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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/30978-0.txt b/30978-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b7e53ae --- /dev/null +++ b/30978-0.txt @@ -0,0 +1,8226 @@ +The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie de Rossini, tome II + +Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +Release Date: January 15, 2010 [EBook #30978] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LE LIVRE DU DIVAN + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + +II + +ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR + +HENRI MARTINEAU + +PARIS + +_LE DIVAN_ + +37, Rue Bonaparte, 37 + +MCMXXIX + + + + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + + Laissez aller votre pensée + comme cet insecte qu'on + lâche en l'air avec un fil à la patte. + SOCRATE. _Nuées d'Aristophane_. + + + + +VIE DE ROSSINI + + + + +CHAPITRE XX + +LA CENERENTOLA + + +J'ai entendu pour la première fois la _Cenerentola_ à Trieste; elle +était divinement chantée par madame Pasta, aussi piquante dans le rôle +de Cendrillon qu'elle est tragique dans Roméo; par Zuchelli, dont le +public de Paris a le tort de ne pas assez apprécier la voix magnifique +et pure; et enfin par le délicieux bouffe Paccini. + +Il est difficile de rencontrer un opéra mieux monté. Le public de +Trieste fut de cet avis; car, au lieu de trente représentations de la +_Cenerentola_ que madame Pasta devait donner, il en exigea cent. + +Malgré le talent des acteurs et l'enthousiasme du public, chose si +nécessaire au plaisir musical, la _Cenerentola_ ne me fit aucun plaisir. +Le premier jour, je me crus malade; je fus obligé de m'avouer aux +représentations suivantes, qui me laissaient froid et glacé au milieu +d'un public ivre de joie, que mon malheur était un accident personnel. +La musique de la _Cenerentola_ me paraît manquer de _beau idéal_. + +Il est des spectateurs peu attentifs au mérite de la difficulté vaincue, +et auxquels la musique ne plaît que par les illusions romanesques et +brillantes dont elle berce leur imagination. Si la musique est mauvaise, +elle ne donne rien à l'imagination; si elle est sans _idéal_, elle +fournit des images qui choquent comme basses, et l'imagination repoussée +prend son vol ailleurs. En voyant la _Cenerentola_ sur l'affiche, je +dirais volontiers comme le marquis de Moncade: C'est ce soir que je +m'encanaille. Cette musique fixe constamment mon imagination sur des +malheurs ou des jouissances de vanité, sur le bonheur d'aller au bal +avec de beaux habits ou d'être nommé maître d'hôtel par un prince. Or, +né en France et l'ayant longtemps habitée, j'avoue que je suis las et de +la vanité, et des désappointements de la vanité, et du caractère gascon, +et des cinq ou six cents vaudevilles qu'il m'a fallu essuyer sur les +mécomptes de la vanité. Depuis la mort des derniers hommes de génie, +d'Églantine et Beaumarchais, tout notre théâtre ne roule que sur un seul +mobile, la vanité; la société elle-même, du moins les dix-neuf +vingtièmes de la société et tout ce qu'elle renferme de vulgaire, n'est +mis en activité que par un seul mobile, la vanité. On peut, je crois, +sans cesser d'aimer la France, être un peu las de cette passion qui, +chez nous, remplace toutes les autres. + +J'allais à Trieste pour chercher du nouveau; en voyant la _Cenerentola_, +je me crus encore au Gymnase. + +La musique est incapable de _parler vite_; elle peut peindre les nuances +de passions les plus fugitives, des nuances qui échapperaient à la plume +des plus grands écrivains; on peut même dire que son empire commence où +finit celui de la parole; mais ce qu'elle peint, elle ne peut pas le +montrer _à moitié_. Elle partage en ce sens les désavantages de la +sculpture, mise en rivalité avec la peinture sa sœur: la plupart des +objets qui nous frappent dans la vie réelle sont interdits à la +sculpture, parce qu'elle a le malheur d'être hors d'état de peindre _à +demi_. Un guerrier célèbre, couvert de son armure, est magnifique sous +le pinceau de Paul Véronèse ou de Rubens; rien de plus ridicule et de +plus lourd sous le ciseau du sculpteur. Voyez le Henri IV de la cour du +Louvre[1]. + +Un sot fera un récit pompeux et faux d'un prétendu combat dans lequel il +s'est couvert de gloire; le chant est de _bonne foi_ et nous peint sa +valeur, mais l'accompagnement se moque de lui. Cimarosa a fait vingt +chefs-d'œuvre sur des données de cette espèce. + +La mélodie ne peut pas fixer _à demi_ notre imagination sur une nuance +de passion, cet avantage est réservé à l'harmonie; mais remarquez que +l'harmonie ne peut peindre que des nuances _rapides_ et _fugitives_. Si +elle usurpe trop longtemps l'attention, elle tue le chant, comme dans +certains passages de Mozart; et, à son tour, l'harmonie devenant partie +principale, ne peut pas peindre _à demi_. Je demande pardon pour ce +petit écart métaphysique, que je pourrais rendre moins inintelligible au +moyen d'un piano[2]. + +Je tentais d'expliquer comme quoi la musique est peu propre à rendre les +_bonheurs de vanité_, et toutes les petites mystifications françaises +qui, depuis dix ans, fournissent les théâtres de Paris de tant de pièces +_extrêmement piquantes_[3], mais que l'on ne peut revoir trois fois. + +Les bonheurs de vanité sont fondés sur une comparaison vive et rapide +avec _les autres_. Il faut toujours _les autres_; cela seul suffit pour +glacer l'imagination, dont l'aile puissante ne se développe que dans la +solitude et l'entier oubli _des autres_. Un art qui n'agit que par +l'imagination ne doit donc pas se piquer de peindre la vanité. + +La _Cenerentola_ est de 1817; Rossini l'écrivit à Rome pour le théâtre +_Valle_ et pour la saison du Carnaval (26 décembre 1816, jusque vers le +milieu de février 1817). Il eut des chanteurs assez inconnus, mesdames +Righetti et Rossi, le ténor Guglielmi, et le bouffe De Begnis. + +L'introduction de la _Cenerentola_ se compose du chant des trois sœurs: +l'aînée essaie un pas devant sa psyché; la seconde ajuste une fleur dans +ses cheveux; la pauvre Cendrillon, fidèle au rôle que nous lui +connaissons depuis notre enfance, souffle le feu pour faire du café. +Cette introduction est fort piquante; le chant de Cendrillon est +touchant, mais touchant comme le drame, touchant par un malheur +vulgaire: tout cela semble écrit sous la dictée du proverbe français: +_Glissons, n'appuyons pas._ Cette musique est éminemment rossinienne. +Jamais Paisiello, Cimarosa ou Guglielmi n'ont atteint à ce degré de +légèreté. + + Una volta, e due, e tre! + +Le chant de ces mots me semble parfaitement trivial. A ce moment, la +musique de la _Cenerentola_ commence toujours à m'être déplaisante; et +cette impression, qui ne disparaît jamais tout à fait, revient souvent +avec une nouvelle force. A Trieste, pour me consoler d'être triste comme +un Anglais au milieu d'un parterre tout joyeux, je conclus de ce que +j'éprouvais que la musique a aussi son _beau idéal_: il faut que les +situations auxquelles elle nous fait songer, il faut que les images +qu'elle lance sur notre imagination n'aient point un degré de vulgarité +trop marqué. Je ne puis me faire aux comédies de M. Picard, je méprise +trop ses héros; je ne nie pas qu'il n'y ait beaucoup de _Philibert_ et +de _Jacques Fauvel_ dans le monde, mais ce que je nie, c'est que je leur +adresse jamais la parole. + +En entendant ce chant, + + Una volta, e due, e tre! + +je me crois toujours dans une arrière-boutique de la rue Saint-Denis. Le +Polonais ou l'habitant de Trieste ne peut avoir cette impression +désagréable: quant à moi, je désire de tout mon cœur que l'on soit +heureux dans toutes les arrière-boutiques de France, mais je ne puis +faire ma société des gens qui les habitent; je déplairais encore plus +qu'on ne me déplairait. + +La cavatine de don Magnifico, + + Miei rampolli feminini, + +chantée par Galli ou Zuchelli, est une débauche de belle voix: ce +morceau a beaucoup de succès, parce qu'il nous fait goûter vivement le +charme attaché à de beaux sons de basse bien pleins et bien sonores; du +reste, il est dans le style de Cimarosa, au génie près. + +Le duetto de Ramire, le prince déguisé de la _Cenerentola_[4], me +console un peu de la cavatine de don Magnifico; cette grâce est encore +un peu celle des Nina de la rue Vivienne, mais tout plaît dans une +jolie femme, et la beauté fait oublier le ton vulgaire. Il y a du charme +dans + + Una grazia, un certo incanto; + +je trouve beaucoup d'esprit dans + + Quel ch'è padre non è padre + * * * + Sta a vedere che m'imbroglio[5] + +Nous voici dans la vraie force du talent de Rossini, dans sa partie +triomphante. Quel dommage pour les personnes qui sentent d'une certaine +façon qu'il n'ait pas mêlé un peu de noblesse à tout son esprit! Il faut +se souvenir que cet opéra fut écrit pour les Italiens de Rome, des +habitudes desquels trois siècles de Papauté et de la politique des +Alexandre VI et de Ricci[6] ont banni toute noblesse et toute +élévation[7]. + +La cavatine du valet de chambre Dandini habillé en prince, + + Come il ape ne'giorni d'aprile, + +est extrêmement piquante. Ici le style d'antichambre est à sa place; il +y a juste dans la musique, comme dans le libretto, ce vernis léger de +vulgarité nécessaire pour rappeler l'état de Dandini, mais il ne choque +pas. Dans Cimarosa, nous voyons plutôt les passions des personnages +subalternes que les habitudes sociales que leur a fait contracter leur +position dans la société; seulement leurs passions sont contrariées par +les circonstances d'une position inférieure. + +Cette cavatine, qui sert de _concerto_ à une belle voix de basse, est +souvent chantée à Paris, d'une manière délicieuse, par l'excellent +Pellegrini: il dit avec une grâce infinie et avec des _fioriture_ tout à +fait séduisantes: + + Galoppando s'en va la ragione + E fra i colpi d'un doppio cannone + Spalancato è il mio core di gia, + (Ma al finir della nostra commedia...) + +La rapidité du chant de ce dernier vers est entraînante. L'auteur +italien (le signor Feretti, Romain) a eu le bon esprit, comme on voit, +de ne pas copier l'esprit français de son original, il lui a fallu du +courage. On sait assez que _Cendrillon_ est l'un des plus jolis ouvrages +de M. Etienne. + +Après les idées, sinon basses, du moins extrêmement vulgaires que cet +opéra nous a présentées jusqu'ici, et dont Rossini a plutôt forcé que +modéré la couleur, l'âme est rafraîchie par le jeu de madame Pasta et sa +passion enfantine lorsque, courant après son père, qu'elle retient par +la basque de son habit brodé, elle lui chante: + + Signor, una parola! + +J'avoue que ce quintetto me fait un grand plaisir; j'ai besoin de +quelque chose de noble en musique comme en peinture, et j'ai l'honneur +d'être, pour les _Téniers_, de l'avis de Louis XIV. + +Il fallait le jeu de madame Pasta pour que je puisse pardonner la +trivialité du chant + + La belle Venere + Vezzoza, pomposetta! + +Ce coloris déplaisant disparaît tout à coup dans + + (Ma vattene) Altezzissima! + +La passion se montre chez don Magnifico et à l'instant je ne vois plus +la trivialité de ses habitudes. La belle voix de Galli est ravissante à +cet instant. + +Il y a un chant fort agréable, quoique encore un peu vulgaire, sur les +paroles: + + Nel volto estatico + Di questo è quello. + +La sortie de don Magnifico, dans la scène suivante, offrait encore à +Galli une occasion de faire admirer sa superbe voix dans le vers + + Tenete allegro il re: vado in cantina[8]. + +Jouant un peu sur le mot _cantina_ (cave), sa voix magnifique descendait +jusqu'au _la_ d'en bas. + +Le _finale_ du premier acte, qui débute par un chœur des courtisans du +prince, qui ramènent don Magnifico de la cave, à demi ivre, et qui +continue par l'air de don Magnifico, est tout à fait dans l'ancien style +bouffe de Cimarosa, à la passion près. Je n'ai déjà que trop répété, +peut-être, que l'absence de la passion dans les personnages bas laisse +paraître tout à coup ce que leur état peut avoir de dégoûtant, et +j'avoue que je ne puis pas revoir deux fois Tiercelin dans le _Coin de +Rue_ ou dans l'_Enfant de Paris_. + +Dans l'air de don Magnifico: + + Noi don Magnifico, + +la passion est remplacée, comme de coutume, par l'esprit, et l'esprit, +en musique, n'empêche pas toujours d'être un peu plat. Il n'y a que de +beaux sons dans cet air, je n'y trouve ni verve ni génie; or, il me +semble que la farce n'admet pas la médiocrité. En revanche, le duetto +qui suit est entraînant; on disait à Trieste que c'était le chef-d'œuvre +de la pièce. Ramire demande à Dandini, son valet de chambre, déguisé en +prince, ce qu'il lui semble du caractère des deux filles du baron: + + Zitto, zitto; piano, piano. + +La partie du ténor (Ramire) est d'une fraîcheur délicieuse et tout à +fait d'accord avec les sentiments d'un jeune prince à qui l'enchanteur +qui le protège a révélé qu'une des filles du baron est digne de tous ses +vœux: l'enchanteur veut parler de Cendrillon. La rapidité et la vivacité +de ce duetto sont inimitables: c'est un feu d'artifice. Jamais la +musique n'a lancé avec cette rapidité et ce succès des sensations +nouvelles et piquantes sur l'âme des spectateurs. + +L'homme dans une situation ordinaire, qui assiste à ce duetto, ne peut +pas s'empêcher d'être gai; il se sent venir à l'esprit les idées les +plus bouffonnes, ou plutôt il se sent ravir par le bonheur que donnent +ces idées quand on les goûte. Le quartetto qui se forme par l'arrivée +des deux sœurs a des passages jolis et d'une grande vérité dramatique: + + Con un anima plebea! + Con un aria dozzinale! + +Il y a de la grâce et surtout beaucoup d'esprit dans l'air de la +Cenerentola à son entrée dans le salon: + + Sprezza quei don che avversa. + +Le second acte s'ouvre par un air de don Magnifico, dans lequel il nous +dit que, lorsqu'une de ses filles sera l'épouse du prince, les +revenants-bons pleuvront chez lui: + + Già mi par che questo e quello + Confinandomi a un cantone + E cavandosi il cappello + Incominci: Ser barone + Alla figlia sua reale + Porterebbe un memoriale? + Prendrà poi la cioccolata, + È una doppia ben coniata. + Faccia intanto scivolare + Io rispondo: Eh si vedremo; + Già è di peso[9]? parleremo... + +L'air de Ramire, quand il est amoureux et qu'il jure de trouver sa +belle. + + Se fosse in grembo a Giove[10], + +est agréable et fort piquant; c'est un morceau brillant pour une jolie +voix de ténor, cela est admirable dans un concert: sur quoi j'observerai +que les imitateurs de Rossini ont bien pris sa rapidité, chose facile à +copier en musique, mais ils n'ont jamais pu imiter son esprit. + +Le duetto qui suit, + + Un segreto d'importanza, + +est la perfection de l'art d'imiter. Très-probablement ce duetto +n'existerait pas sans celui du second acte du _Matrimonio segreto:_ + + Se fiato in corpo avete. + +Et cependant, même quand on sait par cœur le duetto du _Mariage secret_, +on entend encore celui-ci avec un plaisir infini. Mon assertion peut se +vérifier à Paris; ce duetto est supérieurement chanté par Zuchelli et +Pellegrini. Les mots + + Son Dandini, il cameriere! + +font toujours rire, par l'extrême vérité dramatique et par le malheur +subit de la grosse vanité du baron. + +Que ne puis-je donner au lecteur l'esquisse la plus légère de l'effet +que le délicieux bouffe Paccini, chargé du rôle de Dandini, produisait à +Trieste! Il fallait le voir jouissant de la sottise du baron lorsqu'ils +paraissaient ensemble pour le duetto, l'observant du coin de l'œil sans +qu'il y parût, mais tellement attentif à l'observer, qu'en s'asseyant il +était toujours sur le point de manquer sa chaise et de tomber à terre; +il fallait le voir s'efforçant, mais en vain, de dissimuler le rire fou +qui le saisit quand il s'aperçoit de l'importance que le baron attache à +la confidence qu'il va lui faire; alors, détournant la tête pour cacher +son rire, lequel mouvement désespérait le baron, comme signe de disgrâce +de la part du prince, et ensuite, au premier moment de sérieux qu'il +pouvait obtenir, se retournant d'un air grave vers le pauvre baron; la +force de soutenir l'air grave venant à lui manquer, il élevait les +sourcils d'une manière démesurée, nouvelle inquiétude mortelle du +gentilhomme campagnard à la vue de cette mine réellement épouvantable de +la part du prince. L'acteur chargé du rôle du baron n'avait nul besoin +de faire des gestes; les spectateurs, étouffant de rire et s'essuyant +les yeux, n'avaient aucune attention à lui donner; son ridicule était à +jamais établi par les gestes de Paccini: ils étaient tellement ceux d'un +homme qui jouit _actuellement_ de la présence réelle d'un sot qu'il +attrape, que le rôle du baron, eût-il été joué avec toute la noblesse +possible par Fleury ou de'Marini, ces grands maîtres dans l'art du +comique noble, ils eussent été ridicules, il n'y avait pas à s'en +dédire. On voyait trop de vérité dans les gestes de Paccini pour qu'on +pût admettre un instant qu'un homme, faisant ces mines, pût se tromper +sur la présence réelle d'un sot. + +Et ce spectacle étonnant changeait tous les jours; comment donner une +idée de la foule infinie de mauvaises plaisanteries, de parodies des +gestes de ses camarades, d'allusions à leurs petites aventures ou aux +anecdotes de la journée dans Trieste, dont Paccini remplissait son jeu? + +Quels rires inextinguibles, lorsqu'un jour, en disant au baron, + + Io vado sempre a piedi, + +il s'avisa d'ajouter: _Per esempio verso la crociata_! Je sens qu'on ne +_raconte pas le rire_; car, pour le raconter, il faut le reproduire, et +la moindre anecdote qui, à raconter, prend une demi-minute, juste le +temps dont elle est digne, coûte à l'imprimer trois ou quatre pages, à +la vue desquelles on est saisi de honte, et l'on efface. + +Paccini est, comme Rabelais, un volcan de mauvaises plaisanteries; et, +quelque effet qu'elles produisent dans la salle, il est sans doute celui +qu'elles réjouissent le plus: il n'est aucun spectateur qui puisse en +douter, tant il y a de verve et de vérité dans son geste. C'est, je +pense, cette _vérité_, cette naïveté évidente, qui lui fait pardonner le +nombre infini de choses burlesques et ridicules qu'on lui voit hasarder +à chaque représentation, et qui, ailleurs, le feraient mettre en prison. +Par exemple, à Trieste, le 12 février, on célèbre le jour de naissance +du souverain; on chante une messe en musique à la cathédrale, et le +_Gloria in excelsis_ est, comme on sait, l'un des morceaux les plus +importants de toute messe en musique: il y a sur ces paroles un +mouvement de passion à exprimer. Tous les fidèles peuvent chanter à +l'église, Paccini comme un autre: pourquoi pas? en Italie, les chanteurs +ne sont nullement excommuniés. Paccini se rend donc à l'église, mais il +y arrive avec les cheveux poudrés à blanc; il chante le _Gloria in +excelsis_ avec les fidèles, et même il chante bien et de tout le sérieux +possible. Mais, à la vue de cette figure de Paccini chantant et sérieux, +toute l'église éclate de rire, et les autorités constituées les +premières. + +J'ai choisi exprès, pour la rapporter, une des plus mauvaises +plaisanteries de Paccini. Il est clair qu'à Paris elle ne créerait que +de l'indignation ou du dégoût, au lieu du rire général dont nous fûmes +témoins à Trieste: c'est précisément de cette indignation que je veux +parler. Paccini, s'il jouait en France, non-seulement ferait naître de +l'indignation par la plaisanterie condamnable ci-dessus rapportée, mais +encore, je l'avance hardiment, par un grand nombre d'autres _nullement +répréhensibles_. + +Dans mon intime conviction, Paccini, engagé à l'Opéra-Italien de +Londres, y aurait certainement le plus grand succès, comme à Louvois il +serait effrayé et glacé, ou impitoyablement sifflé s'il osait être +lui-même. On dirait que le rire est prohibé en France[11]; sur quoi je +demande: ce malheur doit-il se rencontrer dans toutes les civilisations +avancées? Un peuple doit-il nécessairement passer, en se civilisant par +un tel excès de vanité? ou bien rencontrons-nous tout simplement ici un +nouvel effet de l'influence de la cour de Louis XIV sur les goûts des +Français et sur leur manière d'apprécier toutes choses? L'Amérique, +république fédérative, en se débarrassant de la tristesse puritaine et +de la cruauté biblique, d'ici à cent cinquante ans arrivera-t-elle à +cette prohibition de rire[12]? + +Si nous n'avons pas eu Paccini à Paris, s'il est même _impossible_ que +nous l'ayons jamais, nous avons entrevu Galli, dans le rôle de don +Magnifico. Mais c'est à Milan, où il est aimé d'un public qui aime à +rire, qu'il fallait voir son sérieux lorsqu'il visite le salon pour +vérifier si personne n'écoute; à ce seul sérieux on reconnaît le sot qui +va recevoir une grande confidence. Et quel feu, quelle admirable +vivacité dans sa manière de retourner à son fauteuil pour écouter le +prince! Il était tellement opprimé par le respect, et cependant si avide +d'écouter, qu'il n'avait plus de forces, et que son corps prenait comme +le mouvement ondulant d'un serpent, varié, à chaque parole du prince, +par un mouvement convulsif; on ne pouvait pas douter d'avoir sous les +yeux l'extrême d'une passion, et d'une passion ridicule. Galli n'a osé +hasarder qu'une partie de ces gestes devant le public de Paris, qui +effraie les pauvres chanteurs italiens. Ils savent que c'est à Paris que +se font aujourd'hui les réputations européennes. Un article musical de +_la Pandore_, qui n'est pour nous qu'une pauvreté bien écrite que nous +sautons, est une chose importante pour un pauvre acteur étranger. Il a +la bonhomie d'y voir la voix du public le plus respectable de l'Europe. +Un Anglais, de son côté, y cherche l'indication des talents, à la vue +desquels il doit s'écrier: _wonderfull! quite amasing!_ Et plus +l'article est frivole et ridicule, plus il semble respectable à cet +esclave révolté contre le sérieux. + +Le duetto + + Un segreto d'importanza, + +est bientôt suivi d'un morceau d'orchestre qui peint une tempête pendant +laquelle le carrosse du prince est renversé. Ce n'est point du tout le +style allemand; cette tempête n'est point comme celle de Haydn dans les +_Quatre-Saisons_, ou comme la composition des balles fatales dans le +_Freyschütz_ de Maria Weber. Cet orage n'est pas pris au tragique: la +nature y est cependant imitée avec vérité; il a son petit moment +d'horreur fort bien rendu. Enfin, sans de grandes prétentions au +tragique, ce morceau fait un charmant contraste dans un opéra buffa. On +s'écrie vingt fois en l'entendant (mais non pas à Louvois, je parle d'un +orchestre qui sent les nuances, celui de Dresde ou de Darmstadt, par +exemple); on s'écrie, _que d'esprit!_ J'ai eu souvent des discussions +sur ce morceau, avec mes amis allemands; j'ai bien reconnu qu'à leurs +yeux cette tempête n'est qu'une miniature effacée: qu'on juge de leur +mépris, il leur faut pour les toucher des fresques à la Michel-Ange; ils +aiment, par exemple, le tapage infernal de la fin du morceau de la +formation des balles diaboliques du _Freyschütz_ dont je parlais tout à +l'heure. Nouvelle preuve que le _beau idéal_, en musique, varie comme +les climats. A Rome, pays pour lequel Rossini a écrit cette tempête, des +hommes d'une sensibilité vive et irritable à l'excès, heureux par leurs +passions, malheureux par les affaires sérieuses de la vie, se +nourrissent de café et de glaces: à Darmstadt, tout est bonhomie, +imagination et musique[13]; avec de la prudence et force coups de +chapeau au prince, on parvient à se faire un joli bien-être; d'ailleurs +on vit de bière et de choucroute, et l'air est offusqué de brouillards +six mois de l'année. A Rome, le 25 décembre, jour de Noël, en allant à +la messe papale à Saint-Pierre, le soleil m'incommodait; c'était comme à +Paris un jour chaud de la mi-septembre. + +Après la tempête vient le charmant sestetto, + + Quest'è un nodo inviluppato; + +si frappant d'originalité: je l'admirais davantage autrefois; il me +semble aujourd'hui avoir des longueurs vers la fin de la partie chantée +_sotto voce_. Ce sestetto peut disputer la qualité de chef-d'œuvre de la +pièce au charmant duetto du premier acte entre Ramire et Dandini, + + Zitto, zitto; piano, piano; + +et si le duetto l'emporte, c'est par l'admirable _rapidité_, c'est parce +qu'il est une des choses les plus entraînantes que Rossini ait écrites +dans le style vif et rapide, où il est supérieur à tous les grands +maîtres, et qui forme le trait saillant de son génie. + +Le grand air de la fin, chanté par la Cenerentola, est un peu plus qu'un +air de bravoure ordinaire; on y trouve quelques lueurs de sentiment: + + Perchè tremar, perchè? + ............. + Figlia, sorella, amica, + Padre, sposo, amiche! oh istante! + +A la vérité, la mélodie de ces traits de sentiment est assez commune. +C'est un des airs que j'ai entendus le mieux chanter par madame Pasta; +elle y portait un accent digne de la situation (un bon cœur qui triomphe +et pardonne après de longues années de misère), et éloignait ainsi +l'idée importune d'un air de bravoure et fait pour les concerts. Au +contraire, dans la bouche de mademoiselle Esther Mombelli, à Florence, +en 1818, cet air n'était plus qu'un air de bravoure supérieurement +chanté. Rien n'était plus net et plus perlé que le son de cette belle +voix conduite avec toute la grâce naïve de la méthode antique. On +croyait assister à un concert; personne ne songeait au sentiment qui +aurait pu animer _Cendrillon_, et qui n'animait pas la musique. Quand +madame Pasta chante Rossini, elle lui prête précisément les qualités qui +lui manquent. + +On peut remarquer que voilà trois de ses opéras que Rossini finit par un +grand air de la prima donna: _Sigillara_, _l'Italiana in Algeri_ et la +_Cenerentola_. + +Je dois répéter ici que je suis tout à fait juge incompétent pour la +_Cenerentola_. Cette protestation est dans mon intérêt; l'on douterait +de mon extrême sensibilité pour la musique, et je puis faire de la +modestie sur tout, excepté sur l'extrême sensibilité. La _Cenerentola_ +est une des partitions qui a eu le plus de succès en France et je ne +doute pas que si le caprice des directeurs avait engagé pour ce rôle +mademoiselle Mombelli, mademoiselle Schiassetti, ou telle autre bonne +chanteuse, cet opéra n'eût atteint le succès du _Barbier_. Il n'y a +peut-être pas, dans toute la _Cenerentola_, dix mesures qui me +rappellent les folies aimables ou plutôt dignes d'être aimées, qui +accourent de toutes parts à mon imagination quand j'ai le bonheur de +rencontrer _Sigillara_ ou les _Pretendenti delusi_[14]. Il n'y a +peut-être pas dans la _Cenerentola_ dix mesures de suite qui ne +rappellent l'arrière-boutique de la rue Saint-Denis, ou le gros +financier ivre d'or et d'idées prosaïques, qui, dans le monde, me fait +déserter un salon lorsqu'il y entre. Ces choses, qui me choquent comme +grossières, auraient plu à Paris comme _comiques_, si elles eussent été +bien chantées. On peut dire que le public de Paris ne les a pas vues; +autrement ce public, qui encourage par son suffrage la _Marchande de +Goujons_, _l'Enfant de Paris_ et les _Cuisinières_, eût aussi donné un +succès fou à la _Cenerentola_. Cet opéra eût eu en sa faveur, tout le +mécanisme du double vote; il eût été applaudi et par les amateurs de la +musique italienne, et par ceux de la grosse joie des Variétés. + + + + +CHAPITRE XXI + +VELLUTI + + +J'ai à faire une communication pénible à la partie la plus bienveillante +du public que la présente biographie peut espérer. Il m'en coûte +infiniment; je sens tout ce que je hasarde: plusieurs opinions +singulières à Paris, qu'on voulait bien me passer jusqu'ici comme des +écarts sans conséquence, vont se changer tout à coup en paradoxes +intolérables, peut-être odieux, et surtout amenés sans à-propos. Mais +enfin, l'auteur ayant fait le vœu singulier de dire, sur tout, ce qui +lui semble la vérité, au risque de déplaire, et au seul public qui +puisse le lire, et au grand artiste dont il écrit la vie, il faut bien +continuer ainsi qu'on a commencé. Un homme du monde qui est allé deux +cents fois en sa vie aux Bouffes, qui commence à ne plus aimer +l'Académie royale de musique que pour les ballets, et qui néglige +Feydeau, est assurément le lecteur le plus éclairé et le plus +bienveillant que je puisse espérer. Cet homme du monde se souvient +peut-être d'avoir vu jadis, quand la censure était indulgente, la +brillante comédie du _Mariage de Figaro_. Figaro se vante de savoir le +fond de la langue anglaise: il sait _goddam_. Eh bien! puisqu'il faut +risquer de me perdre par un seul mot, voilà justement le point où en est +un amateur de Paris, à l'égard d'une des parties principales du chant, +les _fioriture_ ou agréments. Il faudrait que cet amateur eût entendu +pendant six mois Velluti ou Davide, pour avoir quelque idée de cette +région de la musique, entièrement neuve pour des oreilles parisiennes. +En arrivant dans un pays nouveau, après le premier coup d'œil, qui n'est +pas sans agréments, on est bien vite choqué du grand nombre de choses +étranges et insolites qui vous assiègent de toutes parts. Le voyageur le +plus bienveillant et le moins sujet à l'humeur, a grande peine à se +défendre de certains mouvements d'impatience. Tel serait l'effet que la +délicieuse méthode de Velluti produirait d'abord sur l'amateur de Paris. +Je propose à cet amateur d'entendre, le plus tôt qu'il pourra, la +romance de l'_Isolina_ chantée par Velluti[15]. + +Une femme jolie, et surtout remarquable par une taille superbe, qui se +promène à la terrasse des Feuillants, enveloppée dans sa fourrure, par +un beau soleil du mois de décembre, est un objet fort agréable aux yeux; +mais si un instant après cette femme entre dans un joli salon garni de +fleurs, et où des bouches de chaleur artistement ménagées font régner +une température douce et égale, elle quitte sa fourrure et paraît dans +toute la fraîcheur brillante d'une toilette de printemps. Faites venir +d'Italie la romance de l'_Isolina_, entendez-la chanter par une jolie +voix de ténor, vous verrez apparaître la jeune femme de la terrasse des +Feuillants, mais vous ne pourrez guère juger que de l'élégance des +mouvements et des formes; la fraîcheur et le fini des contours seront +invisibles pour vous. Que ce soit au contraire la délicieuse voix de +Velluti qui chante sa romance favorite, vos yeux seront déssillés, et +bientôt ravis à la vue des contours délicats dont le charme voluptueux +viendra les séduire. + +Le ténor a chanté trois mesures; ce sont des prières adressées par un +amant à sa maîtresse irritée. Ce petit morceau finit par un éclat de +voix: l'amant, maltraité par ce qu'il aime, implore son pardon au nom du +souvenir charmant des premiers temps de leur bonheur. Velluti remplit +les deux premières mesures de _fioriture_, exprimant d'abord l'extrême +timidité, et bientôt le profond découragement; il prodigue les gammes +descendantes par demi-tons, les _scale trillate_, et part tout à coup à +la troisième mesure par un éclat de voix simple, fort, soutenu, et, les +jours où il jouit de tous ses moyens, _abandonné_. Il est impossible +qu'une femme qui aime résiste à ce cri du cœur. + +Ce style peut sembler trop efféminé, et ne pas plaire d'abord; mais tout +amateur français de bonne foi conviendra que cette manière de chanter +est pour lui une région inconnue, une _terre étrangère_, dont les chants +de Paris ne lui avaient donné aucune idée. Nous avons bien ici des gens +qui font des ornements et qui les exécutent avec justesse, mais les sons +de cette voix ne sont pas agréables en eux-mêmes et indépendamment de la +place qu'ils occupent. Ensuite cette voix est antimusicale, elle met +sans cesse ensemble des choses qui ne vont pas à côté l'une de l'autre +et qui se nuisent par leur voisinage. Sans se rendre compte du pourquoi, +un homme né pour les arts, et qui a fait l'éducation de son oreille par +deux cents représentations des Bouffes, sent confusément que les +agréments qu'on lui étale manquent de charme; sa raison approuve +tristement, mais son cœur reste froid. C'est la sensation contraire, +accompagnée d'un plaisir croissant tous les jours, qu'il trouvera en +entendant Velluti dans les soirées où cet excellent chanteur jouit de la +plénitude de ses moyens. Un castrat, attaché à la chapelle de Sa Majesté +le roi de Saxe, le célèbre Sassarini, donnait le même plaisir dans des +chants d'église. Davide approche de ces sensations délicieuses autant +que peut le faire une simple voix de ténor. Je ne nommerai pas ici +quelques autres belles voix, qui rappelleraient les sensations +angéliques que l'on doit à Velluti, si le hasard avait placé un cœur +sensible dans le voisinage de ces gosiers flexibles. Ces belles voix, +que le vulgaire admire et auxquelles rien ne manque à ses yeux, +exécutent au hasard et souvent fort bien une foule d'agréments de +significations, de couleurs, de natures opposées. Supposez Talma agité +par un cauchemar pénible, et récitant de suite et pêle-mêle, mais +toujours avec son rare talent, deux ou trois vers de ses plus beaux +rôles. A quatre vers de fureur d'amour, appartenant à l'Oreste +d'_Andromaque_, succèdent deux vers de raisonnements élevés et sublimes, +pris dans le rôle de Sévère, de _Polyeucte_; ils sont immédiatement +suivis de deux vers peignant un tyran qui contient à peine sa soif pour +le sang, et l'on reconnaît Néron. Le vulgaire, qui n'a point d'âme et +qui ne comprend rien à tout cela, trouve tous ces vers fort bien +déclamés et applaudit. Voilà ce que font la plupart des grands +chanteurs, M. Martin par exemple. + +Velluti au contraire déclame bien une suite de vers qui appartiennent +_tous au même rôle_. + + + + +CHAPITRE XXII + +LA GAZZA LADRA + + +Ce vrai _drame_ noir et plat a été arrangé pour Rossini par M. +Gherardini de Milan, d'après le mélodrame du boulevard, qui a pour +auteurs MM. Daubigny et Caigniez. Pour comble de disgrâce, il paraît que +cette vilaine histoire est fondée sur la réalité: une pauvre servante +fut dans le fait pendue jadis à Palaiseau, en mémoire de quoi l'on fonda +une messe appelée _la messe de la pie_. + +Les Allemands, pour qui ce monde est un problème non résolu, et qui +aiment à employer les trente ou quarante ans pour lesquels le hasard les +a placés dans cette triste cage, à en compter les barreaux; les +Allemands, qui préfèrent le drame de _Calas_, provenant également de +notre boulevard, au _don Carlos_ ou au _Guillaume Tell_ de Schiller, qui +leur semblent trop _classiques_; les Allemands, qui, en 1823, croient +aux revenants et aux miracles du prince de Hohenlohe, seraient ravis du +degré de noirceur que la _réalité_ ajoute au triste _drame_ de la _Pie +voleuse_. + +Le Français, homme de goût, se dit: Ce monde est si vilain, que c'est +porter de l'eau à la mer et se donner le plus triste des rôles, que +d'examiner les s***** de celui qui l'a fait; fuyons la triste réalité. +Et il demande aux arts du _beau idéal_ qui lui fasse oublier bien vite, +et pour le plus longtemps possible, ce monde de bassesses, où + + Le grand Ajax est mort, et Thersite respire. + (LA HARPE.) + +L'Italien, dès qu'il peut être délivré du prêtre qui a tourmenté sa +jeunesse, ne s'embarrasse pas de si longs raisonnements; il ne s'en +tirerait jamais, et la police de son pays l'empêche, depuis des siècles, +d'apprendre la logique; il a des passions, il s'y livre en aveugle. +Rossini lui fait de belle musique sur un sujet abominable; il jouit de +cette musique sans trop s'arrêter au sujet, et fuirait bien vite comme +un _seccatore_ le triste critique qui viendrait lui faire voir les +défauts de son plaisir. L'Italien n'admet tout au plus qu'une sorte de +discussion, celle qui tend à doubler ses plaisirs tout de suite et +argent comptant. + +La _Gazza ladra_ est un des chefs-d'œuvre de Rossini. Il l'écrivit à +Milan en 1817, pour la saison nommée _primavera_ (le printemps)[16]. + +Quatorze ans du despotisme d'un homme de génie avaient fait de Milan, +grande ville renommée autrefois pour sa gourmandise, la capitale +intellectuelle de l'Italie; ce public comptait encore dans son sein, en +1817, quatre ou cinq cents hommes d'esprit supérieurs à leur siècle, +reste de ceux que Napoléon avait recrutés de Bologne à Novare, et de la +Ponteffa à Ancône, pour remplir les emplois de son royaume d'Italie. Ces +anciens employés, que la crainte des persécutions et l'amour des +capitales retenaient à Milan, n'étaient nullement disposés à reconnaître +une supériorité quelconque dans le public de Naples. On arriva donc à la +_Scala_, le soir de la première représentation de la _Gazza ladra_, avec +la bonne intention de siffler l'auteur du _Barbier_, d'_Elisabeth_ et +d'_Otello_, pour peu que sa musique déplût. Rossini n'ignorait pas cette +disposition défavorable, et il avait grand'peur. + +Le succès fut tellement fou, la pièce fit une telle _fureur_, car j'ai +besoin ici de toute l'énergie de la langue italienne, qu'à chaque +instant le public, en masse, se levait debout pour couvrir Rossini +d'acclamations. Cet homme aimable racontait le soir, au café de +l'_Académie_, qu'indépendamment de la joie du succès, il était abîmé de +fatigue pour les centaines de révérences qu'il avait été obligé de faire +au public, qui, à tous moments, interrompait le spectacle par des _bravo +maestro! e viva Rossini!