien
+considr, je ne conspirerai contre l'existence de notre laurat, ni par
+la plume ni par le poison.
+
+Voulez-vous prsenter mes trs-humbles respects lady Holland, et me
+croire toujours bien sincrement, etc.
+
+[Note 21: Le marc reprsente 8 onces, comme moiti de l'ancienne
+livre franaise et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme
+moiti de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs
+reprsenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600
+fr.--Le pote laurat, ou pote de la cour, est actuellement M. Southey.
+(_N. du Tr._)]
+
+La seconde lettre donne plus de dtails sur cette entrevue avec le
+prince rgent; c'est, comme on le verra, une rponse sir Walter-Scott:
+elle fait peut-tre plus d'honneur encore au souverain lui-mme qu'aux
+deux potes.
+
+
+
+
+LETTRE XCV.
+
+ SIR WALTER-SCOTT, BARONET.
+
+6 juillet 1812.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fch que
+vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux mchans ouvrages de
+ma jeunesse, puisque j'ai supprim tout cela _volontairement_; votre
+explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait
+beaucoup de peine. La satire a t crite quand j'tais fort jeune, fort
+irascible, ne cherchant qu' montrer mon ressentiment et mon esprit, et
+maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit
+alors. Je ne saurais vous remercier assez des loges que vous voulez
+bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu
+du prince rgent. Il ordonna que l'on me prsentt lui dans un bal:
+aprs quelques mots extrmement flatteurs sur mes propres essais, il me
+parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous
+prfrait tous les potes passs et prsens, et me demanda lequel de
+vos pomes j'aimais le mieux. La question tait embarrassante: je
+rpondis que c'tait le _Lay du dernier Mnestrel_; il me dit qu'il
+n'tait pas loign de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me
+paraissiez essentiellement le _pote des princes_, et que nulle part ils
+n'taient peints d'une manire aussi sduisante que dans votre _Marmion_
+et votre _Dame du Lac_: il eut la bont d'approuver encore cette ide et
+de s'tendre beaucoup sur vos _Portraits des Jacques_, qu'il trouve
+aussi majestueux que potiques. Il parla alternativement d'Homre et de
+vous, et parut bien vous connatre tous deux, en sorte qu'except les
+Turcs et votre serviteur, vous tiez en trs-bonne compagnie. Je dfie
+Murray lui-mme de pouvoir exagrer, dans un prospectus, l'opinion que
+son altesse royale exprima sur votre gnie, et je ne prtends pas
+numrer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-tre
+agrable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait
+beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un
+got qui me laissrent la plus haute ide des talens naturels et acquis
+d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise
+_politesse de manires_ qui le rend certainement suprieur aucun
+_gentleman_ vivant.
+
+Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais t un lever; car la
+vue des cours catholiques et musulmanes a singulirement diminu ma
+curiosit, et mes principes politiques tant aussi mauvais que mes vers,
+_je n'y avais rellement rien faire_. Il doit vous paratre infiniment
+flatteur de vous voir ainsi apprci par notre souverain, et si ce
+plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien
+heureux.
+
+Je suis trs-sincrement, votre trs-humble et trs-obissant
+serviteur,
+
+BYRON.
+
+Excusez ce griffonnage, crit la hte et au retour d'un petit
+voyage.
+
+
+Pendant cet t (1812), il alla passer quelque tems la campagne chez
+quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le
+marquis de Lansdowne. En 1812, dit-il, Middleton, se trouvaient chez
+lord Jersey, au milieu d'une brillante assemble de lords, de ladies et
+d'hommes de lettres[22] ***... Erskine y tait, le bon, mais
+insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit trs-bien, mais il
+voulait qu'on l'applaudt deux fois pour la mme chose. Il lisait ses
+vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis
+le _Jugement par jury_!!! J'aurais presque dsir qu'il ft aboli, car
+j'tais assis prs d'Erskine dner. J'avais lu ses discours imprims,
+je n'avais donc pas besoin qu'il me les rcitt de nouveau.
+
+[Note 22: Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour
+que nous la rapportions.
+(_Note de Moore_.)]
+
+C***, le chasseur de renard, surnomm _Cheek_ C***, et moi sablmes le
+Bordeaux, et fmes les seuls qui en prmes. C*** aime la bouteille, et
+ne s'attendait pas trouver un bon vivant dans un rimailleur[23].
+Aussi, faisant mon loge un certain soir quelqu'un, il le rsuma en
+ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!
+
+[Note 23: Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint
+la compagnie Middleton qu'aprs le dner, se contentant de prendre
+dans sa chambre son lger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un
+lui ayant dit que M. C*** avait qualifi de telles habitudes
+d'effmines, il rsolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait
+dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses
+prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux loge cit
+plus haut.]
+
+Personne ne but, except C*** et moi. vrai dire, nous n'avions pas
+besoin d'assistans, car nous fmes disparatre tout ce qui avait t mis
+sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle tait bien
+garnie chez Jersey. Du reste, nous portmes notre vin trs-discrtement,
+comme le baron de Bradwardine[24].
+
+[Note 24: L'un des principaux personnages de _Wawerley_, premier
+roman publi par sir Walter-Scott.]
+
+
+Au mois d'aot de cette mme anne, le comit de direction de Drury-Lane
+dsirant un prologue pour l'ouverture du thtre, prit le singulier
+parti d'annoncer dans les journaux, un concours cet effet, auquel il
+appela tous les potes de l'poque. Bien que les discours arrivassent en
+assez bon nombre, aucun ne parut au comit digne de fixer son choix.
+Dans cet embarras, l'ide vint lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux
+faire que d'avoir recours Lord Byron, dont la popularit donnerait
+encore plus de vogue la solennit de la rinstallation, et dont la
+supriorit, incontestable, ce qu'il croyait, quoique l'vnement ait
+prouv le contraire, forcerait tous les candidats rejets se soumettre
+sans murmurer. La lettre suivante est le premier rsultat de la demande
+faite ce sujet au noble pote.
+
+
+
+
+LETTRE XCVI.
+
+ LORD HOLLAND.
+
+Cheltenham, 10 septembre 1812.
+
+
+CHER MILORD,
+
+Les vers que j'avais essay de faire sont encore, ou plutt taient
+dans un tat tout--fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu
+plus dcisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je
+ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury,
+Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comit.
+Srieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs;
+les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre
+ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes
+rimes enterres dans le _Magazine_ du mois prochain sous les _Essais sur
+l'assassinat de M. Perceval_, et les _Gurisons de la morsure des chiens
+enrags_, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions
+bien suprieures aux miennes.
+
+Je prends cependant toujours assez d'intrt la chose pour dsirer
+connatre l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute
+pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art
+d'crire en vers est devenu le plus ais de tous.
+
+Je n'ai point de nouvelles vous apprendre, si ce n'est que, par amour
+pour le thtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains
+bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tche que les directeurs de
+Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses
+traits crass, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grces; et, comme
+dit Diggory, je le dfie d'embellir jamais assez cette espce de
+figure-l pour lui donner mme l'air de la folie. Je suis bien fch de
+le voir dans le rle de l'lphant sur la corde lche; car, quand je
+l'ai vu la dernire fois, j'tais enchant de son jeu. Mais alors
+j'avais seize ans; et tout Londres avait la bont de juger comme s'il
+tait revenu cet ge. Aprs tout, de meilleurs juges l'ont admir et
+l'admireront peut-tre encore, ce qui ne m'empche pas de me hasarder
+prdire qu'il ne russira pas.
+
+Voil donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant
+Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espre. Mes complimens
+respectueux lady Holland; son dpart, et celui de mes autres amis, a
+t un triste vnement pour moi, qui suis maintenant rduit la
+solitude la plus cynique.
+
+Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant
+ toi, Georgina Cottage! Quant nos _harpes_, nous les avons
+suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit:
+_Chantez-nous un chant de Drury-Lane_, etc.; mais j'tais muet et sombre
+comme les Isralites[25]. Les eaux m'ont rendu aussi malade que je
+pouvais le dsirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez
+toujours.
+
+Croyez-moi pour toujours votre oblig et affectionn serviteur.
+
+BYRON.
+
+[Note 25: Imitation burlesque du fameux psaume, _Super flamina
+Babylonis_, etc.]
+
+
+Les instances du comit; pour qu'il se charget du prologue, ayant t
+renouveles avec plus de force encore, il consentit enfin
+l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgr la difficult de cette
+tche et les chances de se crer de nouveaux ennemis. Les lettres et les
+billets suivans qui se succdrent avec la plus grande rapidit, et
+qu'il adressait sa seigneurie, ne paratront pas sans quelque intrt
+aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines
+qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et
+l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des pithtes, comme
+moyens d'enrichir l'harmonie et la clart du vers; ils y verront encore,
+ce qui est fort important pour la peinture de son caractre, la facilit
+extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cdait aux avis et
+aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilit qu'il
+montra constamment sur des points o les potes sont gnralement si
+tenaces et si irritables, ne ft en lui disposition naturelle, dont on
+aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il
+avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le
+comprendre et de le diriger.
+
+
+
+
+ LORD HOLLAND.
+
+22 septembre 1812.
+
+
+CHER MILORD,
+
+Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez
+parfaitement libre de laisser l si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais
+dsir avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si
+je puis vous tre agrable, quand bien mme je devrais dplaire cent
+rimailleurs et la partie claire du public.
+
+ vous pour toujours, etc.
+
+BYRON.
+
+Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assig par tous les
+concurrens rejets, et peut-tre siffl par une cabale.
+
+
+
+
+LETTRE XCVII.
+
+ LORD HOLLAND.
+
+Cheltenham, 23 septembre 1812.
+
+
+Voil enfin! J'ai marqu quelques passages avec des variantes,
+choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, dtruisez, faites-en
+ce que vous voudrez, je m'en remets vous et au _comit_ que vous
+n'aurez pas cette fois appel ainsi _a non committendo_. Que vont-ils
+faire! que ferai-je moi-mme avec les cent-un troubadours repousss? De
+quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous voir les
+mauvais vers pleuvoir sur vous. Je dsire que mon nom ne transpire pas
+jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe aprs
+tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois,
+l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en
+conjure au nom de l'harmonie.
+
+Les passages marqus d'un trait dessus et dessous, le sont pour que
+vous choisissiez entre les pithtes et autres ingrdiens potiques.
+
+crivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.
+
+Mes complimens et mes respects lady Holland. Aurez-vous la bont
+d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre
+_lecteur_ se trouvera embarrass comme un commentateur, et pourrait par
+hasard nous les dbiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous
+conviennent pas, je me remettrai l'enclume et vous ferai de nouveaux
+_endecasyllabes_[26].
+
+[Note 26: Les lettres de 97 107, ne sont absolument relatives
+qu'au choix de certaines pithtes la place de certains mots, dans les
+vers du _Prologue pour la rouverture du thtre de Drury-Lane_; il est
+impossible de faire passer de pareils dtails dans une autre langue: ils
+y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intrt.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CVII.
+
+ M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 5 septembre 1812.
+
+
+Envoyez, je vous prie, ces dpches et un numro de la _Revue
+d'dimbourg_ avec le reste. J'espre que vous avez crit M. Thompson,
+que vous l'avez remerci de ma part pour son prsent, et que vous lui
+avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il dsire.
+O en tes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il _couronn de
+lauriers et support par quelques mchans vers_, orner ou enlaidir
+quelques-unes de nos tardives ditions?
+
+Envoyez-moi _Rokeby_. Que diable ce peut-il tre? N'importe, il est
+bien apparent et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous
+remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon
+thermomtre potique est au-dessous de zro. Que voulez vous me donner
+_ moi_ ou _ mes ayant-cause_, pour un pome en six chants (_quand il
+sera termin, point de vers, point d'argent_), dans un genre aussi
+semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques ides
+qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de
+loisir.
+
+_P. S._ Ma dernire question est tout--fait dans le style de
+Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jrmie Diddler, _je le demande
+seulement pour le savoir_. Envoyez-moi Adair, _sur la Dite et le
+Rgime_, dont Ridgway vient de donner une nouvelle dition.
+
+
+
+
+LETTRE CVIII.
+
+ M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 14 septembre 1812.
+
+
+Les paquets contenaient des lettres et des pices de vers, tout cela,
+une exception prs, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup
+d'inquitude pour ma conversion de certaines hrsies dans lesquelles
+mes honntes correspondans pensent que je suis tomb. Les livres sont
+des prsens tendant aussi ma conversion: _la Connaissance du
+christianisme_ et _le Bioscope_ ou _Cadran solaire de la vie religieuse
+explique_. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes
+remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell,
+libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. _Le
+Bioscope_ contenait une pice de vers manuscrite. Je ne sais de qui;
+mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'crire et d'crire
+bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du _Bioscope_ qui y tait
+joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le dcouvrir, remerciez-le
+pour moi de tout mon coeur. Les autres lettres taient des lettres de
+dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si
+je puis parvenir les connatre, et qu'elles soient jeunes, comme elles
+prtendent l'tre, je serais charm de les convaincre de ma dvotion.
+J'ai reu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde,
+et j'y ai rpondu.
+
+Ainsi vous voil l'diteur de _Lucien_? On me promet une entrevue avec
+lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui,
+_puisque les dieux l'ont rendu potique_. De qui cette lettre
+pourrait-elle mieux venir que de son diteur et du mien? N'est-ce pas
+une trahison vous d'avoir affaire l'un des allis du _grand ennemi_,
+comme le _Morning-Post_ appelle son frre?
+
+Et mon livre sur la dite et le rgime, ou est-il? Je suis impatient de
+lire le _Rokeby_ de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire.
+L'_Anti-Jacobin Review_ est trs-bien crite; elle n'est point du tout
+infrieure au _Quarterly_, et certainement elle a cet avantage d'tre un
+peu moins _innocente_. En parlant de cela, avez-vous rassembl mes
+livres? J'ai besoin de toutes les _Revues_, au moins des _Revues_
+critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises,
+extraites et relies en un seul volume pour _mes vieux jours_. Mettez en
+ordre, je vous prie, mes livres en langue romaque; redemandez
+Hobhouse les volumes que je lui ai prts: il les a eus assez long-tems.
+S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amiti de m'crire un mot: nous
+serons plus proches voisins cet hiver.
+
+_P. S._ On s'est adress moi pour crire le discours d'ouverture de
+Drury-Lane; mais ds que j'entendis parler de concours, je renonai
+lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que
+j'avais bauchs! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que
+vous mettriez la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de
+concourir avec ce ramas de mchans crivains. Il n'y aurait pas eu de
+gloire dans le triomphe, et la dfaite et t ignoblement honteuse. Je
+me serais touff, comme Otway, avec un pain de quatre livres[27]. Ainsi
+rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien dmler avec ce
+prologue; je vous en donne _ma parole d'honneur_!
+
+[Note 27: L'illustre auteur de _Venice Preserved_ (le _Manlius_ du
+rpertoire franais) s'touffa en mangeant avec trop d'avidit un pain
+de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charit.
+On sait qu'il languissait dans une affreuse misre.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+LETTRE CIX.
+
+ M. WILLIAM BANKES.
+
+Cheltenham, 28 septembre 1812.
+
+
+MON CHER BANKES,
+
+Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent tre intimes
+soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux.
+ regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que
+mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir
+entendu dire que vous ne dtestiez rien tant que d'crire et de recevoir
+des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si
+grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous crire dans
+ce moment, c'et t dans votre bourg, o je vous croyais naturellement
+au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dpit de M. N*** et
+de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham
+me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort oblig
+de penser moi de quelque manire que ce soit; et que, malgr cette
+surabondance d'amiti dont vous me supposez surcharg, je ne saurais
+jamais me passer de la vtre.
+
+Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000
+livres sterlings[28], dont 60 restent hypothques sur la proprit
+pendant trois ans, et rapportent intrt, bien entendu. Il est probable
+que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financires
+commencent s'amliorer. Voil dj quelque tems que je suis boire
+les eaux, parce que ce sont des eaux boire, qu'elles sont
+trs-mdicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais got. Dans
+quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientt ici,
+o je suis presque seul, o je sors trs-peu, et o je savoure dans
+toute sa volupt le _dolce far niente_. Que faites-vous en ce moment? je
+ne saurais le conjecturer, mme par la date de votre ptre; vous ne
+dansez pas, j'espre, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers.
+Nous en avons un ici en mauvais tat: le pauvre diable est atteint d'une
+phthisie. On m'a dit, dans la misrable auberge o je suis d'abord
+descendu, que vous tiez pass par ici prcisment la veille du jour o
+je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord
+les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous
+partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les
+Oxford, avec quelques autres de gnalogies moins anciennes.
+
+[Note 28: Environ 2,800,000 fr.
+(_N. du Tr._)]
+
+Je ne les drange pas beaucoup. Quant vos bals, vos assembles, on
+n'y songe mme pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le rcit d'un
+accident affreux arriv l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyes,
+et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait d la vie un croc de bateau
+ou un trident, pria qu'on le rejett dans l'eau, parce que sa femme
+avait t sauve... non, _noye_! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter
+lui-mme, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilit.
+Que les hommes sont d'tranges animaux dans la Wye et dehors!
+
+Il me reste vous demander un million de pardons pour ne m'tre pas
+acquitt de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous
+saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les
+bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le
+nouveau parlement? Dans soixante jours, je prsume, cause des affaires
+d'Irlande; les lections de ce pays demanderont plus de tems que n'en
+comporte la loi. Quant la vtre, elle est sre naturellement, cela
+n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministre, et
+tout ira bien pour vous. J'espre que vous parlerez plus souvent; je
+suis sr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman
+veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.
+
+Je suis toujours votre trs-affectionn,
+
+[Grec: Nairn][29].
+
+[Note 29: Signature qu'il employait souvent cette poque.]
+
+
+
+
+LETTRE CX.
+
+ M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 27 septembre 1812.
+
+
+Je n'ai envoy aucun discours d'ouverture au comit; sur prs de cent,
+je vous le dis _en confidence_, pas un n'a paru digne d'tre reu: en
+consquence on est revenu moi; j'ai crit un prologue, qui a t reu
+et qui sera prononc. Le manuscrit est maintenant entre les mains de
+lord Holland.
+
+Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manire qu'il soit
+accueilli au thtre, vous le publierez avec la premire dition de
+_Childe-Harold_. Je vous prie seulement, quant prsent, de me garder
+le secret, jusqu' nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte
+pour en faire ce que vous jugerez convenable.
+
+_P. S._ Je dsirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires
+_avant_ la reprsentation, afin que les journaux puissent en rendre un
+compte exact aprs.
+
+
+
+
+LETTRE CXI.
+
+ M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 12 octobre 1812.
+
+
+Je ne veux absolument pas que le portrait soit grav; je vous prie de
+ne le joindre, sous aucun prtexte, la nouvelle dition; je dsire que
+toutes les preuves soient brles et la planche brise. Je paierai
+toutes les dpenses faites ce sujet, cela est trop juste, puisque je
+ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une
+faveur toute particulire de ne pas perdre un moment pour faire ce que
+je dsire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous
+verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.
+
+Je ne sais point comment le public a reu le Prologue au thtre; je
+vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne
+s'embarrasse gure _un vieil auteur_ comme moi. Je vous laisse
+absolument le matre de le joindre ou non la prochaine dition, quand
+nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je dsire
+quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.
+
+Faites-moi l'amiti de me rpondre; je ne serai pas tranquille que je
+ne sache les preuves et la planche dtruites. On dit que le _Satirist_
+a rendu compte de _Childe-Harold_, je n'ai pas besoin de demander dans
+quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes
+personnalits? J'ai un intrt plus grand que le mien l-dedans:
+souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms trangers,
+surtout des noms de femmes.
+
+
+
+
+LETTRE CXII.
+
+ LORD HOLLAND.
+
+Cheltenham, 14 octobre 1812.
+
+
+L'injuste prfrence du comit parat avoir mis en moi tous les
+journaux, mme celui de mon ami Perry. Il m'a trait assez rudement,
+_tu, Brute_! Je compte en retour lui envoyer, par le
+_Morning-Chronicle_, la premire pigramme qui m'chappera, comme gage
+de pardon.
+
+Le comit est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa
+conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez dispos
+l'accuser de partialit. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de
+tout empressement dplac me pousser au dtriment de tant d'anonymes
+plus anciens dans le mtier, plus habiles que moi, qui n'eussent point
+t insensibles aux vingt guines (quivalentes, je crois, prs de
+deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais
+l'honneur, ce que je vois, ne suffit pas pour un succs dans ce genre
+de littrature.
+
+Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde reprsentation,
+et si quelqu'un aura eu la bont d'en tmoigner quelque satisfaction. Je
+n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires.
+Perry est svre, les deux autres gardent le silence. Si vous et le
+comit ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai
+gure des brillans articles des journaux. Mon opinion moi, sur ce
+Prologue, est ce qu'elle a toujours t; je ne suis pas loin, peut-tre,
+d'en penser comme le public.
+
+Croyez-moi, cher milord, etc., etc.
+
+_P. S._ Mes complimens respectueux lady Holland; son sourire serait
+une grande consolation pour moi, mme distance.
+
+
+
+
+LETTRE CXIII.
+
+ M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 18 octobre 1812.
+
+
+Auriez-vous la bont de faire insrer _correctement_ (sur une copie
+_correcte_, car j'cris fort mal) dans plusieurs journaux, et
+particulirement dans le _Morning-Chronicle_, cette parodie d'un genre
+tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de
+Busby[30]. Dites Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et
+pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de
+critiquer mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... _audi
+alteram partem_. Je ne sais quelle mouche a piqu M. Perry; autrefois
+nous tions trs-bons amis: mais n'importe, faites seulement insrer
+ceci.
+
+[Note 30: Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'tait
+amus parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.]
+
+J'ai un ouvrage pour vous, _La Valse_, dont je vous fais prsent, mais
+il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des _Potes
+anglais et les Journalistes cossais_.
+
+_P. S._ Avec la prochaine dition de _Childe-Harold_, vous pourrez
+imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la _Maldiction de
+Minerve_, jusqu' la strophe:
+
+ Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.
+
+vous arrtant naturellement o commence la _Satire_ proprement dite; la
+premire partie est la meilleure.
+
+
+
+
+LETTRE CXIV.
+
+ M. MURRAY.
+
+19 octobre 1812.
+
+
+Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous
+serai oblig de m'en faire connatre le montant. Je crois que les
+_Adresses rejetes_ sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru
+en ce genre depuis la _Rolliade_, et je souhaiterais, dans votre
+intrt, que vous en fussiez l'diteur. Dites l'auteur que je lui
+pardonnerais de grand coeur, se ft-il montr vingt fois plus satirique,
+et que ses imitations ne sont pas du tout infrieures aux fameuses
+imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup
+d'esprit, et d'un esprit moins dsagrable et moins offensant que celui
+qu'on rencontre gnralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute,
+j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succs. Le
+_Satirist_, comme vous l'avez pu voir, a maintenant chang de ton; nous
+voil dlivrs, je crois, des critiques de _Childe-Harold_. J'ai en
+mains une _Satire sur la Valse_, qu'il faudra que vous publiiez anonyme;
+elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez
+bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.
+
+_P. S._ L'diteur du _Satirist_ mrite des loges pour son abjuration;
+aprs cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'excuter de
+bonne grce.
+
+
+
+
+LETTRE CXV.
+
+ M. MURRAY.
+
+23 octobre 1812.
+
+
+Mes remerciemens, comme l'ordinaire. Vous allez en avant d'une
+manire admirable; mais ayez soin de satisfaire l'apptit du public, qui
+maintenant doit en avoir assez de _Childe-Harold_. La _Valse_ sera
+prte. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espce de
+prface, sous forme d'ptre l'diteur. J'ai quelque envie de donner,
+avec _Childe-Harold_, les premiers vers de la _Maldiction de Minerve_,
+jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien
+contre la personne qui et pu se plaindre du reste du pome, et que
+quelques amis pensent que je n'ai jamais rien crit de mieux; il sera
+facile de les baptiser du nom de _Fragment descriptif_.
+
+La planche est brise! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au
+portrait, et puis la figure de l'auteur, plante au frontispice d'un
+ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait
+comme celui-l n'et pas pouss beaucoup la vente. Je suis sr que
+Sanders n'et pas survcu la publication de la gravure. propos, le
+portrait peut, jusqu' mon retour, rester dans ses mains, ou dans les
+vtres, votre choix. L'une des deux preuves restant est bien votre
+service, jusqu' ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut
+absolument que l'autre soit brle. Encore une fois, n'oubliez pas que
+j'ai un compte rgler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je
+vous donne dj assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des
+dpenses pour moi.
+
+Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir l'avenir, sur la
+vente de _Childe-Harold_, tout ce bruit que vient d'occasioner le
+Prologue L'autre parodie qu'a reue Perry est, je crois, la mienne.
+C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez
+demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charm, nous serons plus
+proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on
+m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes
+communications de votre part seront reues avec plaisir par le plus
+humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le
+_Quarterly-Review_ de la _Vie de Horne Tooke_? L'article est excellent.
+
+
+
+
+LETTRE CXVI.
+
+ M. MURRAY.
+
+Cheltenham, 22 novembre 1812.
+
+
+ mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouv ici votre aimable billet;
+je vous serai oblig de garder les lettres en question, et celles qui
+pourraient encore tre adresses de mme, jusqu' ce qu' mon retour en
+ville je vienne les rclamer; ce qui sera probablement sous peu de
+jours. On m'a confi un pome manuscrit, trs-long et trs-curieux,
+crit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais
+soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en mme tems: 1 s'il
+n'a jamais t imprim; 2 si, dans le cas contraire, il vaudrait la
+peine de l'tre? Ce manuscrit fait partie de la bibliothque de lord
+Oxford: il faut qu'il ait t ddaign par les collecteurs de la
+_Bibliothque des manuscrits harleens_, ou qu'ils n'en aient pas eu
+connaissance. Le tout est crit de la main de lord Brooke, except la
+fin. C'est un pome trs-long, en stances de six vers. Il ne
+m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mrite; mais si ce
+n'tait trop de libert, je serais charm de le soumettre au jugement de
+M. Gifford, qui, d'aprs son excellente dition de _Massinger_, doit
+tre aussi dcisif sur les ouvrages de cette poque, que sur ceux de la
+ntre.
+
+Passons maintenant un sujet moins important et moins agrable.
+Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que
+moi, de mettre le mien en tte de son volume des _Adresses rejetes_?
+Cela ne ressemble-t-il pas un vol? Il me semble qu'il et pu avoir la
+politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de
+m'y opposer, et que je laisse volontiers les _cent onze_ se fatiguer de
+ces _basses comparaisons_. Je crois que le public est passablement
+ennuy de tout cela; je ne m'en suis pas ml et ne m'en mlerai
+certainement pas, part les parodies; encore les aurais-je fait
+disparatre si j'avais su que le docteur Busby avait publi sa lettre
+apologtique et son _post-scriptum_: mais j'avoue que sa conduite
+m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunt le nom de
+l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il et mieux fait de
+se tenir tranquille.
+
+Mettez de ct, pour moi, un exemplaire des _Nouvelles Lettres de
+Junius de Woodfall_, et croyez-moi toujours, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXVII.
+
+ M. WILLIAM BANKES.
+
+26 dcembre 1812.
+
+
+La multitude de vos recommandations rend peu prs inutile ma bonne
+volont de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de
+retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans.
+Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours
+empresss rendre service aux personnes honorables. tout hasard, je
+vous ai envoy trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle
+ne soit pas ncessaire, vous ouvrira un accs plus facile, et vous
+donnera de suite une sorte d'intimit dans une famille aimable. Vous
+verrez bientt qu'un homme de quelque importance n'a gure besoin de
+lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute
+pas que vous n'en ayez dj suffisamment de cette nature.
+
+Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si
+donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'aot, je
+vous crirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en
+Albanie, je dsirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et
+de Vascilie ou Basile, et que vous prsentiez mes complimens aux visirs
+d'Albanie et de More. Si vous vous recommandez de moi prs de Soleyman
+de Thbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman,
+ou que j'crivisse le turc, je vous aurais donn des lettres _rellement
+utiles_; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne
+peuvent rien par eux-mmes. Vous connaissez dj Liston; moi je ne le
+connais pas, parce qu'il n'tait point ministre de mon tems. N'oubliez
+pas de visiter phse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos
+nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant Janina; mais, dans
+le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir
+de vous tre agrable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais
+tromper; l'tranger est mieux protg en Turquie qu'en quelque lieu que
+ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques prsens pour
+les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.
+
+Si vous rencontrez Athnes, ou ailleurs, un certain Dmtrius, je
+vous le recommande comme un bon drogman. J'espre vous rpondre bientt;
+dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans
+le Levant.
+
+Croyez-moi, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXVIII.
+
+ M. MURRAY.
+
+20 fvrier 1813.
+
+
+ part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser[31], je
+trouve, dans _Horace Londres_, quelques stances sur lord Elgin que
+j'approuve tout--fait. Je voudrais avoir l'avantage de connatre M.
+Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans
+la lettre de M. T***s: s'il le dsire, je pourrai lui en donner la
+substance pour sa seconde dition; sinon, nous l'ajouterons la ntre,
+quoique nous nous soyons, je crois, assez occups de lord Elgin.
+
+[Note 31: Dans l'ode intitule _le Parthnon_, Minerve parle ainsi:
+
+Tous ceux qui verront mon temple mutil poursuivront d'une rage
+classique le barbare qui l'a ravag; bientt un noble pote des les
+britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et
+enflammera son sicle par le rcit des malheurs d'Athnes.]
+
+Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes loges
+ne valent gure la peine d'tre rpts l'auteur; prsentez-lui
+toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder.
+L'ide est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc.,
+par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imite, et je ne
+crois pas qu'un autre l'ait essay que lui.
+
+Tout vous, etc.
+
+Nous avons dj dit que les sommes dont il avait eu besoin l'poque de
+sa majorit, il se les tait procures un intrt ruineux. La lettre
+suivante a rapport quelques transactions relatives ce sujet.
+
+
+
+
+LETTRE CXIX.
+
+ M. ROGERS.
+
+25 mars 1813.
+
+
+Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intrt usuraire d au _protg_
+de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie.
+Quoique la transaction montre d'elle-mme la folie de l'emprunteur et la
+friponnerie du prteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette,
+comme je l'aurais pu _lgalement_, ni de refuser le paiement du
+principal, pas mme peut-tre des intrts tout illgaux qu'ils soient.
+Vous savez qu'elle tait ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis
+dfait d'un domaine qui tait dans ma famille depuis prs de trois cents
+ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux
+mains d'un _homme de loi_, d'un _homme d'glise_, ou d'une _femme_. Je
+me suis dcid ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de mme
+nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne
+le pourrai peut-tre de quelques annes. Je me trouve donc dans la
+ncessit de faire _attendre_ des personnes qui, eu gard aux intrts
+qu'elles reoivent, ne doivent pas en tre trop fches; c'est moi seul
+qui y perds.
+
+Quand j'arrivai l'ge de majorit, en 1809, j'offris ma propre
+garantie condition d'un intrt lgal; je fus refus. Maintenant je ne
+veux plus en passer par o ces gens-l veulent. Il est possible que
+j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des
+parties: je n'ai connu que les _agens_ et mes garans. J'ai certainement
+la volont de payer mes dettes, ds que je pourrai. La position de cette
+personne peut tre fcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi tous
+gards? Je ne pouvais prvoir que mon acheteur ne me paierait pas mon
+domaine de suite. Je suis charm de pouvoir encore faire quelque chose
+pour mon Isralite, et je voudrais en dire autant du reste des douze
+tribus.
+
+Tout vous, cher Rogers,
+
+BYRON.
+
+
+Au commencement de cette anne, M. Murray dsirant publier une dition
+des deux chants de _Childe-Harold_, avec des gravures, le noble auteur
+entra avec beaucoup d'empressement dans son ide. Il dit, ce sujet,
+dans un billet M. Murray: Westall est, je crois, convenu de fournir
+des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie
+petite fille que vous avez vue l'autre jour[32], mais sans nom, et
+simplement comme un modle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais
+aussi avoir le portrait que je vous ai montr, de l'ami dont il est
+question dans le texte la fin du chant premier et dans les notes, ce
+qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.
+
+[Note 32: Lady Charlotte Harley, laquelle il adressa dans la
+suite, sous le nom d'Ianth, les vers qui forment l'introduction de
+_Childe-Harold_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Ds les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa
+satire sur la _Valse_, qui, malgr tout l'esprit qui s'y trouve, fut si
+loin de rpondre ce que le public attendait alors de lui, que l'on
+ajouta aisment foi au dsaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre
+suivante.
+
+
+
+
+LETTRE CXX.
+
+ M. MURRAY.
+
+21 avril 1813.
+
+
+Je serai Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous
+au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon
+portrait, la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est
+pas bon, vous prfrerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous
+envoyassiez celui de Sanders chez moi, immdiatement et avant mon
+arrive. J'apprends qu'on m'attribue un certain pome malicieux sur la
+_Valse_; j'espre que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur,
+j'en suis sr, ne serait pas content de me voir responsable de ses
+folies. L'in-4 de M. Hobhouse ne doit pas tarder paratre; envoyez,
+je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je
+compte emporter avec moi dans mon voyage.
+
+_P. S._ L'_Examiner_[33] vous menace de faire quelques observations sur
+vous la semaine prochaine. Comment tes-vous parvenu avoir votre part
+d'une colre qu'il n'avait jusqu'ici panche que sur le prince? Je
+prsume que le ban et l'arrire-ban de vos _scribleres_[34] s'apprte
+rompre une lance pour la dfense du moderne Tonson[35]... M. Burke, par
+exemple, n'y manquera pas.
+
+Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le rgler avant de
+partir.
+
+[Note 33: Journal qui parat encore aujourd'hui deux fois par
+semaine, et forme deux feuilles in-4. C'est l'un des mieux rdigs des
+journaux anglais, et celui dont les ides de libert civile et
+religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes franais,
+pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de
+frequens emprunts.
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 34: Allusion _Martinus Scribler_ de Pope.]
+
+[Note 35: Libraire fameux du dix-huitime sicle.]
+
+Au mois de mai parut son magnifique fragment du _Giaour_. Quoique ce
+premier jet n'et point encore toute la perfection laquelle il le
+porta dans la suite, le public reut avec admiration et enthousiasme
+cette nouvelle oeuvre de son gnie. L'ide d'crire un pome par fragmens
+lui fut suggre par le _Christophe Colomb_ de M. Rogers. Quoi que l'on
+puisse dire contre une telle manire de composer en gnral, on doit
+avouer qu'elle convenait parfaitement au caractre de Lord Byron, lui
+permettant de s'affranchir de ces difficults mcaniques qui, dans une
+narration rgulire, gnent le pote, pour ne pas dire qu'elles le
+refroidissent et le glacent, et de laisser l'imagination de ses
+lecteurs remplir les intervalles qui eussent d sparer ces morceaux
+pathtiques qui taient le triomphe de son beau talent. La fable de ce
+pome avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui
+permettait de rapporter, jusqu' un certain point, lui-mme, un
+vnement dans lequel il joue l'un des premiers rles. Aprs la
+publication du _Giaour_, quelques versions inexactes de cet vnement
+romanesque ayant circul dans le public, le noble auteur pria son ami,
+le marquis de Sligo, qui avait visit Athnes peu de jours aprs, de
+vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la
+rponse de lord Sligo.
+
+
+
+
+Albanie, lundi, 31 aot 1813.
+
+
+MON CHER BYRON,
+
+Vous m'avez pri de vous dire ce que je puis avoir appris Athnes sur
+une jeune fille qui fut prs d'tre mise mort quand vous y tiez; et
+vous dsirez que je n'omette aucune des circonstances relatives cette
+affaire, qui seraient ma connaissance. Pour rpondre votre dsir, je
+vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais tre bien
+loin de l'exacte vrit, puisque la chose s'tait passe un ou deux
+jours seulement avant mon arrive, et formait consquemment alors le
+sujet gnral de toutes les conversations.
+
+Le nouveau gouverneur, encore inaccoutum aux rapports avec les
+chrtiens, avait naturellement sur les femmes les mmes ides barbares
+qu'ont tous les Turcs. En consquence, et suivant au pied de la lettre
+la loi de Mahomet, il avait ordonn que cette jeune fille ft cousue
+dans un sac et jete la mer, ce qui se fait presque tous les jours
+Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyre, vous
+rencontrtes le cortge qui allait mettre excution la sentence rendue
+contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris o ces gens-l
+allaient et quelle tait la patiente, vous intervntes aussitt; et que,
+comme on hsitait obir vos ordres, vous ftes oblig d'intimer au
+chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette
+menace ne suffisait pas encore pour le dcider, vous tirtes un
+pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obir et
+de retourner avec vous jusqu' la maison de l'aga, vous alliez lui
+brler la cervelle. L-dessus, cet homme consentit revenir sur ses pas
+jusque-l, et vous obtntes par des menaces, par des prires, et
+peut-tre aussi par des prsens, la grce de la jeune fille, condition
+qu'elle quitterait Athnes. On dit que vous la conduistes d'abord au
+couvent, et que pendant la nuit vous la ftes partir pour Thbes, o
+elle trouva un sr asile. Voil tout ce que je sais de cette histoire,
+telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous dsirez m'adresser
+d'autres questions ce sujet, je suis prt y rpondre avec le plus
+grand plaisir.
+
+Je suis, bien sincrement, mon cher Byron, etc.,
+
+SLIGO.
+
+Je crains que vous n'ayez bien de la peine lire mon griffonnage, mais
+je suis press par les prparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.
+
+
+Le _Giaour_ offre un exemple remarquable de l'abondance de son
+imagination une fois que les sources en taient ouvertes sur un objet.
+Ce pome s'agrandit tellement pendant l'impression de la premire
+dition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il
+contenait d'abord, il s'lve maintenant prs de quatorze cents. En
+effet, le plan qu'il avait adopt d'une srie de fragmens,
+
+ Un paquet de perles orientales enfiles au hasard,
+
+lui laissait la libert d'introduire, sans avoir gard rien qu'au ton
+gnral de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui
+s'offraient son imagination active. On peut voir jusqu'o il portait
+cette libert, dans une note de sa main la marge du paragraphe,
+
+ Beau climat o chaque saison sourit...
+
+dans laquelle il dit: Je n'ai pas encore fix la place o je devrai
+insrer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas
+un seul exemplaire ici.
+
+Mme dans ce nouveau passage, tout riche qu'il tait d'abord, son
+imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beauts: car cette
+partie si pittoresque depuis
+
+ Car l, la rose crot sur les rochers, dans le vallon, etc.
+
+jusqu'
+
+ Ses gmissemens se changent en chants joyeux...
+
+fut encore ajoute aprs coup. Parmi les autres morceaux qui parurent
+dans cette nouvelle dition, je ne sais si ce fut la troisime ou la
+quatrime, car, entre celle-l et la premire, il s'coula peine six
+semaines, on doit compter cette belle et mlancolique description de la
+Grce, prive, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du
+sicle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun pote
+d'aucun sicle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mlancolique,
+plus dlicieusement acheve[36]. Parmi les heureuses additions cette
+nouvelle dition, il faut encore compter les vers,
+
+ Le cigne fend les eaux avec fiert, etc.
+
+et ces autres si pathtiques,
+
+ Ma mmoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.
+
+[Note 36: Dans le _Constantinople_ de Dallaway, livre que Byron a d
+naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'_Histoire de
+la Grce_ de Gilliers, qui renferme peut-tre le premier germe de la
+pense que le gnie a si admirablement dveloppe: L'tat prsent de la
+Grce, compar l'ancien, est comme l'obscurit silencieuse du tombeau
+oppose l'clat brillant de la vie active.]
+
+Quand je le rejoignis Londres, au printems, je trouvai encore plus
+gnral et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme o j'avais
+laiss chacun pour sa personne et ses crits, dans la socit et dans le
+monde littraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus
+immdiatement, la familiarit avait peut-tre commenc, suivant l'usage,
+ diminuer un peu l'enchantement. Sa gat, son abandon, aprs une
+connaissance plus intime, ne pouvait manquer de dtruire le charme de
+cette tristesse potique, dont les yeux plus loigns le voyaient
+toujours entour; tandis que les notions romantiques que ses lectrices
+avaient attaches aux amours auxquels il fait allusion dans ses pomes,
+sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles
+voyaient, de trop prs, les objets qu'on supposait enflammer pour le
+moment son imagination et son coeur. Il faudrait que la matresse d'un
+pote demeurt, s'il tait possible, pour les autres, un tre aussi
+imaginaire qu'elle l'a t souvent pour lui-mme, grces aux qualits
+dont il s'est plu la doter. Quelque belle que soit la ralit, elle ne
+saurait manquer de rester bien infrieure au portrait qu'une imagination
+trop ardente a pris plaisir s'en faire. Si nous pouvions rassembler
+devant nous toutes les beauts que l'amour des potes a immortalises,
+depuis la dame de haut lieu jusqu' la simple bachelette, depuis les
+Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chlos et aux Jannetons, il nous
+faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes
+brillantes que la posie y a loges, et souvent notre admiration de la
+constance et de l'imagination du pote s'accrotrait en dcouvrant
+combien son idole en tait peu digne.
+
+Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'ide
+romanesque que l'on s'tait faite du caractre personnel du pote, ce
+dsappointement de l'imagination tait plus qu'amplement compens dans
+le petit cercle qu'il frquentait habituellement par les qualits
+franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait dployer. Il tait
+encore remarquable pour l'absence de tout pdantisme, de toute
+prtention d'homme de lettres, et on et pu lui donner avec justice
+l'loge que fait Sprat de Cowley: _Peu de gens eussent pu deviner,
+l'extrme facilit de son commerce, que c'tait un grand pote_. Tandis
+que ses amis intimes, ceux qui taient parvenus, pour ainsi dire,
+derrire les coulisses de sa renomme, le voyaient ainsi sous son
+vritable jour, avec ses faiblesses et son amabilit; les trangers et
+ceux qui l'approchaient de moins prs restaient sous le charme de son
+caractre potique, et plusieurs pensaient que la gravit, l'orgueil, la
+_sauvagerie_ de quelques-uns de ses personnages taient les traits
+distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manires.
+Cette ide a t si gnrale, elle a rgn si long-tems que, dans
+quelques essais sur son caractre, publis depuis sa mort, et contenant
+du reste beaucoup d'aperus frappans de justesse, nous trouvons dans son
+prtendu portrait des traits tels que ceux-ci: Lord Byron avait un
+esprit srieux, positif, svre; un caractre satirique, ddaigneux et
+sombre. Il n'avait pas la plus lgre sympathie pour une gat
+insensible; l'extrieur, on voyait un air chagrin, le mcontentement,
+le mpris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de
+tnbres, etc., etc.[37]
+
+[Note 37: _Lettres sur le caractre et le gnie potique de Lord
+Byron_, par sir gerton Bridges, baronnet.]
+
+Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il tait
+envisag par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait,
+mais il en tait flatt comme d'une preuve de la diversit et de la
+flexibilit de ses moyens. En effet, comme je l'ai dj remarqu, il
+tait loin d'tre insensible l'effet qu'il produisait personnellement
+sur la socit; et la place distingue qu'il avait prise dans le monde,
+depuis le commencement de notre liaison, n'altrait en rien l'aimable
+simplicit et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je
+remarquais, quant au monde extrieur, quelques lgers changemens dans sa
+conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supriorit qu'il
+avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidit
+s'accommodt mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou
+que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crt que les hommes minens ne
+doivent pas trop familiariser le public avec leur personne[38], il
+vitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se
+montrer le matin et dans les lieux frquents. L'anne prcdente, avant
+que son nom ft devenu si clbre, nous avions t l'exposition dans
+Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables[39], et je ne doute
+pas que la vritable raison qui lui fit alors viter les endroits
+frquents ne ft cet extrme dplaisir qu'il prouvait de la difformit
+de son pied, difformit qui devait d'autant plus attirer les regards du
+public que son beau talent le rendait plus universellement connu.
+
+[Note 38: _Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit_.]
+
+[Note 39: La seule chose qui me frappt en lui, comme
+extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait
+prouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude,
+allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte
+de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir
+vu un chapeau sur la tte depuis ce tems-la.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Parmi les momens que nous avons passs joyeusement ensemble, je me
+rappelle plus particulirement un certain soir o il se livra la gat
+la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemble, nous avions
+reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume,
+n'avait pas dn les deux jours prcdens, prouvant alors une faim
+canine, demanda grands cris quelque chose manger. Notre repas, qu'il
+ordonna lui-mme, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement
+ai-je pris part un plus joyeux souper. Il arriva que notre hte venait
+de recevoir l'hommage d'un volume de posies, crites l'imitation
+avoue des anciens potes anglais, contenant, comme la plupart des
+modles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mles
+plus de dtails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la
+disposition d'esprit o nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce
+furent ces derniers dont nous nous occupmes exclusivement, et il faut
+avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.
+
+En vain, pour rendre plus de justice l'auteur, M. Rogers essaya-t-il
+d'attirer notre attention sur quelques-unes des beauts relles de
+l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux
+passages qui pouvaient fournir matire notre humeur enjoue. force
+de parcourir le volume dans tous les sens, nous dcouvrmes que notre
+hte, outre qu'il en admirait sincrement quelques parties, avait un
+motif de reconnaissance pour prendre ainsi la dfense de son auteur, et
+qu'un des pomes contenait de lui un loge trs-pompeux, et, je n'ai pas
+besoin de le dire, trs-mrit. Nous tions trop fous dans le moment
+pour nous arrter, mme devant cet loge, auquel nous concourions
+cependant de grand coeur. Le premier vers de cette pice, autant que je
+puis me le rappeler, tait:
+
+ Quand Rogers se livrant au travail, etc.
+
+Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller
+au-del des deux premiers mots. Notre rire fou tait alors arriv un
+point tel que rien ne pouvait plus l'arrter. Il recommena deux ou
+trois fois, mais peine avait-il prononc _Quand Rogers_, que nous nous
+mettions rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu' la fin, malgr
+le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pt s'empcher de
+se joindre nous; nous rmes alors tous les trois de si bon coeur, que
+si l'auteur et t l, je crois en vrit qu'il n'et pu rsister la
+contagion.
+
+Un jour o deux aprs je reus le billet et les vers suivans: les mots
+en italique sont tirs de l'loge mme dont nous nous tions permis de
+rire.
+
+
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+_Quand Rogers_ ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie
+pour vous seul. Je suis prt fixer tel jour que vous voudrez pour
+notre visite. Shridan, ne l'avez-vous pas trouv dlicieux? _Le
+Marchand de volaille_ a t sa premire et sa meilleure
+plaisanterie[40].
+
+Tout vous, etc.
+
+_Je dpose ma branche de laurier_.
+
+_Toi_, dposer ta branche de _laurier_! O donc l'as-tu vole? Et quand
+elle t'appartiendrait rellement, qui des deux en a le plus besoin,
+Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage dessch, ou renvoie-le au
+docteur Donne. Si justice tait faite tous deux, il n'en aurait gure,
+et toi pas du tout.
+
+[Note 40: Il fait ici allusion un dner chez M. Rogers, dont j'ai
+rendu ailleurs le compte suivant:
+
+La compagnie se composait de M. Rogers lui-mme, Lord Byron, M.
+Shridan et l'auteur de ces _Mmoires_. Shridan n'ignorait pas notre
+admiration pour lui. La prsence du jeune pote surtout semblait lui
+rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les dtails
+qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrire n'taient pas moins
+intressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le
+cours de cette soire que nous parlant du pome que M. Whitbread avait
+compos et envoy parmi les nombreux prologues destins la rouverture
+de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des
+allusions au phnix, il dit: Mais il y avait plus de l'oiseau dans les
+vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il tait entr dans
+beaucoup de dtails; il avait parl de ses ailes, de son bec, de sa
+queue, etc., etc.; enfin, c'tait absolument le phnix dcrit par un
+_marchand de volaille_.
+(_Vie de Shridan_.)]
+
+_Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon_.
+
+Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais
+qu'un bonnet de fou. La premire fois que tu iras dans la ville de
+Delphes, demande ceux qui s'y trouveront logs avec toi: ils te diront
+que Phbus a donn sa couronne Rogers, quelques annes avant que tu ne
+vnsses au monde.
+
+_Que chacun ait le sien_.
+
+Quand on portera du charbon de terre Newcastle et des hiboux
+Athnes comme une curiosit; quand Liverpool pleurera ses sottises;
+quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de
+C*** aura un hritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu
+en auras de reste donner.
+
+
+Le nom de Shridan, cit dans la note prcdente, nous offre une
+heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques dtails
+sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration
+sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment
+au-dessus de tous les grands politiques de son tems.
+
+
+J'ai vu souvent Shridan en socit, il tait admirable! Il avait une
+espce de got pour moi; il ne m'a jamais attaqu, du moins en ma
+prsence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits,
+orateurs et potes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de
+Stal, anantir Colman et en faire autant, peu prs, de quelques
+autres personnes de talens et de rputation, dont je ne cite pas les
+noms, parce qu'elles sont de mes amis.
+
+La dernire fois que je me suis trouv avec lui, ce fut, je crois, chez
+sir Gilbert Elliot; il tait aussi amusant que jamais. Non, je me
+trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernire fois.
+
+Je me suis trouv avec lui dans bien des endroits et bien des
+parties, Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock,
+la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers;
+enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne
+humeur et d'un esprit dlicieux.
+
+J'ai vu Shridan pleurer deux ou trois fois; peut-tre tait-ce des
+larmes de vin, mais cette circonstance mme rendait la chose plus
+frappante, car qui pourrait voir sans motion _l'ge remplir d'indignes
+larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir priv de raison et se
+donnant en spectacle_[41].
+
+[Note 41: Quand le clbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il
+y avait plusieurs annes qu'il tait atteint des infirmits les plus
+dplorables, et tomb tout--fait en enfance.
+(_N. du Tr._)]
+
+Je l'ai vu un jour pleurer la salle de vente de Robin, la suite
+d'un splendide dner, compos des personnes les plus illustres par leur
+naissance et leurs talens: ce fut cause de quelques observations sur
+l'obstination des whigs refuser des places et censurer leurs
+principes. Shridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est
+ais milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou milord
+H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une
+partie leur vient de sincures actuelles, ou qu'ils ont hrites par les
+sincures de leurs anctres aux dpens de la fortune publique, de venir
+vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne
+savent pas quels combats ont supporter, pour y rsister, ceux qui,
+avec autant d'amour-propre, des talens au moins gaux, et des passions
+qui certes ne sont pas infrieures, n'ont jamais eu de leur vie un
+shilling qu'ils puissent dire eux appartenant. En disant cela il se
+mit pleurer.
+
+Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un
+shilling lui appartenant; coup sr, il trouva moyen d'en avoir un
+bon nombre appartenant aux autres.
+
+En 1815, j'avais occasion de faire une visite mon homme d'affaires,
+je le trouvai avec Shridan. Aprs quelques politesses rciproques,
+celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je
+ne pus m'empcher de m'informer de celle de Shridan. Oh! rpondit le
+procureur, c'est comme l'ordinaire; il vient pour tcher d'arrter les
+poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que
+comptez-vous faire? Rien du tout, pour le prsent, dit-il; voudriez-vous
+que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? quoi cela nous
+mnerait-il? L-dessus il se mit rire et parler des rares talens de
+Shridan pour la conversation.
+
+Or, je sais, par exprience personnelle, que mon procureur n'est,
+certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend gure rien,
+hors des statuts et des arrts. Eh bien! Shridan, en une demi-heure de
+conversation, avait trouv moyen de l'adoucir si bien, que si son
+client, brave et digne homme du reste, ft venu en ce moment, je crois
+qu'il l'et jet par la fentre avec toutes les lois du monde et
+quelques juges-de-paix par-dessus le march.
+
+Tel tait Shridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien
+vu de pareil depuis le tems d'Orphe!
+
+Un jour, je le vis prendre sa propre _Monodie sur Garrick_; il s'arrta
+ la ddicace lady douairire ***. cette vue, il entra en fureur, et
+s'cria: C'est coup sr un faux; jamais je n'ai rien pu ddier cette
+vieille hypocrite, cette infernale prostitue, etc., etc.; et continua
+ainsi, pendant une demi-heure, son ptre ddicatoire la personne qui
+en tait l'objet. Si tous les crivains s'exprimaient avec la mme
+franchise, cela serait divertissant.
+
+Il m'a dit que le soir mme du grand succs de _l'cole de la
+Mdisance_ (_the School for Scandal_), il avait t terrass et men au
+corps-de-garde par les _watchmen_ qui l'avaient trouv ivre et faisant
+du bruit dans la rue.
+
+Au moment o il se mourait, on le pressait de consentir subir une
+opration: Non, rpondit-il, je me suis dj soumis deux, et c'est
+assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'tait de
+s'tre fait couper les cheveux et d'avoir pos pour son portrait.
+
+Je me suis trouv quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru
+extrmement plaisant et trs-bon compagnon. Mais la gat, ou plutt
+l'esprit de Shridan avait quelque chose de sombre, quelquefois mme de
+sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je
+l'observais de prs. Colman, c'est diffrent, il riait, lui. Si j'avais
+ choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux la fois, je
+dirais: Donnez-moi Shridan pour commencer la soire, et Colman pour la
+finir; Shridan dner, et Colman souper; Shridan avec le Porto et
+le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madre et le Champagne dner,
+le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au
+_grog_ et au _gin_ tendu d'eau du matin[42]. J'ai pass par cette
+enfilade de liquides avec tous les deux. Shridan tait une compagnie de
+grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un rgiment entier...
+d'_infanterie lgre_, coup sr: toujours tait-ce un rgiment.
+
+[Note 42: Dans un repas anglais, le Champagne se boit indiffremment
+pendant le premier service et pendant tout le tems du dner; le Bordeaux
+(_claret_) plus spcialement avec le Madre et le Xers (_Sherry_),
+aprs que les dames sont retires. Le _grog_ est de l'eau-de-vie, avec
+un peu de sucre ou sans sucre, tendue dans de l'eau chaude ou froide,
+mais plus souvent chaude; le _gin_ est l'esprit du genivre, et l'un des
+principaux articles d'importation des Hollandais.
+(_N. du Tr._)]
+
+C'est vers cette poque que Lord Byron, je suis fch d'ajouter par mon
+entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'diteur d'un journal
+hebdomadaire bien connu, l'_Examiner_. Je connaissais cette personne
+depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une
+admiration sincre pour ses talens et son courage comme journaliste.
+L'intrt que je prenais lui personnellement avait t rcemment accru
+par le caractre noble et mle qu'il avait dploy pendant le cours d'un
+procs qui lui avait t intent, ainsi qu' son frre, pour un libelle,
+publi dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la
+condamnation de tous deux deux ans d'emprisonnement. On se rappellera
+qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment
+d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner
+leurs rangs et leurs principes, aprs avoir t long-tems regard comme
+leur ami et leur patron. Partageant moi-mme cette opinion, et peut-tre
+avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intrt au sort de M.
+Hunt; et immdiatement aprs mon arrive Londres, je lui rendis visite
+dans sa prison. J'en parlais peu de jours aprs lord Byron, ajoutant
+que j'avais t tonn du luxe qui y rgnait, des treillages de fleurs
+au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu
+dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble pote, dont les ides
+politiques concidaient absolument avec les miennes, exprima le plus
+grand dsir de donner la mme preuve de respect M. Hunt; et, en
+consquence, deux ou trois jours de l, nous nous rendmes ensemble
+la prison. peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita
+dner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en consquence, au
+mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le
+recevoir dans ses murs comme convive.
+
+Le matin de notre premire visite au journaliste, je reus de Lord Byron
+les vers suivans videmment crits la veille au soir.
+
+
+19 mai 1813.
+
+ vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la
+ ville, Anacron, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le
+ diable m'emporte si je sais de quoi vous devez tre plus
+ fier, de vos in-4 deux guines, ou de vos petits livres
+ quatre sous...
+
+Mais revenons ma lettre, c'est une rponse la vtre. Soyez demain
+chez moi, aussitt que vous le pourrez, tout habill, tout prt, pour
+aller voir l'esprit en prison. Plaise Phbus que nos pchs politiques
+ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous
+tes engag, et que vous avez dsert Sam Rogers pour les _bas-bleus_ de
+Sotheby; moi-mme, bien qu'accabl d'un rhume qui me tue, il faut que je
+mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais
+demain, quatre heures, nous...
+
+10 heures.
+
+Arriv l, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.
+
+11 heures et demie.
+
+*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote.
+_Addio_.
+
+
+La journe que nous passmes en prison, si elle ne fut pas
+trs-agrable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de
+nouveau. J'avais, par gard pour Lord Byron, stipul d'avance avec notre
+hte que nous serions en aussi petit comit que possible; et quant au
+dner, il eut gard ma prire: nous n'y vmes qu'un ou deux membres de
+la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre
+tranger que M. Mitchell, l'ingnieux traducteur d'Aristophanes. Mais,
+aussitt aprs le dner, arrivrent plusieurs littrateurs des amis de
+M. Hunt, qui n'tant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublrent un
+peu le plaisir que nous prouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me
+rappelle trs-bien M. John Scott, qui depuis crivit des choses si
+svres sur Lord Byron. Il est pnible de songer qu'entre les personnes
+runies alors autour du pote, il y en avait une qui devait bientt
+attaquer sa rputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins
+honorable encore, devait rpandre son venin sur sa tombe.
+
+Ce fut le 2 juin que, prsentant une ptition la Chambre des Lords, il
+parut pour la troisime et dernire fois comme orateur dans cette
+assemble. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva
+m'habillant en toute hte pour aller dner. Il tait, je me le rappelle,
+de la meilleure humeur, et encore tout anim de son discours. Comme je
+continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit se promener en long
+et en large dans la pice voisine, dclamant tout haut en ma faveur,
+d'un ton burlesquement srieux, quelques phrases dtaches de sa
+nouvelle harangue. Je leur ai dit que c'tait une violation palpable de
+la constitution; que si de pareilles choses taient tolres, c'en tait
+fait de la libert anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le
+flot de son loquence, quel tait donc ce terrible sujet de plainte?--Le
+sujet de plainte? rpta-t-il en s'arrtant, comme pour y rflchir,
+_oh! je ne m'en souviens pas_[43]. Il est impossible de se faire une
+ide de l'effet comique qu'il donna ces mots: son geste, son regard,
+en de semblables occasions, taient irrsistiblement risibles; car
+c'tait plutt dans des plaisanteries, des trangets de cette nature,
+que dans des choses spirituelles, proprement parler, que consistait le
+charme de sa conversation.
+
+[Note 43: Son discours tait l'occasion d'une ptition du major
+Cartwright.]
+
+Quoiqu'aprs le brillant succs de _Childe-Harold_ il soit bien vident
+qu'il cessa de penser au Parlement comme l'arne de son ambition, on
+peut croire cependant qu'il ne ngligea pas de l'tudier comme un vaste
+champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi vari que le
+sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intrt; dans un
+bal, dans une cole de pugilat, au parlement, tout doit avoir t mis
+profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte
+carrire de snateur; je les extrais de son propre journal.
+
+Je n'ai jamais entendu personne qui rpondt entirement l'ide que
+je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approch, si ce n'tait
+son dbit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une
+fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me parat aussi diffrent
+d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un pote. Grey a
+du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui
+y ressemble beaucoup. Je n'ai point admir Windham, bien que tout le
+monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread tait le
+Dmosthnes du mauvais got et de la vhmence vulgaire, mais fort et
+Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincrit. Lord Lansdowne
+est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aim
+Grenville, s'il et voulu rduire ses discours une heure de dure.
+Burdett est doux et argentin comme Blial lui-mme; c'est, je crois, le
+grand favori du _pandemonium_; du moins, j'ai toujours entendu les
+gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses
+discours en haut, et se hter de descendre pour couter, ds qu'il se
+levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second
+discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est tudi, mais
+fin et souvent loquent. Tout trange que cela puisse paratre, je n'ai
+jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade
+de collge; il n'y avait que deux autres enfans qui nous sparaient.
+Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait tre parmi
+les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M.
+Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des
+mots.
+
+Je doute beaucoup que les Anglais _aient_ aucune loquence;
+proprement parler, je suis port croire que les Irlandais en
+_avaient_, que les Franais en _auront_ et en _ont eu_ dans la personne
+de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approch de
+l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir t au
+barreau, mais j'aurais voulu qu'il y ft encore chaque fois que je l'ai
+entendu la chambre. Lauderdale est perant, subtil et trop cossais...
+
+Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu
+que bien rarement un discours qui ft peu prs intelligible et pas
+trop long pour le sujet. Tout calcul, c'est une grande dception, et
+une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont
+obligs d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shridan qu'une fois, et
+peu d'instans; j'aimais sa voix, son dbit, son esprit, et c'est le seul
+orateur que j'aie jamais souhait entendre plus long-tems.
+
+Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette
+impression, que, peu formidables comme _orateurs_, ils le sont beaucoup
+comme _auditoire_. Il est possible qu'il n'y ait point d'loquence dans
+un corps aussi nombreux (il n'y a eu que _deux_ orateurs parfaits dans
+l'antiquit, et peut-tre _moins encore_ dans les tems modernes); mais
+il doit y avoir ncessairement un levain de rflexion et de bon sens,
+qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne
+puissent pas l'exprimer noblement.
+
+On prtend que Horne Tooke et Roscoe ont dclar qu'ils taient sortis
+du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intgrit
+et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette
+masse totale est probablement peu prs la mme; il est probable aussi
+que le nombre de _ceux qui prennent la parole_, et leurs talens ne
+varient gure. Je ne parle point ici d'_orateurs_, il faut des sicles
+pour en enfanter un; ce ne sont point choses trouver dans toutes les
+runions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre
+ne m'ont inspir autant de respect et de crainte que le mme nombre de
+Turcs assis dans un divan, ou de mthodistes runis dans une grange. La
+timidit et l'agitation nerveuse que j'prouvais provenaient plutt du
+nombre que de la qualit des personnages, plutt aussi de l'effet que
+pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant
+bien, comme tout le monde le sait, que Cicron lui-mme, et probablement
+le Messie, n'eussent jamais chang le vote d'un seul gentilhomme de la
+chambre ou d'un seul vque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et
+ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intrt dans les grandes occasions.
+
+J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours la
+chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques
+minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le dbut de son
+prdcesseur Flood avait t une chute complte et dans des
+circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des snateurs
+ministriels, qui avaient les yeux fixs sur Pitt, leur thermomtre,
+l'eurent vu incliner la tte plusieurs fois en signe d'approbation, ils
+acceptrent l'ordinaire ce signal avec obissance, et se livrrent
+des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les
+mritait; c'tait un chef-d'oeuvre. Je n'ai pu entendre celui-l, tant
+alors Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il pronona dans
+la suite sur la mme question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la
+guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je
+partageais l'admiration que son loquence inspirait tout le monde.
+
+Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le pote Rogers le vieil
+orateur de Courtenay, je fus frapp des restes imposans de sa belle
+figure, et de la vivacit que conservait encore sa conversation. Ce fut
+lui qui rduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une
+rponse accablante au discours de dbut du rival de Grattan au Parlement
+d'Irlande. J'aime connatre les motifs qui ont dtermin les actions
+des hommes. Je demandai Courtenay s'il n'avait pas t pouss par
+quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans
+l'acrimonie de sa rplique. Il me dit que j'avais devin juste; qu'en
+Irlande, cit la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se
+lever et l'attaquer de la manire la plus dure et la moins mrite; que,
+n'tant pas membre de la Chambre, il ne put se dfendre lui-mme; et que
+l'occasion de se venger de cet affront s'tant prsente quelques annes
+aprs, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empcher d'en
+profiter. Certes, il paya Flood avec intrt; car celui-ci ne joua plus
+aucun rle, et ne pronona plus gure que deux ou trois discours la
+Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer part, celui de
+1790, sur la rforme parlementaire, dont Fox disait que c'tait le
+meilleur qu'il et jamais entendu sur ce sujet.
+
+
+Il avait entretenu long-tems l'ide de quitter de nouveau l'Angleterre.
+Il parat que, dans ses accs de mlancolie et de chagrin, c'tait une
+sorte de consolation pour lui de tourner ses ides vers la libert d'une
+vie passe dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de
+_Childe-Harold_, il tait dans un accs de cette nature, et parlait
+souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer
+Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manires du
+Levant, et de passer son tems tudier les langues et les littratures
+orientales. La joie de son triomphe et les succs qu'il obtint alors
+dans d'autres carrires que celle des lettres, dtournrent quelque tems
+sa pense de ses projets d'migration. Mais bientt il y revint; et nous
+avons vu, dans l'une de ses lettres M. William Bankes, qu'il brlait
+de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes
+de sa Grce bien-aime. Ce plan cda pendant quelque tems celui
+d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant
+qu'il se prparait ce voyage, qu'il crivit les lettres suivantes.
+
+
+
+
+LETTRE CXXI.
+
+ M. MURRAY.
+
+Maidenhead, 13 juin 1812.
+
+
+J'ai lu les _Lgres observations_; elles sont raisonnablement
+mchantes, mais pas trop. Il y a une note la fin contre _Massinger_;
+ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir t mis en mauvaise compagnie.
+L'auteur a dcouvert quelques mtaphores incohrentes dans un passage
+des _Potes anglais et des Journalistes cossais_, page 23, dit-il, mais
+sans citer quelle dition. Faites les changemens au _seul_ exemplaire
+qui vous reste, c'est--dire, de la cinquime dition, afin que je
+profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'_instinct
+infernal_, mettez _brutal instinct_; _flons_ au lieu de _harpies_;
+_chiens d'enfer_ au lieu de _chiens du sang_[44]. C'taient l de
+vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont gure plus doux;
+mais, comme je n'ai pas envie de rimprimer cet ouvrage, ces corrections
+ne sauraient tre de grande importance, et sont une satisfaction pour
+moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqu n'a pas
+plus de douze vers.
+
+[Note 44: Dans un article sur cette satire, crit pour le
+_Cumberland-Review_, mais non imprim, dfunt M. le rvrend William
+Crome avait not en ces termes l'incohrence de ces mtaphores:
+
+Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en
+autant d'animaux diffrens. En trois vers, il va vous le mtamorphoser
+de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un
+chien du sang.
+
+Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de
+lgret ou d'ignorance relevs dans cette satire, tels que _poisson de
+l'Hlicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie_, etc.,
+etc.]
+
+Vous ne me rpondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui
+crire, et je ne voudrais rien lui dire de dsagrable. Si vous
+m'crivez _poste-restante_ Portsmouth, j'enverrai chercher votre
+rponse. Vous ne m'avez jamais parl de la critique de _Colombus_, qui
+va paratre; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi
+envers l'auteur des _Plaisirs_: cet ouvrage devait le placer plus haut
+que ne l'ont pens les crivains de la _Quarterly_; mais je ne veux
+point attaquer les dcisions de ces _infaillibles invisibles_; aprs
+tout, l'article est fort bien crit. L'horreur qu'on a gnralement pour
+les _fragmens_ me fait trembler pour le sort du _Giaour_; mais vous avez
+voulu l'imprimer, et peut-tre prsent n'tes-vous pas sans vous en
+repentir. Enfin j'ai donn mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous
+n'aurons pas de querelle l-dessus, pas mme si je les voyais servir
+d'enveloppe la ptisserie; mais ce ne sera pas sans une apprhension
+de quelques semaines, en dveloppant chaque pt.
+
+J'emporterai les livres qui pourront tre marqus G. O. Connaissez-vous
+les _Naufrages_ de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier
+volume de _Robinson Cruso_ a t compos par lord Oxford, premier du
+nom, quand il tait prisonnier la Tour, et donn par lui De Foe;
+c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemand le
+manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Hber? crivez-moi Portsmouth.
+
+Tout vous, etc.
+
+N.
+
+
+
+
+ M. MURRAY.
+
+18 juin 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+Voulez-vous vous charger de faire parvenir son adresse la lettre
+ci-jointe, en rponse la plus aimable que j'aie jamais reue. Je ne
+puis exprimer M. Gifford, ni personne, tout le plaisir qu'elle m'a
+fait.
+
+Tout vous, etc.
+
+N.
+
+
+
+
+LETTRE CXXII.
+
+ M. W. GIFFORD.
+
+18 juin 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+Je suis toujours embarrass de vous crire sur quoi que ce soit, bien
+plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous
+saviez quelle vnration j'ai toujours eue pour vous, mme avant de
+former la plus simple esprance de me lier avec vous, comme auteur ou
+comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.
+
+Tout avis de votre part, mme sous la forme plus amre d'un passage de
+votre _Moeviade_, ou d'une note votre dition de _Massinger_, et t
+reu avec obissance: j'aurais essay de profiter de vos censures; jugez
+si je dois tre moins dispos profiter de vos bonts. Il ne
+m'appartient pas de renvoyer des loges mes anciens et ceux qui
+valent mieux que moi; loges qui, pour tre sincres, n'en seraient pas
+mieux accueillis. Je reois donc votre approbation avec reconnaissance;
+et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer
+les sentimens d'admiration dont je suis pntr pour vous.
+
+J'aurai le plus grand gard ce que vous me conseillez sur les
+matires religieuses; peut-tre le mieux serait-il de les viter
+tout--fait. Ce que j'en ai crit et que l'on a blm a t interprt
+toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrdulit; je n'ai pas cru
+que, pour avoir dout de l'immortalit de l'ame, on dt m'accuser
+d'avoir ni l'existence de Dieu. C'est en comparant le nant de nos
+individus et le peu d'_importance de notre monde_, au grand tout dont il
+n'est qu'un atome, que j'ai d'abord t port imaginer que nos
+prtentions l'ternit pourraient bien tre vaines.
+
+Cette ide, jointe au dgot d'avoir t, pendant dix ans que j'ai
+passs dans une cole calviniste cossaise, tran de force l'glise,
+m'a donn cette maladie; car, aprs tout, c'est une maladie de l'esprit,
+comme tous les autres genres d'hypocondrie[45].
+.......................................................................
+.......................................................................
+
+[Note 45: Il parat que le reste de cette lettre s'est perdu.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+LETTRE CXXIII.
+
+ M. MOORE.
+
+22 juin 1813.
+
+
+... Hier j'ai dn avec *** l'picne, dont les ides politiques sont
+misrablement changes. Elle est pour le Dieu d'Isral et lord
+Liverpool, dplorable antithse de mthodisme et de torysme; elle ne
+parle que de dvotion et de mystre, et s'attend, j'en suis sr, que
+Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...
+
+Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur
+vous. Il veut faire de vous la colonne et l'diteur gag d'un ouvrage
+priodique. Qu'en dites-vous? tes-vous prt vous engager, comme _Kit
+Smart_, fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au
+_Visiteur Universel_? Srieusement, il parle de centaines de livres
+sterling par an, et quoique je dteste traiter de ce misrable signe
+reprsentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et
+profit. Pour nous, je suis sr que nos plaisirs ne sauraient qu'y
+gagner.
+
+Je ne sais que dire de l'_amiti_. Je ne me suis jamais livr ce
+sentiment, qu'une fois, l'ge de dix-neuf ans, et il m'a caus autant
+de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aeul de Whitbread au
+roi, qui voulait le faire chevalier, _je crains d'tre trop vieux_.
+Nanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de
+bonheur que
+
+Votre, etc.
+
+Renonant son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en
+Sicile, il songea de nouveau retourner dans le Levant, comme on le
+verra par les lettres suivantes; et s'y prparait si bien, qu'il avait
+achet, pour en faire prsent ces anciennes connaissances en Turquie,
+une douzaine environ de tabatires, chez Love, le bijoutier de
+Old-Bond-Street.
+
+
+
+
+LETTRE CXXIV.
+
+ M. MOORE.
+
+N 4, Bndictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.
+
+
+Votre silence me fait prsumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse
+balourdise en rpondant votre dernire. Je vous prie donc de recevoir
+ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez telle partie, ou
+ la totalit de cette malencontreuse ptre. Mais si je me trompe dans
+cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si
+long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis
+avoir dit; mais si, comme les dits nonchalantes de Lucrce, il n'est
+pas trop indiffrent ce qui regarde les mortels, il sait aussi que
+vous tes la dernire personne que je voudrais offenser. Si donc, je
+l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne
+soulagez-vous pas votre bile?
+
+Rogers est la campagne avec Mme de Stal, qui vient de publier un
+_Essai sur le Suicide_, qui ne saurait manquer, je prsume, de dcider
+quelqu'un se brler la cervelle, comme le sermon prch par
+Blinkensop, pour prouver la vrit du christianisme, et dont un de mes
+amis sortit compltement athe, aprs y tre entr on ne peut plus
+orthodoxe. Avez-vous trouv une rsidence? Avez-vous fini ou commenc
+quelques nouvelles posies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai
+fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez
+pas fait vous-mme. Je me dispose toujours pour mon voyage, et dsire
+vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; dsir que vous devriez
+satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus
+vous, ce que vous dites. Je dmentirai cette calomnie par cinquante
+lettres dates de l'tranger, particulirement de toutes les villes o
+rgnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffe de vapeur
+de soufre pour vous sauver de la contagion. crivez-moi, je vous prie.
+Je suis fch d'avoir vous dire que.................................
+......................................................................
+
+Les Oxford se sont embarqus il y a quinze jours environ, et ma soeur
+est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous tant que
+rarement trouvs ensemble, nous en sommes naturellement plus attachs
+l'un l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont d
+arriver jusque dans le comt de Derby ou partout ailleurs que vous
+soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des
+transparens et de toutes les absurdits que la victoire amne sa
+suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un _M_ et un _W_, que
+quelques-uns pensaient signifier _marchal Wellington_; que d'autres
+traduisaient _Manager Whitbread_ (directeur Whitbread): tandis que les
+dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'taient elles que la
+dernire lettre dsignait[46]. Je laisse ce problme aux lumires des
+commentateurs. Si vous ne rpondez pas la prsente, je ne dirai pas ce
+que vous mritez, mais il me semble que je mrite bien une rponse.
+Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite
+poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas
+pouvantable.
+
+[Note 46: _W_ est l'initiale et souvent l'abrviation d'un mot
+trs-nergique en anglais pour signifier _courtisane_.--Le nombre de ces
+demoiselles aux environs de Drury-Lane est rellement effrayant.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CXXV.
+
+ M. MOORE.
+
+13 juillet 1813.
+
+
+... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vrit, avec la
+susceptibilit que l'on vous prte, je craignais d'avoir dit, je ne sais
+quoi qui vous et offens, ce dont j'aurais t dsespr; quoique je ne
+voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des
+enfans _ lui_, du repos, de la rputation, une honnte aisance et des
+amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas
+jurer que j'en aie un seul.
+
+Dites donc, Moore, savez-vous que je suis tonnemment _enclin_,
+remarquez que je ne dis qu'_enclin_, devenir srieusement amoureux de
+lady A. F., mais *** a ruin tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous
+la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilit, ou un bon
+caractre? L'un de ces avantages _suffirait_ (j'avais mis _suffira_, je
+l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beaut, je l'ai
+vue. Mes affaires pcuniaires s'amliorent, et si mon avenir ne
+s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et
+celle-l me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je
+ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...
+
+Je brle de m'en aller, mais j'prouve de grandes difficults pour
+obtenir mon passage bord d'un btiment de guerre. Ils feraient mieux
+de me laisser partir, le patriotisme est l'ordre du jour, mais s'ils
+montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme
+eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous crivez, sans doute, quelque
+chose; nous l'esprons tous, dans notre propre intrt. Rappelez-vous
+que vous devez tre l'diteur de mes oeuvres posthumes, que vous
+publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des
+confessions, dates du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on
+peut mourir galement partout.
+
+Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fte nationale. Le rgent et ***
+y seront et tous ceux qui peuvent dpenser assez de shillings, pour ce
+qui cotait autrefois une guine. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a
+rserv six billets pour des dames honntes, il y en aura au moins trois
+de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins svre, ils
+sont innombrables.
+
+_P. S._ Hier soir, Mme de Stal a dirig sur moi une furieuse attaque:
+elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais
+us comme un barbare l'gard de ***, que je n'avais pas d'ame, que
+j'tais et avais toujours t insensible la belle passion. J'en suis
+charm, mais je ne m'en tais pas encore dout. Donnez-moi promptement
+de vos nouvelles.
+
+
+
+
+LETTRE CXXVI.
+
+ M. MOORE.
+
+25 juillet 1813.
+
+
+Je ne connais pas assez les femmes clibataires pour faire beaucoup de
+progrs dans la carrire matrimoniale...
+
+J'ai dn toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal la
+tte d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin.
+J'ai rencontr vos amis, les deux poux D***s. Elle a chant si bien une
+de vos romances, que j'aurais volontiers pleur, si je n'avais craint
+que cela n'et un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau,
+et avec une ame plus musicale peut-tre; je voudrais pour beaucoup qu'il
+pt gurir de son trange maladie. La partie suprieure de la figure de
+sa femme est trs-belle, et elle lui parat fort attache. Il a raison
+de vouloir quitter ce pays malsain, prcisment cause d'elle; le
+premier hiver lui enlverait infailliblement la beaut de son teint, et
+le second probablement tout le reste.
+
+Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous
+souciez pas plus que moi, dnait l'autre jour en ville et se plaignait
+de la froideur du prince rgent, l'gard de ses anciens amis. D***, le
+savant Isralite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi
+cela? Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, cause de lord ***,
+qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en
+mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur,
+pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur,
+parce que je n'ai pas voulu renoncer mes principes.--Et pourquoi,
+monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer vos principes?
+
+Cette dernire question n'est-elle pas impayable, surtout adresse
+celui qui elle l'tait? M*** a failli en mourir. Peut-tre
+trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses
+_pois_, c'tait une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un
+tmoin oculaire; c'est moi qui la gte en la racontant.
+
+La saison s'est termine par un bal de dandies; mais il me reste
+quelques dners avec Harrowbys, Rogers frres et Mackintosh; j'y boirai,
+en silence, votre sant, et j'y regretterai votre absence jusqu' ce
+que le vin des Canaries m'enlve votre souvenir, ou qu'il le rende
+inutile en vous faisant apparatre assis devant moi, et de l'autre ct
+de la table. Canning a licenci sa troupe dans un discours prononc du
+haut de ****, le vrai trne d'un tory. Reprsentez-vous-le les renvoyant
+avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun leurs
+intrts.
+
+ J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit o ils sont
+ tous bien poivrs. Ils ne sont que trois des cent cinquante
+ rests vivans, et bons pour courir les faubourgs de la
+ ville.
+
+Falstaff n'a-t-il pas voulu dsigner le magistrat de Bow-Street?
+J'oserais parier que l'dition posthume de Malone adoptera cette
+interprtation.
+
+Depuis ma dernire, je suis all la campagne; j'ai voyag de nuit;
+point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet,
+assis l'extrieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a,
+je crois, littralement, jet sa bourse au pied d'une borne milliaire
+effray par un ver luisant plac sur le second caractre du chiffre
+romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je
+ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui
+avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait
+montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant
+quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec
+une alerte tous les cent pas. Je vous ai crit une lettre effroyablement
+longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement
+d'enveloppe pour djouer la curiosit des commis de la poste. Vous vous
+plaigniez autrefois que je n'crivais pas; je vous mettrai des charbons
+sur la tte, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.
+
+Toujours tout vous, mon cher Moore,
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CXXVII.
+
+ M. MOORE.
+
+27 juillet 1813.
+
+
+La premire fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit
+celui du Tacite _de moribus Germanorum_. Votre dernire quivaut un
+silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre
+style laconique votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous
+tablissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon dbiteur
+d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous
+intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec
+mon procureur. J'ai fait passer votre lettre Rugiero; mais ne me
+prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tent de violer le
+secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.
+
+Je suis, _avec indignation_, votre, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXXVIII.
+
+ M. MOORE.
+
+28 juillet 1813.
+
+
+Ne sauriez-vous tre satisfait des angoisses de jalousie que vous me
+faites prouver, sans me rendre l'infme entremetteur de votre intrigue
+pistolaire avec Rogers? Voil la seconde lettre que vous lui adressez
+sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une rponse
+prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous
+y revenez, je ne puis dire jusqu'o pourra aller ma furie. Je vous
+enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre
+mille couplets sur autant de feuilles spares, au-del du poids
+accord, franc de port, par mon privilge de pair d'Angleterre;
+privilge dont vous vous prvalez sur un snateur trop susceptible, pour
+faire parvenir les chefs-d'oeuvre de votre esprit tout le monde,
+except lui-mme. Je ne veux plus rien affranchir _de_ vous, _pour_
+vous, ou __ vous, le diable m'emporte, moins que vous ne changiez de
+manire d'agir. Je vous dsavoue, je renonce vous; et par toute la
+puissance d'un loge, je vais crire votre pangyrique, ou vous ddier
+un in-4, si vous ne me ddommagez amplement.
+
+_P. S._ Je dois dner ce soir avec Shridan chez Rogers. J'ai quelque
+rancune contre ce dernier, cause de l'amiti que vous lui portez; j'ai
+dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voil
+vraisemblablement ma dernire, ou mon avant-dernire lettre; mes
+prparatifs sont termins; il ne me reste plus qu' obtenir mon passage
+ bord d'un btiment de l'tat. Peut-tre attendrai-je Sligo quelques
+semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.
+
+Dsirant aller en Grce, il s'tait adress M. Croker, secrtaire de
+l'amiraut, pour obtenir son passage bord d'un vaisseau du roi,
+partant pour la Mditerrane. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine
+Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit
+recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la rponse que fit Lord Byron
+ la lettre qui lui annonait cette nouvelle.
+
+
+
+
+LETTRE CXXIX.
+
+ M. CROKER.
+
+Br.-str., 2 aot 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+J'ai reu l'honneur de votre inattendue[47] et obligeante lettre au
+moment o j'allais quitter Londres, ce qui m'a empch de vous en
+tmoigner toute ma reconnaissance aussitt que je l'aurais dsir. Je
+fais tous mes efforts pour tre prt avant dimanche, et mme, si je n'y
+russissais pas, je n'aurais me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne
+diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reois. Je n'ai
+plus qu' vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre
+patience, et vous offrir mes voeux sincres pour vos succs dans vos
+affaires publiques et particulires. J'ai l'honneur d'tre bien
+sincrement,
+
+Votre trs-oblig et trs-obissant serviteur,
+
+BYRON.
+
+[Note 47: Il appelle la lettre de M. Croker _inattendue_, parce que,
+dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues prcdemment
+ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir
+la possibilit d'un passage si prompt et dans une aussi agrable
+compagnie.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+Ds l'automne de cette mme anne, il devint ncessaire de donner une
+cinquime dition du _Giaour_, et son imagination infatigable lui
+fournit de nouveaux matriaux. Les vers commenant par ces mots,
+
+ On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont
+ broutant...
+
+et les quatre pages qui suivent le vers,
+
+ Oui, l'amour est une lumire du ciel...
+
+furent tous ajouts lors de cette dition. Toutefois en la comparant
+avec le pome tel que nous le possdons aujourd'hui, on remarque
+d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers
+suivans:
+
+ C'tait une forme de vie et de lumire qui, aperue une
+ fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque ct
+ que je tournasse les yeux, se reprsentait comme l'toile du
+ matin de ma mmoire.
+
+On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adresss M.
+Murray pendant l'impression de cette nouvelle dition, du gnie
+irrsistible qui lui fournissait chaque instant de nouvelles penses.
+
+Si vous ne finissez pas de m'envoyer des preuves, je ne finirai jamais
+cette infernale histoire; _ecce signum_: trente-trois nouveaux vers que
+je vous envoie pour dsesprer tout--fait l'imprimeur, et je le crains
+bien, sans tourner fort son avantage.
+
+B.
+
+
+
+
+10 heures et demie du matin, 10 aot 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+Je vous en prie, suspendez le tirage, _mon mal me reprend_; j'ai
+quantit de choses ajouter en vingt endroits. Tout vous,
+
+B.
+
+_P. S._ Vous aurez cela dans le courant de la journe.
+
+
+
+
+LETTRE CXXX.
+
+ M. MURRAY.
+
+26 aot 1813.
+
+
+J'ai lu et corrig une preuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu
+sait si vous pourrez la lire, sans que votre oeil y dcouvre encore
+quelques bvues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience,
+relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points,
+des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas trs-fort sur
+votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu ne plus
+rien ajouter ce malheureux pome, qui va toujours s'alongeant comme un
+serpent qui dveloppe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille
+effroyable, plus long qu'un chant et demi de _Childe-Harold_,
+c'est--dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les
+additions.
+
+Les derniers vers plaisent Hodgson, ce qui ne laisse pas d'tre rare.
+Quand il dsapprouve quelque chose, il le dit avec une nergie
+extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jets l pour adoucir
+un peu la frocit de notre infidle, et vu sa position d'homme mourant,
+je lui donne une assez longue apologie de lui-mme...
+
+Je suis fch que vous avez dit que vous restiez en ville cause de
+moi; j'espre sincrement que vous ne poussez pas la complaisance
+jusque-l.
+
+Et nos _six_ critiques! Il y aurait de quoi fournir la moiti d'un
+numro du _Quarterly_, mais nous sommes dans le sicle du criticisme.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXII[48].
+
+[Note 48: Nous sommes obligs de sauter la _Lettre_ 131: elle roule
+en entier sur des corrections ncessites, suivant l'auteur, par la
+grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces
+variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre
+langue, les diffrentes versions ne conserveraient point, ou ne
+conserveraient que fort peu de diffrence.
+(_N. du Tr._)]
+
+A M. MURRAY.
+
+12 octobre 1813.
+
+
+Il faut que vous relisiez le _Giaour_ avec soin; il y a quelques fautes
+de typographie, surtout dans la dernire page. Je _sais_ que cela tait
+faux; elle ne pouvait mourir. Il y avait, et il faut, _je savais_.
+Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de mme nature.
+
+J'ai reu et lu le _British-Review_. En vrit, je crois que l'auteur
+de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me
+mortifie est de me voir accus d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage
+de _Crabbe_; quant Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure
+_lyrique_, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut
+l'adopter. Le caractre que j'ai donn au _Giaour_ est certainement
+mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa
+destine trouveront peu de proslytes. Je serai charm de recevoir de
+vos nouvelles, mais ne ngligez pas vos affaires pour moi.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXIII.
+
+A M. MOORE.
+
+Bennet-Street, 22 aot 1813.
+
+
+Comme notre ancienne, je dirais presque notre dfunte correspondance,
+tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant _paul majora_:
+il nous faut, s'il vous plat, parler de la littrature dans toutes ses
+branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le
+prince est Brighton, et Jackson le boxeur est Margate, o il a, je
+crois, entran Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant
+pays. Mme de Stal a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a t tu dans
+un caf Scrawsenhawsen, par un misrable adjudant allemand. Corinne
+est dans l'tat o seraient toutes les mres sa place, mais je
+gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mres s'aviseraient, qu'elle
+crira un essai l-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin
+et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je
+ne l'ai pas vue depuis cet vnement; j'en juge, avec peu de charit,
+sans doute, d'aprs mes observations antrieures.
+
+L'article sur le _Giaour_ est le second de l'_dinburgh-Review_. Ce
+recueil est toujours dans le sens de Leith, _o est le vent_? L'article
+en question est si sucr, si sentimental, qu'il faut qu'il ait t crit
+par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est all en Amrique pouser une
+belle dont il tait perdument amoureux depuis plusieurs annes.
+Srieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou
+son lieutenant en agissent trs-bien envers moi, et je n'ai rien dire.
+Toutefois je dirai que si vous ou moi nous tions coup la gorge pour
+lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure
+dans nos oeuvres posthumes. propos de cela, j'ai t choisi l'autre
+jour pour mdiateur entre deux gentlemen altrs de carnage; aprs une
+longue lutte entre le dsir naturel de voir ses semblables
+s'entre-dtruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises
+pour rien, je suis parvenu dcider l'un demander excuse, et l'autre
+ s'en contenter, et tous deux vivre heureux et contens l'avenir.
+L'un tait pair, l'autre un de mes amis non titrs; tous deux y allaient
+beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre
+cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que
+possible, il l'et fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont
+admirablement conduits; et moi, je les ai tirs d'affaire aussitt que
+je l'ai pu.
+
+On vient de publier en Amrique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur
+comique. Quel livre! je crois que, depuis les mmoires de Barnaby
+l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuv la presse. Le foyer, la
+taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur
+du palmier dbordent chaque page. Deux choses m'tonnent dans cette
+publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et
+puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a
+cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les
+bouteilles qu'il a bues et les rles qu'il a jous y sont trop
+rgulirement enregistrs.
+
+Vous vous tonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de mme, mais
+les bruits de peste sont rellement alarmans; non pas tant pour la chose
+en elle-mme que pour les quarantaines tablies dans les ports, et pour
+les vaisseaux venant de tous les pays, mme d'Angleterre. Il est sr que
+quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employs
+terre, mais malgr cela on n'est pas fch de pouvoir choisir son gr.
+La ville est effroyablement dserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis
+rellement ennuy de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien
+ne pas rester si je puis, mais o aller? Sligo est pour le Nord:
+plaisant sjour que Ptersbourg au mois de septembre, avec le nez et les
+oreilles enveloppes dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber
+dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a trait
+Bonaparte avec si peu de crmonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre
+voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe quel degr de
+chaleur, et du sorbet, n'importe quel degr de froid, et mon paradis
+est aussi ais faire que celui des Persans[49]. Le _Giaour_ a
+maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela la
+journe, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous
+pardonne.
+
+[Note 49: Un paradis persan est bientt fait; il ne lui faut que
+des yeux noirs et de la limonade.
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+Tout vous, etc.
+
+Je m'aperois que j'ai crit une longue lettre sans y mettre ni ame ni
+coeur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me
+trouve aujourd'hui plus embarrass que je ne l'ai t de toute l'anne,
+et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre
+ni avec ni sans les femmes.
+
+Je songe maintenant avec regret qu' peine avais-je vendu Newsteadt que
+vous tes venu vous fixer prs de l. tes-vous all le voir? Allez-y,
+mais ne me dites pas qu'il vous plat. Si j'avais pu prvoir un tel
+voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir
+si souvent en garon! car c'tait tout--fait un sjour de clibataires;
+abondance de vins et d'autres sensualits; de l'espace, des livres
+suffisamment, un air d'antiquit surtout (except sur la figure des
+jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens srieux, et vous
+aurait fait rire quand vous auriez t dispos la gat: je m'tais
+fait btir une salle de bains et un _caveau_, et maintenant je n'y serai
+plus enterr. Chose tonnante, que nous ne puissions tre srs d'un
+tombeau, au moins d'un tombeau dtermin! Je me rappelle l'ge de
+quinze ans avoir lu vos posies Newsteadt, que par parenthse je
+rciterais presque par coeur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre
+prface que l'auteur tait encore vivant, j'tais loin de songer que je
+dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition
+ devenir pote moi-mme, vous pouvez croire que j'tais plein
+d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande la protection de
+tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.
+
+2e _P. S._ Il y a, dans ce numro de l'_Edinburgh-Review_, un excellent
+article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Stal. Ce fut
+Jeffrey qui crivit le mien l'anne passe, mais je crois que celui-ci
+est de quelque autre. J'espre que vous vous dpchez, autrement cet
+enrag de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrire. J'ai lu une
+grande partie de son ouvrage manuscrit; rellement cela surpasse tout,
+except le Tasse. Hodgson le traduit en rivalit avec un autre pote.
+Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons tre juges du dfi,
+c'est--dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous
+une ide de la diffrence de nos opinions? Nous avons, je parle bien
+imprudemment, chacun notre manire particulire de voir, du moins vous
+et Scott.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXIV.
+
+ M. MOORE.
+
+28 aot 1813.
+
+
+Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que
+vous tiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohme. Je me trompe
+fort, ou quelque beau printems Londres, vers l'an de grce 1815, ce
+tems-l pourrait bien revenir. Aprs tout, il faut que nous finissions
+tous par le mariage, et je ne conois pas d'homme plus heureux que
+l'homme mari la campagne, lisant les journaux du comt, et caressant
+la femme de chambre de sa femme; srieusement, je serais dispos me
+marier demain avec la premire femme convenable, c'est--dire, j'y
+aurais t dispos il y a un mois, mais prsent...
+
+Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode[50]? Croyez-vous que cela me
+mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous
+pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot _giamschid_, je
+l'ai rduit un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charm que
+vous parliez du _Dictionnaire persan_ de Richardson; cela m'apprend ce
+que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de
+battre Lucien. Au moins dites-moi o vous en tes. Croyez-vous que je
+m'intresse moins vos ouvrages, ou que je sois moins sincre que notre
+ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais t. Dans cette
+malheureuse composition, _les Potes anglais_, etc., au moment o
+j'tais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqu vos
+talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai
+toujours regrett que vous ne nous ayez pas donn un ouvrage de longue
+haleine, et que vous vous soyez renferm jusqu'ici dans des petites
+pices de posies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on
+leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit
+d'attendre de vous un _shah Nameh_ (est-ce l le mot?) aussi bien que
+des gazelles. Attachez-vous l'Orient; Mme de Stal, l'oracle, me
+disait qu'il n'y avait plus que ce parti prendre en posie. Le Nord,
+le Midi et l'Ouest sont puiss; en fait de posies orientales, nous
+n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu gter
+le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions.
+Ses personnages ne nous intressent pas, et les vtres ne sauraient y
+manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez
+vous en rjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est votre gard
+que _la voix du prdicateur qui crie dans le dsert_, et le succs que
+ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne l'enthousiasme et
+vous fraie le chemin.
+
+[Note 50: L'ode d'Horace,
+
+ _Natis in usum ltiti_, etc.
+
+Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire
+allusion quelques-unes de ses dernires aventures:
+
+ _Quanta laboras in Charybdi_!
+ _Digne puer meliore flamma_!
+
+(_Note de Moore_.)]
+
+J'ai song un conte, greff sur les amours d'une pri avec un mortel,
+quelque chose de semblable au _Diable amoureux_ de Cazotte, seulement
+plus _philantropique_. Cela demandera beaucoup de posie, et le tendre
+n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renonc
+cette ide, et je vous la suggre, parce que je crois que c'est un sujet
+dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse
+votre grand ouvrage[51]. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les
+_Moeurs des Ottomans_ de Castellan, en six petits volumes; c'est le
+meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Rellement je prends bien
+des liberts de parler ainsi un de mes anciens et un plus habile que
+moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs la
+manire de La Rochefoucault.
+
+[Note 51: Par une singularit assez bizarre, j'avais t au-devant
+de ses conseils, en prenant la fille d'une pri pour l'hrone d'un de
+mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un pisode. Je
+fis part de cette circonstance Lord Byron, et j'ajoutai: Tout ce que
+je vous demande au nom de l'amiti, c'est, non pas de renoncer pour moi
+aux pris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et
+surtout d'un pote; mais simplement que, quand il vous plaira de payer
+l'avenir vos hommages quelqu'une de ces beauts ariennes, vous ayez
+la bont de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois
+persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner
+pour toujours la race entire, et ne m'occuper dornavant, avec M.
+Montgommery, que des races antdiluviennes.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+LETTRE CXXXV.
+
+ M. MOORE.
+
+1er aot, septembre je veux dire, 1813.
+
+
+Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littrature turque,
+que je n'ai pas encore ouverts. Quant ce dernier ouvrage, je vous
+serais oblig de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de
+me l'envoyer sous huit jours; il appartient la plus brillante de nos
+constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le
+prter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sr
+que votre cossais, qui n'a pas voyag, doit tre d'une humeur moins
+sociale.
+
+Votre pri, mon cher Moore, est sacre et inviolable pour moi; je n'ai
+pas la plus lgre ide de toucher le bas de son jupon. L'affectation
+avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence
+avec moi est si flatteuse que je commence me croire tout de bon un
+grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous
+tes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous mritez
+bien qu'on se moque de vous. Srieusement parlant, quel est le pote
+vivant que vous puissiez craindre? Rellement, cela me met en colre de
+vous entendre parler comme vous le faites...
+
+J'ai beaucoup ajout au _Giaour_, toujours sous la sotte forme de
+fragmens. Il contient prsent mille deux cents vers et peut-tre plus:
+vous me permettrez, j'espre, de vous en offrir une copie. Je suis
+charm de me trouver dans vos bonnes grces, et plus particulirement de
+le devoir, comme vous le dites, en partie la bont de mon caractre;
+car malheureusement j'ai la rputation d'en avoir un fort mauvais. Mais
+on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il
+aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir
+siffl ou mordu en votre compagnie. C'est peut-tre, et cela paratrait
+sans doute incroyable une autre personne, mais vous me croirez, j'en
+suis sr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succs,
+qu'un tre humain peut l'tre de ceux d'un autre; autant que si je
+n'avais jamais crit un vers moi-mme. Assurment le champ de la
+renomme est assez grand pour tout le monde, et quand mme il ne le
+serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge mon prochain. Vous y
+avez dj une belle proprit de quelques milliers d'arpens, qui sera
+double quand vous passerez le nouveau bail que vous prparez en ce
+moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable
+d'une telle fertilit. Voil une mtaphore digne d'un _templier_,
+c'est--dire, vulgaire et diffuse[52]. Je vous envoie, pour me la
+renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce,
+une lettre assez curieuse d'un de mes amis[53], o vous verrez l'origine
+du _Giaoar_. crivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout
+vous, etc.
+
+[Note 52: _Templier_, c'est--dire lgiste; l'cole de Droit occupe
+ Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.
+(_N. du Tr._)]
+
+[Note 53: La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.]
+
+_P. S._ Cette lettre m'a t crite cause d'une _autre version_,
+rapprochant trop du texte vritable, que quelques dames de nos amies
+avaient eu la bont de rpandre. La partie efface renfermait quelques
+noms turcs, et quelques dtails assez peu importans et trop
+_circonstancis_ sur la manire dont avait t dcouverte la faute de la
+jeune fille.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXVI.
+
+ M. MOORE.
+
+5 septembre 1813.
+
+
+Ne vous gnez pas pour rendre Toderini au jour fix; envoyez-le votre
+loisir, aprs l'avoir anatomis en autant de notes que vous voudrez; je
+ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opration de cette nature,
+raison de plus pour ne pas l'pargner maintenant.
+
+*** est de retour Londres, mais pas encore remis du coup que lui a
+port le _Quarterly_. Quels gens que ces journalistes! Ces punaises-l
+nous effraient tous. Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus
+doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou
+qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les
+_Plaisirs de la Mmoire_, et les _Plaisirs de l'Esprance_; dcidment
+je persiste prfrer les premiers. Il y rgne une lgance rellement
+prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler
+commun ou faible...
+
+Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai pari pour lui
+quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie
+et les lmens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir russir
+contre toutes les nations, except la sienne, quand ce ne serait que
+pour faire mourir de rage le _Morning-Post_, son infme beau-pre, et
+Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me
+tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous
+vous prenions en passant. Voil qui serait bien tentant, mais je ne
+crois pas que j'accepte, moins que vous ne consentiez aller avec
+l'un de nous quelque part, n'importe o. Il est trop tard pour songer
+maintenant Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de
+campagne dans la haute socit ou dans la classe infrieure; celle-ci
+serait bien prfrable sous le rapport du plaisir. Je suis si dgot de
+l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret cidre,
+ou une expdition sur un sloop de contrebandier.
+
+Vous ne sauriez dsirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos
+deux parallles, qui se prolongent indfiniment sans se toucher jamais.
+Je ne sais trop si je ne voudrais pas tre mari moi-mme, ce qui n'est
+pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me
+demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois,
+lgitimement; quant devenir pre d'une manire moins lgale, grces
+Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit
+toujours sre[54]. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous,
+sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un
+_post-scriptum_ en cas que votre missive demande une rponse.
+
+Tout vous, etc.
+
+[Note 54: _God father_, parrain (pre en Dieu), et _father_ (pre)
+offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible rendre dans notre
+langue. La recherche de la paternit tant autorise par les lois
+anglaises, les paroisses la charge desquelles retomberaient les
+btards, les adjugent trs-facilement au pre putatif, que le tmoignage
+de la mre ou les moindres circonstances semblent dsigner: on le
+condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu' l'ge de
+quatorze ans.
+(_N. du Tr._)]
+
+Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le _Quarterly_
+va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas
+de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu' la plus vieille
+femme de cette _Review_, tous priront sous le poids d'une fatale
+brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'pargnerai pas mme
+mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi,
+cela n'en vaudrait que mieux.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXVII.
+
+ M. MOORE.
+
+8 septembre 1813.
+
+
+Je suis fch que vous ayez envoy Toderini si tt, je crains que votre
+conscience scrupuleuse vous ait empch d'en tirer tout le parti que
+vous auriez d. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet
+effrayant _Giaour_, qui ne m'a jamais procur un compliment de moiti
+aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez
+les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajout sous le rapport de la
+quantit, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie ce
+sujet.
+
+Vous avez grand besoin d'un coup d'paule de Mackintosh. Mon cher
+Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-mme. Dans tout
+autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais
+assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas votre
+juste valeur. Du reste c'est un dfaut dont on se corrige gnralement,
+et rellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de
+vous en termes dont votre femme et t bien satisfaite, et capables de
+donner la jaunisse tous vos amis.
+
+J'ai reu hier une lettre d'Ali-Pacha, apporte par le docteur Holland,
+qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par _excellentissime,
+nec non carissime_; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse
+faire, et est signe _Ali, visir_. quoi pensez-vous qu'il passe son
+tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems
+pass, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mre et ses soeurs
+avaient t traites comme Mlle Cungonde, par la cavalerie bulgare. La
+ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce
+brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents,
+et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a pargn le
+reste de la ville, et ne s'en est pris qu' la race de ces Tarquins
+modernes. C'est plus de modration que je n'en aurais eu. En voil assez
+sur cet excellent ami.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXVIII.
+
+ M. MOORE.
+
+9 septembre 1813.
+
+
+Je vous cris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas
+d'engagement prexistant avec quelqu'autre libraire, sera charm en tems
+convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute
+assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, gnreux,
+attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis
+sr que vous n'aurez qu' vous en louer. Il y a si peu de tems que je
+vous ai crit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien ces
+lignes.
+
+Tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXXXIX.
+
+ M. MOORE.
+
+27 septembre 1813.
+
+
+THOMAS MOORE,
+
+On ne vous appellera jamais Thomas _le vridique_, comme celui
+d'Elcidoune; pourquoi ne m'crivez-vous pas? puisque vous ne le voulez
+pas, il faut bien que je le fasse. J'tais l'autre jour prs de vous
+Eston, et j'espre y retourner bientt. Dans ce cas, j'irai vous voir,
+et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le
+dit dans le jargon du beau monde. On m'a prsent hier, chez lord
+Holland, Southey, le plus bel homme de pote que j'aie jamais vu
+depuis long-tems. Pour avoir la tte et les paules de cet homme-l, je
+consentirais presque avoir compos ses posies Saphiques. Certes il
+est dou d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent,
+puis... voil son loge.
+
+*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois
+qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrt court; oui, il s'est
+arrt court aprs une phrase trs-flatteuse sur notre correspondance,
+et _m'a regard_... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou
+en vous disant que j'ai eu vous dfendre. C'est un joli moyen de se
+faire valoir prs d'un ami que de lui venir dire: J'ai bien relev M.
+un tel pour s'tre permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais
+sujet, etc, etc. Mais savez-vous que vous tes du petit nombre de ceux
+dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire,
+et croyez-vous que je vous le pardonne?
+
+J'ai t la campagne et me suis sauv des courses de Doncaster. Chose
+trange, je suis all en visite dans la maison mme que mon pre reut
+en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa matresse
+adultre avant d'tre majeur: propos, veuillez observer qu'_elle_
+n'est pas ma mre. On m'a camp dans une vieille chambre o se trouve
+sur la chemine un tableau hideux que mon pre regardait avec tout le
+respect convenable, et qu'hritant du got de la famille, j'ai regard
+aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai pass une semaine dans cette
+famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit
+jeune, dvote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de
+vellit que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner.
+Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas mme _convoiter_, c'est
+signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me
+gourmandez pas trop quand je me livre un moment la gat.
+
+Tout vous, etc.
+
+BYRON.
+
+
+Voici un impromptu compos par _une personne de qualit_[55], qui
+l'on reprochait d'tre mlancolique.
+
+ Quand de ce coeur o rgne le chagrin s'lvent de sombres
+ nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de
+ larmes, ne prenez pas garde ces signes extrieurs qui
+ disparatront bientt. Mes penses connaissent trop leur
+ cachot; aprs s'tre promenes un instant sur mon visage,
+ elles reviendront se renfermer dans mon coeur, qu'elles
+ rongent et dchirent en silence.
+
+[Note 55: Par Byron lui-mme.]
+
+
+
+
+LETTRE CXL.
+
+ M. MOORE.
+
+2 octobre 1813.
+
+
+Vous n'avez point rpondu mes six lettres: en consquence, celle-ci
+sera ma pnultime; je vous en crirai encore une, mais aprs, j'en jure
+par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis
+trouv avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son
+imagination a quelque chose de surhumain, sa gat est parfaite. Je ne
+dis pas son esprit, car qui peut dfinir l'esprit? Puis il a cinquante
+figures; et deux fois autant de voix diffrentes qu'il prend quand il
+veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'tais
+femme et vierge encore, voil l'homme dont je voudrais faire mon
+Scamandre. Il est tout--fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai
+vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez
+probablement beaucoup de ce pangyrique. Je crains presque de me trouver
+de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a
+long-tems parl de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus
+que personne que je connaisse. Quelle varit d'expression il donne sa
+figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change
+absolument du tout au tout. En voil assez, je ne suis pas de force
+faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le
+connaissez. Samedi je retourne ***, o je ne serai pas loin de vous.
+Peut-tre me favoriserez-vous d'une lettre d'ici l. Bonne nuit.
+
+Samedi matin, votre lettre a mis fin toutes mes inquitudes. Je ne
+souponnais pas que vous parlassiez srieusement. Encore de la modestie!
+Parce que je ne donne pas suite une ide assez insignifiante, il
+parat que je ne crains pas de lutter contre vous. Si la question tait
+de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous
+craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de
+place dans nos sphres respectives? Continuez, ce sera bientt mon tour
+ pardonner. Je dne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress _Stal_,
+comme il plat John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir
+Covent-Garden biller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.
+
+C'est une chose fort commode pour moi que ma rputation, pourvu que mes
+amis ne partagent point l'erreur commune ce sujet: cela me sauve des
+sottises d'une lgion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais
+vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai
+l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rtablira votre vers dans la
+prochaine dition[56]. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'pigraphe;
+cependant, j'ai en gnral de la mmoire pour vous, et je crois que
+d'abord elle avait t imprime correctement.
+
+[Note 56: Dans la premire dition du _Giaour_, il avait cit d'une
+manire incorrecte un vers de mes _Mlodies irlandaises_, qu'il avait
+pris pour pigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les
+vers de Burns, qui servent d'pigraphe la _Fiance d'Abydos_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je rougis en effet trs-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady
+M**, mais heureusement, prsent, personne ne me voit. Adieu.
+
+
+
+
+LETTRE CXLI.
+
+ M. MOORE.
+
+8 dcembre 1813.
+
+
+Depuis que je ne vous ai crit il s'est pass bien des vnemens
+heureux, malheureux ou indiffrens, qui m'ont empch, non de penser
+vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cess de
+penser vous, et pour qui la plus sre consolation a t de tourner
+vers vous ses penses. Nous avons t proches voisins cet automne, et ce
+voisinage m'a t la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire
+que votre citation franaise ne s'est que trop trouve sa place,
+quoiqu'il y et peu de chance qu'il en ft ainsi, comme vous pouvez
+l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gard
+depuis... N'importe, _Richard est redevenu lui-mme_, et, si ce n'est
+toute la nuit et une partie de la matine, je ne songe plus gure
+toute cette affaire.
+
+Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers,
+et, pour charmer mes insomnies, j'ai crit la hte un autre conte
+turc, non un fragment, que vous recevrez bientt aprs cette lettre.
+Cela n'empite pas sur votre domaine; dans le cas o vous le croiriez,
+il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez
+avec raison que je me risque perdre le peu de rputation que j'ai
+acquise en tentant cette nouvelle exprience sur la patience du public,
+mais en vrit je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai crit et
+je publie cette bagatelle, uniquement _pour m'occuper_, pour dtourner
+mes penses des ralits, en les rejetant sur des fictions, quelque
+horribles qu'elles soient. Quant au succs, ceux qui en obtiennent
+aujourd'hui me consolent d'avoir chou; except peut-tre vous et deux
+ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte
+plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et
+moins; ainsi, advienne que pourra...
+
+_P. S._ Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir
+quel effet me fera un canal hollandais, moi, qui ai travers le
+Bosphore. Rpondez-moi, je vous prie.
+
+
+
+
+LETTRE CXLII.
+
+ M. MOORE.
+
+8 dcembre 1813.
+
+
+Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les
+meilleures du monde, m'est la fois agrable et pnible. Mais, d'abord
+au plus press. Savez-vous que j'tais au moment de vous ddier quelque
+chose, non dans une ptre formelle, comme d'infrieur _ancien_, mais
+dans une courte lettre servant de prface, dans laquelle je me
+glorifiais de votre amiti, et annonais au public votre pome, quand je
+me suis rappel l'injonction stricte que vous m'aviez souvent ritre
+de vive voix et par crit, de garder le plus profond secret sur le pome
+susdit. Il me fallut donc renoncer mon projet, non que je puisse avoir
+aucun motif de rsister au dsir de parler de vous, j'y pense et j'en
+parle tous les jours, mais j'ai d craindre, en y cdant, de vous causer
+quelque dplaisir. Mettant de ct mon amiti pour vous, sentiment qui
+devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de
+mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par coeur et sur le bout du
+doigt. _Ecce signum_. Quand j'tais la campagne, lors de ma premire
+visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul
+long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire _un bruit_
+que je n'ai jamais essay qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que
+je veux prendre pour des airs, votre _Oh breathe not_! ou _When the last
+glimpse_, ou bien encore _When he who adores the_, et quelques autres du
+mme troubadour, ce sont l mes matines et mes vpres. Certes mon
+intention n'tait pas d'tre entendu de qui que ce ft. Voici qu'un beau
+matin je vois arriver non _la donna_, mais _il marito_, qui me dit d'un
+air bien srieux: Byron, je me vois forc de vous prier de ne plus
+chanter, au moins de _ces chansons l_. Je fus comme rveill en
+sursaut: Assurment, rpondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la
+vrit, reprit-il, cela rend ma femme si mlancolique et la fait tant
+pleurer, que je dsire qu'elle n'entende plus rien de semblable.
+
+Or, mon cher Moore, cet effet-l tait produit par vos paroles, et
+certainement non par la beaut de ma voix. Je vous cite cette folle
+anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, mme pour
+l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un
+jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout aprs un long tems,
+que de ce qui nous a plu vritablement. Quoique je ne pense pas qu'on
+vous puisse rien comparer dans la posie lgre ou la satire, et que
+jamais auteur n'ait t aussi populaire que vous dans ces deux genres,
+je n'hsite pas cependant croire que vous n'avez pas fait tout ce dont
+vous tes capable, encore qu'un autre pt bien se contenter de ce que
+vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et
+le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu
+dans aucun autre pote, une trange mfiance de vos forces, que je ne
+puis m'expliquer et qui doit tre inexplicable, puisqu'un _cosaque_
+comme moi suffit pour pouvanter un _cuirassier_ comme vous. Votre
+conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connatre, je
+n'avais song qu' une pri: je voudrais que vous eussiez eu plus de
+confiance en moi, non dans mon intrt, mais dans le vtre, et pour
+empcher que le monde ne perdt un pome bien meilleur que le mien, dont
+j'espre toujours que ce petit combat de gnrosit ne le privera pas
+jamais[57].
+
+[Note 57: Parmi les pisodes que je comptais introduire dans _Lalla
+Rookh_, que j'avais commenc, mais que plusieurs circonstances m'avaient
+empch de finir, il s'en trouvait un dj assez avanc lors de la
+publication de _la Fiance d'Abydos_, et avec lequel ce pome offrait de
+si tranges concidences, non-seulement pour les localits et le
+costume, mais encore pour la fable et les caractres, que j'y renonai
+immdiatement, et commenai un autre pisode sur un sujet absolument
+nouveau: _Les adorateurs du feu_. C'est ce fait que je lui avais
+communiqu, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon
+hros (auquel j'avais aussi donn le nom de Zlim, dont j'avais fait un
+descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhrens, par le calife
+rgnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait
+depuis sous une autre forme, la cause de l'Irlande[57A]. Voici les
+propres expressions de ma lettre Lord Byron: J'avais choisi cette
+histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais
+qu'un parallle avec l'Irlande me mettrait mme de jeter un peu de
+vigueur dans le caractre de mon hros. Mais songer de la vigueur,
+du sentiment aprs vous, c'est impossible: _ce domaine-l est celui de
+Csar_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+[Note 57A: L'_Histoire du clbre chef irlandais, capitaine Rock_,
+roman philosophique et allgorique de M. Moore.]
+
+Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des
+raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver
+place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...
+
+Continuez; je serais rellement malheureux que vous vous arrtassiez
+pour moi. Le succs de ma _Fiance_ est encore problmatique; il s'en
+vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le
+prsumer d'aprs le got du public pour _le Giaour_, et autres histoires
+horribles et mystrieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir t
+sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'viter de parcourir des
+livres, que j'eusse peut-tre mieux fait de relire. Si votre chambre en
+tait meuble comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en
+Orient pour donner des descriptions, du moins quant la fidlit, car
+j'ai tout dessin de mmoire...
+
+Ma dernire production pourrait bien avoir le mme sort, et je vous
+avoue que j'ai de grands doutes ce sujet. Quand bien mme il en serait
+autrement, mon succs phmre serait oubli avant que vous ne soyez
+prt et dispos paratre. Allons, ferme, courage. Except le _Post
+Bag_ qui vous a si bien russi, il y a plusieurs annes que vous ne nous
+avez rien donn rgulirement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre
+retraite aux jours pluvieux, aucun pote vivant ne s'est lev plus haut
+que vous. Aucun homme, dans aucune langue, n'a t peut-tre plus
+compltement le pote du coeur et le pote des femmes. Les critiques lui
+reprochent de n'avoir reprsent le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il
+doit tre; _mais les femmes rpondent qu'il l'a reprsent tel qu'elles
+le dsirent_. Je serais tent de croire que c'est de vous, et non de
+Mtastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.
+
+crivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait
+Rousseau quelqu'un: Est-ce que nous sommes fchs? Vous m'avez
+souvent parl, et jamais vous ne m'avez parl de vous-mme.
+
+_P. S._ Cette dernire phrase est une excuse indirecte pour mon propre
+gosme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je
+voudrais seulement que la chose ft rciproque. J'ai trouv une
+rflexion singulire dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en
+mauvaise part, ni vous ni moi, quoique l'_un_ d'entre nous ait
+certainement assez mauvaise rputation; la voici: Bien des gens ont la
+rputation d'tre mchans, avec lesquels nous serions trop heureux de
+passer notre vie. Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui
+parle, une demoiselle de Sommery...
+
+
+Vers cette poque, lord Byron commena un _Journal_ dont j'ai dj donn
+quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur
+tout ce que les convenances permettront. D'aprs la nature mme de ces
+sortes de mmoires autographes, celui-ci roule principalement sur des
+personnes encore vivantes et des faits encore rcens; il est donc
+ncessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques
+parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues
+secrtes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la
+curiosit. Toutefois, aprs cette mutilation indispensable, il en
+restera encore assez pour faire mieux connatre la vie prive et les
+habitudes du noble pote, et pour satisfaire innocemment ce got, aussi
+gnral qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un
+grand homme _en robe de chambre_, et nous fait nous rjouir de
+dcouvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus
+puissans dans leur intrieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent,
+au moins dans de certains momens[58].
+
+[Note 58: C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute
+comparaison par le gnie, qu'on aime ressembler au moins par les
+faiblesses.
+(GINGUEN.)]
+
+
+
+
+JOURNAL
+
+COMMENC LE 14 NOVEMBRE 1813.
+
+Si ce journal avait t commenc il y a dix ans, et fidlement tenu!!!
+Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu
+le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs
+de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profit.
+On dit que la vertu est sa propre rcompense; elle devrait certainement
+tre bien paye pour le mal qu'elle cote acqurir. vingt-cinq ans,
+quand la meilleure partie de la vie est passe, on devrait tre _quelque
+chose_; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voil
+tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le mme,
+et la femme toujours la mme aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait
+jamais de questions, et la musulmane qui vous vite la peine de lui en
+adresser. N'taient la peste, la fivre jaune et le retard qu'prouve la
+rentre des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la
+seconde fois, prs des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier
+obstacle, la peste ne m'arrtera pas long-tems; arrive que pourra, le
+printems me reverra l-bas, moins que dans l'intervalle je ne me marie
+ou que je ne _dmarie_ quelque autre. Je voudrais que... je ne sais
+point ce que je voudrais. Il est trange que je ne puisse jamais dsirer
+srieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir aprs.
+Je commence croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne
+devrait prier que pour la nation, non pour soi-mme; mais, d'aprs mes
+principes, cela ne serait pas trs-patriotique.
+
+Trve de rflexions. Voyons: hier soir j'ai fini _Zuleka_, mon second
+conte turc. Je crois que je me suis sauv la vie en le composant, car je
+ne l'ai entrepris que pour dtourner mes penses de
+
+ Ce nom cher et sacr, que je ne rvlerai jamais.
+
+Et pourtant, ici mme, ma main brle de le tracer! J'ai brl cet
+aprs-midi les scnes de la comdie que j'avais commence. J'ai quelque
+envie d'accoucher d'un roman, ou plutt d'un conte en prose; mais quel
+roman pourrait galer les vnemens
+
+ ... _Quoeque ipse... vidi
+ Et quorum pars magna fui_[59]?
+
+[Note 59: Tous les vnemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai
+jou un si grand rle. (VIRGILE.)]
+
+Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine lisa.
+Ce sera une beaut et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux
+noirs et des paupires noires longues comme des ailes de corbeau. Je
+crois qu'elle est encore plus belle que ma nice Georgina, et cette
+ide-l ne me plat pas; aprs tout, quoique plus ge, elle est bien
+moins dveloppe sous le rapport des facults intellectuelles.
+
+Dallas est venu avant que je ne fusse lev, ainsi je n'ai pu le voir.
+Lewis est venu aussi, on le croirait en colre contre toute la cration.
+Que diable peut-il avoir? Il n'est pas mari, lui: a-t-il perdu sa
+matresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi:
+il va se marier, et il est bti de faon s'en trouver plus heureux. Il
+a de l'esprit, de la gat, tout ce qu'il faut pour le rendre une
+compagnie agrable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous
+voudrez. Malgr tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup
+gagn se marier. Tous mes amis maris sont chauves et mcontens. W***
+et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en
+avait beaucoup perdre. Mais dans l'tat de mariage ce n'est pas ce qui
+_tombe du front_ d'un homme qui importe le plus.
+
+_Mmento_. Acheter demain quelque jouet pour lisa, envoyer la devise
+pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite Mme de
+Stal, lady Holland, et *** qui m'a conseill, sans l'avoir lu, par
+parenthse, de ne point publier _Zuleka_; je crois qu'il a raison, mais
+l'exprience aurait d lui apprendre que ne point imprimer est
+_physiquement_ impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M.
+Gifford. Je n'ai jamais rien _lu_ qu' Hodgson, parce qu'il me paie en
+mme monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses
+ouvrages, surtout frquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit
+qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la
+consolation de penser qu'ils ont achet le droit d'en porter ce
+jugement.
+
+J'ai refus de prsenter la ptition des dtenus pour dettes, je suis
+ennuy la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parl trois
+fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours
+a t fort got; quant au second et au troisime, je ne sais s'ils ont
+eu du succs ou non. Je ne m'y suis jamais livr _en amore_; il faut
+trouver une excuse pour sa paresse, son inhabilet, ou pour les deux
+runies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies
+m'ont perdu; et puis, j'ai pris des mdecines, non pour me faire aimer
+les autres, mais certainement assez pour me dtester moi-mme.
+
+Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres Exeter-Change. Aprs le
+lion de Vli-Pacha dans la More, qui suivait son gardien arabe comme un
+chien, rien ne m'a jamais tant amus que l'amour de la hyne pour le
+sien. Quelle _conversazione_! Il y avait un hippopotame, absolument la
+figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manires de mon
+domestique, le tigre a un peu trop bavard. L'lphant a pris mon argent
+et me l'a rendu. Il m'a t mon chapeau, a ouvert une porte, fait
+claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon
+sommelier. L'une des deux panthres est bien certainement le plus bel
+animal que la terre ait produit; les pauvres antlopes sont mortes,
+j'aurais t fch d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait
+soupirer en pensant l'Asie-Mineure. _O quando te aspiciani_?...
+
+
+16 novembre.
+
+Je suis all hier soir, avec Lewis, voir la premire reprsentation
+d'_Antoine et Cloptre_; la pice tait admirablement monte et
+trs-bien joue; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cloptre
+m'a plu, comme un pitom de son sexe; aimante, vive, tendre, triste,
+tourmentante, humble, fire, belle, un vrai dmon, faisant la coquette
+jusqu' la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, aprs avoir
+fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui
+a-t-on tant reproch d'avoir fait couper la tte ce poltron de
+Cicron? Celui-ci n'avait-il pas dit Brutus que c'tait piti d'avoir
+pargn Antoine? n'avait-il pas prononc les _Philippiques_? Les
+_paroles_ ne sont-elles pas des _choses_, et de telles _paroles_ ne
+sont-elles pas des _choses_ trs-pestilentielles? Quand il aurait eu
+cent ttes, elles mritaient d'tre toutes cloues sur la tribune
+publique, du moins en se plaant dans la position d'Antoine; aprs tout,
+peut-tre et-il mieux valu lui pardonner, cause du bon effet que
+produit toujours la clmence. Mais revenons nos moutons; quand
+Cloptre se croit sre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est
+votre intrt, etc. Que c'est bien l le sexe! Et les questions sur
+Octavie! tout cela est bien d'une femme.
+
+J'ai reu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite
+Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai
+fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et
+cette dame n'crit que par in-8 et ne cause que par in-folio. J'ai lu
+ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le
+plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre
+raconter, mieux vaut encore le lire...
+
+J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il ft n patricien?
+Nous eussions eu plus de poli, moins de force, prcisment autant de
+vers, mais point d'immoralit, un divorce, un duel ou deux, auxquels,
+s'il avait survcu, comme ncessairement il se ft moins livr l'abus
+des liqueurs fortes, il et pu vivre aussi long-tems que Shridan, ou
+mme trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel dbris que cet
+homme! Et cela, faute d'tre bien pilot; car jamais nul n'eut les vents
+plus favorables, except de courts intervalles bien rares! Pauvre
+vieux Shridan, jamais je n'oublierai la soire que nous passmes avec
+lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'coutmes, sans
+un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu' une heure du matin.
+
+J'ai mes cachets... Encore oubli le joujou de ma petite cousine lisa;
+il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espre qu'Henri me
+l'amnera. J'ai envoy lord Holland les preuves de la dernire
+dition du _Giaour_ et de _la Fiance d'Abydos_. Il n'aimera pas ce
+dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non
+plus. Cela a t crit en quatre nuits, pour distraire mes penses de
+***. Sans cela je ne l'aurais jamais compos; et si je n'avais pas alors
+fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, force de me ronger
+le coeur; mauvaise nourriture! Hodgson le prfre au _Giaour_; personne
+autre ne sera de son avis: il n'a jamais aim le _fragment_. Je n'aurais
+jamais publi cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances
+qui en font la base soient de nature ... hlas!
+
+J'ai vu ce soir les deux soeurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune
+ressemble ***! J'ai cru que j'allais sauter travers la salle; je
+suis bien aise qu'il ne se soit trouv personne avec moi dans la loge de
+lady Holland. Je dteste ces fausses ressemblances, ces _moqueurs_ qu'on
+prend d'abord pour le _rossignol_, assez semblables pour rappeler
+l'objet chri, assez diffrentes pour navrer l'ame[60]. On est aussi
+contrari des points de ressemblance que de ceux qui la dtruisent.
+
+[Note 60: La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce
+serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux
+sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.
+
+(Byron.--_Le Giaour_.)]
+
+
+17 novembre.
+
+Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable
+Job dit: Pourquoi un _homme vivant_ se plaindrait-il? En vrit, je n'en
+sais rien; except, peut-tre, parce qu'un _homme mort_ ne le pourrait
+pas. Et lui-mme, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu' ce que ses
+amis en furent fatigus, et que sa femme lui donna cette pieuse recette:
+Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, o un
+jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reu une lettre
+trs-flatteuse de lord Holland, au sujet de _la Fiance d'Abydos_, qu'il
+gote fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bont deux
+personnes dont je n'avais point de quartier esprer. Et cependant,
+dans le tems, je croyais que la cause de mon inimiti pour eux venait de
+leur ct; je suis bien aise de m'tre tromp: je voudrais ne pas m'tre
+tant press de publier cette maudite satire, dont je dsirerais anantir
+jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le
+monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.
+
+George Ellis et Murray ont parl de quelque chose relativement Scott
+et moi. S'ils veulent le dtrner, je souhaiterais fort qu'ils ne me
+choisissent pas pour lui trouver un comptiteur. Si la chose dpendait
+de moi, j'aimerais mieux tre le comte de Warwick que tous les _rois_
+qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands
+_faiseurs de rois_ en posie et en prose. Les critiques anglais, dans
+leur _Rokeby-Review_, ont prsuppos une comparaison laquelle mes amis
+n'ont jamais pens, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de
+s'amuser examiner srieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages
+avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de
+bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi
+je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes
+d'un homme sont, comme l'_ame_ des Grecs, une [Grec: eidlon],
+outre Dieu sait quelle _autre ame_, mais on fait gnralement autant de
+cas de l'une que de l'autre.
+
+Henri ne m'a point amen ma petite cousine: je veux que nous allions au
+spectacle ensemble; elle n'y est encore alle qu'une fois. Encore un
+petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que
+je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt
+sera-t-elle termine? Il m'en a bien cot pour m'en dfaire, et,
+maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce
+que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de
+Job, et consolons-nous, puisque je suis un _homme vivant_.
+
+Je voudrais pouvoir me remettre lire; ma vie est monotone et pourtant
+agite. Je prends un livre et le rejette aussitt. J'avais commenc une
+comdie; je l'ai brle, parce que la fable se rapprochait trop de la
+ralit: mon roman a eu le mme sort pour la mme raison. En vers, je
+puis m'loigner un peu plus des faits, mais la pense revient toujours
+travers... oui, travers. J'ai reu une lettre de lady Melbourne, la
+meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus
+grand esprit que je connaisse.
+
+Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernire ptre si
+importante est-elle tombe dans les griffes du lion? Dans ce cas... et
+ce silence parat menaant... dans ce cas _il faut que je prpare mon
+casque et mon bouclier_. Je suis un peu rouill; je ne veux pas
+cependant recommencer mes tudes au tir de Manton. En outre; je suis
+dcid essuyer son feu sans le rendre. J'tais autrefois fameux pour
+atteindre d'une balle un pain cacheter; mais alors l'tat de la
+socit ncessitait cet exercice. J'y ai renonc ds que j'ai senti que
+j'avais une mauvaise cause soutenir.
+
+Quelles tranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte!
+Depuis qu' Arrow j'ai dfendu le buste que j'avais de lui, contre les
+vils flatteurs du pouvoir, et au moment o la guerre clatait de
+nouveau, en 1813, j'en ai fait mon hros, sur le continent s'entend, car
+je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet
+abandon de son arme, etc., etc. Certes, quand je dfendais son buste,
+j'tais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je
+ne serais point tonn de le voir les battre tous encore. tre vaincu
+par des hommes ce serait quelque chose, mais l'tre par trois mannequins
+lgitimes, par trois stupides monarques de race pure, honte! honte!
+Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec
+l'Autrichienne l'ame aussi matrielle que ses lvres, qui en soit la
+cause. Mieux valait garder l'ancienne matresse de Barras. Je n'ai
+jamais vu tourner bien ces mariages lgitimes avec de jeunes femmes;
+cela ne convient qu' ces gens sages qui mangent du poisson et ne
+boivent pas de vin... N'avait-il pas son service tout l'Opra, tout
+Paris, toute la France? Une matresse, il est vrai, est tout aussi
+embarrassante; je dis _une_, car, quand on en a _deux et plus_, il est
+facile de les gouverner au moyen d'une bonne division.
+
+J'ai, ou plutt j'avais commenc une chanson, que j'ai jete au feu.
+C'tait un souvenir de Mary Duff, ma premire flamme, un ge o bien
+d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire;
+heureusement je n'ai rien non plus faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai
+eu dernirement occasion de rendre deux personnes _comfortables pro
+tempore_, et une heureuse _ex tempore_; je me rjouis surtout par
+rapport ce dernier, car c'est un excellent homme[61]. Nous sommes tous
+gostes, et vous aussi, je crois, dieux d'picure! Je crois en La
+Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrce, non la
+traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre pote vous a fait
+nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je
+ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie
+toujours un peu. Je me rappelle que l'anne passe *** me dit:
+N'avons-nous pas pass ce mois dernier comme les dieux d'picure! Et
+cela tait vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrce, que
+j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le
+prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant
+pouss envoyer un spcimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec
+un billet o elle lui disait, qu'aprs l'avoir lu, sa conscience ne lui
+permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs.
+
+[Note 61: Il est videmment question ici de M. Hodgson.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les
+Ossultones, Puysgur, etc., je cherchais me rappeler une citation que
+je crois avoir vue dans Mme de Stal, de quelque sophiste allemand sur
+l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me _rappelle
+de la musique gele_. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse me
+faire chercher, sait bien o, mais il ne veut pas le dire. Je demandai
+Mackintosh: il dit que cela n'tait pas _dans_ Mme de Stal; mais
+Puysgur dit que ce devait tre d'_elle_, parce que c'tait absolument
+_dans son genre_... Lord Holland se prit rire; toute l'_Allemagne_ le
+fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, ce que j'ai
+entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages;
+et, aprs tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les
+ouvrages? des dserts avec des fontaines, et peut-tre une grotte ou
+deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Stal nous
+sommes souvent tromps, et ce aprs quoi nous avons soupir, le prenant
+pour un ruisseau rafrachissant, se trouve n'tre que le mirage
+(_critice_ le verbiage); mais enfin nous arrivons quelque chose de
+semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons
+les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du
+contraste...
+
+J'ai fait une visite C*** pour avoir une explication sur... Elle est
+trs-belle, mon got du moins; car, mon retour en Angleterre, je me
+souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres taient si
+ples, si froides, si blondes! La noirceur et la rgularit de ses
+traits me rappelaient ma _Jannat al Aden_. Mais cette impression est
+vanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer aprs une
+houri. Elle tait de fort bonne humeur, et tout fut bientt expliqu.
+
+Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce
+qui amnera, j'en suis sr, une explosion complte de la Tamise. Cinq
+provinces se sont dclares pour le jeune stathouder; il y aura des
+incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples
+de toutes les races se battant enfoncs jusqu'aux genoux dans les
+marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte
+est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientt aussi, ils
+auront le prince cigogne et le roi soliveau la fois dans leurs
+marcages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie.
+
+M. Murray m'a offert 1,000 guines pour _le Giaour_ et _la Fiance
+d'Abydos_. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis
+bien tent, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix
+si lev. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et
+cela s'est appel, Dieu sait pourquoi, de la posie.
+
+Aujourd'hui samedi, j'ai dn rgulirement pour la premire fois
+depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vcu de th et de
+biscuits secs, six _per diem_. Je donnerais tout au monde, maintenant,
+pour n'avoir pas dn; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et
+de rves horribles; et je n'ai mang, cependant, qu'une pinte
+de[62]............ et du poisson[63]. Quant la viande, je n'en touche
+jamais; non plus que des lgumes. Je voudrais tre la campagne pour
+prendre de l'exercice, au lieu de me rafrachir le sang comme je le fais
+ici par la dite qui n'y supple que fort mal. Je mangerais volontiers
+un peu de viande, mes os la supporteraient trs-bien. Mais le pire est
+que le diable m'entre toujours dans le corps en mme tems, jusqu' ce
+que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux tre
+l'esclave d'aucun _apptit_. Si je pche, ce sera mon coeur qui me
+dirigera. Oh! la tte! quel mal elle me fait! quelles horreurs que
+celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dner?
+
+[Note 62: Laiss en blanc dans l'original.
+(_Note de Moore_.)]
+
+[Note 63: Il s'carta assez de son rgime cette anne pour manger de
+tems autre du poisson.
+(_Note de Moore_.)]
+
+_Mmento_. crire demain _matre Shallow_, qui me doit 1,000 livres
+sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui
+demande[64], comme si j'tais homme cela. D'abord, je n'en ai pas
+besoin, du moins quant prsent; et puis, quoique j'aie eu souvent
+besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemand 10 livres
+sterlings un ami. Son billet n'choit pas cette anne; je le lui ai
+dj dit; et quand il cherrait, je n'en exigerais pas le paiement.
+Combien de fois me faudra-t-il lui rpter la mme chose?
+
+[Note 64: Voici un nouvel exemple de sa gnrosit joindre celui
+qu'il donna M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgr
+l'embarras de ses propres affaires, il tait toujours dispos obliger
+ses amis.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je me trompe: j'ai une fois demand *** de me rendre mon argent; mais
+c'tait dans des circonstances qui m'excusrent ses yeux, et m'eussent
+excus ceux de tout le monde. Je n'ai point reu d'intrts, et
+n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientt, du moins, son
+_padre_ le fit. La tte! Je crois qu'elle m'a t donne pour me faire
+souffrir. Bon soir.
+
+
+22 novembre 1813.
+
+_Orange boven!_[65] Ainsi les abeilles ont chass l'ours qui avait
+forc leur ruche. la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau _de
+Witts_, un nouveau _Ruyters_; Dieu fasse prosprer la petite rpublique!
+Je serais charm de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les
+habitans ont conserv des moeurs si patriarcales. Cependant, je ne sais;
+leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore;
+et le Zuyderse ne doit pas tre grand'chose en comparaison de l'_Ak
+Degnity_. N'importe: les fiers bourgeois, lanant des bouffes de
+libert de leurs courtes pipes, valent peut-tre la peine d'tre vus.
+Toutefois, je prfre la cigare ou le _hooka_ compos de feuilles de
+roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut
+dire la libert, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est
+une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre
+sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la
+beaut pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte
+envie Hrode Atticus!... plus qu' Pomponius Mla. Et cependant un peu
+de tumulte de tems en tems rveille agrablement les sensations; par
+exemple, une bataille, une rvolution, ou une _aventure_ un peu vive. Je
+crois que j'aurais mieux aim tre Bonneval, Ripperda, Alberoni,
+Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou mme encore Wortley Montague, que
+Mahomet lui-mme.
+
+[Note 65: Hourra des Hollandais: _Vive Orange!_
+(_N. du Tr._)]
+
+Rogers sera bientt Londres; notre visite Middleton est fixe au
+23. Irai-je? dans cette le o l'on ne saurait se promener cheval sans
+rencontrer la mer, de quelque ct qu'on aille...
+
+Je me rappelle l'effet que fit sur moi _le premier numro de la Revue
+d'dimbourg_. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le
+lus. Le jour mme qu'il parut, je dnai avec S. B. Davies, je crois, et
+bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas
+moins; mais je ne me sentis pas l'aise que je n'eusse panch ma bile
+et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du
+_Vicaire de Wakefield_, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus
+d'apercevoir le mrite de qui que ce ft. Je me rappelai seulement
+l'axiome de mon matre boxer, dont j'ai tir beaucoup d'utilit dans
+ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le
+moulinet et frappez gauche et droite. Ainsi fis-je comme Ismal: ma
+main s'est leve contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont leve
+contre moi. Certes, j'ai t tonn de mon propre succs, et _je suis
+demeur tout surpris d'avoir tant d'esprit_, comme Hobhouse le disait
+ironiquement de quelqu'un, peut-tre bien de moi-mme, car nous sommes
+de vieux amis. Mais si c'tait recommencer, je ne le ferais pas. J'ai
+relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en
+vrit, la cause n'est pas proportionne l'effet. C*** m'a dit qu'on
+avait pens que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies
+nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grce au ciel, je n'en savais rien;
+je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis
+naturellement l'homme qui il serait le plus malsant de se permettre
+de parler de maladies et d'infirmits.
+
+Rogers est silencieux: on le dit svre. Quand il parle, il parle bien;
+et sur tous les sujets de got, la dlicatesse de son expression est
+aussi pure que sa posie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon,
+dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas l l'habitation d'un
+homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie
+antique, un livre plac sur sa chemine, qui ne parle de l'lgance
+presque fastidieuse du propritaire. Mais ce got exquis a d faire le
+malheur de sa vie; que de contrarits il a d lui faire prouver!
+
+Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extrieur est tout--fait pique,
+et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds la
+tte. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore
+quelqu'autre chose. Ses moeurs sont douces, mais non pas d'un homme du
+monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant
+ ses posies; les opinions varient: peut-tre a-t-il trop crit en ce
+genre et la postrit fera-t-elle un choix. Il a des _passages_ gaux
+ce que je connais de plus beau. prsent il a un _parti_, mais point de
+public, except toujours ses ouvrages en prose. Sa _Vie de Nelson_ est
+un chef-d'oeuvre.
+
+*** est un _littrateur_, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la
+vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-l du moins est
+vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de
+lady B*** et de tous les autres _bas-bleus_, avec lady C*** leur tte,
+mais je ne dis rien _d'elle_: regardez cette figure, vous oublierez les
+pdantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, _Diva
+potens Cypri_: pour tre aim d'une telle femme, je serais homme btir
+et brler une nouvelle Troie.
+
+Moore a un genre particulier de talent, ou plutt des talens d'un genre
+particulier; posie, voix, musique, il a tout, et il y met une
+expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu' lui.
+Mais il est capable de prendre un tout autre essor en posie. Que de
+gaiet, que de grces dans son _Post-Bag_! Il n'y a rien quoi il ne
+puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer srieusement. En
+socit, il est aimable, enjou, poli, et plus amusant que personne que
+j'aie jamais rencontr. Pour son honneur, ses principes et son
+indpendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais
+qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'tre pas
+ici.
+
+
+23 novembre.
+
+Ward... j'aime Ward[66]. Par Mahomet! je commence croire que j'aime
+tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une
+sorte de gloutonnerie sociale, qui dvore tout ce qu'on lui prsente.
+Mais j'aime Ward; il est piquant, et russira, je crois, la chambre et
+partout ailleurs, s'il veut s'appliquer rgulirement. propos, je dne
+demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion.
+Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un aprs le
+dner. J'ai vu bien des amphitryons tourns en ridicule par leurs
+convives dont les lvres taient encore imbibes de leur vin de
+Bourgogne...
+
+[Note 66: Actuellement lord Dudley.
+(_Note de Moore_.)]
+
+J'ai lou la loge de lord Salisbury Covent-Garden, pour la saison, et
+maintenant il faut que je me prpare joindre la compagnie de lady
+Holland, dans la sienne, _questa sua_.
+
+Holland ne croit pas que cet homme soit rellement _Junius_; mais il
+est d'avis que ce journal encore indit jette beaucoup de lumires sur
+les parties encore peu connues du rgne de Georges II. Qu'est-ce que
+cela peut faire Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius
+serait-il mort? S'il avait t subitement frapp d'apoplexie,
+resterait-il dans le tombeau sans envoyer son [Grec: eidlon]
+crier aux oreilles de la postrit: Junius tait M. X., Y., Z., enterr
+dans la paroisse de ***. Officiers de la fabrique, rparez son monument!
+Et vous, libraires, imprimez une nouvelle dition de ses lettres!
+Impossible, cet homme n'est pas mort, il ne mourra pas sans se
+dcouvrir. Je l'aime beaucoup... Il savait har, celui-l.
+
+Arriv chez moi, mal mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas
+autant envie de dormir que je le dsirerais.
+
+
+Mardi matin.
+
+Je me rveille aprs un rve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rv
+aussi? Quel rve! Mais elle ne m'a pas rattrap. Je voudrais que les
+morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaait! et je ne
+pouvais m'veiller, et puis, et puis... Ah!
+
+ Des ombres ont cette nuit imprim plus de terreur dans
+ l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille
+ soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par
+ ***[67].
+
+[Note 67: Shakspeare.--_Richard III_.]
+
+Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipe me fait mal. Dois-je
+tre ainsi agit par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent...
+N'importe... Mais si je fais encore ce rve, j'essaierai si _tous_ les
+sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis rveill, j'ai
+beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord
+Ogleby, me voil remont pour la journe.
+
+Un billet de Mountnorris: je dne avec Ward, il doit y avoir encore
+Canning, Frre, Sharpe et peut-tre Gifford. Je dois tre un des cinq ou
+six lus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce
+sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout
+Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour
+profiter d'une conversation si intressante.
+
+Point de lettres aujourd'hui, partant point de rponses, tant mieux. Il
+ne faut plus que je rve, cela empoisonne mme les ralits. Je sortirai
+pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le
+_monde boxant_ est toujours peu prs dans le mme tat, seulement le
+club est plus nombreux. Je dnerai chez Crib demain; l'nergie me plat,
+mme l'nergie animale, l'nergie dans tous les genres, et j'en ai
+besoin au physique et au moral. Je n'ai point dn dehors, ou, pour
+mieux dire, je n'ai pas dn du tout depuis quelque tems, point entendu
+de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excs d'un extrme
+ l'autre: _amant alterna Camn_.
+
+J'ai brl mon roman, comme j'avais brl les premires scnes et le
+plan de ma comdie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brler est
+tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien
+valu; je m'y occupais plus que jamais de ralits: quelques-uns auraient
+reconnu les masques, d'autres s'en seraient dout.
+
+J'ai lu le _Ruminator_, recueil d'essais par un vieillard singulier,
+mais habile, sir E. B., et un jeune homme demi fou, auteur d'un pome
+sur les _Highlands_, intitul _Childe Alarique_. Le mot _sensibilit_,
+que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces
+essais, et semble y tre une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de
+rprhensible. Ce jeune homme ne peut rien connatre de la vie, et s'il
+se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un tre
+tout--fait inutile, et ne sera peut-tre aprs tout pas mme pote,
+comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne
+devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut tre quelque autre
+chose que ce soit. Il est pnible de voir Scott, Moore, Campbell et
+Rogers, simples spectateurs de la scne du monde, o ils auraient pu
+remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques
+occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que
+secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles
+douairires et des jeunes filles marier. Si cela conduisait quelque
+affaire srieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes
+non maries, c'est une spculation hasardeuse et fatigante, et avec les
+vtrans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois
+sur mille.
+
+Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient
+probablement vers la carrire parlementaire, mais je n'ai pas
+d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, _aut Csar aut
+nihil_. Mes esprances se bornent maintenant arranger mes affaires,
+me fixer en Italie, ou dans le Levant plutt encore, et approfondir les
+langues et les littratures de ces deux pays. Les vnemens passs m'ont
+nerv; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de
+la vie, et de regarder jouer les autres. Aprs tout, qu'est-ce mme que
+ce grand jeu de sceptres et de couronnes? _Vide_ les douze derniers mois
+de Napolon! il a entirement renvers mon systme de fanatisme. Je
+croyais que, s'il tait cras, il devait tomber _si fractus illabatur
+orbis_, et non se laisser rduire graduellement un rle
+comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'tait donc pas un simple
+amusement des dieux, mais le prlude de plus grands changemens, et
+des vnemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais
+au-del d'un certain point, et voil que nous rtrogradons au vieux,
+stupide et ennuyeux systme de la balance de l'Europe: nous allons de
+nouveau mettre des brins de paille en quilibre sur le nez des rois, au
+lieu de le leur arracher. Donnez-moi une rpublique, ou le despotisme
+d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une
+rpublique! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grce,
+Venise, la France, la Hollande, l'Amrique, la rpublique anglaise, qui,
+hlas! a dur si peu, et comparez cela avec ce que ces mmes pays ont
+fait, quand ils ont eu des matres. Les Asiatiques ne sont pas taills
+la rpublique, mais ils ont le plaisir de renverser de tems autre
+leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'tre
+rpublicains. tre le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla,
+mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la
+vrit sur les autres; voil ce qui gale presque un homme la
+divinit! Franklin, Penn, et aprs eux, ou Brutus ou Cassius, mme
+Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux
+dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse esprer, c'est que
+quelqu'un dise de moi: Il l'et pu, peut-tre, s'il l'avait voulu.
+
+
+Le 12, minuit.
+
+Voil deux infernales preuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu
+une, mais sur mon ame ou cause d'elle, je ne puis relire _le Giaour_,
+au moins maintenant cette heure, et cependant il ne fait pas clair de
+lune.
+
+Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette
+excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours,
+si nous voulons y tre pour la rvolution. Et pourquoi pas? *** est
+absente, et sera plus loin de moi encore *** au printems. Personne
+autre, except Augusta, ne s'intresse moi, point de liens, point
+d'entraves, _andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa_? Le
+vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier foss de son
+pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne
+pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les
+hynes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des
+grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur.
+Maintenant je serais charm d'entendre les cris de joie du Hollandais
+rendu la libert!
+
+_Alla! vivat for ever! hourra! huzza!_ Lequel de ces cris de joie est
+le plus rationnel et le plus musical? c'est _Orange boven_! au dire du
+_Morning-Post_.
+
+Point de rves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voil
+aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de
+terre.
+
+Le dner de Ward s'est bien pass. Il n'y avait l aucun convive
+dsagrable, moins que ce ne soit moi, et que j'aie dplu quelqu'un;
+en tous cas, ce n'aura pas t en le contredisant, car je n'ai rien
+contredit, et parl trs-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a t
+fort li avec les plus beaux du sicle pass, Fox, Horne Took, Windham,
+Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a racont les dtails
+de sa dernire entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale
+opration qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur
+dans son genre, dont le seul dfaut tait de s'lever presque toujours
+au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la
+moiti de sa vie, avait pris une part active tous les vnemens de la
+terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait
+et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'tre
+pas entirement consacr la littrature et aux sciences!!! Certes son
+gnie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrire, mais il
+faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggr un
+semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose,
+c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un
+calculateur, un mtaphysicien, un rimailleur, un crivassier? Il n'y a
+qu'un esprit malade qui ait pu suggrer l'ide d'un tel change. Mais
+enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil.
+
+Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, except avec
+***; mais avec elle mes penses sont plus fortes que moi, je ne saurais
+trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'cris
+lady Melbourne; ses rponses renferment tant de sensibilit, tant de
+tact! je n'ai jamais vu personne qui et moiti tant de talent. Si elle
+et eu quelques annes de moins et qu'elle et voulu en prendre la
+peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et
+aimable amie. _Mmento_. Une matresse n'est jamais et ne saurait jamais
+tre une amie. Tant que vous tes d'accord, c'est de l'amour, et quand
+l'amour est pass, vous tes loin d'tre amis.
+
+Je n'ai point encore rpondu la lettre de M. Scott, mais je le ferai.
+Je suis dsespr d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement
+prouv depuis peu des contrarits pcuniaires. C'est coup sr le roi
+du Parnasse, et le plus _anglais_ de nos potes. Je placerais Rogers au
+second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la
+meilleure cole: Moore et Campbell au troisime, _ex quo_; puis
+Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin [Grec: oi polloy] ainsi:
+
+[Illustration:
+
+WALTER-SCOTT.
+
+ROGERS.
+
+MOORE. CAMPBELL.
+
+SOUTHEY. WORDSWORTH. COLERIDGE.
+
+LA FOULE.]
+
+Voil un _Gradus ad Parnassum_ triangulaire. Les noms seraient trop
+nombreux la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow
+est devenu fou force de s'occuper de posies du tems d'lisabeth;
+c'est dommage. J'ai plac les noms sur ce triangle, plutt d'aprs
+l'opinion publique que d'aprs aucune opinion bien arrte de ma part;
+car quelques-unes des dernires _chansons irlandaises_ de Moore, _As a
+beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not_
+et _Oh breathe not his name_, me semblent valoir tous les pomes piques
+du monde.
+
+*** croit que le _Quarterly_ m'attaquera dans son premier numro: la
+bonne heure. J'ai t dj tant _poivr_ dans mon tems, qu'il faudrait
+du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre ct de
+l'alos pour que je m'aperusse de l'encens. Je puis dire sincrement
+que je suis peu prs mort au sentiment de la critique; mais en
+cherchant m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je
+n'attache pas la profession d'auteur l'importance que beaucoup y
+mettent et que j'y mettais autrefois. On se lasse de tout, _mon ange_,
+dit Valmont. Les _anges_ sont la seule chose dont je ne sois pas encore
+las. Je crois que la prfrence donne ceux qui _crivent_ sur ceux
+qui _agissent_, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur
+profession, sont des signes d'effmination, de dgnration et de
+faiblesse. Qui voudrait se mler d'crire, s'il pouvait faire autre
+chose? _Des actions, des actions_, disait Dmosthnes; _des actions, des
+actions_, dis-je aprs lui, point de livres, surtout point de rimes.
+Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des potes;
+except Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs
+citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle
+race oisive et inutile!
+
+
+12, _mezza notte_.
+
+Je viens de dner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des
+illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je
+n'aime le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit
+naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tte. Nous avons fait
+monter Tom Crib aprs le dner; c'est un gaillard factieux, quoiqu'un
+peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par
+Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pt. Tom a t matelot, porteur
+de charbon, et a exerc quelques autres professions librales avant de
+prendre le ceste; il s'est trouv des batailles navales, et n'a pas
+maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une
+matresse, une conversation fort bien, l'exception de quelques
+omissions et de quelques fausses applications de l'_h_ aspire. Tom est
+un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses
+plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et,
+je le crains bien, un pcheur, car il fait une pension alimentaire sa
+femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a t dit par ***; car Tom,
+ayant une haute opinion de ma moralit, me l'a prsente comme sa femme
+lgitime. En parlant d'elle, il dit que c'tait la plus fidle personne
+du sexe; d'o je conclus qu'elle ne pouvait tre sa femme, et je ne
+m'tais pas tromp.
+
+Ces pangyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai,
+un homme ne croit pas ncessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins
+il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer
+sur la vertu de leur femme; je les ai couts tous deux avec autant de
+patience que de foi, tout en enfonant mon mouchoir dans ma bouche, car
+j'prouvais une irrsistible envie de biller. propos, je me sens
+aussi envie de biller maintenant; ainsi, bon soir.
+
+[Grec: Nairn].
+
+
+Jeudi, 26 novembre.
+
+Je me suis rveill avec un peu de fivre, mais point de migraine,
+point de rves non plus, grce mon tat de stupeur! Deux lettres:
+l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans
+leur genre respectif. Celle de *** contient une trs-jolie romance sur
+les _peines caches_, sinon d'elle-mme, du moins parfaitement dans sa
+manire. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de
+sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je
+ne fais pas grand cas des potes, surtout des femmes potes; elles
+mettent tant d'idal dans la _pratique_, aussi bien que dans la morale!
+
+J'ai beaucoup song ces jours derniers Marie Duff, etc., etc.,
+etc.[68]
+
+[Note 68: Nous avons dj donn ce passage plus haut sous forme
+d'extrait.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Lord Holland m'avait invit dner aujourd'hui; mais dner trois jours
+de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en all dans ma loge
+Covent-Garden, sans avoir rien mang depuis hier.
+
+J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beaut que
+les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle
+prtend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis
+ceux de Leila, et les _rideaux de la lumire_ de la musulmane Phannio.
+Elle est trs-belle... assez belle, mais je la crois mchante...
+
+J'ai rumin long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent
+nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des sicles
+en quelques instans, quand nous nous trouvons runis. La seule chose qui
+me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui
+ni aucun dsagrment ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et
+que, quand nous sommes runis aprs, quoique bien des circonstances
+aient eu lieu dans l'intervalle, moins que nous ne soyons las l'un de
+l'autre, nous sommes toujours disposs nous revoir avec un nouveau
+plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont spars...
+
+
+Samedi, 27 ( ce que je crois, ou plutt, comme je m'en doute, ce qui
+est le _nec plus ultr_ de la crance des humains).
+
+J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le
+dit pour lui: J'ai gagn une perte, ou la perte. Tout est dcid pour
+notre expdition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de
+l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrter. Voitures
+ordonnes, fonds prpars, et probablement un bon vent par-dessus le
+march. N'importe, je crois avec _Clym o' the Clow_ et _Robin Hood_, par
+le nom de Marie, mre de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois,
+dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fix pour lui.
+Ainsi, va pour Helvoetsluys!
+
+Je suis all ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir _Nourjahad_,
+mlodrame dont le _Morning-Post_ m'a accus, mais dont je ne saurais
+mme conjecturer quel peut tre l'auteur. Que pourront-ils mettre aprs
+ ma charge? Ils ne pourront gure descendre plus bas qu'un mlodrame.
+Aprs tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire
+personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de
+laquelle je suis rsolu de supporter en silence toutes les critiques,
+les injures et mme les loges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai
+jamais composes, sans me permettre, mme par geste, de rien contredire.
+Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prt mes
+dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux
+qu'il s'en ft servi que de mon nom. La pice ayant russi, l'auteur la
+reconnatra sans doute bientt; sinon que Job soit mon modle et le
+Lth mon breuvage!
+
+*** a reu le portrait sans encombres; et, dans sa rponse, la seule
+remarque qu'elle fait ce sujet, c'est: En vrit, il ressemble ***.
+Et puis: En vrit, il ressemble ***. Pour elle, la ressemblance
+couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point
+flatt, mais sombre, srieux et noir comme la tournure de mes penses,
+quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme
+presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature.
+
+J'ai lu l'article de la _Revue d'dinbourg_ sur Rogers; le journal le
+porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mrite. On nous passe tous
+ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des
+loges trs-justes, du moins quant Moore, quoiqu'avec justice encore
+on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur
+de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Stal. Son grand
+_Essai sur Binke_ sera, dit-on, pour le prochain numro: je l'ignore; je
+ne suis plus au courant de la _Revue d'dimbourg_, non plus que de
+toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cess depuis
+long-tems de l'tre d'aucune, et en vrit je n'en aurais gure le
+droit, mme quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en
+gnral et des miens en particulier. M'arracher moi-mme moi-mme (oh!
+cet infernal gosme!), voil mon sincre motif pour crire quoi que ce
+soit; l'impression est une suite du mme objet, par l'action qu'elle
+donne l'esprit, oblig de se replier sur lui-mme. Si je cherchais la
+rputation, j'aurais d flatter les opinions reues, qui ont acquis des
+forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les
+ouvrages modernes crits dans un sens oppos; mais, sur mon ame, je ne
+puis mentir ma propre faon de penser et mes doutes, arrive que
+pourra. Si je suis un insens, du moins je doute de bonne foi, et je
+n'envie personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se
+complat.
+
+Tous les hommes sont enclins croire ce qu'ils dsirent; mais, depuis
+un billet de loterie jusqu' un passeport pour le paradis, toutefois,
+d'aprs ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon
+inquitude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber
+sous les sens. C'est celui qui l'a cre prolonger l'existence de
+cette tincelle de feu cleste qui claire, mais qui consume le vase
+fragile o il est contenu. Aprs tout, je n'ai pas d'horreur pour un
+sommeil sans rves, et je ne conois pas d'existence que la dure ne
+puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombs les anges,
+mme d'aprs votre croyance? Ils taient immortels, clestes et heureux
+comme leur _apostat Abdiel_ l'est maintenant par sa trahison. C'est le
+tems qui dcidera, et l'ternit n'en sera ni moins agrable ni plus
+horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici l je suis plein de
+reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains
+maux, grce Dieu et mon bon temprament.
+
+
+Dimanche 28, lundi 29, mardi 30.
+
+Deux jours sauts sur mon journal; _hiatus haud deflendus_. Ils ont t
+aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement
+la paresse et la socit m'ont empch d'en tenir note la nuit.
+
+Dimanche, j'ai dn chez lord Holland, dans Saint-James' Square.
+Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le gnral
+Bentham, homme de science et de talens, ce que l'on dit; Horner,
+l'Horner de l'_Edinburgh Review_, excellent orateur la Chambre basse,
+trs-aimable aussi et trs-bien en socit, du moins pour ce que j'en ai
+vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques
+autres braves gens et fidles. La compagnie de lord Holland est
+trs-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de
+rencontrer. Je me suis lest d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne
+et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tte.
+Quand je dne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson
+et de lgumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux
+cependant aprs mon th et mes biscuits qu'aprs tout autre repas, et
+cela mme encore faut-il que j'en prenne modrment.
+
+Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal cran entre
+le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid
+qu'un antlope, et qui n'ai pas encore trouv un soleil _assez cuit_
+mon gr, j'tais absolument ptrifi, et n'avais pas mme assez de
+chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de
+saumons tirs d'un panier de glace et mis table pour ce jour
+seulement. Quand elle a t partie, j'ai examin toutes les figures en
+mme tems que j'enlevais le fatal cran; toutes les joues se dgelaient,
+tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait
+enfin leur arriver.
+
+Samedi je suis all avec Harry Fox voir _Nourjahad_, et, par mes
+billemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pice n'est
+pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voult bien la
+reconnatre, et me dcharger de la gloire qui lui appartient. Les
+costumes sont jolis, mais sans vrit. Celui de Mrs. Horne est parfait,
+sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est
+sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en
+turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard la
+ceinture. Le dialogue est lche, l'action lourde, les dcors beaux, les
+acteurs tolrables. Je ne saurais vanter beaucoup leur srail; Trsa,
+Phannio ou *** valaient mieux elles trois que toutes ces femmes
+ensemble.
+
+Dimanche, un trs-beau billet de Mackintosh, homme qui runit d'une
+manire extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel.
+Aujourd'hui mardi, un trs-joli billet de Mme la baronne de Stal
+Holstein: il lui plat d'tre charme de ce que j'ai dit d'elle et de
+son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit prcisment ce que je
+pense; ses ouvrages font mes dlices, et elle aussi pour... une
+demi-heure. Je n'aime pas ses ides politiques; au moins je n'aime pas
+qu'elle en ait chang; si elle tait reste _qualis ab incepto_, cela ne
+serait rien. Mais c'est une femme part, elle a fait plus dans le monde
+intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait d en
+faire un homme. Elle me flatte trs-joliment dans son billet, mais je
+m'en aperois bien. La raison qui fait que l'adulation ne dplat point,
+c'est qu'encore qu'elle manque de vrit, elle montre que nous sommes
+assez de consquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans
+le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est l leur but.
+
+George[69] est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau.
+Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime
+George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son hritier. C'est un
+beau garon, marin de la tte aux pieds. Je ferais tout au monde pour
+l'avancer dans son tat, except d'apostasier.
+
+[Note 69: Son cousin, lord Byron actuel.]
+
+Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement
+prolixe, paradoxial et _personnel_. Si seulement il voulait parler
+moiti moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait
+beaucoup sa popularit. Comme auteur, il est trs-estimable, sa vanit
+est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui dplaise.
+
+J'ai reu une jolie lettre d'Annabella[70], laquelle j'ai rpondu.
+Que de singularit dans notre situation et dans notre amiti! Pas un
+grain d'amour de l'un ou l'autre ct! De l'amiti, mais amene par des
+circonstances qui en gnral produisent la froideur d'un ct et
+l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment suprieure et trs-peu
+gte, ce qui est trange dans une hritire, une fille de vingt ans,
+une _pairesse_ future de son propre droit, une fille unique, une
+savante, qui n'a jamais t contrarie en rien. Elle est pote,
+mathmaticienne, mtaphysicienne, et cependant trs-bonne, gnreuse,
+douce, et n'a que trs-peu de prtentions. La tte d'une autre
+tournerait avec la moiti de ce qu'elle a acquis, et le dixime de ce
+que la nature et la puissance lui ont donn.
+
+[Note 70: Miss Milbanke, que pour son malheur il pousa depuis.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+Mercredi, 1er dcembre 1813.
+
+Aujourd'hui j'ai rpondu la baronne de Stal Holstein, et j'ai envoy
+un exemplaire de mes deux contes turcs Leigh Hunt, nouvelle
+connaissance de l't dernier, que je dois Moore. C'est un homme
+extraordinaire, et qui n'est pas tout--fait de notre poque. Il me
+rappelle plutt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une
+grande indpendance d'esprit, un aspect austre, mais qui n'a rien de
+repoussant. S'il continue _qualis ab incepto_, je connais peu d'hommes
+qui mriteront et obtiendront plus d'loges. Il faut que je retourne le
+voir. Les aventures qui se sont succd rapidement cet t, jointes
+quelques embarras et quelques affaires srieuses, ont interrompu notre
+liaison; mais c'est un homme bon connatre, et quoique pour son
+intrt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fch
+d'tudier les caractres dans de telles positions. Le sien n'en a pas
+t branl et ne le sera pas, j'espre. Je ne le crois pas trs vers
+dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion,
+et amoureux de la beaut, de ce _mot vide de sens_, comme Brutus mourant
+appelait la libert; dfinition dont le tems montre de mieux en mieux la
+justesse. Peut-tre tient-il un peu trop ses opinions, comme tous les
+hommes _centres de cercles_, grands ou petits, comme tous les _oracles_,
+ la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson
+lui-mme l'tait; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et
+moins orgueilleux que le succs et la conscience d'avoir prfr le
+juste l'utile, pourraient le faire supposer.
+
+Demain une assemble de _bas-bleus_ chez miss ***s, elle-mme d'un
+_bleu fonc_. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces _bluets_, mais il
+faut tre poli. Il y aura, je gage, Mme de Stal et les Mackintosh, bon;
+les *** et les ***, pas tout--fait si bon; les ***, etc., etc., bon
+rien du tout. Peut-tre ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand
+rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle l aussi; je l'espre, c'est un
+bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse.
+
+J'ai crit Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sr que je
+n'en ai parl qui que ce soit, je voudrais qu'il et fait de mme.
+C'est un brave garon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne
+peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui tre utile, et
+voil tout.
+
+Baldwin me perscute pour que je prsente la ptition des dtenus la
+prison du Banc du Roi. J'ai prsent l'anne dernire celle de
+Cartwright; je me suis trouv seul avec Stanhope contre tout le reste de
+la chambre, et leur opposition ne nous a procur que des plaisanteries
+et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette
+commission. Si *** et t l, elle m'aurait forc le faire. Voil une
+femme qui, malgr sa lgret sduisante, pousse toujours un homme ce
+qui est utile ou glorieux. Si elle tait reste, elle et t mon ange
+tutlaire.
+
+Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne
+puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misrable
+Sterne, qui prfrait s'attendrir sur le sort d'un ne mort, que de
+soulager une mre vivante. Sclrat, hypocrite, esclave, sycophante!
+Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me dcider
+ prononcer un discours pour ces infortuns; trois mots et un
+demi-sourire de *** m'y auraient fait rsoudre, si elle avait t ici
+pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqu, car elle m'a toujours
+press de remplir mes devoirs de snateur, surtout envers les faibles et
+les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un
+orateur, du moins un avocat pour ces infortuns. Dieu confonde La
+Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouv dans son livre
+serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs.
+
+George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espre qu'il sera
+amiral un jour, et peut-tre Lord Byron par-dessus le march. S'il
+voulait seulement se marier, je m'engagerais ne jamais me marier, et
+le priver ainsi de mon hritage. Il en serait plus heureux, et moi
+j'aimerais mieux des neveux que des fils.
+
+J'aurai bientt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans
+le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq
+ans?
+
+ _O giovent!
+ O primavera! giovent dell' anno.
+ O giovent! primavera della vita_.
+ ......................................
+
+
+Dimanche, 5 dcembre.
+
+Le neveu de Dallas, fils du procureur-gnral amricain, est arriv
+ici, et a dit son oncle que mes vers sont fort rpandus dans les
+tats-Unis. Voil les premires nouvelles qui rsonnent mes oreilles
+comme de la renomme. tre lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand
+plaisir que j'aie jamais got en ce genre, c'est en lisant, dans un
+extrait des _Mmoires_ de l'acteur Cooke, qu'au foyer du thtre
+d'Albany, prs Washington, il avait trouv mes _Potes anglais_, etc.
+Devenir populaire dans un pays naissant et loign, cela est un parfum
+de gloire posthume, bien diffrent de l'clat des ftes, des complimens,
+de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vrit
+que, pendant mon rgne, au printems de 1812, je n'ai regrett qu'une
+chose, 'a t de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours,
+et que j'ai abdiqu avec grand plaisir.
+
+J'ai soup, hier soir, avec Lewis; et, comme l'ordinaire, quoique je
+n'aie ni bu ni mang avec excs; je suis moiti mort depuis. Mon
+estomac est entirement dtruit par une longue abstinence, et le reste
+le sera bientt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre
+plus. Le passage dans les tnbres est le moins craindre.
+
+Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante
+fois, qu'except pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je
+suis invisible. Sa grce est une bonne et noble personne de duc; mais
+c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion distance: en consquence
+je n'y tais pas.
+
+Gatt s'est prsent aussi. _Memento_. Prier quelqu'un de parler
+Raymond en faveur de sa pice. Nous sommes d'anciens compagnons de
+voyages; et malgr toutes ces _excentricits_, il a beaucoup de bon
+sens, d'exprience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un
+bon diable de philosophe. Je lui ai montr la lettre de Sligo, propos
+des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrive Athnes
+peu de jours avant qu'il n'y vnt. Je l'ai montre aussi lord Holland,
+ Lewis, Moore, Rogers et lady Melbourne. Murray en a une copie.
+Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva
+quelques jours aprs, et sa lettre roule sur les bruits alors rpandus.
+La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont t tous deux frapps
+de terreur. Le premier s'tonna que je ne l'eusse pas insre dans _le
+Giaour_; il peut s'en tonner; il pourrait s'tonner que cela ft crit
+de quelque manire que ce soit. Mais il serait impossible de dcrire
+l'impression de _cette situation_; le seul souvenir en glace l'ame.
+
+_La Fiance d'Abydos_ a t publie jeudi 2 dcembre, je ne sais si
+elle plaira ou non; si elle ne russit pas, ce n'est pas la faute du
+public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte
+lui-mme, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il
+a dtourn mes penses du rel l'idal, des regrets gostes des
+songes pleins de charmes, et m'a rappel un pays peupl des souvenirs
+les plus _brillans_ et les plus _sombres_, mais coup sr les plus vifs
+de ma vie. Sharpe s'est prsent, on ne l'a pas laiss entrer, j'en suis
+bien fch...
+
+J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite Middleton,
+ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec
+***, lui plaira peut-tre moins encore. Mais je dsire vivre bien avec
+tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien
+ensemble; mais qui, sparment, produisent, sans aucun doute, des sons
+fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec
+l'autre.
+
+J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je
+parviens ne m'en point faire. prsent, je suis assez bien avec tous
+les partis; mais je ne veux point pouser leurs querelles: tant de
+petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingu
+est bien reu chez lui, et certainement le ton de la socit est le
+meilleur. Puis, Mme de Stal, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu,
+si je l'avais voulu; sa runion est compose des *** et de la famille
+***; puis un trange mlange de dputs, de dandies, de _bas bleus_ de
+toute espce, depuis l'uniforme rgulier de Grub-Street, jusqu' la
+jaquette azure du littrateur. Voir *** et *** dner ensemble, me
+rappelle toujours le tombeau o les distinctions d'amis ou d'ennemis
+sont dtruites; et l, le critique et l'auteur critiqu, le rhinocros
+et l'lphant, le mammouth et le mgalonyx, tous dorment tranquillement.
+Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils taient
+dj sous terre.........................................................
+........................................................................
+
+Je ne suis pas all chez les Berrys l'autre soir. L'ane est une femme
+de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent
+avoir t fort belles. Je suis invit, pour ce soir, chez lord Holland.
+Irai-je?... peut-tre.
+
+
+2 heures du matin.
+
+Je suis all Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne
+heure, et consquemment parfaite: personne de plus agrable, ou mme
+d'aussi agrable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invit dner
+mercredi, en me disant que Mme de Stal y serait, sans doute pour tre
+tmoin de notre premire entrevue aprs ma note, dont Mme de Stal dit
+tout haut qu'elle est enchante. Cela ne me plat pas trop; elle me
+parle toujours d'elle-mme, ou de moi-mme, et je ne suis pas trs-fou
+de l'un ou de l'autre sujet, except en soliloque, comme maintenant;
+surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de
+_l'Allemagne_? Je l'aime prodigieusement; mais, moins que je ne trouve
+moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des
+couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'
+l'instant elle me ripostera par une accablante vole de fort jolies
+choses sur mes posies, etc., etc. Son amant, M. ***, tait l ce soir,
+et C*** dit que c'tait la seule preuve de got qu'il lui et vu donner;
+cet amant-l est incontestablement trs-beau, mais pas plus, mon avis,
+que son dernier ouvrage.
+
+C*** avait bonne mine, il paraissait content, et tait vtu fort
+lgamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont
+parfaitement: rellement on et dit qu'Apollon lui avait envoy des
+habits de fte ou de noce. Il tait plein d'esprit et de gat. Il s'est
+beaucoup moqu du livre de Corinne, et j'en suis fch; parce que,
+premirement il entend l'allemand, et que c'est par consquent un juge
+comptent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mrite,
+et par consquent le meilleur juge dsirable. J'ai pour lui beaucoup
+d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer mon opinion.
+Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de
+partialit pour elle. Except le manque de got, je ne puis m'tre
+tromp sur un livre que j'ai pris, quitt et repris, et un livre ne
+saurait tre entirement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul
+lecteur qui puisse en dire autant avec sincrit.
+
+C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le
+plus grand succs. Moore avait song quelque chose de semblable, mais
+il y a renonc, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais
+quoi sur la _dignit_ et autres fadaises, comme si un homme se
+dshonorait en instruisant et charmant la fois ses concitoyens.
+
+Introduit prs du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part
+pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R.
+Wellesley, un grand homme, celui-l, et je ne sais combien d'autres
+personnes entasses dans la chambre. Le petit Henri Fox est un trs-beau
+garon, qui promet beaucoup de toutes les manires. Je suis all me
+coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir
+dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.
+
+
+Lundi, 6 dcembre.
+
+Murray m'a dit que C*** lui a demand pourquoi cela s'appelait _la
+Fiance d'Abydos_. Voil une infernale et dsagrable question, parce
+qu'il n'est pas possible d'y rpondre. _Elle_ n'est pas une _fiance_,
+elle est seulement prte le devenir, et n'tait, etc., etc.
+
+Je ne m'tonne pas qu'il ait dcouvert cette improprit du titre, mais
+cela vient trop tard pour tre d'aucune utilit. Je suis un grand sot
+d'avoir fait cette bvue, et je suis honteux de n'tre pas Irlandais...
+
+Campbell semblait hier au soir contrari de quelque chose, je ne sais
+de quoi. Nous tions debout dans le premier salon, quand lord Holland
+sortit de l'autre, tenant la main un petit vase de mtal semblable aux
+encensoirs dont on se sert dans les glises catholiques, et, nous
+apercevant, s'cria: _Voil de l'encens pour_ vous. Campbell rpondit:
+Portez-le Lord Byron, _il y est accoutum_.
+
+Or, cela vient de ce que _les rois ne peuvent supporter de frre prs
+du trne_. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne dsire pas en avoir
+_pour le moment_, quelques choses que j'aie publies, je vis en paix
+avec tous mes confrres, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas,
+c'est _comme homme_ et non comme _pote_. coup sr, le champ de la
+pense est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrire dans une
+carrire sans bornes? Le temple de la Renomme est comme celui des
+Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me
+contenterai galement du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le
+veulent peuvent s'tablir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je
+leur envie leur lvation.
+
+J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je
+viens de publier un pome, et j'ignore compltement s'il a chance de
+russir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit
+ouvertement du mal d'un ouvrage son auteur, si ce n'est par la voie de
+l'impression. Il ne saurait tre bon, autrement le pied ne m'aurait pas
+manqu ds les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bvue dans le
+choix mme du titre. Mais quand je l'ai commenc, j'avais le coeur plein
+de ***, et la tte pleine _d'orientalits_, je n'oserais dire
+_d'orientalismes_, et je l'ai crit si rapidement!
+
+Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je
+fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de
+choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de
+contradictions il peut contenir. Si j'tais sincre avec moi-mme, je
+crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu' personne
+autre, chaque page rfuterait et dmentirait pleinement la prcdente.
+
+Encore une lettre de Martin Baldwin le ptitionnaire; je n'ai eu ni
+assez de tte, ni assez d'ame pour prsenter sa demande. Cet infernal
+souper chez Lewis a gt ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas
+plus de charit qu'une burette de vinaigre. Je voudrais tre autruche et
+me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gsier pourrait
+digrer.
+
+J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas
+beaucoup de notre expdition en Hollande. Je dne avec lui jeudi; pourvu
+que l'oncle ne soit pas mort d'ici l; ou dcidment promis aux vers qui
+dnent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pt revenir,
+non pour notre dner, mais pour dsappointer l'entrepreneur des pompes
+funbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils
+sont srs de dner nos dpens un jour ou un autre.
+
+Gell _le Troyen_ est venu quand j'tais dj sorti. _Memento_: lui
+rendre sa visite. Mes _Memento_ sont des gages assurs d'oubli; c'est
+comme autant de phares avec un vaisseau naufrag au pied de leur
+lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes _Memento_, sans voir que
+je me suis souvenu d'oublier. _Memento_: j'ai oubli de payer les
+nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtax. Et je ne
+deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi! Je crois que mon
+biscuit mme est empoisonn des impts de ce charlatan.
+
+Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse
+une visite. Un M. Thomson m'a envoy une chanson, qu'il faudra que je
+trouve bonne. Je n'aime pas leur faire peine en les critiquant, ou en
+ne rpondant pas; et cependant je dteste crire des lettres de pur
+compliment.
+
+J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau
+trait sur les bois. Voil un homme plus utile que tous les historiens
+et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos
+forts, il fournit des matriaux pour toutes les histoires d'Angleterre
+qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui
+ne vaudront rien du tout.
+
+J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tte est pleine de fragmens pars
+et sans utilit. Il est trange que, quand je me mets lire, je ne
+puisse supporter que des lectures lgres, except pourtant les romans.
+Il y avait bien des annes que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les
+ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand
+hier j'ai lu les plus pouvantables parties du _Moine_. Ces descriptions
+auraient d tre crites par Tibre Capre; elles sont forces, ce
+sont les ides alambiques d'un picurien blas. Je ne saurais
+comprendre comment elle sont pu tre composes par un homme de vingt
+ans; car Lewis n'avait que cet ge-l quand il les a crites. Elles
+manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je
+n'aurais pas t tonn qu'un tel livre et t crit par Buffon, sur
+son lit de mort et rduit un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu
+cette dition, et je n'ai rouvert ce livre qu' cause du bruit qu'il a
+fait et du nom qui en est rest Lewis. Aprs tout, il ne pouvait faire
+d'autre mal que.....
+
+Je suis all ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours
+au mme point. Nos tranges aventures sont le seul hritage de notre
+famille qui n'ait pas diminu.....
+
+Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares
+ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une
+_donna di quarant' anni_ sous le soleil de l'Afrique. Celles de la
+Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du _hooka_ ou
+du _chibouque_. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux
+choses comme elles doivent tre. J'ai cette obligation ce journal,
+qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de
+jeter dans le feu un pome qui l'a rallum ma grande satisfaction, et,
+ force de fumer, j'ai chass de ma tte le plan d'un autre. Je voudrais
+pouvoir me dlivrer aussi aisment de la ncessit de penser, ou plutt
+de la confusion de mes penses.
+
+
+Mardi, 7 dcembre.
+
+Je n'ai point eu de rves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point
+rafrachi. J'tais rveill et debout une heure avant qu'on ft venu
+m'veiller, mais j'ai mis trois heures m'habiller. Si l'on retranche
+de la vie l'enfance qui est un vritable tat de vgtation, le sommeil,
+le tems que l'on passe manger, boire, se boutonner et se
+dboutonner, combien restera-t-il de vritable existence? L't d'un
+loir ou d'une marmotte.....
+
+J'ai lu les journaux, pris du th, du _soda-water_, et dcouvert que le
+feu tait mal allum. Lord Glenbervie dsire que j'aille avec lui
+Brighton... Irai-je?
+
+Reu ce matin un fort aimable billet de Mme de Stal, qui me demande de
+me trouver demain avec elle Holland-House. J'oserais parier qu'elle a
+crit vingt autres billets de cette nature ce matin vingt autres
+personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour
+elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire.
+Elle a eu la condescendance de se montrer charme du petit loge que je
+lui ai donn, dans une note _la Fiance d'Abydos_. Cela peut
+s'expliquer de plusieurs manires: d'abord toutes les femmes aiment tous
+les loges; secondement, celui-ci tait inattendu, parce que je n'ai
+jamais cherch lui faire ma cour; troisimement, comme dit Scrub, ceux
+qui ont t rgulirement lous par des critiques de profession aiment
+un peu la varit, et sont charms, quand quelqu'un se dtourne un peu
+de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrimement enfin,
+c'est une crature d'un excellent naturel, ce qui est aprs tout la
+meilleure raison, et peut-tre la seule.
+
+On frappe la porte... une fois... deux fois... c'tait Bland. Il dit
+que la socit en Hollande, et il en vient, n'est qu'une socit
+franaise de hasard, mais que les femmes sont les mmes partout. Tant
+pis, j'aurais voulu les voir un peu diffrentes; mais cela n'est pas
+possible.
+
+Sorti... rentr... puis ceci, puis cela, et tout est vanit, dit le
+prdicateur, et tout est vanit, dis-je aussi, moi, simple membre de la
+congrgation. En parlant de vanit, de qui les loges me flattent-ils le
+plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Amricains. Ceux de la premire,
+parce que sa _Simple Histoire_ et sa _Nature et Art_ me paraissent
+pleins de vrit, et en consquence, except l'_Edinburg-Review_, rien
+ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet Rogers, propos du
+_Giaour_. J'ai t charm aussi des Amricains, parce que le hasard a
+voulu que je fusse en _Asie_, tandis qu'on lisait mes _Potes anglais_,
+etc., en _Amrique_. Si j'avais pu avoir en _Afrique_ un discours contre
+la traite, et une pitaphe pour un chien en _Europe_, c'est--dire dans
+le _Morning-Post_, mon _vertex sublimis_ aurait coup sr dplac assez
+d'toiles pour renverser le systme de Newton.
+
+
+Vendredi, 10 dcembre 1813.
+
+Je suis plus avanc d'un tems de mon verbe _je m'ennuie_, que je
+conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation
+change rien la chose. Je suis trop paresseux pour me brler la
+cervelle; cela ferait de la peine Augusta, et peut-tre ***; d'un
+ct, cela serait avantageux George, moi je ne saurais y perdre
+beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner la
+tentation.
+
+J'ai reu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le
+plus aimant, ou plutt, c'est bien le seul homme aimant que je
+connaisse; et la beaut de son esprit ne le cde pas celle de son
+coeur.
+
+J'ai dn hier Holland-House avec les Staffords, Mme de Stal,
+Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai t
+prsent au marquis et la marquise de Stafford; c'est un vnement
+auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur
+frre, l'avait empch jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu,
+je m'tonne que cela ne se soit pas fait plus tt. Elle est bien; et
+doit avoir t fort belle; ses manires sont on ne peut pas plus nobles.
+
+Mme de Stal tait l'autre bout de la table et moins loquace que
+d'ordinaire. Nous sommes maintenant trs-bons amis, quoiqu'elle ait
+demand lady Melbourne si j'avais rellement de la bonhomie. Elle
+aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire C. L.: _c'est un
+dmon_; jugement qui peut tre juste, mais qui, coup sr, est
+prmatur, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi...
+Il dsire que j'y dne dimanche prochain.
+
+Murray va bien, quant ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste
+aimer la forme de fragment; il n'est pas tonnant que j'en aie compos
+un, mon esprit est un fragment lui-mme.
+
+J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le _Square_. J'ai pris cong du
+premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il
+emporte avec lui un ballot de _Childe-Harold_ et de _Giaour_, pour les
+lecteurs de Berlin, qui, ce qu'il parat, entendent l'anglais et ont
+pris got mes posies. Est-ce que j'aurais t _Allemand_ tout ce
+tems-l tandis que je croyais tre _Oriental_?
+
+J'ai prt Tierney ma loge pour demain, et reu de lady C. A. une
+comdie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je
+tche de ne pas mcontenter l'auteur. Je n'aime pas les ennuyer
+d'observations, et cependant je regarde une comdie comme l'ouvrage le
+plus difficile, plus encore qu'une tragdie.
+
+G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la premire partie
+de _la Fiance_ et un autre _conte_ de lui; publi ou non, je ne sais,
+car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernire personne qui l'on
+serait tent de faire un larcin littraire, et je n'ai point
+connaissance d'en avoir volontairement fait aucun des nobles
+confrres. Quant l'originalit, toutes prtentions cet gard sont
+ridicules: _nil novi sub sole_.
+
+Je suis all hier au spectacle. J'tais invit une soire, j'ai
+refus, j'ai eu raison. J'ai pareillement refus d'aller lundi chez lady
+***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolits,
+j'aime autant la perdre tout seul. J'tais fortement tent cependant;
+C*** avait l'air tout--fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche
+et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien
+t et ne puissions n'tre jamais rien l'un l'autre, mais j'aime tout
+ce qui me rappelle les _enfans du soleil_.
+
+Aujourd'hui je dne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien
+dispos, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais
+pouvoir cesser tout--fait de manger.
+
+
+Samedi, 11 dcembre, dimanche, 12 dcembre.
+
+Par la rponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque
+histoire _dans la vie relle_, et non d'aucun ouvrage d'invention. La
+chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est emprunte
+_ la vie relle_.
+
+J'ai envoy un billet d'excuse Mme de Stal. Je ne me sens pas assez
+sociable pour dner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shridan,
+mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation,
+mais... mais... ce _mais-l_ ne serait intelligible qu' l'aide de
+penses que je ne me soucie pas d'crire. Shridan tait bien en train
+de parler, l'autre soir, mais je ne suis rest que jusqu' 9 heures.
+Tout le monde sera ce soir chez Mme de Stal, et il n'y aura personne
+que je ne sois charm d'viter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus
+de plaisir me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas all chez
+Mme de Stal; mais bien chez lord Holland. Socit nombreuse,
+conversation gnrale. Je suis rest tard, j'ai fait une balourdise,
+m'en suis bien retir, suis revenu et me suis couch sans avoir rien
+mang, l'estomac vide, mais _fresco_, ce qui est le grand point pour
+moi.
+
+
+Lundi, 13 dcembre 1813.
+
+J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis dispos quitter Londres
+demain. Murray a reu une lettre d'un de ses confrres d'dimbourg qui
+lui mande qu'il est heureux d'avoir _un pote_ tel que moi, comme qui
+dirait un cheval de trait, un ne ou tout autre chose qui se puisse
+possder. Ce mme libraire, l'un des plus fameux d'dimbourg, lui envoya
+il y a quelque tems un ordre pour des livres de posie et d'art
+culinaire, termin par cet agrable _post-scriptum_: Les _Harolds_ et
+_la Cuisinire_ sont fort demands. Voil ce que c'est que la renomme,
+et aprs tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dpendre de
+l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs
+avec _Hannah Glasse_ ou _Hannah More_?
+
+L'diteur de je ne sais quel _Magazine_ a annonc Murray l'intention
+de dire du mal de _la Fiance_ sans la lire; tant mieux: s'il la lisait
+avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.
+
+Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et
+les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dvoreur,
+un _helluo_ de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prt une
+quantit de lettres de Burns, non publies, et qui ne le seront
+probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons
+obscnes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie,
+dlicatesse, grossiret, sentiment, sensualit, lvation, bassesse,
+fange et divinit, tout cela ml dans un seul compos d'argile!
+
+C'est trange; un vritable picurien n'abandonnerait jamais son esprit
+ tout ce que les ralits ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce
+qu'il y a de terrestre, de matriel, de physique dans nos plaisirs, en
+voilant ces ides, en les oubliant entirement, ou au moins en les
+nommant peine en nous-mmes que nous pouvons seulement faire qu'elles
+ne soient pas absolument dgotantes.
+
+
+14, 15, 16 dcembre.
+
+Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est
+bien assez d'crire mes penses, mes actions sont rarement de nature
+souffrir un examen postrieur.
+
+
+17, 18 dcembre.
+
+Lord Holland m'a racont un singulier exemple de la sensibilit de
+Shridan. L'autre soir nous tions tous donner nos opinions
+respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici
+quelle fut la mienne: tout ce que Shridan a fait et choisi de faire a
+toujours t ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a crit la
+meilleure comdie, l'_cole de la Mdisance_, le meilleur drame, bien
+suprieur, dans mon opinion, l'opra du _Mendiant_, la meilleure
+_Farce_[71], le _Critique_, qui n'a qu'un dfaut, d'tre trop bonne pour
+le genre, enfin le meilleur discours au public, le _Monologue sur
+Garrick_, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais
+t prononc la tribune nationale, la fameux _Beyum Speech_. Quelqu'un
+rapporta cette conversation Shridan, et quand il entendit l'loge que
+j'en avais fait, il fondit en larmes!
+
+[Note 71: Outre la tragdie, la comdie, le drame, le mlodrame,
+l'opra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition
+dramatique: _la farce_, ou _basse-comdie_, qui tient de nos
+vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de _farces_ que
+paraissent sur les thtres anglais grand nombre de pices traduites du
+rpertoire des Varits et autres thtres secondaires franais, ainsi
+que quelques opras-comiques.
+(_N. du Tr._)]
+
+Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus
+content d'avoir prononc ce peu de paroles, si vraies du reste, que je
+ne serais d'avoir compos l'_Iliade_, ou fait sa clbre _Philippique_.
+Bien plus, jamais sa comdie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai
+prouv apprendre qu'il avait reu quelque satisfaction de mes loges,
+quelque insignifians qu'ils doivent paratre des hommes de lettres
+plus gs et plus connus que moi.
+
+Je suis all ce soir dans ma loge Covent-Garden, et ma dlicatesse a
+t un peu choque de voir, dans la loge oppose, avec sa mre qui a, je
+crois, appartenu toute l'arme, la matresse de S*** que je sais avoir
+t leve depuis son enfance pour cette profession. Je fus indign
+d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, partir de la
+mienne, je partis d'un clat de rire en reconnaissant toutes les jeunes
+et les vieilles Babyloniennes de qualit. C'tait une trange runion;
+Lady *** _divorce_, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux
+divorables. Dans la loge ct MM.***, dans la suivante de _mme_, et
+plus prs ***.
+
+Quel assemblage pour _moi_, qui connais leur histoire toutes. On et
+dit que la salle et t partage entre les courtisanes publiques et les
+courtisanes _sous-entendues_; toutefois les intrigantes taient en
+beaucoup plus grand nombre que les filles tout--fait mercenaires. De
+l'autre ct, Pauline seule avec _sa mre_, et dans la loge voisine,
+trois beauts d'un ordre infrieur. Maintenant quelle diffrence y
+a-t-il entre _elle_ et _sa mre_, et Lady *** et _sa fille_, si ce n'est
+que les deux dernires peuvent entrer la cour et partout, tandis que
+les deux premires ne peuvent entrer qu' l'Opra et au b... Quel
+plaisir je trouve observer le monde tel qu'il est, et moi-mme qui
+vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas
+tomber dans l'gosme, qui ici du moins ne serait pas de la vanit.
+
+J'ai crit dernirement en courant une misrable rapsodie que je n'ai
+pas mme termine, _le Diable en voiture_[72], dont l'ide m'a t
+suggre par la _Promenade du diable_ de Porson.
+
+[Note 72: Lord Byron donna lord Holland la seule copie qu'il ait,
+je crois, jamais crite de cet trange pome, qui se compose d'environ
+deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et
+d'imagination, il est en gnral crit sans art, et manque de cette
+force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M.
+Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prvalue,
+attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans _le Diable
+en voiture_ quelques stances dignes d'tre conserves.
+
+1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui
+jusqu' cinq. Il dna de quelques homicides en ragot, d'un rebelle en
+tuve l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'tait tu
+lui-mme; et se mit songer quoi il emploierait le reste de sa
+journe. Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promen
+pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le
+plus cher mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prosprent.
+
+2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon got, je
+monterais sur une charette pleine de blesss, et ce me serait plaisir
+que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner
+ce passe-tems-l. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il
+faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie
+l'oeil ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.
+
+3. J'ai un carrosse de crmonie Carlton-House, un cabriolet dans
+Seymour-Place; mais ils sont prts deux amis, qui m'en rcompenseront
+en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rnes avec tant de
+grce! je leur garde tous deux quelque chose quand ils seront au bout
+de leur carrire.
+
+4. En avant donc pour la terre, et voyons. Cela dit, il saute sur
+notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche
+d'une autre enjambe, et vient planter son pied fourchu sur une de nos
+grandes routes, non loin de la demeure d'un vque.
+
+5. propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrta un moment
+ contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette
+atmosphre sulfureuse, dans ces cris de dsespoir, qu'il se percha sur
+une montagne de morts. Comme il jouissait dlicieusement sur ce trne,
+qui croissait chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui
+avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu
+son ouvrage moiti aussi bien fait. En effet, le champ de carnage tait
+tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le mme reflet que les
+vagues de l'enfer. Alors le diable se prit rire d'un rire bruyant,
+sauvage et prolong, et dit: Il me parat qu'ils n'ont pas besoin de
+moi ici!.............................................................
+......................................................................
+
+8. Toutefois les sons les plus agrables son oreille, furent les
+soupirs d'une veuve plore; le spectacle le plus ravissant dont ses
+yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glaces dans les beaux
+yeux bleus d'une jeune fille reste immobile prs du corps de son amant
+expir: autour d'elle flottaient pars ses longs cheveux noirs; elle
+portait vers le ciel un oeil gar, qui semblait demander s'il y avait l
+un Dieu! Couch prs d'une muraille en ruines, un enfant mourait de
+faim; ses joues taient creuses, ses yeux demi ferms. Le carnage
+commenait aprs que la rsistance avait cess, et la fuite ne servait
+de rien aux vaincus....................................................
+.......................................................................
+.......................................................................
+
+10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y
+fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir
+de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son
+petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait
+observes dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux
+libraires associs, qui lui firent d'assez belles conditions, il est
+vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.
+
+11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son
+conducteur avec son manteau. Alors, dfaut de pistolets, il arma sa
+queue; et saisissant son homme la gorge: Ha ha! dit-il, qu'est-ce
+ceci? une voiture neuve et un vieux pair!
+
+12. Cela dit, il le replaa sur son sige, l'engagea n'avoir pas
+peur, rester fidle son club, ses rnes, son b... et sa bire:
+Except la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, o je
+sois si content de voir un pair qu'ici. ..............................
+.......................................................................
+
+17. Le Diable se rendit ensuite Westminster, et se disposait entrer
+ la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'tre
+convoqus. Aussitt il pensa qu'en sa qualit de _quondam_ aristocrate,
+il devait aller les voir un moment; car de songer les couter, cela
+n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avana si bien
+comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrta trs-prs du trne.
+
+18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui
+certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids;
+Chatham, si semblable son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux
+de lord Eldon, parce que les catholiques _ne voulaient pas_ se soulever,
+malgr ses prires et ses prophties. Puis il entendit, ce qui ne
+l'tonna pas peu, un magistrat suprieur dire quelque chose qui avait
+tout l'air d'un jurement. Satan fut choqu: Allons-nous-en, dit-il nous
+sommes mieux appris que cela l bas. S'il harangue dans ce got l quand
+il sera dans mes tats, je ferai signe l'ami Moloch de le rappeler
+l'ordre.]
+
+Lu un peu d'italien, et crit deux sonnets sur ***. Je n'en avais
+encore compos qu'un, et cela en riant, il y a bien des annes, et comme
+exercice; j'espre bien n'en plus crire l'avenir. C'est bien le genre
+de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement
+platonique. Je dteste tellement Ptrarque[73], que je ne voudrais pas
+avoir t cet homme-l, mme pour sa Laure, ce dont ce langoureux et
+mtaphysique radoteur n'a jamais su venir bout. .....................
+.......... .............................................................
+
+[Note 73: Il apprit dans la suite faire plus de cas de Ptrarque.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+16 janvier 1815.
+
+........................................................................
+
+Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis
+aujourd'hui; il vient d'Oatlands, o il s'est querell avec Mme de
+Stal, propos de lui-mme; de _Clarisse Harlow_, de Mackintosh et de
+moi. Je ne suis jamais all y rendre mes devoirs; nous nous serions bien
+autrement querells. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point
+flatter, et je ne puis couter une femme moins qu'elle ne soit jolie
+et foltre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'loges, jusqu' l'en rendre
+malade; dcouvrit que _Clarisse_ tait la perfection mme, et Mackintosh
+le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du
+moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi.
+Quant _Clarisse_, je laisse ceux qui ont le courage de la lire, en
+juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai
+pas par consquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit Lewis,
+et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais
+de l'affectation, et ensuite que je m'tais rendu coupable d'une
+horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, dner, les yeux
+ferms ou demi ferms. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai
+rellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement
+de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se dfaire de bonne
+heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en et parl plus tt.
+Peu importerait d'tre priv jamais de voir de vilaines femmes; mais
+il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la
+table.
+
+Je donnerais tout au monde pour avoir assist l'aimable glogue qui a
+d se passer entre elle et Lewis, tous deux entts, singuliers,
+habiles, bavards et dous d'une voix perante. coup sr, qui s'y
+serait trouv n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hlas! le
+combat a fini par l'puisement des deux partis, et maintenant ils ne se
+querelleront plus. Ne pourrait-on pas les rconcilier, ne ft-ce que
+pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra
+que ses belles phrases ne conviennent pas toujours nos messieurs et
+nos dames du bel air.
+
+Je me prends d'admiration pour ***, la jeune soeur de ***. Une femme
+serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes
+connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort
+jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai
+trop peu vue pour la juger, et, d'un autre ct, il n'y a rien que je
+dteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable
+qu'elle ne m'aimera pas, trs-probable que je ne l'aimerai pas
+davantage; mais, d'aprs mon systme, et le systme gnralement suivi
+maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons l,
+s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gnerais pas dans ses
+volonts; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes,
+et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tcherai d'viter, nous
+ferions un couple trs-heureux. Quant la conduite, cela la regarde...
+Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si
+je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'aprs tout je doute de mon
+caractre, et je craigne de n'tre pas aussi patient que la _biensance_
+l'exigerait d'un mari de ma condition, j'apprhenderais que mon
+temprament ne me portt quelque acte de vengeance orientale, ou au
+moins ne me conduist avec ma moiti devant les tribunaux pour y plaider
+en sparation. Ainsi, toutes rflexions faites, il vaut mieux que je
+reste seul et clibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui biller
+l'occasion.
+
+W***, et aprs lui ***, m'ont vol une de mes bouffonneries sur la
+mtaphysique de Mme de Stal et le brouillard, et se la sont attribue
+de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont l
+d'aussi honntes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande
+route. W*** est en guerre avec tous les whigs, cause de son article
+sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans
+d'pigrammes et d'essais sont ses trousses; je n'aime pas les combats
+ingaux, et je voudrais qu'il les battt tous. Quant moi, grce mon
+insouciance, j'ai singulirement simplifi mes principes politiques; ils
+se rduisent maintenant dtester tous les gouvernemens existans, c'est
+de beaucoup plus court et infiniment plus agrable. Si la rpublique
+universelle tait un moment proclame, cela suffirait pour faire
+l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est
+que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la
+pauvret est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni
+meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai mon
+parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais
+quant des _opinions_, je ne pense pas que les affaires politiques
+mritent qu'on s'en forme. Pour la _conduite_, c'est autre chose; si
+vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis
+consquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement
+de mon entire indiffrence pour le sujet.
+
+
+On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui
+va jusque dans les premiers mois de l'anne suivante, pour m'occuper,
+sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la
+correspondance et de l'histoire littraire du noble pote, qui
+appartiennent spcialement l'anne 1813.
+
+Nous avons vu que _la Fiance d'Abydos_ parut au commencement de
+dcembre, compose, comme l'avait t _le Giaour_, dans un de ces
+paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que
+celles dans lesquelles le pote tait alors engag taient propres
+exciter. Le plus clbre mathmaticien de l'antiquit ne demandait qu'un
+point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de
+faits rels ft aussi ncessaire Byron, pour le dcider prendre en
+main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines.
+Mais il se contentait, du moins en gnral, d'une connexion si lgre
+avec la ralit, que ce serait une tche ingrate et peu sre que de
+rechercher dans ses compositions la chane qui les lie sa propre
+destine et ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, aprs
+tout, n'avoir galement t cre que par son imagination. Cette
+remarque ne s'applique pas seulement _la Fiance d'Abydos_, mais au
+_Corsaire_, _Lara_, et toutes les autres belles fictions qu'il donna
+dans la suite. Encore que les motions si heureusement exprimes par le
+pote puissent en gnral paratre comme autant de vifs souvenirs de
+celles qui auraient, diverses poques, agit son propre sein, encore
+que lui-mme semble de tems en tems encourager cette interprtation, il
+y aurait peu de sens vouloir le reconnatre personnellement dans ses
+hros, et lier sa vie relle avec les aventures qu'il raconte.
+
+C'est tandis qu'il tait encore incertain sur le sort de son dernier
+pome qu'il crivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de
+ceux qui avaient suivi la mme carrire et trait des sujets analogues.
+
+
+
+
+LETTRE CXLIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+4 dcembre 1813.
+
+
+J'ai lu en entier vos _Contes Persans_[74] et pris la libert de faire
+quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages
+magnifiques et une histoire trs-intressante; je ne saurais vous en
+donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, _deux
+heures du matin_, heure jusqu' laquelle cette lecture m'a tenu _veill
+sans le moindre billement_. La priptie manque de vrit locale; je ne
+crois pas qu'on connaisse de _suicide musulman_, du moins par suite
+_d'amour_. Mais cela est de peu d'importance. Ce pome doit avoir t
+crit par quelqu'un qui avait t sur les lieux: je lui souhaite du
+succs, et il en mrite. Voudrez-vous prsenter mes excuses l'auteur
+pour la manire libre dont j'en ai us avec son manuscrit? Cela ne
+serait pas arriv s'il m'avait moins intress; vous savez que j'ai
+toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espre
+qu'il les voudra bien prendre de mme. Il est difficile de dire ce qui
+russira, plus difficile encore de dire ce qui ne russira pas. Je suis
+maintenant moi-mme dans cette incertitude pour notre propre compte, et
+ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su
+charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets
+analogues au mien, et dont la scne est la mme. Qu'il produise le mme
+effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincre, et peine
+l'objet d'un doute pour votre bien affectionn,
+
+BYRON.
+
+[Note 74: Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui
+avait envoy le manuscrit, sans cependant lui faire connatre le nom de
+l'auteur.]
+
+
+Pendant l'impression, il fit _la Fiance d'Abydos_ des additions qui
+s'levrent plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi
+les morceaux ainsi ajouts, se trouvrent les plus heureux et les plus
+brillans de tout le pome. Les vers du dbut
+
+ Connaissez-vous le pays, etc.
+
+dont on suppose qu'une chanson de Goethe[75] lui donna l'ide, font
+partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers
+
+ Qui n'a pas prouv combien les mots sont impuissans, etc.
+
+[Note 75: _Kennst du das Land wo die citronen blhn_, etc.]
+
+Il est curieux et instructif la fois de suivre la marche de ses
+corrections pour l'un des vers les plus admirs de ce pome. Il avait
+d'abord crit:
+
+ _Mind on her lip and music in her face_.
+
+Il mit ensuite:
+
+ _The mind of music breathing in her face_.
+
+Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici
+le vers tel qu'il est rest:
+
+ _The mind, the music breathing from her face_.
+
+Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination
+lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent
+de sentimens loquens qui suit la strophe,
+
+ Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le
+ bonheur, etc.
+
+morceau de posie qui, pour l'nergie et la tendresse des penses,
+l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu
+de pices auxquelles on le puisse comparer, chez tous les potes anciens
+et modernes. La totalit de ce beau passage fut envoye par fragmens au
+compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pense
+nouvelle venant chaque instant ajouter de la force la pense. Voici
+un autre exemple des corrections successives auxquelles il a d
+quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se
+rappelle sans doute ces quatre beaux vers:
+
+ _Or, since that hope denied in worlds of strife,
+ Be thou the rainbow to the storms of life!
+ The evening beam that smiles the clouds away,
+ And tints to-morrow with prophetic ray_!
+ (Ou, si cette esprance nous est refuse dans ce monde
+ orageux, sois l'arc-en-ciel des temptes de la vie! le rayon
+ du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un
+ beau lendemain!)
+
+Dans la copie envoye d'abord l'diteur, le dernier vers tait ainsi
+crit:
+ (_an airy_ )
+ _And tints to-morrow with_ ( ) _ray_.
+ (_a fancied_)
+
+La note suivante y tait jointe:
+
+
+MONSIEUR MURRAY,
+
+Choisissez des deux pithtes, _fancied_ ou _airy_, celle qui vous
+paratra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et
+j'en rverai quelqu'autre.
+
+Le pote, il faut l'avouer, rva heureusement; _prophetic_ est de tous
+les mots celui qui convient le mieux au sujet[76].
+
+[Note 76: On verra toutefois, dans une lettre suivante M. Murray,
+que Byron lui-mme ne sentit pas d'abord l'heureuse proprit de cette
+pithte; il est donc probable que le mrite de ce choix appartient a M.
+Gifford.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je ne choisirai plus parmi les additions ce pome qu'un exemple qui
+prouve que le soin avec lequel il revoyait ses posies galait la
+facilit avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers
+du long morceau que je viens de citer ayant t envoys trop tard
+l'diteur, furent ajouts par un _erratum_ la fin du volume; ils
+commenaient d'abord ainsi:
+
+ _Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite
+ Him who hath journey'd fars to join the rite_
+
+Quelques heures aprs, il les renvoya corrigs ainsi,
+
+ _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,
+ Which welcomes faith to view her Prophet's tomb_.
+
+avec le billet suivant M. Murray.
+
+
+3 dcembre 1813.
+
+
+Voyez dans l'_Encyclopdie_, article _la Mecque_, si c'est l ou
+Mdine que le Prophte est enterr; si c'est Mdine, rtablissez ainsi
+les deux premiers vers de ma variante:
+
+ _Blest as the call which from Medina's dome
+ Invites devotion to her Prophet's tomb_, etc.
+
+Si, au contraire, c'est la Mecque, mettez les deux vers que je viens
+de vous indiquer.--_La Fiance d'Abydos_, chant II, page...
+
+Tout vous, etc.
+
+B.
+
+Vous trouverez cela en cherchant _la Mecque_, _Mdine_ ou _Mahomet_. Je
+n'ai point de livres que je puisse consulter ici.
+
+
+Ce billet fut bientt aprs suivi d'un autre:
+
+Avez-vous vrifi? Est-ce _Mdine_ ou _la Mecque_ qui renferme le
+_Saint-Spulcre_? N'allez pas me faire blasphmer par votre ngligence.
+Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi
+je vous aurais vit cette peine. Je _rougis_, en bon _Musulman_; de ne
+plus me rappeler cela avec prcision.
+
+Tout vous, etc.
+
+B.
+
+
+En dpit de toutes ces altrations successives, voici ces deux vers tels
+qu'ils sont demeurs:
+
+ _Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall
+ To pilgrims pune and prostrate at his call_.
+
+Outre le soin mticuleux qu'il apporta lui-mme la correction de ce
+nouveau pome, il parat, d'aprs la lettre suivante, qu'il invoque,
+ce sujet, le got exerc de M. Gifford.
+
+
+
+
+LETTRE CXLIV.
+
+ M. GIFFORD.
+
+12 novembre 1813.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+J'espre que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai
+quelque chose vous demander, que c'est tout l'oppos d'une certaine
+ddicace, et que je _ne_ m'adresse _pas_ l'diteur du
+_Quarterly-Review_, mais M. Gifford. Vous sentirez bien cette
+distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.
+
+Vous avez eu la bont de lire en manuscrit quelque chose de moi, un
+conte turc; et je serais charm que vous voulussiez bien me faire la
+mme faveur, maintenant que le voil en preuves. Je ne puis pas dire
+que je l'aie crit pour m'amuser, je n'y ai pas t non plus _forc par
+la faim et les instantes prires de mes amis_; mais j'tais dans cette
+position d'esprit o les circonstances nous placent souvent, nous autres
+jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse quoi
+que ce ft, except aux ralits; c'est sous cette inspiration peu
+brillante que ce pome a t compos. Quand il fut fini, et que j'eus au
+moins obtenu ce rsultat de m'tre arrach moi-mme, je crus que vous
+auriez la bont de permettre que M. Murray vous l'adresst. Il l'a fait;
+et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la libert que
+je prends de vous le soumettre une seconde fois.
+
+Je vous prie de _ne_ me _point_ rpondre. Sincrement, je sais que
+votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bont de
+lire; vous n'tes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de
+rpondre.
+
+Un mot M. Murray suffira: Jetez cela au feu! ou: Lancez-le cent
+colporteurs, pour aller russir ou tomber loin d'ici. Il ne mrite que
+la premire destine, comme l'ouvrage d'une semaine, crivaill _stans
+pede in uno_, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je
+puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins
+de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.
+
+Croyez-moi toujours,
+
+Votre oblig et affectionn serviteur,
+
+BYRON.
+
+
+Les lettres et les billets suivans, adresss cette poque M. Murray,
+ne sauraient manquer d'tre agrables ceux pour qui l'histoire des
+travaux de l'homme de gnie n'est pas sans intrt.
+
+
+
+
+LETTRE CXLV.
+
+ M. MURRAY.
+
+12 novembre 1813.
+
+
+Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseill, pour diverses
+raisons, de ne hasarder prsent aucune publication isole. Comme ils
+n'ont point vu le pome dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis,
+ cet gard, n'a pu tre dict par leur opinion de ses dfauts, ou de
+son mrite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers
+exemplaires du _Giaour_ taient partis, ou que du moins il ne vous en
+restait plus entre les mains. S'il entre dans vos ides d'en donner une
+nouvelle dition, avec les dernires additions qui n'ont encore paru que
+dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter _la Fiance
+d'Abydos_, qui ferait ainsi sans bruit son entre dans le monde. Si elle
+y tait favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques
+exemplaires sparment pour ceux qui ont dj achet _le Giaour_; dans
+le cas contraire, nous la ferions disparatre de toutes les ditions que
+nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis
+trs-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgr la partialit
+que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre
+cet gard l'avis de qui que ce soit plutt que le mien.
+
+_P. S._ Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les preuves que
+j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de
+faire immdiatement. J'espre qu'elles seront sur des feuilles spares,
+et non, comme celles du _Giaour_ le sont quelquefois, sur une seule
+feuille d'un mille de long, semblable des complaintes, et que je ne
+saurais lire aisment.
+
+ M. MURRAY.
+
+
+13 novembre 1813.
+
+Voulez-vous faire passer M. Gifford l'preuve avec la lettre
+ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le
+discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu
+de:
+
+ Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.
+
+On mettrait:
+
+ Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma
+ naissance solitaire, etc., etc.
+
+Tout vous,
+
+B.
+
+
+Dans les derniers vers envoys manuscrits, au lieu de _living heart_
+(coeur brlant), mettez _quivering heart_ (coeur tremblant). C'est le
+neuvime vers du passage manuscrit.
+
+Toujours tout vous,
+
+B.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de
+
+ _And tints to-morrow with a_ fancied _ray_,
+
+Imprimez:
+
+ _And tints to-morrow with_ prophetic _ray_.
+
+ _The evening beam that smiles the clouds away
+ And tints to-morrow with prophetic ray_[77].
+
+[Note 77: Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.]
+
+Ou bien encore:
+
+ (_gilds_)
+ _And_ ( ) _the hope of morning with its ray_;
+ (_tints_)
+
+Ou enfin:
+
+ _And gilds to-morrow's hope with heavenly ray_.
+
+Je voudrais que vous eussiez la bont de demander M. Gifford laquelle
+de ces versions est la meilleure, ou plutt la _moins mauvaise_.
+
+Je suis toujours, etc.
+
+Vous pouvez lui communiquer ma demande ce sujet, en lui envoyant _la
+seconde_[78], aprs que j'aurai vu cette mme _seconde_.
+
+[Note 78: Terme technique; la seconde preuve: la seconde feuille
+d'essai soumise l'inspection de l'auteur.]
+
+
+A M. MURRAY.
+
+13 novembre 1813.
+
+
+Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galilens qui
+connaissent _Adam_, _Eve_, _Can_[79] et _No_? A coup sr j'aurais pu
+mettre aussi Salomon, Abraham, David et mme Mose. Vous cesserez d'en
+tre tonn quand vous saurez que _Zuleika_ est le nom _potique persan_
+de la femme de _Putiphar_, et que dans leur littrature se trouve un
+long pome sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorits,
+ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux _Mille et Une Nuits_,
+vous pourrez mme tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre
+propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.
+
+[Note 79: M. Murray avait exprim quelque doute sur la proprit de
+mettre le nom de Can dans la bouche d'un Musulman.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Dans la ddicace, au lieu de _le respect le plus affectueux_, mettez
+_avec tous les sentimens d'estime et de respect_.
+
+
+A M. MURRAY.
+
+14 novembre 1813.
+
+Je vous envoie une note pour les _ignorans_, mais, en vrit, je
+m'tonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du
+mrite potique de mes compositions; mais, quant _la fidlit des
+moeurs_ et la _correction du costume_, dont les _funrailles_ sont une
+bonne preuve, je me dfendrai comme un diable.
+
+Tout vous, etc.
+
+B.
+
+
+14 novembre 1813.
+
+Ordonnez qu'on remette au compositeur, non _la premire_ qui est entre
+les mains de M. Gifford, mais _la seconde_, que je viens de vous
+renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux
+vers de plus.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXLVI.
+
+A M. MURRAY.
+
+15 novembre 1814.
+
+
+M. Hodgson a relu et ponctu cette _seconde_, sur laquelle il faudra
+imprimer. Il m'a donn aussi quelques avis, que j'ai adopts pour la
+plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montr pour moi un ami
+trs-sincre et jamais flatteur. Il aime mieux _la Fiance_ que _le
+Giaour_; en cela vous allez croire qu'il cherche me flatter, mais il
+ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un
+succs aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que
+je la publie sparment; nous pourrons facilement nous dcider
+l-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prtend que
+la versification en est suprieure celle de toutes mes autres
+compositions; il serait trange que cela ft vrai, car elle m'a cot
+moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaill plus d'heures
+de suite chaque fois.
+
+_P. S._ Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne
+connais pas une virgule, du moins je ne sais o en placer une.
+
+Ce coquin de compositeur a saut deux vers du commencement et
+_peut-tre davantage_, qui taient dans la copie. Recommandez-lui, je
+vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rtabli les deux vers, mais
+je jurerais bien qu'ils taient sur le manuscrit.
+
+
+
+
+LETTRE CXLVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+17 novembre 1813.
+
+
+Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme _le terrible compte,
+quand les hommes ne riront plus_, rend la conversation peu amusante, je
+crois qu'il vaut autant vous en _crire_ maintenant deux mots. Avant que
+je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous tiez
+prt me donner 500 guines du _Giaour_, ma rponse a t, et je ne
+prtends pas m'en ddire, que nous en reparlerions Nol. Le nouveau
+pome peut russir, ou ne russir pas; les probabilits dans les
+circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais
+cela mme n'est pas encore prouv, et jusqu' ce que cela soit dcid
+d'une manire ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En
+consquence je diffrerai tous arrangemens pour _la Fiance_ et _le
+Giaour_, jusqu' Pques 1814, et alors vous me ferez vous-mme les
+propositions que vous jugerez convenables. Je dois ds prsent vous
+prvenir que je ne regarde pas _la Fiance_, comme valant la moiti
+autant que _le Giaour_: lors donc que l'poque indique sera venue, vous
+verrez, d'aprs le succs qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira
+d'ajouter __ ou de retrancher de la somme offerte pour _le Giaour_,
+dont le succs est maintenant assur.
+
+Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux
+meilleurs, non pas l'Arnot, est bien votre service, si vous voulez
+l'accepter en cadeau.
+
+_P. S._ Portez mon compte les frais de la gravure du portrait,
+puisque les planches ont t brises par mon ordre, et ayez la bont de
+dtruire immdiatement les exemplaires tirs de ce malheureux ouvrage.
+
+Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne
+par mes ternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous
+confirmer dans votre orthodoxie.
+
+Encore un changement; au lieu de _un_, mettez _le: le coeur dont la
+douceur_, etc.
+
+Rappelez-vous que la ddicace doit porter: _Au trs-honorable lord
+Holland_, sans les prnoms _Henry_, etc.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+20 novembre 1813.
+
+
+Nouvelle besogne pour les libraires de _pater noster Row_; je fais tous
+mes efforts pour _enfoncer le Giaour_, tche qui ne serait pas difficile
+pour tout autre que son auteur.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+22 novembre 1813.
+
+
+Je n'ai pas le tems d'examiner de bien prs; je crois et j'espre que
+tout est imprim correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez
+penser du succs de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie
+me tue; je ne saurais voir sans colre les mots mal employs par les
+compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque
+bagatelle ne m'aurait point chapp.
+
+_P. S._ Envoyez les premiers exemplaires, _de la part de l'auteur_,
+M. Frre, M. Canning, M. Hbert, M. Gifford, lord Holland, lord
+Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson
+(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+23 novembre 1813.
+
+
+Vous me demandiez quelques rflexions, je vous envoie par _Slim_
+(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure
+rflchie, pour ne pas dire thique. Encore une preuve, dcidment la
+dernire, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pnultime. Je
+n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning,
+si effectivement il a bien voulu l'exprimer[80]. Quant l'impression,
+imprimez comme vous l'entendrez, la suite du _Giaour_, ou sparment,
+si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires _en
+feuilles_.
+
+[Note 80: Voici le billet de M. Canning:
+
+J'ai reu les livres, et parmi, _la Fiance d'Abydos_; elle est
+trs-belle, en vrit, trs-belle. Lord Byron a eu la bont de m'en
+promettre un exemplaire, le jour o nous avons dn ensemble chez M.
+Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour pargner le prix de
+l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait
+infiniment.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Me pardonnerez-vous de vous arrter encore une fois? je le fais dans
+votre intrt. Il faut crire:
+
+ He makes _a solitude, and calls it peace_.
+
+_Makes_ (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'ide est
+imite, et en outre, c'est une expression plus forte que _leaves_:
+
+ _Mark where his carnage and his conquest cease;
+ He makes a solitude, and calls it peace_.
+
+(Voyez, quand son carnage et ses conqutes cessent, il fait une solitude
+et appelle cela... paix.)
+
+
+
+
+LETTRE CXLVIII.
+
+ M. MURRAY.
+
+27 novembre 1813.
+
+
+Si vous voulez relire attentivement cette preuve en la confrontant
+avec la dernire que j'ai renvoye avec des corrections, vous la
+trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien
+que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la
+nouvelle dition du _Giaour_ ft jointe aux exemplaires que j'ai
+demands hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous
+enverrez les _Giaours_ aprs sparment.
+
+Le _Morning-Post_ dit que je suis l'auteur de _Nourjahad_! Ce faux
+bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prter mes dessins
+pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'tre dmenti dans
+les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mlodrame
+de furieuses et divertissantes critiques. L'_Orientalisme_, qui s'y
+trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit,
+quivaut un avertissement pour vos posies orientales, en mettant le
+Levant en faveur auprs du public.
+
+_P. S._ J'espre que si quelqu'un venait m'en accuser devant vous,
+vous voudrez bien dire la vrit, c'est--dire que je ne suis pas le
+mlodramaturge.
+
+
+
+
+LETTRE CXLIX.
+
+ M. MURRAY.
+
+28 novembre 1813.
+
+
+Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reu de la
+prsente, en mon nom, lady Holland, un nouvel exemplaire du
+_Journal_[81]; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre
+exemplaire. Envoyez aussi, ds que vous le pourrez, un exemplaire de _la
+Fiance_ M. Sharpe, lady Holland et lady Caroline Lamb.
+
+[Note 81: _Journal de Penrose_, livre que M. Murray publiait alors.]
+
+_P. S._ M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je
+ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du _Giaour_ et de _la
+Fiance_[82], jusqu' notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois
+de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est
+prjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez rduire la somme
+proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre
+plus leve que celle que vous avez faite, qui est dj trop belle et
+certainement plus que raisonnable.
+
+[Note 82: M. Murray lui avait offert 1,000 guines des deux pomes.
+(_Note de Moore_.)]
+
+J'ai reu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet
+trs-flatteur au sujet de _la Fiance_, avec invitation d'aller passer
+la soire chez lui; mais il est trop tard pour accepter.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+Dimanche... lundi matin, 3 heures, _jurant_ et en robe de chambre.
+
+
+Je vous envoie tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en
+faire une page _erratum_, puisqu'il est trop tard pour les insrer dans
+le texte. Le passage entier est une imitation de la _Mde_ d'Ovide, et,
+sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que
+cela soit fait directement: cela ajoutera une page, _matriellement_
+parlant, votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes
+encore tems _pour le public_. vous, mon cher oracle! rpondez-moi
+affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton ceux qui ont dj leur
+exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un ceux de tous les
+_critiques_.
+
+_P. S._ J'ai quitt, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste
+je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'_Allemagne_ oprera sur moi
+comme un somnifre, mais j'en doute.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+29 novembre 1813.
+
+
+_Vous avez_, dites-vous, _relu avec soin_! Comment donc avez-vous pu
+laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas _courage_, c'est
+_carnage_ qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer me
+couper la gorge.
+
+J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.
+
+
+
+
+LETTRE CL.
+
+ M. MURRAY.
+
+Lundi, 29 novembre 1813.
+
+
+Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste,
+je ne vous dirai pas un mot ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore
+ne vous en parlerai-je cette poque que si cela ne doit pas vous
+gner. J'ai bien des choses, particulirement des papiers, dont je
+dsire vous laisser le soin. Il n'est pas ncessaire d'envoyer les vases
+maintenant, M. Ward tant parti pour l'cosse. Vous avez raison; quant
+la page d'_errata_, il vaut mieux la placer au commencement. Les
+complimens de M. Perry sont un peu prmaturs; cela peut nous faire
+tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons
+peut-tre pas; nous devons tre au-dessus de ces moyens-l. Je vois le
+second article dans le _Journal_, ce qui me fait souponner que vous
+pourriez tre auteur de tous les deux.
+
+N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement EN DEUX CHANTS?
+Autrement ils vont penser que ce sont encore des _fragmens_, espce de
+composition qui ne peut gure aller qu'une fois; _une ruine_ fait
+trs-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire
+une ville. Telle quelle, _la Fiance_ est jusqu'ici mon seul ouvrage
+d'une certaine tendue, except la satire que je voudrais tous les
+diables; le _Giaour_ est une srie de fragmens; _Childe_ n'est pas
+termin et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de
+M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.
+
+Il a couru quelques pigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui.
+Je n'ai pas vu la premire; je l'ai seulement entendue. Quant la
+seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espre seulement
+que M. Ward voudra bien m'y croire tout--fait tranger. J'ai trop
+d'estime pour lui, pour laisser nos diffrences d'opinions politiques
+dgnrer en animosit, ou applaudir quoi que ce soit, dirig contre
+lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me
+rpondre, je vous verrai dans le courant de la soire.
+
+_P. S._ Je me suis tendu sur cette pigramme, parce que, d'aprs ma
+position dans le camp ennemi et la qualit d'_ingnieur_ aux
+avant-postes dont j'y jouis, je pourrais tre accus d'avoir lanc ces
+grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la
+guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je
+n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas mme
+l'auteur.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+30 novembre 1813.
+
+
+Imprimez ceci la suite de _tout ce qui a rapport la Fiance
+d'Abydos_.
+
+B.
+
+
+Omission. Chant II, page... aprs le vers 449,
+
+ _So that those arms cling closer round my neck_.
+
+lisez:
+
+ _Then if my lip once murmur, it must be
+ No sigh for safety, but a prayer for thee_.
+
+(En sorte que, si mes lvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour
+mon salut, mais une prire pour toi.)
+
+
+ M. MURRAY.
+
+Mardi soir, 30 novembre 1813.
+
+
+Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'_errata_, il faut faire
+la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure,
+sans dlai ni retard, et que je voie l'preuve demain de bonne heure. Je
+me suis rappel que _murmurer_ est un verbe neutre (en anglais); j'ai
+t oblig de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif
+_murmure_;
+
+ _The deepest murmur of this lip shall be
+ No sigh for safety, but a prayer for thee_!
+
+ (Le dernier murmure de ces lvres sera, non un soupir pour
+ mon salut, mais une prire pour toi!)
+
+N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit
+comme il faut.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+2 dcembre 1813.
+
+
+Ds que vous le pourrez, faites insrer ce que je vous envoie ci-joint
+ou dans le texte ou dans les _errata_. J'espre qu'il en est encore
+tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte la
+mme partie, l'avant-dernire page avant la dernire correction envoye.
+
+_P. S._ Je crains, d'aprs tout ce que j'entends dire, que les gens ne
+se soient fait d'avance une trop haute ide de cette nouvelle
+publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y
+remdier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas,
+vous, lever vos esprances de succs cette hauteur, de crainte
+d'accidens. Quant moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie
+pour soutenir comme il faut cette preuve. J'ai fait tout ce qu'il a t
+en mon pouvoir pour empcher, dans tous les cas, que vous n'y
+perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'tre une consolation pour
+tous deux.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+3 dcembre 1813.
+
+
+Je vous envoie une _gratignure_ ou deux qui _gurissent_. Le
+_Christian-Observer_ est trs-peu poli, mais certainement bien crit, et
+fort tourment du nant des livres et des auteurs. Je suppose que vous
+ne serez pas charm que ce volume soit plus irrprochable, s'il doit
+partager le sort ordinaire des livres de morale.
+
+Avant d'imprimer, faites-moi voir une preuve des six vers
+intercaller.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+Lundi soir, 6 dcembre 1813.
+
+
+Tout est fort bien, except que les vers ne sont pas convenablement
+numrots, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger
+la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission
+de la ngative _pas_ devant _dsagrable_, dans la note sur le _Rosaire
+d'ambre_. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais
+choix du titre (_la Fiance_, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir
+de votre magasin sans avoir rtabli la ngation; c'est une btise et un
+contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur
+et sur le dos un vampire cheval.
+
+_P. S._ La page 20 porte toujours _a_ au lieu de _ont_. Jamais pote
+fut-il assassin comme je le suis par vos diables de compositeurs?
+
+2e _P. S._ Je crois et j'espre que la ngation se trouvait dans la
+premire dition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rtablir.
+J'ai bien assez de mes propres sottises sans rpondre encore de celles
+des autres.
+
+
+
+
+LETTRE CLI.
+
+ M. MURRAY.
+
+27 dcembre 1813.
+
+
+Lord Holland a la goutte, et vous serait fort oblig si vous pouviez
+obtenir, et lui envoyer, aussitt que possible, le nouvel ouvrage de Mme
+d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore
+paru, mais peut-tre _votre majest_ a-t-elle des moyens de se procurer
+ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je
+n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez
+m'accorder la mme faveur, j'en serai trs-reconnaissant: je suis malade
+d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.
+
+_P. S._ Vous me parliez aujourd'hui de l'dition amricaine de certain
+ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis
+plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosit de voir cet chantillon
+de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour
+vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je dsire
+srieusement que la chose soit oublie autant qu'elle a t pardonne.
+
+Si vous crivez l'diteur du _Globe_, dites-lui que je ne demande pas
+d'excuses, que je ne veux pas les forcer se contredire, que je leur
+demande simplement de cesser une accusation la plus mal fonde qu'il se
+puisse imaginer. Je n'ai jamais t consquent en rien, que dans mes
+principes politiques; et comme ma rdemption ne se peut esprer que de
+cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernire
+ancre de salut.
+
+
+Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre
+de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses penses
+_encore toutes saignantes_, mais nous en avons donn assez pour montrer
+qu'il tait infatigable se corriger lui-mme, courant sans relche
+aprs la perfection, et, comme tous les hommes de gnie, entrevoyant
+toujours quelque chose au-del de ce qu'il tait parvenu produire.
+
+ cette poque un appel fut fait sa gnrosit par une personne dont
+la mauvaise rputation et facilement motiv un refus aux yeux de la
+plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance mme le lui fit
+favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus clair;
+car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions gnreuses
+ l'gard d'un homme qui personne autre ne donnerait un sou: C'est
+prcisment parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois
+venir son secours. La personne dont il s'agit ici tait M. Thomas
+Ashe, auteur d'une certaine brochure intitule _le Livre_, qui, par les
+matires dlicates et secrtes qui y taient discutes, attira plus
+l'attention du public que ne le mritait l'auteur par le talent et mme
+la mchancet qu'il y avait mis. Dans un accs de repentir, que nous
+devons croire sincre, cet homme crivit Lord Byron, allguant sa
+pauvret pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa
+plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre
+mme d'exister l'avenir d'une manire plus honorable. C'est cette
+demande que Lord Byron fit la rponse suivante, si remarquable par la
+raison leve et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y
+dploie.
+
+
+
+
+LETTRE CLII.
+
+ M. ASHE.
+
+N 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 dcembre 1813.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Je vais demain la campagne pour quelques jours; mon retour je
+rpondrai plus au long votre lettre. Quelle que soit votre situation,
+je ne puis qu'approuver votre rsolution d'abjurer et d'abandonner la
+composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez.
+Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, dshonorent l'auteur et le
+lecteur, et ne profitent personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant
+que mes moyens borns me le permettront, de vous aider vous dlivrer
+d'une pareille servitude. Dans votre rponse, dites-moi de quelle somme
+vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous
+emploient actuellement, et vous procurer au moins une indpendance
+temporaire; je serai charm d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut
+que je termine ici ma lettre pour le prsent. Votre nom ne m'est pas
+inconnu, et je regrette, dans votre intrt mme, que vous l'ayez
+jamais, attach aux ouvrages que vous avez cits. En m'exprimant ainsi
+je ne fais que rpter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre
+intention de dire un seul mot qui puisse paratre une insulte votre
+malheur. Si donc je vous avais bless en quoi que ce puisse tre, je
+vous prie de me le pardonner.
+
+Je suis, etc.
+
+BYRON.
+
+
+Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin
+pour sortir d'embarras, et dit qu'il dsirait qu'elle lui ft avance
+raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'tant couls sans qu'il
+ret de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se
+plaignant, ce qu'il parat, qu'elle et t nglige. L-dessus Lord
+Byron, avec une bont dont bien peu de personnes eussent t capables en
+pareil cas, lui fit la rponse suivante.
+
+
+
+
+LETTRE CLIII.
+
+ M. ASHE.
+
+5 janvier 1814.
+
+
+MONSIEUR,
+
+Quand vous accusez de ngligence une personne qui vous est trangre,
+vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de
+Londres aient caus le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici
+absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens faire ce que je puis
+pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan[83],
+mais il parat que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au
+moins quant prsent. Je dposerai entre les mains de M. Murray la
+somme que vous avez fixe, pour vous tre avance, raison de 10 livres
+sterling par mois.
+
+[Note 83: Sa premire ide avait t d'aller se fixer Botany-Bay.]
+
+_P. S._ J'cris dans un moment o je suis fort press, ce qui peut
+faire paratre ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le
+rpte, je n'ai pas la plus lgre envie de vous offenser.
+
+Cette promesse faite avec tant d'humanit fut ponctuellement excute;
+voici l'un des reus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres M. Murray:
+J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reu de 10 livres
+sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres gnreux de Lord
+Byron[84].
+
+[Note 84: Quand ces avances mensuelles se furent leves la somme
+de 70 livres sterling, Ashe crivit pour demander que les autres 80
+livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre,
+disait-il, de profiter d'un passage la Nouvelle-Galles; qui lui tait
+offert de nouveau. En consquence, cette somme lui fut remise sur
+l'ordre de Lord Byron.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des _Extraits de
+l'Anthologie_, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir
+pas emports avec lui dans ses voyages, publia vers cette poque un
+pome, et reut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.
+
+
+
+
+LETTRE CLIV.
+
+ M. MERIVALE.
+
+Janvier 1814.
+
+
+MON CHER MERIVALE,
+
+J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouv bien peu de
+choses reprendre, si j'avais t dispos critiquer. Il y a une
+variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que _Live
+and protect_ vaut mieux, parce que _Oh who?_ entranerait un doute sur
+le pouvoir ou la volont de Roland cet gard. Je conviens qu'il peut y
+avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner une partie du
+pome, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un
+point que vous tes plus que moi en tat de dcider. Seulement, si vous
+voulez obtenir tout le succs que vous mritez, _n'coutez jamais vos
+amis_, et, comme je ne suis pas le moins importun, coutez-moi moins que
+qui que ce soit.
+
+J'espre que vous paratrez bientt. _Mars_, mon cher monsieur, est le
+mois pour ce _commerce_, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait l
+un fort beau pome, et je ne vois que le got dtestable de l'poque qui
+vous pourrait faire du tort; encore suis-je sr que vous en triompherez.
+Votre mtre est admirablement choisi et mari[85] ......................
+.........................................................................
+
+[Note 85: Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est
+perdu.]
+
+Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un
+passage qui n'a pu manquer d'tre remarqu, lorsqu'aprs avoir parl de
+son admiration pour une certaine dame dont il a lui-mme laiss le nom
+en blanc, le noble crivain ajoute: _Une femme serait mon salut_. Ses
+amis taient convaincus qu'il tait tems qu'il chercht dans le mariage
+un refuge contre toutes les contrarits que lui avaient amenes leur
+suite une srie d'attachemens moins rguliers: ils l'avaient dtermin,
+depuis un an avant, tourner srieusement ses penses vers ce but,
+autant toutefois qu'il en tait susceptible. C'est surtout, je pense,
+par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne,
+qu'il s'tait dtermin demander la main de miss Milbanke, parente de
+cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas t acceptes cette
+poque, le refus fut accompagn de toutes les assurances possibles
+d'amiti et d'estime: on exprima mme le dsir singulier de voir
+continuer entre eux une correspondance assez trange entre deux jeunes
+gens de sexe diffrent, dont l'amour n'tait pas le motif, et cette
+correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron
+faisait des vertus et des qualits de cette jeune dame, mais il est
+vident qu' cette poque il n'tait question d'amour ni de l'un ni de
+l'autre ct[86].
+
+[Note 86: Le lecteur a dj vu ce que Lord Byron dit lui-mme ce
+sujet dans son journal: _Quelle trange situation! quelle trange amiti
+que la ntre, sans une tincelle d'amour de l'un ou de l'autre ct_,
+etc.]
+
+Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, o le coeur du pote tait la
+dupe volontaire de son imagination et de sa vanit, vinrent dtourner
+son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces
+sortes de commerces, peine une de ces aventures tait-elle termine
+qu'il soupirait aprs le joug salutaire du mariage, comme la seule chose
+qui pt en empcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le
+tems qui s'coula entre le refus de miss Milbanke et celui o elle
+l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualit furent
+successivement l'objet de ses rves de mariage. Je passai avec lui
+beaucoup de tems, ce printems et le prcdent, dans la socit de l'une
+d'elles dont la famille m'honorait de son amiti, et l'on verra que,
+dans la suite de sa correspondance, il me reprsente comme ayant
+vivement dsir lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de
+cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.
+
+Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles
+ides. Partageant compltement son opinion et celle de la plupart de ses
+amis, que le mariage tait son seul salut contre cette foule de liaisons
+passagres auxquelles il se laissait sans cesse tenter cette poque,
+je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait
+porter des vues plus lgitimes, un ensemble plus complet des qualits
+ncessaires pour le rendre heureux et fidle, que dans la dame dont il
+est ici question. une beaut extrmement remarquable elle joignait un
+esprit intelligent et naturel, assez d'tudes pour perfectionner le
+got, beaucoup trop de got pour faire parade de ses tudes. Avec un
+caractre essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne
+dcelait son orgueil que par la dlicate gnrosit de ses procds, il
+lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passt
+quelques-uns de ses dfauts en considration de ses nobles qualits et
+de sa gloire, qui st mme sacrifier une partie de son bonheur
+personnel, plutt que de violer l'espce de responsabilit que lui
+imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'tre la femme de Lord
+Byron. Telle tait l'ide que, par une longue exprience, je m'tais
+faite du caractre de cette jeune dame, et voyant mon noble ami dj
+charm par ses avantages extrieurs, je ne sentis pas moins de plaisir
+rendre justice aux qualits encore plus rares qu'elle possdait, qu'
+m'efforcer d'lever l'ame de mon ami la contemplation d'un caractre
+de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait
+jusque-l pu tudier.
+
+Voil jusqu'o j'ai pu tre conduit par les ides qu'il m'attribue ce
+sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres,
+un dsir fixe et arrt de voir conclure cette affaire, il va plus loin
+que je ne suis jamais all. Quant la jeune personne elle-mme, objet,
+sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une
+connaissance distingue, elle et pu consentir entreprendre la tche
+prilleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron la
+vertu: mais quelque dsirable que ce rsultat pt me paratre en
+thorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer
+dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et
+apprcie ds son enfance.
+
+Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais
+interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi
+discontinu pendant quelques semaines cette poque.
+
+
+
+JOURNAL, 1814.
+
+
+18 fvrier.
+
+Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande
+partie s'en est passe hors de Londres et Nottingham: somme toute, ce
+fut un mois bien et agrablement employ, du moins aux trois quarts.
+mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur[87] et la ville
+souleve contre moi, parce que j'ai sign et publi de nouveau deux
+stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours
+que le rgent adressa lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous;
+quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du
+fond du coeur. On parle d'une motion dans notre chambre ce sujet...
+soit.
+
+[Note 87: Aussitt aprs la publication du _Corsaire_, auquel
+avaient t joints les vers en question:
+
+ Pleure, fille de royal lignage, etc.
+
+une srie d'attaques diriges, non-seulement contre Lord Byron, mais
+encore contre ceux qui s'taient depuis peu dclars ses amis, commena
+dans le _Courrier_ et le _Morning-Post_, et se continua pendant tous les
+mois de fvrier et de mars. Ces crivains reprochaient surtout au noble
+auteur ce qu'eux-mmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour
+louer en lui, je veux dire l'espce de rparation qu'il s'tait cru
+oblig de faire tous ceux qu'il avait offenss dans sa premire
+satire. Sentiment de justice honorable, mme dans les excs contraires
+auxquels il a pu l'entraner.
+
+Malgr le ton lger avec lequel il affecte et l de parler de ces
+attaques, il est vident qu'il en tait fort tourment; effet qu'en les
+relisant aujourd'hui, on aurait peine concevoir, si l'on ne se
+rappelait la proprit que Dryden attribue aux petits esprits comme
+d'autres petits animaux: Ce n'est gure qu' leurs morsures que nous
+nous apercevons de leur existence.
+
+Voici deux chantillons de la manire dont les gagistes du ministre
+osaient parler d'un des matres de la lyre anglaise. Tout cela aurait
+pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les posies
+de Lord Byron.--Les posies de Lord Byron ne manquent pas de
+partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place
+trs-infrieure parmi les potes du second ordre.
+(_Note de Moore_.)]
+
+J'ai lu le _Morning-Post_ mon lever, contenant la bataille de
+Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme
+ma gnalogie, et injurieux l'ordinaire.
+
+Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le
+plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.
+
+Le _Corsaire_ a t imagin, crit, publi, etc., depuis que je n'ai
+mis la main ce journal. On dit qu'il russit fort bien; il a t crit
+_en amore_ et beaucoup d'aprs la _vie relle_. Murray est content de la
+vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce
+qu'il faut.
+
+
+9 heures.
+
+Je suis all chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reu un
+billet de lady Melbourne, _qui dit que l'on dit que_ je suis bien
+triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vrit est que j'ai beaucoup
+de _cette prilleuse drogue qui fait un poids dans le coeur_. Il vaut
+mieux qu'ils prennent cela pour le rsultat des attaques des journaux,
+que s'ils en connaissaient la vritable cause; mais... Ah!... ah!...
+toujours un _mais_ la fin du chapitre.
+
+Hobhouse m'a cont mille anecdotes de Napolon, toutes vraies et
+excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je
+connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le march.
+
+J'ai lu un peu, j'ai crit quelques lettres et quelques billets, et je
+suis seul, ce que Locke appelle tre en mauvaise compagnie: _Ne soyez
+jamais seul, jamais oisif_! L'oisivet est un mal, d'accord; mais je ne
+vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je
+les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait
+pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans,
+mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se
+refroidir, et _cependant... cependant_... toujours des _mais_ et des
+_cependant_. Trs-bien, vous tes un marchand de poisson...
+Retirez-vous dans un couvent. Ils se moquent de moi plaisir.
+
+
+Minuit.
+
+J'ai commenc une lettre que j'ai jete au feu; j'ai lu... tout cela
+inutilement. Je n'ai point fait de visite Hobhouse, comme je l'avais
+promis et comme je l'aurais d: n'importe, c'est moi qui y perds... Fum
+des cigares.
+
+Napolon! cette semaine dcidera son sort. Tout semble contre lui; mais
+je crois et j'espre qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du
+moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel
+ou tel souverain la France? Oh! une rpublique! Tu dors, Brutus!
+Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent
+concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et
+de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas tonnant:
+comment, lui, qui connat si bien le genre humain, pourrat-il ne pas le
+har et le mpriser?
+
+Plus l'galit est grande, plus les maux se distribuent impartialement;
+ils deviennent plus lgers en se divisant davantage: or donc, une
+rpublique!
+
+Encore des invitations de Mme de Stal; je n'y veux pas rpondre.
+J'admire ses talens; mais, en vrit, sa socit est assommante: c'est
+une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilits.
+Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.
+
+Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas all chez le marquis de
+Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort
+agrables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a
+rien gagner toutes ces parties, moins qu'on ne doive y rencontrer
+la dame de ses penses.
+
+Je m'tonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde,
+pourquoi avoir fait des _dandies_, par exemple, des rois, des _fellows_
+de collge[88], des femmes _d'un certain ge_, bon nombre d'hommes de
+tout ge, et moi surtout!
+
+ _Divesne, prisco natus ab Inacho,
+ Nil interest, an pauper et infima
+ De gente, sub dio moreris,
+ Victima nil miserantis Orci._
+ ................................
+ _Omnes eodem cogimur_.
+
+[Note 88: On appelle _fellows_ ceux qui ont pris des grades dans une
+universit, et ont t lus de certaines pensions prises sur les fonds
+de leur collge particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions,
+n'obligent pas mme la rsidence, et ne se perdent que par le mariage
+du sujet, qui doit tre clibataire pour continuer en jouir.
+(_N. du Tr._)]
+
+Il y a-t-il quelque chose au-del? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent
+pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux
+qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-tre au moment
+o ils s'y attendront le moins, et gnralement au moment o ils ne le
+souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas
+gaux: cela dpend beaucoup de l'ducation, un peu des nerfs et des
+habitudes, mais surtout de la digestion.
+
+
+Samedi, 19 fvrier.
+
+Je viens de voir Kean dans le rle de Richard. Parbleu, voil un homme
+qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vrit, sans exagration
+ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas
+dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard.
+Maintenant, mes affaires...
+
+Je suis all chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon tat; mais
+il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en mousse la pointe.
+Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour
+quelquefois douze heures sur vingt-quatre.
+
+
+20 fvrier.
+
+ peine lev, j'ai dchir deux feuilles de ce journal, je ne sais pas
+pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici l'instant. Il a
+beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualits et bien plus de
+talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis
+intimes.
+
+Une invitation dner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet
+acteur le mrite et j'espre qu'en frquentant la bonne socit, il
+vitera le malheureux dfaut qui a t la ruine de Cooke. Il est
+maintenant plus grand que lui sur la scne, et ne saurait tre moins que
+lui dans le monde. Un des journaux le critique et le dprcie
+stupidement. Je crois qu'hier soir il a t un peu infrieur ce qu'il
+m'avait paru la premire fois. Ce pourrait bien tre l'effet de toutes
+ces petites critiques de dtails, mais j'espre qu'il a trop de bon sens
+pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre conserver sa
+supriorit actuelle ou mme monter plus haut, sans exciter la
+jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais
+s'il ne parvient pas triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance
+au mrite dans ce sicle d'intrigues et de cabales.
+
+Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragdie
+_maintenant_. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en crire une;
+je crois qu'il russira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a
+beaucoup de talens, et des talens varis; en outre il a beaucoup vu et
+beaucoup rflchi. Pour qu'un auteur touche les coeurs, il faut que le
+sien ait senti, mais que peut-tre il ait cess d'tre le jouet des
+passions. Quand vous tes sous leur influence, vous ne pouvez que les
+sentir, sans tre capable de les dcrire, pas plus qu'au milieu d'une
+action importante, vous n'tes capable de vous tourner vers votre voisin
+et de lui en faire le rcit! Quand tout est fini, irrvocablement fini,
+fiez-vous-en votre mmoire; elle n'est alors que trop fidle.
+
+Je suis sorti, j'ai rpondu quelques lettres, bill de tems en tems
+et lu les _Brigands_ de Schiller: la pice est bien, mais _Fiesque_ vaut
+mieux; Alfiri et l'_Aristodme_ de Monti sont encore infiniment
+suprieurs. Les tragiques italiens ont plus d'galit que les allemands.
+
+J'ai rpondu au jeune Reynolds, ou plutt je lui ai accus rception de
+son pome, _Safie_. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses
+penses sont empruntes, _d'o?_ c'est aux crivains de _Revues_ le
+chercher. Je n'aime pas dcourager un dbutant, et je crois, bien
+qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu
+la scne o il place son histoire: il a beaucoup de moyens; coup sr
+ce n'est pas la chaleur qui lui manque.
+
+J'ai reu une singulire ptre, et la manire dont elle m'est
+parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la
+lettre elle-mme, qui du reste est flatteuse et fort jolie.
+
+
+Samedi, 27 fvrier.
+
+Me voici, ici seul, au lieu d'tre dner chez lord Holland, o
+j'tais invit; mais je ne me sens dispos aller nulle part. Hobhouse
+dit que je deviens loup-garou, une espce de dmon de la solitude. C'est
+vrai, mais le fait est que je suis simplement demeur moi-mme. La
+semaine dernire s'est passe lire, aller au spectacle, recevoir
+quelques visites de tems en tems, biller quelquefois, soupirer
+quelquefois, et sans crire autre chose que des lettres. Si je pouvais
+lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la socit. Est-ce
+que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup
+et je n'aime qu'une seule femme... la fois.
+
+Il y a quelque chose de doux pour moi dans la prsence d'une femme, une
+sorte d'influence trange, mme dans celles dont je ne suis pas
+amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec
+l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de
+meilleure humeur envers moi-mme et tout le reste quand il y a une femme
+prs de moi. Mme mistress Mule[89], mon allumeuse de feu, la femme la
+plus vieille et la plus ride qui soit dans cet emploi, la femme la plus
+revche pour tout le monde, except moi, me fait toujours rire; ce qui,
+il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.
+
+[Note 89: Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait
+reprsenter la maigreur et l'air de sorcire, fournit un nouvel exemple
+de la facilit avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses mme les
+plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excit son bon naturel en
+leur faveur, et qu'elles taient devenues comme associes ses penses.
+Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de
+Bennet-Street, o elle fut pendant six mois une espce d'pouvantail
+pour ses visiteurs. Lorsque l'anne suivante il fut log dans
+Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce
+changement tait de se trouver dbarrasss de ce fantme. Mais non...
+ils l'y trouvrent: il l'y avait amene de Bennet-Street. L'anne
+suivante, il tait mari, et tenait maison dans Piccadilly; et l, comme
+Mrs. Mule n'avait apparu aucun des visiteurs, on conclut avec trop de
+prcipitation que la sorcire avait disparu. Cependant, un d'entre ceux
+de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette esprance
+trompeuse, s'tant prsent la porte un jour o tous les domestiques
+mles taient absens, elle lui fut, sa grande pouvante, ouverte par
+ce mme personnage fantastique. La sorcire, il est vrai, avait beaucoup
+gagn quant au vtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de
+son matre; une perruque neuve et d'autres signes extrieurs attestaient
+la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait Lord Byron
+pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en
+maison, sa seule rponse tait: _Cette pauvre diablesse a toujours t
+si bonne pour moi!_]
+
+Ah! Ah!... je voudrais tre dans mon le! je ne me porte pas bien, et
+cependant j'ai l'air d'tre en bonne sant. Je crains par momens que ma
+tte ne soit pas absolument en bon tat; et pourtant ma tte et mon coeur
+ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les branler maintenant? Ils
+se dchirent eux-mmes et je suis malade... malade!
+
+ Dtache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un
+ chat, un rat, un chien vivent, et que _toi_ seul tu n'aies
+ pas de vie[90]?
+
+[Note 90: Shakspeare.]
+
+Vingt-six ans, ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais tre
+pacha cet ge-l. Je commence tre fatigu de l'existence.
+
+Bonaparte n'est pas encore terre; il a battu Blcher et repouss
+Schwartzenberg. Voil ce que c'est que d'avoir de la tte. S'il gagne
+encore une fois sa patrie, _v victis!_
+
+
+Dimanche, 6 mars.
+
+Mardi dernier j'ai dn chez Rogers, avec Mme de Stal, Mackintosh,
+Shridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shridan
+nous a cont une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme
+Rcamier; Erskine, quelques histoires o il n'tait question que de lui.
+Mme de Stal va, dit-elle, crire un gros livre sur l'Angleterre; pour
+_gros_, je m'en rapporte elle. Elle m'a demand ce que je pensais du
+*** de miss ***, et je lui ai rpondu avec beaucoup de sincrit que je
+le trouvais bien mauvais et fort infrieur tout le reste. Je rflchis
+ensuite que lady Donegall tant Irlandaise, il tait possible qu'elle
+patronist ***, et je fus fch d'avoir ainsi exprim mon opinion, car
+je n'aime pas mcontenter les gens dans leur personne ou dans leurs
+protgs; on a toujours l'air de l'avoir fait dessein. Le dner se
+passa trs-bien, et le poisson tait fort de mon got, mais, nous
+quittmes la table beaucoup trop tt aprs les dames, et Mrs. Corinne y
+reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le
+chemin du salon.
+
+C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions
+ensemble, est arriv Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est
+l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le
+_Quarterly-Review_, se prit parler de cet article comme de la chose la
+plus fade du monde. Moi, qui tais dans le secret, je changeai la
+conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien
+convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle
+connaissance. Heureusement Merivale est un trs-bon enfant ou Dieu sait
+ce qu'il aurait pu rsulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas os
+le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte,
+j'tais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que
+l'article en question...
+
+Je suis invit pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai;
+mais ce sera la premire invitation que j'accepterai cette _saison_,
+comme l'appela si lgamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'oeil et
+la joue ouverts par une pierre que me lana maladroitement le petit
+bambin de lady ***. _Ce n'est rien, milord, il n'y paratra plus avant
+la saison_, comme si un oeil ne me devait tre d'aucune utilit d'ici
+l.
+
+Lord Erskine m'a apport son fameux pamphlet, avec une note marginale
+et des corrections de sa main; je l'ai envoy pour tre magnifiquement
+reli, et je le garderai comme une relique.
+
+J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napolon; ses vtemens impriaux
+lui vont comme s'il tait n dedans et qu'il les et ports toute sa
+vie.
+
+
+7 mars.
+
+Lev sept heures, prt huit et demie, je suis all chez M. Hanbon,
+dans Beskeley-Square; de l l'glise avec sa fille ane, Mary Anne,
+bonne fille, que j'ai conduite l'autel pour y pouser le comte de
+Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratul sa
+famille et son mari, bu en leur flicit rciproque un grand verre de
+vin, d'excellent Xrs, et m'en suis revenu. On m'avait engag rester
+pour dner, je n'ai pu accepter. trois heures j'ai pos chez Phillips
+pour mon portrait. Je suis all ensuite chez lady M***; je l'aime tant
+que j'y reste toujours trop long-tems. _Memento_... m'en corriger.
+
+J'ai pass la soire avec Hobhouse: il a commenc un pome qui promet
+beaucoup; je voudrais bien qu'il le termint. J'ai entendu lire quelques
+extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vnitien qui a
+brl l'Acropolis et Athnes avec une bombe; que le diable l'emporte!
+L'envie de dormir m'a ramen ici; je vais me coucher immdiatement, et
+suis engag me trouver demain avec Shridan chez Rogers.
+
+C'est une crmonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu
+beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien
+des annes. Il y a quelques phrases tranges dans le prologue
+(l'exhortation) qui m'ont forc me retourner pour ne pas rire au nez
+de l'homme en surplis. J'ai fait une bvue quand il s'est agi de joindre
+les mains des deux heureux poux: j'avais pris leurs deux mains gauches;
+je m'en suis aperu, j'ai rpar mon erreur et me suis ht de me
+retirer derrire la balustrade pour dire _amen_. Portsmouth rpondait
+comme s'il et su tout le rituel par coeur, et allait au moins aussi vite
+que le prtre. Il est maintenant minuit, et...
+
+
+Jeudi, 10 mars.
+
+Mardi j'ai dn avec Rogers, Mackintosh, Shridan et Sharpe; longues
+conversations et bonnes, except le peu que j'y ai hasard. On a
+beaucoup parl de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du
+tmoignage de Shridan, d'anecdotes de cette poque o, hlas! je
+n'tais qu'un enfant. Si j'avais t homme, j'aurais fait un lord Edward
+Fitzgerald anglais.
+
+J'ai reconduit Shridan chez Brooke, o aussi bien il n'et pas t
+capable de se conduire lui-mme, car nous avions t seuls boire.
+Sherry est dans l'intention de se prsenter Westminster que Cochrane
+va ncessairement cesser de reprsenter. Brougham se met aussi sur les
+rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens
+du premier ordre; mais le plus jeune a _encore_ une bonne rputation.
+Nous verrons, s'il arrive l'ge de son comptiteur, comment il
+retirera ses mains du fer rouge plac au timon des affaires publiques.
+Je ne sais, mais je n'aime pas voir dcliner les anciens, surtout
+Shridan, malgr toute sa mchancet.
+
+J'ai reu du pre et de la mre de lady Portsmouth les plus vifs
+remerciemens pour le mariage que j'ai procur leur fille. Je ne le
+regrette pas, car elle a tout--fait l'air d'une comtesse, et c'est une
+excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une
+aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse russir si
+bien faire une pairesse.
+
+Je suis all au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans
+le rle de _Hoyden_, et Jones assez bien dans celui de _Foppington_.
+Quelles pices! quel esprit! hlas! Congrve et Vanbrugh sont nos seuls
+comiques! Notre socit actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de
+si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que
+Hobhouse trouva trange. Je m'tonne, moi, qu'il puisse _lui_ aimer les
+assembles. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et
+convoiter quelque belle qui se trouve l, la bonne heure. Mais y
+aller, seulement pour se mler au troupeau, sans motif, sans plaisir,
+sans but... je n'en suis plus. Il m'a parl d'un bruit trange, je
+serais le vrai Conrad, le vritable corsaire, et une partie de mes
+voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent
+quelquefois de la vrit, mais ils ne la devinent jamais toute entire.
+Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'anne d'aprs qu'il et quitt
+le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il
+en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas voir mentir le diable
+quand il prend si bien l'apparence de la vrit.
+
+J'aurai demain des lettres importantes... toutes criront, et exigeront
+des rponses. Puisque je suis parvenu me mettre bien avec moi-mme, il
+faut que je tche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis
+tromp sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.
+
+*** est venu aujourd'hui, dsespr cause de sa matresse qui s'est
+prise d'un caprice pour ***. Il avait commenc lui crire une lettre
+qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et
+envoye. S'il suit mes instructions et qu'il persiste feindre de
+l'indiffrence, elle amnera pavillon. Sinon il en sera du moins
+dbarrass, et elle ne me parat gure valoir la peine d'tre
+entretenue. Mais le pauvre garon est amoureux; dans ce cas, elle
+gagnera la partie... Quand elles dcouvrent une fois leur pouvoir,
+_finita la musica_.
+
+J'ai sommeil, il faut aller coucher.
+
+
+Mardi, 15 mars.
+
+J'ai dn hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shridan n'a pas pu
+venir. Sharpe nous a racont plusieurs anecdotes fort amusantes de
+l'acteur Henderson. Je suis rest trs-tard, et j'avais pris tant de th
+que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera
+question de moi dans le prochain numro du _Quarterly_; en ce cas, j'y
+serai bien arrang, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus
+au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dner, passait devant
+la porte d'une certaine _confrence_ lgo-littraire, le _Westminster
+forum_, il a vu le nom de Scott et le mien charbonns sur les murs. La
+question l'ordre du jour pour ce soir tant _lequel de vous deux est
+le meilleur pote?_ Je suppose que les _templiers_, ou soi-disant tels,
+auront mis nos vers en pices qui mieux mieux. Lequel de nous deux
+aura eu la majorit, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos
+deux noms trs-flatteuse, quoique Scott, mon avis, mritt d'tre mis
+en meilleure compagnie.............................
+
+W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter
+aujourd'hui. J'ai crit *** le bruit de mon identit avec le
+_Corsaire_. Elle dit que cela n'est pas tonnant, puisque Conrad _me
+ressemble tant_. Il est trange qu'une personne qui me connat si
+intimement vienne me dire cela mon nez. Si _elle_ partage cette
+opinion, qui diable ne l'adoptera pas?
+
+Mackintosh est, ce qu'il parat, l'auteur de la lettre justificative
+dans le _Morning-Post_: c'est bien de la bont lui, et plus que je
+n'ai fait pour moi-mme.............................................
+
+J'ai dit Murray de ne pas manquer m'acheter demain la vente les
+_Nouvelles italiennes_ de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu
+une satire contre moi, intitule l'_Anti-Byron_, et dit Murray de
+l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que
+je suis un athe et un conspirateur systmatique contre la loi et le
+gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant sa prose, je
+n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes crits
+empoisonns ont eu un effet sur la socit qui ncessite ceci et cela...
+et la publication de son propre pome. Celui-ci est un peu long, flanqu
+d'une longue prface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la
+fable, il parat que je me suis perch sur une roue qui soulve bien de
+la poussire; il y a pourtant cette diffrence que je ne me regarde pas
+comme l'auteur de ce tourbillon.
+
+Reu de _Bella_ une lettre laquelle j'ai rpondu. Si je n'y prends
+garde, j'en redeviendrai amoureux....................................
+.....................................................................
+
+Je commencerai bientt un systme plus rgulier de lecture.
+
+
+Jeudi, 17 mars.
+
+J'ai box avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai
+intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La
+poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas
+encore trop puissant. Autrefois, j'tais un rude champion; et mes bras
+sont trs-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais
+(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice
+m'est bon; celui-l est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon
+ne m'ont jamais de moiti tant fatigu.
+
+J'ai lu les _Querelles des Auteurs_ (autre classe de boxeurs), c'est
+une nouvelle d'Israli, cet auteur si amusant et si rudit. Il parat
+que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en tre dehors. Je ne
+marcherai pas avec eux jusqu' Coventry: c'est insipide. Que diable
+avais-je besoin de me mler d'crivailler? Il est trop tard pour me le
+demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'tait
+recommencer..... j'crirais tout de mme, je parie. Tel est l'homme, ou
+du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de
+moi-mme, si j'avais le bon sens de m'arrter o j'en suis. Si j'ai une
+femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'lverai mon
+hritier de la manire la plus anti-potique, j'en ferai un lgiste, ou
+un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met crire, je serai sr
+qu'il n'est pas moi, et je m'en dbarrasserai en lui mettant un billet
+de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'crive
+une lettre.
+
+
+Dimanche, 20 mars.
+
+J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au
+commencement de chaque journe, j'ai toujours intention d'aller
+quelque partie; mais, mesure que le jour s'avance, mon envie diminue;
+je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette
+assemble et pu tre agrable, l'htesse, du moins, est une femme
+suprieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote:
+il faut que je prenne sur moi d'aller quelqu'une de ces soires; cela
+aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que
+le diable les confonde!
+
+J'ai lu Machiavel et quelques passages et l de Chardin, Sismondi et
+Bandello. J'ai lu aussi le numro quarante-quatre de la _Revue
+d'dimbourg_ qui vient de paratre: on m'y fait un fort beau compliment.
+Je ne sais si cela est trs-honorable pour moi; mais cela fait
+assurment beaucoup d'honneur l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant
+amrement critiqu. Bien des gens rtracteront des loges; il n'y a
+qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rtracter un jugement
+dfavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu
+Jeffrey vant par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses
+talens. Je l'admire, non pour les loges qu'il m'a donns, on m'a tant
+prodigu d'loges et de censures que l'habitude m'y a galement rendu
+indiffrent autant qu' vingt-six ans on peut tre indiffrent quoi
+que ce soit, mais parce qu'il est peut-tre le seul homme capable d'en
+agir ainsi d'aprs les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a
+qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de gnrosit. La hauteur
+laquelle il s'est lev ne lui a pas donn de vertiges; un homme de peu
+de talent et persist dans son systme de critique jusqu' la fin.
+Quant la justice des loges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une
+affaire de got. Bien des gens la mettent en question et sont charms de
+le faire.
+
+Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au
+moment actuel ses rflexions sur la guerre, ou plutt sur les guerres:
+j'espre qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la
+reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y
+ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un
+trsor; les annes ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend
+beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera
+finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.
+
+J'ai encore box hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits
+s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes paules en soient
+engourdis. _Memento_. Assister au dner des pugilistes, le marquis
+Hantley occupera le fauteuil...........................................
+.......................................................................
+
+Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'tre
+renvoys. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au
+ministre ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un
+changement de ministre, et dans quelques jours nous l'aurons.
+
+Je me rappelle que, me promenant cheval, de Chrisso Castri
+(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air[91]. Il est
+extraordinaire d'en voir autant la fois; et mon attention fut attire,
+non par leur espce qui est assez connue, mais par leur nombre.
+
+[Note 91: Ce passage se trouve dj dans le premier volume. Nous
+l'avons toutefois laiss subsister ainsi, cause de la manire
+inattendue et singulire dont il y est introduit.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Le dernier oiseau que j'aie tir, c'est un aiglon, sur les bords du
+golfe de Lpante, prs Voshtza. Il n'tait que bless et j'essayai de le
+sauver; son oeil tait si brillant! mais il languit quelques jours et
+mourut. Depuis cette poque, je n'ai jamais essay de tuer un oiseau et
+je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux
+circonstances la fois dans ma tte. Je viens de lire Sismondi; il n'y
+a rien dans son livre qui puisse faire natre ce double souvenir.
+
+J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce
+dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je
+voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater,
+d'aprs un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin pench sur le corps de
+Mdune, qu'il vient de punir pour s'tre lgrement carte de la foi
+jure, pendant qu'il tait la croisade.
+
+Il a eu raison... mais je voudrais connatre cette histoire plus
+fond. .............................................................
+....................................................................
+
+
+Mardi, 22 mars.
+
+Hier, soire chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte
+Grville; quelle perte dplorable de tems! Je n'ai rien appris des
+autres ni aux autres, j'ai bavard sans ides; et si quelque chose de
+semblable une ide s'est prsent mon esprit, ce n'tait pas sur les
+misrables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi
+que la moiti de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore
+soire chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas
+un but, et de ne pas m'y fixer.
+
+Rflchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excit mon
+attention est lady C. L***, fille ane de lady S***. On dit qu'elle
+n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plat est joli; mais il
+y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y
+a, dans toutes ses manires, la timidit de l'antilope, ce que j'aime
+tant, que je l'ai plus observe qu'aucune des autres femmes prsentes,
+et que je n'ai dtourn les yeux de dessus elle que quand je craignais
+qu'elle ne remarqut l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en ft
+embarrasse. Aprs tout, peut-tre y a-t-il ici une association d'ides
+et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais
+m'empcher d'avoir du got pour tout ce qu'elle aime.
+
+La marquise, sa mre, m'a parl quelque tems; j'ai t vingt fois sur
+le point de la prier de me prsenter sa fille; mais je n'ai pas os,
+cause de ma querelle avec les Carlisle.
+
+Le comte Grey m'a parl en riant d'un paragraphe du dernier _Moniteur_,
+qui, parmi d'autres symptmes de rebellion en Angleterre, compte la
+_sensation_ occasione dans toutes les gazettes du gouvernement par les
+_Vers sur les Larmes_ (de la princesse Charlotte). _Seulement_ il fait
+un _roman_ d'une _pigramme_, encore d'une pigramme qui n'en est une
+que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'tonne que le
+_Courrier_ et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du
+_Moniteur_, en y ajoutant un petit commentaire.
+
+La princesse de Galles, ce que m'a dit M. Locke, a command Fuseli
+quelques tableaux tirs du _Corsaire_, en lui laissant le choix des
+sujets. Fatigu, ennuy, goste et rendu, je vais me coucher.
+
+_Roman_, ou du moins _romance_, signifie quelquefois une chanson comme
+dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le
+_Moniteur_, moins qu'il n'ait confondu avec le _Corsaire_.
+
+
+Albany, 28 mars.
+
+J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai lous
+de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de
+la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosits que je pourrai
+maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutt
+toute la semaine dernire, j'ai t trs-sobre dans mes repas,
+trs-rgulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas
+mieux.
+
+Hier, j'ai dn tte tte avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous
+sommes rests table depuis six heures jusqu' minuit; nous avons bu,
+entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux
+vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert Scrope de le reconduire
+dans ma voiture; mais il tait gris et tourn la dvotion. J'ai t
+oblig de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prire
+ je ne sais quelle idole. Point de mal la tte ni au coeur la nuit
+passe ni aujourd'hui. Je me suis lev comme l'ordinaire, peut-tre
+mme de meilleure heure; j'ai box avec Jackson _usque ad sudorem_, et
+me suis port beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours.
+Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai pay hier 4,800
+livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu
+m'acquitter plus tt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulage de
+l'avoir fait.
+
+Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai
+refus les sollicitations de tous les autres ce sujet; mais elle, je
+ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que
+j'eusse autant aim boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons...
+Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se
+sont efforcs depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de
+quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient bout.
+
+J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici;
+heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me cre
+quelque occupation; voil que je recommence _me manger_ le coeur.
+
+
+8 avril.
+
+Hors de Londres pendant six jours. mon retour, j'ai trouv ma pauvre
+petite idole, Napolon, renvers de son pidestal: les voleurs sont dans
+Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chne[92];
+mais il s'est referm, ses mains y ont t prises, et maintenant les
+animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu' l'ne ignoble,
+tous le mettent en pices. Cet hiver moscovite lui a glac les bras;
+depuis, il s'est dfendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernires
+peuvent encore laisser des marques; et je souponne que, mme en ce
+moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa faon. Il est sur
+leurs derrires, entre eux et leurs patries. _Question_... Y
+rentreront-ils jamais?
+
+[Note 92: Il se servit dans son _Ode Napolon_ de cette pense,
+aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe
+suivant.]
+
+
+Samedi, 9 avril 1814.
+
+Voil un jour dont il faut prendre date!
+
+Napolon Buonaparte a abdiqu le trne du monde. Il me semble que Sylla
+fit mieux; car il se vengea d'abord, et rsigna sa puissance quand il
+fut arriv au fate, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le
+plus beau que l'on connaisse du ddain d'un grand homme pour des
+misrables. Diocltien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal,
+s'il ft devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop
+bien... Mais Napolon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient
+dans sa capitale, et alors parler de son empressement quitter ce qu'il
+ne possde dj plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan
+est-ce l? Denis, Corinthe, tait encore roi en comparaison. Et puis,
+l'le d'Elbe pour retraite! Si c'tait Capre, j'en serais bien moins
+tonn. Je vois que l'esprit des hommes dpend de leurs fortunes, et en
+fait partie. Je suis entirement confondu, dsenchant.
+
+Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en
+comparaison de cette crature colossale, j'ai risqu ma vie pour des
+enjeux qui n'taient pas la millionime partie de ceux de cet homme.
+Mais, aprs tout, peut-tre une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on
+meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre Lodi, pour en
+venir l!!! Oh! si Juvnal ou Johnson pouvaient revenir la vie!
+_Expende, quot libras in duce summo invenies?_ Je savais qu'ils ne
+pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalit, mais je
+croyais que de leur vivant cette poussire portait plus de _carats_.
+Hlas! ce diamant imprial a une place; peine est-il bon maintenant
+pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'valuera pas
+ un ducat!
+
+Bah! en voil trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous
+ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur pe.
+
+
+10 avril.
+
+Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je
+suis seul, mais ce dont je suis sr, c'est que je ne suis jamais
+long-tems en la compagnie de celle mme que j'aime trop bien, Dieu le
+sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer aprs la compagnie
+de ma lampe et de ma bibliothque si compltement sens dessus
+dessous[93]. Mme de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne
+m'en sers. _Per esempio_, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre
+jours, mais j'ai box, les fentres ouvertes, avec Jackson, pour faire
+de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour attnuer et tenir en
+haleine la partie thre de mon tre. Plus la fatigue est violente,
+mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans
+une douce langueur, dans un tat d'anantissement qui a pour moi tant de
+charmes! Aujourd'hui j'ai box une heure, fait une ode Napolon, je
+l'ai copie, j'ai mang six biscuits, bu quatre bouteilles de
+soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donn
+une foule d'avis ce pauvre *** que sa matresse rend malheureux et
+qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et
+des conseils propos de femmes. N'importe, puisque mon pnitent ne
+tient compte ni des uns ni des autres.
+
+[Note 93: Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je
+l'aime beaucoup, je prfre encore la lecture la compagnie, et je suis
+plus heureux quand je suis seul lire, qu'au sein de la plus agrable
+socit.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+19 avril 1814.
+
+Il y a de la glace aux deux ples, au nord et au midi; toujours les
+extrmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrs les plus
+levs et les plus bas de l'chelle, l'empereur et au mendiant quand
+ils ont perdu, l'un son trne, l'autre sa dernire pice de douze sous.
+Il y a certainement un insipide, un infernal point mdium, une ligne
+quinoxiale, mais o? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et
+les globes.
+
+ Tous les jours couls n'ont fait qu'clairer notre marche
+ vers le nant et la mort.
+
+Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du pass, et
+pour m'empcher de revenir comme un chien, ce que ma mmoire a vomi,
+je dchire les pages blanches de ce cahier et j'cris sur la dernire
+avec de l'_ipcacuanha_: Les Bourbons sont rtablis sur le trne!!! Au
+diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je mprise les
+hommes et moi-mme, mais je n'avais pas encore crach la figure de
+l'espce laquelle j'appartiens. sot que je suis! je deviendrai fou!
+
+La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connatre au
+lecteur les principaux vnemens de cette priode de l'histoire de Lord
+Byron; la publication du _Corsaire_, les attaques que les journaux
+dirigrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu' placer ici une
+partie de sa correspondance pour bien faire connatre ce qui se passait
+dans son coeur cette poque.
+
+
+A M. MURRAY.
+
+Samedi, 3 janvier 1814.
+
+Excusez la salet de mon papier; c'est l'avant-dernire demi-feuille
+d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le
+_London-Chronicle_. Le _Corsaire_ est copi, il est maintenant chez lord
+Holland, mais je dsirerais que M. Gifford pt l'avoir ce soir.
+
+M. Dallas est bien mchant: ainsi je vous ai offenss, vous et lui,
+quand je voulais tre agrable l'un au moins, et certainement ne pas
+dplaire l'autre. J'espre lui faire entendre raison. J'ai bonne ide
+de ce nouveau pome, mais on ne peut tre sr de rien. Si je puis le
+ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout vous,
+etc.
+
+Il avait fait prsent du prix du _Corsaire_ M. Dallas, qui raconte
+ainsi la manire dont la chose se passa: Le 28 dcembre, je fis le
+matin visite Lord Byron, que je trouvai composant le _Corsaire_. Il y
+travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait dj
+fait. Aprs quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de
+tems, et me pria d'en accepter la proprit. Je fus trs-surpris. Il est
+vrai qu'avant de connatre la valeur de ses ouvrages, il avait dclar
+qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le
+produit, quel qu'il ft, de tout ce qu'il pourrait crire. Cette
+promesse devint nulle de droit ds qu'il s'agit de milliers et non plus
+de quelques centaines de livres sterling; je suis cet gard pleinement
+de l'avis de l'illustre auteur de _Wawerley_: l'homme prudent et honnte
+n'accepte pas les prsens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et
+qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pense
+m'agitait lors de la vente de _Childe-Harold_, et je lui en fis
+l'observation. Il n'avait point dispos de la proprit du _Giaour_ et
+de _la Fiance_, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidit,
+et je ne pensais pas qu'il songet me faire cadeau d'aucun autre de
+ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa rsolution de ne pas en
+retirer lui-mme le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la
+proprit du _Corsaire_, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il
+me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait
+fait la veille: je le fis et je fus tonn de la rapidit avec laquelle
+il composait. Il me remit le pome termin le 1er janvier 1814, en me
+disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me
+laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je
+voudrais.
+
+Cette dernire circonstance donna naissance la petite difficult entre
+le noble pote et son libraire, laquelle le billet prcdent fait
+allusion.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+
+Janvier 1814.
+
+Je rpondrai votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de
+vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous
+faire de la peine: je voulais seulement rendre service Dallas, et me
+disculper de toute accusation possible d'crire pour autre chose que la
+gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sr que je ne
+l'applique pas mes propres ncessits, du moins je ne l'ai pas encore
+fait, et j'espre ne le faire jamais.
+
+_P. S._ Je rpondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous
+remercie de l'estime personnelle que vous me tmoignez; soyez sr que
+j'en fais le plus grand cas.
+
+
+
+
+LETTRE CLV.
+
+ M. MOORE.
+
+6 janvier 1814.
+
+
+J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins,
+intitule _le Corsaire_; c'est une le de pirates peuple de gens sortis
+de mon cerveau. Vous pouvez aisment supposer que, dans les trois
+chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles:
+maintenant je vous ddie ce chef-d'oeuvre, si vous voulez bien
+l'accepter. C'est bien positivement la dernire fois que j'essaie
+l'opinion littraire du public, jusqu' trente ans, si je vis toutefois
+jusqu' cet ge o commence la dcadence................................
+........................................................................
+
+Thomas, vous tes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous
+le soyons aussi, il faut venir Londres, comme vous l'avez fait l'anne
+passe. Nous aurons une foule de choses dire, voir et entendre.
+Donnez-moi de vos nouvelles.
+
+_P. S._ Arrive que pourra, vous tes sr de votre ddicace; elle est
+faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque
+plaisir ne m'en empche d'ici l. _Amant alterna Camn_.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+7 janvier 1814.
+
+
+La ddicace ne vous plat pas, fort bien, en voil une autre; mais vous
+enverrez la premire M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais
+crite. Je vous envoie aussi des pigraphes pour chaque chant. Vous
+conviendrez que si un lphant peut avoir plus de sagacit, il ne
+saurait tre plus docile que
+
+Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Le nom est chang de nouveau, ce sera _Mdora_[94].
+
+[Note 94: C'tait d'abord _Gnvra_ et non _Francesca_, comme le
+prtend M. Dallas.]
+
+
+
+
+LETTRE CLVI.
+
+ M. MOORE.
+
+8 janvier 1814.
+
+
+Comme il ne serait pas juste de vous forcer accepter _une_ ddicace
+sans vous en avoir prvenu, je vous en envoie _deux_; je vais vous dire
+pourquoi _deux_. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de
+critique, ce que je souffre de pur tonnement, prtend que la premire
+pourrait vous faire du tort. Dieu m'en prserve! voil la seule raison
+qui me fait l'couter. Le fait est que c'est un damn tory, et je
+parierais bien qu'il y a de l'gosme au fond de ses objections. C'est
+l'allusion l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le
+diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela
+le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.
+
+Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou
+l'autre; Dallas est entirement de mon avis et prfre la premire[95].
+Pour moi, mon seul but est de donner vous et au monde un tmoignage de
+l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y
+connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de
+Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous
+prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une
+ni l'autre ddicace.
+
+[Note 95: La premire fut naturellement celle que je prfrai. Voici
+la seconde:
+
+
+7 janvier 1814.
+
+MON CHER MOORE,
+
+Je vous avais crit une longue ddicace que je supprime: elle
+contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens
+eussent t charms de lire, mais il y en avait trop sur la politique,
+la posie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur
+est toujours trop prolixe, _moi-mme_. J'aurais pu la recommencer; mais
+ quoi bon? Mes loges n'eussent rien pu ajouter votre rputation si
+brillante et si bien mrite; et quant ma juste admiration pour vos
+talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont
+suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien
+voulu m'accorder de vous ddier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il ft
+plus digne de vous tre offert, et plus proportionn aux sentimens et
+l'estime que je professe pour vous.
+
+Votre trs-affectionn serviteur,
+
+BYRON.]
+
+Ma dernire ptre vous aurait probablement mis la torture; mais le
+diable, qui doit tre poli dans ces sortes de circonstances, l'a t
+dans celle-ci et l'a emporte en lieu convenable.....................
+.....................................................................
+
+N'est-ce pas trange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait chapp
+avec ***, elle y a succomb avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas
+lever des prtentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait
+dans le _Morning-Herald_, pour avoir prophtis la chute de Buonaparte,
+que, par parenthse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il
+prt le dessus et battt tous vos souverains lgitimes; car j'ai une
+haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperois
+que je commence un trait de politique.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+11 janvier 1814.
+
+
+Corrigez cette preuve d'aprs M. Gifford et le manuscrit, surtout pour
+la ponctuation. J'ai ajout quelque chose _Gulnare_, pour remplir un
+peu la scne d'adieux et la renvoyer avec plus de crmonie. Si vous ou
+M. Gifford n'en tes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'ponge et
+d'une demi-nuit mieux employe qu' biller pour miss ***, qui, par
+parenthse, pourrait bien me rendre bientt le compliment.
+
+Mercredi ou jeudi.
+
+_P. S._ Je n'aime pas Mme de Stal, mais soyez convaincu qu'elle bat
+tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser
+autrement.
+
+Prsentez mes remerciemens M. Gifford dans les termes les plus
+propres lui faire sentir combien je suis pntr de son obligeance. Je
+ne veux l'en perscuter de vive voix ni par crit.
+
+
+ M. MOORE.
+
+13 janvier 1814.
+
+
+Je n'ai qu'un moment pour crire; mais tout est comme il devait tre.
+Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous
+tes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'preuve par la
+poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrige.
+J'ai mis _serviteur_, comme moins familier dans une lettre publique; car
+je ne crois pas devoir prsumer assez de votre amiti pour ngliger les
+formes reues. Quant l'autre _mot_, soyez sr que je ne saurais vous
+l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.
+
+J'cris dans une agonie de hte et de confusion. _Perdonate_.
+
+
+
+
+LETTRE CLVII.
+
+ M. MURRAY.
+
+15 janvier 1814.
+
+
+Avant d'envoyer aucune autre preuve M. Gifford, il vaudrait autant
+revoir celle-ci, o il y a des mots _omis_, des fautes _commises_, et le
+diable sait quelles autres bvues! Quant la ddicace, j'ai retranch
+la parenthse de _monsieur_[96], mais pas un mot n'en bougera plus, si
+ce n'est pour faire place un meilleur. M. Moore a vu les deux
+ddicaces, et dcidment il prfre celle que, dans votre accs de bile
+tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent
+ sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien chang.
+Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu' les
+bien mcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pices contre
+elles, je ne me soucie d'aucun de vous, except M. Gifford; et lui ne
+m'attaquera que si je le mrite, ce qui m'empchera de murmurer contre
+sa justice. Quant aux posies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la
+traduction du _Romaque_ est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans
+l'autre volume, je veux dire de ce qui est moi, a dj t imprim.
+Faites, aprs tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai
+pas l quand vous paratrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de
+prendre garde la correction des preuves.
+
+[Note 96: Il avait d'abord, aprs les mots _Scott seul_, mis entre
+parenthse: Il m'excusera de ne pas dire _M. Scott_; nous ne disons pas
+M. Csar.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Tout vous.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+16 janvier 1814.
+
+
+Je crois que Satan n'a jamais cr ou perverti un diable de sot comme
+votre compositeur[97]; je suis oblig de vous envoyer ci-joint la
+seconde preuve, heureusement pour moi, _corrige_, car il a pour les
+bvues un gnie tout particulier. Imprimez d'aprs cette seconde
+preuve.
+
+[Note 97: Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les
+fautes des typographes, il leur donnait carrire, non-seulement dans des
+billets spars, mais souvent sur les preuves elles-mmes. Ainsi, le
+compositeur ayant mis dans un passage de la Ddicace: Le plus estim de
+ses _bandes_, il crivit en marge, _bardes_, et non _bandes_! Vit-on
+jamais une faute d'impression si absurde? Et en corrigeant un vers
+tronqu: _Ne passez pas_ de mots; c'est bien assez de les changer et de
+les mal orthographier.
+(_Note de Moore_.)]
+
+_Brlez l'autre_.
+
+Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui
+pourraient m'avoir chapp. Il avait fait une faute telle que je lui
+eusse certainement cass les reins si elle ft demeure.
+
+
+
+
+LETTRE CLVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.
+
+Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arriv ici bien
+portant. Mon retour dpendra du tems, qui est si mauvais que cette
+lettre aura traverser autant de neiges que l'empereur en a trouv dans
+sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible,
+quant prsent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort
+mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli ge, s'il pouvait
+toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos chemines
+grandes, ma cave bien garnie, et ma tte vide, et puis je ne suis pas
+encore bien remis de ma joie d'tre sorti de Londres. Si quelque chose
+d'inattendu survenait de la part de mes acqureurs et que la vente ne
+tnt pas, je crois que je ne sortirais plus gure d'ici et que je
+laisserais crotre ma barbe.
+
+J'oubliais dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser;
+les vers qui commencent par _Remember him_, etc, ne doivent pas paratre
+avec le _Corsaire_. Vous pouvez les glisser parmi les petites pices
+nouvellement jointes au _Childe-Harold_: mais, sous aucun prtexte, ne
+les accolez au _Corsaire_. Ayez la bont de faire bien attention cette
+recommandation.
+
+Les livres que j'ai apports avec moi me sont d'un grand secours dans
+ma solitude, et j'en ai achet d'autres chemin faisant. Enfin, je ne
+consulte jamais le thermomtre, et ne ferai pas de prires pour le
+dgel, moins que je croie qu'il doive tre la perte des envahisseurs
+de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable la proclamation de
+Blcher?
+
+Au moment o j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de
+m'engager crire une _tragdie_: je voudrais le pouvoir faire, mais ma
+rage d'crire est apaise; tant mieux, il en tait grand tems. Si ma
+lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi
+adieu.
+
+Toujours tout vous.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des
+_allis_, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je
+vous prie. Je souhaite de tout mon coeur que les champs de la France
+s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les
+envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lches se glorifier si
+fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus
+ples que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.
+
+Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vtre que je reois
+l'instant. Les vers _ une dame qui pleure_ doivent paratre avec le
+_Corsaire_; je me soucie peu des consquences cet gard. Mes principes
+politiques sont pour moi, comme une jeune matresse un vieillard;
+pires ils deviennent plus j'y suis attach. Puisque M. Gifford aime la
+traduction de la romance portugaise[98], ajoutez-la aussi, je vous prie,
+ la suite du _Corsaire_.
+
+[Note 98: La jolie chanson portugaise, _Tu mi chamas_, etc. Il
+essaya de donner de cette ide ingnieuse, une autre traduction,
+peut-tre encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais t
+imprime:
+
+Vous m'appelez toujours votre _vie_! Ah! changez ce mot; la vie est
+passagre comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutt votre
+_ame_, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!]
+
+Dans tous les cas o M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord,
+suivez toujours l'opinion du premier, faites de mme toutes les fois
+qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. _Qui-que-ce-soit_. Si
+je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois,
+avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voil qui est
+convenu. Aprs toute la peine qu'il s'est donne pour moi et mes
+ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre
+qu'en fait de got il n'y a personne qui on le puisse comparer sans
+lui faire tort. En _politique_, il se peut qu'il ait aussi raison, mais
+chez moi, la politique est une affaire de _sentiment_, et je ne saurais
+_toryfier_ mon naturel.
+
+
+
+
+LETTRE CLIX.
+
+ M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 4 fvrier 1814.
+
+
+Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a t d'autant
+plus agrable que je l'attendais moins. Je suis certainement charm que
+notre _final_ ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grce[99]. Vous
+mritez ce succs, par la promptitude et l'obligeance que vous avez
+mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je
+vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si
+fort coeur et de vous tre si fort empress de m'annoncer le succs.
+Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espre, satisfaits l'un de
+l'autre. J'tais et suis encore srieux dans la promesse consigne dans
+_le Corsaire_, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une
+affectation purile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti
+prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque
+c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage perdre, par des
+ouvrages postrieurs, la faveur avec laquelle les miens ont t
+accueillis jusqu' ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres
+desseins, et que je tiendrai, je crois, ma rsolution, car depuis que je
+suis ici, quoique j'y sois confin tantt par la neige, tantt par le
+dgel, que j'aie du papier de toutes les qualits, l'encre la plus sale,
+et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai
+jamais t tent de les mettre en usage combin, si ce n'est pour des
+lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passe: je suis comme
+Patras quand la fivre m'avait quitt; je me sens faible, mais bien
+portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espre cependant avec
+ferveur que je n'en aurai pas.
+
+[Note 99: On se rappellera qu'il avait annonc _le Corsaire_, comme
+le dernier ouvrage qu'il dt donner, au moins de quelques annes.]
+
+Je vois dans le _Morning-Chronicle_ qu'il y a eu des discussions dans
+le _Courrier_, et je lis dans le _Morning-Post_ une lettre virulente
+contre M. Moore, o un lecteur protestant prend fort singulirement
+l'Inde pour l'Irlande.
+
+Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits pomes; mais je crois
+que, si nous les sparions en ce moment du _Corsaire_, nous aurions
+l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien
+d'agrable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi aprs que la grande
+colre de messieurs les journalistes sera un peu calme, que ces petits
+pomes pourront amener un plus grand dbit du _Corsaire_, objet plus
+important pour vous, ce me semble, qu'une septime dition de
+_Childe-Harold_. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la
+disparition de la pice en question ne m'attire pas le reproche de
+crainte.
+
+Prsentez, je vous prie, mes complimens respectueux M. Ward; je fais,
+comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut
+bien m'accorder. Ce sont les loges d'hommes tels que lui qui donnent
+seuls du prix la renomme. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M.
+Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le mtier
+d'auteur.
+
+J'ai pass mon tems ici courir sans but ou dormir; somme toute, je
+ne m'y suis pas ennuy. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je
+suis parvenu tablir dans la forme voulue tous mes titres pour la
+vente, que mon acqureur a t oblig d'accepter mes conditions, qu'il
+les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous
+vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans
+l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour
+Cheshire.
+
+Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mcontente
+de ce que je m'en dfais, ce dont rien ne la peut consoler, pas mme le
+prix lev que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arriv, du
+moins les _Magazines_, car j'ai reu _Childe-Harold_ et le _Corsaire_.
+Tous deux paraissent bien imprims, ce qui me fait beaucoup de plaisir.
+
+Je vous remercie de dsirer me voir Londres; mais je crois qu'on
+jouit mieux d'un succs distance: pour moi, je savoure ici mon
+importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un gosme auquel
+la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre
+lettre, dont je vous remercie encore une fois.
+
+Je suis bien sincrement, etc.
+
+_P. S._ Ne pensez-vous pas que la premire _publication_ de Buonaparte
+cotera cher aux _allis_? La lettre de Paris, publie hier par Perry,
+ranime mes esprances. Quelle hydre! quel Briare! Je voudrais qu'ils
+fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.
+
+
+
+
+LETTRE CLX.
+
+ M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 5 fvrier 1814.
+
+
+J'ai entirement oubli de vous dire hier, en vous rpondant, que je
+n'ai aucuns moyens de vrifier si ce _forban_ de libraire Newark
+s'est, comme vous le dites, permis de rimprimer les _Hours of
+Idleness_. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infme misrable, et
+si son offense peut tre atteinte par les lois ou par le pugilat, il
+sera mis l'amende et battu. Essayez de dcouvrir quelque chose; de mon
+ct je vais prendre des informations ici. Peut-tre quelque autre
+aura-t-il continu l'impression Londres, et mis un faux titre.
+
+Vous avez omis le _fac-simile_ dans _Childe-Harold_, ce qui fait un
+effet d'autant plus singulier qu'il y a une _note_ expressment ce
+sujet. _Replacez-le_, je vous prie, comme _ l'ordinaire_.
+
+Aprs y avoir pens deux et trois fois, je crois qu'en sparant les
+posies fugitives du _Corsaire_, mme pour les annexer au
+_Childe-Harold_, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant
+tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pices.
+Remettez-les donc, je vous prie, la suite du _Corsaire_. Je suis fch
+que le _Childe-Harold_ ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir;
+mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait
+pas de longue dure. Il est trs-heureux pour un auteur de s'tre fait
+d'avance l'ide que son succs n'aurait qu'un tems. La vrit est que
+je ne pense pas qu'aucun des crivains contemporains, du moins de ceux
+qui n'ont point flatt l'espce humaine, doive attendre beaucoup de la
+postrit. Vous le prendrez peut-tre pour de l'affectation; mais le
+succs de mon nouvel ouvrage et celui des prcdens m'ont toujours paru
+chose fort extraordinaire, tant obtenus en dpit de tant de prjugs.
+Je crois en vrit que les gens aiment se voir contredire. Si le
+_Childe-Harold_ mollit, peut-tre ne vaut-il plus la peine que vous
+fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mle plus
+de rien, et les vers suivans, composs il y a quelques annes, et gravs
+sur ma coupe taille dans un crne humain, sont les derniers dont je
+vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre got, ajoutez-les
+_Childe-Harold_, ne ft-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de
+crier. Ma rponse d'hier tait si longue que je n'abuserai pas plus
+long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler
+l'assurance des sentimens avec lesquels je suis
+
+Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ En rimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez
+naturellement garder la correction. Cette dition n'en manque pas,
+except pourtant dans la dernire note au _Childe-Harold_, o le mot
+_responsible_ se trouve deux fois rpt, trs-prs l'un de l'autre;
+changez le second en _answerable_[100].
+
+[Note 100: Les deux mots _responsible_ et _answerable_ rpondent au
+mot franais _responsable_, et sont synonymes en anglais, avec cette
+diffrence que le premier est plutt un terme du palais, et le second
+plus gnralement employ dans la conversation usuelle.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+ M. MURRAY.
+
+Newark, 6 fvrier 1814.
+
+
+Me voici arriv ici, en route pour Londres. Matre Ridge, l'imprimeur
+en question, convient qu'il a _rimprim quelques feuilles_ pour
+complter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lav la tte
+comme il faut, le menaant, s'il y revient, de le poursuivre en
+contrefaon, en dommages et intrts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant
+jamais alin mon droit de proprit; enfin de lui faire prouver tous
+les dsagrmens que mrite son mauvais procd. Si le tems ne se gte
+pas de nouveau, j'espre tre en ville demain ou aprs.
+
+Tout vous, etc.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+7 fvrier 1814.
+
+
+.......................................................................
+
+Ces huit vers ont mis tous les journaux singulirement en moi,
+particulirement le _Morning-Post_, qui a dcouvert que je suis une
+sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernire
+injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a pass cinq ans dans une
+cole publique.
+
+Je suis rellement fch que vous ayez retranch ces vers pour les
+mettre la suite du _Childe-Harold_; reportez-les, je vous prie, leur
+ancienne place, la fin du _Corsaire_.
+
+
+
+
+LETTRE CLXI.
+
+ M. HODGSON.
+
+28 fvrier 1814.
+
+
+Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'esprance, M. Reynolds, vient
+de publier un pome intitul _Safie_, imprim par Cawthorne. Il a
+grand'peur de ce qu'en diront les _Revues_, et non sans motif; et comme
+nous savons, vous et moi, par exprience, l'effet des premires
+critiques sur un jeune homme, je vous serais oblig de vous charger de
+sa production et de la dissquer avec le plus de mnagemens possible. Je
+ne le saurais faire moi-mme, parce que l'ouvrage m'est ddi; mais ce
+n'est pas la seule raison qui me fait dsirer de le voir traiter avec
+indulgence; la plus forte est que je sais trop par exprience
+l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop svres sur
+un premier essai.
+
+Maintenant, parlons de moi-mme. Mes remerciemens, je vous prie,
+votre cousin; la chose est absolument comme je la dsirais, peut-tre un
+autre la trouverait-il trop forte. J'espre que vous vous portez
+merveille et que tout vous russit, du moins je le dsire. Que la paix
+soit avec vous. Toujours tout vous, mon cher ami.
+
+
+
+
+LETTRE CLXII.
+
+ M. MOORE.
+
+10 fvrier 1814.
+
+
+Je suis arriv hier soir Londres aprs trois semaines d'absence, que
+j'ai passes tranquillement et agrablement dans le Nottinghamshire.
+Vous n'avez pas ide du bruit qu'occasione la rimpression des huit vers
+sur les larmes d'une jeune princesse, publis dj en 1812. Le rgent,
+qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de
+moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en tre _pein_ plutt qu'_irrit_.
+Depuis ce moment, le _Morning-Post_, le _Sun_, l'_Herald_, le
+_Courrier_, tous sont dchans contre moi. Murray est effray; il
+voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous
+cts; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand
+coeur. Je sens un peu de componction de savoir le rgent _pein_,
+j'aimerais mieux qu'il ft _irrit_; mais, aprs tout, je ne le crains
+pas.
+
+Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma
+personne matrielle elle-mme, excellent sujet par parenthse, est
+dcrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils
+sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athe, un
+rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il parat que c'est
+une femme qui m'a dmonis; s'il en est ainsi, je pourrais peut-tre lui
+prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux
+paroles d'une reine des Amazones qui dit: [Grec: Arislon cholos oiphei].
+Je cite de mmoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage
+veut dire.....
+
+Srieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un
+dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas
+prendre la chose trop coeur, comme sir _Fretful_[101], je leur rponds
+que je suis entirement calme, tandis que je n'en suis pas moins en
+furie.
+
+[Note 101: Nom figur, _fretful_ signifiant _chagrin_, _irrit_,
+_furieux_.
+(_N. du Tr._)]
+
+Quand j'en tais l, est arriv un ami, avec lequel j'ai ri et bavard
+si bien, que j'ai perdu le fil de mes ides, et comme je ne veux pas
+vous les envoyer dcousues, je vous souhaite le bonjour.
+
+Croyez-moi toujours, etc.
+
+_P. S._ Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs
+exemplaires; je l'ai forc les remettre et suis bien ennuy de tous
+ses scrupules. Puisque le vin est vers, il faut le boire jusqu' la
+lie.
+
+
+A M. MURRAY.
+
+10 fvrier 1814.
+
+
+Je suis beaucoup mieux, ou mme je suis tout--fait bien ce matin. J'ai
+reu deux _Anas_; je prsume qu'il y en a d'autres, et quelque chose
+encore avant, quoi s'adressait la rponse du _Morning-Chronicle_. Vous
+avez aussi parl d'une parodie sur le _crne_: je dsire voir tout cela;
+il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallt rpondre de la
+plume ou autrement.
+
+Tout vous, etc.
+
+_P. S._ Ne vous donnez pas la peine de me rpondre, seulement
+envoyez-moi tout cela ds que vous le pourrez.
+
+
+A M. MURRAY.
+
+12 fvrier 1814.
+
+
+Si vous avez quelques exemplaires des _Lettres Interceptes_, lady
+Holland en dsirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres,
+vous aurez la bont de songer votre serviteur.
+
+Vous m'avez jou un tour infme par cette suppression peu judicieuse
+opre contre ma volont expresse. Quelques-uns des journaux ont dj
+commenc dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque
+je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non,
+quand mme ma personne et tout ce qui m'appartient devrait prir avec ma
+mmoire.
+
+Tout vous, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Faites attention, je vous prie, ce que je vous ai dit hier
+sur les choses _techniques_.
+
+
+
+
+LETTRE CLXIII.
+
+ M. MURRAY.
+
+Lundi, 14 fvrier 1814.
+
+
+Hier, avant de quitter Londres, je vous ai crit un billet; j'espre
+que vous l'avez reu. J'ai entendu tant de rcits diffrens de vos
+procds, ou plutt de ceux des autres envers vous, en consquence de la
+publication de ces vers _immortels_, que je suis impatient de recevoir
+de vous un compte dtaill et positif de toute cette affaire. Certes, ce
+n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilit, le blme et
+les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout
+ ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous
+le voudrez, quelle a t votre rpugnance publier les vers en
+question, et comment vous y avez t forc par mon opinitret. Adoptez
+telle mesure que vous croirez propre vous disculper; mais laissez-moi
+me dfendre comme je l'entendrai, et, je vous le rpte, ne me
+compromettez par rien qui ressemble de la peur de mon ct; mais pour
+vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous
+voudrez.
+
+Tout vous, etc.
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CLXIV.
+
+ M. ROGERS.
+
+16 fvrier 1814.
+
+
+MON CHER ROGERS,
+
+J'ai crit brivement, mais clairement, j'espre, lord Holland sur ce
+qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et
+avec lui[102]. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma
+rsolution doit tre maintenant inbranlable.
+
+[Note 102: Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs
+voulaient amener entre lui et lord Carlisle.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je vous le dclare dans la sincrit de mon ame, il n'y a pas un homme
+vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord
+Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu' des
+humiliations, sans songer aucunement l'avenir, et seulement pour lui
+marquer combien je suis touch de sa conduite mon gard pour le pass.
+Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui tait en mon
+pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront
+comme ils voudront. Mais _je n'enseignerai pas ma langue dire des
+bassesses_. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce
+soir; j'y suis invit, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je
+crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.
+
+Croyez-moi toujours votre trs-affectionn,
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CLXV.
+
+ M. ROGERS.
+
+16 fvrier 1814.
+
+
+Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme
+il le dclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis dsirer.
+
+Quant l'impression que produira sur le public la rsurrection des
+vers contre lord Carlisle, elle sera toute son avantage, et contre
+moi.
+
+Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une
+autre parole de paix l'gard de qui que ce soit. Je supporterai tout
+ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y rsisterai.
+Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la socit. Je
+ne l'ai jamais recherche; j'ajouterai mme, dans le sens gnral du
+mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.
+
+Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mmes moyens que les
+autres de m'en venger, et avec intrt si les circonstances l'exigent.
+
+Il n'y a que la ncessit de suivre mon rgime qui m'empche de dner
+avec vous demain.
+
+Toujours tout vous,
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CLXVI.
+
+ M. MOORE.
+
+16 fvrier 1814.
+
+
+Soyez sr que les seuls piquans dont le royal porc-pic soit arm
+contre moi sont ceux qui n'ont d'autres proprits que celles de la
+torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes
+amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La frquente
+rptition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a
+qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu,
+je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose
+de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce ses ressentimens.
+Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas injurier ceux qu'on a
+lous auparavant, mais je ne savais pas qu'il ft honteux de me forcer
+rendre justice ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende
+honorable des folies et des prjugs de ma jeunesse pour m'admettre dans
+leur amiti, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en
+ennemi.
+
+Vous voyez bien que, comme sir Francis _Wronghead_[103], il faut que
+j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y et
+plus de mrite dans mon indpendance, mais aujourd'hui c'est quelque
+chose que d'tre indpendant pour quelque cause que ce soit; et moins on
+est tent de ne l'tre pas, plus la chose est rare dans ces tems de
+servilit paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos
+affections ont t gnralement les mmes: dater de ce moment il faut
+qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume
+suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus
+tranchantes.
+
+[Note 103: Nom figur, _wronghead_, tte qui a tort, tte renverse,
+tte l'vent, etc.
+(_N. du Tr._)]
+
+Vous ne vous faites pas ide de la solennit risible avec laquelle ces
+deux stances ont t traites. Le _Morning-Post_ parle d'une motion dans
+la chambre des lords ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures
+aprs, _et tout cela_, comme disent les _Mille et Une Nuits, pour avoir
+fait une tarte la crme sans poivre_. Je crois que la destruction de
+la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez cela que la dernire
+bataille de Buonaparte usurp la colonne qui m'tait ordinairement
+rserve.
+
+J'extrais ci-joint, du _Morning-Post_ d'aujourd'hui, ce qui a paru de
+mieux contre cette _insolente rapsodie_, comme l'appelle le _Courrier_.
+Il y avait dans la mme feuille, il y a quelques jours, un article sur
+mon rgime tant enfant, un article qui n'tait pas mauvais du tout;
+mais le reste ne vaut absolument rien.
+
+Je rflchirai au conseil que vous me donnez quant la tribune
+publique; je ne m'y suis jamais srieusement destin, et je suis devenu
+aussi ennuy que Salomon de tout et surtout de moi-mme. C'est ce que
+les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du
+peuple devenir hbt. Je suis toujours charm d'une bndiction[104]:
+rptez bientt la vtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la
+bndiction, ou plutt je la trouverai dans le fait mme de la lettre.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+[Note 104: J'avais termin ma lettre en disant: _Dieu vous bnisse_,
+et j'avais ajout, _si toutefois cela ne vous fait pas de peine_.
+(_Note de Moore_.)
+
+Cette formule de salutation qui ne s'emploie en franais que dans le
+style badin, est trs-frquente et trs-affectueuse en anglais.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CLXVII.