_ + +Le succès fut donc immense, et l'on peut dire que jamais maestro n'a +mieux rempli son objet. Les applaudissements étaient d'autant plus +flatteurs que, comme je l'ai déjà dit, ce public, en 1817, était encore +composé de l'élite des gens d'esprit de toute la Lombardie. Aussi est-ce +à cette époque que Milan a été illustré par les chefs-d'œuvre de Viganò. +Ce beau moment s'est terminé vers 1820, par les arrestations et le +carbonarisme. + +J'étais à la première représentation de la _Gazza ladra_. C'est un des +succès les plus unanimes et les plus brillants que j'aie jamais vus, et +il se soutint pendant près de trois mois au même degré d'enthousiasme. +Rossini fut heureux en acteurs; Galli avait alors la plus belle voix de +basse d'Italie, la voix la plus forte et la plus accentuée; il joua le +rôle du soldat d'une manière digne de Kean ou de De'Marini. Madame +Belloc chanta celui de la pauvre _Ninetta_ avec sa voix magnifique et +pure qui semble rajeunir tous les ans; elle jouait ce rôle facile avec +infiniment d'esprit. Je me souviens qu'elle l'ennoblissait beaucoup; ce +n'était pas tant une servante vulgaire que la fille d'un brave soldat +que les malheurs de son père ont forcée à chercher de l'emploi. Monelli, +ténor agréable, faisait le jeune soldat _Giannetto_ qui revient à la +maison paternelle; et Boticelli, le vieux paysan _Fabrizio Vingradito_, +rôle si bien joué à Paris par Barilli. Ambrosi, avec sa voix superbe et +son jeu tout d'une pièce, représentait fort bien le méchant _Podestà_; +enfin, les grâces de mademoiselle Galianis, dans le rôle de _Pippo_, +étaient inimitables et donnaient un effet charmant au duetto du second +acte entre _Pippo_ et _Ninetta_. Tous les acteurs cherchaient comme de +concert à ennoblir la pièce. Madame Fodor, au contraire, l'a rendue bien +vulgaire. + +Que dire de l'ouverture de la _Gazza ladra_? A qui cette symphonie si +pittoresque n'est-elle pas présente? + +L'introduction du tambour comme partie principale lui donné une réalité, +si j'ose m'exprimer ainsi, dont je n'ai trouvé la sensation dans aucune +autre musique[17], il est comme impossible de ne pas faire attention à +celle-ci. Il me le serait également de rendre les transports et la folie +du parterre de Milan à l'apparition de ce chef-d'œuvre. Après avoir +applaudi à outrance, crié et fait tout le tapage imaginable pendant cinq +minutes, quand la force nécessaire pour crier n'exista plus, je +remarquai que chacun parlait à son voisin, chose fort contraire à la +méfiance italienne. Les gens les plus froids et les plus âgés +s'écriaient dans les loges: _O bello! o bello!_ et ce mot était répété +vingt fois de suite: on ne l'adressait à personne, une telle répétition +eût été ridicule; on avait perdu toute idée d'avoir des voisins, chacun +se parlait à soi-même. Ces transports avaient toute la vivacité, tout le +charme d'un raccommodement. La vanité du public se rappelait le _Turco +in Italia_. Je ne sais si le lecteur se rappelle aussi que cet opéra +avait été sifflé comme manquant de nouveauté. Rossini désira réparer cet +échec, et ses amis furent flattés qu'il eût bien voulu faire quelque +chose de si nouveau pour eux. Cette situation morale du maestro rend +fort bien compte du tambour et du tapage un peu allemand de l'ouverture; +Rossini avait besoin de frapper fort dès le début. On n'eut pas entendu +vingt mesures de cette belle symphonie, que la réconciliation fut faite; +on n'était pas à la fin du premier _presto_, que le public sembla fou de +plaisir, tout le monde accompagnait l'orchestre. Dès lors l'opéra et le +succès ne furent plus qu'une scène d'enthousiasme. A chaque morceau il +fallait que Rossini se levât plusieurs fois de sa place au piano pour +saluer le public; et il parut plus tôt las de saluer que le public +d'applaudir. + +Cette ouverture, qui commence par le retour du jeune soldat couvert de +gloire dans sa famille champêtre, prend bientôt le caractère triste des +événements qui vont suivre; mais c'est une tristesse pleine de vivacité +et de feu, une tristesse de jeunes gens; les héros de la pièce sont +jeunes en effet. L'introduction est brillante de verve et de feu; elle +me rappelle les belles symphonies de _Haydn_ et l'excès de force qui +distingue ce compositeur. L'attention est appelée sur la _Pie_ avec tout +l'esprit possible: + + Brutta gazza maladetta + Che ti colga la saetta! + +Je trouve ici, dès la première mesure, une certaine énergie rustique, +une teinte champêtre, et surtout une absence totale de la finesse des +villes, qui, par exemple, donne à cette introduction une couleur tout à +fait différente de celle du _Barbier_. Je me figure que la musique à +Washington ou à Cincinnati, si elle était nationale et non copiée, +offrirait cette absence complète de recherche et d'élégance[18]. + +Cette nuance d'énergie rustique s'étend sur tout le premier acte. +L'humeur revêche de la fermière Lucie, ou plutôt les tristes effets que +va produire ce défaut de caractère, sont annoncés par un morceau +extrêmement imposant: + + Marmotte, che fate? + +On sent à l'instant la présence d'un grand talent. Il y a absence de +détails, et développement parfait d'une grande idée. On voit que +l'auteur a eu le courage de braver la peur d'ennuyer, et de négliger les +petites phrases amusantes; de là le grandiose[19]. + +La réponse à Lucie qui demande où est son mari, + + Tuo marito? + +le petit air du bonhomme Fabrice qui arrive de la cave la bouteille à la +main, tout cela est éminemment gai, rustique, plein de force, et +rappelle de plus en plus le style de Haydn. C'est encore la pie qui est +chargée d'annoncer au spectateur l'amour du jeune soldat; sa mère dit: + + Egli dee sposar... + +la pie l'interrompt par le cri + + Ninetta! Ninetta! + +Il y a un feu étonnant dans le _tutti: Noi l'udremo narrar con diletto_. +J'observerai toutefois que la joie vive et le _brio_ (l'entraînement) +sont d'autant moins difficiles à produire, que l'on ne cherche pas à +conserver l'air distingué et noble. Il y a ici deux jolis vers bien +militaires: + + Or d'orgoglio brillar lo vedremo, + Or di bella pietà sospirar. + +La cavatine de Ninette + + Di piacer mi balza il cor, + +est, comme l'ouverture, une des plus belles inspirations de Rossini: qui +ne la connaît pas? C'est bien la joie vive et franche d'une jeune +paysanne. Jamais peut-être Rossini n'a été plus brillant et en même +temps plus dramatique, plus vrai, plus fidèle aux paroles. Cet air est +de la force de Cimarosa, et a une vivacité de début assez rare chez +Cimarosa. + +Peut-être pourrait-on blâmer la cantilène, comme un peu vulgaire et +rustique. Remarquez que dès que Rossini veut être expressif, il est +obligé d'en revenir au chant périodique. La phrase _di piacere_ a huit +mesures, chose rare chez ce maître[20]. Il y a une nuance touchante +introduite avec un art infini; c'est dans + + Dio d'amor, confido in te, + +avant la reprise. On oublie la gaucherie des paroles _Dieu d'amour_ dans +la bouche d'une jeune paysanne. Apparemment que l'auteur est un +_classique_. Madame Fodor a chanté cette cavatine à Paris, avec une voix +au-dessus de tous les éloges, mais la sensibilité et l'accent +répondaient peu à la beauté de la voix. A la manière de tous les +artistes qui ne brillent pas par la sensibilité et le foyer intérieur, +comme disent les peintres, madame Fodor ne pouvant pas faire cette +cavatine _belle_, elle la faisait _riche_. Elle accablait de roulades et +d'ornements supérieurement exécutés, les inspirations du maestro, et +parvenait à les faire oublier. Voilà un joli triomphe! Rossini, s'il +l'avait entendue, lui aurait répété ce qu'il dit au célèbre Velluti, +lors de la première représentation de l'_Aureliano in Palmira_ (Milan +1814): _Non conosco più le mie arie_. Je ne reconnais plus ma musique. + +L'expression dramatique vive et franche, et pourtant parfaitement belle, +est assez rare chez Rossini pour qu'on la respecte. La première phrase +de + + Di piacer mi balza il cor, + +doit être donnée absolument sans ornements et sans roulades; il faut les +réserver pour la fin de l'air, où Ninette semble réfléchir sur l'excès +de son bonheur. Les _fioriture_ gaies et brillantes sont fort bien +placées sur + + Ah! gia dimentico + I miei tormenti + +paroles que la jolie petite Cinti dit d'une manière séduisante. + +A Milan, cette nuance, comme toutes les autres, fut fort bien saisie par +madame Belloc. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui parlais +encore des transports du public, à l'apparition de cet air si simple, si +naturel, si facile à comprendre. C'est le sublime du génie champêtre. Il +est fâcheux que la scène ne soit pas en Suisse; cet air conviendrait à +_Lisbeth_[21]. Les spectateurs du parterre étaient montés sur les +banquettes; ils firent répéter l'air de madame Belloc et l'écoutèrent +debout; leurs cris redemandaient cette cavatine une troisième fois, +lorsque Rossini dit de sa place au piano, aux spectateurs des premières +files du parterre: «Le rôle de Ninette est fort chargé de musique; +madame Belloc sera hors d'état d'arriver à la fin, si vous la traitez +ainsi.» Cette raison, qui fut répétée et discutée au parterre, produisit +enfin son effet après une interruption d'un quart d'heure. Tous mes +voisins discutaient entre eux avec feu et franchise, comme d'anciennes +connaissances. Je n'ai jamais revu une telle imprudence en Italie. Un +espion peut prendre prétexte d'une telle conversation pour paraître lié +avec vous et vous dénoncer ensuite avec succès. + +Après cette cavatine, qui respire la joie et la fraîcheur des forêts +nous sommes ramenés à ce que la civilisation a de plus ignoble, par +l'air du juif; il me rappelle toujours les juifs de Pologne, la plus +abominable race de l'univers[22]: cet air est pourtant fort bien. A +force d'esprit, Rossini a fait supporter ce qu'il a de ressemblant à la +réalité. Je trouve une richesse musicale incroyable, une abondance +infinie, une _luxuriancy_ de génie, comme diraient les Anglais, dans le +chœur qui annonce le retour de Giannetto: + + Bravo! bravo! ben tornato! + +L'air de ce jeune soldat qui, après s'être couvert de gloire à l'armée, +arrive dans son village, où le journal a donné de ses nouvelles, est +faible et plat, et de plus déplacé. Le jeune soldat aborde sans façon +sa maîtresse, et laisse seuls, dans le fond de la scène, son père, sa +mère, et tout le village, qui le regardent parler d'amour: cette +charmante passion a tout perdu si on lui ôte la pudeur. + + Anco al nemico in faccia, + +est assez bien, quoique fat. Il y a une joie douce et tendre, le +contraire du feu et de la passion folle et française qui était +nécessaire ici, dans + + Ma quel piacer che adesso, + +et surtout dans la ritournelle qui annonce ce vers. Ici Rossini aurait +grand besoin de trouver, dans son chanteur, le feu, la passion et +l'accent du cœur, qui manquent à sa partition. Il faudrait que madame +Pasta pût se charger de ce rôle, et de tous les rôles passionnés de ce +maître; elle leur rendrait le même service qu'à Tancrède. + +Avec les paroles, + + No, non m'inganno, + +que Galli prononce en descendant la colline, la tragédie paraît, et la +gaieté s'évanouit pour toujours. + +Lorsque Rossini fit la _Gazza ladra_, il était brouillé avec Galli, son +rival heureux auprès de la M^{***}. Or, il faut savoir que Galli, au +milieu d'une très-belle voix, a deux ou trois notes qu'il ne prend +justes que lorsqu'il ne fait que passer, mais qu'il donne à faux +lorsqu'il est obligé de s'y arrêter. Rossini ne manqua pas de lui faire +un récitatif (celui dans lequel il raconte à sa fille sa dispute avec +son capitaine) dans lequel il est forcé de s'arrêter précisément sur ces +notes, qu'il ne peut donner justes. Il y a bien paru à Paris, lorsque +Galli disait: + + _Sciagurato_ + Ei grida; e colla spada + Già, già, m'è sopra[23]. + +Galli, sûr partout ailleurs de sa magnifique voix, se piqua, et ne +voulut pas changer ces notes à la représentation; rien n'était cependant +plus simple. Cette obstination lui a fait manquer cette entrée à Rome, à +Naples, à Paris; et le goût sévère et un peu froid de cette capitale +s'accommodant mieux de l'absence de toute faute[24] que de la présence +de beautés sublimes obscurcies par quelques imperfections, le succès de +Galli n'a jamais été d'enthousiasme comme il aurait dû l'être. + +Galli s'est raidi contre les _chut_ du public, il n'a pas voulu changer +dix notes; et la timidité faisant effet sur son organe, en dépit de ses +efforts, ce début d'un si beau rôle a toujours été gâté par trois ou +quatre sons hasardés. A Naples, ce récitatif était le triomphe de +Nozzari, qui le détaillait d'une manière inimitable. + +Galli est à la hauteur de la plus belle tragédie dès la fin de ce +morceau: + + Amico mio, + Ei disse, e dir non più poteva: Addio! + +Il est absurde que Galli, qui fuit son régiment où il a été condamné à +mort, paraisse avec son habit de soldat à peine caché sous un grand +manteau; c'est un moyen certain de se faire arrêter comme déserteur par +le premier maire de village. Ceci est une question de _mise en scène_, +art qui tient à la peinture. Si Galli paraissait couvert de haillons, +comme dit le libretto, + + Il prode Ernesto + Di questi cenci mi coperse, + +peut-être le rôle prendrait-il une teinte ignoble; il faut parler aux +yeux à l'Opéra. Dans la nature, Galli, condamné à mort et retrouvant sa +fille, lui eût adressé deux ou trois mille paroles; la musique en +choisit une centaine, et leur fait exprimer le sentiment qui paraîtrait +dans les trois mille. On sent bien qu'elle doit écarter d'abord toutes +les paroles qui expriment des détails; donc il faut parler aux yeux. + +Le duetto qui suit le récitatif chanté par Galli, + + Come frenar il pianto? + +est un chef-d'œuvre dans le style magnifique[25]. Le petit morceau +d'orchestre qui vient après: + + È certo il mio periglio; + Solo un eterno esiglio, + O Dio! mi può salvar[26]. + +produit un tremblement physique. Il y a un petit trait bien touchant +après + + Più barbaro dolor. + +Vers la fin de la reprise du duetto, + + Tremendo destino + +est terrible. Il y a un peu de _beau idéal_, faisant repos par +distraction du malheur, dans la ritournelle de la fin. + +La cavatine du podestat, + + Il mio piano è preparato, + +est un morceau brillant pour une belle voix de basse. Ambrosi le chanta +à Milan avec une énergie et une force qui avaient le défaut de tenir les +yeux du spectateur fixés désagréablement sur le caractère atroce du +podestat. Pellegrini, à Paris, sert beaucoup mieux les intérêts de la +pièce, en déployant dans cette cavatine une grâce infinie et toute la +légèreté de sa charmante voix. Ce morceau est d'ailleurs beaucoup trop +long. + +La lecture du signalement du déserteur, confiée à Ninetta par le +podestat, qui a perdu ses lunettes, est une scène qui a tout l'intérêt +pressant et cruel du drame; c'est du malheur nullement adouci par le +_beau idéal_: voilà ce qu'on aime en Allemagne. Ce moment est vif, mais +il tue la gaieté pour toujours. + +Le terzetto qui suit: + + Respiro--partite, + +est sublime; c'est dès le début que se trouve l'admirable prière: + + Oh! nume benefico! + +Winter venait de donner à Milan, un _Mahomet_ (c'est la tragédie de +Voltaire) où se trouvait une prière magnifique formée par les voix +réunies de _Zopire_, au fond du temple, qui prie, et de ses deux +enfants, sur le devant de la scène, qui viennent lui donner la mort. +Rossini ne manqua pas de demander une prière à l'auteur du libretto, et +l'écrivit _con impegno_. + +Le podestat ayant vu partir le soldat et se croyant seul, dit à Ninette: + + Siamo soli. Amor seconda + Le mie fiamme, i voti mici. + Ah! se barbara non sei, + Fammi a parte nel tuo cor[27]. + +Voilà du superbe style tragique, en musique s'entend. Ce terzetto est +au-dessus de tous les éloges: il établit à jamais la supériorité de +Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains. + +La rentrée de Fernand a tout le feu possible: + + Freme il nembo... + Uom maturo e magistrato, + Vi dovreste vergognar. + +Il y a toujours beaucoup plus de force et d'énergie que d'élégance et de +sensibilité noble, et l'orchestre est bien bruyant: + + No so quel che farei, + Smanio, deliro e fremo, + +est un volcan. Ici, la rapidité naturelle du style de Rossini semble +encore augmenter son feu incroyable: ce terzetto est une des plus belles +choses que ce _maestro_ ait jamais écrites dans sa seconde manière (le +style fort). Les groupes en sont disposés avec un art infini; il y a une +qualité bien rare dans les plus beaux morceaux connus, c'est une +_progression_ étonnante. On se sent, en quelque sorte, plus avancé à la +fin du terzetto qu'au commencement. + +C'est après cette scène qu'on voit la pie voler à travers le théâtre; +elle enlève la cuiller fatale. Le moment est bien choisi; le spectateur +est trop ému pour prendre ce vol du côté plaisant, et, comme on ne s'y +attend pas, personne n'a le temps d'examiner comment il s'opère. Après +le grand morceau tragique, dont nous venons de donner une analyse si +imparfaite, la musique reprend toute la légèreté, toute la gaieté +possible, et même une élégance qu'elle n'a pas eue jusqu'ici; et tout +cela pour le procès-verbal de l'interrogatoire de la pauvre Ninetta: + + In casa di messere... + +Ce morceau est délicieux; il me semble qu'aucun _maestro_ vivant ne +pourrait en faire un semblable. La cantilène la plus charmante que l'art +puisse produire est justement appliquée à la parole la plus infâme de +l'interrogatoire. Quand le jeune militaire fait observer, avec beaucoup +de raison, que l'objet qu'on cherche a été + + Rapito! no, smarrito + (Volé! non, égaré), + +le podestat répond avec une grâce parfaite: + + Vuol dir lo stesso. + (Qu'importe? ces mots n'ont-ils pas le même sens?) + +Il est vrai que cette admirable légèreté, que ce badinage aimable et +tout à fait monarchique, s'est rencontré plusieurs fois, en ces derniers +temps, chez des juges, gens du monde, qui envoyaient à la mort les +ennemis du pouvoir en se jouant, ou plutôt sans interrompre les jeux +d'une vie aimable et insouciante. La musique de Rossini serait +parfaitement à sa place dans une comédie intitulée _Charles II_[28] ou +_Henri III_, et où le poëte aurait emprunté, pour représenter les +moments prospères du règne de ces princes, le génie qui inspira _Pinto_ +à M. Lemercier. J'ai eu besoin de m'arrêter un instant pour faire sentir +à un lecteur né dans des pays où la justice est digne de tous nos +respects, comme chacun sait, que Rossini, né en Romagne et accoutumé aux +juges nommés par des prêtres, a été peintre fidèle dans tout le rôle du +podestat de la _Gazza ladra_. En plaçant tant de gaieté, d'insouciance +et de légèreté dans l'interrogatoire de Ninetta, il a eu égard au +caractère principal, qui est le juge, vieux scélérat goguenard et +libertin, et au dénoûment de son opéra, qu'il savait bien devoir être +_di lieto fine_ comme ceux de Métastase. J'ai entendu Rossini repousser +très gaiement les critiques qu'on faisait de son podestat, à Milan, lieu +où Napoléon avait fait apparaître quelque décence dans la justice (1797 +à 1814). «Le jeune militaire, quoique Français, est un nigaud, disait +Rossini; à sa place, moi qui n'ai pas fait de campagnes ni enlevé de +drapeau, je me serais écrié, voyant ma maîtresse accusée: C'est moi qui +ai pris la fatale cuiller! Dans le libretto qu'on m'a donné, Ninetta, +confondue par des apparences accablantes, ne sait que répondre; +Giannetto est un sot: le personnage principal de mon _finale_ est donc +le juge, lequel est un coquin nullement triste, et qui, d'ailleurs, n'a +aucune idée de perdre Ninetta; il ne songe, pendant tout le temps de +l'interrogatoire, qu'à lui vendre sa grâce, et au prix qu'il en +obtiendra[29].» Rossini n'ajoutait pas, car il est fort prudent et se +souvient de la mort de Cimarosa: Allez voir dans mon pays, à Ferrare, à +Rimini, les jugements que l'on y rend tous les jours. Avisez-vous +d'avoir un procès et d'être accusé d'avoir mangé un poulet le vendredi, +un an ou deux auparavant. Les Prêtres envoient dans les jardins des +palazzi voir si l'on jette des os de poulet le vendredi. La femme de +chambre de la maison n'a pas l'absolution à Pâques si elle ne dénonce +les os des poulets mangés en cachette: or, une femme de chambre, à Imola +ou à Pesaro, qui ne fait pas ses pâques est une fille perdue. Qu'on se +figure, dans une ville de vingt mille âmes comme Ferrare, un préfet, +sept à huit sous-préfets, une douzaine de commissaires de police, +n'ayant autre chose à faire au monde que de savoir si monsieur un tel +mange un poulet le vendredi! Le légat, ses secrétaires et ses agents +secrets, dont j'ai ci-dessus traduit les titres en dénominations +françaises, sont prêtres. Ils ont l'administration; mais ils sont contre +carrés en tout et haïs à la mort par l'autorité ecclésiastique, +l'archevêque, ses grands-vicaires, les chanoines, etc., ennemis jurés +des autorités administratives, et les dénonçant sans cesse à Rome comme +inclinant au relâchement. Ces dénonciations peuvent empêcher le légat de +devenir cardinal à la première promotion. Or, tous ces grands intérêts, +toutes ces rivalités, tous les conseils de la prudence, peuvent être +satisfaits en dénonçant le pauvre diable de bourgeois de Ferrare qui a +cédé à la tentation de manger un poulet le vendredi. Je pourrais ajouter +vingt pages de détails, mon seul embarras serait d'affaiblir les +couleurs, de diminuer la vérité; je ne veux pas tomber dans l'odieux, ce +serait la pire des chutes pour un livre frivole[30]. Le résultat de +toutes les anecdotes que je pourrais raconter sur la Romagne serait +toujours que Rossini, en donnant tant de gaieté et de légèreté à son +_podestà libertin_, n'a nullement songé à faire une épigramme abominable +et à la Juvénal. En général, c'est très peu la coutume en Italie que de +s'indigner par écrit des friponneries; cela rend triste, cela est de +mauvais ton; d'ailleurs c'est un lieu commun. + +Le caractère tranquille du pitoyable amant de Ninetta apparaît bien dans +le chant: + + Tu dunque sei rea! + (Ed io la credea + L'istessa onestà.) + +Toute la niaiserie que le cœur sensible des habitants de la rue +Saint-Denis passe à leur cher mélodrame éclate lorsque Ninetta se laisse +confondre, + + Non, v'è più speme, + +parce que le juif déclare qu'il y avait sur la pièce d'argenterie à lui +vendue un F et un V, elle qui vient de dire que son père s'appelle +Ferdinand Villabella, d'où le podestat a conclu naturellement que ce +père était l'homme qui se trouvait avec elle et pour lequel elle a lu un +faux signalement. Ninetta se garde bien de jouer au poëte le mauvais +tour de dire tout simplement: Ce couvert m'a été remis par mon père, et +les lettres F V forment son chiffre. La pauvre fille aime mieux mourir. +Le malheur de ce libretto, c'est que tous les personnages y sont des +êtres communs. Ce défaut ne se trouve jamais dans les opéras allemands: +il y a toujours quelque chose pour l'imagination. + +Ce _finale_ est plein de mouvement, d'entrées et de sorties auxquelles +le spectateur prend un vif intérêt. Il y a beaucoup d'_a solo_ et de +petits morceaux d'ensemble fort attachants. Il est impossible de mieux +disposer les groupes d'un grand tableau. Les paroles ne sont pas mal: je +voudrais que ce fût le contraire, que la situation fût belle et +naturelle, et les paroles fort ridicules, car qui fait attention aux +paroles? A Naples, on trouvait des longueurs dans ce _finale_; je l'ai +vu admiré par le caractère plus tranquille des Milanais. Pour mon +compte, je me range à l'avis des bons Milanais. L'expression est vive, +forte, naturelle, mais toujours rustique, à l'exception de quelques +mesures délicieuses au commencement de l'interrogatoire. Ce premier acte +me rappelle à chaque instant le genre de gaieté que Haydn a mis dans le +morceau de l'automne de ses _Quatre Saisons_, lorsqu'il veut peindre la +gaieté des vendanges. + +Mozart eût rendu ce _finale_ atroce et tout à fait insupportable, en +prenant les paroles au tragique; son âme tendre n'eût pas manqué de se +ranger du parti de Ninetta et de l'humanité, au lieu de songer au +podestat et à ses projets plus libertins que sanguinaires, lesquels sont +clairement indiqués par ses derniers mots en quittant la scène: + + Ah, la gioja mi brilla nel seno! + Più non perdo si dolce tesor[31]. + + + + +CHAPITRE XXIII + +SUITE DE LA GAZZA LADRA + +SECOND ACTE + + +Toutes les figures que vous rencontrez dans la rue présentent, à Paris, +l'image amusante de quelque petite nuance de passion, ordinairement +l'égoïsme affairé chez les hommes de quarante ans, l'affectation de +l'_air militaire_ chez les jeunes gens; chez les femmes, le désir de +plaire, ou au moins de vous indiquer à quelle classe de la société elles +appartiennent. Jamais l'expression directe de l'ennui, ce serait un +ridicule à Paris, l'ennui ne s'y voit que sur les figures d'étrangers ou +de nouveaux débarqués, où il alterne avec la mauvaise humeur; enfin +jamais, au grand jamais, les passions sombres. En Italie, souvent et +trop souvent l'ennui par _manque de sensations_, quelquefois une joie +tenant de la folie, assez fréquemment les passions sombres et profondes. +Le Français de Paris apporte au spectacle une âme déjà usée, durant la +journée, par mille nuances de passion; l'Italien de Parme ou de Ferrare, +une âme vierge que rien n'a émue de toute la journée, et en outre une +âme susceptible des sentiments les plus violents. L'Italien, dans la +rue, méprise les passants ou ne les voit pas; le Français veut leur +estime. + +On ne peut pas dépenser son bien de deux manières. Le Parisien, dès +l'instant qu'il sort le matin, trouve cent affaires et cent petites +émotions. Depuis la chute de Napoléon, rien ne trouble la tranquillité +de mort de la petite ville d'Italie; tout au plus, tous les six mois, +quelque arrestation de carbonaro. Voilà, ce me semble, la raison +philosophique des succès fous que l'on voit si souvent au delà des +Alpes, et jamais en France. Non-seulement il y a plus de feu dans les +âmes, mais encore ce feu y est accumulé par l'économie. En France, nous +avons dix plaisirs d'espèces différentes pour amuser nos soirées; en +Italie, un seul, la musique. Un succès fou au théâtre c'est chez le +public de Paris la curiosité de porter un jugement sur une pièce dont on +va parler pendant un mois; on y court pour la juger et non pour avoir +des transports et des larmes[32]. + +Ce sont, au contraire, des larmes et des transports qu'il y avait chez +les bons Milanais après le _finale_ du premier acte de la _Gazza_. Ils +pensaient beaucoup à leur plaisir et à leur émotion, et fort peu à la +gloire qui en pourrait revenir à Rossini. Le commencement du second acte +parut un peu pâle. Le rôle de Pippo était cependant joué par +mademoiselle Gallianis, jeune actrice de la figure la plus noble et dont +la jolie voix de contr'alto rendit fort bien le duetto + + E ben, per mia memoria, + Lo serberai tu stesso, + +que Pippo vient chanter dans la prison avec Ninetta. + + Fin che mi batte il cor,... + Vedo in quegli occhi il pianto, + +sont des passages touchants; mais on remarque avec peine certaines +_batteries_ fort déplacées, vers la fin du duetto; elles font souvenir +du métier dans un moment où le spectateur ne voudrait que jouir de sa +douleur. Ce duetto me rappelle toujours les gens peu sensibles, qui +tombent dans l'air pleureur, quand absolument ils veulent être tristes, +et que l'occasion le requiert. + +En entendant mademoiselle Stephens, à Londres, je pensais que Rossini +aurait dû écrire ce morceau dans le genre de la musique vocale anglaise. +Cette musique abjure presque tout à fait l'empire de la mesure; elle +ressemble à des sons de cor entendus de fort loin pendant la nuit, et +dont on perd souvent quelques notes intermédiaires: rien de plus +touchant, et surtout rien de plus opposé à tout le reste de la musique +de la _Gazza ladra_. + +L'air du podestat et surtout le chœur qui le termine, auraient fait la +réputation d'un compositeur moins riche que Rossini. Il n'en est pas de +même du duetto de Gianetto: + + Forse un di conoscerete. + +On dirait, à la vulgarité qui paraît dans quelques cantilènes que +Rossini a voulu tout à fait se transformer en compositeur allemand et +écrire comme Weigl ou Winter. Aussi est-ce en Allemagne que la _Gazza_ +réussit le plus; ses défauts sont invisibles à Darmstadt et peut-être +des qualités, tandis qu'on méprise _Tancrède_ comme de petite musique. +Il faut frapper fort ces bons Allemands. L'arrivée du soldat vient +rendre à ce deuxième acte le feu sombre qui anime le premier. Galli joue +toute cette fin du drame mieux que de'Marini ou Iffland. Nous n'avons +aucun acteur en France qui approche de ce genre de talent; Talma +lui-même est bien médiocre dans _Falkland_ et dans le _Meinau_ de +_Misanthropie et Repentir_. + +L'air de Galli, + + Oh colpo impensato! + +est assez commun. Rossini, voyant Galli avoir peu de succès à Naples, se +réconcilia avec cet ancien rival, et lui fit cet air tout à fait écrit +dans ses cordes. + +Le commencement du récitatif: + + Che vuol dire quel pianto? + +est bien. Il y a du sentiment tragique et sombre dans + + M'investe, m'assale. + +Nous sommes attendris par un rayon de _beau idéal_ sur + + Per te, dolce figlia; + +mais _perche amica spemè?_ est détestable; c'est du mauvais Rossini, des +agréments de concert au lieu de pathétique, et, pour comble de misère, +des agréments qui ne sont que des réminiscences d'opéra buffa[33]. + +L'air finit par de beaux accents tragiques sur + + Scoperto, avvilito, + Proscritto, inseguito. + +Zuchelli chante cet air d'une manière admirable; c'est bien là le +désespoir d'une âme tendre. Le public n'a pas encore été _averti_ du +mérite de ce chanteur. + +A la manière dont Rossini a écrit, pour Galli, cet air de +réconciliation, je croirais qu'il boudait encore. Les savants +remarquent, comme une chose nouvelle, que vers la fin l'orchestre va +beaucoup plus haut[34] que le chant et cependant ne le couvre pas; on +sent à tous moments, en voyant célébrer comme des nouveautés des choses +aussi simples, que la science de la musique est encore au berceau. + +Le chœur des juges, + + Tremate, o popoli, + +est superbe. Voilà le triomphe du style magnifique, _la terreur_[35]. Ce +chœur est tellement imposant, que je n'ai jamais vu rire à Louvois, à +l'aspect de tout un tribunal de première instance, la toque en tête, qui +se met à chanter. On dit que ce morceau ressemble un peu à un chœur de +l'_Orfeo_ de Gluck; je le croirais plutôt imité de Haydn, s'il est +imité. + +L'arrivée de Ninetta, la lecture de la sentence de mort, sont des +moments terribles que je ne chercherai pas à rappeler au lecteur; +heureux si je pouvais terminer ici l'analyse de la _Gazza ladra_, mais +je serais trop injuste envers Rossini. + + Gia d'intorno + _Ulular_ la morte ascolto, + +glace le sang, surtout le mot _ulular_; c'est à faire trouver mal les +gens nerveux. L'entrée de Galli est sublime + + O là! fermate. + +A l'exception de mademoiselle Mars, la scène française ne nous a rien +offert de comparable depuis Monvel. En Italie, j'ai vu à _de'Marini_, et +surtout à la _Pallerini_, des moments au moins aussi beaux. Iffland, à +Berlin, en 1807, avait une ou deux entrées comparables à celles de +Galli. + +Dans les situations extrêmes, il n'y a plus lieu à cantilène, le +récitatif suffit. Les paroles suivantes de Galli sont une preuve de +cette vérité singulière et si contraire aux théories vulgaires: + + Son vostro prigioniero, + Il capo mio troncate[36]. + +Il me semble que les spectateurs sont émus au point de sentir +distinctement quel est le véritable cri de la nature. Des spectateurs +amenés à ce point d'émotion sont dangereux; ils repoussent avec horreur +toute entreprise que l'art pourrait tenter pour embellir la nature[37]. + +La musique est à la hauteur des paroles dans ces deux vers terribles, +chantés par les juges et le préteur avec l'accent imposant d'une +nombreuse réunion de voix de basse: + + L'uno in carcere, + E l'altro sul patibolo[38]. + +Galli était au-dessus de tous les éloges, et laissera un souvenir +durable, même à Paris, dans + + Un padre, una figlia + .............. + A tante sciagure + Chi mai reggerà? + +Cette scène magnifique, la plus forte de l'opéra italien moderne et de +l'œuvre de Rossini, se termine dignement par + + Ah! neppur l'estremo amplesso, + Questo è troppa crudeltà. + +Je dois invoquer ici un principe en faveur de Rossini; c'est que le +mouvement de valse rappelle la rapidité terrible et inévitable des coups +du destin. La circonstance de la _rapidité_ est ce qu'il y a de plus +terrible dans les sensations actuelles d'un malheureux condamné à mort +et qui doit être exécuté dans trois quarts d'heure. + +Ce n'est pas la faute de la musique si nous avons pris l'habitude de +danser des valses; cette mode sera peut-être passée dans trente ans, et +sa manière de peindre la rapidité de l'heure qui s'avance est éternelle. + +Cette raison suffit à mes yeux pour justifier plusieurs mouvements de +valse, ou en approchant beaucoup, qui se trouvent dans le second acte de +la _Gazza ladra_; mais rien au monde ne saurait justifier + + Sino il pianto è negato al mio ciglio + Entro il seno s'arresta il sospir, + Dio possente, mercede, consiglio! + Tu m'aita il mio fato a soffrir; + +et ce chant fort gai est répété deux fois à une certaine distance. + +A la quatrième ou cinquième représentation de la _Gazza ladra_, un cri +général s'éleva contre cette absurdité. Un des jeunes gens les plus +aimables de cette aimable société de Milan, et dont les arts déplorent +la perte aujourd'hui, était admirable en attaquant Rossini sur cet +_allegro_. S'il vivait encore, son amitié ne m'aurait pas refusé +quelques pages pour cette brochure, et je ne la croirais pas alors tout +à fait indigne de l'attention du public. + +Le parti de Rossini (car il y avait deux partis très prononcés) disait +qu'il fallait lui savoir gré d'avoir déguisé l'atrocité du sujet par la +légèreté de ses cantilènes. Si Mozart, disaient-ils, avait fait la +musique de la _Gazza ladra_ comme elle doit être écrite, c'est-à-dire +dans le goût des parties sérieuses de _Don Juan_, cette pièce eût fait +horreur et l'on n'en pourrait supporter la représentation. + +Le fait est que, dans aucun de ses opéras, Rossini n'a fait autant de +_fautes de sens_ que dans la _Gazza ladra_. Il avait peur du public de +Milan, qui lui gardait rancune depuis le _Turco in Italia_. Il voulut +étourdir ce public, faire un grand nombre de morceaux nouveaux, et se +donna moins que jamais le temps de relire. Ricordi, le premier marchand +de musique d'Italie, et qui doit une grande fortune aux succès de +Rossini racontait devant moi, à Florence, que Rossini avait composé un +des plus beaux duetti de la _Gazza ladra_ dans son arrière-boutique, au +milieu des cris et du tapage affreux de douze ou quinze copistes de +musique se dictant leurs copies ou les collationnant, et cela en moins +d'une heure. + +Le grand morceau qui commence par le chœur _Tremate, o popoli_, me +semble beaucoup trop long. + +Le chœur du peuple, quand Ninette passe devant nous, environnée de +gendarmes, pour aller au supplice, est bien. En Italie, où la tyrannie +soupçonneuse et sans pitié[39] (le contraire du gouvernement de Louis +XV) n'a pas permis la naissance des sentiments délicats, le bourreau, en +bonnet de police marche à côté de Ninette, et la relève après la prière +que fait cette pauvre malheureuse en passant devant l'église de son +village. A _la Scala_, la décoration de M. Perego était sublimé; cette +église de village était touchante et sombre, et cependant avait assez de +grandiose pour ôter un peu de son horreur au triste spectacle dont nous +sommes témoins. A Louvois, la décoration est _jolie_ et _gaie_; et pour +digne complément, il y a des arbres au milieu des nuages qui ne +tiennent à rien sur la terre. Le goût pittoresque du public de Louvois +est trop peu formé pour qu'il tienne à ces bagatelles[40]. + +Jamais vaudeville ne fut mieux à sa place que celui de la fin: + + Ecco cessato il vento, + Placato il mare infido + +Galli le chantait avec beaucoup de verve et de bonheur; Zuchelli y met +une grâce parfaite, et, dans sa bouche, ce vaudeville est réellement un +morceau de chant très-remarquable. Je voudrais voir ce grand chanteur +dans un rôle de _bariton_, D. Juan, par exemple. + +Après la _Gazza ladra_, on sort de Louvois abîmé de fatigue et assourdi. +La fatigue nerveuse tient à l'absence d'un ballet d'une heure entre les +deux actes de l'opéra. A Milan, nous avions _Myrrha_, ou _la Vengeance +de Vénus_, l'un des chefs-d'œuvre de Viganò. Les idées mythologiques +étaient vraiment d'un effet délicieux, après les horreurs _trop réelles_ +du juge de Palaiseau et de ses gendarmes. Il n'a peut-être jamais +existé d'orchestre plus savant, plus exact, plus impitoyable pour ce +qu'il croit son devoir, que celui de Louvois, et jamais on n'a vu une +telle absence de sentiment musical. Puisque _sentir_ paraît impossible, +espérons qu'avec le temps on _enseignera_ dans la rue Bergère, qu'un +_crescendo_ doit se commencer doucement, et qu'il existe certaines +nuances nommées _piano_. Où sont nos symphonistes malhabiles de Capoue +ou de Foligno! quand ils font des fautes, c'est toujours par ignorance, +c'est que leurs doigts n'ont pas l'habileté nécessaire pour faire telle +note; mais quel feu! quelle délicatesse! que d'âme, quel sentiment +musical! Il y a telle note trop forte, trop hardie, trop _effrontée_, +qui prouve que celui qui en outrage l'oreille du spectateur, est à +jamais indigne d'être admis dans un orchestre autre que celui du grand +Opéra. + +Pris individuellement, chacun des artistes de notre orchestre de Louvois +est peut-être supérieur, les violons surtout, aux artistes du théâtre de +Dresde, de Munich ou de Darmstadt. Quelle différence immense, cependant, +dans _l'effet_! Ces messieurs ne sont supérieurs que dans certaines +symphonies de Haydn, où tout est _dur_; dès qu'il y a une mesure +gracieuse et tendre, ils la manquent. Voir les passages de ce caractère +dans l'ouverture de la _Gazza ladra_, voir la manière dont on vient de +traiter l'ouverture des _Horaces_ de Cimarosa. + +La première fois que j'entendis la _Gazza ladra_, à Louvois, je fus +scandalisé. Le chef d'orchestre, homme d'ailleurs d'un grand talent, +violon très-habile, et qui dirige fort bien l'orchestre, une fois le +système français adopté, a changé la plupart des _mouvements_ de +Rossini. Si jamais ce maestro passe à Paris, et qu'il ne prenne pas le +parti de donner des conseils à contre-sens (plaisanterie que je lui ai +vu exécuter une fois avec une grâce infinie, tout le succès possible, et +une duperie parfaite de la part des chanteurs qu'il conseillait à faux), +il ne peut pas se dispenser d'avoir une explication avec M. le chef +d'orchestre de Louvois. Pauvre Rossini! il sera battu complétement, car +il n'est pas SAVANT, lui. + +Le mouvement fait tout pour l'expression. _Enfant chéri des dames_, cet +air aimable que Deviène vola jadis à Mozart, chanté _adagio_, est à +faire fondre en larmes. Parmi les morceaux singulièrement altérés par le +chef d'orchestre de Louvois, je remarque le duetto de Ninette et de +Pippo dans la prison: + + E ben per mia memoria. + +Tantôt les _piano_ deviennent des _allegro_; mais comme il faut être +juste, et qu'il y a compensation à tout, un instant après, un joli +_allegro vivace_ est changé en _andante_ languissant, et cela en dépit +de la situation et du cri du libretto, si j'ose parler ainsi. + + Guarda, guarda; avisa, avisa! + +dans le moment où Pippo, au haut du clocher, retrouve le couvert +d'argent dans la cachette de la pie, morceau _allegro_ s'il en fut +jamais, et ainsi exécuté à Milan sous les yeux de l'auteur, prend à +Louvois un mouvement lent tout à fait convenable pour une parodie[41]. + +Dans huit ou dix ans, lorsque la révolution de la musique sera achevée, +et que nos jolies petites filles de douze ans seront des maîtresses de +maison, le public de Louvois, voulant avant tout de _beaux chants_, et +non de la symphonie, fera du chef d'orchestre d'alors l'esclave soumis +des chanteurs, quant au _mouvement_ des morceaux. Quelque médiocre que +soit le chanteur, quand il est en scène, tout doit lui obéir et le +suivre, non pas assurément par déférence pour sa personne, mais par +respect pour l'oreille du spectateur. + + + + +CHAPITRE XXIV + +DE L'ADMIRATION EN FRANCE, OU DU GRAND OPERA + + +Je suis allé ce soir au _Devin du Village_ (5 mars 1823); c'est une +imitation assez gauche de la musique qu'on avait en Italie vers l'an +1730. Cette musique fit place, jadis, aux chefs-d'œuvre de Pergolèse et +de Logrosino, qui furent remplacés par ceux des Sacchini et des Piccini, +qui ont été effacés par ceux des Guglielmi et des Paisiello, qui à leur +tour pâlissent devant Rossini et Mozart. + +En France, nous n'allons pas si vite; rien de ce qui est généralement +reçu ne peut passer _peu à peu_. Il faut _bataille_. Je veux admirer +aujourd'hui ce que j'ai admiré hier; autrement, de quoi parlerai-je +demain? Un chef-d'œuvre reconnu tel a beau m'ennuyer, il n'en est pas +moins _délicieux_; c'est moi qui suis dans mon tort d'être ennuyé. Le +valet de chambre de la maison paternelle nous dit dès l'âge de dix ans, +en nous mettant des papillotes: + +«Monsieur, il faut souffrir pour être beau.» + +Tout change en Europe, tout a été bouleversé; le public de l'Opéra seul +a la gloire d'être resté immobile. Il fit, dans le temps une fort belle +résistance à Rousseau. Les violons voulurent bravement le tuer comme +ennemi de _l'honneur national_[42]. Paris tout entier prit parti; on +parla de _lettre de cachet_. C'est comme il y a un an à la Porte +Saint-Martin; les journaux libéraux persuadèrent aux _calicots_ qu'il +fallait siffler Shakspeare, parce que c'est un aide de camp du duc de +Wellington. + +Notre _bon sens littéraire_ n'a pas fait un pas depuis 1765; c'est +toujours sur l'honneur national que notre vanité s'appuie. Nous sommes +si vains, que nous prétendons à l'orgueil. + +Voyez les changements qui ont eu lieu dans l'État depuis 1765: Louis XVI +appelle la philosophie au conseil, elle y entre sous les traits de +l'immortel Turgot; la légèreté puérile du vieux Maurepas succède; vient +ensuite l'importance financière et la suffisance bourgeoise de l'honnête +Necker; sous Mirabeau, la France veut la monarchie constitutionnelle; +sous Danton elle passe à la terreur, et l'étranger n'entre pas. Une +cinquantaine de voleurs s'emparent du timon de l'État. Les beaux jours +de Frascati paraissent. Pendant ce temps, nos armées se donnaient le +plaisir nerveux de gagner des batailles et de faire fuir des +Autrichiens. + +Nous étions aux concerts de la rue de Cléry, lorsqu'un jeune héros +s'empare de la France et fait son bonheur pendant trois ans. Un homme +aimable lui présente une lettre sur le revers de son chapeau à plumes; +le grand homme perd la tête et s'écrie: _Il n'y a que ces gens-là qui +sachent servir!_ Cette lettre lui fait plus de plaisir que dix +victoires. Il part de là pour ressusciter les oripeaux monarchiques à la +Louis XIV. Toute la France court après les baronnies et les cordons. +Lassée de l'insolence des comtes de l'Empire, elle reçoit Louis avec +transports..... Que de changements! L'opinion publique a varié au moins +vingt fois depuis 1765. Une seule classe est restée immobile comme pour +consoler _l'orgueil national_; c'est le public de l'Opéra. Lui seul peut +décliner avec dignité la girouette fatale que nous voyons voltiger sur +tant de têtes. On y chantait faux ce soir comme il y a soixante ans. + +Ce soir, en revenant du _Devin du Village_, j'ai ouvert machinalement un +volume de l'emphatique Rousseau. C'étaient ses écrits sur la musique. +J'ai été frappé; tout ce qu'il dit en 1765 est encore brillant de +jeunesse et de vérité en 1823. L'orchestre français, qui se croit +toujours le premier orchestre du monde, ne peut pas plus exécuter un +_crescendo_ de Rossini aujourd'hui qu'alors. Fidèle aux oreilles +doublées de parchemin de nos braves aïeux, il meurt toujours de peur de +commencer trop doucement, et méprise les _nuances_ comme des preuves de +manque de vigueur. Le _physique_ du talent a changé: nul doute que nos +violinistes, nos violoncelles, nos contre-basses n'exécutent aujourd'hui +des choses impossibles en 1765; mais la _partie morale_ du talent, si je +puis m'exprimer ainsi, est toujours la même. C'est comme un homme sans +fortune qui fait un héritage immense d'un parent mort dans les Indes; +ses moyens d'action et d'influence ont changé, mais son caractère est +resté le même; bien plus, enhardi par son opulence nouvelle, ce +caractère n'éclatera que d'une manière plus effrontée. Nos symphonistes +ont hérité, eux, du talent de la main. Rossini va passer à Paris pour +aller à Londres; vous les verrez lui disputer _le temps_ des morceaux +qu'il a créés, et prétendre le savoir mieux que lui. Pris +individuellement, ce sont des artistes, et peut-être les plus habiles +de l'Europe; réunissez-les en corps, c'est toujours l'orchestre de 1765. +La science musicale nous inonde de toutes parts, et le sentiment est à +sec. Je suis poursuivi par de jeunes prodiges de dix ans et demi qui +exécutent des concertos, et les grands violinistes réunis en orchestre +ne peuvent pas exécuter l'accompagnement du duetto d'_Armide_. + +Le mécanisme se perfectionne[43] et l'art tombe. On dirait que plus ces +gens-ci deviennent savants, plus leurs cœurs se racornissent. Ce que +Rousseau a écrit sur la politique et sur l'organisation des sociétés a +vieilli d'un siècle; mais ce qu'il a écrit sur la musique, art plus +difficile pour des Français, est encore brillant de fraîcheur et de +vérité. Un _vieux métromane_ déclare que Spontini et Nicolo sont les +musiciens français par excellence, et il ne voit pas dans la forme même +de leurs noms que Spontini est de Jesi, Nicolo de Malte, et qu'ils ne +sont venus en France qu'après s'être essayés vingt fois en Italie. +L'absurdité lutte de toutes parts avec la prétention; mais la prétention +l'emporte. + +Serait-ce que le peuple français est, dans le fait, l'un des moins +légers de l'univers? Les philosophes, qui lui ont décerné si souvent ce +titre de _léger_, ont-ils pénétré plus avant que la forme de son habit +ou la coupe de ses cheveux? + +Les Allemands, que nous appelons graves pour nous moquer, ont changé +trois fois au moins de philosophie et de système dramatique depuis +trente ans. Nous, nous sommes toujours pour la _musique française de +Spontini_ et pour l'_honneur national_; et nous le mettons bravement à +défendre le Liégeois Grétry contre le Pesarese Rossini. + +En 1765, Louis XV, tout homme d'esprit qu'il était, dit au duc d'Ayen, +qui se moquait du _Siége de Calais_, tragédie de Du Belloy: _Je vous +croyais meilleur Français._ On sait la réponse du duc. Napoléon +lui-même, dans ses Mémoires, emporté par la bonne habitude de mentir, +trouve digne de blâme le Français qui, en écrivant l'histoire, avoue des +choses peu favorables à la France. (Notes sur l'ouvrage du général +Rogniat.) Si son règne eût duré, il eût _détruit tous les monuments_ de +l'histoire militaire de son temps, de manière à être _maître_ absolu de +la vérité. Anecdote curieuse de la _bataille de Marengo_, du général +Vallongue; le brave militaire qui me l'a contée ne parle pas, par +délicatesse. Quant à moi, j'aime tendrement le héros; je méprise le +despote donnant audience à son chef de police. + +Dans les révolutions de l'État, il n'y a pas eu légèreté chez les +Français; il y a eu constance à l'intérêt d'argent[44]; en littérature, +il y a constance à l'intérêt de vanité. On est sûr de n'être pas sifflé +en répétant une phrase de La Harpe; et l'on passe, même au Marais, pour +un homme d'infiniment d'esprit si on peut la répéter avec une légère +variante. Ce que j'ai admiré hier, je veux l'admirer aujourd'hui, mon +admiration est mon bien; autrement il faudrait changer tous les jours le +fond de ma conversation, et je m'exposerais à des objections non +prévues, devant lesquelles je pourrais rester court; quel horrible +danger! + +En France, les classes inférieures admirent bonnement tout ce qu'admire +Paris et jadis tout ce qu'admirait la cour. Les sociétés particulières, +qui sentent qu'elles ne sont pas à la tête de la mode, se gardent bien +d'admettre aucune _véritable discussion_ sur ce qu'elles ont accepté +comme étant de _bon ton_. Elles reçoivent leurs opinions de Paris, de ce +Paris que la province abhorre en silence et avec respect. Remarquez que +tout ce qui a un peu d'énergie à Paris, est né en province, et en +débarque à dix-sept ans, avec le fanatisme des opinions littéraires à la +mode en 1760. + +On voit que dans les Arts, l'extrême vanité exclut la légèreté; _il faut +souffrir pour être beau._ Personne n'ose en appeler à sa propre +sensation; en province surtout, où ce crime est irrémissible. + +Ces pensées malsonnantes et téméraires m'assiégeaient ce soir à l'Opéra, +en voyant quelques spectateurs gens de goût, ennuyés mortellement par +_le Devin_, n'avoir pas assez de courage moral pour être sincères avec +eux-mêmes[45]: tant c'est une terrible chose en France que d'être seul +de son opinion. + +J'entrai un soir de l'été dernier chez Tortoni. Je trouvai les amateurs +de glaces les uns sur les autres. Contrarié de me voir sans petite +table, je dis à Tortoni, avec qui j'étais en liaison d'italien: «Vous +êtes bien singulier de ne pas louer les maisons voisines de la vôtre; +au moins l'on pourrait s'asseoir chez vous.--_Non son cosi mallo!_ Ho! +je connais les Français, ils n'aiment à se trouver que là où l'on +s'étouffe; voyez à ma porte la promenade du boulevard de Gand.» + +Non corrigé par cette réponse judicieuse de l'Italien, je disais +dernièrement à l'un des directeurs de l'_Opéra-Buffa_: «Votre théâtre se +meurt de monotonie; engagez trois chanteurs de plus à trente mille +francs, et jouez une fois par semaine au grand Opéra.--Nous n'aurions +pas un chat; nos banquettes resteraient désertes, personne ne voudrait +de nos loges, ce serait étouffer de nos propres mains la mode qui nous +permet de dépenser, pour notre cher Opéra français, tout ce que notre +pauvre budget de la maison accorde pour l'Opéra-Buffa[46].» + +Je pense qu'il est difficile de trouver deux observations de mœurs plus +futiles que les précédentes. On court chez Tortoni, où l'on étouffe, +comme l'on va aux _Français_, où l'on bâille; c'est le même principe. Le +même homme est mû par le même penchant à deux heures différentes de la +journée; quant à sept heures il passe près des Français, il se dit: +Allons revoir cette admirable _Iphigénie_. Il prend son billet en +répétant à mi-voix: + + Jamais Iphigénie, en Aulide immolée, + N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée, + Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé, + En a fait, sous son nom, verser la Champmêlé. + + BOILEAU, _Épître à Racine_. + +Comment, après un suffrage aussi illustre, oser trouver ridicule _une +rame inutile_ qui fatigue vainement _une mer immobile_? Notre homme +n'est jamais allé en bateau à vapeur. + +Un Parisien de la vieille roche ne va pas prendre une glace chez Tortoni +parce qu'il fait chaud, quel motif vulgaire! mais pour faire une action +qui est de bon ton, pour être vu dans un lieu fréquenté par la haute +société, pour voir aussi un peu cette haute société, et enfin, mais bien +enfin, parce qu'il y a un petit plaisir à prendre une glace quand le +thermomètre est à 25 degrés. + +Supposez que l'on trouve encore quelques places à huit heures à la salle +Louvois; ce n'est donc plus un lieu où la bonne compagnie s'étouffe, ce +n'est plus qu'un théâtre commode: je n'y vais pas. + +En Espagne et en Italie, chacun méprise le voisin, et a l'orgueil +sauvage d'être de sa propre opinion. C'est ce qui fait qu'on n'y sait +pas vivre. + +Tout ce qui précède donne l'histoire de la réception qu'on a faite en +France à Rossini; depuis le jour où un directeur adroit défigura +l'_Italiana in Algeri_, jusqu'au jour où, pour _le Barbier de Séville_, +on l'opposa habilement à Paisiello, on espérait dégoûter de Rossini. Le +coup était habile et bien calculé d'après les habitudes littéraires de +la nation. Les gens de lettres, qui regardent comme une annexe de leur +titre le privilège de juger des tableaux et de la musique, ne manquèrent +pas, fidèles au métier, de faire des articles furibonds en faveur du +compositeur d'il y a trente ans, contre le compositeur d'aujourd'hui. Il +leur semblait encore parler de Racine et de Boileau, opposés à Schiller +et à Byron. Ils ne tarirent pas sur l'audacieuse témérité d'un jeune +homme qui osait remettre en question la gloire d'un ancien[47]. +Heureusement pour Rossini les temps de Geoffroy étaient passés; aucun +journal n'avait la vogue, et les pauvres littérateurs estimables, privés +de l'avantage de parler tout seuls, furent tout étonnés de voir que le +public se moquait d'eux. + +_Le Barbier de Séville_ a fait connaître Rossini à Paris, _neuf petites +années_ après que ce compositeur faisait les délices de l'Italie et +d'une grande partie de l'Allemagne. Le _Tancrède_ avait paru à Vienne +immédiatement après le congrès. Trois ans plus tard, _la Gazza ladra_ +avait un succès fou à Berlin, et l'on y imprimait des volumes pour ou +contre l'ouverture de cet opéra. + +La moitié du mérite de Rossini apparut aux Parisiens, au grand désespoir +de certaines personnes, à l'époque où madame Fodor prit le rôle de +madame de Begnis dans _le Barbier_; la seconde moitié, quand madame +Pasta a chanté dans _Otello_ et _Tancrède_. + + + + +CHAPITRE XXV + +LES DEUX AMATEURS + + +On m'a présenté, il y a quelque temps, à un vieux commis expéditionnaire +du bureau de la guerre, doué d'une justesse d'oreille tellement +parfaite, que si, passant devant un atelier de tailleurs de pierre, +établi dans le voisinage de quelque bâtisse considérable, on lui demande +l'indication exacte des sons rendus par deux pierres frappées par le +marteau de deux ouvriers voisins, il indique à l'instant ces sons avec +une justesse qui n'est jamais en défaut, et leur assigne, sans la +moindre hésitation, le nom musical qu'ils doivent porter. Si cet homme +vient à entendre un orgue de Barbarie qui joue faux, selon la coutume, +il énonce à mesure les notes que fait entendre l'instrument fatal. Il +apprécie avec le même bonheur les cris d'une poulie mal arrangée au haut +d'une grue qui élève péniblement un poids considérable, ou les +gémissements de la roue mal graissée d'un tombereau de campagne. Il est +inutile d'ajouter que mon nouvel ami indique à l'instant la plus petite +faute commise dans un orchestre considérable; il nomme la fausse note +exécutée et l'instrument coupable. La personne qui me présentait +m'engagea à chanter un air; soit effet du hasard, soit fait exprès, cet +air présenta plusieurs sons douteux, qu'un musicien qui se trouvait +présent reconnut avec étonnement dans l'air noté que le vieil +expéditionnaire présenta deux minutes après au chanteur malheureux. Cet +homme singulier écrit un air qu'on vient de chanter, comme un enfant +écrit une fable de La Fontaine, si quelque ami de la famille vient à la +lui demander pour éprouver son savoir. Si l'air que vous chantez est +long, l'expéditionnaire, qui craint d'oublier, prie que l'on s'arrête +jusqu'à ce qu'il ait eu le temps d'écrire ce qu'il a déjà entendu. Je +supprime d'autres épreuves, desquelles mon ami sort également à son +avantage. Tous les sons de la nature ne sont pour lui qu'un langage fort +clair (quant au son), qu'il écrit sans difficulté, mais aussi sans y +rien comprendre. Il est, je crois, difficile de rencontrer une oreille +meilleure appréciatrice des sons, et en même temps plus insensible au +charme qu'ils peuvent avoir. + +Ce pauvre expéditionnaire, qui, comme le M. Bellemain de _l'Intérieur +d'un Bureau_, a une bonne physionomie tranquille et heureuse, et compte +trente ou quarante ans d'assiduité, est le plus sec et le moins sensible +des hommes. Les sons ne sont pour lui que du bruit; la musique est un +langage qu'il entend fort bien, mais qui n'a aucun sens. Il préfère, je +crois, à toutes les symphonies, le bruit des pierres de taille frappées +par le marteau des maçons. On a fait l'expérience de lui envoyer, le +même jour, des billets pour Louvois et pour l'Odéon, pour le grand Opéra +et pour la Porte Saint-Martin; toujours il a préféré le théâtre où l'on +ne chantait pas. Il me semble que la musique ne lui fait aucun plaisir, +autre que celui de donner exercice à son talent pour l'appréciation des +sons; cet art ne dit absolument rien à son âme; et d'ailleurs il n'a +point d'âme. Dès qu'on entreprend une conversation un peu élevée avec +lui, et que l'on cite quelque trait un peu au-dessus du niveau le plus +ordinaire, il répète avec simplicité et plusieurs fois de suite: +romanesque! romanesque! C'est l'homme _prosaïque_ par excellence. + +Par opposition, tout le monde a connu à la cour du prince Eugène, +vice-roi d'Italie, M. le comte C***, jeune Vénitien de la plus héroïque +bravoure, et qui, à force de belles actions, était devenu officier +d'ordonnance du prince. Non-seulement cet aimable jeune homme était hors +d'état d'apprécier les sons, mais il ne pouvait dire quatre notes de +suite sans chanter faux d'une manière épouvantable. Ce qui frappait +d'étonnement, c'est que, chantant aussi faux, il aimait la musique avec +une passion remarquable même en Italie. Au milieu de tous les genres de +succès, on voyait que la musique faisait une partie nécessaire et +considérable de son bonheur. On m'assure que M. le comte de Gallenberg, +qui, pendant que Rossini triomphait à San-Carlo par la musique de ses +opéras, y composait la musique des ballets joués entre les deux actes +des opéras de Rossini, et avait des succès presque comparables à ceux du +jeune maestro, a la plus grande peine du monde à distinguer un son faux +d'un son juste. + +Ces cas extrêmes sont rares, mais ils forment avec les nuances +intermédiaires toutes les classes d'amateurs. Les uns, et ce sont les +pédants de la musique, pédants aussi furieux qu'un savant en _us_ avec +son âme dévouée à la vanité, à l'argent et au travail, les uns ont une +aptitude étonnante pour percevoir les sons et leurs modes différents; +mais ces sons ne représentent pour eux aucun mouvement de l'âme, ne leur +rappellent aucune passion ou nuance de passion. Ces gens sont, en +musique, les connaisseurs les plus savants et les plus imperturbables; +n'étant jamais trahis par aucun moment d'entraînement, ce qu'ils ont une +fois appris, ils n'en sont jamais distraits, et surtout ils n'ont jamais +à rougir de certaines exagérations qui, hasardées devant des gens qui ne +sont pas faits pour les entendre, font ensuite tant de honte aux +amateurs véritables. + +Ceux-ci, auprès des autres, ont l'air d'ignorants, et ils ont parfois +des moments bien ridicules; c'est lorsqu'ils font des efforts étonnants +de pédantisme et de mensonge pour avoir l'air de se connaître un peu en +_notes_ et en classification des sons. En France, ils n'ouvrent guère la +bouche pour parler de l'art divin auquel ils doivent les plaisirs les +plus vifs, sans prêter le flanc à la plaisanterie par quelque balourdise +savante; c'est d'ordinaire quelque idée qu'ils ont prise dans _Reicha_, +et qu'ils n'ont retenue qu'à moitié. A Louvois, je reconnais ces deux +classes d'amateurs d'un côté de la salle à l'autre, il y a toujours, par +exemple, quelque désordre dans la toilette du vrai dilettante, tandis +que celle de l'amateur pédant est un chef-d'œuvre d'esprit d'ordre et de +soins, même un jour de première représentation, où c'est une affaire +que d'avoir une place passable. Le pauvre amateur sensible a +ordinairement l'imprudence d'entreprendre de parler dans ses moments +d'émotion, et c'est alors qu'il s'expose aux plaisanteries triomphantes +des gens froids; sa colère redouble leur bonheur; les noms, les dates, +tout lui manque, tandis que le pédant sec brille à ses côtés et à ses +dépens, eh récitant, avec moins de disgrâce que de coutume, l'historique +de la science, tous les détails du chant des actrices qui ont paru +depuis vingt ans au théâtre italien, toutes les dates des débuts ou des +mises en scène, etc., etc. Le pauvre amateur sensible s'expose au +ridicule, parce qu'il y a encore en lui un peu du caractère français. +Pourquoi parler? pourquoi se mettre en communication avec cet éteignoir +de tout enthousiasme et de toute sensibilité? _Les autres._ Voyez +l'amateur de _San-Carlo_ et de _la Scala_; tout entier à l'émotion qu'il +éprouve, ne songeant pas à _juger_ et encore moins à faire une jolie +phrase sur ce qu'il entend, il ne s'inquiète nullement de son voisin, et +ne songe guère à faire effet sur lui; il ne sait pas même s'il a un +voisin. Plongé dans une extase contemplative, il n'a que de la colère et +de l'impatience à donner aux _autres_ qui viendraient l'empêcher de +jouir de son âme. Parfois il laisse échapper une exclamation, et puis +retombe dans son morne et profond silence. S'il marque la mesure, s'il +fait un mouvement, c'est que dans de certains passages le mouvement +augmente le plaisir. Sa bouche est à demi ouverte, tous les traits de sa +figure portent l'empreinte de la fatigue, ou, pour mieux dire, de +l'absence d'animation; il n'y a d'âme que dans ses yeux, et encore si on +l'a averti de cette vérité, dans sa haine pour _les autres_, il se cache +les yeux, de la main. + +Beaucoup de chanteurs célèbres appartiennent à la classe d'amateurs dont +j'ai présenté le prototype dans le commis appréciateur juré des sons +rendus par les pierres de taille. Ce sont des gens communs chez qui le +hasard a mis de l'oreille, une voix superbe et une forte poitrine. + +Si, avec le temps, ils acquièrent quelque esprit, ils jouent le +sentiment, l'enthousiasme; ils parlent souvent de _génie_, et placent +sur leur bureau d'acajou un buste de Mozart. A Paris, ils n'ont pas même +besoin d'esprit pour arriver à cet extérieur; leurs phrases leur sont +données par le journal, et le buste est l'affaire du marchand de +meubles. + +Tel amateur, au contraire, ne connaît rien aux notes; et cependant la +plupart de leurs combinaisons, même les plus simples, représentent à +ses yeux, _avec force et clarté_, une nuance de sentiment. Rien n'égale, +_pour lui_, l'évidence de ce langage; et comme il n'est pas gâté par le +rappel à volonté, ce pauvre dilettante est hors d'état de résister à sa +force entraînante. Mozart est le maître souverain de son âme; avec vingt +mesures, il va le plonger dans la rêverie, et lui faire prendre du côté +tendre et touchant les plus simples accidents de ce monde; un chien +écrasé par un fiacre dans la rue de Richelieu. + + + + +CHAPITRE XXVI + +MOSÉ + + +A Naples, j'allais quelquefois après l'opéra, vers minuit ou une heure, +dans une société de vieux amateurs qui se réunissait sur une terrasse du +quai de _Chiaja_, au haut d'un palais. On avait hissé d'assez grands +orangers sur cette petite esplanade; nous dominions la mer et toutes les +maisons de Naples; nous avions en face de nous le mont Vésuve, qui, +chaque soir, amusait les regards par quelque accident nouveau. Placés +sur cette terrasse extrêmement élevée, nous attendions la brise +délicieuse qui ne manque guère de s'élever aussitôt après minuit. Le +bruit des ondes de la mer qui venaient briser à vingt pas de la porte du +palais, ajoutait encore, sous ce climat brûlant, au sentiment de +bien-être. Notre âme était admirablement disposée à parler musique et à +reproduire ses miracles, soit par cette discussion vive et partant du +cœur, qui fait renaître pour ainsi dire les sensations, soit par le +moyen plus direct d'un piano qui était caché dans un des coins de la +terrasse, entre trois caisses d'orangers. Cimarosa avait été l'ami de la +plupart de mes vieux amateurs; ils parlaient souvent des méchancetés que +Paisiello lui faisait quand ces deux grands artistes se partageaient +l'admiration de Naples et de l'Italie; car Paisiello, ce génie si +gracieux, a été un vilain homme, et Cimarosa n'a jamais connu le bonheur +de Rossini qui règne comme un dieu sur l'Italie et sur le monde musical. +Mes amis admiraient cette vogue étonnante; ils cherchaient à +l'expliquer. J'entendais mettre Rossini bien au-dessous des grands +maîtres de la fin du dernier siècle: Anfossi, Piccini, Galuppi, +Guglielmi, Portogallo, Zingarelli, Sacchini, etc., etc. On n'accordait +presque à Rossini que du _style_, l'art d'écrire d'une manière +_actuellement amusante_; mais pour les idées, pour le fond des choses, +on mettait l'infini entre lui et la plupart de ces grands maîtres. Je ne +connais point leurs opéras; où trouver aujourd'hui des voix qui pussent +les chanter[48]? Je n'ai entendu que quelques-uns de leurs airs les plus +célèbres. J'avouerai que pour la plupart de ces grands artistes, je +suis un peu comme pour Garrick et Le Kain. Tous les jours j'entends +porter aux nues ces acteurs par des hommes pour les lumières et l'esprit +desquels j'ai un respect infini; mais je suis entraîné malgré moi, dans +les arts, par une mauvaise habitude que j'ai rapportée de la politique: +c'est de parler de beaucoup de choses comme on veut, mais de ne croire +que ce que j'ai vu. Par exemple, avant de passer en Angleterre, je +croyais Talma le premier acteur tragique de notre temps; mais j'ai vu +Kean. + +Nous étions, à Naples, dans le plus fort de nos discussions sur le +mérite relatif de Rossini et des anciens compositeurs qui eurent plus de +mérite et moins de bonheur, lorsqu'on nous annonça à San-Carlo, _Mosè_, +sujet sacré (1818). J'avoue que je m'acheminai vers San-Carlo avec de +grands préjugés contre les plaies d'Égypte. Les sujets pris des +Écritures saintes peuvent être agréables dans un pays biblique tel que +l'Angleterre[49], ou bien en Italie, où ils sont sanctifiés par tout ce +qu'il y a de plus ravissant dans les beaux-arts, par le souvenir des +chefs-d'œuvre de Raphaël, de Michel-Ange et du Corrège. Pour moi, +littérairement et humainement parlant, j'estime les livres saints comme +une espèce de c*** d* M*** très-curieux à cause de leur assez grande +antiquité, à cause de la naïveté des mœurs, et surtout à cause du +_grandiose du style_. Politiquement, je les considère beaucoup comme les +soutiens de l'aristocratie et des belles livrées de tant de pairs +d'Angleterre; mais c'est toujours mon esprit qui estime. Au souvenir des +plaies d'Égypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-nés des +Égyptiens, _opéré pendant la nuit_ par l'ange du Seigneur, mon âme lie +inévitablement le souvenir des douze ou quinze prêtres au milieu +desquels j'ai passé ma jeunesse dans le temps de la terreur. + +J'arrivai donc à San-Carlo, on ne peut pas plus mal disposé, et comme un +homme que l'on prétendrait égayer par le spectacle des bûchers de +l'inquisition, pourvus de victimes par les tours d'adresse de M. Comte. + +La pièce commence par ce qu'on appelle la _plaie des ténèbres_, plaie un +peu trop facile à exécuter à la scène, et par là assez ridicule; il +suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre. Je riais au lever de +la toile; les pauvres Égyptiens formés en groupes sur un théâtre +immense, et affligés de la plaie de l'éteignoir, sont en prière. Je +n'eus pas entendu vingt mesures de cette admirable introduction, que je +ne vis plus qu'un grand peuple plongé dans la douleur; par exemple, +Marseille en prière à l'annonce de la peste de 1720. Le roi Pharaon, +vaincu par les gémissements de ses peuples, s'écrie: + + Venga Mosè! + +Benedetti, chargé du rôle de Moïse, parut avec un costume simple et +sublime, qu'il avait imité de la statue de Michel-Ange à _San Pietro in +Vincoli_, à Rome, il n'eut pas adressé vingt paroles à l'Éternel, que +les lumières de mon esprit s'éclipsèrent; je ne vis plus un charlatan +changeant sa canne en serpent, et se jouant d'une dupe, mais un grand +homme ministre du Tout-Puissant, et faisant trembler un vil tyran sur +son trône. Je me souviens encore de l'effet de ces paroles: + + Eterno, immenso, incomprensibil Dio + +Cette entrée de Moïse rappelle tout ce qu'il y a de plus sublime dans +Haydn, et peut-être le rappelle trop. A cette époque, Rossini n'avait +rien fait d'aussi savant que cette _introduction_, qui s'étend jusqu'à +la moitié du premier acte, et dans laquelle il ose répéter vingt-six de +suite fois la même forme de chant. Ce trait de hardiesse et de patience +dut coûter infiniment à un génie aussi vif. Dans ce morceau, Rossini +déploie toute la science de Winter ou de Weigl réunie à une abondance +d'idées[50] qui effraierait ces bons Allemands; ils se croiraient +devenus fous. Le génie de Rossini semble plutôt avoir deviné la science +que l'avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse. Le succès de cet +opéra à Naples fut immense, et de plus _éminemment français_. Tout bon +Parisien, en couvrant d'applaudissements une scène de Racine ou de +Voltaire, jouit intérieurement, et s'applaudit encore plus lui-même de +ses connaissances en littérature et de la sûreté de son goût. A chaque +vers de Racine, il passe en revue toutes les bonnes raisons que lui ont +données les rhéteurs français, MM. de La Harpe, Geoffroy, Dussault, +etc., etc., pour le trouver admirable. On n'est guère savant à Naples, +qu'en musique; c'est pourquoi, ce soir-là, sur l'annonce d'un opéra +fort savant, l'amour-propre des Napolitains trouva une vive jouissance à +applaudir de la science. Je voyais autour de moi, sous vingt formes +différentes, la vanité ravie de pouvoir faire preuve de savoir. L'un se +récriait sur un accord des violoncelles, un autre sur une note de cor +donnée à propos; quelques-uns, déjà envieux de Rossini, tout en élevant +aux nues son introduction, applaudissaient d'un air malin, et comme pour +donner à entendre qu'il pouvait bien l'avoir dérobée à quelque maître +allemand. La fin du premier acte se passa sans encombre; c'est la plaie +de feu, représentée par un petit feu d'artifice. Le second acte, qui +roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli; on porta aux nues +un duetto magnifique; les _bravo maestro, evviva Rossini!