+
+ M. DALLAS.
+
+17 fvrier 1814.
+
+
+Le _Courrier_ de ce soir m'accuse d'avoir tir de mes ouvrages de
+grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reu un
+sou pour aucun d'eux et j'espre ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a
+offert 1,000 livres sterling du _Giaour_ et de _la Fiance_, j'ai dit
+que c'tait trop, et que si aprs six mois il croyait encore pouvoir
+donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire.
+Mais, ni cette poque, ni aucune autre, je n'ai appliqu mon
+propre usage le bnfice d'un seul des ouvrages que j'aie crits. J'ai
+refus 400 livres sterling de la rimpression de la satire, et jamais je
+n'ai tir un sou des ditions prcdentes. Je ne dsire pas vous voir
+faire rien qui puisse vous tre dsagrable, je n'ai jamais prtendu
+mettre aucune condition aux lgers services que je puis avoir eu le
+bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans
+l'action de les avoir accepts. C'tait un simple don offert un homme
+infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.
+
+M. Murray va contredire ce que le _Courrier_ et les autres journaux ont
+avanc cet gard, mais _votre nom_ ne sera pas cit; de votre ct,
+vous tes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espre
+seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus lgre
+ide d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous
+tre utile.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+En consquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux,
+dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez
+maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaques.
+
+
+ L'DITEUR DU MORNING-POST.
+
+
+MONSIEUR,
+
+J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe o Lord Byron est
+_accus_ d'avoir retir de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de
+les avoir exiges. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le
+connaissent l'en puisse un moment souponner, mais puisque l'assertion
+t publique, je crois devoir Lord Byron de la dmentir publiquement.
+Tel est mon but en vous adressant la prsente, et je suis charm de
+profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis
+long-tems envie de publier; envie laquelle je n'ai rsist que dans la
+crainte qu'on ne me crt pouss cette dmarche par sa seigneurie.
+
+Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reu un shilling
+de ses ouvrages. Il est ma connaissance certaine qu'il a laiss
+l'diteur tout le profit de sa _Satire_. Dans mon ptre ddicatoire de
+la nouvelle dition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de
+la proprit de _Childe-Harold_, j'ai maintenant y ajouter,
+l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du
+_Corsaire_, mais encore pour la manire dlicate et affectueuse dont il
+m'a t fait avant mme qu'il ne ft livr l'impression. Quant aux
+deux autres pomes, _le Giaour_ et _la Fiance_, M. Murray peut attester
+que Lord Byron n'a pas touch un sou de leur prix, et que pas un sou
+n'en a t appropri son usage. Aprs avoir ainsi rtabli la vrit
+des faits, je ne puis m'empcher de m'tonner qu'on ait jamais song
+lui faire un sujet de reproche, d'avoir touch l'argent provenant de ses
+ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits
+indignes d'un homme honorable; quelle diffrence y a-t-il pour l'honneur
+ou la dlicatesse d'employer le produit d'un livre faire du bien, ou
+d'en abandonner la proprit, dans la mme intention, un autre? Je
+diffre d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron;
+et il a toujours dans ses paroles et ses actes montr la plus grande
+rpugnance recevoir l'argent de ses ouvrages.
+
+
+
+
+LETTRE CLXVIII.
+
+ M. MOORE.
+
+26 fvrier 1814.
+
+
+Dallas et peut-tre mieux fait de garder le silence; mais comme
+c'tait essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont
+exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer.
+Quant son interprtation des fameux vers, libre lui et qui que ce
+soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gard le silence
+jusqu'ici et je continuerai le garder moins que quelque circonstance
+tout--fait particulire ne me force le rompre. Vous, ne dites pas un
+mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le
+plus intress. Ce qui m'amuse singulirement, c'est que chacun me
+dsigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, _la personne qu'il
+hait personnellement le plus_! Quelques-uns disent que c'est C...r,
+d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore
+qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le dcouvre et que ce soit
+un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est
+ce qu'on appelle _un honnte homme_, il faudra dganer.
+
+J'avais quelqu'envie de demander directement C...r s'il s'en
+reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sr, ne m'en voudrait
+pas dissuader, s'il croyait que cela convnt, m'a dit absolument de n'en
+rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupon, etc.,
+etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne
+voudrait jamais m'empcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir
+d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans
+ce pays-ci, il faut suivre les usages reus. En m'occupant de celle-ci,
+je le fais comme si elle n'tait pas la mienne. Tout homme, si la
+ncessit le veut, est, et doit tre, prt se battre. Dans le cas
+prsent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, moins qu'on
+ne vienne y mler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs
+annes que je ne me suis mis srieusement en colre. Mais si je dcouvre
+mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon
+devoir.
+
+... tait fort irrit, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'tes
+point du tout appel reconnatre le _Twopenny_; vous leur rendriez
+service en le faisant, et voil tout. Ne voyez-vous pas que le but de
+tout cet clat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres,
+aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y
+ont presque russi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions
+lord Carlisle... Au diable plutt qu' cet homme qui m'a si mal trait.
+Je lui ai rpondu que je ne ferai ni concession, ni rtractation; je
+garderai le silence, moins qu'il ne se prsente occasion de dire
+encore quelque chose d'honnte pour lui, lord Holland ou pour sa femme,
+qui, depuis, se sont toujours montrs mes amis. La chose en est reste
+l; le moment tait mal choisi pour des concessions lord Carlisle.
+
+J'ai t interrompu, mais je vous rcrirai bientt. Croyez-moi
+toujours, mon cher Moore, etc.
+
+Un autre de ses amis ayant exprim l'intention d'entreprendre
+volontairement sa dfense publique, il ne perdit point de tems, pour
+l'en empcher, par l'excellente lettre qui suit.
+
+
+
+
+LETTRE CLXIX.
+
+ W... W... ESQUIRE.
+
+28 fvrier 1814.
+
+
+MON CHER W...,
+
+Je n'ai que peu de tems pour vous crire. Le _silence_ est la seule
+rponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon
+ami celui qui dirait un mot de plus ce sujet. Je me soucie peu des
+attaques, mais je ne veux pas _me soumettre des dfenses_. J'espre et
+je suis sr que vous n'avez jamais song srieusement vous engager
+dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur,
+il n'a fait qu'tablir des faits dont il avait bien droit de parler. Je
+n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai personne de faire
+la moindre attention toutes ces accusations. Si je dcouvre le
+calomniateur, peut-tre agirai-je autrement; mais alors je ne me
+contenterai pas d'crire.
+
+Une expression de votre lettre m'a port vous crire cette lettre et
+ vous supplier de ne vous mler en aucune sorte de cette affaire; il
+n'en est dj presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexs
+de mon silence qu'ils ne le sauraient tre de la meilleure dfense du
+monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle
+rplique l-dessus.
+
+Tout vous, etc.
+
+BYRON
+
+
+
+
+LETTRE CLXX
+
+ M. MOORE.
+
+3 mars 1814.
+
+
+MON CHER AMI,
+
+J'ai grande envie de vous crire que je suis tout--fait indispos; ne
+ft-ce que pour vous faire venir Londres; il n'y a personne que je
+serais plus dsireux d'y voir, personne auprs de qui je chercherais
+plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La
+vrit est que je ne manque pas de tristes sujets de rflexions, mais
+cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles
+gens, je vous dirai un conte des tems passs et des tems actuels; et ce
+n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais...
+mais... toujours un _mais_ la fin du chapitre.
+
+Il n'y a rien ici aimer ou har; mais certainement j'ai des sujets
+pour tous les deux peu de distance, outre que je suis embarrass en ce
+moment, entre _trois_ femmes que je connais, et _une_ que je ne connais
+pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien
+si je n'avais pas un coeur; mais, malheureusement j'en ai encore un,
+quoique en assez mauvais tat, et il a conserv l'habitude de s'attacher
+ une _seule_, que je le veuille ou non. Je commence penser que
+l'axiome _divide et impera_ n'est bon qu'en politique.
+
+Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur
+la tte, et je mettrai des clous mes souliers, pour qu'il le sente
+mieux. Je ne m'informe gure de l'effet de toutes ces belles choses, et
+elles n'en ont gure non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus
+d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis;
+je n'ai pas manqu d'invitation, mais je n'en ai accept aucune. Je suis
+trs-peu all dans le monde l'anne passe, et j'ai dessein d'y aller
+encore moins celle-ci. Je n'ai pas de got pour les assembles, et j'ai
+long-tems regrett de m'tre livr ce que l'on appelle la vie de
+Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque
+autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems
+pour songer au pass ou l'avenir.
+
+O en est votre pome? ne le ngligez pas, et je ne crains rien pour
+lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre rputation m'est chre:
+en vrit, je pourrais dire plus chre que la mienne; car depuis quelque
+tems, je commence penser que mes ouvrages ont t lous bien au-del
+de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cess pour jamais d'crire. Je
+puis vous dire vous ce que je ne dirais pas tout le monde; mes deux
+derniers pomes ont t crits, l'un en quatre jours, et l'autre en
+dix[105]. Je trouve que c'est l un aveu humiliant; il prouve mon manque
+de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne
+sauraient avoir assez de mrite pour demeurer.
+
+[Note 105: Quand il dit qu'il n'a donn que quatre jours la
+composition de _la Fiance_, il faut entendre qu'il parle du premier
+jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont cot bien
+plus de tems. _Le Corsaire_, au contraire, fut fait d'un seul coup: il
+n'y eut aprs que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidit
+avec laquelle il fut compos, prs de deux cents vers par jour,
+paratrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre tmoignage et
+celui de son libraire pour nous empcher d'en douter. Si l'on tient
+compte de la beaut surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude
+d'excution est presque sans exemple dans l'histoire du gnie, et montre
+qu'_crire de passion_, comme le dit Rousseau, est peut-tre une route
+plus sre pour arriver la perfection que toutes celles que l'art a
+traces.]
+
+Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore
+que vous puissiez ne pas russir. Mais je crois qu'un an est un terme
+assez long pour une composition qui ne doit pas tre pique. Il faut
+mme que le _nonum prematur_ d'Horace ait t invent pour les
+millnaires ou quelque gnration qui devait vivre plus long-tems que la
+ntre. Je ne sais mme ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il
+avait suivi sa propre rgle la lettre. Que la paix soit avec vous!
+Rappelez-vous que je suis toujours, etc.
+
+_P. S._ Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni
+probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les
+autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font
+leur devoir l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXI.
+
+ M. MOORE.
+
+12 mars 1814.
+
+
+Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne
+vous en dirai pas davantage prsent, et pourtant peut-tre... mais
+n'importe. J'espre que nous serons runis un jour, et quelque nombre
+d'annes qui s'coulent avant ou aprs ce jour-l, je le marquerai d'une
+pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sr de ne me pas
+retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois
+clibataire alors, comme il y a gros parier, je fondrai chez vous, je
+vous enlverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la
+mauvaise chre que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y
+ferai. Mettant toujours le sexe part, je ne connais personne que je
+serais plus aise de revoir.
+
+Je n'ai rien du genre que vous dsirez, si ce n'est les _vers sur les
+larmes_, s'il vous convient de les insrer dans votre _Post-Bag_; pour
+moi je dsire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le
+_caveau_[106] sont tout--fait de nature tre attaqus devant les
+tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'diteur dans un danger
+rel. Mais je crois que les _larmes_ ont tous les droits du monde
+d'entrer dans votre recueil, et l'diteur, quel qu'il soit, pourrait y
+joindre ou non une note factieuse, selon qu'il lui plairait.
+
+[Note 106: Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait crits
+sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de
+Charles Ier.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je ne sais comment les vers sur le _caveau_ ont ainsi circul; cela est
+par trop farouche, mais la vrit c'est que ma satire n'est jamais
+l'eau de roses. J'ai dans ma tte le plan d'une ptre _ lui_ et _sur
+lui_[107], que je pourrais bien excuter, s'ils ne me laissent pas
+tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose dire de moi-mme. Quant
+ la gat et au plaisant, ce n'a jamais t mon fait, mais je suis
+assez en fonds d'amertume et de mpris, et, avec mon Juvnal devant moi,
+je lui ferai peut-tre un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu la
+cour. D'aprs certaines particularits qui sont venues ma
+connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par coeur, et
+je pourrais lui dire quel il est.
+
+[Note 107: Le prince rgent.
+(_N. du Tr._)]
+
+Je voulais, mon cher Moore, vous crire une longue lettre, le tems ne
+me le permet pas.
+
+_P. S._ Rflchissez-y encore une fois avant de vous dcider retarder
+la publication de votre pome. Voici venir un jeune pote, plus g que
+moi, par parenthse, mais plus nouveau dans le mtier, M. G. Knight,
+avec un volume de contes orientaux, crits depuis son retour, car il est
+all dans le pays. Il me fit consulter l't dernier, et je lui
+conseillai d'en crire un dans chaque mesure, n'ayant, cette poque,
+aucune intention de faire prcisment la mme chose. Depuis, par
+l'habitude o je suis de composer toujours dans un accs de fivre, je
+l'ai devanc du mtre, mais sans aucune intention. Quant ses
+histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues[108]; mais il
+a aussi, comme dans _le Giaour_, une femme dans un sac, ce qu'il m'a
+dit cette poque.
+
+[Note 108: Il ne savait pas encore, ce qu'il parat, que le
+manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, ft celui de M.
+Knight.
+(_Note de Moore_.)]
+
+La meilleure manire de forcer le public m'oublier, c'est de
+l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander
+ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne
+pas russir. En vrit, je n'ai point de jalousie en littrature; et je
+ne crois pas qu'un ami ait jamais souhait le succs de son ami, plus
+vivement que je souhaite le vtre. C'est la maladie des vieillards de ne
+pouvoir supporter de _frre prs du trne_; nous ne vivrons, j'espre,
+pas assez long-tems pour connatre jamais cette faiblesse-l. Je
+voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrt au public d'autres
+sujets orientaux.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXII.
+
+ M. MURRAY.
+
+12 mars 1814.
+
+
+Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage[109]; mais ce que j'en ai
+vu, vers et prose, me semble fort bien crit; il est vrai que je ne
+saurais tre juge, au moins un juge dsintress dans la question. Je
+n'y ai rien vu qui doive vous faire hsiter le publier cause de moi.
+Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-mme, je ne vois pas pourquoi
+le ddier ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le
+docteur peut avoir faire l-dedans, si ce n'est peut-tre comme
+traducteur des doctrines de Lucrce, dont, coup sr, il n'est pas
+responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage
+doit tre publi, je ne vois aucune raison au monde qui empche que ce
+ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment
+plus flatteur sur la bont et la loyaut de mon caractre, qu'en
+publiant cet ouvrage et tout autre o je serai honorablement attaqu
+sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne
+saurais en accuser cet auteur.
+
+[Note 109: Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitule
+l'_Anti-Byron_, que Murray lui avait envoye, lui demandant, je ne
+saurais croire que ce ft srieusement, s'il lui conseillait de
+l'imprimer.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Il se trompe en un point: je ne suis pas athe; mais s'il croit que
+j'aie publi des principes qui sentent l'athisme, il a parfaitement le
+droit de les rfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais
+jamais de vous en avoir empch.
+
+Faites mes complimens l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du
+succs, ses vers en mritent; et je serai la dernire personne mettre
+en doute la bont de son intention.
+
+_P. S._ Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre
+le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espre, l'esprit assez troit pour
+reculer devant la discussion. Je vous rpte, encore une fois, que je le
+regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon
+ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considrer. Il est trange que
+_huit_ vers en aient fait natre au moins _huit mille_, y compris tout
+ce qui a t dit, et qui le sera encore sur ce sujet.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXIII.
+
+ M. MURRAY.
+
+9 avril 1814.
+
+
+Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, nanmoins, j'ai besoin de
+mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que
+quelqu'un me les trouve, ne ft-ce que pour les prter Napolon, dans
+sa solitude de l'le d'Elbe. Je dsirerais encore, si cela ne vous
+drangeait pas, et que vous n'ayez pas de socit, vous parler ce soir
+quelques minutes; j'ai reu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous
+demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui
+de publier un ouvrage qu'il a compos. Je n'ai pas besoin de vous dire
+que j'ai grandement coeur ses succs, non-seulement parce qu'il est mon
+ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand
+talent, ce dont il est moins persuad qu'aucun mme de ses ennemis. Si
+donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si
+vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez
+vous, dans le courant de la semaine prochaine.
+
+_P. S._ Je vois qu'on annonce les tragdies de Sotheby. _La Mort de
+Darnley_ est un sujet trs-heureux, et, je crois, minemment dramatique.
+Faites m'en tenir un exemplaire, ds que vous le pourrez.
+
+Mrs. Leigh a t trs-contente de ses livres; elle me charge de vous
+remercier, et se dispose, je crois, vous en crire elle-mme.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXIV.
+
+ M. MOORE.
+
+N 2, Albany, 9 avril 1814.
+
+
+Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de
+garon dans Albany, o vous m'adresserez bientt, je l'espre, votre
+rponse la prsente.
+
+Je suis de retour Londres, d'o vous pouvez conclure que je l'avais
+quitt. Pendant tout le mois dernier, j'ai box tous les jours avec
+Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois,
+entre autres, je suis rest table avec trois amis, au Cacaotier,
+depuis six heures du soir jusqu' quatre et cinq heures du matin. Nous
+avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu' deux heures. Alors, nous
+avons soup et termin la sance par une sorte de punch _au rgent_,
+compos de Madre, d'eau-de-vie et de th vert, car l'eau en nature n'y
+tait point admise. Voil une soire qui vous aurait convenu! Sans
+quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, pied,
+ddaignant un fiacre et mon propre vis--vis, moyens de transport dont
+on avait cru ncessaire de se prcautionner. En somme, je m'en trouve
+trs-bien, quoiqu'on prtende que cela altre ma constitution.
+
+J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens
+favoris; mais je suis dcid m'amender et me marier, si quelqu'un
+veut bien m'accepter. En attendant, je me suis moiti tu l'autre soir
+avec un morceau de porc dont j'ai soup, et qui m'a donn une fort
+longue et fort pnible indigestion. Toute cette gourmandise tait en
+l'honneur du carme: la viande m'est dfendue pendant tout le reste de
+l'anne; mais elle m'est svrement ordonne pendant votre abstinence
+solennelle. J'ai t de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en
+reparlerons quand nous pourrons.
+
+Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre prface, attaquez
+tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille
+cole? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous
+n'avez rien craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que
+j'tais la campagne quand il s'est prsent chez moi. Il sera correct,
+coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut
+donner. Qu'importe aprs tout? ne vous dferez-vous jamais de cette
+insupportable modestie? Quant Jeffrey, c'est quelque chose de beau
+lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voil ce dont un esprit
+ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rtracter des
+louanges; mais si ce n'tait en partie mon cas moi-mme, je dirais
+qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache dmentir ses
+premires censures et les faire suivre par des loges.
+
+Que pensez-vous de la _Revue_ de Lewis? Cela est bien plus insultant
+que votre _Post-Bag_ et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je
+l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...
+
+Plus de rimes _pour moi_ ou plutt _de moi_. J'ai quitt le thtre; je
+ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est
+fini; tout ce que je puis attendre ou mme dsirer, c'est qu'on dise de
+moi, dans la _Biographie Britannique_, que j'aurais pu devenir pote si
+j'avais continu et que je me fusse amend. Ma grande consolation c'est
+que la clbrit phmre dont j'ai joui a t obtenue en dpit de
+toutes les opinions et de tous les prjugs du monde. Je n'ai flatt
+aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pense que j'aie cru
+utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie t le pote des
+circonstances, que j'aie profit des sujets populaires, comme Johnson,
+ou je ne sais qui, l'a dit de Clveland. Ce que j'ai acquis de renomme
+l'a t au prix d'autant de faveur personnelle qu'il tait possible; car
+je ne crois pas qu'il ait jamais exist un pote plus impopulaire que
+moi, _quoad homo_. Maintenant j'ai fini, _ludite nunc alios_. Chacun est
+libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux
+ternels de l'autre monde.
+
+Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long pome, l'_Anti-Byron_, pour
+prouver que j'ai form une conspiration pour renverser, _ l'aide de la
+rime_, la religion et le gouvernement, et que j'ai dj fait de grands
+progrs vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle,
+mais srieuse et mtaphysique. Je ne m'tais jamais cru un personnage,
+jusqu' ce moment o je me vois un petit Voltaire, pour avoir ncessit
+une telle rfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une
+sottise et je le lui ai dit; car coup sr quelqu'un s'en chargera. En
+voil au moins assez sur ce sujet.
+
+Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous
+en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer Paris.
+Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse,
+_et par dieu_, comme dit Bayes, _je me marierai et j'irai avec vous_;
+puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel _Inferno_.
+Rflchissez-y, et, en vrit, j'achte une femme, un anneau, je dis le
+fameux _oui_, et je m'installe avec vous dans quelque maison de
+plaisance sur les bords de l'Arno, du P ou de l'Adriatique.
+
+Ah! ma pauvre petite idole! Napolon est tomb de son pidestal. On dit
+qu'il a abdiqu; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des
+yeux de Satan:
+
+
+Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis
+s'exposer aux insultes de cette populace[110]!
+
+[Note 110: Shakspeare.--_Macbeth_.
+(_N. du Tr._)]
+
+Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je
+reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien;
+leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et sant, mon cher Moore.
+Excusez la longueur de cette ptre.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+_P. S._ Le _Quarterly-Review_ vous cite souvent dans un article sur
+l'Amrique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous
+et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur rpondre en personne?
+
+Lord Byron ne persvra pas long-tems dans sa rsolution de ne plus
+crire, comme on le verra par les billets suivans son diteur.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+10 avril 1814.
+
+
+J'ai crit une _Ode sur la chute de Napolon_, que je copierai et dont
+je vous ferai prsent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu
+une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer M. Gifford et
+l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune
+importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre
+allusion aux Bourbons ou notre gouvernement.
+
+Tout vous, etc.
+
+_P. S._ Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et
+est crite dans le mme mtre que mes stances la fin de
+_Childe-Harold_, qui ont t si gotes. _Et tu es mort_, etc., etc.
+
+
+ M. MURRAY.
+
+11 avril 1814.
+
+
+Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.
+
+Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom notre _ode_; mais vous pouvez
+dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis
+en outre crire sur un exemplaire: _ M. Hobhouse, de la part de
+l'auteur_, ce qui sera l'avouer suffisamment. Aprs la rsolution que
+j'ai affiche de ne plus rien publier, encore que cette pice ait peu
+d'tendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme;
+mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes oeuvres que vous
+aurez le tems ou la volont de publier.
+
+Je suis toujours votre, etc., etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ J'espre que vous avez reu un billet de variantes que je vous
+ai envoy ce matin?
+
+2 _P. S._ mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes
+livres?
+
+
+ M. MURRAY.
+
+12 avril 1814.
+
+
+Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu
+d'importance, plus une nouvelle pigraphe de Gibbon, et qui convient
+admirablement ici. Un de mes _bons amis_ m'avertit qu'il y a dans
+l'_Anti-Jacobin Review_ une attaque trs-virulente contre nous, et que
+vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel tat de
+langueur qu'une occasion de me mettre en colre ne saurait manquer de me
+faire du bien.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXV.
+
+ M. MOORE.
+
+Albany, 20 avril 1814.
+
+
+Je suis charm d'apprendre que vous vous disposez quitter Mayfield
+sitt, et la premire partie de votre lettre m'a fait grand plaisir;
+mais peut-tre vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre[111]. Je ne
+vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que
+cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique,
+je suis homme en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, ne pas
+douter un moment que j'aie crit d'infernales absurdits. Il y avait une
+restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des
+ouvrages anonymes; et mme, quand cette restriction n'y et pas t,
+l'occasion tait telle qu'il m'tait physiquement impossible de passer
+sous silence cette dtestable poque de lchet triomphante. C'est une
+vilaine affaire, et aprs tout je ferai un peu plus de cas de la rime et
+de la raison, et bien peu de votre peuple de hros, jusqu' ce que l'le
+d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne
+puis croire que tout soit fini.
+
+[Note 111: Je lui avais crit qu'on lui attribuait l'_Ode sur la
+chute de Napolon_; mais que je ne pouvais croire qu'elle ft de lui,
+aprs l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en
+demandais en riant son avis, etc., etc.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Mon dpart pour le continent est subordonn quelque chose de
+trs-incontinent. J'ai reu deux invitations la campagne, et ne sais
+que rpondre et que dcider. En attendant, j'ai achet un papegaud et un
+autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je
+boxe tous les jours et sors trs-peu.
+
+Au moment o j'cris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans
+Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortge de canaille
+qu'exige la royaut. On m'avait offert des places pour les voir passer;
+mais comme j'ai vu le sultan aller la mosque, que je l'ai vu recevoir
+un ambassadeur, sa majest trs-chrtienne n'a pas beaucoup d'attrait
+pour moi. Toutefois, dans quelque anne venir de l'hgire, je ne
+serais pas fch, peu aprs la seconde rvolution, de voir les lieux o
+_il aura heureusement_ rgn pendant deux mois, dont les dernires six
+semaines auront t en proie la guerre civile.
+
+crivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXVI.
+
+A M. MURRAY.
+
+21 avril 1814.
+
+
+Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que
+je suis jacobin; je n'ai pu me dcider arborer le blanc, et voir
+l'installation de Louis le goutteux.
+
+Voil une mauvaise nouvelle bien pnible pour ceux qui souffrent en
+tout tems, mais particulirement en ceux-ci; je veux parler de la sortie
+de Bayonne.
+
+Vous devriez presser Moore de paratre.
+
+_P. S._ J'ai besoin d'acheter Morri tout prix; j'ai Bayle, mais je
+veux aussi Morri.
+
+2e _P. S._ Perry me fait un compliment ce matin dans le _Morning-Post_;
+je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me dsigner par mon nom.
+N'importe, ils ne peuvent que rpter leur vieux reproche
+d'inconsquence avec moi-mme; je m'en moque, c'est--dire quant ce
+qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant
+je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrsistible
+qui pt m'y faire manquer; et puis je considrais l'anonyme comme
+tout-fait except de mon engagement avec le public. C'est du reste la
+seule chose que j'aie publie depuis, et je n'y reviendrai pas.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+25 avril 1814.
+
+
+Remettez la lettre M. Gifford, et qu'il la rende son loisir. Je la
+lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupt de choses semblables.
+
+Avez-vous besoin de la dernire page _immdiatement_? Je doute que ces
+vers valent la peine d'tre imprims: dans tous les cas, il faut que je
+les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans
+l'_ocan_ de la circulation. Voil une phrase sonore, sans qu'il y
+paraisse; _canal_ de la circulation ira peut-tre mieux.
+
+Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'et pas t difficile de
+forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadr avec le reste de
+l'ode. Dans tous les cas, je le rpte, il faut que je revoie ces vers,
+car il y en a deux que j'ai dj changs dans ma tte. Quelqu'un les
+a-t-il vus et jugs? Voil la pierre de touche dont j'ai besoin pour me
+rgler; seulement dites-moi la vrit, et ne me dguisez pas les
+critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je
+composerai quelques autres stances.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+J'ai besoin d'un _Morri_ et d'un _Athne_.
+
+
+Il faut, pour l'intelligence de la lettre prcdente, savoir que M.
+Murray l'avait pri de faire quelques additions son ode, afin d'viter
+le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dpassent pas une
+feuille. Les vers qu'il lui envoya en consquence sont, je crois, ceux
+qui commencent par: _Nous ne te maudissons pas, Waterloo_, etc., etc. Il
+ajouta ensuite de lui-mme, pendant les rimpressions successives, cinq
+ou six stances son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait
+aussi compos trois de plus, qui n'ont jamais t imprimes, mais qui
+mritent d'tre conserves, cause du juste tribut qu'il y paie la
+mmoire de Washington.
+
+ 17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde tait
+ soumis la France, et la France toi, o l'abdication de
+ cet immense pouvoir t'et valu une renomme plus pure que la
+ journe de Marengo n'en a attach ton nom. Cette journe
+ de Marengo dont l'clat s'est cependant reflt sur tout le
+ reste de ta carrire, quoiqu'obscurci comme par des nuages,
+ par tes crimes passagers.
+
+ 18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu
+ vtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait
+ ter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est
+ devenu ce vtement fan? O sont toutes ces brillantes
+ babioles dont tu aimais te parer: l'toile, le cordon, la
+ couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi,
+ t'a-t-on donc enlev tous ces joujoux!
+
+ 19. O, parmi les grands hommes, l'oeil fatigu peut-il
+ s'arrter, sans voir la gloire ternie par le crime et
+ achete par le mpris? Oui, il est un tel homme, le seul, le
+ premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que
+ l'envie n'a jamais os har; Washington! Il a lgu son nom
+ la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir
+ produit qu'un.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+26 avril 1814.
+
+
+Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode sparment, mais
+l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages prcdens, et y joindre
+l'autre petit pome, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant.
+Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine:
+ma veine est tout--fait passe; mes occupations actuellement sont
+toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales
+conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de _Morri_ et j'ai
+besoin d'_Athne_.
+
+_P. S._ J'espre que vous avez envoy son adresse le paquet potique
+que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait,
+faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris
+pour son pome pique.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXIX.
+
+A. M. MURRAY.
+
+26 avril 1814.
+
+
+Je ne me doute pas mme quel peut tre votre auteur; mais le pome[112]
+est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis,
+je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je
+regrette bien sincrement d'avoir rien crit sur le mme sujet; je vous
+le dis sincrement, encore que mon dfaut ne soit pas en gnral une
+excessive modestie.
+
+[Note 112: Il s'agit d'un pome plein d'esprit et de force de M.
+Straffort Canning, intitul: _Buonaparte_. Dans un billet subsquent
+M. Murray, Lord Byron dit: Ma haute opinion du pome sur _Buonaparte_
+n'est pas diminue depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que
+c'est un homme de talent; mais je ne le souponnais pas de runir dans
+une telle perfection _tous les talens de la famille._
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les
+omettre tout--fait. Le fait est qu'avec la meilleure volont du monde
+je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est command, et qu'au
+bout d'une semaine je ne saurais prendre intrt une composition. Cela
+vous expliquera comment je ne vous ai rien donn de meilleur pour viter
+les droits du timbre.
+
+L'article S. R. est trs-poli; mais que veulent-ils dire quand ils
+avancent que _Childe-Harold_ ressemble Marmion, et que _le Giaour_ et
+_la Fiance_ ne ressemblent pas Scott? Certainement je n'ai jamais
+song le copier, mais si copie il y avait, ce devrait tre dans les
+deux pomes o j'ai adopt le mme mtre. Cependant ils conviennent que
+le _Corsaire_ ne ressemble rien; je m'tonne que le _Corsaire_ s'en
+soit tir.
+
+Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le _Childe-Harold_, que je
+prfre toutes mes autres compositions, la premire semaine passe.
+J'ai relu les _Potes anglais_; except la mchancet, c'est ce que j'ai
+fait de mieux.
+
+Toujours tout vous, etc., etc.
+
+
+Il prit cette poque, et tout--coup, une rsolution dont nous ne
+pouvons trouver la raison que dans l'tat o se trouvait alors son
+esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets
+d'admiration avec une rapidit et un bonheur qui semblaient
+inpuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumul
+des matriaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est
+une sorte d'impt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que
+de se dcharger. L'oeil se fatigue de contempler toujours le mme objet,
+et commence changer le plaisir d'admirer son lvation, pour le dsir
+moins gnreux d'attendre et de prdire sa chute. La rputation de Lord
+Byron prouvait dj les mauvais effets de sa propre splendeur prolonge
+et constamment renouvele. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de
+ceux mme qui taient le moins disposs lui trouver des fautes,
+n'taient pas fchs de se reposer des loges qu'ils lui avaient donns
+sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accord qu'
+regret prenaient avantage de ces symptmes apparens de satit pour
+hasarder des expressions de blme[113].
+
+[Note 113: C'tait la crainte de cette sorte de courant rtrograde
+auquel la rapidit de ses succs ne donnait que trop de probabilit, qui
+faisait que quelques-uns mme de ses plus chauds admirateurs, ignorant
+encore l'immensit des ressources de son gnie, ne pouvaient s'empcher
+de trembler un peu en le voyant se prsenter si souvent devant le
+public. Je trouve dans une de mes lettres ces apprhensions exprimes
+dans les termes suivans: Si vous n'criviez pas si bien, je dirais que
+vous crivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle
+entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que
+si nous n'entendions pas l'harmonie des corps clestes, ou si nous
+n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils rsonnent
+sans cesse nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre
+posie ne soit diminu pour tre offerte constamment aux oreilles
+hbtes du public.
+
+Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott,
+l'un des plus grands crivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos
+jours, avait la sagacit et la gnrosit d'exprimer cet gard, au
+moment o Lord Byron tait l'apoge de sa gloire et dans le feu de ses
+plus admirables compositions: Mais ceux-l entendent mal les intrts
+du public, et donnent un assez mauvais conseil au pote; qui, le
+supposant dou des plus heureuses qualits de son art, ne lui
+conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est
+encore dans toute sa fracheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux
+que des tableaux achevs de tous les autres; et qui nous dit qu'un
+second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces
+traits d'une originalit si forte et si belle, que prsentent ses
+compositions au moment o elles s'chappent de la main d'un grand
+matre.--
+
+(_Mmoires biographiques_, par sir Walter-Scott.)]
+
+La bruyante clameur souleve au commencement de cette anne, par les
+vers la princesse Charlotte, avait donn occasion de s'couler tout
+ce venin cach jusque-l, et le ton ddaigneux dont quelques-uns des
+assaillans affectrent alors de parler de ses talens potiques, tout
+absurde et mprisable qu'il ft en lui-mme; tait prcisment cette
+sorte d'attaque la plus propre blesser son esprit la fois
+orgueilleux et mfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentrent de
+dnigrer son caractre et ses moeurs, ces libelles, loin de l'offenser,
+flattaient la singulire manie qu'il avait de paratre et de se peindre
+lui-mme plus noir qu'il n'tait. Mais quand ils s'avisrent de
+rabaisser ses talens, seconds par ce mcontentement de soi qui est le
+propre des hommes d'un vrai gnie, ils l'affligrent et le
+dcouragrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il et
+entendus dans le cours de sa carrire triomphante, l'alarmrent, comme
+nous l'avons vu, et le firent hsiter srieusement s'il devait s'arrter
+ou continuer sa route.
+
+S'il s'tait trouv occup alors de quelque nouvelle tche, la
+conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait rellement bien qu'en
+les exerant, lui et fait oublier ces humiliations passagres, dans le
+feu et l'excitement de succs anticips. Mais il venait de prendre
+vis--vis du public l'engagement de renoncer la posie, il avait
+scell la seule fontaine o il et puis jusque-l du rafrachissement
+et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer
+sans cesse sur les insultes journalires de ses ennemis. Sans pouvoir
+pour s'en venger, quand ils s'attaquaient la personne, et
+naturellement dispos les en croire quand c'tait son gnie qu'ils
+dsignaient: Je crains, dit-il dans une de ses lettres propos de ces
+attaques, que ce que vous appelez _bagatelles_ ne soient des choses
+trs-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vrit, voici
+quelque tems que je me surprends en penser comme eux.
+
+Avec une telle facilit se laisser toucher des attaques de ses ennemis
+et dsesprer de lui-mme, dispositions qu'il dguisait mal sous une
+apparence de gat et de philosophie ddaigneuse, il est peu tonnant
+qu'il en soit venu tout d'un coup prendre la rsolution, non-seulement
+de persvrer dans son ide de ne plus rien crire l'avenir, mais
+encore de racheter la proprit de tous ses ouvrages et de n'en pas
+laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en crivit
+la premire fois M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne
+parlait pas srieusement; mais tous ces doutes cet gard furent levs,
+quand il reut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change
+quivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptes pour la
+proprit de ses ouvrages.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXX.
+
+ M. MURRAY.
+
+N 2, Albany, 29 avril 1814.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura t
+acquitte, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous
+dcharge des 1,000 livres sterling convenues pour _le Giaour_ et _la
+Fiance_, et c'est une affaire finie.
+
+Si je viens mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais,
+l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie
+que tous les ouvrages soient dtruits, les avertissemens retirs, et je
+me ferai un plaisir de payer toutes les dpenses que cela pourra vous
+occasioner.
+
+Peut-tre serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci:
+je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose
+soit assez importante pour mriter une explication.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que mes posies ne seront jamais, avec
+mon consentement direct ou indirect, imprimes par quelque autre
+personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre
+conduite et de vos procds avec moi, comme mon diteur.
+
+Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous
+considrer comme mon ami. Croyez-moi toujours,
+
+Votre trs-oblig et trs-obissant serviteur.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Je ne pense pas avoir trop tir sur Hammersley; si cela tait,
+je pourrais tirer pour l'excdant sur Goares. La lettre-de-change est de
+5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous
+aurez t pay, renvoyez-moi les titres de proprit, mais non pas
+avant.
+
+
+Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux
+faire tait d'en appeler la gnrosit et l'honntet de son
+caractre; il le fit, et la rponse suivante que Byron lui envoya
+immdiatement prouve qu'il ne s'tait pas tromp.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXI.
+
+ M. MURRAY.
+
+1er mai 1814.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+Si le billet que je reois en ce moment de vous est srieux, et que la
+chose doive rellement vous tre prjudiciable, n'en parlons plus, voil
+qui est fini, dchirez ma lettre-de-change, continuez l'ordinaire, et
+d'aprs nos anciennes conventions. J'tais bien vritablement rsolu
+supprimer tout ce que j'avais publi, mais je ne veux pas nuire aux
+intrts de qui que ce soit, et surtout aux vtres. Quelque jour je vous
+dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si
+bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous dclarer que j'y
+renonce d'aprs vos observations, et que je me hte de le faire, puisque
+cela vous avait contrari.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+BYRON.
+
+
+Pendant mon sjour Londres, cette anne, nous vcmes presque toujours
+ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts,
+mais plus je connus son caractre et ses manires, plus je pris
+d'intrt lui et tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans
+les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie
+remarqu en lui bien des imperfections fcheuses et dplorables; mais
+ct de ses plus grands dfauts il y avait toujours quelque bonne
+qualit qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement
+et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La
+franchise mme avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer
+qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui tait permis de
+les confesser avec sincrit. Cette absence complte de rserve tait
+d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne dcouvrait pas
+subitement en lui, et la mme qualit qui mettait en vidence les
+petites taches de son caractre, en assurait en mme tems l'honntet.
+La puret, la bont d'un coeur ne se montre jamais mieux que quand ce
+coeur dcouvre ses propres dfauts la premire vue: car un ruisseau qui
+laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en mme tems la
+transparence de ses eaux.
+
+Le thtre tait le lieu o il passait alors le plus gnralement ses
+soires. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son
+admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant
+cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous
+plames l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie.
+Lors du bnfice de cet acteur clbre, le 25 mai, lady J*** avait runi
+une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron
+avait aussi lou une loge entire, et il tait si jaloux de jouir du
+spectacle sans tre interrompu, que, par un arrangement peu social, nous
+l'occupmes seuls nous deux, tandis que toutes les autres taient
+pleines y touffer. Nous ne rejoignmes le reste de la socit qu'au
+souper. Toutefois M. Kean n'eut pas se plaindre de cette sparation
+comme d'un manque d'hommage son talent, car lord J*** lui fit prsent
+de 100 livres sterling en une action du thtre, tandis que Lord Byron
+lui envoya le lendemain 50 guines, et peu de tems aprs l'ayant vu
+jouer dans l'un de ses rles favoris, il lui fit prsent d'une superbe
+tabatire et d'un sabre turc de grand prix.
+
+Tel tait l'effet qu'avait sur lui le jeu passionn de M. Kean, qu'un
+jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans
+le rle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques annes aprs,
+en Italie, prouver le mme accident la reprsentation de la tragdie
+de _Mirra_ d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont
+les deux seules fois o des choses _sans ralit_ avaient eu sur lui
+tant de pouvoir.
+
+Voici quelques-uns des billets que je reus de lui pendant le tems de
+mon sjour Londres, cette fois.
+
+
+ M. MOORE.
+
+4 mai 1814.
+
+
+............................................. Je voudrais bien que les
+gens n'courtassent pas leurs _diners_; n'tait-ce pas un dner dont il
+avait t question? ne nous donner que d'infernales _sandwiches_ aux
+anchois[114]!
+
+[Note 114: Lord R*** nous avait invits _dner aprs le
+spectacle_, ce qui avait plu infiniment Lord Byron cause de la
+nouveaut. Toutefois ce dner prtendu dgnra en un simple souper; et
+ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une
+petite colre trs-comique.]
+
+Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque
+amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par
+sa haine pour la musique. On donne _Othello_ demain et samedi. Quel jour
+irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit
+aprs trois heures, et aussi prs de quatre qu'il vous plaira.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+ M. MOORE.
+
+4 mai 1814.
+
+
+MON CHER TOM,
+
+Vous m'avez demand une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui
+m'a cot plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela
+mme ne mrite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si
+donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu _sans phrases_[115].
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+BYRON.
+
+[Note 115: Je vote pour la mort _sans phrases_.--Procs de Louis
+XVI.
+(_N. du Tr._)]
+
+ 1. Je ne dis pas, je n'cris pas, je ne prononce pas ton
+ nom: le son m'en serait pnible; je serais coupable de le
+ divulguer. Mais cette larme qui brle ma joue dcle les
+ penses profondes qui assigent mon coeur silencieux.
+
+ 2. Ces heures se sont coules trop courtes pour notre
+ passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur
+ amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous
+ abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chane, nous
+ voulons nous sparer, nous voulons nous fuir... pour nous
+ unir de nouveau.
+
+ 3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'
+ moi! Pardonne-moi, femme adore! oublie-moi, si tu le veux.
+ Ce coeur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas mme
+ la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu
+ en aies le pouvoir.
+
+ 4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si mchante, sera
+ toujours fire avec les superbes, mais humble avec toi.
+ Quand tu es mes cts, les jours passent plus rapidement;
+ et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes
+ taient nos pieds.
+
+ 5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera,
+ changera mon sort, sera ma rcompense ou mon chtiment. Ceux
+ qui n'ont point d'ame s'tonneront de tout ce que
+ j'abandonne pour toi; tes lvres rpondront, non eux, mais
+ _aux miennes_.
+
+
+ M. MOORE.
+
+
+Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge Covent-Garden? j'y
+serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous
+prfrez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une
+meilleure place dans toute la salle, mme en vous mettant la merci des
+portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir
+tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni
+l'autre, comme vous voudrez.
+
+_P. S._ Si vous acceptez, je viendrai vous prendre six heures et
+demie, ou toute autre heure qu'il vous plaira fixer.
+
+
+ M. MOORE.
+
+
+J'ai une loge pour _Othello_ ce soir; je vous envoie le billet pour vos
+amis les R...fes. Je vous recommande srieusement de leur recommander
+d'y aller, ne ft-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisime acte; ils
+ne retrouveront peut-tre pas aisment semblable occasion. Nous n'y
+allons pas, ou plutt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les
+gnera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce
+billet? il aura meilleure grce venir de vous que de moi.
+
+Je ne suis pas bien dispos; cependant j'irai, si je puis, dner avec
+vous chez ***. Il y a de la musique Covent-Garden. Dans tous les cas,
+voulez-vous venir aprs dans ma loge, pour voir le dbut d'une jeune
+actrice de seize ans[116], dans _l'Enfant de la Nature_?
+
+[Note 116: Le premier dbut de miss Foote, auquel nous assistmes
+ensemble.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+ M. MOORE.
+
+Dimanche matin.
+
+
+L'Iago de Kean n'tait-il pas parfait, surtout la dernire scne?
+J'tais tout prs de lui l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure
+anglaise moiti si expressive. Je ne connais point de sensations
+immatrielles aussi dlicieuses que celles que nous font prouver de
+bonnes pices bien joues; mais il faudrait qu'outre celles de
+Shakspeare, on en donnt de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que
+vous ou Campbell en crivissiez une: nous autres nouveaux venus au
+Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle
+entreprise.
+
+Vous avez t mal men dans le _Champion_, n'est-ce pas? C'est mon tour
+aujourd'hui, au point que l'diteur mme en rougit. L'auteur de
+l'article crit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dvor chez moi
+tous les autres, et que la posie n'est plus ce qui m'occupe le plus
+aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons
+ensemble chez M. ***. Peut-tre vous verrai-je d'ici l; je crains
+seulement de vous importuner.
+
+Je suis toujours, avec autant de vrit que d'affection, votre, etc.
+
+
+ M. MOORE.
+
+5 mai 1814.
+
+
+Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que
+nous prendrons part aux mmes folies, embarquons-nous dans le mme
+vaisseau de fous. Je suis rest debout jusqu' cinq heures du matin;
+j'tais debout de nouveau neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir
+fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernires nuits.
+
+J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soire, en essayant au
+souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitt la maison mme, si je
+n'avais craint que cela ne part une affectation pire que la premire.
+Naturellement, vous tes invit dner, ou bien nous pourrions aller
+tranquillement dans ma loge Covent-Garden, et de l cette assemble.
+Pourquoi vous tes-vous retir si tt?
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+_P. S._ Le souper de R*** n'aurait-il pas d tre un dner? Voici M.
+Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.
+
+
+ M. MOORE.
+
+18 mai 1814.
+
+
+Remerciemens et ponctualit. Il faudra bien qu'on me fasse connatre ce
+qui s'est pass chez ***, puisque j'ai t en partie le sujet de la
+confrence. Je suis fch que votre affaire doive vous retenir si tard;
+toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi,
+j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous
+soupons et allons voir Kean ensemble.
+
+_P. S._ Le pugilisme est pour demain, deux heures..
+
+Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il tait devenu,
+depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner ide du
+rgime irrgulier qu'il suivait, et expliquer les frquens drangemens
+de sa sant, je vais essayer d'en tracer de mmoire les dtails. Lord
+R***, qui devait souper avec nous, n'tant pas venu, je me trouvais seul
+avec Byron. Je m'tais charg d'ordonner le repas; et sachant qu'il
+n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que
+mme, pour amuser son apptit, il s'tait rduit mcher du mastic, je
+dsirai qu'on nous donnt une quantit suffisante de poisson, au moins
+de deux espces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il
+en mangea entirement lu seul deux ou trois, s'arrtant de tems en
+tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrmement forte,
+puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six
+verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuad
+que le homard, pour passer, avait besoin d'tre ainsi arros. Nous bmes
+ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous sparmes quatre
+heures du matin.
+
+Pope a jug ses _soires de homard_ dignes de passer la postrit: on
+me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du mme genre,
+puisque Lord Byron en est le hros.
+
+Parmi les autres parties de cette espce o j'eus l'avantage de me
+trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de
+quelqu'assemble, nous vmes de la lumire dans Bond-Street, chez
+Stevens, dont il tait une ancienne pratique, et nous rsolmes d'y
+entrer souper. Nous y trouvmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui
+consentit se joindre nous. Aussitt nous mmes en rquisition les
+homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme l'ordinaire, il tait
+grand jour quand nous nous sparmes.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXII.
+
+ M. MOORE.
+
+23 mai 1814.
+
+
+Je ne puis rsister au dsir de vous faire passer le numro du 3
+juillet 1813, de la _Gazette du gouvernement de Java_, que Murray vient
+de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les
+combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il
+pas de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de _postrit_?
+C'est quelque chose de divertissant de savoir qu' cinq mille milles de
+nous de pauvres crivains se font la guerre notre sujet, tandis que
+nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche;
+nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.
+
+Toujours tout vous,
+
+BYRON.
+
+
+Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint tant
+ l'tranger. Voici entre autres un passage des penses dtaches, o
+l'on verra que, par un lger manque de mmoire, il dit qu'il me montra
+cette gazette pour la premire fois quand nous allions dner.
+
+En 1814, Moore et moi allions ensemble dner chez lord Grey, _in_
+Portman-Square, quand je tirai de ma poche une _Gazette de Java_, que
+Murray m'avait envoye, et dans laquelle se trouvait une longue
+controverse sur notre mrite relatif comme potes. Il tait assez
+amusant de nous voir aller dner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils
+se disputaient cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans
+les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de
+date, et que les colonnes en taient pleines de critique batavienne.
+Voil ce que c'est que la renomme!
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXIII.
+
+ M. MOORE.
+
+31 mai 1814.
+
+
+Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous cris
+pour vous prier, si cela ne drange pas trop vos projets, de rester ici
+jusqu' dimanche, sinon pour m'obliger moi-mme, du moins pour faire
+plaisir beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fches de vous
+perdre. Quant moi, je le rpte encore, j'aimerais mieux que vous
+fissiez de plus longs sjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout;
+car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence
+plus pnible.
+
+Vous croyez, j'en suis presque sr, que je n'ai pas assez rendu justice
+ ce petit chef-d'oeuvre de beaut avec lequel vous vouliez me marier.
+Mais si vous rflchissez ce que sa soeur a dit ce sujet, vous vous
+tonnerez moins que mon amour-propre se soit alarm, d'autant plus que
+je n'ai eu avec votre hrone que les rapports les plus simples et les
+plus gnraux de la socit. Si lady *** avait paru le dsirer, ou mme
+ne pas s'y opposer, j'aurais pouss ma pointe, et j'aurais pu me marier,
+si toutefois l'autre partie et t consentante, avec la mme
+indiffrence qui a glac la mer de presque toutes mes passions. C'est
+cette mme indiffrence qui me rend si irrsolu, et qui me donne l'air
+capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que
+rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'prouve pas
+non plus de dgots: je suis seulement indiffrent tout. La preuve en
+est que les obstacles, mme les plus lgers, sont srs de m'arrter. Je
+ne saurais attribuer cela de la timidite, car j'ai fait dans mon tems
+des choses assez impudentes; et, gnralement parlant, les obstacles
+sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et
+si un brin de paille s'opposait mon passage, je n'aurais pas l'nergie
+de me baisser pour le ramasser ou l'carter.
+
+Je vous cris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous
+laisser supposer que je me moque de propos dlibr de vous ou de qui
+que ce ft. Si vous avez cette ide, au nom de saint Hubert, patron des
+chasseurs et des btes cornes, mariez-moi qui vous voudrez;
+n'importe, pourvu que cela convienne un tiers, et que cela ne me
+prenne pas trop de tems pendant le jour.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXIV.
+
+ M. MOORE.
+
+14 juin 1814.
+
+
+Je pourrais bien faire de la sensibilit maintenant, mais je ne le veux
+pas. La vrit est que j'ai essay toute ma vie de m'endurcir le coeur,
+sans y russir entirement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous
+ne sauriez croire combien je suis pein de votre dpart. Ce qui ajoute
+mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assembles
+si nombreuses qu'elles en deviennent comme des dserts, et o il
+faudrait s'habituer, comme le chameau, supporter la chaleur et la
+soif. Le printems dure si peu, et il est gnralement si laid!
+
+Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois,
+etc. Ils ont dn, soup, et montr leurs figures communes dans tous les
+lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien,
+mais un peu courts aux basques; et leur conversation est un
+catchisme, pour les demandes et les rponses duquel je vous renvoie
+ceux qui l'ont entendu.
+
+J'ai dessein de quitter bientt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je
+ne serai pas loin de votre hermitage; et, moins que Mrs. Moore ne vous
+retienne la maison en vous donnant un nouvel hritier, nous pourrons
+vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous
+voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reu une invitation d'Aston,
+mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***.
+Je serais bien aise de la revoir, car il y a des annes que je ne l'ai
+vue; et quoique _le feu qui ne saurait se rallumer_ soit teint en moi,
+je ne sais si _un de ces dlicieux sourires d'autrefois_ ne pourrait me
+faire oublier un moment _la monotonie du fleuve de la vie_.
+
+Je vais chez R*** ce soir, l'un de ces soupers qui devraient tre des
+dners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme trs-rarement
+depuis votre dpart. Je vous disais bien que vous tiez l'anneau
+principal de la chane qui nous liait. Quant ***, nous n'avons pas
+chang une parole depuis. Le dpart du courrier ne me permet pas de
+continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.
+
+Toujours tout vous, mon cher Moore.
+
+_P. S._ Gardez le _Journal_[117]. Je me soucie peu de ce qu'il peut
+devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charm de l'avoir crit. _Lara_
+est fini: je le copie pour mon troisime volume, que l'on prpare en ce
+moment, mais plus de publication spare.
+
+[Note 117: Le Journal dont j'ai donn prcdemment des extraits.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+ M. MURRAY.
+
+14 juin 1814.
+
+
+Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que
+Bertrand soit revenu Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la
+tte? Ce n'est qu'un _bruit_; mais si cela est vrai, je puis, comme
+Fitzgerald et Jrmie, de lamentable mmoire, lever des prtentions au
+titre de prophte pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans
+l'avant-dernire strophe d'une certaine ode, qui, ayant t trouve
+absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prtentions
+ l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXV.
+
+ M. ROGERS.
+
+19 juin 1814.
+
+
+Je suis toujours oblig de venir vous tourmenter par suite de mes
+balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est prsent plusieurs
+fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce
+dont je suis bien fch; mais vous qui connaissez mes habitudes tranges
+et variables, vous n'en serez pas tonn; et, j'en suis sr, vous
+n'attribuerez pas cette maladresse aucun dessein d'offenser une
+personne qui m'a montr beaucoup de bienveillance, et dont la rputation
+et les talens lui donnent des droits l'estime gnrale. Je me lve
+trs-tard; je passe ensuite la matine faire des armes et boxer, et
+ une infinit d'autres exercices trs-salutaires, mais qui n'auraient
+rien d'agrable pour mes amis, que je suis forc de ne point recevoir
+pendant ce tems-l. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le
+bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou
+chez lord Jersey, o j'esprais lui prsenter mes respects.
+
+Je voulais lui crire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet
+que tous les _sesquipedalia verba_ dont j'aurais pu m'aviser en cette
+occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen
+de dsobliger tout le monde, et que j'en suis dsol aprs.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+Les billets suivans, non dats, et adresss M. Rogers, doivent avoir
+t crits vers cette poque.
+
+Dimanche.
+
+Je suis charm que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais,
+l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y
+aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre
+Shridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien
+entendu de la mme manire que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au
+pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, _les mots sont des choses_.
+
+Toujours tout vous.
+
+Je viendrai vous voir sept heures moins un quart, si cela peut vous
+convenir. Je vous renvoie _Sir Proteus_[118]; je vous en dirai seulement
+comme disait Johnson quelqu'un: _Et nous sommes encore vivans aprs
+cela_.
+
+Croyez-moi toujours, etc.
+
+[Note 118: Pamphlet satirique dans lequel tous les crivains de
+l'poque taient attaqus.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Mardi.
+
+Shridan tait d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre
+invitation; mais il en a retrouv le souvenir au fond de la troisime
+bouteille. Mme de Stal a accabl Withbread force de parler; Shridan
+s'est moqu d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre
+serviteur la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre
+rouge, n'taient l que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dans
+une sarabande russe avec beaucoup de force, de grce et d'expression.
+
+Toujours, etc.
+
+
+A M. MURRAY.
+
+21 juin 1814.
+
+
+Je suppose que _Lara_ est all tous les diables, ce qui n'est pas
+grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'vitera la
+peine de copier le reste, et, ce _reste_, jetez-le au feu. Cela ne me
+tourmente pas du tout; je ne serais pas fch de n'avoir pas continuer
+la copie qui va trs-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler
+avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin
+que je sois moins paresseux.
+
+Tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXVI.
+
+A M. ROGERS.
+
+27 juin 1814.
+
+
+Vous ne pouviez me faire un prsent plus agrable que _Jaqueline_; elle
+est pleine de grce, de douceur et de posie. Il y a surtout tant de
+posie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple,
+mais cependant suffisante. Je m'tonne que vous ne nous donniez pas plus
+souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections
+douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les
+peindre avec autant de vrit et de bonheur que vous. J'avais presque
+envie de vous payer _en nature_, ou, pour mieux dire, d'une manire bien
+_dnature_[119]; car je viens de digrer deux chants d'horreurs et de
+sombres mystres.
+
+[Note 119: Il ne nous a pas t possible de traduire plus exactement
+le jeu de mots anglais _in kind_ et _unkind_.
+(_N. du Tr._)]
+
+Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je
+vous vienne prendre l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dn hier avec
+toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a t trs-gracieuse,
+ce qui lui est plus ais qu' personne, quand elle le veut bien. Je n'ai
+pas t fch de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu
+toute sorte de bonts pour moi.
+
+Toujours bien sincrement votre, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilit d'un
+rapprochement avec lord Carlisle? je suis dispos faire tout ce qui
+sera raisonnable ou mme draisonnable pour y parvenir. Je l'aurais
+tent plus tt sans le _Courrier_, et la crainte qu' cette poque, on
+ne se mprt sur mes motifs. Voyez, examinez.
+
+
+Pendant un autre voyage de courte dure que je fis cette poque
+Londres, je trouvai son pome de _Lara_, qu'il avait commenc la fin
+de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prt
+paratre. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que
+nous nous rendions quelque runion, rcit les cent vingt premiers
+vers qu'il avait composs la veille, en mme tems il m'avait donn une
+ide gnrale de la fable et des principaux caractres.
+
+Ses petits billets M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage,
+sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai
+dj cits; mais des matires plus importantes nous pressent, et je ne
+m'arrterai pas les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: Je
+viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent
+fourrer dans une preuve. Dans un second: J'espre que la prochaine
+preuve sera meilleure; celle-ci et consol Job, si c'et t celle du
+livre de son ennemi. Un troisime contient seulement ces mots: Mon
+cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout
+vous, etc.
+
+Les deux lettres suivantes me furent adresses Londres cette poque.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXVII.
+
+ M. MOORE.
+
+8 juillet 1814.
+
+
+Je suis revenu Londres hier soir, et j'esprais vous voir
+aujourd'hui. Je serais all chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne
+sant du reste, je n'avais un petit mal de tte, suite de ce qu'on
+appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de
+redevenir plus rang. Naturellement, je serais bien fch que nos
+parallles ne dviassent pas en une intersection avant votre _redpart_
+pour la campagne, aprs la conclusion de ce procs[120] dont les
+journaux nous ont entretenus; mais si vous tes trop occup, et que le
+tems ou les affaires s'opposent ce que nous nous voyions, je ne vous
+en garderai pas rancune.
+
+[Note 120: Il fait allusion un procs en contrefaon intent
+l'un de ses confrres par l'diteur de mes oeuvres musicales, M. Power,
+dans lequel j'avais t cit comme tmoin.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Rogers et moi nous sommes ligus ensemble contre le public. Que notre
+volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains
+que _Jaqueline_, qui est vraiment trs-belle, ne se trouve l en
+mauvaise compagnie[121]; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en
+souffrirait le plus.
+
+[Note 121: Lord Byron me proposa ensuite de me joindre eux pour
+cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le
+refusai.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Je vais du ct de la mer, et de l en cosse. Je n'ai rien fait, ou du
+moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincrement, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXVIII.
+
+ M. MOORE.
+
+
+Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernire
+lettre et le silence que j'avais gard avant vous ont mis de mauvaise
+humeur, ou vous y ont laiss. N'importe, cela n'en vaut gure la peine.
+
+J'ai reu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon
+acqureur, n'a pas encore excut son paiement, et qu'il est peu
+vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il
+pourra payer, ainsi voil tous mes projets et toutes mes esprances
+terrestres au diable. Lui (l'acqureur, le diable aussi, pour le cas que
+j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une confrence demain, le
+susdit acqureur ayant eu grand soin de s'informer avant si je
+promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est
+bien simple: il s'agit pour moi de rompre le march, ce qui quivaut
+ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux dlais, ce qui est
+pire encore. Comme dit le proverbe: J'ai men mes porcs sur un march
+musulman. Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de
+la paternit desquels je me crusse sr, je serais aussi content, aussi
+heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me
+voir, je croirai que la banque de Samuel a saut aussi, et qu'y ayant
+vos fonds placs, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre la
+livre sterling[122].
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+[Note 122: La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas
+en Angleterre par son rapport cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son
+rapport la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling
+12 pences. Ainsi l'on dit qu'un ngociant donne un shilling pour dire 5
+p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole
+valant gnralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici peu prs
+21 p. 100 qu'il faut entendre.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+ M. MURRAY.
+
+11 juillet 1814.
+
+
+Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez _ce
+soir_ l'preuve de _Lara_ M. Moore, n 33, Bury Street, parce qu'il
+quitte Londres demain et dsire le lire avant de partir; de mon ct, je
+serais bien aise de profiter de ses observations[123].
+
+Toujours, etc.
+
+[Note 123: Dans un billet que je lui crivis le lendemain avant de
+partir, je lui disais: J'ai reu _Lara_ 3 heures du matin; je l'ai lu
+avant de m'endormir: j'en suis charm. J'emporte l'preuve avec moi,
+etc.]
+
+
+ M. MURRAY.
+
+18 juillet 1814.
+
+
+Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord[124], et
+je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous
+faire plaisir; quant moi, je dois me taire, par modestie ou par
+vanit.
+
+[Note 124: Il parle ici d'un article qui venait de paratre sur _le
+Corsaire_ et _la Fiance d'Abydos_, dans le N XLV de la _Revue
+d'dimbourg_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+_P. S._ Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soire, je
+vous serais oblig de l'envoyer Mrs. Leigh, votre voisine, London
+hotel, Albemarle-Street.
+
+
+
+
+LETTRE CLXXXIX.
+
+A M. MURRAY.
+
+23 juillet 1814.
+
+
+Je suis fch de vous dire que la gravure[125] n'a pas t approuve
+des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'aprs lequel
+cette planche a d tre faite. Je souponne qu'elle aura t grave
+d'aprs une copie, et non d'aprs le tableau expos; dans cette ide, je
+vous serais oblig, sinon d'y renoncer tout--fait, du moins de ne pas
+vous presser de placer ce portrait en tte des volumes dont vous voulez
+affliger le public.
+
+[Note 125: Son portrait grav par Agar, d'aprs le tableau de
+Philipps.]
+
+Quant _Lara_, ne vous htez pas trop non plus; je ne suis pas encore
+bien dcid, je ne sais mme que dire ou que faire jusqu' ce que j'aie
+de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la mme indcision. Je ne
+sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'dition complte que
+vous mditez, que de le hasarder seul; ou mme soutenu de la charmante
+_Jaqueline_. J'ai t en proie toute sorte de doutes, etc., depuis que
+j'ai quitt Londres.
+
+Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXC.
+
+A M. MURRAY.
+
+4 juillet 1814.
+
+
+La minorit doit l'emporter dans ce cas, et je dsire qu'il en soit
+ainsi; je ne donnerais pas six _pences_ de toutes les opinions que vous
+me citez, quant ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un ne
+pour s'y tre rang. Je ne trouve personnellement pas de grands dfauts
+ ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les
+meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en
+veux aucun prix.
+
+M. Hobhouse a raison quant sa conclusion; mais je nie les prmisses.
+Il n'y a que le nom d'espagnol[126]; la scne n'est pas en Espagne, mais
+en More.
+
+[Note 126: Le nom de _Lara_.]
+
+_Waverley_ est le roman le meilleur et le plus intressant que j'aie lu
+depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je dteste***
+et*** et*** et tout ce bavardage fminin dont nous sommes inonds depuis
+quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aise, parce
+que j'ai t fort long-tems en cosse; quoique je fusse bien jeune
+alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des
+plaines, et le langage m'en est encore familier.
+
+Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme
+une erreur, par rapport au systme fodal en Espagne... La scne ne se
+passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite
+note en prose cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.
+
+J'ai reu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage
+ne mne rien; ce sont des _actions_ qu'il faudrait pour amener
+certains rsultats. Si vous avez quelque chose me dire, crivez-moi.
+
+Je vous salue, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXCI.
+
+A M. MURRAY.
+
+3 aot 1814.
+
+
+J'ai lieu d'tre surpris que vous n'ayez pas envoy la _Revue
+d'dimbourg_, comme je vous en avais pri; j'espre qu'il ne faudra pas
+vous crire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que
+vous annoncez _Lara_ et _Jaqueline_, pourquoi cela, je vous prie? ne
+vous avais-je pas engag suspendre toute publication jusqu' mon
+retour?
+
+J'ai reu une ptre fort amusante de Hogg, le pote berger, dans
+laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du mtier
+pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable
+les emporte eux et lui. Voil un joli dbut pour vous engager adopter
+ce mme Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous
+le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un pome tout prt pour
+l'impression vous donner en change pour vos billets, condition
+cependant que ceux-ci seront pays. Il faut voir quelles bndictions il
+lance M. Moore, pour m'avoir empch d'insrer _Lara_ dans le premier
+numro du _Miscellany_[127].
+
+[Note 127: M. Hogg avait espr que Lord Byron lui permettrait
+d'insrer _Lara_ dans un recueil mensuel, _The Miscellany_, qu'il avait
+dessein de publier cette poque. J'en dtournai mon noble ami, parce
+que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intrts
+de sa gloire, mais non pour nuire ceux de M. Hogg, dont j'admire,
+comme je le dois, le talent si original.]
+
+_P. S._ Sincrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait
+parfaitement; c'est coup sr un homme d'un grand talent naturel, et
+qui mrite d'tre encourag. Il faut que je fasse quelque chose pour son
+recueil, et vous ferez bien d'y regarder deux fois avant de rejeter
+ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg
+dit que, tant que ce tems-l durera, il ne sera pas l'aise, pour ne
+rien dire de plus. Je voudrais que ces potes casaniers ttassent de
+quelques bonnes bourrasques dans la Mditerrane, ou de la baie de
+Biscaye, mme par un calme plat.
+
+
+
+
+LETTRE CXCII.
+
+A M. MOORE.
+
+Hastings, 3 aot 1814.
+
+
+Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour
+Londres trs-probablement. J'ai renouvel ici connaissance avec mon
+vieil ami L'Ocan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi
+agrable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait tre
+le soir. Je me suis occup nager, manger du turbot, entrer en
+fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, couter les jubilations
+de mon ami Hodgson propos d'une femme qu'il a prise son choix,
+grimper sur les rochers, drouler du haut des montagnes, et surtout
+pendant la dernire quinzaine, savourer dans tous ses charmes le
+_dolce far niente_. J'ai rencontr un fils de lord Erskine, qui dit
+qu'il est mari depuis un an, et qu'il est _le plus heureux des hommes_;
+or, mon ami Hodgson est aussi _le plus heureux des hommes_: ainsi, je
+n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne ft-ce que pour tre tmoin de
+la flicit suprme de tous ces renards qui se sont fait couper la
+queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se
+donner des compagnons d'infortune.
+
+Je suis charm que _Lara_ vous plaise. Le n 45 de la _Revue
+d'dimbourg_ a paru; je suppose que vous l'avez reu. Jeffrey n'y est
+que trop indulgent pour moi, et je commence me croire un faisan dor
+et me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revtir.
+Mais toujours le _surgit amari_: les rdacteurs du _Champion_ et du
+_Morning-Chronicle_ ont mis, je ne sais comment, la main sur mon ptre
+de consolation lady J*** sur l'enlvement de son portrait par le
+rgent, et les ont publis avec mon nom; c'est par trop mal, et cela
+sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou
+non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est en
+perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.
+
+Vous recevrez, ds qu'ils paratront, _Lara_ et _Jaqueline_, tous deux
+avec quelques additions; en attendant, j'hsite toujours, je diffre
+toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en prouve pas moins
+ sa manire.
+
+Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres
+sterling de ddit, ce qui ne m'empche pas d'tre peu prs ruin. J'ai
+envie de m'y enterrer, de laisser crotre ma barbe et de me mettre
+vous dtester tous.
+
+Oh! j'ai reu la lettre la plus amusante de Hogg, le pote berger; il
+me prie de le recommander Murray; et, parlant du libraire avec lequel
+il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais pays, il
+ajoute en toutes lettres, _que le diable les emporte, eux et lui_. J'ai
+ri, et vous auriez ri vous-mme de la manire dont ce souhait bnvole
+est amen. Cet Hogg est un tre trange et de grands talens, quoique
+incultes. J'ai trs-haute opinion de lui comme pote; mais lui et la
+moiti des troubadours d'cosse et des lacs sont gts par les petits
+cercles et les petites socits qu'ils frquentent. Londres et le grand
+monde, comme le disent les boxeurs, voil ce qu'il faut un homme pour
+lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les
+Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sr que
+Scott sera mal son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon
+Dieu! il faudrait tous ces potes casaniers votre Atlantique ou ma mer
+Mditerrane, et puis une promenade dans un btiment non pont pendant
+une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou mme la baie de
+Biscaye par un calme plat; cela leur largirait l'ame, et leur ferait
+connatre bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours
+illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commenant
+par un simple adultre, et compliquant la chose chemin faisant.
+
+J'ai fait passer votre lettre Murray; par parenthse, vous aviez mis
+sur l'adresse: A M. Miller. crivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce
+que vous faites. Pas encore fini! En vrit, cela n'est pardonnable qu'
+vous. Je suis fch d'apprendre que vous ayez un diffrend, ou plutt
+que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux tre ni impertinent,
+ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en
+dire.
+
+J'espre que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre
+ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de
+l'obtenir. Pour moi, srieusement parlant, je n'ai ni esprances ni but,
+c'est peine si j'ai quelques dsirs; je suis heureux sous de certains
+rapports, mais non d'une manire qui puisse et qui doive durer. Le pire
+est que je me sens nerv et indiffrent tout. En vrit, si Jupiter
+m'ouvrait son prcieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si,
+comme le disent les nourrices, je suis n avec une cuillre d'argent
+dans la bouche, elle est reste dans mon gosier et m'a gt le palais,
+de manire que rien de ce que j'avale n'a de got, moins que ce ne
+soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez
+forts pour me forcer les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vtres
+par cette longue diatribe, j'en diffre l'numration _sine die_[128].
+Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.
+
+[Note 128: Formule du palais anglais; _sine die_, indfiniment.
+(_N. du Tr._)]
+
+_P. S._ N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter
+ses pchs quelqu'un qui convnt mieux que moi, habitu, comme je le
+suis, porter double charge en ce genre sans le plus lger
+inconvnient.
+
+
+
+
+LETTRE CXCIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+4 aot 1814.
+
+
+Comme je n'ai pas reu la plus petite rponse mes trois dernires
+lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numro de la
+_Revue d'dimbourg_, je prsume que vous tes la personne infortune qui
+prit dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutt vos excuteurs
+testamentaires qu' vous que j'adresse la prsente, regrettant
+sincrement que vous ayez eu assez de malheur pour tre la seule victime
+de cette joyeuse journe.
+
+Je prendrai donc la libert de dire ces messieurs, quels qu'ils
+soient, que je suis un peu surpris de la ngligence antrieure du dfunt
+ mon gard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une
+certaine publication, contre laquelle j'ai protest et je proteste
+encore par ces prsentes.
+
+Je suis votre ou leur trs-humble, etc.
+
+
+LETTRE CXCIV.
+
+A M. MURRAY.
+
+5 aot 1814.
+
+
+La _Revue d'dimbourg_ est arrive; merci. Je vous envoie une lettre de
+M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait.
+Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous
+conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il parat que le
+_portrait fidle et anim_ est aussi dans votre nouvelle publication. Je
+vous en flicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voil tout.
+Srieusement parlant, si j'ai retard votre voyage en cosse, je suis
+fch que vous ayez pouss si loin la complaisance, d'autant plus que,
+pour les choses de peu d'importance, vous avez une mthode
+trs-expditive, tmoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit _bout de
+prose_ qui nous donna la fivre lui et moi.
+
+Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je
+crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger.
+Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous tonner
+qu'il l'accepte.
+
+En avant donc _Lara_, puisqu'il le faut. Le volume parat assez bien
+extrieurement. Je serai Londres la semaine prochaine; en attendant je
+vous souhaite un bon voyage.
+
+Tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXCV.
+
+A M. MOORE.
+
+12 aot 1814.
+
+
+Je n'tais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire
+autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour complter son
+paiement d'ici samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling,
+le domaine, ses dpenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en
+avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule part, et
+un accueil pieux mais affectionn. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois
+_Lara_ et _Jaqueline_ ont paru: avec quel succs? c'est ce que
+j'ignore.............................................................
+.....................................................................
+
+Il y a quelque chose de fort drle vous voir devenu l'un des
+rdacteurs de la _Revue d'dimbourg_. Vous savez que T*** n'est pas des
+plus endurans; il pourrait se porter quelque action tragique, rien que
+pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait tre
+tu pour un article de vous, ce serait une singulire conclusion. Pour
+moi, comme dit Mrs. Winifred, il m'a trs bien fait la chose, surtout
+dans son dernier numro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le
+plus habile des critiques, et je ne dsire pas le voir tuer, quoique
+bien d'autres, j'en suis sr, en seraient ravis, pour lui apprendre
+avoir tant d'esprit et de malice.
+
+Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colre contre une
+bouteille d'encre, que j'ai jete la nuit par la fentre; qu'en est-il
+rsult? le lendemain j'ai t stupfait de voir qu'elle s'tait brise
+et renverse sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et
+l'avait barbouille comme plaisir. Voyez quelle a d tre ma douleur,
+et quelles pigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa msaventure.
+
+Il m'est arriv quelque chose de presque aussi comique, un thtre
+bourgeois prs de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis
+querell dans l'obscurit avec un homme pour m'avoir, assez
+grossirement il est vrai, demand qui j'tais: je l'ai suivi jusque
+dans le foyer (une curie par parenthse), en fureur, au milieu d'une
+foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'tait un
+cabotin gag pour jouer avec les amateurs, et qui devint trs-poli,
+quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous
+auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vtemens ou plutt de
+l'absence des vtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en
+furie, et de l'tonnement que ma prsence y causa. J'tais sorti de la
+salle pour prendre le frais dans le jardin: l je fus poursuivi par
+quelques chiens; je m'loignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je
+rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de l que
+vint tout ce fracas.
+
+Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure
+venue; les gens commencent tre passablement las de moi, et pas trop
+charms de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs,
+in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son pome.
+
+Murray parle d'oprer un divorce entre _Lara_ et _Jaqueline_, mauvais
+signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le
+blme l'un sur l'autre. Srieusement, je ne m'en soucie aucunement, et
+je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.
+
+Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si
+c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXCVI.
+
+A M. MOORE.
+
+13 aot 1814.
+
+
+J'ai crit hier Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre
+maman. Le tems de mon sjour en ville est si incertain, que vos paquets
+pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne
+resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne
+sais pas non plus exactement o je vais aller; probablement cependant
+Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai
+encore les faire parvenir notre nouvel alli: Mais pass ce jour-l,
+je ne puis vous rpondre qu'il soit encore tems.
+
+*** a, dit-on, t exil de Paris, pour avoir dit que les Bourbons
+taient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui
+rendre le compliment...................................................
+
+Je vous ai dit hier que _Lara_ et _Jaqueline_ allaient tre divorcs,
+du moins ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas
+davantage. Jeffrey a t plus que juste mon gard; quant son conseil
+d'crire une tragdie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en
+ce moment. Un homme ne saurait s'occuper peindre un naufrage, quand
+son btiment est _sec, mts et cordes_ par un coup de vent, ou au
+moment de toucher. Quand je serai encore une fois terre, je verrai ce
+que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette
+tempte, Melpomne ne manque pas de soupirans plus anciens et plus
+habiles que moi pour la consoler.
+
+Quand je serai Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, mme
+quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer
+de vous plus long-tems. L'abbaye mrite d'tre vue comme ensemble de
+ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait
+de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les
+revenans[129], les constructions gothiques, les pices d'eau et la
+dsolation qui y rgne en font encore un sjour trs-gai.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+[Note 129: Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier sjour
+Newsteadt qu'il s'tait lui-mme figur voir lui apparatre le moine
+noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction
+des monastres, et qu'il dcrit dans son _Don Juan_ (chant XV), sans
+doute d'aprs le souvenir de son aventure imaginaire.
+
+On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi miss Fanny Parkins,
+cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mmoire.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+
+
+LETTRE CXCVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.
+
+
+Je vous suis fort oblig des _Reviews_ et des _Magazines_ de ce mois
+que vous m'avez envoys, mais j'aurais autant aim ne rien recevoir en
+ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le
+mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi,
+mme la crme. Je suis charm d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale
+aient t bien traits par les journaux dont vous parlez.
+
+Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance
+utile pour tous les deux. La dernire chose un peu honnte dans ce genre
+est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succs
+pendant plusieurs annes qu'il a paru; il est vrai qu'il avait
+l'avantage d'tre la fois diteur et principal rdacteur. Le _Spleen_
+et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de
+Shenstone et de beaucoup d'auteurs clbres ont paru pour la premire
+fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey,
+etc., je ne vois pas pourquoi vous ne russiriez pas aussi bien
+aujourd'hui; une fois commence, votre entreprise ne manquerait pas
+d'tre soutenue et recherche par les potes plus jeunes et moins
+connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le _Buonaparte_ est
+excellent, Moore, Hobhouse, moi-mme, et bien d'autres, serons charms
+de nous y essayer de tems en tems; peut-tre mme, avec un peu d'adresse
+et de flatterie, pourriez-vous dcider Campbell y contribuer aussi. A
+propos, il a, tout imprim, mais non publi, un pome sur une scne en
+Allemagne, en Bavire, je crois, que j'ai vu l'anne passe, et qui est
+parfaitement digne de lui, c'est--dire parfaitement beau. Je ne sais ce
+qui peut l'empcher de le publier.
+
+Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** propos du
+refus de graver d'aprs Phillipps le portrait de lord _Foley_, comme il
+lui plaisait de mtamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouv, je crois,
+la clef de cette nigme. Il parat, d'aprs les journaux, qu'un des
+prdicateurs de Johanna Southcote se nomme _Foley_, et je ne puis me
+rendre compte de la confusion d'ides et de mots dudit S*** qu'en
+supposant qu'il a sa pauvre tte pleine de Johanna et de ses aptres.
+C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans
+doute que S*** est un des fidles de cette vieille nouvelle vierge mre
+par l'opration du Saint-Esprit.
+
+Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde[130]. Qu'elle soit
+grosse soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un
+plus grand qu'elle ait trouv quelqu'un pour l'engrosser.
+
+[Note 130: M. Gifford crivit la note suivante sur une copie de
+cette lettre:
+
+Il est regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux
+pote, dans sa _Pucelle la cour_, lui aurait fourni de bonnes
+plaisanteries sur la grossesse de Johanna.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Si vous n'alliez pas Paris ou en cosse, je vous enverrais du gibier.
+Si vous avez chang de rsolution, faites-le-moi savoir.
+
+_P. S._ Un mot ou deux de _Lara_ que me suggre votre envoi. Il ne
+promet pas beaucoup sparment; mais, runi aux autres, il tiendra bien
+sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici
+l'ordre que je prendrais la libert de vous recommander:
+_Childe-Harold_, les _petits pomes, le Giaour, la Fiance, le Corsaire,
+Lara_; ce dernier complte la srie par l'extrme ressemblance qu'il
+offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des
+_Potes anglais_, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations
+cet gard; car, si cela tait vrai, il faudrait l'empcher.
+
+
+
+
+LETTRE CXCVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.
+
+
+Je crois que, dans son intrt et le vtre, M. Hogg serait, comme
+diteur, un critique aussi svre qu'Iago, et qu'une telle entreprise,
+pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but tous deux.
+Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon
+nombre de collaborateurs; je dis bon en qualit, car, par le tems qui
+court, il est peu craindre que la quantit vienne manquer. Il peut y
+avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien
+difficile que dans six in-quartos de posies il n'y ait pas des choses
+faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de
+la grandeur et de la varit de son talent.
+
+Je suis dans un moment d'inactivit; j'ai lu le peu de livres que
+j'avais ici, et me voil forc de pcher pour tuer le tems. J'ai pris
+beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une
+consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.
+
+Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espre qu'on imprime _le
+Corsaire_ d'aprs l'exemplaire que j'ai corrig, avec les vers ajouts
+au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je
+vous ai envoyes pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopt est
+trs-bon.
+
+Mes damns domestiques ne m'ont pas envoy mes journaux depuis
+dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui
+donc lui a fait son petit prophte? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je
+ne serais pas fch d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le
+salut ternel pour une demi-guine par tte, le propritaire de la
+taverne _The Crown and Anchor_ (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir
+de vendre prcisment le double pour un billet d'admission un simple
+banquet terrestre. Srieusement parlant, je crains que toutes ces
+jongleries ne fournissent matire aux railleries et aux plaisanteries
+des incrdules.
+
+Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa _Descente de la
+Libert_; il a choisi un singulier lieu pour crire ce dernier ouvrage.
+Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CXCIX.
+
+A M. MOORE.
+
+Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.
+
+
+Voici la quatrime lettre que je commence pour vous depuis le
+commencement du mois. La finirai-je ou la brlerai-je comme les autres?
+c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous
+expliquerai _pourquoi_ je ne vous ai pas crit, _pourquoi_ je ne vous ai
+pas appel ici, comme j'en avais le projet, avec une infinit d'autres
+_pourquoi_ que je vous garde dans toute leur fracheur. En un mot, il
+faut que vous excusiez ce que j'ai _omis et commis_, et que vous
+_m'accordiez_ plus de _rmission_ que saint Anastase ne vous en
+accordera, si vous _omettez_ le plus petit monosyllabe mystrieux de ses
+pieuses nigmes. Je crois, et ce pourrait bien tre aussi l'opinion de
+saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que
+celui sur _les saints_ le fera damner, ce qui fait un assez joli succs
+pour un seul et mme numro de _Revue_. Tom, vous avez tort de vous
+mler en ce moment de l'incomprhensible, car si Johanna Southcote se
+trouvait rellement.....
+
+Maintenant, un peu d'gosme; voici l'tat de mes affaires. Demain je
+saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes
+plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit
+jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est
+rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 dj payes; mon
+soi-disant acqureur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai
+pay quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contract d'autres; mais
+j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dpenser
+mon gr en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et
+j'espre que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi
+je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de
+Parmesan; et de voir, de l'Italie, les ctes de la Grce, ou plutt de
+l'pire, comme autrefois la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir
+celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dpend d'un vnement qui peut
+arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain quoi m'en tenir; et, si la
+chose se fait, ce ne sera gure le moment de voyager l'tranger.
+
+Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothtique, vous aurez bientt de
+mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une rponse.
+
+Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.
+
+
+La _circonstance importante_ laquelle il fait allusion ici, c'est sa
+seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le
+rsultat. Voici, autant que je puis m'en fier ma mmoire, la manire
+dont il raconte lui-mme, dans ses _Memoranda_, les circonstances qui le
+portrent cette dmarche. Une personne pour laquelle il professait
+depuis un certain tems la plus grande amiti et la plus grande
+confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses taient la
+position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra
+avec force la ncessit de se marier; et, aprs quelques discussions, il
+y consentit. Restait le second point en dlibration: quel devait tre
+l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame,
+il dsigna lui-mme mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y
+opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait,
+pour le prsent, point de fortune, et que l'tat embarrass de ses
+affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une;
+secondement, que c'tait une femme savante, et qu' ce titre elle lui
+convenait encore moins. En consquence de ces observations auxquelles il
+se rendit, il fut convenu que son ami crirait, pour lui, une lettre de
+demande l'autre dame; ce qui fut fait; et une rponse ngative leur
+arriva un matin qu'ils taient ensemble. Vous voyez, dit Lord Byron,
+qu'aprs tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui crire. Il
+le fit; et ds qu'il eut fini, son ami, qui continuait lui faire les
+reprsentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut
+et dit: En vrit, voil une bien jolie petite lettre; c'est dommage
+qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien
+tourne.--En ce cas, elle partira, dit Lord Byron. Et en disant cela,
+il cacheta et expdia immdiatement cette lettre d'o dpendait sa
+destine.
+
+
+
+
+LETTRE CC.
+
+A M. MOORE.
+
+15 septembre 1814.
+
+
+Je vous ai dj crit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore
+dpass mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore
+celle-ci, pour vous dire que je suis charm d'avoir une filleule, et que
+je lui enverrai un hochet de corail que j'espre lui faire accepter ds
+que je serai de retour Londres.
+
+Ma tte est, dans ce moment, dans un tat complet de confusion, par
+suite de diffrentes causes que je ne puis vous dtailler ni vous
+expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont t des plus
+innocentes: la pche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour
+des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au
+point d'en tre malade; de sorte que j'en suis arriv casser des
+bouteilles _soda-water_ coup de pistolets, sauter dans l'eau,
+ramer dessus, et tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous
+fatiguer des ennuis de mon oisivet, vous qui tes bien occup, et
+heureusement occup, je l'espre? Quant moi, je suis heureux aussi
+ma manire; mais, suivant mon habitude, j'ai trouv moyen de me mettre
+dans deux ou trois perplexits, dont je ne vois pas bien comment je
+pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-tre demain, une d'elles
+sera termine.
+
+Vous ne me dites pas un seul mot de votre pome. Je dsirerais le lire
+ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort
+l'ouvrage ni l'auteur. Je crois vous avoir parl de _Lara_ et de
+_Jaqueline_. Un de mes amis, ou plutt l'ami d'un de mes amis les lisait
+dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel
+en tait l'auteur. Le matre du livre rpondit qu'il y en avait deux.
+Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte demi;
+quelque chose comme la socit Sternhold et Hopkins.
+
+Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis
+charm d'tre l'un des _Arcades ambo et cantare pares_.
+
+Adieu. Je suis, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CCI.
+
+A M. MOORE.
+
+Newsteadt, 20 septembre 1814.
+
+
+Voici pour celle qui a long-tems veill les soupirs du pote, pour la
+jeune fille qui a donn ses chansons ce que l'or n'et jamais pu
+payer.
+(_Mlodies Irlandaises_.)
+
+
+MON CHER MOORE,
+
+Je vais me marier, c'est--dire je suis accept[131], et le reste s'en
+suit ordinairement. La mre des Gracques (que je dois procrer), vous la
+regardez comme d'un caractre trop svre pour cadrer avec le mien,
+quoique ce soit le phnix des filles uniques, qu'elle jouisse de la
+plus haute rputation parmi toute sorte d'hommes, et qu'enfin elle soit
+pleine des plus excellentes qualits comme Desdemona. La personne en
+question est miss Milbanke, et j'ai permission de son pre d'aller les
+visiter en qualit de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant
+d'avoir rgl quelques affaires Londres, et m'tre procur un habit
+bleu.
+
+[Note 131: Le jour qu'il attendait sa rponse, il tait dner
+quand son jardinier entra et lui prsenta l'anneau de mariage de sa
+mre, que celle-ci avait perdu plusieurs annes avant, et qu'il venait
+de retrouver en bchant par hasard sous sa fentre. Presque au mme
+moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'cria: Si
+c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau. C'tait en
+effet un consentement trs-flatteur; et la dame en avait expdi un
+double Londres, au cas qu'il ne ret pas sa lettre Newsteadt.
+(_Memoranda_.)]
+
+On dit qu'elle aura de gros hritages: en vrit je n'en sais rien, et
+ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est
+qu'elle a des talens et d'excellentes qualits. Quant son jugement,
+vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, aprs avoir refus six
+autres prtendans.
+
+Si vous avez des objections contre ce mariage, prsentez-les-moi, je
+vous prie, parce que maintenant je suis rsolu, dtermin, et que je
+puis d'autant plus aisment couter le langage de la raison que cela ne
+changera rien la chose. Des circonstances peuvent se prsenter qui
+rompraient ce mariage, mais j'espre que non. En attendant je vous
+communique _un secret_, du moins jusqu' ce qu'il lui plaise de rendre
+la chose publique, c'est que je me suis propos et que j'ai t accept.
+Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait
+traner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espre
+tre ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-pre.
+
+Si cela n'tait pas arriv, je serais all en Italie. Quand je
+redescendrai, peut-tre aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de
+moi Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir.
+Naturellement me voil forc de me rformer entirement, et
+srieusement, si je puis contribuer son bonheur, j'assurerai le mien.
+C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un
+peu plus moi-mme.
+
+Je suis toujours, etc
+
+
+
+
+LETTRE CCII.
+
+A LA COMTESSE DE ***.
+
+Albany, 5 octobre 1814.
+
+
+CHRE MILADY ***,
+
+Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne
+puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure deux
+cents milles d'ici, et ds que mes affaires seront arranges ici, il
+faut que je me hte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la
+personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez
+penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que
+le sont ordinairement les clibataires dans ces conjonctures
+sentimentales. Voil trois semaines que je suis accept; mais quand
+l'heureux vnement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas
+exactement: cela dpend en partie des gens de loi qui ne sont jamais
+fort presss. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce
+le plus lger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent tre
+rciproques: ce n'est mme plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait
+un: dj tous les parens des deux cts nous accablent des flicitations
+les plus ennuyeuses.
+
+Vous connaissez peut-tre cette demoiselle? Elle est nice de lady
+Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos
+connaissances, et n'a qu'un dfaut, c'est d'tre infiniment trop bonne
+pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent
+pas ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui
+m'aurait vit bien des peines et des embarras. Elle s'est occupe
+pendant l'intervalle refuser une demi-douzaine de mes amis intimes,
+comme elle m'a d'abord refus moi-mme, et enfin a consenti me
+prendre, ce dont je lui suis fort oblig. Je voudrais que tout cela ft
+fini, car je hais le fracas, et un mariage en amne toujours; et puis je
+ne puis me marier, ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis
+supporter un habit bleu.
+
+Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdits; vous savez qu'il me
+faut maintenant tre srieux tout le reste de la vie: c'est ici une
+dernire pice de bouffonnerie que je vous cris les larmes aux yeux, en
+attendant le bonheur. Croyez-moi bien srieusement et bien sincrement
+votre oblig serviteur.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Mes complimens mylord son retour.
+
+
+
+
+LETTRE CCIII.
+
+A M. MOORE.
+
+7 octobre 1814.
+
+
+Malgr l'article contradictoire qui doit avoir t envoy au
+_Morning-Chronicle_ par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en
+accuserais Claughton, et cependant je l'en souponne, parce que cela
+aurait pu interrompre le renouvellement de notre march, si nous avions
+voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens
+de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma
+future est tout ce que je pouvais dsirer: tous ceux de l'opinion
+desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens
+en sont galement satisfaits.
+
+Perry a t bien fch, il s'est _contre_-contredit, comme vous le
+verrez dans son journal de ce jour. Certes c'tait l une infernale
+insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal
+du propre comt de sir Ralph Milbanke, et devait passer ses yeux, et
+ceux de sa famille, comme un dsaveu de ma part. J'ai crit pour
+dtruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et
+j'ai joint ma lettre celle de Perry, qui tait pleine de bienveillance
+et de politesse pour moi.
+
+Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalit, chaque
+scne du drame de ma vie est toujours marque par quelque clat d'un
+genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et
+comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espre
+qu'elle ne me traitera pas comme cet Athnien qui voulut _prendre_ tout
+le mrite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion,
+mais qui, ds ce moment-l, ne prit plus de villes. Le fait est que
+cette reine des desses m'a jusqu'ici tir de bien des mauvais pas, et
+j'espre qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile,
+puisque je lui en laisse tout l'honneur.
+
+Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne
+faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que
+vous russirez tout. Il y a de l'esprit, du got, de la gait et de la
+svrit cependant dans chaque ligne de cet article.....................
+........................................................................
+
+Que vous soyez l'un des rdacteurs de la _Revue d'dimbourg_, que je
+sois votre ami, que Jeffrey le soit et un tel point de nous deux;
+voil des vnemens qui n'ont pas t calculs par M.... Comment
+l'appelez-vous donc, l'auteur de l'_Essai sur les probabilits_?
+
+Mais, Tom, voil que Scott vous menace d'un _Lord des Iles_! Vous
+hterez-vous de paratre avant lui, ou bien attendrez-vous que cette
+tempte soit venue briser les talages des libraires?... mauvaise
+mtaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est
+aussi dplace et aussi dplaisante que celle de ***. Je suis de
+trs-bonne heure, et viens cependant d'crire une lgie sur la mort de
+sir P. Parker. C'tait mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu
+depuis mon enfance. Nos parens m'en ont pri; je l'ai crite et remise
+Perry, qui demain la fera paratre dans le _Morning-Chronicle_. Je le
+regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et
+certes je n'eusse pas song le pleurer en vers sans la demande
+pressante de ses amis.
+
+J'espre quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par
+Newsteadt; il faut que vous veniez ma rencontre Nottingham, et que
+vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le
+saurai.
+
+Je suis toujours, etc.
+
+_P. S._ A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends
+parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort
+jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle
+sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demand. Je ne
+l'ai pas vue depuis dix mois.
+
+
+
+
+LETTRE CCIV.
+
+A M. MOORE.
+
+15 octobre 1814.
+
+
+Si mon mariage devait amener quelques diffrences dans mon commerce
+avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre
+parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je
+le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je
+n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable
+qu'elle se trouvera tre un excellent parti. Son pre lui donnera et
+laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes esprances du
+ct de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la
+baronnie reviendra, dit-on, sa soeur, lady Milbanke. Cela dpendra de
+sa volont; mais il parat bien dispos pour elle. Elle est fille
+unique, et les biens de son pre, quoique les lections lui aient cot
+beaucoup, ne laissent pas d'tre encore considrables. Il en a plac une
+partie sur la tte de sa fille; mais s'il les lui donne immdiatement en
+dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'aprs ce
+qui m'en a t dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je
+tche de disposer mes proprits en homme qui va se marier, et je me
+dispose partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix
+jours.
+
+Il ne m'tait pas entr dans l'ide qu'elle et de l'inclination pour
+moi; il parat cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi
+trs-froide, et il parat que je me trompais encore en cela; c'est une
+longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant
+ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le
+catalogue; vous en entendrez assez parler; car il parat que, dans tout
+le nord de l'Angleterre, elle est cite comme un modle. Il est fort
+heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille rputation, puisque de
+mon ct je prsente un tel dficit sous le rapport de la moralit: tout
+cela est d ma _chienne d'toile_, comme le dit le capitaine
+Tranchemont.
+
+Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parl assez de moi dans
+votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de
+plus?.................................................................
+......................................................................
+
+Eh! votre ouvrage si long-tems retard, si impatiemment attendu? Je
+suis sr que vous avez peur maintenant du _Lord des Iles_ et de Scott.
+Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais dire. Vous ne
+devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait
+tonn si l'on vous savait si timide, quoiqu'aprs tout, cette dfiance
+soit, je crois, la marque la plus assure du vritable talent. Bonjour,
+j'espre que nous nous reverrons bientt: en attendant, je vous crirai;
+vous devriez bien venir au-devant de moi Nottingham? Dites donc _oui_,
+je vous en prie.
+
+_P. S._ Si cette union est productive, vous en nommerez le premier
+fruit.
+
+
+
+
+LETTRE CCV.
+
+A M. HENRY DRURY.
+
+18 octobre 1814.
+
+
+MON CHER DRURY,
+
+Bien des remerciemens pour vos _Anecdotes_, dont je ne vous avais pas
+encore accus rception. Maintenant en voici une qui me concerne; je
+vais me marier, et je suis accept depuis un mois. C'est une longue
+histoire; en consquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien
+attachement, et mme un attachement rciproque, encore que je ne sache
+cette dernire circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que
+j'ai presque toujours mene depuis le tems o j'tais votre lve, est
+cause en partie des retards qu'a prouvs cette affaire, maintenant
+arrange. Nous n'avons plus maintenant attendre que les arrangemens
+des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra
+Seaham, dans le rle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme
+moi....................................................................
+.......................................................................
+
+J'espre que Hodgson est en bon chemin pour le mme voyage; je l'ai vu
+ Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se marit en mme
+tems que moi. J'aimerais faire la chose en compagnie, comme des gens
+qui assistent une sance de physique, tenant tous la mme chane, et
+recevant la fois des mains les uns des autres la mme commotion
+lectrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout
+tellement au srieux, il est si mlancolique, si positif, si formaliste,
+qu'il y a de quoi nous dmonter, nous autres hommes du bel air..........
+........................................................................
+
+On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas
+prendre un bleu, cela est trop commun; je dteste un habit bleu!
+
+Je suis, etc.
+
+
+
+
+LETTRE CCVI.
+
+A M. COWELL.
+
+22 octobre 1814.
+
+
+MON CHER COWELL,
+
+Mille remerciemens sincres pour votre lettre obligeante; le pari tait
+de 100 livres sterling Hawke et 50 Hay, rien Kelly, contre une
+guine que chacun des deux premiers m'a donne[132]. Je vous serais
+trs-oblig de me reprendre si je commets quelque erreur en tablissant
+ainsi ce pari, et de communiquer Hodgson tout ce que vous vous
+rappelez ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a rclam l'argent d'un
+pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et
+depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prvenir de pareils
+dsagrmens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses
+se sont passes, et de dire Hodgson ce que votre mmoire vous fournit
+ cet gard.
+
+[Note 132: Contre ces 2 guines, Lord Byron s'tait engag leur
+payer, l'un 100 et l'autre 50 guines, s'il se mariait jamais.]
+
+J'espre vous voir bientt en passant par Cambridge. Mes complimens
+Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+Peu aprs la date de cette lettre, Lord Byron alla Cambridge voter en
+faveur de M. Clarke, candidat du collge de la Trinit, pour la place de
+professeur fonde par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se
+passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment o il
+remettait son vote au vice-chancelier de l'universit dans la _chambre
+du snat_[133], les lves non gradus placs dans la galerie se
+hasardrent tmoigner leur admiration pour lui par un murmure
+d'applaudissement et un trpignement gnral de pieds. Ce manque de
+dcorum fut cause que le vice-chancelier fit immdiatement vacuer la
+galerie.
+
+[Note 133: Sans l'erreur dans laquelle est tomb le traducteur
+prcdent, nous ne nous serions pas avis de faire observer qu'il ne
+s'agit pas ici de la _Chambre des Pairs d'Angleterre_, mais tout
+simplement de la grande salle du collge, de la _salle des actes_, comme
+on l'appelait autrefois dans nos collges. On nomme _le snat_, dans un
+collge anglais, la runion des matres et des lves en grade, ce qui
+quivaut nos _sergens_ et _caporaux_, et nos _chefs_ dans les
+collges royaux et communaux. Ces lves en grade sont appels
+concurremment avec les matres juger et punir, entre autres, toutes
+les fautes dshonorantes pour l'tablissement.
+(_N. du Tr._)]
+
+Appel Londres par mes affaires, au commencement de dcembre, j'eus
+occasion de jouir souvent de la socit de Lord Byron, et d'observer
+l'tat de son ame et de ses sentimens la veille du grand changement
+qui allait s'oprer dans sa destine. Mais je vis avec peine qu'il
+fallait renoncer aux esprances que j'avais formes, et que le mariage
+ne devait pas le ramener un genre de vie plus rgulier, et par
+consquent plus heureux. En mme tems se rveillrent en moi les doutes
+que j'avais souvent entretenus, qu'il ft jamais fait pour le mariage.
+J'eus des craintes ds-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et
+les vnemens dplorables qui suivirent ne les ont que trop ralises.
+
+D'abord, je crois que rarement les hommes d'un gnie extraordinaire sont
+susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui
+font le charme de la vie domestique; je ne sais mme s'ils le sont
+jamais. Un malheur des grands gnies, dit Pope, c'est que leurs amis
+eux-mmes sont plus disposs les admirer qu' les aimer. Cette rgle
+admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en tait une: j'en ai une
+preuve irrcusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirs.
+Mais peut-tre ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature mme
+du gnie et de ses travaux, que tel doit tre le sort de ceux qui en
+sont dous un degr minent, et que les mmes qualits qui commandent
+en eux notre admiration les empchent de se concilier notre amour.
+
+En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'tude de soi, penchant
+naturel tous les hommes de gnie, est une habitude peu sociale, je
+dirai mme peu aimable. En outre, une des sources principales de
+sympathie et de socit parmi les hommes ordinaires est le besoin
+rciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or,
+l'action de ce principe social doit forcment s'affaiblir pour ceux qui
+possdent en ce genre des trsors qui leur suffisent, et qui sont assez
+riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi
+indpendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude,
+que Platon appelait _s'asseoir au banquet de ses propres penses_, qui
+conduisit Byron, aprs Pope, prfrer le silence de son cabinet la
+plus agrable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre
+fonds diminue pour les hommes de gnie la ncessit du commerce avec les
+autres hommes, mais elle leur en inspire le dgot, et la socit de
+ceux que la nature a moins favoriss qu'eux cet gard leur devient un
+fardeau et un ennui que l'amour et l'amiti mme ont peine leur faire
+supporter. Rien n'est plus ennuyeux, dit le pote de Vaucluse, pour
+expliquer la raison qui lui faisait ngliger le commerce de quelques-uns
+de ses meilleurs amis, rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des
+gens qui ont moins d'intelligence que nous.
+
+Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent,
+plus que toute autre chose, dtacher de la vie relle l'homme de
+gnie. force de substituer les sensibilits de son imagination
+celles de son coeur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus
+de ralit que celui dans lequel il pense. Les images idales du bon et
+du beau qui l'entourent dans ses rveries l'accoutument bientt
+regarder tout ce qui est au-dessous de ce type lev, comme indigne de
+ses soins, jusqu' ce qu'enfin, son coeur se glaant mesure que son
+imagination s'chauffe, il arrive souvent que plus il raffine et
+embellit sa thorie des affections sociales, moins il se trouve propre
+les pratiquer[134]. De l vient que souvent, chez des personnes de ce
+caractre, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle,
+sortie de leur cerveau, usurper la place des objets rels et naturels de
+leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa
+vie errante et agite nourrir sa folle passion pour cette Batrice,
+tre imaginaire, et qu'il a immortalis. Ptrarque, qui ne put souffrir
+sa propre fille dans sa maison, dpensa trente-deux ans de posie et
+d'affection dans un amour idal.
+
+[Note 134: La biographie des gens de lettres n'offre que trop
+d'exemples de ce contraste dplorable entre leurs sentimens et leur
+conduite, que produit le passage du sige de la sensibilit du coeur la
+tte. Alfieri, qui adressait sa mre des sonnets pleins de tendresse,
+ne la vit qu'une seule fois, aprs en avoir t spar ds l'enfance,
+quoiqu'il passt frquemment peu de milles de sa demeure. Malgr cette
+grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, ce
+qu'il parat, un poux ngligent et un pre trs-dur. Enfin, Sterne,
+pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la
+sensiblerie propos d'un ne mort, que venir au secours d'une mre
+vivante.
+(_Note de Moore_.)]
+
+En effet, il est de la nature et de l'essence mme du gnie d'tre
+toujours attentivement occup de _soi_, comme du grand foyer, du centre
+gnrateur de la force; semblable soeur Rachel du Dante assise tout le
+jour devant son miroir:
+
+ _Mai non si smagna
+ Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno_.
+
+Cette facult de se concentrer en soi-mme, qui met seule en jeu toutes
+les autres facults du gnie, n'a pas naturellement d'ennemis plus
+redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlvent l'ame
+ elle-mme et la portent vers les autres. En consquence, on trouvera
+gnralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appels
+l'immortalit se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des
+liens trop resserrs, qu'ils ont nglig ce qui aurait pu les rendre
+aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se rserver les
+chances plus hautes et plus hasardeuses d'tre grands. En parcourant la
+vie des hommes qui se sont le plus illustrs dans la posie, celui de
+tous les arts o les traits du gnie sont peut-tre le plus fortement
+marqus, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homre
+jusqu' Byron, ils ont t, quoique dans des degrs diffrens, des
+esprits inquiets, amans de la solitude, renferms en eux-mmes comme le
+ver soie dans sa coque, trangers ou rebelles aux liens domestiques,
+portant partout avec eux dans leurs ames un dpt destin la
+postrit, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et
+lui sacrifiant presque toutes autres penses, toutes autres
+considrations[135].
+
+[Note 135: C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art
+thtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux
+qu'on appelle d'imitation, une sensibilit relle est un grand obstacle
+ la perfection, _la sensibilit tant_, selon lui, _le caractre de la
+bont de l'ame et de la mdiocrit du gnie_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Pour se livrer la posie comme il faut, dit encore Pope, on doit
+abandonner pre et mre et ne s'occuper que d'elle seule. Dans ce peu
+de mots est trac le seul sentier qui conduit le gnie la perfection.
+Ce n'est qu' ce prix que l'on acquiert les premires places dans le
+temple de la renomme; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de
+l'homme tout entier. Quelque dlicieux que soit donc le spectacle de
+l'homme de gnie, apprivois, pour ainsi dire, par la socit, et
+portant docilement le joug qu'elle impose, clairant, sans la troubler,
+la sphre dans laquelle il se meut, malgr l'admiration qu'il nous
+inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manire
+si douce et si facile qu'on a jamais lutt pour l'immortalit et qu'on
+l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le pote peut avoir de
+la popularit, il peut tre aimable et aim, il est dans la route qui le
+mne au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui
+conduit la grandeur et la perfection. Il ne porte pas les marques
+dont la renomme a toujours distingu ses grands martyrs du reste des
+hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller,
+captiver le cercle qui l'entoure, et mme tous ses contemporains, mais
+il n'ira pas la postrit. Lord Byron tait, beaucoup d'gards, une
+exception remarquable la peinture gnrale que nous venons de tracer
+de cette classe d'tres suprieurs laquelle il appartenait. N avec
+des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'tait trop bien
+empar de ses sympathies, ds le commencement, pour permettre son
+imagination d'usurper entirement la place de la ralit, soit par
+rapport ses sentimens, soit par rapport leurs objets. En effet, sa
+vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son gnie, qui le
+ramenait sans cesse en lui-mme, et ses passions, son ambition, sa
+vanit qui le prcipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et
+le rattachaient ses intrts. Bien qu'on puisse dire que le _pote_
+et t plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'_homme_ et
+t moins ardent dans ses gots et dans ses dsirs; c'est pourtant ce
+mlange, cette lutte du _pote_ et de l'_homme_ qui font que ses
+ouvrages portent un si haut degr le cachet de la vie relle, et qu'
+l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile
+autant que lui prendre tous les tons, exprimer tous les sentimens
+tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans
+le coeur humain.
+
+Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son temprament
+si ardent, prtaient ses peintures de la socit une substance et une
+vrit dont celles des autres hommes de gnie ont trop souvent manqu,
+on ne saurait s'tonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se
+dvelopper de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire la
+fin sur son coeur quelques-uns des effets, suites invitables de la
+prdominance de cette facult. On a pu remarquer en effet que l'poque
+laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle o il
+n'tait pas encore arriv la conscience entire de tout son gnie,
+avant que l'imagination ft habitue ces peintures brlantes, auprs
+desquelles tout le reste semble froid et dcolor. Du moment o il se
+trouva ainsi initi aux merveilles de son propre esprit, il commena
+sentir le dgot des ralits de la vie. Et mme ce besoin d'affection
+que la nature avait implant en lui ne pouvait soutenir son ardeur la
+poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce
+qu'il avait _imagin_. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son
+imagination, jointe celle de son temprament, le rappelait un
+sentiment qui, ses yeux, ressemblait de l'amour; mais on peut douter
+que son coeur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et
+qu'une fois lanc dans la mer sans rivages de l'imagination, il et
+jamais pu tre ramen et fix par aucun attachement durable. Il n'y eut
+que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, chauffrent
+passagrement ses penses et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne
+furent gure que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualits
+que celles dont son imagination les avait orns, et qui n'eussent pu
+supporter l'preuve d'un mois ou mme d'une semaine de vie domestique.
+Ce n'tait gure que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il
+voyait dans chaque nouvelle matresse, et tandis qu'il se persuadait
+qu'elles lui fournissaient le modle de ses hrones, il ne faisait que
+se figurer au contraire ses hrones en elles.
+
+Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prdominance de son
+imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consign
+lui-mme dans le journal dont nous avons donn des extraits; souvent,
+dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se
+surprenait soupirant aprs la solitude de son cabinet. C'tait l en
+effet, c'tait dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'tait
+le sige principal de l'empire et de la gloire de ses matresses.
+C'tait l que, sans craindre le contact de la ralit, le
+dsenchantement de la vrit, il pouvait les voir travers le milieu
+brlant de son imagination, et qu'aprs un court dlire de quelques
+jours ou de quelques semaines, il traait pour la postrit un rve de
+passion et de beaut.
+
+Tandis que tel tait le caractre fantastique de tous ses amours,
+l'exception du seul qui dura toujours avec et aprs tous les autres, ses
+amitis, quoique moins sujettes l'influence de son imagination, ne
+laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers la
+nature de tout son tre. Il disait souvent, et on le retrouve
+frquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas _le gnie de l'amiti_,
+et que, quelques dispositions qu'il et pu avoir autrefois pour ce
+sentiment, elles s'taient vanouies avec les annes de sa jeunesse.
+S'il veut parler de l'amiti d'aprs l'ide romanesque qu'il en
+concevait tant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire
+qu'il se sentait incapable d'une amiti vive, mle, durable, une telle
+accusation contre lui-mme est injuste, et je ne suis pas la seule
+preuve vivante du contraire.
+
+Et cependant, dans ses amitis elles-mmes on peut voir jusqu' un
+certain point les effets d'une imagination trop exalte, qui le rendait
+insensible au contact de la froide ralit. On dit que Ptrarque, qui,
+sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut tre pris comme
+une personnification du _pote_, vitait dessein de se trouver trop
+frquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilit
+scrupuleuse qui lui tait personnelle, il n'arrivt quelque chose qui le
+refroidt leur gard[136]. Bien que Byron ft naturellement d'un
+caractre trop bon et trop social pour songer seulement une pareille
+prcaution, c'est cependant un fait l'appui du principe d'aprs lequel
+agissait Ptrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son ge
+mr, ceux avec lesquels il avait le moins vcu taient ceux dont il
+parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent
+l'preuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'tre
+adopts comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en
+consquence ce brillant coloris dont il revtait tout ce qui
+l'intressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, aprs les morts, qui ne
+risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit,
+ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites,
+ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression
+favorable qu'ils avaient faite sur lui, taient les plus srs de vivre
+dans sa mmoire sans variation et sans nuages.
+
+[Note 136: Voyez Foscolo, _Essai sur Ptrarque_. C'est d'aprs le
+mme principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: Je suis persuad que
+la distance qui le sparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas
+peu prolonger et mme accrotre leur affection mutuelle.
+(_Note de Moore_.)]
+
+C'est sans doute la mme cause que son amour pour sa soeur dut en
+grande partie sa ferveur et sa dure. Dans une ame aussi sensible que
+versatile, une longue habitude de la voir tous les jours et dtruit ou
+assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur sparation quand ils
+taient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore[137].
+Son inexprience mme d'un sentiment de cette nature lui fit trouver
+autant de charme que de nouveaut dans les caresses de sa soeur, et avant
+que cette affection et eu le tems de se refroidir, ils furent spars
+de nouveau et pour toujours.
+
+[Note 137: Il le comprenait si bien lui-mme, qu'il dit dans un
+passage d'une de ses lettres dj cite: Ma soeur est Londres, ce qui
+est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvs
+ensemble, nous sommes naturellement plus attachs l'un l'autre.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait
+gnral que je viens de tracer des hommes d'un gnie minent, on ne
+pourra plus demander s'il est probable que des hommes placs si loin du
+sentier ordinaire de la vie, loigns par leur lvation mme des
+influences de notre atmosphre commune, puissent tre des sujets bien
+propres la plus difficile de toutes les expriences sociales, le
+mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus
+illustrs dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons
+que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce
+sens du moins, qu'ils sont rests dans le clibat. En effet, Bacon[138],
+Newton, Gassendi, Galile, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle,
+Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts
+clibataires.
+
+[Note 138: Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du
+clibat, non-seulement l'autorit de son exemple, mais encore celle de
+ses prceptes. Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles
+aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les
+plus utiles au genre humain sont dus des hommes non maris ou du moins
+sans enfans. Voyez, ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israli,
+sur _le Caractre des gens de lettres_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+Il est vrai qu'en raison de l'extrme susceptibilit de leur
+imagination, les potes sont plus souvent tombs dans ce pige toujours
+tendu. Mais le rsultat de leur mariage n'a que trop justifi la sagesse
+avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les
+derniers avertissent par leur exemple l'homme de gnie de fuir le joug,
+les potes le lui rptent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont
+trouv. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilit est si
+exquisement dveloppe, abondent en preuves que le gnie doit tre plac
+bien bas parmi les lmens du bonheur social. Plus ce don du ciel est
+brillant, plus en gnral son influence est douloureuse, et c'est dans
+la socit conjugale surtout que ses effets ont t trop souvent comme
+ceux de _l'toile d'Absinthe_, dont la lumire remplissait d'amertume
+les eaux sur lesquelles elle tombait.
+
+Aux raisons tires du caractre gnral que nous venons de reconnatre
+ces _martyrs de la pense_, et qui peuvent expliquer un pareil rsultat,
+il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est
+souvent encore le fruit d'une imagination accoutume se tromper
+elle-mme. Et, par une concidence aussi triste que frappante, quelles
+que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amene, il faut ajouter la
+liste des potes maris et malheureux dans leur mnage, qui renferme
+dj quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton[139],
+Shakspeare[140] et Dryden, un autre nom digne tous autres gards
+d'tre rapproch de ceux-l, celui de Lord Byron.
+
+[Note 139: On sait que la premire femme de Milton s'enfuit de chez
+lui un mois aprs le mariage, dgote, dit Philipps, de son rgime
+d'conomie et de ses tudes continuelles. Il serait difficile
+d'imaginer un intrieur de maison plus dplorable que celui que nous
+dcouvre son testament nuncupatif. Un des tmoins dpose qu'il a entendu
+le grand pote lui-mme se plaindre que _ses enfans ne prenaient aucun
+soin de lui, encore qu'il ft aveugle, et n'avaient pas honte de
+l'abandonner_.
+(_Note de Moore_.)]
+
+[Note 140: En supposant que l'austrit du caractre et des
+habitudes du Dante et de Milton leur ait attir ces infortunes
+domestiques, on a lieu de s'tonner nanmoins que _le bon Shakspeare_
+n'en ait pas t prserv. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui
+le concernent, et qui sont parvenus jusqu' nous, il n'en est pas de
+plus clairement prouv que le malheur de son mariage. Les dates de la
+naissance de ses enfans compares avec celle de son dpart de Stratford,
+l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le
+sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve
+jusqu' l'vidence qu'il vcut de bonne heure spar de sa femme, et
+qu'il mourut avec des sentimens peu favorables son gard.
+
+Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empcher de
+tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une
+trange ignorance du coeur humain. Si Shakspeare, dit-il, et t
+offens de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais
+croire qu'il et pris un si misrable moyen pour s'en venger.
+(_Note de Moore_.)]
+
+
+J'ai dj dit que mes affaires m'avaient appel Londres au mois de
+dcembre de cette anne. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron
+cette poque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de
+plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y tait suivie
+d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gat; aussi
+ne nous sparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes
+chansons qu'il a cites lui-mme comme ses favorites, il y en avait une
+autre sur un air portugais, _Le chant de guerre retentira dans nos
+montagnes_, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractre national de
+la musique, et la rptition des mots _montagnes couvertes de soleil_,
+lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En
+effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une
+musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux
+quand il entendait les _Mlodies Irlandaises_. Parmi celles qui
+l'affectaient ce point, il y en avait une, commenant par ces mots:
+_Quand je t'ai rencontr, pour la premire fois, jeune et plein
+d'ardeur_, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir
+une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens
+allgorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels
+qu'elle exprimait.
+
+Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre
+soir nous emes dner son ancien matre boxer, M. Jackson, dans la
+conversation duquel semblaient se ranimer tous les gots de sa jeunesse.
+Il tait singulirement amusant de voir combien le sublime auteur de
+_Childe-Harold_ tait familier avec la langue du pugilat, et vers dans
+ses annales.
+
+Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reus cette
+poque, qui mrite bien d'tre transcrit ici.
+
+
+14 dcembre 1814.
+
+MON CHER TOM,
+
+Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir
+ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai
+boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulirement enfl de
+l'loge que vous voulez bien faire de mes qualits sociales; et, comme
+mon ami Scrope a la bont de le dire, je me crois un buveur trs-honnte
+pour un jour de cong. O diable tes-vous donc? avec Woolridge[141], je
+le parierais; et pour cela vous mriteriez un nouvel abcs. Dans
+l'esprance que la guerre avec l'Amrique durera plusieurs annes, et
+que toutes les prises seront dclares bonnes Bermoothes,
+
+Je suis toujours, etc., etc.
+
+[Note 141: Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au
+talent duquel je dus la vie dans cette occasion.
+(_Note de Moore_.)]
+
+_P. S._ Je viens de composer une ptre l'archevque, pour lui
+demander une _licence_ spciale[142]. Cela devient srieux. Murray est
+impatient de vous voir, et se prsentera chez vous, si vous voulez bien
+le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez
+cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?
+
+[Note 142: Les lois ecclsiastiques anglicanes exigent, comme les
+ntres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achte
+toujours une _licence_, c'est--dire une dispense de ces trois
+publications, et mme souvent la permission d'tre mari hors de
+l'glise et par un ecclsiastique tranger au diocse.
+(_N. du Tr._)]
+
+
+
+
+LETTRE CCVII.
+
+A M. MURRAY.
+
+31 dcembre 1814.
+
+
+Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de
+perfectionnemens.
+
+Il faut qu' la fin je prenne un ton dcid avec vous, pour cette
+gravure d'aprs le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde la
+trouver la plus stupide et la plus dsagrable qu'il se puisse imaginer;
+faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux
+plus, dcidment, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu
+moi-mme; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment ce sujet
+d'observations que je ne saurais rpter ici. Ne m'envoyez pas des
+excuses pour rponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je
+n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis
+horriblement press.
+
+_P. S._ Cette lettre est tout--fait illisible; mais elle a pour but de
+vous prier de vouloir bien dtruire la planche, et en faire graver une
+autre _ la demande gnrale du public_. Il faut que celle-ci soit bien
+mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, except l'original qui ne
+sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre
+eau forte d'aprs l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait
+trop la grimace.
+
+
+A son arrive Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'tat de ses
+affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrasse, qu'il
+en conut quelque alarme, et qu'il eut mme l'ide qu'il serait plus
+prudent de diffrer son mariage. Mais le d tait jet, il ne lui tait
+plus possible de reculer. Il se rendit donc, la fin de dcembre,
+accompagn de son ami, M. Hobhouse, Seaham, maison de campagne de sir
+Ralph Milbanke, pre de sa future, dans le comt de Durham, et fut mari
+le 2 janvier 1815.
+
+ Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiance de noble
+ race; sa figure tait belle, mais ce n'tait pas la jeune
+ fille dont la figure avait t pour lui, dans son enfance,
+ comme l'toile du bonheur. Au moment o il tait debout
+ devant l'autel, son front prsenta le mme aspect et ses
+ traits prouvrent le mme mouvement convulsif qui branla
+ autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et
+ alors aussi, comme autrefois, des penses que la parole ne
+ saurait rendre se peignirent sur son front: elles le
+ quittrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors
+ il se tint calme et tranquille, et pronona les paroles
+ voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne
+ vit ni la femme qui tait l, ni celle qui aurait d y tre.
+ Mais le vieux manoir, la grande salle accoutume, les
+ chambres dont il avait conserv le souvenir, le lieu, le
+ jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se
+ rattachait ce lieu et cette heure, et _celle_ dont
+ dpendit toujours sa destine, revinrent et s'interposrent
+ entre lui et la lumire: qu'avaient toutes ces choses
+ faire en ce lieu et dans un tel moment[143]?
+
+[Note 143: _Le Songe_ (_the Dream_).]
+
+Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de
+circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-mme en prose de son
+mariage dans ses _Memoranda_, que j'ai cru pouvoir l'insrer ici comme
+pice historique. Dans ce mmoire, il dit qu'en s'veillant le matin il
+fut assailli des plus tristes rflexions en voyant autour de lui les
+vtemens prpars pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours
+plong dans des ides sombres, jusqu' ce qu'on l'appelt pour la
+crmonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la premire fois de la journe,
+sa fiance et sa famille. Il s'agenouilla, rpta, aprs le prtre, les
+paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses penses
+taient ailleurs; il ne fut rveill que par les complimens des
+assistans, et se trouva... mari!
+
+Avant la fin de la matine, le nouveau couple quitta Seaham pour
+Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le mme
+comt. Au moment du dpart, Lord Byron dit sa femme: _Miss Milbanke_,
+tes-vous prte? Ce qui fut jug _d'un mauvais augure_ par la suivante
+de cette dame.
+
+Il est juste d'ajouter que je cite de mmoire tous ces petits dtails,
+et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir
+d'inexact.
+
+
+
+
+LETTRE CCVIII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Kirkby, 6 janvier 1815.
+
+
+Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dpchez-vous de m'en faire
+compliment.
+
+Bien des remerciemens pour la _Revue d'dimbourg_ et la destruction de
+la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'aprs l'autre portrait
+par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'aprs l'original qui
+a t l'exposition; l'ancienne planche avait t faite d'aprs une
+copie seulement. Je dsire que ma soeur et lady Byron jugent cette
+nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas t contentes de la premire.
+Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle ce sujet.
+
+Je suis sr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des
+_Mlodies_[144], si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien
+votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre
+nouvelle dition. Les volumes ainsi runis doivent tre ddis M.
+Hobhouse, mais je n'ai pas encore fix les termes de la ddicace; je
+vous la fournirai en tems utile.
+
+[Note 144: Les _Mlodies Hbraques_ qu'il avait composes pendant
+son dernier sjour a Londres.]
+
+En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous raliss, je
+suis toujours votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCIX.
+
+A M. MOORE.
+
+Albany, Darlington, 10 janvier 1815.
+
+
+J'ai t mari il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononc;
+Perry l'a annonc dans le _Morning-Chronicle_, sous le titre de _Mariage
+de Lord Byron_, comme si c'tait quelque nouvelle invention ou quelque
+nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopdiques.
+
+Maintenant vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pres, il est
+excellent. Dcidment vous ne devez plus cesser d'crire dans les
+Revues; vous y brillez, vous y tes foudroyant. L'article, ce qu'on
+m'a dit en ville, a t attribu Sidney Smith, ce qui prouve
+non-seulement votre habilet dans l'argot ecclsiastique, mais encore
+que, ds votre entre dans la carrire, vous avez pris toutes les
+allures d'un vtran de la critique. Ainsi continuez et prosprez.
+
+Le _Lord des Iles_ de Scott a paru; j'en ai reu le premier exemplaire
+par la poste, grce la faveur spciale de Murray ....................
+.......................................................................
+
+Votre heure est venue, vous allez les battre tous discrtion. Il est
+impossible de lire ce que vous avez crit dernirement en vers et en
+prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrs. *** et *** sont
+couls. Pour moi, j'ai fatigu ces coquins-l, c'est--dire le public,
+de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Except Southey, personne
+n'a rien fait dont un libraire voult donner une tranche de pudding,
+encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par
+hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperoit. Votre
+heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'changerais pas l'honneur qui
+vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientt de vos
+nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.
+
+_P. S._ Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore
+et les _Grces_ de Joe Atkinson? Il faudra que nous prsentions nos
+femmes l'une l'autre.
+
+
+
+
+LETTRE CCX.
+
+A M. MOORE.
+
+19 janvier 1815.
+
+
+.....................................................................
+Quant votre question par rapport aux chiens[145]... je ne veux pas
+dire de mal de ma mre; mais combien de tems un ami ou une matresse
+(l'addition d'un plaisir charnel tant tout ce qui distingue ces deux
+affections) peuvent-ils reconnatre leur amant ou leur ami? Je n'en sais
+rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire.
+Pour ce qui est de la mmoire des chiens, mettant part Boatswain, le
+plus cher, hlas! et le plus enrag de tous les chiens, je me rappelle
+avoir eu un chien-loup qui m'adorait dix ans, et manqua me dvorer
+vingt. Au moment o je croyais qu'il allait jouer le rle du fidle
+Argus, il me dchira tout le derrire de ma culotte, et ne voulut jamais
+consentir me reconnatre en dpit de tous les os que je lui donnai.
+
+[Note 145: Je venais de lire _Roderick_, le beau pome de M.
+Southey, dont un incident m'avait fait adresser Lord Byron cette
+question: Je voudrais savoir de vous, qui tes de la secte des
+_philocyniques_, s'il est probable, qu'except dans un mlodrame, un
+chien puisse reconnatre son matre, quand ni sa mre, ni son amante ne
+l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc.,
+etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami
+des chiens et mme pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait
+vous semble probable ou non?
+(_Note de Moore_.)]
+
+Voici donc mon humble opinion: une mre reconnat le fils qui lui paie
+son douaire; une matresse reconnat son amant jusqu' ce qu'il ne
+puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnat son
+compagnon jusqu' ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa rputation;
+enfin un chien reconnat son matre jusqu' ce qu'il en ait chang.
+Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homre aussi, autant que je
+puis juger de la mmoire des quadrupdes.
+
+Ainsi vous seriez curieux d'avoir des dtails sur ma femme et moi? Mais
+je ne profanerai pas les mystres d'Hymne... Diable emporte le mot,
+j'allais presque l'crire avec un petit _h_. J'aime Bella autant que
+vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous tes) votre Bessy, et
+c'est (ou c'tait) dire beaucoup.
+
+Adressez-moi votre prochaine Seaham, Stockton-on-Tees, o nous allons
+samedi (encore une corve) voir le beau-pre et la mre de ma
+belle-mre. crivez, et surtout crivez plus longuement au public et
+
+Votre trs-affectionn.
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCXI.
+
+A M. MOORE.
+
+Seaham, Stockton-on-Tees, 2 fvrier 1815.
+
+
+J'ai appris de Londres qu' votre dpart de Chatsworth vous aviez
+laiss toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous
+personnellement et potiquement, et qu'en particulier la romance _When
+first I met thee_ avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien
+que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais crites,
+quoique cet ne de Power vous conseillt d'en supprimer une partie. Il
+parat, d'aprs mon correspondant, que tout le monde regrette votre
+absence Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!
+
+Eh bien! vous voil maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis
+sr, vous est aussi agrable qu'un verre de petite bire au palais
+altr d'un piton voyageur; je puis donc maintenant esprer recevoir de
+vos nouvelles. Depuis ma dernire j'ai transfr mes pnates chez mon
+beau-pre: m'y voil avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La
+lune de miel est passe, et me voil compltement mari. Ma femme et moi
+nous entendons ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est mari;
+d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus dlicieuse des
+positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier bail; mais je
+suis sr que, le mien expir, je le renouvellerais, quand j'en devrais
+contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.
+
+Je dsirerais que vous me rpondissiez, car je suis ici _oblitusque
+meorum obliviscendus et illis_.
+
+Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de
+l'intrigue, comment les comdiens et comdiennes du grand monde se
+comportent avant, pendant et aprs le mariage, et qui se dispose
+enfreindre quelque commandement. Sur ces ctes abandonnes, nous n'avons
+pour nous occuper que des assembles de comt et des naufrages. J'ai
+dn aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dn la veille de
+gens de l'quipage de quelques btimens charbonniers perdus dans les
+dernires temptes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa
+gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales
+de l'Archipel.
+
+Mon papa, sir Ralph, a dernirement prononc un discours Durham, dans
+une assemble sur les taxes; il me l'a depuis rpt plus de vingt fois
+aprs le dner. Il se le rpte encore lui-mme, je crois, dans ce
+moment; je l'ai laiss au milieu de ce beau discours et de plusieurs
+bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui
+arriverait peut-tre un autre auditoire.
+
+Je suis toujours, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Il faut que j'aille prendre le th... Que le diable emporte le
+th! je voudrais que ce ft de l'eau-de-vie et que vous fussiez l pour
+me sermonner ce sujet.
+
+
+
+
+LETTRE CCXII.
+
+A M. MURRAY.
+
+Seaham, Stockton-on-Tees, 2 fvrier 1815.
+
+
+Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, mon ancien
+logement, et voir si mes livres, etc., sont tolrablement soigns;
+comment se porte ma vieille femme de mnage, et comment elle entretient
+en bon tat mon vieil antre. J'ai reu vos envois et je les ai lus; mais
+j'esprais que _Guy Mannering_ me serait parvenu plus tt. Je ne veux
+pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours
+
+Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCXIII.
+
+A M. MOORE.
+
+4 fvrier 1815.
+
+
+Ci-joint vous trouverez la moiti d'une lettre de ***, dont la lecture
+vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que
+sur mes affaires particulires. Si Jeffrey veut prendre un article de ce
+genre, et si vous voulez en entreprendre la rvision, condition sans
+laquelle je ne veux pas m'en mler, nous pourrions nous trois leur
+fournir un aussi bon plat _souscrote_ qu'aucun qui ait jamais caress
+le palais d'un libraire.
+
+Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey l-dessus. La dernire
+proposition que vous m'avez faite de sa part m'a port donner cette
+ide ***, qui crit bien mieux en prose et est bien plus instruit que
+moi. C'est en vrit un homme suprieur. Excusez ma brivet, je suis
+trs-press.
+
+Toujours tout vous, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai crit hier.
+
+
+
+
+LETTRE CCXIV.
+
+A. M. MOORE.
+
+10 fvrier 1815.
+
+
+MON CHER TOM,
+
+Jeffrey a t si bon pour moi, si indulgent pour mes misrables
+productions, que je ne voudrais pas mme, pour obliger un ami, le
+tromper o lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que
+l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en
+importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouv bien suprieur tout
+ce que j'aurais pu faire moi-mme sur ce sujet. Vous pouvez juger entre
+vous jusqu' quel point cet article est admissible, ou le rejeter
+tout--fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant moi, je n'y mets
+d'autre intrt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne
+peut heurter aucun parti, ni mme personne, si ce n'est M. ***.
+.......................................................................
+.......................................................................
+
+Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire,
+relativement au pronom dmonstratif[146]. Je vous admire de craindre que
+vous ne soyez tomb dans le mme dfaut. Ne vous tes-vous donc jamais
+aperu que vous avez un style vous, aussi diffrent de celui de tout
+autre que l'Hafiz de _Shiraz_ l'est de l'Hafiz du _Morning-Post_?
+
+[Note 146: Il m'avait dit qu'on avait remarqu dans ses ouvrages et
+ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop frquent du pronom
+dmonstratif.]
+
+Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez
+privs, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits[147].
+Le diable me confonde si ce n'est pas l une modestie ridicule!
+N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais ds que je la verrai.
+
+[Note 147: Une pice de vers, o il tait question de Lord Byron, et
+adresse lady J***, que j'avais compose Chatsworth, mais que
+j'avais brle depuis.]
+
+Bella me charge de vous faire mille amitis et de vous assurer de son
+souvenir et de sa haute considration. J'aurai soin de vous informer de
+l'poque prcise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans
+trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage;
+j'ai dans la tte le plan d'une expdition en Italie, que nous
+discuterons ensemble. Pensez un peu quels matriaux potiques nous
+pourrions recueillir de Venise, du Vsuve, sans parler de la Grce, que
+nous pourrions visiter tout entire en un an, avec l'aide de Dieu. Si
+j'emmne ma femme, vous pourrez emmener la vtre, et si je laisse la
+mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frre Brum,
+songez ne me pas quitter.
+
+Croyez-moi tout jamais votre, etc.
+
+Byron.
+
+
+
+
+LETTRE CCXV.
+
+A M. MOORE.
+
+22 fvrier 1815.
+
+
+J'ai expdi hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages;
+ainsi, je n'ai pas ajout une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai
+racont ce qui s'est pass entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a
+engag l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute
+fort que cela russisse; toutefois, j'ai dit Jeffrey que, s'il y
+trouvait quelques bonnes ides, il tait parfaitement libre de les
+couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.
+
+Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous prfrez voyager
+seul. Mon intention est bien arrte aussi de partir peu prs
+l'poque que vous dites, et seul aussi.................................
+.......................................................................
+
+J'espre que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie
+l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour
+une syllabe. J'ai dclar que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous
+pensiez, la dernire fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait
+pas fch de notre coalition; ainsi, si je suis tomb dans un mauvais
+pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.
+
+Votre Anacron est arriv[148], et le premier usage que j'en ai fait a
+t de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.
+
+[Note 148: Une tte d'Anacron en cachet, dont je lui avais fait
+prsent.]
+
+Le diable emporte les _Mlodies_ et les douze tribus par-dessus le
+march[149]. Braham nous prtera ou nous a dj prt le secours de son
+talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second mdecin appel quand
+le malade est dsespr. Je ne m'en suis ml que pour satisfaire une
+fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagn c'est un beau discours et
+une recette d'hutres l'tuve.
+
+[Note 149: Je m'tais permis de rire un peu de la manire dont
+quelques-unes de ses _Mlodies Hbraques_ avaient t mises en
+musique.]
+
+Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous
+voyions de quelque manire et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut
+plus tre question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d' moiti
+vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'tat o elle est.
+crivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas vous crire moi-mme.
+
+_P. S._ Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que
+j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'tre, ou, pour mieux
+dire, j'aurais d tre excessivement frapp et afflig de la mort du duc
+de Dorset. Nous avons t au collge ensemble, et cette poque je lui
+tais passionnment attach. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je
+crois, depuis 1805, et ce serait moi une affectation ridicule de
+prtendre que je n'avais conserv pour lui aucun sentiment digne de ce
+nom. Il y a eu un tems o cet vnement m'et bris le coeur; tout ce que
+je puis dire maintenant, c'est que mon coeur ne vaut plus la peine de se
+briser.
+
+Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.
+
+
+
+
+LETTRE CCXVI.
+
+A M. MOORE.
+
+2 mars 1815.
+
+
+MON CHER TOM,
+
+Jeffrey m'a envoy la lettre la plus amicale et accept l'article de
+***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc.,
+mais encore mon caractre. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous
+tes; n'tes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voil ce
+qu'on gagne vous prendre pour confesseur.
+
+Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante[150]. Vous m'avez
+autrefois demand des paroles pour mettre en musique: vous pouvez
+maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous
+plaira; elle est crite fort lisiblement[151], c'est--dire par un autre
+que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en
+dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'crivez-vous pas? Si vous ne
+rpondez promptement, je vous fais un _discours_.
+
+[Note 150: La belle romance maintenant imprime dans ses oeuvres: _Le
+monde ne saurait donner des jouissances gales celles qu'il enlve_.]
+
+[Note 151: Le manuscrit tait de la main de lady Byron.]
+
+Je suis dans un tat complet d'inertie et de stagnation, entirement
+occup manger du fruit, jouer d'ennuyeux jeux de cartes,
+biller, essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux
+quotidiens, ramasser des coquillages sur le rivage, ou contempler la
+crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'nergie
+ncessaires pour vous rien dire, si ce n'est que
+
+Je suis toujours, etc.
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait
+lady C.....k, ou toute autre dame la mode, pour nous runir dans une
+soire, vous, Jeffrey et moi? Je viens de rpondre sa lettre, et c'est
+ce qui me suggre cette ide. Je ne puis m'empcher de rire en songeant
+ la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous
+donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la
+premire partie de l'aprs-dner, jusqu' ce que nous soyons devenus
+assez gris pour lui faire un _discours_. Je crois que le critique nous
+battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois
+pas que la timidit soit un de vos dfauts (en socit, je veux dire).
+
+
+
+
+LETTRE CCXVII.
+
+A M. MOORE.
+
+8 mars 1815.
+
+
+Un vnement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que
+j'prouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais d, de ce que je ne
+puis plus prouver aujourd'hui, m'ont jet dans les rflexions, et ont
+fait natre les penses que vous avez maintenant entre les mains. Je
+suis charm qu'elles vous plaisent; je me flatte en consquence qu'elles
+pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien
+imiter, je n'aurais plus gure d'ambition pour l'originalit. Je serais
+ravi si je pouvais vous forcer vous crier avec Dennis: Pardieu!
+voil mon tonnerre! J'ai crit ces stances pour que vous les mettiez en
+musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en
+fassiez prsent Power, s'il veut bien les accepter.
+
+Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse propos des
+sons nazillards dont il a accompagn mes _Mlodies Hbraques_? Ne vous
+ai-je pas dit que c'tait la faute de K***, et de ma trop grande
+facilit de caractre? Mais vous voulez tre mchant tout prix! Voyez
+ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant ma revanche.
+
+Soyez-en sr et prparez-vous-y: votre opinion sur le pome de ***
+arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux
+oreilles et au coeur de l'auteur[152]. Votre aventure ne laisse pas
+d'tre fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche?
+Vous, homme de lettres et pote vous-mme, aller prendre pour confident
+l'diteur qui a achet ou vendu les plus beaux loges de l'ouvrage en
+question! et puis cette dlicieuse parenthse: _Entre nous deux soit
+dit_! Cela me rappelle un mot de l'_Hritier_: Tte tte avec lady
+Duberly, je suppose.--Non, tte tte avec cinq cents personnes! Votre
+flatteuse opinion ne tardera pas atteindre autant de publicit, avec
+bien des additions, dans bien des lettres, toutes signes L. H. R. O. et
+Ce.
+
+[Note 152: Il fait ici allusion une petite anecdote que je lui
+avais raconte dans ma dernire. crivant l'un des nombreux associs
+d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou
+plutt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un pome
+nouveau: _Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le pome
+de M_. ***. Cette lettre tait en grande partie une lettre d'affaires;
+elle passa par la filire ordinaire du bureau, et je lus la fin de la
+rponse, mon grand dplaisir: _Nous_ sommes fchs que vous ne
+trouviez pas bon le dernier pome de M. ***, et sommes vos trs-humbles
+serviteurs,
+
+L. H. R. O. et compagnie.
+(_N. de Moore_.)]
+
+Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons mont
+une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, prs
+Newmarket, o je serai charm de recevoir de vos nouvelles.
+
+J'ai fort bien pass mon tems ici couter ces infernals monologues
+que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon
+respectable beau-pre s'est invariablement rpt tous les soirs,
+l'exception d'un o il a jou du violon. Somme toute, ils ont t mon
+gard trs-bons et trs-hospitaliers. J'aime beaucoup leur chteau, et
+j'espre qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses annes.
+Bella, dont la sant est parfaite, est d'une humeur toujours agrable et
+douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des prparatifs
+de dpart, et demain, pareille heure, je serai probablement huch sur
+le sige, entour de bagages, quoique je me sois procur une seconde
+voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes
+tranent partout avec elles.
+
+Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,
+
+Votre, etc.
+
+BYRON.
+
+
+
+
+LETTRE CCXVIII.
+
+A M. MOORE.
+
+27 mars 1815.
+
+
+J'avais dessein de vous crire plus tt l'occasion de la perte que
+vous venez d'essuyer[153]; mais, rflchissant combien tout ce qu'on
+peut dire sur un pareil sujet est inutile et us, je m'en suis abstenu.
+Je suis charm de voir que vous supportez ce malheur avec tant de
+courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable Mrs.
+Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la
+distraire, et je suis sr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.
+
+[Note 153: La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.]
+
+Passons maintenant votre lettre. Napolon... mais les journaux
+doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous
+ce sujet, et pour mes _ides relles_, il y a environ un an, je vous
+rfre aux dernires pages du journal que vous avez entre les mains. Je
+pardonne volontiers ce coquin-l de dmentir presque chaque vers de
+mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimit
+auquel le coeur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire
+d'un certain abb qui avait crit un _Trait sur la Constitution de
+Sude_, o il prouvait qu'elle tait indissoluble et ternelle? Au
+moment o il corrigeait l'preuve de la dernire feuille, la nouvelle
+arriva que Gustave III avait dtruit ce gouvernement immortel.
+Monsieur, dit l'abb quelqu'un, le roi de Sude peut dtruire la
+_constitution_, mais non pas _mon livre_!!! Je pense __ cet abb, mais
+je ne pense pas comme lui.
+
+En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus
+extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et sa
+fortune dans le prodigieux succs de son entreprise. Il aurait pu tre
+arrt par nos frgates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de
+Lyon, fameux par tant de temptes et mille autres obstacles. Mais il est
+certainement le favori de la fortune; et
+
+ Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il
+ prend des villes volont et des couronnes loisir, et
+ s'avance de l'le d'Elbe Paris, prparant des _bals_ aux
+ dames et des _balles_ ses ennemis.
+
+Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jet au milieu de l'arme du
+roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne
+bat pas les _allis_, je ne m'y connais plus. Aprs s'tre empar tout
+seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne st pas repousser
+ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va tre soutenu de ses
+vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impriale,
+l'ancienne et la nouvelle arme. Il est impossible de ne pas tre bloui
+et dans l'admiration en contemplant son caractre et la carrire qu'il a
+parcourue. Rien ne m'avait jamais autant dsappoint que son abdication,
+et rien ne me pouvait rconcilier avec lui autant que ce dernier
+exploit, quoique personne ne pt prvoir un changement de fortune si
+brillant et si complet.
+
+Quant votre question, tout ce que je puis vous rpondre, c'est qu'il
+y a en effet quelques symptmes de grossesse. Je n'en tais dsireux,
+moi-mme, que parce que je pense que cela fera plaisir son oncle lord
+Wentworth, ainsi qu' son pre et sa mre. L'oncle dont il s'agit est
+maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-tre que sa
+fortune (7 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, aprs sa
+mort, ma femme. Mais il a toujours t si bon pour elle et pour moi,
+que je ne sais, en vrit, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi
+long-tems qu'il pourra vivre tolrablement ici-bas. Son pre est
+toujours la campagne.
+
+Nous nous mettons demain en route pour la mtropole; adressez vos
+lettres dans Piccadilly, o nous allons occuper l'htel de la duchesse
+de Devon, tandis qu'elle est en France.
+
+Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la proprit de la
+romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas
+parler de _condescension_, de _noble auteur_, etc., toutes phrases viles
+et uses, comme dit Polonius.........................................
+.............................
+
+Donnez-moi, s'il vous plat, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous
+comptez venir Londres. Voil votre projet de voyage sur le continent
+impossible, quant prsent. J'ai vous remercier d'une lettre plus
+longue qu' l'ordinaire; j'espre que vous ferez un nouvel essai de ma
+reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.
+
+
+
+
+LETTRE CCXIX.
+
+A M. COLERIDGE.
+
+Piccadilly, 31 mars 1815.
+
+
+MON CHER MONSIEUR,
+
+C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois,
+j'espre que cela _est_ fort inutile, et qu'il reste encore quelque got
+parmi ces hommes, tout intresss qu'ils soient, qui font marchandise
+des productions du gnie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas
+abattre par la partialit passagre de ce qu'on appelle le public pour
+ses favoris du moment. Vous avez d en voir passer beaucoup, et vous
+survivrez bien d'autres; je dis personnellement, car potiquement
+toute comparaison serait une insulte pour vous.
+
+J'oserais, s'il m'tait permis de hasarder un avis, dire que jamais les
+circonstances n'ont t plus favorables pour la tragdie. Vous avez dans
+Kean un acteur digne de rendre toutes les belles penses que vous pouvez
+crer et personnifier pour lui, et je regrette que le rle d'Ordonio ait
+t donn avant son engagement Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis
+plusieurs annes qui ressemblt aux _Remords_; et je crois que la
+rception de cette pice tait faite pour exciter au plus haut point les
+esprances de l'auteur et du public. Il faut esprer que vous
+continuerez de marcher dans une carrire qui ne saurait manquer d'tre
+glorieuse pour vous.
+
+Prsentez, je vous prie, mes complimens M. Bowles.
+
+J'ai l'honneur d'tre, votre trs-humble et trs-obissant serviteur,
+
+BYRON.
+
+_P. S._ Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira
+de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'tais bien jeune
+et bien irrit quand j'ai crit cette sottise; et que, depuis, elle m'a
+toujours t comme une pine dans le ct, surtout parce que la plupart
+de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns
+mes amis, et m'ont pardonn trop facilement pour que je me pardonnasse
+moi-mme, ce qui est absolument _mettre des charbons ardens sur la tte
+de son adversaire_. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne
+signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce
+que j'ai pu pour en empcher tout--fait la circulation, je regretterai
+toujours infiniment l'injustice et la gnralit des attaques que je m'y
+suis permises.
+
+
+FIN DU DIXIME VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres compltes de lord Byron,
+volume 10, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 ***
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10, by
+George Gordon Byron
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Oeuvres complètes de lord Byron, volume 10
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
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+Annotator: Thomas Moore
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+Translator: Paulin Paris
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+Release Date: January 16, 2010 [EBook #30994]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 ***
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+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
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+<br><br>
+
+<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h4>DE</h4>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+
+<hr class="short">
+<h3>TOME DIXIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+
+
+<p class="mid"><i>Paris.</i><br>
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br>
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46, <br>
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>1830.</h4>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>LETTRES</h3>
+
+<h1>DE LORD BYRON,</h1>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h2>MÉMOIRES SUR SA VIE,</h2>
+
+<h4><span class="sc">Par Thomas MOORE</span>.</h4>
+<br><br><br>
+
+<hr class="full">
+<br>
+<h3>MÉMOIRES</h3>
+
+<h4>SUR LA VIE</h4>
+
+<h2>DE LORD BYRON.</h2>
+<br>
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p>C'est à peu près à cette époque (octobre 1811), que j'eus le bonheur de
+voir Lord Byron pour la première fois et de me lier avec lui. La
+correspondance qui fut la source de notre amitié est on ne peut plus
+propre à faire connaître la mâle franchise de son caractère. Comme c'est
+moi qui la commençai, on me pardonnera un peu d'égoïsme dans le détail
+des circonstances qui y donnèrent lieu. En 1806, la plupart des feuilles
+publiques parlèrent avec beaucoup de raillerie et tournèrent en ridicule
+une affaire qui s'était passée entre M. Jeffrey et moi à Chalk-Farm, se
+fondant sur un faux rapport de ce qui nous était arrivé, à
+Bow-Street<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, devant les magistrats. J'adressai en conséquence une
+lettre à l'éditeur de l'un de ces journaux, dans laquelle je
+contredisais les faussetés qu'ils avaient avancées, et rétablissais les
+faits dans toute leur vérité. Pendant quelque tems, ma lettre parut
+produire l'effet que je m'en étais promis, mais malheureusement, la
+première version prêtait trop aux sarcasmes et aux plaisanteries pour
+céder facilement à la vérité de la seconde. Aussi, toutes les fois que
+l'on faisait allusion à cette affaire dans le public, l'on ne manquait
+pas de rappeler uniquement le premier écrit, parce qu'on le trouvait
+plus piquant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Bow-street, l'un des bureaux de la police municipale de
+Londres, où l'on commence, entre autres affaires, l'instruction des
+duels, que la loi anglaise ne tolère pas, mais regarde, suivant les
+circonstances, comme meurtre simple, ou comme assassinat prémédité.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>Lorsqu'en 1809 parut, pour la première fois, la satire intitulée <i>Les
+Poètes anglais et les Journalistes écossais</i>, je vis que l'auteur, et
+l'on s'accordait à attribuer l'ouvrage à Lord Byron, non-seulement
+s'égayait dans ses vers avec autant de malignité que de talent sur ce
+sujet, mais encore que, sous la forme plus grave d'une note, il donnait
+un aperçu de l'affaire, telle qu'on l'avait d'abord présentée, et par
+conséquent en contradiction directe avec le compte que j'en avais
+publié. Toutefois, comme cette satire était anonyme, et que sa
+seigneurie ne l'avait point reconnue, je ne me crus aucunement obligé
+d'y faire attention, et j'oubliai entièrement cet incident. Pendant
+l'été de cette même année, parut la seconde édition de l'ouvrage,
+portant cette fois le nom de Lord Byron. J'étais alors en Irlande,
+entretenant peu de relations avec le monde littéraire, et plusieurs mois
+se passèrent avant que j'eusse connaissance de cette nouvelle édition.
+Dès que je l'eus obtenue, l'offense prenant un tout autre caractère de
+gravité, j'adressai à Lord Byron la lettre suivante, que j'envoyai à
+l'un de mes amis à Londres, avec prière de la remettre lui-même entre
+les mains de sa seigneurie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Voilà la seule de mes lettres que je prendrai la liberté
+d'offrir entière au lecteur dans le cours de cet ouvrage. Comme elle est
+courte et exprime fort bien les sentimens qui me faisaient agir, j'ai
+cru que l'on me permettrait de m'écarter pour cette fois de la règle que
+je me suis faite de ne donner de mes lettres que les extraits qui me
+paraîtront nécessaires pour jeter plus de jour sur celles de mon noble
+correspondant.<span class="rig">
+(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<br>
+<p class="rig">Dublin, Ier janvier 1807.</p><br>
+
+<p><span class="sc">Milord</span>,</p>
+
+<p>«Je viens de voir le nom de <i>Lord Byron</i> en tête d'un ouvrage intitulé
+<i>Les Poètes anglais et les Journalistes écossais</i>, dans lequel on semble
+donner <i>un démenti</i> au compte que j'ai publié, de ce qui s'est passé
+entre M. Jeffrey et moi, il y a quelques années. Je vous prie d'avoir la
+bonté de me faire savoir si je dois considérer votre seigneurie comme
+l'auteur de cette publication.</p>
+
+<p>«Je n'espère pas pouvoir revenir à Londres avant une semaine ou deux: je
+compte toutefois que, d'ici là, votre seigneurie voudra bien me faire
+connaître si elle avoue l'insulte renfermée dans les passages auxquels
+je fais allusion.</p>
+
+<p>«Il est inutile de recommander à votre seigneurie
+de tenir secrète notre correspondance à ce sujet.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, de votre seigneurie,</p>
+
+<p>«Le très-humble serviteur,»</p>
+
+<span class="rig">THOMAS MOORE.</span><br><br>
+
+<span class="rig">Molesworth-street, Nº 22.</span>
+<br><br>
+
+<p>Au bout d'une semaine, l'ami auquel j'avais adressé ma lettre m'écrivit
+qu'il avait appris du libraire de Lord Byron, que sa seigneurie avait
+quitté l'Angleterre immédiatement après la publication de la seconde
+édition. Il ajoutait que ma lettre avait été remise à un ami de Lord
+Byron, un M. Hodgson qui s'était chargé de la lui faire parvenir par une
+voie sûre. Quoique ce dernier arrangement ne fût pas absolument ce que
+j'aurais pu désirer, je pensai qu'après tout il fallait laisser ma
+lettre devenir ce qu'elle pourrait, et je cessai une seconde fois de
+songer à cette affaire.</p>
+
+<p>Pendant les dix-huit mois qui s'écoulèrent avant le retour de Lord
+Byron, j'avais contracté comme époux et comme père, des obligations qui
+rendent les hommes peu jaloux de s'exposer à des dangers sans nécessité,
+surtout ceux qui n'ont rien à léguer aux objets de leur tendresse. Lors
+donc que j'appris que le noble voyageur était revenu de Grèce, bien que
+je crusse me devoir à moi-même de persister dans mon projet de demander
+une explication, je résolus de prendre un ton de conciliation propre
+non-seulement à montrer le désir d'un résultat pacifique, mais encore à
+faire voir que je ne conservais aucun ressentiment, aucun désir de
+vengeance. La mort de Mrs. Byron me força à différer quelque tems mon
+projet; mais, aussitôt que les convenances le permirent, j'adressai une
+seconde lettre à Lord Byron, dans laquelle me référant à la première, et
+après avoir exprimé le doute qu'elle lui fût jamais parvenue,
+j'établissais de nouveau, et à peu près dans les mêmes termes, la nature
+de l'insulte que je croyais avoir reçue dans la note en question. «Il
+est maintenant inutile, ajoutais-je, de parler de ce qui, dans mon
+intention, devait être la conséquence de cette première lettre. Le tems
+qui s'est écoulé depuis, quoiqu'il n'ait rien changé à la nature de
+l'injure ni à la manière dont je la ressentis, a matériellement altéré
+ma position sous beaucoup de rapports. Aussi le but de cette lettre
+n'est-il que de me montrer conséquent avec ma première, et de vous
+prouver que je suis toujours sensible à l'injure que j'ai reçue, quoique
+les circonstances me forcent à n'y pas donner suite à présent. Quand je
+dis que je suis sensible à cette injure, que votre seigneurie n'aille
+pas s'imaginer que je nourrisse dans mon cœur la moindre idée de
+vengeance contre elle. Je veux seulement exprimer ce malaise où se
+trouve l'homme accusé de mensonge, malaise qui doit le poursuivre
+jusqu'au tombeau à moins que l'insulte ne soit rétractée ou expiée. Si
+j'étais insensible à cette fausse position, je mériterais plus que le
+fouet de votre satire.» Je finissais en ajoutant que, loin de nourrir
+des ressentimens ou des projets de vengeance contre lui, ce me serait un
+grand plaisir qu'une explication satisfaisante me permît de rechercher,
+dès ce moment, l'honneur d'être compté au nombre de ses amis.</p>
+
+<p>Lord Byron me fit la réponse suivante.</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE LXXIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Cambridge, 27 octobre 1811.</p><br>
+
+<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Votre lettre m'a été envoyée de Nollingham ici, ce qui excuse le retard
+qu'a éprouvé la réponse. Quant à votre première lettre, je n'ai jamais
+eu l'honneur de la recevoir; soyez sûr que, dans quelque partie du monde
+que je me fusse trouvé, j'aurais regardé comme un devoir de revenir et
+d'y répondre en personne.</p>
+
+<p>«Je n'ai aucune connaissance de l'avertissement que vous dites avoir
+inséré dans les journaux. À l'époque de votre affaire avec M. Jeffrey,
+je venais d'entrer à l'université. J'ai lu et entendu à cette occasion
+un grand nombre de plaisanteries: le souvenir qui m'en restait était
+tout ce que je savais de l'aventure; et il ne pouvait entrer dans mes
+idées de <i>démentir</i> un récit qui n'était jamais tombé sous mes yeux. En
+mettant mon nom à cette production, je m'en suis rendu responsable
+envers tous les intéressés, j'ai contracté l'obligation d'expliquer tout
+ce qui pourrait avoir besoin d'explications, et de subir toutes les
+conséquences des étourderies que j'avais pu commettre. Ma situation ne
+me laisse pas le choix, c'est à ceux qui sont injuriés ou irrités de
+chercher la réparation qui leur convient.</p>
+
+<p>»Quant au passage en question, <i>vous n'étiez pas</i> certainement la
+personne pour laquelle j'éprouvais des sentimens hostiles. Toutes mes
+pensées, au contraire, se portaient vers un individu que je me croyais
+en droit de regarder comme mon plus grand ennemi littéraire, et je ne
+pouvais prévoir que son antagoniste fût près de devenir son champion.
+Vous ne spécifiez pas ce que vous désiriez que je fisse; je ne puis ni
+rétracter une accusation de mensonge que je n'ai jamais avancé, ni
+offrir des excuses à ce sujet.</p>
+
+<p>»Je serai, au commencement de la semaine, à Saint-James's-Street, n° 8.
+Je n'ai vu ni la lettre ni la personne à laquelle vous aviez communiqué
+vos intentions.</p>
+
+<p>»Votre ami, M. Rogers, ou toute autre personne déléguée par vous, me
+trouvera toujours disposé à adopter toute espèce de proposition
+conciliatrice qui ne compromettra pas mon honneur; ou si tout autre
+moyen échouait, à vous donner les satisfactions que vous croirez
+nécessaires.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br><br>
+
+<p>Dans ma réplique à cette lettre, je commençais par dire qu'elle était,
+après tout, aussi satisfaisante que je pouvais le désirer. Elle
+contenait, en effet, tout ce que pouvait demander la stricte
+<i>diplomatie</i> des explications, savoir: Que Lord Byron n'avait jamais vu
+mon <i>compte rendu</i>, auquel je supposais qu'il avait donné volontairement
+le démenti; qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'accuser de
+mensonge; et qu'enfin le passage dont je me plaignais dans son ouvrage
+n'avait pas été dirigé contre moi personnellement. J'ajoutais que
+c'était là toute l'explication que j'avais droit d'attendre, et que
+naturellement je m'en tenais satisfait.</p>
+
+<p>J'entrais ensuite dans quelques détails sur la manière dont je lui avais
+envoyé ma lettre de Dublin, disant que je le faisais parce que je ne
+pouvais dissimuler que les expressions dont sa seigneurie s'était servie
+en parlant de la perte de cette première missive, m'avaient beaucoup
+affligé.</p>
+
+<p>Je terminais ainsi ma réplique: «Votre seigneurie ne montrant aucun
+désir de sortir du stricte formulaire des explications, il ne
+m'appartient pas de faire de nouvelles avances. Dans des affaires de
+cette nature, nous autres Irlandais, nous savons rarement garder un
+milieu entre des hostilités ouvertes ou une amitié décidée. Mais comme
+les pas que nous pourrions faire vers cette dernière alternative,
+dépendent entièrement de vous maintenant, il ne me reste qu'à répéter
+que je me tiens pour satisfait de votre lettre, et que j'ai l'honneur
+d'être, etc., etc.»</p>
+
+<p>Le lendemain, je reçus de Lord Byron une seconde lettre.</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE LXXIV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">Saint-James's-street, N°8, 29 octobre 1811.</p><br>
+
+<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Peu de tems après mon retour en Angleterre, mon ami, M. Hodgson,
+m'apprit qu'il avait une lettre pour moi; mais un événement malheureux
+arrivé dans ma famille me forçant à quitter Londres précipitamment,
+cette lettre qui, très-probablement doit être la vôtre, est demeurée non
+ouverte entre ses mains. Si, en examinant l'adresse, nous croyons
+reconnaître votre écriture, elle sera ouverte en votre présence, pour la
+satisfaction de toutes les parties. M. Hodgson n'est pas en ville
+actuellement; je le verrai vendredi, et le prierai de me l'envoyer.</p>
+
+<p>»Quant à la dernière partie de vos deux lettres, je ne sais comment y
+répondre, jusqu'à ce que le point principal ait été discuté entre nous.
+Devais-je m'attendre à l'amitié d'une personne qui se croyait accusée
+par moi de fausseté? Dans de telles circonstances n'auraient-elles pas
+pu être mal interprétées, non par la personne à laquelle elles étaient
+adressées, mais par d'autres? Dans le cas où je me trouvais, une
+pareille démarche était impraticable. Si vous, qui vous croyez
+l'offensé, êtes convaincu que vous n'aviez pas de motifs de penser
+ainsi, il ne sera pas difficile de m'en convaincre à mon tour. Ma
+situation, comme je l'ai déjà dit, ne me laisse pas le choix. J'aurais
+été fier de notre connaissance, si elle avait autrement commencé; mais
+c'est à vous de voir jusqu'où elle peut aller sous des <i>auspices</i> si peu
+favorables.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, etc.»</p>
+
+<p>Un peu piqué, je l'avoue, de la manière dont avaient été accueillies mes
+ouvertures intempestives pour établir entre nous un commerce amical, je
+me hâtai de clore notre correspondance par un petit billet où je disais
+que sa seigneurie m'ayant fait sentir l'imprudence que j'avais commise
+en m'écartant du point immédiat de notre discussion, il ne me restait
+qu'à ajouter que si, dans ma dernière lettre, j'avais correctement
+établi l'explication qu'elle m'avait donnée, je déclarais m'en
+contenter; et que, dès ce moment, toute correspondance pouvait cesser à
+jamais entre nous.</p>
+
+<p>Ce billet me valut aussitôt, de la part de Lord Byron, la réponse
+suivante, où se montrent si bien la franchise et la bonté de son
+naturel.</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE LXXV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">30 octobre 1811.</p><br>
+
+<p class="sc">Monsieur,</p>
+
+<p>«Je vous demande bien des pardons de vous importuner encore une fois sur
+un sujet si peu agréable. Ce serait une grande satisfaction pour moi et
+pour vous aussi, je pense, que la lettre laissée chez M. Hodgson, en
+supposant qu'elle soit la vôtre, vous pût être renvoyée encore toute
+entière, surtout puisque vous me dites <i>que les expressions dont je me
+suis servi en parlant de la perte de cette première missive, vous ont
+beaucoup affligé</i>.</p>
+
+<p>»Encore deux mots et ce sera tout. Je me suis senti et me sens encore
+très-flatté de cette partie de votre correspondance, où vous me faites
+entrevoir la perspective de relations amicales entre nous. Si je ne suis
+pas allé d'abord au-devant de ces ouvertures, comme je l'aurais
+peut-être dû, la situation dans laquelle je me trouvais doit être mon
+excuse. Aujourd'hui, vous vous déclarez satisfait des explications que
+je vous ai données; nous n'avons donc plus rien de fâcheux à démêler
+ensemble. Si vous conservez la même bonne volonté de m'accorder
+l'honneur que vous m'avez fait entrevoir, je m'estimerai heureux de vous
+voir au lieu et au moment qu'il vous plaira désigner; et j'ose espérer
+que vous n'attribuerez à aucun motif honteux la prière que je vous en
+fais à mon tour.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur d'être, etc.»</p>
+
+<p>Au reçu de cette lettre, je me hâtai d'aller trouver mon ami, M. Rogers,
+qui était alors en visite chez lord Holland; et, pour la première fois,
+je lui parlai de la correspondance dans laquelle je m'étais engagé. Avec
+son empressement ordinaire à obliger, il proposa que l'entrevue avec
+Lord Byron eût lieu à sa table, et me chargea de le prier de vouloir
+bien lui-même choisir un jour à cet effet.</p>
+
+<p>La lettre suivante est celle qu'il répondit à mon billet.</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE LXXVI.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p class="rig">1er novembre 1811.</p><br>
+
+<p class="sc">Monsieur,</p>
+
+<p>«Je serais désespéré de troubler les engagemens que vous pouvez avoir
+pour le dimanche; si lundi, ou tout autre jour de la semaine arrange
+également vous et votre ami, j'aurai alors l'honneur d'accepter votre
+invitation. Je ne puis être que très-flatté de l'estime que M. Rogers
+veut bien me témoigner; et quoique je ne la mérite pas, je manquerais à
+moi-même, si je n'étais fier des éloges d'un tel homme. Si l'entrevue
+projetée entre vous, votre ami et moi, me conduisait à former une
+liaison avec tous deux, ou l'un de vous, je regarderais le premier sujet
+de notre correspondance comme l'un des plus heureux événemens de ma vie.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être sincèrement votre très-humble serviteur,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Il n'est pas nécessaire, je crois, de faire remarquer au lecteur tout ce
+qu'il y a de bon sens, de convenances et de franchise dans ces lettres
+de Lord Byron. Mêlant, avec une facilité vraiment irlandaise, la guerre
+et la paix, les paroles hostiles et les offres amicales, je l'avais mis
+dans une position où, ne connaissant pas le caractère de celui qui lui
+écrivait, il avait besoin de beaucoup de tact et d'un sentiment profond
+d'honneur, pour se mettre en garde contre une surprise ou quelques
+embûches. De là, cette judicieuse réserve avec laquelle il s'abstint de
+répondre aux offres d'amitié que je lui faisais, avant de savoir si son
+correspondant se tiendrait pour satisfait des seules explications qu'il
+lui convenait de donner. Du moment que ses doutes, à cet égard, furent
+levés, il déploya toute la franchise de son naturel, et la facilité avec
+laquelle, sans plus songer à aucune forme d'étiquette, il se déclara
+prêt à me voir dans quelque lieu et en quelque moment qu'il me plairait
+de choisir, prouve qu'il était aussi confiant et aussi empressé après
+cette explication, qu'il s'était montré judicieusement réservé et même
+pointilleux auparavant.</p>
+
+<p>Ce caractère franc et mâle que Byron déploya dans mes premiers rapports
+avec lui; je le lui ai vu conserver jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>L'intention de M. Rogers avait d'abord été de n'avoir à dîner que Lord
+Byron et moi; mais M. Thomas Campbell étant venu faire visite le matin à
+notre hôte, fut invité à nous honorer de sa compagnie: ce qu'il accepta.
+Une telle réunion ne pouvait manquer d'être intéressante pour nous tous.
+C'était la première fois que chacun de nous trois voyait Lord Byron; de
+son côté, il se trouvait pour la première fois avec des personnes dont
+les noms s'étaient associés à ses premiers rêves littéraires, deux
+desquelles il regardait avec cette admiration dont les jeunes hommes de
+génie honorent volontiers ceux qui les ont précédés dans la carrière<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Qu'on ne me suppose pas ici une modestie affectée: Lord
+Byron avait déjà fait lui-même cette distinction dans les opinions qu'il
+a émises sur les poètes vivans; et je ne puis m'empêcher de reconnaître
+que les éloges qu'il a donnés dans la suite à mes écrits sont dus en
+grande partie à son amitié pour moi.<span class="rig">
+(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>Parmi les impressions que cette réunion m'a laissées, ce que je me
+rappelle avoir principalement remarqué, c'est la noblesse de son air, sa
+beauté, la douceur de sa voix et de ses manières, et ce qui
+naturellement dut me flatter le plus; son envie marquée de m'être
+agréable. Il portait le deuil de sa mère; la couleur de ses vêtemens,
+ses cheveux si bien bouclés, si brillans, si pittoresques, faisaient
+ressortir davantage encore la pâleur aérienne et sans mélange de ses
+traits, dans lesquels se peignait parfois la vivacité de sa pensée, mais
+dont la mélancolie était l'expression habituelle.</p>
+
+<p>Comme aucun de nous ne savait le régime particulier de nourriture qu'il
+avait adopté, notre hôte fut bien embarrassé quand il s'aperçut que son
+noble convive ne pouvait rien boire ni manger de ce qui était sur la
+table. Lord Byron ne voulut goûter ni viande, ni poisson, ni vin; il
+demanda des biscuits et du <i>soda-water</i><a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>; malheureusement on n'avait
+pas songé à s'en procurer. Toutefois, il déclara qu'il se contenterait
+fort bien de pommes de terre et de vinaigre; et trouva moyen de faire,
+avec de si pauvres ingrédiens, un dîner qu'il parut prendre de grand
+cœur.</p>
+
+<p>Je vais reprendre la série de sa correspondance avec d'autres amis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Boisson rafraîchissante, digestive et mousseuse à un
+très-haut degré, obtenue par la combinaison et la solution instantanée
+dans l'eau d'une quantité de soude et d'acide tartreux.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE LXXII.</h3>
+
+<h4>À M. HARNESS.</h4>
+
+<p class="rig">6 décembre 1811.</p><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Harness</span>,</p>
+
+<p>«Voici que je vous écris encore; mais ne croyez pas que je mette à
+contribution votre plume et votre patience, au point d'attendre de vous
+des réponses régulières. Quand vous vous y sentirez disposé,
+écrivez-moi; quand vous garderez le silence, j'aurai la consolation de
+penser que vous êtes beaucoup mieux occupé ailleurs. Hier, Blaud et moi
+sommes allés chez M. Miller; mais comme il n'y était pas, il viendra
+chez Blaud<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> aujourd'hui ou demain. Je tâcherai certainement de les
+réunir.--Vous êtes bien frondeur, mon enfant; en prenant de l'âge, vous
+apprendrez à n'affectionner personne, mais à ne dire du mal de qui que
+ce soit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Le révérend Robert Blaud, l'un des auteurs des <i>Extraits de
+l'anthologie grecque</i>. Lord Byron s'occupait en ce moment de lui assurer
+la traduction du poème de <i>Lucien Bonaparte</i>.</blockquote>
+
+<p>»Quant à la personne dont vous parlez, votre propre bon sens doit vous
+guider. Je n'ai jamais eu la prétention de donner des avis; j'ai, pour
+cela, une foi trop entière au vieux proverbe.</p>
+
+<p>»La gelée actuelle est insupportable. C'est la première fois que j'en
+vois depuis trois ans; je me souviens encore des vœux que je formais
+pour en voir une petite au milieu des étés de l'Orient; quand, pour m'en
+procurer le plaisir, il m'eût fallu monter exprès au sommet de
+l'Hymette.</p>
+
+<p>»Je vous remercie de tout mon cœur pour la dernière partie de votre
+lettre. Il y a long-tems que je n'ai reçu des témoignages d'amitié de
+personne; et je suis charmé qu'il m'en vienne de quelqu'un qui m'en a
+donné de si bonne heure. Je n'ai point changé au milieu de mes courses
+aventureuses. Harrow et vous naturellement êtes toujours présens à ma
+mémoire; et le</p>
+
+<p class="mid"><i>Dulces... reminiscitur Argos</i></p>
+
+<p>m'est venu à l'idée, sur les lieux mêmes auxquels fait allusion la
+pensée prêtée par le poète aux Argiens déchus. Notre liaison a commencé
+avant que nous connussions ce que c'était qu'une date; et il ne tient
+qu'à vous qu'elle continue jusqu'au moment qui nous rangera vous et moi
+au nombre des <i>choses qui auront été</i>.</p>
+
+<p>»Lisez des livres de mathématiques. Je crois que X plus Y est au moins
+aussi amusant que la <i>Malédiction de Kéhama</i>, et certainement plus
+intelligible. Les poèmes de maître S's. sont, en effet, des lignes
+parallèles prolongées indéfiniment, sans qu'on puisse y rien rencontrer
+qui soit absurde autant qu'elles<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Il y a ici dans le texte un jeu de mots impossible à
+traduire; le mot <i>lines</i> signifiant à la fois des vers et des lignes.<span class="rig">
+<i>(N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE LXXVII.</h3>
+
+<h4>À M. HARNESS.</h4>
+
+<p class="rig">8 décembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Voici une formidable feuille de papier, sans dorure et sans encadrement
+noir, et par conséquent bien vulgaire et bien inconvenante, surtout pour
+une personne aussi sévère que vous sur l'étiquette; mais comme c'est
+aujourd'hui dimanche, je ne saurais m'en procurer de meilleure qualité,
+et quant à la grandeur excessive, j'y remédierai en ne la remplissant
+pas toute entière. Je n'ai pas vu Blaud depuis ma dernière lettre, mais
+nous dînons ensemble mardi prochain avec Moore, l'épitomé de toutes les
+perfections poétiques et personnelles. Je ne sais comment Blaud en aura
+fini avec Milles. Je prends peu d'intérêt à l'un ou à l'autre; qu'ils
+s'arrangent à leur fantaisie. J'ai fait tous mes efforts, à votre
+prière, pour les mettre bien ensemble, et j'espère qu'ils
+s'accommoderont pour leur mutuel avantage.</p>
+
+<p>»Coleridge a donné des lectures où il traite mal Campbell. Rogers était
+présent, et c'est de lui que nous tenons la nouvelle. Nous ferons une
+partie pour aller entendre ce manichéen de la poésie. Pote va épouser
+miss Long, et n'en sera pas moins un malheureux. On dit que les
+ministres restent; sa Majesté est toujours dans le même état. Ainsi, à
+vous: voilà de la folie simple et de la folie double.</p>
+
+<p>»Je ne connais qu'un homme qui ait été vraiment heureux, c'est
+Beaumarchais, l'auteur de <i>Figaro</i>, qui avait enterré deux femmes et
+gagnée trois procès avant l'âge de trente ans.</p>
+
+<p>»Que faites-vous maintenant, mon enfant? <i>vous étudiez, j'en suis sûr</i>.
+Je désire vous voir prendre vos grades. Rappelez-vous que voici l'époque
+la plus importante de votre vie; n'allez pas tromper les espérances du
+papa, de la tante, et de toute la parenté, sans parler des miennes. Ne
+savez-vous pas que tous les enfans dont le sexe a été reconnu masculin
+ont été créés dans le but formel de prendre des degrés? et que moi,
+moi-même, je suis <i>artium-master</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, quoique l'orateur public de
+l'université puisse seul dire comment j'y suis parvenu. De plus, vous
+devez être prêtre et réfuter le dernier ouvrage de sir William Drummond
+sur la Bible (qui, bien qu'imprimé, n'est pas publié), et les livres de
+tous les autres mécréans. Laissez-là tous les amusemens frivoles, et
+devenez aussi immortel qu'on peut le devenir à Cambridge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Deuxième grade dans les universités anglaises, répondant à
+celui de <i>licencié</i>.</blockquote>
+
+<p>»Vous voyez, <i>mio carissimo</i>, quelle peste de correspondant je suis;
+mais, une fois à Newsteadt, vous serez aussi tranquille que vous le
+voudrez; je ne vous distrairai plus de vos études, comme je fais
+maintenant. Quand voulez-vous fixer le jour pour que je vienne vous
+prendre, suivant qu'il a été convenu? Hodgson parle d'entrer en tiers
+dans notre voyage, mais nous ne pouvons l'admettre, au moins quant à
+l'intérieur de la voiture. Vous viendrez décidément avec moi, comme il a
+été dit, et n'allez pas vouloir faire assaut de politesse avec Hodgson à
+ce sujet. Je trouverai moyen de pratiquer de la place pour vous deux à
+l'aide de quelque stratagème. Si seulement Hodgson était un peu moins
+gros, nous nous emballerions plus aisément. A-t-il cessé de boire des
+spiritueux? c'est un excellent garçon, mais je ne crois pas que l'eau
+lui soit bonne, au moins intérieurement. Voulez-vous savoir ce que je
+fais en ce moment? je mâche du tabac.</p>
+
+<p>»Vous ne voyez pas mes deux confédérés, Soupe Davies et Matthews<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>; ce
+ne sont pas vos hommes: et comment se fait-il que moi, qui suis
+absolument <i>hujusdem farinæ</i>, j'aie pu me maintenir jusqu'ici dans vos
+bonnes grâces? Bonne nuit, je continuerai demain matin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8"
+name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> Le frère de C.S. Matthews, l'ami qu'il venait de perdre.<span class="rig">
+(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p class="rig">9 décembre.</p><br><br>
+
+<p>«Le matin, je suis toujours mal disposé, et aujourd'hui le tems est
+aussi sombre que moi-même. La pluie et le brouillard sont pires qu'un
+<i>sirocco</i>, surtout dans un pays où l'on ne mange que du bœuf et ne boit
+que de la bière. Mon libraire, Cawthorne, sort d'ici; il m'a dit, avec
+une figure bien grave, qu'il est en traité pour un roman de Mme
+d'Arblay's, dont on demande mille guinées. Il veut que je lise le
+manuscrit, s'il termine; je le ferai avec plaisir, mais je me garderai
+bien de donner mon opinion à la légère sur cette dame, car je sais que
+le docteur Johnson a revu sa <i>Cécilia</i>. Si le libraire me donne ce
+roman, je le mettrai dans les mains de Rogers et de Moore, qui sont
+certainement des gens de goût. J'ai rempli la feuille; pardon, je ne le
+ferai plus. Peut-être vous écrirai-je encore; mais, que je le fasse ou
+non, croyez, mon cher William, que je suis pour toujours votre, etc.»</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE LXXIX.</h3>
+
+<h4>À M. HODGSON.</h4>
+
+<span class="rig">Londres, 8 décembre 1811.</span><br>
+
+<p>«Je vous ai envoyé, l'autre jour, un conte lamentable, les <i>Trois
+Moines</i>; maintenant voici quelque chose d'un style tout différent. Je
+l'ai écrit hier ou avant-hier, en entendant une vieille chanson:</p>
+
+<p class="mid">Laissons-là ces accens lugubres, etc., etc.</p>
+
+<p>»J'ai dans les mains un livre de sir William Drummond (imprimé, mais non
+publié), intitulé l'<i>Œdipe Juif</i>, dans lequel il essaie de prouver que
+la plus grande partie de l'Ancien-Testament est une allégorie,
+particulièrement la Genèse et Josué. Il se déclare théiste dans sa
+préface, et traite fort cavalièrement l'interprétation littérale. Je
+voudrais que vous pussiez le lire. M. W. me l'a prêté, et j'avoue qu'il
+vaut pour moi vingt traités comme celui de Watsons.</p>
+
+<p>»Il faut que vous et Harness vous fixiez une époque pour votre visite à
+Newsteadt: pour moi, je suis toujours à votre disposition, à moins qu'il
+ne survienne quelque chose dans l'intérim...</p>
+
+<p>»Blaud dîne chez moi mardi pour s'y trouver avec Moore. Coleridge a
+attaqué les <i>Plaisirs de l'Espérance</i> et tous les autres <i>plaisirs</i>. M.
+Rogers était présent et a eu celui de voir l'orateur jeter aussi
+indirectement quelques pierres dans son jardin. Nous nous faisons une
+partie d'aller entendre ensemble le nouvel art poétique de ce
+schismatique réformé; si j'étais l'un des grands astres de notre
+Parnasse, ou que j'eusse assez d'importance pour que le professeur
+s'occupât de moi, je ne l'écouterais certainement pas sans lui répondre.
+Car vous savez que, si un homme se laisse battre une fois impunément,
+c'est à recommencer tous les jours. Campbell se désespère, je n'ai
+jamais vu un homme si sensible; quel heureux naturel! j'en suis fâché,
+qu'a-t-il à craindre de la critique? Je ne sais si Blaud a vu Miller,
+qui devait le venir trouver hier.</p>
+
+<p>»C'est aujourd'hui dimanche, jour dans lequel je ne me suis jamais
+amusé, si ce n'est à Cambridge, encore le souvenir de l'orgue n'a-t-il
+rien de bien agréable. Les affaires sont assez stagnantes dans la ville;
+tant qu'elles n'iront pas en arrière, c'est pour le mieux. Harness
+écrit, écrit, écrit, le voilà devenu auteur. Je ne fais rien que mâcher
+du tabac. Je voudrais que le parlement fût ouvert pour avoir le plaisir
+d'entendre les autres et peut-être aussi celui de me faire écouter à mon
+tour; mais je ne suis pas bien empressé là-dessus. J'ai bien des plans
+dans la tête: quelquefois je pense à retourner dans le Levant, et à
+visiter encore cette Grèce bien aimée. Je me porte bien, mais je suis
+toujours un peu faible. Hier Kinnaird m'a dit que j'avais l'air bien
+malade, ce qui fait que je suis rentré fort content chez moi.</p>
+
+<p>»Vous ne cesserez jamais de boire du vin? voyez ce que c'est que d'avoir
+trente ans! si vous étiez de six ans plus jeune, vous pourriez renoncer
+à toutes les habitudes du monde. Vous buvez et vous repentez, vous vous
+repentez et buvez. Soupe est-il toujours langoureux et intéressant? Et
+comment va Hinde avec son infernale chimie? J'ai écrit à Harness, et il
+m'a écrit, et nous nous sommes écrit, et il ne nous reste plus qu'à nous
+écrire encore jusqu'à ce que la mort vienne enlever les plumes et les
+écrivains.</p>
+
+<p>»L'Alfred-club a trois cent cinquante-quatre candidats pour six places
+vacantes. Le cuisinier a déserté nous laissant dans l'embarras, ce qui
+ne fait pas rire notre comité. Maître Brook, notre chef de service, a la
+goutte, et notre nouveau cuisinier n'est pas des meilleurs. Je parle
+d'après autrui, car qu'importe l'art de la cuisine à un homme qui ne
+mange que des légumes? Vous en savez maintenant autant que moi sur
+l'état de nos affaires. Nous avons toujours au club des livres et du
+repos, et quant à moi je les laisse diriger la cuisine à leur fantaisie.
+Faites-moi savoir ce que vous avez décidé pour notre partie de Newsteadt
+et croyez-moi toujours votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">Νωαιρων</span><br>
+
+<h3>LETTRE LXXX.</h3>
+
+<h4>À M. HOGDSON.</h4>
+
+<span class="rig">Londres, 12 décembre 1811.</span><br>
+
+<p>«Eh bien, Hodgson! je crains que vous n'ayez renoncé à moi aussi, en
+renonçant au vin. J'ai écrit, écrit; point de réponse! Mon cher sir
+Edgar, l'eau ne vous convient pas, buvez-moi du Xérès et écrivez. Une
+indisposition a empêché Blaud de nous tenir parole; mais M** nous a
+amplement dédommagés. J'ai quelqu'espoir de l'engager à venir à
+Newsteadt avec nous; je suis sûr que vous l'aimerez plus à mesure qu'il
+se livrera davantage, c'est du moins ce qui m'arrive.</p>
+
+<p>»Je ne sais où en sont les affaires de Milles et de Blaud. Cawthorne
+prétend être en traité pour un nouveau roman de Mme d'Arblay's: s'il
+l'obtient (au prix de mille guinées), il désire que je lise le
+manuscrit. Je le ferai avec plaisir, non que je pense à donner jamais
+mon opinion à cette dame dont le docteur Johnson a revu les ouvrages,
+mais par pure curiosité. Si mon honorable éditeur voulait avoir un
+jugement de quelque poids, j'enverrais le manuscrit à Rogers et à M**,
+comme à des gens du goût le plus épuré. J'ai eu une quantité de lettres
+de W. Harness; de vous, rien: l'on voit bien que vous n'êtes plus un
+enfant. Toutefois j'ai la consolation de savoir que vous êtes plus
+agréablement occupé à faire des articles pour les <i>Revues</i>. Vous ne
+méritez pas que j'ajoute une seule syllabe, aussi ne l'ajouterai-je pas.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je n'attends que votre réponse pour fixer notre rendez-vous.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE LXXXI.</h3>
+
+<h4>À M. HARNESS.</h4>
+
+<span class="rig">15 décembre 1811.</span><br>
+
+<p>«J'ai fait à votre dernière une réponse dont, par réflexion, je ne suis
+pas plus content que vous ne l'aurez probablement été vous-même. Je
+n'attendrai donc pas une nouvelle de vous pour vous dire que je viens
+d'avoir l'avantage d'une épître de ***, pleine de toutes ses petites
+doléances; et cela au moment où, par suite de circonstances qu'il serait
+trop long de raconter, je luttais contre le souvenir de douleurs auprès
+desquelles ses souffrances imaginaires sont comme une égratignure en
+comparaison d'un cancer. Tout cela combiné m'avait mis de mauvaise
+humeur contre lui et contre le genre humain. La dernière partie de ma
+vie s'est passée dans une lutte continuelle contre les affections qui
+ont empoisonné la première. Quoique je me flatte d'être parvenu à les
+dompter, il y a cependant de certains momens, et celui-là en était un,
+où je suis aussi fou qu'autrefois. Je n'en ai jamais tant dit, et je ne
+vous en eusse pas parlé ici, si je ne craignais d'avoir été un peu trop
+sauvage dans ma dernière, et si je ne désirais vous en offrir cette
+espèce d'excuse. Vous savez du reste que je ne suis pas de vos
+troubadours langoureux; ainsi tâchons de rire maintenant.</p>
+
+<p>»Hier j'allai avec Moore à Sydenham, faire une visite à Campbell<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>. Il
+n'était pas visible; et nous nous en revînmes assez gaîment. Demain je
+dîne avec Rogers; et nous irons entendre Coleridge, qui fait presque
+fureur dans ce moment-ci. Hier soir j'ai vu Kemble dans <i>Coriolan</i>; il
+était superbe, et a joué magnifiquement. Par bonheur, j'ai eu une
+excellente place dans la meilleure partie de la salle, qui était plus
+que pleine. Clare et Delaware, qui y étaient aussi, ne furent pas si
+heureux. Je les ai vus par hasard: nous n'étions pas ensemble. J'aurais
+voulu que vous fussiez là; avec votre amour pour Shakspeare et la
+tragédie bien jouée, cette soirée vous eût fait éprouver de bien vives
+jouissances. La semaine dernière j'éprouvai tout le contraire à
+Haymarket, en voyant M. Coates jouer Lothario; il fut sifflé à outrance,
+et le méritait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9"
+name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Cette promenade me fit connaître d'une manière assez peu
+rassurante l'une des singularités de Lord Byron. Au moment où nous
+quittions son logement de Saint-James's-street, vers le midi, il demanda
+au domestique qui fermait la portière du vis-à-vis: «Avez-vous mis les
+pistolets dans la voiture?» La réponse fut affirmative. Il était
+impossible de ne pas sourire de cette précaution prise en plein midi;
+surtout en égard aux auspices sous lesquels notre liaison avait
+commencé.<span class="rig">
+(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>»Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du sort de B** et de H**;
+c'est bien ce que méritent ces sentimentalistes, qui vont se consoler
+dans des maisons de prostitution de la perte, l'irréparable perte,
+désespoir d'un attachement si noble, la perte de deux courtisanes! Vous
+censurez ma manière de vivre, Harness; quand je me compare à ces hommes
+plus âgés, que moi et dans une position plus brillante, en vérité, je
+commence à me regarder comme un monument de prudence, une statue
+ambulante, incapable de sentimens et de faiblesses; et cependant le
+monde en général m'attribue sur ces hommes-là une orgueilleuse
+supériorité dans la carrière du vice. Au bout du compte j'aime assez B**
+et H**; et il ne m'appartient pas, Dieu le sait, de condamner leurs
+erreurs. Mais j'avoue que je ne puis souffrir de les voir honorer de
+telles liaisons du nom d'<i>amour</i>... attachemens romantiques pour des
+choses qu'on peut acheter un écu!</p>
+
+<span class="rig">16 décembre.</span><br>
+
+<p>»Je viens de recevoir votre lettre; je suis pénétré de l'affection que
+vous me témoignez. La première partie de ma lettre d'hier vous aura
+parti, j'espère, une explication de la précédente, quoiqu'elle ne
+suffise pas pour l'excuser. J'aime à recevoir de vos nouvelles...
+j'aime... le mot n'est pas assez fort. Après le plaisir de vous voir, je
+n'en connais pas de plus grand. Mais vous avez d'autres devoirs,
+d'autres amusemens; et je ne voudrais pas vous enlever un moment aux uns
+ou aux autres. Hogdson devait venir aujourd'hui, mais je ne l'ai point
+vu. Les faits dont vous parlez à la fin de votre lettre sont de
+nouvelles preuves à l'appui de mon opinion sur les hommes. Tels vous les
+trouverez toujours, égoïstes et défians; je n'en excepte aucun. La cause
+en est dans l'état de la société. Dans le monde, chacun ne doit compter
+que sur soi; il est inutile et peut-être égoïste d'attendre rien des
+autres. Mais je ne crois pas que nous naissions ainsi; car il y a de
+l'<i>amitié</i> au collége, et assez d'<i>amour</i> avant l'âgé de vingt ans.</p>
+
+<p>»Je suis allé voir ***; il me retient en ville, où je ne voudrais pas
+être actuellement. C'est un homme bon, mais tout-à-fait sans conduite.
+Maintenant, mon cher William, il faut que je vous dise adieu.</p>
+
+<p>»Croyez-moi pour toujours votre bien affectionné, etc.»</p>
+
+<br>
+
+<p>Dès le moment de notre première entrevue, à peine laissâmes-nous passer
+un jour sans nous trouver ensemble, Lord Byron et moi; et notre
+connaissance se changea en intimité et en amitié avec une promptitude
+dont j'ai vu peu d'exemples. Je fus très-heureux dans toutes les
+circonstances qui marquèrent nos premiers rapports. Pour un cœur aussi
+généreux que le sien, le plaisir de réparer une injustice aida peut-être
+beaucoup l'impression favorable que je pouvais avoir faite sur son
+esprit, tandis que la manière dont j'en demandais réparation, exempte de
+colère ou de rien qui ressemblât à un défi, ne lui laissa aucun souvenir
+fâcheux de ce qui s'était passé entre nous. Point de compromis ou de
+concessions qui pussent blesser son amour-propre, ou diminuer la grâce
+de cette franche amitié à laquelle il m'admit si cordialement tout
+d'abord. Ce fut encore un bonheur pour moi que ma liaison avec lui se
+formât avant qu'il ne fût arrivé à l'apogée de ses succès, avant que les
+triomphes qui l'attendaient n'eussent mis le monde à ses pieds, et donné
+à d'autres hommes illustres qui recherchèrent son amitié, des chances
+bien plus sûres de fixer son estime. Quoi qu'il en soit, la nouvelle
+carrière que lui ouvrirent ses succès, loin de nous détacher l'un de
+l'autre, ne fit que nous mettre plus souvent ensemble, et par conséquent
+rendre notre liaison plus intime. Certaines circonstances m'avaient fait
+admettre dans cette haute société où l'appelait son rang; et quand,
+après avoir publié <i>Childe-Harold</i>, il commença à voir le monde, ceux
+qui étaient depuis long-tems mes amis intimes devinrent les siens. Nous
+allions généralement dans les mêmes maisons; et dans la saison toujours
+si gaie d'un printems à Londres, nous nous trouvions, comme il le dit
+lui-même dans une de ses lettres, <i>embarqués ensemble dans le même
+vaisseau de fous</i>.</p>
+
+<p>Mais au moment où nous nous vîmes pour la première fois, il était, pour
+ainsi dire, seul dans le monde. Même ses connaissances de cafés, qui,
+avant son départ d'Angleterre, lui avaient tenu lieu d'une meilleure
+société, étaient ou abandonnées ou dispersées. À l'exception de trois ou
+quatre camarades de collége, auxquels il paraissait fortement attaché,
+M. Dallas et son avoué semblaient les seules personnes qu'il pût appeler
+ses amis, et quels amis! Trop fier pour se plaindre de son isolement,
+qui lui était évidemment pénible, l'état d'abandon dans lequel il se
+trouva arrivé à l'âge d'homme fut une des sources principales de ce
+dédain vengeur qu'il affectait pour le genre humain, et que les hommages
+tardifs qu'il en reçut ne purent parvenir à éteindre. L'effet que
+produisit sur son caractère adouci le commerce si court qu'il entretint
+dans la suite avec la société, prouve que son cœur se fût rempli des
+sentimens les plus doux si le monde lui eût souri plus tôt.</p>
+
+<p>Toutefois, en recherchant ce qu'eût pu être son caractère dans des
+circonstances plus favorables, n'oublions pas que ses défauts mêmes
+furent les élémens de sa grandeur; que c'est de la lutte de ce qu'il y
+avait de bon et de mauvais dans son naturel que son génie tire sa force
+et son éclat. Un accueil plus flatteur dans le monde eût sans doute
+adouci et fléchi son caractère acerbe; mais peut-être aussi lui eût-il
+ôté quelque chose de sa vigueur: la même influence qui aurait répandu
+plus de charmes et de bonheur sur sa vie aurait pu être fatale à sa
+gloire. Dans un petit poème qu'il paraît avoir composé à Athènes, en
+1811, et que l'on trouve écrit de sa main sur le manuscrit original de
+<i>Childe-Harold</i>, il y a deux vers qui, à peine intelligibles si on les
+joint à ceux qui précèdent, peuvent, pris isolément, s'interpréter comme
+l'expression d'un sentiment prophétique, et de la conviction que de la
+ruine et du naufrage de toutes ses espérances naîtrait l'immortalité de
+son nom.</p>
+
+<blockquote>
+ Cher objet d'un attachement malheureux! quoique privé
+ maintenant et d'amour et de toi, il me reste ton souvenir et
+ mes larmes pour me réconcilier avec la vie. On dit que le
+ tems peut détruire la douleur, je sens qu'il n'en est rien;
+ car <i>ma mémoire devient immortelle par le coup même qui tue
+ toutes mes espérances</i>.
+</blockquote>
+
+<p>Pendant les premiers mois de notre liaison, nous dînions souvent tous
+les deux ensemble, n'ayant pas de société commune où nous pussions nous
+trouver. Il n'appartenait alors qu'à l'Alfred, et je ne faisais partie
+que du Wattier. Nous prenions généralement nos dîners chez Saint-Alban
+ou chez Steven, dont il était une ancienne pratique. Quoique de tems en
+tems il bût du vin de Bordeaux assez largement, il persistait dans son
+système d'abstinence quant aux mets. Il paraît qu'il s'était fait l'idée
+qu'une nourriture animale avait quelqu'influence sur le caractère. Je me
+rappelle qu'un jour, étant assis en face de lui, il me regarda quelques
+secondes manger avec appétit un beefsteak, puis me demanda du ton le
+plus sérieux: «Moore, ne pensez-vous pas que ces beefsteaks doivent
+finir par vous rendre féroce?»</p>
+
+<p>Ayant cru que je désirais faire partie de l'Alfred-club, il se hâta de
+me proposer pour candidat; toutefois, la résolution que j'avais prise,
+dans l'intervalle, de vivre à la campagne, rendait inutile la
+souscription à un nouveau club. J'écrivis donc à Lord Byron pour le
+prier de rayer mon nom; et j'éprouve un plaisir que l'on me pardonnera
+sans doute, à insérer ici sa réponse, quoique peu intéressante du reste,
+parce que c'est la première épître familière dont il m'ait honoré.</p><br>
+
+<h3>LETTRE LXXXII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">11 décembre 1811.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Moore,</span></p>
+
+<p>«Nous laisserons-là, s'il vous plaît, toutes les vaines formules de
+politesse, et nous nous en tiendrons aux noms qu'il a plu à nos parrains
+et marraines de nous donner. Si vous le voulez absolument, j'effacerai
+votre nom; cependant, je n'en vois pas la nécessité, car j'ai,
+aujourd'hui, ajourné votre élection <i>sine die</i>, jusqu'à ce qu'il vous
+plaise de nous honorer de votre compagnie. Je ne dis point cela parce
+qu'il y aurait quelque chose de désagréable pour moi à effacer votre nom
+de la liste après l'y avoir fait inscrire, mais parce que, plus
+long-tems il y aura été, plus nous aurons de probabilité de succès, et
+plus grand sera le nombre des membres qui voteront pour vous. C'est à
+vous de décider; votre volonté, à cet égard, sera ma loi. Si mon zèle
+est allé déjà au-delà de la discrétion, pardonnez-le moi en faveur du
+motif.</p>
+
+<p>»Je voudrais que vous vinssiez avec moi à Newsteadt, Hodgson y sera avec
+un de mes jeunes amis, Harness, le plus cher et le plus ancien camarade
+de classe que j'aie eu depuis la troisième <i>forme</i><a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>, à Harrow,
+jusqu'à ce jour. Je puis vous promettre de bons vins; si vous aimez la
+chasse, un manoir de quatre mille acres; du feu, des livres, la libre
+disposition de votre tems et mon agréable compagnie: <i>balnea, vina</i>,
+etc., etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10"
+name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> La troisième forme anglaise correspond à la classe de
+quatrième de nos colléges français.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Je crains que Hodgson ne vous assomme de vers; pour moi je finirai
+comme Martial, <i>nil recitabo tibi</i>: certainement ce n'est pas là la
+moins engageante de mes promesses. Pesez ma proposition, et croyez-moi,
+mon cher Moore,</p>
+
+<p>»Pour toujours, votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br><br>
+
+<p>Parmi les actes de générosité et d'amitié qui marquaient chaque année de
+la vie de Lord Byron, il n'en est peut-être pas de plus digne d'être
+cité, tant pour son opportunité, sa délicatesse et le mérite de l'objet,
+que celui que je vais rapporter. L'ami assez heureux pour inspirer des
+sentimens si bien prouvés, est ce même M. Hodgson, auquel sont adressées
+un si grand nombre des lettres précédentes. Il serait injuste de lui
+enlever l'honneur de reconnaître lui-même des obligations si signalées;
+je vais donc mettre sous les yeux du lecteur l'extrait d'une lettre dont
+il m'a favorisé à l'occasion d'un passage des mémoires autographes de
+son illustre ami.</p>
+
+<p>»Je pense que c'est un devoir pour moi d'expliquer les circonstances
+auxquelles ce passage fait allusion, quoiqu'elles touchent à des
+affaires tout-à-fait particulières; c'est un honneur que je veux rendre
+à la mémoire de l'ami dont je ne cesserai jamais de déplorer la perte.
+Me trouvant malheureusement gêné, et même très-embarrassé, je reçus de
+Lord Byron, à qui j'avais déjà d'autres obligations de la même nature,
+je reçus, dis-je, de Lord Byron, des sommes qui s'élevèrent à celle de
+1,000 livres sterlings. Je n'avais point demandé ce secours, j'étais
+loin de m'y attendre; mais c'était le projet conçu depuis long-tems,
+quoique secret, de mon ami, de venir ainsi à mon aide; il n'attendait
+que le moment de le faire de la manière la plus efficace. Quand je le
+remerciai de cette faveur inattendue, ses propres paroles furent:
+<i>J'avais toujours songé à le faire</i>.»</p>
+
+<p>Pendant ce tems, et durant les mois de janvier et de février, il faisait
+imprimer son poème de <i>Childe-Harold</i>. C'est aux nombreux changemens et
+aux additions qu'il y fit pendant l'impression, que nous devons
+plusieurs des plus beaux passages. En effet, en comparant la première
+ébauche des deux chants avec l'ouvrage tel que nous le possédons
+aujourd'hui, on sent bien ce don du génie, non-seulement de surpasser
+les autres, mais de se perfectionner lui-même. Dans le principe, le
+lecteur faisait connaissance avec le <i>petit page</i> et le <i>valet de
+chambre</i>, dans les deux stances si faibles que nous allons citer: il est
+inutile de dire combien le poète a gagné de variété et d'effets
+dramatiques en étendant la substance de ces deux stances sous la forme
+si légère et si lyrique, qu'elles ont actuellement:</p>
+
+<blockquote>
+ À sa suite se trouvait un page, jeune paysan, qui servait
+ bien son maître. Souvent son babil charmait
+ Childe-Burun<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, quand son noble cœur était plein de
+ tristes pensées dont il dédaignait de parler. Alors il lui
+ souriait, et le jeune Alwin<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a> souriait aussi, quand, par
+ quelqu'innocente plaisanterie, il avait suspendu et séché
+ les larmes prêtes à tomber de l'œil d'Harold...
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11"
+name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> S'il pouvait rester quelques doutes que Byron ait eu
+l'intention de se peindre lui-même dans la personne de son héros,
+l'adoption de l'ancien nom normand de sa famille, qu'il avait d'abord
+voulu lui donner, suffirait pour les lever tous.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12"
+name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> Dans le manuscrit, les noms <i>Robin</i> et <i>Rupert</i> sont tour
+à tour écrits et raturés ici.</blockquote>
+
+<blockquote>
+ Il n'emmena que ce page et un fidèle serviteur pour voyager
+ avec lui dans le Levant, dans une contrée éloignée. Quoique
+ l'enfant fût d'abord chagrin de quitter les bords du lac, où
+ il avait passé ses premières années, bientôt son petit cœur
+ battit de joie dans l'espoir de voir des nations étrangères,
+ et de voir tant de choses merveilleuses dont nos voyageurs
+ font de si beaux récits; dont Mandeville<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>...
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13"
+name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> Ici le manuscrit devient illisible.</blockquote>
+
+<p>Au lieu de ces strophes si touchantes à Inès dans le premier chant, où
+se trouvent quelques-uns des traits de la plus sublime mélancolie qui
+soient jamais sortis de sa plume, il avait été assez peu difficile dans
+son premier jet, pour se contenter de la chanson suivante:</p>
+
+<blockquote>
+ Oh! ne me parlez plus de pays septentrionaux et de dames
+ anglaises; vous n'avez pas eu le bonheur de voir, comme moi,
+ l'aimable fille de Cadix. Quoique ses yeux ne soient pas
+ bleus, ni ses cheveux blonds comme ceux des jeunes
+ Anglaises, etc., etc.
+</blockquote>
+
+<p>Il y avait aussi d'abord plusieurs stances pleines de personnalités
+mordantes, et quelques autres d'un style plus familier et plus libre que
+la description d'un dimanche à Londres qui défigure encore ce poème.
+Dans ce mélange du léger et du grave, il avait pour but d'imiter
+l'Arioste. Mais il est bien plus aisé de s'élever avec grâce d'un style
+généralement familier à quelques morceaux pathétiques et sublimes, que
+d'interrompre un récit grave et solennel pour descendre au burlesque et
+au bouffon<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14"
+name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> Parmi les taches qu'on est obligé de reconnaître dans le
+grand poème de Milton, on doit compter une brusque transition de ce
+genre, en imitation du style de l'Arioste, dans son <i>Paradis des Sots</i>.<span class="rig">
+(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>Dans le premier cas, la transition peut avoir pour effet d'émouvoir et
+d'élever l'ame, tandis que dans le second elle choque presque toujours,
+par la même raison peut-être qu'un trait pathétique et relevé au milieu
+du style ordinaire de la comédie a un charme tout particulier, tandis
+que l'introduction de scènes comiques dans la tragédie, quelque
+sanctionnée qu'elle soit chez nous autres Anglais par l'usage et
+l'autorité des exemples, ne saurait presque jamais manquer de déplaire.
+Le noble poète, convaincu lui-même que cet essai ne lui avait pas
+réussi, ne le renouvela dans aucun des chants suivans de
+<i>Childe-Harold</i>.</p>
+
+<p>Quant aux parties satiriques, quelques vers sur le célèbre voyageur sir
+John Carr peuvent nous en fournir un exemple du moins irréprochable:</p>
+
+<blockquote>
+ Vous qui désirez en savoir plus sur l'Espagne et les
+ Espagnols, les différens aspects du pays, les saints, les
+ antiquités, les arts, les anecdotes et les guerres,
+ allez-vous-en à Paternoster-Row, au quartier des libraires;
+ tout cela n'est-il pas écrit dans le livre de Carr, le
+ chevalier de la verte Erin, l'étoile errante de l'Europe?
+ Prêtez l'oreille à ses récits; écoutez ce qu'il a fait, ce
+ qu'il a pensé, ce qu'il a écrit dans les pays étrangers.
+ Tout cela est renfermé dans un léger in-4°; empruntez-le,
+ volez-le: surtout ne l'achetez pas; et dites-m'en votre
+ avis.
+</blockquote>
+
+<p>Parmi les passages que, pendant l'impression, il intercala dans son
+poème, comme des pièces d'une riche marqueterie, on remarque la belle
+stance:</p>
+
+<blockquote>
+ Cependant, si, comme de saints personnages l'ont pensé, il y
+ a un pays des ames, au-delà de ce sombre rivage, etc., etc.
+</blockquote>
+
+<p>Quoique dans ces vers et dans ceux-ci:</p>
+
+<blockquote>Oui, je rêverai que nous devons nous retrouver un jour, etc.
+</blockquote>
+
+<p>on doive avouer qu'il règne un ton général de scepticisme, c'est un
+scepticisme mélancolique qui excite plus de sympathie que de blâme; car,
+au milieu de ses doutes mêmes, on découvre un fond de piété ardente
+qu'ils ont obscurcie sans pouvoir l'étouffer. Pour me servir des propres
+paroles du poète dans une note qu'il avait eu d'abord intention de
+placer au bas de ces stances: <i>Qu'on veuille observer que c'est ici un
+scepticisme de découragement et non de dérision</i>; distinction qu'il ne
+faut jamais perdre de vue: car, quelque désespérée que soit la
+conversion de l'infidèle qui se moque, celui à qui ses doutes sont
+pénibles a encore au dedans de lui-même les semences de la foi.</p>
+
+<p>En même tems que <i>Childe-Harold</i>, il avait trois autres ouvrages sous
+presse: ses <i>Imitations d'Horace</i>, la <i>Malédiction de Minerve</i>, et la
+cinquième édition des <i>Poètes anglais et les Journalistes écossais</i>. La
+note de ce dernier poème, qui avait été la cause heureuse de notre
+liaison, disparut et fut remplacée par quelques mots d'explication qu'il
+eut la bonté de me soumettre auparavant.</p>
+
+<p>Au mois de janvier, les deux chants du <i>Childe-Harold</i> se trouvant
+imprimés, quelques amis du poète, M. Rogers et moi entre autres, fûmes
+favorisés de la lecture des épreuves. Lord Byron, parlant de cette
+époque dans ses souvenirs, cite comme l'un des mauvais présages qui
+précédèrent la publication de cet ouvrage, que quelques hommes de
+lettres de ses amis, auxquels il avait été montré, avaient exprimé des
+doutes sur son succès; et que l'un d'eux avait même dit que c'était
+<i>trop bon pour le siècle</i>. Qui que ce soit d'entre nous qui ait avancé
+cette opinion, et je soupçonne que je pourrais bien être le coupable, le
+siècle, il faut l'avouer, a glorieusement réfuté cette calomnie sur la
+justesse de son goût.</p>
+
+<p>C'est dans les mains de M. Rogers que je vis d'abord les épreuves, et
+que je jetai un coup d'œil rapide sur un petit nombre de stances qu'il
+m'indiqua comme particulièrement remarquables. J'eus occasion d'écrire
+le même jour à Lord Byron; je lui exprimai fortement toute l'admiration
+que cet avant-goût de son ouvrage avait excitée en moi; et voici la
+réponse que j'en reçus, du moins quant à la partie littéraire.</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE LXXXIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">29 janvier 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span>,</p>
+
+<p>«J'aurais bien désiré vous voir: je suis dans un déluge de tribulations
+ridicules.<br>......................................................................<br>
+......................................................................</p>
+
+<p>»Pourquoi dites-vous que je n'aime pas vos vers? Je n'ai jamais
+<i>imprimé</i> ni <i>exprimé</i> d'aucune manière une telle opinion. Voulant
+écrivailler moi-même, il fallait bien que je trouvasse quelque chose à
+redire aux ouvrages des autres; je me rejetai sur la vieille accusation
+d'immoralité, faute de mieux, et aussi parce qu'étant moi-même un modèle
+de pureté, il m'appartenait d'<i>enlever cette paille de l'œil de mon
+prochain</i>.</p>
+
+<p>»Je vous suis obligé, très-obligé de votre approbation; mais, <i>en ce
+moment</i>, des éloges, <i>même de votre part</i>, ne font aucune impression sur
+moi. J'ai toujours été et suis encore dans l'intention de vous envoyer
+un exemplaire dès que l'ouvrage paraîtra; pour l'instant, je ne puis
+songer à rien autre chose qu'à cet être infernal, trompeur et charmant,
+la femme, comme le dit M. Liston<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>, dans le <i>Chevalier de Snowdon</i>.</p>
+
+<p>»Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc., etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15"
+name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> Acteur extraordinaire dans l'emploi des bas comiques. Il
+doit à sa laideur une partie de son extrême popularité; et, comme MM.
+Potier et Odey; il a le privilége de faire rire aux larmes, avant même
+d'ouvrir la bouche.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>Les passages omis ici offrent la narration <i>un peu trop amusante</i> des
+troubles qui venaient d'éclater à Newsteadt par suite de la mauvaise
+conduite d'une des servantes de la maison, que l'on soupçonnait un peu
+trop avant dans les bonnes grâces de son maître, et qui, par les airs de
+supériorité qu'elle se donnait à l'égard de ses camarades, les avait
+disposés à peu d'indulgence envers elle. Les principaux personnages dans
+cette lutte furent cette sultane favorite et le jeune Rushton. Le
+premier point en litige, bien que dans la suite d'autres griefs plus
+importans se présentassent contre la dame, fut de savoir si le jeune
+Rushton était obligé, d'après son ordre, de porter des lettres à l'autre
+extrémité du domaine. Je n'aurais pas fait ici la moindre allusion à un
+épisode de cette nature, si ce n'était à cause des deux lettres
+suivantes. Il est curieux d'y voir avec quelle gravité et quel
+sang-froid le jeune lord s'établit juge dans cette contestation; avec
+quelle délicatesse il penche en faveur du serviteur dont il a éprouvé
+l'attachement et la fidélité, au lieu d'écouter la partialité qu'on
+aurait pu lui soupçonner pour une servante qui ne paraissait pas alors
+lui être absolument indifférente.</p><br>
+
+<h3>LETTRE LXXXIV.</h3>
+
+<h4>À ROBERT RUSHTON.</h4>
+
+<span class="rig">21 janvier 1812.</span><br>
+
+<p>«Bien que je ne trouve pas mauvais que vous refusiez de porter des
+<i>lettres</i> à Mealey, vous voudrez bien avoir soin qu'elles y soient
+portées en tems utile par <i>Spero</i>. Je dois aussi vous faire observer que
+Suzanne doit être traitée civilement, que je ne veux point qu'elle soit
+<i>insultée</i> par personne de ma maison, et même par qui que ce soit tant
+que j'aurai le pouvoir de la protéger. Je suis réellement désolé que
+vous me donniez sujet de me plaindre de <i>vous</i>: j'ai trop bonne opinion
+de votre caractère pour croire que vous fournissiez l'occasion de
+nouveaux reproches, d'après le soin que j'ai pris de vous et mes bonnes
+intentions à votre égard. Si le sentiment général des convenances n'est
+pas assez fort pour vous empêcher de vous conduire grossièrement avec
+vos camarades, je puis du moins espérer que <i>votre propre intérêt</i> et le
+respect pour un maître qui n'a jamais été dur à votre égard, vous
+paraîtront de quelque poids.</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je désire que vous vous appliquiez à votre arithmétique, que
+vous vous occupiez à arpenter, à lever des plans, que vous vous rendiez
+familier dans tout ce qui concerne <i>la terre</i> de Newsteadt, enfin que
+vous m'écriviez <i>une fois par semaine</i>, pour que je voie où vous en
+êtes.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE LXXXV.</h3>
+
+<h4>À ROBERT RUSHTON.</h4>
+
+<span class="rig">25 janvier 1812.</span><br>
+
+<p>«Mes reproches ne tombaient pas sur votre refus de porter la lettre,
+cela ne rentre pas dans vos attributions; mais, s'il faut en croire
+cette fille, vous lui avez parlé d'une manière très-inconvenante.</p>
+
+<p>»Vous dites que vous aussi vous auriez des plaintes à former:
+exposez-les moi donc immédiatement; il ne serait ni juste, ni conforme à
+mon usage de n'écouter que l'une des deux parties.</p>
+
+<p>»S'il s'est passé quelque chose entre vous, <i>avant</i> ou depuis mon
+dernier séjour à Newsteadt, ne craignez pas de me le dire. Je suis sûr
+que <i>vous</i>, vous ne voudrez pas me tromper, et je n'en voudrais pas dire
+autant d'elle. Quoi qu'il soit arrivé, je vous le pardonnerai <i>à vous</i>.
+Je ne suis pas sans avoir eu déjà quelques soupçons à cet égard, et je
+suis certain qu'à votre âge ce n'est pas vous qui seriez à blâmer si la
+chose était arrivée. Ne <i>consultez</i> personne sur votre réponse, mais
+écrivez immédiatement. Je serai d'autant plus disposé à vous écouter
+favorablement, que je ne me souviens pas de vous avoir jamais entendu
+prononcer un seul mot qui pût nuire à quelqu'un; je suis convaincu que
+vous n'avancerez pas sciemment un mensonge. Personne ne vous fera
+impunément le moindre tort, tant que vous vous conduirez comme il
+convient. J'attends une réponse immédiate.</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>C'est à la suite de cette correspondance qu'il acquit la certitude de
+quelques légèretés dans la conduite de la fille en question, et qu'il la
+renvoya ainsi qu'une autre servante. On verra dans la lettre suivante, à
+M. Hodgson, quelle profonde impression cette découverte avait faite sur
+son esprit.</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE LXXXVI.</h3>
+
+<h4>À M. HODGSON.</h4>
+
+<span class="rig">16 février 1812.</span><br>
+
+<p>Mon Cher Hodgson,</p>
+
+<p>«Je vous envoie une épreuve. J'ai été très-malade la semaine dernière,
+la pierre m'a forcé de garder le lit. J'eusse voulu qu'elle fût dans mon
+cœur, au lieu d'être dans mes reins. Les servantes sont parties dans
+leurs familles, après plusieurs tentatives pour expliquer ce qui n'était
+déjà que trop clair. N'importe, je suis guéri de cela aussi, je m'étonne
+seulement de ma folie de vouloir excepter mes maîtresses de la
+corruption générale de leur sexe... et puis une sottise de deux mois
+vaut mieux qu'une de dix années. J'ai une prière à vous faire: ne me
+pariez jamais <i>femme</i>, dans aucune de vos lettres, ne faites pas même
+allusion à l'existence du sexe. Je ne veux plus lire un seul substantif
+du genre féminin; je ne veux que <i>propria quæ maribus</i><a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16"
+name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Premiers mots d'une des règles élémentaires de la
+grammaire latine à l'usage du collége d'Éton. Cette grammaire expose les
+règles en mauvais vers latins, aussi bien que la grammaire grecque
+adoptée dans le même collége, et suivie dans tous ceux dont les élèves
+sont destinés à l'université d'Oxford.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Je quitterai l'Angleterre pour toujours au printems de 1813: mes
+affaires, mon goût et ma santé m'y portent également. Ni mes habitudes,
+ni ma constitution ne s'accommodent de nos usages et de notre climat. Je
+m'occuperai à devenir bon orientaliste. Je fixerai mon domicile dans
+l'une des plus belles îles, et je parcourrai de nouveau, de tems en
+tems, les plus belles parties du Levant. D'ici-là j'arrangerai mes
+affaires; il me restera, quand tout sera réglé, de quoi vivre en
+Angleterre, c'est-à-dire de quoi acheter une principauté en Turquie. Je
+suis fort gêné dans ce moment: j'espère toutefois, en prenant des
+mesures pénibles, mais nécessaires, me tirer tout-à-fait de cette fausse
+position. Hobhouse est attendu journellement à Londres; nous serons
+charmés de l'y voir; peut-être viendrez-vous aussi boire avec lui une
+bonne bouteille avant son départ, sinon «<i>à la montagne Mahomet</i>.»
+Cambridge lui rappellera de tristes souvenirs, et de plus tristes encore
+à moi-même. Je crois que le seul être humain qui m'ait jamais aimé
+sincèrement et tout-à-fait, était de Cambridge, et, à mon âge, il ne
+faut plus attendre de changement sur ce point. La mort a cela de
+consolant, que, quand elle a mis son cachet quelque part, l'impression
+n'en peut être ni fondue ni brisée; elle est inviolable.</p>
+
+<p>»Pour toujours, votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Parmi les lettres où se peignent l'obligeance et la bonté de son
+naturel, lettres précieuses à ceux qui les ont reçues, et dignes de
+l'admiration des autres, nous citerons la suivante, dans laquelle il
+recommande un jeune enfant qui allait entrer à l'école d'Éton, aux soins
+d'un élève plus âgé.</p><br>
+
+<h3>LETTRE LXXXVII.</h3>
+
+<h4>AU JEUNE JOHN COWELL.</h4>
+
+<span class="rig">12 février 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher John</span>,</p>
+
+<p>«Vous avez probablement oublié depuis long-tems celui qui vous écrit ces
+lignes, et lui de son côté serait peut-être fort embarrassé de vous
+reconnaître à cause des changemens que le tems doit naturellement avoir
+apportés dans votre taille et dans votre physionomie. J'ai voyagé
+plusieurs années en Portugal, en Espagne, en Grèce, etc., etc., et j'ai
+trouvé tant de changemens à mon retour, qu'il serait injuste de penser
+que vous ne soyez pas changé aussi et à votre avantage. J'ai une faveur
+à vous demander. Un petit garçon de onze ans, fils de M***, mon ami
+intime, est au moment d'entrer à Éton, et je regarderais comme un
+service à moi rendu, tout acte de protection et d'obligeance à son
+égard. Permettez-moi donc de vous prier d'en prendre d'abord quelque
+soin, jusqu'à ce qu'il soit en état de se défendre et de faire ses
+affaires lui-même.</p>
+
+<p>»J'ai été charmé des bonnes nouvelles qu'un de vos camarades m'a
+données, il y a quelques semaines, et je suis ravi d'apprendre que toute
+votre famille se porte aussi bien que je le désire. Vous êtes
+maintenant, je présume, dans l'école supérieure; en votre qualité
+d'<i>Étonien</i>, vous aurez, j'en suis sûr, bien du mépris pour un élève de
+Harrow; mais je n'ai jamais contesté votre supériorité, même quand
+j'étais enfant. J'en ai eu une preuve irréfragable dans un défi à la
+balle crossée, dans lequel j'eus l'honneur d'être l'un des onze élèves
+de Harrow qui furent battus tout leur soûl par onze Étoniens, et cela au
+premier jeu.</p>
+
+<p>»Croyez-moi, bien sincèrement, etc., etc.»</p>
+
+<br>
+
+<p>Le 27 février, un jour ou deux avant la publication de <i>Childe-Harold</i>,
+il fit le premier essai de son éloquence à la chambre des Lords; c'est
+dans cette circonstance qu'il eut le bonheur de se lier avec lord
+Holland, commerce non moins honorable qu'agréable à tous deux, en ce
+qu'il exigeait les qualités les plus belles de l'humanité, d'un côté un
+pardon entier des injures reçues, de l'autre la réparation la plus
+complète et l'aveu le plus franc de ces mêmes injures. La loi en
+délibération était un bill contre les briseurs de métiers, à Nottingham,
+et Lord Byron avait témoigné à M. Rogers son intention de prendre parti
+à la discussion. Ce dernier le mit en communication avec lord Holland
+qui, avec son obligeance ordinaire, déclara qu'il était prêt à donner
+tous les renseignemens et tous les avis en son pouvoir. Les lettres
+suivantes feront mieux connaître les commencemens de cette liaison.</p><br>
+
+<h3>LETTRE LXXXVIII.</h3>
+
+<h4>À M. ROGERS.</h4>
+
+<span class="rig">4 février 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Avec mes remerciemens bien sincères, j'ai à offrir à lord Holland le
+concours de mon opinion absolue quant à la question à poser d'abord aux
+ministres. Si leur réponse est négative, je me propose, avec
+l'approbation de sa seigneurie, de faire la motion qu'un comité soit
+nommé pour prendre des informations à cet égard. Je m'empresserai de
+profiter de ses excellens avis, et de tous les documens qu'il aurait la
+bonté de me confier, pour m'éclairer sur l'exposé des faits qu'il pourra
+être nécessaire de soumettre à la chambre.</p>
+
+<p>»D'après tout ce que j'ai pu observer moi-même durant mon dernier voyage
+à Newsteadt, à l'époque de Noël, je suis convaincu que, si l'on n'adopte
+promptement des mesures <i>conciliatrices</i>, l'on doit s'attendre aux
+conséquences les plus déplorables. Les outrages et les déprédations de
+jour et de nuit sont arrivés à leur comble: ce ne sont plus seulement
+les propriétaires des métiers qui y sont exposés à cause de leur
+profession; des personnes qui ne sont nullement liées avec les mécontens
+ou leurs oppresseurs ne sont plus à l'abri des insultes et du pillage.</p>
+
+<p>»Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous êtes donnée pour
+moi, et vous prie de me croire toujours votre obligé et affectionné,
+etc., etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE LXXXIX.</h3>
+
+<h4>À LORD HOLLAND.</h4>
+
+<span class="rig">25 février 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Milord</span>,</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous renvoyer la lettre de Nottingham, et je vous en
+remercie infiniment. Je l'ai lue avec beaucoup d'attention, mais je ne
+crois pas devoir me servir de son contenu, parce que ma manière
+d'envisager la chose diffère, jusqu'à un certain point, de celle de M.
+Coldham. Il me semble, sauf meilleur avis, qu'il ne s'oppose au bill,
+que parce qu'il craint, ainsi que ses confrères, de se voir accuser d'en
+être le premier instigateur. Pour moi, je regarde les ouvriers des
+manufactures comme un corps d'hommes opprimés, sacrifiés à la cupidité
+de certains individus qui se sont enrichis par les mêmes moyens qui ont
+privé les ouvriers au métier d'ouvrage. Supposons, par exemple; que, par
+l'emploi d'une certaine machine, un homme fasse l'ouvrage de sept, en
+voilà six sans occupation. Il faut observer que l'ouvrage ainsi obtenu
+est de beaucoup inférieur en qualité, à peine présentable sur les
+marchés d'Angleterre, et amoncelé bien vite pour l'exportation.
+Sûrement, milord, quoique nous nous réjouissions de tous les
+perfectionnemens dans les arts, qui peuvent être utiles au genre humain,
+nous ne devons pas souffrir que le genre humain soit sacrifié au
+perfectionnement des mécaniques. La conservation et le bien-être de la
+classe pauvre et industrieuse sont d'une bien autre importance pour la
+société que la fortune rapide de quelque monopolistes, acquise par de
+prétendus perfectionnemens qui privent l'ouvrier de pain en le privant
+d'ouvrage. J'ai vu l'état où sont réduits ces malheureux, c'est une
+honte pour un pays civilisé. On peut condamner leurs excès, on ne
+saurait s'en étonner. L'effet du bill proposé serait de les jeter dans
+une rébellion ouverte. Le peu de mots que je hasarderai jeudi seront
+l'expression de cette opinion fondée sur ce que j'ai vu moi-même sur les
+lieux. Si l'on ordonnait d'abord une enquête, je suis convaincu que l'on
+rendrait de l'ouvrage à ces hommes, et de la tranquillité au pays. Il
+n'est peut-être pas encore trop tard, et certes la chose vaut bien la
+peine d'être essayée. On en viendra toujours assez tôt à l'emploi de la
+force dans de telles circonstances. Je crois que votre seigneurie n'est
+point tout-à-fait d'accord avec moi sur ce sujet: je me soumettrai de
+grand cœur, et sans arrière-pensée, à son jugement supérieur et à son
+expérience. Je prendrai telle autre voie que vous voudrez pour attaquer
+le bill, ou même je me tairai tout-à-fait, si vous le jugez plus
+convenable. Condamnant, comme chacun doit le faire, la conduite de ces
+malheureux, je crois à l'existence de leurs griefs, et les trouve plus
+dignes de pitié que de châtimens. J'ai l'honneur d'être avec un profond
+respect, Milord,</p>
+
+<p>»De votre seigneurie,</p>
+
+<p>»Le très-humble et très-obéissant serviteur.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je ne suis pas sans quelque crainte que votre seigneurie ne me
+juge un peu trop partial envers ces hommes-là, et à demi <i>briseur de
+mécaniques</i>, moi-même.»</p>
+
+<br>
+
+<p>C'eût été sans doute l'ambition de Lord Byron, de se faire un nom à la
+tribune comme dans le monde poétique; mais la nature semble ne pas
+permettre au même homme d'acquérir plusieurs genres de gloire à la fois.
+Il s'était préparé pour cette discussion, et comme l'ont fait la plupart
+des meilleurs orateurs, lors de leurs premiers essais, non-seulement il
+avait composé, mais il avait écrit d'avance la totalité de son discours.
+Sa réception fut des plus flatteuses; plusieurs des nobles orateurs de
+son côté lui adressèrent de grands complimens de félicitation. Lui-même
+fut on ne peut plus enchanté de son succès; on verra dans le récit
+suivant, de M. Dallas, à quel innocent orgueil il se livra dans cette
+occasion.</p>
+
+<p>«Quand il quitta la grande chambre, j'allai à sa rencontre dans le
+passage; il était rayonnant de joie, et paraissait fort agité. Ne
+présumant pas qu'il me tendrait la main, je tenais mon parapluie de la
+droite, de sorte que, dans mon empressement de serrer la sienne dès
+qu'il me la tendit, je le fis d'abord de la gauche. «Quoi! s'écria-t-il,
+votre main gauche à un ami, dans une telle occasion!» Je lui montrai mon
+parapluie pour excuse, et, le changeant aussitôt de main, je lui
+présentai la droite qu'il pressa et secoua avec force. Il était dans
+l'enchantement, il me répéta plusieurs des complimens qu'on lui avait
+faits, et me cita un ou deux pairs qui avaient témoigné le désir de
+faire sa connaissance. Il finit par me dire, toujours en parlant de son
+discours: mon cher, voilà la meilleure préface que je puisse vous donner
+pour <i>Childe-Harold</i>.»</p>
+
+<p>Ce discours en lui-même, tel qu'il nous est donné par M. Dallas, d'après
+le manuscrit du noble orateur, est plein de force et de mordant, et
+cette même sorte d'intérêt que l'on éprouve à la lecture des vers de
+Burke, on peut l'éprouver en lisant les essais peu nombreux de Byron
+dans l'éloquence oratoire.</p>
+
+<p>Je trouve, dans son <i>Memorandum</i>, les remarques suivantes relatives à
+ses essais d'éloquence parlementaire, et surtout à son premier discours.</p>
+
+<p>«Le goût de Shéridan pour moi, qu'il fût vrai ou simplement une
+mystification, je le devais à mes <i>Poètes anglais et les Journalistes
+écossais</i>. (Je dois croire cependant qu'il était sincère, car lady
+Caroline Lamb et d'autres personnes m'ont assuré lui avoir entendu
+exprimer la même opinion avant et après qu'il m'eût connu.) Il m'a dit
+plusieurs fois qu'il ne se souciait pas de la poésie (de la mienne du
+moins), qu'il n'aimait mes <i>Poètes anglais</i> que parce qu'il y voyait
+quelque chose qui annonçait que je deviendrais un grand orateur; si je
+voulais m'exercer et m'occuper des affaires parlementaires. Il ne cessa
+de me le répéter jusqu'à la fin; et je me rappelle que mon professeur
+Drury avait de moi la même idée quand j'étais enfant, mais je ne m'en
+suis jamais senti la vocation ni l'envie. J'ai parlé une fois ou deux,
+comme font tous les jeunes pairs: c'est une sorte d'entrée dans la vie
+publique; mais la dissipation, un peu de mauvaise honte, des opinions
+hautaines et réservées m'ont empêché de renouveler l'expérience. Une
+autre raison, c'est le peu de tems que je suis resté en Angleterre
+depuis ma majorité, en tout pas plus de cinq ans. Je n'avais cependant
+pas lieu d'être découragé, surtout à mon <i>premier</i> discours (je n'ai
+parlé que trois ou quatre fois en tout); mais peu de jours après parut
+<i>Childe-Harold</i>, et personne ne songea plus à ma <i>prose</i>, pas même moi;
+elle devint pour moi un objet secondaire et négligé; cependant,
+quelquefois je serais curieux de savoir si j'y aurais réussi.»</p>
+
+<p>On peut voir, dans une lettre à M. Hodgson, quelles impressions avait
+faites sur lui le succès de son premier discours.</p><br>
+
+<h3>LETTRE XC.</h3>
+
+<h4>À M. HODGSON.</h4>
+
+<span class="rig">5 mars 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Hodgson</span>,</p>
+
+<p>«Nous ne sommes pas responsables de nos discours tels qu'ils paraissent
+dans les journaux; ils y sont toujours donnés d'une manière incorrecte:
+cela a été surtout le cas cette fois-ci, à cause des débats de la
+Chambre des Communes pendant cette même soirée. Le <i>Morning-Post</i> aurait
+dû dire <i>dix-huit ans</i>. Cependant vous trouverez mon discours, tel que
+je l'ai prononcé, dans le <i>Parliamentary-Register</i>, dès qu'il paraîtra.
+Comme vous l'avez pu voir dans les journaux, lord Holland et lord
+Granville, et surtout le dernier, m'ont fait de fort beaux complimens
+dans leurs discours; et lord Eldon m'a répondu ainsi que lord Harrowby.
+J'ai reçu depuis, personnellement, et par l'intermédiaire de mes amis,
+de magnifiques éloges des ministériels... oui, des ministériels, aussi
+bien que de ceux de l'opposition. Je ne vous citerai que sir E. Burdett.
+Il dit, probablement parce qu'il rentre dans ses idées, que c'est le
+meilleur discours prononcé par un lord; Dieu sait depuis combien de
+tems. Lord Holland m'a dit que je les battrais tous, si je voulais
+persévérer; et lord Granville a remarqué que la construction de
+quelques-unes de mes périodes rappelait beaucoup la manière de <i>Burke</i>!!
+Il y a là de quoi donner de la vanité. J'ai dit les choses les plus
+violentes avec une sorte d'impudence modeste, insulté tout le monde, mis
+le lord chancelier d'assez mauvaise humeur; et pourtant, si j'en dois
+croire mes rapports, ma réputation n'en a pas du tout souffert. Pour mon
+débit, il a été assez élevé et assez facile, peut-être un peu trop
+théâtral. Je ne saurais, dans ces journaux, me reconnaître moi-même, ni
+qui que ce soit.................................
+...................................................</p>
+
+<p>»Mon poème paraît samedi. Hobhouse est ici, je lui dirai d'écrire. Ma
+pierre est partie pour le présent; mais je crains d'en avoir pour la
+vie. Nous parlons tous d'une visite à Cambridge.</p>
+
+<p>»Tout à vous,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Sous la même date, il adressa à lord Holland un exemplaire de son
+ouvrage, avec la lettre suivante, pleine de candeur et des plus nobles
+sentimens.</p><br>
+
+<h3>LETTRE XCI.</h3>
+
+<span class="rig">5 mars 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Milord</span>,</p>
+
+<p>«Puis-je espérer que votre seigneurie voudra bien accepter un exemplaire
+de l'ouvrage ci-joint? Vous avez si complètement prouvé la vérité du
+premier vers de la strophe de Pope: <i>Le pardon appartient à l'injure</i>,
+que je me hâte de saisir cette occasion de donner un démenti au vers
+suivant. Si je n'étais bien convaincu que tout ce qui, dans ma jeunesse,
+s'est échappé d'une tête follement irritée, a fait sur votre seigneurie
+aussi peu d'impression qu'il en méritait, je n'aurais pas le courage
+(peut-être donnerez-vous à mon action un nom plus sévère et plus juste),
+de vous offrir un in-4° du même auteur. J'ai appris avec peine que votre
+seigneurie souffrait de la goutte: si mon livre peut vous faire rire de
+lui-même ou de son auteur, il aura du moins servi à quelque chose; s'il
+pouvait vous faire dormir, je m'en estimerais plus heureux encore; et
+puisque certains personnages facétieux ont dit, il y a plusieurs
+siècles, que <i>les vers sont de franches drogues</i>, je vous offre les
+miens comme de faibles assistans de l'<i>eau médicinale</i>.</p>
+
+<p>»J'espère que vous me pardonnerez cette bouffonnerie comme les autres,
+et me croirez, avec le plus profond respect,</p>
+
+<p>»De votre seigneurie,</p>
+
+<p>»Le très-affectionné et obligé serviteur,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Deux jours après son discours à la Chambre Haute, parut
+<i>Childe-Harold</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>; et l'impression qu'il fit sur le public fut aussi
+instantanée que profonde et durable. Le génie seul pouvait assurer la
+continuité du succès; mais, outre le mérite de l'ouvrage, on peut
+assigner d'autres causes à l'enthousiasme avec lequel il fut aussitôt
+reçu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17"
+name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Il envoya l'un des premiers exemplaires à sa sœur, Mrs.
+Leigh, avec l'inscription suivante:
+
+<p>«Offert à ma chère sœur Augusta, à ma meilleure amie, à celle qui m'a
+toujours aimé beaucoup plus que je ne le méritais, par le <i>fils de son
+père</i>, et son très-affectionné frère,</p>
+
+<span class="rig">BYRON.»</span><br></blockquote>
+
+<p>Il y a des personnes qui veulent voir, dans le caractère particulier du
+génie de Byron, des traits frappans de ressemblance avec celui du tems
+où il a vécu; qui pensent que les grands événemens qui signalèrent la
+fin du dernier siècle, en donnant une nouvelle impulsion aux esprits, en
+les habituant aux idées libres et grandes, en ouvrant la carrière aux
+hommes entreprenans dans tous les genres, amenèrent naturellement la
+production d'un poète tel que Byron; qui, enfin, le considèrent comme le
+représentant de la révolution dans la poésie, aussi bien qu'un autre
+grand homme, Napoléon, en fut le représentant dans le gouvernement des
+états et la science de la guerre. Sans adopter cette opinion dans toute
+son étendue, il faut avouer que la liberté donnée à toutes les passions,
+à toutes les énergies de l'esprit humain, dans la grande lutte de cette
+époque, jointe au spectacle constant de ces vicissitudes épouvantables
+qui avaient lieu presque chaque jour sur le théâtre du monde, avait
+créé, dans tous les esprits, dans toutes les intelligences, un goût
+prononcé pour les impressions fortes, que les stimulans puisés aux
+sources ordinaires ne pouvaient plus contenter; on peut avouer encore
+qu'un asservissement abject aux autorités établies était tombé en
+discrédit, non moins en littérature qu'en politique, et que le poète
+dont les chants respireraient le plus complètement cet esprit sauvage et
+passionné du siècle, qui oserait sans règles et sans entraves s'avancer
+jusqu'aux dernières limites dans l'empire du génie, était plus sûr de
+rencontrer un public disposé à sympathiser avec ses nobles inspirations.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'à la licence sur les sujets religieux qui s'était
+débordée pendant les premiers actes de ce drame terrible, avait succédé
+pendant quelque tems une disposition d'esprit dans un sens
+diamétralement opposé. Non-seulement la piété, mais le bon goût
+s'étaient révoltés contre les plaisanteries et la dérision des choses
+saintes; et si Lord Byron, en traitant de tels sujets dans
+<i>Childe-Harold</i>, eût adopté ce ton de légèreté et de persiflage, auquel
+il est malheureusement descendu quelquefois dans la suite, toute
+l'originalité, toute la beauté de cet ouvrage n'eussent pu lui assurer
+un triomphe aussi prompt et si incontesté. Les sentimens religieux qui
+se sont développés dans toute l'Europe depuis la révolution française,
+comme les principes politiques nés du même événement, en rejetant toute
+la licence de cette époque, avaient conservé cependant son esprit de
+liberté et de recherche. Parmi les premiers résultats de cette piété
+ainsi agrandie et éclairée, est cette liberté qu'elle porte les hommes à
+accorder aux opinions et même aux hérésies des autres. Pour des
+personnes sincèrement religieuses, et par conséquent tolérantes, c'était
+sans doute un grave spectacle que celui d'un grand génie comme Byron,
+éclipsé par les ténèbres du scepticisme. Si elles avaient connu
+elles-mêmes auparavant ce que c'est que douter, elles éprouvaient une
+sympathie mélancolique pour lui; si au contraire elles étaient toujours
+demeurées tranquilles dans le port de la foi, elles jetaient un œil de
+pitié sur un malheureux encore en proie à l'erreur. En outre,
+quelqu'erronées que fussent alors ses idées en matière religieuse, il y
+avait dans son caractère et dans sa destinée quelques circonstances qui
+laissaient encore l'espoir qu'un jour plus pur pourrait luire pour lui.
+Son tempérament et sa jeunesse ne pouvaient faire craindre qu'il fût
+déjà endurci dans ses égaremens; on savait que, pour un cœur ulcéré
+comme le sien, il n'y avait qu'une source véritable de consolations:
+ainsi l'on espérait que l'amour de la vérité, si visible dans tout ce
+qu'il avait écrit, lui permettrait un jour de la découvrir.</p>
+
+<p>Une autre, et l'une des causes qui, avec le mérite réel de son ouvrage,
+contribuèrent le plus puissamment à lui assurer le succès prodigieux
+qu'il obtint, fut sans doute la singularité de son histoire personnelle
+et de son caractère. La manière dont il avait fait son entrée dans le
+monde avait été assez extraordinaire pour exciter vivement l'attention
+et l'intérêt. Tandis que dans la classe à laquelle il appartenait, tous
+les autres jeunes gens de mérite s'y présentaient précédés des éloges et
+des espérances d'une foule d'amis, le jeune Byron y était entré seul,
+sans être annoncé, sans être attendu, représentant une ancienne maison
+dont le nom, long-tems enseveli dans les sombres solitudes de Newsteadt,
+semblait se réveiller en sa personne du sommeil d'un demi-siècle. Les
+circonstances qui suivirent la prompte vigueur de ses représailles sur
+ceux qui avaient attaqué sa gloire littéraire; sa disparition de la
+scène de son triomphe aussitôt qu'il eut vaincu, sans qu'il daignât
+attendre les lauriers qu'il avait mérités; son départ pour un voyage
+lointain, dont il laissait au hasard et au caprice le soin de fixer la
+durée et les limites: toutes ces circonstances successives avaient jeté
+un air aventureux sur le caractère du poète, et préparé les lecteurs à
+venir au-devant des impressions de son génie. En faisant une
+connaissance plus intime avec lui, loin de le voir tomber au-dessous de
+ce qu'ils avaient imaginé, ils découvrirent en lui de nouvelles
+singularités, de nouveaux motifs d'intérêt bien supérieurs à tout ce
+qu'ils avaient pu prévoir: tandis que la curiosité et la sympathie
+excitées par ce qu'il avait laissé transpirer de son histoire étaient
+encore enflammées davantage par le mystère qui environnait tout ce qu'il
+lui restait encore à raconter. Les pertes récentes qu'il avait faites,
+et qu'il avait si douloureusement ressenties, donnaient de la réalité
+aux idées que ses admirateurs s'étaient faites, et semblaient les
+autoriser à imaginer plus encore. Ce que l'on avait dit du poète Young,
+<i>qu'il trouva l'art de faire partager ses chagrins particuliers au
+public</i>, pourrait avec plus de force et de vérité s'appliquer aussi à
+Lord Byron.</p>
+
+<p>Les avantages dont nous venons de parler agirent avec beaucoup de force
+dans le cercle de société avec lequel il se trouva immédiatement en
+contact, soutenus par d'autres qui eussent présenté assez d'attraction,
+surtout aux femmes, quand bien même il n'aurait pas possédé tant de
+grandes qualités. Sa jeunesse, la beauté noble et mâle de ses traits
+empreints d'une mélancolie gracieuse; la douceur de sa voix et de ses
+manières avec les femmes; la fierté qu'il déployait dans l'occasion avec
+les hommes; la singularité de tout ce que l'on rapportait de son genre
+de vie, si propre à exciter et à nourrir la curiosité: toutes ces
+petites circonstances, toutes ces habitudes concoururent à répandre
+promptement sa réputation. On ne saurait nier non plus que, parmi bien
+d'autres sources plus pures d'intérêt, l'on ne doive compter les
+allusions qu'il fait dans son poème à des <i>passions heureuses</i>;
+allusions qui n'étaient pas sans influence sur l'imagination d'un sexe
+qui se laisse vaincre avec moins de résistance par ceux que recommandent
+un plus grand nombre de succès antérieurs.</p>
+
+<p>Il était convaincu, en partie peut-être par modestie que son rang était
+entré pour beaucoup dans les causes de la vogue de son livre. «J'en dois
+une grande partie, disait-il à M. Dallas, à mon titre de lord.» On
+serait d'abord disposé à croire qu'un charme de cette nature ne devrait
+opérer que sur des hommes d'un rang inférieur; mais ces paroles mêmes
+sont la meilleure preuve qu'il n'est point de classe où l'on sente et
+apprécie aussi vivement l'avantage d'être noble que dans la classe de
+ceux qui le sont. Il était naturel aussi que l'admiration de cette
+société pour le nouveau poète fût augmentée par le sentiment qu'il était
+sorti de son sein, et que leur ordre avait à la fin produit un homme de
+génie qui paierait amplement les arrérages de leur contribution dûs
+depuis si long-tems au trésor de la littérature anglaise.</p>
+
+<p>Enfin, pour me résumer, si l'on considère tous les avantages que je
+viens d'énumérer, on pourra voir que jamais il n'a existé, et que
+probablement il n'existera jamais une intelligence aussi vaste, un génie
+aussi surprenant, aidé de tant de circonstances et de qualités qui
+captivent le monde et le jettent dans l'admiration. Aussi l'effet fut-il
+électrique; sa renommée ne passa pas par les gradations ordinaires, elle
+s'éleva et atteignit toute sa hauteur en un jour, comme un palais dans
+les contes de fées. Ainsi qu'il le dit lui-même dans ses <i>Memoranda</i>:
+«Je m'éveillai un matin et me trouvai un homme célèbre.» La première
+édition de son ouvrage fut enlevée en un moment; et comme les échos de
+sa renommée se multipliaient de tous côtés, les noms de <i>Childe-Harold</i>
+et de <i>Lord Byron</i> remplirent bientôt toutes les bouches. Les plus
+grands personnages vinrent s'inscrire à sa porte; et, parmi ceux-ci,
+plusieurs de ceux qu'il avait le plus maltraités dans sa satire: mais
+ils oubliaient maintenant leur ressentiment pour n'écouter qu'une
+généreuse admiration. Depuis le matin jusqu'au soir s'entassaient sur sa
+table des lettres, témoignages flatteurs de son succès; depuis le grave
+tribut des hommes d'état et des philosophes, jusqu'au billet romanesque
+d'un <i>incognito</i>, qui lui plaisait bien davantage, ou l'invitation
+pressante de quelque belle dame qui donnait alors le ton à la société
+<i>fashionable</i>. Londres, qui quelques semaines avant n'était pour lui
+qu'un désert, lui ouvrit l'entrée de ses cercles les plus distingués; et
+bientôt il se vit le personnage le plus recherché dans les assemblées
+les plus illustres.</p>
+
+<p>M. Murray avait donné 600 livres sterling de ce poème; mais Byron en
+avait abandonné la propriété à M. Dallas<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>, de la manière la plus
+simple et la plus délicate, disant en même tems que <i>jamais il ne
+consentirait à recevoir un sou pour ses écrits</i>, résolution dictée par
+l'orgueil et la générosité réunies, dont il se départit sagement dans la
+suite, quoiqu'elle eût été suivie jusqu'au bout avant lui par Swift<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a>
+et par Voltaire. Ce dernier abandonna à Prault et à d'autres libraires
+le produit de la plupart de ses ouvrages; et quant aux autres, il en
+reçut quelquefois la valeur en livres, mais jamais en argent. Byron
+avait eu d'abord l'intention de dédier son ouvrage à son jeune ami, M.
+Harness; mais il y renonça en y réfléchissant plus mûrement. Après lui
+avoir annoncé ce changement de résolution dans une lettre qui
+malheureusement s'est perdue ainsi que plusieurs autres, il en donne
+pour raison que, plusieurs parties de son poème pouvant faire une
+impression défavorable pour lui-même, il craignait qu'une partie de
+l'odieux ne retombât jusque sur son ami, et ne lui portât préjudice dans
+la carrière qu'il se disposait à embrasser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18"
+name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Après lui avoir parlé de la vente et réglé tout pour la
+seconde édition, je dis: «Comment puis-je penser à la rapidité de la
+vente, aux profits qui en résulteront, sans songer...--À quoi?--Aux
+sommes que cet ouvrage pourra produire.--Tant mieux, je voudrais
+qu'elles fussent doubles, triples; mais ne me parlez pas d'argent. Je ne
+recevrai jamais d'argent pour mes ouvrages.»
+<span class="rig">(<i>Souvenirs</i>, par M. Dallas.)</span><br></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19"
+name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> «Je n'ai jamais, dit Swift dans une lettre à Pulteney. (12
+mai 1735), reçu un sou de mes ouvrages, si ce n'est une fois.»</blockquote>
+
+<p>Peu de tems après la publication de <i>Childe-Harold</i>, le noble auteur
+vint me faire une visite le matin; et me mettant dans la main une lettre
+qu'il venait de recevoir, me pria de vouloir bien me charger pour lui de
+toutes les démarches que cette lettre pourrait nécessiter. Elle lui
+avait été remise par M. Leckie, auteur bien connu d'un ouvrage sur les
+affaires de la Sicile, et elle venait d'un des anciens coryphées du
+monde fashionable, le colonel Gréville. Son but était de demander de
+Lord Byron, comme auteur des <i>Poètes anglais et les Journalistes
+écossais</i>, une réparation convenable de l'injure que le colonel pensait
+avoir reçue dans certains passages relatifs à sa conduite comme
+directeur de l'<i>Argyle-Institution</i>, passages de nature, selon lui, à
+blesser son honneur. Il y avait dans la lettre du brave colonel des
+expressions un peu fortes, et que Lord Byron n'était pas disposé à
+laisser passer, quoiqu'il convînt bien d'avoir eu les premiers torts:
+«Aussi, me dit-il, lorsque je la lui remis, il n'y a qu'une manière de
+répondre à une pareille lettre.» Toutefois, il consentit à s'en remettre
+entièrement à moi sur toute cette affaire; et bientôt après, j'eus une
+entrevue avec le témoin du colonel Gréville. Je ne le connaissais
+aucunement alors: il me reçut avec la plus grande politesse, et montra
+toute la disposition possible de terminer à l'amiable l'affaire qui nous
+réunissait. Comme je commençai par lui représenter que les termes dans
+lesquels était exprimée la demande de son ami devaient être changés
+auparavant, il consentit avec empressement à lever cet obstacle. À sa
+prière, je biffai avec une plume les mots qui me semblaient inconvenans;
+et il se chargea de faire transcrire de nouveau la lettre et de me
+l'envoyer le lendemain matin. Dans l'intervalle, je reçus de Lord Byron
+les instructions suivantes:</p>
+
+<p>«Pour le passage relatif aux pertes de M. Way, on ne parle nullement que
+le jeu ait été déloyal, comme on peut le vérifier dans le livre, où il
+est même expressément ajouté en note que <i>les directeurs ignoraient
+complètement ce qui se passait</i>. Que l'on ait joué à <i>Argyle-Rooms</i>, on
+ne saurait le nier, puisqu'il y avait des billards et des dés. Lord
+Byron les a vus personnellement en usage. On présume que des billards et
+des dés peuvent bien être appelés des jeux. Le mot admis, le président
+de l'institution ne saurait se plaindre d'avoir été désigné comme
+l'arbitre du jeu... ou bien alors qu'aurait signifié son autorité?</p>
+
+<p>»Lord Byron n'a point d'animosité contre le colonel Gréville. Il lui
+semble qu'il a le droit de parler et d'écrire <i>publiquement</i> d'une
+institution publique, dont il était lui-même l'un des souscripteurs. Le
+colonel Gréville était le directeur reconnu de cette institution... Il
+serait trop tard maintenant de discuter sur ce qu'elle peut avoir de bon
+ou de mauvais.</p>
+
+<p>»Lord Byron doit laisser au témoin du colonel Gréville et au sien, M.
+Moore, la discussion de la réparation de l'injure vraie ou supposée.
+Tout en ayant le plus égard à ce que peut exiger l'honneur du colonel,
+Lord Byron prie ces messieurs de ménager aussi le sien. Si l'affaire
+peut se terminer à l'amiable, Lord Byron fera tout ce qui est en son
+pouvoir pour amener un tel résultat, sinon il est disposé à faire raison
+au colonel Gréville de la manière qu'il lui plaira de choisir.»</p>
+
+<p>Je reçus le matin la seconde lettre, avec le billet suivant de M.
+Leckie.</p>
+<br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«J'ai trouvé mon ami au lit, très-malade; je l'ai cependant déterminé à
+copier la lettre ci-jointe, avec les changemens convenus. Peut-être
+voudrez-vous me voir ce matin; je vous attendrai jusqu'à midi. Si vous
+préférez que je vienne vous trouver; dites-le moi: je suis tout à vos
+ordres.</p>
+
+<p>»Votre très-affectionné, etc.»</p>
+
+<span class="rig">G.T. LECKIE.</span><br>
+
+<p>Avec des dispositions aussi favorables des deux côtés, il est
+presqu'inutile d'ajouter que l'affaire ne tarda pas à s'arranger de la
+manière la plus satisfaisante.</p>
+
+<p>Puisque j'en suis sur le chapitre des duels, je profiterai de l'occasion
+pour extraire quelques détails piquans du compte rendu par Lord Byron de
+certaines affaires de ce genre, dans lesquelles il avait été, à
+différentes époques, employé comme médiateur:</p>
+
+<p>«J'ai été appelé au moins vingt fois, comme médiateur ou second, dans de
+violentes querelles. J'ai toujours trouvé moyen d'arranger l'affaire
+sans compromettre l'honneur des parties, ou les entraîner à des
+conséquences mortelles; et cela dans des circonstances fort délicates
+quelquefois, et ayant à traiter avec des esprits emportés et irascibles,
+des Irlandais, des joueurs, des gardes-du-corps, des capitaines, des
+cornettes de cavalerie et autres gens <i>ejusdem farinæ</i>. Tout cela, bien
+entendu, dans ma jeunesse, quand je fréquentais des compagnies à tête
+chaude. J'ai porté des défis de gentlemen à des lords, de capitaines à
+des capitaines, d'hommes de loi à des conseillers, et une fois d'un
+ecclésiastique à un officier de gardes-du-corps; mais je trouvai
+celui-ci peu disposé <i>à terminer cette sanglante querelle sans en venir
+aux coups</i>. L'affaire était venue à propos d'une femme. Je n'ai jamais
+vu femelle se conduire si mal que cette créature sans ame et sans cœur;
+ce qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. C'était une certaine
+Susanne C***. Je ne l'ai jamais vue qu'une fois, et ce fut pour
+l'engager à dire deux mots, qui ne pouvaient lui faire le moindre tort,
+et qui auraient eu pour effet de sauver la vie d'un prêtre ou d'un
+lieutenant de cavalerie. Elle ne voulait pas dire ces deux mots; et ni
+moi, ni N***, fils de sir E. N***, témoin de l'autre partie, ne pûmes
+les lui arracher, quoique nous eussions tous deux une certaine habitude
+du commerce des femmes. Je parvins toutefois à arranger l'affaire sans
+son talisman, et, je crois, à son grand déplaisir; c'était bien la plus
+infernale prostituée que j'aie jamais vue, et j'en ai vu un bon nombre.
+Quoique mon ecclésiastique fût sûr de perdre sa femme ou son bénéfice,
+il était aussi belliqueux que l'évêque de Beauvais. Il ne voulait pas se
+laisser apaiser; mais il était amoureux, et l'amour est une passion
+martiale.»</p>
+
+<p>Quelque désagréable qu'il fût pour lui de voir les conséquences de sa
+satire entraîner des explications hostiles, il était incomparablement
+plus embarrassé dans les cas où l'on y répondait par des témoignages
+d'affection. Il se rencontrait journellement à cette époque avec les
+personnes que sa plume avait offensées personnellement ou dans leurs
+proches, et les politesses qu'il en recevait étaient, comme il le disait
+souvent en se servant du langage si fort de l'Écriture, comme autant de
+<i>charbons ardens accumulés sur sa tête</i>. Il était, en effet, on ne peut
+plus sensible au plaisir ou au déplaisir de ceux avec lesquels il
+vivait; et s'il avait passé sa vie sous l'influence immédiate de la
+société, on peut douter qu'il se fût jamais abandonné à cette énergie
+sans frein, dans laquelle il déploya ses talens, et dont il abusa
+quelquefois. Quand il publia sa première satire, la société ne lui avait
+pas encore imposé son joug salutaire, et au moment où il donna <i>Caïn</i> et
+<i>Don Juan</i>, il avait de nouveau brisé tous les liens qui l'y
+attachaient. De là cet instinct de solitude et d'indépendance auquel il
+a dû une grande partie de sa force. Une fois dans le domaine de sa
+propre imagination, il pouvait défier le monde entier; dans la vie
+réelle, on eût pu le gouverner par un froncement de sourcil, par un
+sourire. La facilité avec laquelle il sacrifia son premier avis, sur le
+simple conseil de son ami, M. Becher, est une grande preuve de la
+flexibilité de son caractère. Pour <i>Childe-Harold</i>, les opinions de MM.
+Gifford et Dallas eurent tant d'influence sur son esprit, que
+non-seulement il renonça à sa première idée de s'identifier avec son
+héros, mais encore il leur abandonna une de ses stances favorites,
+qu'ils avaient trouvée trop hétérodoxe. Peut-être même peut-on avancer
+que, si ces messieurs avaient voulu user davantage de leur influence sur
+lui, il eût consenti à faire disparaître toute la partie sceptique de
+son ouvrage. Toujours est-il certain que, pendant le reste de son séjour
+en Angleterre, il n'offrit rien de semblable à ses lecteurs, et que,
+dans les belles créations de son génie, qui illustrèrent cette époque et
+tinrent le public dans une admiration perpétuelle, la licence et
+l'amertume de son esprit furent heureusement restreintes par le
+sentiment des convenances. Le monde, en effet, n'avait pas encore vu ce
+dont il était capable, une fois qu'il se serait débarrassé de ses
+entraves. Quelque gracieux, quelque forts qu'eussent été ses ouvrages
+tant qu'il resta dans son sein, ce fut seulement quand il fut affranchi
+de tous liens, qu'il donna l'essor à son génie et s'éleva à cette
+hauteur prodigieuse où il put enfin déployer toute sa force. Quoique
+l'abus qu'il en fit soit déplorable, les excès mêmes de cette énergie
+sont si magnifiques, qu'on ne peut s'empêcher de les admirer en les
+condamnant.</p>
+
+<p>Cette sensibilité, à l'égard de sa satire, qui m'a conduit aux remarques
+précédentes, est un des exemples qui montrent combien aisément cet
+esprit colossal eût pu être, je ne dis pas étouffé, mais comprimé par
+les petits liens de la société. L'agression dont il s'était rendu
+coupable, non-seulement était passée depuis long-tems, mais, plusieurs
+des plus offensés l'avaient entièrement pardonnée, et cependant, ce qui
+fait le plus grand honneur à son sentiment des convenances sociales,
+l'idée de vivre familièrement et sur un pied d'amitié avec les personnes
+sur les talens ou le caractère desquelles il avait exprimé une opinion
+si défavorable lui devint à la fin si insupportable, qu'avancé comme il
+l'était dans la cinquième édition des <i>Poètes anglais</i>, etc., il en vint
+à prendre la résolution d'anéantir tout-à-fait cette satire, et qu'il
+donna en conséquence à Cawthorn, son libraire, l'ordre de jeter
+l'édition entière au feu. Il sacrifia aussi dans le même tems, et par
+des motifs semblables, aidés, à ce que je pense, de quelques
+représentations amicales de lord Elgin ou de ses amis, la <i>Malédiction
+de Minerve</i>, poème dirigé contre ce seigneur, et dont l'impression était
+déjà fort avancée. Les <i>Imitations d'Horace</i> partagèrent le même sort,
+quoiqu'elles continssent moins de satires personnelles.</p>
+
+<p>Pour prouver encore mieux combien il était sensible aux plus légers
+nuages qui pouvaient s'élever dans la société où il vivait, je n'ai qu'à
+citer les billets suivans qu'il adressa à son ami, M. William Bankes,
+craignant que celui-ci n'eût quelque raison d'être fâché contre lui.</p><br>
+
+<h3>LETTRE XCII.</h3>
+
+<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4>
+
+<span class="rig">20 avril 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Bankes</span>,</p>
+
+<p>«Je me sens blessé (ceci n'est point un cartel sauvage), je me sens
+blessé, dis-je, du discours que vous m'avez tenu hier au soir; j'espère
+cependant que ce n'est-là qu'une de vos plaisanteries <i>profanes</i>. Je
+serais désespéré que rien dans ma conduite eût pu vous faire supposer
+que j'avais meilleure opinion de moi-même, ou moins bonne opinion de
+vous. Je puis vous assurer que je suis toujours, comme au collége de la
+Trinité, le plus humble de vos serviteurs, et si je ne me suis point
+trouvé chez moi quand vous y êtes venu, j'y ai plus perdu que vous. Au
+milieu du tourbillon des parties, il n'y a point, il ne peut y avoir de
+conversation raisonnable, et quand je puis avoir ce plaisir-là, il n'en
+est pas que je préfère à la vôtre.</p>
+
+<p>»Croyez-moi bien sincèrement votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE XCIII.</h3>
+
+<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Bankes</span>,</p>
+
+<p>«Mon empressement à provoquer une explication a dû vous convaincre que,
+quel qu'ait pu être le changement malheureux de mes manières, il était
+aussi involontaire qu'il eût été plein d'ingratitude si j'y avais
+effectivement mis de l'intention. Réellement, je m'étais aperçu que,
+quand nous étions ensemble, j'avais montré de tels caprices. Je savais
+bien que nous ne nous voyions pas aussi souvent que je l'aurais désiré,
+mais je pense qu'un <i>observateur aussi fin</i> que vous aurait pu en
+trouver la <i>raison explicative</i> sans aller imaginer que je fisse moins
+de cas d'un homme de la société duquel je trouve honneur et plaisir.
+Rappelez-vous que je ne fais point allusion ici <i>au cercle</i>, soi-disant
+<i>plus étendu</i>, de mes connaissances, mais à des circonstances que vous
+comprendrez facilement, j'en suis sûr, avec un peu de réflexion.</p>
+
+<p>»Et maintenant, mon cher Bankes, ne m'affligez point en supposant que je
+puisse avoir à votre égard, ou vous au mien, d'autres pensées que celles
+que nous avons eues depuis long-tems. Vous me disiez, récemment encore,
+que mon caractère s'amendait; je serais bien fâché que vous changeassiez
+d'opinion. Croyez-moi, votre amitié m'est bien plus précieuse que toutes
+ces vanités absurdes dont je crains bien que vous ne me croyiez entiché.
+Je n'ai jamais contesté votre supériorité, ou douté sérieusement de
+votre affection pour moi; et si quelqu'un parvient jamais à mettre la
+zizanie entre nous, ce ne sera pas sans exciter les sincères regrets de
+votre bien affectionné, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je vous verrai, je crois, chez lady Jersey; Hobhouse y vient
+aussi.»</p>
+<br>
+
+<p>Au mois d'avril, il fut de nouveau tenté d'essayer ses forces dans la
+Chambre Haute. Lord Donoughmore ayant fait une motion pour la prise en
+considération des griefs des catholiques irlandais, il s'exprima
+fortement en sa faveur. Ce second discours paraît avoir été moins
+heureux que le premier; son débit fut jugé ampoulé et théâtral; infecté,
+je le parierais, car je ne l'ai jamais entendu au parlement, de ce même
+ton déclamatoire et chanté dont il défigurait ses poésies en les
+récitant. Mauvaises habitudes que l'on contracte dans la plupart des
+écoles publiques, mais plus particulièrement à Harrow, et se rapprochant
+assez du chant pour déplaire davantage à ceux qui l'aiment et le
+comprennent le mieux.</p>
+
+<p>Je trouve dans son <i>Memorandum</i> les anecdotes suivantes au sujet des
+négociations pour le changement de ministère qui eut lieu pendant cette
+session.</p>
+
+<p>«À la réunion des pairs de l'opposition (1812), après que lord Granville
+et lord Grey nous eurent lu la correspondance relative à la négociation
+de lord Moira, j'étais assis près du duc actuel de Grafton, et je lui
+demandai: Que faut-il faire maintenant?--Réveiller le duc de Norfolk qui
+ronfle là à côté de nous, me répondit-il; je ne crois pas que les
+négociateurs nous aient laissé rien autre chose à faire.</p>
+
+<p>»Lors des débats, ou plutôt de la discussion sur cette même question,
+j'étais placé immédiatement derrière lord Moira, qui était extrêmement
+contrarié du discours de Grey. Tandis que celui-ci parlait, Moira se
+tournait vers moi et me demandait fréquemment si j'étais de son avis. La
+question ne laissait pas que d'être embarrassante pour moi, qui n'avais
+pas entendu les deux partis. Moira ne cessait de me répéter: Les choses
+ne se sont pas passées ainsi, mais bien comme ceci et comme cela, etc.
+Je ne savais qu'en penser au juste; mais j'étais touché de le voir
+prendre cette affaire tellement à cœur.»</p>
+
+<p>La motion pour l'émancipation des catholiques fut présentée une seconde
+fois pendant cette session par lord Wellesley, et la prise en
+considération emportée à la simple majorité d'une voix. Voici une autre
+anecdote assez amusante à propos de cette division de la chambre.</p>
+
+<p>«Lord Eldon affecte d'imiter deux chanceliers bien différens, Theulow et
+Longhborough, et de tems en tems se permet quelques gros jurons. Dans
+l'un des débats pour la question catholique, les pairs se trouvant
+également partagés, ou la majorité n'étant que d'une voix, je ne me
+rappelle pas exactement lequel, on vint me chercher dans un bal, que je
+ne quittai pas sans peine, je l'avoue, pour émanciper cinq millions
+d'hommes. J'arrivai tard; je ne me rendis pas immédiatement à ma place,
+mais je me tins debout précisément derrière le <i>sac de laine</i>. Lord
+Eldon, tournant la tête, m'aperçut, et dit aussitôt à un pair qui était
+venu causer quelques instans avec lui, comme ses amis en avaient assez
+l'habitude: <i>Que le diable les emporte!</i> la victoire est à eux
+maintenant, le votant qui vient d'arriver la leur assure, <i>par Dieu!</i>»</p>
+
+<p>Cependant, l'impression qu'il avait produite dans la société, comme
+homme et comme poète, allait toujours en augmentant. La facilité avec
+laquelle il se livra au tourbillon des sociétés à la mode, et se mêla à
+leurs plaisirs, prouve que, quelque faible cas qu'il en fît d'ailleurs,
+ils avaient pour lui le charme de la nouveauté. Cette sorte de vanité,
+presque inséparable du génie, et qui consiste dans une extrême
+susceptibilité pour soi-même, Lord Byron, je n'ai pas besoin de le dire,
+la possédait à un degré peu ordinaire. Jamais cette excessive
+sensibilité pour l'opinion des autres ne fut excitée d'une manière plus
+constante et plus variée que dans les cercles où il venait d'entrer. Je
+trouve, dans un billet qu'il m'écrivit à cette époque, quelques
+allusions plaisantes à la foule d'admirateurs dont il s'était vu entouré
+la veille dans une soirée, et tel était à la vérité le flatteur embarras
+où il se trouvait dans toutes les réunions. Dans ces occasions, surtout
+avant que le cercle de ses connaissances se fût assez étendu pour le
+mettre tout-à-fait à son aise, son air et sa démarche étaient d'un homme
+dont les pensées étaient mieux occupées ailleurs, et qui ne jetait qu'un
+œil distrait et mélancolique sur la foule joyeuse qui l'entourait. Ses
+manières si réservées au milieu de pareilles scènes, et toutefois si
+bien d'accord avec les idées romantiques qu'on s'était faites de lui,
+étaient le résultat, en partie d'une mauvaise honte, et en partie de
+cette envie de produire de l'effet et de faire impression à laquelle le
+portait naturellement la tournure poétique de son esprit. Rien, en
+effet, ne saurait être plus amusant et plus singulier que le contraste
+de son enjouement en petit comité avec sa réserve et sa fierté dans les
+cercles qu'il venait de quitter. C'était comme la gaîté bruyante d'un
+enfant, <i>au sortir</i> de l'école; il n'était point de plaisanteries, de
+tons malicieux dont il ne fût capable. Habitué à le trouver toujours si
+enjoué dans le tête-à-tête, je le raillais souvent sur le ton sombre de
+ses poésies, comme emprunté; mais il me répondait constamment, et je
+cessai bientôt d'en douter, que bien que gai et riant avec ceux qui lui
+plaisaient, il était au fond du cœur l'un des malheureux les plus
+mélancoliques du monde.</p>
+
+<p>Parmi une foule de billets que je reçus de lui à cette époque, relatifs,
+quelques-uns aux parties où nous nous trouvions ensemble, d'autres à des
+affaires aujourd'hui oubliées, j'en choisirai quelques-uns qui, en
+faisant connaître sa société et ses habitudes, ne seront peut-être pas
+sans intérêt.</p><br>
+
+<span class="rig">25 mars 1812.</span><br>
+
+<p>«A tous ceux qui les présentes verront, savoir faisons; que vous, Thomas
+Moore, êtes assigné, non invité, sur demande spéciale et toute
+particulière, à vous trouver demain soir, à neuf heures et demie, chez
+lady Charlotte Lamb, où vous serez reçu civilement et convenablement.
+Venez, je vous en prie; on m'a tant accablé de questions sur votre
+compte, ce matin, que je vous conjure d'y venir répondre en personne.</p>
+
+<p>«Croyez-moi toujours, etc.»</p>
+
+<br>
+
+<p>«J'aurais répondu à votre billet dès hier, si je n'avais espéré vous
+voir ce matin. Il faut que nous tenions conseil ensemble sur le jour où
+nous irons dîner avec sir Francis. Je suppose que nous nous verrons ce
+soir chez lady Spencer. Je ne savais pas que vous fussiez l'autre soir
+chez miss Berry, autrement j'y serais allé à coup sûr.</p>
+
+<p>»Comme à l'ordinaire, j'ai une multitude d'affaires sur les bras;
+aucune, il est vrai, d'une nature belliqueuse, pour le moment.</p>
+
+<p>»Croyez-moi toujours votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">8 mai 1812.</span><br>
+
+<p>«Je suis trop fier de votre amitié pour me rendre difficile sur le choix
+de ceux avec lesquels je la partage, et Dieu sait que jamais je n'ai eu
+plus besoin d'amis que dans ce moment-ci. Je prends grand soin de
+moi-même dans ce moment, cela ne me réussit guère. Si vous connaissiez
+ma situation sous tous les points de vue, vous excuseriez bien des
+négligences apparentes, où l'intention n'entre pour rien.</p>
+
+<p>»Je quitterai Londres bientôt, je crois; ne le quittez pas, vous, sans
+me voir. Je vous souhaite du fond du cœur tout le bonheur que vous
+pouvez vous souhaiter à vous, et je crois que vous avez pris le chemin
+pour y arriver. Que la paix soit avec vous, je crois qu'elle m'a
+abandonné pour toujours.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">20 mai 1812.</span><br>
+
+<p>«Après avoir passé toute la nuit, j'ai vu, lundi matin, <i>lancer</i>
+Bellingham <i>dans l'éternité</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>, et à trois heures, le même jour,
+partir *** pour la campagne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20"
+name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Phrase consacrée pour dire <i>pendre</i>. On peut justifier la
+présence de Lord Byron au supplice de Bellingham, en rappelant que cet
+homme n'était point un assassin ordinaire. Son procès fit grand bruit en
+Angleterre. Il avait tué M. Perceval d'un coup de pistolet, en plein
+Parlement; il n'avait fait aucun effort pour se sauver; et tout en
+assurant qu'il n'avait aucune haine personnelle contre ce député, il
+persista à dire que sa seule raison était qu'il désapprouvait sa
+conduite parlementaire. On était curieux de savoir s'il ferait d'autres
+aveux sur l'échafaud: il n'en fit point.<span class="rig">(<i>Note du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>»J'irai, je crois, passer quelques jours à Nottingham au commencement de
+juin: dans ce cas, je viens vous prendre à l'improviste avec Hobhouse
+qui, comme vous et tous les autres, s'efforce de m'arracher à mes
+ennuis.</p>
+
+<p>»J'avais dessein de vous écrire une longue lettre, mais je sais que cela
+m'est impossible. S'il m'arrive quelque chose de remarquable en bien, je
+vous le ferai savoir; si c'est quelque chose de malheureux, il ne
+manquera pas de gens pour vous le dire. Soyez heureux, en attendant.</p>
+
+<p>»Tout à vous.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Mes respects et mes complimens bien sincères à Mrs ***; elle
+est réellement fort belle. Je puis vous le dire, même à vous, car jamais
+figure ne m'a frappé comme celle-là.»</p>
+<br>
+
+<p>Il avait loué une fenêtre avec ses deux camarades de collége, MM. Bailey
+et John Madocks. Ils sortirent tous trois de je ne sais quelle assemblée
+et se rendirent sur les lieux vers les trois heures du matin; la porte
+était fermée. M. Madocks se chargea de réveiller les gens de la maison,
+tandis que Lord Byron et M. Bailey se promenèrent bras dessus bras
+dessous dans la rue. C'est alors qu'eut lieu une scène assez fâcheuse.
+Voyant une pauvre femme couchée sur les marches, devant une porte, Lord
+Byron lui offrit quelques shillings, en lui adressant quelques mots de
+compassion; mais, au lieu de les recevoir, elle repoussa violemment sa
+main, se leva tout-à-coup, et, grimaçant un rire effroyable, se mit à
+boiter en singeant l'infirmité de son bienfaiteur. «Il ne prononça pas
+une parole, dit M. Bailey, mais je sentis son bras trembler dans le mien
+en nous éloignant de cette misérable.»--</p>
+
+<p>Je citerai à ce propos une autre anecdote. Un jour qu'il sortait d'un
+bal, avec M. Rogers, et se dirigeait vers sa voiture, un petit
+porte-fanal qui marchait devant lui cria: «De ce côté, Milord.--Il
+paraît vous connaître, dit M. Rogers.--Me connaître! répondit Lord Byron
+assez tristement; tout le monde me connaît, je suis un être difforme.»</p>
+
+<p>En parlant des honneurs rendus à son génie, j'aurais dû dire qu'il eut,
+au printems, dans une soirée, celui d'être présenté au prince régent,
+sur la demande de cet auguste prince lui-même. «Le régent, dit M.
+Dallas, lui exprima toute son admiration du poème de <i>Childe-Harold</i>, et
+le reste de la conversation séduisit tellement le poète, que si le
+prochain lever n'eût été retardé par une cause fortuite, il y a gros à
+parier qu'on l'eût vu souvent à Carlton-House, où peut-être serait-il
+devenu courtisan tout-à-fait.»</p>
+
+<p>Après ce sage pronostic, le même écrivain ajoute: «Je fus le voir le
+matin du jour où le lever devait avoir lieu: je le trouvai en habit de
+cour complet, avec ses beaux cheveux noirs poudrés, ce qui n'allait
+point du tout à sa figure. Je fus d'autant plus surpris, qu'il ne
+m'avait point dit qu'il dût aller à la cour: il me parut qu'il lui
+semblait nécessaire de justifier son intention, car il me fit observer
+qu'il ne pouvait guère s'en dispenser décemment, le prince régent lui
+ayant fait l'honneur de lui dire qu'il espérait bientôt le voir à
+Carlton-House.»</p>
+
+<p>Il va, dans les deux lettres suivantes, vous raconter lui-même sa
+présentation.</p><br>
+
+<h3>LETTRE XCIV.</h3>
+
+<h4>À LORD HOLLAND.</h4><br>
+
+<p><span class="sc">Cher Milord</span>,</p>
+
+<p>Je dois vous paraître bien ingrat, et j'ai été en effet bien négligent,
+mais je n'ai appris qu'hier soir que milady était hors de danger; je me
+présenterai demain, et j'aurai, j'espère, la satisfaction d'apprendre
+qu'elle est tout-à-fait bien. J'ose croire que ni la politique ni la
+goutte n'ont assailli votre seigneurie depuis que je ne vous ai vu, et
+que vous vous portez aussi bien qu'on puisse le souhaiter.</p>
+
+<p>»L'autre soir, à un bal, j'ai été présenté, par ordre, à notre gracieux
+régent, qui m'a fait l'honneur de causer quelque tems avec moi, et qui a
+professé beaucoup de goût pour la poésie. Je confesse que c'était là un
+honneur tout-à-fait inattendu; je songeais à l'aventure de ce pauvre
+B***, et je craignais de tomber moi-même dans une pareille bévue. J'ai
+maintenant bon espoir, si M. Pye venait à mourir, de <i>chansonner la
+vérité à la cour</i>, comme M. Mallet, d'insignifiante mémoire. Songez un
+peu, cent marcs par an<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>, outre le vin et l'infamie. Mais alors le
+remords me forcerait à me noyer dans ma botte de vin, ayant la fin de
+l'année, ou celle de mon premier dithyrambe.--De sorte que, tout bien
+considéré, je ne conspirerai contre l'existence de notre lauréat, ni par
+la plume ni par le poison.</p>
+
+<p>»Voulez-vous présenter mes très-humbles respects à lady Holland, et me
+croire toujours bien sincèrement, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21"
+name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Le marc représente 8 onces, comme moitié de l'ancienne
+livre française et normande de 16 onces, ou seulement 6 onces, comme
+moitié de la livre anglaise de 12 onces. Dans le premier cas, 100 marcs
+représenteront en nombre rond 2,200 fr.; et dans le second, 1,600
+fr.--Le poète lauréat, ou poète de la cour, est actuellement M. Southey.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote>
+
+<p>La seconde lettre donne plus de détails sur cette entrevue avec le
+prince régent; c'est, comme on le verra, une réponse à sir Walter-Scott:
+elle fait peut-être plus d'honneur encore au souverain lui-même qu'aux
+deux poètes.</p><br>
+
+<h3>LETTRE XCV.</h3>
+
+<h4>À SIR WALTER-SCOTT, BARONET.</h4>
+
+<span class="rig">6 juillet 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Je viens d'avoir l'honneur de recevoir votre lettre: je suis fâché que
+vous ayez cru devoir faire la moindre attention aux méchans ouvrages de
+ma jeunesse, puisque j'ai supprimé tout cela <i>volontairement</i>; votre
+explication est pleine de trop de bienveillance pour ne m'avoir pas fait
+beaucoup de peine. La satire a été écrite quand j'étais fort jeune, fort
+irascible, ne cherchant qu'à montrer mon ressentiment et mon esprit, et
+maintenant je suis assailli par le remords de tout ce que j'ai dit
+alors. Je ne saurais vous remercier assez des éloges que vous voulez
+bien me donner; mais cessons de nous occuper de moi, et parlons un peu
+du prince régent. Il ordonna que l'on me présentât à lui dans un bal:
+après quelques mots extrêmement flatteurs sur mes propres essais, il me
+parla de vous et de vos ouvrages immortels. Il me dit qu'il vous
+préférait à tous les poètes passés et présens, et me demanda lequel de
+vos poèmes j'aimais le mieux. La question était embarrassante: je
+répondis que c'était le <i>Lay du dernier Ménestrel</i>; il me dit qu'il
+n'était pas éloigné de partager mon opinion. J'ajoutai que vous me
+paraissiez essentiellement le <i>poète des princes</i>, et que nulle part ils
+n'étaient peints d'une manière aussi séduisante que dans votre <i>Marmion</i>
+et votre <i>Dame du Lac</i>: il eut la bonté d'approuver encore cette idée et
+de s'étendre beaucoup sur vos <i>Portraits des Jacques</i>, qu'il trouve
+aussi majestueux que poétiques. Il parla alternativement d'Homère et de
+vous, et parut bien vous connaître tous deux, en sorte qu'excepté les
+Turcs et votre serviteur, vous étiez en très-bonne compagnie. Je défie
+Murray lui-même de pouvoir exagérer, dans un prospectus, l'opinion que
+son altesse royale exprima sur votre génie, et je ne prétends pas
+énumérer tout ce qu'il dit sur ce sujet; mais il vous sera peut-être
+agréable de savoir que tout cela fut dit d'un langage qui perdrait
+beaucoup si je m'avisais de vouloir le transcrire ici, avec un ton et un
+goût qui me laissèrent la plus haute idée des talens naturels et acquis
+d'un prince auquel je ne supposais jusqu'alors que cette exquise
+<i>politesse de manières</i> qui le rend certainement supérieur à aucun
+<i>gentleman</i> vivant.</p>
+
+<p>»Cette entrevue fut accidentelle. Je n'ai jamais été à un lever; car la
+vue des cours catholiques et musulmanes a singulièrement diminué ma
+curiosité, et mes principes politiques étant aussi mauvais que mes vers,
+<i>je n'y avais réellement rien à faire</i>. Il doit vous paraître infiniment
+flatteur de vous voir ainsi apprécié par notre souverain, et si ce
+plaisir ne perd rien en passant par mon canal, je m'estimerai bien
+heureux.</p>
+
+<p>»Je suis très-sincèrement, votre très-humble et très-obéissant
+serviteur,</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»Excusez ce griffonnage, écrit à la hâte et au retour d'un petit
+voyage.»</p><br>
+
+<p>Pendant cet été (1812), il alla passer quelque tems à la campagne chez
+quelques-uns de ses nobles amis, entre autres, chez lord Jersey et le
+marquis de Lansdowne. «En 1812, dit-il, à Middleton, se trouvaient chez
+lord Jersey, au milieu d'une brillante assemblée de lords, de ladies et
+d'hommes de lettres<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a> ***... Erskine y était, le bon, mais
+insupportable Erskine. Il plaisanta, il parla, il fit très-bien, mais il
+voulait qu'on l'applaudît deux fois pour la même chose. Il lisait ses
+vers; ses articles, racontait son histoire deux et trois fois, et puis
+le <i>Jugement par jury</i>!!! J'aurais presque désiré qu'il fût aboli, car
+j'étais assis près d'Erskine à dîner. J'avais lu ses discours imprimés,
+je n'avais donc pas besoin qu'il me les récitât de nouveau.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22"
+name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a href="#footnotetag22">
+(retour) </a> Ici se trouve une revue des visiteurs, trop critique pour
+que nous la rapportions.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>C***, le chasseur de renard, surnommé <i>Cheek</i> C***, et moi sablâmes le
+Bordeaux, et fûmes les seuls qui en prîmes. C*** aime la bouteille, et
+ne s'attendait pas à trouver un bon vivant dans un rimailleur<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>.
+Aussi, faisant mon éloge un certain soir à quelqu'un, il le résuma en
+ces mots: Il boit, par Dieu, comme un homme!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23"
+name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a href="#footnotetag23">
+(retour) </a> Pendant les deux ou trois premiers jours, il n'avait joint
+la compagnie à Middleton qu'après le dîner, se contentant de prendre
+dans sa chambre son léger repas de biscuits et de soda-water. Quelqu'un
+lui ayant dit que M. C*** avait qualifié de telles habitudes
+d'efféminées, il résolut de prouver au chasseur de renard qu'il pouvait
+dans l'occasion se montrer aussi bon vivant que lui; et par ses
+prouesses le lendemain au Bordeaux, lui arracha le pompeux éloge cité
+plus haut.</blockquote>
+
+<p>»Personne ne but, excepté C*** et moi. À vrai dire, nous n'avions pas
+besoin d'assistans, car nous fîmes disparaître tout ce qui avait été mis
+sur la table assez facilement; et l'on peut supposer qu'elle était bien
+garnie chez Jersey. Du reste, nous portâmes notre vin très-discrètement<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24"
+name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a href="#footnotetag24">
+(retour) </a> L'un des principaux personnages de <i>Wawerley</i>, premier
+roman publié par sir Walter-Scott.</blockquote>
+
+<p>Au mois d'août de cette même année, le comité de direction de Drury-Lane
+désirant un prologue pour l'ouverture du théâtre, prit le singulier
+parti d'annoncer dans les journaux, un concours à cet effet, auquel il
+appela tous les poètes de l'époque. Bien que les discours arrivassent en
+assez bon nombre, aucun ne parut au comité digne de fixer son choix.
+Dans cet embarras, l'idée vint à lord Holland qu'ils ne pouvaient mieux
+faire que d'avoir recours à Lord Byron, dont la popularité donnerait
+encore plus de vogue à la solennité de la réinstallation, et dont la
+supériorité, incontestable, à ce qu'il croyait, quoique l'événement ait
+prouvé le contraire, forcerait tous les candidats rejetés à se soumettre
+sans murmurer. La lettre suivante est le premier résultat de la demande
+faite à ce sujet au noble poète.</p><br>
+
+<h3>LETTRE XCVI.</h3>
+
+<h4>À LORD HOLLAND.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 10 septembre 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Cher Milord</span>,</p>
+
+<p>«Les vers que j'avais essayé de faire sont encore, ou plutôt étaient
+dans un état tout-à-fait imparfait; je viens de les jeter dans un feu
+plus décisif que celui de Drury-Lane. Dans de telles circonstances, je
+ne saurais risquer volontiers de lutter contre Philo-drama, Philo-Drury,
+Asbestos H**, et tous les anonymes et synonymes des candidats du comité.
+Sérieusement, je crois que vous pourriez trouver bien mieux ailleurs;
+les prologues ne sont pas mon fort. Dans tous les cas, mon amour-propre
+ou ma modestie ne me permettraient pas de courir le hasard de voir mes
+rimes enterrées dans le <i>Magazine</i> du mois prochain sous les <i>Essais sur
+l'assassinat de M. Perceval</i>, et les <i>Guérisons de la morsure des chiens
+enragés</i>, comme ce pauvre Goldsmith s'en plaignait pour des productions
+bien supérieures aux miennes.</p>
+
+<p>»Je prends cependant toujours assez d'intérêt à la chose pour désirer
+connaître l'heureux candidat. Dans un nombre aussi grand, je ne doute
+pas qu'il ne s'en trouve d'excellens, surtout aujourd'hui que l'art
+d'écrire en vers est devenu le plus aisé de tous.</p>
+
+<p>»Je n'ai point de nouvelles à vous apprendre, si ce n'est que, par amour
+pour le théâtre, vous ne veuillez que je vous parle de M. ***. Je crains
+bien qu'il ne soit beaucoup au-dessous de la tâche que les directeurs de
+Covent-Garden viennent de lui confier. Sa figure est trop grasse, ses
+traits écrasés, sa voix ingouvernable, ses gestes sans grâces; et, comme
+dit Diggory, je le défie d'embellir jamais assez cette espèce de
+figure-là pour lui donner même l'air de la folie. Je suis bien fâché de
+le voir dans le rôle de l'Éléphant sur la corde lâche; car, quand je
+l'ai vu la dernière fois, j'étais enchanté de son jeu. Mais alors
+j'avais seize ans; et tout Londres avait la bonté de juger comme s'il
+était revenu à cet âge. Après tout, de meilleurs juges l'ont admiré et
+l'admireront peut-être encore, ce qui ne m'empêche pas de me hasarder à
+prédire qu'il ne réussira pas.</p>
+
+<p>»Voilà donc le pauvre Rogers retenu fortement au sommet du puissant
+Heswellyn; ce n'est pas pour toujours, j'espère. Mes complimens
+respectueux à lady Holland; son départ, et celui de mes autres amis, a
+été un triste événement pour moi, qui suis maintenant réduit à la
+solitude la plus cynique.</p>
+
+<p>«Au bord des eaux de Cheltenham, je me suis assis et j'ai bu en songeant
+à toi, ô Georgina Cottage! Quant à nos <i>harpes</i>, nous les avons
+suspendues aux saules qui croissent en cet endroit. Alors ils ont dit:
+<i>Chantez-nous un chant de Drury-Lane</i>, etc.; mais j'étais muet et sombre
+comme les Israélites<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.» Les eaux m'ont rendu aussi malade que je
+pouvais le désirer; vous aviez raison en cela, comme vous l'avez
+toujours.</p>
+
+<p>»Croyez-moi pour toujours votre obligé et affectionné serviteur.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25"
+name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a href="#footnotetag25">
+(retour) </a> Imitation burlesque du fameux psaume, <i>Super flamina
+Babylonis</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Les instances du comité; pour qu'il se chargeât du prologue, ayant été
+renouvelées avec plus de force encore, il consentit enfin à
+l'entreprendre pour obliger lord Holland, malgré la difficulté de cette
+tâche et les chances de se créer de nouveaux ennemis. Les lettres et les
+billets suivans qui se succédèrent avec la plus grande rapidité, et
+qu'il adressait à sa seigneurie, ne paraîtront pas sans quelque intérêt
+aux amis des lettres; ils y trouveront une nouvelle preuve des peines
+qu'il se donnait alors pour perfectionner et polir ses ouvrages, et
+l'importance qu'il mettait judicieusement au choix des épithètes, comme
+moyens d'enrichir l'harmonie et la clarté du vers; ils y verront encore,
+ce qui est fort important pour la peinture de son caractère, la facilité
+extraordinaire et la bonne humeur avec lesquelles il cédait aux avis et
+aux critiques de ses amis. On ne saurait douter que cette docilité qu'il
+montra constamment sur des points où les poètes sont généralement si
+tenaces et si irritables, ne fût en lui disposition naturelle, dont on
+aurait pu tirer parti dans des choses bien autrement importantes, s'il
+avait eu le bonheur de rencontrer des personnes capables de le
+comprendre et de le diriger.</p>
+
+<h4>À LORD HOLLAND.</h4>
+
+<span class="rig">22 septembre 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Cher Milord</span>,</p>
+
+<p>«Dans un jour ou deux je vous enverrai quelque chose que vous serez
+parfaitement libre de laisser là si vous ne le trouvez pas bon. J'aurais
+désiré avoir plus de tems; enfin, je ferai de mon mieux; trop heureux si
+je puis vous être agréable, quand bien même je devrais déplaire à cent
+rimailleurs et à la partie éclairée du public.</p>
+
+<p>»À vous pour toujours, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»Gardez-moi le secret, ou je vais me voir assiégé par tous les
+concurrens rejetés, et peut-être sifflé par une cabale.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE XCVII.</h3>
+
+<h4>À LORD HOLLAND.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 23 septembre 1812.</span><br>
+
+<p>«Voilà enfin! J'ai marqué quelques passages avec des variantes,
+choisissez, ajoutez, retranchez, coupez, rejetez, détruisez, faites-en
+ce que vous voudrez, je m'en remets à vous et au <i>comité</i> que vous
+n'aurez pas cette fois appelé ainsi <i>a non committendo</i>. Que vont-ils
+faire! que ferai-je moi-même avec les cent-un troubadours repoussés? De
+quel terrible concert ils vont vous assaillir! Attendez-vous à voir les
+mauvais vers pleuvoir sur vous. Je désire que mon nom ne transpire pas
+jusqu'au jour fatal. Je ne serai pas en ville, ainsi que m'importe après
+tout? au moins ayez un bon acteur pour le lire. Elliston est, je crois,
+l'homme qu'il nous faudrait, ou bien Pope. Pas de Raymond, je vous en
+conjure au nom de l'harmonie.</p>
+
+<p>»Les passages marqués d'un trait dessus et dessous, le sont pour que
+vous choisissiez entre les épithètes et autres ingrédiens poétiques.</p>
+
+<p>ȃcrivez-moi, je vous prie, un mot, et croyez-moi toujours votre, etc.</p>
+
+<p>»Mes complimens et mes respects à lady Holland. Aurez-vous la bonté
+d'adopter l'une des deux versions et d'effacer l'autre, sans quoi notre
+<i>lecteur</i> se trouvera embarrassé comme un commentateur, et pourrait par
+hasard nous les débiter toutes deux. Si ces petits vers ne vous
+conviennent pas, je me remettrai à l'enclume et vous ferai de nouveaux
+<i>endecasyllabes</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26"
+name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a href="#footnotetag26">
+(retour) </a> Les lettres de 97 à 107, ne sont absolument relatives
+qu'au choix de certaines épithètes à la place de certains mots, dans les
+vers du <i>Prologue pour la réouverture du théâtre de Drury-Lane</i>; il est
+impossible de faire passer de pareils détails dans une autre langue: ils
+y seraient toujours presqu'incomprehensibles et sans aucun intérêt.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CVII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 5 septembre 1812.</span><br>
+
+<p>«Envoyez, je vous prie, ces dépêches et un numéro de la <i>Revue
+d'Édimbourg</i> avec le reste. J'espère que vous avez écrit à M. Thompson,
+que vous l'avez remercié de ma part pour son présent, et que vous lui
+avez dit que je m'estimerai vraiment heureux de faire ce qu'il désire.
+Où en êtes-vous? Et le portrait, quand viendra-t-il <i>couronné de
+lauriers et supporté par quelques méchans vers</i>, orner ou enlaidir
+quelques-unes de nos tardives éditions?</p>
+
+<p>»Envoyez-moi <i>Rokeby</i>. Que diable ce peut-il être? N'importe, il est
+bien apparenté et sera favorablement introduit dans le monde. Je vous
+remercie de votre politesse. Je ne me porte pas trop mal; mais mon
+thermomètre poétique est au-dessous de zéro. Que voulez vous me donner
+<i>à moi</i> ou <i>à mes ayant-cause</i>, pour un poème en six chants (<i>quand il
+sera terminé, point de vers, point d'argent</i>), dans un genre aussi
+semblable aux deux derniers qu'il me sera possible? J'ai quelques idées
+qui pourront prendre un corps; et d'ici l'hiver j'aurai beaucoup de
+loisir.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Ma dernière question est tout-à-fait dans le style de
+Grub-Street; mais j'ajouterai avec Jérémie Diddler, <i>je le demande
+seulement pour le savoir</i>. Envoyez-moi Adair, <i>sur la Diète et le
+Régime</i>, dont Ridgway vient de donner une nouvelle édition.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 14 septembre 1812.</span><br>
+
+<p>«Les paquets contenaient des lettres et des pièces de vers, tout cela, à
+une exception près, anonyme et flatteur, et marquant beaucoup
+d'inquiétude pour ma conversion de certaines hérésies dans lesquelles
+mes honnêtes correspondans pensent que je suis tombé. Les livres sont
+des présens tendant aussi à ma conversion: <i>la Connaissance du
+christianisme</i> et <i>le Bioscope</i> ou <i>Cadran solaire de la vie religieuse
+expliquée</i>. Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes
+remerciemens envers l'auteur du premier de ces ouvrages (Cadell,
+libraire), pour sa lettre, son cadeau et surtout sa bonne intention. <i>Le
+Bioscope</i> contenait une pièce de vers manuscrite. Je ne sais de qui;
+mais certainement de quelqu'un qui a l'habitude d'écrire et d'écrire
+bien. Je ne sais point si c'est l'auteur du <i>Bioscope</i> qui y était
+joint; mais qui que ce soit, si vous pouvez le découvrir, remerciez-le
+pour moi de tout mon cœur. Les autres lettres étaient des lettres de
+dames, par qui je ne demande pas mieux que de me laisser convertir; si
+je puis parvenir à les connaître, et qu'elles soient jeunes, comme elles
+prétendent l'être, je serais charmé de les convaincre de ma dévotion.
+J'ai reçu aussi une lettre de M. Walpole sur les affaires de ce monde,
+et j'y ai répondu.</p>
+
+<p>»Ainsi vous voilà l'éditeur de <i>Lucien</i>? On me promet une entrevue avec
+lui; je vous demanderai, je crois, une lettre d'introduction pour lui,
+<i>puisque les dieux l'ont rendu poétique</i>. De qui cette lettre
+pourrait-elle mieux venir que de son éditeur et du mien? N'est-ce pas
+une trahison à vous d'avoir affaire à l'un des alliés du <i>grand ennemi</i>,
+comme le <i>Morning-Post</i> appelle son frère?</p>
+
+<p>»Et mon livre sur la diète et le régime, ou est-il? Je suis impatient de
+lire le <i>Rokeby</i> de Scott: envoyez-moi le premier exemplaire.
+L'<i>Anti-Jacobin Review</i> est très-bien écrite; elle n'est point du tout
+inférieure au <i>Quarterly</i>, et certainement elle a cet avantage d'être un
+peu moins <i>innocente</i>. En parlant de cela, avez-vous rassemblé mes
+livres? J'ai besoin de toutes les <i>Revues</i>, au moins des <i>Revues</i>
+critiques, trimestrielles et mensuelles, etc., portugaises et anglaises,
+extraites et reliées en un seul volume pour <i>mes vieux jours</i>. Mettez en
+ordre, je vous prie, mes livres en langue romaïque; redemandez à
+Hobhouse les volumes que je lui ai prêtés: il les a eus assez long-tems.
+S'il arrive quelque chose, faites-moi l'amitié de m'écrire un mot: nous
+serons plus proches voisins cet hiver.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> On s'est adressé à moi pour écrire le discours d'ouverture de
+Drury-Lane; mais dès que j'entendis parler de concours, je renonçai à
+lutter contre Grub-Street tout entier, et jetai au feu quelques vers que
+j'avais ébauchés! Je l'ai fait par respect pour vous, bien certain que
+vous mettriez à la porte celui de vos auteurs qui s'aviserait de
+concourir avec ce ramas de méchans écrivains. Il n'y aurait pas eu de
+gloire dans le triomphe, et la défaite eût été ignoblement honteuse. Je
+me serais étouffé, comme Otway, avec un pain de quatre livres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. Ainsi
+rappelez-vous bien que je n'ai eu, et que je n'ai rien démêler avec ce
+prologue; je vous en donne <i>ma parole d'honneur</i>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27"
+name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a href="#footnotetag27">
+(retour) </a> L'illustre auteur de <i>Venice Preserved</i> (le <i>Manlius</i> du
+répertoire français) s'étouffa en mangeant avec trop d'avidité un pain
+de quatre livres encore chaud que l'on venait de lui donner par charité.
+On sait qu'il languissait dans une affreuse misère.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CIX.</h3>
+
+<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 28 septembre 1812.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Bankes</span>,</p>
+
+<p>«Quand vous m'aurez dit comment les gens peuvent être intimes à
+soixante-dix lieues, je m'avouerai coupable et j'accepterai vos adieux.
+À regret cependant, car vous ne me donnez pas de meilleure raison que
+mon silence; et il n'a d'autre cause que le souvenir de vous avoir
+entendu dire que vous ne détestiez rien tant que d'écrire et de recevoir
+des lettres. En outre, comment faire pour trouver un homme qui a un si
+grand nombre de domiciles? Si j'avais eu l'intention de vous écrire dans
+ce moment, c'eût été dans votre bourg, où je vous croyais naturellement
+au milieu de vos commettans. Aussi aujourd'hui, en dépit de M. N*** et
+de lady W***, je vais vous rendre aussi heureux que la poste de Hexham
+me le voudra bien permettre. Je vous assure que je vous suis fort obligé
+de penser à moi de quelque manière que ce soit; et que, malgré cette
+surabondance d'amitié dont vous me supposez surchargé, je ne saurais
+jamais me passer de la vôtre.</p>
+
+<p>»Vous avez appris que Newsteadt est vendu pour la somme de 140,000
+livres sterlings<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup class="sml">28</sup></a>, dont 60 restent hypothéquées sur la propriété
+pendant trois ans, et rapportent intérêt, bien entendu. Il est probable
+que Rochdale se vendra bien aussi, en sorte que mes affaires financières
+commencent à s'améliorer. Voilà déjà quelque tems que je suis à boire
+les eaux, parce que ce sont des eaux à boire, qu'elles sont
+très-médicinales, et qu'elles ont suffisamment mauvais goût. Dans
+quelques jours j'irai chez lord Jersey, mais je reviendrai bientôt ici,
+où je suis presque seul, où je sors très-peu, et où je savoure dans
+toute sa volupté le <i>dolce far niente</i>. Que faites-vous en ce moment? je
+ne saurais le conjecturer, même par la date de votre épître; vous ne
+dansez pas, j'espère, au son de la cornemuse dans le salon des Lowthers.
+Nous en avons un ici en mauvais état: le pauvre diable est atteint d'une
+phthisie. On m'a dit, dans la misérable auberge où je suis d'abord
+descendu, que vous étiez passé par ici précisément la veille du jour où
+je suis venu dans ce pays-ci. Nous avions excellente compagnie; d'abord
+les Jersey, les Melbourne, les Cowper et les Holland: ils sont tous
+partis; et les seules personnes que je connaisse sont les Rawdon et les
+Oxford, avec quelques autres de généalogies moins anciennes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28"
+name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a href="#footnotetag28">(retour) </a>
+ Environ 2,800,000 fr.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Je ne les dérange pas beaucoup. Quant à vos bals, vos assemblées, on
+n'y songe même pas dans notre philosophie! Avez-vous lu le récit d'un
+accident affreux arrivé l'autre jour sur la Wye? douze personnes noyées,
+et M. Rossoe, un gros gentleman, qui avait dû la vie à un croc de bateau
+ou un trident, pria qu'on le rejetât dans l'eau, parce que sa femme
+avait été sauvée... non, <i>noyée</i>! comme s'il n'aurait pas pu s'y jeter
+lui-même, s'il l'avait voulu; mais cela passe pour trait de sensibilité.
+Que les hommes sont d'étranges animaux dans la Wye et dehors!</p>
+
+<p>»Il me reste à vous demander un million de pardons pour ne m'être pas
+acquitté de vos commissions avant de partir de Londres; mais si vous
+saviez la masse d'ennuyeux engagemens et d'obstacles que j'avais sur les
+bras, je suis sur que vous ne m'en voudriez pas. Quand s'assemblera le
+nouveau parlement? Dans soixante jours, je présume, à cause des affaires
+d'Irlande; les élections de ce pays demanderont plus de tems que n'en
+comporte la loi. Quant à la vôtre, elle est sûre naturellement, cela
+n'est pas une question. Salamanque est le mot d'ordre du ministère, et
+tout ira bien pour vous. J'espère que vous parlerez plus souvent; je
+suis sûr du moins que vous le devriez, et que l'on s'y attendra. Portman
+veut donc courir encore une fois la chance? Bon soir.</p>
+
+<p>Je suis toujours votre très-affectionné,</p>
+
+<span class="rig">Νωαιρων<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup class="sml">29</sup></a>.</span><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29"
+name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a href="#footnotetag29">
+(retour) </a> Signature qu'il employait souvent à cette époque.</blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 27 septembre 1812.</span><br>
+
+<p>«Je n'ai envoyé aucun discours d'ouverture au comité; sur près de cent,
+je vous le dis <i>en confidence</i>, pas un n'a paru digne d'être reçu: en
+conséquence on est revenu à moi; j'ai écrit un prologue, qui a été reçu
+et qui sera prononcé. Le manuscrit est maintenant entre les mains de
+lord Holland.</p>
+
+<p>»Mon seul but est de vous avertir que, de quelque manière qu'il soit
+accueilli au théâtre, vous le publierez avec la première édition de
+<i>Childe-Harold</i>. Je vous prie seulement, quant à présent, de me garder
+le secret, jusqu'à nouvel ordre, et de vous procurer une copie correcte
+pour en faire ce que vous jugerez convenable.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je désirerais que vous en tirassiez quelques exemplaires
+<i>avant</i> la représentation, afin que les journaux puissent en rendre un
+compte exact après.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 12 octobre 1812.</span><br>
+
+<p>«Je ne veux absolument pas que le portrait soit gravé; je vous prie de
+ne le joindre, sous aucun prétexte, à la nouvelle édition; je désire que
+toutes les épreuves soient brûlées et la planche brisée. Je paierai
+toutes les dépenses faites à ce sujet, cela est trop juste, puisque je
+ne crois pas pouvoir permettre la publication. Je vous demande comme une
+faveur toute particulière de ne pas perdre un moment pour faire ce que
+je désire; j'ai mes raisons et je vous les expliquerai quand je vous
+verrai. Je suis honteux de vous donner tant de peine.</p>
+
+<p>»Je ne sais point comment le public a reçu le Prologue au théâtre; je
+vois seulement que les journaux en disent du mal, ce dont ne
+s'embarrasse guère <i>un vieil auteur</i> comme moi. Je vous laisse
+absolument le maître de le joindre ou non à la prochaine édition, quand
+nous en donnerons une. Faites, je vous prie, exactement ce que je désire
+quant au portrait, et croyez-moi toujours, etc.</p>
+
+<p>»Faites-moi l'amitié de me répondre; je ne serai pas tranquille que je
+ne sache les épreuves et la planche détruites. On dit que le <i>Satirist</i>
+a rendu compte de <i>Childe-Harold</i>, je n'ai pas besoin de demander dans
+quel sens; mais je voudrais savoir s'il a reproduit ses anciennes
+personnalités? J'ai un intérêt plus grand que le mien là-dedans:
+souvent, dans ces sortes d'articles, on introduit des noms étrangers,
+surtout des noms de femmes.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXII.</h3>
+
+<h4>À LORD HOLLAND.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 14 octobre 1812.</span><br>
+
+<p>«L'injuste préférence du comité paraît avoir mis en émoi tous les
+journaux, même celui de mon ami Perry. Il m'a traité assez rudement,
+<i>tu, Brute</i>! Je compte en retour lui envoyer, par le
+<i>Morning-Chronicle</i>, la première épigramme qui m'échappera, comme gage
+de pardon.</p>
+
+<p>»Le comité est-il dans l'intention d'entrer en explication sur sa
+conduite dans cette affaire? Vous voyez qu'on est assez disposé à
+l'accuser de partialité. Vous voudrez bien, au moins, me disculper de
+tout empressement déplacé à me pousser au détriment de tant d'anonymes
+plus anciens dans le métier, plus habiles que moi, qui n'eussent point
+été insensibles aux vingt guinées (équivalentes, je crois, à près de
+deux mille au cours de la banque), sans compter l'honneur. Mais
+l'honneur, à ce que je vois, ne suffit pas pour un succès dans ce genre
+de littérature.</p>
+
+<p>»Je voudrais savoir ce qu'il en sera advenu a la seconde représentation,
+et si quelqu'un aura eu la bonté d'en témoigner quelque satisfaction. Je
+n'ai vu de journaux que celui de Perry et deux feuilles hebdomadaires.