_ partaient de +tous les points de la salle. Le prince royal, fils du pharaon d'Égypte, +aime en secret une jeune juive; Moïse, faisant partir tout son peuple, +la jeune juive vient dire à son amant un éternel adieu. C'est un des +grands sujets de duetto dont la nature ait doté la musique. Si Rossini +ne s'est pas élevé à la hauteur de la situation dans + + Principessa avventurata, + +son essai du moins la rappelle vivement à l'âme du spectateur. +Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantèrent avec beaucoup de talent et +d'adresse; comme le _maestro_, ils manquèrent un peu d'entraînement et +de pathétique. + +Au troisième acte, je ne me rappelle plus comment le poète Totola avait +amené le passage de la mer Rouge, sans réfléchir que ce passage n'était +pas d'aussi facile exécution que la plaie des ténèbres. Par l'effet de +la place qu'occupe le parterre, il ne peut, dans aucun théâtre, +apercevoir la mer que dans le lointain; ici il la fallait de toute +nécessité sur le second plan, puisqu'il s'agit de la passer. Le +machiniste de San-Carlo, voulant résoudre un problème insoluble, avait +fait des choses incroyables de ridicule. Le parterre voyait la mer +élevée de cinq à six pieds au-dessus de ses rivages; les loges, +plongeant sur les vagues, apercevaient à plein les petits lazzaroni qui +les faisaient s'ouvrir à la voix de Moïse. A Paris, rien de plus +simple[51]; mais à Naples, comme les décorations sont souvent +magnifiques, l'âme éveillée à ce genre de beauté, refuse de se soumettre +aux absurdités trop grossières, et se trouve fort sensible au ridicule. +On rit beaucoup; la joie était si franche, qu'on ne put se fâcher et +siffler. On n'entendit guère la fin de la pièce; tout le monde revenait +à parler de l'admirable introduction. + +Le lendemain il fut avéré qu'elle était de je ne sais plus quel maître +allemand. Pour moi, je me souviens fort bien que j'y trouvais trop +d'esprit et des tours d'orchestre écrits trop à la _sans-souci_, si l'on +veut me passer ce mot si bien à sa place en parlant de Rossini, pour la +croire _germanique_. Cependant, comme en fait de plagiat l'on peut tout +attendre de la paresse de Rossini la veille d'une première +représentation, je doutais comme les autres, lorsque six semaines après +arriva la réponse du pauvre diable de compositeur allemand dont j'ai +oublié le nom, lequel protestait, avec toute la bonne foi de son pays, +que de sa vie ni de ses jours il n'avait eu le bonheur de faire +l'admirable introduction qu'on lui avait envoyée. Alors le succès de +_Moïse_ prit un vol immense, et les Napolitains furent de plus en plus +charmés d'applaudir de la science et de l'harmonie. + +La saison suivante on reprit _Mosè_, et, m'a-t-on dit, avec le même +enthousiasme pour le premier acte, et les mêmes éclats de rire au +passage de la mer Rouge. J'étais absent. Je me trouvai à Naples +lorsqu'il fut question de la troisième reprise. La veille du jour où +l'on devait donner Moïse, un de mes amis se rencontra, sur les midi, +chez Rossini, qui paressait dans son lit, comme à l'ordinaire, donnant +audience à une vingtaine d'amis, lorsque, pour la plus grande joie de la +société, parut le poëte Totola, lequel, sans saluer personne, s'écria: +_Maestro! Maestro! ho salvato l'atto terzo.--E che hai fatto?_ etc. +«Maître! maître! j'ai sauvé le troisième acte.--Eh! que diable as-tu pu +faire, mon pauvre ami? répondit Rossini en imitant la manière moitié +burlesque, moitié pédante de l'homme de lettres; on nous rira au nez +comme à l'ordinaire.--Maestro, j'ai fait une prière pour les Hébreux +avant le passage de la mer Rouge.» Là-dessus le pauvre poëte crotté tire +de sa poche un grand pli de papiers arrangés comme des papiers de +procès; il les remet à Rossini qui se met à lire quelques griffonnages +écrits à mi-marge sur le papier principal. Le pauvre poëte saluait en +souriant pendant cette lecture: _maestro, è lavoro d'un ora_, +répétait-il à voix basse à tous moments. Rossini le regarde: _È lavoro +d'un ora, he!_ Le pauvre poëte, tout tremblant et craignant plus que +jamais quelque mauvaise plaisanterie, se faisait petit; et le regardant +avec un rire forcé: _Si signor, si signor maestro!_ «Hé bien, si tu as +mis une heure pour écrire cette prière, moi je vais en faire la musique +en un quart d'heure.» A ces mots Rossini saute de son lit, s'assied à +une table tout en chemise, et compose la musique de la prière de Moïse +en huit ou dix minutes au plus, sans piano, et la conversation +continuant entre les amis, et à très haute voix, comme c'est l'usage du +pays. «Tiens, voilà ta musique», dit-il au poète, qui disparaît, et il +saute dans son lit en riant avec nous de l'air effaré du Totola. Le +lendemain, je ne manquai pas de me rendre à San-Carlo. Mêmes transports +au premier acte; au troisième, quand arriva le fameux passage de la mer +Rouge, mêmes plaisanteries et même envie de rire. Les rires commençaient +déjà à s'établir au parterre, lorsque l'on vit Moïse commencer un air +nouveau: + + Dal tuo stellato soglio. + +C'était une prière que tout le peuple répète en chœur après Moïse. +Surpris de cette nouveauté, le parterre écouta et les rires cessèrent +tout à fait. Ce chœur, fort beau, était en mineur; Aaron continue, le +peuple chante après lui. Enfin, Elcia adresse au ciel les mêmes vœux, le +peuple répond; à cet instant tous se jettent à genoux et répètent la +même prière avec enthousiasme: le prodige est opéré, la mer s'ouvre pour +laisser un chemin au peuple protégé du Seigneur. Cette dernière partie +est en majeur[52]. On ne peut se figurer le coup de tonnerre qui +retentit dans toute la salle; on eût dit qu'elle croulait. Les +spectateurs des loges, debout et le corps penché en dehors pour +applaudir, criaient à tue-tête: _bello! bello! o che bello!_ Jamais je +n'ai vu une telle fureur, ni un tel succès, d'autant plus grand qu'on +s'apprêtait à rire et à se moquer. Le succès de la _Gazza ladra_ à +Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille à cause du climat. +Heureux peuple! ce n'était plus un applaudissement _à la française_ et +_de vanité satisfaite_, comme au premier acte: c'étaient des cœurs +inondés de plaisir, qui remercient le dieu qui vient de leur verser le +bonheur à pleines mains. Qu'on nie, après une telle soirée, que la +musique ait un effet direct et physique sur les nerfs! J'ai presque les +larmes aux yeux en pensant à cette prière. + +Les Allemands trouvent que _Moïse_ est le chef-d'œuvre de Rossini; rien +de plus sincère que cette louange; le maître italien a daigné parler +leur langue; il a été savant, il a sacrifié à l'harmonie. + +Quant à moi, _Moïse_ me paraît souvent ennuyeux. Je ne nie pas que je +n'aie eu beaucoup de plaisir aux dix premières représentations, et +qu'une fois par mois, étant bien disposé, cet opéra _chanté +supérieurement_ ne me fît passer une agréable soirée; mais il me semble +peu dramatique. Les passions n'y sont pas représentées avec une certaine +suite, et je ne sais à qui m'intéresser[53]. Les bons ouvrages de +Rossini, même médiocrement chantés, me font un plaisir vif trente fois +de suite. + +Il me semble que, malgré l'école allemande, qui a une succursale au +Conservatoire de Paris, et malgré les noms tudesques qui remplissent les +orchestres et les salons, cet opéra n'a dû son demi-succès qu'à madame +Pasta, qui a un peu relevé le rôle de la jeune Juive Elcia. Son turban y +a eu un grand succès; elle a chanté supérieurement le duetto + + Ah! se puoi cosi lasciarmi[54]! + +L'introduction a réussi, grâce au chant délicieux de Zuchelli et à la +belle voix de Levasseur, chargé du rôle de Moïse. La prière a enlevé +tous les cœurs; les jours où l'on est bien disposé, l'on ne peut +s'empêcher de chanter cette prière à mi-voix toute la soirée. + +_Moïse_ fut le premier opéra de Rossini qui lui fut payé d'une manière +convenable, il lui valut 4.200 francs; _Tancrède_ n'avait été payé que +600 francs, et _Otello_ cent louis. L'usage en Italie est qu'une +partition reste pendant deux ans la propriété de l'_imprésario_ qui a +fait travailler le compositeur, après quoi elle tombe dans le domaine +public. C'est en vertu de cette législation ridicule que le marchand de +musique Ricordi, de Milan, s'est enrichi par les opéras de Rossini, qui +ont laissé leur auteur dans une assez grande pauvreté. Loin de retirer +un bénéfice annuel de ses opéras, comme cela aurait lieu en France, +Rossini est obligé d'avoir recours à la complaisance des +_impresari_[55], si, durant les deux premières années, il veut faire +donner ses ouvrages sur un autre théâtre que celui pour lequel ils ont +été faits et d'ailleurs cette reprise ne lui rapporte rien. + +Il n'y a pas de doute qu'en trois jours Rossini ne fît un opéra de +Feydeau, et encore fort chargé de musique (8 à 9 morceaux). On lui a +souvent conseillé de venir en France, refaire la musique de tous les +opéras comiques de Sedaine, d'Hèle, Marmontel et autres bons écrivains +qui ont mis des situations dans leurs drames. En six mois, Rossini se +serait établi une fortune de deux cents louis de rente, somme fort +importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand. Du +reste, le conseil de venir à Paris était détestable. Si Rossini eût vécu +six ans parmi nous, il ne serait plus qu'un homme vulgaire; il aurait +trois croix de plus, beaucoup moins de gaieté et nul génie; son âme +aurait perdu de son ressort. Voyez, non pas nos grands artistes, je ne +veux pas faire de satire, mais par exemple, la _vie de Goëthe_ écrite +par lui-même, et particulièrement l'_Histoire de l'expédition de +Champagne_; voilà ce que gagnent les hommes de génie à se rapprocher +des cours. Canova refusa de vivre à celle de Napoléon: Rossini à Paris +eût eu des relations continuelles avec la cour; il n'a eu des rapports +qu'avec des _impresari_ et des chanteurs, et Rossini, pauvre artiste +italien, a cent fois plus de dignité dans sa manière de penser et de +juste fierté, que Goëthe, philosophe célèbre. Un prince n'est pour lui +qu'un homme revêtu d'une magistrature plus ou moins élevée, et dont il +s'acquitte plus ou moins bien. + +Il faudrait en France que Rossini fût un homme à reparties, un homme +aimable avec les femmes, que sais-je? un politique. En Italie, la +société lui a permis de n'être qu'une chose: un musicien. Un gilet noir, +un habit bleu et une cravate tous les matins, voilà, par exemple, un +costume qu'on ne lui ferait pas abandonner pour le présenter à la plus +grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l'a pas empêché d'être +assez bien venu des femmes; en France, on eût dit: C'est un ours. Aussi +avons-nous des artistes charmants, qui sont tout au monde, excepté +_faiseurs de chefs-d'œuvre_. + + + + +CHAPITRE XXVII + +DE LA RÉVOLUTION OPÉRÉE DANS LE CHANT PAR ROSSINI + + +Les Gabrielli, les Todi, les de'Amicis, les Banti, ont passé[56], et il +ne reste de ces talents enchanteurs que le retentissement, tous les +jours plus faible, des louanges passionnées de leurs contemporains; ces +noms illustres, cités tous les jours, mais tous les jours rappelant un +moins grand nombre d'idées et des idées moins nettes, finiront par faire +place à des célébrités moins anciennes. Tel est le sort qui attend +également les Le Kain, les Garrick, les Viganò, les Babini, les Giani, +les Sestini, les Pacchiarotti. Il en est de même des conquérants; que +reste-t-il d'eux? Un nom, un bruit, quelque ville brûlée, bien peu de +chose de plus que d'un acteur célèbre. Je compte pour peu, comme on +voit, l'enthousiasme des âmes communes, adoratrices nées des broderies +et du pouvoir[57], et qui vénèrent un roi parce qu'il fut roi, même +quand trois mille ans pèsent sur sa tombe. Ces gens-là ôtent leur +chapeau en entrant au _tombeau égyptien_ du roi Psami. Pour en revenir +aux hommes dignes de gloire, en savons-nous beaucoup plus sur Marcellus, +l'_épée_ de Rome, que sur Roscius? et dans cinquante ans, M. le Maréchal +Lovendhal sera-t-il aussi célèbre que Le Kain? Encore dans cette gloire +des grands capitaines, faut-il faire la part de l'occasion et des +facilités, ce qui gâte la gloire. Si Desaix eût été premier magistrat de +la France, n'eût-il pas été plus simple, plus noble, plus sublime que +Napoléon? Ne peut-on pas dire: La moitié de la gloire militaire de +Napoléon, le dévouement de sa garde, par exemple, et les marches +rapides qu'il en exigea en 1809, il le doit à sa qualité de souverain +qui lui permettait de faire en trois mois un général de division d'un +colonel qui lui plaisait. + +Après ce petit mot adressé aux gens solides qui, en caressant leurs +croix, se donnent les airs de mépriser les artistes, je reviens à ces +âmes sublimes qui surent mépriser l'antichambre, qui sentirent avec +force les passion les plus nobles du cœur humain, et qui, par elles, +firent le charme de leurs contemporains. + +Nous avons vu naître, sous nos yeux, plusieurs sciences et quelques +arts; par exemple, le goût du pittoresque dans les paysages et dans les +jardins d'agrément, était encore inconnu du temps de Voltaire, et nos +tristes châteaux bâtis sous Louis XV, avec leurs cours pavées et leurs +avenues d'arbres ébranchés, en portent un triste témoignage. Il est +assez naturel que les arts les plus délicats, ceux qui cherchent à +plaire aux âmes les plus distinguées, soient les derniers à naître. + +Peut-être trouvera-t-on de nos jours l'art de décrire avec exactitude le +talent de mademoiselle Mars ou celui de madame Pasta, et dans cent ans +d'ici ces talents sublimes auront, dans la mémoire des hommes, une +physionomie distincte. + +Si l'on parvenait à faire un portrait exact et ressemblant du talent +des grandes cantatrices, ce n'est pas seulement leur gloire particulière +qui y gagnerait, c'est l'art lui-même qui ferait aussitôt des progrès +immenses. De grands philosophes ont pensé que ce qui différencie du +génie de l'homme l'instinct admirable de certains animaux, c'est la +faculté dont jouit tout individu de l'espèce humaine de transmettre à +ses successeurs les progrès, si peu considérables qu'ils soient, qu'il a +fait faire à l'art, à l'industrie, au métier dont il s'est occupé toute +sa vie. Cette transmission existe d'une manière complète pour les +Euclide et les Lagrange; elle ne se retrouve déjà plus qu'à un certain +point pour l'art des Raphaël, des Canova et des Morghen; pourra-t-on +l'établir un jour pour l'art des Davide[58], des Velluti et des Fodor? +Pour faire quelques pas, il faut oser parler nettement et sans emphase +de l'art du chant. C'est ce que je vais essayer dans quelques pages +d'ici. + +Avant tout, dans les beaux-arts, pour être susceptible de plaisir il +faut sentir fortement. Je ferai remarquer en passant que les gens +renommés pour leur sagesse, dans une nation comme dans une société +particulière, ne sont jamais choisis parmi les êtres qui ont reçu du +ciel le don de sentir avec force. Un très petit nombre de ces êtres +favorisés, tel qu'Aristote chez les anciens, aura reçu l'étonnante +faculté d'analyser aujourd'hui avec une exactitude parfaite, la +sensation puissante qui, hier, leur donnait les transports du plaisir le +plus vif. Quant au vulgaire des philosophes, doués d'une logique +admirable, et qui sur tous les autres objets du savoir ou des recherches +de l'homme, leur fait éviter l'erreur, s'ils viennent à s'occuper des +_beaux-arts_, où d'abord il faut avant tout avoir senti avec force, ils +ne peuvent éviter le ridicule. Tel a été parmi nous le sort de +d'Alembert et de tant d'autres qui valent moins que lui. + +Ce qui distingue les nations sous le rapport de la peinture, de la +musique, de l'architecture, etc., c'est le plus ou moins grand nombre de +sensations pures et spontanées que les individus même vulgaires de ces +nations reçoivent de ces arts[59]. Des gens qui aimeraient +passionnément une mauvaise musique, seraient plus près du bon goût que +des hommes sages qui aiment avec bon sens, raison et _modération_, la +musique la plus parfaite qui fut jamais. C'est ainsi qu'un prêtre aimera +mieux un sectateur fanatique, superstitieux et furieux du dieu _Fo_, du +dieu _Apis_, ou de telle autre divinité ridicule, qu'un philosophe +parfaitement raisonnable, ami avant tout du bonheur des hommes, quel que +soit le moyen qui le procure, et qui par les lumières de son esprit sera +arrivé à la connaissance d'un dieu unique, rémunérateur et vengeur. + +Canova racontait une petite anecdote qu'il tenait d'un de ses +admirateurs d'Amérique. Il s'agit d'un sauvage qui, il y a quelques +années, se trouva vis-à-vis d'une tête à perruque, à _Cincinnati_. +Canova montrait un petit écrit de huit lignes; c'était la traduction des +expressions d'étonnement et d'enthousiasme qui échappèrent au sauvage à +la vue de cette tête de bois, la première imitation de la figure humaine +qu'il eût jamais rencontrée. Ce que la modestie de Canova, le plus doux +et le plus simple des hommes, l'empêchait d'ajouter, nous le disions +pour lui. Un homme de goût, en voyant son groupe sublime de Vénus et +Adonis chez M. le marquis Berio à Naples, où le grand sculpteur nous +montre la déesse agitée d'un pressentiment funeste en disant le dernier +adieu à son amant qui part pour la chasse où il doit périr; un homme du +goût le plus délicat, en voyant ce chef-d'œuvre admirable de la grâce la +plus divine et du sentiment le plus fin[60], exprime son admiration +précisément dans les mêmes termes que le sauvage. C'est que dans le +fait, l'admiration extrême de ces deux hommes, l'effet produit sur leur +âme est absolument le même; il n'y a d'exception que dans le cas trop +commun où l'admirateur de Canova se trouve être un pédant, qui veut +d'abord se faire admirer. Toute la différence est dans l'_objet +extérieur_ qui excite le même degré d'admiration et de ravissement chez +des êtres d'ailleurs si différents. Il est trop évident que les paroles +d'admiration dans les arts ne prouvent jamais que le degré de +ravissement de l'homme qui admire et nullement le degré de mérite de la +chose admirée. + +Lorsqu'un homme vous dit qu'il admire une grande cantatrice, madame +Belloc ou mademoiselle Mariani (cette dernière est pour moi le plus beau +contralto existant), la première chose dont il faut s'enquérir, c'est si +cet homme est né dans une religion où l'on chante bien à l'église. +Supposons l'homme le plus susceptible d'être ravi par les _sons_; s'il +est né à Nevers, comment voulez-vous qu'il admire Davide? Il aimera +mieux Dérivis ou Nourrit. C'est tout simple, les trois quarts des +_fioriture_ que fait Davide lui sont invisibles. L'habitant de Nevers, +fort estimable d'ailleurs, qui dans sa ville n'a pas l'occasion +d'entendre bien chanter quatre fois par an, sera pour Davide comme nous +étions à Berlin pour un peintre qui, dans un morceau d'ivoire grand +comme une pièce de vingt francs, avait représenté la bataille de +_Torgau_, l'une des victoires du grand Frédéric. Avec nos yeux non armés +du secours d'une loupe, nous n'y pouvions rien distinguer. La loupe qui +manque à l'habitant de Nevers, c'est le plaisir d'avoir applaudi à +cinquante représentations du _Barbier de Séville_, chanté par la voix +superbe de madame Fodor. Le jeune Allemand de la petite ville de Sagan, +en Silésie, entend chanter deux fois la semaine à l'église et dans les +rues de sa ville, de la musique écrite sans génie, si l'on veut, mais +exécutée avec netteté et précision, qualités qui suffisent pour +l'éducation de l'oreille. Voilà ce qui manque entièrement à l'habitant +de Nevers, ville d'ailleurs bien plus grande et bien plus importante que +Sagan. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES: HISTOIRE DE ROSSINI PAR RAPPORT AU CHANT + + +La musique pourra se glorifier d'avoir fait en France un pas immense, le +jour où la majorité des spectateurs répondra tout simplement pour +justifier ses applaudissements: _Ce morceau me plaît_[61]. Telle aurait +été sans doute la réponse des Athéniens, si quelque étranger était venu +leur demander compte des transports qu'excitaient parmi eux les +tragédies d'Eschyle; les traités d'Aristote n'avaient pas encore ouvert +la bouche aux gens qui n'ont rien à dire. Chez nous, au contraire, tout +le monde aspire à donner le _pourquoi_ de son enthousiasme, et l'on +n'aurait que du mépris dans les loges de Louvois pour le spectateur qui +répondrait avec simplicité: _Je sens ainsi_. Mais ce n'est pas tout, +nos malheurs vont plus loin: ces spectateurs, jugeant malgré l'absence +du sentiment, ont créé des foules d'artistes: poëtes en vertu de La +Harpe, ou musiciens par l'effet du Conservatoire. La société de Paris +est remplie de ces pauvres gens qui ne peuvent offrir aux arts dans leur +jeunesse, que les inspirations d'une âme sèche; et plus tard, que les +soupirs d'un cœur irrité et rendu méchant par le souffle brûlant d'une +vanité malheureuse, et le triste effet de cinq ou six chutes honteuses. +Quelques-uns de ces pauvres artistes, découragés par le bruit constant +des sifflets, et que je tiens réellement pour les plus malheureux des +hommes, se font juges; ils impriment, et nous lisons dans le _Miroir_ +cette phrase amusante: _la voix sépulcrale de madame Pasta_: en fait de +musique, c'est nier la lumière. + +Ce qui peut détruire les arts chez une nation ou les empêcher de naître, +c'est la quantité de ces juges dont l'âme manque de sensibilité et de +_folie romanesque_, mais qui du reste ont étudié avec l'exactitude +mathématique et la persévérance d'un caractère froid tout ce qui a été +dit ou écrit sur l'art malheureux qu'ils affligent de leur culte. Nous +trouvons ici dans la nature, la réalité d'une image qui est devenue un +lieu commun dans nos théories poétiques; l'excès de la civilisation +arrêtant les progrès des beaux-arts[62]. Je me refuse les applications +odieuses de ces considérations générales, et j'arrive brusquement à +l'histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la +carrière (1810), de tous les beaux-arts, le chant était peut-être celui +qui avait le plus ressenti les effets funestes d'une époque de guerres +sublimes et de réactions cruelles. Dans la haute Italie, à Milan, à +Brescia, à Bergame, à Venise, depuis 1797[63], on songeait à toute autre +chose qu'à la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n'avait +encore produit, en 1810, aucun sujet distingué. + +A Naples, il n'existait plus un seul de ces _Conservatoires_ célèbres +qui depuis si longtemps fournissaient à l'Europe les _maestri_ et les +chanteurs en possession de faire naître ses transports et de lui révéler +le pouvoir de la musique. Le chant ne s'enseignait plus que dans +quelques églises obscures; et les deux derniers hommes de génie que +Naples eût produits, les compositeurs Orgitano et Manfrocci, avaient été +enlevés au commencement de leur carrière. Rien ne se présentait pour +leur succéder, et l'on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le +silence de la nullité ou les essais décolorés de la plus incurable +médiocrité. + +Babini, ce grand chanteur qui est resté sans rival, avait vu Rossini; +mais sa voix affaiblie par l'âge, n'avait pu que lui raconter les +miracles qu'elle produisait autrefois. Crescentini brillait à +Saint-Cloud, où il faisait commettre à Napoléon[64] la seule étourderie +que ce grand homme ait à se reprocher dans son gouvernement civil; mais, +quoique chevalier de la couronne de fer, il était perdu pour l'Italie. + +Marchesi n'était plus au théâtre. + +Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la décadence d'un art qui +avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mépris ne devait +pas être inondée l'âme de ce véritable artiste, lui qui jamais ne +s'était permis un son ou un mouvement sans le calculer sur les besoins +_actuels_ de l'âme du spectateur, le but unique de tous ses efforts, +lorsqu'il voyait un chanteur n'avoir pour toute ambition que le mérite +mécanique de devenir le rival heureux d'un violon[65] dans une +variation à trente-deux biscromes[66] par mesure! L'art le plus touchant +autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple métier. +Après les Babini, les Pacchiarotti, les Marchesi et les Crescentini, +l'art du chant est tombé à ce point de misère qu'il n'est plus +aujourd'hui que l'exécution _fidèle_ et inanimée de la note. Voilà en +1823 quel est le point extrême de l'habileté d'un chanteur. Mais +l'_ottavino_[67], le gros tambour, le serpenteau des églises, ont la +même ambition, et y arrivent à peu près avec le même succès. L'on a +banni l'invention du moment, d'un art où les plus beaux effets +s'obtiennent souvent par l'improvisation du chanteur; et c'est Rossini +que j'accuse de ce grand changement. + + + + +CHAPITRE XXIX + +RÉVOLUTION + + +Je ne réponds pas que les chapitres suivants ne soient au nombre des +plus ennuyeux de tout l'ouvrage. J'ai réuni exprès ici tout ce que +j'étais obligé de dire sur l'art du chant, afin qu'on pût le sauter plus +facilement. Je dois prévenir que les discussions suivantes n'offrent +absolument aucun intérêt aux personnes qui ne vont pas très souvent au +théâtre Louvois. + +Nous avons vu que, par l'effet des circonstances politiques de l'Italie, +Rossini, à son entrée dans la carrière, ne trouva qu'un très-petit +nombre de bons chanteurs, et encore étaient-ils sur le point de quitter +le théâtre. Malgré cet état de pauvreté et de décadence si différents de +l'abondance et de la richesse au milieu desquelles avaient écrit les +anciens compositeurs, Rossini suivit tout à fait dans ses premiers +ouvrages le _style_ de ses prédécesseurs; il respectait _les voix_ et ne +cherchait qu'à amener le _triomphe du chant_. Tel est le système dans +lequel sont composés _Demetrio e Polibio_, l'_Inganno felice_, la +_Pietra del Paragone_, _Tancredi_[68], etc. Rossini avait trouvé la +Marcolini, la Malanotte, la Manfredini, la famille Mombelli; pourquoi +n'aurait-il pas cherché à faire triompher le chant, lui qui est si bon +chanteur, lui qui, lorsqu'il se met au piano pour dire un de ses airs, +semble transformer à nos yeux en génie de chanteur tout celui que nous +lui connaissons pour l'invention des cantilènes? Il arriva un petit +événement qui changea tout à coup la manière de voir du jeune +compositeur, et qui donna à son génie des qualités dont l'exagération +fait le tourment de ses admirateurs les plus sincères. + +Rossini arrive à Milan en 1814[69], pour écrire l'_Aureliano in +Palmira_; il y trouve Velluti qui devait chanter dans son opéra; +Velluti, alors dans la fleur de la jeunesse et du talent, et l'un des +plus jolis hommes de son siècle, abusait à plaisir de ses moyens +prodigieux. Rossini n'avait jamais entendu ce grand chanteur, il écrit +pour lui la _cavatine_ de son rôle. + +A la première répétition avec l'orchestre, Velluti chante, et Rossini +est frappé d'admiration; à la seconde répétition, Velluti commence à +broder (_fiorire_), Rossini trouve des effets justes et admirables, il +approuve; à la troisième répétition, la richesse de la broderie ne +laisse presque plus apercevoir le fond de la cantilène. Arrive enfin le +grand jour de la première représentation: la _cavatine_ et tout le rôle +de Velluti font fureur; mais à peine si Rossini peut reconnaître ce que +chante Velluti, il n'entend plus la musique qu'il a composée; toutefois, +le chant de Velluti est rempli de beautés et réussit merveilleusement +auprès du public[70], qui, après tout, n'a pas tort d'applaudir ce qui +lui fait tant de plaisir. + +L'amour-propre du jeune compositeur fut profondément blessé; son opéra +tombait et le soprano seul avait du succès. L'esprit vif de Rossini +aperçut en un instant toutes les considérations qu'un tel événement +pouvait lui suggérer. + +«C'est par un hasard heureux, se dit-il à lui-même, que Velluti se +trouve avoir de l'esprit et du goût; mais qui m'assure que dans le +premier théâtre pour lequel je composerai, je ne rencontrerai pas un +autre chanteur qui, avec un gosier flexible et une égale manie pour les +_fioriture_, ne me gâtera pas ma musique de manière à la rendre +non-seulement méconnaissable pour moi, mais encore ennuyeuse pour le +public, ou tout au plus remarquable par quelques détails de l'exécution? +Le danger de ma pauvre musique est d'autant plus imminent qu'il n'y a +plus d'écoles de chant en Italie. Les théâtres se remplissent de gens +qui ont appris la musique de quelque mauvais maître de campagne. Cette +manière de chanter des _concerto_ de _violon_, des variations sans fin, +va détruire non-seulement le talent du chanteur, mais encore vicier le +goût du public. Tous les chanteurs vont imiter Velluti, chacun suivant +la portée de sa voix. Nous ne verrons plus de cantilènes simples; elles +sembleraient pauvres et froides. Tout va changer, jusqu'à la nature des +voix; accoutumées une fois à broder et à toujours charger une cantilène +de grands ornements fort travaillés et étouffant l'œuvre du compositeur, +elles se trouveront bientôt avoir perdu l'habitude d'arrêter la voix et +de filer des sons, et hors d'état par conséquent d'exécuter le chant +_spianato_ et _sostenuto_; il faut donc me hâter de changer le système +que j'ai suivi jusqu'ici. + +«Je sais chanter; tout le monde m'accorde ce talent; mes _fioriture_ +seront de bon goût; d'ailleurs je découvrirai sur-le-champ le fort et le +faible de mes chanteurs, et je n'écrirai pour eux que ce qu'ils pourront +exécuter. Le parti en est pris, je ne veux pas leur laisser de place +pour ajouter la moindre _appoggiatura_[71]. Les _fioriture_, les +agréments feront partie _intégrante_ du chant, et seront _tous_ écrits +dans la partition. + +«Et quant à MM. les _impresari_ qui prétendent me payer en me promettant +pour seize à dix-huit morceaux, tous destinés aux premiers rôles, ce +qu'on donnait jadis à mes prédécesseurs pour quatre ou six morceaux tout +au plus, je trouve un moyen parfait de répondre à leur mauvaise +plaisanterie; dans chaque opéra trois ou quatre grands morceaux n'auront +de nouveau que les _variazioni_ que j'écrirai moi-même. Au lieu d'être +inventées par un mauvais chanteur, sans esprit, elles seront écrites +avec goût et science; l'avantage sera encore tout entier pour ces +coquins d'impresari.» + +On sent bien qu'en ma qualité d'historien, je viens d'imiter Tite-Live. +J'ai mis dans la bouche de mon héros un discours dont assurément il ne +m'a jamais fait la confidence; mais il est impossible qu'à une époque +quelconque des premières années de sa carrière, Rossini n'ait pas eu ce +monologue avec lui-même; ses partitions le prouvent. + +Plus tard, à Naples, mademoiselle Colbrand n'ayant plus qu'une voix +fatiguée à offrir à tous ses chefs-d'œuvre[72], il fut obligé de fuir +encore davantage le chant _spianato_, et de se jeter avec encore plus de +fureur dans les _gorgheggi_, seule partie du chant dont mademoiselle +Colbrand pût se tirer avec honneur. Un examen attentif des partitions +écrites à Naples par Rossini prouve jusqu'où allait sa passion pour la +prima donna; on n'y trouve plus un seul _cantabile spianato_, ni pour +elle, ni à plus forte raison pour les autres rôles qui avant tout ne +devaient pas éclipser le sien. Rossini ne pensait guère à la gloire; il +est peut-être de tous les artistes celui qui y a jamais le moins songé. +Une conséquence fatale de ses complaisances pour mademoiselle Colbrand, +c'est que ces neuf opéras, composés à Naples, perdent infiniment à être +chantés ailleurs. De tout temps d'ailleurs, Rossini avait eu l'habitude +de résumer ses pensées, et d'en faire des _cabalette_. + +Si mademoiselle Colbrand ne s'était trouvé qu'une portée de voix +extraordinaire, on aurait eu la ressource, dans les théâtres où elle +n'était pas, de transposer les rôles (_puntare_), et l'on aurait fait +disparaître, par ce procédé simple, quelques notes appartenant au +diapason singulier pour lequel le maestro aurait écrit. Au moyen de la +transposition, deux bonnes cantatrices, quoique avec des voix +différentes, peuvent souvent produire un grand effet dans le même +rôle[73]. + +Malheureusement il n'en est pas ainsi de la musique que Rossini a écrite +à Naples. On n'a pas seulement à lutter avec l'_étendue_ de la voix, +mais encore avec la _qualité et la nature des ornements_, et cet +obstacle est terrible et presque toujours insurmontable. J'en appelle à +tout amateur qui aura lu un rôle (_una parte_) de Davide ou de la +Colbrand. + +Ainsi Velluti à Milan, dans l'_Aureliano in Palmira_, fit naître chez +Rossini l'idée de la révolution qu'il devait exécuter plus tard, et +mademoiselle Colbrand à Naples le força à donner à cette révolution une +extension que je crois fatale à sa gloire. Tous les opéras écrits à +Naples forment la seconde manière de Rossini. + + + + +CHAPITRE XXX + +TALENT SURANNÉ EN 1840 + + +J'écris le présent chapitre par un sentiment de tendre pitié pour +plusieurs jeunes demoiselles de douze à quinze ans que je vois avec +peine chercher à atteindre le _beau idéal_ en musique au moyen du piano. +C'est en vain qu'on a conseillé à quelques-unes d'entre elles qui +avaient un peu de voix, d'apprendre à chanter; elles ont repoussé cet +avis. Il suit de là que dans douze ou quinze ans elles auront en musique +un talent aussi suranné que le peut être aujourd'hui celui de leurs +grand'mères qui, il y a vingt ans, jouaient fort proprement sur +l'épinette de petits airs sautillants. Se trouvant aujourd'hui des +pianistes assez distinguées, les jeunes personnes dont je parle ont sans +doute de belles jouissances d'orgueil; mais rien ne diffère plus au +monde du doux plaisir que la musique doit inspirer. Les jeunes personnes +qui ne savent que bien jouer du piano et lire la musique aussi +rapidement qu'une page de français, ne comprennent rien à toutes les +_nuances_ du chant; la partie _touchante_ de la musique reste pour elles +une terre inconnue; et, à la rapidité de la révolution qui s'opère sous +nos yeux, dans quinze ans cette terre inconnue d'aujourd'hui sera la +seule à la mode. On se récrie déjà sur le nombre ennuyeux des bons +pianistes. + +Les jeunes personnes qui savent un peu de musique comprendront +facilement que les _nuances_ en partie improvisées d'après les exigences +actuelles des spectateurs[74], ne peuvent exister que dans le chant, et +que ce sont ces nuances qui produisent les miracles de la musique, +miracles que l'on prête ensuite aux instruments dans le _discours +ordinaire_, mais qu'ils sont incapables de faire naître. Est-ce que +jamais de la vie on a fait recommencer une sonate? Les instruments ne +touchent guère; ils font rarement couler des larmes; en revanche, ils +produisent le froid plaisir de l'admiration pour la difficulté vaincue, +et par conséquent tout le monde peut applaudir un concerto. Le cœur le +plus froid, doublé de la tête la plus méthodique et d'une patience +allemande, réussira cent fois mieux au piano que l'âme de Pergolèse. Je +ne crains pas de le dire, on est plus musicien dans le vrai sens du +mot, en chantant bien la romance de Blondel, de _Richard Cœur de Lion_, +qu'en exécutant, à la première vue, une grande fantaisie de Hertz ou de +Moschelès. Si l'on chante parfaitement cette romance, on comprendra tous +les opéras de Rossini; on sera sensible aux moindres inflexions de voix +de mesdames Fodor et Pasta. Par le piano, poussé à quelque degré +d'habileté que l'on veuille le supposer, on sera sensible à l'orchestre +de Rossini et aux concertos de violon. + + + + +CHAPITRE XXXI + +ROSSINI SE RÉPÈTE-T-IL PLUS QU'UN AUTRE? DÉTAILS DE CHANT + + +Le système des variations, _variazioni_, a souvent porté Rossini à se +copier soi-même; comme tous les voleurs, il espérait cacher ses larcins. + +Après tout, pourquoi ne serait-il pas permis à un pauvre maestro qui +doit composer un opéra en six semaines, malade ou non, bien ou mal +disposé, d'user de cet expédient dans les moments où l'inspiration se +tait? Mayer, par exemple, ou tout autre que je ne veux pas nommer, ne se +copie pas, il est vrai, mais il nous plonge dans un sentiment d'apathie, +suivi bientôt de l'oubli de tous les maux. Rossini, au contraire, ne +nous donne jamais ni paix ni trêve; on peut s'impatienter à ses opéras; +mais certes l'on n'y dort pas: que l'impression soit tout à fait +nouvelle, ou seulement un souvenir agréable, c'est toujours du plaisir +qui succède à du plaisir; jamais de vide comme dans le premier acte de +la _Rosa bianca_, par exemple. + +Tout le monde convient de la fécondité d'imagination de Rossini, et +cependant quatre ou cinq journaux obscurs redisent tous les matins aux +demi-savants que Rossini se répète, qu'il se copie, qu'il manque +d'invention, etc., etc.; sur quoi je prends la liberté de faire les +questions suivantes: + +1º Combien les grands maîtres d'autrefois plaçaient-ils de morceaux +capitaux dans chacun de leurs ouvrages? + +2º A combien de ces morceaux le public faisait-il attention? + +3º Parmi ces morceaux, combien réussissaient? + +Paisiello vit peut-être applaudir quatre-vingts morceaux principaux dans +ses cent cinquante opéras. Rossini en compterait facilement une centaine +réellement différents dans ses trente-quatre opéras. Un sot qui voit des +esclaves nègres pour la première fois, s'imagine que tous se +ressemblent; les jolis airs de Rossini sont des nègres pour les sots. + +Le plus grand défaut du public de Louvois, le dernier voile qui doit +s'abaisser devant ses yeux pour qu'il arrive à la sûreté de goût du +public de _San-Carlo_ ou de la _Scala_, c'est qu'il veut tout entendre; +il veut pour ainsi dire _profiter de son argent_, il ne veut rien +perdre; il faut que tout soit de la même force; il faut qu'une tragédie +soit composée en entier de mots aussi frappants que le _qu'il mourût!