+Perry est sévère, les deux autres gardent le silence. Si vous et le
+comité ne vous repentez pas de votre jugement, je ne m'embarrasserai
+guère des brillans articles des journaux. Mon opinion à moi, sur ce
+Prologue, est ce qu'elle a toujours été; je ne suis pas loin, peut-être,
+d'en penser comme le public.</p>
+
+<p>»Croyez-moi, cher milord, etc., etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Mes complimens respectueux à lady Holland; son sourire serait
+une grande consolation pour moi, même à distance.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXIII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 18 octobre 1812.</span><br>
+
+<p>«Auriez-vous la bonté de faire insérer <i>correctement</i> (sur une copie
+<i>correcte</i>, car j'écris fort mal) dans plusieurs journaux, et
+particulièrement dans le <i>Morning-Chronicle</i>, cette parodie d'un genre
+tout particulier, car les premiers vers sont absolument ceux de
+Busby<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>. Dites à Perry que je lui pardonne tout ce qu'il a dit et
+pourra dire contre mon Prologue, mais il faut qu'il me permette de
+critiquer à mon tour le docteur; et qu'il ne me trahisse pas... <i>audi
+alteram partem</i>. Je ne sais quelle mouche a piqué M. Perry; autrefois
+nous étions très-bons amis: mais n'importe, faites seulement insérer
+ceci.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30"
+name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a href="#footnotetag30">
+(retour) </a> Le docteur Busby, l'un des concurrens, dont il s'était
+amusé à parodier le prologue, qui n'en avait pas besoin.</blockquote>
+
+<p>»J'ai un ouvrage pour vous, <i>La Valse</i>, dont je vous fais présent, mais
+il faut me garder l'anonyme: c'est dans le vieux style des <i>Poètes
+anglais et les Journalistes écossais</i>.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Avec la prochaine édition de <i>Childe-Harold</i>, vous pourrez
+imprimer les cinquante ou cent premiers vers de la <i>Malédiction de
+Minerve</i>, jusqu'à la strophe:</p>
+
+<p class="mid">Mortel (c'est ainsi qu'elle parla), etc.</p>
+
+<p>vous arrêtant naturellement où commence la <i>Satire</i> proprement dite; la
+première partie est la meilleure.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXIV.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">19 octobre 1812.</span><br>
+
+<p>«Bien des remerciemens, mais il faut que je paie le dommage, et je vous
+serai obligé de m'en faire connaître le montant. Je crois que les
+<i>Adresses rejetées</i> sont, de beaucoup, la meilleure chose qui ait paru
+en ce genre depuis la <i>Rolliade</i>, et je souhaiterais, dans votre
+intérêt, que vous en fussiez l'éditeur. Dites à l'auteur que je lui
+pardonnerais de grand cœur, se fût-il montré vingt fois plus satirique,
+et que ses imitations ne sont pas du tout inférieures aux fameuses
+imitations d'Hawkins Browne. Il faut que ce soit un homme de beaucoup
+d'esprit, et d'un esprit moins désagréable et moins offensant que celui
+qu'on rencontre généralement dans ces sortes d'ouvrages; somme toute,
+j'admire beaucoup le sien et lui souhaite beaucoup de succès. Le
+<i>Satirist</i>, comme vous l'avez pu voir, a maintenant changé de ton; nous
+voilà délivrés, je crois, des critiques de <i>Childe-Harold</i>. J'ai en
+mains une <i>Satire sur la Valse</i>, qu'il faudra que vous publiiez anonyme;
+elle n'est pas longue, deux cents vers au plus, mais cela fera une assez
+bonne petite brochure. Vous l'aurez sous peu de jours.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> L'éditeur du <i>Satirist</i> mérite des éloges pour son abjuration;
+après cinq ans de guerre ouverte! c'est ce qu'on appelle s'exécuter de
+bonne grâce.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXV.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">23 octobre 1812.</span><br>
+
+<p>«Mes remerciemens, comme à l'ordinaire. Vous allez en avant d'une
+manière admirable; mais ayez soin de satisfaire l'appétit du public, qui
+maintenant doit en avoir assez de <i>Childe-Harold</i>. La <i>Valse</i> sera
+prête. Cela fait un peu plus de deux cents vers, avec une espèce de
+préface, sous forme d'épître à l'éditeur. J'ai quelque envie de donner,
+avec <i>Childe-Harold</i>, les premiers vers de la <i>Malédiction de Minerve</i>,
+jusqu'au premier discours de Pallas, parce qu'ils ne contiennent rien
+contre la personne qui eût pu se plaindre du reste du poème, et que
+quelques amis pensent que je n'ai jamais rien écrit de mieux; il sera
+facile de les baptiser du nom de <i>Fragment descriptif</i>.</p>
+
+<p>»La planche est brisée! Entre nous, elle ne ressemblait pas du tout au
+portrait, et puis la figure de l'auteur, plantée au frontispice d'un
+ouvrage, ne signifie pas grand chose. Dans tous les cas, un portrait
+comme celui-là n'eût pas poussé beaucoup à la vente. Je suis sûr que
+Sanders n'eût pas survécu à la publication de la gravure. À propos, le
+portrait peut, jusqu'à mon retour, rester dans ses mains, ou dans les
+vôtres, à votre choix. L'une des deux épreuves restant est bien à votre
+service, jusqu'à ce que je vous en donne une meilleure; mais il faut
+absolument que l'autre soit brûlée. Encore une fois, n'oubliez pas que
+j'ai un compte à régler avec vous, et que tout cela doit y figurer. Je
+vous donne déjà assez de peine, sans souffrir que vous fassiez des
+dépenses pour moi.</p>
+
+<p>»Vous savez mieux que moi quelle influence peut avoir à l'avenir, sur la
+vente de <i>Childe-Harold</i>, tout ce bruit que vient d'occasioner le
+Prologue L'autre parodie qu'a reçue Perry est, je crois, la mienne.
+C'est le discours du docteur Busby mis en vers burlesques. Vous allez
+demeurer dans Asbermale-Street; j'en suis charmé, nous serons plus
+proches voisins. Je suis au moment d'aller chez lord Oxford, mais l'on
+m'y renverra mes lettres: Si vous en avez le loisir, toutes
+communications de votre part seront reçues avec plaisir par le plus
+humble de vos scribes. Est-ce M. Ward qui a rendu compte dans le
+<i>Quarterly-Review</i> de la <i>Vie de Horne Tooke</i>? L'article est excellent.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXVI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Cheltenham, 22 novembre 1812.</span><br>
+
+<p>«À mon retour de chez lord Oxford, j'ai trouvé ici votre aimable billet;
+je vous serai obligé de garder les lettres en question, et celles qui
+pourraient encore être adressées de même, jusqu'à ce qu'à mon retour en
+ville je vienne les réclamer; ce qui sera probablement sous peu de
+jours. On m'a confié un poème manuscrit, très-long et très-curieux,
+écrit par lord Brooke (l'ami de sir Philippe Sydney), que je voudrais
+soumettre au jugement de M. Gifford, lui demandant en même tems: 1° s'il
+n'a jamais été imprimé; 2° si, dans le cas contraire, il vaudrait la
+peine de l'être? Ce manuscrit fait partie de la bibliothèque de lord
+Oxford: il faut qu'il ait été dédaigné par les collecteurs de la
+<i>Bibliothèque des manuscrits harleïens</i>, ou qu'ils n'en aient pas eu
+connaissance. Le tout est écrit de la main de lord Brooke, excepté la
+fin. C'est un poème très-long, en stances de six vers. Il ne
+m'appartient pas de hasarder une opinion sur son mérite; mais si ce
+n'était trop de liberté, je serais charmé de le soumettre au jugement de
+M. Gifford, qui, d'après son excellente édition de <i>Massinger</i>, doit
+être aussi décisif sur les ouvrages de cette époque, que sur ceux de la
+nôtre.</p>
+
+<p>»Passons maintenant à un sujet moins important et moins agréable.
+Comment M. Mac-Millan s'est-il permis, sans vous consulter non plus que
+moi, de mettre le mien en tête de son volume des <i>Adresses rejetées</i>?
+Cela ne ressemble-t-il pas à un vol? Il me semble qu'il eût pu avoir la
+politesse de demander permission; bien que je n'eusse pas intention de
+m'y opposer, et que je laisse volontiers les <i>cent onze</i> se fatiguer de
+ces <i>basses comparaisons</i>. Je crois que le public est passablement
+ennuyé de tout cela; je ne m'en suis pas mêlé et ne m'en mêlerai
+certainement pas, à part les parodies; encore les aurais-je fait
+disparaître si j'avais su que le docteur Busby avait publié sa lettre
+apologétique et son <i>post-scriptum</i>: mais j'avoue que sa conduite
+m'avait d'abord paru toute autre. Quelque charlatan a emprunté le nom de
+l'alderman Birch pour vilipender le docteur Busby, il eût mieux fait de
+se tenir tranquille.</p>
+
+<p>»Mettez de côté, pour moi, un exemplaire des <i>Nouvelles Lettres de
+Junius de Woodfall</i>, et croyez-moi toujours, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXVII.</h3>
+
+<h4>À M. WILLIAM BANKES.</h4>
+
+<span class="rig">26 décembre 1812.</span><br>
+
+<p>«La multitude de vos recommandations rend à peu près inutile ma bonne
+volonté de vous en procurer. Les plus notables de mes amis sont de
+retour: Leake de Janina, Canning et Adair de la ville des croyans. À
+Smyrne, il n'y a pas besoin de lettres; les consuls sont toujours
+empressés à rendre service aux personnes honorables. À tout hasard, je
+vous ai envoyé trois lettres, dont l'une, pour Gibraltar, bien qu'elle
+ne soit pas nécessaire, vous ouvrira un accès plus facile, et vous
+donnera de suite une sorte d'intimité dans une famille aimable. Vous
+verrez bientôt qu'un homme de quelque importance n'a guère besoin de
+lettres, si ce n'est pour des ministres et des banquiers, et je ne doute
+pas que vous n'en ayez déjà suffisamment de cette nature.</p>
+
+<p>»Il n'y a rien d'impossible que je vous voie en Orient au printems; si
+donc vous voulez m'indiquer quelque rendez-vous pour le mois d'août, je
+vous écrirai, ou bien je m'y trouverai personnellement. Une fois en
+Albanie, je désirerais que vous vous informassiez du dervis Tahiri, et
+de Vascilie ou Basile, et que vous présentiez mes complimens aux visirs
+d'Albanie et de Morée. Si vous vous recommandez de moi près de Soleyman
+de Thèbes, je crois qu'il s'emploiera pour vous. Si j'avais mon drogman,
+ou que j'écrivisse le turc, je vous aurais donné des lettres <i>réellement
+utiles</i>; mais il n'y en a pas besoin pour les Anglais, et les Grecs ne
+peuvent rien par eux-mêmes. Vous connaissez déjà Liston; moi je ne le
+connais pas, parce qu'il n'était point ministre de mon tems. N'oubliez
+pas de visiter Éphèse ainsi que la Troade, et donnez-moi de vos
+nouvelles. Je crois que G. Foresti est maintenant à Janina; mais, dans
+le cas contraire, celui qui s'y trouvera se fera certainement un plaisir
+de vous être agréable. Prenez garde aux firmans; ne vous laissez jamais
+tromper; l'étranger est mieux protégé en Turquie qu'en quelque lieu que
+ce soit; ne vous fiez pas aux Grecs, et emportez quelques présens pour
+les beys et les bachas, tels que montres, pistolets, etc.</p>
+
+<p>»Si vous rencontrez à Athènes, ou ailleurs, un certain Démétrius, je
+vous le recommande comme un bon drogman. J'espère vous répondre bientôt;
+dans tous les cas, vous trouverez des essaims d'Anglais maintenant dans
+le Levant.</p>
+
+<p>»Croyez-moi, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">20 février 1813.</span><br>
+
+<p>«À part le petit compliment que l'auteur veut bien m'adresser<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup class="sml">31</sup></a>, je
+trouve, dans <i>Horace à Londres</i>, quelques stances sur lord Elgin que
+j'approuve tout-à-fait. Je voudrais avoir l'avantage de connaître M.
+Smith, je lui communiquerais la curieuse anecdote que vous avez lue dans
+la lettre de M. T***s: s'il le désire, je pourrai lui en donner la
+substance pour sa seconde édition; sinon, nous l'ajouterons à la nôtre,
+quoique nous nous soyons, je crois, assez occupés de lord Elgin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31"
+name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a href="#footnotetag31">
+(retour) </a> Dans l'ode intitulée <i>le Parthénon</i>, Minerve parle ainsi:
+
+<p>«Tous ceux qui verront mon temple mutilé poursuivront d'une rage
+classique le barbare qui l'a ravagé; bientôt un noble poète des îles
+britanniques captivera les suffrages et l'admiration de la patrie, et
+enflammera son siècle par le récit des malheurs d'Athènes.»</p></blockquote>
+
+<p>»Ce que j'ai lu de cet ouvrage me semble admirablement fait. Mes éloges
+ne valent guère la peine d'être répétés à l'auteur; présentez-lui
+toujours mes remerciemens pour ceux qu'il a bien voulu m'accorder.
+L'idée est neuve; nous avons d'excellentes imitations des satires, etc.,
+par Pope; je ne me rappelle qu'une seule ode qu'il ait imitée, et je ne
+crois pas qu'un autre l'ait essayé que lui.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<p>Nous avons déjà dit que les sommes dont il avait eu besoin à l'époque de
+sa majorité, il se les était procurées à un intérêt ruineux. La lettre
+suivante a rapport à quelques transactions relatives à ce sujet.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXIX.</h3>
+
+<h4>À M. ROGERS.</h4>
+
+<span class="rig">25 mars 1813.</span><br>
+
+<p>«Ci-joint vous trouverez un bon pour l'intérêt usuraire dû au <i>protégé</i>
+de lord ***; je voudrais que vous vissiez aussi pour moi sa seigneurie.
+Quoique la transaction montre d'elle-même la folie de l'emprunteur et la
+friponnerie du prêteur, je n'ai jamais eu l'intention de nier la dette,
+comme je l'aurais pu <i>légalement</i>, ni de refuser le paiement du
+principal, pas même peut-être des intérêts tout illégaux qu'ils soient.
+Vous savez qu'elle était ma position, ce qu'elle est encore. Je me suis
+défait d'un domaine qui était dans ma famille depuis près de trois cents
+ans, et n'avait jamais, pendant tout ce tems, eu la honte de tomber aux
+mains d'un <i>homme de loi</i>, d'un <i>homme d'église</i>, ou d'une <i>femme</i>. Je
+me suis décidé à ce sacrifice pour payer cette dette et d'autres de même
+nature. Maintenant je ne puis toucher le prix de cette vente, et je ne
+le pourrai peut-être de quelques années. Je me trouve donc dans la
+nécessité de faire <i>attendre</i> des personnes qui, eu égard aux intérêts
+qu'elles reçoivent, ne doivent pas en être trop fâchées; c'est moi seul
+qui y perds.</p>
+
+<p>»Quand j'arrivai à l'âge de majorité, en 1809, j'offris ma propre
+garantie à condition d'un intérêt légal; je fus refusé. Maintenant je ne
+veux plus en passer par où ces gens-là veulent. Il est possible que
+j'aie vu cet homme; mais je ne me souviens des noms d'aucunes des
+parties: je n'ai connu que les <i>agens</i> et mes garans. J'ai certainement
+la volonté de payer mes dettes, dès que je pourrai. La position de cette
+personne peut être fâcheuse; la mienne ne l'est-elle pas aussi à tous
+égards? Je ne pouvais prévoir que mon acheteur ne me paierait pas mon
+domaine de suite. Je suis charmé de pouvoir encore faire quelque chose
+pour mon Israélite, et je voudrais en dire autant du reste des douze
+tribus.</p>
+
+<p>»Tout à vous, cher Rogers,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br><br>
+
+<p>Au commencement de cette année, M. Murray désirant publier une édition
+des deux chants de <i>Childe-Harold</i>, avec des gravures, le noble auteur
+entra avec beaucoup d'empressement dans son idée. Il dit, à ce sujet,
+dans un billet à M. Murray: «Westall est, je crois, convenu de fournir
+des gravures pour votre livre; l'une d'elles sera, j'imagine, la jolie
+petite fille que vous avez vue l'autre jour<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup class="sml">32</sup></a>, mais sans nom, et
+simplement comme un modèle d'esquisses relatives au sujet. Je voudrais
+aussi avoir le portrait que je vous ai montré, de l'ami dont il est
+question dans le texte à la fin du chant premier et dans les notes, ce
+qui suffit pour justifier l'addition de ces gravures.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32"
+name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a href="#footnotetag32">
+(retour) </a> Lady Charlotte Harley, à laquelle il adressa dans la
+suite, sous le nom d'Ianthé, les vers qui forment l'introduction de
+<i>Childe-Harold</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>Dès les premiers jours du printems, il publia, en gardant l'anonyme, sa
+satire sur la <i>Valse</i>, qui, malgré tout l'esprit qui s'y trouve, fut si
+loin de répondre à ce que le public attendait alors de lui, que l'on
+ajouta aisément foi au désaveu qu'il crut devoir en faire dans la lettre
+suivante.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">21 avril 1813.</span><br>
+
+<p>«Je serai à Londres dimanche prochain, et je viendrai causer avec vous
+au sujet des dessins de Westall. Je dois poser pour qu'il fasse mon
+portrait, à la demande d'un ami; et comme celui qu'a fait Sanders n'est
+pas bon, vous préférerez probablement celui-ci. Je voudrais que vous
+envoyassiez celui de Sanders chez moi, immédiatement et avant mon
+arrivée. J'apprends qu'on m'attribue un certain poème malicieux sur la
+<i>Valse</i>; j'espère que vous aurez soin de contredire ce bruit: l'auteur,
+j'en suis sûr, ne serait pas content de me voir responsable de ses
+folies. L'in-4° de M. Hobhouse ne doit pas tarder à paraître; envoyez,
+je vous prie, chez lui pour avoir l'un des premiers exemplaires que je
+compte emporter avec moi dans mon voyage.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> L'<i>Examiner</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup class="sml">33</sup></a> vous menace de faire quelques observations sur
+vous la semaine prochaine. Comment êtes-vous parvenu à avoir votre part
+d'une colère qu'il n'avait jusqu'ici épanchée que sur le prince? Je
+présume que le ban et l'arrière-ban de vos <i>scribleres</i><a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> s'apprête à
+rompre une lance pour la défense du moderne Tonson<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>... M. Burke, par
+exemple, n'y manquera pas.</p>
+
+<p>»Envoyez-moi mon compte dans Bermet-Street; je veux le régler avant de
+partir.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33"
+name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a href="#footnotetag33">
+(retour) </a>semaine, et forme deux feuilles in-4°. C'est l'un des mieux rédigés des
+journaux anglais, et celui dont les idées de liberté civile et
+religieuse s'accordent davantage avec celles des publicistes français,
+pour lesquels il professe la plus grande estime, et auxquels il fait de
+frequens emprunts.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34"
+name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a href="#footnotetag34">
+(retour) </a> Allusion à <i>Martinus Scribler</i> de Pope.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35"
+name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a href="#footnotetag35">
+(retour) </a> Libraire fameux du dix-huitième siècle.</blockquote>
+
+<p>Au mois de mai parut son magnifique fragment du <i>Giaour</i>. Quoique ce
+premier jet n'eût point encore toute la perfection à laquelle il le
+porta dans la suite, le public reçut avec admiration et enthousiasme
+cette nouvelle œuvre de son génie. L'idée d'écrire un poème par fragmens
+lui fut suggérée par le <i>Christophe Colomb</i> de M. Rogers. Quoi que l'on
+puisse dire contre une telle manière de composer en général, on doit
+avouer qu'elle convenait parfaitement au caractère de Lord Byron, lui
+permettant de s'affranchir de ces difficultés mécaniques qui, dans une
+narration régulière, gênent le poète, pour ne pas dire qu'elles le
+refroidissent et le glacent, et de laisser à l'imagination de ses
+lecteurs à remplir les intervalles qui eussent dû séparer ces morceaux
+pathétiques qui étaient le triomphe de son beau talent. La fable de ce
+poème avait encore pour son imagination ce genre d'attrait qui lui
+permettait de rapporter, jusqu'à un certain point, à lui-même, un
+événement dans lequel il joue l'un des premiers rôles. Après la
+publication du <i>Giaour</i>, quelques versions inexactes de cet événement
+romanesque ayant circulé dans le public, le noble auteur pria son ami,
+le marquis de Sligo, qui avait visité Athènes peu de jours après, de
+vouloir bien lui communiquer ses souvenirs sur cette affaire. Voici la
+réponse de lord Sligo.</p><br>
+
+<span class="rig">Albanie, lundi, 31 août 1813.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Byron</span>,</p>
+
+<p>«Vous m'avez prié de vous dire ce que je puis avoir appris à Athènes sur
+une jeune fille qui fut près d'être mise à mort quand vous y étiez; et
+vous désirez que je n'omette aucune des circonstances relatives à cette
+affaire, qui seraient à ma connaissance. Pour répondre à votre désir, je
+vais vous dire tout ce que j'en ai appris; et je ne saurais être bien
+loin de l'exacte vérité, puisque la chose s'était passée un ou deux
+jours seulement avant mon arrivée, et formait conséquemment alors le
+sujet général de toutes les conversations.</p>
+
+<p>»Le nouveau gouverneur, encore inaccoutumé aux rapports avec les
+chrétiens, avait naturellement sur les femmes les mêmes idées barbares
+qu'ont tous les Turcs. En conséquence, et suivant au pied de la lettre
+la loi de Mahomet, il avait ordonné que cette jeune fille fût cousue
+dans un sac et jetée à la mer, ce qui se fait presque tous les jours à
+Constantinople. Comme vous reveniez de vous baigner au Pyrée, vous
+rencontrâtes le cortége qui allait mettre à exécution la sentence rendue
+contre la pauvre malheureuse. On ajoute qu'ayant appris où ces gens-là
+allaient et quelle était la patiente, vous intervîntes aussitôt; et que,
+comme on hésitait à obéir à vos ordres, vous fûtes obligé d'intimer au
+chef de l'escorte que vous l'y contraindriez par la force, comme cette
+menace ne suffisait pas encore pour le décider, vous tirâtes un
+pistolet, lui disant que, s'il refusait plus long-tems de vous obéir et
+de retourner avec vous jusqu'à la maison de l'aga, vous alliez lui
+brûler la cervelle. Là-dessus, cet homme consentit à revenir sur ses pas
+jusque-là, et vous obtîntes par des menaces, par des prières, et
+peut-être aussi par des présens, la grâce de la jeune fille, à condition
+qu'elle quitterait Athènes. On dit que vous la conduisîtes d'abord au
+couvent, et que pendant la nuit vous la fîtes partir pour Thèbes, où
+elle trouva un sûr asile. Voilà tout ce que je sais de cette histoire,
+telle que je me la rappelle aujourd'hui. Si vous désirez m'adresser
+d'autres questions à ce sujet, je suis prêt à y répondre avec le plus
+grand plaisir.</p>
+
+<p>»Je suis, bien sincèrement, mon cher Byron, etc.,</p>
+
+<span class="rig">SLIGO.</span><br>
+
+<p>»Je crains que vous n'ayez bien de la peine à lire mon griffonnage, mais
+je suis pressé par les préparatifs de mon voyage; vous m'excuserez.»</p><br>
+
+<p>Le <i>Giaour</i> offre un exemple remarquable de l'abondance de son
+imagination une fois que les sources en étaient ouvertes sur un objet.
+Ce poème s'agrandit tellement pendant l'impression de la première
+édition et les intervalles des autres, que de quatre cents vers qu'il
+contenait d'abord, il s'élève maintenant à près de quatorze cents. En
+effet, le plan qu'il avait adopté d'une série de fragmens,</p>
+
+<p class="mid">Un paquet de perles orientales enfilées au hasard,</p>
+
+<p>lui laissait la liberté d'introduire, sans avoir égard à rien qu'au ton
+général de l'ouvrage, tous les sentimens, toutes les images qui
+s'offraient à son imagination active. On peut voir jusqu'où il portait
+cette liberté, dans une note de sa main à la marge du paragraphe,</p>
+
+<p class="mid">Beau climat où chaque saison sourit...</p>
+
+<p>dans laquelle il dit: «Je n'ai pas encore fixé la place où je devrai
+insérer ces vers; je le ferai quand je vous verrai,... car je n'ai pas
+un seul exemplaire ici.»</p>
+
+<p>Même dans ce nouveau passage, tout riche qu'il était d'abord, son
+imagination trouva moyen d'ajouter de nouvelles beautés: car cette
+partie si pittoresque depuis</p>
+
+<p class="mid">Car là, la rose croît sur les rochers, dans le vallon, etc.</p>
+
+<p>jusqu'à</p>
+
+<p class="mid">Ses gémissemens se changent en chants joyeux...</p>
+
+<p>fut encore ajoutée après coup. Parmi les autres morceaux qui parurent
+dans cette nouvelle édition, je ne sais si ce fut la troisième ou la
+quatrième, car, entre celle-là et la première, il s'écoula à peine six
+semaines, on doit compter cette belle et mélancolique description de la
+Grèce, privée, pour ainsi dire, de la vie, dont le premier critique du
+siècle (M. Jeffrey) a dit qu'il ne connaissait pas, dans aucun poète
+d'aucun siècle, d'aucun pays, une image plus vraie, plus mélancolique,
+plus délicieusement achevée<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>. Parmi les heureuses additions à cette
+nouvelle édition, il faut encore compter les vers,</p>
+
+<p class="mid">Le cigne fend les eaux avec fierté, etc.</p>
+
+<p>et ces autres si pathétiques,</p>
+
+<p class="mid">Ma mémoire n'est plus maintenant que le tombeau, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36"
+name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a href="#footnotetag36">
+(retour) </a> Dans le <i>Constantinople</i> de Dallaway, livre que Byron a dû
+naturellement consulter, je trouve une phrase extraite de l'<i>Histoire de
+la Grèce</i> de Gilliers, qui renferme peut-être le premier germe de la
+pensée que le génie a si admirablement développée: «L'état présent de la
+Grèce, comparé à l'ancien, est comme l'obscurité silencieuse du tombeau
+opposée à l'éclat brillant de la vie active.»</blockquote>
+
+<p>Quand je le rejoignis à Londres, au printems, je trouvai encore plus
+général et plus grand, s'il est possible, l'enthousiasme où j'avais
+laissé chacun pour sa personne et ses écrits, dans la société et dans le
+monde littéraire. Dans le petit cercle qui l'entourait plus
+immédiatement, la familiarité avait peut-être commencé, suivant l'usage,
+à diminuer un peu l'enchantement. Sa gaîté, son abandon, après une
+connaissance plus intime, ne pouvait manquer de détruire le charme de
+cette tristesse poétique, dont les yeux plus éloignés le voyaient
+toujours entouré; tandis que les notions romantiques que ses lectrices
+avaient attachées aux amours auxquels il fait allusion dans ses poèmes,
+sans citer de noms, couraient risque de diminuer beaucoup, quand elles
+voyaient, de trop près, les objets qu'on supposait enflammer pour le
+moment son imagination et son cœur. Il faudrait que la maîtresse d'un
+poète demeurât, s'il était possible, pour les autres, un être aussi
+imaginaire qu'elle l'a été souvent pour lui-même, grâces aux qualités
+dont il s'est plu à la doter. Quelque belle que soit la réalité, elle ne
+saurait manquer de rester bien inférieure au portrait qu'une imagination
+trop ardente a pris plaisir à s'en faire. Si nous pouvions rassembler
+devant nous toutes les beautés que l'amour des poètes a immortalisées,
+depuis la dame de haut lieu jusqu'à la simple bachelette, depuis les
+Laures et les Sacharisses jusqu'aux Chloés et aux Jannetons, il nous
+faudrait, je crois, chasser de notre imagination bien des notes
+brillantes que la poésie y a logées, et souvent notre admiration de la
+constance et de l'imagination du poète s'accroîtrait en découvrant
+combien son idole en était peu digne.</p>
+
+<p>Mais si, dans un commerce plus intime, on perdait beaucoup de l'idée
+romanesque que l'on s'était faite du caractère personnel du poète, ce
+désappointement de l'imagination était plus qu'amplement compensé dans
+le petit cercle qu'il fréquentait habituellement par les qualités
+franches, sociales et engageantes qu'on lui voyait déployer. Il était
+encore remarquable pour l'absence de tout pédantisme, de toute
+prétention d'homme de lettres, et on eût pu lui donner avec justice
+l'éloge que fait Sprat de Cowley: <i>Peu de gens eussent pu deviner, à
+l'extrême facilité de son commerce, que c'était un grand poète</i>. Tandis
+que ses amis intimes, ceux qui étaient parvenus, pour ainsi dire,
+derrière les coulisses de sa renommée, le voyaient ainsi sous son
+véritable jour, avec ses faiblesses et son amabilité; les étrangers et
+ceux qui l'approchaient de moins près restaient sous le charme de son
+caractère poétique, et plusieurs pensaient que la gravité, l'orgueil, la
+<i>sauvagerie</i> de quelques-uns de ses personnages étaient les traits
+distinctifs, non-seulement de son esprit, mais encore de ses manières.
+Cette idée a été si générale, elle a régné si long-tems que, dans
+quelques essais sur son caractère, publiés depuis sa mort, et contenant
+du reste beaucoup d'aperçus frappans de justesse, nous trouvons dans son
+prétendu portrait des traits tels que ceux-ci: «Lord Byron avait un
+esprit sérieux, positif, sévère; un caractère satirique, dédaigneux et
+sombre. Il n'avait pas la plus légère sympathie pour une gaîté
+insensible; à l'extérieur, on voyait un air chagrin, le mécontentement,
+le mépris, la misanthropie, et sous cette masse de nuages et de
+ténèbres, etc., etc.<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37"
+name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a href="#footnotetag37">
+(retour) </a> <i>Lettres sur le caractère et le génie poétique de Lord
+Byron</i>, par sir Égerton Bridges, baronnet.</blockquote>
+
+<p>Il avait la conscience intime du double aspect sous lequel il était
+envisagé par le monde et par ses amis; non-seulement il s'en amusait,
+mais il en était flatté comme d'une preuve de la diversité et de la
+flexibilité de ses moyens. En effet, comme je l'ai déjà remarqué, il
+était loin d'être insensible à l'effet qu'il produisait personnellement
+sur la société; et la place distinguée qu'il avait prise dans le monde,
+depuis le commencement de notre liaison, n'altérait en rien l'aimable
+simplicité et l'abandon qu'il apportait dans notre commerce intime. Je
+remarquais, quant au monde extérieur, quelques légers changemens dans sa
+conduite, qui semblaient indiquer la conscience de la supériorité qu'il
+avait acquise. Entre autres circonstances, soit que sa timidité
+s'accommodât mal de se voir l'objet des regards de tout le monde, ou
+que, suivant l'opinion de Tite-Live, il crût que les hommes éminens ne
+doivent pas trop familiariser le public avec leur personne<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>, il
+évitait, beaucoup plus qu'au commencement de notre liaison, de se
+montrer le matin et dans les lieux fréquentés. L'année précédente, avant
+que son nom fût devenu si célèbre, nous avions été à l'exposition dans
+Sommerset-House et dans d'autres lieux semblables<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>, et je ne doute
+pas que la véritable raison qui lui fit alors éviter les endroits
+fréquentés ne fût cet extrême déplaisir qu'il éprouvait de la difformité
+de son pied, difformité qui devait d'autant plus attirer les regards du
+public que son beau talent le rendait plus universellement connu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38"
+name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a href="#footnotetag38">
+(retour) </a> <i>Continuus aspectus minus verendos magnos homines facit</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39"
+name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a href="#footnotetag39">
+(retour) </a> La seule chose qui me frappât en lui, comme
+extraordinaire, dans ces occasions, c'est le malaise qu'il semblait
+éprouver de porter un chapeau. En effet, il en avait perdu l'habitude,
+allant toujours en voiture en Angleterre, et portant en voyage une sorte
+de bonnet de fourrageur. Le fait est que je ne me rappelle pas lui avoir
+vu un chapeau sur la tête depuis ce tems-la.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>Parmi les momens que nous avons passés joyeusement ensemble, je me
+rappelle plus particulièrement un certain soir où il se livra à la gaîté
+la plus extraordinaire. Au sortir de quelque assemblée, nous avions
+reconduit M. Rogers chez lui. Lord Byron qui, suivant sa coutume,
+n'avait pas dîné les deux jours précédens, éprouvant alors une faim
+canine, demanda à grands cris quelque chose à manger. Notre repas, qu'il
+ordonna lui-même, ne consista qu'en pain et en fromage, et rarement
+ai-je pris part à un plus joyeux souper. Il arriva que notre hôte venait
+de recevoir l'hommage d'un volume de poésies, écrites à l'imitation
+avouée des anciens poètes anglais, contenant, comme la plupart des
+modèles en ce genre, beaucoup de choses belles et frappantes, mêlées à
+plus de détails encore insignifians, fantastiques et absurdes. Dans la
+disposition d'esprit où nous nous trouvions, Lord Byron et moi, ce
+furent ces derniers dont nous nous occupâmes exclusivement, et il faut
+avouer que, plus nous lisions, plus nous trouvions sujet de rire.</p>
+
+<p>En vain, pour rendre plus de justice à l'auteur, M. Rogers essaya-t-il
+d'attirer notre attention sur quelques-unes des beautés réelles de
+l'ouvrage; il nous convenait mieux de nous attacher exclusivement aux
+passages qui pouvaient fournir matière à notre humeur enjouée. À force
+de parcourir le volume dans tous les sens, nous découvrîmes que notre
+hôte, outre qu'il en admirait sincèrement quelques parties, avait un
+motif de reconnaissance pour prendre ainsi la défense de son auteur, et
+qu'un des poèmes contenait de lui un éloge très-pompeux, et, je n'ai pas
+besoin de le dire, très-mérité. Nous étions trop fous dans le moment
+pour nous arrêter, même devant cet éloge, auquel nous concourions
+cependant de grand cœur. Le premier vers de cette pièce, autant que je
+puis me le rappeler, était:</p>
+
+<p class="mid">Quand Rogers se livrant au travail, etc.</p>
+
+<p>Lord Byron entreprit de la lire tout haut, mais il ne put jamais aller
+au-delà des deux premiers mots. Notre rire fou était alors arrivé à un
+point tel que rien ne pouvait plus l'arrêter. Il recommença deux ou
+trois fois, mais à peine avait-il prononcé <i>Quand Rogers</i>, que nous nous
+mettions à rire sur nouveaux frais, tant et si bien qu'à la fin, malgré
+le sentiment intime de notre injustice, M. Rogers ne pût s'empêcher de
+se joindre à nous; nous rîmes alors tous les trois de si bon cœur, que
+si l'auteur eût été là, je crois en vérité qu'il n'eût pu résister à la
+contagion.</p>
+
+<p>Un jour où deux après je reçus le billet et les vers suivans: les mots
+en italique sont tirés de l'éloge même dont nous nous étions permis de
+rire.</p><br>
+
+<p><span class="sc">Mon cher Moore</span>,</p>
+
+<p>«<i>Quand Rogers</i> ne doit pas voir les vers ci-joints que je vous envoie
+pour vous seul. Je suis prêt à fixer tel jour que vous voudrez pour
+notre visite. Shéridan, ne l'avez-vous pas trouvé délicieux? <i>Le
+Marchand de volaille</i> a été sa première et sa meilleure
+plaisanterie<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup class="sml">40</sup></a>.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»<i>Je dépose ma branche de laurier</i>.</p>
+
+<p>»<i>Toi</i>, déposer ta branche de <i>laurier</i>! Où donc l'as-tu volée? Et quand
+elle t'appartiendrait réellement, qui des deux en a le plus besoin,
+Rogers ou toi? Garde pour toi ce branchage desséché, ou renvoie-le au
+docteur Donne. Si justice était faite à tous deux, il n'en aurait guère,
+et toi pas du tout.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40"
+name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a href="#footnotetag40">
+(retour) </a> Il fait ici allusion à un dîner chez M. Rogers, dont j'ai
+rendu ailleurs le compte suivant:
+
+<p>«La compagnie se composait de M. Rogers lui-même, Lord Byron, M.
+Shéridan et l'auteur de ces <i>Mémoires</i>. Shéridan n'ignorait pas notre
+admiration pour lui. La présence du jeune poète surtout semblait lui
+rendre les beaux jours de sa jeunesse et tout son esprit; et les détails
+qu'il nous donna sur les commencemens de sa carrière n'étaient pas moins
+intéressans pour lui que charmans pour ses auditeurs. Ce fut pendant le
+cours de cette soirée que nous parlant du poème que M. Whitbread avait
+composé et envoyé parmi les nombreux prologues destinés à la réouverture
+de Drury-Lane, et qui, comme les autres, renfermait surtout des
+allusions au phénix, il dit: «Mais il y avait plus de l'oiseau dans les
+vers de Whitbread que dans ceux de tous les autres; il était entré dans
+beaucoup de détails; il avait parlé de ses ailes, de son bec, de sa
+queue, etc., etc.; enfin, c'était absolument le phénix décrit par un
+<i>marchand de volaille</i>.»<span class="rig">(<i>Vie de Shéridan</i>.)</span></p></blockquote>
+
+<p>»<i>Alors, pour former ainsi la couronne d'Apollon</i>.</p>
+
+<p>»Une couronne! arrange-le comme tu voudras, ton chapelet ne sera jamais
+qu'un bonnet de fou. La première fois que tu iras dans la ville de
+Delphes, demande à ceux qui s'y trouveront logés avec toi: ils te diront
+que Phébus a donné sa couronne à Rogers, quelques années avant que tu ne
+vînsses au monde.</p>
+
+<p>»<i>Que chacun ait le sien</i>.</p>
+
+<p>»Quand on portera du charbon de terre à Newcastle et des hiboux à
+Athènes comme une curiosité; quand Liverpool pleurera ses sottises;
+quand Torys et Whigs cesseront de quereller ensemble; quand la femme de
+C*** aura un héritier, alors Rogers nous demandera des lauriers, et tu
+en auras de reste à donner.»</p>
+
+<p>Le nom de Shéridan, cité dans la note précédente, nous offre une
+heureuse occasion d'extraire du journal de Lord Byron quelques détails
+sur cet homme extraordinaire pour lequel il professait une admiration
+sans bornes, le mettant, sous le rapport des talens naturels, infiniment
+au-dessus de tous les grands politiques de son tems.</p>
+
+<p>«J'ai vu souvent Shéridan en société, il était admirable! Il avait une
+espèce de goût pour moi; il ne m'a jamais attaqué, du moins en ma
+présence, comme il attaquait tout le reste, nobles, beaux-esprits,
+orateurs et poètes. Je l'ai vu battre Whitbread, tourmenter Mme de
+Staël, anéantir Colman et en faire autant, à peu près, de quelques
+autres personnes de talens et de réputation, dont je ne cite pas les
+noms, parce qu'elles sont de mes amis.</p>
+
+<p>»La dernière fois que je me suis trouvé avec lui, ce fut, je crois, chez
+sir Gilbert Elliot; il était aussi amusant que jamais. Non, je me
+trompe, c'est chez Douglas Kinnaird que je le vis pour la dernière fois.</p>
+
+<p>»Je me suis trouvé avec lui dans bien des endroits et à bien des
+parties, à Whitehall avec les Melbourne, chez le marquis de Tavistock, à
+la salle de vente de Robin, chez sir Humphrey Davy, chez Sam Rogers;
+enfin, dans toutes sortes de compagnies: je l'ai toujours vu de bonne
+humeur et d'un esprit délicieux.</p>
+
+<p>»J'ai vu Shéridan pleurer deux ou trois fois; peut-être était-ce des
+larmes de vin, mais cette circonstance même rendait la chose plus
+frappante, car qui pourrait voir sans émotion <i>l'âge remplir d'indignes
+larmes les yeux de Marlborough, et Swift mourir privé de raison et se
+donnant en spectacle</i><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41"
+name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a href="#footnotetag41">
+(retour) </a> Quand le célèbre doyen de Saint-Patrick mourut (1745), il
+y avait plusieurs années qu'il était atteint des infirmités les plus
+déplorables, et tombé tout-à-fait en enfance.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote>
+
+<p>»Je l'ai vu un jour pleurer à la salle de vente de Robin, à la suite
+d'un splendide dîner, composé des personnes les plus illustres par leur
+naissance et leurs talens: ce fut à cause de quelques observations sur
+l'obstination des whigs à refuser des places et à censurer leurs
+principes. Shéridan regarda tout autour de lui et dit: Monsieur, il est
+aisé à milord G***, ou au comte G***, ou au marquis B***, ou à milord
+H***, avec quelques milliers de livres sterlings de rente dont une
+partie leur vient de sinécures actuelles, ou qu'ils ont héritées par les
+sinécures de leurs ancêtres aux dépens de la fortune publique, de venir
+vanter leur patriotisme et de se tenir loin des tentations; mais ils ne
+savent pas quels combats ont à supporter, pour y résister, ceux qui,
+avec autant d'amour-propre, des talens au moins égaux, et des passions
+qui certes ne sont pas inférieures, n'ont jamais eu de leur vie un
+shilling qu'ils puissent dire à eux appartenant. En disant cela il se
+mit à pleurer.</p>
+
+<p>»Je l'ai entendu dire plus d'une fois qu'il n'avait jamais eu un
+shilling à lui appartenant; à coup sûr, il trouva moyen d'en avoir un
+bon nombre appartenant aux autres.</p>
+
+<p>»En 1815, j'avais occasion de faire une visite à mon homme d'affaires,
+je le trouvai avec Shéridan. Après quelques politesses réciproques,
+celui-ci se retira le premier. Avant de parler de ma propre affaire, je
+ne pus m'empêcher de m'informer de celle de Shéridan. Oh! répondit le
+procureur, c'est comme à l'ordinaire; il vient pour tâcher d'arrêter les
+poursuites de son marchand de vins, mon client. Eh bien! lui dis-je, que
+comptez-vous faire? Rien du tout, pour le présent, dit-il; voudriez-vous
+que nous obtenions un jugement contre le vieux Sherry? à quoi cela nous
+mènerait-il? Là-dessus il se mit à rire et à parler des rares talens de
+Shéridan pour la conversation.</p>
+
+<p>»Or, je sais, par expérience personnelle, que mon procureur n'est,
+certes, pas le plus tendre des hommes, et qu'il n'entend guère rien,
+hors des statuts et des arrêts. Eh bien! Shéridan, en une demi-heure de
+conversation, avait trouvé moyen de l'adoucir si bien, que si son
+client, brave et digne homme du reste, fût venu en ce moment, je crois
+qu'il l'eût jeté par la fenêtre avec toutes les lois du monde et
+quelques juges-de-paix par-dessus le marché.</p>
+
+<p>»Tel était Shéridan! capable d'attendrir un procureur! On n'avait rien
+vu de pareil depuis le tems d'Orphée!</p>
+
+<p>»Un jour, je le vis prendre sa propre <i>Monodie sur Garrick</i>; il s'arrêta
+à la dédicace à lady douairière ***. À cette vue, il entra en fureur, et
+s'écria: C'est à coup sûr un faux; jamais je n'ai rien pu dédier à cette
+vieille hypocrite, à cette infernale prostituée, etc., etc.; et continua
+ainsi, pendant une demi-heure, son épître dédicatoire à la personne qui
+en était l'objet. Si tous les écrivains s'exprimaient avec la même
+franchise, cela serait divertissant.</p>
+
+<p>»Il m'a dit que le soir même du grand succès de <i>l'École de la
+Médisance</i> (<i>the School for Scandal</i>), il avait été terrassé et mené au
+corps-de-garde par les <i>watchmen</i> qui l'avaient trouvé ivre et faisant
+du bruit dans la rue.</p>
+
+<p>»Au moment où il se mourait, on le pressait de consentir à subir une
+opération: Non, répondit-il, je me suis déjà soumis à deux, et c'est
+assez dans la vie d'un homme. On lui demanda auxquelles? C'était de
+s'être fait couper les cheveux et d'avoir posé pour son portrait.</p>
+
+<p>»Je me suis trouvé quelquefois avec Georges Colman; il m'a toujours paru
+extrêmement plaisant et très-bon compagnon. Mais la gaîté, ou plutôt
+l'esprit de Shéridan avait quelque chose de sombre, quelquefois même de
+sauvage; il ne riait jamais, du moins je ne l'ai jamais vu, et je
+l'observais de près. Colman, c'est différent, il riait, lui. Si j'avais
+à choisir, et que je ne pusse les avoir tous les deux à la fois, je
+dirais: Donnez-moi Shéridan pour commencer la soirée, et Colman pour la
+finir; Shéridan à dîner, et Colman à souper; Shéridan avec le Porto et
+le Bordeaux; Colman avec tout, depuis le Madère et le Champagne à dîner,
+le Bordeaux et le Porto du dessert jusqu'au punch de la nuit, jusqu'au
+<i>grog</i> et au <i>gin</i> étendu d'eau du matin<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a>
+<a href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>. J'ai passé par cette
+enfilade de liquides avec tous les deux. Shéridan était une compagnie de
+grenadiers aux gardes-du-corps; mais Colman! un régiment entier...
+d'<i>infanterie légère</i>, à coup sûr: toujours était-ce un régiment.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42"
+name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a href="#footnotetag42">
+(retour) </a> Dans un repas anglais, le Champagne se boit indifféremment
+pendant le premier service et pendant tout le tems du dîner; le Bordeaux
+(<i>claret</i>) plus spécialement avec le Madère et le Xerès (<i>Sherry</i>),
+après que les dames sont retirées. Le <i>grog</i> est de l'eau-de-vie, avec
+un peu de sucre ou sans sucre, étendue dans de l'eau chaude ou froide,
+mais plus souvent chaude; le <i>gin</i> est l'esprit du genièvre, et l'un des
+principaux articles d'importation des Hollandais.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>C'est vers cette époque que Lord Byron, je suis fâché d'ajouter par mon
+entremise, lia connaissance avec M. Leigh Hunt, l'éditeur d'un journal
+hebdomadaire bien connu, l'<i>Examiner</i>. Je connaissais cette personne
+depuis 1811, et avec la majeure partie du public, je professais une
+admiration sincère pour ses talens et son courage comme journaliste.
+L'intérêt que je prenais à lui personnellement avait été récemment accru
+par le caractère noble et mâle qu'il avait déployé pendant le cours d'un
+procès qui lui avait été intenté, ainsi qu'à son frère, pour un libelle,
+publié dans leur feuille, contre le prince, qui se termina par la
+condamnation de tous deux à deux ans d'emprisonnement. On se rappellera
+qu'il existait alors, dans le parti whig, un profond sentiment
+d'indignation contre un illustre personnage qui venait d'abandonner
+leurs rangs et leurs principes, après avoir été long-tems regardé comme
+leur ami et leur patron. Partageant moi-même cette opinion, et peut-être
+avec un peu trop de chaleur, je pris le plus vif intérêt au sort de M.
+Hunt; et immédiatement après mon arrivée à Londres, je lui rendis visite
+dans sa prison. J'en parlais peu de jours après à lord Byron, ajoutant
+que j'avais été étonné du luxe qui y régnait, des treillages de fleurs
+au dehors, des livres, des bustes, des tableaux, du piano que j'avais vu
+dans le donjon de l'homme de lettres. Le noble poète, dont les idées
+politiques coïncidaient absolument avec les miennes, exprima le plus
+grand désir de donner la même preuve de respect à M. Hunt; et, en
+conséquence, à deux ou trois jours de là, nous nous rendîmes ensemble à
+la prison. À peine l'avais-je introduit, que M. Hunt nous invita à
+dîner; ce que Byron accepta avec empressement; et, en conséquence, au
+mois de juin 1813, la prison de Cold-Bath-Fields eut l'honneur de le
+recevoir dans ses murs comme convive.</p>
+
+<p>Le matin de notre première visite au journaliste, je reçus de Lord Byron
+les vers suivans évidemment écrits la veille au soir.</p>
+
+<span class="rig">19 mai 1813.</span><br>
+
+<blockquote>
+ «Ô vous qui, sous tous les noms, avez le don de charmer la
+ ville, Anacréon, Tom-Little, Tom-Moore ou Tom-Brow; car le
+ diable m'emporte si je sais de quoi vous devez être plus
+ fier, de vos in-4° à deux guinées, ou de vos petits livres à
+ quatre sous...
+</blockquote>
+
+<p>»Mais revenons à ma lettre, c'est une réponse à la vôtre. Soyez demain
+chez moi, aussitôt que vous le pourrez, tout habillé, tout prêt, pour
+aller voir l'esprit en prison. Plaise à Phébus que nos péchés politiques
+ne nous y procurent pas aussi un logement. Je suppose que ce soir vous
+êtes engagé, et que vous avez déserté Sam Rogers pour les <i>bas-bleus</i> de
+Sotheby; moi-même, bien qu'accablé d'un rhume qui me tue, il faut que je
+mette ma culotte, et que j'aille faire visite aux Heathcote; mais
+demain, à quatre heures, nous...</p>
+
+<span class="rig">10 heures.</span><br>
+
+<p>»Arrivé là, mon cher Moore, je suis interrompu par ***.</p>
+
+<span class="rig">11 heures et demie.</span><br>
+
+<p>»*** est parti. Il faut que je m'habille pour aller chez lady Heathcote.
+<i>Addio</i>.»</p>
+
+<p>La journée que nous passâmes en prison, si elle ne fut pas
+très-agréable, eut du moins pour nous quelque chose de singulier et de
+nouveau. J'avais, par égard pour Lord Byron, stipulé d'avance avec notre
+hôte que nous serions en aussi petit comité que possible; et quant au
+dîner, il eut égard à ma prière: nous n'y vîmes qu'un ou deux membres de
+la famille de M. Hunt, et, autant que je me le rappelle, point d'autre
+étranger que M. Mitchell, l'ingénieux traducteur d'Aristophanes. Mais,
+aussitôt après le dîner, arrivèrent plusieurs littérateurs des amis de
+M. Hunt, qui n'étant connus ni de Lord Byron ni de moi, troublèrent un
+peu le plaisir que nous éprouvions. Parmi ces nouveaux venus, je me
+rappelle très-bien M. John Scott, qui depuis écrivit des choses si
+sévères sur Lord Byron. Il est pénible de songer qu'entre les personnes
+réunies alors autour du poète, il y en avait une qui devait bientôt
+attaquer sa réputation de son vivant, tandis qu'une autre, moins
+honorable encore, devait répandre son venin sur sa tombe.</p>
+
+<p>Ce fut le 2 juin que, présentant une pétition à la Chambre des Lords, il
+parut pour la troisième et dernière fois comme orateur dans cette
+assemblée. En retournant chez lui, il entra chez moi, et me trouva
+m'habillant en toute hâte pour aller dîner. Il était, je me le rappelle,
+de la meilleure humeur, et encore tout animé de son discours. Comme je
+continuais ma toilette dans mon cabinet, il se mit à se promener en long
+et en large dans la pièce voisine, déclamant tout haut en ma faveur,
+d'un ton burlesquement sérieux, quelques phrases détachées de sa
+nouvelle harangue. «Je leur ai dit que c'était une violation palpable de
+la constitution; que si de pareilles choses étaient tolérées, c'en était
+fait de la liberté anglaise, et que...--Mais, dis-je, en interrompant le
+flot de son éloquence, quel était donc ce terrible sujet de plainte?--Le
+sujet de plainte? répéta-t-il en s'arrêtant, comme pour y réfléchir,
+<i>oh! je ne m'en souviens pas</i><a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a>
+<a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>.» Il est impossible de se faire une
+idée de l'effet comique qu'il donna à ces mots: son geste, son regard,
+en de semblables occasions, étaient irrésistiblement risibles; car
+c'était plutôt dans des plaisanteries, des étrangetés de cette nature,
+que dans des choses spirituelles, à proprement parler, que consistait le
+charme de sa conversation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43"
+name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a href="#footnotetag43">
+(retour) </a> Son discours était à l'occasion d'une pétition du major
+Cartwright.</blockquote>
+
+<p>Quoiqu'après le brillant succès de <i>Childe-Harold</i> il soit bien évident
+qu'il cessa de penser au Parlement comme à l'arène de son ambition, on
+peut croire cependant qu'il ne négligea pas de l'étudier comme un vaste
+champ d'observations. Pour un esprit aussi vif et aussi varié que le
+sien, tous les lieux, toutes les choses avaient leur intérêt; dans un
+bal, dans une école de pugilat, au parlement, tout doit avoir été mis à
+profit. Voici quelques-unes de ses observations pendant sa courte
+carrière de sénateur; je les extrais de son propre journal.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais entendu personne qui répondît entièrement à l'idée que
+je me suis faite d'un orateur. Grattan en aurait approché, si ce n'était
+son débit d'arlequin. Je n'ai jamais entendu Pitt; Fox, seulement une
+fois; il me fit l'effet d'un argumentateur: il me paraît aussi différent
+d'un orateur, qu'un versificateur ou un improvisateur d'un poète. Grey a
+du grand, mais rien d'oratoire. Canning a quelquefois quelque chose qui
+y ressemble beaucoup. Je n'ai point admiré Windham, bien que tout le
+monde l'admire; il m'a paru trop sophiste. Whitbread était le
+Démosthènes du mauvais goût et de la véhémence vulgaire, mais fort et
+Anglais. Holland touche par le bon sens et la sincérité. Lord Lansdowne
+est bien, mais c'est encore un argumentateur. J'aurais beaucoup aimé
+Grenville, s'il eût voulu réduire ses discours à une heure de durée.
+Burdett est doux et argentin comme Bélial lui-même; c'est, je crois, le
+grand favori du <i>pandemonium</i>; du moins, j'ai toujours entendu les
+gentlemen de la campagne et les solliciteurs des ministres vanter ses
+discours en haut, et se hâter de descendre pour écouter, dès qu'il se
+levait pour parler. J'ai entendu Bob Milnes prononcer son second
+discours; il ne fit pas d'impression. J'aime Ward; il est étudié, mais
+fin et souvent éloquent. Tout étrange que cela puisse paraître, je n'ai
+jamais entendu, quoique j'en aie eu souvent l'envie, Peel, mon camarade
+de collége; il n'y avait que deux autres enfans qui nous séparaient.
+Mais, si mes souvenirs ne me trompent pas, il est ou devrait être parmi
+les premiers d'entre eux. Maintenant, je n'aime pas les discours de M.
+Wilberforce; ce n'est qu'un flux de paroles, des mots et rien que des
+mots.</p>
+
+<p>»Je doute beaucoup que les Anglais <i>aient</i> aucune éloquence; à
+proprement parler, je suis porté à croire que les Irlandais en
+<i>avaient</i>, que les Français en <i>auront</i> et en <i>ont eu</i> dans la personne
+de Mirabeau. Lord Chatham et Burke sont ceux qui ont le plus approché de
+l'orateur en Angleterre. Je ne sais ce qu'Erskine peut avoir été au
+barreau, mais j'aurais voulu qu'il y fût encore chaque fois que je l'ai
+entendu à la chambre. Lauderdale est perçant, subtil et trop Écossais...</p>
+
+<p>»Parmi tous ces orateurs, bons, mauvais ou passables, je n'ai entendu
+que bien rarement un discours qui fût à peu près intelligible et pas
+trop long pour le sujet. Tout calculé, c'est une grande déception, et
+une chose aussi ennuyeuse et fatigante que possible pour ceux qui sont
+obligés d'y assister souvent. Je n'ai entendu Shéridan qu'une fois, et
+peu d'instans; j'aimais sa voix, son débit, son esprit, et c'est le seul
+orateur que j'aie jamais souhaité entendre plus long-tems.</p>
+
+<p>»Somme toute, les membres de la chambre ont fait sur moi cette
+impression, que, peu formidables comme <i>orateurs</i>, ils le sont beaucoup
+comme <i>auditoire</i>. Il est possible qu'il n'y ait point d'éloquence dans
+un corps aussi nombreux (il n'y a eu que <i>deux</i> orateurs parfaits dans
+l'antiquité, et peut-être <i>moins encore</i> dans les tems modernes); mais
+il doit y avoir nécessairement un levain de réflexion et de bon sens,
+qui leur fait sentir ce qui est bien, ce qui est juste, quoiqu'ils ne
+puissent pas l'exprimer noblement.</p>
+
+<p>»On prétend que Horne Tooke et Roscoe ont déclaré qu'ils étaient sortis
+du parlement avec une plus haute opinion de la masse totale d'intégrité
+et de talens qui s'y trouvait, qu'ils n'en avaient en y entrant. Cette
+masse totale est probablement à peu près la même; il est probable aussi
+que le nombre de <i>ceux qui prennent la parole</i>, et leurs talens ne
+varient guère. Je ne parle point ici d'<i>orateurs</i>, il faut des siècles
+pour en enfanter un; ce ne sont point choses à trouver dans toutes les
+réunions septennales ou triennales. Jamais ni l'une ni l'autre chambre
+ne m'ont inspiré autant de respect et de crainte que le même nombre de
+Turcs assis dans un divan, ou de méthodistes réunis dans une grange. La
+timidité et l'agitation nerveuse que j'éprouvais provenaient plutôt du
+nombre que de la qualité des personnages, plutôt aussi de l'effet que
+pouvaient produire mes discours hors de la chambre que dedans; sachant
+bien, comme tout le monde le sait, que Cicéron lui-même, et probablement
+le Messie, n'eussent jamais changé le vote d'un seul gentilhomme de la
+chambre ou d'un seul évêque. Notre chambre m'a paru toujours lourde et
+ennuyeuse, mais l'autre avait de l'intérêt dans les grandes occasions.</p>
+
+<p>»J'ai entendu dire que quand Grattan fit son premier discours à la
+chambre des communes d'Angleterre, on fut incertain pendant quelques
+minutes si l'on devait l'applaudir ou lui rire au nez. Le début de son
+prédécesseur Flood avait été une chute complète et dans des
+circonstances presque semblables. Mais quand les bancs des sénateurs
+ministériels, qui avaient les yeux fixés sur Pitt, leur thermomètre,
+l'eurent vu incliner la tête plusieurs fois en signe d'approbation, ils
+acceptèrent à l'ordinaire ce signal avec obéissance, et se livrèrent à
+des applaudissemens d'enthousiasme. Du reste, le discours de Grattan les
+méritait; c'était un chef-d'œuvre. Je n'ai pu entendre celui-là, étant
+alors à Harrow; mais j'ai entendu presque tous ceux qu'il prononça dans
+la suite sur la même question, et aussi celui qu'il fit en 1815 sur la
+guerre. Je ne partageais pas ses opinions sur ce dernier sujet, mais je
+partageais l'admiration que son éloquence inspirait à tout le monde.</p>
+
+<p>»Lorsqu'en 1811 ou 1812 je rencontrai chez le poète Rogers le vieil
+orateur de Courtenay, je fus frappé des restes imposans de sa belle
+figure, et de la vivacité que conservait encore sa conversation. Ce fut
+lui qui réduisit Flood au silence dans la chambre anglaise, par une
+réponse accablante au discours de début du rival de Grattan au Parlement
+d'Irlande. J'aime à connaître les motifs qui ont déterminé les actions
+des hommes. Je demandai à Courtenay s'il n'avait pas été poussé par
+quelque ressentiment personnel, ce que je croyais entrevoir dans
+l'acrimonie de sa réplique. Il me dit que j'avais deviné juste; qu'en
+Irlande, cité à la barre du Parlement de ce pays, il avait vu Flood se
+lever et l'attaquer de la manière la plus dure et la moins méritée; que,
+n'étant pas membre de la Chambre, il ne put se défendre lui-même; et que
+l'occasion de se venger de cet affront s'étant présentée quelques années
+après, dans le Parlement anglais, il n'avait pu s'empêcher d'en
+profiter. Certes, il paya Flood avec intérêt; car celui-ci ne joua plus
+aucun rôle, et ne prononça plus guère que deux ou trois discours à la
+Chambre des Communes anglaises. Je dois cependant citer à part, celui de
+1790, sur la réforme parlementaire, dont Fox disait que c'était le
+meilleur qu'il eût jamais entendu sur ce sujet.»</p>
+
+<p>Il avait entretenu long-tems l'idée de quitter de nouveau l'Angleterre.
+Il paraît que, dans ses accès de mélancolie et de chagrin, c'était une
+sorte de consolation pour lui de tourner ses idées vers la liberté d'une
+vie passée dans les voyages et la solitude. Pendant l'impression de
+<i>Childe-Harold</i>, il était dans un accès de cette nature, et parlait
+souvent, dit M. Dallas, de vendre Newsteadt, et d'aller se fixer à
+Naxos, dans l'Archipel grec; d'adopter le costume et les manières du
+Levant, et de passer son tems à étudier les langues et les littératures
+orientales. La joie de son triomphe et les succès qu'il obtint alors
+dans d'autres carrières que celle des lettres, détournèrent quelque tems
+sa pensée de ses projets d'émigration. Mais bientôt il y revint; et nous
+avons vu, dans l'une de ses lettres à M. William Bankes, qu'il brûlait
+de se trouver une fois encore, au retour du printems, dans les montagnes
+de sa Grèce bien-aimée. Ce plan céda pendant quelque tems à celui
+d'accompagner la famille de lord Oxford en Sicile; et ce fut pendant
+qu'il se préparait à ce voyage, qu'il écrivit les lettres suivantes.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Maidenhead, 13 juin 1812.</span><br>
+
+<p>«J'ai lu les <i>Légères observations</i>; elles sont raisonnablement
+méchantes, mais pas trop. Il y a une note à la fin contre <i>Massinger</i>;
+ainsi, je ne puis me plaindre d'avoir été mis en mauvaise compagnie.
+L'auteur a découvert quelques métaphores incohérentes dans un passage
+des <i>Poètes anglais et des Journalistes écossais</i>, page 23, dit-il, mais
+sans citer quelle édition. Faites les changemens au <i>seul</i> exemplaire
+qui vous reste, c'est-à-dire, de la cinquième édition, afin que je
+profite, quoiqu'un peu trop tard, de ses remarques. Au lieu d'<i>instinct
+infernal</i>, mettez <i>brutal instinct</i>; <i>félons</i> au lieu de <i>harpies</i>;
+<i>chiens d'enfer</i> au lieu de <i>chiens du sang</i><a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a>
+<a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>. C'étaient là de
+vilains vers, et ceux que nous y substituons ne sont guère plus doux;
+mais, comme je n'ai pas envie de réimprimer cet ouvrage, ces corrections
+ne sauraient être de grande importance, et sont une satisfaction pour
+moi, puisque ce sont autant d'amendemens. Le passage critiqué n'a pas
+plus de douze vers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44"
+name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a href="#footnotetag44">
+(retour) </a> Dans un article sur cette satire, écrit pour le
+<i>Cumberland-Review</i>, mais non imprimé, défunt M. le révérend William
+Crome avait noté en ces termes l'incohérence de ces métaphores:
+
+<p>«Dans l'espace de trois ou quatre strophes, il transforme un homme en
+autant d'animaux différens. En trois vers, il va vous le métamorphoser
+de loup en harpie; et trois autres vers plus bas, il vous en fera un
+chien du sang.»</p>
+
+<p>Il y a aussi, dans cette critique manuscrite, quelques exemples de
+légèreté ou d'ignorance relevés dans cette satire, tels que <i>poisson de
+l'Hélicon; les fleurs attiques exhalent des parfums d'Aonie</i>, etc.,
+etc.</p></blockquote>
+
+<p>»Vous ne me répondez pas au sujet du livre de H***; j'ai besoin de lui
+écrire, et je ne voudrais rien lui dire de désagréable. Si vous
+m'écrivez <i>poste-restante</i> à Portsmouth, j'enverrai chercher votre
+réponse. Vous ne m'avez jamais parlé de la critique de <i>Colombus</i>, qui
+va paraître; cela n'est pas juste, je ne crois pas qu'on en ait bien agi
+envers l'auteur des <i>Plaisirs</i>: cet ouvrage devait le placer plus haut
+que ne l'ont pensé les écrivains de la <i>Quarterly</i>; mais je ne veux
+point attaquer les décisions de ces <i>infaillibles invisibles</i>; après
+tout, l'article est fort bien écrit. L'horreur qu'on a généralement pour
+les <i>fragmens</i> me fait trembler pour le sort du <i>Giaour</i>; mais vous avez
+voulu l'imprimer, et peut-être à présent n'êtes-vous pas sans vous en
+repentir. Enfin j'ai donné mon consentement, et, quoi qu'il arrive, nous
+n'aurons pas de querelle là-dessus, pas même si je les voyais servir
+d'enveloppe à la pâtisserie; mais ce ne sera pas sans une appréhension
+de quelques semaines, en développant chaque pâté.</p>
+
+<p>»J'emporterai les livres qui pourront être marqués G. O. Connaissez-vous
+les <i>Naufrages</i> de Clarke? Il y avance, m'a-t-on dit, que le premier
+volume de <i>Robinson Crusoé</i> a été composé par lord Oxford, premier du
+nom, quand il était prisonnier à la Tour, et donné par lui à De Foe;
+c'est une anecdote curieuse, si le fait est vrai. Avez-vous redemandé le
+manuscrit de lord Brooke? Qu'en dit Héber? Écrivez-moi à Portsmouth.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">N.</span><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">18 juin 1813.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Voulez-vous vous charger de faire parvenir à son adresse la lettre
+ci-jointe, en réponse à la plus aimable que j'aie jamais reçue. Je ne
+puis exprimer à M. Gifford, ni à personne, tout le plaisir qu'elle m'a
+fait.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">N.</span><br>
+<br>
+
+<h3>LETTRE CXXII.</h3>
+
+<h4>À M. W. GIFFORD.</h4>
+
+<span class="rig">18 juin 1813.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Je suis toujours embarrassé de vous écrire sur quoi que ce soit, bien
+plus encore le suis-je de vous remercier comme je le devrais. Si vous
+saviez quelle vénération j'ai toujours eue pour vous, même avant de
+former la plus simple espérance de me lier avec vous, comme auteur ou
+comme homme, mon embarras ne vous surprendrait pas.</p>
+
+<p>»Tout avis de votre part, même sous la forme plus amère d'un passage de
+votre <i>Mœviade</i>, ou d'une note à votre édition de <i>Massinger</i>, eût été
+reçu avec obéissance: j'aurais essayé de profiter de vos censures; jugez
+si je dois être moins disposé à profiter de vos bontés. Il ne
+m'appartient pas de renvoyer des éloges à mes anciens et à ceux qui
+valent mieux que moi; éloges qui, pour être sincères, n'en seraient pas
+mieux accueillis. Je reçois donc votre approbation avec reconnaissance;
+et ne vous rendrai pas du cuivre pour de l'or, en essayant d'exprimer
+les sentimens d'admiration dont je suis pénétré pour vous.</p>
+
+<p>»J'aurai le plus grand égard à ce que vous me conseillez sur les
+matières religieuses; peut-être le mieux serait-il de les éviter
+tout-à-fait. Ce que j'en ai écrit et que l'on a blâmé a été interprété à
+toute rigueur. Je ne suis point un bigot d'incrédulité; je n'ai pas cru
+que, pour avoir douté de l'immortalité de l'ame, on dût m'accuser
+d'avoir nié l'existence de Dieu. C'est en comparant le néant de nos
+individus et le peu d'<i>importance de notre monde</i>, au grand tout dont il
+n'est qu'un atome, que j'ai d'abord été porté à imaginer que nos
+prétentions à l'éternité pourraient bien être vaines.</p>
+
+<p>»Cette idée, jointe au dégoût d'avoir été, pendant dix ans que j'ai
+passés dans une école calviniste écossaise, traîné de force à l'église,
+m'a donné cette maladie; car, après tout, c'est une maladie de l'esprit,
+comme tous les autres genres d'hypocondrie<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a>
+<a href="#footnote45"><sup class="sml">45</sup></a>.
+........................................................
+........................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45"
+name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a href="#footnotetag45">
+(retour) </a> Il paraît que le reste de cette lettre s'est perdu.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CXXIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">22 juin 1813.</span><br>
+
+<p>«... Hier j'ai dîné avec *** l'Épicène, dont les idées politiques sont
+misérablement changées. Elle est pour le Dieu d'Israël et lord
+Liverpool, déplorable antithèse de méthodisme et de torysme; elle ne
+parle que de dévotion et de mystère, et s'attend, j'en suis sûr, que
+Dieu et le gouvernement vont lui accorder une pension...</p>
+
+<p>»Le prince des libraires et des papetiers, Murray, a des desseins sur
+vous. Il veut faire de vous la colonne et l'éditeur gagé d'un ouvrage
+périodique. Qu'en dites-vous? Êtes-vous prêt à vous engager, comme <i>Kit
+Smart</i>, à fournir, pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, des articles au
+<i>Visiteur Universel</i>? Sérieusement, il parle de centaines de livres
+sterling par an, et quoique je déteste traiter de ce misérable signe
+représentatif, ses propositions peuvent vous rapporter honneur et
+profit. Pour nous, je suis sûr que nos plaisirs ne sauraient qu'y
+gagner.</p>
+
+<p>»Je ne sais que dire de l'<i>amitié</i>. Je ne me suis jamais livré à ce
+sentiment, qu'une fois, à l'âge de dix-neuf ans, et il m'a causé autant
+de peines que l'amour. Je crains, comme disait l'aïeul de Whitbread au
+roi, qui voulait le faire chevalier, <i>je crains d'être trop vieux</i>.
+Néanmoins, personne ne vous souhaite plus d'amis, de gloire et de
+bonheur que</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<p>Renonçant à son projet d'accompagner la famille de lord Oxford, en
+Sicile, il songea de nouveau à retourner dans le Levant, comme on le
+verra par les lettres suivantes; et s'y préparait si bien, qu'il avait
+acheté, pour en faire présent à ces anciennes connaissances en Turquie,
+une douzaine environ de tabatières, chez Love, le bijoutier de
+Old-Bond-Street.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXIV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">N° 4, Bénédictine-Street, Saint-James's, 8 juillet 1813.</span><br>
+
+<p>«Votre silence me fait présumer qu'il faut que j'aie fait quelque grosse
+balourdise en répondant à votre dernière. Je vous prie donc de recevoir
+ici l'expression de mes regrets, que vous appliquerez à telle partie, ou
+à la totalité de cette malencontreuse épître. Mais si je me trompe dans
+cette conjecture, c'est vous qui me devez des excuses pour avoir tenu si
+long-tems notre correspondance en quarantaine. Dieu sait ce que je puis
+avoir dit; mais si, comme les déités nonchalantes de Lucrèce, il n'est
+pas trop indifférent à ce qui regarde les mortels, il sait aussi que
+vous êtes la dernière personne que je voudrais offenser. Si donc, je
+l'ai fait, pourquoi diable ne le dites-vous pas tout de suite, et ne
+soulagez-vous pas votre bile?</p>
+
+<p>»Rogers est à la campagne avec Mme de Staël, qui vient de publier un
+<i>Essai sur le Suicide</i>, qui ne saurait manquer, je présume, de décider
+quelqu'un à se brûler la cervelle, comme le sermon prêché par
+Blinkensop, pour prouver la vérité du christianisme, et dont un de mes
+amis sortit complètement athée, après y être entré on ne peut plus
+orthodoxe. Avez-vous trouvé une résidence? Avez-vous fini ou commencé
+quelques nouvelles poésies? Si vous ne voulez pas me dire ce que j'ai
+fait, dites-moi du moins ce que vous avez fait, ou ce que vous n'avez
+pas fait vous-même. Je me dispose toujours pour mon voyage, et désire
+vivement avoir de vos nouvelles avant de partir; désir que vous devriez
+satisfaire d'autant plus vite, qu'une fois parti, je ne penserai plus à
+vous, à ce que vous dites. Je démentirai cette calomnie par cinquante
+lettres datées de l'étranger, particulièrement de toutes les villes où
+régnera la peste, sans une goutte de vinaigre ou une bouffée de vapeur
+de soufre pour vous sauver de la contagion. Écrivez-moi, je vous prie.
+Je suis fâché d'avoir à vous dire que..................
+.......................................................</p>
+
+<p>»Les Oxford se sont embarqués il y a quinze jours environ, et ma sœur
+est ici, ce qui m'est une grande consolation, car ne nous étant que
+rarement trouvés ensemble, nous en sommes naturellement plus attachés
+l'un à l'autre. Je suppose que maintenant les illuminations ont dû
+arriver jusque dans le comté de Derby ou partout ailleurs que vous
+soyez. Nous sommes tout frais encore du bruit, des lampions, des
+transparens et de toutes les absurdités que la victoire amène à sa
+suite. Drury-Lane offrait en verres de couleur un <i>M</i> et un <i>W</i>, que
+quelques-uns pensaient signifier <i>maréchal Wellington</i>; que d'autres
+traduisaient <i>Manager Whitbread</i> (directeur Whitbread): tandis que les
+dames du voisinage et du foyer comprenaient que c'étaient elles que la
+dernière lettre désignait<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a>
+<a href="#footnote46"><sup class="sml">46</sup></a>. Je laisse ce problème aux lumières des
+commentateurs. Si vous ne répondez pas à la présente, je ne dirai pas ce
+que vous méritez, mais il me semble que je mérite bien une réponse.
+Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas au monde d'autre poste que la petite
+poste?... Que le diable m'emporte si votre conduite n'est pas
+épouvantable.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46"
+name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a href="#footnotetag46">
+(retour) </a> <i>W</i> est l'initiale et souvent l'abréviation d'un mot
+très-énergique en anglais pour signifier <i>courtisane</i>.--Le nombre de ces
+demoiselles aux environs de Drury-Lane est réellement effrayant.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CXXV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">13 juillet 1813.</span><br>
+
+<p>«... Votre lettre m'a fait beaucoup de bien: en vérité, avec la
+susceptibilité que l'on vous prête, je craignais d'avoir dit, je ne sais
+quoi qui vous eût offensé, ce dont j'aurais été désespéré; quoique je ne
+voie pas de quoi peut s'offenser un homme qui a une belle femme, des
+enfans <i>à lui</i>, du repos, de la réputation, une honnête aisance et des
+amis. Je gagerais bien que vous en avez mille, et je ne voudrais pas
+jurer que j'en aie un seul.</p>
+
+<p>»Dites donc, Moore, savez-vous que je suis étonnemment <i>enclin</i>,
+remarquez que je ne dis qu'<i>enclin</i>, à devenir sérieusement amoureux de
+lady A. F., mais *** a ruiné tous mes projets. Quoi qu'il en soit, vous
+la connaissez; a-t-elle des talens, de la sensibilité, ou un bon
+caractère? L'un de ces avantages <i>suffirait</i> (j'avais mis <i>suffira</i>, je
+l'efface). Je ne vous fais point de questions sur sa beauté, je l'ai
+vue. Mes affaires pécuniaires s'améliorent, et si mon avenir ne
+s'obscurcissait pas sous d'autres rapports, je prendrais une femme, et
+celle-là me conviendrait fort si j'avais quelque chance de l'obtenir. Je
+ne la connais pas encore beaucoup, mais toujours un peu plus qu'avant...</p>
+
+<p>»Je brûle de m'en aller, mais j'éprouve de grandes difficultés pour
+obtenir mon passage à bord d'un bâtiment de guerre. Ils feraient mieux
+de me laisser partir, le patriotisme est à l'ordre du jour, mais s'ils
+montent ainsi sur leurs grands chevaux, je pourrais bien y monter comme
+eux. Que faites-vous dans ce moment? Vous écrivez, sans doute, quelque
+chose; nous l'espérons tous, dans notre propre intérêt. Rappelez-vous
+que vous devez être l'éditeur de mes œuvres posthumes, que vous
+publierez avec une vie de l'auteur, pour laquelle je vous enverrai des
+confessions, datées du lazaret de Smyrne, de Malte, ou de Palerme; on
+peut mourir également partout.</p>
+
+<p>»Nous aurons mardi ce qu'on appelle une fête nationale. Le régent et ***
+y seront et tous ceux qui peuvent dépenser assez de shillings, pour ce
+qui coûtait autrefois une guinée. Le Vauxhall est le lieu choisi; on a
+réservé six billets pour des dames honnêtes, il y en aura au moins trois
+de reste. Quant aux passeports pour celles d'une vertu moins sévère, ils
+sont innombrables.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Hier soir, Mme de Staël a dirigé sur moi une furieuse attaque:
+elle a dit que je n'avais pas le droit de faire l'amour; que j'en avais
+usé comme un barbare à l'égard de ***, que je n'avais pas d'ame, que
+j'étais et avais toujours été insensible à la belle passion. J'en suis
+charmé, mais je ne m'en étais pas encore douté. Donnez-moi promptement
+de vos nouvelles.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXVI.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">25 juillet 1813.</span><br>
+
+<p>«Je ne connais pas assez les femmes célibataires pour faire beaucoup de
+progrès dans la carrière matrimoniale...</p>
+
+<p>»J'ai dîné toute cette semaine comme le dragon de Wautley; j'ai mal à la
+tête d'avoir tant bu, et ma cervelle n'est plus que de la lie de vin.
+J'ai rencontré vos amis, les deux époux D***s. Elle a chanté si bien une
+de vos romances, que j'aurais volontiers pleuré, si je n'avais craint
+que cela n'eût un air d'affectation. Il me rappelle Hunt, mais en beau,
+et avec une ame plus musicale peut-être; je voudrais pour beaucoup qu'il
+pût guérir de son étrange maladie. La partie supérieure de la figure de
+sa femme est très-belle, et elle lui paraît fort attachée. Il a raison
+de vouloir quitter ce pays malsain, précisément à cause d'elle; le
+premier hiver lui enlèverait infailliblement la beauté de son teint, et
+le second probablement tout le reste.</p>
+
+<p>»Il faut que je vous conte une anecdote. M. M***, dont vous ne vous
+souciez pas plus que moi, dînait l'autre jour en ville et se plaignait
+de la froideur du prince régent, à l'égard de ses anciens amis. D***, le
+savant Israélite, l'accablait de questions... Pourquoi ceci et pourquoi
+cela? «Pourquoi le prince agit-il ainsi?--Monsieur, à cause de lord ***,
+qui devrait en mourir de honte?--Pourquoi le lord *** devrait-il en
+mourir de honte?--Monsieur, parce que le prince...--Mais, monsieur,
+pourquoi le prince vous a-t-il battu froid?--Eh! ventrebleu, monsieur,
+parce que je n'ai pas voulu renoncer à mes principes.--Et pourquoi,
+monsieur, n'avez-vous pas voulu renoncer à vos principes?»</p>
+
+<p>»Cette dernière question n'est-elle pas impayable, surtout adressée à
+celui à qui elle l'était? M*** a failli en mourir. Peut-être
+trouverez-vous tout cela stupide; mais, comme Goldsmith le disait de ses
+<i>pois</i>, c'était une fort bonne plaisanterie, quand je l'ai entendue d'un
+témoin oculaire; c'est moi qui la gâte en la racontant.</p>
+
+<p>»La saison s'est terminée par un bal de dandies; mais il me reste
+quelques dîners avec Harrowbys, Rogers frères et Mackintosh; j'y boirai,
+en silence, à votre santé, et j'y regretterai votre absence jusqu'à ce
+que le vin des Canaries m'enlève votre souvenir, ou qu'il le rende
+inutile en vous faisant apparaître assis devant moi, et de l'autre côté
+de la table. Canning a licencié sa troupe dans un discours prononcé du
+haut de ****, le vrai trône d'un tory. Représentez-vous-le les renvoyant
+avec une harangue formelle, et leur disant de songer chacun à leurs
+intérêts.</p>
+
+<blockquote>
+ J'ai conduit mes coupe-jarrets dans un endroit où ils sont
+ tous bien poivrés. Ils ne sont que trois des cent cinquante
+ restés vivans, et bons pour courir les faubourgs de la
+ ville.
+</blockquote>
+
+<p>Falstaff n'a-t-il pas voulu désigner le magistrat de Bow-Street?
+J'oserais parier que l'édition posthume de Malone adoptera cette
+interprétation.</p>
+
+<p>»Depuis ma dernière, je suis allé à la campagne; j'ai voyagé de nuit;
+point d'incidens ou d'accidens, si ce n'est une alarme de mon valet,
+assis à l'extérieur de la voiture, qui, en traversant Epping-Forest, a,
+je crois, littéralement, jeté sa bourse au pied d'une borne milliaire
+effrayé par un ver luisant placé sur le second caractère du chiffre
+romain XIX, et prenant le tout pour un voleur et sa lanterne sourde. Je
+ne puis m'expliquer ses craintes, que comme suite du cadeau que je lui
+avais fait d'une paire de pistolets tout neufs; il crut qu'il fallait
+montrer sa vigilance en m'appelant chaque fois que nous passions devant
+quelque objet locomotite ou non. Imaginez une course de dix milles avec
+une alerte tous les cent pas. Je vous ai écrit une lettre effroyablement
+longue; il faut que cette feuille reste blanche, et serve seulement
+d'enveloppe pour déjouer la curiosité des commis de la poste. Vous vous
+plaigniez autrefois que je n'écrivais pas; je vous mettrai des charbons
+sur la tête, en ne me plaignant pas que vous ne lisez pas.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, mon cher Moore,»</p>
+
+<span class="rig"> BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CXXVII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">27 juillet 1813.</span><br>
+
+<p>«La première fois que vous imiterez le style de Tacite, que ce soit
+celui du Tacite <i>de moribus Germanorum</i>. Votre dernière équivaut à un
+silence barbare; c'est la lettre d'un homme des bois; j'attribue votre
+style laconique à votre isolement sauvage dans Mayfield-Cottage. Si vous
+établissez notre balance, vous trouverez que vous restez mon débiteur
+d'une lettre et de la valeur de plusieurs feuilles de papier. Je vous
+intenterai une action; et si vous ne payez, vous ferez connaissance avec
+mon procureur. J'ai fait passer votre lettre à Rugiero; mais ne me
+prenez plus pour facteur, de peur que je ne sois tenté de violer le
+secret de votre correspondance et de rompre votre cachet.</p>
+
+<p>»Je suis, <i>avec indignation</i>, votre, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">28 juillet 1813.</span><br>
+
+<p>«Ne sauriez-vous être satisfait des angoisses de jalousie que vous me
+faites éprouver, sans me rendre l'infâme entremetteur de votre intrigue
+épistolaire avec Rogers? Voilà la seconde lettre que vous lui adressez
+sous mon couvercle, quoique je vous aie fait, moi, une réponse
+prodigieusement longue; plus, deux ou trois autres plus courtes. Si vous
+y revenez, je ne puis dire jusqu'où pourra aller ma furie. Je vous
+enverrai des vers, de l'arsenic, ou tout autre chose malfaisante; quatre
+mille couplets sur autant de feuilles séparées, au-delà du poids
+accordé, franc de port, par mon privilége de pair d'Angleterre;
+privilége dont vous vous prévalez sur un sénateur trop susceptible, pour
+faire parvenir les chefs-d'œuvre de votre esprit à tout le monde,
+excepté à lui-même. Je ne veux plus rien affranchir <i>de</i> vous, <i>pour</i>
+vous, ou <i>à</i> vous, le diable m'emporte, à moins que vous ne changiez de
+manière d'agir. Je vous désavoue, je renonce à vous; et par toute la
+puissance d'un éloge, je vais écrire votre panégyrique, ou vous dédier
+un in-4°, si vous ne me dédommagez amplement.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je dois dîner ce soir avec Shéridan chez Rogers. J'ai quelque
+rancune contre ce dernier, à cause de l'amitié que vous lui portez; j'ai
+dessein de faire de copieuses libations de son vin de Bordeaux. Voilà
+vraisemblablement ma dernière, ou mon avant-dernière lettre; mes
+préparatifs sont terminés; il ne me reste plus qu'à obtenir mon passage
+à bord d'un bâtiment de l'état. Peut-être attendrai-je Sligo quelques
+semaines; ce sera si je ne puis faire autrement.»</p>
+
+<p>Désirant aller en Grèce, il s'était adressé à M. Croker, secrétaire de
+l'amirauté, pour obtenir son passage à bord d'un vaisseau du roi,
+partant pour la Méditerranée. Sur l'ordre de celui-ci, le capitaine
+Barlton du Boyne, qui devait renforcer sir Edward Pellew, consentit à
+recevoir Lord Byron dans sa chambre. Voici la réponse que fit Lord Byron
+à la lettre qui lui annonçait cette nouvelle.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXIX.</h3>
+
+<h4>À M. CROKER.</h4>
+
+<span class="rig">Br.-str., 2 août 1813.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«J'ai reçu l'honneur de votre inattendue<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
+<a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> et obligeante lettre au
+moment où j'allais quitter Londres, ce qui m'a empêché de vous en
+témoigner toute ma reconnaissance aussitôt que je l'aurais désiré. Je
+fais tous mes efforts pour être prêt avant dimanche, et même, si je n'y
+réussissais pas, je n'aurais à me plaindre que de ma lenteur, ce qui ne
+diminuerait en rien le sentiment de la faveur que je reçois. Je n'ai
+plus qu'à vous demander pardon d'abuser ainsi de votre tems et de votre
+patience, et à vous offrir mes vœux sincères pour vos succès dans vos
+affaires publiques et particulières. J'ai l'honneur d'être bien
+sincèrement,</p>
+
+<p>»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47"
+name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a href="#footnotetag47">
+(retour) </a> Il appelle la lettre de M. Croker <i>inattendue</i>, parce que,
+dans la correspondance et les entrevues qu'il avait eues précédemment à
+ce sujet avec ce gentleman, celui-ci ne lui avait point fait entrevoir
+la possibilité d'un passage si prompt et dans une aussi agréable
+compagnie.
+<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>Dès l'automne de cette même année, il devint nécessaire de donner une
+cinquième édition du <i>Giaour</i>, et son imagination infatigable lui
+fournit de nouveaux matériaux. Les vers commençant par ces mots,</p>
+
+<p class="mid">On entend le bruit des clochettes des chameaux qui vont
+ broutant...</p>
+
+<p>et les quatre pages qui suivent le vers,</p>
+
+<p class="mid">Oui, l'amour est une lumière du ciel...</p>
+
+<p>furent tous ajoutés lors de cette édition. Toutefois en la comparant
+avec le poème tel que nous le possédons aujourd'hui, on remarque
+d'autres additions encore, et entr'autres celle des quatre beaux vers
+suivans:</p>
+
+<blockquote>C'était une forme de vie et de lumière qui, aperçue une
+ fois, devient comme une partie de ma vue; et de quelque côté
+ que je tournasse les yeux, se représentait comme l'étoile du
+ matin de ma mémoire.
+</blockquote>
+
+<p>On pourra juger par les lettres et les billets ci-joints, adressés à M.
+Murray pendant l'impression de cette nouvelle édition, du génie
+irrésistible qui lui fournissait à chaque instant de nouvelles pensées.</p>
+
+<p>«Si vous ne finissez pas de m'envoyer des épreuves, je ne finirai jamais
+cette infernale histoire; <i>ecce signum</i>: trente-trois nouveaux vers que
+je vous envoie pour désespérer tout-à-fait l'imprimeur, et je le crains
+bien, sans tourner fort à son avantage.»</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br>
+
+<p>10 heures et demie du matin, 10 août 1813.</p>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Je vous en prie, suspendez le tirage, <i>mon mal me reprend</i>; j'ai
+quantité de choses à ajouter en vingt endroits. Tout à vous,</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Vous aurez cela dans le courant de la journée.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">26 août 1813.</span><br>
+
+<p>«J'ai lu et corrigé une épreuve, mais pas avec assez de soin, et Dieu
+sait si vous pourrez la lire, sans que votre œil y découvre encore
+quelques bévues des compositeurs ou de moi. Si vous en avez la patience,
+relisez-la. Connaissez-vous quelqu'un qui puisse s'occuper des points,
+des virgules, etc.; car on dit que moi, je ne suis pas très-fort sur
+votre ponctuation. Ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à ne plus
+rien ajouter à ce malheureux poème, qui va toujours s'alongeant comme un
+serpent qui développe ses anneaux. Il est maintenant d'une taille
+effroyable, plus long qu'un chant et demi de <i>Childe-Harold</i>,
+c'est-à-dire huit cent quatre-vingt-deux vers, y compris toutes les
+additions.</p>
+
+<p>«Les derniers vers plaisent à Hodgson, ce qui ne laisse pas d'être rare.
+Quand il désapprouve quelque chose, il le dit avec une énergie
+extraordinaire; j'enrage et je corrige. Je les ai jetés là pour adoucir
+un peu la férocité de notre infidèle, et vu sa position d'homme mourant,
+je lui donne une assez longue apologie de lui-même...</p>
+
+<p>«Je suis fâché que vous avez dit que vous restiez en ville à cause de
+moi; j'espère sincèrement que vous ne poussez pas la complaisance
+jusque-là.</p>
+
+<p>«Et nos <i>six</i> critiques! Il y aurait de quoi fournir la moitié d'un
+numéro du <i>Quarterly</i>, mais nous sommes dans le siècle du criticisme.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXXII<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
+<a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48"
+name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a href="#footnotetag48">
+(retour) </a> Nous sommes obligés de sauter la <i>Lettre</i> 131: elle roule
+en entier sur des corrections nécessitées, suivant l'auteur, par la
+grammaire et la prosodie anglaise. Il est impossible de traduire ces
+variantes, d'ailleurs peu importantes; puisqu'en passant dans notre
+langue, les différentes versions ne conserveraient point, ou ne
+conserveraient que fort peu de différence.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">12 octobre 1813.</span><br>
+
+<p>«Il faut que vous relisiez le <i>Giaour</i> avec soin; il y a quelques fautes
+de typographie, surtout dans la dernière page. «Je <i>sais</i> que cela était
+faux; elle ne pouvait mourir.» Il y avait, et il faut, <i>je savais</i>.
+Corrigez, je vous prie, cette faute et d'autres de même nature.</p>
+
+<p>«J'ai reçu et lu le <i>British-Review</i>. En vérité, je crois que l'auteur
+de l'article a raison sur la plupart des points. La seule chose qui me
+mortifie est de me voir accusé d'imitation. Je n'ai jamais vu le passage
+de <i>Crabbe</i>; quant à Scott, je ne l'ai suivi que dans sa mesure
+<i>lyrique</i>, qui est celle de Gray, de Milton, et de quiconque veut
+l'adopter. Le caractère que j'ai donné au <i>Giaour</i> est certainement
+mauvais, mais non pas dangereux; et je crois que ses sentimens et sa
+destinée trouveront peu de prosélytes. Je serai charmé de recevoir de
+vos nouvelles, mais ne négligez pas vos affaires pour moi.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Bennet-Street, 22 août 1813.</span><br>
+
+<p>«Comme notre ancienne, je dirais presque notre défunte correspondance,
+tenait trop du levain de la vie de Londres, maintenant <i>paulò majora</i>:
+il nous faut, s'il vous plaît, parler de la littérature dans toutes ses
+branches; et d'abord de la plus importante de toutes, du criticisme. Le
+prince est à Brighton, et Jackson le boxeur est à Margate, où il a, je
+crois, entraîné Yarmouth pour voir un terrible combat dans ce charmant
+pays. Mme de Staël a perdu l'un de ses jeunes barons, qui a été tué dans
+un café à Scrawsenhawsen, par un misérable adjudant allemand. Corinne
+est dans l'état où seraient toutes les mères à sa place, mais je
+gagerais qu'elle fera ce dont bien peu de mères s'aviseraient, qu'elle
+écrira un essai là-dessus. Elle ne saurait exister sans quelque chagrin
+et sans quelqu'un pour voir et pour lire comment le chagrin lui sied. Je
+ne l'ai pas vue depuis cet événement; j'en juge, avec peu de charité,
+sans doute, d'après mes observations antérieures.</p>
+
+<p>»L'article sur le <i>Giaour</i> est le second de l'<i>Édinburgh-Review</i>. Ce
+recueil est toujours dans le sens de Leith, <i>où est le vent</i>? L'article
+en question est si sucré, si sentimental, qu'il faut qu'il ait été écrit
+par Jeffrey amoureux; vous savez qu'il est allé en Amérique épouser une
+belle dont il était éperdument amoureux depuis plusieurs années.
+Sérieusement, comme Wimfred Jenkins le dit de Lismahago, M. Jeffrey ou
+son lieutenant en agissent très-bien envers moi, et je n'ai rien à dire.
+Toutefois je dirai que si vous ou moi nous étions coupé la gorge pour
+lui, il aurait bien ri, tandis que nous eussions fait vilaine figure
+dans nos œuvres posthumes. À propos de cela, j'ai été choisi l'autre
+jour pour médiateur entre deux gentlemen altérés de carnage; après une
+longue lutte entre le désir naturel de voir ses semblables
+s'entre-détruire et le chagrin de voir des hommes faire des sottises
+pour rien, je suis parvenu à décider l'un à demander excuse, et l'autre
+à s'en contenter, et tous deux à vivre heureux et contens à l'avenir.
+L'un était pair, l'autre un de mes amis non titrés; tous deux y allaient
+beau jeu bon argent; et l'un, le plus doux des hommes, brave, outre
+cela, et si bon tireur, qu'encore que l'autre soit aussi mince que
+possible, il l'eût fendu en deux comme un jonc. Somme toute, ils se sont
+admirablement conduits; et moi, je les ai tirés d'affaire aussitôt que
+je l'ai pu.</p>
+
+<p>»On vient de publier en Amérique une vie de feu G. F. Cooke, l'acteur
+comique. Quel livre! je crois que, depuis les mémoires de Barnaby
+l'ivrogne, rien de semblable n'avait abreuvé la presse. Le foyer, la
+taverne, les verres de vin, l'eau-de-vie, le punch au whiski, la liqueur
+du palmier débordent à chaque page. Deux choses m'étonnent dans cette
+publication: d'abord, qu'un homme puisse vivre si long-tems ivre, et
+puis qu'il trouve un homme sobre qui se fasse son biographe. Il y a
+cependant des choses fort plaisantes dans cet ouvrage, mais les
+bouteilles qu'il a bues et les rôles qu'il a joués y sont trop
+régulièrement enregistrés.</p>
+
+<p>»Vous vous étonnez que je ne sois pas encore parti, et moi de même, mais
+les bruits de peste sont réellement alarmans; non pas tant pour la chose
+en elle-même que pour les quarantaines établies dans les ports, et pour
+les vaisseaux venant de tous les pays, même d'Angleterre. Il est sûr que
+quarante ou soixante jours seraient tout aussi sottement employés à
+terre, mais malgré cela on n'est pas fâché de pouvoir choisir à son gré.
+La ville est effroyablement déserte; ce qui n'en vaut que mieux. Je suis
+réellement ennuyé de ne savoir pas ce que je dois faire: je compte bien
+ne pas rester si je puis, mais où aller? Sligo est pour le Nord:
+plaisant séjour que Pétersbourg au mois de septembre, avec le nez et les
+oreilles enveloppées dans un manchon, si l'on ne veut les voir tomber
+dans sa cravate ou dans son mouchoir de poche. Si l'hiver a traité
+Bonaparte avec si peu de cérémonie, que ne ferait-il pas d'un pauvre
+voyageur solitaire? Donnez-moi un soleil, n'importe à quel degré de
+chaleur, et du sorbet, n'importe à quel degré de froid, et mon paradis
+est aussi aisé à faire que celui des Persans<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a>
+<a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>. Le <i>Giaour</i> a
+maintenant plus de mille vers. Lord Fanny en fait mille comme cela à la
+journée, n'est-ce pas, Moore? Mauvais plaisant, allons, je vous
+pardonne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49"
+name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a href="#footnotetag49">
+(retour) </a> «Un paradis persan est bientôt fait; il ne lui faut que
+des yeux noirs et de la limonade.»<span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br></blockquote>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»Je m'aperçois que j'ai écrit une longue lettre sans y mettre ni ame ni
+cœur pour rien; je n'ai rien dit du beau sexe. Le fait est que je me
+trouve aujourd'hui plus embarrassé que je ne l'ai été de toute l'année,
+et ce n'est pas peu dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre
+ni avec ni sans les femmes.</p>
+
+<p>»Je songe maintenant avec regret qu'à peine avais-je vendu Newsteadt que
+vous êtes venu vous fixer près de là. Êtes-vous allé le voir? Allez-y,
+mais ne me dites pas qu'il vous plaît. Si j'avais pu prévoir un tel
+voisinage, je ne crois pas que je l'eusse vendu. Vous eussiez pu y venir
+si souvent en garçon! car c'était tout-à-fait un séjour de célibataires;
+abondance de vins et d'autres sensualités; de l'espace, des livres
+suffisamment, un air d'antiquité surtout (excepté sur la figure des
+jeunes filles) qui vous aurait convenu dans vos momens sérieux, et vous
+aurait fait rire quand vous auriez été disposé à la gaîté: je m'étais
+fait bâtir une salle de bains et un <i>caveau</i>, et maintenant je n'y serai
+plus enterré. Chose étonnante, que nous ne puissions être sûrs d'un
+tombeau, au moins d'un tombeau déterminé! Je me rappelle à l'âge de
+quinze ans avoir lu vos poésies à Newsteadt, que par parenthèse je
+réciterais presque par cœur, encore aujourd'hui. Quand je lus dans votre
+préface que l'auteur était encore vivant, j'étais loin de songer que je
+dusse jamais le voir; quoique je ne sentisse pas la moindre disposition
+à devenir poète moi-même, vous pouvez croire que j'étais plein
+d'admiration pour vos vers. Adieu, je vous recommande à la protection de
+tous les dieux, indous, scandinaves et grecs.</p>
+
+<p>»2e <i>P. S.</i> Il y a, dans ce numéro de l'<i>Edinburgh-Review</i>, un excellent
+article sur la correspondance de Grimm et de Mme de Staël. Ce fut
+Jeffrey qui écrivit le mien l'année passée, mais je crois que celui-ci
+est de quelque autre. J'espère que vous vous dépêchez, autrement cet
+enragé de Lucien Bonaparte nous laissera tous derrière. J'ai lu une
+grande partie de son ouvrage manuscrit; réellement cela surpasse tout,
+excepté le Tasse. Hodgson le traduit en rivalité avec un autre poète.
+Rogers, je crois, Scott, Gifford, vous et moi devons être juges du défi,
+c'est-à-dire, toutefois, si vous acceptez cette charge. Vous faites-vous
+une idée de la différence de nos opinions? Nous avons, je parle bien
+imprudemment, chacun notre manière particulière de voir, du moins vous
+et Scott.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXXIV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">28 août 1813.</span><br>
+
+<p>«Ah! mon cher Moore, il fut un tems que vous faisiez bien des tours, que
+vous étiez l'un des joyeux compagnons du roi de Bohême. Je me trompe
+fort, ou quelque beau printems à Londres, vers l'an de grâce 1815, ce
+tems-là pourrait bien revenir. Après tout, il faut que nous finissions
+tous par le mariage, et je ne conçois pas d'homme plus heureux que
+l'homme marié à la campagne, lisant les journaux du comté, et caressant
+la femme de chambre de sa femme; sérieusement, je serais disposé à me
+marier demain avec la première femme convenable, c'est-à-dire, j'y
+aurais été disposé il y a un mois, mais à présent...</p>
+
+<p>»Pourquoi ne parodiez-vous pas cette ode<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a>
+<a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>? Croyez-vous que cela me
+mettrait de mauvaise humeur, ou bien l'avez-vous fait, et ne voulez-vous
+pas me le dire? Vous avez parfaitement raison sur le mot <i>giamschid</i>, je
+l'ai réduit à un dissyllabe il y a une demi-heure. Je suis charmé que
+vous parliez du <i>Dictionnaire persan</i> de Richardson; cela m'apprend ce
+que vous ne vouliez pas me dire, que vous vous mettez en mesure de
+battre Lucien. Au moins dites-moi où vous en êtes. Croyez-vous que je
+m'intéresse moins à vos ouvrages, ou que je sois moins sincère que notre
+ami Ruggiero? Cela n'est pas, cela n'a jamais été. Dans cette
+malheureuse composition, <i>les Poètes anglais</i>, etc., au moment où
+j'étais en fureur contre le monde entier, je n'ai jamais attaqué vos
+talens, bien que je ne vous connusse pas alors personnellement; j'ai
+toujours regretté que vous ne nous ayez pas donné un ouvrage de longue
+haleine, et que vous vous soyez renfermé jusqu'ici dans des petites
+pièces de poésies fugitives, belles, il est vrai, et sans rien qu'on
+leur puisse comparer dans notre langue, mais qui nous donnent droit
+d'attendre de vous un <i>shah Nameh</i> (est-ce là le mot?) aussi bien que
+des gazelles. Attachez-vous à l'Orient; Mme de Staël, l'oracle, me
+disait qu'il n'y avait plus que ce parti à prendre en poésie. Le Nord,
+le Midi et l'Ouest sont épuisés; en fait de poésies orientales, nous
+n'avons que les invendables productions de S***, qui est parvenu à gâter
+le genre en n'adaptant aux Levantins que leurs plus absurdes fictions.
+Ses personnages ne nous intéressent pas, et les vôtres ne sauraient y
+manquer. Vous n'aurez pas de rivaux; et si vous en aviez, vous devriez
+vous en réjouir. Le peu que j'ai fait dans ce genre n'est à votre égard
+que <i>la voix du prédicateur qui crie dans le désert</i>, et le succès que
+ce peu a obtenu vous prouve que le public tourne à l'enthousiasme et
+vous fraie le chemin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50"
+name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a href="#footnotetag50">
+(retour) </a> L'ode d'Horace,
+
+<p class="mid"><i>Natis in usum lætitiæ</i>, etc.</p>
+
+<p>Je lui avais dit qu'on pourrait en parodier quelques passages, et faire
+allusion à quelques-unes de ses dernières aventures:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Quanta laboras in Charybdi</i>!</p>
+<p class="i14"> <i>Digne puer meliore flamma</i>!</p>
+</div></div>
+
+<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+
+<p>»J'ai songé à un conte, greffé sur les amours d'une péri avec un mortel,
+quelque chose de semblable au <i>Diable amoureux</i> de Cazotte, seulement
+plus <i>philantropique</i>. Cela demandera beaucoup de poésie, et le tendre
+n'est pas mon fort. Pour cette raison et quelques autres, j'ai renoncé à
+cette idée, et je vous la suggère, parce que je crois que c'est un sujet
+dont vous pourriez tirer grand parti dans les loisirs que vous laisse
+votre grand ouvrage<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a>
+<a href="#footnote51"><sup class="sml">51</sup></a>. Si vous avez besoin d'autres livres, il y a les
+<i>Mœurs des Ottomans</i> de Castellan, en six petits volumes; c'est le
+meilleur recueil que je connaisse en ce genre. Réellement je prends bien
+des libertés de parler ainsi à un de mes anciens et à un plus habile que
+moi; excusez-moi, je vous prie, et n'allez pas juger de mes motifs à la
+manière de La Rochefoucault.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51"
+name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a href="#footnotetag51">
+(retour) </a> Par une singularité assez bizarre, j'avais été au-devant
+de ses conseils, en prenant la fille d'une péri pour l'héroïne d'un de
+mes contes, et racontant les amours de ses parens dans un épisode. Je
+fis part de cette circonstance à Lord Byron, et j'ajoutai: «Tout ce que
+je vous demande au nom de l'amitié, c'est, non pas de renoncer pour moi
+aux péris, ce qui serait plus qu'on ne peut attendre d'un homme, et
+surtout d'un poète; mais simplement que, quand il vous plaira de payer à
+l'avenir vos hommages à quelqu'une de ces beautés aériennes, vous ayez
+la bonté de m'en avertir franchement, afin que je voie si je dois
+persister et lutter contre un tel adversaire, ou bien vous abandonner
+pour toujours la race entière, et ne m'occuper dorénavant, avec M.
+Montgommery, que des races antédiluviennes.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+
+<h3>LETTRE CXXXV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">1er août, septembre je veux dire, 1813.</span><br>
+
+<p>«Je vous envoie Castellan et trois volumes sur la littérature turque,
+que je n'ai pas encore ouverts. Quant à ce dernier ouvrage, je vous
+serais obligé de le lire, d'en extraire ce qu'il vous conviendra, et de
+me l'envoyer sous huit jours; il appartient à la plus brillante de nos
+constellations du Nord, Mackintosh, qui m'a fait le plaisir de me le
+prêter, avec une politesse qu'il a prise dans les Indes; car je suis sûr
+que votre Écossais, qui n'a pas voyagé, doit être d'une humeur moins
+sociale.</p>
+
+<p>»Votre péri, mon cher Moore, est sacrée et inviolable pour moi; je n'ai
+pas la plus légère idée de toucher le bas de son jupon. L'affectation
+avec laquelle vous avez l'air de craindre de vous trouver en concurrence
+avec moi est si flatteuse que je commence à me croire tout de bon un
+grand homme. Mais, sur mon honneur, vous vous moquez de moi. Tom, vous
+êtes un impudent coquin; si vous ne vous moquez pas de moi, vous méritez
+bien qu'on se moque de vous. Sérieusement parlant, quel est le poète
+vivant que vous puissiez craindre? Réellement, cela me met en colère de
+vous entendre parler comme vous le faites...</p>
+
+<p>»J'ai beaucoup ajouté au <i>Giaour</i>, toujours sous la sotte forme de
+fragmens. Il contient à présent mille deux cents vers et peut-être plus:
+vous me permettrez, j'espère, de vous en offrir une copie. Je suis
+charmé de me trouver dans vos bonnes grâces, et plus particulièrement de
+le devoir, comme vous le dites, en partie à la bonté de mon caractère;
+car malheureusement j'ai la réputation d'en avoir un fort mauvais. Mais
+on dit que le diable est amusant quand on le met de bonne humeur, et il
+aurait fallu que je fusse plus venimeux que le vieux serpent, pour avoir
+sifflé ou mordu en votre compagnie. C'est peut-être, et cela paraîtrait
+sans doute incroyable à une autre personne, mais vous me croirez, j'en
+suis sûr, quand je vous dirai que je suis aussi ravi de vos succès,
+qu'un être humain peut l'être de ceux d'un autre; autant que si je
+n'avais jamais écrit un vers moi-même. Assurément le champ de la
+renommée est assez grand pour tout le monde, et quand même il ne le
+serait pas, je ne voudrais pas en voler une verge à mon prochain. Vous y
+avez déjà une belle propriété de quelques milliers d'arpens, qui sera
+doublée quand vous passerez le nouveau bail que vous préparez en ce
+moment; tandis que moi je n'ai qu'une part du pacage commun, incapable
+d'une telle fertilité. Voilà une métaphore digne d'un <i>templier</i>,
+c'est-à-dire, vulgaire et diffuse<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
+<a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>. Je vous envoie, pour me la
+renvoyer par le retour du courrier, comme l'on dit en style de commerce,
+une lettre assez curieuse d'un de mes amis<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a>
+<a href="#footnote53"><sup class="sml">53</sup></a>, où vous verrez l'origine
+du <i>Giaoar</i>. Écrivez-moi vite: adieu, mon cher Moore, toujours tout à
+vous, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52"
+name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a href="#footnotetag52">
+(retour) </a> <i>Templier</i>, c'est-à-dire légiste; l'École de Droit occupe
+à Londres l'ancien palais des chevaliers du Temple.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53"
+name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a href="#footnotetag53">
+(retour) </a> La lettre de lord Sligo. Voyez plus haut, page 118.</blockquote>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Cette lettre m'a été écrite à cause d'une <i>autre version</i>,
+rapprochant trop du texte véritable, que quelques dames de nos amies
+avaient eu la bonté de répandre. La partie effacée renfermait quelques
+noms turcs, et quelques détails assez peu importans et trop
+<i>circonstanciés</i> sur la manière dont avait été découverte la faute de la
+jeune fille.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXXVI.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">5 septembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Ne vous gênez pas pour rendre Toderini au jour fixé; envoyez-le à votre
+loisir, après l'avoir anatomisé en autant de notes que vous voudrez; je
+ne crois pas qu'il ait encore subi aucune opération de cette nature,
+raison de plus pour ne pas l'épargner maintenant.</p>
+
+<p>»*** est de retour à Londres, mais pas encore remis du coup que lui a
+porté le <i>Quarterly</i>. Quels gens que ces journalistes! «Ces punaises-là
+nous effraient tous.» Ils ont fait de vous un spadassin; de moi, le plus
+doux des hommes, un satirique; ils finissent par rendre *** plus fou
+qu'un Ajax furieux. J'ai relu l'autre jour, en les comparant, les
+<i>Plaisirs de la Mémoire</i>, et les <i>Plaisirs de l'Espérance</i>; décidément
+je persiste à préférer les premiers. Il y règne une élégance réellement
+prodigieuse, et, dans tout le livre, pas un vers qu'on puisse appeler
+commun ou faible...</p>
+
+<p>»Que dites-vous de Bonaparte? rappelez-vous que j'ai parié pour lui
+quant aux batailles, etc., mettant en dehors les chances de catalepsie
+et les élémens. Bien plus, je souhaiterais presque le voir réussir
+contre toutes les nations, excepté la sienne, quand ce ne serait que
+pour faire mourir de rage le <i>Morning-Post</i>, son infâme beau-père, et
+Bernadotte, ce barbare rebelle d'adoption scandinave. Rogers me
+tourmente pour que nous fassions une excursion sur les lacs et que nous
+vous prenions en passant. Voilà qui serait bien tentant, mais je ne
+crois pas que j'accepte, à moins que vous ne consentiez à aller avec
+l'un de nous quelque part, n'importe où. Il est trop tard pour songer
+maintenant à Matlock, mais nous pourrions choisir quelque maison de
+campagne dans la haute société ou dans la classe inférieure; celle-ci
+serait bien préférable sous le rapport du plaisir. Je suis si dégoûté de
+l'autre, que je soupire presque pour une partie dans un cabaret à cidre,
+ou une expédition sur un sloop de contrebandier.</p>
+
+<p>»Vous ne sauriez désirer plus que moi que le destin rapproche un peu nos
+deux parallèles, qui se prolongent indéfiniment sans se toucher jamais.
+Je ne sais trop si je ne voudrais pas être marié moi-même, ce qui n'est
+pas peu dire. Tous mes amis, jeunes et vieux, le souhaiteraient; tous me
+demandent pour parrain, le seul parentage que j'aurai, je crois,
+légitimement; quant à devenir père d'une manière moins légale, grâces à
+Lucine, nous n'en sommes jamais certains, quoique la paroisse en soit
+toujours sûre<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a>
+<a href="#footnote54"><sup class="sml">54</sup></a>. Je suppose que demain j'aurai une lettre de vous,
+sinon celle-ci partira comme elle est; j'y laisse de la place pour un
+<i>post-scriptum</i> en cas que votre missive demande une réponse.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54"
+name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a href="#footnotetag54">
+(retour) </a> <i>God father</i>, parrain (père en Dieu), et <i>father</i> (père)
+offrent dans l'anglais un jeu de mots impossible à rendre dans notre
+langue. La recherche de la paternité étant autorisée par les lois
+anglaises, les paroisses à la charge desquelles retomberaient les
+bâtards, les adjugent très-facilement au père putatif, que le témoignage
+de la mère ou les moindres circonstances semblent désigner: on le
+condamne alors aux frais de l'entretien de l'enfant jusqu'à l'âge de
+quatorze ans.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Point de lettre, n'importe. Rogers pense que cette fois le <i>Quarterly</i>
+va tomber sur moi; dans ce cas, ce sera une guerre d'extermination, pas
+de quartier. Depuis le plus jeune diablotin jusqu'à la plus vieille
+femme de cette <i>Review</i>, tous périront sous le poids d'une fatale
+brochure. Les liens de la nature seront rompus, je n'épargnerai pas même
+mon libraire; bien plus, si je pouvais y envelopper les lecteurs aussi,
+cela n'en vaudrait que mieux.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXXVII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">8 septembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Je suis fâché que vous ayez envoyé Toderini si tôt, je crains que votre
+conscience scrupuleuse vous ait empêché d'en tirer tout le parti que
+vous auriez dû. Je vous envoie, par cette voiture, un exemplaire de cet
+effrayant <i>Giaour</i>, qui ne m'a jamais procuré un compliment de moitié
+aussi flatteur que votre alarme modeste. Vous verrez, si vous y jetez
+les yeux quelque soir, que j'y ai beaucoup ajouté sous le rapport de la
+quantité, circonstance qui pourrait bien diminuer votre modestie à ce
+sujet.</p>
+
+<p>»Vous avez grand besoin d'un coup d'épaule de Mackintosh. Mon cher
+Moore, vous avez beaucoup trop mauvaise opinion de vous-même. Dans tout
+autre, je prendrais cela pour de l'affectation, mais je vous connais
+assez bien pour croire qu'effectivement vous ne vous estimez pas à votre
+juste valeur. Du reste c'est un défaut dont on se corrige généralement,
+et réellement vous devriez vous en corriger. Je l'ai entendu parler de
+vous en termes dont votre femme eût été bien satisfaite, et capables de
+donner la jaunisse à tous vos amis.</p>
+
+<p>»J'ai reçu hier une lettre d'Ali-Pacha, apportée par le docteur Holland,
+qui arrive d'Albanie. Elle est en latin, commence par <i>excellentissime,
+nec non carissime</i>; se termine par un fusil qu'il veut que je lui fasse
+faire, et est signée <i>Ali, visir</i>. À quoi pensez-vous qu'il passe son
+tems? Holland me rapporte qu'il a pris une ville ennemie au printems
+passé, dans laquelle, il y a quarante-deux ans, sa mère et ses sœurs
+avaient été traitées comme Mlle Cunégonde, par la cavalerie bulgare. La
+ville prise, il a fait chercher tous les auteurs encore vivans de ce
+brillant exploit, leurs enfans et petits-enfans, au nombre de six cents,
+et les a fait fusiller devant lui. Rappelez-vous qu'il a épargné le
+reste de la ville, et ne s'en est pris qu'à la race de ces Tarquins
+modernes. C'est plus de modération que je n'en aurais eu. En voilà assez
+sur cet excellent ami.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXXVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">9 septembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Je vous écris chez Murray et pour Murray, qui, si vous n'avez pas
+d'engagement préexistant avec quelqu'autre libraire, sera charmé en tems
+convenable de traiter avec vous de votre ouvrage. Je puis en toute
+assurance vous le recommander comme un homme loyal, facile, généreux,
+attentif, et certainement au premier rang dans sa profession. Je suis
+sûr que vous n'aurez qu'à vous en louer. Il y a si peu de tems que je
+vous ai écrit, que vous serez content de me voir n'ajouter rien à ces
+lignes.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXXXIX.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">27 septembre 1813.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Thomas Moore</span>,</p>
+
+<p>«On ne vous appellera jamais Thomas <i>le véridique</i>, comme celui
+d'Elcidoune; pourquoi ne m'écrivez-vous pas? puisque vous ne le voulez
+pas, il faut bien que je le fasse. J'étais l'autre jour près de vous à
+Eston, et j'espère y retourner bientôt. Dans ce cas, j'irai vous voir,
+et nous ferons, avec Rogers pour complice, nos caravanes, comme on le
+dit dans le jargon du beau monde. On m'a présenté hier, chez lord
+Holland, à Southey, le plus bel homme de poète que j'aie jamais vu
+depuis long-tems. Pour avoir la tête et les épaules de cet homme-là, je
+consentirais presque à avoir composé ses poésies Saphiques. Certes il
+est doué d'une figure bien imposante, puis c'est un homme de talent,
+puis... voilà son éloge.</p>
+
+<p>»*** m'a lu une partie de votre lettre; par le pied de Pharaon, je crois
+qu'il y avait quelque chose, car il s'est arrêté court; oui, il s'est
+arrêté court après une phrase très-flatteuse sur notre correspondance,
+et <i>m'a regardé</i>... Je voudrais pouvoir me venger en vous attaquant, ou
+en vous disant que j'ai eu à vous défendre. C'est un joli moyen de se
+faire valoir près d'un ami que de lui venir dire: «J'ai bien relevé M.
+un tel pour s'être permis de vous appeler un plagiaire, un mauvais
+sujet, etc, etc.» Mais savez-vous que vous êtes du petit nombre de ceux
+dont je n'ai jamais eu le plaisir d'entendre dire du mal; au contraire,
+et croyez-vous que je vous le pardonne?</p>
+
+<p>»J'ai été à la campagne et me suis sauvé des courses de Doncaster. Chose
+étrange, je suis allé en visite dans la maison même que mon père reçut
+en dot avec la main de lady Carmathen, dont il avait fait sa maîtresse
+adultère avant d'être majeur: à propos, veuillez observer qu'<i>elle</i>
+n'est pas ma mère. On m'a campé dans une vieille chambre où se trouve
+sur la cheminée un tableau hideux que mon père regardait avec tout le
+respect convenable, et qu'héritant du goût de la famille, j'ai regardé
+aussi avec beaucoup de satisfaction. J'ai passé une semaine dans cette
+famille, et je m'y suis parfaitement conduit, quoique la dame soit
+jeune, dévote, jolie, et son mari mon intime ami. Je ne me suis senti de
+velléité que pour un chien qu'ils ont eu la complaisance de me donner.
+Maintenant, pour un homme comme moi, ne pas même <i>convoiter</i>, c'est
+signe que je m'amende furieusement. Pardonnez toutes ces folies et ne me
+gourmandez pas trop quand je me livre un moment à la gaîté.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»Voici un impromptu composé par <i>une personne de qualité</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a>
+<a href="#footnote55"><sup class="sml">55</sup></a>, à qui
+l'on reprochait d'être mélancolique.</p>
+
+<blockquote>
+ «Quand de ce cœur où règne le chagrin s'élèvent de sombres
+ nuages, qui viennent voiler le visage et remplir les yeux de
+ larmes, ne prenez pas garde à ces signes extérieurs qui
+ disparaîtront bientôt. Mes pensées connaissent trop leur
+ cachot; après s'être promenées un instant sur mon visage,
+ elles reviendront se renfermer dans mon cœur, qu'elles
+ rongent et déchirent en silence.»
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55"
+name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a href="#footnotetag55">
+(retour) </a> Par Byron lui-même.</blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CXL.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">2 octobre 1813.</span><br>
+
+<p>«Vous n'avez point répondu à mes six lettres: en conséquence, celle-ci
+sera ma pénultième; je vous en écrirai encore une, mais après, j'en jure
+par tous les saints, je vous garderai silence et rancune. Je me suis
+trouvé avec Currant chez lord Holland: il bat tout le monde; son
+imagination a quelque chose de surhumain, sa gaîté est parfaite. Je ne
+dis pas son esprit, car qui peut définir l'esprit? Puis il a cinquante
+figures; et deux fois autant de voix différentes qu'il prend quand il
+veut imiter les personnes; je n'ai jamais vu son pareil. Si j'étais
+femme et vierge encore, voilà l'homme dont je voudrais faire mon
+Scamandre. Il est tout-à-fait enchanteur. Rappelez-vous que je ne l'ai
+vu qu'une fois; vous qui le connaissez depuis long-tems, vous rabattez
+probablement beaucoup de ce panégyrique. Je crains presque de me trouver
+de nouveau avec lui, de peur que l'impression ne diminue. Il m'a
+long-tems parlé de vous; c'est un sujet qui ne me lasse jamais, non plus
+que personne que je connaisse. Quelle variété d'expression il donne à sa
+figure, qui naturellement n'est pas des plus belles! il la change
+absolument du tout au tout. En voilà assez, je ne suis pas de force à
+faire son portrait, et vous n'en avez pas besoin, puisque vous le
+connaissez. Samedi je retourne à ***, où je ne serai pas loin de vous.
+Peut-être me favoriserez-vous d'une lettre d'ici là. Bonne nuit.</p>
+
+<p>»Samedi matin, votre lettre a mis fin à toutes mes inquiétudes. Je ne
+soupçonnais pas que vous parlassiez sérieusement. Encore de la modestie!
+Parce que je ne donne pas suite à une idée assez insignifiante, «il
+paraît que je ne crains pas de lutter contre vous». Si la question était
+de savoir qui de nous deux doit l'emporter sur l'autre, je vous
+craindrais comme Satan craint saint Michel. Mais n'y a-t-il pas assez de
+place dans nos sphères respectives? Continuez, ce sera bientôt mon tour
+à pardonner. Je dîne aujourd'hui avec Mackintosh et mistress <i>Staël</i>,
+comme il plaît à John Bull d'appeler Corinne, que j'ai vue hier soir à
+Covent-Garden bâiller aux plaisanteries si gaies de Falstaff.</p>
+
+<p>»C'est une chose fort commode pour moi que ma réputation, pourvu que mes
+amis ne partagent point l'erreur commune à ce sujet: cela me sauve des
+sottises d'une légion d'impertinens, sous forme de connaissances. Mais
+vous, Moore, vous savez que je suis bon compagnon, que je suis gai à
+l'occasion, et rarement larmoyant. Murray rétablira votre vers dans la
+prochaine édition<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
+<a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. Je crois que j'ai fait l'erreur dans l'épigraphe;
+cependant, j'ai en général de la mémoire pour vous, et je crois que
+d'abord elle avait été imprimée correctement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56"
+name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a href="#footnotetag56">
+(retour) </a> Dans la première édition du <i>Giaour</i>, il avait cité d'une
+manière incorrecte un vers de mes <i>Mélodies irlandaises</i>, qu'il avait
+pris pour épigraphe. Il tomba depuis dans une erreur semblable pour les
+vers de Burns, qui servent d'épigraphe à la <i>Fiancée d'Abydos</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Je rougis en effet très-souvent, si j'en puis croire lady H** et lady
+M**, mais heureusement, à présent, personne ne me voit. Adieu.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLI.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">8 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Depuis que je ne vous ai écrit il s'est passé bien des événemens
+heureux, malheureux ou indifférens, qui m'ont empêché, non de penser à
+vous, mais de vous rappeler le souvenir de quelqu'un qui n'a cessé de
+penser à vous, et pour qui la plus sûre consolation a été de tourner
+vers vous ses pensées. Nous avons été proches voisins cet automne, et ce
+voisinage m'a été à la fois heureux et funeste. Qu'il me suffise de dire
+que votre citation française ne s'est que trop trouvée à sa place,
+quoiqu'il y eût peu de chance qu'il en fût ainsi, comme vous pouvez
+l'imaginer par ce que je disais avant, et le silence que j'ai gardé
+depuis... N'importe, <i>Richard est redevenu lui-même</i>, et, si ce n'est
+toute la nuit et une partie de la matinée, je ne songe plus guère à
+toute cette affaire.</p>
+
+<p>»Toutes les commotions un peu vives se terminent chez moi par des vers,
+et, pour charmer mes insomnies, j'ai écrit à la hâte un autre conte
+turc, non un fragment, que vous recevrez bientôt après cette lettre.
+Cela n'empiète pas sur votre domaine; dans le cas où vous le croiriez,
+il vous serait facile de me refouler dans mes limites. Vous penserez
+avec raison que je me risque à perdre le peu de réputation que j'ai
+acquise en tentant cette nouvelle expérience sur la patience du public,
+mais en vérité je ne m'en soucie plus le moins du monde. J'ai écrit et
+je publie cette bagatelle, uniquement <i>pour m'occuper</i>, pour détourner
+mes pensées des réalités, en les rejetant sur des fictions, quelque
+horribles qu'elles soient. Quant au succès, ceux qui en obtiennent
+aujourd'hui me consolent d'avoir échoué; excepté peut-être vous et deux
+ou trois autres que j'aime trop pour voir leurs lauriers d'une teinte
+plus jaune. C'est l'ouvrage d'une semaine, cela se lira en une heure et
+moins; ainsi, advienne que pourra...</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Ward et moi parlons d'aller en Hollande; j'ai envie de voir
+quel effet me fera un canal hollandais, à moi, qui ai traversé le
+Bosphore. Répondez-moi, je vous prie.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">8 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Votre lettre, comme la plupart des choses les plus douces et les
+meilleures du monde, m'est à la fois agréable et pénible. Mais, d'abord
+au plus pressé. Savez-vous que j'étais au moment de vous dédier quelque
+chose, non dans une épître formelle, comme d'inférieur à <i>ancien</i>, mais
+dans une courte lettre servant de préface, dans laquelle je me
+glorifiais de votre amitié, et annonçais au public votre poème, quand je
+me suis rappelé l'injonction stricte que vous m'aviez souvent réitérée
+de vive voix et par écrit, de garder le plus profond secret sur le poème
+susdit. Il me fallut donc renoncer à mon projet, non que je puisse avoir
+aucun motif de résister au désir de parler de vous, j'y pense et j'en
+parle tous les jours, mais j'ai dû craindre, en y cédant, de vous causer
+quelque déplaisir. Mettant de côté mon amitié pour vous, sentiment qui
+devient chaque jour plus vif et plus profond, vous ne sauriez douter de
+mon admiration pour vos ouvrages. Je les sais par cœur et sur le bout du
+doigt. <i>Ecce signum</i>. Quand j'étais à la campagne, lors de ma première
+visite chez ***, j'avais, comme partout ailleurs, quand je suis seul
+long-tems, l'envie, je ne dirai pas de chanter, mais de faire <i>un bruit</i>
+que je n'ai jamais essayé qu'en mon particulier, d'articuler sur ce que
+je veux prendre pour des airs, votre <i>Oh breathe not</i>! ou <i>When the last
+glimpse</i>, ou bien encore <i>When he who adores the</i>, et quelques autres du
+même troubadour, ce sont là mes matines et mes vêpres. Certes mon
+intention n'était pas d'être entendu de qui que ce fût. Voici qu'un beau
+matin je vois arriver non <i>la donna</i>, mais <i>il marito</i>, qui me dit d'un
+air bien sérieux: «Byron, je me vois forcé de vous prier de ne plus
+chanter, au moins de <i>ces chansons là</i>.» Je fus comme réveillé en
+sursaut: «Assurément, répondis-je, mais pourquoi?--Pour vous dire la
+vérité, reprit-il, cela rend ma femme si mélancolique et la fait tant
+pleurer, que je désire qu'elle n'entende plus rien de semblable.»</p>
+
+<p>»Or, mon cher Moore, cet effet-là était produit par vos paroles, et
+certainement non par la beauté de ma voix. Je vous cite cette folle
+anecdote, pour vous prouver combien je vous suis redevable, même pour
+l'emploi de mes momens perdus. Un homme peut admirer un jour ceci, un
+jour cela; mais on ne conserve le souvenir, surtout après un long tems,
+que de ce qui nous a plu véritablement. Quoique je ne pense pas qu'on
+vous puisse rien comparer dans la poésie légère ou la satire, et que
+jamais auteur n'ait été aussi populaire que vous dans ces deux genres,
+je n'hésite pas cependant à croire que vous n'avez pas fait tout ce dont
+vous êtes capable, encore qu'un autre pût bien se contenter de ce que
+vous avez fait. J'attends de vous un ouvrage de plus longue haleine, et
+le monde l'attend avec moi. Je vois en vous, ce que je n'avais jamais vu
+dans aucun autre poète, une étrange méfiance de vos forces, que je ne
+puis m'expliquer et qui doit être inexplicable, puisqu'un <i>cosaque</i>
+comme moi suffit pour épouvanter un <i>cuirassier</i> comme vous. Votre
+conte, je ne le connaissais pas, je ne le pouvais pas connaître, je
+n'avais songé qu'à une péri: je voudrais que vous eussiez eu plus de
+confiance en moi, non dans mon intérêt, mais dans le vôtre, et pour
+empêcher que le monde ne perdît un poème bien meilleur que le mien, dont
+j'espère toujours que ce petit combat de générosité ne le privera pas à
+jamais<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a>
+<a href="#footnote57"><sup class="sml">57</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57"
+name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a href="#footnotetag57">
+(retour) </a> Parmi les épisodes que je comptais introduire dans <i>Lalla
+Rookh</i>, que j'avais commencé, mais que plusieurs circonstances m'avaient
+empêché de finir, il s'en trouvait un déjà assez avancé lors de la
+publication de <i>la Fiancée d'Abydos</i>, et avec lequel ce poème offrait de
+si étranges coïncidences, non-seulement pour les localités et le
+costume, mais encore pour la fable et les caractères, que j'y renonçai
+immédiatement, et commençai un autre épisode sur un sujet absolument
+nouveau: <i>Les adorateurs du feu</i>. C'est à ce fait que je lui avais
+communiqué, que Lord Byron fait allusion ici. Dans la personne de mon
+héros (auquel j'avais aussi donné le nom de Zélim, dont j'avais fait un
+descendant d'Ali, proscrit, ainsi que tous ses adhérens, par le calife
+régnant), j'avais intention de donner un corps, comme je l'ai fait
+depuis sous une autre forme, à la cause de l'Irlande<a id="footnotetag57A" name="footnotetag57A"></a>
+<a href="#footnote57A"><sup class="sml">57A</sup></a>. Voici les
+propres expressions de ma lettre à Lord Byron: «J'avais choisi cette
+histoire parce qu'on peint mieux ce que l'on sent, et que je pensais
+qu'un parallèle avec l'Irlande me mettrait à même de jeter un peu de
+vigueur dans le caractère de mon héros. Mais songer à de la vigueur, à
+du sentiment après vous, c'est impossible: <i>ce domaine-là est celui de
+César</i>.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57A"
+name="footnote57A"><b>Note 57A: </b></a><a href="#footnotetag57A">
+(retour) </a> L'<i>Histoire du célèbre chef irlandais, capitaine Rock</i>,
+roman philosophique et allégorique de M. Moore.</blockquote>
+
+<p>Mon ouvrage est le travail de huit jours, entrepris partie par des
+raisons que je vous ai dites, partie par d'autres qui ne peuvent trouver
+place dans une lettre, mais que je vous dirai quelque jour...</p>
+
+<p>»Continuez; je serais réellement malheureux que vous vous arrêtassiez
+pour moi. Le succès de ma <i>Fiancée</i> est encore problématique; il s'en
+vendra probablement un certain nombre d'exemplaires, on peut du moins le
+présumer d'après le goût du public pour <i>le Giaour</i>, et autres histoires
+horribles et mystérieuses de ce genre. Mon seul avantage est d'avoir été
+sur les lieux, ce qui n'a eu de bon que de m'éviter de parcourir des
+livres, que j'eusse peut-être mieux fait de relire. Si votre chambre en
+était meublée comme la mienne, vous n'auriez pas besoin de passer en
+Orient pour donner des descriptions, du moins quant à la fidélité, car
+j'ai tout dessiné de mémoire...</p>
+
+<p>»Ma dernière production pourrait bien avoir le même sort, et je vous
+avoue que j'ai de grands doutes à ce sujet. Quand bien même il en serait
+autrement, mon succès éphémère serait oublié avant que vous ne soyez
+prêt et disposé à paraître. Allons, ferme, courage. Excepté le <i>Post
+Bag</i> qui vous a si bien réussi, il y a plusieurs années que vous ne nous
+avez rien donné régulièrement. Quoi que vous en pensiez au fond de votre
+retraite aux jours pluvieux, aucun poète vivant ne s'est élevé plus haut
+que vous. «Aucun homme, dans aucune langue, n'a été peut-être plus
+complètement le poète du cœur et le poète des femmes. Les critiques lui
+reprochent de n'avoir représenté le monde ni tel qu'il est, ni tel qu'il
+doit être; <i>mais les femmes répondent qu'il l'a représenté tel qu'elles
+le désirent</i>.» Je serais tenté de croire que c'est de vous, et non de
+Métastase, que M. Sismondi a voulu parler ici.</p>
+
+<p>ȃcrivez-moi, et parlez-moi de vous. Vous rappelez-vous ce que disait
+Rousseau à quelqu'un: «Est-ce que nous sommes fâchés? Vous m'avez
+souvent parlé, et jamais vous ne m'avez parlé de vous-même.»</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Cette dernière phrase est une excuse indirecte pour mon propre
+égoïsme, mais je crois qu'il est permis d'en avoir par lettres. Je
+voudrais seulement que la chose fût réciproque. J'ai trouvé une
+réflexion singulière dans Grimm; elle ne peut s'appliquer, du moins en
+mauvaise part, ni à vous ni à moi, quoique l'<i>un</i> d'entre nous ait
+certainement assez mauvaise réputation; la voici: «Bien des gens ont la
+réputation d'être méchans, avec lesquels nous serions trop heureux de
+passer notre vie.» Je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est une femme qui
+parle, une demoiselle de Sommery...»</p>
+
+<p>Vers cette époque, lord Byron commença un <i>Journal</i> dont j'ai déjà donné
+quelques extraits: je vais maintenant en mettre sous les yeux du lecteur
+tout ce que les convenances permettront. D'après la nature même de ces
+sortes de mémoires autographes, celui-ci roule principalement sur des
+personnes encore vivantes et des faits encore récens; il est donc
+nécessaire, avant de l'offrir au public, d'en retrancher quelques
+parties, qui malheureusement ayant un rapport plus direct aux vues
+secrètes et aux sentimens de l'auteur, piqueraient le plus vivement la
+curiosité. Toutefois, après cette mutilation indispensable, il en
+restera encore assez pour faire mieux connaître la vie privée et les
+habitudes du noble poète, et pour satisfaire innocemment ce goût, aussi
+général qu'il est naturel, qui nous fait contempler avec plaisir un
+grand homme <i>en robe de chambre</i>, et nous fait nous réjouir de
+découvrir, ce qui est si consolant pour l'orgueil humain, que les plus
+puissans dans leur intérieur ont leurs faiblesses et nous ressemblent,
+au moins dans de certains momens<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a>
+<a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58"
+name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a href="#footnotetag58">
+(retour) </a> C'est surtout aux grands hommes qui sont hors de toute
+comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les
+faiblesses.<span class="rig">(<span class="sc">Ginguené</span>.)</span></blockquote><br>
+
+<h4>JOURNAL</h4>
+
+<p class="mid">COMMENCÉ LE 14 NOVEMBRE 1813.</p>
+
+<p>«Si ce journal avait été commencé il y a dix ans, et fidèlement tenu!!!
+Tel qu'il est, il renferme bien des choses dont je voudrais avoir perdu
+le souvenir. Eh bien! j'ai eu ma part de ce qu'on appelle les plaisirs
+de la vie, et vu beaucoup, en Europe et en Asie sinon beaucoup profité.
+On dit que la vertu est sa propre récompense; elle devrait certainement
+être bien payée pour le mal qu'elle coûte à acquérir. À vingt-cinq ans,
+quand la meilleure partie de la vie est passée, on devrait être <i>quelque
+chose</i>; et que suis-je? J'ai vingt-cinq ans et quelques mois, voilà
+tout. Qu'ai-je vu? J'ai vu par tout le monde l'homme toujours le même,
+et la femme toujours la même aussi. J'aime mieux le musulman qui ne fait
+jamais de questions, et la musulmane qui vous évite la peine de lui en
+adresser. N'étaient la peste, la fièvre jaune et le retard qu'éprouve la
+rentrée des fonds de Newsteadt, je serais dans ce moment, pour la
+seconde fois, près des rives de l'Euxin. Si je puis surmonter ce dernier
+obstacle, la peste ne m'arrêtera pas long-tems; arrive que pourra, le
+printems me reverra là-bas, à moins que dans l'intervalle je ne me marie
+ou que je ne <i>démarie</i> quelque autre. Je voudrais que... je ne sais
+point ce que je voudrais. Il est étrange que je ne puisse jamais désirer
+sérieusement quelque chose, sans l'obtenir et sans m'en repentir après.
+Je commence à croire, avec les bons Mages des anciens tems, qu'on ne
+devrait prier que pour la nation, non pour soi-même; mais, d'après mes
+principes, cela ne serait pas très-patriotique.</p>
+
+<p>»Trève de réflexions. Voyons: hier soir j'ai fini <i>Zuleïka</i>, mon second
+conte turc. Je crois que je me suis sauvé la vie en le composant, car je
+ne l'ai entrepris que pour détourner mes pensées de</p>
+
+<p class="mid">Ce nom cher et sacré, que je ne révélerai jamais.</p>
+
+<p>»Et pourtant, ici même, ma main brûle de le tracer! J'ai brûlé cet
+après-midi les scènes de la comédie que j'avais commencée. J'ai quelque
+envie d'accoucher d'un roman, ou plutôt d'un conte en prose; mais quel
+roman pourrait égaler les événemens</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> ... <i>Quœque ipse... vidi</i></p>
+<p class="i14"> <i>Et quorum pars magna fui</i><a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a>
+<a href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>?</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59"
+name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a href="#footnotetag59">
+(retour) </a> Tous les événemens que j'ai vus, et dans lesquels j'ai
+joué un si grand rôle. (<span class="sc">Virgile</span>.)</blockquote>
+
+<p>»Henry Byron est venu me voir aujourd'hui avec ma petite cousine Élisa.
+Ce sera une beauté et une peste; c'est bien le plus bel enfant! des yeux
+noirs et des paupières noires longues comme des ailes de corbeau. Je
+crois qu'elle est encore plus belle que ma nièce Georgina, et cette
+idée-là ne me plaît pas; après tout, quoique plus âgée, elle est bien
+moins développée sous le rapport des facultés intellectuelles.</p>
+
+<p>»Dallas est venu avant que je ne fusse levé, ainsi je n'ai pu le voir.
+Lewis est venu aussi, on le croirait en colère contre toute la création.
+Que diable peut-il avoir? Il n'est pas marié, lui: a-t-il perdu sa
+maîtresse, ou la femme de quelqu'autre? Hodgson est venu me voir aussi:
+il va se marier, et il est bâti de façon à s'en trouver plus heureux. Il
+a de l'esprit, de la gaîté, tout ce qu'il faut pour le rendre une
+compagnie agréable; la future est jeune, belle, et tout ce que vous
+voudrez. Malgré tout, je n'ai jamais connu personne qui ait beaucoup
+gagné à se marier. Tous mes amis mariés sont chauves et mécontens. W***
+et S*** ont perdu leurs cheveux et leur bonne humeur, et le second en
+avait beaucoup à perdre. Mais dans l'état de mariage ce n'est pas ce qui
+<i>tombe du front</i> d'un homme qui importe le plus.</p>
+
+<p>»<i>Mémento</i>. Acheter demain quelque jouet pour Élisa, envoyer la devise
+pour mes cachets et ceux de ***, faire demain encore visite à Mme de
+Staël, à lady Holland, et à *** qui m'a conseillé, sans l'avoir lu, par
+parenthèse, de ne point publier <i>Zuleïka</i>; je crois qu'il a raison, mais
+l'expérience aurait dû lui apprendre que ne point imprimer est
+<i>physiquement</i> impossible. Personne ne l'a lue que Hodgson et M.
+Gifford. Je n'ai jamais rien <i>lu</i> qu'à Hodgson, parce qu'il me paie en
+même monnaie. C'est une chose horrible que de donner des lectures de ses
+ouvrages, surtout fréquemment; mieux vaut les imprimer, alors les lit
+qui veut, et s'ils ne les approuvent pas, vous avez du moins la
+consolation de penser qu'ils ont acheté le droit d'en porter ce
+jugement.</p>
+
+<p>»J'ai refusé de présenter la pétition des détenus pour dettes, je suis
+ennuyé à la mort de toutes ces momeries parlementaires. J'ai parlé trois
+fois, mais je doute que je devienne jamais orateur. Mon premier discours
+a été fort goûté; quant au second et au troisième, je ne sais s'ils ont
+eu du succès ou non. Je ne m'y suis jamais livré <i>en amore</i>; il faut
+trouver une excuse pour sa paresse, son inhabileté, ou pour les deux
+réunies, et voici la mienne. Les compagnies, les mauvaises compagnies
+m'ont perdu; et puis, j'ai pris des médecines, non pour me faire aimer
+les autres, mais certainement assez pour me détester moi-même.</p>
+
+<p>»Avant-hier soir j'ai vu le souper des tigres à Exeter-Change. Après le
+lion de Véli-Pacha dans la Morée, qui suivait son gardien arabe comme un
+chien, rien ne m'a jamais tant amusé que l'amour de la hyène pour le
+sien. Quelle <i>conversazione</i>! Il y avait un hippopotame, absolument la
+figure de lord L***; l'oursin paresseux a la voix et les manières de mon
+domestique, le tigre a un peu trop bavardé. L'éléphant a pris mon argent
+et me l'a rendu. Il m'a ôté mon chapeau, a ouvert une porte, fait
+claquer un fouet, et tout cela si bien, que j'en ferais volontiers mon
+sommelier. L'une des deux panthères est bien certainement le plus bel
+animal que la terre ait produit; les pauvres antélopes sont mortes,
+j'aurais été fâché d'en voir une ici: la vue du chameau m'a fait
+soupirer en pensant à l'Asie-Mineure. <i>O quando te aspiciani</i>?...»</p>
+
+<span class="rig">16 novembre.</span><br>
+
+<p>«Je suis allé hier soir, avec Lewis, voir la première représentation
+d'<i>Antoine et Cléopâtre</i>; la pièce était admirablement montée et
+très-bien jouée; c'est une salade de Shakspeare et de Dryden. Cléopâtre
+m'a plu, comme un épitomé de son sexe; aimante, vive, tendre, triste,
+tourmentante, humble, fière, belle, un vrai démon, faisant la coquette
+jusqu'à la fin, aussi bien avec l'aspic qu'avec Antoine, après avoir
+fait tout ce qu'elle a pu pour lui persuader que... Mais pourquoi lui
+a-t-on tant reproché d'avoir fait couper la tête à ce poltron de
+Cicéron? Celui-ci n'avait-il pas dit à Brutus que c'était pitié d'avoir
+épargné Antoine? n'avait-il pas prononcé les <i>Philippiques</i>? Les
+<i>paroles</i> ne sont-elles pas des <i>choses</i>, et de telles <i>paroles</i> ne
+sont-elles pas des <i>choses</i> très-pestilentielles? Quand il aurait eu
+cent têtes, elles méritaient d'être toutes clouées sur la tribune
+publique, du moins en se plaçant dans la position d'Antoine; après tout,
+peut-être eût-il mieux valu lui pardonner, à cause du bon effet que
+produit toujours la clémence. Mais revenons à nos moutons; quand
+Cléopâtre se croit sûre d'Antoine, elle lui dit: Cependant voyez, c'est
+votre intérêt, etc. Que c'est bien là le sexe! Et les questions sur
+Octavie! tout cela est bien d'une femme.</p>
+
+<p>»J'ai reçu aujourd'hui une lettre de lord Jersey, qui m'invite à
+Middleton. Faire soixante milles pour me trouver avec Mme ***! J'en ai
+fait autrefois trois cents pour chercher des peuples silencieux, et
+cette dame n'écrit que par in-8° et ne cause que par in-folio. J'ai lu
+ses ouvrages; je les aime presque tous; le dernier m'a surtout fait le
+plus grand plaisir: ainsi je n'ai pas besoin de le lui entendre
+raconter, mieux vaut encore le lire...</p>
+
+<p>»J'ai lu Burns aujourd'hui. Que serait-il devenu, s'il fût né patricien?
+Nous eussions eu plus de poli, moins de force, précisément autant de
+vers, mais point d'immoralité, un divorce, un duel ou deux, auxquels,
+s'il avait survécu, comme nécessairement il se fût moins livré à l'abus
+des liqueurs fortes, il eût pu vivre aussi long-tems que Shéridan, ou
+même trop long-tems, comme ce pauvre Brinsley. Quel débris que cet
+homme! Et cela, faute d'être bien piloté; car jamais nul n'eut les vents
+plus favorables, excepté à de courts intervalles bien rares! Pauvre
+vieux Shéridan, jamais je n'oublierai la soirée que nous passâmes avec
+lui, Rogers, Moore et moi, quand il parla et que nous l'écoutâmes, sans
+un moment d'ennui, depuis six heures du soir jusqu'à une heure du matin.</p>
+
+<p>»J'ai mes cachets... Encore oublié le joujou de ma petite cousine Élisa;
+il faudra que je l'envoie chercher demain. J'espère qu'Henri me
+l'amènera. J'ai envoyé à lord Holland les épreuves de la dernière
+édition du <i>Giaour</i> et de <i>la Fiancée d'Abydos</i>. Il n'aimera pas ce
+dernier ouvrage, et je crois bien que je ne l'aimerai pas long-tems non
+plus. Cela a été écrit en quatre nuits, pour distraire mes pensées de
+***. Sans cela je ne l'aurais jamais composé; et si je n'avais pas alors
+fait une chose ou une autre, je serais devenu fou, à force de me ronger
+le cœur; mauvaise nourriture! Hodgson le préfère au <i>Giaour</i>; personne
+autre ne sera de son avis: il n'a jamais aimé le <i>fragment</i>. Je n'aurais
+jamais publié cette bagatelle, sans Murray, quoique les circonstances
+qui en font la base soient de nature à... hélas!</p>
+
+<p>»J'ai vu ce soir les deux sœurs de ***. Mon Dieu! comme la plus jeune
+ressemble à ***! J'ai cru que j'allais sauter à travers la salle; je
+suis bien aise qu'il ne se soit trouvé personne avec moi dans la loge de
+lady Holland. Je déteste ces fausses ressemblances, ces <i>moqueurs</i> qu'on
+prend d'abord pour le <i>rossignol</i>, assez semblables pour rappeler
+l'objet chéri, assez différentes pour navrer l'ame<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a>
+<a href="#footnote60"><sup class="sml">60</sup></a>. On est aussi
+contrarié des points de ressemblance que de ceux qui la détruisent.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60"
+name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a href="#footnotetag60">
+(retour) </a> «La terre ne renferme rien qui te ressemble, du moins ce
+serait en vain pour moi; pour tout au monde, je n'oserais jeter les yeux
+sur une femme qui te ressemblerait, et qui ne serait pas toi.»<span class="rig">(Byron.--<i>Le Giaour</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<span class="rig">17 novembre.</span><br>
+
+<p>«Point de lettres de ***; je ne veux point me plaindre. Le respectable
+Job dit: Pourquoi un <i>homme vivant</i> se plaindrait-il? En vérité, je n'en
+sais rien; excepté, peut-être, parce qu'un <i>homme mort</i> ne le pourrait
+pas. Et lui-même, le susdit patriarche, s'est plaint, jusqu'à ce que ses
+amis en furent fatigués, et que sa femme lui donna cette pieuse recette:
+Jure une bonne fois et meurs! la seule occasion, je crois, où un
+jurement ne puisse donner que peu de consolation. J'ai reçu une lettre
+très-flatteuse de lord Holland, au sujet de <i>la Fiancée d'Abydos</i>, qu'il
+goûte fort, dit-il, ainsi que sa femme; c'est bien de la bonté à deux
+personnes dont je n'avais point de quartier à espérer. Et cependant,
+dans le tems, je croyais que la cause de mon inimitié pour eux venait de
+leur côté; je suis bien aise de m'être trompé: je voudrais ne pas m'être
+tant pressé de publier cette maudite satire, dont je désirerais anéantir
+jusqu'au souvenir; depuis qu'elle n'est plus dans le commerce, tout le
+monde veut l'avoir, comme par esprit de contradiction.</p>
+
+<p>»George Ellis et Murray ont parlé de quelque chose relativement à Scott
+et à moi. S'ils veulent le détrôner, je souhaiterais fort qu'ils ne me
+choisissent pas pour lui trouver un compétiteur. Si la chose dépendait
+de moi, j'aimerais mieux être le comte de Warwick que tous les <i>rois</i>
+qu'il a jamais faits. Je regarde Jeffrey et Gifford comme les grands
+<i>faiseurs de rois</i> en poésie et en prose. Les critiques anglais, dans
+leur <i>Rokeby-Review</i>, ont présupposé une comparaison à laquelle mes amis
+n'ont jamais pensé, et que les sujets de Walter-Scott ont tort de
+s'amuser à examiner sérieusement. Je l'aime, et j'admire ses ouvrages
+avec enthousiasme. Tout ce bruit doit le vexer et ne saurait me faire de
+bien. Beaucoup de gens n'approuvent point ses principes politiques; moi
+je hais tous les principes politiques, et, dans ce pays, les principes
+d'un homme sont, comme l'<i>ame</i> des Grecs, une εἴδωλον, outre Dieu sait
+quelle <i>autre ame</i>, mais on fait généralement autant de cas de l'une que
+de l'autre.</p>
+
+<p>»Henri ne m'a point amené ma petite cousine: je veux que nous allions au
+spectacle ensemble; elle n'y est encore allée qu'une fois. Encore un
+petit billet de Jersey, qui m'invite avec Rogers pour le 23. Il faut que
+je voie mon procureur ce soir. Quand cette affaire de Newsteadt
+sera-t-elle terminée? Il m'en a bien coûté pour m'en défaire, et,
+maintenant que je l'ai fait, n'en pas recueillir le fruit! Qu'importe ce
+que je fais, et ce que je deviens? Allons, rappelons-nous les paroles de
+Job, et consolons-nous, puisque je suis un <i>homme vivant</i>.</p>
+
+<p>»Je voudrais pouvoir me remettre à lire; ma vie est monotone et pourtant
+agitée. Je prends un livre et le rejette aussitôt. J'avais commencé une
+comédie; je l'ai brûlée, parce que la fable se rapprochait trop de la
+réalité: mon roman a eu le même sort pour la même raison. En vers, je
+puis m'éloigner un peu plus des faits, mais la pensée revient toujours à
+travers... oui, à travers. J'ai reçu une lettre de lady Melbourne, la
+meilleure amie que j'aie eu pendant toute ma vie, et la femme du plus
+grand esprit que je connaisse.</p>
+
+<p>»Pas un mot de ***. Sont-ils partis de ***? ou ma dernière épître si
+importante est-elle tombée dans les griffes du lion? Dans ce cas... et
+ce silence paraît menaçant... dans ce cas <i>il faut que je prépare mon
+casque et mon bouclier</i>. Je suis un peu rouillé; je ne veux pas
+cependant recommencer mes études au tir de Manton. En outre; je suis
+décidé à essuyer son feu sans le rendre. J'étais autrefois fameux pour
+atteindre d'une balle un pain à cacheter; mais alors l'état de la
+société nécessitait cet exercice. J'y ai renoncé dès que j'ai senti que
+j'avais une mauvaise cause à soutenir.</p>
+
+<p>»Quelles étranges nouvelles de l'anakim de l'anarchie, Buonaparte!