_ +des _Horaces_ ou le _moi!_ de _Médée_. + +Cette prétention est tout simplement _contre la nature du cœur humain_. +Aucun homme _sensible aux arts_ ne pourrait trouver du plaisir à trois +morceaux sublimes qui se suivraient immédiatement. + +Il faut être juste; le grand obstacle au bon goût du public de Louvois +vient: + +1º De la petitesse de la salle; + +2º Du trop grand degré de lumière; + +3º De l'absence des loges séparées. + +L'enthousiasme, dans une salle _petite_, conduit bientôt à un état +nerveux et pénible[75]. + +J'en suis fâché, parce que cela choque nos idées de convenances; mais +l'âme humaine à besoin de quatre minutes de conversation à mi-voix pour +se délasser d'un duetto sublime, et être capable de trouver du plaisir à +l'air qui va suivre. + +Ce n'est jamais impunément, dans les arts comme en politique, que l'on +choque la nature des choses. La vanité peut faire tenir encore pendant +dix ans aux usages que j'attaque, et persuader aux gens que parler à +l'opéra, c'est se déclarer soi-même un amateur peu passionné. +Qu'arrivera-t-il du silence scrupuleux et de l'attention _continue_? +Que moins de gens s'amuseront à Louvois. Les spectateurs exclus par le +malaise _physique_, seront justement ceux qui sont le plus faits pour +goûter la volupté d'un beau _chant_ et toutes les finesses de la +musique. A Louvois, un opéra qui n'a que six morceaux, tous très beaux, +va aux nues; si ces six morceaux sublimes sont entourés de sept ou huit +morceaux inférieurs, lesquels, si les pédants n'existaient pas, nous +délasseraient et _augmenteraient nos plaisirs_, l'opéra n'a pas de +succès. Le public ne veut pas prendre sur lui de ne s'intéresser qu'à ce +qui est intéressant; car alors il faudrait, à la première +représentation, qu'il jugeât tout seul comme un grand garçon. + +Les premières fois que l'on ouvre les partitions de Rossini, l'on dirait +que les difficultés que présente l'exécution du chant condamnent ces +partitions à n'avoir qu'un petit nombre d'interprètes; mais l'on +aperçoit bientôt que cette musique offre la réunion de tant de moyens de +plaire[76] que, même exécutée avec la moitié seulement des ornements que +Rossini y a placés, ou avec les mêmes _fioriture_ arrangées d'une +manière différente, elle plaît encore. Un chanteur médiocre, pourvu +qu'il ait de _l'agilité_, pourra toujours exécuter avec succès _pour +Rossini_, un morceau de ce maître. L'agrément séduisant de la cantilène +qui n'est jamais dure ni violente _par excès de force_; la vivacité; le +rhythme suave des accompagnements produisent par eux-mêmes un tel +sentiment de plaisir, que quelques modifications que le chanteur soit +obligé, par l'impuissance de sa voix, de faire subir aux _agréments_ des +chants de Rossini, sa musique, quoique ainsi mutilée, produit toujours +un effet piquant et fort agréable. Il n'en allait pas ainsi autrefois du +temps des Aprile et des Gabrielli[77], lorsque le maestro donnait dans +ses airs tout l'espace possible au chanteur, et lui fournissait à chaque +instant l'occasion de faire valoir son talent. Si le chanteur était +médiocre et n'avait que de l'agilité, qualité qui est loin de suffire +pour atteindre à la perfection du chant, l'air et le chanteur faisaient +_fiasco_. + +On pourra dire: Si Rossini avait trouvé en 1814 un grand nombre de bons +chanteurs, eût-il pensé à la révolution qu'il a faite, eût-il introduit +le système de tout écrire? + +Son amour-propre y eût peut-être songé, mais celui des chanteurs s'y fût +vivement opposé; voyez de nos jours Velluti qui ne veut pas chanter sa +musique. + +On ira plus loin, on dira: Lequel des deux systèmes est préférable? Je +réponds: L'ancien système un peu modernisé. Il ne faudrait pas, ce me +semble, écrire tous les agréments, mais il faudrait restreindre la +liberté du chanteur. Il n'est pas bien que Velluti chante la cavatine de +l'_Aureliano_ de manière à ce qu'elle soit à grand'peine reconnue de +l'auteur lui-même; c'est alors Velluti qui est l'auteur véritable des +airs qu'il chante, et il vaut mieux conserver séparés deux arts si +différents. + + + + +CHAPITRE XXXII + +DÉTAILS DE LA RÉVOLUTION OPÉRÉE PAR ROSSINI + + +Le _beau chant_ commença en 1680 avec Pistocchi; Bernacchi, son élève, +lui fit faire d'immenses progrès (1720). La perfection de cet art a été +en 1778 sous Pacchiarotti. Depuis l'on n'a plus fait de soprani et il +est tombé. + +Millico, Aprile, Farinelli, Pacchiarotti, Ansani, Babini, Marchesi, +durent leur gloire à ce système des anciens compositeurs, qui dans +certaines parties de l'opéra ne leur donnaient presque qu'un +_canevas_[78]; et il n'est pas un, peut-être, de ces grands chanteurs à +qui ses contemporains n'aient été redevables du talent de deux ou trois +cantatrices excellentes. L'histoire des Gabrielli, de De'Amicis, des +Banti, des Todi, nous donne les noms des soprani célèbres qui leur +montrèrent le grand art de conduire la voix. + +Plusieurs des premières cantatrices de l'époque actuelle, doivent leur +talent à Velluti (mademoiselle Colbrand, par exemple). + +C'était surtout dans l'exécution du _largo_ et du _cantabile spianato_ +que brillaient les talents des soprani et de leurs élèves. Nous avons un +bel exemple de ce genre de chant dans la prière de _Romeo_. Or voilà +précisément l'espèce de cantilènes que Rossini a soigneusement bannie de +ses opéras, depuis son arrivée à Naples, et depuis qu'il a adopté ce +qu'on appelle en Italie, sa _seconde manière_. Un chanteur travaillait +jadis six ou huit ans pour parvenir à chanter le _largo_, et la patience +de Bernacchi est célèbre dans l'histoire de l'art. Arrivé une fois à ce +point de perfection, de pureté et de _douceur de son_ nécessaire en 1750 +pour bien chanter, il n'avait plus qu'à recueillir, sa réputation et sa +fortune étaient faites. Depuis Rossini, personne ne songe à chanter bien +ou mal un _largo_, et si l'on présentait un de ces morceaux au public, +je vois d'ici certain mot relatif au diable et à son enterrement qui se +trouverait sur toutes les lèvres; le public croirait mourir d'ennui: +c'est tout simplement qu'on lui parle une langue étrangère qu'il croit +savoir, mais que dans le fait il a besoin d'apprendre. + +Le chant ancien touchait l'âme, mais quelquefois pouvait paraître +languissant. Le chant de Rossini plaît à l'esprit et jamais n'ennuie. Il +est cent fois moins difficile d'acquérir le talent de bien chanter un +grand _rondo_ de Rossini, celui de la _Donna del Lago_ par exemple, que +celui qu'il faut pour bien chanter un grand air de Sacchini. + +Les nuances pour les tenues de voix, le chant de _portamento_[79], l'art +de modérer la voix pour la faire monter également sur toutes les notes +dans le chant _legato_, l'art de reprendre la respiration d'une manière +insensible et sans rompre le long période vocal des airs de l'ancienne +école, composaient autrefois la partie la plus difficile et la plus +nécessaire de l'exécution. L'agilité plus ou moins brillante de l'organe +ne servait que pour les _gorgheggi_, c'est-à-dire, n'était employée que +pour le luxe, que pour l'apparat, en un mot que pour ce qui brillait, et +jamais pour ce qui faisait les délices du cœur. Il y avait à la fin de +chaque air, à la _cadenza_, vingt mesures destinées uniquement à faire +briller le gosier du chanteur, à faire des _gorgheggi_. + +Les amis les plus sincères de Rossini reprochent avec raison, à la +révolution qu'il a opérée en musique, d'avoir resserré les limites du +chant, d'avoir _diminué_ les qualités _touchantes_ de ce bel art; +d'avoir rendu inutiles aux chanteurs certains exercices, desquels +dérivaient ensuite ces _transports de folie_ et de bonheur si fréquents +dans l'histoire de Pacchiarotti et de la musique ancienne, et si rares +aujourd'hui. Ces miracles provenaient _du pouvoir de la voix_. + +La révolution rossinienne a tué l'originalité des chanteurs. A quoi bon +pour ceux-ci se donner des peines infinies pour parvenir à rendre +sensibles au public, 1º les qualités _individuelles_ et _natives_ de +leurs voix; 2e l'expression particulière que leur manière de sentir +peut lui donner? Ils sont condamnés à ne jamais trouver dans les opéras +de Rossini ou de ses imitateurs, une seule occasion de montrer au +public, ces qualités dont l'acquisition leur coûtera des années entières +de travaux assidus. D'ailleurs, l'habitude de trouver tout inventé, tout +écrit, dans la musique qu'ils doivent chanter, leur ôte tout esprit +d'invention et les rend paresseux. Les compositeurs ne leur demandent +plus avec leurs partitions actuelles qu'une exécution pour ainsi dire +_matérielle_ et _instrumentale_. Le _lasciatemi fare_ (je me charge de +tout) de Rossini avec ses chanteurs, en est venu à ce point que ceux-ci +n'ont plus même la faculté de composer le _point d'orgue_; presque +toujours ils trouvent que Rossini l'a brodé à sa manière. + +Autrefois les Babini, les Marchesi, les Pacchiarotti, inventaient les +ornements compliqués, surtout ils appliquaient, suivant l'inspiration de +leur talent _et de leur âme_, les ornements les plus simples, tels que +les _appoggiature_, le _grupetti_, les _mordenti_, etc.; toute la parure +du chant (_i vezzi melodici del canto_), comme disait Pacchiarotti +(Padoue, 1816), appartenait de droit au chanteur. Crescentini donnait à +sa voix et à ses inflexions une teinte vague et générale de +_contentement_ dans l'air: _ombra adorata, aspetta_; il lui semblait _au +moment où il chantait_ que tel devait être le sentiment d'un amant +passionné qui va rejoindre ce qu'il aime. Velluti, qui comprend la +situation d'une manière différente, y met de la mélancolie et une +réflexion triste sur le sort commun des deux amants. Jamais un maestro +quelque habile que vous veuillez le supposer, n'arriverait à noter +exactement l'_infiniment petit_, qui forme la perfection du chant dans +cet air de Crescentini, infiniment petit qui change d'ailleurs suivant +l'état de la voix du chanteur, et le degré d'enthousiasme et d'illusion +dont il est animé. Un jour, il est disposé à exécuter des ornements +remplis de mollesse et de _morbidezza_; un autre jour, ce sont des +_gorgheggi_ pleins de force et d'énergie qui lui viennent en entrant en +scène. Pour atteindre à la perfection du chant, il faut qu'il cède aux +inspirations du moment. Un grand chanteur est un être essentiellement +nerveux. C'est le tempérament contraire qu'il faut pour bien jouer du +violon[80]; enfin le maestro ne doit pas écrire tous les agréments, car +il faut une connaissance intime et parfaite de la voix à employer, qui +ne se rencontre guère que chez l'artiste qui la possède et qui a passé +vingt ans de sa vie à l'étudier et à l'assouplir[81]. Un agrément, je ne +dirai pas mal exécuté, mais exécuté mollement, sans _brio_, détruit le +charme en un clin d'œil. Vous étiez au ciel, vous retombez dans une loge +d'opéra, et quelquefois dans une classe de chant. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +EXCUSES.--ORIGINALITÉ DES VOIX, EFFACÉE PAR ROSSINI + + +Rien n'étant si futile que la musique, je sens bien qu'il est fort +possible que le lecteur se scandalise de me voir faire gravement un +nombre infini de petites remarques, ou raconter quelques anecdotes sans +chute piquante, et d'ailleurs surchargées de ces grands mots de _beau +idéal_, de _bonheur_, de _sublime_, de _sensibilité_, que je prodigue +trop. + +Ce manque d'intérêt sérieux me plaît dans la musique; je suis las des +intérêts sérieux, et je regrette le temps où les colonels faisaient de +la tapisserie, et où l'on jouait au bilboquet dans les salons. J'ai vu +mon siècle, il est avant tout _menteur_[82]; d'après cette idée, si j'ai +eu un soin constant, c'est de ne rien _exagérer par le style_, et +d'éviter avant tout d'obtenir quelque effet par une suite de +considérations et d'images d'une chaleur un peu forcée, et qui font +dire à la fin de la période: Voilà une belle page. D'abord, entré fort +tard dans le champ de la littérature, le ciel m'a tout à fait refusé le +talent de parer une idée et d'exagérer avec grâce; ensuite, à mes yeux, +il n'y a rien de pis que l'exagération dans les intérêts tendres de la +vie. On obtient un effet d'un moment qui, un quart d'heure après, crée +un sentiment de répugnance; et le lendemain on ne reprend pas le livre; +on se dirait presque: Je n'ai pas assez de vivacité dans le cœur +aujourd'hui (_high spirits_) pour me plaire à être trompé avec esprit. +Ce n'est pas, ce me semble, pour donner des jouissances dans les moments +où l'âme est pleine de feu et de bonheur que sont faits les beaux-arts; +alors on n'a que faire de leur secours, et il n'y a qu'un sot qui ouvre +un livre quand il est heureux. La tâche des beaux-arts est de bien plus +longue durée, et bien mieux calculée sur les chances ordinaires de la +vie. Les beaux-arts sont faits pour consoler. C'est quand l'âme a des +regrets, c'est durant les premières tristesses des jours d'automne de la +vie, c'est quand on voit la méfiance s'élever comme un fantôme funeste +derrière chaque haie de la campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la +musique. + +Or, ce que l'on abhorre le plus dans cette situation de l'âme, c'est +l'exagération. Partout où j'ai rencontré une idée susceptible de donner +une période à chute brillante, j'ai _diminué_ ce qui me semble la +vérité, pour que le petit plaisir du moment ne causât pas méfiance et +dégoût un quart d'heure après. Une femme d'un esprit délicat qui venait +de perdre un ami intime, osait dire, avec toute la liberté du discours +familier, à un ami qui lui restait: L'esprit de monsieur un tel était +pour moi, lorsque j'avais du chagrin, comme ces bons sophas de velours, +bien élastiques, où dans les moments de fatigue l'on a tant de plaisir à +se placer bien à son aise. Voilà un peu le genre de plaisir et de +consolation que j'ai trouvé dans la musique. Cet art donne des regrets +tendres en procurant la _vue du bonheur_; et faire voir le bonheur, +quoique en songe, c'est presque donner de l'espérance. J'ai vingt fois +quitté les livres d'un des hommes rares que la France ait produits, je +me disais: Ce n'est qu'un rhéteur. N'ayant pas la plus petite étincelle +de sa rare éloquence, j'ai surtout cherché à éviter le défaut qui me +rend Rousseau illisible[83]. Mais revenons à cet art charmant pour +lequel il a écrit des pages brûlantes. + +Les dilettanti passionnés, nés du temps de Rossini, et pour ainsi dire +fils de la révolution qu'il a faite, me permettront de leur raconter les +avantages qui dérivaient pour l'expression, c'est-à-dire, en d'autres +termes, pour le plaisir du spectateur, du respect pour les droits des +chanteurs dignes de ce nom. + +Les voix humaines n'ont pas moins de diversités entre elles que les +physionomies. Ces diversités, que nous trouvons dans les voix _parlées_, +deviennent cent fois plus frappantes encore dans les voix qui chantent. + +Le lecteur a-t-il jamais fait attention au son de voix de mademoiselle +Mars? Où trouver une voix chantante qui tienne la centième partie des +miracles que promet cette voix lorsqu'elle nous dit un mot tendre de +Marivaux? + +L'attendrissement, l'étonnement, la terreur, etc., vont produire des +changements différents dans les voix de ces trois femmes avec lesquelles +nous parlons musique; et _l'attendrissement_, par exemple, dans une de +ces voix, qui en parlant n'a rien de fort remarquable, va produire une +espèce de son délicieux, et qui, en un clin d'œil, par un effet +électrique et nerveux disposera tout un auditoire à la mélancolie. Avec +le système de Rossini, cette variété, cette nuance particulière des voix +ne paraîtra jamais. Toutes les voix chantent plus ou moins bien la même +musique; voilà tout: donc l'art est _appauvri_[84]. + +Toutes les voix ont dans leur son naturel (dans leur _metallo_) une +correspondance plus ou moins manifeste avec l'expression de tel ou tel +sentiment. J'entends par _metallo_ le _timbre_ d'une voix, sa qualité +native, laquelle est tout à fait indépendante du talent que le chanteur +qui emploie cette voix peut avoir ou ne pas avoir. + +Une voix pure ou voilée, faible ou forte, pleine ou _sottile_, criarde +ou à sourdines[85], possède en soi des éléments naturels d'expressions +diverses, et par elles-mêmes plus ou moins agréables. + +Pourvu qu'une voix soit juste et puisse soutenir le son d'une manière +ferme, on peut avancer qu'on trouvera tôt ou tard le moyen de la rendre +agréable, au moins pour quelques instants. Il suffit que le compositeur +veuille bien se donner la peine de trouver une cantilène dans les +intervalles _expressifs_ de cette voix. Il faut d'abord _que la +situation_ donnée par le poëte ne soit pas contraire à la qualité native +de cette voix. Est-elle douce, tendre, touchante; si la situation est +impérieuse et forte comme celles du rôle de l'_Elisabeth_ de Rossini, il +est évident que la voix dont nous parlons, ne trouvera jamais l'occasion +de briller et de faire plaisir. Tout le talent possible, toute la +sensibilité que peut avoir un chanteur, ne font rien au _metallo_ de sa +voix. On n'arrive aux miracles dans cet art qu'autant qu'une voix +assouplie par de longues études trouve une situation qui requiert +précisément le _metallo_ (la nuance d'expression native, le timbre) +qu'elle possède. C'est parce que toutes ces circonstances, si difficiles +à réunir qu'on ne peut en quelque sorte jamais les prévoir, se +rencontraient pour son bonheur, que le public de _la Scala_ faisait +répéter _cinq fois de suite_ le même air à Pacchiarotti[86]. + +Une fois l'originalité des voix admise, on voit paraître pour les +compositeurs le devoir de tirer parti des qualités _natives_ de chaque +voix, et par conséquent d'éviter ses inconvénients. Quel maestro serait +assez peu adroit pour confier à madame Fodor un récitatif passionné, ou +à madame Pasta un air surchargé de petits ornements rapides et +brillants? De là vient l'usage si commun en Italie pour les chanteurs du +second ordre[87] de voyager avec des airs appelés _di baule_ (de bagage, +qu'on porte avec soi comme un vêtement). Quelque musique qu'un maestro +compose et donne à chanter à ces artistes du second ordre, ils trouvent +toujours le secret d'y placer, en tout ou en partie, leurs airs de +_baule_, ce qui fait un sujet éternel de plaisanterie dans les théâtres +d'Italie. + +Toutefois, par cette pratique, ces chanteurs peu habiles atteignent le +grand but de tous les arts: _ils font plaisir_. Voyez-vous la distance +immense où nous sommes de notre orchestre de Louvois, et du système +actuel de la musique dans cette salle? + +Par l'effet d'un simple changement dans le mouvement, la phrase +principale d'un air peut présenter un sens presque entièrement +différent. Telle phrase qui peignait la fureur n'exprimera plus que le +dédain, et cependant, malgré ce changement dans l'expression, la voix +du pauvre chanteur, accoutumé à cette phrase, la chantera encore fort +bien, et de manière à faire grand plaisir. C'est que cette phrase +principale s'accorde mieux que toute autre: 1º avec les qualités +_natives_ de la voix du chanteur; 2º avec le genre de sensibilité qu'il +tient de la nature; 3º enfin, avec le degré d'habileté qu'il a pu +acquérir dans les Conservatoires. Par ce système, l'on n'a jamais de +chant _stentato_ (forcé); c'est le grand défaut du chant de Feydeau, qui +toutefois est de quarante ans moins barbare que celui du grand Opéra. + +On voit que l'on peut être chanteur du premier ordre et ne pas savoir +lire la musique. Le talent de lire est un talent tout à fait +différent[88], et qui ne requiert que de la patience et un caractère +méthodique et froid. + +Un seul opéra, quelquefois un seul air, fait, en Italie, la fortune d'un +chanteur médiocre; celle d'un artiste du premier ordre tenait, avant +Rossini, à dix ou douze airs tout au plus. L'art du chant est si +délicat, le plaisir tient à si peu de chose, qu'un chanteur n'aura +jamais de succès véritable qu'autant qu'il réunira dans un air toutes +les convenances que nous avons indiquées plusieurs fois. Rien n'est donc +mieux calculé pour le plaisir des spectateurs que les airs _di baule_. +On peut suivre de l'œil la vérité de ce principe jusque dans l'art +théâtral; avec combien de rôles mademoiselle Mars et Talma ont-ils fait +leur réputation? Le système des airs _di baule_ est fort bien inventé, +non-seulement par rapport à la médiocrité naturelle des talents dans un +art si difficile, mais aussi par rapport à l'extrême médiocrité des +ressources de beaucoup de petites villes d'Italie qui, malgré la +pauvreté de leur budget, ne laissent pas d'avoir chaque année deux ou +trois opéras très passables au moyen des airs _di baule_, et de la +réunion de deux ou trois chanteurs médiocres qui chantent fort bien un +air ou deux chacun[89]. + +Dès que le maestro oublie d'avoir égard au _metallo_ des voix de ses +chanteurs (aux qualités natives de leurs voix), au genre de sensibilité +qu'ils portent dans leurs rôles, au degré de talent qu'ils ont acquis +comme chanteurs (à la _bravura_), il court le risque presque certain +d'arriver, après tous ses efforts, à un opéra chanté correctement, mais +qui ne fera de plaisir à personne. + +Supposons un chanteur qui ne puisse exécuter que d'une manière forcée +(_stentata_) les _volate_, les _arpeggi_, les _salti_ descendants; si le +compositeur n'évite pas avec le plus grand soin ces moyens de mélodie, +ses chants dans l'exécution peuvent arriver à ce point de ridicule, +d'exprimer tout le contraire de ce qu'il aura voulu dire. Si l'on veut +me passer un peu de simplicité dans l'expression et même dans les idées, +je vais expliquer fort clairement ma pensée. Pour représenter aux yeux +de l'âme la chute rapide et non interrompue des eaux du ciel, ou l'ordre +qu'un despote de l'Orient donne à l'un de ses esclaves de disparaître à +l'instant de sa présence, le maestro aura orné sa cantilène d'une +_volata discendente_; rien de mieux dans la partition. Arrive le grand +jour de la première représentation et le chanteur malhabile, au lieu de +nous présenter l'idée d'un roi tout puissant qui donne un ordre +respecté, fera penser toute une salle à la fois à la colère risible d'un +vieux procureur bègue, se mettant en fureur au fond de son étude. S'il +ne tombe pas jusqu'à ce degré de ridicule, du moins sa _volata_ étant +mal exécutée, l'idée de _rapidité_ ne s'offrira pas à l'auditeur, et +l'ordre terrible du despote qui veut que l'on disparaisse à l'instant de +sa présence, ne sera plus qu'une invitation fort modérée de quitter la +cour quand cela sera commode au personnage exilé. Je prie de remarquer +qu'il n'est pas un seul des ornements exécutés par la voix de Velluti, +sur lequel on ne puisse établir un raisonnement analogue. A chaque +instant, loin de l'Italie, je vois dire à la musique de Rossini presque +le contraire de ce qu'il a voulu exprimer; c'est que sa partition a +forcé le chanteur à faire tel ou tel ornement auquel souvent sa voix ne +peut pas atteindre. Alors je n'entends qu'à demi ou aux trois quarts +telle cantilène de Rossini que j'ai dans l'oreille. On sent que le +système de la musique ancienne ne créait pas la possibilité d'un tel +inconvénient. Après l'obstacle facile à éviter de quelques sons +extrêmement élevés (obstacle provenant de la voix extraordinaire de +l'artiste pour qui le compositeur avait écrit), les chanteurs se +trouvaient tout à fait les maîtres de faire usage des seuls ornements de +l'effet desquels ils étaient sûrs; et rien ne les empêchait de présenter +à l'admiration du spectateur les beautés individuelles de leur voix et +de leur talent. + +Quelque dilettante instruit et qui se sera donné le plaisir d'étudier +les voix des chanteurs qui ont paru dans les neuf opéras écrits à Naples +par Rossini, m'objectera que souvent ce maître n'a pas tiré parti de +tous les avantages que présentait le genre de voix particulier à chacun +d'eux. Je n'ai rien à répondre, si ce n'est qu'apparemment le +compositeur était amoureux de sa _prima donna_, et ne voulait pas +qu'elle fût éclipsée. + +A cette exception près, le chant de Rossini dans ses opéras de Naples +est la biographie non-seulement de la voix de mademoiselle Colbrand, +mais encore de celles de Nozzari, de Davide, de madame Pisaroni, etc. On +voit dans ces partitions que tous les ornements que les chanteurs +pouvaient autrefois appliquer _ad libitum_, sont devenus parties +constitutives, nécessaires et _indispensables_ des chants de Rossini: +or, comment parvenir à rendre ces chants, lorsque le chanteur n'a pas +dans la voix le même genre de facilité que Nozzari ou Davide? + +Les opéras de la seconde manière de Rossini ne sont jamais ennuyeux +comme un opéra _vide_ de Mayer, par exemple; mais ils ne produisent +l'effet enchanteur qu'ils obtinrent à Naples que quand, par hasard, ils +rencontrent un chanteur qui a précisément dans la voix _le même genre +d'agréments et de facilité_ que l'artiste pour lequel le rôle a été +écrit. + +On voit comment tel opéra qui a eu un succès fou à Naples peut sembler +fort ennuyeux à Louvois. Les deux publics ont raison; et il n'est point +nécessaire d'aller chercher bien loin des causes métaphysiques pour cet +effet tout simple. Le tort est tout entier aux directeurs. Quoi de plus +impertinent, par exemple, que la dernière reprise, des _Horaces_? En +Italie, on eût demandé les directeurs du théâtre, et ils auraient paru +sur la scène pour être sifflés en leur nom[90]. + +Quel que soit le système adopté par Rossini, à force de génie, +d'imagination et de _rapidité_, il n'est jamais ennuyeux; mais +figurez-vous le singulier effet de la musique de ses imitateurs +lorsqu'elle vient à être jouée dans un autre théâtre que celui pour +lequel ils ont travaillé. Ainsi que la musique de Rossini, elle est +presque entièrement tissue avec les agréments qu'exécutent bien les +chanteurs pour lesquels ils ont écrit, agréments desquels ils ont fait +des motifs. Ces motifs étant mal exécutés par des chanteurs dont la voix +s'y refuse, on arrive à ce degré de médiocrité intolérable dans les +beaux-arts et dans la musique plus que partout ailleurs. + +Il va sans dire que toutes ces critiques du système de Rossini ne +s'appliquent nullement aux temps heureux où il écrivait: + + Ecco pietosa!... + Di tanti palpiti,... + Pien di contento il seno;... + Non è ver mio ben, ch'io mora... + Se tu m'ami, o mia regina, etc. + +Ce qu'il y a d'affreux, c'est que s'il eût continué à marcher dans la +même route, probablement il eût fait encore mieux que ces airs sublimes. +Il est un peu revenu vers le temps de sa jeunesse dans quelques airs de +la _Donna del Lago_; il a été vraiment _ossianique_. Mais cet opéra est +beaucoup plus épique que dramatique. + +Ai-je besoin de répéter que Velluti, le prince des chanteurs actuels, +tout en exécutant les difficultés les plus étonnantes, abuse souvent de +ses moyens au point d'opprimer les chants du maestro, et de les rendre +fort difficiles à reconnaître? Jamais Velluti ne donne le plaisir +d'entendre un chant simple. Il ne chante presque jamais la musique de +Rossini. Velluti veut avant tout voir des transports d'admiration dans +la salle; il y est accoutumé. Or, il ne peut pas, par exemple, exécuter +les _scale in giù_ (les gammes en montant), ornement si facile à +mademoiselle Colbrand et si prodigué pour elle. Il suit de là que toute +la musique écrite pour mademoiselle Colbrand ou ne peut être exécutée +par Velluti, ou ne produirait qu'un effet médiocre, et n'aurait pour +tout résultat qu'un succès d'estime. + + + + +CHAPITRE XXXIV + +QUALITÉ DE LA VOIX + + +Un cor de chasse s'entend dans les montagnes d'Écosse, bien au delà de +la portée de la voix de l'homme. Voilà le seul rapport sous lequel l'art +soit parvenu à surpasser la nature, la _force du son_. Sous le rapport +bien autrement important de l'accentuation et de l'agrément, la voix de +l'homme est encore supérieure à tous les instruments, et l'on peut même +dire que les instruments ne plaisent qu'à proportion qu'ils parviennent +à se rapprocher de la voix humaine. + +Il me semble, que si dans un moment de tranquillité pensive et de douce +mélancolie, nous voulons interroger notre âme avec soin, nous y lirons +que le charme de la voix provient de deux causes: + +1º La teinte de passion, qu'il est impossible qu'une voix ne porte pas +dans ce qu'elle chante. La voix des cantatrices les plus froides, +mesdames Camporesi, Fodor, Festa, etc., exprime toujours, à défaut +d'autre sentiment, une certaine joie vague. Je ne cite pas madame +Catalani; sa voix miraculeuse produit cette sorte d'impression qui +remplit l'âme à l'aspect d'un prodige. Ce trouble de notre cœur nous +empêche d'abord d'apercevoir la belle et noble impassibilité de cette +cantatrice unique. On peut se figurer, par plaisir, la voix de madame +Catalani réunie à l'âme passionnée et au talent dramatique de madame +Pasta. En suivant un instant ce roman, on trouvera des regrets, mais en +revanche on restera convaincu que la musique est le plus puissant des +beaux-arts[91]. + +2º Le second avantage de la voix, c'est la parole; elle indique à +l'imagination des auditeurs le genre d'images qu'ils doivent se figurer. + +Si la voix humaine, comparée aux instruments, a moins de force, elle +possède à un degré bien autrement parfait le pouvoir de graduer les +sons. + +La variété des inflexions, c'est-à-dire, l'impossibilité pour la voix, +d'être _sans passion_, l'emporte de beaucoup à mes yeux sur l'avantage +de prononcer des paroles. + +Les mauvais vers qui forment un air italien, d'abord, par l'effet des +répétitions de paroles, ne sont pas entendus comme vers; c'est de la +prose qui arrive à l'oreille des spectateurs[92]: ensuite ce ne sont pas +les mots les plus forts, tels que _je vous hais à la mort_, ou _je vous +aime à la folie_, qui font la beauté d'un vers; ce sont les _nuances_, +soit dans la position des mots, soit dans les paroles elles-mêmes, qui +_prouvent_ la vérité de la passion et qui réveillent notre sympathie: +or, les nuances ne peuvent pas être admises, faute de place, dans les +cinquante ou soixante mots qui forment un air italien; donc les paroles +ne peuvent jamais être qu'un simple _canevas_; c'est la musique qui se +charge de le couvrir de brillantes couleurs. + +Exigez-vous une nouvelle preuve que les paroles ne sont dans la musique +que pour y remplir des fonctions très secondaires, et pour n'y servir en +quelque sorte que comme _étiquettes du sentiment_? Voyez un air chanté +avec l'accent de la passion, par madame Belloc ou mademoiselle Pisaroni, +et le même air chanté un instant après par quelque savante serinette du +Nord. La chanteuse froide prononcera les mêmes paroles: _io fremo_, +_mio ben_, _morir mi sento_; le tout sans dissiper la glace qui pèse sur +nos cœurs. + +Une fois que nous avons saisi deux ou trois mots qui nous apprennent que +le héros est au désespoir, ou au comble du bonheur, fort peu importe que +nous entendions bien distinctement les paroles du reste de l'air; +l'essentiel, c'est qu'elles soient chantées avec l'accent de la passion. +De là vient qu'on assiste avec un sensible plaisir à un opéra bien +chanté, quoique les paroles soient dans une langue étrangère; il suffit +qu'une personne de la loge vous donne le _mot_ des principaux airs. +C'est ainsi que l'on peut voir avec plaisir un excellent acteur tragique +jouant dans une langue dont on comprend à peine quelques paroles. Je +conclurai de ces observations que l'_accent_ des paroles a beaucoup plus +d'importance en musique que les paroles elles-mêmes. + +L'expression est le premier mérite d'un chanteur. + +Tous les succès que l'on peut obtenir dans l'art du chant, sans ce genre +de mérite ou avec une faible part d'expression, sont de peu de durée, ou +peuvent se rapporter à une partialité accidentelle de la part des +spectateurs, et qui provient de quelque cause étrangère à l'art: la +beauté d'une actrice, ses bons sentiments politiques, etc. + +On cite en Italie des prophéties singulières, et dont l'accomplissement +a été ponctuel. Un amateur de Naples parlant de deux cantatrices, l'une +portée aux nues par le public, l'autre à peine tolérée, s'écria au +milieu du parterre de San-Carlo, dans un de ces mouvements d'indignation +passionnée et d'enthousiasme qui ne sont pas rares en ce pays: «Encore +trois ans, et vous mépriserez ce que vous applaudissez; encore trois +ans, et vous porterez aux nues ce que vous négligez.» A peine dix-huit +mois s'étaient écoulés, que la prophétie était accomplie; la cantatrice +qui chantait avec expression l'avait entièrement emporté sur celle qui +avait reçu de la nature une beaucoup plus belle voix. C'est à peu près +comme dans la société un très bel homme et un homme d'infiniment +d'esprit. La même révolution dans le goût du public napolitain aurait eu +lieu, quoique moins rapidement, si la cantatrice sans expression, au +lieu d'une voix superbe (don gratuit du hasard) avait chanté _di +bravura_ (avec beaucoup