+Depuis qu'à Arrow j'ai défendu le buste que j'avais de lui, contre les
+vils flatteurs du pouvoir, et au moment où la guerre éclatait de
+nouveau, en 1813, j'en ai fait mon héros, sur le continent s'entend, car
+je ne le voudrais point voir ici. Je n'aime point ces fuites, cet
+abandon de son armée, etc., etc. Certes, quand je défendais son buste,
+j'étais loin de penser qu'il fuirait dans sa propre cause. Toutefois, je
+ne serais point étonné de le voir les battre tous encore. Être vaincu
+par des hommes ce serait quelque chose, mais l'être par trois mannequins
+légitimes, par trois stupides monarques de race pure, ô honte! ô honte!
+Il faut, comme le dit Cobbett, que ce soit son mariage avec
+l'Autrichienne à l'ame aussi matérielle que ses lèvres, qui en soit la
+cause. Mieux valait garder l'ancienne maîtresse de Barras. Je n'ai
+jamais vu tourner à bien ces mariages légitimes avec de jeunes femmes;
+cela ne convient qu'à ces gens sages qui mangent du poisson et ne
+boivent pas de vin... N'avait-il pas à son service tout l'Opéra, tout
+Paris, toute la France? Une maîtresse, il est vrai, est tout aussi
+embarrassante; je dis <i>une</i>, car, quand on en a <i>deux et plus</i>, il est
+facile de les gouverner au moyen d'une bonne division.</p>
+
+<p>»J'ai, ou plutôt j'avais commencé une chanson, que j'ai jetée au feu.
+C'était un souvenir de Mary Duff, ma première flamme, à un âge où bien
+d'autres sont encore loin de s'enflammer! Je ne puis rien faire;
+heureusement je n'ai rien non plus à faire: je ne sais ce que j'ai. J'ai
+eu dernièrement occasion de rendre deux personnes <i>comfortables pro
+tempore</i>, et une heureuse <i>ex tempore</i>; je me réjouis surtout par
+rapport à ce dernier, car c'est un excellent homme<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a>
+<a href="#footnote61"><sup class="sml">61</sup></a>. Nous sommes tous
+égoïstes, et vous aussi, je crois, dieux d'Épicure! Je crois en La
+Rochefoucault sur ce qu'il a dit des hommes, et en Lucrèce, non la
+traduction de Busby, sur ce qu'il a dit de vous. Votre poète vous a fait
+nonchalans et bienheureux; mais, comme il nous sauve de la damnation, je
+ne vous envie pas beaucoup votre bonheur; toutefois, je vous l'envie
+toujours un peu. Je me rappelle que l'année passée *** me dit:
+N'avons-nous pas passé ce mois dernier comme les dieux d'Épicure! Et
+cela était vrai. Elle entend parfaitement le texte de Lucrèce, que
+j'aime beaucoup aussi; et quand ce fou de Busby fit circuler le
+prospectus de sa traduction, elle souscrivit. Mais le diable l'ayant
+poussé à envoyer un spécimen de sa traduction, elle le lui renvoya avec
+un billet où elle lui disait, qu'après l'avoir lu, sa conscience ne lui
+permettait pas de laisser son nom sur la liste des souscripteurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61"
+name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a href="#footnotetag61">
+(retour) </a> Il est évidemment question ici de M. Hodgson.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Hier soir, je me trouvais chez lord Holland, avec Mackintosh, les
+Ossultones, Puységur, etc., je cherchais à me rappeler une citation que
+je crois avoir vue dans Mme de Staël, de quelque sophiste allemand sur
+l'architecture. L'architecture, dit ce Macorinico Tedescho, me <i>rappelle
+de la musique gelée</i>. C'est quelque part; le diable, qui s'amuse à me
+faire chercher, sait bien où, mais il ne veut pas le dire. Je demandai à
+Mackintosh: il dit que cela n'était pas <i>dans</i> Mme de Staël; mais
+Puységur dit que ce devait être d'<i>elle</i>, parce que c'était absolument
+<i>dans son genre</i>... Lord Holland se prit à rire; toute l'<i>Allemagne</i> le
+fait rire, en cela, je crois qu'il va trop loin. B***, à ce que j'ai
+entendu dire, s'en moque beaucoup aussi. Mais il y a de beaux passages;
+et, après tout, qu'est-ce qu'un ouvrage; un ouvrage quelconque, tous les
+ouvrages? des déserts avec des fontaines, et peut-être une grotte ou
+deux par chaque jour de marche. Certainement dans Mme de Staël nous
+sommes souvent trompés, et ce après quoi nous avons soupiré, le prenant
+pour un ruisseau rafraîchissant, se trouve n'être que le mirage
+(<i>critice</i> le verbiage); mais enfin nous arrivons à quelque chose de
+semblable au temple de Jupiter Ammon, et alors nous ne nous rappelons
+les plaines arides que nous avons parcourues que pour mieux jouir du
+contraste...</p>
+
+<p>»J'ai fait une visite à C*** pour avoir une explication sur... Elle est
+très-belle, à mon goût du moins; car, à mon retour en Angleterre, je me
+souviens que je ne pouvais regarder qu'elle: les autres étaient si
+pâles, si froides, si blondes! La noirceur et la régularité de ses
+traits me rappelaient ma <i>Jannat al Aden</i>. Mais cette impression est
+évanouie; je puis jeter les yeux sur une blonde sans soupirer après une
+houri. Elle était de fort bonne humeur, et tout fut bientôt expliqué.</p>
+
+<p>»Grandes nouvelles aujourd'hui; les Hollandais ont pris la Hollande, ce
+qui amènera, j'en suis sûr, une explosion complète de la Tamise. Cinq
+provinces se sont déclarées pour le jeune stathouder; il y aura des
+incendies, des inondations, des viols, de la consternation, des peuples
+de toutes les races se battant enfoncés jusqu'aux genoux dans les
+marais, tristes demeures de ces paysans grossiers. On dit que Bernadotte
+est parmi eux, et comme le prince d'Orange y sera bientôt aussi, ils
+auront le prince cigogne et le roi soliveau à la fois dans leurs
+marécages. Deux contre un en faveur de la nouvelle dynastie.</p>
+
+<p>»M. Murray m'a offert 1,000 guinées pour <i>le Giaour</i> et <i>la Fiancée
+d'Abydos</i>. Je ne saurais y consentir; c'est trop, et cependant je suis
+bien tenté, quand ce ne serait que pour la gloire d'avoir obtenu un prix
+si élevé. Pas mal pour le travail d'une quinzaine, huit jours chaque, et
+cela s'est appelé, Dieu sait pourquoi, de la poésie.</p>
+
+<p>»Aujourd'hui samedi, j'ai dîné régulièrement pour la première fois
+depuis dimanche; tout le reste de la semaine, j'ai vécu de thé et de
+biscuits secs, six <i>per diem</i>. Je donnerais tout au monde, maintenant,
+pour n'avoir pas dîné; cela me rend d'un lourd, m'accable de stupeur et
+de rêves horribles; et je n'ai mangé, cependant, qu'une pinte
+de<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a>
+<a href="#footnote62"><sup class="sml">62</sup></a>............ et du poisson<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a>
+<a href="#footnote63"><sup class="sml">63</sup></a>. Quant à la viande, je n'en touche
+jamais; non plus que des légumes. Je voudrais être à la campagne pour
+prendre de l'exercice, au lieu de me rafraîchir le sang comme je le fais
+ici par la diète qui n'y supplée que fort mal. Je mangerais volontiers
+un peu de viande, mes os la supporteraient très-bien. Mais le pire est
+que le diable m'entre toujours dans le corps en même tems, jusqu'à ce
+que je l'en chasse en le faisant mourir de faim, et je ne veux être
+l'esclave d'aucun <i>appétit</i>. Si je péche, ce sera mon cœur qui me
+dirigera. Oh! la tête! quel mal elle me fait! quelles horreurs que
+celles de la digestion! Comment Bonaparte peut-il dîner?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62"
+name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a href="#footnotetag62">
+(retour) </a> Laissé en blanc dans l'original.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63"
+name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a href="#footnotetag63">
+(retour) </a> Il s'écarta assez de son régime cette année pour manger de
+tems à autre du poisson.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>»<i>Mémento</i>. Écrire demain à <i>maître Shallow</i>, qui me doit 1,000 livres
+sterlings, et semble, par sa lettre, craindre que je ne les lui
+demande<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a>
+<a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>, comme si j'étais homme à cela. D'abord, je n'en ai pas
+besoin, du moins quant à présent; et puis, quoique j'aie eu souvent
+besoin de cette somme, je n'ai jamais, dans ma vie, redemandé 10 livres
+sterlings à un ami. Son billet n'échoit pas cette année; je le lui ai
+déjà dit; et quand il écherrait, je n'en exigerais pas le paiement.
+Combien de fois me faudra-t-il lui répéter la même chose?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64"
+name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a href="#footnotetag64">
+(retour) </a> Voici un nouvel exemple de sa générosité à joindre à celui
+qu'il donna à M. Hodgson, comme nous l'avons vu plus haut. Malgré
+l'embarras de ses propres affaires, il était toujours disposé à obliger
+ses amis.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Je me trompe: j'ai une fois demandé à *** de me rendre mon argent; mais
+c'était dans des circonstances qui m'excusèrent à ses yeux, et m'eussent
+excusé à ceux de tout le monde. Je n'ai point reçu d'intérêts, et
+n'avais point voulu de garanties. Il me paya bientôt, du moins, son
+<i>padre</i> le fit. La tête! Je crois qu'elle m'a été donnée pour me faire
+souffrir. Bon soir.»</p>
+
+<span class="rig">22 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«<i>Orange boven!</i><a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a>
+<a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a> Ainsi les abeilles ont chassé l'ours qui avait
+forcé leur ruche. À la bonne heure; si nous devons avoir un nouveau <i>de
+Witts</i>, un nouveau <i>Ruyters</i>; Dieu fasse prospérer la petite république!
+Je serais charmé de voir La Haye et le petit village de Brock, dont les
+habitans ont conservé des mœurs si patriarcales. Cependant, je ne sais;
+leurs canaux doivent faire une pauvre figure pour qui a vu le Bosphore;
+et le Zuydersée ne doit pas être grand'chose en comparaison de l'<i>Ak
+Degnity</i>. N'importe: les fiers bourgeois, lançant des bouffées de
+liberté de leurs courtes pipes, valent peut-être la peine d'être vus.
+Toutefois, je préfère la cigare ou le <i>hooka</i> composé de feuilles de
+roses et de l'herbe encore plus douce du Levant. Je ne sais ce que veut
+dire la liberté, ne l'ayant jamais vue nulle part; mais la richesse est
+une puissance par toute la terre; et puisqu'un shilling vaut une livre
+sterling en Orient, outre qu'on y a le soleil, un ciel serein et la
+beauté pour rien, l'Orient est le pays par excellence. Combien je porte
+envie à Hérode Atticus!... plus qu'à Pomponius Méla. Et cependant un peu
+de tumulte de tems en tems réveille agréablement les sensations; par
+exemple, une bataille, une révolution, ou une <i>aventure</i> un peu vive. Je
+crois que j'aurais mieux aimé être Bonneval, Ripperda, Alberoni,
+Hayreddin, ou Horne Barberousse, ou même encore Wortley Montague, que
+Mahomet lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65"
+name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a href="#footnotetag65">
+(retour) </a> Hourra des Hollandais: <i>Vive Orange!</i><span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Rogers sera bientôt à Londres; notre visite à Middleton est fixée au
+23. Irai-je? dans cette île où l'on ne saurait se promener à cheval sans
+rencontrer la mer, de quelque côté qu'on aille...</p>
+
+<p>»Je me rappelle l'effet que fit sur moi <i>le premier numéro de la Revue
+d'Édimbourg</i>. J'en avais entendu parler six semaines d'avance; je le
+lus. Le jour même qu'il parut, je dînai avec S. B. Davies, je crois, et
+bus trois bouteilles de Bordeaux. Je n'en dormis ni n'en mangeai pas
+moins; mais je ne me sentis pas à l'aise que je n'eusse épanché ma bile
+et mes vers contre toutes choses et tout le monde. Comme Georges du
+<i>Vicaire de Wakefield</i>, le sort de mes paradoxes ne me permettait plus
+d'apercevoir le mérite de qui que ce fût. Je me rappelai seulement
+l'axiome de mon maître à boxer, dont j'ai tiré beaucoup d'utilité dans
+ma jeunesse: Quiconque n'est pas avec vous est contre vous; faites le
+moulinet et frappez à gauche et à droite. Ainsi fis-je comme Ismaël: ma
+main s'est levée contre tous les hommes, et tous les hommes l'ont levée
+contre moi. Certes, j'ai été étonné de mon propre succès, et <i>je suis
+demeuré tout surpris d'avoir tant d'esprit</i>, comme Hobhouse le disait
+ironiquement de quelqu'un, peut-être bien de moi-même, car nous sommes
+de vieux amis. Mais si c'était à recommencer, je ne le ferais pas. J'ai
+relu depuis l'article qui m'avait mis dans une si grande fureur; en
+vérité, la cause n'est pas proportionnée à l'effet. C*** m'a dit qu'on
+avait pensé que je faisais, dans mes vers, allusion aux maladies
+nerveuses du pauvre lord Carlisle. Grâce au ciel, je n'en savais rien;
+je n'ai pas pu, je n'ai pas voulu faire cette allusion; je suis
+naturellement l'homme à qui il serait le plus malséant de se permettre
+de parler de maladies et d'infirmités.</p>
+
+<p>»Rogers est silencieux: on le dit sévère. Quand il parle, il parle bien;
+et sur tous les sujets de goût, la délicatesse de son expression est
+aussi pure que sa poésie. Quand on entre dans sa maison, dans son salon,
+dans son cabinet, l'on se dit que ce n'est pas là l'habitation d'un
+homme ordinaire; il n'y a point une pierre curieuse, une monnaie
+antique, un livre placé sur sa cheminée, qui ne parle de l'élégance
+presque fastidieuse du propriétaire. Mais ce goût exquis a dû faire le
+malheur de sa vie; que de contrariétés il a dû lui faire éprouver!</p>
+
+<p>»Je n'ai pas beaucoup vu Southey. Son extérieur est tout-à-fait épique,
+et c'est le seul homme que je connaisse homme de lettres des pieds à la
+tête. Tous les autres, outre qu'ils sont auteurs, sont encore
+quelqu'autre chose. Ses mœurs sont douces, mais non pas d'un homme du
+monde, et ses talens sont du premier ordre. Sa prose est parfaite; quant
+à ses poésies; les opinions varient: peut-être a-t-il trop écrit en ce
+genre et la postérité fera-t-elle un choix. Il a des <i>passages</i> égaux à
+ce que je connais de plus beau. À présent il a un <i>parti</i>, mais point de
+public, excepté toujours ses ouvrages en prose. Sa <i>Vie de Nelson</i> est
+un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>»*** est un <i>littérateur</i>, l'oracle des coteries de *** de lady W***, la
+vierge tory de Sydney Smith, de Mrs. Wilmot; celle-là du moins est
+vraiment un cigne et pourrait hanter un ruisseau plus pur que celui de
+lady B*** et de tous les autres <i>bas-bleus</i>, avec lady C*** à leur tête,
+mais je ne dis rien <i>d'elle</i>: regardez cette figure, vous oublierez les
+pédantes et tout le reste. Oh! quelle figure! J'en jure par toi, <i>Diva
+potens Cypri</i>: pour être aimé d'une telle femme, je serais homme à bâtir
+et à brûler une nouvelle Troie.</p>
+
+<p>»Moore a un genre particulier de talent, ou plutôt des talens d'un genre
+particulier; poésie, voix, musique, il a tout, et il y met une
+expression qui n'a jamais appartenu, qui n'appartiendra jamais qu'à lui.
+Mais il est capable de prendre un tout autre essor en poésie. Que de
+gaieté, que de grâces dans son <i>Post-Bag</i>! Il n'y a rien à quoi il ne
+puisse atteindre, quand il voudra s'y appliquer sérieusement. En
+société, il est aimable, enjoué, poli, et plus amusant que personne que
+j'aie jamais rencontré. Pour son honneur, ses principes et son
+indépendance, sa conduite envers *** en dit assez. Je ne lui connais
+qu'un tort, un seul, que je regrette tous les jours, c'est de n'être pas
+ici.»</p>
+
+<span class="rig">23 novembre.</span><br>
+
+<p>«Ward... j'aime Ward<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a>
+<a href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>. Par Mahomet! je commence à croire que j'aime
+tout le monde: c'est une disposition qu'il ne faut pas encourager, une
+sorte de gloutonnerie sociale, qui dévore tout ce qu'on lui présente.
+Mais j'aime Ward; il est piquant, et réussira, je crois, à la chambre et
+partout ailleurs, s'il veut s'appliquer régulièrement. À propos, je dîne
+demain chez lui, ce qui pourrait avoir quelqu'influence sur mon opinion.
+Il ne faut pas trop compter sur la reconnaissance de quelqu'un après le
+dîner. J'ai vu bien des amphitryons tournés en ridicule par leurs
+convives dont les lèvres étaient encore imbibées de leur vin de
+Bourgogne...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66"
+name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a href="#footnotetag66">
+(retour) </a> Actuellement lord Dudley.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»J'ai loué la loge de lord Salisbury à Covent-Garden, pour la saison, et
+maintenant il faut que je me prépare à joindre la compagnie de lady
+Holland, dans la sienne, <i>questa sua</i>.</p>
+
+<p>»Holland ne croit pas que cet homme soit réellement <i>Junius</i>; mais il
+est d'avis que ce journal encore inédit jette beaucoup de lumières sur
+les parties encore peu connues du règne de Georges II. Qu'est-ce que
+cela peut faire à Georges III? Je ne sais qu'en penser! Pourquoi Junius
+serait-il mort? S'il avait été subitement frappé d'apoplexie,
+resterait-il dans le tombeau sans envoyer son εἴδωλον crier aux oreilles
+de la postérité: Junius était M. X., Y., Z., enterré dans la paroisse de
+***. Officiers de la fabrique, réparez son monument! Et vous, libraires,
+imprimez une nouvelle édition de ses lettres! Impossible, cet homme
+n'est pas mort, il ne mourra pas sans se découvrir. Je l'aime
+beaucoup... Il savait haïr, celui-là.</p>
+
+<p>»Arrivé chez moi, mal à mon aise, je me suis mis au lit, je n'ai pas
+autant envie de dormir que je le désirerais.»</p>
+
+<span class="rig">Mardi matin.</span><br>
+
+<p>«Je me réveille après un rêve... Ah! Est-ce que d'autres n'ont pas rêvé
+aussi? Quel rêve! Mais elle ne m'a pas rattrapé. Je voudrais que les
+morts se tinssent tranquilles. Ah! comme mon sang se glaçait! et je ne
+pouvais m'éveiller, et puis, et puis... Ah!</p>
+
+<blockquote>
+ »Des ombres ont cette nuit imprimé plus de terreur dans
+ l'ame de Richard, que ne l'auraient pu faire dix mille
+ soldats vivans, couverts d'une bonne armure, et conduits par
+ ***<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a>
+<a href="#footnote67"><sup class="sml">67</sup></a>.
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67"
+name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a href="#footnotetag67">
+(retour) </a> Shakspeare.--<i>Richard III</i>.</blockquote>
+
+<p>»Je n'aime pas ce songe, cette conclusion anticipée me fait mal. Dois-je
+être ainsi agité par des ombres? Oui, quand elles nous rappellent...
+N'importe... Mais si je fais encore ce rêve, j'essaierai si <i>tous</i> les
+sommeils ont de pareilles visions. Depuis que je suis réveillé, j'ai
+beaucoup souffert aussi physiquement; enfin, c'est fini, et comme lord
+Ogleby, me voilà remonté pour la journée.</p>
+
+<p>»Un billet de Mountnorris: je dîne avec Ward, il doit y avoir encore
+Canning, Frère, Sharpe et peut-être Gifford. Je dois être un des cinq ou
+six élus, comme le disait hier lady *** avec un certain air malin. Ce
+sont tous hommes avec lesquels on est content de se rencontrer, surtout
+Canning, et Ward, quand il veut. Je souhaite me porter assez bien pour
+profiter d'une conversation si intéressante.</p>
+
+<p>»Point de lettres aujourd'hui, partant point de réponses, tant mieux. Il
+ne faut plus que je rêve, cela empoisonne même les réalités. Je sortirai
+pour voir quel effet le brouillard aura sur moi. J'ai vu Jackson: le
+<i>monde boxant</i> est toujours à peu près dans le même état, seulement le
+club est plus nombreux. Je dînerai chez Crib demain; l'énergie me plaît,
+même l'énergie animale, l'énergie dans tous les genres, et j'en ai
+besoin au physique et au moral. Je n'ai point dîné dehors, ou, pour
+mieux dire, je n'ai pas dîné du tout depuis quelque tems, point entendu
+de musique, vu personne. Maintenant il faut un petit excès d'un extrême
+à l'autre: <i>amant alterna Camænæ</i>.</p>
+
+<p>»J'ai brûlé mon roman, comme j'avais brûlé les premières scènes et le
+plan de ma comédie. Autant que j'en puis juger, le plaisir de brûler est
+tout aussi grand que celui d'imprimer. Ces deux ouvrages n'auraient rien
+valu; je m'y occupais plus que jamais de réalités: quelques-uns auraient
+reconnu les masques, d'autres s'en seraient douté.</p>
+
+<p>»J'ai lu le <i>Ruminator</i>, recueil d'essais par un vieillard singulier,
+mais habile, sir E. B., et un jeune homme à demi fou, auteur d'un poème
+sur les <i>Highlands</i>, intitulé <i>Childe Alarique</i>. Le mot <i>sensibilité</i>,
+que j'ai toujours eu en horreur, se trouve un million de fois dans ces
+essais, et semble y être une excuse pour tout ce qu'ils contiennent de
+répréhensible. Ce jeune homme ne peut rien connaître de la vie, et s'il
+se livre au penchant qu'on remarque dans son livre, il deviendra un être
+tout-à-fait inutile, et ne sera peut-être après tout pas même poète,
+comme il semble en avoir l'ambition. Dieu lui soit en aide! on ne
+devrait jamais se faire rimailleur, quand on peut être quelque autre
+chose que ce soit. Il est pénible de voir Scott, Moore, Campbell et
+Rogers, simples spectateurs de la scène du monde, où ils auraient pu
+remplir les premiers emplois. Car encore qu'ils y aient quelques
+occupations ostensibles, celles-ci ne les occupaient toujours que
+secondairement. *** aussi, qui prend son tems parmi de vieilles
+douairières et des jeunes filles à marier. Si cela conduisait à quelque
+affaire sérieuse, on pourrait l'excuser, mais avec ces jeunes personnes
+non mariées, c'est une spéculation hasardeuse et fatigante, et avec les
+vétérans, cela ne vaut pas la peine d'essayer, du moins plus d'une fois
+sur mille.</p>
+
+<p>»Si j'avais quelques vues dans ce pays, elles se tourneraient
+probablement vers la carrière parlementaire, mais je n'ai pas
+d'ambition; au moins je n'en saurais avoir qu'une, <i>aut Cæsar aut
+nihil</i>. Mes espérances se bornent maintenant à arranger mes affaires, à
+me fixer en Italie, ou dans le Levant plutôt encore, et approfondir les
+langues et les littératures de ces deux pays. Les événemens passés m'ont
+énervé; tout ce que je puis maintenant, c'est de faire un amusement de
+la vie, et de regarder jouer les autres. Après tout, qu'est-ce même que
+ce grand jeu de sceptres et de couronnes? <i>Vide</i> les douze derniers mois
+de Napoléon! il a entièrement renversé mon système de fanatisme. Je
+croyais que, s'il était écrasé, il devait tomber <i>si fractus illabatur
+orbis</i>, et non se laisser réduire graduellement à un rôle
+comparativement insignifiant. Ainsi tout cela n'était donc pas un simple
+amusement des dieux, mais le prélude à de plus grands changemens, et à
+des événemens plus importans encore. Mais les hommes n'avancent jamais
+au-delà d'un certain point, et voilà que nous rétrogradons au vieux,
+stupide et ennuyeux système de la balance de l'Europe: nous allons de
+nouveau mettre des brins de paille en équilibre sur le nez des rois, au
+lieu de le leur arracher. Donnez-moi une république, ou le despotisme
+d'un seul, au lieu de ce gouvernement mixte d'un, deux et trois. Une
+république! jetez les yeux sur l'histoire de l'univers, Rome, la Grèce,
+Venise, la France, la Hollande, l'Amérique, la république anglaise, qui,
+hélas! a duré si peu, et comparez cela avec ce que ces mêmes pays ont
+fait, quand ils ont eu des maîtres. Les Asiatiques ne sont pas taillés à
+la république, mais ils ont le plaisir de renverser de tems à autre
+leurs despotes, ce qui se rapproche le plus du bonheur d'être
+républicains. Être le premier citoyen, non le dictateur, non le Sylla,
+mais le Washington, ou l'Aristide; l'emporter en talens, en amour de la
+vérité sur les autres; voilà ce qui égale presque un homme à la
+divinité! Franklin, Penn, et après eux, ou Brutus ou Cassius, même
+Mirabeau, Saint-Just. Je ne serai jamais quelque chose, ou, pour mieux
+dire, je serai toujours rien. Le plus que je puisse espérer, c'est que
+quelqu'un dise de moi: Il l'eût pu, peut-être, s'il l'avait voulu.»</p>
+
+<span class="rig">Le 12, à minuit.</span><br>
+
+<p>«Voilà deux infernales épreuves venues de chez l'imprimeur. J'en ai lu
+une, mais sur mon ame ou à cause d'elle, je ne puis relire <i>le Giaour</i>,
+au moins maintenant à cette heure, et cependant il ne fait pas clair de
+lune.</p>
+
+<p>»Ward parle d'aller en Hollande, et nous pourrions bien faire cette
+excursion ensemble. Si elle a lieu, il faut que ce soit d'ici dix jours,
+si nous voulons y être pour la révolution. Et pourquoi pas? *** est
+absente, et sera plus loin de moi encore à *** au printems. Personne
+autre, excepté Augusta, ne s'intéresse à moi, point de liens, point
+d'entraves, <i>andiamo dunque, se torniamo, bene; se non, ch'importa</i>? Le
+vieux Guillaume d'Orange parle de mourir dans le dernier fossé de son
+pays fangeux. Heureusement je sais nager, autrement je risquerais de ne
+pas traverser le premier sans accident. Mais voyons. J'ai entendu les
+hyènes et les chacals dans les mines de l'Asie, le coassement des
+grenouilles dans les marais; outre des loups et des Musulmans en fureur.
+Maintenant je serais charmé d'entendre les cris de joie du Hollandais
+rendu à la liberté!</p>
+
+<p>»<i>Alla! vivat for ever! hourra! huzza!</i> Lequel de ces cris de joie est
+le plus rationnel et le plus musical? c'est <i>Orange boven</i>! au dire du
+<i>Morning-Post</i>.</p>
+
+<p>»Point de rêves cette nuit ni des vivans ni des morts; aussi me voilà
+aussi ferme que le marbre, que le roc, jusqu'au premier tremblement de
+terre.</p>
+
+<p>»Le dîner de Ward s'est bien passé. Il n'y avait là aucun convive
+désagréable, à moins que ce ne soit moi, et que j'aie déplu à quelqu'un;
+en tous cas, ce n'aura pas été en le contredisant, car je n'ai rien
+contredit, et parlé très-peu. Sharpe est un homme d'esprit, qui a été
+fort lié avec les plus beaux du siècle passé, Fox, Horne Took, Windham,
+Fitz Patrick et tous les autres meneurs; il nous a raconté les détails
+de sa dernière entrevue avec Windham, quelques jours avant la fatale
+opération qui l'envoya dans l'autre monde. Windham, le premier orateur
+dans son genre, dont le seul défaut était de s'élever presque toujours
+au-dessus de l'intelligence de ses auditeurs, Windham qui, pendant la
+moitié de sa vie, avait pris une part active à tous les événemens de la
+terre, l'un de ces hommes qui gouvernent les nations, Windham regrettait
+et appuyait beaucoup sur ce regret; il regrettait, dis-je, de ne s'être
+pas entièrement consacré à la littérature et aux sciences!!! Certes son
+génie l'y aurait fait briller comme dans toute autre carrière, mais il
+faut que ce soit l'affaiblissement de ses esprits qui lui ait suggéré un
+semblable regret. Moi, qui l'ai entendu, je ne regrette qu'une chose,
+c'est de ne pouvoir plus l'entendre. Que serait-il devenu? un
+calculateur, un métaphysicien, un rimailleur, un écrivassier? Il n'y a
+qu'un esprit malade qui ait pu suggérer l'idée d'un tel échange. Mais
+enfin il n'est plus, et jamais nous ne reverrons son pareil.</p>
+
+<p>»Je suis effroyablement en retard pour ma correspondance, excepté avec
+***; mais avec elle mes pensées sont plus fortes que moi, je ne saurais
+trouver de mots pour les rendre. C'est avec grand plaisir que j'écris à
+lady Melbourne; ses réponses renferment tant de sensibilité, tant de
+tact! je n'ai jamais vu personne qui eût moitié tant de talent. Si elle
+eût eu quelques années de moins et qu'elle eût voulu en prendre la
+peine, quel fou elle aurait fait de moi! J'aurais perdu une estimable et
+aimable amie. <i>Mémento</i>. Une maîtresse n'est jamais et ne saurait jamais
+être une amie. Tant que vous êtes d'accord, c'est de l'amour, et quand
+l'amour est passé, vous êtes loin d'être amis.</p>
+
+<p>»Je n'ai point encore répondu à la lettre de M. Scott, mais je le ferai.
+Je suis désespéré d'apprendre par d'autres qu'il a malheureusement
+éprouvé depuis peu des contrariétés pécuniaires. C'est à coup sûr le roi
+du Parnasse, et le plus <i>anglais</i> de nos poètes. Je placerais Rogers au
+second rang des vivans; je l'estime surtout comme le dernier de la
+meilleure école: Moore et Campbell au troisième, <i>ex æquo</i>; puis
+Southey, Wordsworth et Coleridge; enfin οι πολλοι
+ainsi:</p>
+
+<h3>WALTER-SCOTT.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p>»Voilà un <i>Gradus ad Parnassum</i> triangulaire. Les noms seraient trop
+nombreux à la base, il a fallu prendre un collectif. Le pauvre Thurlow
+est devenu fou à force de s'occuper de poésies du tems d'Élisabeth;
+c'est dommage. J'ai placé les noms sur ce triangle, plutôt d'après
+l'opinion publique que d'après aucune opinion bien arrêtée de ma part;
+car quelques-unes des dernières <i>chansons irlandaises</i> de Moore, <i>As a
+beam o'er the face of the waters. When he who adores thee, Oh blame not</i>
+et <i>Oh breathe not his name</i>, me semblent valoir tous les poèmes épiques
+du monde.</p>
+
+<p>»*** croit que le <i>Quarterly</i> m'attaquera dans son premier numéro: à la
+bonne heure. J'ai été déjà tant <i>poivré</i> dans mon tems, qu'il faudrait
+du capenne pour que je sentisse quelque chose, ou d'un autre côté de
+l'aloès pour que je m'aperçusse de l'encens. Je puis dire sincèrement
+que je suis à peu près mort au sentiment de la critique; mais en
+cherchant à m'en rendre compte, je crois que cela vient de ce que je
+n'attache pas à la profession d'auteur l'importance que beaucoup y
+mettent et que j'y mettais autrefois. «On se lasse de tout, <i>mon ange</i>,»
+dit Valmont. Les <i>anges</i> sont la seule chose dont je ne sois pas encore
+las. Je crois que la préférence donnée à ceux qui <i>écrivent</i> sur ceux
+qui <i>agissent</i>, le grand bruit que les auteurs et d'autres font de leur
+profession, sont des signes d'effémination, de dégénération et de
+faiblesse. Qui voudrait se mêler d'écrire, s'il pouvait faire autre
+chose? <i>Des actions, des actions</i>, disait Démosthènes; <i>des actions, des
+actions</i>, dis-je après lui, point de livres, surtout point de rimes.
+Jetez les yeux sur la vie querelleuse et monotone de la race des poètes;
+excepté Cervantes, le Tasse, le Dante, l'Arioste, braves et actifs
+citoyens, Eschyle, Sophocle et quelques autres chez les anciens, quelle
+race oisive et inutile!</p>
+
+<span class="rig">12, <i>mezza notte</i>.</span><br>
+
+<p>»Je viens de dîner avec Jackson, l'empereur du pugilat, et un autre des
+illustres, chez Crib, le champion d'Angleterre. J'ai bu plus que je
+n'aime à le faire: trois bouteilles de Bordeaux; il faut qu'il soit
+naturel, car je n'ai pas le plus petit mal de tête. Nous avons fait
+monter Tom Crib après le dîner; c'est un gaillard facétieux, quoiqu'un
+peu prolixe. Il n'aime pas sa position: il voudrait boxer encore; par
+Castor et Pollux, je voudrais qu'il le pût. Tom a été matelot, porteur
+de charbon, et a exercé quelques autres professions libérales avant de
+prendre le ceste; il s'est trouvé à des batailles navales, et n'a pas
+maintenant plus de trente-cinq ans. C'est un grand homme, une femme, une
+maîtresse, une conversation fort bien, à l'exception de quelques
+omissions et de quelques fausses applications de l'<i>h</i> aspirée. Tom est
+un de mes vieux amis; j'ai eu l'avantage de voir quelques-uns de ses
+plus forts combats dans ma jeunesse: maintenant c'est un publicain, et,
+je le crains bien, un pécheur, car il fait une pension alimentaire à sa
+femme, et vit avec la fille de ***. Ceci m'a été dit par ***; car Tom,
+ayant une haute opinion de ma moralité, me l'a présentée comme sa femme
+légitime. En parlant d'elle, il dit que c'était la plus fidèle personne
+du sexe; d'où je conclus qu'elle ne pouvait être sa femme, et je ne
+m'étais pas trompé.</p>
+
+<p>»Ces panégyriques ne conviennent pas dans le mariage: si cela est vrai,
+un homme ne croit pas nécessaire de le dire; et si cela n'est pas, moins
+il en parle, mieux vaut. Je n'ai jamais entendu que deux maris haranguer
+sur la vertu de leur femme; je les ai écoutés tous deux avec autant de
+patience que de foi, tout en enfonçant mon mouchoir dans ma bouche, car
+j'éprouvais une irrésistible envie de bâiller. À propos, je me sens
+aussi envie de bâiller maintenant; ainsi, bon soir.»<br><span class="rig">Νωαιρων.</span></p><br>
+
+<span class="rig">Jeudi, 26 novembre.</span><br>
+
+<p>»Je me suis réveillé avec un peu de fièvre, mais point de migraine,
+point de rêves non plus, grâce à mon état de stupeur! Deux lettres:
+l'une de ***, l'autre de lady Melbourne; toutes deux excellentes dans
+leur genre respectif. Celle de *** contient une très-jolie romance sur
+les <i>peines cachées</i>, sinon d'elle-même, du moins parfaitement dans sa
+manière. Pourquoi ne dit-elle pas si ces stances sont ou ne sont pas de
+sa composition? Je ne sais si je voudrais qu'elles en fussent ou non. Je
+ne fais pas grand cas des poètes, surtout des femmes poètes; elles
+mettent tant d'idéal dans la <i>pratique</i>, aussi bien que dans la morale!</p>
+
+<p>»J'ai beaucoup songé ces jours derniers à Marie Duff, etc., etc.,
+etc.<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a>
+<a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68"
+name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a href="#footnotetag68">
+(retour) </a> Nous avons déjà donné ce passage plus haut sous forme
+d'extrait.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Lord Holland m'avait invité à dîner aujourd'hui; mais dîner trois jours
+de suite serait ma mort, de sorte que je me suis en allé dans ma loge à
+Covent-Garden, sans avoir rien mangé depuis hier.</p>
+
+<p>»J'ai vu ***, elle m'a paru jolie; mais d'un autre genre de beauté que
+les deux autres. Elle a les plus beaux yeux du monde, avec lesquels elle
+prétend n'y pas voir, et les plus longs cils que j'aie jamais vus depuis
+ceux de Leila, et les <i>rideaux de la lumière</i> de la musulmane Phannio.
+Elle est très-belle... assez belle, mais je la crois méchante...</p>
+
+<p>»J'ai ruminé long-tems sur les maux de l'absence... Combien peu souvent
+nous voyons ceux que nous aimons! Et cependant nous vivons des siècles
+en quelques instans, quand nous nous trouvons réunis. La seule chose qui
+me console de l'absence, c'est de penser que, tant qu'elle dure, l'ennui
+ni aucun désagrément ne peuvent amener de refroidissement entre nous; et
+que, quand nous sommes réunis après, quoique bien des circonstances
+aient eu lieu dans l'intervalle, à moins que nous ne soyons las l'un de
+l'autre, nous sommes toujours disposés à nous revoir avec un nouveau
+plaisir, et ne pas nous accuser des causes qui nous ont séparés...»</p>
+
+<span class="rig">Samedi, 27 (à ce que je crois, ou plutôt, comme je m'en doute,<br> ce qui
+est le <i>nec plus ultrà</i> de la créance des humains).</span><br><br>
+
+<p>»J'ai perdu un jour; et comme le dit l'Irlandais, ou comme Joe Miller le
+dit pour lui: J'ai gagné une perte, ou à la perte. Tout est décidé pour
+notre expédition en Hollande; il n'y a plus qu'un rhume ou un caprice de
+l'un de mes compagnons de voyage qui puisse nous arrêter. Voitures
+ordonnées, fonds préparés, et probablement un bon vent par-dessus le
+marché. N'importe, je crois avec <i>Clym o' the Clow</i> et <i>Robin Hood</i>, par
+le nom de Marie, mère de Dieu, et Marie du mois de mai, je crois,
+dis-je, qu'un homme ne saurait mourir avant le jour fixé pour lui.
+Ainsi, va pour Helvoetsluys!</p>
+
+<p>»Je suis allé ce soir, avec le jeune Henri Fox, voir <i>Nourjahad</i>,
+mélodrame dont le <i>Morning-Post</i> m'a accusé, mais dont je ne saurais
+même conjecturer quel peut être l'auteur. Que pourront-ils mettre après
+à ma charge? Ils ne pourront guère descendre plus bas qu'un mélodrame.
+Après tout, cela vaut encore mieux qu'une satire, au moins qu'une satire
+personnelle dont je demeure atteint et convaincu, et en expiation de
+laquelle je suis résolu de supporter en silence toutes les critiques,
+les injures et même les éloges, pour de mauvaises pantomimes que je n'ai
+jamais composées, sans me permettre, même par geste, de rien contredire.
+Je suppose que l'origine de ce bruit vient de ce que j'ai prêté mes
+dessins turcs au directeur pour ses costumes; certes, j'aimerais mieux
+qu'il s'en fût servi que de mon nom. La pièce ayant réussi, l'auteur la
+reconnaîtra sans doute bientôt; sinon que Job soit mon modèle et le
+Léthé mon breuvage!</p>
+
+<p>»*** a reçu le portrait sans encombres; et, dans sa réponse, la seule
+remarque qu'elle fait à ce sujet, c'est: En vérité, il ressemble à ***.
+Et puis: En vérité, il ressemble à ***. Pour elle, la ressemblance
+couvrait une multitude de fautes; car j'ai appris qu'il n'est point
+flatté, mais sombre, sérieux et noir comme la tournure de mes pensées,
+quand je posais en juillet dernier. Tous mes autres portraits, comme
+presque tous les portraits du monde, sont mieux que nature.</p>
+
+<p>»J'ai lu l'article de la <i>Revue d'Édinbourg</i> sur Rogers; le journal le
+porte bien haut, mais pas plus qu'il ne mérite. On nous passe tous
+ensuite en revue, Moore et moi, parmi les autres; on nous y donne des
+éloges très-justes, du moins quant à Moore, quoiqu'avec justice encore
+on nous mette au-dessous de notre immortel ami. Mackintosh est l'auteur
+de cet article, aussi bien que de celui sur Mme de Staël. Son grand
+<i>Essai sur Binke</i> sera, dit-on, pour le prochain numéro: je l'ignore; je
+ne suis plus au courant de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, non plus que de
+toutes les autres, que par la rumeur publique. J'ai cessé depuis
+long-tems de l'être d'aucune, et en vérité je n'en aurais guère le
+droit, même quand je ferais plus de cas que je ne fais des vers en
+général et des miens en particulier. M'arracher moi-même à moi-même (oh!
+cet infernal égoïsme!), voilà mon sincère motif pour écrire quoi que ce
+soit; l'impression est une suite du même objet, par l'action qu'elle
+donne à l'esprit, obligé de se replier sur lui-même. Si je cherchais la
+réputation, j'aurais dû flatter les opinions reçues, qui ont acquis des
+forces avec le tems, et qui dureront encore plus long-tems que tous les
+ouvrages modernes écrits dans un sens opposé; mais, sur mon ame, je ne
+puis mentir à ma propre façon de penser et à mes doutes, arrive que
+pourra. Si je suis un insensé, du moins je doute de bonne foi, et je
+n'envie à personne la certitude de sa propre sagesse dans laquelle il se
+complaît.</p>
+
+<p>»Tous les hommes sont enclins à croire ce qu'ils désirent; mais, depuis
+un billet de loterie jusqu'à un passeport pour le paradis, toutefois,
+d'après ce que l'on en rapporte, je ne vois rien de bien tentant. Mon
+inquiétude me dit que j'ai quelque chose en moi qui ne saurait tomber
+sous les sens. C'est à celui qui l'a créée à prolonger l'existence de
+cette étincelle de feu céleste qui éclaire, mais qui consume le vase
+fragile où il est contenu. Après tout, je n'ai pas d'horreur pour un
+sommeil sans rêves, et je ne conçois pas d'existence que la durée ne
+puisse rendre ennuyeuse. Comment autrement sont donc tombés les anges,
+même d'après votre croyance? Ils étaient immortels, célestes et heureux
+comme leur <i>apostat Abdiel</i> l'est maintenant par sa trahison. C'est le
+tems qui décidera, et l'éternité n'en sera ni moins agréable ni plus
+horrible, parce qu'on ne l'attendait pas. D'ici là je suis plein de
+reconnaissance pour certains avantages, et de patience pour certains
+maux, grâce à Dieu et à mon bon tempérament.»</p>
+
+<span class="rig">Dimanche 28, lundi 29, mardi 30.</span><br>
+
+<p>«Deux jours sautés sur mon journal; <i>hiatus haud deflendus</i>. Ils ont été
+aussi peu dignes d'en garder le souvenir que les autres, et heureusement
+la paresse et la société m'ont empêché d'en tenir note la nuit.</p>
+
+<p>»Dimanche, j'ai dîné chez lord Holland, dans Saint-James' Square.
+Nombreuse compagnie, entre autres sir S. Romilly et lady Ry; le général
+Bentham, homme de science et de talens, à ce que l'on dit; Horner,
+l'Horner de l'<i>Edinburgh Review</i>, excellent orateur à la Chambre basse,
+très-aimable aussi et très-bien en société, du moins pour ce que j'en ai
+vu; Sharpe, Phillips de Lancashire, lord John Russell, et quelques
+autres braves gens et fidèles. La compagnie de lord Holland est
+très-bonne, on y trouve toujours quelqu'un qu'on est bien aise de
+rencontrer. Je me suis lesté d'esturgeon, j'ai bu beaucoup de Champagne
+et de toute sorte de vins, mais pas au point de m'alourdir la tête.
+Quand je dîne, je me gorge comme un Arabe, ou comme un boa, de poisson
+et de légumes, mais point de viandes. Je me trouve toujours mieux
+cependant après mon thé et mes biscuits qu'après tout autre repas, et
+cela même encore faut-il que j'en prenne modérément.</p>
+
+<p>«Pourquoi donc lady Holland a-t-elle toujours cet infernal écran entre
+le feu et le reste de la chambre? Moi qui ne supporte pas mieux le froid
+qu'un antélope, et qui n'ai pas encore trouvé un soleil <i>assez cuit</i> à
+mon gré, j'étais absolument pétrifié, et n'avais pas même assez de
+chaleur pour trembler. Tous les autres aussi avaient l'air d'autant de
+saumons tirés d'un panier de glace et mis à table pour ce jour
+seulement. Quand elle a été partie, j'ai examiné toutes les figures en
+même tems que j'enlevais le fatal écran; toutes les joues se dégelaient,
+tous les nez se rougissaient, dans l'espoir de la chaleur qui allait
+enfin leur arriver.</p>
+
+<p>«Samedi je suis allé avec Harry Fox voir <i>Nourjahad</i>, et, par mes
+bâillemens continuels, je l'ai, je crois, convaincu que la pièce n'est
+pas de moi. Je voudrais que son trop modeste auteur voulût bien la
+reconnaître, et me décharger de la gloire qui lui appartient. Les
+costumes sont jolis, mais sans vérité. Celui de Mrs. Horne est parfait,
+sauf le turban de trop, et un petit poignard de moins si elle est
+sultane. Je n'ai jamais vu, ni personne non plus, une femme turque en
+turban, et les sultanes portent toujours un petit poignard à la
+ceinture. Le dialogue est lâche, l'action lourde, les décors beaux, les
+acteurs tolérables. Je ne saurais vanter beaucoup leur sérail; Térésa,
+Phannio ou *** valaient mieux à elles trois que toutes ces femmes
+ensemble.</p>
+
+<p>«Dimanche, un très-beau billet de Mackintosh, homme qui réunit d'une
+manière extraordinaire un talent transcendant au meilleur naturel.
+Aujourd'hui mardi, un très-joli billet de Mme la baronne de Staël
+Holstein: il lui plaît d'être charmée de ce que j'ai dit d'elle et de
+son dernier ouvrage dans mes notes. J'ai dit précisément ce que je
+pense; ses ouvrages font mes délices, et elle aussi pour... une
+demi-heure. Je n'aime pas ses idées politiques; au moins je n'aime pas
+qu'elle en ait changé; si elle était restée <i>qualis ab incepto</i>, cela ne
+serait rien. Mais c'est une femme à part, elle a fait plus dans le monde
+intellectuel que toutes les autres ensemble; la nature aurait dû en
+faire un homme. Elle me flatte très-joliment dans son billet, mais je
+m'en aperçois bien. La raison qui fait que l'adulation ne déplaît point,
+c'est qu'encore qu'elle manque de vérité, elle montre que nous sommes
+assez de conséquence pour que les gens prennent la peine de mentir, dans
+le dessein de se mettre bien avec nous; car c'est là leur but.</p>
+
+<p>«George<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a>
+<a href="#footnote69"><sup class="sml">69</sup></a> est revenu du long cours pour prendre un nouveau vaisseau.
+Il est mince, mais il a meilleure mine que je n'aurais cru. J'aime
+George beaucoup plus qu'on n'aime ordinairement son héritier. C'est un
+beau garçon, marin de la tête aux pieds. Je ferais tout au monde pour
+l'avancer dans son état, excepté d'apostasier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69"
+name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a href="#footnotetag69">
+(retour) </a> Son cousin, lord Byron actuel.</blockquote>
+
+<p>«Lewis est venu me voir, c'est un homme bon et gai, mais terriblement
+prolixe, paradoxial et <i>personnel</i>. Si seulement il voulait parler
+moitié moins et ne faire que des visites d'une heure, il ajouterait
+beaucoup à sa popularité. Comme auteur, il est très-estimable, sa vanité
+est franche comme celle d'Erskine, et cependant n'a rien qui déplaise.</p>
+
+<p>«J'ai reçu une jolie lettre d'Annabella<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a>
+<a href="#footnote70"><sup class="sml">70</sup></a>, à laquelle j'ai répondu.
+Que de singularité dans notre situation et dans notre amitié! Pas un
+grain d'amour de l'un ou l'autre côté! De l'amitié, mais amenée par des
+circonstances qui en général produisent la froideur d'un côté et
+l'aversion de l'autre. C'est une femme vraiment supérieure et très-peu
+gâtée, ce qui est étrange dans une héritière, une fille de vingt ans,
+une <i>pairesse</i> future de son propre droit, une fille unique, une
+savante, qui n'a jamais été contrariée en rien. Elle est poète,
+mathématicienne, métaphysicienne, et cependant très-bonne, généreuse,
+douce, et n'a que très-peu de prétentions. La tête d'une autre
+tournerait avec la moitié de ce qu'elle a acquis, et le dixième de ce
+que la nature et la puissance lui ont donné.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70"
+name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a href="#footnotetag70">
+(retour) </a> Miss Milbanke, que pour son malheur il épousa depuis.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<span class="rig">Mercredi, 1er décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Aujourd'hui j'ai répondu à la baronne de Staël Holstein, et j'ai envoyé
+un exemplaire de mes deux contes turcs à Leigh Hunt, nouvelle
+connaissance de l'été dernier, que je dois à Moore. C'est un homme
+extraordinaire, et qui n'est pas tout-à-fait de notre époque. Il me
+rappelle plutôt celle des Pym et des Hampden, beaucoup de talens, une
+grande indépendance d'esprit, un aspect austère, mais qui n'a rien de
+repoussant. S'il continue <i>qualis ab incepto</i>, je connais peu d'hommes
+qui mériteront et obtiendront plus d'éloges. Il faut que je retourne le
+voir. Les aventures qui se sont succédé rapidement cet été, jointes à
+quelques embarras et à quelques affaires sérieuses, ont interrompu notre
+liaison; mais c'est un homme bon à connaître, et quoique pour son
+intérêt je voulusse le voir hors de prison, je ne suis pas fâché
+d'étudier les caractères dans de telles positions. Le sien n'en a pas
+été ébranlé et ne le sera pas, j'espère. Je ne le crois pas très versé
+dans la connaissance du monde; il est bigot de vertu, non de religion,
+et amoureux de la beauté, de ce <i>mot vide de sens</i>, comme Brutus mourant
+appelait la liberté; définition dont le tems montre de mieux en mieux la
+justesse. Peut-être tient-il un peu trop à ses opinions, comme tous les
+hommes <i>centres de cercles</i>, grands ou petits, comme tous les <i>oracles</i>,
+à la voix desquels trois ou quatre autres se meuvent, comme Johnson
+lui-même l'était; mais, au bout du compte, c'est un homme estimable et
+moins orgueilleux que le succès et la conscience d'avoir préféré le
+juste à l'utile, pourraient le faire supposer.</p>
+
+<p>»Demain une assemblée de <i>bas-bleus</i> chez miss ***s, elle-même d'un
+<i>bleu foncé</i>. Irai-je? Je ne suis pas fou de tous ces <i>bluets</i>, mais il
+faut être poli. Il y aura, je gage, Mme de Staël et les Mackintosh, bon;
+les *** et les ***, pas tout-à-fait si bon; les ***, etc., etc., bon à
+rien du tout. Peut-être ce papillon aux ailes bleues, ce papillon grand
+rongeur de livres, lady ***, sera-t-elle là aussi; je l'espère, c'est un
+bonheur de contempler cette figure, la plus belle que je connaisse.</p>
+
+<p>»J'ai écrit à Hodgson; il a dit que moi j'avais... Je suis sûr que je
+n'en ai parlé à qui que ce soit, je voudrais qu'il eût fait de même.
+C'est un brave garçon. Je lui ai dix fois plus d'obligation qu'il ne
+peut m'en avoir, de ce qu'il m'a fourni l'occasion de lui être utile, et
+voilà tout.</p>
+
+<p>»Baldwin me persécute pour que je présente la pétition des détenus à la
+prison du Banc du Roi. J'ai présenté l'année dernière celle de
+Cartwright; je me suis trouvé seul avec Stanhope contre tout le reste de
+la chambre, et leur opposition ne nous a procuré que des plaisanteries
+et des injures. Je ne suis pas en veine pour me charger de cette
+commission. Si *** eût été là, elle m'aurait forcé à le faire. Voilà une
+femme qui, malgré sa légèreté séduisante, pousse toujours un homme à ce
+qui est utile ou glorieux. Si elle était restée, elle eût été mon ange
+tutélaire.</p>
+
+<p>»Baldwin m'importune vivement; pauvre diable! Je ne puis sortir, je ne
+puis sortir, disait le sansonnet. Ah! je suis aussi dur que ce misérable
+Sterne, qui préférait s'attendrir sur le sort d'un âne mort, que de
+soulager une mère vivante. Scélérat, hypocrite, esclave, sycophante!
+Mais, moi qui parle, je ne vaux pas mieux. Voyez, je ne puis me décider
+à prononcer un discours pour ces infortunés; trois mots et un
+demi-sourire de *** m'y auraient fait résoudre, si elle avait été ici
+pour m'y exciter; et elle n'y aurait pas manqué, car elle m'a toujours
+pressé de remplir mes devoirs de sénateur, surtout envers les faibles et
+les malheureux; trois mots d'elle auraient fait de moi, sinon un
+orateur, du moins un avocat pour ces infortunés. Dieu confonde La
+Rochefoucault, il a toujours raison! Un mensonge trouvé dans son livre
+serait une vertu... ou au moins une consolation pour ses lecteurs.</p>
+
+<p>»George Byron n'est pas venu me voir aujourd'hui. J'espère qu'il sera
+amiral un jour, et peut-être Lord Byron par-dessus le marché. S'il
+voulait seulement se marier, je m'engagerais à ne jamais me marier, et
+le priver ainsi de mon héritage. Il en serait plus heureux, et moi
+j'aimerais mieux des neveux que des fils.</p>
+
+<p>»J'aurai bientôt vingt-six ans, le 22 janvier 1814. Y a-t-il rien dans
+le monde qui puisse nous consoler de n'avoir pas toujours vingt-cinq
+ans?</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> «<i>O gioventù!</i></p>
+<p class="i14"> <i>O primavera! gioventù dell' anno.</i></p>
+<p class="i14"> <i>O gioventù! primavera della vita</i>.»</p>
+<p class="i14"> ......................................</p>
+</div></div><br>
+
+<span class="rig">Dimanche, 5 décembre.</span><br>
+
+<p>«Le neveu de Dallas, fils du procureur-général américain, est arrivé
+ici, et a dit à son oncle que mes vers sont fort répandus dans les
+États-Unis. Voilà les premières nouvelles qui résonnent à mes oreilles
+comme de la renommée. Être lu sur les rives de l'Ohio! Le plus grand
+plaisir que j'aie jamais goûté en ce genre, c'est en lisant, dans un
+extrait des <i>Mémoires</i> de l'acteur Cooke, qu'au foyer du théâtre
+d'Albany, près Washington, il avait trouvé mes <i>Poètes anglais</i>, etc.
+Devenir populaire dans un pays naissant et éloigné, cela est un parfum
+de gloire posthume, bien différent de l'éclat des fêtes, des complimens,
+de l'esprit de parti du beau monde de Londres. Je puis dire avec vérité
+que, pendant mon règne, au printems de 1812, je n'ai regretté qu'une
+chose, ç'a été de le voir durer six semaines, au lieu de quinze jours,
+et que j'ai abdiqué avec grand plaisir.</p>
+
+<p>»J'ai soupé, hier soir, avec Lewis; et, comme à l'ordinaire, quoique je
+n'aie ni bu ni mangé avec excès; je suis à moitié mort depuis. Mon
+estomac est entièrement détruit par une longue abstinence, et le reste
+le sera bientôt aussi, probablement; n'importe, pourvu que je ne souffre
+plus. Le passage dans les ténèbres est le moins à craindre.</p>
+
+<p>»Le duc de *** est venu pour me faire visite. Je leur ai dit quarante
+fois, qu'excepté pour une demi-douzaine d'amis vieux et bien connus, je
+suis invisible. Sa grâce est une bonne et noble personne de duc; mais
+c'est assez pour moi d'en avoir cette opinion à distance: en conséquence
+je n'y étais pas.</p>
+
+<p>»Gatt s'est présenté aussi. <i>Memento</i>. Prier quelqu'un de parler à
+Raymond en faveur de sa pièce. Nous sommes d'anciens compagnons de
+voyages; et malgré toutes ces <i>excentricités</i>, il a beaucoup de bon
+sens, d'expérience du monde; et autant que j'en ai pu juger, c'est un
+bon diable de philosophe. Je lui ai montré la lettre de Sligo, à propos
+des bruits sur l'aventure de la jeune fille turque, arrivée à Athènes
+peu de jours avant qu'il n'y vînt. Je l'ai montrée aussi à lord Holland,
+à Lewis, à Moore, à Rogers et à lady Melbourne. Murray en a une copie.
+Je croyais que cette aventure ne serait pas connue; mais Sligo arriva
+quelques jours après, et sa lettre roule sur les bruits alors répandus.
+La conserverai-je? Pourquoi pas? Lewis et Gatt ont été tous deux frappés
+de terreur. Le premier s'étonna que je ne l'eusse pas insérée dans <i>le
+Giaour</i>; il peut s'en étonner; il pourrait s'étonner que cela fût écrit
+de quelque manière que ce soit. Mais il serait impossible de décrire
+l'impression de <i>cette situation</i>; le seul souvenir en glace l'ame.</p>
+
+<p>»<i>La Fiancée d'Abydos</i> a été publiée jeudi 2 décembre, je ne sais si
+elle plaira ou non; si elle ne réussit pas, ce n'est pas la faute du
+public; je ne saurais lui en vouloir. J'ai plus d'obligation au conte
+lui-même, que je ne saurais en avoir au lecteur le plus bienveillant; il
+a détourné mes pensées du réel à l'idéal, des regrets égoïstes à des
+songes pleins de charmes, et m'a rappelé un pays peuplé des souvenirs
+les plus <i>brillans</i> et les plus <i>sombres</i>, mais à coup sûr les plus vifs
+de ma vie. Sharpe s'est présenté, on ne l'a pas laissé entrer, j'en suis
+bien fâché...</p>
+
+<p>»J'ai vu *** hier. Je n'ai pas tenu parole pour la visite à Middleton,
+ce qui ne lui a pas plu; et le voyage en Hollande, que je projette avec
+***, lui plaira peut-être moins encore. Mais je désire vivre bien avec
+tous les deux. Ce sont deux instrumens qui ne se marient pas bien
+ensemble; mais qui, séparément, produisent, sans aucun doute, des sons
+fort harmonieux; et je ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec
+l'autre.</p>
+
+<p>»J'aurai bien du bonheur si, au milieu de leurs grandes querelles, je
+parviens à ne m'en point faire. À présent, je suis assez bien avec tous
+les partis; mais je ne veux point épouser leurs querelles: tant de
+petites coteries! Lord Holland d'abord, tout ce qu'il y a de distingué
+est bien reçu chez lui, et certainement le ton de la société est le
+meilleur. Puis, Mme de Staël, je n'y vais jamais, quoique je l'eusse pu,
+si je l'avais voulu; sa réunion est composée des *** et de la famille
+***; puis un étrange mélange de députés, de dandies, de <i>bas bleus</i> de
+toute espèce, depuis l'uniforme régulier de Grub-Street, jusqu'à la
+jaquette azurée du littérateur. Voir *** et *** dîner ensemble, me
+rappelle toujours le tombeau où les distinctions d'amis ou d'ennemis
+sont détruites; et là, le critique et l'auteur critiqué, le rhinocéros
+et l'éléphant, le mammouth et le mégalonyx, tous dorment tranquillement.
+Ils sont aussi silencieux, mais pas si tranquilles que s'ils étaient
+déjà sous terre.<br>
+................................................................................................</p>
+
+<p>»Je ne suis pas allé chez les Berrys l'autre soir. L'aînée est une femme
+de beaucoup de talens; toutes les deux sont encore bien, et doivent
+avoir été fort belles. Je suis invité, pour ce soir, chez lord Holland.
+Irai-je?... peut-être.»</p>
+
+<span class="rig">2 heures du matin.</span><br>
+
+<p>«Je suis allé à Holland-House, nombreuse compagnie, milady de bonne
+heure, et conséquemment parfaite: personne de plus agréable, ou même
+d'aussi agréable qu'elle, quand elle le veut bien. On m'a invité à dîner
+mercredi, en me disant que Mme de Staël y serait, sans doute pour être
+témoin de notre première entrevue après ma note, dont Mme de Staël dit
+tout haut qu'elle est enchantée. Cela ne me plaît pas trop; elle me
+parle toujours d'elle-même, ou de moi-même, et je ne suis pas très-fou
+de l'un ou de l'autre sujet, excepté en soliloque, comme maintenant;
+surtout parler toujours de ses ouvrages! Que diable lui dire de
+<i>l'Allemagne</i>? Je l'aime prodigieusement; mais, à moins que je ne trouve
+moyen de peindre mon admiration sous des expressions fantastiques et des
+couleurs extraordinaires, elle ne me croira pas, et je sais qu'à
+l'instant elle me ripostera par une accablante volée de fort jolies
+choses sur mes poésies, etc., etc. Son amant, M. ***, était là ce soir,
+et C*** dit que c'était la seule preuve de goût qu'il lui eût vu donner;
+cet amant-là est incontestablement très-beau, mais pas plus, à mon avis,
+que son dernier ouvrage.</p>
+
+<p>»C*** avait bonne mine, il paraissait content, et était vêtu fort
+élégamment. Son habit bleu et sa nouvelle perruque lui vont
+parfaitement: réellement on eût dit qu'Apollon lui avait envoyé des
+habits de fête ou de noce. Il était plein d'esprit et de gaîté. Il s'est
+beaucoup moqué du livre de Corinne, et j'en suis fâché; parce que,
+premièrement il entend l'allemand, et que c'est par conséquent un juge
+compétent; et secondement parce que c'est un homme du plus grand mérite,
+et par conséquent le meilleur juge désirable. J'ai pour lui beaucoup
+d'admiration et de respect, mais je ne veux pas renoncer à mon opinion.
+Pourquoi le ferais-je? Je l'ai lue et relue, et certes je n'ai pas de
+partialité pour elle. Excepté le manque de goût, je ne puis m'être
+trompé sur un livre que j'ai pris, quitté et repris, et un livre ne
+saurait être entièrement mauvais, s'il trouve un lecteur, un seul
+lecteur qui puisse en dire autant avec sincérité.</p>
+
+<p>»C*** parle d'ouvrir un cours au printems prochain, son dernier a eu le
+plus grand succès. Moore avait songé à quelque chose de semblable, mais
+il y a renoncé, je ne sais pourquoi. *** est venu lui chanter je ne sais
+quoi sur la <i>dignité</i> et autres fadaises, comme si un homme se
+déshonorait en instruisant et charmant à la fois ses concitoyens.</p>
+
+<p>»Introduit près du marquis de Buckingham, j'ai vu lord Gower, qui part
+pour la Hollande; sir J. et lady Mackintosh, Horner, G. Lamb, R.
+Wellesley, un grand homme, celui-là, et je ne sais combien d'autres
+personnes entassées dans la chambre. Le petit Henri Fox est un très-beau
+garçon, qui promet beaucoup de toutes les manières. Je suis allé me
+coucher sans avoir eu le tems de lui parler: j'aurais eu plus de plaisir
+dans sa conversation que dans celle de tous nos savans.»</p>
+
+<span class="rig">Lundi, 6 décembre.</span><br>
+
+<p>«Murray m'a dit que C*** lui a demandé pourquoi cela s'appelait <i>la
+Fiancée d'Abydos</i>. Voilà une infernale et désagréable question, parce
+qu'il n'est pas possible d'y répondre. <i>Elle</i> n'est pas une <i>fiancée</i>,
+elle est seulement prête à le devenir, et n'était, etc., etc.</p>
+
+<p>»Je ne m'étonne pas qu'il ait découvert cette impropriété du titre, mais
+cela vient trop tard pour être d'aucune utilité. Je suis un grand sot
+d'avoir fait cette bévue, et je suis honteux de n'être pas Irlandais...</p>
+
+<p>»Campbell semblait hier au soir contrarié de quelque chose, je ne sais
+de quoi. Nous étions debout dans le premier salon, quand lord Holland
+sortit de l'autre, tenant à la main un petit vase de métal semblable aux
+encensoirs dont on se sert dans les églises catholiques, et, nous
+apercevant, s'écria: <i>Voilà de l'encens pour</i> vous. Campbell répondit:
+Portez-le à Lord Byron, <i>il y est accoutumé</i>.</p>
+
+<p>»Or, cela vient de ce que <i>les rois ne peuvent supporter de frère près
+du trône</i>. Moi qui n'ai pas de haine, et qui ne désire pas en avoir
+<i>pour le moment</i>, quelques choses que j'aie publiées, je vis en paix
+avec tous mes confrères, ou, s'il en est quelques-uns que je n'aime pas,
+c'est <i>comme homme</i> et non comme <i>poète</i>. À coup sûr, le champ de la
+pensée est infini; qu'importe qui se trouve devant ou derrière dans une
+carrière sans bornes? Le temple de la Renommée est comme celui des
+Perses, l'univers; notre autel, le sommet des montagnes. Je me
+contenterai également du Caucase ou de tout autre mont; et ceux qui le
+veulent peuvent s'établir sur le Mont-Blanc ou le Chimborazo sans que je
+leur envie leur élévation.</p>
+
+<p>»J'ai bien, je crois, le droit de parler ainsi en ce moment, car je
+viens de publier un poème, et j'ignore complètement s'il a chance de
+réussir ou non. Je l'ai entendu peu vanter jusqu'ici, et personne ne dit
+ouvertement du mal d'un ouvrage à son auteur, si ce n'est par la voie de
+l'impression. Il ne saurait être bon, autrement le pied ne m'aurait pas
+manqué dès les premiers pas, et je n'aurais pas fait une bévue dans le
+choix même du titre. Mais quand je l'ai commencé, j'avais le cœur plein
+de ***, et la tête pleine <i>d'orientalités</i>, je n'oserais dire
+<i>d'orientalismes</i>, et je l'ai écrit si rapidement!</p>
+
+<p>»Ce journal est une ressource pour moi; quand je m'ennuie, ce que je
+fais presque toujours, je le prends et j'y consigne toutes sortes de
+choses. Mais je ne saurais le relire, et Dieu sait combien de
+contradictions il peut contenir. Si j'étais sincère avec moi-même, je
+crains bien que nous ne nous mentions plus volontiers qu'à personne
+autre, chaque page réfuterait et démentirait pleinement la précédente.</p>
+
+<p>»Encore une lettre de Martin Baldwin le pétitionnaire; je n'ai eu ni
+assez de tête, ni assez d'ame pour présenter sa demande. Cet infernal
+souper chez Lewis a gâté ma digestion et ma philantropie. Je n'ai pas
+plus de charité qu'une burette de vinaigre. Je voudrais être autruche et
+me nourrir de barres de fer et de tout ce que mon gésier pourrait
+digérer.</p>
+
+<p>»J'ai vu W*** aujourd'hui; son oncle se meurt, et il ne se soucie pas
+beaucoup de notre expédition en Hollande. Je dîne avec lui jeudi; pourvu
+que l'oncle ne soit pas mort d'ici là; ou décidément promis aux vers qui
+dînent de tous tant que nous sommes. Je voudrais qu'il en pût revenir,
+non pour notre dîner, mais pour désappointer l'entrepreneur des pompes
+funèbres; et ces maudits reptiles, qui peuvent bien attendre, puisqu'ils
+sont sûrs de dîner à nos dépens un jour ou un autre.</p>
+
+<p>»Gell <i>le Troyen</i> est venu quand j'étais déjà sorti. <i>Memento</i>: lui
+rendre sa visite. Mes <i>Memento</i> sont des gages assurés d'oubli; c'est
+comme autant de phares avec un vaisseau naufragé au pied de leur
+lanterne. Je ne jette jamais les yeux sur mes <i>Memento</i>, sans voir que
+je me suis souvenu d'oublier. <i>Memento</i>: j'ai oublié de payer les
+nouvelles taxes de Pitt, et je suppose que je serai surtaxé. «Et je ne
+deviendrais pas rebelle sous un roi tel que toi!» Je crois que mon
+biscuit même est empoisonné des impôts de ce charlatan.</p>
+
+<p>»Lady M*** revient demain de chez lord Jersey; il faut que je lui fasse
+une visite. Un M. Thomson m'a envoyé une chanson, qu'il faudra que je
+trouve bonne. Je n'aime pas à leur faire peine en les critiquant, ou en
+ne répondant pas; et cependant je déteste écrire des lettres de pur
+compliment.</p>
+
+<p>»J'ai vu chez Murray lord Glenbervie et son prospectus d'un nouveau
+traité sur les bois. Voilà un homme plus utile que tous les historiens
+et tous les rimailleurs ensemble; car, en conservant nos bois et nos
+forêts, il fournit des matériaux pour toutes les histoires d'Angleterre
+qui pourront valoir quelque chose, et toutes les odes patriotiques qui
+ne vaudront rien du tout.</p>
+
+<p>«J'ai lu beaucoup, mais sans suite; ma tête est pleine de fragmens épars
+et sans utilité. Il est étrange que, quand je me mets à lire, je ne
+puisse supporter que des lectures légères, excepté pourtant les romans.
+Il y avait bien des années que je n'en avais ouvert un, bien qu'on les
+ordonne quelquefois, pour essayer, et qu'on n'en prenne jamais, quand
+hier j'ai lu les plus épouvantables parties du <i>Moine</i>. Ces descriptions
+auraient dû être écrites par Tibère à Caprée; elles sont forcées, ce
+sont les idées alambiquées d'un épicurien blasé. Je ne saurais
+comprendre comment elle sont pu être composées par un homme de vingt
+ans; car Lewis n'avait que cet âge-là quand il les a écrites. Elles
+manquent de naturel, c'est de l'essence de cantharides aigrie. Je
+n'aurais pas été étonné qu'un tel livre eût été écrit par Buffon, sur
+son lit de mort et réduit à un pitoyable radotage. Je n'avais jamais lu
+cette édition, et je n'ai rouvert ce livre qu'à cause du bruit qu'il a
+fait et du nom qui en est resté à Lewis. Après tout, il ne pouvait faire
+d'autre mal que.....</p>
+
+<p>«Je suis allé ce soir chez mon procureur; mes affaires en sont toujours
+au même point. Nos étranges aventures sont le seul héritage de notre
+famille qui n'ait pas diminué.....</p>
+
+<p>«Je vais maintenant fumer deux cigares et me mettre au lit. Les cigares
+ne se conservent pas bien ici; elles y deviennent aussi vieilles qu'une
+<i>donna di quarant' anni</i> sous le soleil de l'Afrique. Celles de la
+Havane sont les meilleures, mais n'approchent pas encore du <i>hooka</i> ou
+du <i>chibouque</i>. Les Turcs ont du tabac doux et des chevaux entiers, deux
+choses comme elles doivent être. J'ai cette obligation à ce journal,
+qu'il me sauve de faire des vers, ou du moins de les garder. Je viens de
+jeter dans le feu un poème qui l'a rallumé à ma grande satisfaction, et,
+à force de fumer, j'ai chassé de ma tête le plan d'un autre. Je voudrais
+pouvoir me délivrer aussi aisément de la nécessité de penser, ou plutôt
+de la confusion de mes pensées.»</p>
+
+<span class="rig">Mardi, 7 décembre.</span><br>
+
+<p>«Je n'ai point eu de rêves cette nuit, mais le sommeil ne m'a point
+rafraîchi. J'étais réveillé et debout une heure avant qu'on fût venu
+m'éveiller, mais j'ai mis trois heures à m'habiller. Si l'on retranche
+de la vie l'enfance qui est un véritable état de végétation, le sommeil,
+le tems que l'on passe à manger, à boire, à se boutonner et se
+déboutonner, combien restera-t-il de véritable existence? L'été d'un
+loir ou d'une marmotte.....</p>
+
+<p>«J'ai lu les journaux, pris du thé, du <i>soda-water</i>, et découvert que le
+feu était mal allumé. Lord Glenbervie désire que j'aille avec lui à
+Brighton... Irai-je?</p>
+
+<p>«Reçu ce matin un fort aimable billet de Mme de Staël, qui me demande de
+me trouver demain avec elle à Holland-House. J'oserais parier qu'elle a
+écrit vingt autres billets de cette nature ce matin à vingt autres
+personnes, tout aussi flatteurs pour chacune d'elles. Tant mieux pour
+elle et pour ceux qui croient tout ce qu'elle veut leur faire croire.
+Elle a eu la condescendance de se montrer charmée du petit éloge que je
+lui ai donné, dans une note à <i>la Fiancée d'Abydos</i>. Cela peut
+s'expliquer de plusieurs manières: d'abord toutes les femmes aiment tous
+les éloges; secondement, celui-ci était inattendu, parce que je n'ai
+jamais cherché à lui faire ma cour; troisièmement, comme dit Scrub, ceux
+qui ont été régulièrement loués par des critiques de profession aiment
+un peu la variété, et sont charmés, quand quelqu'un se détourne un peu
+de son chemin pour leur dire quelque chose de poli; quatrièmement enfin,
+c'est une créature d'un excellent naturel, ce qui est après tout la
+meilleure raison, et peut-être la seule.</p>
+
+<p>On frappe à la porte... une fois... deux fois... c'était Bland. Il dit
+que la société en Hollande, et il en vient, n'est qu'une société
+française de hasard, mais que les femmes sont les mêmes partout. Tant
+pis, j'aurais voulu les voir un peu différentes; mais cela n'est pas
+possible.</p>
+
+<p>«Sorti... rentré... puis ceci, puis cela, et tout est vanité, dit le
+prédicateur, et tout est vanité, dis-je aussi, moi, simple membre de la
+congrégation. En parlant de vanité, de qui les éloges me flattent-ils le
+plus? Ceux de Mrs. Inchbald et ceux des Américains. Ceux de la première,
+parce que sa <i>Simple Histoire</i> et sa <i>Nature et Art</i> me paraissent
+pleins de vérité, et en conséquence, excepté l'<i>Edinburg-Review</i>, rien
+ne m'a fait autant de plaisir que son petit billet à Rogers, à propos du
+<i>Giaour</i>. J'ai été charmé aussi des Américains, parce que le hasard a
+voulu que je fusse en <i>Asie</i>, tandis qu'on lisait mes <i>Poètes anglais</i>,
+etc., en <i>Amérique</i>. Si j'avais pu avoir en <i>Afrique</i> un discours contre
+la traite, et une épitaphe pour un chien en <i>Europe</i>, c'est-à-dire dans
+le <i>Morning-Post</i>, mon <i>vertex sublimis</i> aurait à coup sûr déplacé assez
+d'étoiles pour renverser le système de Newton.»</p>
+
+<span class="rig">Vendredi, 10 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Je suis plus avancé d'un tems de mon verbe <i>je m'ennuie</i>, que je
+conjugue continuellement, et je ne trouve pas que cette occupation
+change rien à la chose. Je suis trop paresseux pour me brûler la
+cervelle; cela ferait de la peine à Augusta, et peut-être à ***; d'un
+côté, cela serait avantageux à George, moi je ne saurais y perdre
+beaucoup..... Allons, allons, je ne veux pas m'abandonner à la
+tentation.</p>
+
+<p>«J'ai reçu la lettre la plus affectueuse de Moore: c'est bien l'homme le
+plus aimant, ou plutôt, c'est bien le seul homme aimant que je
+connaisse; et la beauté de son esprit ne le cède pas à celle de son
+coeur.</p>
+
+<p>«J'ai dîné hier à Holland-House avec les Staffords, Mme de Staël,
+Cowper, Ossultones, les Melbourne, Mackintosh, etc., etc. J'ai été
+présenté au marquis et à la marquise de Stafford; c'est un événement
+auquel je ne m'attendais pas. Ma querelle avec lord Carlisle, leur
+frère, l'avait empêché jusqu'ici; mais, puisque cela devait avoir lieu,
+je m'étonne que cela ne se soit pas fait plus tôt. Elle est bien; et
+doit avoir été fort belle; ses manières sont on ne peut pas plus nobles.</p>
+
+<p>«Mme de Staël était à l'autre bout de la table et moins loquace que
+d'ordinaire. Nous sommes maintenant très-bons amis, quoiqu'elle ait
+demandé à lady Melbourne si j'avais réellement de la bonhomie. Elle
+aurait aussi bien fait de s'en informer avant de dire à C. L.: <i>c'est un
+démon</i>; jugement qui peut être juste, mais qui, à coup sûr, est
+prématuré, car elle n'avait eu aucune occasion de le former, et ainsi...
+Il désire que j'y dîne dimanche prochain.</p>
+
+<p>»Murray va bien, quant à ce qui est de la vente. Pour moi, je persiste à
+aimer la forme de fragment; il n'est pas étonnant que j'en aie composé
+un, mon esprit est un fragment lui-même.</p>
+
+<p>»J'ai vu lord Gower, Tierney, etc., dans le <i>Square</i>. J'ai pris congé du
+premier, qui part pour la Hollande et l'Allemagne. Il m'a dit qu'il
+emporte avec lui un ballot de <i>Childe-Harold</i> et de <i>Giaour</i>, pour les
+lecteurs de Berlin, qui, à ce qu'il paraît, entendent l'anglais et ont
+pris goût à mes poésies. Est-ce que j'aurais été <i>Allemand</i> tout ce
+tems-là tandis que je croyais être <i>Oriental</i>?</p>
+
+<p>»J'ai prêté à Tierney ma loge pour demain, et reçu de lady C. A. une
+comédie, mais qui n'est pas d'elle. Il faut que je la lise, et que je
+tâche de ne pas mécontenter l'auteur. Je n'aime pas à les ennuyer
+d'observations, et cependant je regarde une comédie comme l'ouvrage le
+plus difficile, plus encore qu'une tragédie.</p>
+
+<p>»G...t dit qu'il y a beaucoup de ressemblance entre la première partie
+de <i>la Fiancée</i> et un autre <i>conte</i> de lui; publié ou non, je ne sais,
+car je ne l'ai jamais vu. C'est presque la dernière personne à qui l'on
+serait tenté de faire un larcin littéraire, et je n'ai point
+connaissance d'en avoir volontairement fait à aucun des nobles
+confrères. Quant à l'originalité, toutes prétentions à cet égard sont
+ridicules: <i>nil novi sub sole</i>.</p>
+
+<p>»Je suis allé hier au spectacle. J'étais invité à une soirée, j'ai
+refusé, j'ai eu raison. J'ai pareillement refusé d'aller lundi chez lady
+***, j'ai encore eu raison. Si je dois perdre ma vie en frivolités,
+j'aime autant la perdre tout seul. J'étais fortement tenté cependant;
+C*** avait l'air tout-à-fait turc avec son turban rouge, sa peau blanche
+et ses longs cheveux noirs. Non qu'elle et moi nous n'avons jamais rien
+été et ne puissions n'être jamais rien l'un à l'autre, mais j'aime tout
+ce qui me rappelle les <i>enfans du soleil</i>.</p>
+
+<p>»Aujourd'hui je dîne avec Rogers et Sharpe; je m'y sens assez bien
+disposé, n'ayant rien pris depuis quarante-huit heures. Je voudrais
+pouvoir cesser tout-à-fait de manger.</p>
+
+<span class="rig">Samedi, 11 décembre, dimanche, 12 décembre.</span><br>
+
+<p>«Par la réponse de G...t, je vois qu'il a voulu parler de quelque
+histoire <i>dans la vie réelle</i>, et non d'aucun ouvrage d'invention. La
+chose est encore plus extraordinaire, car la mienne aussi est empruntée
+<i>à la vie réelle</i>.</p>
+
+<p>»J'ai envoyé un billet d'excuse à Mme de Staël. Je ne me sens pas assez
+sociable pour dîner aujourd'hui, et n'irai pas non plus chez Shéridan,
+mercredi. Ce n'est pas que je n'admire son inimitable conversation,
+mais... mais... ce <i>mais-là</i> ne serait intelligible qu'à l'aide de
+pensées que je ne me soucie pas d'écrire. Shéridan était bien en train
+de parler, l'autre soir, mais je ne suis resté que jusqu'à 9 heures.
+Tout le monde sera ce soir chez Mme de Staël, et il n'y aura personne
+que je ne sois charmé d'éviter. Je ne sors que pour avoir ensuite plus
+de plaisir à me retrouver seul. Je suis sorti; je ne suis pas allé chez
+Mme de Staël; mais bien chez lord Holland. Société nombreuse,
+conversation générale. Je suis resté tard, j'ai fait une balourdise,
+m'en suis bien retiré, suis revenu et me suis couché sans avoir rien
+mangé, l'estomac vide, mais <i>fresco</i>, ce qui est le grand point pour
+moi.</p>
+
+<span class="rig">Lundi, 13 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«J'ai fait trois visites, j'ai lu et me suis disposé à quitter Londres
+demain. Murray a reçu une lettre d'un de ses confrères d'Édimbourg qui
+lui mande qu'il est heureux d'avoir <i>un poète</i> tel que moi, comme qui
+dirait un cheval de trait, un âne ou tout autre chose qui se puisse
+posséder. Ce même libraire, l'un des plus fameux d'Édimbourg, lui envoya
+il y a quelque tems un ordre pour des livres de poésie et d'art
+culinaire, terminé par cet agréable <i>post-scriptum</i>: Les <i>Harolds</i> et
+<i>la Cuisinière</i> sont fort demandés. Voilà ce que c'est que la renommée,
+et après tout, autant vaut-elle comme cela, quand on la fait dépendre de
+l'opinion des hommes. Qu'importe de partager la faveur des acheteurs
+avec <i>Hannah Glasse</i> ou <i>Hannah More</i>?</p>
+
+<p>»L'éditeur de je ne sais quel <i>Magazine</i> a annoncé à Murray l'intention
+de dire du mal de <i>la Fiancée</i> sans la lire; tant mieux: s'il la lisait
+avant que d'en rendre compte, il en dirait bien davantage.</p>
+
+<p>»Allen, l'Allen de lord Holland, l'un des hommes les plus instruits et
+les plus habiles que je connaisse, un parfait Magliabecchi, un dévoreur,
+un <i>helluo</i> de livres, et grand observateur de l'homme, m'a prêté une
+quantité de lettres de Burns, non publiées, et qui ne le seront
+probablement jamais. Elles sont pleines de jurons et de chansons
+obscènes. Quel esprit plein de contrastes; tendresse, sauvagerie,
+délicatesse, grossièreté, sentiment, sensualité, élévation, bassesse,
+fange et divinité, tout cela mêlé dans un seul composé d'argile!</p>
+
+<p>»C'est étrange; un véritable épicurien n'abandonnerait jamais son esprit
+à tout ce que les réalités ont de grossier. Ce n'est qu'en exaltant ce
+qu'il y a de terrestre, de matériel, de physique dans nos plaisirs, en
+voilant ces idées, en les oubliant entièrement, ou au moins en les
+nommant à peine en nous-mêmes que nous pouvons seulement faire qu'elles
+ne soient pas absolument dégoûtantes.</p>
+
+<span class="rig">14, 15, 16 décembre.</span><br>
+
+<p>«Beaucoup de fait, rien qui vaille la peine d'en prendre note. C'est
+bien assez d'écrire mes pensées, mes actions sont rarement de nature à
+souffrir un examen postérieur.»</p>
+
+<span class="rig">17, 18 décembre.</span><br>
+
+<p>«Lord Holland m'a raconté un singulier exemple de la sensibilité de
+Shéridan. L'autre soir nous étions tous à donner nos opinions
+respectives et diverses sur lui et d'autres hommes marquans; voici
+quelle fut la mienne: tout ce que Shéridan a fait et choisi de faire a
+toujours été ce qu'il y a de mieux dans chaque genre. Il a écrit la
+meilleure comédie, l'<i>École de la Médisance</i>, le meilleur drame, bien
+supérieur, dans mon opinion, à l'opéra du <i>Mendiant</i>, la meilleure
+<i>Farce</i><a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a>
+<a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>, le <i>Critique</i>, qui n'a qu'un défaut, d'être trop bonne pour
+le genre, enfin le meilleur discours au public, le <i>Monologue sur
+Garrick</i>, et pour couronner le tout, le meilleur discours qui ait jamais
+été prononcé à la tribune nationale, la fameux <i>Beyum Speech</i>. Quelqu'un
+rapporta cette conversation à Shéridan, et quand il entendit l'éloge que
+j'en avais fait, il fondit en larmes!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71"
+name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a href="#footnotetag71">
+(retour) </a> Outre la tragédie, la comédie, le drame, le mélodrame,
+l'opéra et la pantomime, les Anglais ont un autre genre de composition
+dramatique: <i>la farce</i>, ou <i>basse-comédie</i>, qui tient de nos
+vaudevilles, quoique sans couplets. C'est sous ce nom de <i>farces</i> que
+paraissent sur les théâtres anglais grand nombre de pièces traduites du
+répertoire des Variétés et autres théâtres secondaires français, ainsi
+que quelques opéras-comiques.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Pauvre Brinsley, si ce furent des larmes de plaisir, je suis plus
+content d'avoir prononcé ce peu de paroles, si vraies du reste, que je
+ne serais d'avoir composé l'<i>Iliade</i>, ou fait sa célèbre <i>Philippique</i>.
+Bien plus, jamais sa comédie ne m'a fait tant de plaisir que j'en ai
+éprouvé à apprendre qu'il avait reçu quelque satisfaction de mes éloges,
+quelque insignifians qu'ils doivent paraître à des hommes de lettres
+plus âgés et plus connus que moi.</p>
+
+<p>»Je suis allé ce soir dans ma loge à Covent-Garden, et ma délicatesse a
+été un peu choquée de voir, dans la loge opposée, avec sa mère qui a, je
+crois, appartenu à toute l'armée, la maîtresse de S*** que je sais avoir
+été élevée depuis son enfance pour cette profession. Je fus indigné
+d'abord; mais, promenant mes yeux de loge en loge, à partir de la
+mienne, je partis d'un éclat de rire en reconnaissant toutes les jeunes
+et les vieilles Babyloniennes de qualité. C'était une étrange réunion;
+Lady *** <i>divorcée</i>, Lady *** et sa fille, Lady ***, toutes deux
+divorçables. Dans la loge à côté MM.***, dans la suivante de <i>même</i>, et
+plus près ***.</p>
+
+<p>»Quel assemblage pour <i>moi</i>, qui connais leur histoire à toutes. On eût
+dit que la salle eût été partagée entre les courtisanes publiques et les
+courtisanes <i>sous-entendues</i>; toutefois les intrigantes étaient en
+beaucoup plus grand nombre que les filles tout-à-fait mercenaires. De
+l'autre côté, Pauline seule avec <i>sa mère</i>, et dans la loge voisine,
+trois beautés d'un ordre inférieur. Maintenant quelle différence y
+a-t-il entre <i>elle</i> et <i>sa mère</i>, et Lady *** et <i>sa fille</i>, si ce n'est
+que les deux dernières peuvent entrer à la cour et partout, tandis que
+les deux premières ne peuvent entrer qu'à l'Opéra et au b... Quel
+plaisir je trouve à observer le monde tel qu'il est, et moi-même qui
+vaux moins encore que tous les autres. Mais, n'importe, n'allons pas
+tomber dans l'égoïsme, qui ici du moins ne serait pas de la vanité.</p>
+
+<p>»J'ai écrit dernièrement en courant une misérable rapsodie que je n'ai
+pas même terminée, <i>le Diable en voiture</i><a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a>
+<a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>, dont l'idée m'a été
+suggérée par la <i>Promenade du diable</i> de Porson.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72"
+name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a href="#footnotetag72">
+(retour) </a> Lord Byron donna à lord Holland la seule copie qu'il ait,
+je crois, jamais écrite de cet étrange poème, qui se compose d'environ
+deux cent cinquante vers. Quoiqu'il s'y trouve beaucoup de vigueur et
+d'imagination, il est en général écrit sans art, et manque de cette
+force et de cette concision qu'on admire dans les beaux vers de M.
+Coleridge, que Byron, partageant l'opinion qui a long-tems prévalue,
+attribuait alors au professeur Porson. Il y a cependant dans <i>le Diable
+en voiture</i> quelques stances dignes d'être conservées.
+
+<p>«1. Le Diable revint aux enfers vers deux heures, et demeura chez lui
+jusqu'à cinq. Il dîna de quelques homicides en ragoût, d'un rebelle en
+étuvée à l'irlandaise, de saucisses faites d'un juif qui s'était tué
+lui-même; et se mit à songer à quoi il emploierait le reste de sa
+journée. «Ah! dit-il, je vais monter en voiture; je me suis promené à
+pied ce matin, il faut aller en voiture ce soir: la nuit est le tems le
+plus cher à mes enfans, et je veux voir comment mes favoris prospèrent.</p>
+
+<p>»2. Quelle voiture prendrai-je? dit Lucifer. Si je suivais mon goût, je
+monterais sur une charette pleine de blessés, et ce me serait plaisir
+que de voir leur sang couler; mais j'aurai souvent occasion de me donner
+ce passe-tems-là. Dans ce moment, c'est de promptitude qu'il s'agit; il
+faut que j'inspecte le plus de mes domaines que je pourrai, et que j'aie
+l'œil à ce qu'on ne m'aille pas braconner quelques ames.</p>
+
+<p>»3. J'ai un carrosse de cérémonie à Carlton-House, un cabriolet dans
+Seymour-Place; mais ils sont prêtés à deux amis, qui m'en récompenseront
+en courant mon pas favori; et puis ils tiennent les rênes avec tant de
+grâce! je leur garde à tous deux quelque chose quand ils seront au bout
+de leur carrière.</p>
+
+<p>»4. En avant donc pour la terre, et voyons.» Cela dit, il saute sur
+notre globe; il enjambe de Moskou en France; puis traverse la Manche
+d'une autre enjambée, et vient planter son pied fourchu sur une de nos
+grandes routes, non loin de la demeure d'un évêque.</p>
+
+<p>»5. À propos, j'oubliais de dire qu'en son chemin il s'arrêta un moment
+à contempler la plaine de Leipsik; il prit tant de plaisir dans cette
+atmosphère sulfureuse, dans ces cris de désespoir, qu'il se percha sur
+une montagne de morts. Comme il jouissait délicieusement sur ce trône,
+qui croissait à chaque instant en hauteur! Rarement la terre lui
+avait-elle offert un aussi charmant spectacle, rarement y avait-il vu
+son ouvrage moitié aussi bien fait. En effet, le champ de carnage était
+tellement rougi du sang des morts, qu'il donnait le même reflet que les
+vagues de l'enfer. Alors le diable se prit à rire d'un rire bruyant,
+sauvage et prolongé, et dit: «Il me paraît qu'ils n'ont pas besoin de
+moi ici!»............
+......................................................................</p>
+
+<p>»8. Toutefois les sons les plus agréables à son oreille, furent les
+soupirs d'une veuve éplorée; le spectacle le plus ravissant dont ses
+yeux se repurent, les larmes que l'horreur avait glacées dans les beaux
+yeux bleus d'une jeune fille restée immobile près du corps de son amant
+expiré: autour d'elle flottaient épars ses longs cheveux noirs; elle
+portait vers le ciel un œil égaré, qui semblait demander s'il y avait là
+un Dieu! Couché près d'une muraille en ruines, un enfant mourait de
+faim; ses joues étaient creuses, ses yeux à demi fermés. Le carnage
+commençait après que la résistance avait cessé, et la fuite ne servait
+de rien aux vaincus.
+<br>
+................................................................
+.......................................................................</p>
+
+<p>»10. Cependant le Diable avait atteint nos rives blanchissantes; et qu'y
+fit-il, je vous prie? Avec les meilleurs yeux du monde, il ne put y voir
+de nuit que ce que nous y voyons tous les jours. Toutefois, il fit son
+petit voyage, et tint journal de toutes les merveilles qu'il avait
+observées dans ses courses nocturnes. Ce journal, il le vendit aux
+libraires associés, qui lui firent d'assez belles conditions, il est
+vrai, mais qui finirent par le tricher tout diable qu'il est.</p>
+
+<p>»11. Le Diable vit ensuite, ou crut voir la malle-poste et son
+conducteur avec son manteau. Alors, à défaut de pistolets, il arma sa
+queue; et saisissant son homme à la gorge: «Ha ha! dit-il, qu'est-ce
+ceci? une voiture neuve et un vieux pair!»</p>
+
+<p>»12. Cela dit, il le replaça sur son siège, l'engagea à n'avoir pas
+peur, à rester fidèle à son club, ses rênes, son b... et sa bière:
+«Excepté la table du conseil, il n'y a pas d'endroit, ajouta-t-il, où je
+sois si content de voir un pair qu'ici.» .................................
+....................................................................</p>
+
+<p>»17. Le Diable se rendit ensuite à Westminster, et se disposait à entrer
+à la Chambre des Communes, quand il apprit que les lords venaient d'être
+convoqués. Aussitôt il pensa qu'en sa qualité de <i>quondam</i> aristocrate,
+il devait aller les voir un moment; car de songer à les écouter, cela
+n'en valait pas la peine. Il entra dans la Chambre, et s'avança si bien
+comme l'un d'entre nous, qu'on dit qu'il s'arrêta très-près du trône.</p>
+
+<p>»18. Il vit lord L***l, sage en apparence seulement; lord W...d, qui
+certainement est un sot; Johanny de Norfold, homme de quelque poids;
+Chatham, si semblable à son ami Billy; il vit des larmes dans les yeux
+de lord Eldon, parce que les catholiques <i>ne voulaient pas</i> se soulever,
+malgré ses prières et ses prophéties. Puis il entendit, ce qui ne
+l'étonna pas peu, un magistrat supérieur dire quelque chose qui avait
+tout l'air d'un jurement. Satan fut choqué: «Allons-nous-en, dit-il nous
+sommes mieux appris que cela là bas. S'il harangue dans ce goût là quand
+il sera dans mes états, je ferai signe à l'ami Moloch de le rappeler à
+l'ordre.»</p></blockquote>
+
+<p>»Lu un peu d'italien, et écrit deux sonnets sur ***. Je n'en avais
+encore composé qu'un, et cela en riant, il y a bien des années, et comme
+exercice; j'espère bien n'en plus écrire à l'avenir. C'est bien le genre
+de composition le plus larmoyant, le plus glacial, le plus stupidement
+platonique. Je déteste tellement Pétrarque<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a>
+<a href="#footnote73"><sup class="sml">73</sup></a>, que je ne voudrais pas
+avoir été cet homme-là, même pour sa Laure, ce dont ce langoureux et
+métaphysique radoteur n'a jamais su venir à bout.» .....................
+.......... .................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73"
+name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a href="#footnotetag73">
+(retour) </a> Il apprit dans la suite à faire plus de cas de Pétrarque.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<span class="rig">16 janvier 1815.</span><br>
+
+<p>..........................................................................................<br>
+
+«Demain, je quitte Londres pour quelques jours. J'ai vu Lewis
+aujourd'hui; il vient d'Oatlands, où il s'est querellé avec Mme de
+Staël, à propos de lui-même; de <i>Clarisse Harlow</i>, de Mackintosh et de
+moi. Je ne suis jamais allé y rendre mes devoirs; nous nous serions bien
+autrement querellés. Je ne suis pas grand parleur, je ne sais point
+flatter, et je ne puis écouter une femme à moins qu'elle ne soit jolie
+et folâtre. Elle accabla ce pauvre Lewis d'éloges, jusqu'à l'en rendre
+malade; découvrit que <i>Clarisse</i> était la perfection même, et Mackintosh
+le premier homme de l'Angleterre. Pour cela, je suis de son avis, du
+moins il en est bien l'un des premiers; mais Lewis ne pense pas ainsi.
+Quant à <i>Clarisse</i>, je laisse à ceux qui ont le courage de la lire, à en
+juger et en disputer. Je n'ai jamais eu la force de le faire, et n'ai
+pas par conséquent le droit de donner mon opinion. Elle a dit à Lewis,
+et en cela elle a eu raison, puisqu'il est mon ami, d'abord que j'avais
+de l'affectation, et ensuite que je m'étais rendu coupable d'une
+horrible inconvenance, en me tenant l'autre jour, à dîner, les yeux
+fermés ou à demi fermés. Je ne me connaissais pas ce tic; si je l'ai
+réellement, il faudra que je m'en corrige. On contracte insensiblement
+de mauvaises habitudes, dont il vaudrait mieux se défaire de bonne
+heure. Si cela en est une, je voudrais qu'on m'en eût parlé plus tôt.
+Peu importerait d'être privé à jamais de voir de vilaines femmes; mais
+il est bon de voir ses voisins, aussi bien que les plats qui sont sur la
+table.</p>
+
+<p>»Je donnerais tout au monde pour avoir assisté à l'aimable églogue qui a
+dû se passer entre elle et Lewis, tous deux entêtés, singuliers,
+habiles, bavards et doués d'une voix perçante. À coup sûr, qui s'y
+serait trouvé n'aurait pu se faire entendre entre eux. Mais, hélas! le
+combat a fini par l'épuisement des deux partis, et maintenant ils ne se
+querelleront plus. Ne pourrait-on pas les réconcilier, ne fût-ce que
+pour les mettre de nouveau aux prises? Pauvre Corinne! elle s'apercevra
+que ses belles phrases ne conviennent pas toujours à nos messieurs et à
+nos dames du bel air.</p>
+
+<p>»Je me prends d'admiration pour ***, la jeune sœur de ***. Une femme
+serait mon salut. Il est certain que jusqu'ici les femmes de mes
+connaissances ne m'ont pas fait grand bien. *** est belle, mais fort
+jeune; je crains bien aussi que ce ne soit une sotte. Cependant je l'ai
+trop peu vue pour la juger, et, d'un autre côté, il n'y a rien que je
+déteste autant qu'une femme bel-esprit. Il est on ne peut plus probable
+qu'elle ne m'aimera pas, très-probable que je ne l'aimerai pas
+davantage; mais, d'après mon système, et le système généralement suivi
+maintenant, cela ne fait rien du tout. L'affaire, si nous en venons là,
+s'arrangera entre le papa et moi. Je ne la gênerais pas dans ses
+volontés; je ne suis docile et de bonne composition qu'avec les femmes,
+et si je n'en devenais pas amoureux, ce que je tâcherai d'éviter, nous
+ferions un couple très-heureux. Quant à la conduite, cela la regarde...
+Mais, si je l'aime, j'en serai jaloux; c'est pourquoi je ne veux pas, si
+je puis, en devenir amoureux. Quoiqu'après tout je doute de mon
+caractère, et je craigne de n'être pas aussi patient que la <i>bienséance</i>
+l'exigerait d'un mari de ma condition, j'appréhenderais que mon
+tempérament ne me portât à quelque acte de vengeance orientale, ou au
+moins ne me conduisît avec ma moitié devant les tribunaux pour y plaider
+en séparation. Ainsi, toutes réflexions faites, il vaut mieux que je
+reste seul et célibataire; cependant j'aimerais avoir avec qui bâiller à
+l'occasion.</p>
+
+<p>»W***, et après lui ***, m'ont volé une de mes bouffonneries sur la
+métaphysique de Mme de Staël et le brouillard, et se la sont attribuée
+de vive voix et dans leurs lettres. Comme le dit Gibbet, ce sont là
+d'aussi honnêtes gens qu'aucuns de ceux qu'on rencontre sur la grande
+route. W*** est en guerre avec tous les whigs, à cause de son article
+sur Fox, si tant est qu'il en soit l'auteur. Tous les fabricans
+d'épigrammes et d'essais sont à ses trousses; je n'aime pas les combats
+inégaux, et je voudrais qu'il les battît tous. Quant à moi, grâce à mon
+insouciance, j'ai singulièrement simplifié mes principes politiques; ils
+se réduisent maintenant à détester tous les gouvernemens existans, c'est
+de beaucoup plus court et infiniment plus agréable. Si la république
+universelle était un moment proclamée, cela suffirait pour faire à
+l'instant de moi l'avocat du despotisme absolu d'un seul. Le fait est
+que, par toute la terre, les richesses donnent le pouvoir, et que la
+pauvreté est un esclavage, et qu'une forme de gouvernement n'est ni
+meilleure ni pire qu'une autre pour un peuple. Je m'en tiendrai à mon
+parti, parce qu'il ne serait pas honorable d'en agir autrement; mais
+quant à des <i>opinions</i>, je ne pense pas que les affaires politiques
+méritent qu'on s'en forme. Pour la <i>conduite</i>, c'est autre chose; si
+vous commencez dans un parti, marchez en avant avec lui. Je ne suis
+conséquent que pour les affaires politiques, ce qui vient probablement
+de mon entière indifférence pour le sujet.»</p>
+
+<p>On me permettra d'interrompre pour un tems la suite de ce journal, qui
+va jusque dans les premiers mois de l'année suivante, pour m'occuper,
+sans rompre l'ordre chronologique, de quelques parties de la
+correspondance et de l'histoire littéraire du noble poète, qui
+appartiennent spécialement à l'année 1813.</p>
+
+<p>Nous avons vu que <i>la Fiancée d'Abydos</i> parut au commencement de
+décembre, composée, comme l'avait été <i>le Giaour</i>, dans un de ces
+paroxysmes de passion et d'imagination que des aventures telles que
+celles dans lesquelles le poète était alors engagé étaient propres à
+exciter. Le plus célèbre mathématicien de l'antiquité ne demandait qu'un
+point d'appui pour soulever le monde; il semble qu'un certain fonds de
+faits réels fût aussi nécessaire à Byron, pour le décider à prendre en
+main ce levier qu'il savait si bien appliquer aux passions humaines.
+Mais il se contentait, du moins en général, d'une connexion si légère
+avec la réalité, que ce serait une tâche ingrate et peu sûre que de
+rechercher dans ses compositions la chaîne qui les lie à sa propre
+destinée et à ses propres aventures, liaison qui pourrait bien, après
+tout, n'avoir également été créée que par son imagination. Cette
+remarque ne s'applique pas seulement à <i>la Fiancée d'Abydos</i>, mais au
+<i>Corsaire</i>, à <i>Lara</i>, et à toutes les autres belles fictions qu'il donna
+dans la suite. Encore que les émotions si heureusement exprimées par le
+poète puissent en général paraître comme autant de vifs souvenirs de
+celles qui auraient, à diverses époques, agité son propre sein, encore
+que lui-même semble de tems en tems encourager cette interprétation, il
+y aurait peu de sens à vouloir le reconnaître personnellement dans ses
+héros, et à lier sa vie réelle avec les aventures qu'il raconte.</p>
+
+<p>C'est tandis qu'il était encore incertain sur le sort de son dernier
+poème qu'il écrivit les observations suivantes, sur l'ouvrage d'un de
+ceux qui avaient suivi la même carrière et traité des sujets analogues.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">4 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«J'ai lu en entier vos <i>Contes Persans</i><a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a>
+<a href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a> et pris la liberté de faire
+quelques remarques sur les pages blanches. Il y a des passages
+magnifiques et une histoire très-intéressante; je ne saurais vous en
+donner une meilleure preuve que l'heure qu'il est actuellement, <i>deux
+heures du matin</i>, heure jusqu'à laquelle cette lecture m'a tenu <i>éveillé
+sans le moindre bâillement</i>. La péripétie manque de vérité locale; je ne
+crois pas qu'on connaisse de <i>suicide musulman</i>, du moins par suite
+<i>d'amour</i>. Mais cela est de peu d'importance. Ce poème doit avoir été
+écrit par quelqu'un qui avait été sur les lieux: je lui souhaite du
+succès, et il en mérite. Voudrez-vous présenter mes excuses à l'auteur
+pour la manière libre dont j'en ai usé avec son manuscrit? Cela ne
+serait pas arrivé s'il m'avait moins intéressé; vous savez que j'ai
+toujours pris en bonne part des observations de cette nature, j'espère
+qu'il les voudra bien prendre de même. Il est difficile de dire ce qui
+réussira, plus difficile encore de dire ce qui ne réussira pas. Je suis
+maintenant moi-même dans cette incertitude pour notre propre compte, et
+ce n'est pas une petite preuve du talent de l'auteur que d'avoir su
+charmer et fixer mon esprit dans un tel moment, en traitant des sujets
+analogues au mien, et dont la scène est la même. Qu'il produise le même
+effet sur tous ses lecteurs est un souhait bien sincère, et à peine
+l'objet d'un doute pour votre bien affectionné,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74"
+name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a href="#footnotetag74">
+(retour) </a> Contes en vers par M. Galley Knight, dont M. Murray lui
+avait envoyé le manuscrit, sans cependant lui faire connaître le nom de
+l'auteur.</blockquote>
+
+<p>Pendant l'impression, il fit à <i>la Fiancée d'Abydos</i> des additions qui
+s'élevèrent à plus de deux cents vers; et, suivant son habitude, parmi
+les morceaux ainsi ajoutés, se trouvèrent les plus heureux et les plus
+brillans de tout le poème. Les vers du début</p>
+
+<p class="mid">Connaissez-vous le pays, etc.</p>
+
+<p>dont on suppose qu'une chanson de Gœthe<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a>
+<a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a> lui donna l'idée, font
+partie de ces additions, aussi bien que les beaux vers</p>
+
+<p class="mid">Qui n'a pas éprouvé combien les mots sont impuissans, etc.
+</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75"
+name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a href="#footnotetag75">
+(retour) </a> <i>Kennst du das Land wo die citronen blühn</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Il est curieux et instructif à la fois de suivre la marche de ses
+corrections pour l'un des vers les plus admirés de ce poème. Il avait
+d'abord écrit:</p>
+
+<p class="mid">
+ <i>Mind on her lip and music in her face</i>.</p>
+
+<p>Il mit ensuite:</p>
+
+<p class="mid"><i>The mind of music breathing in her face</i>.</p>
+
+<p>Mais cela ne le satisfaisant pas encore, il changea de nouveau; et voici
+le vers tel qu'il est resté:</p>
+
+<p class="mid"><i>The mind, the music breathing from her face</i>.</p>
+
+<p>Mais le plus long et le plus brillant des passages que son imagination
+lui inspira, tandis qu'il revoyait son premier travail, c'est ce torrent
+de sentimens éloquens qui suit la strophe,</p>
+
+<p class="mid">Oh, ma Zuleika! viens partager mon bateau et y amener le
+ bonheur, etc.</p>
+
+<p>morceau de poésie qui, pour l'énergie et la tendresse des pensées,
+l'harmonie de la versification et le choix des expressions, n'a que peu
+de pièces auxquelles on le puisse comparer, chez tous les poètes anciens
+et modernes. La totalité de ce beau passage fut envoyée par fragmens au
+compositeur; les corrections suivant les corrections, et la pensée
+nouvelle venant à chaque instant ajouter de la force à la pensée. Voici
+un autre exemple des corrections successives auxquelles il a dû
+quelques-uns de ses plus admirables passages. Chacun de nos lecteurs se
+rappelle sans doute ces quatre beaux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Or, since that hope denied in worlds of strife,</i></p>
+<p class="i14"> <i>Be thou the rainbow to the storms of life!</i></p>
+<p class="i14"> <i>The evening beam that smiles the clouds away,</i></p>
+<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with prophetic ray!</i></p>
+</div></div>
+
+<blockquote>
+ (Ou, si cette espérance nous est refusée dans ce monde
+ orageux, sois l'arc-en-ciel des tempêtes de la vie! le rayon
+ du soleil couchant qui dissipe les nuages, et annonce un
+ beau lendemain!)
+</blockquote>
+
+<p>Dans la copie envoyée d'abord à l'éditeur, le dernier vers était ainsi
+écrit:</p>
+
+<pre>
+ (<i>an airy</i> )
+ <i>And tints to-morrow with</i> ( ) <i>ray</i>.
+ (<i>a fancied</i>)
+
+La note suivante y était jointe:
+</pre>
+
+<span class="sc">Monsieur Murray</span>,
+
+
+<p>«Choisissez des deux épithètes, <i>fancied</i> ou <i>airy</i>, celle qui vous
+paraîtra convenir le mieux; si aucune ne peut aller, dites-le moi, et
+j'en rêverai quelqu'autre.»</p>
+
+<p>Le poète, il faut l'avouer, rêva heureusement; <i>prophetic</i> est de tous
+les mots celui qui convient le mieux au sujet<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a>
+<a href="#footnote76"><sup class="sml">76</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76"
+name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a href="#footnotetag76">
+(retour) </a> On verra toutefois, dans une lettre suivante à M. Murray,
+que Byron lui-même ne sentit pas d'abord l'heureuse propriété de cette
+épithète; il est donc probable que le mérite de ce choix appartient a M.
+Gifford.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>Je ne choisirai plus parmi les additions à ce poème qu'un exemple qui
+prouve que le soin avec lequel il revoyait ses poésies égalait la
+facilité avec laquelle il les composait d'abord. Les six premiers vers
+du long morceau que je viens de citer ayant été envoyés trop tard à
+l'éditeur, furent ajoutés par un <i>erratum</i> à la fin du volume; ils
+commençaient d'abord ainsi:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Soft as the Mecca-Muezzin's strains invite</i></p>
+<p class="i14"> <i>Him who hath journey'd fars to join the rite.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Quelques heures après, il les renvoya corrigés ainsi,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Blest as the Muezzin's strain from Mecca's dome,</i></p>
+<p class="i14"> <i>Which welcomes faith to view her Prophet's tomb.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>avec le billet suivant à M. Murray.</p>
+
+<span class="rig">3 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Voyez dans l'<i>Encyclopédie</i>, article <i>la Mecque</i>, si c'est là ou à
+Médine que le Prophète est enterré; si c'est à Médine, rétablissez ainsi
+les deux premiers vers de ma variante:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Blest as the call which from Medina's dome</i></p>
+<p class="i14"> <i>Invites devotion to her Prophet's tomb</i>, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Si, au contraire, c'est à la Mecque, mettez les deux vers que je viens
+de vous indiquer.--<i>La Fiancée d'Abydos</i>, chant II, page...</p>
+
+<p>«Tout à vous, etc.</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br>
+
+<p>«Vous trouverez cela en cherchant <i>la Mecque</i>, <i>Médine</i> ou <i>Mahomet</i>. Je
+n'ai point de livres que je puisse consulter ici.»</p>
+
+<p>Ce billet fut bientôt après suivi d'un autre:</p>
+
+<p>«Avez-vous vérifié? Est-ce <i>Médine</i> ou <i>la Mecque</i> qui renferme le
+<i>Saint-Sépulcre</i>? N'allez pas me faire blasphêmer par votre négligence.
+Je n'ai pas, sous la main, de livres que je puisse consulter; sans quoi
+je vous aurais évité cette peine. Je <i>rougis</i>, en bon <i>Musulman</i>; de ne
+plus me rappeler cela avec précision.</p>
+
+<p>«Tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br>
+
+<p>En dépit de toutes ces altérations successives, voici ces deux vers tels
+qu'ils sont demeurés:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Blest as the Muezzin's strain from Mecca's wall</i></p>
+<p class="i14"> <i>To pilgrims pune and prostrate at his call</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Outre le soin méticuleux qu'il apporta lui-même à la correction de ce
+nouveau poème, il paraît, d'après la lettre suivante, qu'il invoque, à
+ce sujet, le goût exercé de M. Gifford.</p>
+<br>
+
+<h3>LETTRE CXLIV.</h3>
+
+<h4>À M. GIFFORD.</h4>
+
+<span class="rig">12 novembre 1813.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«J'espère que vous voudrez bien remarquer, toutes les fois que j'ai
+quelque chose à vous demander, que c'est tout l'opposé d'une certaine
+dédicace, et que je <i>ne</i> m'adresse <i>pas</i> à l'éditeur du
+<i>Quarterly-Review</i>, mais à M. Gifford. Vous sentirez bien cette
+distinction, et je n'ai pas besoin d'y insister davantage.</p>
+
+<p>»Vous avez eu la bonté de lire en manuscrit quelque chose de moi, un
+conte turc; et je serais charmé que vous voulussiez bien me faire la
+même faveur, maintenant que le voilà en épreuves. Je ne puis pas dire
+que je l'aie écrit pour m'amuser, je n'y ai pas été non plus <i>forcé par
+la faim et les instantes prières de mes amis</i>; mais j'étais dans cette
+position d'esprit où les circonstances nous placent souvent, nous autres
+jeunes gens, position d'esprit qui demandait que je m'occupasse à quoi
+que ce fût, excepté aux réalités; c'est sous cette inspiration peu
+brillante que ce poème a été composé. Quand il fut fini, et que j'eus au
+moins obtenu ce résultat de m'être arraché à moi-même, je crus que vous
+auriez la bonté de permettre que M. Murray vous l'adressât. Il l'a fait;
+et le but de cette lettre est de vous demander pardon de la liberté que
+je prends de vous le soumettre une seconde fois.</p>
+
+<p>»Je vous prie de <i>ne</i> me <i>point</i> répondre. Sincèrement, je sais que
+votre tems est pris; c'est assez, plus qu'assez si vous avez la bonté de
+lire; vous n'êtes pas un homme auquel on puisse imposer la fatigue de
+répondre.</p>
+
+<p>»Un mot à M. Murray suffira: «Jetez cela au feu!» ou: «Lancez-le à cent
+colporteurs, pour aller réussir ou tomber loin d'ici.» Il ne mérite que
+la première destinée, comme l'ouvrage d'une semaine, écrivaillé <i>stans
+pede in uno</i>, le seul pied, pour le dire en passant, sur lequel je
+puisse me tenir. Je vous promets de ne plus vous importuner pour moins
+de quarante chants, avec un voyage entre chacun d'eux.</p>
+
+<p>»Croyez-moi toujours,</p>
+
+<p>»Votre obligé et affectionné serviteur,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Les lettres et les billets suivans, adressés à cette époque à M. Murray,
+ne sauraient manquer d'être agréables à ceux pour qui l'histoire des
+travaux de l'homme de génie n'est pas sans intérêt.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLV.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">12 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Deux de mes amis, MM. Rogers et Sharpe, m'ont conseillé, pour diverses
+raisons, de ne hasarder à présent aucune publication isolée. Comme ils
+n'ont point vu le poème dont il s'agit maintenant entre nous, leur avis,
+à cet égard, n'a pu être dicté par leur opinion de ses défauts, ou de
+son mérite, s'il en a aucun. Vous m'avez dit que les derniers
+exemplaires du <i>Giaour</i> étaient partis, ou que du moins il ne vous en
+restait plus entre les mains. S'il entre dans vos idées d'en donner une
+nouvelle édition, avec les dernières additions qui n'ont encore paru que
+dans celle en deux volumes, vous pourriez y ajouter <i>la Fiancée
+d'Abydos</i>, qui ferait ainsi sans bruit son entrée dans le monde. Si elle
+y était favorablement accueillie, nous pourrions en tirer quelques
+exemplaires séparément pour ceux qui ont déjà acheté <i>le Giaour</i>; dans
+le cas contraire, nous la ferions disparaître de toutes les éditions que
+nous donnerions dans la suite. Qu'en dites-vous? Pour moi, je suis
+très-mauvais juge dans ces sortes d'affaires; et malgré la partialité
+que l'on a toujours pour ses propres ouvrages, j'aimerais mieux suivre à
+cet égard l'avis de qui que ce soit plutôt que le mien.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Renvoyez-moi, je vous prie, ce soir, toutes les épreuves que
+j'ai rendues; j'ai quelques changemens en vue que je serais bien aise de
+faire immédiatement. J'espère qu'elles seront sur des feuilles séparées,
+et non, comme celles du <i>Giaour</i> le sont quelquefois, sur une seule
+feuille d'un mille de long, semblable à des complaintes, et que je ne
+saurais lire aisément.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">13 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Voulez-vous faire passer à M. Gifford l'épreuve avec la lettre
+ci-incluse? Il y a un changement que l'on pourrait faire dans le
+discours de Zuleika, au chant II, le seul qu'elle y prononce. Au lieu
+de:</p>
+
+<p class=mid>Et maudire, si je pouvais maudire, le jour, etc.</p>
+
+<p>On mettrait:</p>
+
+<p class="mid">Et pleurer, puisque je n'oserais maudire, le jour qui vit ma
+naissance solitaire, etc., etc.
+</p>
+
+<p>»Tout à vous,»</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br>
+
+<p>«Dans les derniers vers envoyés manuscrits, au lieu de <i>living heart</i>
+(cœur brûlant), mettez <i>quivering heart</i> (cœur tremblant). C'est le
+neuvième vers du passage manuscrit.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous,»</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<p>«Variantes d'un vers du second chant. Au lieu de</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with a</i> fancied <i>ray</i>,</p>
+</div></div>
+
+<p>Imprimez:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with</i> prophetic <i>ray</i>.</p>
+<br>
+<p class="i14"> <i>The evening beam that smiles the clouds away</i></p>
+<p class="i14"> <i>And tints to-morrow with prophetic ray</i><a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
+<a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77"
+name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a href="#footnotetag77">
+(retour) </a> Pour la traduction, voyez plus haut, page 264.</blockquote>
+
+<p>Ou bien encore:</p>
+
+<pre>
+ (<i>gilds</i>)
+ <i>And</i> ( ) <i>the hope of morning with its ray</i>;
+ (<i>tints</i>)
+</pre>
+
+<p>Ou enfin:</p>
+
+<p class="mid"><i>And gilds to-morrow's hope with heavenly ray</i>.</p>
+
+<p>«Je voudrais que vous eussiez la bonté de demander à M. Gifford laquelle
+de ces versions est la meilleure, ou plutôt la <i>moins mauvaise</i>.</p>
+
+<p>«Je suis toujours, etc.</p>
+
+<p>«Vous pouvez lui communiquer ma demande à ce sujet, en lui envoyant <i>la
+seconde</i><a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a>
+<a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>, après que j'aurai vu cette même <i>seconde</i>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78"
+name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a href="#footnotetag78">
+(retour) </a> Terme technique; la seconde épreuve: la seconde feuille
+d'essai soumise à l'inspection de l'auteur.</blockquote><br>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">13 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Certainement. Croyez-vous qu'il n'y ait que les Galiléens qui
+connaissent <i>Adam</i>, <i>Eve</i>, <i>Caïn</i><a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a>
+<a href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a> et <i>Noé</i>? A coup sûr j'aurais pu
+mettre aussi Salomon, Abraham, David et même Moïse. Vous cesserez d'en
+être étonné quand vous saurez que <i>Zuleika</i> est le nom <i>poétique persan</i>
+de la femme de <i>Putiphar</i>, et que dans leur littérature se trouve un
+long poème sur Joseph et sur elle. Si vous avez besoin d'autorités,
+ouvrez Jones, d'Herbelot, Vathek, ou les notes aux <i>Mille et Une Nuits</i>,
+vous pourrez même tirer de tout ceci la substance d'une note pour notre
+propre ouvrage, si vous jugez qu'il en soit besoin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79"
+name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a href="#footnotetag79">
+(retour) </a> M. Murray avait exprimé quelque doute sur la propriété de
+mettre le nom de Caïn dans la bouche d'un Musulman.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>«Dans la dédicace, au lieu de <i>le respect le plus affectueux</i>, mettez
+<i>avec tous les sentimens d'estime et de respect</i>.»</p><br>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">14 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Je vous envoie une note pour les <i>ignorans</i>, mais, en vérité, je
+m'étonne de vous trouver du nombre. Je ne me soucie que fort peu du
+mérite poétique de mes compositions; mais, quant à <i>la fidélité des
+mœurs</i> et la <i>correction du costume</i>, dont les <i>funérailles</i> sont une
+bonne preuve, je me défendrai comme un diable.</p>
+
+<p>«Tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br><br>
+
+<span class="rig">14 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Ordonnez qu'on remette au compositeur, non <i>la première</i> qui est entre
+les mains de M. Gifford, mais <i>la seconde</i>, que je viens de vous
+renvoyer, parce qu'elle renferme plusieurs nouvelles corrections et deux
+vers de plus.»</p>
+
+<p>«Toujours tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLVI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">15 novembre 1814.</span><br>
+
+<p>«M. Hodgson a relu et ponctué cette <i>seconde</i>, sur laquelle il faudra
+imprimer. Il m'a donné aussi quelques avis, que j'ai adoptés pour la
+plupart, parce que, depuis dix ans, il s'est montré pour moi un ami
+très-sincère et jamais flatteur. Il aime mieux <i>la Fiancée</i> que <i>le
+Giaour</i>; en cela vous allez croire qu'il cherche à me flatter, mais il
+ajoute, et je suis de son opinion, qu'il doute qu'elle ait jamais un
+succès aussi populaire. En opposition avec tous les autres, il veut que
+je la publie séparément; nous pourrons facilement nous décider
+là-dessus. J'avoue que j'aimerais mieux la double forme. Il prétend que
+la versification en est supérieure à celle de toutes mes autres
+compositions; il serait étrange que cela fût vrai, car elle m'a coûté
+moins de tems qu'aucune autre, bien que j'y aie travaillé plus d'heures
+de suite chaque fois.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Occupez-vous de la ponctuation; moi, je ne le puis faire: je ne
+connais pas une virgule, du moins je ne sais où en placer une.</p>
+
+<p>«Ce coquin de compositeur a sauté deux vers du commencement et
+<i>peut-être davantage</i>, qui étaient dans la copie. Recommandez-lui, je
+vous prie, d'y faire plus d'attention. J'ai rétabli les deux vers, mais
+je jurerais bien qu'ils étaient sur le manuscrit.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">17 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Pour bien nous entendre sur un sujet qui, comme <i>le terrible compte,
+quand les hommes ne riront plus</i>, rend la conversation peu amusante, je
+crois qu'il vaut autant vous en <i>écrire</i> maintenant deux mots. Avant que
+je quittasse Londres pour le Lancashire, vous avez dit que vous étiez
+prêt à me donner 500 guinées du <i>Giaour</i>, ma réponse a été, et je ne
+prétends pas m'en dédire, que nous en reparlerions à Noël. Le nouveau
+poème peut réussir, ou ne réussir pas; les probabilités dans les
+circonstances actuelles sont qu'il paiera au moins les avances, mais
+cela même n'est pas encore prouvé, et jusqu'à ce que cela soit décidé
+d'une manière ou d'une autre, nous n'en dirons pas un mot. En
+conséquence je différerai tous arrangemens pour <i>la Fiancée</i> et <i>le
+Giaour</i>, jusqu'à Pâques 1814, et alors vous me ferez vous-même les
+propositions que vous jugerez convenables. Je dois dès à présent vous
+prévenir que je ne regarde pas <i>la Fiancée</i>, comme valant la moitié
+autant que <i>le Giaour</i>: lors donc que l'époque indiquée sera venue, vous
+verrez, d'après le succès qu'elle aura eu, ce qu'il vous plaira
+d'ajouter <i>à</i> ou de retrancher de la somme offerte pour <i>le Giaour</i>,
+dont le succès est maintenant assuré.</p>
+
+<p>«Je regarde les tableaux de Phillips comme miens, et l'un des deux
+meilleurs, non pas l'Arnot, est bien à votre service, si vous voulez
+l'accepter en cadeau.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Portez à mon compte les frais de la gravure du portrait,
+puisque les planches ont été brisées par mon ordre, et ayez la bonté de
+détruire immédiatement les exemplaires tirés de ce malheureux ouvrage.</p>
+
+<p>»Je veux vous offrir quelque compensation de la peine que je vous donne
+par mes éternelles corrections; je vous envoie Cobbett pour vous
+confirmer dans votre orthodoxie.</p>
+
+<p>»Encore un changement; au lieu de <i>un</i>, mettez <i>le: le cœur dont la
+douceur</i>, etc.</p>
+
+<p>»Rappelez-vous que la dédicace doit porter: <i>Au très-honorable lord
+Holland</i>, sans les prénoms <i>Henry</i>, etc.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">20 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Nouvelle besogne pour les libraires de <i>pater noster Row</i>; je fais tous
+mes efforts pour <i>enfoncer le Giaour</i>, tâche qui ne serait pas difficile
+pour tout autre que son auteur.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">22 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Je n'ai pas le tems d'examiner de bien près; je crois et j'espère que
+tout est imprimé correctement. Je me soucie moins que vous ne pourriez
+penser du succès de mes ouvrages; mais la moindre faute de typographie
+me tue; je ne saurais voir sans colère les mots mal employés par les
+compositeurs. Relisez attentivement, je vous prie, et voyez si quelque
+bagatelle ne m'aurait point échappé.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Envoyez les premiers exemplaires, <i>de la part de l'auteur</i>, à
+M. Frère, M. Canning, M. Hébert, M. Gifford, lord Holland, lord
+Melbourne (Whitehall), lady Caroline Lamb (Brocket), M. Hodgson
+(Cambridge), M. Merivale et M. Ward.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">23 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Vous me demandiez quelques réflexions, je vous envoie par <i>Sélim</i>
+(voyez son discours, chant II, page...), dix-huit vers d'une tournure
+réfléchie, pour ne pas dire éthique. Encore une épreuve, décidément la
+dernière, si elle est passable, ou, dans tous les cas, la pénultième. Je
+n'ai pas besoin de dire que je suis fier de l'approbation de M. Canning,
+si effectivement il a bien voulu l'exprimer<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a>
+<a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>. Quant à l'impression,
+imprimez comme vous l'entendrez, à la suite du <i>Giaour</i>, ou séparément,
+si vous l'aimez mieux; seulement conservez-moi quelques exemplaires <i>en
+feuilles</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80"
+name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a href="#footnotetag80">
+(retour) </a> Voici le billet de M. Canning:
+
+<p>«J'ai reçu les livres, et parmi, <i>la Fiancée d'Abydos</i>; elle est
+très-belle, en vérité, très-belle. Lord Byron a eu la bonté de m'en
+promettre un exemplaire, le jour où nous avons dîné ensemble chez M.
+Ward. Je ne rappelle pas cette promesse pour épargner le prix de
+l'achat, mais parce que ce cadeau, de sa part, me flatterait
+infiniment.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote>
+
+<p>»Me pardonnerez-vous de vous arrêter encore une fois? je le fais dans
+votre intérêt. Il faut écrire:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> He makes <i>a solitude, and calls it peace</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>»<i>Makes</i> (fait) se rapproche plus du passage de Tacite dont l'idée est
+imitée, et en outre, c'est une expression plus forte que <i>leaves</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Mark where his carnage and his conquest cease;</i></p>
+<p class="i14"> <i>He makes a solitude, and calls it peace</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>(Voyez, quand son carnage et ses conquêtes cessent, il fait une solitude
+et appelle cela... paix.)</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">27 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Si vous voulez relire attentivement cette épreuve en la confrontant
+avec la dernière que j'ai renvoyée avec des corrections, vous la
+trouverez probablement bonne; vous le pouvez faire au moins aussi bien
+que moi, et je n'en ai pas le tems en ce moment. Je voudrais que la
+nouvelle édition du <i>Giaour</i> fût jointe aux exemplaires que j'ai
+demandés hier pour quelques amis. Si cela n'est pas possible, vous
+enverrez les <i>Giaours</i> après séparément.</p>
+
+<p>»Le <i>Morning-Post</i> dit que je suis l'auteur de <i>Nourjahad</i>! Ce faux
+bruit vient de la complaisance que j'ai eue de leur prêter mes dessins
+pour leurs costumes; mais cela ne vaut pas la peine d'être démenti dans
+les formes. D'ailleurs, cette supposition attirera au pauvre mélodrame
+de furieuses et divertissantes critiques. L'<i>Orientalisme</i>, qui s'y
+trouve, dit-on, dans toute sa splendeur, de quelque auteur qu'il soit,
+équivaut à un avertissement pour vos poésies orientales, en mettant le
+Levant en faveur auprès du public.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'espère que si quelqu'un venait à m'en accuser devant vous,
+vous voudrez bien dire la vérité, c'est-à-dire que je ne suis pas le
+mélodramaturge.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXLIX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">28 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Si ce n'est pas trop abuser de votre obligeance, envoyez, au reçu de la
+présente, en mon nom, à lady Holland, un nouvel exemplaire du
+<i>Journal</i><a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a>
+<a href="#footnote81"><sup class="sml">81</sup></a>; c'est pour le comte Grey, et je vous laisserai mon propre
+exemplaire. Envoyez aussi, dès que vous le pourrez, un exemplaire de <i>la
+Fiancée</i> à M. Sharpe, à lady Holland et à lady Caroline Lamb.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81"
+name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a href="#footnotetag81">
+(retour) </a> <i>Journal de Penrose</i>, livre que M. Murray publiait alors.</blockquote>
+
+<p>»<i>P. S.</i> M. Ward et moi persistons toujours dans notre projet; mais je
+ne vous troublerai d'aucun arrangement au sujet du <i>Giaour</i> et de <i>la
+Fiancée</i><a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a>
+<a href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, jusqu'à notre retour, ou, dans tous les cas, avant le mois
+de mai 1814. D'ici, vous aurez le tems de voir si votre offre vous est
+préjudiciable ou non; dans le premier cas, vous pourrez réduire la somme
+proportionnellement; dans le second, je n'accepterai jamais une offre
+plus élevée que celle que vous avez faite, qui est déjà trop belle et
+certainement plus que raisonnable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82"
+name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a href="#footnotetag82">
+(retour) </a> M. Murray lui avait offert 1,000 guinées des deux poèmes.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»J'ai reçu, ceci entre nous, de sir James Mackintosh un billet
+très-flatteur au sujet de <i>la Fiancée</i>, avec invitation d'aller passer
+la soirée chez lui; mais il est trop tard pour accepter.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Dimanche... lundi matin, 3 heures,<br> <i>jurant</i> et en robe de chambre.</span><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie à tems deux vers que j'ai omis par ma faute, pour en
+faire une page <i>erratum</i>, puisqu'il est trop tard pour les insérer dans
+le texte. Le passage entier est une imitation de la <i>Médée</i> d'Ovide, et,
+sans ces deux vers, il est absolument incomplet. Je vous conjure, que
+cela soit fait directement: cela ajoutera une page, <i>matériellement</i>
+parlant, à votre livre, et ne saurait faire de mal, puisque nous sommes
+encore à tems <i>pour le public</i>. Ô vous, mon cher oracle! répondez-moi
+affirmativement. Vous pouvez envoyer un carton à ceux qui ont déjà leur
+exemplaire, surtout ne manquez pas d'en joindre un à ceux de tous les
+<i>critiques</i>.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai quitté, pour faire cette correction, mon lit, ou du reste
+je ne pouvais dormir; je vais essayer si l'<i>Allemagne</i> opérera sur moi
+comme un somnifère, mais j'en doute.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">29 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«<i>Vous avez</i>, dites-vous, <i>relu avec soin</i>! Comment donc avez-vous pu
+laisser subsister une faute aussi stupide? Ce n'est pas <i>courage</i>, c'est
+<i>carnage</i> qu'il faut. Corrigez cela, si vous ne voulez me forcer à me
+couper la gorge.</p>
+
+<p>»J'apprends avec beaucoup de peine la prise de Dresde.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CL.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Lundi, 29 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Vous en ferez comme il vous plaira; mais que je parte ou que je reste,
+je ne vous dirai pas un mot à ce sujet jusqu'au mois de mai, et encore
+ne vous en parlerai-je à cette époque que si cela ne doit pas vous
+gêner. J'ai bien des choses, particulièrement des papiers, dont je
+désire vous laisser le soin. Il n'est pas nécessaire d'envoyer les vases
+maintenant, M. Ward étant parti pour l'Écosse. Vous avez raison; quant à
+la page d'<i>errata</i>, il vaut mieux la placer au commencement. Les
+complimens de M. Perry sont un peu prématurés; cela peut nous faire
+tort, en excitant une attente dans le public que nous ne justifierons
+peut-être pas; nous devons être au-dessus de ces moyens-là. Je vois le
+second article dans le <i>Journal</i>, ce qui me fait soupçonner que vous
+pourriez être auteur de tous les deux.</p>
+
+<p>»N'aurait-il pas autant valu dire dans l'avertissement <span class="sc">en deux chants</span>?
+Autrement ils vont penser que ce sont encore des <i>fragmens</i>, espèce de
+composition qui ne peut guère aller qu'une fois; <i>une ruine</i> fait
+très-bien dans un paysage, mais on ne s'aviserait pas d'en construire
+une ville. Telle quelle, <i>la Fiancée</i> est jusqu'ici mon seul ouvrage
+d'une certaine étendue, excepté la satire que je voudrais à tous les
+diables; le <i>Giaour</i> est une série de fragmens; <i>Childe</i> n'est pas
+terminé et ne le sera probablement jamais. Je vous renvoie le billet de
+M. Hay, et je vous remercie, ainsi que lui.</p>
+
+<p>»Il a couru quelques épigrammes sur M. Ward; j'en ai vu une aujourd'hui.
+Je n'ai pas vu la première; je l'ai seulement entendue. Quant à la
+seconde, celle que j'ai vue, elle m'a paru mauvaise. J'espère seulement
+que M. Ward voudra bien m'y croire tout-à-fait étranger. J'ai trop
+d'estime pour lui, pour laisser nos différences d'opinions politiques
+dégénérer en animosité, ou applaudir à quoi que ce soit, dirigé contre
+lui ou contre les siens. Il est inutile que vous preniez la peine de me
+répondre, je vous verrai dans le courant de la soirée.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je me suis étendu sur cette épigramme, parce que, d'après ma
+position dans le camp ennemi et la qualité d'<i>ingénieur</i> aux
+avant-postes dont j'y jouis, je pourrais être accusé d'avoir lancé ces
+grenades; mais avec un ennemi aussi honorable, je ne connais que la
+guerre ouverte et non ces escarmouches de partisans. Encore une fois, je
+n'y ai pris et n'y prendrai jamais aucune part; je n'en connais pas même
+l'auteur.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">30 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Imprimez ceci à la suite de <i>tout ce qui a rapport à la Fiancée
+d'Abydos</i>.</p>
+
+<span class="rig">B.</span><br>
+
+<p>»Omission. Chant II, page... après le vers 449,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>So that those arms cling closer round my neck</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>lisez:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Then if my lip once murmur, it must be</i></p>
+<p class="i14"> <i>No sigh for safety, but a prayer for thee</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>(En sorte que, si mes lèvres murmurent, ce ne sera point un soupir pour
+mon salut, mais une prière pour toi.)</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Mardi soir, 30 novembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Au nom de l'exactitude, surtout dans une page d'<i>errata</i>, il faut faire
+la correction que je viens de vous envoyer il n'y a pas une demi-heure,
+sans délai ni retard, et que je voie l'épreuve demain de bonne heure. Je
+me suis rappelé que <i>murmurer</i> est un verbe neutre (en anglais); j'ai
+été obligé de changer mon verbe et d'avoir recours au substantif
+<i>murmure</i>;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>The deepest murmur of this lip shall be</i></p>
+<p class="i14"> <i>No sigh for safety, but a prayer for thee</i>!</p>
+</div></div>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> (Le dernier murmure de ces lèvres sera, non un soupir pour</p>
+<p class="i14"> mon salut, mais une prière pour toi!)</p>
+</div></div>
+
+<p>«N'envoyez pas les exemplaires pour la province, avant que tout ne soit
+comme il faut.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">2 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Dès que vous le pourrez, faites insérer ce que je vous envoie ci-joint
+ou dans le texte ou dans les <i>errata</i>. J'espère qu'il en est encore
+tems, au moins pour quelques exemplaires. Ce changement se rapporte à la
+même partie, l'avant-dernière page avant la dernière correction envoyée.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je crains, d'après tout ce que j'entends dire, que les gens ne
+se soient fait d'avance une trop haute idée de cette nouvelle
+publication: ce serait un malheur; mais il est trop tard pour y
+remédier. C'est la faute de M. Perry et de mes sages amis; n'allez pas,
+vous, élever vos espérances de succès à cette hauteur, de crainte
+d'accidens. Quant à moi, je vous assure que j'ai assez de philosophie
+pour soutenir comme il faut cette épreuve. J'ai fait tout ce qu'il a été
+en mon pouvoir pour empêcher, dans tous les cas, que vous n'y
+perdissiez, ce qui ne doit pas laisser que d'être une consolation pour
+tous deux.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">3 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Je vous envoie une <i>égratignure</i> ou deux qui <i>guérissent</i>. Le
+<i>Christian-Observer</i> est très-peu poli, mais certainement bien écrit, et
+fort tourmenté du néant des livres et des auteurs. Je suppose que vous
+ne serez pas charmé que ce volume soit plus irréprochable, s'il doit
+partager le sort ordinaire des livres de morale.</p>
+
+<p>»Avant d'imprimer, faites-moi voir une épreuve des six vers à
+intercaller.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Lundi soir, 6 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Tout est fort bien, excepté que les vers ne sont pas convenablement
+numérotés, et puis une faute diabolique, page 67, qu'il faut corriger à
+la plume, s'il n'y a plus moyen de le faire autrement, c'est l'omission
+de la négative <i>pas</i> devant <i>désagréable</i>, dans la note sur le <i>Rosaire
+d'ambre</i>. C'est horrible, cela vaut presque ma sottise dans le mauvais
+choix du titre (<i>la Fiancée</i>, etc.). Ne laissez pas un exemplaire sortir
+de votre magasin sans avoir rétabli la négation; c'est une bêtise et un
+contresens, tel que cela est maintenant. Je voudrais que le compositeur
+eût sur le dos un vampire à cheval.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> La page 20 porte toujours <i>a</i> au lieu de <i>ont</i>. Jamais poète
+fut-il assassiné comme je le suis par vos diables de compositeurs?</p>
+
+<p>»2e <i>P. S.</i> Je crois et j'espère que la négation se trouvait dans la
+première édition. Il faut trouver un moyen quelconque de la rétablir.
+J'ai bien assez de mes propres sottises sans répondre encore de celles
+des autres.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">27 décembre 1813.</span><br>
+
+<p>«Lord Holland a la goutte, et vous serait fort obligé si vous pouviez
+obtenir, et lui envoyer, aussitôt que possible, le nouvel ouvrage de Mme
+d'Arblay ou celui de miss Edgeworth. Je sais qu'ils n'ont pas encore
+paru, mais peut-être <i>votre majesté</i> a-t-elle des moyens de se procurer
+ce que nous autres ne pourrions encore obtenir pour notre argent. Je
+n'ai pas besoin de vous dire que, quand vous pourrez ou voudrez
+m'accorder la même faveur, j'en serai très-reconnaissant: je suis malade
+d'impatience de mettre le nez dans le livre de Mme d'Arblay.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Vous me parliez aujourd'hui de l'édition américaine de certain
+ouvrage de ma jeunesse sans cesse se reproduisant. Puisque je n'y puis
+plus rien maintenant, j'aurais quelque curiosité de voir cet échantillon
+de typographie transatlantique. Faitesen donc venir un exemplaire pour
+vous et pour moi, mais n'en importez pas davantage, parce que je désire
+sérieusement que la chose soit oubliée autant qu'elle a été pardonnée.</p>
+
+<p>»Si vous écrivez à l'éditeur du <i>Globe</i>, dites-lui que je ne demande pas
+d'excuses, que je ne veux pas les forcer à se contredire, que je leur
+demande simplement de cesser une accusation la plus mal fondée qu'il se
+puisse imaginer. Je n'ai jamais été conséquent en rien, que dans mes
+principes politiques; et comme ma rédemption ne se peut espérer que de
+cette seule vertu, c'est un meurtre que de m'enlever cette dernière
+ancre de salut.»</p>
+
+<p>Nous pourrions encore mettre sous les yeux de nos lecteurs grand nombre
+de ces promptes missives dans lesquelles il consignait ses pensées
+<i>encore toutes saignantes</i>, mais nous en avons donné assez pour montrer
+qu'il était infatigable à se corriger lui-même, courant sans relâche
+après la perfection, et, comme tous les hommes de génie, entrevoyant
+toujours quelque chose au-delà de ce qu'il était parvenu à produire.</p>
+
+<p>À cette époque un appel fut fait à sa générosité par une personne dont
+la mauvaise réputation eût facilement motivé un refus aux yeux de la
+plupart des hommes. Toutefois, cette circonstance même le lui fit
+favorablement accueillir par un sentiment de philantropie plus éclairé;
+car M. Murray lui faisant des observations sur ses intentions généreuses
+à l'égard d'un homme à qui personne autre ne donnerait un sou: «C'est
+précisément parce que personne autre ne le lui donnera, que je dois
+venir à son secours.» La personne dont il s'agit ici était M. Thomas
+Ashe, auteur d'une certaine brochure intitulée <i>le Livre</i>, qui, par les
+matières délicates et secrètes qui y étaient discutées, attira plus
+l'attention du public que ne le méritait l'auteur par le talent et même
+la méchanceté qu'il y avait mis. Dans un accès de repentir, que nous
+devons croire sincère, cet homme écrivit à Lord Byron, alléguant sa
+pauvreté pour excuse du vil emploi qu'il avait fait jusqu'alors de sa
+plume, et sollicitant l'assistance de sa seigneurie pour le mettre à
+même d'exister à l'avenir d'une manière plus honorable. C'est à cette
+demande que Lord Byron fit la réponse suivante, si remarquable par la
+raison élevée et les sentimens on ne peut plus honorables qu'il y
+déploie.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLII.</h3>
+
+<h4>À M. ASHE.</h4>
+
+<span class="rig">N° 4, Bennet-Street, Saint-James's, 14 décembre 1813.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Je vais demain à la campagne pour quelques jours; à mon retour je
+répondrai plus au long à votre lettre. Quelle que soit votre situation,
+je ne puis qu'approuver votre résolution d'abjurer et d'abandonner la
+composition et la publication d'ouvrages tels que ceux dont vous parlez.
+Croyez-m'en, ils amusent peu de gens, déshonorent l'auteur et le
+lecteur, et ne profitent à personne. Ce sera un plaisir pour moi, autant
+que mes moyens bornés me le permettront, de vous aider à vous délivrer
+d'une pareille servitude. Dans votre réponse, dites-moi de quelle somme
+vous auriez besoin pour vous retirer des mains de ceux qui vous
+emploient actuellement, et vous procurer au moins une indépendance
+temporaire; je serai charmé d'y contribuer en ce que je pourrai. Il faut
+que je termine ici ma lettre pour le présent. Votre nom ne m'est pas
+inconnu, et je regrette, dans votre intérêt même, que vous l'ayez
+jamais, attaché aux ouvrages que vous avez cités. En m'exprimant ainsi
+je ne fais que répéter vos propres paroles, et je n'ai pas la moindre
+intention de dire un seul mot qui puisse paraître une insulte à votre
+malheur. Si donc je vous avais blessé en quoi que ce puisse être, je
+vous prie de me le pardonner.</p>
+
+<p>»Je suis, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Ashe indiqua 150 livres sterling comme la somme dont il avait besoin
+pour sortir d'embarras, et dit qu'il désirait qu'elle lui fût avancée à
+raison de 10 livres par mois. Quelques jours s'étant écoulés sans qu'il
+reçût de nouvelles de sa demande, le timide solliciteur la renouvela, se
+plaignant, à ce qu'il paraît, qu'elle eût été négligée. Là-dessus Lord
+Byron, avec une bonté dont bien peu de personnes eussent été capables en
+pareil cas, lui fit la réponse suivante.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLIII.</h3>
+
+<h4>À M. ASHE.</h4>
+
+<span class="rig">5 janvier 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Quand vous accusez de négligence une personne qui vous est étrangère,
+vous oubliez qu'il est possible que des affaires ou une absence de
+Londres aient causé le retard dont vous vous plaignez, comme c'est ici
+absolument le cas. Arrivons au fait. Je consens à faire ce que je puis
+pour vous tirer de votre position. J'examinais votre premier plan<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a>
+<a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>,
+mais il paraît que votre propre impatience l'a rendu impraticable, au
+moins quant à présent. Je déposerai entre les mains de M. Murray la
+somme que vous avez fixée, pour vous être avancée, à raison de 10 livres
+sterling par mois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83"
+name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a href="#footnotetag83">
+(retour) </a> Sa première idée avait été d'aller se fixer à Botany-Bay.</blockquote>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'écris dans un moment où je suis fort pressé, ce qui peut
+faire paraître ma lettre bien froide et bien courte; mais, je vous le
+répète, je n'ai pas la plus légère envie de vous offenser.»</p>
+
+<p>Cette promesse faite avec tant d'humanité fut ponctuellement exécutée;
+voici l'un des reçus d'Ashe que je trouve parmi ses lettres à M. Murray:
+«J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un nouveau reçu de 10 livres
+sterling, que vous m'avez remises, suivant les ordres généreux de Lord
+Byron<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a>
+<a href="#footnote84"><sup class="sml">84</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84"
+name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a href="#footnotetag84">
+(retour) </a> Quand ces avances mensuelles se furent élevées à la somme
+de 70 livres sterling, Ashe écrivit pour demander que les autres 80
+livres lui fussent remises d'une seule fois pour lui permettre,
+disait-il, de profiter d'un passage à la Nouvelle-Galles; qui lui était
+offert de nouveau. En conséquence, cette somme lui fut remise sur
+l'ordre de Lord Byron.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>Son ami, M. Merivale, l'un des traducteurs des <i>Extraits de
+l'Anthologie</i>, qu'il regrettait, ainsi que nous l'avons vu, de n'avoir
+pas emportés avec lui dans ses voyages, publia vers cette époque un
+poème, et reçut de Lord Byron la lettre de compliment suivante.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLIV.</h3>
+
+<h4>À M. MERIVALE.</h4>
+
+<span class="rig">Janvier 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Merivale</span>,</p>
+
+<p>«J'ai lu avec grand plaisir Roncevaux, et j'y aurais trouvé bien peu de
+choses à reprendre, si j'avais été disposé à critiquer. Il y a une
+variante de deux vers dans l'un des derniers chants; je crois que <i>Live
+and protect</i> vaut mieux, parce que <i>Oh who?</i> entraînerait un doute sur
+le pouvoir ou la volonté de Roland à cet égard. Je conviens qu'il peut y
+avoir du doute sur la place qu'il convient d'assigner à une partie du
+poème, et entre quelles actions il faudrait la mettre; mais c'est un
+point que vous êtes plus que moi en état de décider. Seulement, si vous
+voulez obtenir tout le succès que vous méritez, <i>n'écoutez jamais vos
+amis</i>, et, comme je ne suis pas le moins importun, écoutez-moi moins que
+qui que ce soit.</p>
+
+<p>»J'espère que vous paraîtrez bientôt. <i>Mars</i>, mon cher monsieur, est le
+mois pour ce <i>commerce</i>, et il ne le faut pas oublier. Vous avez fait là
+un fort beau poème, et je ne vois que le goût détestable de l'époque qui
+vous pourrait faire du tort; encore suis-je sûr que vous en triompherez.
+Votre mètre est admirablement choisi et marié<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a>
+<a href="#footnote85"><sup class="sml">85</sup></a>» ........................
+.........................................................................</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85"
+name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a href="#footnotetag85">
+(retour) </a> Nous n'avons qu'un fragment de cette lettre, le reste est
+perdu.</blockquote>
+
+<p>Dans les extraits de son journal que nous venons de donner, il y a un
+passage qui n'a pu manquer d'être remarqué, lorsqu'après avoir parlé de
+son admiration pour une certaine dame dont il a lui-même laissé le nom
+en blanc, le noble écrivain ajoute: <i>Une femme serait mon salut</i>. Ses
+amis étaient convaincus qu'il était tems qu'il cherchât dans le mariage
+un refuge contre toutes les contrariétés que lui avaient amenées à leur
+suite une série d'attachemens moins réguliers: ils l'avaient déterminé,
+depuis un an avant, à tourner sérieusement ses pensées vers ce but,
+autant toutefois qu'il en était susceptible. C'est surtout, je pense,
+par ces conseils et par l'intervention de son amie, lady Melbourne,
+qu'il s'était déterminé à demander la main de miss Milbanke, parente de
+cette dame. Quoique ses propositions n'eussent pas été acceptées à cette
+époque, le refus fut accompagné de toutes les assurances possibles
+d'amitié et d'estime: on exprima même le désir singulier de voir
+continuer entre eux une correspondance assez étrange entre deux jeunes
+gens de sexe différent, dont l'amour n'était pas le motif, et cette
+correspondance continua d'avoir lieu. Nous avons vu quel cas Lord Byron
+faisait des vertus et des qualités de cette jeune dame, mais il est
+évident qu'à cette époque il n'était question d'amour ni de l'un ni de
+l'autre côté<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a>
+<a href="#footnote86"><sup class="sml">86</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86"
+name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a href="#footnotetag86">
+(retour) </a> Le lecteur a déjà vu ce que Lord Byron dit lui-même à ce
+sujet dans son journal: <i>Quelle étrange situation! quelle étrange amitié
+que la nôtre, sans une étincelle d'amour de l'un ou de l'autre côté</i>,
+etc.</blockquote>
+
+<p>Dans l'intervalle, de nouvelles liaisons, où le cœur du poète était la
+dupe volontaire de son imagination et de sa vanité, vinrent détourner
+son attention. Cependant, et c'est ordinairement la punition de ces
+sortes de commerces, à peine une de ces aventures était-elle terminée
+qu'il soupirait après le joug salutaire du mariage, comme la seule chose
+qui pût en empêcher le retour. Il est vrai d'ajouter que, pendant le
+tems qui s'écoula entre le refus de miss Milbanke et celui où elle
+l'accepta, deux ou trois autres jeunes dames de qualité furent
+successivement l'objet de ses rêves de mariage. Je passai avec lui
+beaucoup de tems, ce printems et le précédent, dans la société de l'une
+d'elles dont la famille m'honorait de son amitié, et l'on verra que,
+dans la suite de sa correspondance, il me représente comme ayant
+vivement désiré lui voir cultiver les bienveillantes dispositions de
+cette jeune dame, pour amener au moins quelque chance de mariage.</p>
+
+<p>Il est indubitable que j'aie pu exprimer plus d'une fois de pareilles
+idées. Partageant complètement son opinion et celle de la plupart de ses
+amis, que le mariage était son seul salut contre cette foule de liaisons
+passagères auxquelles il se laissait sans cesse tenter à cette époque,
+je ne voyais dans aucune des jeunes personnes sur lesquelles il semblait
+porter des vues plus légitimes, un ensemble plus complet des qualités
+nécessaires pour le rendre heureux et fidèle, que dans la dame dont il
+est ici question. À une beauté extrêmement remarquable elle joignait un
+esprit intelligent et naturel, assez d'études pour perfectionner le
+goût, beaucoup trop de goût pour faire parade de ses études. Avec un
+caractère essentiellement patricien et fier comme le sien, mais qui ne
+décelait son orgueil que par la délicate générosité de ses procédés, il
+lui fallait une femme d'une ame aussi grande que la sienne, qui passât
+quelques-uns de ses défauts en considération de ses nobles qualités et
+de sa gloire, qui sût même sacrifier une partie de son bonheur
+personnel, plutôt que de violer l'espèce de responsabilité que lui
+imposerait aux yeux du monde entier l'honneur d'être la femme de Lord
+Byron. Telle était l'idée que, par une longue expérience, je m'étais
+faite du caractère de cette jeune dame, et voyant mon noble ami déjà
+charmé par ses avantages extérieurs, je ne sentis pas moins de plaisir à
+rendre justice aux qualités encore plus rares qu'elle possédait, qu'à
+m'efforcer d'élever l'ame de mon ami à la contemplation d'un caractère
+de femme plus noble que celui des femmes que pour son malheur il avait
+jusque-là pu étudier.</p>
+
+<p>Voilà jusqu'où j'ai pu être conduit par les idées qu'il m'attribue à ce
+sujet. Mais en me supposant, comme il le fait dans une de ses lettres,
+un désir fixe et arrêté de voir conclure cette affaire, il va plus loin
+que je ne suis jamais allé. Quant à la jeune personne elle-même, objet,
+sans le savoir, de tous ces projets, et qui n'a jamais vu en lui qu'une
+connaissance distinguée, elle eût pu consentir à entreprendre la tâche
+périlleuse, mais cependant possible et glorieuse, d'attacher Byron à la
+vertu: mais quelque désirable que ce résultat pût me paraître en
+théorie, j'avoue que ce n'est pas sans trembler que j'aurais vu risquer
+dans cet essai le bonheur d'une jeune demoiselle que j'avais connue et
+appréciée dès son enfance.</p>
+
+<p>Je vais maintenant reprendre la suite de son journal, que j'avais
+interrompu, et que le noble auteur, comme on le va voir, avait aussi
+discontinué pendant quelques semaines à cette époque.</p>
+<br>
+
+<h4>JOURNAL, 1814.</h4>
+
+<span class="rig">18 février.</span><br>
+
+<p>«Il y a plus d'un mois que je n'ai tenu ce journal; la plus grande
+partie s'en est passée hors de Londres et à Nottingham: somme toute, ce
+fut un mois bien et agréablement employé, du moins aux trois quarts. À
+mon retour, je trouve les feuilles publiques en fureur<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a>
+<a href="#footnote87"><sup class="sml">87</sup></a> et la ville
+soulevée contre moi, parce que j'ai signé et publié de nouveau deux
+stances sur les larmes de la princesse Charlotte, pleurant le discours
+que le régent adressa à lord Landerla en 1812. Ils y reviennent tous;
+quelques-unes des injures ne manquent pas de talent; toutes partent du
+fond du cœur. On parle d'une motion dans notre chambre à ce sujet...
+soit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87"
+name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a href="#footnotetag87">
+(retour) </a> Aussitôt après la publication du <i>Corsaire</i>, auquel
+avaient été joints les vers en question:
+
+<p class="mid">Pleure, fille de royal lignage, etc.</p>
+
+<p>une série d'attaques dirigées, non-seulement contre Lord Byron, mais
+encore contre ceux qui s'étaient depuis peu déclarés ses amis, commença
+dans le <i>Courrier</i> et le <i>Morning-Post</i>, et se continua pendant tous les
+mois de février et de mars. Ces écrivains reprochaient surtout au noble
+auteur ce qu'eux-mêmes aujourd'hui seraient sans doute assez justes pour
+louer en lui, je veux dire l'espèce de réparation qu'il s'était cru
+obligé de faire à tous ceux qu'il avait offensés dans sa première
+satire. Sentiment de justice honorable, même dans les excès contraires
+auxquels il a pu l'entraîner.</p>
+
+<p>Malgré le ton léger avec lequel il affecte çà et là de parler de ces
+attaques, il est évident qu'il en était fort tourmenté; effet qu'en les
+relisant aujourd'hui, on aurait peine à concevoir, si l'on ne se
+rappelait la propriété que Dryden attribue aux petits esprits comme à
+d'autres petits animaux: «Ce n'est guère qu'à leurs morsures que nous
+nous apercevons de leur existence.»</p>
+
+<p>Voici deux échantillons de la manière dont les gagistes du ministère
+osaient parler d'un des maîtres de la lyre anglaise. «Tout cela aurait
+pu dormir dans l'oubli avec les drames de lord Carlisle et les poésies
+de Lord Byron.»--«Les poésies de Lord Byron ne manquent pas de
+partisans, mais la plupart des meilleurs juges lui assignent une place
+très-inférieure parmi les poètes du second ordre.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote><br>
+
+<p>»J'ai lu le <i>Morning-Post</i> à mon lever, contenant la bataille de
+Bonaparte, la destruction de la douane et un article sur moi, long comme
+ma généalogie, et injurieux à l'ordinaire.</p>
+
+<p>»Hobhouse est de retour en Angleterre; c'est le meilleur de mes amis, le
+plus gai, et un homme du talent le plus vrai et le plus solide.</p>
+
+<p>»Le <i>Corsaire</i> a été imaginé, écrit, publié, etc., depuis que je n'ai
+mis la main à ce journal. On dit qu'il réussit fort bien; il a été écrit
+<i>en amore</i> et beaucoup d'après la <i>vie réelle</i>. Murray est content de la
+vente; et si le public est aussi content de l'acquisition, c'est tout ce
+qu'il faut.»</p>
+
+<span class="rig">9 heures.</span><br>
+
+<p>«Je suis allé chez Hanson pour affaires. J'ai vu Rogers, et reçu un
+billet de lady Melbourne, <i>qui dit que l'on dit que</i> je suis bien
+triste. Je ne sais si je le suis ou non. La vérité est que j'ai beaucoup
+de <i>cette périlleuse drogue qui fait un poids dans le cœur</i>. Il vaut
+mieux qu'ils prennent cela pour le résultat des attaques des journaux,
+que s'ils en connaissaient la véritable cause; mais... Ah!... ah!...
+toujours un <i>mais</i> à la fin du chapitre.</p>
+
+<p>»Hobhouse m'a conté mille anecdotes de Napoléon, toutes vraies et
+excellentes; cet Hobhouse est le plus divertissant compagnon que je
+connaisse, et un fort bel homme, par-dessus le marché.</p>
+
+<p>»J'ai lu un peu, j'ai écrit quelques lettres et quelques billets, et je
+suis seul, ce que Locke appelle être en mauvaise compagnie: <i>Ne soyez
+jamais seul, jamais oisif</i>! L'oisiveté est un mal, d'accord; mais je ne
+vois pas grand mal dans la solitude. Plus je vois les hommes, moins je
+les aime. Si je pouvais seulement en dire autant des femmes, tout serait
+pour le mieux. Eh! pourquoi ne le pourrais-je pas? J'ai vingt-six ans,
+mes passions ont eu de quoi se satisfaire, mes affections de quoi se
+refroidir, et <i>cependant... cependant</i>... toujours des <i>mais</i> et des
+<i>cependant</i>. «Très-bien, vous êtes un marchand de poisson...
+Retirez-vous dans un couvent.» Ils se moquent de moi à plaisir.»</p>
+
+<span class="rig">Minuit.</span><br>
+
+<p>«J'ai commencé une lettre que j'ai jetée au feu; j'ai lu... tout cela
+inutilement. Je n'ai point fait de visite à Hobhouse, comme je l'avais
+promis et comme je l'aurais dû: n'importe, c'est moi qui y perds... Fumé
+des cigares.</p>
+
+<p>»Napoléon! cette semaine décidera son sort. Tout semble contre lui; mais
+je crois et j'espère qu'il sortira vainqueur de la lutte, ou que du
+moins il chassera les envahisseurs. Quel droit avons-nous d'imposer tel
+ou tel souverain à la France? Oh! une république! Tu dors, Brutus!
+Hobhouse est plein d'anecdotes qu'il a recueillies sur le continent
+concernant cet homme extraordinaire; toutes en faveur de son courage et
+de ses talens, mais contre sa bonhomie. Cela n'est pas étonnant:
+comment, lui, qui connaît si bien le genre humain, pourraît-il ne pas le
+haïr et le mépriser?</p>
+
+<p>»Plus l'égalité est grande, plus les maux se distribuent impartialement;
+ils deviennent plus légers en se divisant davantage: or donc, une
+république!</p>
+
+<p>»Encore des invitations de Mme de Staël; je n'y veux pas répondre.
+J'admire ses talens; mais, en vérité, sa société est assommante: c'est
+une avalanche qui vous enterre sous une masse de brillantes futilités.
+Tout cela n'est que de la neige et des sophismes.</p>
+
+<p>»Irai-je chez Mackintosh mardi? je ne suis pas allé chez le marquis de
+Lansdowne, ni chez miss Berry; ce sont cependant deux maisons fort
+agréables. Celle de Mackintosh l'est aussi; mais je ne sais, il n'y a
+rien à gagner à toutes ces parties, à moins qu'on ne doive y rencontrer
+la dame de ses pensées.</p>
+
+<p>»Je m'étonne comment diable qui que ce soit a pu faire ce monde,
+pourquoi avoir fait des <i>dandies</i>, par exemple, des rois, des <i>fellows</i>
+de collége<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a>
+<a href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>, des femmes <i>d'un certain âge</i>, bon nombre d'hommes de
+tout âge, et moi surtout!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> <i>Divesne, prisco natus ab Inacho,</i></p>
+<p class="i16"> <i>Nil interest, an pauper et infima</i></p>
+<p class="i18"> <i>De gente, sub dio moreris,</i></p>
+<p class="i20"> <i>Victima nil miserantis Orci.</i></p>
+<p class="i14"> <i>................................</i></p>
+<p class="i14"> <i>Omnes eodem cogimur</i>.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88"
+name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a href="#footnotetag88">
+(retour) </a> On appelle <i>fellows</i> ceux qui ont pris des grades dans une
+université, et ont été élus de certaines pensions prises sur les fonds
+de leur collége particulier; pensions qui ne donnent aucunes fonctions,
+n'obligent pas même à la résidence, et ne se perdent que par le mariage
+du sujet, qui doit être célibataire pour continuer à en jouir.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Il y a-t-il quelque chose au-delà? Qui le sait? ceux qui ne le peuvent
+pas dire. Qui nous dit qu'il y ait effectivement un autre monde? ceux
+qui ne le peuvent pas savoir. Quand le sauront-ils? peut-être au moment
+où ils s'y attendront le moins, et généralement au moment où ils ne le
+souhaiteront pas. Sous ce dernier objet, tous les hommes ne sont pas
+égaux: cela dépend beaucoup de l'éducation, un peu des nerfs et des
+habitudes, mais surtout de la digestion.»</p>
+
+<span class="rig">Samedi, 19 février.</span><br>
+
+<p>«Je viens de voir Kean dans le rôle de Richard. Parbleu, voilà un homme
+qui a de l'ame, de la vie, de la nature, de la vérité, sans exagération
+ni diminution. Kemble est parfait dans Hamlet; mais Hamlet n'est pas
+dans la nature. Richard est un homme, et Kean est absolument Richard.
+Maintenant, à mes affaires...</p>
+
+<p>»Je suis allé chez Waite. Mes dents sont blanches et en bon état; mais
+il dit que j'en grince dans mon sommeil, et que j'en émousse la pointe.
+Le sommeil ne m'est pas favorable, et cependant je lui fais ma cour
+quelquefois douze heures sur vingt-quatre.»</p>
+
+<span class="rig">20 février.</span><br>
+
+<p>«À peine levé, j'ai déchiré deux feuilles de ce journal, je ne sais pas
+pourquoi. Hodgson m'est venu voir, et sort d'ici à l'instant. Il a
+beaucoup de bonhomie, bien d'autres bonnes qualités et bien plus de
+talens qu'on ne lui en accorde, hors du petit cercle de ses amis
+intimes.</p>
+
+<p>»Une invitation à dîner chez lord Holland pour y rencontrer Kean. Cet
+acteur le mérite et j'espère qu'en fréquentant la bonne société, il
+évitera le malheureux défaut qui a été la ruine de Cooke. Il est
+maintenant plus grand que lui sur la scène, et ne saurait être moins que
+lui dans le monde. Un des journaux le critique et le déprécie
+stupidement. Je crois qu'hier soir il a été un peu inférieur à ce qu'il
+m'avait paru la première fois. Ce pourrait bien être l'effet de toutes
+ces petites critiques de détails, mais j'espère qu'il a trop de bon sens
+pour en faire le moindre cas. Il ne peut s'attendre à conserver sa
+supériorité actuelle ou même à monter plus haut, sans exciter la
+jalousie de ses camarades, et les critiques de leurs partisans. Mais
+s'il ne parvient pas à triompher d'eux tous, il ne reste plus de chance
+au mérite dans ce siècle d'intrigues et de cabales.</p>
+
+<p>»Je voudrais avoir le talent du drame, je ferais une tragédie
+<i>maintenant</i>. Mais non, il est trop tard. Hodgson parle d'en écrire une;
+je crois qu'il réussira, et que Moore devrait essayer aussi. Il a
+beaucoup de talens, et des talens variés; en outre il a beaucoup vu et
+beaucoup réfléchi. Pour qu'un auteur touche les cœurs, il faut que le
+sien ait senti, mais que peut-être il ait cessé d'être le jouet des
+passions. Quand vous êtes sous leur influence, vous ne pouvez que les
+sentir, sans être capable de les décrire, pas plus qu'au milieu d'une
+action importante, vous n'êtes capable de vous tourner vers votre voisin
+et de lui en faire le récit! Quand tout est fini, irrévocablement fini,
+fiez-vous-en à votre mémoire; elle n'est alors que trop fidèle.</p>
+
+<p>»Je suis sorti, j'ai répondu à quelques lettres, bâillé de tems en tems
+et lu les <i>Brigands</i> de Schiller: la pièce est bien, mais <i>Fiesque</i> vaut
+mieux; Alfiéri et l'<i>Aristodème</i> de Monti sont encore infiniment
+supérieurs. Les tragiques italiens ont plus d'égalité que les allemands.</p>
+
+<p>»J'ai répondu au jeune Reynolds, ou plutôt je lui ai accusé réception de
+son poème, <i>Safie</i>. Ce jeune homme a du talent, mais beaucoup de ses
+pensées sont empruntées, <i>d'où?</i> c'est aux écrivains de <i>Revues</i> à le
+chercher. Je n'aime pas à décourager un débutant, et je crois, bien
+qu'il soit un peu rude et plus oriental, qu'il le serait s'il avait vu
+la scène où il place son histoire: il a beaucoup de moyens; à coup sûr
+ce n'est pas la chaleur qui lui manque.</p>
+
+<p>»J'ai reçu une singulière épître, et la manière dont elle m'est
+parvenue, par les mains de lord Holland, n'est pas moins curieuse que la
+lettre elle-même, qui du reste est flatteuse et fort jolie.»</p>
+
+<span class="rig">Samedi, 27 février.</span><br>
+
+<p>«Me voici, ici seul, au lieu d'être à dîner chez lord Holland, où
+j'étais invité; mais je ne me sens disposé à aller nulle part. Hobhouse
+dit que je deviens loup-garou, une espèce de démon de la solitude. C'est
+vrai, mais le fait est que je suis simplement demeuré moi-même. La
+semaine dernière s'est passée à lire, à aller au spectacle, à recevoir
+quelques visites de tems en tems, à bâiller quelquefois, à soupirer
+quelquefois, et sans écrire autre chose que des lettres. Si je pouvais
+lire toujours, je ne sentirais jamais le besoin de la société. Est-ce
+que je la regrette?... Einh! Einh! les hommes ne m'amusent pas beaucoup
+et je n'aime qu'une seule femme... à la fois.</p>
+
+<p>»Il y a quelque chose de doux pour moi dans la présence d'une femme, une
+sorte d'influence étrange, même dans celles dont je ne suis pas
+amoureux, influence dont je ne puis absolument me rendre compte, avec
+l'opinion peu avantageuse que j'ai de leur sexe. Cependant je me sens de
+meilleure humeur envers moi-même et tout le reste quand il y a une femme
+près de moi. Même mistress Mule<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a>
+<a href="#footnote89"><sup class="sml">89</sup></a>, mon allumeuse de feu, la femme la
+plus vieille et la plus ridée qui soit dans cet emploi, la femme la plus
+revêche pour tout le monde, excepté moi, me fait toujours rire; ce qui,
+il est vrai, n'est pas difficile, quand je suis de bonne humeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89"
+name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a href="#footnotetag89">
+(retour) </a> Cette vieille servante, dont le crayon seul pourrait
+représenter la maigreur et l'air de sorcière, fournit un nouvel exemple
+de la facilité avec laquelle Lord Byron s'attachait aux choses même les
+plus communes, lorsqu'elles avaient une fois excité son bon naturel en
+leur faveur, et qu'elles étaient devenues comme associées à ses pensées.
+Il trouva d'abord cette vieille femme dans son logement garni de
+Bennet-Street, où elle fut pendant six mois une espèce d'épouvantail
+pour ses visiteurs. Lorsque l'année suivante il fut logé dans
+Albany-Street, un des grands avantages que ses amis voyaient dans ce
+changement était de se trouver débarrassés de ce fantôme. Mais non...
+ils l'y trouvèrent: il l'y avait amenée de Bennet-Street. L'année
+suivante, il était marié, et tenait maison dans Piccadilly; et là, comme
+Mrs. Mule n'avait apparu à aucun des visiteurs, on conclut avec trop de
+précipitation que la sorcière avait disparu. Cependant, un d'entre ceux
+de ses amis qui avaient le plus vivement entretenu cette espérance
+trompeuse, s'étant présenté à la porte un jour où tous les domestiques
+mâles étaient absens, elle lui fut, à sa grande épouvante, ouverte par
+ce même personnage fantastique. La sorcière, il est vrai, avait beaucoup
+gagné quant au vêtement, elle avait grandi avec le nombre des gens de
+son maître; une perruque neuve et d'autres signes extérieurs attestaient
+la promotion qu'elle venait d'obtenir. Quand on demandait à Lord Byron
+pourquoi il promenait ainsi cette vieille femme avec lui de maison en
+maison, sa seule réponse était: «<i>Cette pauvre diablesse a toujours été
+si bonne pour moi!</i>»</blockquote>
+
+<p>»Ah! Ah!... je voudrais être dans mon île! je ne me porte pas bien, et
+cependant j'ai l'air d'être en bonne santé. Je crains par momens que ma
+tête ne soit pas absolument en bon état; et pourtant ma tête et mon cœur
+ont soutenu bien des assauts; qui pourrait les ébranler maintenant? Ils
+se déchirent eux-mêmes et je suis malade... malade!</p>
+
+<blockquote>
+ »Détache-moi, je te prie, ce bouton; pourquoi faut-il qu'un
+ chat, un rat, un chien vivent, et que <i>toi</i> seul tu n'aies
+ pas de vie<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a>
+<a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>?
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90"
+name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a href="#footnotetag90">
+(retour) </a> Shakspeare.</blockquote>
+
+<p>»Vingt-six ans, à ce que l'on dit... j'aurais pu et je devrais être
+pacha à cet âge-là. Je commence à être fatigué de l'existence.</p>
+
+<p>»Bonaparte n'est pas encore à terre; il a battu Blücher et repoussé
+Schwartzenberg. Voilà ce que c'est que d'avoir de la tête. S'il gagne
+encore une fois sa patrie, <i>væ victis!</i>»</p>
+
+<span class="rig">Dimanche, 6 mars.</span><br>
+
+<p>«Mardi dernier j'ai dîné chez Rogers, avec Mme de Staël, Mackintosh,
+Shéridan, Erskine, Payne, Knight, lady Donegall et miss R... Shéridan
+nous a conté une excellente histoire de lui et du mouchoir de Mme
+Récamier; Erskine, quelques histoires où il n'était question que de lui.
+Mme de Staël va, dit-elle, écrire un gros livre sur l'Angleterre; pour
+<i>gros</i>, je m'en rapporte à elle. Elle m'a demandé ce que je pensais du
+*** de miss ***, et je lui ai répondu avec beaucoup de sincérité que je
+le trouvais bien mauvais et fort inférieur à tout le reste. Je réfléchis
+ensuite que lady Donegall étant Irlandaise, il était possible qu'elle
+patronisât ***, et je fus fâché d'avoir ainsi exprimé mon opinion, car
+je n'aime pas mécontenter les gens dans leur personne ou dans leurs
+protégés; on a toujours l'air de l'avoir fait à dessein. Le dîner se
+passa très-bien, et le poisson était fort de mon goût, mais, nous
+quittâmes la table beaucoup trop tôt après les dames, et Mrs. Corinne y
+reste toujours si long-tems, que nous souhaitions lui voir prendre le
+chemin du salon.</p>
+
+<p>»C*** est venu me voir aujourd'hui, et pendant que nous causions
+ensemble, est arrivé Merivale. C*** ignorant que le nouveau venu est
+l'auteur de l'article sur la correspondance de Grimm, dans le
+<i>Quarterly-Review</i>, se prit à parler de cet article comme de la chose la
+plus fade du monde. Moi, qui étais dans le secret, je changeai la
+conversation le plus vite qu'il me fut possible, et C*** s'en alla, bien
+convaincu qu'il avait fait la meilleure impression sur sa nouvelle
+connaissance. Heureusement Merivale est un très-bon enfant ou Dieu sait
+ce qu'il aurait pu résulter d'une pareille maladresse. Je n'ai pas osé
+le regarder pendant ce discours inopportun; mais, pour mon compte,
+j'étais sur des charbons, car j'aime fort Merivale, aussi bien que
+l'article en question...</p>
+
+<p>»Je suis invité pour demain soir chez lady Keith: je crois que j'irai;
+mais ce sera la première invitation que j'accepterai cette <i>saison</i>,
+comme l'appela si élégamment le savant Fletcher, lorsque j'eus l'œil et
+la joue ouverts par une pierre que me lança maladroitement le petit
+bambin de lady ***. «<i>Ce n'est rien, milord, il n'y paraîtra plus avant
+la saison</i>,» comme si un œil ne me devait être d'aucune utilité d'ici
+là.</p>
+
+<p>»Lord Erskine m'a apporté son fameux pamphlet, avec une note marginale
+et des corrections de sa main; je l'ai envoyé pour être magnifiquement
+relié, et je le garderai comme une relique.</p>
+
+<p>»J'ai fait encadrer ma belle gravure de Napoléon; ses vêtemens impériaux
+lui vont comme s'il était né dedans et qu'il les eût portés toute sa
+vie.»</p>
+
+<span class="rig">7 mars.</span><br>
+
+<p>«Levé à sept heures, prêt à huit et demie, je suis allé chez M. Hanbon,
+dans Beskeley-Square; de là à l'église avec sa fille aînée, Mary Anne,
+bonne fille, que j'ai conduite à l'autel pour y épouser le comte de
+Portsmouth. Je l'ai vu faire comtesse en bonne forme, j'ai congratulé sa
+famille et son mari, bu en leur félicité réciproque un grand verre de
+vin, d'excellent Xérès, et m'en suis revenu. On m'avait engagé à rester
+pour dîner, je n'ai pu accepter. À trois heures j'ai posé chez Phillips
+pour mon portrait. Je suis allé ensuite chez lady M***; je l'aime tant
+que j'y reste toujours trop long-tems. <i>Memento</i>... m'en corriger.</p>
+
+<p>»J'ai passé la soirée avec Hobhouse: il a commencé un poème qui promet
+beaucoup; je voudrais bien qu'il le terminât. J'ai entendu lire quelques
+extraits fort curieux d'une vie de Morosini, ce fou de Vénitien qui a
+brûlé l'Acropolis et Athènes avec une bombe; que le diable l'emporte!
+L'envie de dormir m'a ramené ici; je vais me coucher immédiatement, et
+suis engagé à me trouver demain avec Shéridan chez Rogers.</p>
+
+<p>»C'est une cérémonie assez originale que celle du mariage: j'en ai vu
+beaucoup de grecs et de catholiques; un seul en Angleterre, il y a bien
+des années. Il y a quelques phrases étranges dans le prologue
+(l'exhortation) qui m'ont forcé à me retourner pour ne pas rire au nez
+de l'homme en surplis. J'ai fait une bévue quand il s'est agi de joindre
+les mains des deux heureux époux: j'avais pris leurs deux mains gauches;
+je m'en suis aperçu, j'ai réparé mon erreur et me suis hâté de me
+retirer derrière la balustrade pour dire <i>amen</i>. Portsmouth répondait
+comme s'il eût su tout le rituel par cœur, et allait au moins aussi vite
+que le prêtre. Il est maintenant minuit, et...»</p>
+
+<span class="rig">Jeudi, 10 mars.</span><br>
+
+<p>«Mardi j'ai dîné avec Rogers, Mackintosh, Shéridan et Sharpe; longues
+conversations et bonnes, excepté le peu que j'y ai hasardé. On a
+beaucoup parlé de l'ancien tems, d'Horne Tooke, des jugemens, du
+témoignage de Shéridan, d'anecdotes de cette époque où, hélas! je
+n'étais qu'un enfant. Si j'avais été homme, j'aurais fait un lord Edward
+Fitzgerald anglais.</p>
+
+<p>»J'ai reconduit Shéridan chez Brooke, où aussi bien il n'eût pas été
+capable de se conduire lui-même, car nous avions été seuls à boire.
+Sherry est dans l'intention de se présenter à Westminster que Cochrane
+va nécessairement cesser de représenter. Brougham se met aussi sur les
+rangs; j'ai grand'peur pour ce pauvre Sherry. Tous deux ont des talens
+du premier ordre; mais le plus jeune a <i>encore</i> une bonne réputation.
+Nous verrons, s'il arrive à l'âge de son compétiteur, comment il
+retirera ses mains du fer rouge placé au timon des affaires publiques.
+Je ne sais, mais je n'aime pas à voir décliner les anciens, surtout
+Shéridan, malgré toute sa méchanceté.</p>
+
+<p>»J'ai reçu du père et de la mère de lady Portsmouth les plus vifs
+remerciemens pour le mariage que j'ai procuré à leur fille. Je ne le
+regrette pas, car elle a tout-à-fait l'air d'une comtesse, et c'est une
+excellente fille. Elle porte le poids de ses nouveaux honneurs avec une
+aisance extraordinaire. Je ne me figurais pas que je dusse réussir si
+bien à faire une pairesse.</p>
+
+<p>»Je suis allé au spectacle avec Hobhouse. M. Jordan est admirable dans
+le rôle de <i>Hoyden</i>, et Jones assez bien dans celui de <i>Foppington</i>.
+Quelles pièces! quel esprit! hélas! Congrève et Vanbrugh sont nos seuls
+comiques! Notre société actuelle est trop insipide pour qu'on en tire de
+si bonnes copies. Je ne voulais pas aller chez lady Keith, ce que
+Hobhouse trouva étrange. Je m'étonne, moi, qu'il puisse <i>lui</i> aimer les
+assemblées. Quand on est amoureux, qu'on veut violer un commandement et
+convoiter quelque belle qui se trouve là, à la bonne heure. Mais y
+aller, seulement pour se mêler au troupeau, sans motif, sans plaisir,
+sans but... je n'en suis plus. Il m'a parlé d'un bruit étrange, je
+serais le vrai Conrad, le véritable corsaire, et une partie de mes
+voyages aurait eu pour but la piraterie. Einh... les gens approchent
+quelquefois de la vérité, mais ils ne la devinent jamais toute entière.
+Hobhouse ne sait pas ce que j'ai fait l'année d'après qu'il eût quitté
+le Levant, personne ne le sait davantage, ni... ni... ni... Quoi qu'il
+en soit, c'est un mensonge; mais je n'aime pas à voir mentir le diable
+quand il prend si bien l'apparence de la vérité.</p>
+
+<p>»J'aurai demain des lettres importantes... toutes écriront, et exigeront
+des réponses. Puisque je suis parvenu à me mettre bien avec moi-même, il
+faut que je tâche de m'y maintenir; jamais toutefois je ne me suis
+trompé sur mon compte, quoique bien d'autres l'aient fait.</p>
+
+<p>»*** est venu aujourd'hui, désespéré à cause de sa maîtresse qui s'est
+prise d'un caprice pour ***. Il avait commencé à lui écrire une lettre
+qu'il n'avait pu terminer; je l'ai finie pour lui; il l'a transcrite et
+envoyée. S'il suit mes instructions et qu'il persiste à feindre de
+l'indifférence, elle amènera pavillon. Sinon il en sera du moins
+débarrassé, et elle ne me paraît guère valoir la peine d'être
+entretenue. Mais le pauvre garçon est amoureux; dans ce cas, elle
+gagnera la partie... Quand elles découvrent une fois leur pouvoir,
+<i>finita è la musica</i>.</p>
+
+<p>»J'ai sommeil, il faut aller coucher.»</p>
+
+<span class="rig">Mardi, 15 mars.</span><br>
+
+<p>«J'ai dîné hier avec R***, Mackintosh et Sharpe. Shéridan n'a pas pu
+venir. Sharpe nous a raconté plusieurs anecdotes fort amusantes de
+l'acteur Henderson. Je suis resté très-tard, et j'avais pris tant de thé
+que je n'ai pu m'endormir avant six heures du matin. R*** dit qu'il sera
+question de moi dans le prochain numéro du <i>Quarterly</i>; en ce cas, j'y
+serai bien arrangé, car il ne nous aime pas, nous autres nouveaux venus
+au Parnasse. N'importe, quand Sharpe, pour venir dîner, passait devant
+la porte d'une certaine <i>conférence</i> légo-littéraire, le <i>Westminster
+forum</i>, il a vu le nom de Scott et le mien charbonnés sur les murs. La
+question à l'ordre du jour pour ce soir étant <i>lequel de vous deux est
+le meilleur poète?</i> Je suppose que les <i>templiers</i>, ou soi-disant tels,
+auront mis nos vers en pièces à qui mieux mieux. Lequel de nous deux
+aura eu la majorité, je l'ignore, mais je trouve cette alliance de nos
+deux noms très-flatteuse, quoique Scott, à mon avis, méritât d'être mis
+en meilleure compagnie.............................</p>
+
+<p>»W. W***, lord Erskine, lord Holland, etc., sont venus me visiter
+aujourd'hui. J'ai écrit à *** le bruit de mon identité avec le
+<i>Corsaire</i>. Elle dit que cela n'est pas étonnant, puisque Conrad <i>me
+ressemble tant</i>. Il est étrange qu'une personne qui me connaît si
+intimement vienne me dire cela à mon nez. Si <i>elle</i> partage cette
+opinion, qui diable ne l'adoptera pas?</p>
+
+<p>»Mackintosh est, à ce qu'il paraît, l'auteur de la lettre justificative
+dans le <i>Morning-Post</i>: c'est bien de la bonté à lui, et plus que je
+n'ai fait pour moi-même.............................................</p>
+
+<p>»J'ai dit à Murray de ne pas manquer à m'acheter demain à la vente les
+<i>Nouvelles italiennes</i> de Bandello; cela m'ira comme un gant. J'ai lu
+une satire contre moi, intitulée l'<i>Anti-Byron</i>, et dit à Murray de
+l'imprimer, si cela lui convient. Le but de l'auteur est de prouver que
+je suis un athée et un conspirateur systématique contre la loi et le
+gouvernement. Quelques-uns de ses vers sont bons; quant à sa prose, je
+n'ai pas l'avantage de la bien comprendre. Il avance que mes écrits
+empoisonnés ont eu un effet sur la société qui nécessite ceci et cela...
+et la publication de son propre poème. Celui-ci est un peu long, flanqué
+d'une longue préface et d'un titre ronflant. Comme la mouche de la
+fable, il paraît que je me suis perché sur une roue qui soulève bien de
+la poussière; il y a pourtant cette différence que je ne me regarde pas
+comme l'auteur de ce tourbillon.</p>
+
+<p>»Reçu de <i>Bella</i> une lettre à laquelle j'ai répondu. Si je n'y prends
+garde, j'en redeviendrai amoureux. ................................
+.........................................</p>
+
+<p>»Je commencerai bientôt un système plus régulier de lecture.»</p>
+
+<span class="rig">Jeudi, 17 mars.</span><br>
+
+<p>«J'ai boxé avec Jackson ce matin pour faire de l'exercice; j'ai
+intention de continuer et de renouer connaissance avec les gantelets. La
+poitrine, les bras, la respiration, tout va bien, et je ne suis pas
+encore trop puissant. Autrefois, j'étais un rude champion; et mes bras
+sont très-longs pour ma taille, cinq pieds huit pouces et demi anglais
+(environ cinq pieds trois pouces de France). En tout cas, l'exercice
+m'est bon; celui-là est le plus violent de tous; le fleuret et l'espadon
+ne m'ont jamais de moitié tant fatigué.</p>
+
+<p>«J'ai lu les <i>Querelles des Auteurs</i> (autre classe de boxeurs), c'est
+une nouvelle d'Israëli, cet auteur si amusant et si érudit. Il paraît
+que c'est une troupe irritable; je voudrais bien en être dehors. Je ne
+marcherai pas avec eux jusqu'à Coventry: c'est insipide. Que diable
+avais-je besoin de me mêler d'écrivailler? Il est trop tard pour me le
+demander; tous les regrets sont superflus. Mais si c'était à
+recommencer..... j'écrirais tout de même, je parie. Tel est l'homme, ou
+du moins, tel je suis; cependant, j'aurais meilleure opinion de
+moi-même, si j'avais le bon sens de m'arrêter où j'en suis. Si j'ai une
+femme, que cette femme ait un fils, n'importe de qui, j'élèverai mon
+héritier de la manière la plus anti-poétique, j'en ferai un légiste, ou
+un pirate, ou quoi que ce soit. Mais, s'il se met à écrire, je serai sûr
+qu'il n'est pas à moi, et je m'en débarrasserai en lui mettant un billet
+de banque dans la main. Il est trop bonne heure, il faut que j'écrive
+une lettre.»</p>
+
+<span class="rig">Dimanche, 20 mars.</span><br>
+
+<p>«J'avais intention d'aller chez lady Hardwicke: je n'irai pas. Au
+commencement de chaque journée, j'ai toujours intention d'aller à
+quelque partie; mais, à mesure que le jour s'avance, mon envie diminue;
+je sors rarement, et, quand je le fais, je m'en repens toujours. Cette
+assemblée eût pu être agréable, l'hôtesse, du moins, est une femme
+supérieure. Demain, chez lady Lansdowne; mercredi, chez lady Heathcote:
+il faut que je prenne sur moi d'aller à quelqu'une de ces soirées; cela
+aurait l'air trop impoli, et il vaut mieux faire comme les autres... que
+le diable les confonde!</p>
+
+<p>«J'ai lu Machiavel et quelques passages çà et là de Chardin, Sismondi et
+Bandello. J'ai lu aussi le numéro quarante-quatre de la <i>Revue
+d'Édimbourg</i> qui vient de paraître: on m'y fait un fort beau compliment.
+Je ne sais si cela est très-honorable pour moi; mais cela fait
+assurément beaucoup d'honneur à l'auteur, parce qu'il m'avait auparavant
+amèrement critiqué. Bien des gens rétracteront des éloges; il n'y a
+qu'un homme de beaucoup d'esprit qui sache rétracter un jugement
+défavorable. J'ai souvent, depuis mon retour en Angleterre, entendu
+Jeffrey vanté par ceux qui le connaissent pour autre chose que pour ses
+talens. Je l'admire, non pour les éloges qu'il m'a donnés, on m'a tant
+prodigué d'éloges et de censures que l'habitude m'y a également rendu
+indifférent autant qu'à vingt-six ans on peut être indifférent à quoi
+que ce soit, mais parce qu'il est peut-être le seul homme capable d'en
+agir ainsi d'après les rapports que nous avons eus ensemble; il n'y a
+qu'une grande ame qui ait pu hasarder tant de générosité. La hauteur à
+laquelle il s'est élevé ne lui a pas donné de vertiges; un homme de peu
+de talent eût persisté dans son système de critique jusqu'à la fin.
+Quant à la justice des éloges qu'il a faits de mes ouvrages, c'est une
+affaire de goût. Bien des gens la mettent en question et sont charmés de
+le faire.</p>
+
+<p>»Lord Erskine est venu aujourd'hui. Il a dessein de continuer jusqu'au
+moment actuel ses réflexions sur la guerre, ou plutôt sur les guerres:
+j'espère qu'il le fera. Il faut que j'envoie chez Murray pour presser la
+reliure de son pamphlet; lord Erskine m'a promis de le corriger et d'y
+ajouter des notes marginales. Quoique ce soit de sa main, ce sera un
+trésor; les années ne feront qu'en augmenter la valeur. Erskine attend
+beaucoup de l'histoire que nous promet Mackintosh. Quand elle sera
+finie, ce sera indubitablement un ouvrage classique.</p>
+
+<p>»J'ai encore boxé hier avec Jackson, et je le ferai demain; mes esprits
+s'en trouvent fort bien, quoique mes bras et mes épaules en soient
+engourdis. <i>Memento</i>. Assister au dîner des pugilistes, le marquis
+Hantley occupera le fauteuil................
+....................................................</p>
+
+<p>»Lord Erskine croit que les ministres courent grand risque d'être
+renvoyés. Tant mieux pour lui. Pour moi, que m'importe qui entre au
+ministère ou qui en sort? nous avons besoin d'autre chose que d'un
+changement de ministère, et dans quelques jours nous l'aurons.</p>
+
+<p>»Je me rappelle que, me promenant à cheval, de Chrisso à Castri
+(Delphes), au pied du Parnasse, je vis six aigles en l'air<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a>
+<a href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a>. Il est
+extraordinaire d'en voir autant à la fois; et mon attention fut attirée,
+non par leur espèce qui est assez connue, mais par leur nombre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91"
+name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a href="#footnotetag91">
+(retour) </a> Ce passage se trouve déjà dans le premier volume. Nous
+l'avons toutefois laissé subsister ainsi, à cause de la manière
+inattendue et singulière dont il y est introduit.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Le dernier oiseau que j'aie tiré, c'est un aiglon, sur les bords du
+golfe de Lépante, près Voshtza. Il n'était que blessé et j'essayai de le
+sauver; son œil était si brillant! mais il languit quelques jours et
+mourut. Depuis cette époque, je n'ai jamais essayé de tuer un oiseau et
+je ne l'essaierai jamais. Je ne sais ce qui rappelle maintenant ces deux
+circonstances à la fois dans ma tête. Je viens de lire Sismondi; il n'y
+a rien dans son livre qui puisse faire naître ce double souvenir.</p>
+
+<p>»J'aime beaucoup Braccio di Montone, Giovanni Galeazzo et Eccelino. Ce
+dernier n'est pas Eccelino Braccioferro, comte de Ravennes, dont je
+voudrais suivre l'histoire. Il y a une belle gravure dans Lavater,
+d'après un tableau de Fuseli, de ce Ezzelin penché sur le corps de
+Médune, qu'il vient de punir pour s'être légèrement écartée de la foi
+jurée, pendant qu'il était à la croisade.</p>
+
+<p>Il a eu raison... mais je voudrais connaître cette histoire plus à
+fond.» ...................................................
+...........................</p>
+
+<span class="rig">Mardi, 22 mars.</span><br>
+
+<p>«Hier, soirée chez lord Lansdowne; aujourd'hui, chez lady Charlotte
+Gréville; quelle perte déplorable de tems! Je n'ai rien appris des
+autres ni aux autres, j'ai bavardé sans idées; et si quelque chose de
+semblable à une idée s'est présenté à mon esprit, ce n'était pas sur les
+misérables objets dont nous nous entretenions. Ah! ah! Et c'est ainsi
+que la moitié de Londres passe ce qu'on appelle la vie. Demain, encore
+soirée chez lady Heathcote. Irai-je? Oui, pour me punir de n'avoir pas
+un but, et de ne pas m'y fixer.</p>
+
+<p>»Réfléchissons un peu; qu'ai-je vu? La seule personne qui ait excité mon
+attention est lady C. L***, fille aînée de lady S***. On dit qu'elle
+n'est pas jolie; je n'en sais rien: tout ce qui plaît est joli; mais il
+y a de l'ame sur sa figure: elle change souvent de couleur; et puis il y
+a, dans toutes ses manières, la timidité de l'antilope, ce que j'aime
+tant, que je l'ai plus observée qu'aucune des autres femmes présentes,
+et que je n'ai détourné les yeux de dessus elle que quand je craignais
+qu'elle ne remarquât l'admiration qu'elle m'inspirait et n'en fût
+embarrassée. Après tout, peut-être y a-t-il ici une association d'idées
+et de sentimens; elle est grande amie d'Augusta, et je ne saurais
+m'empêcher d'avoir du goût pour tout ce qu'elle aime.</p>
+
+<p>»La marquise, sa mère, m'a parlé quelque tems; j'ai été vingt fois sur
+le point de la prier de me présenter à sa fille; mais je n'ai pas osé, à
+cause de ma querelle avec les Carlisle.</p>
+
+<p>»Le comte Grey m'a parlé en riant d'un paragraphe du dernier <i>Moniteur</i>,
+qui, parmi d'autres symptômes de rebellion en Angleterre, compte la
+<i>sensation</i> occasionée dans toutes les gazettes du gouvernement par les
+<i>Vers sur les Larmes</i> (de la princesse Charlotte). <i>Seulement</i> il fait
+un <i>roman</i> d'une <i>épigramme</i>, encore d'une épigramme qui n'en est une
+que dans l'acception grecque primitive de ce mot. Je m'étonne que le
+<i>Courrier</i> et nos autres journaux n'aient pas traduit ce passage du
+<i>Moniteur</i>, en y ajoutant un petit commentaire.</p>
+
+<p>»La princesse de Galles, à ce que m'a dit M. Locke, a commandé à Fuseli
+quelques tableaux tirés du <i>Corsaire</i>, en lui laissant le choix des
+sujets. Fatigué, ennuyé, égoïste et rendu, je vais me coucher.</p>
+
+<p>»<i>Roman</i>, ou du moins <i>romance</i>, signifie quelquefois une chanson comme
+dans l'espagnol. Je suppose que c'est ce qu'aura voulu dire le
+<i>Moniteur</i>, à moins qu'il n'ait confondu avec le <i>Corsaire</i>.»</p>
+
+<span class="rig">Albany, 28 mars.</span><br>
+
+<p>«J'ai pris ce soir possession de mes nouveaux appartemens que j'ai loués
+de lord Althorpe, avec un bail de sept ans. Ils sont spacieux; il y a de
+la place pour mes livres, mes sabres et autres curiosités que je pourrai
+maintenant avoir dans ma propre maison. Ces jours derniers, ou plutôt
+toute la semaine dernière, j'ai été très-sobre dans mes repas,
+très-régulier dans mes exercices, et cependant je ne m'en porte pas
+mieux.</p>
+
+<p>»Hier, j'ai dîné tête à tête avec Scrope Davies, au Cacaotier; nous
+sommes restés à table depuis six heures jusqu'à minuit; nous avons bu,
+entre nous deux, une bouteille de Champagne et six de Bordeaux; ces deux
+vins n'ont jamais d'effet sur moi. J'ai offert à Scrope de le reconduire
+dans ma voiture; mais il était gris et tourné à la dévotion. J'ai été
+obligé de le laisser sur ses genoux, adressant je ne sais quelle prière
+à je ne sais quelle idole. Point de mal à la tête ni au cœur la nuit
+passée ni aujourd'hui. Je me suis levé comme à l'ordinaire, peut-être
+même de meilleure heure; j'ai boxé avec Jackson <i>usque ad sudorem</i>, et
+me suis porté beaucoup mieux que je n'avais fait depuis plusieurs jours.
+Je n'ai pas eu de nouvelles de Scrope depuis. Je lui ai payé hier 4,800
+livres sterling que je lui devais depuis quelque tems; j'aurais voulu
+m'acquitter plus tôt, et je me sens aujourd'hui l'ame fort soulagée de
+l'avoir fait.</p>
+
+<p>»Augusta me tourmente pour que je me raccommode avec Carlisle. J'ai
+refusé les sollicitations de tous les autres à ce sujet; mais elle, je
+ne saurais rien lui refuser. Ainsi, il le faudra donc faire; encore que
+j'eusse autant aimé boire du vinaigre, ou manger un crocodile. Voyons...
+Ward, les Holland, les Lamb, les Rogers, etc., plus ou moins, tous se
+sont efforcés depuis deux ans d'apaiser cette querelle, fruit de
+quelques malheureux vers. Je rirai bien si Augusta en vient à bout.</p>
+
+<p>»J'ai lu un peu de beaucoup de choses: demain, j'aurai mes livres ici;
+heureusement cette chambre les contiendra tous. Il faut que je me crée
+quelque occupation; voilà que je recommence à <i>me manger</i> le cœur.»</p>
+
+<span class="rig">8 avril.</span><br>
+
+<p>«Hors de Londres pendant six jours. À mon retour, j'ai trouvé ma pauvre
+petite idole, Napoléon, renversé de son piédestal: les voleurs sont dans
+Paris. C'est bien sa faute; comme Milon, il a voulu fendre le chêne<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a>
+<a href="#footnote92"><sup class="sml">92</sup></a>;
+mais il s'est refermé, ses mains y ont été prises, et maintenant les
+animaux sauvages et domestiques, le lion, l'ours, jusqu'à l'âne ignoble,
+tous le mettent en pièces. Cet hiver moscovite lui a glacé les bras;
+depuis, il s'est défendu avec les pieds et avec les dents. Ces dernières
+peuvent encore laisser des marques; et je soupçonne que, même en ce
+moment, il pourrait bien leur jouer un tour de sa façon. Il est sur
+leurs derrières, entre eux et leurs patries. <i>Question</i>... Y
+rentreront-ils jamais?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92"
+name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a href="#footnotetag92">
+(retour) </a> Il se servit dans son <i>Ode à Napoléon</i> de cette pensée,
+aussi bien que des exemples historiques qu'il cite dans le paragraphe
+suivant.</blockquote>
+
+<span class="rig">Samedi, 9 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Voilà un jour dont il faut prendre date!</p>
+
+<p>»Napoléon Buonaparte a abdiqué le trône du monde. Il me semble que Sylla
+fit mieux; car il se vengea d'abord, et résigna sa puissance quand il
+fut arrivé au faîte, rouge encore du sang de ses ennemis, exemple le
+plus beau que l'on connaisse du dédain d'un grand homme pour des
+misérables. Dioclétien aussi abdiqua fort bien. Amurat, pas trop mal,
+s'il fût devenu autre chose qu'un derviche. Charles-Quint, pas trop
+bien... Mais Napoléon, le plus mal de tous. Quoi! attendre qu'ils soient
+dans sa capitale, et alors parler de son empressement à quitter ce qu'il
+ne possède déjà plus! Quel moine pleureur, quel hypocrite charlatan
+est-ce là? Denis, à Corinthe, était encore roi en comparaison. Et puis,
+l'île d'Elbe pour retraite! Si c'était Caprée, j'en serais bien moins
+étonné. Je vois que l'esprit des hommes dépend de leurs fortunes, et en
+fait partie. Je suis entièrement confondu, désenchanté.</p>
+
+<p>»Je ne sais, mais il me semble que moi, qui ne suis qu'un insecte en
+comparaison de cette créature colossale, j'ai risqué ma vie pour des
+enjeux qui n'étaient pas la millionième partie de ceux de cet homme.
+Mais, après tout, peut-être une couronne ne vaut-elle pas la peine qu'on
+meure pour essayer de la conserver. Cependant survivre à Lodi, pour en
+venir là!!! Oh! si Juvénal ou Johnson pouvaient revenir à la vie!
+<i>Expende, quot libras in duce summo invenies?</i> Je savais qu'ils ne
+pesaient pas grand'chose dans la balance de la mortalité, mais je
+croyais que de leur vivant cette poussière portait plus de <i>carats</i>.
+Hélas! ce diamant impérial a une place; à peine est-il bon maintenant
+pour un instrument de vitrier; la plume de l'histoire ne l'évaluera pas
+à un ducat!</p>
+
+<p>»Bah! en voilà trop sur ce sujet. Je ne l'abandonnerai pas, quoique tous
+ses admirateurs l'aient fait, et que ses chefs lui refusent leur épée.»</p>
+
+<span class="rig">10 avril.</span><br>
+
+<p>«Je ne sais si je puis dire que je sois parfaitement heureux quand je
+suis seul, mais ce dont je suis sûr, c'est que je ne suis jamais
+long-tems en la compagnie de celle même que j'aime trop bien, Dieu le
+sait, et le diable aussi probablement, sans soupirer après la compagnie
+de ma lampe et de ma bibliothèque si complètement sens dessus
+dessous<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a>
+<a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>. Même de jour je renvoie ma voiture plus souvent que je ne
+m'en sers. <i>Per esempio</i>, je ne suis pas sorti de chez moi depuis quatre
+jours, mais j'ai boxé, les fenêtres ouvertes, avec Jackson, pour faire
+de l'exercice, une heure durant chaque jour, pour atténuer et tenir en
+haleine la partie éthérée de mon être. Plus la fatigue est violente,
+mieux je me trouve pendant tout le jour, et le soir je me trouve dans
+une douce langueur, dans un état d'anéantissement qui a pour moi tant de
+charmes! Aujourd'hui j'ai boxé une heure, fait une ode à Napoléon, je
+l'ai copiée, j'ai mangé six biscuits, bu quatre bouteilles de
+soda-water, et lu pour passer le reste du tems. J'oubliais, j'ai donné
+une foule d'avis à ce pauvre *** que sa maîtresse rend malheureux et
+qu'elle rendra malade. Je suis un fameux gaillard de donner des avis et
+des conseils à propos de femmes. N'importe, puisque mon pénitent ne
+tient compte ni des uns ni des autres.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93"
+name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a href="#footnotetag93">
+(retour) </a> «Quoique j'aie beaucoup vu le monde, dit Pope, et que je
+l'aime beaucoup, je préfère encore la lecture à la compagnie, et je suis
+plus heureux quand je suis seul à lire, qu'au sein de la plus agréable
+société.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<span class="rig">19 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Il y a de la glace aux deux pôles, au nord et au midi; toujours les
+extrêmes se ressemblent: le malheur n'appartient qu'aux degrés les plus
+élevés et les plus bas de l'échelle, à l'empereur et au mendiant quand
+ils ont perdu, l'un son trône, l'autre sa dernière pièce de douze sous.
+Il y a certainement un insipide, un infernal point médium, une ligne
+équinoxiale, mais où? personne ne le sait, si ce n'est sur les cartes et
+les globes.</p>
+
+<blockquote>
+ «Tous les jours écoulés n'ont fait qu'éclairer notre marche
+ vers le néant et la mort.
+</blockquote>
+
+<p>»Je ne continuerai pas plus long-tems ce journal, ce fanal du passé, et
+pour m'empêcher de revenir comme un chien, à ce que ma mémoire a vomi,
+je déchire les pages blanches de ce cahier et j'écris sur la dernière
+avec de l'<i>ipécacuanha</i>: Les Bourbons sont rétablis sur le trône!!! Au
+diable la philosophie! Certainement il y a long-tems que je méprise les
+hommes et moi-même, mais je n'avais pas encore craché à la figure de
+l'espèce à laquelle j'appartiens. Ô sot que je suis! je deviendrai fou!»</p>
+
+<p>La lecture de ce singulier journal a fait suffisamment connaître au
+lecteur les principaux événemens de cette période de l'histoire de Lord
+Byron; la publication du <i>Corsaire</i>, les attaques que les journaux
+dirigèrent contre l'auteur: il ne me reste plus qu'à placer ici une
+partie de sa correspondance pour bien faire connaître ce qui se passait
+dans son cœur à cette époque.</p><br>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Samedi, 3 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Excusez la saleté de mon papier; c'est l'avant-dernière demi-feuille
+d'une main. Je vous renvoie avec mes remerciemens votre livre et le
+<i>London-Chronicle</i>. Le <i>Corsaire</i> est copié, il est maintenant chez lord
+Holland, mais je désirerais que M. Gifford pût l'avoir ce soir.</p>
+
+<p>«M. Dallas est bien méchant: ainsi je vous ai offensés, vous et lui,
+quand je voulais être agréable à l'un au moins, et certainement ne pas
+déplaire à l'autre. J'espère lui faire entendre raison. J'ai bonne idée
+de ce nouveau poème, mais on ne peut être sûr de rien. Si je puis le
+ravoir de chez lord Holland, je vous l'enverrai. Toujours tout à vous,
+etc.»</p>
+
+<p>Il avait fait présent du prix du <i>Corsaire</i> à M. Dallas, qui raconte
+ainsi la manière dont la chose se passa: «Le 28 décembre, je fis le
+matin visite à Lord Byron, que je trouvai composant le <i>Corsaire</i>. Il y
+travaillait depuis quelques jours, et me lut ce qu'il en avait déjà
+fait. Après quelques observations, il me dit qu'il le finirait en peu de
+tems, et me pria d'en accepter la propriété. Je fus très-surpris. Il est
+vrai qu'avant de connaître la valeur de ses ouvrages, il avait déclaré
+qu'il n'entendait jamais en retirer un sou, et qu'il m'abandonnait le
+produit, quel qu'il fût, de tout ce qu'il pourrait écrire. Cette
+promesse devint nulle de droit dès qu'il s'agit de milliers et non plus
+de quelques centaines de livres sterling; je suis à cet égard pleinement
+de l'avis de l'illustre auteur de <i>Wawerley</i>: l'homme prudent et honnête
+n'accepte pas les présens qu'on lui offre dans un premier mouvement, et
+qu'on pourrait ensuite se repentir de lui avoir faits. Cette pensée
+m'agitait lors de la vente de <i>Childe-Harold</i>, et je lui en fis
+l'observation. Il n'avait point disposé de la propriété du <i>Giaour</i> et
+de <i>la Fiancée</i>, quoiqu'ils se vendissent avec la plus grande rapidité,
+et je ne pensais pas qu'il songeât à me faire cadeau d'aucun autre de
+ses ouvrages. Mais comme il persistait dans sa résolution de ne pas en
+retirer lui-même le fruit, je ne me fis point scrupule d'accepter la
+propriété du <i>Corsaire</i>, et lui en exprimai toute ma reconnaissance. Il
+me pria de venir entendre chaque matin la lecture de ce qu'il aurait
+fait la veille: je le fis et je fus étonné de la rapidité avec laquelle
+il composait. Il me remit le poème terminé le 1er janvier 1814, en me
+disant que je lui faisais beaucoup de plaisir de l'accepter, et qu'il me
+laissait absolument libre d'en traiter avec tel libraire que je
+voudrais.»</p>
+
+<p>Cette dernière circonstance donna naissance à la petite difficulté entre
+le noble poète et son libraire, à laquelle le billet précédent fait
+allusion.</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Je répondrai à votre lettre ce soir; en attendant, qu'il me suffise de
+vous dire qu'il n'y a pas eu de ma part la moindre intention de vous
+faire de la peine: je voulais seulement rendre service à Dallas, et me
+disculper de toute accusation possible d'écrire pour autre chose que la
+gloire. Si je retire quelque profit de ma peine, soyez sûr que je ne
+l'applique pas à mes propres nécessités, du moins je ne l'ai pas encore
+fait, et j'espère ne le faire jamais.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je répondrai ce soir et j'arrangerai tout avec Dallas. Je vous
+remercie de l'estime personnelle que vous me témoignez; soyez sûr que
+j'en fais le plus grand cas.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">6 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«J'ai sous presse une grande diable d'histoire, en vers alexandrins,
+intitulée <i>le Corsaire</i>; c'est une île de pirates peuplée de gens sortis
+de mon cerveau. Vous pouvez aisément supposer que, dans les trois
+chants, ils se permettent une multitude de petites peccadilles:
+maintenant je vous dédie ce chef-d'œuvre, si vous voulez bien
+l'accepter. C'est bien positivement la dernière fois que j'essaie
+l'opinion littéraire du public, jusqu'à trente ans, si je vis toutefois
+jusqu'à cet âge où commence la décadence.
+...................................................</p>
+
+<p>»Thomas, vous êtes un homme bien heureux, mais si vous voulez que nous
+le soyons aussi, il faut venir à Londres, comme vous l'avez fait l'année
+passée. Nous aurons une foule de choses à dire, à voir et à entendre.
+Donnez-moi de vos nouvelles.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Arrive que pourra, vous êtes sûr de votre dédicace; elle est
+faite et je la copierai au net ce soir, si quelque affaire ou quelque
+plaisir ne m'en empêche d'ici là. <i>Amant alterna Camænæ</i>.»</p><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">7 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«La dédicace ne vous plaît pas, fort bien, en voilà une autre; mais vous
+enverrez la première à M. Moore, afin qu'il voie bien que je l'avais
+écrite. Je vous envoie aussi des épigraphes pour chaque chant. Vous
+conviendrez que si un éléphant peut avoir plus de sagacité, il ne
+saurait être plus docile que</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Le nom est changé de nouveau, ce sera <i>Médora</i><a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a>
+<a href="#footnote94"><sup class="sml">94</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94"
+name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a href="#footnotetag94">
+(retour) </a> C'était d'abord <i>Génèvra</i> et non <i>Francesca</i>, comme le
+prétend M. Dallas.</blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CLVI.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">8 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Comme il ne serait pas juste de vous forcer à accepter <i>une</i> dédicace
+sans vous en avoir prévenu, je vous en envoie <i>deux</i>; je vais vous dire
+pourquoi <i>deux</i>. M. Murray, qui se donne quelquefois des airs de
+critique, ce que je souffre de pur étonnement, prétend que la première
+pourrait vous faire du tort. Dieu m'en préserve! voilà la seule raison
+qui me fait l'écouter. Le fait est que c'est un damné tory, et je
+parierais bien qu'il y a de l'égoïsme au fond de ses objections. C'est
+l'allusion à l'Irlande qui n'a pas l'avantage de lui convenir; que le
+diable l'emporte, tout bon homme qu'il soit! Il est vrai que sans cela
+le diable ne voudrait pas se donner la peine de l'emporter.</p>
+
+<p>»Faites votre choix; il n'y a que Murray et Dallas qui aient vu l'une ou
+l'autre; Dallas est entièrement de mon avis et préfère la première<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a>
+<a href="#footnote95"><sup class="sml">95</sup></a>.
+Pour moi, mon seul but est de donner à vous et au monde un témoignage de
+l'admiration et de l'estime que j'ai pour vous. En fait de prose, je n'y
+connais rien; je ne distinguerais pas celle d'Addisson de celle de
+Johnson: toutefois, j'essaierai de corriger ma cacologie. Voyez, je vous
+prie, examinez; dans tous les cas, ne prenez en mauvaise part ni l'une
+ni l'autre dédicace.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95"
+name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a href="#footnotetag95">
+(retour) </a> La première fut naturellement celle que je préférai. Voici
+la seconde:<br>
+
+<span class="rig">7 janvier 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span>,</p>
+
+<p>«Je vous avais écrit une longue dédicace que je supprime: elle
+contenait, il est vrai, sur vous bien des choses que beaucoup de gens
+eussent été charmés de lire, mais il y en avait trop sur la politique,
+la poésie, etc.; et elle se terminait par un sujet sur lequel un auteur
+est toujours trop prolixe, <i>moi-même</i>. J'aurais pu la recommencer; mais
+à quoi bon? Mes éloges n'eussent rien pu ajouter à votre réputation si
+brillante et si bien méritée; et quant à ma juste admiration pour vos
+talens, et aux charmes que je trouve dans votre commerce, ils vous sont
+suffisamment connus. En profitant de la permission que vous avez bien
+voulu m'accorder de vous dédier cet ouvrage, j'aurais voulu qu'il fût
+plus digne de vous être offert, et plus proportionné aux sentimens et à
+l'estime que je professe pour vous.</p>
+
+<p>»Votre très-affectionné serviteur,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br></blockquote>
+
+<p>»Ma dernière épître vous aurait probablement mis à la torture; mais le
+diable, qui doit être poli dans ces sortes de circonstances, l'a été
+dans celle-ci et l'a emportée en lieu convenable.<br>....................
+.......................................................</p>
+
+<p>»N'est-ce pas étrange? le sort auquel j'avais dit qu'elle avait échappé
+avec ***, elle y a succombé avec l'honorable ***. Ne pourrais-je pas
+élever des prétentions au titre de devin, comme M. Fitzgerald l'a fait
+dans le <i>Morning-Herald</i>, pour avoir prophétisé la chute de Buonaparte,
+que, par parenthèse, je ne crois pas encore rendu. Je voudrais qu'il
+prît le dessus et battît tous vos souverains légitimes; car j'ai une
+haine mortelle pour toutes, ces royales vieilleries. Mais je m'aperçois
+que je commence un traité de politique.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">11 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Corrigez cette épreuve d'après M. Gifford et le manuscrit, surtout pour
+la ponctuation. J'ai ajouté quelque chose à <i>Gulnare</i>, pour remplir un
+peu la scène d'adieux et la renvoyer avec plus de cérémonie. Si vous ou
+M. Gifford n'en êtes pas content, c'est l'affaire d'un coup d'éponge et
+d'une demi-nuit mieux employée qu'à bâiller pour miss ***, qui, par
+parenthèse, pourrait bien me rendre bientôt le compliment.»</p>
+
+<span class="rig">Mercredi ou jeudi.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je n'aime pas Mme de Staël, mais soyez convaincu qu'elle bat
+tous nos auteurs en jupons. Je ne le dirais pas, si je pouvais penser
+autrement.</p>
+
+<p>»Présentez mes remerciemens à M. Gifford dans les termes les plus
+propres à lui faire sentir combien je suis pénétré de son obligeance. Je
+ne veux l'en persécuter de vive voix ni par écrit.»</p><br>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">13 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Je n'ai qu'un moment pour écrire; mais tout est comme il devait être.
+Il s'en faut que j'aie dit de vous tout ce que je pense; mais si vous
+êtes content, cela me suffit. Voulez-vous me renvoyer l'épreuve par la
+poste? je quitte Londres samedi, et je n'ai pas d'autre copie corrigée.
+J'ai mis <i>serviteur</i>, comme moins familier dans une lettre publique; car
+je ne crois pas devoir présumer assez de votre amitié pour négliger les
+formes reçues. Quant à l'autre <i>mot</i>, soyez sûr que je ne saurais vous
+l'adresser ou le recevoir de vous trop souvent.</p>
+
+<p>»J'écris dans une agonie de hâte et de confusion. <i>Perdonate</i>.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLVII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">15 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Avant d'envoyer aucune autre épreuve à M. Gifford, il vaudrait autant
+revoir celle-ci, où il y a des mots <i>omis</i>, des fautes <i>commises</i>, et le
+diable sait quelles autres bévues! Quant à la dédicace, j'ai retranché
+la parenthèse de <i>monsieur</i><a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a>
+<a href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>, mais pas un mot n'en bougera plus, si
+ce n'est pour faire place à un meilleur. M. Moore a vu les deux
+dédicaces, et décidément il préfère celle que, dans votre accès de bile
+tory, vous ne pouviez souffrir. Quand chaque syllabe y serait un serpent
+à sonnettes, chaque lettre une peste ambulante, il n'y sera rien changé.
+Ceux qui ne peuvent avaler mes expressions sur l'Irlande n'ont qu'à les
+bien mâcher; que M. Croker s'arme, s'il veut, de toutes pièces contre
+elles, je ne me soucie d'aucun de vous, excepté M. Gifford; et lui ne
+m'attaquera que si je le mérite, ce qui m'empêchera de murmurer contre
+sa justice. Quant aux poésies, dans l'ouvrage de M. Hobhouse, la
+traduction du <i>Romaïque</i> est assez bien: mais ce qu'il y a de mieux dans
+l'autre volume, je veux dire de ce qui est à moi, a déjà été imprimé.
+Faites, après tout, comme il vous plaira; seulement, comme je ne serai
+pas là quand vous paraîtrez, je vous conjure, vous et M. Dallas, de
+prendre garde à la correction des épreuves.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96"
+name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a href="#footnotetag96">
+(retour) </a> Il avait d'abord, après les mots <i>Scott seul</i>, mis entre
+parenthèse: «Il m'excusera de ne pas dire <i>M. Scott</i>; nous ne disons pas
+M. César.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Tout à vous.»</p>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">16 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Je crois que Satan n'a jamais créé ou perverti un diable de sot comme
+votre compositeur<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a>
+<a href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a>; je suis obligé de vous envoyer ci-joint la
+seconde épreuve, heureusement pour moi, <i>corrigée</i>, car il a pour les
+bévues un génie tout particulier. Imprimez d'après cette seconde
+épreuve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97"
+name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a href="#footnotetag97">
+(retour) </a> Les rages amusantes dans lesquelles le mettaient les
+fautes des typographes, il leur donnait carrière, non-seulement dans des
+billets séparés, mais souvent sur les épreuves elles-mêmes. Ainsi, le
+compositeur ayant mis dans un passage de la Dédicace: «Le plus estimé de
+ses <i>bandes</i>,» il écrivit en marge, «<i>bardes</i>, et non <i>bandes</i>! Vit-on
+jamais une faute d'impression si absurde?» Et en corrigeant un vers
+tronqué: «<i>Ne passez pas</i> de mots; c'est bien assez de les changer et de
+les mal orthographier.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»<i>Brûlez l'autre</i>.</p>
+
+<p>«Corrigez aussi celle-ci sur l'autre pour certaines choses qui
+pourraient m'avoir échappé. Il avait fait une faute telle que je lui
+eusse certainement cassé les reins si elle fût demeurée.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<p><span class="rig">Newsteadt-Abbey, 22 janvier 1814.</span><br>
+
+<p>«Vous, apprendrez sans doute avec plaisir que je suis arrivé ici bien
+portant. Mon retour dépendra du tems, qui est si mauvais que cette
+lettre aura à traverser autant de neiges que l'empereur en a trouvé dans
+sa retraite. Les routes sont impraticables, et le retour impossible,
+quant à présent; ce qui ne m'afflige nullement, car je suis ici fort à
+mon aise, et j'ai aujourd'hui vingt-six ans, un joli âge, s'il pouvait
+toujours durer. Notre charbon de terre est excellent, nos cheminées
+grandes, ma cave bien garnie, et ma tête vide, et puis je ne suis pas
+encore bien remis de ma joie d'être sorti de Londres. Si quelque chose
+d'inattendu survenait de la part de mes acquéreurs et que la vente ne
+tînt pas, je crois que je ne sortirais plus guère d'ici et que je
+laisserais croître ma barbe.</p>
+
+<p>«J'oubliais à dire, et je crois en effet que je pouvais m'en dispenser;
+les vers qui commencent par <i>Remember him</i>, etc, ne doivent pas paraître
+avec le <i>Corsaire</i>. Vous pouvez les glisser parmi les petites pièces
+nouvellement jointes au <i>Childe-Harold</i>: mais, sous aucun prétexte, ne
+les accolez au <i>Corsaire</i>. Ayez la bonté de faire bien attention à cette
+recommandation.</p>
+
+<p>»Les livres que j'ai apportés avec moi me sont d'un grand secours dans
+ma solitude, et j'en ai acheté d'autres chemin faisant. Enfin, je ne
+consulte jamais le thermomètre, et ne ferai pas de prières pour le
+dégel, à moins que je croie qu'il doive être la perte des envahisseurs
+de la France. A-t-on jamais rien vu de semblable à la proclamation de
+Blücher?</p>
+
+<p>»Au moment où j'allais quitter Londres, Kemble a eu la politesse de
+m'engager à écrire une <i>tragédie</i>: je voudrais le pouvoir faire, mais ma
+rage d'écrire est apaisée; tant mieux, il en était grand tems. Si ma
+lettre se prolongeait davantage, vous croiriez qu'elle me reprend; ainsi
+adieu.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Si vous apprenez quelque bataille, quelque retraite des
+<i>alliés</i>, comme ils ont l'effronterie de s'appeler, donnez-m'en avis, je
+vous prie. Je souhaite de tout mon cœur que les champs de la France
+s'engraissent du sang de ses envahisseurs. Je hais tous les
+envahisseurs, et je ne puis supporter de voir ces lâches se glorifier si
+fort des revers de celui dont le nom suffirait pour les rendre plus
+pâles que les neiges auxquelles ils doivent leurs triomphes.</p>
+
+<p>»Je rouvre ma lettre pour vous remercier de la vôtre que je reçois à
+l'instant. Les vers <i>À une dame qui pleure</i> doivent paraître avec le
+<i>Corsaire</i>; je me soucie peu des conséquences à cet égard. Mes principes
+politiques sont pour moi, comme une jeune maîtresse à un vieillard;
+pires ils deviennent plus j'y suis attaché. Puisque M. Gifford aime la
+traduction de la romance portugaise<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a>
+<a href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>, ajoutez-la aussi, je vous prie,
+à la suite du <i>Corsaire</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98"
+name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a href="#footnotetag98">
+(retour) </a> La jolie chanson portugaise, <i>Tu mi chamas</i>, etc. Il
+essaya de donner de cette idée ingénieuse, une autre traduction,
+peut-être encore plus heureuse, et qui, je crois n'a jamais été
+imprimée:
+
+<p>«Vous m'appelez toujours votre <i>vie</i>! Ah! changez ce mot; la vie est
+passagère comme le soupir de l'inconstant. Appelez-moi plutôt votre
+<i>ame</i>, ce mot serait plus juste; car l'ame, amie, ne saurait mourir!»</p></blockquote>
+
+<p>»Dans tous les cas où M. Gifford et M. Dallas ne seraient pas d'accord,
+suivez toujours l'opinion du premier, faites de même toutes les fois
+qu'il y aura contestation entre M. Gifford et M. <i>Qui-que-ce-soit</i>. Si
+je me trompe, je ne saurais qu'y faire; mais j'aimerais mieux, je crois,
+avoir tort avec lui, que raison avec un autre. Ainsi, voilà qui est
+convenu. Après toute la peine qu'il s'est donnée pour moi et mes
+ouvrages, je serais bien ingrat de penser et d'agir autrement. Outre
+qu'en fait de goût il n'y a personne à qui on le puisse comparer sans
+lui faire tort. En <i>politique</i>, il se peut qu'il ait aussi raison, mais
+chez moi, la politique est une affaire de <i>sentiment</i>, et je ne saurais
+<i>toryfier</i> mon naturel.»</p><br>
+
+
+<h3>LETTRE CLIX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 4 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Je n'ai pas besoin de dire que votre lettre obligeante m'a été d'autant
+plus agréable que je l'attendais moins. Je suis certainement charmé que
+notre <i>final</i> ait plu, et qu'ainsi le rideau tombe avec grâce<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a>
+<a href="#footnote99"><sup class="sml">99</sup></a>. Vous
+méritez ce succès, par la promptitude et l'obligeance que vous avez
+mises dans votre arrangement avec M. Dallas. Je puis vous assurer que je
+vous ai personnellement beaucoup d'obligations d'avoir pris la chose si
+fort à cœur et de vous être si fort empressé de m'annoncer le succès.
+Nous allons maintenant nous quitter, et, je l'espère, satisfaits l'un de
+l'autre. J'étais et suis encore sérieux dans la promesse consignée dans
+<i>le Corsaire</i>, de ne plus importuner le public: ce n'est pas une
+affectation puérile; je suis convaincu que c'est le meilleur parti à
+prendre, c'est du moins le plus respectueux envers mes lecteurs, puisque
+c'est leur montrer que je ne m'exposerai pas davantage à perdre, par des
+ouvrages postérieurs, la faveur avec laquelle les miens ont été
+accueillis jusqu'à ce jour. J'ajouterai que j'ai d'autres vues, d'autres
+desseins, et que je tiendrai, je crois, ma résolution, car depuis que je
+suis ici, quoique j'y sois confiné tantôt par la neige, tantôt par le
+dégel, que j'aie du papier de toutes les qualités, l'encre la plus sale,
+et les plumes les plus mauvaises qu'il se puisse imaginer, je n'ai
+jamais été tenté de les mettre en usage combiné, si ce n'est pour des
+lettres d'affaires. Ma rage de rimer est presque passée: je suis comme à
+Patras quand la fièvre m'avait quitté; je me sens faible, mais bien
+portant et ne craignant rien qu'une rechute. J'espère cependant avec
+ferveur que je n'en aurai pas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99"
+name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a href="#footnotetag99">
+(retour) </a> On se rappellera qu'il avait annoncé <i>le Corsaire</i>, comme
+le dernier ouvrage qu'il dût donner, au moins de quelques années.</blockquote>
+
+<p>»Je vois dans le <i>Morning-Chronicle</i> qu'il y a eu des discussions dans
+le <i>Courrier</i>, et je lis dans le <i>Morning-Post</i> une lettre virulente
+contre M. Moore, où un lecteur protestant prend fort singulièrement
+l'Inde pour l'Irlande.</p>
+
+<p>»Vous ferez comme il vous plaira quant aux petits poèmes; mais je crois
+que, si nous les séparions en ce moment du <i>Corsaire</i>, nous aurions
+l'air d'avoir peur: ce qui, vous me permettrez de le dire, n'aurait rien
+d'agréable pour moi. J'ai lieu de supposer aussi après que la grande
+colère de messieurs les journalistes sera un peu calmée, que ces petits
+poèmes pourront amener un plus grand débit du <i>Corsaire</i>, objet plus
+important pour vous, ce me semble, qu'une septième édition de
+<i>Childe-Harold</i>. Du reste, faites comme vous voudrez, pourvu que la
+disparition de la pièce en question ne m'attire pas le reproche de
+crainte.</p>
+
+<p>»Présentez, je vous prie, mes complimens respectueux à M. Ward; je fais,
+comme vous le savez bien, le plus grand cas de l'approbation qu'il veut
+bien m'accorder. Ce sont les éloges d'hommes tels que lui qui donnent
+seuls du prix à la renommée. Loin de diminuer, ma reconnaissance pour M.
+Gifford n'a fait naturellement qu'augmenter. Adieu donc le métier
+d'auteur.</p>
+
+<p>»J'ai passé mon tems ici à courir sans but ou à dormir; somme toute, je
+ne m'y suis pas ennuyé. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que je
+suis parvenu à établir dans la forme voulue tous mes titres pour la
+vente, que mon acquéreur a été obligé d'accepter mes conditions, qu'il
+les remplit ou les remplira dans peu. Il est ici en ce moment; nous
+vivons fort bien ensemble, lui dans une aile de l'abbaye, moi dans
+l'autre, et nous en partons dimanche, moi pour Londres, et lui pour
+Cheshire.</p>
+
+<p>»Mrs. Leigh est avec moi, fort contente de ce domaine, fort mécontente
+de ce que je m'en défais, ce dont rien ne la peut consoler, pas même le
+prix élevé que j'en retire. Votre paquet n'est pas encore arrivé, du
+moins les <i>Magazines</i>, car j'ai reçu <i>Childe-Harold</i> et le <i>Corsaire</i>.
+Tous deux paraissent bien imprimés, ce qui me fait beaucoup de plaisir.</p>
+
+<p>»Je vous remercie de désirer me voir à Londres; mais je crois qu'on
+jouit mieux d'un succès à distance: pour moi, je savoure ici mon
+importance personnelle, et mon nouveau triomphe avec un égoïsme auquel
+la solitude ajoute un nouveau charme: le tout sur la foi de votre
+lettre, dont je vous remercie encore une fois.</p>
+
+<p>»Je suis bien sincèrement, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Ne pensez-vous pas que la première <i>publication</i> de Buonaparte
+coûtera cher aux <i>alliés</i>? La lettre de Paris, publiée hier par Perry,
+ranime mes espérances. Quelle hydre! quel Briarée! Je voudrais qu'ils
+fissent la paix; cette guerre n'a pas de fin.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 5 février 1814.</span><br>
+
+<p>«J'ai entièrement oublié de vous dire hier, en vous répondant, que je
+n'ai aucuns moyens de vérifier si ce <i>forban</i> de libraire à Newark
+s'est, comme vous le dites, permis de réimprimer les <i>Hours of
+Idleness</i>. S'il l'a fait, c'est un malheureux, un infâme misérable, et
+si son offense peut être atteinte par les lois ou par le pugilat, il
+sera mis à l'amende et battu. Essayez de découvrir quelque chose; de mon
+côté je vais prendre des informations ici. Peut-être quelque autre
+aura-t-il continué l'impression à Londres, et mis un faux titre.</p>
+
+<p>»Vous avez omis le <i>fac-simile</i> dans <i>Childe-Harold</i>, ce qui fait un
+effet d'autant plus singulier qu'il y a une <i>note</i> expressément à ce
+sujet. <i>Replacez-le</i>, je vous prie, comme <i>à l'ordinaire</i>.</p>
+
+<p>»Après y avoir pensé deux et trois fois, je crois qu'en séparant les
+poésies fugitives du <i>Corsaire</i>, même pour les annexer au
+<i>Childe-Harold</i>, nous aurions l'air d'avoir peur et de reculer devant
+tout le bruit que les Torys ont fait pour l'une de ces petites pièces.
+Remettez-les donc, je vous prie, à la suite du <i>Corsaire</i>. Je suis fâché
+que le <i>Childe-Harold</i> ait besoin d'un pareil secours pour se soutenir;
+mais, si vous vous le rappelez, je vous ai dit que sa vogue ne serait
+pas de longue durée. Il est très-heureux pour un auteur de s'être fait
+d'avance à l'idée que son succès n'aurait qu'un tems. La vérité est que
+je ne pense pas qu'aucun des écrivains contemporains, du moins de ceux
+qui n'ont point flatté l'espèce humaine, doive attendre beaucoup de la
+postérité. Vous le prendrez peut-être pour de l'affectation; mais le
+succès de mon nouvel ouvrage et celui des précédens m'ont toujours paru
+chose fort extraordinaire, étant obtenus en dépit de tant de préjugés.
+Je crois en vérité que les gens aiment à se voir contredire. Si le
+<i>Childe-Harold</i> mollit, peut-être ne vaut-il plus la peine que vous
+fassiez les frais des gravures: comme il vous plaira; je ne me mêle plus
+de rien, et les vers suivans, composés il y a quelques années, et gravés
+sur ma coupe taillée dans un crâne humain, sont les derniers dont je
+vous importunerai de long-tems. S'ils sont de votre goût, ajoutez-les à
+<i>Childe-Harold</i>, ne fût-ce que pour leur donner une nouvelle occasion de
+crier. Ma réponse d'hier était si longue que je n'abuserai pas plus
+long-tems de votre patience, et me contenterai de vous renouveler
+l'assurance des sentimens avec lesquels je suis</p>
+
+<p>»Votre, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> En réimprimant, si vous avez occasion, vous prendrez
+naturellement garder à la correction. Cette édition n'en manque pas,
+excepté pourtant dans la dernière note au <i>Childe-Harold</i>, où le mot
+<i>responsible</i> se trouve deux fois répété, très-près l'un de l'autre;
+changez le second en <i>answerable</i><a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a>
+<a href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100"
+name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a href="#footnotetag100">
+(retour) </a> Les deux mots <i>responsible</i> et <i>answerable</i> répondent au
+mot français <i>responsable</i>, et sont synonymes en anglais, avec cette
+différence que le premier est plutôt un terme du palais, et le second
+plus généralement employé dans la conversation usuelle.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Newark, 6 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Me voici arrivé ici, en route pour Londres. Maître Ridge, l'imprimeur
+en question, convient qu'il a <i>réimprimé quelques feuilles</i> pour
+compléter un petit nombre d'exemplaires restans. Je lui ai lavé la tête
+comme il faut, le menaçant, s'il y revient, de le poursuivre en
+contrefaçon, en dommages et intérêts, etc; j'en ai le pouvoir, n'ayant
+jamais aliéné mon droit de propriété; enfin de lui faire éprouver tous
+les désagrémens que mérite son mauvais procédé. Si le tems ne se gâte
+pas de nouveau, j'espère être en ville demain ou après.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>À M. MURRAY.</h3>
+
+<span class="rig">7 février 1814.</span><br>
+
+<p>.......................................................<br>
+«Ces huit vers ont mis tous les journaux singulièrement en émoi,
+particulièrement le <i>Morning-Post</i>, qui a découvert que je suis une
+sorte de Richard III, difforme d'esprit et de corps. Cette dernière
+injure n'a rien de nouveau pour un homme qui a passé cinq ans dans une
+école publique.</p>
+
+<p>»Je suis réellement fâché que vous ayez retranché ces vers pour les
+mettre à la suite du <i>Childe-Harold</i>; reportez-les, je vous prie, à leur
+ancienne place, à la fin du <i>Corsaire</i>.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXI.</h3>
+
+<h4>À M. HODGSON.</h4>
+
+<span class="rig">28 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Un de mes amis, jeune homme de beaucoup d'espérance, M. Reynolds, vient
+de publier un poème intitulé <i>Safie</i>, imprimé par Cawthorne. Il a
+grand'peur de ce qu'en diront les <i>Revues</i>, et non sans motif; et comme
+nous savons, vous et moi, par expérience, l'effet des premières
+critiques sur un jeune homme, je vous serais obligé de vous charger de
+sa production et de la disséquer avec le plus de ménagemens possible. Je
+ne le saurais faire moi-même, parce que l'ouvrage m'est dédié; mais ce
+n'est pas la seule raison qui me fait désirer de le voir traiter avec
+indulgence; la plus forte est que je sais trop par expérience
+l'impression que font sur un jeune esprit des critiques trop sévères sur
+un premier essai.</p>
+
+<p>»Maintenant, parlons de moi-même. Mes remerciemens, je vous prie, à
+votre cousin; la chose est absolument comme je la désirais, peut-être un
+autre la trouverait-il trop forte. J'espère que vous vous portez à
+merveille et que tout vous réussit, du moins je le désire. Que la paix
+soit avec vous. Toujours tout à vous, mon cher ami.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">10 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Je suis arrivé hier soir à Londres après trois semaines d'absence, que
+j'ai passées tranquillement et agréablement dans le Nottinghamshire.
+Vous n'avez pas idée du bruit qu'occasione la réimpression des huit vers
+sur les larmes d'une jeune princesse, publiés déjà en 1812. Le régent,
+qui les avait toujours cru de vous, sachant maintenant qu'ils sont de
+moi, s'avise, Dieu sait pourquoi, d'en être <i>peiné</i> plutôt qu'<i>irrité</i>.
+Depuis ce moment, le <i>Morning-Post</i>, le <i>Sun</i>, l'<i>Herald</i>, le
+<i>Courrier</i>, tous sont déchaînés contre moi. Murray est effrayé; il
+voulait gauchir. Il est certain que les injures pleuvent sur moi de tous
+côtés; quelques-unes sont dites avec talent, toutes le sont de grand
+cœur. Je sens un peu de componction de savoir le régent <i>peiné</i>,
+j'aimerais mieux qu'il fût <i>irrité</i>; mais, après tout, je ne le crains
+pas.</p>
+
+<p>»Vous avez probablement vu quelques-unes de ces attaques contre moi. Ma
+personne matérielle elle-même, excellent sujet par parenthèse, est
+décrite en vers qui offrent avec elle d'autant plus d'analogie, qu'ils
+sont pour la plupart boiteux. Puis, dans un autre, je suis un athée, un
+rebelle, et enfin le diable (boiteux, je suppose). Il paraît que c'est
+une femme qui m'a démonisé; s'il en est ainsi, je pourrais peut-être lui
+prouver que je ne suis qu'un simple mortel, si l'on s'en rapporte aux
+paroles d'une reine des Amazones qui dit: Αρισλον χολος οιφει. Je cite
+de mémoire, mon grec est probablement fautif; mais ce passage veut
+dire.....</p>
+
+<p>»Sérieusement, je suis dans ce que les gens instruits nomment un
+dilemme, et le vulgaire un bourbier; mes amis me conseillent de ne pas
+prendre la chose trop à cœur, comme sir <i>Fretful</i><a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a>
+<a href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, je leur réponds
+que je suis entièrement calme, tandis que je n'en suis pas moins en
+furie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101"
+name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a href="#footnotetag101">
+(retour) </a> Nom figuré, <i>fretful</i> signifiant <i>chagrin</i>, <i>irrité</i>,
+<i>furieux</i>.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Quand j'en étais là, est arrivé un ami, avec lequel j'ai ri et bavardé
+si bien, que j'ai perdu le fil de mes idées, et comme je ne veux pas
+vous les envoyer décousues, je vous souhaite le bonjour.</p>
+
+<p>»Croyez-moi toujours, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Pendant mon absence, Murray a omis les larmes dans plusieurs
+exemplaires; je l'ai forcé à les remettre et suis bien ennuyé de tous
+ses scrupules. Puisque le vin est versé, il faut le boire jusqu'à la
+lie.»</p><br>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">10 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Je suis beaucoup mieux, ou même je suis tout-à-fait bien ce matin. J'ai
+reçu deux <i>Anas</i>; je présume qu'il y en a d'autres, et quelque chose
+encore avant, à quoi s'adressait la réponse du <i>Morning-Chronicle</i>. Vous
+avez aussi parlé d'une parodie sur le <i>crâne</i>: je désire voir tout cela;
+il pourrait s'y trouver des choses auxquelles il fallût répondre de la
+plume ou autrement.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Ne vous donnez pas la peine de me répondre, seulement
+envoyez-moi tout cela dès que vous le pourrez.»</p><br>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">12 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Si vous avez quelques exemplaires des <i>Lettres Interceptées</i>, lady
+Holland en désirerait un, et quand vous aurez servi tous les autres,
+vous aurez la bonté de songer à votre serviteur.</p>
+
+<p>»Vous m'avez joué un tour infâme par cette suppression peu judicieuse
+opérée contre ma volonté expresse. Quelques-uns des journaux ont déjà
+commencé à dire ce qu'on devait s'attendre qu'ils diraient. Or, puisque
+je ne tremble pas, je ne veux pas que vous m'en donniez l'air: non,
+quand même ma personne et tout ce qui m'appartient devrait périr avec ma
+mémoire.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Faites attention, je vous prie, à ce que je vous ai dit hier
+sur les choses <i>techniques</i>.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXIII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Lundi, 14 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Hier, avant de quitter Londres, je vous ai écrit un billet; j'espère
+que vous l'avez reçu. J'ai entendu tant de récits différens de vos
+procédés, ou plutôt de ceux des autres envers vous, en conséquence de la
+publication de ces vers <i>immortels</i>, que je suis impatient de recevoir
+de vous un compte détaillé et positif de toute cette affaire. Certes, ce
+n'est pas sur vous que doivent retomber la responsabilité, le blâme et
+les effets quelconques de cette publication. Je ne m'oppose pas du tout
+à ce que vous disiez aussi publiquement et aussi distinctement que vous
+le voudrez, quelle a été votre répugnance à publier les vers en
+question, et comment vous y avez été forcé par mon opiniâtreté. Adoptez
+telle mesure que vous croirez propre à vous disculper; mais laissez-moi
+me défendre comme je l'entendrai, et, je vous le répète, ne me
+compromettez par rien qui ressemble à de la peur de mon côté; mais pour
+vous, encore une fois, justifiez-vous par tous les moyens que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CLXIV.</h3>
+
+<h4>À M. ROGERS.</h4>
+
+<span class="rig">16 février 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Rogers</span>,</p>
+
+<p>«J'ai écrit brièvement, mais clairement, j'espère, à lord Holland sur ce
+qui a fait depuis peu le sujet de toutes mes conversations avec vous et
+avec lui<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a>
+<a href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a>. A la tournure que prennent les choses, je crois que ma
+résolution doit être maintenant inébranlable.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102"
+name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a href="#footnotetag102">
+(retour) </a> Il s'agit ici du rapprochement que ces messieurs
+voulaient amener entre lui et lord Carlisle.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Je vous le déclare dans la sincérité de mon ame, il n'y a pas un homme
+vivant de l'estime duquel je fasse plus de cas que de celle de lord
+Holland, et, s'il s'agissait de lui seul, je descendrais jusqu'à des
+humiliations, sans songer aucunement à l'avenir, et seulement pour lui
+marquer combien je suis touché de sa conduite à mon égard pour le passé.
+Quant au reste, il me semble que j'ai fait tout ce qui était en mon
+pouvoir en supprimant la satire. Si cela ne leur suffit pas, ils feront
+comme ils voudront. Mais <i>je n'enseignerai pas ma langue à dire des
+bassesses</i>. Vous serez probablement chez le marquis de Lansdowne ce
+soir; j'y suis invité, mais je ne sais si j'irai. Hobhouse y sera; je
+crois que vous l'aimeriez si vous le connaissiez bien.</p>
+
+<p>»Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CLXV.</h3>
+
+<h4>À M. ROGERS.</h4>
+
+<span class="rig">16 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Si lord Holland est satisfait, en ce qui touche lui et sa femme, comme
+il le déclare par sa lettre, c'est tout ce que je puis désirer.</p>
+
+<p>»Quant à l'impression que produira sur le public la résurrection des
+vers contre lord Carlisle, elle sera toute à son avantage, et contre
+moi.</p>
+
+<p>»Tous les mots, toutes les actions du monde ne m'arracheront pas une
+autre parole de paix à l'égard de qui que ce soit. Je supporterai tout
+ce qui sera supportable, et ce que je pourrai endurer, j'y résisterai.
+Le pis qu'ils pourraient me faire serait de m'exclure de la société. Je
+ne l'ai jamais recherchée; j'ajouterai même, dans le sens général du
+mot, je n'en ai jamais joui, et puis il y a un autre monde ailleurs.</p>
+
+<p>»Ce qui deviendrait par trop injurieux, j'ai les mêmes moyens que les
+autres de m'en venger, et avec intérêt si les circonstances l'exigent.</p>
+
+<p>»Il n'y a que la nécessité de suivre mon régime qui m'empêche de dîner
+avec vous demain.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CLXVI.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">16 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Soyez sûr que les seuls piquans dont le royal porc-épic soit armé
+contre moi sont ceux qui n'ont d'autres propriétés que celles de la
+torpille, et dont tout l'effet sera d'engourdir quelques-uns de mes
+amis. Pour moi, je me tiens tranquille et garde le silence. La fréquente
+répétition des attaques a affaibli leur effet sur moi, si tant il y a
+qu'elles en aient jamais eu aucun, car pour peu qu'elles en eussent eu,
+je n'aurais pu retenir ni mes doigts ni ma langue. C'est quelque chose
+de nouveau d'attaquer un homme parce qu'il renonce à ses ressentimens.
+Je savais bien qu'il y a quelque chose de bas à injurier ceux qu'on a
+loués auparavant, mais je ne savais pas qu'il fût honteux de me forcer à
+rendre justice à ceux qui n'ont point attendu que j'aie fait amende
+honorable des folies et des préjugés de ma jeunesse pour m'admettre dans
+leur amitié, quand ils avaient encore tant de droits de me traiter en
+ennemi.</p>
+
+<p>»Vous voyez bien que, comme sir Francis <i>Wronghead</i><a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a>
+<a href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>, il faut que
+j'aie fait ma fortune intentionnellement. Il vaudrait mieux qu'il y eût
+plus de mérite dans mon indépendance, mais aujourd'hui c'est quelque
+chose que d'être indépendant pour quelque cause que ce soit; et moins on
+est tenté de ne l'être pas, plus la chose est rare dans ces tems de
+servilité paradoxale. Je crois que jusqu'ici nos haines et nos
+affections ont été généralement les mêmes: à dater de ce moment il faut
+qu'elles le soient sans exception. Maintenant, aux armes! la plume
+suffira pour commencer, en attendant qu'on en prenne de plus
+tranchantes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103"
+name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a href="#footnotetag103">
+(retour) </a> Nom figuré, <i>wronghead</i>, tête qui a tort, tête renversée,
+tête à l'évent, etc.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p>»Vous ne vous faites pas idée de la solennité risible avec laquelle ces
+deux stances ont été traitées. Le <i>Morning-Post</i> parle d'une motion dans
+la chambre des lords à ce sujet, et Dieu sait quelles autres mesures
+après, <i>et tout cela</i>, comme disent les <i>Mille et Une Nuits, pour avoir
+fait une tarte à la crème sans poivre</i>. Je crois que la destruction de
+la douane a un peu suspendu la mienne; ajoutez à cela que la dernière
+bataille de Buonaparte à usurpé la colonne qui m'était ordinairement
+réservée.</p>
+
+<p>»J'extrais ci-joint, du <i>Morning-Post</i> d'aujourd'hui, ce qui a paru de
+mieux contre cette <i>insolente rapsodie</i>, comme l'appelle le <i>Courrier</i>.
+Il y avait dans la même feuille, il y a quelques jours, un article sur
+mon régime étant enfant, un article qui n'était pas mauvais du tout;
+mais le reste ne vaut absolument rien.</p>
+
+<p>»Je réfléchirai au conseil que vous me donnez quant à la tribune
+publique; je ne m'y suis jamais sérieusement destiné, et je suis devenu
+aussi ennuyé que Salomon de tout et surtout de moi-même. C'est ce que
+les gens comme il faut appellent devenir philosophe, et les gens du
+peuple devenir hébété. Je suis toujours charmé d'une bénédiction<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a>
+<a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>:
+répétez bientôt la vôtre, ou du moins votre lettre; je sous-entendrai la
+bénédiction, ou plutôt je la trouverai dans le fait même de la lettre.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104"
+name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a href="#footnotetag104">
+(retour) </a> J'avais terminé ma lettre en disant: <i>Dieu vous bénisse</i>,
+et j'avais ajouté, <i>si toutefois cela ne vous fait pas de peine</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span><br><br>
+
+Cette formule de salutation qui ne s'emploie en français que dans le
+style badin, est très-fréquente et très-affectueuse en anglais.
+
+<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CLXVII.</h3>
+
+<h4>À M. DALLAS.</h4>
+
+<span class="rig">17 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Le <i>Courrier</i> de ce soir m'accuse d'avoir tiré de mes ouvrages de
+grandes sommes, et de les avoir mises en poche. Je n'ai encore reçu un
+sou pour aucun d'eux et j'espère ne jamais rien recevoir. M. Murray m'a
+offert 1,000 livres sterling du <i>Giaour</i> et de <i>la Fiancée</i>, j'ai dit
+que c'était trop, et que si après six mois il croyait encore pouvoir
+donner cette somme, je lui indiquerais quel emploi il en devrait faire.
+Mais, ni à cette époque, ni à aucune autre, je n'ai appliqué à mon
+propre usage le bénéfice d'un seul des ouvrages que j'aie écrits. J'ai
+refusé 400 livres sterling de la réimpression de la satire, et jamais je
+n'ai tiré un sou des éditions précédentes. Je ne désire pas vous voir
+faire rien qui puisse vous être désagréable, je n'ai jamais prétendu
+mettre aucune condition aux légers services que je puis avoir eu le
+bonheur de vous rendre, et je ne vois rien pour vous d'humiliant dans
+l'action de les avoir acceptés. C'était un simple don offert à un homme
+infiniment respectable par un autre qui l'est beaucoup moins.</p>
+
+<p>»M. Murray va contredire ce que le <i>Courrier</i> et les autres journaux ont
+avancé à cet égard, mais <i>votre nom</i> ne sera pas cité; de votre côté,
+vous êtes libre et ferez absolument ce qu'il vous conviendra. J'espère
+seulement que vous resterez convaincu que je n'ai pas la plus légère
+idée d'abuser du bonheur que j'ai eu en saisissant l'occasion de vous
+être utile.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<p>En conséquence de cette lettre, M. Dallas en adressa une aux journaux,
+dont voici un extrait, le reste n'offrant qu'une justification assez
+maladroite de son noble bienfaiteur au sujet des stances attaquées.</p>
+
+<h4>À L'ÉDITEUR DU MORNING-POST.</h4>
+
+<p><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«J'ai lu dans un journal du soir le paragraphe où Lord Byron est
+<i>accusé</i> d'avoir retiré de ses ouvrages de grandes sommes d'argent et de
+les avoir exigées. Je ne me figure pas qu'aucun de ceux qui le
+connaissent l'en puisse un moment soupçonner, mais puisque l'assertion à
+été publique, je crois devoir à Lord Byron de la démentir publiquement.
+Tel est mon but en vous adressant la présente, et je suis charmé de
+profiter de cette occasion pour rappeler un fait que j'avais depuis
+long-tems envie de publier; envie à laquelle je n'ai résisté que dans la
+crainte qu'on ne me crût poussé à cette démarche par sa seigneurie.</p>
+
+<p>»Je prends sur moi d'affirmer que jamais Lord Byron n'a reçu un shilling
+de ses ouvrages. Il est à ma connaissance certaine qu'il a laissé à
+l'éditeur tout le profit de sa <i>Satire</i>. Dans mon épître dédicatoire de
+la nouvelle édition de mes contes, j'ai publiquement reconnu le don de
+la propriété de <i>Childe-Harold</i>, j'ai maintenant à y ajouter,
+l'expression de ma reconnaissance, non-seulement pour le don de celle du
+<i>Corsaire</i>, mais encore pour la manière délicate et affectueuse dont il
+m'a été fait avant même qu'il ne fût livré à l'impression. Quant aux
+deux autres poèmes, <i>le Giaour</i> et <i>la Fiancée</i>, M. Murray peut attester
+que Lord Byron n'a pas touché un sou de leur prix, et que pas un sou
+n'en a été approprié à son usage. Après avoir ainsi rétabli la vérité
+des faits, je ne puis m'empêcher de m'étonner qu'on ait jamais songé à
+lui faire un sujet de reproche, d'avoir touché l'argent provenant de ses
+ouvrages. Ni le rang ni la fortune ne rendent de semblables produits
+indignes d'un homme honorable; quelle différence y a-t-il pour l'honneur
+ou la délicatesse d'employer le produit d'un livre à faire du bien, ou
+d'en abandonner la propriété, dans la même intention, à un autre? Je
+diffère d'opinion sur ce point et sur quelques autres avec Lord Byron;
+et il a toujours dans ses paroles et ses actes montré la plus grande
+répugnance à recevoir l'argent de ses ouvrages.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">26 février 1814.</span><br>
+
+<p>«Dallas eût peut-être mieux fait de garder le silence; mais comme
+c'était essentiellement son affaire, que les faits qu'il avance sont
+exacts, que son motif est honorable, je lui souhaite de bien s'en tirer.
+Quant à son interprétation des fameux vers, libre à lui et à qui que ce
+soit de les entendre comme bon leur semblera. J'ai gardé le silence
+jusqu'ici et je continuerai à le garder à moins que quelque circonstance
+tout-à-fait particulière ne me force à le rompre. Vous, ne dites pas un
+mot, je vous prie. Si quelqu'un doit parler, c'est celui qui y est le
+plus intéressé. Ce qui m'amuse singulièrement, c'est que chacun me
+désigne, comme l'auteur de l'injure qui m'est faite, <i>la personne qu'il
+hait personnellement le plus</i>! Quelques-uns disent que c'est C...r,
+d'autres C...e, d'autres F...d, etc., etc. Pour moi, je ne sais encore
+qui, j'en suis encore aux conjectures. Si je le découvre et que ce soit
+un malheureux gagiste, je le laisserai gagner son salaire; mais si c'est
+ce qu'on appelle <i>un honnête homme</i>, il faudra dégaîner.</p>
+
+<p>»J'avais quelqu'envie de demander directement à C...r s'il s'en
+reconnaissait l'auteur, mais H... qui, j'en suis sûr, ne m'en voudrait
+pas dissuader, s'il croyait que cela convînt, m'a dit absolument de n'en
+rien faire, que je n'avais pas ce droit sur un simple soupçon, etc.,
+etc. Si H... a raison ou non, je l'ignore, mais je sais qu'il ne
+voudrait jamais m'empêcher de faire ce qu'il regarderait comme le devoir
+d'un preux chevalier. Dans des affaires de cette nature, au moins dans
+ce pays-ci, il faut suivre les usages reçus. En m'occupant de celle-ci,
+je le fais comme si elle n'était pas la mienne. Tout homme, si la
+nécessité le veut, est, et doit être, prêt à se battre. Dans le cas
+présent je n'y apporterais pas beaucoup de ressentiment, à moins qu'on
+ne vienne à y mêler le nom d'une femme que j'aime; car il y a plusieurs
+années que je ne me suis mis sérieusement en colère. Mais si je découvre
+mon homme, et qu'il en vaille la peine, je ferai indubitablement mon
+devoir.</p>
+
+<p>»... était fort irrité, mais il essayait de le dissimuler. Vous n'êtes
+point du tout appelé à reconnaître le <i>Twopenny</i>; vous leur rendriez
+service en le faisant, et voilà tout. Ne voyez-vous pas que le but de
+tout cet éclat est de nous mettre, lui, vous et moi et tous les autres,
+aux prises (surtout ceux qui sont dans une bonne position), et qu'ils y
+ont presque réussi. Lord Holland voulait que je fisse des concessions à
+lord Carlisle... Au diable plutôt qu'à cet homme qui m'a si mal traité.
+Je lui ai répondu que je ne ferai ni concession, ni rétractation; je
+garderai le silence, à moins qu'il ne se présente occasion de dire
+encore quelque chose d'honnête pour lui, lord Holland ou pour sa femme,
+qui, depuis, se sont toujours montrés mes amis. La chose en est restée
+là; le moment était mal choisi pour des concessions à lord Carlisle.</p>
+
+<p>»J'ai été interrompu, mais je vous récrirai bientôt. Croyez-moi
+toujours, mon cher Moore, etc.»</p>
+
+<p>Un autre de ses amis ayant exprimé l'intention d'entreprendre
+volontairement sa défense publique, il ne perdit point de tems, pour
+l'en empêcher, par l'excellente lettre qui suit.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXIX.</h3>
+
+<h4>À W... W... ESQUIRE.</h4>
+
+<span class="rig">28 février 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher W</span>...,</p>
+
+<p>«Je n'ai que peu de tems pour vous écrire. Le <i>silence</i> est la seule
+réponse aux choses dont vous parlez, et je ne regarderais pas comme mon
+ami celui qui dirait un mot de plus à ce sujet. Je me soucie peu des
+attaques, mais je ne veux pas <i>me soumettre à des défenses</i>. J'espère et
+je suis sûr que vous n'avez jamais songé sérieusement à vous engager
+dans une controverse si ridicule. La lettre de Dallas lui fait honneur,
+il n'a fait qu'établir des faits dont il avait bien droit de parler. Je
+n'ai jamais fait publiquement, et je ne permettrai à personne de faire
+la moindre attention à toutes ces accusations. Si je découvre le
+calomniateur, peut-être agirai-je autrement; mais alors je ne me
+contenterai pas d'écrire.</p>
+
+<p>»Une expression de votre lettre m'a porté à vous écrire cette lettre et
+à vous supplier de ne vous mêler en aucune sorte de cette affaire; il
+n'en est déjà presque plus question, et, croyez-moi, ils sont plus vexés
+de mon silence qu'ils ne le sauraient être de la meilleure défense du
+monde. Je ne connais rien qui me contrarierait autant qu'une nouvelle
+réplique là-dessus.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON</span><br><br>
+
+<h3>LETTRE CLXX</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">3 mars 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Ami</span>,</p>
+
+<p>«J'ai grande envie de vous écrire que je suis tout-à-fait indisposé; ne
+fût-ce que pour vous faire venir à Londres; il n'y a personne que je
+serais plus désireux d'y voir, personne auprès de qui je chercherais
+plus volontiers des consolations dans mes momens de tristes vapeurs. La
+vérité est que je ne manque pas de tristes sujets de réflexions, mais
+cela vient d'autres causes. Quand nous serons tous deux de vieilles
+gens, je vous dirai un conte des tems passés et des tems actuels; et ce
+n'est pas manque de confiance si je ne vous le dis aujourd'hui, mais...
+mais... toujours un <i>mais</i> à la fin du chapitre.</p>
+
+<p>»Il n'y a rien ici à aimer ou à haïr; mais certainement j'ai des sujets
+pour tous les deux à peu de distance, outre que je suis embarrassé en ce
+moment, entre <i>trois</i> femmes que je connais, et <i>une</i> que je ne connais
+pas, ou du moins dont le nom m'est inconnu. Tout cela irait encore bien
+si je n'avais pas un cœur; mais, malheureusement j'en ai encore un,
+quoique en assez mauvais état, et il a conservé l'habitude de s'attacher
+à une <i>seule</i>, que je le veuille ou non. Je commence à penser que
+l'axiome <i>divide et impera</i> n'est bon qu'en politique.</p>
+
+<p>»Si je rencontre le crapaud, comme vous l'appelez, je lui marcherai sur
+la tête, et je mettrai des clous à mes souliers, pour qu'il le sente
+mieux. Je ne m'informe guère de l'effet de toutes ces belles choses, et
+elles n'en ont guère non plus sur moi. Je crois qu'elles ont fait plus
+d'impression sur *** que sur aucun de nous. Les gens sont assez polis;
+je n'ai pas manqué d'invitation, mais je n'en ai accepté aucune. Je suis
+très-peu allé dans le monde l'année passée, et j'ai dessein d'y aller
+encore moins celle-ci. Je n'ai pas de goût pour les assemblées, et j'ai
+long-tems regretté de m'être livré à ce que l'on appelle la vie de
+Londres, ce qui, de toutes les vies que j'ai vues (et j'en ai vu presque
+autant qu'il y en a dans Plutarque), me semble laisser le moins de tems
+pour songer au passé ou à l'avenir.</p>
+
+<p>»Où en est votre poème? ne le négligez pas, et je ne crains rien pour
+lui. Je n'ai pas besoin de vous dire que votre réputation m'est chère:
+en vérité, je pourrais dire plus chère que la mienne; car depuis quelque
+tems, je commence à penser que mes ouvrages ont été loués bien au-delà
+de leur valeur: dans tous les cas, j'ai cessé pour jamais d'écrire. Je
+puis vous dire à vous ce que je ne dirais pas à tout le monde; mes deux
+derniers poèmes ont été écrits, l'un en quatre jours, et l'autre en
+dix<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a>
+<a href="#footnote105"><sup class="sml">105</sup></a>. Je trouve que c'est là un aveu humiliant; il prouve mon manque
+de sens de publier, et celui du public de lire des choses qui ne
+sauraient avoir assez de mérite pour demeurer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105"
+name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a href="#footnotetag105">
+(retour) </a> Quand il dit qu'il n'a donné que quatre jours à la
+composition de <i>la Fiancée</i>, il faut entendre qu'il parle du premier
+jet, car les additions successives qu'il y a faites lui ont coûté bien
+plus de tems. <i>Le Corsaire</i>, au contraire, fut fait d'un seul coup: il
+n'y eut après que fort peu de changemens et d'additions; et la rapidité
+avec laquelle il fut composé, près de deux cents vers par jour,
+paraîtrait presqu'incroyable, si nous n'avions son propre témoignage et
+celui de son libraire pour nous empêcher d'en douter. Si l'on tient
+compte de la beauté surprenante de cet ouvrage, une telle promptitude
+d'exécution est presque sans exemple dans l'histoire du génie, et montre
+qu'<i>écrire de passion</i>, comme le dit Rousseau, est peut-être une route
+plus sûre pour arriver à la perfection que toutes celles que l'art a
+tracées.</blockquote>
+
+<p>»Je n'ai pas peur que vous ne vous pressiez trop, j'en ai moins encore
+que vous puissiez ne pas réussir. Mais je crois qu'un an est un terme
+assez long pour une composition qui ne doit pas être épique. Il faut
+même que le <i>nonum prematur</i> d'Horace ait été inventé pour les
+millénaires ou quelque génération qui devait vivre plus long-tems que la
+nôtre. Je ne sais même ce que nous aurions aujourd'hui de lui, s'il
+avait suivi sa propre règle à la lettre. Que la paix soit avec vous!
+Rappelez-vous que je suis toujours, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je n'ai jamais eu connaissance du bruit dont vous parlez, ni
+probablement de bien d'autres; mais, naturellement, vous avez comme les
+autres hommes d'excellens amis, que le diable puisse emporter, qui font
+leur devoir à l'ordinaire. Une chose qui vous fera rire.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXI.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">12 mars 1814.</span><br>
+
+<p>«Voyez toujours l'avenir en noir et vous vous tromperez rarement. Je ne
+vous en dirai pas davantage à présent, et pourtant peut-être... mais
+n'importe. J'espère que nous serons réunis un jour, et quelque nombre
+d'années qui s'écoulent avant ou après ce jour-là, je le marquerai d'une
+pierre blanche, dans mon calendrier. Je ne suis pas sûr de ne me pas
+retrouver dans votre voisinage. Si cela arrive, et que je sois
+célibataire alors, comme il y a gros à parier, je fondrai chez vous, je
+vous enlèverai chez moi, et m'efforcerai de vous faire excuser la
+mauvaise chère que vous y trouverez, par le bon visage que je vous y
+ferai. Mettant toujours le sexe à part, je ne connais personne que je
+serais plus aise de revoir.</p>
+
+<p>»Je n'ai rien du genre que vous désirez, si ce n'est les <i>vers sur les
+larmes</i>, s'il vous convient de les insérer dans votre <i>Post-Bag</i>; pour
+moi je désire leur donner toute la publication possible. Ceux sur le
+<i>caveau</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a>
+<a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a> sont tout-à-fait de nature à être attaqués devant les
+tribunaux, et les imprimer, ce serait mettre l'éditeur dans un danger
+réel. Mais je crois que les <i>larmes</i> ont tous les droits du monde
+d'entrer dans votre recueil, et l'éditeur, quel qu'il soit, pourrait y
+joindre ou non une note facétieuse, selon qu'il lui plairait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106"
+name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a href="#footnotetag106">
+(retour) </a> Les vers pleins de force et d'amertume qu'il avait écrits
+sur l'ouverture du caveau qui renfermait les restes d'Henri VIII et de
+Charles Ier.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Je ne sais comment les vers sur le <i>caveau</i> ont ainsi circulé; cela est
+par trop farouche, mais la vérité c'est que ma satire n'est jamais à
+l'eau de roses. J'ai dans ma tête le plan d'une épître <i>à lui</i> et <i>sur
+lui</i><a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a>
+<a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>, que je pourrais bien exécuter, s'ils ne me laissent pas
+tranquille. Je n'aurais rien, ou peu de chose à dire de moi-même. Quant
+à la gaîté et au plaisant, ce n'a jamais été mon fait, mais je suis
+assez en fonds d'amertume et de mépris, et, avec mon Juvénal devant moi,
+je lui ferai peut-être un sermon tel qu'il n'en a jamais entendu à la
+cour. D'après certaines particularités qui sont venues à ma
+connaissance, pour ainsi dire par hasard, je sais mon homme par cœur, et
+je pourrais lui dire quel il est.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107"
+name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a href="#footnotetag107">
+(retour) </a> Le prince régent.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»Je voulais, mon cher Moore, vous écrire une longue lettre, le tems ne
+me le permet pas.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Réfléchissez-y encore une fois avant de vous décider à retarder
+la publication de votre poème. Voici venir un jeune poète, plus âgé que
+moi, par parenthèse, mais plus nouveau dans le métier, M. G. Knight,
+avec un volume de contes orientaux, écrits depuis son retour, car il est
+allé dans le pays. Il me fit consulter l'été dernier, et je lui
+conseillai d'en écrire un dans chaque mesure, n'ayant, à cette époque,
+aucune intention de faire précisément la même chose. Depuis, par
+l'habitude où je suis de composer toujours dans un accès de fièvre, je
+l'ai devancé du mètre, mais sans aucune intention. Quant à ses
+histoires, je ne les connais pas, ne les ayant jamais vues<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a>
+<a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>; mais il
+a aussi, comme dans <i>le Giaour</i>, une femme dans un sac, à ce qu'il m'a
+dit à cette époque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108"
+name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a href="#footnotetag108">
+(retour) </a> Il ne savait pas encore, à ce qu'il paraît, que le
+manuscrit anonyme que M. Murray lui avait soumis, fût celui de M.
+Knight.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»La meilleure manière de forcer le public à m'oublier, c'est de
+l'occuper de vous. Vous ne pouvez supposer que je voulusse vous demander
+ou vous conseiller de rien publier, si je pensais que vous dussiez ne
+pas réussir. En vérité, je n'ai point de jalousie en littérature; et je
+ne crois pas qu'un ami ait jamais souhaité le succès de son ami, plus
+vivement que je souhaite le vôtre. C'est la maladie des vieillards de ne
+pouvoir supporter de <i>frère près du trône</i>; nous ne vivrons, j'espère,
+pas assez long-tems pour connaître jamais cette faiblesse-là. Je
+voudrais que vous parussiez avant qu'on n'offrît au public d'autres
+sujets orientaux.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">12 mars 1814.</span><br>
+
+<p>«Je n'ai pas le tems de lire tout l'ouvrage<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a>
+<a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>; mais ce que j'en ai
+vu, vers et prose, me semble fort bien écrit; il est vrai que je ne
+saurais être juge, au moins un juge désintéressé dans la question. Je
+n'y ai rien vu qui doive vous faire hésiter à le publier à cause de moi.
+Si l'auteur n'est pas le docteur Busby lui-même, je ne vois pas pourquoi
+le dédier à ses souscripteurs; je ne comprends pas en effet ce que le
+docteur peut avoir à faire là-dedans, si ce n'est peut-être comme
+traducteur des doctrines de Lucrèce, dont, à coup sûr, il n'est pas
+responsable. Je vous le dis ouvertement et franchement, si cet ouvrage
+doit être publié, je ne vois aucune raison au monde qui empêche que ce
+ne soit par vous; vous ne sauriez, au contraire, me faire un compliment
+plus flatteur sur la bonté et la loyauté de mon caractère, qu'en
+publiant cet ouvrage et tout autre où je serai honorablement attaqué
+sans intention haineuse; et certes, pour ce que j'ai lu, du moins, je ne
+saurais en accuser cet auteur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109"
+name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a href="#footnotetag109">
+(retour) </a> Le manuscrit d'une longue et lourde satire, intitulée
+l'<i>Anti-Byron</i>, que Murray lui avait envoyée, lui demandant, je ne
+saurais croire que ce fût sérieusement, s'il lui conseillait de
+l'imprimer.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Il se trompe en un point: je ne suis pas athée; mais s'il croit que
+j'aie publié des principes qui sentent l'athéisme, il a parfaitement le
+droit de les réfuter. Je vous en prie, imprimez; je ne me pardonnerais
+jamais de vous en avoir empêché.</p>
+
+<p>»Faites mes complimens à l'auteur; dites-lui que je lui souhaite du
+succès, ses vers en méritent; et je serai la dernière personne à mettre
+en doute la bonté de son intention.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Si vous ne les publiez pas, il faudra toujours que quelqu'autre
+le fasse; et vous ne me croyez pas, j'espère, l'esprit assez étroit pour
+reculer devant la discussion. Je vous répète, encore une fois, que je le
+regarde, autant que j'en puis juger par ce que j'ai lu, comme un bon
+ouvrage; et c'est tout ce que vous devez considérer. Il est étrange que
+<i>huit</i> vers en aient fait naître au moins <i>huit mille</i>, y compris tout
+ce qui a été dit, et qui le sera encore sur ce sujet.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXIII.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">9 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Toutes les nouvelles sont fort belles; mais, néanmoins, j'ai besoin de
+mes livres: si vous pouvez me les trouver, ou faire en sorte que
+quelqu'un me les trouve, ne fût-ce que pour les prêter à Napoléon, dans
+sa solitude de l'île d'Elbe. Je désirerais encore, si cela ne vous
+dérangeait pas, et que vous n'ayez pas de société, vous parler ce soir
+quelques minutes; j'ai reçu une lettre de M. Moore, et je voudrais vous
+demander, comme au meilleur juge, quel serait le meilleur tems pour lui
+de publier un ouvrage qu'il a composé. Je n'ai pas besoin de vous dire
+que j'ai grandement à cœur ses succès, non-seulement parce qu'il est mon
+ami, mais ce qui est plus fort, parce que c'est un homme de grand
+talent, ce dont il est moins persuadé qu'aucun même de ses ennemis. Si
+donc vous pouvez avoir l'obligeance de venir jusqu'ici, faites-le; si
+vous ne le pouvez pas, n'en parlons plus; j'irai vous trouver, chez
+vous, dans le courant de la semaine prochaine.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je vois qu'on annonce les tragédies de Sotheby. <i>La Mort de
+Darnley</i> est un sujet très-heureux, et, je crois, éminemment dramatique.
+Faites m'en tenir un exemplaire, dès que vous le pourrez.</p>
+
+<p>»Mrs. Leigh a été très-contente de ses livres; elle me charge de vous
+remercier, et se dispose, je crois, à vous en écrire elle-même.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXIV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">N° 2, Albany, 9 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Le vicomte d'Althorpe va se marier, et j'ai pris son bel appartement de
+garçon dans Albany, où vous m'adresserez bientôt, je l'espère, votre
+réponse à la présente.</p>
+
+<p>»Je suis de retour à Londres, d'où vous pouvez conclure que je l'avais
+quitté. Pendant tout le mois dernier, j'ai boxé tous les jours avec
+Jackson, pour faire de l'exercice. J'ai bu pas mal aussi; une fois,
+entre autres, je suis resté à table avec trois amis, au Cacaotier,
+depuis six heures du soir jusqu'à quatre et cinq heures du matin. Nous
+avons pris du Bordeaux et du Champagne jusqu'à deux heures. Alors, nous
+avons soupé et terminé la séance par une sorte de punch <i>au régent</i>,
+composé de Madère, d'eau-de-vie et de thé vert, car l'eau en nature n'y
+était point admise. Voilà une soirée qui vous aurait convenu! Sans
+quitter la table, si ce n'est pour me rendre chez moi, à pied,
+dédaignant un fiacre et mon propre vis-à-vis, moyens de transport dont
+on avait cru nécessaire de se précautionner. En somme, je m'en trouve
+très-bien, quoiqu'on prétende que cela altère ma constitution.</p>
+
+<p>»J'ai aussi enfreint plus ou moins quelques-uns de mes commandemens
+favoris; mais je suis décidé à m'amender et à me marier, si quelqu'un
+veut bien m'accepter. En attendant, je me suis à moitié tué l'autre soir
+avec un morceau de porc dont j'ai soupé, et qui m'a donné une fort
+longue et fort pénible indigestion. Toute cette gourmandise était en
+l'honneur du carême: la viande m'est défendue pendant tout le reste de
+l'année; mais elle m'est sévèrement ordonnée pendant votre abstinence
+solennelle. J'ai été de plus assez suffisamment amoureux; mais nous en
+reparlerons quand nous pourrons.</p>
+
+<p>»Mon cher Moore, dites ce que vous voudrez dans votre préface, attaquez
+tout et tout le monde, moi le premier. Fi! me croyez-vous de la vieille
+école? Si l'on ne peut rire de ses amis, de qui donc rirait-on? Vous
+n'avez rien à craindre de ***, que je n'ai pas vu cependant, parce que
+j'étais à la campagne quand il s'est présenté chez moi. Il sera correct,
+coulant; mais je doute qu'il y mette autre chose que ce que l'art peut
+donner. Qu'importe après tout? ne vous déferez-vous jamais de cette
+insupportable modestie? Quant à Jeffrey, c'est quelque chose de beau à
+lui de dire du bien d'un vieil antagoniste; voilà ce dont un esprit
+ordinaire ne serait pas capable. Tout le monde peut rétracter des
+louanges; mais si ce n'était en partie mon cas à moi-même, je dirais
+qu'il n'y a qu'un esprit au-dessus du vulgaire qui sache démentir ses
+premières censures et les faire suivre par des éloges.</p>
+
+<p>»Que pensez-vous de la <i>Revue</i> de Lewis? Cela est bien plus insultant
+que votre <i>Post-Bag</i> et mes huit vers; la cour en est furieuse, comme je
+l'ai su de bonne part. Avez-vous eu des nouvelles de...</p>
+
+<p>»Plus de rimes <i>pour moi</i> ou plutôt <i>de moi</i>. J'ai quitté le théâtre; je
+ne monterai pas davantage sur les planches: j'ai eu mon tems et c'est
+fini; tout ce que je puis attendre ou même désirer, c'est qu'on dise de
+moi, dans la <i>Biographie Britannique</i>, que j'aurais pu devenir poète si
+j'avais continué et que je me fusse amendé. Ma grande consolation c'est
+que la célébrité éphémère dont j'ai joui a été obtenue en dépit de
+toutes les opinions et de tous les préjugés du monde. Je n'ai flatté
+aucune des puissances, et je n'ai jamais eu une pensée que j'aie cru
+utile d'exprimer. On ne pourra dire de moi que j'aie été le poète des
+circonstances, que j'aie profité des sujets populaires, comme Johnson,
+ou je ne sais qui, l'a dit de Cléveland. Ce que j'ai acquis de renommée
+l'a été au prix d'autant de faveur personnelle qu'il était possible; car
+je ne crois pas qu'il ait jamais existé un poète plus impopulaire que
+moi, <i>quoad homo</i>. Maintenant j'ai fini, <i>ludite nunc alios</i>. Chacun est
+libre de se damner s'il en a l'envie, et de gagner sa part des feux
+éternels de l'autre monde.</p>
+
+<p>»Oh! oh! j'oubliais, voici venir un long poème, l'<i>Anti-Byron</i>, pour
+prouver que j'ai formé une conspiration pour renverser, <i>à l'aide de la
+rime</i>, la religion et le gouvernement, et que j'ai déjà fait de grands
+progrès vers ce double but. Cette satire n'est pas trop personnelle,
+mais sérieuse et métaphysique. Je ne m'étais jamais cru un personnage,
+jusqu'à ce moment où je me vois un petit Voltaire, pour avoir nécessité
+une telle réfutation. Murray ne voulait pas l'imprimer: ce serait une
+sottise et je le lui ai dit; car à coup sûr quelqu'un s'en chargera. En
+voilà au moins assez sur ce sujet.</p>
+
+<p>»Votre projet de voyage en France est bon; mais que ne le changez-vous
+en un voyage en Italie? tous les Anglais vont affluer à Paris.
+Choisissez Rome, Milan, Naples, Florence, Turin, Venise ou la Suisse,
+<i>et par dieu</i>, comme dit Bayes, <i>je me marierai et j'irai avec vous</i>;
+puis, dans ce Paradis, nous composerons ensemble un nouvel <i>Inferno</i>.
+Réfléchissez-y, et, en vérité, j'achète une femme, un anneau, je dis le
+fameux <i>oui</i>, et je m'installe avec vous dans quelque maison de
+plaisance sur les bords de l'Arno, du Pô ou de l'Adriatique.</p>
+
+<p>»Ah! ma pauvre petite idole! Napoléon est tombé de son piédestal. On dit
+qu'il a abdiqué; il y a de quoi tirer des larmes de bronze fondu des
+yeux de Satan:</p>
+
+<p>«Quoi! baiser la terre devant les pieds du jeune Malcolm, et puis
+s'exposer aux insultes de cette populace<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a>
+<a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110"
+name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a href="#footnotetag110">
+(retour) </a> Shakspeare.--<i>Macbeth</i>.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i></span>)</blockquote>
+
+<p>Je ne puis supporter une si humiliante catastrophe. Il faut que je
+reporte mon amour sur Sylla: tous mes favoris modernes ne valent rien;
+leurs abdications sont d'un autre genre. Joie et santé, mon cher Moore.
+Excusez la longueur de cette épître.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Le <i>Quarterly-Review</i> vous cite souvent dans un article sur
+l'Amérique, et toutes mes connaissances s'informent sans cesse de vous
+et de vos ouvrages. Quand voulez-vous leur répondre en personne?»</p>
+
+<p>Lord Byron ne persévéra pas long-tems dans sa résolution de ne plus
+écrire, comme on le verra par les billets suivans à son éditeur.</p>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">10 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«J'ai écrit une <i>Ode sur la chute de Napoléon</i>, que je copierai et dont
+je vous ferai présent, si cela peut vous convenir. M. Merivale en a vu
+une partie et l'approuve. Vous pouvez la montrer à M. Gifford et
+l'imprimer ou non, comme il vous plaira; je n'y attache aucune
+importance. Elle ne contient rien en sa faveur, et pas la moindre
+allusion aux Bourbons ou à notre gouvernement.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Elle contient dix strophes, en tout quatre-vingt-dix vers, et
+est écrite dans le même mètre que mes stances à la fin de
+<i>Childe-Harold</i>, qui ont été si goûtées. <i>Et tu es mort</i>, etc., etc.»</p>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">11 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Vous trouverez ci-joint une petite lettre de Mrs. Leigh.</p>
+
+<p>»Il vaudra mieux ne pas mettre mon nom à notre <i>ode</i>; mais vous pouvez
+dire ouvertement, et tant que vous voudrez, qu'elle est de moi; je puis
+en outre écrire sur un exemplaire: <i>À M. Hobhouse, de la part de
+l'auteur</i>, ce qui sera l'avouer suffisamment. Après la résolution que
+j'ai affichée de ne plus rien publier, encore que cette pièce ait peu
+d'étendue et moins d'importance, il vaut mieux encore garder l'anonyme;
+mais vous pourrez la joindre au premier volume de mes œuvres que vous
+aurez le tems ou la volonté de publier.</p>
+
+<p>»Je suis toujours votre, etc., etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'espère que vous avez reçu un billet de variantes que je vous
+ai envoyé ce matin?</p>
+
+<p>«2° <i>P. S.</i> Ô mes livres! mes livres! ne me trouverez-vous jamais mes
+livres?»</p>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">12 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Je vous envoie quelques notes et quelques changemens de peu
+d'importance, plus une nouvelle épigraphe de Gibbon, et qui convient
+admirablement ici. Un de mes <i>bons amis</i> m'avertit qu'il y a dans
+l'<i>Anti-Jacobin Review</i> une attaque très-virulente contre nous, et que
+vous n'avez pas vue. Envoyez-la-moi, car je suis dans un tel état de
+langueur qu'une occasion de me mettre en colère ne saurait manquer de me
+faire du bien.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Albany, 20 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Je suis charmé d'apprendre que vous vous disposez à quitter Mayfield
+sitôt, et la première partie de votre lettre m'a fait grand plaisir;
+mais peut-être vous y moquez-vous de moi comme dans l'autre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a>
+<a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>. Je ne
+vous parle pas de l'effet de votre ironie, vous vous doutez bien que
+cela ne m'a pas mis de mauvaise humeur; je sais supporter la critique,
+je suis homme à en croire un ami sur parole, et, s'il le dit, à ne pas
+douter un moment que j'aie écrit d'infernales absurdités. Il y avait une
+restriction mentale dans mon engagement avec le public, en faveur des
+ouvrages anonymes; et même, quand cette restriction n'y eût pas été,
+l'occasion était telle qu'il m'était physiquement impossible de passer
+sous silence cette détestable époque de lâcheté triomphante. C'est une
+vilaine affaire, et après tout je ferai un peu plus de cas de la rime et
+de la raison, et bien peu de votre peuple de héros, jusqu'à ce que l'île
+d'Elbe devienne un volcan et le lance de nouveau sur le monde. Je ne
+puis croire que tout soit fini.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111"
+name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a href="#footnotetag111">
+(retour) </a> Je lui avais écrit qu'on lui attribuait l'<i>Ode sur la
+chute de Napoléon</i>; mais que je ne pouvais croire qu'elle fût de lui,
+après l'engagement qu'il avait pris de ne plus rien publier. Je lui en
+demandais en riant son avis, etc., etc.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Mon départ pour le continent est subordonné à quelque chose de
+très-incontinent. J'ai reçu deux invitations à la campagne, et ne sais
+que répondre et que décider. En attendant, j'ai acheté un papegaud et un
+autre perroquet; j'ai mis mes livres en ordre, je fais des armes, je
+boxe tous les jours et sors très-peu.</p>
+
+<p>»Au moment où j'écris ces lignes, Louis le goutteux se fait rouler dans
+Piccadilly, dans toute la pompe et avec tout le cortége de canaille
+qu'exige la royauté. On m'avait offert des places pour les voir passer;
+mais comme j'ai vu le sultan aller à la mosquée, que je l'ai vu recevoir
+un ambassadeur, sa majesté très-chrétienne n'a pas beaucoup d'attrait
+pour moi. Toutefois, dans quelque année à venir de l'hégire, je ne
+serais pas fâché, peu après la seconde révolution, de voir les lieux où
+<i>il aura heureusement</i> régné pendant deux mois, dont les dernières six
+semaines auront été en proie à la guerre civile.</p>
+
+<p>»Écrivez-moi, je vous prie, et croyez-moi toujours, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">21 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Mille remerciemens pour les lettres que je vous renvoie. Vous savez que
+je suis jacobin; je n'ai pu me décider à arborer le blanc, et à voir
+l'installation de Louis le goutteux.</p>
+
+<p>»Voilà une mauvaise nouvelle bien pénible pour ceux qui souffrent en
+tout tems, mais particulièrement en ceux-ci; je veux parler de la sortie
+de Bayonne.</p>
+
+<p>»Vous devriez presser Moore de paraître.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'ai besoin d'acheter Moréri à tout prix; j'ai Bayle, mais je
+veux aussi Moréri.</p>
+
+<p>»2e <i>P. S.</i> Perry me fait un compliment ce matin dans le <i>Morning-Post</i>;
+je crois qu'il aurait aussi bien fait de ne pas me désigner par mon nom.
+N'importe, ils ne peuvent que répéter leur vieux reproche
+d'inconséquence avec moi-même; je m'en moque, c'est-à-dire quant à ce
+qui regarde la publication de nouveaux ouvrages. Toutefois, maintenant
+je veux tenir ma parole. Il n'y avait qu'une occasion aussi irrésistible
+qui pût m'y faire manquer; et puis je considérais l'anonyme comme
+toutà-fait excepté de mon engagement avec le public. C'est du reste la
+seule chose que j'aie publiée depuis, et je n'y reviendrai pas.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">25 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Remettez la lettre à M. Gifford, et qu'il la rende à son loisir. Je la
+lui aurais offerte si j'avais cru qu'il s'occupât de choses semblables.</p>
+
+<p>»Avez-vous besoin de la dernière page <i>immédiatement</i>? Je doute que ces
+vers valent la peine d'être imprimés: dans tous les cas, il faut que je
+les revoie, et que j'y change quelques passages avant de les lancer dans
+l'<i>océan</i> de la circulation. Voilà une phrase sonore, sans qu'il y
+paraisse; <i>canal</i> de la circulation ira peut-être mieux.</p>
+
+<p>»Je ne suis pas en veine, autrement il ne m'eût pas été difficile de
+forger deux ou trois strophes qui eussent mieux cadré avec le reste de
+l'ode. Dans tous les cas, je le répète, il faut que je revoie ces vers,
+car il y en a deux que j'ai déjà changés dans ma tête. Quelqu'un les
+a-t-il vus et jugés? Voilà la pierre de touche dont j'ai besoin pour me
+régler; seulement dites-moi la vérité, et ne me déguisez pas les
+critiques qu'on peut en avoir faites: si je les trouve justes, je
+composerai quelques autres stances.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»J'ai besoin d'un <i>Moréri</i> et d'un <i>Athénée</i>.»</p>
+
+<p>Il faut, pour l'intelligence de la lettre précédente, savoir que M.
+Murray l'avait prié de faire quelques additions à son ode, afin d'éviter
+le droit de timbre sur toutes les brochures qui ne dépassent pas une
+feuille. Les vers qu'il lui envoya en conséquence sont, je crois, ceux
+qui commencent par: <i>Nous ne te maudissons pas, Waterloo</i>, etc., etc. Il
+ajouta ensuite de lui-même, pendant les réimpressions successives, cinq
+ou six stances à son ode, qui n'en avait d'abord que onze. Il en avait
+aussi composé trois de plus, qui n'ont jamais été imprimées, mais qui
+méritent d'être conservées, à cause du juste tribut qu'il y paie à la
+mémoire de Washington.</p>
+
+<blockquote>
+ 17. Il fut un jour, il fut une heure, quand le monde était
+ soumis à la France, et la France à toi, où l'abdication de
+ cet immense pouvoir t'eût valu une renommée plus pure que la
+ journée de Marengo n'en a attaché à ton nom. Cette journée
+ de Marengo dont l'éclat s'est cependant reflété sur tout le
+ reste de ta carrière, quoiqu'obscurci comme par des nuages,
+ par tes crimes passagers.
+
+<p> 18. Mais il fallait absolument que tu fusses roi, que tu
+ vêtisses la pourpre, comme si cette robe ridicule pouvait
+ ôter, en la couvrant, les souvenirs de ta poitrine. Qu'est
+ devenu ce vêtement fané? Où sont toutes ces brillantes
+ babioles dont tu aimais à te parer: l'étoile, le cordon, la
+ couronne? Enfant vain et fantasque de l'empire, dis-moi,
+ t'a-t-on donc enlevé tous ces joujoux!</p>
+
+<p> 19. Où, parmi les grands hommes, l'œil fatigué peut-il
+ s'arrêter, sans voir la gloire ternie par le crime et
+ achetée par le mépris? Oui, il est un tel homme, le seul, le
+ premier, le plus grand, le Cincinnatus de l'ouest, que
+ l'envie n'a jamais osé haïr; Washington! Il a légué son nom
+ à la nature humaine pour la faire rougir de n'en avoir
+ produit qu'un.</p>
+</blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">26 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Je pense qu'il vaudrait autant ne plus publier l'ode séparément, mais
+l'incorporer avec quelqu'un de mes ouvrages précédens, et y joindre
+l'autre petit poème, qu'il faudrait toutefois que je revisse auparavant.
+Sur mon honneur, je ne saurais y ajouter un vers qui en vaille la peine:
+ma veine est tout-à-fait passée; mes occupations actuellement sont
+toutes de gymnastique, boxer ou faire des armes, et mes principales
+conversations avec Bayle ou mon singe. J'ai besoin de <i>Moréri</i> et j'ai
+besoin d'<i>Athénée</i>.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> J'espère que vous avez envoyé à son adresse le paquet poétique
+que je vous ai fait tenir dimanche; si vous ne l'avez pas fait,
+faites-le, je vous prie, ou je vais avoir l'auteur jetant les hauts cris
+pour son poème épique.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXIX.</h3>
+
+<h4>A. M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">26 avril 1814.</span><br>
+
+<p>«Je ne me doute pas même quel peut être votre auteur; mais le poème<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a>
+<a href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a>
+est excellent, cela vaut un millier d'odes de qui que ce soit. Je puis,
+je suppose, garder cet exemplaire: maintenant que je l'ai lu, je
+regrette bien sincèrement d'avoir rien écrit sur le même sujet; je vous
+le dis sincèrement, encore que mon défaut ne soit pas en général une
+excessive modestie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112"
+name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a href="#footnotetag112">
+(retour) </a> Il s'agit d'un poème plein d'esprit et de force de M.
+Straffort Canning, intitulé: <i>Buonaparte</i>. Dans un billet subséquent à
+M. Murray, Lord Byron dit: «Ma haute opinion du poème sur <i>Buonaparte</i>
+n'est pas diminuée depuis que j'en connais l'auteur. Je savais bien que
+c'est un homme de talent; mais je ne le soupçonnais pas de réunir dans
+une telle perfection <i>tous les talens de la famille.</i><span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Je n'aime pas du tout les stances additionnelles, il vaudrait mieux les
+omettre tout-à-fait. Le fait est qu'avec la meilleure volonté du monde
+je ne puis rien faire de bon, quand l'ouvrage m'est commandé, et qu'au
+bout d'une semaine je ne saurais prendre intérêt à une composition. Cela
+vous expliquera comment je ne vous ai rien donné de meilleur pour éviter
+les droits du timbre.</p>
+
+<p>»L'article S. R. est très-poli; mais que veulent-ils dire quand ils
+avancent que <i>Childe-Harold</i> ressemble à Marmion, et que <i>le Giaour</i> et
+<i>la Fiancée</i> ne ressemblent pas à Scott? Certainement je n'ai jamais
+songé à le copier, mais si copie il y avait, ce devrait être dans les
+deux poèmes où j'ai adopté le même mètre. Cependant ils conviennent que
+le <i>Corsaire</i> ne ressemble à rien; je m'étonne que le <i>Corsaire</i> s'en
+soit tiré.</p>
+
+<p>»Si j'ai jamais rien fait d'original, c'est le <i>Childe-Harold</i>, que je
+préfère à toutes mes autres compositions, la première semaine passée.
+J'ai relu les <i>Poètes anglais</i>; excepté la méchanceté, c'est ce que j'ai
+fait de mieux.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc., etc.»</p>
+
+<p>Il prit à cette époque, et tout-à-coup, une résolution dont nous ne
+pouvons trouver la raison que dans l'état où se trouvait alors son
+esprit. Depuis deux mois il fournissait au public de nouveaux sujets
+d'admiration avec une rapidité et un bonheur qui semblaient
+inépuisables: en effet, dans ce court espace de tems il avait accumulé
+des matériaux de gloire pour une longue existence. Mais l'admiration est
+une sorte d'impôt dont la plupart des hommes ne demandent pas mieux que
+de se décharger. L'œil se fatigue de contempler toujours le même objet,
+et commence à échanger le plaisir d'admirer son élévation, pour le désir
+moins généreux d'attendre et de prédire sa chute. La réputation de Lord
+Byron éprouvait déjà les mauvais effets de sa propre splendeur prolongée
+et constamment renouvelée. Plusieurs de ses plus grands admirateurs, de
+ceux même qui étaient le moins disposés à lui trouver des fautes,
+n'étaient pas fâchés de se reposer des éloges qu'ils lui avaient donnés
+sans interruption; tandis que ceux qui ne lui en avaient accordé qu'à
+regret prenaient avantage de ces symptômes apparens de satiété pour
+hasarder des expressions de blâme<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a>
+<a href="#footnote113"><sup class="sml">113</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113"
+name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a href="#footnotetag113">
+(retour) </a> C'était la crainte de cette sorte de courant rétrograde
+auquel la rapidité de ses succès ne donnait que trop de probabilité, qui
+faisait que quelques-uns même de ses plus chauds admirateurs, ignorant
+encore l'immensité des ressources de son génie, ne pouvaient s'empêcher
+de trembler un peu en le voyant se présenter si souvent devant le
+public. Je trouve dans une de mes lettres ces appréhensions exprimées
+dans les termes suivans: «Si vous n'écriviez pas si bien, je dirais que
+vous écrivez trop, ou du moins que vous ne mettez pas assez d'intervalle
+entre vos productions. Vous savez que les pythagoriciens pensaient que
+si nous n'entendions pas l'harmonie des corps célestes, ou si nous
+n'avions pas conscience de cette audition, c'est parce qu'ils résonnent
+sans cesse à nos oreilles; et je crains, moi, que l'effet de votre
+poésie ne soit diminué pour être offerte constamment aux oreilles
+hébétées du public.»
+
+<p>Cependant cette opinion doit se taire devant celle que sir Walter-Scott,
+l'un des plus grands écrivains, et aussi l'un des plus fertiles de nos
+jours, avait la sagacité et la générosité d'exprimer à cet égard, au
+moment où Lord Byron était à l'apogée de sa gloire et dans le feu de ses
+plus admirables compositions: «Mais ceux-là entendent mal les intérêts
+du public, et donnent un assez mauvais conseil au poète; qui, le
+supposant doué des plus heureuses qualités de son art, ne lui
+conseillent pas de travailler tandis que sa couronne de lauriers est
+encore dans toute sa fraîcheur. Des esquisses de Lord Byron valent mieux
+que des tableaux achevés de tous les autres; et qui nous dit qu'un
+second travail n'effacerait pas, au lieu de les perfectionner, ces
+traits d'une originalité si forte et si belle, que présentent ses
+compositions au moment où elles s'échappent de la main d'un grand
+maître.»--<span class="rig">(<i>Mémoires biographiques</i>, par sir Walter-Scott.)</span></p></blockquote>
+
+<p>La bruyante clameur soulevée au commencement de cette année, par les
+vers à la princesse Charlotte, avait donné occasion de s'écouler à tout
+ce venin caché jusque-là, et le ton dédaigneux dont quelques-uns des
+assaillans affectèrent alors de parler de ses talens poétiques, tout
+absurde et méprisable qu'il fût en lui-même; était précisément cette
+sorte d'attaque la plus propre à blesser son esprit à la fois
+orgueilleux et méfiant de ses forces. Tant qu'ils se contentèrent de
+dénigrer son caractère et ses mœurs, ces libelles, loin de l'offenser,
+flattaient la singulière manie qu'il avait de paraître et de se peindre
+lui-même plus noir qu'il n'était. Mais quand ils s'avisèrent de
+rabaisser ses talens, secondés par ce mécontentement de soi qui est le
+propre des hommes d'un vrai génie, ils l'affligèrent et le
+découragèrent. Ces sons de mauvais augure, les premiers qu'il eût
+entendus dans le cours de sa carrière triomphante, l'alarmèrent, comme
+nous l'avons vu, et le firent hésiter sérieusement s'il devait s'arrêter
+ou continuer sa route.</p>
+
+<p>S'il s'était trouvé occupé alors de quelque nouvelle tâche, la
+conscience de ses propres forces, qu'il ne sentait réellement bien qu'en
+les exerçant, lui eût fait oublier ces humiliations passagères, dans le
+feu et l'excitement de succès anticipés. Mais il venait de prendre
+vis-à-vis du public l'engagement de renoncer à la poésie, il avait
+scellé la seule fontaine où il eût puisé jusque-là du rafraîchissement
+et des forces; ainsi il demeurait sans autre occupation que de ruminer
+sans cesse sur les insultes journalières de ses ennemis. Sans pouvoir
+pour s'en venger, quand ils s'attaquaient à la personne, et
+naturellement disposé à les en croire quand c'était son génie qu'ils
+désignaient: «Je crains, dit-il dans une de ses lettres à propos de ces
+attaques, que ce que vous appelez <i>bagatelles</i> ne soient des choses
+très-fortes et de plus pleines de raison, et, pour dire la vérité, voici
+quelque tems que je me surprends à en penser comme eux.»</p>
+
+<p>Avec une telle facilité à se laisser toucher des attaques de ses ennemis
+et à désespérer de lui-même, dispositions qu'il déguisait mal sous une
+apparence de gaîté et de philosophie dédaigneuse, il est peu étonnant
+qu'il en soit venu tout d'un coup à prendre la résolution, non-seulement
+de persévérer dans son idée de ne plus rien écrire à l'avenir, mais
+encore de racheter la propriété de tous ses ouvrages et de n'en pas
+laisser subsister une seule page, une seule ligne. Quand il en écrivit
+la première fois à M. Murray, celui-ci crut naturellement qu'il ne
+parlait pas sérieusement; mais tous ces doutes à cet égard furent levés,
+quand il reçut, avec la lettre suivante, une lettre-de-change
+équivalente aux diverses sommes qu'il lui avait comptées pour la
+propriété de ses ouvrages.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXX.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">N° 2, Albany, 29 avril 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Vous trouverez ci-joint une lettre-de-change; quand elle aura été
+acquittée, renvoyez-moi les titres de cession de mes ouvrages. Je vous
+décharge des 1,000 livres sterling convenues pour <i>le Giaour</i> et <i>la
+Fiancée</i>, et c'est une affaire finie.</p>
+
+<p>»Si je viens à mourir, vous ferez alors ce qu'il vous plaira; mais, à
+l'exception d'un double exemplaire de chaque, j'entends et je vous prie
+que tous les ouvrages soient détruits, les avertissemens retirés, et je
+me ferai un plaisir de payer toutes les dépenses que cela pourra vous
+occasioner.</p>
+
+<p>»Peut-être serait-il juste de vous donner quelque raison de tout ceci:
+je n'en ai pas d'autre que mon caprice, et je ne crois pas que la chose
+soit assez importante pour mériter une explication.</p>
+
+<p>»Je n'ai pas besoin de vous dire que mes poésies ne seront jamais, avec
+mon consentement direct ou indirect, imprimées par quelque autre
+personne que ce soit, que je suis parfaitement satisfait de votre
+conduite et de vos procédés avec moi, comme mon éditeur.</p>
+
+<p>»Ce me sera un grand plaisir de cultiver votre connaissance, et de vous
+considérer comme mon ami. Croyez-moi toujours,</p>
+
+<p>»Votre très-obligé et très-obéissant serviteur.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je ne pense pas avoir trop tiré sur Hammersley; si cela était,
+je pourrais tirer pour l'excédant sur Goares. La lettre-de-change est de
+5 livres sterling trop faible; je vous en tiendrai compte. Quand vous
+aurez été payé, renvoyez-moi les titres de propriété, mais non pas
+avant.»</p>
+
+<p>Dans cette circonstance, M. Murray pensa que ce qu'il avait de mieux à
+faire était d'en appeler à la générosité et à l'honnêteté de son
+caractère; il le fit, et la réponse suivante que Byron lui envoya
+immédiatement prouve qu'il ne s'était pas trompé.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXI.</h3>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">1er mai 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«Si le billet que je reçois en ce moment de vous est sérieux, et que la
+chose doive réellement vous être préjudiciable, n'en parlons plus, voilà
+qui est fini, déchirez ma lettre-de-change, continuez à l'ordinaire, et
+d'après nos anciennes conventions. J'étais bien véritablement résolu à
+supprimer tout ce que j'avais publié, mais je ne veux pas nuire aux
+intérêts de qui que ce soit, et surtout aux vôtres. Quelque jour je vous
+dirai les raisons qui m'avaient fait prendre ce parti, en apparence si
+bizarre. Qu'il me suffise pour le moment de vous déclarer que j'y
+renonce d'après vos observations, et que je me hâte de le faire, puisque
+cela vous avait contrarié.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Pendant mon séjour à Londres, cette année, nous vécûmes presque toujours
+ensemble; et, je ne le dis pas par esprit de flatterie pour les morts,
+mais plus je connus son caractère et ses manières, plus je pris
+d'intérêt à lui et à tout ce qui le concernait. Ce n'est pas que, dans
+les nombreuses occasions que j'eus alors de l'observer, je n'aie
+remarqué en lui bien des imperfections fâcheuses et déplorables; mais à
+côté de ses plus grands défauts il y avait toujours quelque bonne
+qualité qui leur servait comme de contre-poids, et qui, mise doucement
+et adroitement en jeu, ne manquait jamais d'en neutraliser l'effet. La
+franchise même avec laquelle il avouait ses erreurs semblait impliquer
+qu'il se sentait capable de les racheter, et qu'il lui était permis de
+les confesser avec sincérité. Cette absence complète de réserve était
+d'ailleurs une garantie contre les vices qu'on ne découvrait pas
+subitement en lui, et la même qualité qui mettait en évidence les
+petites taches de son caractère, en assurait en même tems l'honnêteté.
+«La pureté, la bonté d'un cœur ne se montre jamais mieux que quand ce
+cœur découvre ses propres défauts à la première vue: car un ruisseau qui
+laisse voir d'abord la boue de son lit, offre en même tems la
+transparence de ses eaux.»</p>
+
+<p>Le théâtre était le lieu où il passait alors le plus généralement ses
+soirées. Nous avons vu avec quel enthousiasme il exprimait son
+admiration pour le jeu de M. Kean; j'ai eu souvent le bonheur, pendant
+cette saison, de l'aller voir avec lui, et plus d'une fois nous nous
+plaçâmes à l'orchestre pour ne rien perdre du jeu de sa physionomie.