d'acquis). + + + + +CHAPITRE XXXV + +MADAME PASTA + + +Je cède à la tentation d'essayer un portrait musical de madame Pasta. On +peut dire qu'il n'y eut jamais d'entreprise plus difficile; le langage +musical est ingrat et insolite; à chaque instant les mots vont me +manquer; et quand j'aurais le bonheur d'en trouver pour exprimer ma +pensée, ils présenteraient un sens peu clair à l'esprit du lecteur. +D'ailleurs il n'est peut-être pas un dilettante qui n'ait sa phrase +toute faite sur madame Pasta, et qui ne soit mécontent de ne pas la +retrouver ici; et dans la juste admiration que cette grande cantatrice +inspire au public, le lecteur le plus bienveillant trouvera son portrait +sans couleur, et mille fois au-dessous de ce qu'il attendait. + +Rossini n'a jamais écrit pour madame Pasta. Le hasard lui fit rencontrer +l'aimable et gracieuse Marcolini, et il fit la _Pietra del paragone_; la +magnifique Colbrand, et il composa l'_Elisabeth_; le passionné et +terrible Galli, et nous eûmes à admirer des personnages tels que le +_Fernando_ de la _Gazza ladra_, et le Mahomet du _Maometto secondo_. + +Si le hasard offrait à Rossini une actrice jeune, belle, remplie d'âme +et d'intelligence, ne s'écartant jamais dans ses gestes de la simplicité +la plus vraie et la plus suave, et cependant toujours fidèle aux formes +du _beau idéal_ le plus pur; si, avec des talents aussi extraordinaires +pour le théâtre, Rossini trouvait une voix qui à chaque instant +reproduit parmi nous les ravissements que donnaient jadis les chanteurs +de la bonne école, une voix qui sait rendre touchante la plus simple +parole d'un récitatif, ou dont les accents puissants forcent les cœurs +les plus rebelles à partager l'émotion qu'ils expriment dans un grand +air; sans doute nous verrions Rossini oublier sa paresse comme par +miracle, étudier de bonne foi la voix de madame Pasta, et chercher à +écrire dans ses cordes. Inspiré par les talents sublimes de sa _prima +donna_, Rossini retrouverait l'ardeur qui l'enflammait à son début dans +la carrière, et les chants délicieux et simples qui commencèrent sa +gloire. Quels chefs-d'œuvre ne viendraient pas alors illustrer le +théâtre Louvois? et avec quelle rapidité Paris ne prendrait-il pas, dans +l'opinion de l'Europe, le rang musical qu'occupent seuls aujourd'hui +les publics de Naples et de Milan? + +Après avoir entendu la prière de Roméo et Juliette, épreuve décisive +pour le talent d'une cantatrice; après avoir reconnu comment madame +Pasta sait chanter _di portamento_, comment elle nuance les ports de +voix, comment elle sait accentuer, lier et soutenir avec égalité un long +période vocal, je ne fais nul doute que Rossini ne consente à lui +sacrifier une partie de son système, et à élaguer un peu la forêt de +petites notes qui surchargent ses cantilènes. + +Pleinement convaincu de la sagesse et du bon goût dont madame Pasta fait +preuve dans les _fioriture_ de son chant, et sachant combien l'effet des +agréments est plus sûr quand ils naissent de l'émotion et de l'invention +_spontanée_ du chanteur, Rossini s'en remettrait sans doute pour les +ornements à l'inspiration de cette grande cantatrice. + +Les vrais _dilettanti_ qui paraissent à Louvois, non pas parce que ce +théâtre est à la mode, mais parce qu'ils y trouvent des émotions +profondes, et que je suppose, je crois avec raison, sensibles à tous les +genres de beauté comme à toutes les sortes de gloire, réfléchiront à ce +qu'ils éprouveraient si, accoutumés dès longtemps à n'entendre à la +tribune nationale que des discours écrits, il leur était donné tout à +coup d'y voir paraître un Mirabeau ou un général Foy, improvisant avec +tout l'abandon du génie. Eh bien! la différence est au moins aussi +frappante entre une cantatrice chantant du mieux qu'elle peut une +musique écrite pour une autre, et qui ne lui laisse aucune liberté, +aucun moyen de donner jour à ses inspirations, et cette même cantatrice +exécutant des cantilènes composées pour sa voix, c'est-à-dire +non-seulement dans ses cordes, mais encore dans la couleur et la +physionomie générale de son talent. + +Parmi tous les opéras dans lesquels madame Pasta a eu des rôles depuis +qu'elle est à Paris, je ne vois que les second et troisième actes de +_Roméo_ qui conviennent à peu près bien aux conditions de sa voix et de +sa manière de la conduire. En cherchant dans tous les autres ouvrages +qu'elle a chantés ici, j'aurais peine à nommer trois morceaux qui +remplissent exactement ces conditions nécessaires; et cependant madame +Pasta charme tous les cœurs avec cette musique qui, à chaque instant, +contrarie sa voix et demande des tours de force[93]! Il ne s'est +peut-être jamais rencontré de cantatrice qui ait acquis et mérité de la +gloire sous de telles conditions. Figurez-vous maintenant, ô vous qui +savez aimer les vrais charmes de la musique, Rossini composant _avec +conscience_ pour un tel talent! + +C'est alors seulement que l'on pourra juger de tout ce que peut être +madame Pasta. On voit combien son amour-propre gagnerait à parcourir les +divers théâtres d'Italie, maintenant que Paris l'a fait connaître à +l'Europe. Si quatre ou cinq fois par an elle chantait des opéras +nouveaux, et composés _exprès pour sa voix_, je ne fais pas de doute +qu'en deux ou trois ans son talent ne parût doubler. Avec la renommée +dont elle jouit déjà, on peut juger si les maestri, pour mériter qu'elle +adoptât leurs opéras et qu'elle fît leur gloire, seraient attentifs à +lui plaire et à étudier, pour s'y conformer, la nature de sa voix et sa +manière habituelle de la conduire[94]. + +Je demande maintenant au lecteur de redoubler de patience; je vais, de +mon côté, redoubler d'efforts pour être lucide, et d'ailleurs je promets +d'être court. + +La voix de madame Pasta a une étendue considérable. Elle donne d'une +manière sonore le _la_ sous les lignes, et s'élève jusqu'à l'_ut_ dièse +et même jusqu'au _ré_ aigu. Madame Pasta a le rare avantage de pouvoir +chanter la musique de contralto comme celle de soprano[95]. J'oserai +dire, malgré mon peu de science, qu'il me semble que la véritable +position de sa voix est le _mezzo-soprano_. Le maestro qui écrirait pour +elle devrait placer le tissu ordinaire de ses chants dans la voix de +_mezzo-soprano_, et se servir ensuite en passant, et par occasion, de +toutes les autres cordes de cette voix si riche. Beaucoup de ces cordes +non seulement sont fort belles, mais produisent une certaine vibration +sonore et magnétique qui, je crois, par un mélange d'effet physique non +encore expliqué jusqu'ici, s'empare avec la rapidité de l'éclair de +l'âme des spectateurs. + +Nous arrivons à une particularité bien singulière de la voix de madame +Pasta; elle n'est pas toute d'un seul _metallo_, comme on dirait en +Italie (d'un même _timbre_), et cette différence dans les sons d'une +même voix est un des plus puissants moyens d'expression dont sait se +prévaloir l'habileté de cette grande cantatrice. + +Les Italiens disent de cette sorte de voix qu'elle a plusieurs +_registres_[96], c'est-à-dire des _physionomies différentes_, suivant +les diverses parties de l'échelle musicale où elle vient se placer. +Quand beaucoup d'art et surtout une exquise sensibilité ne servent pas +de guides dans l'usage de ces divers registres, ils ne paraissent que +comme des inégalités dans la voix, et forment un défaut choquant qui +repousse par la dureté tout plaisir musical. La Todi, Pacchiarotti, et +un grand nombre de chanteurs du premier ordre, ont montré jadis comment +on pouvait changer en beautés des désavantages apparents, et en tirer +des effets d'une originalité séduisante. L'histoire de l'art tendrait +même à faire croire que ce n'est pas avec une voix également argentine +et inaltérable dans toutes les notes de son extension que l'on obtient +le chant vraiment passionné. Jamais une voix d'un timbre parfaitement +inaltérable, ne pourra atteindre à ces sons voilés et en quelque sorte +suffoqués qui peignent avec tant de force et de vérité certains moments +d'agitation profonde et d'angoisse passionnée. + +Des dilettanti fort instruits qui voulurent bien, à Trieste, m'admettre +dans leur société, m'ont répété plusieurs fois que la Todi, l'une des +dernières cantatrices du grand siècle[97], avait une voix et un talent +tout à fait analogues à celui de madame Pasta. + +La Todi eut à lutter avec un miracle de l'art et de la nature; la Mara +ne possédait pas seulement une voix extrêmement belle et _molta bravura_ +(un art infini), mais elle était encore remarquable par une excellente +école et beaucoup d'expression. Toutefois, par le suffrage des gens nés +pour les arts, lesquels, après un an ou deux, ne manquent jamais de +faire partager au public leur manière de voir, la Todi l'emporta sur sa +rivale; son chant avait été plus souvent l'écho de leurs sentiments. + +C'est avec une étonnante habileté que madame Pasta unit la voix de tête +à la voix de poitrine; elle a l'art suprême de tirer une fort grande +quantité d'effets agréables et piquants de l'union de ces deux voix. +Pour aviver le coloris d'une phrase de mélodie ou pour en changer la +nuance en un clin d'œil, elle emploie le _falsetto_ jusque dans les +cordes du milieu de son diapason, ou bien alterne les notes de +_falsetto_ avec celles de poitrine. Elle fait usage de cet artifice avec +la même facilité de _fusion_, dans les tons du milieu comme dans les +tons les plus aigus de sa voix de poitrine. + +La voix de tête de madame Pasta a un caractère presque opposé à sa voix +de poitrine; elle est brillante, rapide, pure, facile et d'une admirable +légèreté. En descendant, la cantatrice peut avec cette voix _smorzare il +canto_ (diminuer le chant) jusqu'à rendre en quelque sorte douteuse +l'existence des sons. + +Il fallait des couleurs aussi touchantes à l'âme de madame Pasta et des +moyens aussi puissants pour qu'elle pût atteindre à la force +d'expression que nous lui connaissons, expression toujours vraie, et, +quoique modérée par les règles du _beau idéal_[98], toujours pleine de +cette énergie brûlante et de cette force extraordinaire qui électrisent +tout un théâtre. Mais que d'art il a fallu à cette aimable cantatrice, +que d'études lui ont été nécessaires pour retirer ces effets sublimes de +deux voix tellement opposées! + +Cet art se perfectionne sans cesse; les effets qu'il obtient sont tous +les jours plus étonnants, et la puissance de ce grand talent sur les +auditeurs ne peut désormais que s'accroître; car depuis longtemps la +voix de madame Pasta a surmonté tous les obstacles physiques qui +pouvaient s'opposer à l'apparition du plaisir musical; elle séduit +aujourd'hui l'oreille de ses heureux auditeurs comme elle sait +électriser leurs âmes. Ils lui doivent à chaque nouvel opéra des +émotions plus vives, ou des nuances nouvelles du même plaisir. Elle +possède l'art d'imprimer une couleur _musicale_ nouvelle, non pas par +l'accent des paroles et en sa qualité de grande tragédienne, mais _comme +cantatrice_, à des rôles en apparence assez insignifiants, par exemple +le rôle d'_Elcia_ dans _Mosè_[99]. + +Comme toutes les voix humaines, la voix de madame Pasta rencontre, de +temps à autre, certaines _positions_ incommodes dont elle ne peut +surmonter la difficulté, ou dans lesquelles tout au moins elle perd ce +pouvoir, tellement habituel chez elle, de produire le plaisir musical, +et, par le plaisir de l'oreille, l'entraînement des cœurs. Ces occasions +fort rares font désirer encore plus vivement de l'entendre une fois au +moins dans un opéra écrit pour sa voix. + +Je regarderais comme presque impossible la tâche d'indiquer un ornement +mis en usage par madame Pasta qui n'ait pas toutes les grâces de la +bonne école et qui ne puisse servir de modèle. Fort modérée dans l'usage +des _fioriture_, elle ne les emploie que pour augmenter la force de +l'expression; et remarquez que ses _fioriture_ ne durent jamais que +juste le temps pendant lequel elles sont utiles. Je n'ai jamais +rencontré dans son chant de ces longs agréments qui rappellent un peu +les distractions des grands parleurs, et durant lesquels il semble que +le chanteur s'oublie, ou que, chemin faisant, il change de pensée. Le +public nommera pour moi des chanteurs à réputation, chez lesquels se +reproduit fort souvent ce défaut assez plaisant à observer. Je ne veux +pas troubler le plaisir des demi-connaisseurs par qui je vois applaudir +ces agréments avec transports. Souvent un _gorgheggio_ commence d'une +manière légère et rapide et dans le style tout à fait bouffe, pour finir +bientôt après par la tragédie, et par tout ce qu'il y a de plus sérieux +et de plus emporté; ou bien, après avoir commencé avec toute la gravité +et le sérieux possibles, ne sachant plus que faire à moitié chemin, on +voit le chanteur se jeter dans la légèreté bouffe. Le même _manque +d'âme_ inspire ces fautes au chanteur, et empêche le spectateur de s'en +apercevoir. C'est une des meilleures épreuves que je connaisse pour +juger les amateurs à goût _appris_. Lorsque je vois applaudir ces +_gorgheggi_ dans la _Gazza ladra_ ou dans _Tancrède_, je me rappelle +l'anecdote d'un seigneur fort connu faisant son travail avec un grand +roi, et pendant une heure lui lisant un long rapport sur les +attributions de sa charge; le roi semblait prendre grand plaisir à cette +lecture, en apparence assez peu amusante: c'est que le seigneur tenait +le papier à l'envers, et dans le fait ne savait pas lire. Tel paraît, à +mes yeux, un dilettante qui applaudit avec transport un agrément qui a +deux sens opposés, et qui ne dit _blanc_ au commencement que pour dire +_noir_ à la fin. La position du personnage est triste ou gaie, et dans +les deux cas l'applaudissement est également absurde. + +De quels termes pourrais-je me servir pour parler des inspirations +célestes que madame Pasta révèle par son chant, et des aspects de +passion sublimes ou singuliers qu'elle sait nous faire apercevoir! +Secrets sublimes, bien au-dessus de la portée de la poésie, et de tout +ce que le ciseau des Canova ou le pinceau des Corrège peut nous révéler +des profondeurs du cœur humain. Peut-on se souvenir sans frémir, du +moment où Médée attire à elle ses enfants en portant la main sur son +poignard, puis les repousse comme agitée par un remords? Quelle nuance +ineffable, et qui, ce me semble, mettrait au désespoir le plus grand +écrivain! + +Rappellerai-je la réconciliation d'Enrico avec son ami Vanoldo, dans le +fameux duetto + + È deserto il bosco intorno[100]; + +et la manière dont est amené le sentiment qui fait que Enrico pardonne: + + Ah! chi può mirarla in volto + E non ardere d'amor! + +J'aurais dix passages à noter dans chacun des rôles de madame Pasta. Les +douze mesures qu'elle chante dans _Tancrède_, lorsqu'elle paraît sur le +char, après la mort d'Orbassan, ne sont rien comme musique, et cependant +quelle nuance admirable! comme ce chant est différent de tout autre! +comme on y voit bien le _calme triste_ qui suit une victoire qui ne +donne pas le bonheur à Tancrède, ne prouvant pas l'innocence d'Aménaïde! +comme on y discerne bien l'absence de cette vie, de cette animation qui +soutenait le jeune guerrier avant le combat, lorsque la nécessité de +vaincre pour sauver la vie d'Aménaïde l'enflammait, et lorsqu'un peu de +doute de la victoire l'empêchait en quelque sorte de voir toute +l'horreur de son sort! + +Pour madame Pasta, la même note dans deux situations de l'âme +différentes n'est pas, pour ainsi dire, le même son. + +Voilà tout simplement le sublime de l'art du chant. J'ai vu trente +représentations de _Tancrède_, et le chant de la cantatrice suit de _si +près_ les _inspirations actuelles_ de son cœur, que je puis dire, par +exemple, du _tremar Tancredi_, que madame Pasta l'a dit quelquefois avec +la teinte d'une douce ironie; d'autres jours, avec l'inflexion de +l'homme brave, qui assure qu'il n'y a rien à redouter et qui engage à +rassurer la personne qui a des craintes: quelquefois c'est une +désagréable surprise déjà accompagnée de ressentiment, mais Tancrède +songe que c'est Aménaïde qui parle, et la nuance de colère fait place au +sourire de la réconciliation. + +Ne trouvant pas de langage pour rendre les nuances du chant, l'on voit +que j'essaie de prouver leur existence par les nuances du jeu. Je +supprime sept à huit longues pages qui m'étaient nécessaires pour faire +remarquer trois nuances de chant différentes à chaque représentation de +_Tancrède_. Les personnes qui auraient eu la patience de lire ces huit +pages distingueront d'elles-mêmes ces nuances, et bien d'autres qui +m'ont échappé. Cette brochure aura quelques exagérations de moins aux +yeux de la partie _prosaïque_ de la société. Ces nuances-là, qui, chez +madame Pasta, changent à chaque représentation de _Tancrède_, sont +l'_infiniment petit_ qu'aucun maestro ne peut parvenir à noter. Et quand +il essaierait de l'écrire comme l'a fait Rossini depuis son arrivée à +Naples en 1815, il est évident que tel _mordente_, tel agrément fort bon +en lui-même, ne convient pas à l'état où se trouvent la voix et l'âme de +l'actrice le soir du 30 septembre. Dès lors, il est de toute +impossibilité qu'elle excite les transports du public[101], en exécutant +cet agrément à cette représentation du 30 septembre. + +Le vulgaire des amateurs veut l'agrément _accoutumé_ à tel passage, et, +de quelque manière qu'il soit exécuté, il applaudit. Je ne parle ni de +ces gens-là ni à ces gens-là[102]. Je suis convaincu que même hors de +l'Italie, et dans les pays où l'on chante faux à la messe, il y a des +dilettanti pour qui un esprit délicat est, si j'ose parler ainsi, comme +un microscope qui leur fait voir nettement les moindres nuances du +chant. + +A de telles personnes je n'ai point d'excuses à faire pour mon +enthousiasme. J'aurais bien des pages à écrire si je voulais noter +toutes les créations de madame Pasta. J'appelle _créations_ de cette +grande cantatrice certains moyens d'expression auxquels il est plus que +probable que le maestro qui écrivit les notes de ses rôles n'avait +jamais songé. + +Je citerai pour premier exemple l'accent placé sur ce vers, + + Avro contento il cor, + +dans l'air _ombra adorata aspetta_ de Roméo, et le mouvement plus +rapide[103] imprimé à la cantilène. C'est aussi une belle création que +l'inflexion donnée aux vers précédents qui appartiennent à la même +scène: + + Io ti sento, mi chiami + A seguirti fra l'ombre, etc. + +Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la soirée où madame Pasta +employa, pour la première fois, ces nouveaux artifices de chant, et le +saisissement, bien plus flatteur[104] que des applaudissements, qu'ils +excitèrent dans le public; et pourtant, à chacune des vingt ou trente +représentations du même opéra qui avaient précédé, les spectateurs +auraient juré que cette charmante cantatrice avait atteint dans ce rôle +le dernier degré de la perfection. + +Ce même soir, au moment où madame Pasta employait avec le plus de +bonheur l'artifice de l'opposition de ses deux voix, un aimable +Napolitain, connu par son goût pour la musique et par ses succès, me +dit, avec un feu que je donnerais tout au monde pour pouvoir reproduire +ici: «Ces changements de sons dans cette voix sublime me rappellent une +sensation de bonheur tendre que j'ai trouvée quelquefois durant les +nuits si pures de notre malheureuse patrie, lorsque des étoiles +scintillantes se détachent si bien sur un ciel d'un bleu foncé; c'était +lorsque la lune éclaire ce paysage enchanteur que l'on aperçoit de cette +rive de Mergelina que je ne verrai plus. L'île de Capri se détachait +dans le lointain au milieu des flots d'argent d'une mer mollement agitée +par la brise rafraîchissante de minuit. Insensiblement une nuée légère +vient voiler l'astre des nuits, et sa lumière semble, durant quelques +instants, plus suave et plus tendre; l'aspect de la nature en est plus +touchant, l'âme est attentive. Bientôt l'astre se montre de nouveau plus +pur et plus brillant que jamais, inondant nos rivages de sa lumière vive +et pure; et le paysage reparaît aussi dans tout l'éclat de sa vive +beauté. Eh bien! la voix de madame Pasta, dans ces changements de +_registres_, me donne la sensation de cette lumière plus touchante et +plus tendre qui se voile un instant pour reparaître bientôt mille fois +plus brillante[105]. + +«Au coucher du soleil, lorsqu'il disparaît derrière le Pausilippe, notre +cœur semble se laisser aller naturellement à une douce mélancolie; je ne +sais quoi de sérieux s'empare de nous; notre âme semble se mettre en +harmonie avec le soir et sa tranquille tristesse. Ce sentiment, je viens +de l'éprouver, mais avec un mouvement plus rapide, quand madame Pasta a +dit: + + Ultimo pianto! + +«C'est aussi le sentiment qui s'empare de moi, mais d'une manière plus +durable, aux premières journées froides de septembre, suivies d'une +brume légère sur les arbres qui annonce l'approche de l'hiver et la +mort des beautés de la nature.» + +En sortant d'une représentation dans laquelle madame Pasta nous a +transportés, l'on ne peut se rappeler autre chose que l'extrême et +profonde émotion dont elle nous a saisis. C'est en vain que l'on +chercherait à se rendre un compte plus distinct d'une sensation si +profonde et si extraordinaire. On ne sait où se prendre pour admirer. +Cette voix n'a point un timbre (_metallo_) extraordinaire; elle ne doit +point ses effets à une flexibilité surprenante; ce n'est point non plus +une extension inaccoutumée; c'est uniquement et tout simplement le chant +qui part du cœur, + + Il canto che nell'anima si sente, + +et qui séduit et entraîne en deux mesures tous les spectateurs qui ont +pleuré en leur vie pour autre chose que de l'argent ou des croix. + +Je pourrais faire une assez longue énumération de toutes les difficultés +que la nature avait opposées à madame Pasta, et qu'elle a dû surmonter +pour que son âme pût, _au moyen du chant_, électriser celle des +spectateurs. Tous les jours nous la voyons remporter de nouveaux +triomphes et se rapprocher de la perfection; chacun de ses pas est +marqué par une de ces petites créations dont je parlais naguère. Je +m'étais fait dicter par un musicien savant une énumération que je +supprime parce qu'elle exigerait du _savoir technique_ pour être +comprise; ce n'est point en anatomiste, mais, si je puis, en peintre que +je veux parler de la beauté, et, dans mon ignorance, ce ne sont point +les savants que je prétends endoctriner. + +On a demandé aux amis de madame Pasta quel avait été son maître comme +actrice. Elle n'en eut jamais d'autre qu'un cœur propre à sentir +vivement les moindres nuances de passion, et une admiration passionnée +et allant jusqu'au ridicule pour le _beau idéal_. A Trieste, un pauvre +enfant de trois ans qui s'approche d'elle, et qui demandait l'aumône +pour sa mère aveugle, la fait fondre en larmes sur le port où elle se +promenait avec quelques amis; elle lui donne tout ce qu'elle avait. Les +amis qui étaient avec elle parlent de charité, se mettent à louer la +bonté de son cœur, etc. Quand elle a essuyé ses larmes: «Je n'accepte +point vos louanges, leur dit-elle. Cet enfant m'a demandé l'aumône d'une +manière sublime. J'ai vu en un clin d'œil, tous les malheurs de sa mère, +la misère de leur maison, le manque de vêtements, le froid qu'ils +souffrent bien des fois. Je serais une grande actrice si, dans +l'occasion, je pouvais trouver un geste exprimant le profond malheur +avec cette vérité.» + +Ce sont, je crois, des milliers d'observations de ce genre, dont madame +Pasta avait la conscience dès l'âge de six ans, qu'elle se rappelle +distinctement, et dont elle se sert à la scène dans le besoin, qui lui +valurent son talent et lui ont servi de modèle. J'ai entendu dire à +madame Pasta qu'elle a les plus grandes obligations à de'Marini, l'un +des premiers acteurs d'Italie, et à la sublime Pallerini, l'actrice +formée par Viganò pour jouer dans ses ballets les rôles de Myrrha, de +Desdemona et de la Vestale. + +Comme cantatrice, madame Pasta est trop jeune pour avoir pu voir à la +scène la Todi, Pacchiarotti, Marchesi ou Crescentini; elle n'a même +jamais eu, ce me semble, l'occasion de les entendre au piano; et +pourtant les dilettanti qui ont entendu ces grands artistes s'accordent +à dire qu'elle semble leur élève. Elle n'a d'obligation pour le chant +qu'à madame Grassini, avec laquelle elle a chanté pendant une saison à +Brescia[106]. + + + + +CHAPITRE XXXVI + +LA DONNA DEL LAGO + + +On peut dire qu'à Naples, après l'_Élisabeth_, les pièces de Rossini +n'ont réussi qu'à force de génie. Son principal mérite était d'avoir un +style différent de celui de Mayer et des autres compositeurs savants et +sans idées qui l'avaient précédé. Dans le genre ennuyeux de l'opéra +séria, il portait une vie inconnue avant lui. Peut-être, sans le +mécontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait à son +entreprise, Rossini se serait-il négligé. Je l'ai vu se trouver mal à +cause des sifflets. C'est beaucoup pour un homme en apparence si +indifférent, et d'ailleurs si sûr de son mérite. C'était à la première +représentation de la _Donna del Lago_, opéra tiré d'un mauvais poëme de +Walter Scott. + +Ce jour-là, le premier sentiment fut de plaisir. La première décoration +représentait un lac solitaire et sauvage du nord de l'Écosse sur lequel +la Dame du Lac, fidèle à son nom, se promène seule dans une barque +qu'elle dirige elle-même. Cette décoration était un chef-d'œuvre. Toutes +les imaginations furent transportées en Écosse et prêtes à s'occuper +d'aventures ossianiques. Mademoiselle Colbrand, tout en faisant voguer +sa barque avec beaucoup de grâce, chanta son premier air, et fort bien. +Le public mourait d'envie de siffler, mais il n'y avait pas moyen. Le +duetto qui suit avec Davide fut chanté avec beaucoup d'art. Enfin +Nozzari parut; il entrait par le fond de la scène, qui, ce soir-là, se +trouvait à une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rôle +commençait par un port de voix. Il donna un éclat de voix magnifique, et +d'une force à être entendu de la rue de Tolède; mais comme lui-même, du +fond de la scène, n'entendait pas l'orchestre, ce port de voix se trouva +à un quart de ton peut-être au-dessous de ce qu'il devait être. Je me +rappelle encore le cri soudain du parterre et sa joie d'avoir un +prétexte pour siffler. Une ménagerie de lions rugissants à qui l'on +ouvre les barreaux de leur cage, Éole déchaînant les vents en furie, +rien ne peut donner une idée, même imparfaite, de la fureur d'un public +napolitain offensé par un son faux, et trouvant une juste raison pour +satisfaire une vieille haine. + +L'air de Nozzari était suivi de l'apparition d'une quantité de bardes, +qui viennent animer à la guerre l'armée écossaise qui marche au combat. +Rossini avait eu l'idée de lutter avec les trois orchestres du bal de +_Don Juan_; il avait divisé son harmonie en deux parties, savoir, le +chœur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de +trompettes qui, après avoir paru séparément, sont entendues en même +temps[107]. Ce jour (4 octobre 1819) était un jour de gala; le théâtre +était illuminé, la cour n'y était pas; rien ne pouvait retenir l'extrême +gaieté des jeunes officiers qui remplissent _par privilège_ les cinq +premières banquettes du parterre, et qui avaient bu à la santé du roi en +sujets loyaux et fidèles. L'un de ces messieurs, au premier son des +trompettes, se mit à imiter, avec sa canne, le bruit d'un cheval au +galop. Le public saisit cette idée, et à l'instant le parterre est plein +de quinze cents écoliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure +le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre maître de musique +ne purent tenir à un tel tapage, il se trouva mal. + +La même nuit, pour tenir un engagement contracté quelque temps +auparavant, il dut monter en voiture et courir en toute hâte à Milan. +Quinze jours après, nous sûmes qu'en arrivant à Milan, et sur toute la +route, il avait répandu la nouvelle que la _Donna del Lago_ était allée +aux nues. Il croyait mentir, et il doit, avoir tous les honneurs du +mensonge; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si éclairé +de Naples avait senti toute l'étendue de son injustice; il applaudit +l'opéra comme il mérite de l'être, c'est-à-dire avec transport. On avait +diminué de moitié le nombre des trompettes qui accompagnaient les +bardes, et qui, le premier soir, étaient réellement assourdissantes. + +Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous disions le soir du 5 +octobre, à la soirée de la princesse de Belmonte: «Au moins si ce pauvre +Rossini pouvait savoir son succès en route, il serait consolé! quel +triste voyage il va faire!» Nous avions oublié le gasconisme du +personnage. + +Si je n'étais pas honteux de la grosseur démesurée de la présente +brochure, je hasarderais une analyse suivie de la _Donna del Lago_. +C'est un ouvrage plutôt épique que dramatique. La musique a vraiment une +couleur ossianique et une certaine énergie sauvage extrêmement piquante. +Après la chute du premier jour, on ne se lassa pas d'applaudir la +cavatine et duetto + + O matutini albori, + +chanté par Davide et mademoiselle Colbrand. Il y règne une fraîcheur et +une _bonne foi_ de sentiment d'un effet délicieux. + +Le chœur de femmes + + D'Inibaca donzella, + +le petit duetto + + Le mie barbare vicende, + +de Davide et mademoiselle Colbrand, l'air + + O quante lagrime! + +de mademoiselle Pisaroni, sont des chefs-d'œuvre. + +Le _finale_ est extrêmement remarquable et vraiment original. + +On admira dans le second acte le terzetto + + Alla ragion deh'ceda! + +et l'air + + Ah si pera, + +de mademoiselle Pisaroni, à qui cet opéra valut le rang de cantatrice du +premier ordre. + +Les passions sont moins vives dans cet opéra que dans _Otello_, mais les +cantilènes me semblent plus belles. Le chant est en général plus +_spianato_, plus simple; par exemple, l'air délicieux et si tendre: + + Ma dov'è colei che accende? + +Les dilettanti de Naples jugèrent que, dans la _Donna del Lago_, Rossini +avait fait un pas pour revenir au style de sa première jeunesse, au +système dans lequel sont écrits l'_Inganno felice_, et le _Demetrio_; +sur quoi je ferai observer que _Demetrio e Polibio_ et surtout +_Tancrède_ sont écrits dans le style qui, _à mes yeux_, est le plus +beau, dans le mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie le plus +favorable pour l'effet; ce qui ne veut nullement dire que _Tancrède_ +présente les meilleures idées possibles, et que ce soit le meilleur +opéra de Rossini. Il acquit depuis plus de profondeur et d'énergie, mais +ses idées sont un peu déparées par les effets d'un faux système. + + + + +CHAPITRE XXXVII + +DE HUIT OPÉRAS DE ROSSINI + + +Il y a plusieurs opéras de Rossini desquels je dirai fort peu de chose; +je ne les ai jamais vus, ou bien ils sont inconnus à Paris. + +Le chant + + O crude stelle! + +d'_Adelaïde di Borgogna_ joué à Rome en 1818, est admirable comme +faisant beaucoup de plaisir et comme peignant juste le désespoir dans un +cœur de seize ans (le désespoir de miss Ashton de Walter Scott).--Quel +sens peut avoir une telle phrase pour le lecteur, qui voit peut-être +pour la première fois le nom d'_Adelaïde di Borgogna_? + +L'_Armida_ fut donnée à Naples pendant l'automne de 1817. Nozzari +faisait Renaud, et mademoiselle Colbrand Armide. L'opéra eut un brillant +succès; on y trouve un des plus beaux duetti de Rossini, peut-être le +plus célèbre de tous: + + Amor, possente nome + +L'extrême volupté qui, aux dépens du sentiment, fait souvent le fond des +plus beaux airs de Rossini, est tellement frappante dans le duetto +d'Armide, qu'un dimanche matin qu'il avait été exécuté d'une manière +vraiment sublime au Casin de Bologne, je vis les femmes embarrassées de +le louer. On dirait que ce duetto est d'un commençant; il y a des +longueurs vers la fin de la première partie. Malgré son grand succès à +Naples, il ne paraît pas que cet opéra ait été donné sur d'autres +théâtres. L'auteur du libretto laisse languir l'intérêt, et il a gâté +d'une manière pitoyable le beau récit du Tasse. Il y a de beaux chœurs. + +_Ricciardo e Zoraïde_ (automne 1818). Davide, Nozzari et mademoiselle +Colbrand. Le libretto est du feu marquis Berio, l'un des hommes les plus +aimables de Naples; c'est un morceau du poëme de Ricciardetto; les noms +seuls sont changés. J'ai peu vu cet opéra, je me souviens seulement d'un +fort grand succès. On applaudit beaucoup, au premier acte, le duetto de +mesdemoiselles Colbrand et Pisaroni, + + In van tu fingi, ingrata! + +le terzetto entre les mêmes cantatrices, et Nozzari, + + Cruda sorte, + +la cavatine de Davide, + + Frena, o ciel! + +et dans le second acte, le duetto, + + Ricciardo che vega? + +Le style est magnifique, oriental, passionné; cet opéra n'a point +d'ouverture[108]. Ce genre de travail contrarie Rossini, qui prouve par +de beaux raisonnements qu'il ne faut pas d'ouvertures. + +_L'Ermione_, 1819, n'eut qu'un succès partiel; on n'applaudit que +certains morceaux. C'était un essai, Rossini avait voulu tenter le genre +de l'opéra français. + +_Maometto secondo_, 1820. Je n'ai pas vu cet opéra. On m'écrivit dans le +temps qu'il avait du succès. Il y a des morceaux d'ensemble fort +remarquables. Le libretto, est ce me semble, de M. le duc de Ventignagno +qui passe à Naples pour le premier faiseur de tragédies du royaume. +Galli fut superbe dans le rôle de _Maometto_. + +_Metilde di Shabran._ Rome, 1821. Au théâtre d'Apollo, la jolie Liparini +était prima donna. Libretto exécrable et jolie musique. Tel fut le +jugement du public. + +_Zelmira_, jouée à Naples en 1822, a fait fureur à Vienne comme à +Naples. Rossini, dans cet opéra, s'est éloigné le plus possible du style +de _Tancrède_ et de l'_Aureliano in Palmira_; c'est ainsi que Mozart, +dans _la Clémence de Titus_, s'est éloigné du style de _Don Giovanni_. +Ces deux hommes de génie ont marché en sens inverse. Mozart aurait fini +par s'italianiser tout à fait. Rossini finira peut-être par être plus +allemand que Beethoven. J'ai entendu chanter Zelmire au piano; mais ne +l'ayant pas vue au théâtre, je n'ose en juger. + +Le degré de germanisme de Zelmire n'est rien en comparaison de la +_Semiramide_ que Rossini a donnée à Venise en 1823. Il me semble que +Rossini a commis une erreur de géographie. Cet opéra, qui, à Venise n'a +évité les sifflets qu'à cause du grand nom de Rossini, eût peut-être +semblé sublime à Koenigsberg ou à Berlin; je me console facilement de ne +l'avoir pas vu au théâtre; ce que j'en ai entendu chanter au piano ne +m'a fait aucun plaisir[109]. + +La _Donna del Lago_, _Ricciardo e Zoraïda_, _Zelmira_, _Semiramide_ et +quelques autres opéras de Rossini ne peuvent pas se donner à Paris, à +cause du manque d'une voix de contralto assez habile pour pouvoir +chanter la musique écrite pour mademoiselle Pisaroni[110]. + +Je ne conseillerais pas d'essayer ces opéras à Louvois. Les plus beaux +morceaux ont été intercalés dans d'autres pièces; par exemple, l'air de +la Donna del Lago, + + Oh! quante lagrime, + +placé par madame Pasta dans _Otello_; peut-être aussi que la musique de +ces opéras semblerait faible après _Otello_ et _Mosè_. + +Je me hâte d'ajouter que je n'entends nullement parler de la _Donna del +Lago_, partition originale et superbe dans laquelle, pour la première +fois de sa vie peut-être, Rossini a été inspiré par son libretto. Cet +opéra triompherait de tous les obstacles, mais il faut des décorations +faites par des peintres arrivant d'Italie. Les _scene_ ridicules que +nous venons de voir à la reprise des Horaces, amèneraient une chute +complète pour la _Donna del Lago_, qui exige un peu l'illusion des yeux. +Il faut d'ailleurs un grand théâtre à cause des évolutions militaires et +des chœurs de bardes. Au génie près, cet opéra est comme _les Bardes_ de +M. Lesueur. + +Nous eûmes à Naples, en 1819 je crois, une messe de Rossini, qui employa +trois jours à donner l'apparence de chant d'église à ses plus beaux +motifs. Ce fut un spectacle délicieux; nous vîmes passer successivement +sous nos yeux, et avec une _forme un peu différente_ qui donnait du +piquant aux reconnaissances, tous les airs sublimes de ce grand +compositeur. Un des prêtres s'écria au sérieux: «Rossini, si tu frappes +à la porte du paradis avec cette messe, malgré tous tes péchés saint +Pierre ne pourra pas s'empêcher de t'ouvrir.» Ce mot est délicieux en +napolitain à cause de sa grotesque énergie. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +BIANCA E FALIERO + + +Nous avons vu Rossini quitter Naples au bruit des sifflets, dans la nuit +du 4 octobre 1819. Le 26 décembre de la même année, il fit représenter à +Milan _Bianca e Faliero_. C'est à peu près le sujet du _comte de +Carmagnola_, tragédie de M. Manzoni[111]. La scène est à Venise. Le +conseil des Dix condamne à mort un jeune général dont il se défie parce +qu'il est vainqueur; mais _Faliero_ est aimé de _Bianca_, la fille du +doge. Madame Camporesi chanta supérieurement le rôle de Bianca; celui de +Faliero était rempli par madame Carolina Bassi, la seule cantatrice qui +approche un peu de madame Pasta. La décoration représentant la salle du +conseil des Dix fut d'une vérité parfaite. On se sentait frémir au +milieu de la magnificence dans cette salle immense et sombre, tendue en +velours violet, et éclairée seulement par quelques rares bougies dans +des flambeaux d'or. On se voyait en présence du despotisme tout-puissant +et inexorable. Notre insensibilité ou notre pauvreté a beau dire, de +belles décorations sont le meilleur commentaire de la musique +dramatique; elles décident l'imagination à faire les premiers pas dans +le pays des illusions. Rien ne dispose mieux à être touché par la +musique que ce léger frémissement de plaisir que l'on sent à _la Scala_ +au lever de la toile, à la première vue d'une décoration magnifique. + +Celle de la salle du Conseil des Dix, dans _Bianca e Faliero_, était un +chef-d'œuvre de M. Sanquirico. Quant à la partition de Rossini, tout +était réminiscence; il ne fut pas applaudi, il fut presque sifflé. Le +public se montra sévère; un air fort difficile et chanté avec une +perfection froide par madame Camporesi, ne le désarma pas. Cet air fut +appelé l'air de _guirlande_, parce que Bianca le chante en tenant une +guirlande à la main. Il n'y eut qu'un morceau neuf dans _Bianca e +Faliero_, le quartetto; mais ce morceau et le trait de clarinette +surtout, sont au nombre des plus belles inspirations qu'aucun maître +ait jamais eues. Je le dis hardiment, et si ce n'est avec vérité, du +moins avec une pleine conviction, il n'y a rien dans _Otello_ ou dans la +_Gazza ladra_ de comparable à ce quartetto; c'est un moment de génie qui +dure dix minutes. Cela est aussi tendre que Mozart, sans être aussi +profondément triste. Je mets hautement ce quartetto au niveau des plus +belles choses de _Tancrède_ ou de _Sigillara_. + +A peine ce morceau avait-il paru, qu'on le plaça dans la musique d'un +ballet joué au même théâtre. Le même public l'entendit ainsi pendant six +mois de suite, tous les soirs, sans en être jamais rassasié; toujours à +ce moment l'on faisait silence. + +Lorsque je redoute d'avoir placé quelques exagérations dans le présent +livre sur la musique, je n'ai qu'à me chanter la cantilène de ce +quartetto, et aussitôt je me sens plein de courage; une voix intérieure +me dit: Tant pis pour ceux qui ne sentent pas ainsi. Pourquoi +prennent-ils un livre qui n'est pas fait pour eux? + + + + +CHAPITRE XXXIX + +ODOARDO E CRISTINA + + +L'année qui précéda _Bianca e Faliero_, Rossini avait joué un bien +mauvais tour à un impresario de Venise; le public de Milan ne l'ignorait +pas, et la crainte d'applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup +dans le froid accueil fait à _Bianca_. Au printemps de 1819, +l'impresario du théâtre de _San Benedetto_ à Venise, avait engagé +Rossini moyennant quatre ou cinq cents sequins; prix énorme en Italie. +Le libretto que l'impresario envoya à Naples était intitulé: _Odoardo e +Cristina_. + +Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Chomel, ne se détermina à +quitter Naples que quinze jours avant celui où le théâtre de Venise +devait ouvrir. Pour faire prendre patience à l'impresario, il lui avait +expédié de temps à autre quantité de beaux morceaux de musique. A la +vérité les paroles étaient un peu différentes de celles qu'on avait +envoyées de Venise; mais qui fait attention aux paroles d'un opéra +seria? C'est toujours _felicita_, _felice ognora_, _crude stelle_, +etc., et à Venise personne ne lit un libretto serio, pas même, je crois, +l'impresario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement +avant la première représentation. L'opéra commence, il est applaudi avec +transport; mais par malheur il y avait au parterre un négociant +napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs. +Grand étonnement des voisins. On lui demande où il a entendu la musique +nouvelle. «Hé! ce qu'on vous joue, leur dit-il, c'est _Ricciardo e +Zoraïda_ et _Ermione_ que nous avons applaudis à Naples il y a six mois; +je me demande seulement pourquoi vous avez changé le titre. De la plus +belle phrase du duetto de _Ricciardo_, + + Ah! nati in ver noi siamo, + +Rossini en a fait la cavatine de votre opéra nouveau; il n'a pas même +changé les paroles.» + +Dans l'entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se répand +bien vite au café, où les premiers dilettanti du pays étaient occupés à +motiver leur admiration. A Milan, la vanité nationale eût été furibonde; +à Venise on se mit à rire. Le charmant Ancillo (poëte célèbre) fit +sur-le-champ un sonetto sur le malheur de Venise et le bonheur de +mademoiselle Chomel. Cependant l'impresario, furieux, et que ce bruit +fatal allait ruiner, cherche Rossini; il le trouve: «Que t'ai-je promis? +lui répond celui-ci d'un grand sang-froid, de te faire de la musique qui +fût applaudie. Celle-ci a réussi, _e tanto basta_. Au reste, si tu avais +le sens commun, ne te serais-tu pas aperçu, aux bords des cahiers de +musique tout roussis par le temps, que c'était de vieille musique que je +t'envoyais de Naples? Va, pour un impresario qui doit être fripon et +demi, tu n'es qu'un sot.» + +De la part de tout autre, cette réponse eût mérité un coup de stylet; +mais l'impresario aimait la musique. Ravi de celle qu'il venait +d'entendre pour la première fois, il pardonna les faiblesses de l'amour +à un homme de génie[112]. + +Cette idée expéditive qui vint à Rossini pour Venise n'était que le +_parti extrême_ de sa manière de faire. L'essentiel pour lui, depuis +quelques années, c'est de donner ses opéras en des lieux différents; il +y ajoute alors un ou deux morceaux réellement nouveaux; tout le reste +n'offre qu'une forme nouvelle donnée à d'anciennes idées. C'est ainsi +que le sentiment de la nouveauté, si essentiel au _beau musical_, manque +souvent au dilettante instruit en entendant cette musique d'ailleurs si +piquante et si vive. + +De là l'extrême difficulté de répondre à cette question: Quel est le +plus bel opéra de Rossini? + +Je laisse à part la question de la préférence que l'on peut accorder à +la simplicité du style de _Tancrède_ sur le luxe et les roulades +changées en _motifs_ du style de _Ricciardo e Zoraïde_. + +Dans l'ouverture du _Barbier_, il y a un petit passage fort agréable. Hé +bien! ce motif est déjà dans _Tancrède_, et Rossini l'a repris plus tard +dans _Élisabeth_. A cette dernière fois, il en a fait un duetto, et +c'est celle des trois tentatives où il a le mieux réussi. C'est donc +sous la forme de _duetto_ qu'il faut avoir le bonheur de rencontrer +cette charmante idée pour la première fois; mais il faut implorer le +hasard. Si vous l'avez déjà vue dans le _Barbier_ ou dans _Tancrède_, il +se peut très bien que le duetto vous impatiente. Si j'avais un piano et +quelqu'un pour en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces +transformations de Rossini. + +Il y aurait un travail curieux à faire; ce serait la liste de tous les +morceaux de musique _réellement différents_ des opéras de Rossini, et +ensuite la liste des morceaux _bâtis_ sur la même idée, avec +l'indication du duetto ou de l'air où elle est présentée avec le plus de +bonheur. + +J'ai vu à Naples, dans le cercle de mes connaissances, vingt jeunes gens +en état de faire ce travail en deux jours, et avec autant de facilité +qu'on écrirait à Londres un morceau de critique sur le onzième chant de +_Don Juan_; ou à Paris, un grand article profond sur le crédit public, +ou une diatribe plaisante sur les tours de page joués par le ministre à +tel président du conseil. Il y a, à Naples, cent jeunes gens courant la +société qui, au besoin, écriraient un opéra-comique comme _Ser Marc +Antonio_ ou le _Baron de Dolsheim_, et cela en six semaines. La +différence, c'est que ces opéras ne coûteraient que quinze jours aux +maestri qui ont reçu une éducation régulière dans les conservatoires. + +Mes amis de Naples disaient qu'il n'y a rien au monde de si facile que +de ressusciter cinquante chefs-d'œuvre de Paisiello ou de Cimarosa. Il +faut d'abord attendre qu'ils soient complètement oubliés; ce sera une +affaire faite en 1825. On ne joue plus à Naples, de tous les opéras de +Paisiello, que la _Scuffiara_: alors, quelque manœuvre élégant et +spirituel, quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour +cause de santé, M. Pavesi, par exemple, prendra le _Pirro_ de Paisiello, +supprimera les récitatifs, renforcera l'accompagnement, et ajoutera des +_finale_. Le travail le plus important sera de transformer dans chaque +acte, le morceau le plus original en _finale_. Peut-être que, chemin +faisant, on retombera sur les airs les plus connus de nos grands maîtres +actuels. Quel dommage pour moi si l'on allait déterrer le beau quartetto +de _Bianca e Faliero_! + +Au point où il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques +chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois +guère que Naples ou Milan qui soient dignes de le siffler; partout +ailleurs ce sera de la haine, mais non pas un jugement. Il a passé +l'année 1822 à Vienne; ce sera Londres qui le possédera, dit-on, en +1824. A Londres, Rossini, loin du théâtre ordinaire de sa gloire, n'en +aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour nouvelle; +son défaut naturel va se renforcer. + +Pour le piquer d'honneur, l'impresario de Londres devrait lui proposer +de mettre en musique les libretti de _Don Juan_ ou du _Mariage secret_. + + + + +CHAPITRE XL + +DU STYLE DE ROSSINI + + +Avant de finir, il faudrait dire un mot des particularités du style de +Rossini; c'est là une des nécessités de mon sujet. Parler peinture dans +un livre et louer des tableaux est déjà d'une difficulté épouvantable; +mais les tableaux laissent au moins des souvenirs distincts, même aux +sots. Que sera-ce de parler musique! A quelles phrases singulières et +ridicules ne sera-t-on pas conduit?--Le lecteur pense qu'il n'ira pas +chercher les exemples bien loin. + +La bonne musique n'est que notre _émotion_. Il semble que la musique +nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la nécessité de +se nourrir momentanément d'illusions d'un certain genre. Ces illusions +ne sont pas calmes et sublimes comme celles de la sculpture, ou tendres +et rêveuses comme celles des tableaux du Corrège. + +Le premier caractère de la musique de Rossini est une rapidité qui +éloigne de l'âme toutes les émotions sombres si puissamment évoquées +des profondeurs de notre âme par les notes lentes de Mozart. J'y vois +ensuite une fraîcheur qui, à chaque mesure, fait sourire de plaisir. +Aussi toutes les partitions semblent-elles lourdes et ennuyeuses auprès +de celle de Rossini. Si Mozart débutait aujourd'hui, tel serait le +jugement que nous porterions de sa musique. Pour qu'il pût nous plaire, +il faudrait l'entendre quinze jours de suite; mais on le sifflerait dès +le premier. Si Mozart résiste à Rossini, si nous le préférons souvent, +c'est qu'il est fort de notre antique admiration et du souvenir des +plaisirs qu'il nous a donnés. + +Ce sont en général les caractères les plus insensibles à la crainte du +ridicule qui préfèrent hautement Mozart. Les amateurs vulgaires en +parlent comme les littérateurs vulgaires de Fénelon. Ils le louent, et +seraient au désespoir d'écrire comme lui. + +Si la musique de Rossini n'est jamais pesante, elle lasse bien vite. Les +amateurs les plus distingués d'Italie qui l'entendent depuis douze ans, +commencent depuis quelque temps à demander du nouveau. Que sera-ce dans +vingt années d'ici, quand le _Barbier de Séville_ sera aussi vieux que +le _Matrimonio segreto_ ou le _Don Juan_? + +Rossini est rarement triste, et qu'est-ce que la musique sans une +nuance de tristesse pensive? + +_I am never merry when I hear sweet music_[113] (Merchant of Venice), a +dit celui des poëtes modernes qui a le mieux connu le secret des +passions humaines, l'auteur de _Cymbeline_ et d'_Othello_. + +Dans ce siècle expéditif, Rossini a un avantage; il se passe +d'attention. + +Dans un drame où la musique cherche à exprimer la nuance ou le degré de +sentiment indiqué par les paroles, il faut prêter quelque attention pour +être ému, c'est-à-dire pour avoir du plaisir. Il y a même quelque chose +de plus rigoureux, il faut avoir de l'âme pour être ému. Dans une +partition de Rossini, au contraire, où chaque air ou duetto n'est trop +souvent qu'un brillant morceau de concert[114], il ne faut que le plus +léger degré d'attention possible pour avoir du plaisir; et, chose bien +avantageuse, la plupart du temps il n'est pas nécessaire d'avoir ce que +les gens romanesques appellent de l'âme. + +Je sens bien que j'ai besoin de justifier une assertion aussi hardie. +Voulez-vous ouvrir le piano et vous rappeler, dans le _Matrimonio +segreto_[115], Carolina se trouvant heureuse avec son amant à la +première scène du premier acte? Elle fait une réflexion tendre sur le +bonheur dont ils pourraient jouir: + + Se amor si gode in pace. + +Ces paroles si simples ont produit une des plus belles phrases musicales +qui existent au monde. Rosine, dans le _Barbier de Séville_, trouve son +amant fidèle après l'avoir cru, dans toute la force du terme, un monstre +d'ingratitude comme de bassesse, un homme qui la vendait au comte +Almaviva; Rosine, dans ce moment de bonheur, l'un des plus ravissants +qu'il soit donné à l'âme humaine de connaître, l'ingrate Rosine ne +trouve à nous chanter que des _fioriture_, apparemment celles que madame +Giorgi, la première Rosine, exécutait avec grâce. Ces _fioriture_, +dignes d'un joli concert, ne sont sublimes pour personne, mais Rossini a +voulu les faire amusantes pour tout le monde, et il y a réussi. Il n'a +pas d'excuse; le bonheur dont je parle est trop grand pour n'être que de +la joie. Tel est le principal défaut de sa seconde manière; il compose +ses partitions en écrivant les agréments que les chanteurs étaient dans +l'habitude d'ajouter _ad libitum_ aux chants des autres maîtres. Ce qui +n'était qu'un accessoire plus ou moins agréable, il en fait souvent le +principal. Voyez les battements si fréquents dans les rôles de Galli +(_Italiana in Algeri_, _Sigillara_, _Turco in Italia_, _Gazza ladra_, +_Maometto_, etc.). Il faut convenir que ces agréments ont une rare +élégance, beaucoup de rapidité, souvent une fraîcheur séduisante, et +changent avec succès un terzetto ou un air qui devrait avoir la couleur +de tel sentiment, en un très joli et très brillant morceau de concert. +Est on curieux d'arriver à la même vérité par une autre route? Rossini, +comme tous les autres maîtres, a écrit ses opéras dans la confiance que +les deux actes seraient séparés par une heure et demie de ballet ou +d'entr'acte. En France, où le _naturel_ n'est pas ce qui brille le plus +dans la recherche des plaisirs, on croirait n'avoir pas assez de passion +pour Rossini, si l'on n'écoutait pas de suite et sans désemparer, trois +heures de sa musique. Cet excès musical, présenté avec tant d'esprit au +public de l'Europe qui a le moins de patience et les meilleurs danseurs, +est insupportable lorsqu'on représente _Don Juan_ ou tel autre ouvrage +_passionné_. Il n'est personne qui n'ait mal à la tête et qui ne soit +mortellement fatigué à la fin des quatre actes des _Nozze di Figaro_; on +croit être lassé de la musique pour huit jours: on est au contraire à +mille lieues de ces mauvaises dispositions, quand on vient d'entendre de +suite les deux actes de _Tancrède_ ou de l'_Élisabeth_. La musique de +Rossini, qui à chaque instant s'abaisse à n'être que de la musique de +concert, s'accommode fort bien du bel arrangement du théâtre de Paris et +sort brillante de cette épreuve. Dans tous les sens possibles, c'est de +la musique faite exprès pour la France, mais elle travaille tous les +jours à nous rendre dignes d'accents plus passionnés. + + + + +CHAPITRE XLI + +OPINIONS DE ROSSINI SUR QUELQUES GRANDS MAÎTRES SES +CONTEMPORAINS.--CARACTÈRE DE ROSSINI + + +Rossini adore Cimarosa, il en parle les larmes aux yeux. + +L'homme qu'il respecte le plus comme compositeur savant, c'est M. +Chérubini de Paris. Que n'eût pas fait ce grand maître, si, en devenant +sensible à l'harmonie allemande, son âme n'eût pas perdu tout amour ou +plutôt toute sensibilité pour la mélodie de sa patrie! + +Si Mayer écrivait encore, Rossini en aurait peur; Mayer, en revanche de +cette preuve d'estime, aime tendrement son jeune rival et avec toute la +bonne foi d'un cœur bavarois. + +Rossini a une très haute opinion de M. Pavesi, qui a écrit des morceaux +de la première force; il déplore le sort de cet artiste qui, jeune +encore, est forcé à l'inaction par une santé languissante. J'ai ouï dire +à l'auteur du _Barbier_ qu'il n'y a rien à faire après Fioraventi, dans +cette sorte de style bouffe qui s'appelle _nota e parola_. Il ajoutait +qu'il ne concevait rien de plus absurde au monde que la prétention de +vouloir essayer de la musique bouffe, après le point de perfection +absolue où Paisiello, Cimarosa et Guglielmi ont porté ce genre. + +Il est évident d'après cet aveu, qu'il ne voit pas l'existence d'une +nouvelle sorte de _beau idéal_. Les hommes ont trop peu changé depuis +Guglielmi, continue Rossini, pour qu'il soit possible de leur présenter +une nouvelle sorte de _beau idéal_; attendons que dans cinquante ans un +nouveau public proclame de nouvelles exigences, alors nous le servirons +chacun suivant notre génie. J'abrège un peu le raisonnement de Rossini, +mais je n'en altère pas le sens général. Je le vis un jour soutenir à ce +sujet une thèse furibonde contre un pédant de Berlin, qui opposait des +phrases de Kant aux _sentiments_ d'un homme de génie. Je voudrais bien à +ce sujet que le nord rentrât un peu en lui-même et se jugeât, lui, sa +gaieté et sa capacité pour la musique. Il trouve trop bouffonnes +certaines parties de la musique de Rossini (le _Miroir_, décembre 1821, +parlant du _finale_: _cra cra_ de l'_Italiana in Algeri_, dont le style +n'est pourtant que de _mezzo carattere_). Quels signes de détresse +n'auraient pas donnés ces pauvres littérateurs du Nord, s'ils se +fussent rencontrés face à face avec la vraie musique bouffe, avec l'air +_Signor si, lo genio è bello_[116]! du pédant dans la _Scuffiara_ de +Paisiello, ou l'air _Amicone del mio core_ de Cimarosa, etc., etc.! +Quand on est insensible à ce point aux prodiges d'un air, ne serait-il +pas prudent et philosophique de se taire? + +Que le Nord s'occupe de sociétés bibliques et d'idées d'utilité, et +d'argent; qu'un pair d'Angleterre, riche de plusieurs millions, passe +une journée à discuter gravement avec son homme d'affaires, une +réduction de vingt-cinq pour cent à faire à ses nombreux fermiers; le +pauvre Italien qui voit ses chaînes rivées et les tyrannies qu'il endure +redoublées par l'influence de ces gens si humains et si pieux, sait ce +qu'il doit penser de tant de vertu[117]. Il jouit des arts, il sait +goûter le _beau_ sous toutes les formes dont la nature se plaît à +l'environner, et regarde l'homme triste du Nord avec plus de pitié que +de haine. _Que voulez-vous? ces gens tristes et pieux commandent à huit +cent mille barbares qui aiment mieux notre climat que leurs neiges_, me +disait en baissant la tête le plus aimable des pauvres habitants de +Venise; _notre seule vengeance, c'est qu'ils crèvent d'ennui_. + +Que l'homme puissant, du haut de son noble orgueil et du milieu de son +luxe, abaisse un regard de pitié sur le pauvre Rossini qui, en treize +ans de travaux sans relâche, et en ne se permettant jamais aucune +dépense inutile, n'a pu arriver à mettre de côté soixante ou +quatre-vingt mille francs pour ses vieux jours. Je répondrai: pauvreté +n'est pas malheur pour ce grand homme; un piano ou un sot suffit à son +amusement. Quelque part qu'il se présente en Italie, dans la plus +chétive auberge comme dans le salon d'un prince, le nom de Rossini +suffit pour attirer tous les yeux; on lui cède toujours la première +place, ou celle qu'il occupe devient la première; il se voit l'objet de +transports et d'égards venant du cœur, que le plus grand seigneur +n'obtient plus aujourd'hui en Italie qu'autant qu'il dépense gaiement +cent mille francs par an. Rossini, jouissant par la gloire de tous les +avantages de la grande opulence, ne voit sa pauvreté que lorsqu'il pense +au nombre de pièces d'or qu'il possède. C'est à cause du rang unique +qu'il occupe en Italie, qu'il était si gauche de lui conseiller de venir +à Paris, où, après avoir été la chose curieuse pendant six semaines, il +serait bien vite retombé à la suite de cinq cents conseillers d'État, +ambassadeurs, généraux, etc., tous personnages plus importants que lui. +En Italie, toutes les places ne sont que des mascarades aux yeux de la +société, qui n'estime exactement que l'argent qu'elles rapportent. + +Avant son mariage avec Mlle Colbrand (1821), qui lui a apporté vingt +mille livres de rentes, Rossini n'achetait que deux habits par an; du +reste, il avait le bonheur de ne jamais songer à la prudence: or, qu'est +la prudence autre chose pour un homme peu riche que _la peur de +manquer_? Que les gens qui se proclament raisonnables fassent donc leur +plaisir le plus doux de ce sentiment agréable: _la peur_. Rossini, sûr +de son génie, vivait au jour le jour et sans songer au lendemain. Il +peut être à la mode dans le Nord, mais jamais il ne plaira bien +intimement à des gens si différents de lui. Ce qui peut arriver, c'est +qu'il se forme une nouvelle génération moins affectée, moins prosternée +devant la _noblesse_ du style et qui ne s'épouvante pas tant du _cra +cra_ du _finale_ de l'_Italiana in Algeri_. Alors on comprendra en +France, 1º le _bonheur_, 2º _le génie_ italiens. + +Rossini et tous les Italiens estiment Mozart, mais pas autant que nous, +mais plutôt comme symphoniste incomparable, qu'en sa qualité de +compositeur d'opéras. Ils n'en parlent jamais que comme d'un des plus +grands hommes qui aient jamais existé; mais même dans _Don Juan_, ils +trouvent les défauts de l'école allemande, c'est-à-dire pas de _chant +pour les voix_; du chant pour la clarinette, du chant pour le basson, +mais rien ou presque rien pour cet instrument admirable lorsqu'il ne +crie pas: la _voix humaine_. + +J'ai entendu Rossini parler avec un accent sérieux, ce qui n'est pas peu +dire pour lui, du seul talent qui eût pu balancer sa réputation et s'en +faire une égale, Orgitano; cet aimable jeune homme annonçait au monde un +successeur de Cimarosa, lorsqu'il fut enlevé dans la fleur de la +jeunesse (1803), nouvel exemple des dangers du génie. Il faut une +organisation toute particulière, toute la folie et le feu des passions +fortes, et cependant que ces passions ne vous dévorent pas dès l'entrée +dans la vie. J'ai honte de cette phrase qui, en italien, serait toute +simple. + +Pour Paisiello, Rossini en parle comme du plus inimitable des hommes. Ce +fut le génie du genre simple et de la grâce naïve, et il a rendu sa +manière désormais impossible. Paisiello a obtenu les effets les plus +étonnants avec la plus grande simplicité possible de mélodie, d'harmonie +et d'accompagnements. Il n'y a plus de mélodie simple à entreprendre, +dit Rossini; dès qu'on y songe un quart d'heure il se trouve qu'on +retombe dans Paisiello et qu'on le copie avant de le connaître. Rossini +peut parler savamment des ouvrages de tous les maîtres; il lui suffit +d'avoir joué une seule fois sur le piano une partition quelconque pour +la savoir par cœur et ne plus l'oublier. Aussi, sait-il tout ce qui a +été écrit avant lui; et cependant on ne voit jamais d'autre papier de +musique dans sa chambre que du papier blanc rayé. + +Quel que soit le mot que la postérité dise sur Rossini, elle ne pourra +s'empêcher de convenir qu'il est, pour la facilité du travail, ce que +fut Paisiello pour la simplicité des mélodies. + + + + +CHAPITRE XLII + +ANECDOTES + + +Si j'étais assuré que mes lecteurs voudront bien se rappeler que cet +ouvrage-ci est une simple biographie, et que ce genre permet de +descendre aux détails les plus simples, je raconterais un trait de +paresse de Rossini. Dans une journée très froide de l'hiver de 1813, il +se trouvait campé dans une mauvaise chambre d'auberge à Venise, et +composait au lit pour ne pas faire de feu. Son duetto terminé (il +faisait alors la partition de _il Figlio per azzardo_), la feuille de +papier lui échappe des mains, et descend en louvoyant sur le plancher; +Rossini la cherche en vain des yeux, la feuille était allée tomber sous +le lit. Il étend le bras hors du lit, et se penche pour tâcher de la +saisir; enfin, prenant du froid, il se renveloppe dans sa couverture et +se dit: Je vais récrire ce duetto, rien de plus facile; je m'en +souviendrai bien. Mais aucune idée ne lui revient; il est plus d'un +quart d'heure à s'impatienter; il ne peut se rappeler une note. Enfin +il s'écrie en riant: «Je suis bien dupe; je vais refaire le duetto. Que +les compositeurs riches aient du feu dans leurs chambres, moi je ne me +donne pas la peine de ramasser les duetti qui tombent; d'ailleurs, c'est +de mauvais augure.» + +Comme il achevait le second duetto, arrive un de ses amis à qui il dit: +Pourriez-vous m'avoir un duetto qui doit être sous mon lit? L'ami +atteint le duetto avec sa canne, et le donne à Rossini. «Maintenant, dit +Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites-moi celui qui vous +plaît le plus». L'ami du jeune compositeur donna la préférence au +premier; le second était trop rapide et trop vif pour la situation. +Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le même opéra. La +personne de qui je tiens l'histoire, m'assure qu'il n'y avait pas le +moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. Le terzetto fini, +Rossini s'habille à la hâte, en jurant contre le froid, sort avec son +ami pour aller se chauffer au Casin, et prendre une tasse de café; et il +envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste +du théâtre de _San Mosè_, pour lequel il travaillait alors. + +Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et +rien ne peut lui être comparé; c'est un esprit tout de feu, volant sur +tous les sujets, et y prenant une idée agréable, vraie et grotesque. A +peine avez-vous saisi cette idée, qu'une autre lui succède. Une telle +facilité serait plus étonnante qu'agréable, si le volcan de ces idées +nouvelles n'était entrecoupé de récits charmants qui reposent. Ses +courses éternelles, pendant douze années, composées d'arrivées et de +départs, comme il le dit lui-même en parlant de sa vie, ses relations +avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et +heureuse de la haute société, l'ont abondamment fourni des anecdotes les +plus bizarres sur la pauvre espèce humaine. «Je serais un grand sot +d'inventer et de mentir, dit Rossini[118], quand quelque homme +atrabilaire ou envieux gâte les plaisirs de la société en lui contestant +la vérité de ses récits. Par état, j'ai toujours eu affaire à des +chanteurs et à des cantatrices; on connaît leurs caprices, et plus +j'étais célèbre, plus j'ai eu à subir des caprices étranges. A Padoue, +l'on m'a obligé à venir _faire le chat_ dans la rue, tous les jours à +trois heures du matin, pour être reçu dans une maison où je désirais +fort entrer; et comme j'étais un maître de musique orgueilleux de mes +belles notes, on exigeait que mon miaulement fût _faux_. J'ai vu dans ma +chambre, et j'aurais vu dans mon antichambre (si j'en avais eu), la +plupart des amateurs riches d'Italie qui finissent toujours par se faire +entrepreneurs de spectacle par amour pour quelque _prima donna_. Enfin, +l'on dit que je n'ai pas été sans quelques succès auprès des femmes, et +je vous prie de croire que ce ne sont pas les sottes que j'ai choisies. +J'ai eu à souffrir d'étranges rivalités; j'ai changé de ville et d'amis +trois fois par an pendant toute ma vie; et, grâce à mon nom, presque +partout j'ai été présenté et intime avec tout ce qui en valait la peine, +deux fois vingt-quatre heures après mon arrivée quelque part, etc., +etc.» + +Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le génie; il ne +ménage rien, il ne se refuse rien dans ses plaisanteries; tant pis pour +qui est ridicule: mais il n'est point méchant; il rit le premier comme +un fou de ses plaisanteries et puis les oublie. On l'invite à chanter à +Rome, chez un cardinal, un _caudataire_ s'approche pour le prier de ne +chanter que le moins possible des chants d'amour; Rossini chante des +polissonneries en _bolonais_ que personne ne comprend; il rit et pense à +autre chose. Sans cette fertilité et cette rapidité dans l'esprit, il +n'aurait pu suffire à ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup +amusé; qu'étant pauvre, il ne peut se faire aider dans la moindre chose +pour ses partitions, et que cependant, avant l'âge de trente-deux ans, +il a donné quarante-cinq opéras ou cantates. + +Rossini a un talent incroyable pour contrefaire les gens qui +l'approchent. Il trouve de quoi faire rire aux éclats, dans le geste et +la tournure de ceux de ses amis qui semblent les plus remarquables par +la simplicité de leurs manières. Vestris, le premier acteur comique de +l'Italie et peut-être du monde[119], lui disait qu'il aurait eu un +talent décidé pour le métier d'acteur. Rossini parodie d'une manière +étonnante De'Marini, comédien emphatique et quelquefois sublime qui +passe pour le premier talent d'Italie. Quand Rossini se met à faire +De'Marini, on commence par rire de la ressemblance, et l'on finit par +être ému. Je parle des gens sensibles à la déclamation française et +chantante. Comme Alfieri a suivi strictement Racine et Voltaire tout en +injuriant la France, de même les acteurs italiens chantent les vers +comme les chantaient les acteurs français que Mlle Raucourt mena en +Italie par privilège impérial, vers l'an 1808. Comme les acteurs +français aussi, ils ne sont bons que dans le comique, où la rapidité du +débit empêche le _chant_ jusqu'à un certain point. Vestris seul est +exempt d'affectation, et mérite certainement une réputation européenne. +Je n'ai mis ici ces deux ou trois idées que parce qu'elles ont été +souvent un sujet de débat entre Rossini et l'un de ses admirateurs; +Rossini, en _Italien patriote_, soutient que tout est parfait en Italie +(excepté certains personnages), et que nous ne sommes que des jaloux de +mauvaise foi lorsque nous n'en convenons pas. Cela vaut bien le +_Constitutionnel_ et le _Miroir_ parlant _musique_ et _honneur +national_. Animé par les discussions du parti romantique, qui, en +Italie, prétend qu'il ne faut pas chanter les vers, Rossini s'avisa en +1820 de prendre un rôle dans une comédie bourgeoise de Naples, où +jouaient des jeunes gens de la première distinction. De'Marini était au +nombre des spectateurs, et convint, ainsi que nous tous, que Rossini +était étonnant. «Il lui manque, disait De' Marini, l'usage des planches, +du reste il est impossible d'être plus vrai, et il n'y a pas deux +acteurs en Italie capables de le faire oublier dans un rôle qu'il aurait +adopté.» + +Rossini fait des vers tant qu'on veut pour ses opéras, et souvent +corrige un peu l'emphase des _libretti seri_ qu'on lui présente. Il est +le premier à s'en moquer; quand il a fini un air, il déclame devant les +amis qui se trouvent autour de son piano, et en en faisant ressortir +tout le ridicule, les étranges paroles dont il vient de faire la fortune +par sa musique. Quand il a fini de rire: _E però, in due anni questo si +canterá da Barcelona a Pietroburgo_ (et pourtant dans deux ans cela se +chantera de Barcelone à Pétersbourg): _gran trionfo della musica!