+Lors du bénéfice de cet acteur célèbre, le 25 mai, lady J*** avait réuni
+une nombreuse compagnie, et nous en faisions partie, mais Lord Byron
+avait aussi loué une loge entière, et il était si jaloux de jouir du
+spectacle sans être interrompu, que, par un arrangement peu social, nous
+l'occupâmes seuls à nous deux, tandis que toutes les autres étaient
+pleines à y étouffer. Nous ne rejoignîmes le reste de la société qu'au
+souper. Toutefois M. Kean n'eut pas à se plaindre de cette séparation
+comme d'un manque d'hommage à son talent, car lord J*** lui fit présent
+de 100 livres sterling en une action du théâtre, tandis que Lord Byron
+lui envoya le lendemain 50 guinées, et peu de tems après l'ayant vu
+jouer dans l'un de ses rôles favoris, il lui fit présent d'une superbe
+tabatière et d'un sabre turc de grand prix.</p>
+
+<p>Tel était l'effet qu'avait sur lui le jeu passionné de M. Kean, qu'un
+jour il fut saisi d'une sorte de convulsion nerveuse en le voyant dans
+le rôle de sir Giles Overreach. Nous le verrons quelques années après,
+en Italie, éprouver le même accident à la représentation de la tragédie
+de <i>Mirra</i> d'Alfieri, comparer ces deux sensations, et dire que ce sont
+les deux seules fois où des choses <i>sans réalité</i> avaient eu sur lui
+tant de pouvoir.</p>
+
+<p>Voici quelques-uns des billets que je reçus de lui pendant le tems de
+mon séjour à Londres, cette fois.</p>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">4 mai 1814.</span><br>
+
+<p>............................................. «Je voudrais bien que les
+gens n'écourtassent pas leurs <i>diners</i>; n'était-ce pas un dîner dont il
+avait été question? ne nous donner que d'infernales <i>sandwiches</i> aux
+anchois<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a>
+<a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114"
+name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a href="#footnotetag114">
+(retour) </a> Lord R*** nous avait invités à <i>dîner après le
+spectacle</i>, ce qui avait plu infiniment à Lord Byron à cause de la
+nouveauté. Toutefois ce dîner prétendu dégénéra en un simple souper; et
+ce changement fut pour Lord Byron, pendant long-tems, le sujet d'une
+petite colère très-comique.</blockquote>
+
+<p>»Votre diable de voix m'a fait tourner au sentiment et devenir presque
+amoureux d'une fille qui, pendant que vous chantiez, se recommandait par
+sa haine pour la musique. On donne <i>Othello</i> demain et samedi. Quel jour
+irons-nous? quand vous verrai-je? Si vous venez chez moi, que ce soit
+après trois heures, et aussi près de quatre qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">4 mai 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p>
+
+<p>«Vous m'avez demandé une chanson; je vous envoie ci-joint un essai qui
+m'a coûté plus que de la peine, et qui vraisemblablement et pour cela
+même ne mérite pas que vous preniez celle de le mettre en musique. Si
+donc vous le trouvez mauvais, jetez-le au feu <i>sans phrases</i><a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a>
+<a href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115"
+name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a href="#footnotetag115">
+(retour) </a> Je vote pour la mort <i>sans phrases</i>.--Procès de Louis
+XVI.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote>
+
+<blockquote>
+<p> »1. Je ne dis pas, je n'écris pas, je ne prononce pas ton
+ nom: le son m'en serait pénible; je serais coupable de le
+ divulguer. Mais cette larme qui brûle ma joue décèle les
+ pensées profondes qui assiégent mon cœur silencieux.</p>
+
+<p> »2. Ces heures se sont écoulées trop courtes pour notre
+ passion, trop longues pour notre repos! Leur joie et leur
+ amertume ne sauraient cesser! Nous nous repentons, nous
+ abjurons notre amour, nous voulons rompre notre chaîne, nous
+ voulons nous séparer, nous voulons nous fuir... pour nous
+ unir de nouveau.</p>
+
+<p> »3. Oh! que le bonheur te reste, que la faute ne soit qu'à
+ moi! Pardonne-moi, femme adorée! oublie-moi, si tu le veux.
+ Ce cœur qui t'appartient ne s'abaissera jamais, pas même à
+ la mort; et jamais un homme ne le brisera, quoique, toi, tu
+ en aies le pouvoir.</p>
+
+<p> »4. Mon ame, qu'ils disent si noire, si méchante, sera
+ toujours fière avec les superbes, mais humble avec toi.
+ Quand tu es à mes côtés, les jours passent plus rapidement;
+ et tous les momens me paraissent plus doux que si des mondes
+ étaient à nos pieds.</p>
+
+<p> »5. Un soupir de ta douleur, un regard de ton amour, fixera,
+ changera mon sort, sera ma récompense ou mon châtiment. Ceux
+ qui n'ont point d'ame s'étonneront de tout ce que
+ j'abandonne pour toi; tes lèvres répondront, non à eux, mais
+ <i>aux miennes</i>.»
+</p>
+</blockquote>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p>«Voulez-vous, vous et Rogers, venir dans ma loge à Covent-Garden? j'y
+serai et personne autre, ou bien encore, je n'y serai pas, si vous
+préférez y aller tous deux sans moi. Vous ne pourriez trouver une
+meilleure place dans toute la salle, même en vous mettant à la merci des
+portiers et des revendeurs de coupons. Voulez-vous m'obliger et venir
+tous deux, ou seulement l'un de vous? ou enfin, ne venez ni l'un ni
+l'autre, comme vous voudrez.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Si vous acceptez, je viendrai vous prendre à six heures et
+demie, ou à toute autre heure qu'il vous plaira fixer.»</p>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p>«J'ai une loge pour <i>Othello</i> ce soir; je vous envoie le billet pour vos
+amis les R...fes. Je vous recommande sérieusement de leur recommander
+d'y aller, ne fût-ce qu'une demi-heure, pour voir le troisième acte; ils
+ne retrouveront peut-être pas aisément semblable occasion. Nous n'y
+allons pas, ou plutôt moi, je n'y vais pas; ainsi personne ne les
+gênera. Voulez-vous vous charger de leur donner ou de leur envoyer ce
+billet? il aura meilleure grâce à venir de vous que de moi.</p>
+
+<p>»Je ne suis pas bien disposé; cependant j'irai, si je puis, dîner avec
+vous chez ***. Il y a de la musique à Covent-Garden. Dans tous les cas,
+voulez-vous venir après dans ma loge, pour voir le début d'une jeune
+actrice de seize ans<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a>
+<a href="#footnote116"><sup class="sml">116</sup></a>, dans <i>l'Enfant de la Nature</i>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116"
+name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a href="#footnotetag116">
+(retour) </a> Le premier début de miss Foote, auquel nous assistâmes
+ensemble.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<h4> À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Dimanche matin.</span><br>
+
+<p>«L'Iago de Kean n'était-il pas parfait, surtout la dernière scène?
+J'étais tout près de lui à l'orchestre, et je n'ai jamais vu une figure
+anglaise moitié si expressive. Je ne connais point de sensations
+immatérielles aussi délicieuses que celles que nous font éprouver de
+bonnes pièces bien jouées; mais il faudrait qu'outre celles de
+Shakspeare, on en donnât de nouvelles de tems en tems. Je voudrais que
+vous ou Campbell en écrivissiez une: nous autres nouveaux venus au
+Parnasse, nous n'avons pas assez de force et de courage pour une telle
+entreprise.</p>
+
+<p>»Vous avez été mal mené dans le <i>Champion</i>, n'est-ce pas? C'est mon tour
+aujourd'hui, au point que l'éditeur même en rougit. L'auteur de
+l'article écrit bien, et, comme le serpent d'Aaron a dévoré chez moi
+tous les autres, et que la poésie n'est plus ce qui m'occupe le plus
+aujourd'hui, j'ai pris cette critique assez tranquillement. Nous allons
+ensemble chez M. ***. Peut-être vous verrai-je d'ici là; je crains
+seulement de vous importuner.</p>
+
+<p>»Je suis toujours, avec autant de vérité que d'affection, votre, etc.»</p>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">5 mai 1814.</span><br>
+
+<p>«Allez-vous ce soir chez lady Cahir? Dans ce cas, et toutes les fois que
+nous prendrons part aux mêmes folies, embarquons-nous dans le même
+vaisseau de fous. Je suis resté debout jusqu'à cinq heures du matin;
+j'étais debout de nouveau à neuf. Je me sens tout appesanti de n'avoir
+fait au plus que sommeiller les trois ou quatre dernières nuits.</p>
+
+<p>»J'ai perdu ma place et tout le plaisir de la soirée, en essayant au
+souper de me tenir loin de ***. J'aurais quitté la maison même, si je
+n'avais craint que cela ne parût une affectation pire que la première.
+Naturellement, vous êtes invité à dîner, ou bien nous pourrions aller
+tranquillement dans ma loge à Covent-Garden, et de là à cette assemblée.
+Pourquoi vous êtes-vous retiré si tôt?</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Le souper de R*** n'aurait-il pas dû être un dîner? Voici M.
+Jackson: il faut que je me fatigue pour me remettre en train.»</p>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">18 mai 1814.</span><br>
+
+<p>«Remerciemens et ponctualité. Il faudra bien qu'on me fasse connaître ce
+qui s'est passé chez ***, puisque j'ai été en partie le sujet de la
+conférence. Je suis fâché que votre affaire doive vous retenir si tard;
+toutefois, je suppose que vous viendrez chez lady Jersey. Pour moi,
+j'irai de bonne heure avec Hobhouse. Vous vous rappelez que demain nous
+soupons et allons voir Kean ensemble.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Le pugilisme est pour demain, deux heures.».</p>
+
+<p>Le souper dont il parle ici eut lieu chez Watier; il était devenu,
+depuis peu, membre du club de ce nom. Comme ce repas peut donner idée du
+régime irrégulier qu'il suivait, et expliquer les fréquens dérangemens
+de sa santé, je vais essayer d'en tracer de mémoire les détails. Lord
+R***, qui devait souper avec nous, n'étant pas venu, je me trouvais seul
+avec Byron. Je m'étais chargé d'ordonner le repas; et sachant qu'il
+n'avait, depuis deux jours, rien pris que quelques biscuits, et que
+même, pour amuser son appétit, il s'était réduit à mâcher du mastic, je
+désirai qu'on nous donnât une quantité suffisante de poisson, au moins
+de deux espèces. Cependant mon compagnon se contenta des homards, et il
+en mangea entièrement à lu seul deux ou trois, s'arrêtant de tems en
+tems pour boire un petit verre d'eau-de-vie blanche, extrêmement forte,
+puis un grand verre d'eau chaude. Il but ainsi alternativement six
+verres au moins d'eau-de-vie et six grands verres d'eau chaude, persuadé
+que le homard, pour passer, avait besoin d'être ainsi arrosé. Nous bûmes
+ensuite deux bouteilles de Bordeaux, et nous nous séparâmes à quatre
+heures du matin.</p>
+
+<p>Pope a jugé ses <i>soirées de homard</i> dignes de passer à la postérité: on
+me pardonnera d'avoir entretenu le public d'une partie du même genre,
+puisque Lord Byron en est le héros.</p>
+
+<p>Parmi les autres parties de cette espèce où j'eus l'avantage de me
+trouver avec lui, je me rappelle qu'un soir, revenant fort tard de
+quelqu'assemblée, nous vîmes de la lumière dans Bond-Street, chez
+Stevens, dont il était une ancienne pratique, et nous résolûmes d'y
+entrer souper. Nous y trouvâmes un de ses vieux amis, sir G*** W***, qui
+consentit à se joindre à nous. Aussitôt nous mîmes en réquisition les
+homards, l'eau-de-vie et l'eau chaude; et, comme à l'ordinaire, il était
+grand jour quand nous nous séparâmes.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">23 mai 1814.</span><br>
+
+<p>«Je ne puis résister au désir de vous faire passer le numéro du 3
+juillet 1813, de la <i>Gazette du gouvernement de Java</i>, que Murray vient
+de m'envoyer. Que pensez-vous de nous voir, vous et moi, exciter les
+combats des journalistes dans les mers des Indes? Cela ne ressemble-t-il
+pas à de la gloire? cela n'a-t-il pas une sorte d'odeur de <i>postérité</i>?
+C'est quelque chose de divertissant de savoir qu'à cinq mille milles de
+nous de pauvres écrivains se font la guerre à notre sujet, tandis que
+nous sommes ici de si bon accord. Rapportez ce journal dans votre poche;
+nous en rirons ensemble comme j'en ai ri seul.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous,»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Il parle souvent de cette circonstance dans le journal qu'il tint étant
+à l'étranger. Voici entre autres un passage des pensées détachées, où
+l'on verra que, par un léger manque de mémoire, il dit qu'il me montra
+cette gazette pour la première fois quand nous allions dîner.</p>
+
+<p>«En 1814, Moore et moi allions ensemble dîner chez lord Grey, <i>in</i>
+Portman-Square, quand je tirai de ma poche une <i>Gazette de Java</i>, que
+Murray m'avait envoyée, et dans laquelle se trouvait une longue
+controverse sur notre mérite relatif comme poètes. Il était assez
+amusant de nous voir aller dîner bras dessus bras dessous, tandis qu'ils
+se disputaient à cause de nous, et guerroyaient en notre honneur dans
+les mers de l'Inde; il est vrai que cette feuille avait six mois de
+date, et que les colonnes en étaient pleines de critique batavienne.
+Voilà ce que c'est que la renommée!»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">31 mai 1814.</span><br>
+
+<p>«Comme probablement je ne vous verrai pas aujourd'hui, je vous écris
+pour vous prier, si cela ne dérange pas trop vos projets, de rester ici
+jusqu'à dimanche, sinon pour m'obliger moi-même, du moins pour faire
+plaisir à beaucoup d'autres personnes, qui seront bien fâchées de vous
+perdre. Quant à moi, je le répète encore, j'aimerais mieux que vous
+fissiez de plus longs séjours ici, ou que vous n'y vinssiez pas du tout;
+car ces courtes apparitions ne font que me rendre ensuite votre absence
+plus pénible.</p>
+
+<p>»Vous croyez, j'en suis presque sûr, que je n'ai pas assez rendu justice
+à ce petit chef-d'œuvre de beauté avec lequel vous vouliez me marier.
+Mais si vous réfléchissez à ce que sa sœur a dit à ce sujet, vous vous
+étonnerez moins que mon amour-propre se soit alarmé, d'autant plus que
+je n'ai eu avec votre héroïne que les rapports les plus simples et les
+plus généraux de la société. Si lady *** avait paru le désirer, ou même
+ne pas s'y opposer, j'aurais poussé ma pointe, et j'aurais pu me marier,
+si toutefois l'autre partie eût été consentante, avec la même
+indifférence qui a glacé la mer de presque toutes mes passions. C'est
+cette même indifférence qui me rend si irrésolu, et qui me donne l'air
+capricieux. Ce n'est pas empressement pour de nouveaux objets: c'est que
+rien ne fait assez impression sur moi pour me fixer. Je n'éprouve pas
+non plus de dégoûts: je suis seulement indifférent à tout. La preuve en
+est que les obstacles, même les plus légers, sont sûrs de m'arrêter. Je
+ne saurais attribuer cela à de la timidite, car j'ai fait dans mon tems
+des choses assez impudentes; et, généralement parlant, les obstacles
+sont des aiguillons pour tout le monde. Il n'en est pas ainsi de moi; et
+si un brin de paille s'opposait à mon passage, je n'aurais pas l'énergie
+de me baisser pour le ramasser ou l'écarter.</p>
+
+<p>»Je vous écris cette longue tirade, parce que je ne voudrais pas vous
+laisser supposer que je me moque de propos délibéré de vous ou de qui
+que ce fût. Si vous avez cette idée, au nom de saint Hubert, patron des
+chasseurs et des bêtes à cornes, mariez-moi à qui vous voudrez;
+n'importe, pourvu que cela convienne à un tiers, et que cela ne me
+prenne pas trop de tems pendant le jour.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXIV.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">14 juin 1814.</span><br>
+
+<p>«Je pourrais bien faire de la sensibilité maintenant, mais je ne le veux
+pas. La vérité est que j'ai essayé toute ma vie de m'endurcir le cœur,
+sans y réussir entièrement, quoique je sois en bon chemin; eh bien! vous
+ne sauriez croire combien je suis peiné de votre départ. Ce qui ajoute à
+mes regrets, c'est de vous avoir si peu vu au milieu de ces assemblées
+si nombreuses qu'elles en deviennent comme des déserts, et où il
+faudrait s'habituer, comme le chameau, à supporter la chaleur et la
+soif. Le printems dure si peu, et il est généralement si laid!</p>
+
+<p>»Les journaux vous diront tout ce qu'on peut dire des empereurs, rois,
+etc. Ils ont dîné, soupé, et montré leurs figures communes dans tous les
+lieux publics et dans divers salons. Leurs uniformes sont assez bien,
+mais un peu écourtés aux basques; et leur conversation est un
+catéchisme, pour les demandes et les réponses duquel je vous renvoie à
+ceux qui l'ont entendu.</p>
+
+<p>»J'ai dessein de quitter bientôt Londres pour Newsteadt. Dans ce cas, je
+ne serai pas loin de votre hermitage; et, à moins que Mrs. Moore ne vous
+retienne à la maison en vous donnant un nouvel héritier, nous pourrons
+vous voir. Vous viendrez chez moi, ou j'irai chez vous, comme vous
+voudrez, pourvu que nous nous voyions. J'ai reçu une invitation d'Aston,
+mais je n'ai pas dessein d'y aller. J'ai eu aussi des nouvelles de ***.
+Je serais bien aise de la revoir, car il y a des années que je ne l'ai
+vue; et quoique <i>le feu qui ne saurait se rallumer</i> soit éteint en moi,
+je ne sais si <i>un de ces délicieux sourires d'autrefois</i> ne pourrait me
+faire oublier un moment <i>la monotonie du fleuve de la vie</i>.</p>
+
+<p>»Je vais chez R*** ce soir, à l'un de ces soupers qui devraient être des
+dîners. Je ne l'ai pas vu une seule fois, et sa femme très-rarement
+depuis votre départ. Je vous disais bien que vous étiez l'anneau
+principal de la chaîne qui nous liait. Quant à ***, nous n'avons pas
+échangé une parole depuis. Le départ du courrier ne me permet pas de
+continuer ce griffonnage. Je vous en dirai davantage une autre fois.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, mon cher Moore.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Gardez le <i>Journal</i><a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a>
+<a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>. Je me soucie peu de ce qu'il peut
+devenir; s'il a pu vous amuser, je suis charmé de l'avoir écrit. <i>Lara</i>
+est fini: je le copie pour mon troisième volume, que l'on prépare en ce
+moment, mais plus de publication séparée.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117"
+name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a href="#footnotetag117">
+(retour) </a> Le Journal dont j'ai donné précédemment des extraits.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig"> 14 juin 1814.</span><br>
+
+<p>«Je vous renvoie votre paquet de ce matin. Avez-vous entendu dire que
+Bertrand soit revenu à Paris avec la nouvelle que Buonaparte a perdu la
+tête? Ce n'est qu'un <i>bruit</i>; mais si cela est vrai, je puis, comme
+Fitzgerald et Jérémie, de lamentable mémoire, élever des prétentions au
+titre de prophète pour avoir dit qu'il devait devenir fou, et cela dans
+l'avant-dernière strophe d'une certaine ode, qui, ayant été trouvée
+absurde par plusieurs critiques profonds, a d'autant plus de prétentions
+à l'inspiration qu'elle est plus inintelligible.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXV.</h3>
+
+<h4>À M. ROGERS.</h4>
+
+<span class="rig">19 juin 1814.</span><br>
+
+<p>«Je suis toujours obligé de venir vous tourmenter par suite de mes
+balourdises: en voici une nouvelle. M. Wrangham s'est présenté plusieurs
+fois pour me voir, et j'ai perdu l'occasion de faire sa connaissance, ce
+dont je suis bien fâché; mais vous qui connaissez mes habitudes étranges
+et variables, vous n'en serez pas étonné; et, j'en suis sûr, vous
+n'attribuerez pas cette maladresse à aucun dessein d'offenser une
+personne qui m'a montré beaucoup de bienveillance, et dont la réputation
+et les talens lui donnent des droits à l'estime générale. Je me lève
+très-tard; je passe ensuite la matinée à faire des armes et à boxer, et
+à une infinité d'autres exercices très-salutaires, mais qui n'auraient
+rien d'agréable pour mes amis, que je suis forcé de ne point recevoir
+pendant ce tems-là. Je ne sors jamais que le soir; et je n'ai pas eu le
+bonheur de rencontrer une seule fois M. Wrangham, chez lord Lansdowne ou
+chez lord Jersey, où j'espérais lui présenter mes respects.</p>
+
+<p>»Je voulais lui écrire; mais quelques mots de vous feront plus d'effet
+que tous les <i>sesquipedalia verba</i> dont j'aurais pu m'aviser en cette
+occasion. Qu'il me suffise de dire que, sans le vouloir, je trouve moyen
+de désobliger tout le monde, et que j'en suis désolé après.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<p>Les billets suivans, non datés, et adressés à M. Rogers, doivent avoir
+été écrits vers cette époque.</p>
+
+<span class="rig">Dimanche.</span><br>
+
+<p>«Je suis charmé que vous n'alliez pas chez Corinne, car je venais, à
+l'instant, d'envoyer une excuse; je ne me sens pas assez bien pour y
+aller ce soir. Je ne crois pas avoir besoin d'en envoyer une autre à
+Shéridan pour son invitation de mercredi, que je suppose avoir bien
+entendu de la même manière que vous. Avec lui, il ne faut pas prendre au
+pied de la lettre l'axiome de Mirabeau, <i>les mots sont des choses</i>.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous.»</p>
+
+<p>«Je viendrai vous voir à sept heures moins un quart, si cela peut vous
+convenir. Je vous renvoie <i>Sir Proteus</i><a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a>
+<a href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>; je vous en dirai seulement
+comme disait Johnson à quelqu'un: <i>Et nous sommes encore vivans après
+cela</i>.</p>
+
+<p>»Croyez-moi toujours, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118"
+name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a href="#footnotetag118">
+(retour) </a> Pamphlet satirique dans lequel tous les écrivains de
+l'époque étaient attaqués.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.</span>)</blockquote><br>
+
+<span class="rig">Mardi.</span><br>
+
+<p>«Shéridan était d'abord trop sobre hier pour se rappeler votre
+invitation; mais il en a retrouvé le souvenir au fond de la troisième
+bouteille. Mme de Staël a accablé Withbread à force de parler; Shéridan
+s'est moqué d'elle; elle a confondu sir Humphry, et mis absolument votre
+serviteur à la torture. Le reste, grands noms cependant sur le livre
+rouge, n'étaient là que de purs segmens du cercle. Mademoiselle a dansé
+une sarabande russe avec beaucoup de force, de grâce et d'expression.</p>
+
+<p>»Toujours, etc.»</p>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">21 juin 1814.</span><br>
+
+<p>«Je suppose que <i>Lara</i> est allé à tous les diables, ce qui n'est pas
+grand dommage; seulement, laissez-le moi savoir, ce qui m'évitera la
+peine de copier le reste, et, ce <i>reste</i>, jetez-le au feu. Cela ne me
+tourmente pas du tout; je ne serais pas fâché de n'avoir pas à continuer
+la copie qui va très-lentement. Ainsi, vous voyez que vous pouvez parler
+avec franchise; si toutefois je me trompais, dites-le moi encore, afin
+que je sois moins paresseux.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXVI.</h3>
+
+<h4>A M. ROGERS.</h4>
+
+<span class="rig">27 juin 1814.</span><br>
+
+<p>«Vous ne pouviez me faire un présent plus agréable que <i>Jaqueline</i>; elle
+est pleine de grâce, de douceur et de poésie. Il y a surtout tant de
+poésie, qu'on ne remarque pas la faiblesse de la fable, qui est simple,
+mais cependant suffisante. Je m'étonne que vous ne nous donniez pas plus
+souvent des compositions de ce genre. J'aime assez les affections
+douces, encore que ce ne soit pas mon fort; et personne ne saurait les
+peindre avec autant de vérité et de bonheur que vous. J'avais presque
+envie de vous payer <i>en nature</i>, ou, pour mieux dire, d'une manière bien
+<i>dénaturée</i><a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a>
+<a href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>; car je viens de digérer deux chants d'horreurs et de
+sombres mystères.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119"
+name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a href="#footnotetag119">
+(retour) </a> Il ne nous a pas été possible de traduire plus exactement
+le jeu de mots anglais <i>in kind</i> et <i>unkind</i>.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span><br></blockquote>
+
+<p>»Allez-vous chez lord Essex ce soir? Dans ce cas, voulez-vous que je
+vous vienne prendre à l'heure qu'il vous conviendra? J'ai dîné hier avec
+toute la famille Holland chez lord Cowper; lady C. a été très-gracieuse,
+ce qui lui est plus aisé qu'à personne, quand elle le veut bien. Je n'ai
+pas été fâché de les revoir; car je ne saurais oublier qu'ils ont eu
+toute sorte de bontés pour moi.</p>
+
+<p>»Toujours bien sincèrement votre, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Y a-t-il quelque chance ou quelque probabilité d'un
+rapprochement avec lord Carlisle? je suis disposé à faire tout ce qui
+sera raisonnable ou même déraisonnable pour y parvenir. Je l'aurais
+tenté plus tôt sans le <i>Courrier</i>, et la crainte qu'à cette époque, on
+ne se méprît sur mes motifs. Voyez, examinez.»</p>
+
+<p>Pendant un autre voyage de courte durée que je fis à cette époque à
+Londres, je trouvai son poème de <i>Lara</i>, qu'il avait commencé à la fin
+de mai, entre les mains de l'imprimeur et, pour ainsi dire, prêt à
+paraître. Avant de partir pour la campagne, il m'en avait, un soir que
+nous nous rendions à quelque réunion, récité les cent vingt premiers
+vers qu'il avait composés la veille, en même tems il m'avait donné une
+idée générale de la fable et des principaux caractères.</p>
+
+<p>Ses petits billets à M. Murray, pendant l'impression de cet ouvrage,
+sont aussi singuliers et aussi pleins d'impatience que ceux que j'ai
+déjà cités; mais des matières plus importantes nous pressent, et je ne
+m'arrêterai pas à les transcrire en entier. Dans l'un d'eux il dit: «Je
+viens de corriger les plus infernales balourdises qui se puissent
+fourrer dans une épreuve.» Dans un second: «J'espère que la prochaine
+épreuve sera meilleure; celle-ci eût consolé Job, si c'eût été celle du
+livre de son ennemi.» Un troisième contient seulement ces mots: «Mon
+cher monsieur, vous voulez de nouvelles batailles, en voici. Tout à
+vous, etc.»</p>
+
+<p>Les deux lettres suivantes me furent adressées à Londres à cette époque.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXVII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">8 juillet 1814.</span><br>
+
+<p>«Je suis revenu à Londres hier soir, et j'espérais vous voir
+aujourd'hui. Je serais allé chez vous si, quoiqu'effroyablement en bonne
+santé du reste, je n'avais un petit mal de tête, suite de ce qu'on
+appelle mener joyeuse vie: je suis maintenant au moment glacial de
+redevenir plus rangé. Naturellement, je serais bien fâché que nos
+parallèles ne déviassent pas en une intersection avant votre <i>redépart</i>
+pour la campagne, après la conclusion de ce procès<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a>
+<a href="#footnote120"><sup class="sml">120</sup></a> dont les
+journaux nous ont entretenus; mais si vous êtes trop occupé, et que le
+tems ou les affaires s'opposent à ce que nous nous voyions, je ne vous
+en garderai pas rancune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120"
+name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a href="#footnotetag120">
+(retour) </a> Il fait allusion à un procès en contrefaçon intenté à
+l'un de ses confrères par l'éditeur de mes œuvres musicales, M. Power,
+dans lequel j'avais été cité comme témoin.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>»Rogers et moi nous sommes ligués ensemble contre le public. Que notre
+volume paraisse ou non, c'est ce que je ne sais pas encore. Je crains
+que <i>Jaqueline</i>, qui est vraiment très-belle, ne se trouve là en
+mauvaise compagnie<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a>
+<a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>; mais, dans ce cas, ce n'est pas elle qui en
+souffrirait le plus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121"
+name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a href="#footnotetag121">
+(retour) </a> Lord Byron me proposa ensuite de me joindre à eux pour
+cette publication; mais cet honneur me parut trop dangereux, et je le
+refusai.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»Je vais du côté de la mer, et de là en Écosse. Je n'ai rien fait, ou du
+moins je n'ai rien fait de bon, et suis toujours bien sincèrement, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXVIII.</h3>
+
+<h4>À M. MOORE.</h4>
+
+<p>«Ne vous ayant pas vu, je suppose que la philosophie de ma dernière
+lettre et le silence que j'avais gardé avant vous ont mis de mauvaise
+humeur, ou vous y ont laissé. N'importe, cela n'en vaut guère la peine.</p>
+
+<p>»J'ai reçu aujourd'hui de mon homme d'affaire avis que M. Claughton, mon
+acquéreur, n'a pas encore exécuté son paiement, et qu'il est peu
+vraisemblable qu'il le fasse jamais. Il ne sait que faire, ni quand il
+pourra payer, ainsi voilà tous mes projets et toutes mes espérances
+terrestres au diable. Lui (l'acquéreur, le diable aussi, pour le cas que
+j'en fais), mon conseil et moi devons avoir une conférence demain, le
+susdit acquéreur ayant eu grand soin de s'informer avant si je
+promettais de le voir sans m'emporter. Certainement; la question est
+bien simple: il s'agit pour moi de rompre le marché, ce qui équivaut à
+ma ruine; ou de me laisser encore amuser de nouveaux délais, ce qui est
+pire encore. Comme dit le proverbe: «J'ai mené mes porcs sur un marché
+musulman.» Si j'avais seulement une femme maintenant, et des enfans de
+la paternité desquels je me crusse sûr, je serais aussi content, aussi
+heureux que Candide ou Scarmentado. Cependant, si vous ne venez pas me
+voir, je croirai que la banque de Samuel a sauté aussi, et qu'y ayant
+vos fonds placés, vous ne sauriez en retirer plus d'une piastre à la
+livre sterling<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a>
+<a href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122"
+name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a href="#footnotetag122">
+(retour) </a> La portion de dette que paie un failli ne s'exprime pas
+en Angleterre par son rapport à cent, comme 15, 25 p. 100; mais par son
+rapport à la livre sterling, qui contient 20 shillings, et le shilling
+12 pences. Ainsi l'on dit qu'un négociant donne un shilling pour dire 5
+p. 100, ou 4 shillings pour dire 20 p. 100. Or la piastre espagnole
+valant généralement 4 shillings 3 ou 4 pences, c'est donc ici à peu près
+21 p. 100 qu'il faut entendre.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>) </span></blockquote><br>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">11 juillet 1814.</span><br>
+
+<p>«Vous aurez l'un des portraits. Je voudrais que vous envoyassiez <i>ce
+soir</i> l'épreuve de <i>Lara</i> à M. Moore, n° 33, Bury Street, parce qu'il
+quitte Londres demain et désire le lire avant de partir; de mon côté, je
+serais bien aise de profiter de ses observations<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a>
+<a href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a>.</p>
+
+<p>»Toujours, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123"
+name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a href="#footnotetag123">
+(retour) </a> Dans un billet que je lui écrivis le lendemain avant de
+partir, je lui disais: «J'ai reçu <i>Lara</i> à 3 heures du matin; je l'ai lu
+avant de m'endormir: j'en suis charmé. J'emporte l'épreuve avec moi,
+etc.»</blockquote>
+
+<h4>À M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">18 juillet 1814.</span><br>
+
+<p>«Je crois que vous serez plus que content de nos amis du Nord<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a>
+<a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>, et
+je ne veux pas vous priver plus long-tems de ce que je crois devoir vous
+faire plaisir; quant à moi, je dois me taire, par modestie ou par
+vanité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124"
+name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a href="#footnotetag124">
+(retour) </a> Il parle ici d'un article qui venait de paraître sur <i>le
+Corsaire</i> et <i>la Fiancée d'Abydos</i>, dans le N° XLV de la <i>Revue
+d'Édimbourg</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Si vous pouviez vous en passer une heure pendant la soirée, je
+vous serais obligé de l'envoyer à Mrs. Leigh, votre voisine, London
+hotel, Albemarle-Street.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CLXXXIX.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">23 juillet 1814.</span><br>
+
+<p>«Je suis fâché de vous dire que la gravure<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
+<a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a> n'a pas été approuvée
+des personnes qui connaissent l'original et le tableau d'après lequel
+cette planche a dû être faite. Je soupçonne qu'elle aura été gravée
+d'après une copie, et non d'après le tableau exposé; dans cette idée, je
+vous serais obligé, sinon d'y renoncer tout-à-fait, du moins de ne pas
+vous presser de placer ce portrait en tête des volumes dont vous voulez
+affliger le public.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125"
+name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a href="#footnotetag125">
+(retour) </a> Son portrait gravé par Agar, d'après le tableau de
+Philipps.</blockquote>
+
+<p>»Quant à <i>Lara</i>, ne vous hâtez pas trop non plus; je ne suis pas encore
+bien décidé, je ne sais même que dire ou que faire jusqu'à ce que j'aie
+de vos nouvelles, et M. Moore m'a paru dans la même indécision. Je ne
+sais s'il ne vaudrait pas mieux le garder pour l'édition complète que
+vous méditez, que de le hasarder seul; ou même soutenu de la charmante
+<i>Jaqueline</i>. J'ai été en proie à toute sorte de doutes, etc., depuis que
+j'ai quitté Londres.</p>
+
+<p>»Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXC.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">24 juillet 1814.</span><br>
+
+<p>«La minorité doit l'emporter dans ce cas, et je désire qu'il en soit
+ainsi; je ne donnerais pas six <i>pences</i> de toutes les opinions que vous
+me citez, quant à ce sujet du moins, et il faut que P*** soit un âne
+pour s'y être rangé. Je ne trouve personnellement pas de grands défauts
+à ce portrait; mais puisque Mrs. Leigh et ma cousine, qui sont les
+meilleurs juges de la ressemblance, n'en sont pas satisfaites, je n'en
+veux à aucun prix.</p>
+
+<p>»M. Hobhouse a raison quant à sa conclusion; mais je nie les prémisses.
+Il n'y a que le nom d'espagnol<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a>
+<a href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a>; la scène n'est pas en Espagne, mais
+en Morée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126"
+name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a href="#footnotetag126">
+(retour) </a> Le nom de <i>Lara</i>.</blockquote>
+
+<p>»<i>Waverley</i> est le roman le meilleur et le plus intéressant que j'aie lu
+depuis je ne sais combien de tems. Je l'aime autant que je déteste***
+et*** et*** et tout ce bavardage féminin dont nous sommes inondés depuis
+quatre mois. C'est outre cela une lecture qui m'est fort aisée, parce
+que j'ai été fort long-tems en Écosse; quoique je fusse bien jeune
+alors, je me reconnais au milieu de ce peuple des montagnes et des
+plaines, et le langage m'en est encore familier.</p>
+
+<p>»Une petite note suffira pour rectifier ce que M. Hobhouse regarde comme
+une erreur, par rapport au système féodal en Espagne... La scène ne se
+passe pas en Espagne. Si donc il veut mettre quelque part une petite
+note en prose à cet effet, ce sera tout ce qu'il faut.</p>
+
+<p>»J'ai reçu l'invitation de venir voter; je n'irai pas: tout ce bavardage
+ne mène à rien; ce sont des <i>actions</i> qu'il faudrait pour amener
+certains résultats. Si vous avez quelque chose à me dire, écrivez-moi.</p>
+
+<p>»Je vous salue, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCI.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">3 août 1814.</span><br>
+
+<p>«J'ai lieu d'être surpris que vous n'ayez pas envoyé la <i>Revue
+d'Édimbourg</i>, comme je vous en avais prié; j'espère qu'il ne faudra pas
+vous écrire un billet tous les jours pour vous le rappeler. Je vois que
+vous annoncez <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i>, pourquoi cela, je vous prie? ne
+vous avais-je pas engagé à suspendre toute publication jusqu'à mon
+retour?</p>
+
+<p>»J'ai reçu une épître fort amusante de Hogg, le poète berger, dans
+laquelle, parlant de son libraire, il l'appelle le plus gueux du métier
+pour ne payer pas ses billets, et ajoute en toutes lettres que le diable
+les emporte eux et lui. Voilà un joli début pour vous engager à adopter
+ce même Hogg; cependant, il me prie de vous le recommander, et si vous
+le voulez bien, nous en reparlerons. Il a un poème tout prêt pour
+l'impression à vous donner en échange pour vos billets, à condition
+cependant que ceux-ci seront payés. Il faut voir quelles bénédictions il
+lance à M. Moore, pour m'avoir empêché d'insérer <i>Lara</i> dans le premier
+numéro du <i>Miscellany</i><a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a>
+<a href="#footnote127"><sup class="sml">127</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127"
+name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a href="#footnotetag127">
+(retour) </a> M. Hogg avait espéré que Lord Byron lui permettrait
+d'insérer <i>Lara</i> dans un recueil mensuel, <i>The Miscellany</i>, qu'il avait
+dessein de publier à cette époque. J'en détournai mon noble ami, parce
+que je ne crus pas ce mode de publication le plus favorable aux intérêts
+de sa gloire, mais non pour nuire à ceux de M. Hogg, dont j'admire,
+comme je le dois, le talent si original.</blockquote>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Sincèrement, je crois que M. Hogg vous conviendrait
+parfaitement; c'est à coup sûr un homme d'un grand talent naturel, et
+qui mérite d'être encouragé. Il faut que je fasse quelque chose pour son
+recueil, et vous ferez bien d'y regarder à deux fois avant de rejeter
+ses offres. Scott est parti pour les Orcades par un gros tems, et Hogg
+dit que, tant que ce tems-là durera, il ne sera pas à l'aise, pour ne
+rien dire de plus. Je voudrais que ces poètes casaniers tâtassent de
+quelques bonnes bourrasques dans la Méditerranée, ou de la baie de
+Biscaye, même par un calme plat.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Hastings, 3 août 1814.</span><br>
+
+<p>«Quand vous recevrez cette lettre, je serai, Dieu aidant, de retour à
+Londres très-probablement. J'ai renouvelé ici connaissance avec mon
+vieil ami L'Océan; et je trouve que son sein est un oreiller aussi
+agréable pour le matin, que celui de la fille de Paphos le pourrait être
+le soir. Je me suis occupé à nager, à manger du turbot, à entrer en
+fraude de bonnes eaux-de-vie et des foulards, à écouter les jubilations
+de mon ami Hodgson à propos d'une femme qu'il a prise à son choix, à
+grimper sur les rochers, à dérouler du haut des montagnes, et surtout
+pendant la dernière quinzaine, à savourer dans tous ses charmes le
+<i>dolce far niente</i>. J'ai rencontré un fils de lord Erskine, qui dit
+qu'il est marié depuis un an, et qu'il est <i>le plus heureux des hommes</i>;
+or, mon ami Hodgson est aussi <i>le plus heureux des hommes</i>: ainsi, je
+n'ai pas perdu mon tems en venant ici, ne fût-ce que pour être témoin de
+la félicité suprême de tous ces renards qui se sont fait couper la
+queue, et voudraient persuader aux autres d'en faire autant, afin de se
+donner des compagnons d'infortune.</p>
+
+<p>»Je suis charmé que <i>Lara</i> vous plaise. Le n° 45 de la <i>Revue
+d'Édimbourg</i> a paru; je suppose que vous l'avez reçu. Jeffrey n'y est
+que trop indulgent pour moi, et je commence à me croire un faisan doré
+et à me rengorger sous le beau plumage dont il lui a plu de me revêtir.
+Mais toujours le <i>surgit amari</i>: les rédacteurs du <i>Champion</i> et du
+<i>Morning-Chronicle</i> ont mis, je ne sais comment, la main sur mon épître
+de consolation à lady J*** sur l'enlèvement de son portrait par le
+régent, et les ont publiés avec mon nom; c'est par trop mal, et cela
+sans m'en demander permission, sans s'informer si cela me convient ou
+non. Que le diable emporte leur imprudence et tout le reste! C'est à en
+perdre patience; aussi, je n'en veux pas parler davantage.</p>
+
+<p>»Vous recevrez, dès qu'ils paraîtront, <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i>, tous deux
+avec quelques additions; en attendant, j'hésite toujours, je diffère
+toujours, et suis dans un grand embarras; Rogers n'en éprouve pas moins
+à sa manière.</p>
+
+<p>»Newsteadt va m'appartenir de nouveau. Claughton perd 15,000 livres
+sterling de dédit, ce qui ne m'empêche pas d'être à peu près ruiné. J'ai
+envie de m'y enterrer, de laisser croître ma barbe et de me mettre à
+vous détester tous.</p>
+
+<p>»Oh! j'ai reçu la lettre la plus amusante de Hogg, le poète berger; il
+me prie de le recommander à Murray; et, parlant du libraire avec lequel
+il travaille actuellement, dont les billets ne sont jamais payés, il
+ajoute en toutes lettres, <i>que le diable les emporte, eux et lui</i>. J'ai
+ri, et vous auriez ri vous-même de la manière dont ce souhait bénévole
+est amené. Cet Hogg est un être étrange et de grands talens, quoique
+incultes. J'ai très-haute opinion de lui comme poète; mais lui et la
+moitié des troubadours d'Écosse et des lacs sont gâtés par les petits
+cercles et les petites sociétés qu'ils fréquentent. Londres et le grand
+monde, comme le disent les boxeurs, voilà ce qu'il faut à un homme pour
+lui faire perdre son amour-propre. Scott, dit-il, est parti pour les
+Orcades par un gros tems, et tant que ce tems durera, Hogg est sûr que
+Scott sera mal à son aise, pour ne rien dire de plus. Mon Dieu! mon
+Dieu! il faudrait à tous ces poètes casaniers votre Atlantique ou ma mer
+Méditerranée, et puis une promenade dans un bâtiment non ponté pendant
+une bonne bourrasque, un coup de vent dans le golfe, ou même la baie de
+Biscaye par un calme plat; cela leur élargirait l'ame, et leur ferait
+connaître bien des sensations; pour ne rien dire d'un ou deux amours
+illicites sur le rivage, par voie d'essai sur les passions, commençant
+par un simple adultère, et compliquant la chose chemin faisant.</p>
+
+<p>»J'ai fait passer votre lettre à Murray; par parenthèse, vous aviez mis
+sur l'adresse: A M. Miller. Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi ce
+que vous faites. Pas encore fini! En vérité, cela n'est pardonnable qu'à
+vous. Je suis fâché d'apprendre que vous ayez un différend, ou plutôt
+que vous soyez moins bien avec les ***. Je ne veux être ni impertinent,
+ni bouffon sur un sujet si grave; c'est pourquoi je ne sais trop qu'en
+dire.</p>
+
+<p>»J'espère que rien ne pourra vous faire rabattre du juste prix de votre
+ouvrage, aussi long-tems du moins que vous aurez quelque chance de
+l'obtenir. Pour moi, sérieusement parlant, je n'ai ni espérances ni but,
+c'est à peine si j'ai quelques désirs; je suis heureux sous de certains
+rapports, mais non d'une manière qui puisse et qui doive durer. Le pire
+est que je me sens énervé et indifférent à tout. En vérité, si Jupiter
+m'ouvrait son précieux tonneau, je ne sais ce que j'y prendrais. Si,
+comme le disent les nourrices, je suis né avec une cuillère d'argent
+dans la bouche, elle est restée dans mon gosier et m'a gâté le palais,
+de manière que rien de ce que j'avale n'a de goût, à moins que ce ne
+soit du poivre de Cayenne. Quoi qu'il en soit, j'ai des chagrins assez
+forts pour me forcer à les sentir; mais, de peur d'ajouter aux vôtres
+par cette longue diatribe, j'en diffère l'énumération <i>sine die</i><a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a>
+<a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>.
+Croyez-moi toujours, mon cher Moore, votre, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128"
+name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a href="#footnotetag128">
+(retour) </a> Formule du palais anglais; <i>sine die</i>, indéfiniment.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>»<i>P. S.</i> N'oubliez pas mon filleul. Vous ne pouviez choisir pour porter
+ses péchés quelqu'un qui convînt mieux que moi, habitué, comme je le
+suis, à porter double charge en ce genre sans le plus léger
+inconvénient.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">4 août 1814.</span><br>
+
+<p>«Comme je n'ai pas reçu la plus petite réponse à mes trois dernières
+lettres, non plus que le livre que je demandais, le dernier numéro de la
+<i>Revue d'Édimbourg</i>, je présume que vous êtes la personne infortunée qui
+périt dans la pagode lundi dernier; c'est donc plutôt à vos exécuteurs
+testamentaires qu'à vous que j'adresse la présente, regrettant
+sincèrement que vous ayez eu assez de malheur pour être la seule victime
+de cette joyeuse journée.</p>
+
+<p>»Je prendrai donc la liberté de dire à ces messieurs, quels qu'ils
+soient, que je suis un peu surpris de la négligence antérieure du défunt
+à mon égard, et comme aussi de l'annonce pour samedi prochain d'une
+certaine publication, contre laquelle j'ai protesté et je proteste
+encore par ces présentes.</p>
+
+<p>»Je suis votre ou leur très-humble, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCIV.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">5 août 1814.</span><br>
+
+<p>«La <i>Revue d'Édimbourg</i> est arrivée; merci. Je vous envoie une lettre de
+M. Hobhouse, par laquelle vous verrez quel ouvrage vous avez fait.
+Qu'importe? j'ai fini. Envoyez mes vers au diable par le chemin qui vous
+conviendra le mieux; je m'y soumets puisqu'il le faut. Il paraît que le
+p<i>ortrait fidèle et animé</i> est aussi dans votre nouvelle publication. Je
+vous en félicite; mais ce n'est pas du tout mon portrait, voilà tout.
+Sérieusement parlant, si j'ai retardé votre voyage en Écosse, je suis
+fâché que vous ayez poussé si loin la complaisance, d'autant plus que,
+pour les choses de peu d'importance, vous avez une méthode
+très-expéditive, témoin pour la grammaire de Hobhouse, ce petit <i>bout de
+prose</i> qui nous donna la fièvre à lui et à moi.</p>
+
+<p>»Je n'avais aucune connaissance du contenu de la lettre de M. Moore; je
+crois vos offres fort belles, mais vous et lui pouvez mieux en juger.
+Toutefois, s'il peut obtenir davantage, vous ne devez pas vous étonner
+qu'il l'accepte.</p>
+
+<p>»En avant donc <i>Lara</i>, puisqu'il le faut. Le volume paraît assez bien
+extérieurement. Je serai à Londres la semaine prochaine; en attendant je
+vous souhaite un bon voyage.</p>
+
+<p>»Tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">12 août 1814.</span><br>
+
+<p>«Je n'étais pas seul, et je ne le suis jamais quand je puis faire
+autrement. Claugthon doit faire un grand effort pour compléter son
+paiement d'ici à samedi en huit, sinon il perd 25,000 livres sterling,
+le domaine, ses dépenses, etc. etc. Si je reprends l'abbaye, je vous en
+avertirai en tems utile, et vous y aurez toujours une cellule à part, et
+un accueil pieux mais affectionné. Je n'ai pas vu Rogers, toutefois
+<i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i> ont paru: avec quel succès? c'est ce que
+j'ignore. .............................................
+.............................................................</p>
+
+<p>»Il y a quelque chose de fort drôle à vous voir devenu l'un des
+rédacteurs de la <i>Revue d'Édimbourg</i>. Vous savez que T*** n'est pas des
+plus endurans; il pourrait se porter à quelque action tragique, rien que
+pour s'entendre dire qu'il n'est qu'un sot. Or, si Jeffrey venait à être
+tué pour un article de vous, ce serait une singulière conclusion. Pour
+moi, comme dit Mrs. Winifred, «il m'a très bien fait la chose,» surtout
+dans son dernier numéro, de sorte que c'est le meilleur des hommes et le
+plus habile des critiques, et je ne désire pas le voir tuer, quoique
+bien d'autres, j'en suis sûr, en seraient ravis, pour lui apprendre à
+avoir tant d'esprit et de malice.</p>
+
+<p>»Avant de quitter Hastings, je me suis mis en colère contre une
+bouteille d'encre, que j'ai jetée la nuit par la fenêtre; qu'en est-il
+résulté? le lendemain j'ai été stupéfait de voir qu'elle s'était brisée
+et renversée sur le jupon d'une statue d'Euterpe dans le jardin, et
+l'avait barbouillée comme à plaisir. Voyez quelle a dû être ma douleur,
+et quelles épigrammes on aurait pu faire sur la muse et sa mésaventure.</p>
+
+<p>»Il m'est arrivé quelque chose de presque aussi comique, à un théâtre
+bourgeois près de Cambridge, quoique dans un autre genre. Je me suis
+querellé dans l'obscurité avec un homme pour m'avoir, assez
+grossièrement il est vrai, demandé qui j'étais: je l'ai suivi jusque
+dans le foyer (une écurie par parenthèse), en fureur, au milieu d'une
+foule de gens que je n'avais vus auparavant. Il se trouva que c'était un
+cabotin gagé pour jouer avec les amateurs, et qui devint très-poli,
+quand il vit qu'il ne gagnerait rien de bon par la rudesse. Mais vous
+auriez ri de ce tumulte, du dialogue, des vêtemens ou plutôt de
+l'absence des vêtemens de la troupe au milieu de laquelle je me jetai en
+furie, et de l'étonnement que ma présence y causa. J'étais sorti de la
+salle pour prendre le frais dans le jardin: là je fus poursuivi par
+quelques chiens; je m'éloignais d'eux d'assez mauvaise humeur, quand je
+rencontrai mon homme de plus mauvaise humeur encore; et c'est de là que
+vint tout ce fracas.</p>
+
+<p>»Eh bien! pourquoi ne vous lancez-vous donc pas? Voici votre heure
+venue; les gens commencent à être passablement las de moi, et pas trop
+charmés de ***, qui vient d'accoucher d'un in-quarto de vers blancs,
+in-quarto qui n'est cependant qu'une partie de son poème.</p>
+
+<p>»Murray parle d'opérer un divorce entre <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i>, mauvais
+signe pour les auteurs qui pourraient bien divorcer aussi, et rejeter le
+blâme l'un sur l'autre. Sérieusement, je ne m'en soucie aucunement, et
+je ne vois pas pourquoi Rogers y attacherait plus d'importance.</p>
+
+<p>»Donnez-moi de vos nouvelles ainsi que de celles de mon filleul. Si
+c'est une fille, le nom ira presque aussi bien.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCVI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">13 août 1814.</span><br>
+
+<p>«J'ai écrit hier à Mayfield, et je viens d'affranchir votre lettre à
+maman. Le tems de mon séjour en ville est si incertain, que vos paquets
+pour le Nord pourraient ne pas m'arriver: dans tous les cas je ne
+resterai pas ici plus tard que la fin de la semaine prochaine. Je ne
+sais pas non plus exactement où je vais aller; probablement cependant à
+Newsteadt, et, si vous m'envoyez vos paquets avant mardi, je pourrai
+encore les faire parvenir à notre nouvel allié: Mais passé ce jour-là,
+je ne puis vous répondre qu'il soit encore tems.</p>
+
+<p>»*** a, dit-on, été exilé de Paris, pour avoir dit que les Bourbons
+étaient des vieilles femmes. Ceux-ci auraient pu se contenter de lui
+rendre le compliment.
+......................................................</p>
+
+<p>»Je vous ai dit hier que <i>Lara</i> et <i>Jaqueline</i> allaient être divorcés,
+du moins à ce que dit le grand oracle Murray; pour moi, je n'en sais pas
+davantage. Jeffrey a été plus que juste à mon égard; quant à son conseil
+d'écrire une tragédie, je n'ai pas le tems de m'occuper de fictions en
+ce moment. Un homme ne saurait s'occuper à peindre un naufrage, quand
+son bâtiment est à <i>sec, à mâts et à cordes</i> par un coup de vent, ou au
+moment de toucher. Quand je serai encore une fois à terre, je verrai ce
+que je pourrai faire; et si, au contraire, je vais au fond dans cette
+tempête, Melpomène ne manque pas de soupirans plus anciens et plus
+habiles que moi pour la consoler.</p>
+
+<p>»Quand je serai à Newsteadt, il faut que vous m'y veniez voir, même
+quand ce ne serait que pour un jour, si Mrs. Moore ne peut pas se passer
+de vous plus long-tems. L'abbaye mérite d'être vue comme ensemble de
+ruines, et je puis vous assurer que, de mon tems encore, il s'y faisait
+de bonnes parties, mais tout cela est fini. Toutefois, les
+revenans<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a>
+<a href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>, les constructions gothiques, les pièces d'eau et la
+désolation qui y règne en font encore un séjour très-gai.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129"
+name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a href="#footnotetag129">
+(retour) </a> Si je ne me trompe, c'est pendant son dernier séjour à
+Newsteadt qu'il s'était lui-même figuré voir lui apparaître le moine
+noir qu'on disait revenir dans l'abbaye depuis le tems de la destruction
+des monastères, et qu'il décrit dans son <i>Don Juan</i> (chant XV), sans
+doute d'après le souvenir de son aventure imaginaire.
+
+<p>On dit que le revenant de Newsteadt apparut aussi à miss Fanny Parkins,
+cousine de Lord Byron, et qu'elle le dessina ensuite de mémoire.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CXCVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 2 septembre 1814.</span><br>
+
+<p>«Je vous suis fort obligé des <i>Reviews</i> et des <i>Magazines</i> de ce mois
+que vous m'avez envoyés, mais j'aurais autant aimé ne rien recevoir en
+ce genre; nous en avons eu assez, tant de bons que de mauvais, et le
+mois prochain vous pourrez vous dispenser de vous en procurer pour moi,
+même la crême. Je suis charmé d'apprendre que MM. Hobhouse et Merivale
+aient été bien traités par les journaux dont vous parlez.</p>
+
+<p>»Je crois toujours que vous pourriez faire avec M. Hogg une alliance
+utile pour tous les deux. La dernière chose un peu honnête dans ce genre
+est, je crois, le recueil de Dodsley, et il a eu beaucoup de succès
+pendant plusieurs années qu'il a paru; il est vrai qu'il avait
+l'avantage d'être à la fois éditeur et principal rédacteur. Le <i>Spleen</i>
+et plusieurs autres odes de Gray, un grand nombre de morceaux de
+Shenstone et de beaucoup d'auteurs célèbres ont paru pour la première
+fois dans ce recueil. Or, avec l'aide de Scott, Wordsworth, Southey,
+etc., je ne vois pas pourquoi vous ne réussiriez pas aussi bien
+aujourd'hui; une fois commencée, votre entreprise ne manquerait pas
+d'être soutenue et recherchée par les poètes plus jeunes et moins
+connus. J'oserais dire que Strafford Canning, dont le <i>Buonaparte</i> est
+excellent, Moore, Hobhouse, moi-même, et bien d'autres, serons charmés
+de nous y essayer de tems en tems; peut-être même, avec un peu d'adresse
+et de flatterie, pourriez-vous décider Campbell à y contribuer aussi. A
+propos, il a, tout imprimé, mais non publié, un poème sur une scène en
+Allemagne, en Bavière, je crois, que j'ai vu l'année passée, et qui est
+parfaitement digne de lui, c'est-à-dire parfaitement beau. Je ne sais ce
+qui peut l'empêcher de le publier.</p>
+
+<p>»Oh! vous rappelez-vous la folle lettre du graveur S*** à propos du
+refus de graver d'après Phillipps le portrait de lord <i>Foley</i>, comme il
+lui plaisait de métamorphoser mon nom? Eh bien! j'ai trouvé, je crois,
+la clef de cette énigme. Il paraît, d'après les journaux, qu'un des
+prédicateurs de Johanna Southcote se nomme <i>Foley</i>, et je ne puis me
+rendre compte de la confusion d'idées et de mots dudit S*** qu'en
+supposant qu'il a sa pauvre tête pleine de Johanna et de ses apôtres.
+C'est un heureux hasard qu'il n'ait pas dit lord Tozer. Vous savez sans
+doute que S*** est un des fidèles de cette vieille nouvelle vierge mère
+par l'opération du Saint-Esprit.</p>
+
+<p>»Je suis impatient de voir ce qu'elle mettra au monde<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a>
+<a href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a>. Qu'elle soit
+grosse à soixante-cinq ans, certes c'est un miracle, mais c'en est un
+plus grand qu'elle ait trouvé quelqu'un pour l'engrosser.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130"
+name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a href="#footnotetag130">
+(retour) </a> M. Gifford écrivit la note suivante sur une copie de
+cette lettre:
+
+<p>«Il est à regretter que Lord Byron n'ait pas connu Johnson; ce vieux
+poète, dans sa <i>Pucelle à la cour</i>, lui aurait fourni de bonnes
+plaisanteries sur la grossesse de Johanna.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote>
+
+<p>»Si vous n'alliez pas à Paris ou en Écosse, je vous enverrais du gibier.
+Si vous avez changé de résolution, faites-le-moi savoir.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Un mot ou deux de <i>Lara</i> que me suggère votre envoi. Il ne
+promet pas beaucoup séparément; mais, réuni aux autres, il tiendra bien
+sa place dans les volumes que vous avez dessein de publier. Voici
+l'ordre que je prendrais la liberté de vous recommander:
+<i>Childe-Harold</i>, les <i>petits poèmes, le Giaour, la Fiancée, le Corsaire,
+Lara</i>; ce dernier complète la série par l'extrême ressemblance qu'il
+offre avec les autres. Cawthorne me donne avis d'une publication des
+<i>Poètes anglais</i>, en Irlande: prenez, je vous prie, des informations à
+cet égard; car, si cela était vrai, il faudrait l'empêcher.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 7 septembre 1814.</span><br>
+
+<p>«Je crois que, dans son intérêt et le vôtre, M. Hogg serait, comme
+éditeur, un critique aussi sévère qu'Iago, et qu'une telle entreprise,
+pour peu qu'elle soit bien conduite, remplirait votre but à tous deux.
+Avant de commencer, il serait toutefois prudent de s'assurer d'un bon
+nombre de collaborateurs; je dis bon en qualité, car, par le tems qui
+court, il est peu à craindre que la quantité vienne à manquer. Il peut y
+avoir de bien belles choses dans Wordsworth, mais il me semble bien
+difficile que dans six in-quartos de poésies il n'y ait pas des choses
+faibles, surtout celles de peu d'importance; du reste je ne doute pas de
+la grandeur et de la variété de son talent.</p>
+
+<p>»Je suis dans un moment d'inactivité; j'ai lu le peu de livres que
+j'avais ici, et me voilà forcé de pêcher pour tuer le tems. J'ai pris
+beaucoup de perches et quelques carpes, ce qui est encore une
+consolation, puisqu'au moins je n'ai pas perdu ma peine.</p>
+
+<p>»Qui est-ce qui corrige vos volumes? J'espère qu'on imprime <i>le
+Corsaire</i> d'après l'exemplaire que j'ai corrigé, avec les vers ajoutés
+au premier chant, et quelques notes de Sismondi et de Lavater que je
+vous ai envoyées pour les y joindre. L'ordre que vous avez adopté est
+très-bon.</p>
+
+<p>»Mes damnés domestiques ne m'ont pas envoyé mes journaux depuis
+dimanche, et j'ai perdu le divorce de Johanna et de son Jupiter. Qui
+donc lui a fait son petit prophète? Est-ce Sharpe? Et comment?..... Je
+ne serais pas fâché d'avoir un de ses cachets; si l'on peut acheter le
+salut éternel pour une demi-guinée par tête, le propriétaire de la
+taverne <i>The Crown and Anchor</i> (la Couronne et l'Ancre) devrait rougir
+de vendre précisément le double pour un billet d'admission à un simple
+banquet terrestre. Sérieusement parlant, je crains que toutes ces
+jongleries ne fournissent matière aux railleries et aux plaisanteries
+des incrédules.</p>
+
+<p>»Je n'ai pas vu les sonnets de Hunt, non plus que sa <i>Descente de la
+Liberté</i>; il a choisi un singulier lieu pour écrire ce dernier ouvrage.
+Donnez-moi de vos nouvelles avant de vous embarquer.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CXCIX.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Newsteadt-Abbey, 15 septembre 1814.</span><br>
+
+<p>«Voici la quatrième lettre que je commence pour vous depuis le
+commencement du mois. La finirai-je ou la brûlerai-je comme les autres?
+c'est ce que je ne sais pas. Quand nous nous reverrons, je vous
+expliquerai <i>pourquoi</i> je ne vous ai pas écrit, <i>pourquoi</i> je ne vous ai
+pas appelé ici, comme j'en avais le projet, avec une infinité d'autres
+<i>pourquoi</i> que je vous garde dans toute leur fraîcheur. En un mot, il
+faut que vous excusiez ce que j'ai <i>omis et commis</i>, et que vous
+<i>m'accordiez</i> plus de <i>rémission</i> que saint Anastase ne vous en
+accordera, si vous <i>omettez</i> le plus petit monosyllabe mystérieux de ses
+pieuses énigmes. Je crois, et ce pourrait bien être aussi l'opinion de
+saint Anastase, que votre article sur T*** fera tuer quelqu'un, que
+celui sur <i>les saints</i> le fera damner, ce qui fait un assez joli succès
+pour un seul et même numéro de <i>Revue</i>. Tom, vous avez tort de vous
+mêler en ce moment de l'incompréhensible, car si Johanna Southcote se
+trouvait réellement.....</p>
+
+<p>»Maintenant, un peu d'égoïsme; voici l'état de mes affaires. Demain je
+saurai si une circonstance assez importante pour changer beaucoup de mes
+plans doit avoir lieu ou non. Si elle n'a pas lieu, je pars dans huit
+jours pour Londres, et dans un mois pour l'Italie. Newsteadt m'est
+rendue avec 25,000 livres sterling, sur les 28,000 déjà payées; mon
+soi-disant acquéreur appelle cela un sacrifice: sacrifice soit. J'ai
+payé quelques-unes de mes dettes, et j'en ai contracté d'autres; mais
+j'ai quelques milliers de livres sterling que je ne saurais dépenser à
+mon gré en ce pays, ainsi je vais retourner dans le midi. Je crois et
+j'espère que Hobhouse viendra avec moi; mais, qu'il le fasse ou non, moi
+je partirai. J'ai besoin de voir Venise, les Alpes, les fromages de
+Parmesan; et de voir, de l'Italie, les côtes de la Grèce, ou plutôt de
+l'Épire, comme autrefois à la hauteur de Corfou j'ai vu ou cru voir
+celles de l'Italie. Tout cela, cependant, dépend d'un événement qui peut
+arriver ou n'arriver pas. Je saurai demain à quoi m'en tenir; et, si la
+chose se fait, ce ne sera guère le moment de voyager à l'étranger.</p>
+
+<p>»Pardonnez-moi tout ce gribouillage hypothétique, vous aurez bientôt de
+mes nouvelles; je ne compte pas cela pour une réponse.</p>
+
+<p>»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection, etc.»</p>
+
+<br>
+
+<p>La <i>circonstance importante</i> à laquelle il fait allusion ici, c'est sa
+seconde demande de mistriss Milbanke, dont il attendait alors le
+résultat. Voici, autant que je puis m'en fier à ma mémoire, la manière
+dont il raconte lui-même, dans ses <i>Memoranda</i>, les circonstances qui le
+portèrent à cette démarche. Une personne pour laquelle il professait
+depuis un certain tems la plus grande amitié et la plus grande
+confiance, remarquant combien incertaines et malheureuses étaient la
+position de son esprit et la situation de ses affaires, lui remontra
+avec force la nécessité de se marier; et, après quelques discussions, il
+y consentit. Restait le second point en délibération: quel devait être
+l'objet de son choix? Et tandis que son ami lui nommait une autre dame,
+il désigna lui-même mistriss Milbanke. Toutefois, son conseiller s'y
+opposa fortement, lui faisant observer que mistriss Milbanke n'avait,
+pour le présent, point de fortune, et que l'état embarrassé de ses
+affaires ne lui permettait pas de se marier sans en trouver une;
+secondement, que c'était une femme savante, et qu'à ce titre elle lui
+convenait encore moins. En conséquence de ces observations auxquelles il
+se rendit, il fut convenu que son ami écrirait, pour lui, une lettre de
+demande à l'autre dame; ce qui fut fait; et une réponse négative leur
+arriva un matin qu'ils étaient ensemble. «Vous voyez, dit Lord Byron,
+qu'après tout il faut que ce soit miss Milbanke: je vais lui écrire.» Il
+le fit; et dès qu'il eut fini, son ami, qui continuait à lui faire les
+représentations les plus fortes contre ce choix, prit la lettre, la lut
+et dit: «En vérité, voilà une bien jolie petite lettre; c'est dommage
+qu'elle ne doive pas partir: je n'en ai jamais vu une si bien
+tournée.--En ce cas, elle partira,» dit Lord Byron. Et en disant cela,
+il cacheta et expédia immédiatement cette lettre d'où dépendait sa
+destinée.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CC.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">15 septembre 1814.</span><br>
+
+<p>«Je vous ai déjà écrit une lettre ce soir; mais comme je n'ai pas encore
+dépassé mon droit d'affranchissement, il faut que je vous adresse encore
+celle-ci, pour vous dire que je suis charmé d'avoir une filleule, et que
+je lui enverrai un hochet de corail que j'espère lui faire accepter dès
+que je serai de retour à Londres.</p>
+
+<p>»Ma tête est, dans ce moment, dans un état complet de confusion, par
+suite de différentes causes que je ne puis vous détailler ni vous
+expliquer maintenant; passons. Mes occupations ont été des plus
+innocentes: la pêche, la chasse, le bain, les promenades en bateau. Pour
+des livres, j'en ai peu ici, et encore les ai-je relus dix fois, au
+point d'en être malade; de sorte que j'en suis arrivé à casser des
+bouteilles à <i>soda-water</i> à coup de pistolets, à sauter dans l'eau, à
+ramer dessus, et à tirer les oiseaux du ciel. Mais pourquoi vous
+fatiguer des ennuis de mon oisiveté, vous qui êtes bien occupé, et
+heureusement occupé, je l'espère? Quant à moi, je suis heureux aussi à
+ma manière; mais, suivant mon habitude, j'ai trouvé moyen de me mettre
+dans deux ou trois perplexités, dont je ne vois pas bien comment je
+pourrai sortir. Mais dans peu de jours, peut-être demain, une d'elles
+sera terminée.</p>
+
+<p>»Vous ne me dites pas un seul mot de votre poème. Je désirerais le lire
+ou l'entendre; certes, je ne puis ni ne voudrais faire le moindre tort à
+l'ouvrage ni à l'auteur. Je crois vous avoir parlé de <i>Lara</i> et de
+<i>Jaqueline</i>. Un de mes amis, ou plutôt l'ami d'un de mes amis les lisait
+dans la diligence de Brighton. Un voyageur prit le livre et demanda quel
+en était l'auteur. Le maître du livre répondit qu'il y en avait deux.
+«Ah! je comprends, reprit l'inconnu, une entreprise de compte à demi;
+quelque chose comme la société Sternhold et Hopkins.»</p>
+
+<p>»Cela n'est-il pas excellent! Au prix de cette vile comparaison, je suis
+charmé d'être l'un des <i>Arcades ambo et cantare pares</i>.</p>
+
+<p>»Adieu. Je suis, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Newsteadt, 20 septembre 1814.</span><br>
+
+<p>«Voici pour celle qui a long-tems éveillé les soupirs du poète, pour la
+jeune fille qui a donné à ses chansons ce que l'or n'eût jamais pu
+payer.»<span class="rig">(<i>Mélodies Irlandaises</i>.)</span></p><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Moore</span>,</p>
+
+<p>«Je vais me marier, c'est-à-dire je suis accepté<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a>
+<a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>, et le reste s'en
+suit ordinairement. La mère des Gracques (que je dois procréer), vous la
+regardez comme d'un caractère trop sévère pour cadrer avec le mien,
+quoique ce soit le phénix des filles uniques, «qu'elle jouisse de la
+plus haute réputation parmi toute sorte d'hommes,» et qu'enfin elle soit
+«pleine des plus excellentes qualités» comme Desdemona. La personne en
+question est miss Milbanke, et j'ai permission de son père d'aller les
+visiter en qualité de futur; ce que, toutefois, je ne puis faire avant
+d'avoir réglé quelques affaires à Londres, et m'être procuré un habit
+bleu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131"
+name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a href="#footnotetag131">
+(retour) </a> Le jour qu'il attendait sa réponse, il était à dîner
+quand son jardinier entra et lui présenta l'anneau de mariage de sa
+mère, que celle-ci avait perdu plusieurs années avant, et qu'il venait
+de retrouver en bêchant par hasard sous sa fenêtre. Presque au même
+moment arriva la lettre de miss Milbanke, et Lord Byron s'écria: «Si
+c'est un consentement, elle se mariera avec cet anneau.» C'était en
+effet un consentement très-flatteur; et la dame en avait expédié un
+double à Londres, au cas qu'il ne reçût pas sa lettre à Newsteadt.<span class="rig">(<i>Memoranda</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>»On dit qu'elle aura de gros héritages: en vérité je n'en sais rien, et
+ne m'en informerai pas; mais ce que je sais de science certaine, c'est
+qu'elle a des talens et d'excellentes qualités. Quant à son jugement,
+vous ne sauriez en douter, puisqu'elle m'accepte, après avoir refusé six
+autres prétendans.</p>
+
+<p>»Si vous avez des objections contre ce mariage, présentez-les-moi, je
+vous prie, parce que maintenant je suis résolu, déterminé, et que je
+puis d'autant plus aisément écouter le langage de la raison que cela ne
+changera rien à la chose. Des circonstances peuvent se présenter qui
+rompraient ce mariage, mais j'espère que non. En attendant je vous
+communique <i>un secret</i>, du moins jusqu'à ce qu'il lui plaise de rendre
+la chose publique, c'est que je me suis proposé et que j'ai été accepté.
+Ne vous pressez pas trop de me faire compliment, ce mariage pourrait
+traîner des mois entiers. Je pars demain pour Londres; mais j'espère
+être ici dans quinze jours, me rendant chez mon futur beau-père.</p>
+
+<p>»Si cela n'était pas arrivé, je serais allé en Italie. Quand je
+redescendrai, peut-être aurez-vous l'obligeance de venir au-devant de
+moi à Nottingham, et de m'accompagner jusqu'ici. Je n'ai pas besoin de
+vous dire que rien ne saurait me faire un plus grand plaisir.
+Naturellement me voilà forcé de me réformer entièrement, et
+sérieusement, si je puis contribuer à son bonheur, j'assurerai le mien.
+C'est une si bonne personne que... que... enfin je voudrais valoir un
+peu plus moi-même.</p>
+
+<p>»Je suis toujours, etc»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCII.</h3>
+
+<h4>A LA COMTESSE DE ***.</h4>
+
+<span class="rig">Albany, 5 octobre 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Chère Milady</span> ***,</p>
+
+<p>«Votre souvenir et votre invitation me font grand honneur; mais je ne
+puis accepter, parce que je vais me marier. Ma future demeure à deux
+cents milles d'ici, et dès que mes affaires seront arrangées ici, il
+faut que je me hâte d'aller me rendre heureux. Miss Milbanke est la
+personne de bon naturel qui entreprend de se charger de moi; vous devez
+penser que je suis amoureux, comme cela se doit, et aussi ridicule que
+le sont ordinairement les célibataires dans ces conjonctures
+sentimentales. Voilà trois semaines que je suis accepté; mais quand
+l'heureux événement aura-t-il lieu? c'est ce que je ne sais pas
+exactement: cela dépend en partie des gens de loi qui ne sont jamais
+fort pressés. On ne saurait jurer de rien; mais jusqu'ici rien n'annonce
+le plus léger nuage dans nos projets de bonheur, qui paraissent être
+réciproques: ce n'est même plus un secret, quoique j'en aie d'abord fait
+un: déjà tous les parens des deux côtés nous accablent des félicitations
+les plus ennuyeuses.</p>
+
+<p>»Vous connaissez peut-être cette demoiselle? Elle est nièce de lady
+Melbourne, cousine de lady Cowper et de quelques autres de vos
+connaissances, et n'a qu'un défaut, c'est d'être infiniment trop bonne
+pour moi, ce que je lui pardonne, quoique bien d'autres ne le fissent
+pas à ma place. La chose aurait pu se faire il y a deux ans, ce qui
+m'aurait évité bien des peines et des embarras. Elle s'est occupée
+pendant l'intervalle à refuser une demi-douzaine de mes amis intimes,
+comme elle m'a d'abord refusé moi-même, et enfin a consenti à me
+prendre, ce dont je lui suis fort obligé. Je voudrais que tout cela fût
+fini, car je hais le fracas, et un mariage en amène toujours; et puis je
+ne puis me marier, à ce qu'ils disent, en habit noir, et je ne puis
+supporter un habit bleu.</p>
+
+<p>»Pardonnez-moi, je vous prie, toutes ces absurdités; vous savez qu'il me
+faut maintenant être sérieux tout le reste de la vie: c'est ici une
+dernière pièce de bouffonnerie que je vous écris les larmes aux yeux, en
+attendant le bonheur. Croyez-moi bien sérieusement et bien sincèrement
+votre obligé serviteur.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Mes complimens à mylord à son retour.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">7 octobre 1814.</span><br>
+
+<p>«Malgré l'article contradictoire qui doit avoir été envoyé au
+<i>Morning-Chronicle</i> par *** ou par ***, je ne vois pas pourquoi j'en
+accuserais Claughton, et cependant je l'en soupçonne, parce que cela
+aurait pu interrompre le renouvellement de notre marché, si nous avions
+voulu le renouveler. Mais n'importe, le mariage va bon train, les gens
+de lois stipulent, minutent, etc., les parens font leurs complimens. Ma
+future est tout ce que je pouvais désirer: tous ceux de l'opinion
+desquels je fais cas approuvent fort mon choix; mes parens et les siens
+en sont également satisfaits.</p>
+
+<p>»Perry a été bien fâché, il s'est <i>contre</i>-contredit, comme vous le
+verrez dans son journal de ce jour. Certes c'était là une infernale
+insertion, puisque le premier article avait d'abord paru dans le journal
+du propre comté de sir Ralph Milbanke, et devait passer à ses yeux, et à
+ceux de sa famille, comme un désaveu de ma part. J'ai écrit pour
+détruire toute la mauvaise impression que cela pouvait avoir fait, et
+j'ai joint à ma lettre celle de Perry, qui était pleine de bienveillance
+et de politesse pour moi.</p>
+
+<p>»Personne ne hait plus le bruit que moi; mais, par une fatalité, chaque
+scène du drame de ma vie est toujours marquée par quelque éclat d'un
+genre ou d'un autre. N'importe, la fortune est ma meilleure amie, et
+comme je reconnais toutes les obligations que je lui ai, j'espère
+qu'elle ne me traitera pas comme cet Athénien qui voulut <i>prendre</i> tout
+le mérite de ce qu'elle lui avait fait faire en une certaine occasion,
+mais qui, dès ce moment-là, ne prit plus de villes. Le fait est que
+cette reine des déesses m'a jusqu'ici tiré de bien des mauvais pas, et
+j'espère qu'elle me dirigera encore dans cette circonstance difficile,
+puisque je lui en laisse tout l'honneur.</p>
+
+<p>»Maintenant parlons de vous. Votre article sur *** est parfait; il ne
+faut pas quitter les fonctions de critique: par Jupiter, je crois que
+vous réussirez à tout. Il y a de l'esprit, du goût, de la gaité et de la
+sévérité cependant dans chaque ligne de cet article.
+...........................................................</p>
+
+<p>»Que vous soyez l'un des rédacteurs de la <i>Revue d'Édimbourg</i>, que je
+sois votre ami, que Jeffrey le soit et à un tel point de nous deux;
+voilà des événemens qui n'ont pas été calculés par M.... Comment
+l'appelez-vous donc, l'auteur de l'<i>Essai sur les probabilités</i>?</p>
+
+<p>»Mais, Tom, voilà que Scott vous menace d'un <i>Lord des Iles</i>! Vous
+hâterez-vous de paraître avant lui, ou bien attendrez-vous que cette
+tempête soit venue briser les étalages des libraires?... mauvaise
+métaphore. Vous ne devriez craindre personne; mais votre modestie est
+aussi déplacée et aussi déplaisante que celle de ***. Je suis de
+très-bonne heure, et viens cependant d'écrire une élégie sur la mort de
+sir P. Parker. C'était mon cousin-germain, mais je ne l'avais pas vu
+depuis mon enfance. Nos parens m'en ont prié; je l'ai écrite et remise à
+Perry, qui demain la fera paraître dans le <i>Morning-Chronicle</i>. Je le
+regrette justement comme quelqu'un qu'on n'a pas vu depuis l'enfance, et
+certes je n'eusse pas songé à le pleurer en vers sans la demande
+pressante de ses amis.</p>
+
+<p>»J'espère quitter Londres et aller me marier, mais je passerai par
+Newsteadt; il faut que vous veniez à ma rencontre à Nottingham, et que
+vous m'accompagniez dans mon abbaye. Je vous dirai le jour quand je le
+saurai.</p>
+
+<p>»Je suis toujours, etc.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> A propos, ma future a toutes les perfections; je n'entends
+parler que de ses talens et de ses vertus; on dit aussi qu'elle est fort
+jolie. On ajoute encore qu'elle aura une grande fortune; mais quelle
+sera au juste cette fortune? c'est ce que je n'ai pas demandé. Je ne
+l'ai pas vue depuis dix mois.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCIV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">15 octobre 1814.</span><br>
+
+<p>«Si mon mariage devait amener quelques différences dans mon commerce
+avec mes amis, surtout avec vous, je ne voudrais plus en entendre
+parler. Mon homme d'affaires part pour Durham la semaine prochaine; je
+le suivrai en passant par Newsteadt et vous prenant en chemin. Certes je
+n'y songeais pas en demandant miss Milbanke; mais il est probable
+qu'elle se trouvera être un excellent parti. Son père lui donnera et
+laissera tout ce qu'il pourra; elle a encore de grandes espérances du
+côté de son oncle, lord Wentworth, qui n'a pas d'enfans, et dont la
+baronnie reviendra, dit-on, à sa sœur, lady Milbanke. Cela dépendra de
+sa volonté; mais il paraît bien disposé pour elle. Elle est fille
+unique, et les biens de son père, quoique les élections lui aient coûté
+beaucoup, ne laissent pas d'être encore considérables. Il en a placé une
+partie sur la tête de sa fille; mais s'il les lui donne immédiatement en
+dot, je l'ignore, quoique je ne sois pas loin de le croire d'après ce
+qui m'en a été dit. Les gens d'affaires arrangeront cela entre eux. Je
+tâche de disposer mes propriétés en homme qui va se marier, et je me
+dispose à partir pour Seaham, voyage que je ferai dans huit ou dix
+jours.</p>
+
+<p>»Il ne m'était pas entré dans l'idée qu'elle eût de l'inclination pour
+moi; il paraît cependant qu'il en est quelque chose. Je la croyais aussi
+très-froide, et il paraît que je me trompais encore en cela; c'est une
+longue histoire dont je ne veux pas vous fatiguer en ce moment. Quant à
+ses vertus, etc., etc., je n'ai pas besoin de vous en faire ici le
+catalogue; vous en entendrez assez parler; car il paraît que, dans tout
+le nord de l'Angleterre, elle est citée comme un modèle. Il est fort
+heureux que l'un de nous jouisse d'une pareille réputation, puisque de
+mon côté je présente un tel déficit sous le rapport de la moralité: tout
+cela est dû à ma <i>chienne d'étoile</i>, comme le dit le capitaine
+Tranchemont.</p>
+
+<p>»Vous avez tort de croire que vous n'avez pas parlé assez de moi dans
+votre article sur T***. Que pouviez-vous ou que deviez-vous en dire de
+plus? ...........................................
+................................................</p>
+
+<p>»Eh! votre ouvrage si long-tems retardé, si impatiemment attendu? Je
+suis sûr que vous avez peur maintenant du <i>Lord des Iles</i> et de Scott.
+Faites comme vous voudrez, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Vous ne
+devriez craindre de comparaison avec qui que ce soit, et l'on serait
+étonné si l'on vous savait si timide, quoiqu'après tout, cette défiance
+soit, je crois, la marque la plus assurée du véritable talent. Bonjour,
+j'espère que nous nous reverrons bientôt: en attendant, je vous écrirai;
+vous devriez bien venir au-devant de moi à Nottingham? Dites donc <i>oui</i>,
+je vous en prie.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Si cette union est productive, vous en nommerez le premier
+fruit.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCV.</h3>
+
+<h4>A M. HENRY DRURY.</h4>
+
+<span class="rig">18 octobre 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Drury</span>,</p>
+
+<p>«Bien des remerciemens pour vos <i>Anecdotes</i>, dont je ne vous avais pas
+encore accusé réception. Maintenant en voici une qui me concerne; je
+vais me marier, et je suis accepté depuis un mois. C'est une longue
+histoire; en conséquence je ne vous en fatiguerai pas: un ancien
+attachement, et même un attachement réciproque, encore que je ne sache
+cette dernière circonstance que depuis peu de jours. La triste vie que
+j'ai presque toujours menée depuis le tems où j'étais votre élève, est
+cause en partie des retards qu'a éprouvés cette affaire, maintenant
+arrangée. Nous n'avons plus maintenant à attendre que les arrangemens
+des hommes de lois, etc.; la semaine prochaine ou la suivante me verra à
+Seaham, dans le rôle nouveau pour moi d'amoureux reconnu d'une femme à
+moi. ...............................
+.................................................</p>
+
+<p>»J'espère que Hodgson est en bon chemin pour le même voyage; je l'ai vu
+à Hastings, ainsi que son idole. Je voudrais qu'il se mariât en même
+tems que moi. J'aimerais à faire la chose en compagnie, comme des gens
+qui assistent à une séance de physique, tenant tous la même chaîne, et
+recevant à la fois des mains les uns des autres la même commotion
+électrique. Je ne lui en ai pas encore fait part. Il prend tout
+tellement au sérieux, il est si mélancolique, si positif, si formaliste,
+qu'il y a de quoi nous démonter, nous autres hommes du bel air. .....
+..................................................</p>
+
+<p>»On dit qu'on ne doit pas se marier en habit noir. Je n'en veux pas
+prendre un bleu, cela est trop commun; je déteste un habit bleu!</p>
+
+<p>»Je suis, etc.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCVI.</h3>
+
+<h4>A M. COWELL.</h4>
+
+<span class="rig">22 octobre 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Cowell</span>,</p>
+
+<p>«Mille remerciemens sincères pour votre lettre obligeante; le pari était
+de 100 livres sterling à Hawke et 50 à Hay, rien à Kelly, contre une
+guinée que chacun des deux premiers m'a donnée<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a>
+<a href="#footnote132"><sup class="sml">132</sup></a>. Je vous serais
+très-obligé de me reprendre si je commets quelque erreur en établissant
+ainsi ce pari, et de communiquer à Hodgson tout ce que vous vous
+rappelez à ce sujet. Il y a quelque tems, M*** m'a réclamé l'argent d'un
+pari que je n'ai jamais fait; je n'ai pas, bien entendu, voulu payer, et
+depuis je n'en ai plus entendu parler. C'est pour prévenir de pareils
+désagrémens que je vous prie de vouloir vous rappeler comme les choses
+se sont passées, et de dire à Hodgson ce que votre mémoire vous fournit
+à cet égard.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132"
+name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a href="#footnotetag132">
+(retour) </a> Contre ces 2 guinées, Lord Byron s'était engagé à leur
+payer, à l'un 100 et à l'autre 50 guinées, s'il se mariait jamais.</blockquote>
+
+<p>»J'espère vous voir bientôt en passant par Cambridge. Mes complimens à
+Hodgson. Croyez-moi toujours votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>Peu après la date de cette lettre, Lord Byron alla à Cambridge voter en
+faveur de M. Clarke, candidat du collége de la Trinité, pour la place de
+professeur fondée par sir Busick Harwood. Dans cette circonstance, il se
+passa un fait qui ne put manquer de le flatter beaucoup. Au moment où il
+remettait son vote au vice-chancelier de l'université dans la <i>chambre
+du sénat</i><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a>
+<a href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a>, les élèves non gradués placés dans la galerie se
+hasardèrent à témoigner leur admiration pour lui par un murmure
+d'applaudissement et un trépignement général de pieds. Ce manque de
+décorum fut cause que le vice-chancelier fit immédiatement évacuer la
+galerie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133"
+name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a href="#footnotetag133">
+(retour) </a> Sans l'erreur dans laquelle est tombé le traducteur
+précèdent, nous ne nous serions pas avisé de faire observer qu'il ne
+s'agit pas ici de la <i>Chambre des Pairs d'Angleterre</i>, mais tout
+simplement de la grande salle du collége, de la <i>salle des actes</i>, comme
+on l'appelait autrefois dans nos colléges. On nomme <i>le sénat</i>, dans un
+collége anglais, la réunion des maîtres et des élèves en grade, ce qui
+équivaut à nos <i>sergens</i> et <i>caporaux</i>, et à nos <i>chefs</i> dans les
+colléges royaux et communaux. Ces élèves en grade sont appelés
+concurremment avec les maîtres à juger et à punir, entre autres, toutes
+les fautes déshonorantes pour l'établissement.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote>
+
+<p>Appelé à Londres par mes affaires, au commencement de décembre, j'eus
+occasion de jouir souvent de la société de Lord Byron, et d'observer
+l'état de son ame et de ses sentimens à la veille du grand changement
+qui allait s'opérer dans sa destinée. Mais je vis avec peine qu'il
+fallait renoncer aux espérances que j'avais formées, et que le mariage
+ne devait pas le ramener à un genre de vie plus régulier, et par
+conséquent plus heureux. En même tems se réveillèrent en moi les doutes
+que j'avais souvent entretenus, qu'il fût jamais fait pour le mariage.
+J'eus des craintes dès-lors pour le bonheur du reste de ses jours, et
+les événemens déplorables qui suivirent ne les ont que trop réalisées.</p>
+
+<p>D'abord, je crois que rarement les hommes d'un génie extraordinaire sont
+susceptibles de ces affections calmes, de ces jouissances paisibles qui
+font le charme de la vie domestique; je ne sais même s'ils le sont
+jamais. «Un malheur des grands génies, dit Pope, c'est que leurs amis
+eux-mêmes sont plus disposés à les admirer qu'à les aimer.» Cette règle
+admet sans doute des exceptions, et Lord Byron en était une: j'en ai une
+preuve irrécusable dans les sentimens personnels qu'il m'avait inspirés.
+Mais peut-être ne serait-il pas difficile de prouver, par la nature même
+du génie et de ses travaux, que tel doit être le sort de ceux qui en
+sont doués à un degré éminent, et que les mêmes qualités qui commandent
+en eux notre admiration les empêchent de se concilier notre amour.</p>
+
+<p>En effet, l'habitude de l'abstraction et de l'étude de soi, penchant
+naturel à tous les hommes de génie, est une habitude peu sociale, je
+dirai même peu aimable. En outre, une des sources principales de
+sympathie et de société parmi les hommes ordinaires est le besoin
+réciproque des ressources intellectuelles des uns des autres; or,
+l'action de ce principe social doit forcément s'affaiblir pour ceux qui
+possèdent en ce genre des trésors qui leur suffisent, et qui sont assez
+riches de leur propre fonds pour penser seuls, et se rendre ainsi
+indépendans du monde externe. C'est ce plaisir luxurieux de la solitude,
+que Platon appelait <i>s'asseoir au banquet de ses propres pensées</i>, qui
+conduisit Byron, après Pope, à préférer le silence de son cabinet à la
+plus agréable conversation. Non-seulement la richesse de leur propre
+fonds diminue pour les hommes de génie la nécessité du commerce avec les
+autres hommes, mais elle leur en inspire le dégoût, et la société de
+ceux que la nature a moins favorisés qu'eux à cet égard leur devient un
+fardeau et un ennui que l'amour et l'amitié même ont peine à leur faire
+supporter. «Rien n'est plus ennuyeux,» dit le poète de Vaucluse, pour
+expliquer la raison qui lui faisait négliger le commerce de quelques-uns
+de ses meilleurs amis, «rien n'est plus ennuyeux que de vivre avec des
+gens qui ont moins d'intelligence que nous.»</p>
+
+<p>Mais c'est la culture, c'est l'exercice de l'imagination qui tendent,
+plus que toute autre chose, à détacher de la vie réelle l'homme de
+génie. À force de substituer les sensibilités de son imagination à
+celles de son cœur, il finit par sentir dans un monde qui n'a pas plus
+de réalité que celui dans lequel il pense. Les images idéales du bon et
+du beau qui l'entourent dans ses rêveries l'accoutument bientôt à
+regarder tout ce qui est au-dessous de ce type élevé, comme indigne de
+ses soins, jusqu'à ce qu'enfin, son cœur se glaçant à mesure que son
+imagination s'échauffe, il arrive souvent que plus il raffine et
+embellit sa théorie des affections sociales, moins il se trouve propre à
+les pratiquer<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a>
+<a href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. De là vient que souvent, chez des personnes de ce
+caractère, nous voyons quelque idole brillante, mais artificielle,
+sortie de leur cerveau, usurper la place des objets réels et naturels de
+leurs affections. Le Dante abandonna sa femme et ses enfans et passa sa
+vie errante et agitée à nourrir sa folle passion pour cette Béatrice,
+être imaginaire, et qu'il a immortalisé. Pétrarque, qui ne put souffrir
+sa propre fille dans sa maison, dépensa trente-deux ans de poésie et
+d'affection dans un amour idéal.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134"
+name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a href="#footnotetag134">
+(retour) </a> La biographie des gens de lettres n'offre que trop
+d'exemples de ce contraste déplorable entre leurs sentimens et leur
+conduite, que produit le passage du siége de la sensibilité du cœur à la
+tête. Alfieri, qui adressait à sa mère des sonnets pleins de tendresse,
+ne la vit qu'une seule fois, après en avoir été séparé dès l'enfance,
+quoiqu'il passât fréquemment à peu de milles de sa demeure. Malgré cette
+grande parade qu'il fit de ses chagrins domestiques, Young fut, à ce
+qu'il paraît, un époux négligent et un père très-dur. Enfin, «Sterne,
+pour me servir des propres expressions de Byron, aima mieux faire de la
+sensiblerie à propos d'un âne mort, que venir au secours d'une mère
+vivante.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span><br></blockquote>
+
+<p>En effet, il est de la nature et de l'essence même du génie d'être
+toujours attentivement occupé de <i>soi</i>, comme du grand foyer, du centre
+générateur de la force; semblable à sœur Rachel du Dante assise tout le
+jour devant son miroir:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+
+<p class="i20"> <i>Mai non si smagna</i></p>
+<p class="i10"> <i>Del suo ammiraglio, e siede tutto giorno</i>.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette faculté de se concentrer en soi-même, qui met seule en jeu toutes
+les autres facultés du génie, n'a pas naturellement d'ennemis plus
+redoutables que ces sympathies, ces affections douces qui enlèvent l'ame
+à elle-même et la portent vers les autres. En conséquence, on trouvera
+généralement que la plupart de ceux qui se sont sentis appelés à
+l'immortalité se sont, par une sorte d'instinct, abstenus de former des
+liens trop resserrés, qu'ils ont négligé ce qui aurait pu les rendre
+aimables en leur imposant des devoirs importuns, pour se réserver les
+chances plus hautes et plus hasardeuses d'être grands. En parcourant la
+vie des hommes qui se sont le plus illustrés dans la poésie, celui de
+tous les arts où les traits du génie sont peut-être le plus fortement
+marqués, nous verrons, presque sans aucune exception, que, depuis Homère
+jusqu'à Byron, ils ont été, quoique dans des degrés différens, des
+esprits inquiets, amans de la solitude, renfermés en eux-mêmes comme le
+ver à soie dans sa coque, étrangers ou rebelles aux liens domestiques,
+portant partout avec eux dans leurs ames un dépôt destiné à la
+postérité, le gardant, l'enrichissant sans cesse d'un soin jaloux, et
+lui sacrifiant presque toutes autres pensées, toutes autres
+considérations<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a>
+<a href="#footnote135"><sup class="sml">135</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135"
+name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a href="#footnotetag135">
+(retour) </a> C'est l'opinion de Diderot, dans son paradoxe sur l'art
+théâtral, que non-seulement dans cet art, mais encore dans tous ceux
+qu'on appelle d'imitation, une sensibilité réelle est un grand obstacle
+à la perfection, <i>la sensibilité étant</i>, selon lui, <i>le caractère de la
+bonté de l'ame et de la médiocrité du génie</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>«Pour se livrer à la poésie comme il faut, dit encore Pope, on doit
+abandonner père et mère et ne s'occuper que d'elle seule.» Dans ce peu
+de mots est tracé le seul sentier qui conduit le génie à la perfection.
+Ce n'est qu'à ce prix que l'on acquiert les premières places dans le
+temple de la renommée; on ne saurait y atteindre sans le sacrifice de
+l'homme tout entier. Quelque délicieux que soit donc le spectacle de
+l'homme de génie, apprivoisé, pour ainsi dire, par la société, et
+portant docilement le joug qu'elle impose, éclairant, sans la troubler,
+la sphère dans laquelle il se meut, malgré l'admiration qu'il nous
+inspire, nous ne devons pas perdre de vue que ce n'est pas d'une manière
+si douce et si facile qu'on a jamais lutté pour l'immortalité et qu'on
+l'a jamais conquise. Dans de telles circonstances le poète peut avoir de
+la popularité, il peut être aimable et aimé, il est dans la route qui le
+mène au bonheur, et les siens avec lui; mais il n'est pas dans celle qui
+conduit à la grandeur et à la perfection. Il ne porte pas les marques
+dont la renommée a toujours distingué ses grands martyrs du reste des
+hommes, et la couronne ne saurait lui appartenir. Il peut briller,
+captiver le cercle qui l'entoure, et même tous ses contemporains, mais
+il n'ira pas à la postérité. Lord Byron était, à beaucoup d'égards, une
+exception remarquable à la peinture générale que nous venons de tracer
+de cette classe d'êtres supérieurs à laquelle il appartenait. Né avec
+des affections fortes, des passions ardentes, le monde s'était trop bien
+emparé de ses sympathies, dès le commencement, pour permettre à son
+imagination d'usurper entièrement la place de la réalité, soit par
+rapport à ses sentimens, soit par rapport à leurs objets. En effet, sa
+vie fut une lutte continuelle entre cet instinct de son génie, qui le
+ramenait sans cesse en lui-même, et ses passions, son ambition, sa
+vanité qui le précipitaient de nouveau dans le tourbillon du monde, et
+le rattachaient à ses intérêts. Bien qu'on puisse dire que le <i>poète</i>
+eût été plus grand, plus pur, abstractivement parlant, si l'<i>homme</i> eût
+été moins ardent dans ses goûts et dans ses désirs; c'est pourtant ce
+mélange, cette lutte du <i>poète</i> et de l'<i>homme</i> qui font que ses
+ouvrages portent à un si haut degré le cachet de la vie réelle, et qu'à
+l'exception du seul Shakspeare, on ne trouverait pas un auteur habile
+autant que lui à prendre tous les tons, à exprimer tous les sentimens
+tristes ou gais, sublimes ou ridicules, qui peuvent trouver place dans
+le cœur humain.</p>
+
+<p>Mais quand ses passions, naturellement si vives, quand son tempérament
+si ardent, prêtaient à ses peintures de la société une substance et une
+vérité dont celles des autres hommes de génie ont trop souvent manqué,
+on ne saurait s'étonner qu'une imagination comme la sienne n'ait pu se
+développer de si bonne heure libre et ingouvernable, sans produire à la
+fin sur son cœur quelques-uns des effets, suites inévitables de la
+prédominance de cette faculté. On a pu remarquer en effet que l'époque à
+laquelle fleurirent davantage ses passions naturelles est celle où il
+n'était pas encore arrivé à la conscience entière de tout son génie,
+avant que l'imagination fût habituée à ces peintures brûlantes, auprès
+desquelles tout le reste semble froid et décoloré. Du moment où il se
+trouva ainsi initié aux merveilles de son propre esprit, il commença à
+sentir le dégoût des réalités de la vie. Et même ce besoin d'affection
+que la nature avait implanté en lui ne pouvait soutenir son ardeur à la
+poursuite d'un objet qui, obtenu, se trouvait toujours au-dessous de ce
+qu'il avait <i>imaginé</i>. De tems en tems, il est vrai, la chaleur de son
+imagination, jointe à celle de son tempérament, le rappelait à un
+sentiment qui, à ses yeux, ressemblait à de l'amour; mais on peut douter
+que son cœur ait jamais eu beaucoup de part dans de telles passions, et
+qu'une fois lancé dans la mer sans rivages de l'imagination, il eût
+jamais pu être ramené et fixé par aucun attachement durable. Il n'y eut
+que trop d'objets qui, tant que l'illusion dura, échauffèrent
+passagèrement ses pensées et furent le sujet de ses chants. Mais ce ne
+furent guère que des songes d'un moment, qui n'avaient d'autres qualités
+que celles dont son imagination les avait ornés, et qui n'eussent pu
+supporter l'épreuve d'un mois ou même d'une semaine de vie domestique.
+Ce n'était guère que le reflet de ces conceptions brillantes qu'il
+voyait dans chaque nouvelle maîtresse, et tandis qu'il se persuadait
+qu'elles lui fournissaient le modèle de ses héroïnes, il ne faisait que
+se figurer au contraire ses héroïnes en elles.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin de preuve plus forte de la prédominance de son
+imagination dans ces sortes d'attachemens, que l'aveu qu'il a consigné
+lui-même dans le journal dont nous avons donné des extraits; souvent,
+dit-il, dans la compagnie de la femme qu'il aimait le plus, il se
+surprenait soupirant après la solitude de son cabinet. C'était là en
+effet, c'était dans le silence et l'abstraction de son cabinet qu'était
+le siége principal de l'empire et de la gloire de ses maîtresses.
+C'était là que, sans craindre le contact de la réalité, le
+désenchantement de la vérité, il pouvait les voir à travers le milieu
+brûlant de son imagination, et qu'après un court délire de quelques
+jours ou de quelques semaines, il traçait pour la postérité un rêve de
+passion et de beauté.</p>
+
+<p>Tandis que tel était le caractère fantastique de tous ses amours, à
+l'exception du seul qui dura toujours avec et après tous les autres, ses
+amitiés, quoique moins sujettes à l'influence de son imagination, ne
+laissaient de porter quelques traits distinctifs particuliers à la
+nature de tout son être. Il disait souvent, et on le retrouve
+fréquemment dans ses lettres, qu'il n'avait pas <i>le génie de l'amitié</i>,
+et que, quelques dispositions qu'il eût pu avoir autrefois pour ce
+sentiment, elles s'étaient évanouies avec les années de sa jeunesse.
+S'il veut parler de l'amitié d'après l'idée romanesque qu'il en
+concevait étant enfant, le fait est incontestable; mais s'il veut dire
+qu'il se sentait incapable d'une amitié vive, mâle, durable, une telle
+accusation contre lui-même est injuste, et je ne suis pas la seule
+preuve vivante du contraire.</p>
+
+<p>Et cependant, dans ses amitiés elles-mêmes on peut voir jusqu'à un
+certain point les effets d'une imagination trop exaltée, qui le rendait
+insensible au contact de la froide réalité. On dit que Pétrarque, qui,
+sous ce rapport ainsi que sous beaucoup d'autres, peut être pris comme
+une personnification du <i>poète</i>, évitait à dessein de se trouver trop
+fréquemment avec ses plus intimes amis, de peur qu'avec la sensibilité
+scrupuleuse qui lui était personnelle, il n'arrivât quelque chose qui le
+refroidît à leur égard<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a>
+<a href="#footnote136"><sup class="sml">136</sup></a>. Bien que Byron fût naturellement d'un
+caractère trop bon et trop social pour songer seulement à une pareille
+précaution, c'est cependant un fait à l'appui du principe d'après lequel
+agissait Pétrarque, que, parmi les amis de son enfance ou de son âge
+mûr, ceux avec lesquels il avait le moins vécu étaient ceux dont il
+parlait avec le plus de chaleur et d'affection. Soumis moins souvent à
+l'épreuve d'un commerce familier, ils avaient plus de chance d'être
+adoptés comme les favoris de son imagination, et d'avoir part en
+conséquence à ce brillant coloris dont il revêtait tout ce qui
+l'intéressait ou lui plaisait. C'est pourquoi, après les morts, qui ne
+risquaient plus de perdre la place qu'ils occupaient dans son esprit,
+ceux de ses amis qu'il ne voyait que rarement, ou dont les visites,
+ordinairement fort courtes, ne faisaient que renouveler l'impression
+favorable qu'ils avaient faite sur lui, étaient les plus sûrs de vivre
+dans sa mémoire sans variation et sans nuages.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136"
+name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a href="#footnotetag136">
+(retour) </a> Voyez Foscolo, <i>Essai sur Pétrarque</i>. C'est d'après le
+même principe qu'Orrery dit, en parlant de Swift: «Je suis persuadé que
+la distance qui le séparait de ses amis d'Angleterre ne contribua pas
+peu à prolonger et même accroître leur affection mutuelle.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span><br></blockquote>
+
+<p>C'est sans doute à la même cause que son amour pour sa sœur dut en
+grande partie sa ferveur et sa durée. Dans une ame aussi sensible que
+versatile, une longue habitude de la voir tous les jours eût détruit ou
+assoupi du moins sa tendresse pour elle. Mais leur séparation quand ils
+étaient encore enfans laissa ce sentiment frais et intact encore<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a>
+<a href="#footnote137"><sup class="sml">137</sup></a>.
+Son inexpérience même d'un sentiment de cette nature lui fit trouver
+autant de charme que de nouveauté dans les caresses de sa sœur, et avant
+que cette affection eût eu le tems de se refroidir, ils furent séparés
+de nouveau et pour toujours.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137"
+name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a href="#footnotetag137">
+(retour) </a> Il le comprenait si bien lui-même, qu'il dit dans un
+passage d'une de ses lettres déjà citée: «Ma sœur est à Londres, ce qui
+est une grande consolation; car comme nous nous sommes rarement trouvés
+ensemble, nous sommes naturellement plus attachés l'un à l'autre.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>Si l'on trouve quelque ressemblance, quelque justesse dans le portrait
+général que je viens de tracer des hommes d'un génie éminent, on ne
+pourra plus demander s'il est probable que des hommes placés si loin du
+sentier ordinaire de la vie, éloignés par leur élévation même des
+influences de notre atmosphère commune, puissent être des sujets bien
+propres à la plus difficile de toutes les expériences sociales, le
+mariage. Si nous parcourons les noms des hommes qui se sont le plus
+illustrés dans la philosophie et dans les sciences exactes, nous verrons
+que presque tous se sont reconnus impropres aux liens du mariage, en ce
+sens du moins, qu'ils sont restés dans le célibat. En effet, Bacon<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a>
+<a href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a>,
+Newton, Gassendi, Galilée, Descartes, Bayle, Locke, Leibnitz, Boyle,
+Hume et un grand nombre d'autres savans et philosophes sont morts
+célibataires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138"
+name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a href="#footnotetag138">
+(retour) </a> Ce grand philosophe jeta dans la balance en faveur du
+célibat, non-seulement l'autorité de son exemple, mais encore celle de
+ses préceptes. «Une femme, des enfans, nous dit-il, sont des obstacles
+aux grandes entreprises..... Certainement les plus beaux ouvrages et les
+plus utiles au genre humain sont dus à des hommes non mariés ou du moins
+sans enfans.» Voyez, à ce sujet, le chapitre 8 du livre de M. d'Israéli,
+sur <i>le Caractère des gens de lettres</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>Il est vrai qu'en raison de l'extrême susceptibilité de leur
+imagination, les poètes sont plus souvent tombés dans ce piége toujours
+tendu. Mais le résultat de leur mariage n'a que trop justifié la sagesse
+avec laquelle les savans et les philosophes s'en sont abstenus. Si les
+derniers avertissent par leur exemple l'homme de génie de fuir le joug,
+les poètes le lui répètent encore plus fort par le malheur qu'ils y ont
+trouvé. En effet, les annales de cette race, dont la sensibilité est si
+exquisement développée, abondent en preuves que le génie doit être placé
+bien bas parmi les élémens du bonheur social. Plus ce don du ciel est
+brillant, plus en général son influence est douloureuse, et c'est dans
+la société conjugale surtout que ses effets ont été trop souvent comme
+ceux de <i>l'Étoile d'Absinthe</i>, dont la lumière remplissait d'amertume
+les eaux sur lesquelles elle tombait.</p>
+
+<p>Aux raisons tirées du caractère général que nous venons de reconnaître à
+ces <i>martyrs de la pensée</i>, et qui peuvent expliquer un pareil résultat,
+il faut sans doute ajouter le malheur d'un mauvais choix, choix qui est
+souvent encore le fruit d'une imagination accoutumée à se tromper
+elle-même. Et, par une coïncidence aussi triste que frappante, quelles
+que soient d'ailleurs les causes qui l'ont amenée, il faut ajouter à la
+liste des poètes mariés et malheureux dans leur ménage, qui renferme
+déjà quatre noms aussi illustres que ceux de Dante, Milton<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a>
+<a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>,
+Shakspeare<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a>
+<a href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a> et Dryden, un autre nom digne à tous autres égards
+d'être rapproché de ceux-là, celui de Lord Byron.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139"
+name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a href="#footnotetag139">
+(retour) </a> On sait que la première femme de Milton s'enfuit de chez
+lui un mois après le mariage, «dégoûtée, dit Philipps, de son régime
+d'économie et de ses études continuelles.» Il serait difficile
+d'imaginer un intérieur de maison plus déplorable que celui que nous
+découvre son testament nuncupatif. Un des témoins dépose qu'il a entendu
+le grand poète lui-même se plaindre que <i>ses enfans ne prenaient aucun
+soin de lui, encore qu'il fût aveugle, et n'avaient pas honte de
+l'abandonner</i>.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140"
+name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a href="#footnotetag140">
+(retour) </a> En supposant que l'austérité du caractère et des
+habitudes du Dante et de Milton leur ait attiré ces infortunes
+domestiques, on a lieu de s'étonner néanmoins que <i>le bon Shakspeare</i>
+n'en ait pas été préservé. Cependant, parmi le petit nombre de faits qui
+le concernent, et qui sont parvenus jusqu'à nous, il n'en est pas de
+plus clairement prouvé que le malheur de son mariage. Les dates de la
+naissance de ses enfans comparées avec celle de son départ de Stratford,
+l'omission totale du nom de sa femme dans le corps de son testament, le
+sarcasme amer du legs qu'il lui fait ensuite par codicile, tout prouve
+jusqu'à l'évidence qu'il vécut de bonne heure séparé de sa femme, et
+qu'il mourut avec des sentimens peu favorables à son égard.
+
+<p>Boswell, essayant de combattre la conclusion qu'on ne peut s'empêcher de
+tirer de ce testament, fait une observation qui prouve en lui une
+étrange ignorance du cœur humain. «Si Shakspeare, dit-il, eût été
+offensé de quelque partie de la conduite de sa femme, je ne saurais
+croire qu'il eût pris un si misérable moyen pour s'en venger.»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></p></blockquote>
+
+<p>J'ai déjà dit que mes affaires m'avaient appelé à Londres au mois de
+décembre de cette année. J'eus souvent occasion de voir Lord Byron à
+cette époque. Je le rencontrai le plus souvent et avec le plus de
+plaisir chez son banquier M. Douglas Kinnaird: la musique y était suivie
+d'un souper, puis d'eau-de-vie et d'eau, et de beaucoup de gaîté; aussi
+ne nous séparions-nous que bien avant dans la nuit. Outre celles de mes
+chansons qu'il a citées lui-même comme ses favorites, il y en avait une
+autre sur un air portugais, <i>Le chant de guerre retentira dans nos
+montagnes</i>, qui paraissait lui plaire beaucoup. Le caractère national de
+la musique, et la répétition des mots <i>montagnes couvertes de soleil</i>,
+lui rappelaient le souvenir de tout ce qu'il avait vu en Portugal. En
+effet, j'ai connu peu de personnes plus sensibles aux charmes d'une
+musique simple, et j'ai vu plus d'une fois des larmes dans ses yeux
+quand il entendait les <i>Mélodies Irlandaises</i>. Parmi celles qui
+l'affectaient à ce point, il y en avait une, commençant par ces mots:
+<i>Quand je t'ai rencontré, pour la première fois, jeune et plein
+d'ardeur</i>, dont les paroles, outre leur sens propre, pouvaient offrir
+une allusion politique; mais il ne voulut jamais la prendre dans ce sens
+allégorique, et il s'abandonnait tout entier aux sentimens naturels
+qu'elle exprimait.</p>
+
+<p>Une ou deux fois, son acteur favori, M. Kean, fut de la partie: un autre
+soir nous eûmes à dîner son ancien maître à boxer, M. Jackson, dans la
+conversation duquel semblaient se ranimer tous les goûts de sa jeunesse.
+Il était singulièrement amusant de voir combien le sublime auteur de
+<i>Childe-Harold</i> était familier avec la langue du pugilat, et versé dans
+ses annales.</p>
+
+<p>Le billet suivant est le seul de tous ceux que j'en reçus à cette
+époque, qui mérite bien d'être transcrit ici.</p>
+
+<span class="rig">14 décembre 1814.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p>
+
+<p>«Je vous enverrai le patron demain; et puisque vous ne voulez pas venir
+ce soir chez notre ami, dans le beau quartier, eh bien! je resterai à
+boire seul chez moi. Mon amour-propre est singulièrement enflé de
+l'éloge que vous voulez bien faire de mes qualités sociales; et, comme
+mon ami Scrope a la bonté de le dire, je me crois un buveur très-honnête
+pour un jour de congé. Où diable êtes-vous donc? avec Woolridge<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a>
+<a href="#footnote141"><sup class="sml">141</sup></a>, je
+le parierais; et pour cela vous mériteriez un nouvel abcès. Dans
+l'espérance que la guerre avec l'Amérique durera plusieurs années, et
+que toutes les prises seront déclarées bonnes à Bermoothes,</p>
+
+<p>«Je suis toujours, etc., etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141"
+name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a href="#footnotetag141">
+(retour) </a> Mon vieil et estimable ami, le docteur Woolridge, au
+talent duquel je dus la vie dans cette occasion.<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Je viens de composer une épître à l'archevêque, pour lui
+demander une <i>licence</i> spéciale<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a>
+<a href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>. Cela devient sérieux. Murray est
+impatient de vous voir, et se présentera chez vous, si vous voulez bien
+le permettre. Votre habit neuf! Je ne comprends pas que vous aimiez
+cette couleur? Que ne vous habillez-vous tout de suite en violet?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142"
+name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a href="#footnotetag142">
+(retour) </a> Les lois ecclésiastiques anglicanes exigent, comme les
+nôtres, trois publications de bans; mais on peut acheter et l'on achète
+toujours une <i>licence</i>, c'est-à-dire une dispense de ces trois
+publications, et même souvent la permission d'être marié hors de
+l'église et par un ecclésiastique étranger au diocèse.<span class="rig">(<i>N. du Tr.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<h3>LETTRE CCVII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">31 décembre 1814.</span><br>
+
+<p>«Mille remerciemens pour Gibbon; toutes les additions sont autant de
+perfectionnemens.</p>
+
+<p>«Il faut qu'à la fin je prenne un ton décidé avec vous, pour cette
+gravure d'après le portrait de Philipps. Tout le monde s'accorde à la
+trouver la plus stupide et la plus désagréable qu'il se puisse imaginer;
+faites donc graver une autre planche, et faites-moi la voir; je ne veux
+plus, décidément, qu'on tire davantage avec celle-ci. Je m'en soucie peu
+moi-même; mais les personnes que j'honore le plus m'assomment à ce sujet
+d'observations que je ne saurais répéter ici. Ne m'envoyez pas des
+excuses pour réponse; mais, si vous m'aimez, brisez cette planche; je
+n'aurai pas un moment de repos que cela ne soit fait. Je suis
+horriblement pressé.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Cette lettre est tout-à-fait illisible; mais elle a pour but de
+vous prier de vouloir bien détruire la planche, et en faire graver une
+autre <i>à la demande générale du public</i>. Il faut que celle-ci soit bien
+mauvaise, puisque tout le monde la juge ainsi, excepté l'original qui ne
+sait qu'en dire. Brisez donc cette planche, et faites graver une autre
+eau forte d'après l'autre portrait. Celui-ci est trop stupide et fait
+trop la grimace.»</p>
+
+
+<p>A son arrivée à Londres, lorsqu'il voulut s'informer de l'état de ses
+affaires, il les trouva dans une situation tellement embarrassée, qu'il
+en conçut quelque alarme, et qu'il eut même l'idée qu'il serait plus
+prudent de différer son mariage. Mais le dé était jeté, il ne lui était
+plus possible de reculer. Il se rendit donc, à la fin de décembre,
+accompagné de son ami, M. Hobhouse, à Seaham, maison de campagne de sir
+Ralph Milbanke, père de sa future, dans le comté de Durham, et fut marié
+le 2 janvier 1815.</p>
+
+<blockquote>
+ Je l'ai vu debout devant l'autel, avec une fiancée de noble
+ race; sa figure était belle, mais ce n'était pas la jeune
+ fille dont la figure avait été pour lui, dans son enfance,
+ comme l'étoile du bonheur. Au moment où il était debout
+ devant l'autel, son front présenta le même aspect et ses
+ traits éprouvèrent le même mouvement convulsif qui ébranla
+ autrefois son ame dans la solitude de l'antique oratoire; et
+ alors aussi, comme autrefois, des pensées que la parole ne
+ saurait rendre se peignirent sur son front: elles le
+ quittèrent aussi promptement qu'elles y avaient paru. Alors
+ il se tint calme et tranquille, et prononça les paroles
+ voulues; mais il n'entendit pas ses propres paroles; il ne
+ vit ni la femme qui était là, ni celle qui aurait dû y être.
+ Mais le vieux manoir, la grande salle accoutumée, les
+ chambres dont il avait conservé le souvenir, le lieu, le
+ jour, l'heure, le soleil et l'ombre, et tout ce qui se
+ rattachait à ce lieu et à cette heure, et <i>celle</i> dont
+ dépendit toujours sa destinée, revinrent et s'interposèrent
+ entre lui et la lumière: qu'avaient toutes ces choses à
+ faire en ce lieu et dans un tel moment<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a>
+<a href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a>?
+</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143"
+name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a href="#footnotetag143">
+(retour) </a> <i>Le Songe</i> (<i>the Dream</i>).</blockquote>
+
+<p>Cette peinture touchante se rapporte si parfaitement dans beaucoup de
+circonstances avec le compte qu'il nous rend lui-même en prose de son
+mariage dans ses <i>Memoranda</i>, que j'ai cru pouvoir l'insérer ici comme
+pièce historique. Dans ce mémoire, il dit qu'en s'éveillant le matin il
+fut assailli des plus tristes réflexions en voyant autour de lui les
+vêtemens préparés pour sa noce. Il se promena dans les cours, toujours
+plongé dans des idées sombres, jusqu'à ce qu'on l'appelât pour la
+cérémonie. Ce fut alors qu'il vit, pour la première fois de la journée,
+sa fiancée et sa famille. Il s'agenouilla, répéta, après le prêtre, les
+paroles voulues; mais il avait un nuage devant les yeux, ses pensées
+étaient ailleurs; il ne fut réveillé que par les complimens des
+assistans, et se trouva... marié!</p>
+
+<p>Avant la fin de la matinée, le nouveau couple quitta Seaham pour
+Halnaby, autre maison de campagne de sir Ralph Milbanke, dans le même
+comté. Au moment du départ, Lord Byron dit à sa femme: «<i>Miss Milbanke</i>,
+êtes-vous prête?» Ce qui fut jugé <i>d'un mauvais augure</i> par la suivante
+de cette dame.</p>
+
+<p>Il est juste d'ajouter que je cite de mémoire tous ces petits détails,
+et que je suis seul responsable de ce qu'ils pourraient offrir
+d'inexact.</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Kirkby, 6 janvier 1815.</span><br>
+
+<p>«Le mariage a eu lieu le 2 du courant; ainsi dépêchez-vous de m'en faire
+compliment.</p>
+
+<p>«Bien des remerciemens pour la <i>Revue d'Édimbourg</i> et la destruction de
+la planche. Il faut faire graver la nouvelle, d'après l'autre portrait
+par Philipps, non celui du costume albanais, mais d'après l'original qui
+a été à l'exposition; l'ancienne planche avait été faite d'après une
+copie seulement. Je désire que ma sœur et lady Byron jugent cette
+nouvelle gravure, puisqu'elles n'ont pas été contentes de la première.
+Pour moi, je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet.</p>
+
+<p>«Je suis sûr que M. Kinnaird se fera un plaisir de vous donner copie des
+<i>Mélodies</i><a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a>
+<a href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a>, si vous les lui demandez de ma part. Elles sont bien à
+votre service si vous croyez qu'elles soient dignes d'entrer dans votre
+nouvelle édition. Les volumes ainsi réunis doivent être dédiés à M.
+Hobhouse, mais je n'ai pas encore fixé les termes de la dédicace; je
+vous la fournirai en tems utile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144"
+name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a href="#footnotetag144">
+(retour) </a> Les <i>Mélodies Hébraïques</i> qu'il avait composées pendant
+son dernier séjour a Londres.</blockquote>
+
+<p>«En vous remerciant de vos bons souhaits qui se sont tous réalisés, je
+suis toujours votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CCIX.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Albany, Darlington, 10 janvier 1815.</span><br>
+
+<p>«J'ai été marié il y a aujourd'hui huit jours. Le ministre l'a prononcé;
+Perry l'a annoncé dans le <i>Morning-Chronicle</i>, sous le titre de <i>Mariage
+de Lord Byron</i>, comme si c'était quelque nouvelle invention ou quelque
+nouveau charlatanisme de fabricant de corsets orthopédiques.</p>
+
+<p>«Maintenant à vos affaires. J'ai lu votre article sur les Pères, il est
+excellent. Décidément vous ne devez plus cesser d'écrire dans les
+Revues; vous y brillez, vous y êtes foudroyant. L'article, à ce qu'on
+m'a dit en ville, a été attribué à Sidney Smith, ce qui prouve
+non-seulement votre habileté dans l'argot ecclésiastique, mais encore
+que, dès votre entrée dans la carrière, vous avez pris toutes les
+allures d'un vétéran de la critique. Ainsi continuez et prospérez.</p>
+
+<p>«Le <i>Lord des Iles</i> de Scott a paru; j'en ai reçu le premier exemplaire
+par la poste, grâce à la faveur spéciale de Murray. ....................
+.....................................................................</p>
+
+<p>«Votre heure est venue, vous allez les battre tous à discrétion. Il est
+impossible de lire ce que vous avez écrit dernièrement en vers et en
+prose, sans voir que vous avez fait d'immenses progrès. *** et *** sont
+coulés. Pour moi, j'ai fatigué ces coquins-là, c'est-à-dire le public,
+de mes Harris et Larris, voyageurs et pirates. Excepté Southey, personne
+n'a rien fait dont un libraire voulût donner une tranche de pudding,
+encore Southey a-t-il tant de malheur que, quand il lui arrive par
+hasard de faire quelque chose de bien, personne ne s'en aperçoit. Votre
+heure est venue, Tom! Jour heureux, je n'échangerais pas l'honneur qui
+vous attend pour celui de la chevalerie. Donnez-moi bientôt de vos
+nouvelles, et croyez-moi, etc., etc.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Lady Byron se porte admirablement bien. Comment vont Mrs. Moore
+et les <i>Grâces</i> de Joe Atkinson? Il faudra que nous présentions nos
+femmes l'une à l'autre.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCX.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">19 janvier 1815.</span><br>
+
+<p>...........................................<br>
+«Quant à votre question par rapport aux chiens<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a>
+<a href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>... je ne veux pas
+dire de mal de ma mère; mais combien de tems un ami ou une maîtresse
+(l'addition d'un plaisir charnel étant tout ce qui distingue ces deux
+affections) peuvent-ils reconnaître leur amant ou leur ami? Je n'en sais
+rien, ou du moins vous le savez aussi bien que je vous le pourrais dire.
+Pour ce qui est de la mémoire des chiens, mettant à part Boatswain, le
+plus cher, hélas! et le plus enragé de tous les chiens, je me rappelle
+avoir eu un chien-loup qui m'adorait à dix ans, et manqua me dévorer à
+vingt. Au moment où je croyais qu'il allait jouer le rôle du fidèle
+Argus, il me déchira tout le derrière de ma culotte, et ne voulut jamais
+consentir à me reconnaître en dépit de tous les os que je lui donnai.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145"
+name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a href="#footnotetag145">
+(retour) </a> Je venais de lire <i>Roderick</i>, le beau poème de M.
+Southey, dont un incident m'avait fait adresser à Lord Byron cette
+question: «Je voudrais savoir de vous, qui êtes de la secte des
+<i>philocyniques</i>, s'il est probable, qu'excepté dans un mélodrame, un
+chien puisse reconnaître son maître, quand ni sa mère, ni son amante ne
+l'ont pu faire. Point de ces vieilles histoires du chien d'Ulysse, etc.,
+etc. Tout ce que je veux savoir de vous, qui passez pour un grand ami
+des chiens et même pour un compagnon des ours, c'est si un pareil fait
+vous semble probable ou non?»<span class="rig">(<i>Note de Moore</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p>»Voici donc mon humble opinion: une mère reconnaît le fils qui lui paie
+son douaire; une maîtresse reconnaît son amant jusqu'à ce qu'il ne
+puisse plus... ou qu'il ne veuille plus la payer; un ami reconnaît son
+compagnon jusqu'à ce que celui-ci ait perdu son argent ou sa réputation;
+enfin un chien reconnaît son maître jusqu'à ce qu'il en ait changé.
+Ainsi il y a de quoi faire rougir Southey et Homère aussi, autant que je
+puis juger de la mémoire des quadrupèdes.</p>
+
+<p>»Ainsi vous seriez curieux d'avoir des détails sur ma femme et moi? Mais
+je ne profanerai pas les mystères d'Hyménée... Diable emporte le mot,
+j'allais presque l'écrire avec un petit <i>h</i>. J'aime Bella autant que
+vous aimez (ou que vous aimiez, coquin que vous êtes) votre Bessy, et
+c'est (ou c'était) dire beaucoup.</p>
+
+<p>»Adressez-moi votre prochaine à Seaham, Stockton-on-Tees, où nous allons
+samedi (encore une corvée) voir le beau-père et la mère de ma
+belle-mère. Écrivez, et surtout écrivez plus longuement au public et à</p>
+
+<p>»Votre très-affectionné.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CCXI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.</span><br>
+
+<p>«J'ai appris de Londres qu'à votre départ de Chatsworth vous aviez
+laissé toutes les femmes pleines d'enthousiasme pour vous
+personnellement et poétiquement, et qu'en particulier la romance <i>When
+first I met thee</i> avait produit un effet prodigieux. Je vous disais bien
+que c'est une des meilleures choses que vous ayez jamais écrites,
+quoique cet âne de Power vous conseillât d'en supprimer une partie. Il
+paraît, d'après mon correspondant, que tout le monde regrette votre
+absence à Chatsworth, surtout les dames... Tudieu!</p>
+
+<p>»Eh bien! vous voilà maintenant de retour chez vous, ce qui, j'en suis
+sûr, vous est aussi agréable qu'un verre de petite bière au palais
+altéré d'un piéton voyageur; je puis donc maintenant espérer recevoir de
+vos nouvelles. Depuis ma dernière j'ai transféré mes pénates chez mon
+beau-père: m'y voilà avec ma femme, sa fille de chambre, etc., etc. La
+lune de miel est passée, et me voilà complètement marié. Ma femme et moi
+nous entendons à ravir. Swift dit que jamais un sage ne s'est marié;
+d'accord, mais pour un fou c'est, je crois, la plus délicieuse des
+positions. Je crois toujours qu'on devrait se marier à bail; mais je
+suis sûr que, le mien expiré, je le renouvellerais, quand j'en devrais
+contracter un nouveau de quatre-vingt-dix-neuf ans.</p>
+
+<p>»Je désirerais que vous me répondissiez, car je suis ici <i>oblitusque
+meorum obliviscendus et illis</i>.</p>
+
+<p>»Dites-moi, je vous prie, ce qui se passe dans le vaste champ de
+l'intrigue, comment les comédiens et comédiennes du grand monde se
+comportent avant, pendant et après le mariage, et qui se dispose à
+enfreindre quelque commandement. Sur ces côtes abandonnées, nous n'avons
+pour nous occuper que des assemblées de comté et des naufrages. J'ai
+dîné aujourd'hui de poissons qui probablement avaient dîné la veille de
+gens de l'équipage de quelques bâtimens charbonniers perdus dans les
+dernières tempêtes. Mais je revois de nouveau la mer dans toute sa
+gloire, presque aussi belle que dans la baie de Biscaye ou les rafales
+de l'Archipel.</p>
+
+<p>»Mon papa, sir Ralph, a dernièrement prononcé un discours à Durham, dans
+une assemblée sur les taxes; il me l'a depuis répété plus de vingt fois
+après le dîner. Il se le répète encore à lui-même, je crois, dans ce
+moment; je l'ai laissé au milieu de ce beau discours et de plusieurs
+bouteilles qui ne peuvent ni l'interrompre ni l'endormir, ce qui
+arriverait peut-être à un autre auditoire.</p>
+
+<p>»Je suis toujours, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Il faut que j'aille prendre le thé... Que le diable emporte le
+thé! je voudrais que ce fût de l'eau-de-vie et que vous fussiez là pour
+me sermonner à ce sujet.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCXII.</h3>
+
+<h4>A M. MURRAY.</h4>
+
+<span class="rig">Seaham, Stockton-on-Tees, 2 février 1815.</span><br>
+
+<p>«Vous m'obligeriez si vous pouviez passer dans Albany, à mon ancien
+logement, et voir si mes livres, etc., sont tolérablement soignés;
+comment se porte ma vieille femme de ménage, et comment elle entretient
+en bon état mon vieil antre. J'ai reçu vos envois et je les ai lus; mais
+j'espérais que <i>Guy Mannering</i> me serait parvenu plus tôt. Je ne veux
+pas abuser plus long-tems de vos momens, et suis toujours</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CCXIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">4 février 1815.</span><br>
+
+<p>«Ci-joint vous trouverez la moitié d'une lettre de ***, dont la lecture
+vous dira assez pourquoi je vous l'envoie; l'autre partie ne roulait que
+sur mes affaires particulières. Si Jeffrey veut prendre un article de ce
+genre, et si vous voulez en entreprendre la révision, condition sans
+laquelle je ne veux pas m'en mêler, nous pourrions à nous trois leur
+fournir un aussi bon plat <i>souscroûte</i> qu'aucun qui ait jamais caressé
+le palais d'un libraire.</p>
+
+<p>»Dans tous les cas, vous pourriez sonder Jeffrey là-dessus. La dernière
+proposition que vous m'avez faite de sa part m'a porté à donner cette
+idée à ***, qui écrit bien mieux en prose et est bien plus instruit que
+moi. C'est en vérité un homme supérieur. Excusez ma brièveté, je suis
+très-pressé.</p>
+
+<p>»Toujours tout à vous, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Tout le monde se porte bien ici... Je vous ai écrit hier.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCXIV.</h3>
+
+<h4>A. M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">10 février 1815.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p>
+
+<p>«Jeffrey a été si bon pour moi, si indulgent pour mes misérables
+productions, que je ne voudrais pas même, pour obliger un ami, le
+tromper où lui mentir: il vaudra donc mieux lui dire ouvertement que
+l'article n'est pas de moi; mais que je n'aurais pas voulu vous en
+importuner et lui aussi, si je ne l'avais trouvé bien supérieur à tout
+ce que j'aurais pu faire moi-même sur ce sujet. Vous pouvez juger entre
+vous jusqu'à quel point cet article est admissible, ou le rejeter
+tout-à-fait, si-vous ne le trouvez pas bon. Quant à moi, je n'y mets
+d'autre intérêt que celui d'obliger ***, et si l'article est bon, il ne
+peut heurter aucun parti, ni même personne, si ce n'est M. ***.
+...........................................
+..................................................</p>
+
+<p>»Que le diable m'emporte si je sais ce que H*** veut ou a voulu dire,
+relativement au pronom démonstratif<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a>
+<a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>. Je vous admire de craindre que
+vous ne soyez tombé dans le même défaut. Ne vous êtes-vous donc jamais
+aperçu que vous avez un style à vous, aussi différent de celui de tout
+autre que l'Hafiz de <i>Shiraz</i> l'est de l'Hafiz du <i>Morning-Post</i>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146"
+name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a href="#footnotetag146">
+(retour) </a>
+ Il m'avait dit qu'on avait remarqué dans ses ouvrages et
+ceux de sir Walter-Scott, un emploi trop fréquent du pronom
+démonstratif.</blockquote>
+
+<p>»Ainsi, sur les avis de B*** et autres de cette force, vous nous avez
+privés, lady J*** et moi, des complimens que vous nous aviez faits<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a>
+<a href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>.
+Le diable me confonde si ce n'est pas là une modestie ridicule!
+N'importe, je lui en dirai tout ce que j'en sais dès que je la verrai.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147"
+name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a href="#footnotetag147">
+(retour) </a>
+ Une pièce de vers, où il était question de Lord Byron, et
+adressée à lady J***, que j'avais composée à Chatsworth, mais que
+j'avais brûlée depuis.</blockquote>
+
+<p>»Bella me charge de vous faire mille amitiés et de vous assurer de son
+souvenir et de sa haute considération. J'aurai soin de vous informer de
+l'époque précise de notre voyage dans le Midi; ce sera, je crois, dans
+trois semaines. A propos, ne vous engagez dans aucune partie de voyage;
+j'ai dans la tête le plan d'une expédition en Italie, que nous
+discuterons ensemble. Pensez un peu quels matériaux poétiques nous
+pourrions recueillir de Venise, du Vésuve, sans parler de la Grèce, que
+nous pourrions visiter tout entière en un an, avec l'aide de Dieu. Si
+j'emmène ma femme, vous pourrez emmener la vôtre, et si je laisse la
+mienne, vous pouvez bien en faire autant. Dans tous les cas, frère Brum,
+songez à ne me pas quitter.</p>
+
+<p>»Croyez-moi à tout jamais votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CCXV.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">22 février 1815.</span><br>
+
+<p>«J'ai expédié hier ma lettre et le paquet. Il y a quarante-et-une pages;
+ainsi, je n'ai pas ajouté une seule ligne; mais, dans ma lettre, j'ai
+raconté ce qui s'est passé entre vous et moi cet automne, et ce qui m'a
+engagé à l'importuner de mes productions et de celles de ***. Je doute
+fort que cela réussisse; toutefois, j'ai dit à Jeffrey que, s'il y
+trouvait quelques bonnes idées, il était parfaitement libre de les
+couper et de leur donner telle forme qu'il jugerait convenable.</p>
+
+<p>»Ainsi, vous ne voulez pas voyager avec moi... vous préférez voyager
+seul. Mon intention est bien arrêtée aussi de partir à peu près à
+l'époque que vous dites, et seul aussi.
+..................................................................</p>
+
+<p>»J'espère que Jeffrey ne trouvera pas mauvais que je lui envoie
+l'article de ***, sans y rien ajouter; il n'y avait pas de place pour
+une syllabe. J'ai déclaré que *** en est l'auteur, et j'ai dit que vous
+pensiez, la dernière fois que je vous ai vu, que lui, Jeffrey, ne serait
+pas fâché de notre coalition; ainsi, si je suis tombé dans un mauvais
+pas, il faut que je m'en retire, comment?... Dieu le sait.</p>
+
+<p>»Votre Anacréon est arrivé<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a>
+<a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>, et le premier usage que j'en ai fait a
+été de cacheter le paquet et la lettre pour votre patron.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148"
+name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a href="#footnotetag148">
+(retour) </a> Une tête d'Anacréon en cachet, dont je lui avais fait
+présent.</blockquote>
+
+<p>»Le diable emporte les <i>Mélodies</i> et les douze tribus par-dessus le
+marché<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a>
+<a href="#footnote149"><sup class="sml">149</sup></a>. Braham nous prêtera ou nous a déjà prêté le secours de son
+talent; mais cela ne servira pas plus qu'un second médecin appelé quand
+le malade est désespéré. Je ne m'en suis mêlé que pour satisfaire une
+fantaisie de K***, et tout ce que j'y ai gagné c'est un beau discours et
+une recette d'huîtres à l'étuvée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149"
+name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a href="#footnotetag149">
+(retour) </a> Je m'étais permis de rire un peu de la manière dont
+quelques-unes de ses <i>Mélodies Hébraïques</i> avaient été mises en
+musique.</blockquote>
+
+<p>»Ne pas nous voir... et pourquoi? Il faut au contraire que nous nous
+voyions de quelque manière et en quelque lieu que ce soit. Il ne peut
+plus être question de Newsteadt, qui est de nouveau plus d'à moitié
+vendue, et que ma femme ne saurait habiter dans l'état où elle est.
+Écrivez-moi, je vous prie; je ne tarderai pas à vous écrire moi-même.</p>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Votre cachet est le meilleur et le plus joli de tous ceux que
+j'ai, et je vous en remercie mille fois. Je viens d'être, ou, pour mieux
+dire, j'aurais dû être excessivement frappé et affligé de la mort du duc
+de Dorset. Nous avons été au collége ensemble, et à cette époque je lui
+étais passionnément attaché. Je ne l'ai revu qu'une seule fois, je
+crois, depuis 1805, et ce serait à moi une affectation ridicule de
+prétendre que je n'avais conservé pour lui aucun sentiment digne de ce
+nom. Il y a eu un tems où cet événement m'eût brisé le cœur; tout ce que
+je puis dire maintenant, c'est que mon cœur ne vaut plus la peine de se
+briser.</p>
+
+<p>»Adieu... ce monde n'est qu'une mauvaise plaisanterie.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCXVI.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">2 mars 1815.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Tom</span>,</p>
+
+<p>«Jeffrey m'a envoyé la lettre la plus amicale et accepté l'article de
+***. Il dit qu'il y a long-tems qu'il aime, non-seulement, etc., etc.,
+mais encore mon caractère. C'est votre ouvrage cela, coquin que vous
+êtes; n'êtes-vous pas honteux, vous qui me connaissez si bien? Voilà ce
+qu'on gagne à vous prendre pour confesseur.</p>
+
+<p>»Je suis assez gai pour envoyer une romance larmoyante<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a>
+<a href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a>. Vous m'avez
+autrefois demandé des paroles pour mettre en musique: vous pouvez
+maintenant y mettre ou n'y mettre pas cette romance, comme il vous
+plaira; elle est écrite fort lisiblement<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a>
+<a href="#footnote151"><sup class="sml">151</sup></a>, c'est-à-dire par un autre
+que moi, encore que j'en sois l'auteur, de sorte que vous pourrez en
+dire ce que vous voudrez. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Si vous ne
+répondez promptement, je vous fais un <i>discours</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150"
+name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a href="#footnotetag150">
+(retour) </a> La belle romance maintenant imprimée dans ses œuvres: <i>Le
+monde ne saurait donner des jouissances égales à celles qu'il enlève</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151"
+name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a href="#footnotetag151">
+(retour) </a> Le manuscrit était de la main de lady Byron.</blockquote>
+
+<p>»Je suis dans un état complet d'inertie et de stagnation, entièrement
+occupé à manger du fruit, à jouer à d'ennuyeux jeux de cartes, à
+bâiller, à essayer de relire de vieux annuaires, ou de lire les journaux
+quotidiens, à ramasser des coquillages sur le rivage, ou à contempler la
+crue des groseillers, en sorte que je n'ai ni le tems ni l'énergie
+nécessaires pour vous rien dire, si ce n'est que</p>
+
+<p>»Je suis toujours, etc.</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Je rouvre ma lettre pour vous faire une question. Que donnerait
+lady C.....k, ou toute autre dame à la mode, pour nous réunir dans une
+soirée, vous, Jeffrey et moi? Je viens de répondre à sa lettre, et c'est
+ce qui me suggère cette idée. Je ne puis m'empêcher de rire en songeant
+à la figure que nous ferions tous deux, aux soins que vous vous
+donneriez pour tenir notre aristarque en bonne humeur pendant la
+première partie de l'après-dîner, jusqu'à ce que nous soyons devenus
+assez gris pour lui faire un <i>discours</i>. Je crois que le critique nous
+battrait tous deux, ou du moins l'un de nous, car pour moi je ne crois
+pas que la timidité soit un de vos défauts (en société, je veux dire).»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCXVII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">8 mars 1815.</span><br>
+
+<p>«Un événement, la mort de ce pauvre Dorset et le souvenir de ce que
+j'éprouvais autrefois pour lui, de ce que j'aurais dû, de ce que je ne
+puis plus éprouver aujourd'hui, m'ont jeté dans les réflexions, et ont
+fait naître les pensées que vous avez maintenant entre les mains. Je
+suis charmé qu'elles vous plaisent; je me flatte en conséquence qu'elles
+pourront passer pour une imitation de votre style. Si je le pouvais bien
+imiter, je n'aurais plus guère d'ambition pour l'originalité. Je serais
+ravi si je pouvais vous forcer à vous écrier avec Dennis: «Pardieu!
+voilà mon tonnerre!» J'ai écrit ces stances pour que vous les mettiez en
+musique, si vous ne le jugez pas trop indigne de vous, et que vous en
+fassiez présent à Power, s'il veut bien les accepter.</p>
+
+<p>»Que Dieu confonde N***! Me tourmenterez-vous sans cesse à propos des
+sons nazillards dont il a accompagné mes <i>Mélodies Hébraïques</i>? Ne vous
+ai-je pas dit que c'était la faute de K***, et de ma trop grande
+facilité de caractère? Mais vous voulez être méchant à tout prix! Voyez
+ce que vous y gagnez, Tom. Maintenant à ma revanche.</p>
+
+<p>»Soyez-en sûr et préparez-vous-y: votre opinion sur le poème de ***
+arrivera, par le canal d'un de vos quintuples correspondans, jusqu'aux
+oreilles et au cœur de l'auteur<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a>
+<a href="#footnote152"><sup class="sml">152</sup></a>. Votre aventure ne laisse pas
+d'être fort comique; mais comment avez-vous pu faire une telle brioche?
+Vous, homme de lettres et poète vous-même, aller prendre pour confident
+l'éditeur qui a acheté ou vendu les plus beaux éloges de l'ouvrage en
+question! et puis cette délicieuse parenthèse: «<i>Entre nous deux soit
+dit</i>!» Cela me rappelle un mot de l'<i>Héritier</i>: «Tête à tête avec lady
+Duberly, je suppose.--Non, tête à tête avec cinq cents personnes!» Votre
+flatteuse opinion ne tardera pas à atteindre autant de publicité, avec
+bien des additions, dans bien des lettres, toutes signées L. H. R. O. et
+Cie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152"
+name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a href="#footnotetag152">
+(retour) </a> Il fait ici allusion à une petite anecdote que je lui
+avais racontée dans ma dernière. Écrivant à l'un des nombreux associés
+d'une de nos plus fameuses maisons de librairie, je lui avais dit, ou
+plutôt j'avais cru lui dire confidentiellement, en parlant d'un poème
+nouveau: «<i>Entre nous deux soit dit, je n'admire pas beaucoup le poème
+de M</i>. ***.» Cette lettre était en grande partie une lettre d'affaires;
+elle passa par la filière ordinaire du bureau, et je lus à la fin de la
+réponse, à mon grand déplaisir: «<i>Nous</i> sommes fâchés que vous ne
+trouviez pas bon le dernier poème de M. ***, et sommes vos très-humbles
+serviteurs,
+
+<p>»L. H. R. O. et compagnie.»<span class="rig">(<i>N. de Moore</i>.)</span></p></blockquote>
+
+<p>»Nous partons demain pour Londres; en attendant que nous y ayons monté
+une maison, nous demeurerons quelque tems chez le colonel Leigh, près
+Newmarket, où je serai charmé de recevoir de vos nouvelles.</p>
+
+<p>»J'ai fort bien passé mon tems ici à écouter ces infernals monologues
+que les vieillards appellent conversations, et dans lesquels mon
+respectable beau-père s'est invariablement répété tous les soirs, à
+l'exception d'un où il a joué du violon. Somme toute, ils ont été à mon
+égard très-bons et très-hospitaliers. J'aime beaucoup leur château, et
+j'espère qu'ils y vivront encore heureux pendant de nombreuses années.
+Bella, dont la santé est parfaite, est d'une humeur toujours agréable et
+douce. Nous sommes maintenant au supplice des paquets et des préparatifs
+de départ, et demain, à pareille heure, je serai probablement huché sur
+le siége, entouré de bagages, quoique je me sois procuré une seconde
+voiture pour la femme de chambre, et toutes ces fadaises que nos femmes
+traînent partout avec elles.</p>
+
+<p>»Je suis toujours, avec beaucoup d'affection,</p>
+
+<p>»Votre, etc.»</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<h3>LETTRE CCXVIII.</h3>
+
+<h4>A M. MOORE.</h4>
+
+<span class="rig">27 mars 1815.</span><br>
+
+<p>«J'avais dessein de vous écrire plus tôt à l'occasion de la perte que
+vous venez d'essuyer<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a>
+<a href="#footnote153"><sup class="sml">153</sup></a>; mais, réfléchissant combien tout ce qu'on
+peut dire sur un pareil sujet est inutile et usé, je m'en suis abstenu.
+Je suis charmé de voir que vous supportez ce malheur avec tant de
+courage, et je me fie au tems pour le rendre plus supportable à Mrs.
+Moore. Il faudrait chercher tous les moyens de l'occuper et de la
+distraire, et je suis sûr que vous ferez tout ce qu'il faut pour cela.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153"
+name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a href="#footnotetag153">
+(retour) </a> La mort de sa petite filleule, Olivia Byron Moore.</blockquote>
+
+<p>»Passons maintenant à votre lettre. Napoléon... mais les journaux
+doivent vous l'avoir appris de reste. Je pense absolument comme vous à
+ce sujet, et pour mes <i>idées réelles</i>, il y a environ un an, je vous
+réfère aux dernières pages du journal que vous avez entre les mains. Je
+pardonne volontiers à ce coquin-là de démentir presque chaque vers de
+mon ode, ce que je regarde comme le plus haut point de magnanimité
+auquel le cœur humain puisse atteindre. Vous rappelez-vous l'histoire
+d'un certain abbé qui avait écrit un <i>Traité sur la Constitution de
+Suède</i>, où il prouvait qu'elle était indissoluble et éternelle? Au
+moment où il corrigeait l'épreuve de la dernière feuille, la nouvelle
+arriva que Gustave III avait détruit ce gouvernement immortel.
+«Monsieur, dit l'abbé à quelqu'un, le roi de Suède peut détruire la
+<i>constitution</i>, mais non pas <i>mon livre</i>!!!» Je pense <i>à</i> cet abbé, mais
+je ne pense pas comme lui.</p>
+
+<p>»En lui accordant tout le talent possible et le courage le plus
+extraordinaire, il restera encore une grande part au hasard et à sa
+fortune dans le prodigieux succès de son entreprise. Il aurait pu être
+arrêté par nos frégates; il aurait pu faire naufrage dans le golfe de
+Lyon, fameux par tant de tempêtes et mille autres obstacles. Mais il est
+certainement le favori de la fortune; et</p>
+
+<blockquote>
+ »Une fois en route comme pour une partie de plaisir, il
+ prend des villes à volonté et des couronnes à loisir, et
+ s'avance de l'île d'Elbe à Paris, préparant des <i>bals</i> aux
+ dames et des <i>balles</i> à ses ennemis.
+</blockquote>
+
+<p>»Vous avez lu, sans doute, comment il s'est jeté au milieu de l'armée du
+roi, et quels effets y ont produits ses discours. Et maintenant, s'il ne
+bat pas les <i>alliés</i>, je ne m'y connais plus. Après s'être emparé tout
+seul de la France, ce serait bien le diable qu'il ne sût pas repousser
+ceux qui voudraient l'envahir, maintenant qu'il va être soutenu de ses
+vieux guerriers, ces enfans de la giberne, la garde impériale,
+l'ancienne et la nouvelle armée. Il est impossible de ne pas être ébloui
+et dans l'admiration en contemplant son caractère et la carrière qu'il a
+parcourue. Rien ne m'avait jamais autant désappointé que son abdication,
+et rien ne me pouvait réconcilier avec lui autant que ce dernier
+exploit, quoique personne ne pût prévoir un changement de fortune si
+brillant et si complet.</p>
+
+<p>»Quant à votre question, tout ce que je puis vous répondre, c'est qu'il
+y a en effet quelques symptômes de grossesse. Je n'en étais désireux,
+moi-même, que parce que je pense que cela fera plaisir à son oncle lord
+Wentworth, ainsi qu'à son père et à sa mère. L'oncle dont il s'agit est
+maintenant en ville, assez mal portant. Vous savez peut-être que sa
+fortune (7 à 8,000 livres sterling de rente) appartiendra, après sa
+mort, à ma femme. Mais il a toujours été si bon pour elle et pour moi,
+que je ne sais, en vérité, si je lui dois souhaiter le Paradis aussi
+long-tems qu'il pourra vivre tolérablement ici-bas. Son père est
+toujours à la campagne.</p>
+
+<p>»Nous nous mettons demain en route pour la métropole; adressez vos
+lettres dans Piccadilly, où nous allons occuper l'hôtel de la duchesse
+de Devon, tandis qu'elle est en France.</p>
+
+<p>»Peu m'importe ce que dira Power pour s'assurer la propriété de la
+romance, pourvu qu'il ne me fasse pas de complimens, qu'il n'aille pas
+parler de <i>condescension</i>, de <i>noble auteur</i>, etc., toutes phrases viles
+et usées, comme dit Polonius.
+........................................
+.............................</p>
+
+<p>»Donnez-moi, s'il vous plaît, de vos nouvelles, et dites-moi quand vous
+comptez venir à Londres. Voilà votre projet de voyage sur le continent
+impossible, quant à présent. J'ai à vous remercier d'une lettre plus
+longue qu'à l'ordinaire; j'espère que vous ferez un nouvel essai de ma
+reconnaissance, en m'en envoyant cette fois une encore plus longue.»</p><br>
+
+<h3>LETTRE CCXIX.</h3>
+
+<h4>A M. COLERIDGE.</h4>
+
+<span class="rig">Piccadilly, 31 mars 1815.</span><br>
+
+<p><span class="sc">Mon Cher Monsieur</span>,</p>
+
+<p>«C'est avec grand plaisir que je ferai ce que vous demandez; toutefois,
+j'espère que cela <i>est</i> fort inutile, et qu'il reste encore quelque goût
+parmi ces hommes, tout intéressés qu'ils soient, qui font marchandise
+des productions du génie. Je pense bien que vous ne vous laisserez pas
+abattre par la partialité passagère de ce qu'on appelle le public pour
+ses favoris du moment. Vous avez dû en voir passer beaucoup, et vous
+survivrez à bien d'autres; je dis personnellement, car poétiquement
+toute comparaison serait une insulte pour vous.</p>
+
+<p>»J'oserais, s'il m'était permis de hasarder un avis, dire que jamais les
+circonstances n'ont été plus favorables pour la tragédie. Vous avez dans
+Kean un acteur digne de rendre toutes les belles pensées que vous pouvez
+créer et personnifier pour lui, et je regrette que le rôle d'Ordonio ait
+été donné avant son engagement à Drury-Lane. Nous n'avons rien eu depuis
+plusieurs années qui ressemblât aux <i>Remords</i>; et je crois que la
+réception de cette pièce était faite pour exciter au plus haut point les
+espérances de l'auteur et du public. Il faut espérer que vous
+continuerez de marcher dans une carrière qui ne saurait manquer d'être
+glorieuse pour vous.</p>
+
+<p>»Présentez, je vous prie, mes complimens à M. Bowles.</p>
+
+<p>»J'ai l'honneur d'être, votre très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
+
+<span class="rig">BYRON.</span><br>
+
+<p>»<i>P. S.</i> Vous parlez de ma satire, mon libelle, ou ce qu'il vous plaira
+de l'appeler. Tout ce que j'en puis dire, c'est que j'étais bien jeune
+et bien irrité quand j'ai écrit cette sottise; et que, depuis, elle m'a
+toujours été comme une épine dans le côté, surtout parce que la plupart
+de ceux que j'y attaquais sont devenus mes connaissances et quelques-uns
+mes amis, et m'ont pardonné trop facilement pour que je me pardonnasse
+moi-même, ce qui est absolument <i>mettre des charbons ardens sur la tête
+de son adversaire</i>. Le passage qui vous concerne est impertinent et ne
+signifie pas grand'chose. Bien que j'aie fait depuis long-tems tout ce
+que j'ai pu pour en empêcher tout-à-fait la circulation, je regretterai
+toujours infiniment l'injustice et la généralité des attaques que je m'y
+suis permises.»</p><br>
+
+<h4>FIN DU DIXIÈME VOLUME.</h4>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ volume 10, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE BYRON, VOL 10 ***
+
+***** This file should be named 30994-h.htm or 30994-h.zip *****
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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