_ Par +un goût naturel, bien rare en son pays, Rossini est ennemi né de +l'emphase. Il faut savoir qu'en Italie l'emphase est pour les beaux-arts +ce que sont ici la recherche, l'affectation, le bel esprit et la +froideur maniérée. Tout indique que la nature avait donné à la musique +dans Rossini un beau génie pour le genre de _mezzo carattere_. Le +malheur a voulu qu'il ait trouvé à Naples mademoiselle Colbrand reine du +théâtre; un malheur plus grand a été qu'il ait pris de l'amour pour +elle; s'il eût rencontré à sa place une actrice bouffe, la Marcolini, +par exemple, ou la Gafforini dans la fleur de la jeunesse, au lieu de +nous donner des plaies d'Égypte, il eût continué à faire des _Pietra del +Paragone_ et des _Italiana in Algeri_. Mais nous, pour n'être pas +indignes des grands hommes, songeons à apprendre à aimer un grand génie +malgré les nécessités que ses passions, sa position, ou le mauvais goût +de ses contemporains ont imposées à son talent. En aimerons-nous moins +le Corrège, parce que le goût plus ou moins baroque des chanoines de son +temps l'a obligé à peindre des coupoles, et à présenter de grandes +figures dans d'étonnants raccourcis, _di sotto in sù_? + + +DERNIER MOT + +Vif, léger, piquant, jamais ennuyeux, rarement sublime, Rossini semble +fait exprès pour donner des extases aux gens médiocres. Cependant, +surpassé de bien loin par Mozart dans le genre tendre et mélancolique, +et par Cimarosa dans le style comique et passionné, il est le premier +pour la vivacité, la rapidité, le piquant et tous les effets qui en +dérivent. Aucun opéra buffa n'est écrit comme _la Pietra del paragone_. +Aucun opéra seria n'est écrit comme _Otello_ ou _la Donna del Lago_. +_Otello_ ne ressemble pas plus aux _Horaces_ qu'à _Don Juan_; c'est une +œuvre à part. Rossini a peint cent fois les plaisirs de l'amour heureux, +et, dans le duetto d'Armide, d'une manière inouïe jusqu'ici; quelquefois +il a été absurde, mais jamais il n'a manqué d'esprit, pas même dans +l'air gai de la fin de la _Gazza ladra_. Enfin, également hors d'état +jusqu'ici d'écrire sans fautes de sens, ou sans déceler au bout de vingt +mesures la présence du génie, depuis la mort de Canova, Rossini se voit +le premier des artistes vivants. Quel rang lui donnera la postérité? +C'est ce que j'ignore. + +Si vous vouliez me promettre le secret, je dirais que le style de +Rossini est un peu comme le Français de Paris, vain et vif plutôt que +gai; jamais passionné, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus +rarement sublime. + + + + +LISTE CHRONOLOGIQUE[120] + +DES ŒUVRES DE GIOACCHINO ROSSINI + +_né à Pesaro le_ 20 _février_ 1792 + + +Au mois d'août 1808, Rossini composa au lycée de Bologne une symphonie +et une cantate intitulée _Il pianto d'Armonia_. + +1. DEMETRIO E POLIBIO; c'est le premier ouvrage de Rossini; il l'écrivit +dit-on au printemps de 1809, mais cet opéra n'a été exécuté qu'en 1812, +à Rome, au théâtre _Valle_. Il fut chanté par le tenor Mombelli, ses +deux filles, Marianne et Esther, et le basso Olivieri. Rien ne prouve +que par coquetterie Rossini n'ait pas un peu retouché cette musique en +1812. M. Mombelli est son parent. Le libretto fut écrit par madame +Viganò Mombelli, mère de Marianne Mombelli aujourd'hui madame +Lambertini, et de mademoiselle Esther Mombelli, qui chante encore et +fort bien. (1817.) + +2. LA CAMBIALE DI MATRIMONIO, 1810 _farsa_ (_farsa_ veut dire opéra en +un acte) écrit à Venise pour la _stagione dell'autunno_[121]. Cet opéra +a été le premier ouvrage de Rossini exécuté sur la scène: il fut chanté +à _San-Mosè_ par Rosa Morandi, Luigi Raffanelli, Nicola de Grecis, +Tommaso Ricci. + +3. L'EQUIVOCO STRAVAGANTE, 1811, _autunno_. Écrit à Bologne pour le +théâtre _del Corso_. Chanteurs, Marietta Marcolini, Domenico Vaccani, +Paolo Rosich. + +4. L'INGANNO FELICE, 1812. Carnaval, Venise, théâtre _San-Mosè_. +Chanteurs, Teresa Belloc, Rafaele Monelli, Luigi Raffanelli, Filippo +Galli. + +Galli eut le plus grand succès dans le rôle du paysan Tarobotto, chef +des mineurs. C'est le premier des ouvrages de Rossini qui soit resté au +théâtre. Il y a un terzetto célèbre écrit pour madame Belloc[122], Galli +et le tenor Monelli. + +5. CIRO IN BABILONIA, oratorio, 1812. Écrit à Ferrare, pour le carême. +Cet oratorio fut exécuté au _teatro communale_ par Mta Marcolini, +Elisabetta Manfredini, Eliodoro Bianchi. + +6. LA SCALA DI SETA, _farsa_, 1812. Venise, _primavera_. Exécuté au +théâtre _San-Mosè_ par Maria Cantarelli, Rafaele Monelli tenor, Tacci et +de Grecis excellent _buffo cantante_, qui est encore au théâtre en 1823. + +7. LA PIETRA DEL PARAGONE, 1812, Milan, _autunno_. Chanté à _la Scala_ +par Mta Marcolini prima donna, Claudio Bonoldi tenor, Filippo Galli. + +8. L'OCCASIONE FA IL LADRO, _farsa_, 1812, Venise, _autunno_. Chanté au +théâtre _San-Mosè_ par la jolie Graciata Canonici, qui depuis a fait les +beaux jours du théâtre _dei Fiorentini_ à Naples, où Pellegrini lui +donna des leçons; par l'excellent bouffe Luigi Pacini, et par Tommaso +Berti. + +9. IL FIGLIO PER AZZARDO, _farsa_, 1813, Venise, carnaval, au théâtre +_San-Mosè_. Exécuté par Teodolinda Pontiggia, Tommaso Berti, Luigi +Raffanelli et de Grecis. Ces deux derniers bouffes sont du premier +mérite. + +10. TANCREDI, 1813, Venise, carnaval, au grand théâtre _della Fenice_. +Opéra séria, le premier de ce genre écrit par Rossini (à l'exception de +_Demetrio e Polibio_ qui n'a été joué qu'en 1812), chanté par mesdames +Malanotti, Elisabeth Manfredini et par Pietro Todran. + +11. L'ITALIANA IN ALGERI, 1813, Venise, _estate_, chanté au théâtre de +_San-Benedetto_ par Mta Marcolini, le tenor Sarafino Gentili et +Filippo Galli, si plaisant dans la belle scène du serment au deuxième +acte, que l'envie étayée par la pruderie a fait supprimer à Paris. + +12. AURELIANO IN PALMIRA, 1814, Milan, carnaval. Chanté au théâtre de +_la Scala_ par Velluti, Lorenza Corea, le tenor Luigi Mari, Giuseppe +Fabris, Eliodoro Bianchi, Filippo Galli. Le premier acte est écrit +beaucoup plus haut que le second: c'est qu'il fut composé pour Davide +qui prit la rougeole, et ne put pas chanter; le second acte fut écrit +pour Luigi Mari, qui chanta le rôle du tenor d'abord destiné à Davide. +Cette troupe est une des plus remarquables qui aient existé depuis +vingt ans. Velluti a du succès, l'opéra tombe, Rossini vivement piqué +songe à changer son _style_. + +13. IL TURCO IN ITALIA, 1814, Milan, _autunno_, théâtre de _la Scala_, +demi-succès. Chanté par madame Festa Maffei, Davide, Galli et Luigi +Paccini. + +14. SIGISMONDO, 1814, Venise, théâtre _della Fenice_. Quelques soins que +je me sois donnés, je n'ai pu avoir aucun détail sur cet opéra séria. La +liste que je présente ici m'a coûté l'ennui d'écrire plus de cent +lettres. L'on m'a envoyé comme étant du _Sigismondo_, des morceaux de +musique dignes de M. Puccita (compositeur attaché à madame Catalani). + +15. ELISABETTA, 1815, Naples, _autunno_. Chanté à _San-Carlo_, par +mademoiselle Colbrand, mademoiselle Dardanelli, Nozzari et Garcia. Début +de Rossini à Naples. + +16. TORVALDO E DORLISCA, 1816, Rome, carnaval. Chanté au théâtre _Valle_ +par Adélaïde Sala, le tenor Donzelli, et les deux excellentes voix de +basse Galli et Rainiero Remorini. L'Italie possède en 1823 quatre voix +de basse excellentes: La Blache, Galli, Zuchelli et Remorini, et en +seconde ligne Ambrosi. + +17. IL BARBIERE DI SIVIGLIA, 1816, Rome, carnaval. Chanté au théâtre +d'_Argentina_ par madame Giorgi Righetti, et par Garzia, B. Botticelli +et l'excellent bouffe Luigi Zamboni, qui établit le rôle de Figaro. + +18. LA GAZZETTA, 1816, Naples, _estate_, demi-succès. Chanté au théâtre +_dei Fiorentini_ par deux bouffes du premier mérite: Felice Pellegrini +et Carlo Casaccia le Brunet de Naples, et la jolie Margherita Chabran, +l'élève de Pellegrini. + +19. L'OTELLO, 1816, Naples, _inverno_. Chanté au théâtre _del Fondo_ +(joli théâtre rond qui sert de succursale à _San-Carlo_) par +mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide et la basse Benedetti. + +20. LA CENERENTOLA, 1817, Rome, carnaval. Chanté au théâtre _Valle_ par +Gertrude Righetti, Catterina Rossi, Giuseppe de'Begnis et Giacomo +Guglielmi. + +21. LA GAZZA LADRA, 1817, Milan, _primavera_. Chanté à la Scala par +Teresa Belloc, Savino Monelli, V. Botticelli, Filippo Galli, Antonio +Ambrosi et mademoiselle Galianis. + +22. ARMIDA, 1817, Naples, _autunno_. Chanté au théâtre de _San-Carlo_ +par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Benedetti. Duetto célèbre. + +23. ADELAÏDE DI BORGOGNA, 1818, Rome, carnaval. Chanté au théâtre +_Argentina_ par Elisabeth Pinotti, Elisabeth Manfredini, Savino +Monelli, tenor et Gioacchino Sciarpelletti. + +24. ADINA O SIA IL CALIFFO DI BAGDAD. Rossini envoya cet opéra à +Lisbonne, où il fut joué en 1818 au théâtre _San-Carlo_. + +25. MOSÈ IN EGITTO, Naples, 1818. Chanté au théâtre _San-Carlo_ pendant +le carême, par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Matteo Porto dont la +voix superbe eut un grand succès dans le rôle de Pharaon. Nous avons +grand tort de ne pas engager Porto au théâtre Louvois. + +26. RICCIARDO E ZORAIDE, 1818, Naples, _autunno_, _San-Carlo_. Chanté +par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Benedetti. + +27. ERMIONE, 1819, Naples. Chanté pendant le carême au théâtre +_San-Carlo_ par mademoiselle Colbrand, mademoiselle Rosmunda, Pisaroni, +Nozzari et Davide. Le libretto est une imitation d'_Andromaque_. Rossini +s'était rapproché du genre de Gluck; les personnages n'avaient guère +d'autre sentiment à exprimer que la colère; demi-chute. + +28. EDOARDO E CRISTINA, 1819, Venise, _primavera_. Chanté au théâtre +_San-Benedetto_ par Rosa Morandi, Carolina Cortesi, l'une des plus +jolies actrices qui aient paru sur la scène en ces derniers temps, et +par Eliodoro Bianchi et Luciano Bianchi. + +29. LA DONNA DEL LAGO, 4 octobre 1819, Naples. Chanté au théâtre +_San-Carlo_ par mademoiselle Pisaroni, l'une des moins jolies figures +qu'on puisse rencontrer, et par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide +et Benedetti. + +30. BIANCA E FALIERO, 1820, Milan, carnaval. Chanté à _la Scala_ par +Caroline Bassi, la seule cantatrice qui se rapproche un peu du grand +talent de madame Pasta, Violante Camporesi, Claudio Bonoldi, Alessandro +de'Angelis. + +31. MAOMETTO SECONDO, 1820, Naples, carnaval, au théâtre _San-Carlo_. Je +n'ai pu me procurer les noms de tous les chanteurs. On m'écrit que Galli +joua le rôle de Mahomet aussi bien que le _Fernando_ de la _Gazza +ladra_. + +32. METILDE DI SHABRAN, 1821, Rome, carnaval, au théâtre d'_Apollo_, le +seul théâtre passable de cette grande ville, bâti sous les Français. Cet +opéra fut chanté par la jolie Catterina Liparini, Anetta Parlamagni, +Giuseppe Fusconi, Giuseppe Fioravanti, Carlo Moncada, Antonio Ambrosi, +Antonio Parlamagni. + +33. ZELMIRA, 1822, Naples, _inverno_, chanté à _San-Carlo_ par +mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Ambrosi, Benedetti, et +mademoiselle Cecconi. + +34. SEMIRAMIDE, 1823, Venise, carnaval, au grand théâtre _della Fenice_, +opéra dans le style allemand, chanté par madame Colbrand-Rossini, Rosa +Mariani, excellente voix de contralto, Sinclair, tenor anglais, Filippo +Galli et Lucio Mariani. + + * * * * * + +Rossini a composé plusieurs cantates; je connais les neuf suivantes: + +1. IL PIANTO D'ARMONIA, 1808, exécutée au Lycée de Bologne. C'est le +début de Rossini, le style est comme les parties faibles de l'_Inganno +felice_. + +2. DIDONE ABBANDONATA, écrite pour mademoiselle Esther Mombelli, en +1811. + +3. EGLE E IRENE, 1814, écrite à Milan pour madame la princesse +Belgiojoso, l'une des plus aimables protectrices de Rossini. + +4. TETI E PELEO, 1816, écrite pour les noces de S. A. R. madame la +duchesse de Berri, chantée au théâtre _del Fondo_ à Naples, par +mesdemoiselles Colbrand, Girolama Dardanelli, Margherita Chabran, +Nozzari et David. + +5. IGEA, 1819, Cantate à une seule voix[123], écrite en l'honneur de S. +M. le roi de Naples, et chantée par mademoiselle Colbrand le 20 février +1819 au théâtre _San-Carlo_. + +6. PARTENOPE, Cantate exécutée devant S. M. François 1er, empereur +d'Autriche, le 9 mai 1819, lorsque ce prince parut pour la première fois +au théâtre _San-Carlo_. Cette cantate fut chantée par mademoiselle +Colbrand, Davide et Gio.-Bta Rubini. + +7. LA RICONOSCENZA, 1821, pastorale à quatre voix, exécutée à +_San-Carlo_ le 27 décembre 1821, pour le bénéfice de Rossini. Cette +cantate fut chantée par mesdemoiselles Dardanelli et Comelli (Chomel), +et par Rubini et Benedetti. Rossini quitta Naples le lendemain et vint à +Bologne, où il épousa mademoiselle Colbrand. + +8. IL VERO OMAGGIO, 1823, cantate exécutée à Vérone durant le congrès, +et en l'honneur de S. M. l'empereur d'Autriche. Cette cantate fut +chantée au théâtre des _Filarmonici_ par mademoiselle Tosi, jeune et +belle cantatrice, fille d'un avocat célèbre de Milan, et par Velluti, +Crivelli, Galli et Campitelli. + +9. Un hymne patriotique, à Naples en 1820. + +Autre hymne du même genre, à Bologne en 1815. Le même péché fit jadis +jeter en prison Cimarosa. + +Si le présent livre a une seconde édition, je supprimerai la plus grande +partie des analyses d'_Otello_, de la _Gazza ladra_, d'_Elisabeth_, +etc., et je placerai ici une esquisse rapide du talent de tous les +compositeurs vivants, chanteurs et cantatrices, qui jouissent de quelque +renom en Italie. + +Ce volume offrira alors une esquisse complète de l'état actuel de la +musique en Italie. Je donnerai des notices développées sur Saverio +Mercadante, auteur d'_Elisa e Claudio_ et de l'_Apothèose d'Hercule_; +sur M. Caraffa, auteur de _Gabriella de Vergy_; sur Pacini, qui a fait +un duetto sublime dans le _Baron de Dolsheim_; sur MM. Meyerbeer, +Pavesi, Morlacchi, auteurs de l'_Isolina_ et du _Coradino_, etc., etc. +Malheureusement jusqu'ici ces messieurs imitent tous Rossini. + + + + +CHAPITRE XLIII[124] + +UTOPIE DU THÉATRE ITALIEN + + +Probablement un des jeunes gens de vingt-six ans qui lisent ce chapitre, +sera ministre de la maison du roi, ou administrateur des opéras, d'ici à +quinze ans. + +Un ministre songe au cours de la rente et à conserver sa place. Il est +donc fort inutile d'adresser des observations à Son Excellence; mais un +jeune homme, en rentrant le soir de sept à huit salons bien lourds, où +il est allé préparer sa grandeur future, peut ouvrir une brochure par +désœuvrement; et heureuse entre toutes les autres, la brochure ouverte +en cet instant, il faut qu'elle soit bien vide pour ne pas gagner au +contraste. + +Supposons donc qu'un homme de sens soit ministre de la maison du roi; +voici les faits et les raisonnements que je voudrais que cet homme de +sens eût connus dans sa jeunesse. + +L'administration actuelle de l'Opéra-Buffa fait un secret d'État du +montant de ses recettes. On sait seulement qu'elle a droit à une +subvention de 120,000 francs sur la liste civile. Que devient cette +somme? Dans la poche de qui va-t-elle se perdre? Questions indiscrètes. +Je n'ai aucun rapport avec l'administration de l'Opéra-Buffa; je ne puis +donc établir qu'à l'aide du raisonnement et des probabilités tous les +chiffres que je vais citer. Si l'administration nie mes calculs, elle +pensera sans doute que la seule manière irréfutable de les réfuter, +c'est de publier la vérité des faits. + +Les recettes ordinaires faites à la porte du théâtre varient de 1800 à +900 francs. + + Je les estime à 1200 francs par jour de + représentation. Il y en a trois par semaine; + cela fait par an 122,800 fr. + + La location des loges (toutes + à l'année depuis deux ans) + produit environ 2400 francs + par jour de représentation, ce + qui fait pour l'année 345,600 + ------------ + + Total de la recette présumée 468,400 fr. + ------------ + + +CALCUL APPROXIMATIF DES DÉPENSES DE L'OPÉRA-BUFFA[125]. + +_Appointements._ + +Mme Pasta 35,000 fr. + (et un bénéf. de 15,000 fr.) +Mlles Buonsignori 20,000 fr. + Cinti 15,000 + Mori 10,000 + De Meri 7,000 + Rossi 5,000 + Goria 4,000 +MM. Garcia 30,000 + Zuchelli 24,000 + Pellegrini 21,000 + Bordogni 20,000 + Bonoldi 18,000 + Levasseur 12,000 + Lodovico Bonoldi 6,000 + Graziani 8,000 + Proffetti 6,000 + Auletta 4,000 + Barilli, régisseur 8,000 + ------------ + Appointements du + chant, total 253,000 fr. + ------------ + + Chœurs et orchestre 80,000 + Vestiaire et décors 55,000 + ----------- + 135,000 fr. + + Frais d'administration, + chauffage (beaucoup d'abus), + éclairage, pompiers, garde, + etc., etc. 60,000 + ------------ + Total approximatif + des frais 448,000 + La recette est de 468,000 + ------------ + Balance 20,000 fr. + ------------ + +En supposant ce calcul exact, et il doit approcher de la vérité, il +existe un bénéfice de 20,000 francs. _Que devient ce bénéfice_[126]? Que +devient la subvention de 120,000 francs que S. M. veut bien accorder +pour le Théâtre Italien, qui fut avant la révolution le Théâtre de +MONSIEUR? Voilà deux questions auxquelles je défie de faire une réponse +satisfaisante. + +Ce qu'il y a de plus urgent, c'est de tirer l'Opéra-Italien des griffes +de ses plus mortels ennemis, une administration composée de musiciens +français. + +Il faut donner à l'enchère l'entreprise de l'Opéra-Italien. + +Il faut faire un cahier des charges, arrangé d'après le cahier des +charges du théâtre de la _Scala_ à Milan, qui, sous Napoléon, de 1805 à +1814 est allé parfaitement bien. + +L'entrepreneur devrait se soumettre au cahier des charges. M. le +chevalier Petrachi, ancien chef de bureau au ministère des finances du +royaume d'Italie, et sous le nom duquel a été pendant plusieurs années +l'entreprise du théâtre de la _Scala_ à Milan, à été en 1822 l'un des +chefs du Théâtre-Italien de Londres. Il entend fort bien ce genre +d'administration et pourrait être consulté pour donner les bonnes +traditions. Il accepterait probablement un emploi au théâtre Louvois. M. +Benelli pourrait être fort utile. + +Le premier article du cahier des charges devrait être la condition de +donner dix opéras nouveaux pour Paris, chaque année, dont huit d'auteurs +vivants, et, parmi les huit, _deux composés expressément_ pour le +théâtre de Paris. + +Remarquez que nous n'avons pas eu encore à Louvois un opéra écrit +expressément pour la voix de madame Pasta. + +Le seconde condition serait de donner quarante décorations nouvelles +chaque année, lesquelles devraient être faites par un peintre ayant +travaillé au moins deux ans pour les théâtres de la _Scala_, de +_San-Carlo_, de _Turin_ ou de la _Fenice_ à Venise. Dix-huit mois au +plus après le jour où l'on s'en serait servi pour la première fois, une +décoration serait nécessairement vendue ou détruite (à la _Scala_, une +décoration peinte par Sanquirico ou Tranquillo coûte 400 francs. La même +faite à Paris coûte 3000 francs)[127]. + +La somme que Sa Majesté daigne accorder aux plaisirs des _dilettanti_ de +sa capitale et de l'Europe[128], serait payée de mois en mois et par +douzièmes à l'entrepreneur du Théâtre-Italien. Mais voici comment elle +lui serait payée; ce serait sur le _bon à payer_ d'une commission formée +d'abord de neuf amateurs nommés par les personnes ayant actuellement des +loges louées au Théâtre-Italien[129]. + +Cette commission serait portée à douze, au moyen de deux membres de +l'Institut et d'un avocat désignés par le ministre. Toute la commission +serait renouvelée chaque année avec faculté au ministre de désigner les +mêmes personnes que l'année précédente. Les personnes louant les loges +pourraient aussi nommer les mêmes délégués[130]. + +Il y aurait une assemblée le 20 décembre de chaque année (au +commencement de la saison), dans laquelle les délégués rendraient compte +à toutes les personnes louant les loges, de l'état de l'administration. + +L'entrepreneur pourrait employer des chanteurs français; mais il lui +serait défendu d'en faire chanter plus d'un dans chaque opéra. Il ne +faut pas nous exposer à des représentations comme celle des _Nozze de +Figaro_, du 13 septembre 1823, et dans laquelle nous avons eu le plaisir +d'entendre chanter à la fois quatre chanteuses françaises, +mesdemoiselles Demeri, Cinti, Buffardin, et....., et un chanteur +français, M. Levasseur, qui a une fort belle voix, mais trop de timidité +pour le rôle du comte Almaviva. Autre condition: l'entrepreneur pourrait +employer des voix françaises, mais il ne pourrait les payer plus de six +mille francs par an[131]. + +Le 24 de chaque mois, la commission de censure se réunirait et ne +donnerait un bon à payer à l'entrepreneur qu'autant qu'il justifierait +avoir rempli ses engagements de bonne foi et avec zèle pendant le mois +écoulé. L'état des recettes de chaque représentation serait mis sous +les yeux de la commission de censure, qui aurait droit en outre à un +rapport particulier sur la voix et le zèle de chaque chanteur. +L'entrepreneur serait tenu de fournir à la commission de censure tous +les renseignements demandés par elle. + +La perfection de l'établissement serait que deux fois par mois il y eût +une représentation italienne à la salle du grand Opéra. Les acteurs qui +chanteraient dans ces représentations auraient sous le nom de _feux_ une +gratification particulière[132]. + +Le grand inconvénient de l'arrangement dont je viens de donner une +esquisse légère, c'est que vingt ans après qu'il régirait le +Théâtre-Italien, on en viendrait à laisser tomber l'Opéra-Français, et à +donner à la salle de la rue Le Peletier deux actes d'opéra italien +séparés par un ballet, comme à Naples. + +Quand un ministre fait des règlements, c'est ordinairement dans un +accès d'amour-propre: on voudrait les faire bons et justes; et si ce +n'était l'extrême ignorance, on y parviendrait. Le mal des +administrations despotiques est dans les détails. Toutes les décisions +_particulières_ relatives aux théâtres chantants sont signées par la +légèreté, et obtenues par l'intrigue la plus adroite et la plus suivie. +Si la maîtresse d'un administrateur chante faux, si elle est même +sifflée quelquefois, il n'en faut pas davantage pour que cet +administrateur cherche à faire tomber le théâtre rival où l'on chante +mieux qu'il ne voudrait. + +Dans le système de l'entreprise, l'administration, au lieu d'avoir +intérêt à commettre des _abus_, a intérêt à _empêcher les abus_. La +raison de ce beau changement, c'est que la douce récompense des abus +serait tout entière pour l'entrepreneur; l'office sévère de +l'administration se réduit alors à y mettre obstacle. Il est clair qu'un +comité de censure choisi parmi les personnes qui louent des loges fera +intervenir l'opinion publique dans l'administration de l'Opéra-Buffa. Le +choix d'un acteur, la mise en scène d'un opéra, auront-ils été approuvés +par la commission; je vois dans ses membres douze avocats chargés de +justifier aux yeux du public les mesures adoptées. On dira qu'il y a de +la république au fond de ma proposition. Je réponds qu'il y a longtemps +que ce système est à peu près suivi dans un pays assurément bien assez +despotique, mais où règne un goût passionné pour la musique: Vienne en +Autriche[133][134]. + + + + +CHAPITRE XLIV + +DU MATERIEL DES THEATRES EN ITALIE + + +Il y a en Italie deux grands théâtres: _la Scala_ à Milan et _San-Carlo_ +à Naples. Ils sont à peu près de même taille, la Scala n'a que quelques +pieds de moins que San-Carlo; l'un et l'autre sont en fer-à-cheval. +Comme la première condition pour avoir du plaisir en entendant de la +musique, est de ne pas songer au rôle que l'on joue et à la figure que +l'on fait, comme la seconde condition est d'être parfaitement à son +aise, c'est un trait de génie que d'avoir divisé les théâtres d'Italie +en loges séparées et absolument indépendantes. Les voyageurs hypocrites, +tels qu'Eustace et consorts, n'ont pas manqué de dire qu'il y avait des +motifs particuliers pour cet usage général d'être caché au spectacle. +Ces âmes sèches n'étaient pas faites pour comprendre qu'il faut du +recueillement pour sentir le charme de la musique. Une femme en Italie +est toujours dans sa loge avec cinq ou six personnes; c'est un salon +dans lequel elle reçoit, et où ses amis se présentent dès qu'ils la +voient arriver avec son amant. + +Le théâtre de la Scala peut contenir trois mille cinq cents spectateurs +placés fort à leur aise; il a, autant que je puis m'en souvenir, deux +cent vingt loges[135], où l'on peut être trois sur le devant; mais, +excepté les jours de première représentation, l'on n'y voit jamais que +deux personnes, le cavalier _servente_ et la dame qu'il conduit; le +reste de la loge ou petit salon peut contenir neuf à dix personnes, qui +se renouvellent toute la soirée. On fait silence aux premières +représentations; et aux suivantes, seulement quand on arrive aux beaux +morceaux. Les gens qui veulent entendre tout l'opéra vont chercher place +au parterre, qui est immense, garni d'excellentes banquettes à dossier +et où l'on est fort à son aise, et tellement à son aise, que les +voyageurs anglais y comptent avec indignation vingt ou trente dormeurs +penchés sur deux banquettes. L'usage est de s'abonner. Il en coûte +environ 50 centimes par soirée pour entrer dans la salle et se placer au +parterre. Les loges sont des propriétés particulières et se louent à +part. Aujourd'hui une loge commode à la Scala coûte 60 louis par an; +elles coûtaient 200 louis dans les temps prospères du royaume d'Italie. +La propriété d'une loge se vend de 18 à 25,000 francs, suivant le rang +où elle se trouve. Celles du second rang sont les plus commodes et les +plus chères. + +Le théâtre de Saint-Charles à Naples, a été renouvelé avec magnificence +en 1817 par M. Barbaja. Les loges ont quatre places sur le devant et +pas de rideaux; elles passent pour moins commodes que celles de la +Scala; l'absence des rideaux oblige les femmes à beaucoup de toilette. +Sous le rapport de la société, San-Carlo, n'ouvrant que trois fois par +semaine, ne peut pas servir de rendez-vous général de tous les soirs +pour tous les gens d'affaires, comme la Scala[136]; mais en revanche, on +y écoute mieux la musique. + +Ces deux théâtres passent pour être éminemment _di cartello_ (mot à mot, +_d'affiche_), c'est-à-dire qu'y avoir paru donne rang à un chanteur. + +Le public de Rome a une grande opinion de ses lumières et beaucoup de +fatuité, ce qui n'empêche pas les théâtres d'être petits, vilains, +incommodes et la plupart bâtis en bois: un seul est passable; c'est +qu'il a été construit du temps des Français[137]. Depuis la +restauration du pape, les chanteurs à Rome sont presque toujours très +faibles. Le cardinal Consalvi, homme d'esprit, et l'un des premiers +dilettanti d'Italie[138], a eu besoin d'une adresse infinie pour faire +consentir le feu pape à l'ouverture des théâtres. Pie VII disait avec +larmes: C'est le seul objet sur lequel le cardinal soit dans l'erreur. +Les théâtres d'_Argentina_, d'_Alberti_ et de _Tordinona_ ne sont plus +considérés comme de cartello que pendant la saison du carnaval; mais ces +noms d'_Alberti_ et d'_Argentina_ sont célèbres parce que, dans le +siècle de la gaieté (1760), quand les princes n'ayant pas peur de perdre +leurs places ne songeaient qu'aux plaisirs, c'est pour ces théâtres +qu'ont été faits les chefs-d'œuvre des Pergolèse, des Cimarosa[139] et +des Paisiello. + +Avant Rome, les chanteurs placent pour la réputation et pour le +_cartello_ le théâtre _della Fenice_ (du Phénix) à Venise. Ce théâtre, +qui est à peu près de la grandeur de l'Odéon, a une façade tout à fait +originale et qui donne sur un grand canal; on y arrive et l'on en sort +en gondole, et toutes les gondoles étant de la même couleur, c'est un +lieu fatal pour les jaloux. Ce théâtre a été magnifique du temps du +gouvernement Saint-Marc, comme disent les Vénitiens. Napoléon lui donna +encore quelques beaux jours; maintenant il tombe et se dégrade comme le +reste de Venise. Cette ville singulière et la plus gaie de l'Europe, ne +sera plus qu'un village malsain dans trente ans d'ici, à moins que +l'Italie ne se réveille et ne se donne un seul roi, auquel cas je donne +ma voix à Venise, ville imprenable, pour être capitale. + +Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, et, à +ce qu'il me semble, les plus philosophes, se vengent de leurs maîtres et +de leurs malheurs par d'excellentes épigrammes. J'ai connu des +moralistes qui s'indignent de leur gaieté; je répondrais à ces gens +moroses comme le valet bouffon de la _Camilla: Signor, la vita è corta!_ +Depuis que l'Italie a tout perdu par la chute de l'homme qui en aurait +fait un _seul État despotique_, les Vénitiens soutiennent la gloire de +leur théâtre _della Fenice_ à force d'esprit et de gaieté. C'est là, ce +me semble, qu'est née en 1819 la réputation de madame Fodor, qui +chantait dans l'_Elisabetta_ de M. Caraffa. Les Vénitiens lui firent une +médaille. En 1821, ils ont ressuscité la réputation de _Crivelli_ dans +l'_Arminio_ de Pavesi[140]. Il me semble que dans tous ces +enthousiasmes, il y a d'abord le désir de prouver que l'on vit encore. A +Paris, c'est la politique qui fait la nouvelle du jour; à Venise, c'est +la dernière satire de M. Buratti, le seul grand poëte satirique que +l'Italie ait eu depuis bien des années. Je vous conseille de lire +l'_Omo_, la _Streffeide_, l'_Elefanteide_; le triomphe du poëte est la +peinture du physique grotesque de ses héros. Dans un pays où l'on ne +voit que deux ou trois mauvais journaux censurés, où les lire avec trop +d'attention passe pour signe de carbonarisme[141], et où l'on se meurt +de langueur, cela fait nouveauté. Vous sentez qu'une bien plus grande +nouveauté encore c'est l'arrivée de la première chanteuse qui doit +paraître _alla Fenice_, et du maestro qui vient pour _écrire_ l'opéra. +Voilà pourquoi le suffrage de Venise vaut mieux en musique que celui de +Paris. A Paris, nous avons tous les plaisirs; il n'y en a qu'un en +Italie, l'amour d'abord et les Beaux-Arts qui sont une autre manière de +parler d'amour. Après la _Fenice_ de Venise, vient le théâtre de la cour +à Turin. Il tient au palais du roi et donne sur la superbe place +_Castello_, l'une des plus singulières de l'Europe. On arrive au théâtre +par des portiques; mais comme il est dans le palais du roi, il est +contre le respect d'y paraître l'hiver en manteau, il est contre le +respect d'y rire, il est contre le respect d'y applaudir avant que la +reine ait applaudi. La présence de madame Pasta obligea, en 1821, le +chambellan de service à faire afficher trois ou quatre fois ce beau +règlement. Ce théâtre assez grand, mais où les soldats vous vexent +continuellement par leurs avertissements pour le _manque de respect_, +passe pour le quatrième d'Italie et est toujours de _cartello_. On y +joue le carnaval et quelquefois pendant le carême[142]. + +Florence, Bologne, Gênes, Sienne, ont aussi d'assez vilains petits +théâtres, qui sont de _cartello_ dans certaines saisons. Tantôt c'est la +saison du carnaval qui est la bonne, tantôt c'est celle de l'automne. +Le magnifique théâtre de Bergame est de _cartello_ durant la foire. Il +en est de même du théâtre de Reggio pendant la foire du pays, et du beau +théâtre neuf de Livourne pendant l'été. Tout cela était très vrai il y a +dix ans, mais change peu à peu. La plupart de ces théâtres étaient +protégés et soutenus par les souverains, quand ceux-ci avaient le loisir +de s'amuser. Aujourd'hui qu'à la tête des prêtres et de quelques nobles +ils entreprennent de faire marcher la majorité de leurs sujets dans un +sens qui n'est pas à la mode, au lieu d'être aimés ils ont peur[143], et +il n'y a plus d'argent pour la musique; au lieu de beaux opéras, l'on +donne des pendaisons. A Milan, à Turin, une grande partie de la +noblesse, prévoyant de mauvais jours, économise beaucoup. En 1796, à +Crémone, petite ville de Lombardie connue par un vers de Regnard, + + Savez-vous bien, monsieur, que j'étais dans Crémone! + +la famille qui se croyait la plus noble envoyait deux cents louis à la +_prima donna_ le soir de son bénéfice. + +Les princes donnent bien encore quelque argent aux théâtres, parce que +c'est l'usage, et qu'il faut faire tout ce qu'on faisait autrefois; mais +ils le donnent en rechignant et de mauvaise grâce. L'empereur d'Autriche +accorde deux cent mille francs à _la Scala_; le roi de Naples, trois +cent cinquante mille francs environ à _San-Carlo_; le roi de Sardaigne +fait administrer économiquement son théâtre par l'un de ses chambellans. +Le seul souverain, je crois, qui donne volontiers de l'argent à son +théâtre italien, c'est S. M. le roi de Bavière. Si le respect le +permettait, je dirais que c'est un homme gai et heureux. Aussi, +quoiqu'il puisse faire bien peu de dépenses, a-t-il toujours +d'excellents chanteurs; c'est qu'il est poli et aimable avec eux. On +trouvait l'année dernière à Munich la charmante Schiassetti, Zuchelli +dont la voix de basse va à l'âme, et le délicieux Ronconi, unique et +précieux reste du beau siècle de la musique vocale, et, je ne crains pas +de le dire, homme de génie parmi les chanteurs. + +Les _jeux_ publics ont fait la splendeur des théâtres de _la Scala_ et +de _San-Carlo_. Dans des salles immenses attenant au théâtre, il y avait +des tables de pharaon ou de trente et quarante. L'Italien étant +naturellement joueur, les banquiers faisaient fort bien leurs affaires, +et versaient de grandes sommes à la caisse du théâtre[144]. Les jeux +étaient surtout nécessaires à _la Scala_, qui, dans un climat humide +l'hiver, est devenu le rendez-vous général de la société. Un lieu bien +échauffé et bien éclairé, où l'on est sûr de trouver tout le monde tous +les soirs, est un établissement fort commode. Le gouvernement autrichien +a supprimé les _jeux_ à _la Scala_; la révolution éphémère de Naples a +fermé les jeux, et le roi Ferdinand ne les a pas rouverts. Ces deux +théâtres vont tomber, et avec eux l'art musical. Ce fut à cause des jeux +que Viganò put donner à Milan (1805-1821) ses ballets admirables; +c'était un art nouveau qui est mort avec ce grand homme[145]. + +Tous les théâtres d'Italie font leur ouverture solennelle le 26 décembre +de chaque année. C'est le commencement de la saison du carnaval, +d'ordinaire la plus brillante. Depuis que la religion est rentrée dans +tous ses droits, on ne chante plus durant l'Avent (temps saint avant +Noël, qui commence vers le 1er décembre), de sorte que la privation +du premier besoin de la vie se joignant à l'attente de la nouveauté, le +26 décembre, la nouvelle de la résurrection de Napoléon n'empêcherait +pas, je crois, de s'occuper uniquement de musique. Les femmes vont ce +jour-là au spectacle en grandissime toilette; et si le spectacle +réussit, le lendemain les loges qui n'ont pas encore été louées à +l'année doublent de prix. C'est en vain que j'entreprendrais de donner +une idée de la folie de cette première soirée. + +En Italie, l'on joue de suite une trentaine de fois l'opéra qui a +réussi; c'est à peu près le nombre de fois que l'on peut entendre avec +plaisir un bon opéra[146]. On joue tous les jours excepté le vendredi, +jour de la mort du Sauveur, et excepté aussi, dans les pays soumis à +l'Autriche, dix-sept anniversaires de jours de mort et de naissance des +trois derniers empereurs ou impératrices. Il est de règle que le +_maestro_ qui a écrit l'opéra dirige l'exécution de sa musique au piano, +durant les trois premières représentations; jugez de la corvée lorsque +l'opéra tombe! Il faut qu'un opéra soit détestable pour qu'il ne se +donne pas au moins trois fois; c'est le droit du maestro. Je voudrais +que cet usage s'établît en France; il est raisonnable. J'ai vu plusieurs +opéras ressusciter à la troisième représentation. La cabale, sachant que +ses efforts sont inutiles, est beaucoup moins active à la première +représentation. + +Pour chaque saison, composée d'environ quatre-vingts à cent +représentations, on donne communément trois opéras, dont deux nouveaux, +et écrits _a posta_ (exprès) pour le théâtre; et quatre ballets, savoir: +deux grands ballets tragiques, et deux ballets bouffes. + +Chaque ville en Italie a un théâtre, et la plupart des théâtres des +grandes villes telles que Turin, Gênes, Venise, Bologne, Milan, Naples, +Rome, Florence, Livourne, etc., ont pour constitution qu'à de certaines +époques déterminées on y donne des opéras nouveaux et composés exprès +pour ces théâtres. C'est uniquement à cause de cet usage que la musique +est encore un art _vivant_ en Italie. Si le hasard ne l'avait pas +établi, les pédants, à force de louer les grands maîtres anciens, +auraient empêché les nouveaux de paraître. Sans cet usage, la musique +serait en Italie aussi morte que la peinture. Le peintre à talent y est +obligé de prier à genoux pour qu'on l'emploie, tandis que pour le +musicien les rôles sont changés; c'est le gros financier payant qui prie +l'artiste célèbre de travailler pour le théâtre dont il a l'entreprise. +Avoir de la musique nouvelle est devenu un objet de vanité municipale en +Italie, et des villes comme Saint-Cloud se font faire de la musique +nouvelle deux ou trois fois par an. Si Colbert avait fait établir par +Louis XIV que tous les ans, le 26 décembre, le 20 février et le 25 août +on donnerait une tragédie nouvelle aux _Français_, l'art de la tragédie +vivrait encore en France. Forcés _d'être_, les poètes auraient été +forcés de voir qu'ils ne peuvent _être avec succès_ qu'en suivant les +progrès des lumières dans la nation. + +Si l'on veut en France, non pas former des compositeurs, ce n'est pas +commencer par le commencement, comme disait Diderot[147], mais former +d'abord un public, il faut établir que tous les ans, et à _époques fixes +et immuables_, l'on donnera trois opéras nouveaux à Louvois, composés +exprès pour ce théâtre. Le public aura le plaisir de juger. Rossini, +dit-on, va passer à Paris en décembre 1823, pour aller écrire un opéra +nouveau à Londres; il serait beau de l'arrêter au passage[148]. + +Je donnerai un exemple des spectacles d'Italie. Je le prendrai dans un +voyageur connu. Le 1er février 1818, le spectacle de _la Scala_ +commençait à sept heures, en été il commence à neuf heures moins un +quart. Le 1er février 1818, il était composé du premier acte de la +_Gazza ladra_, qui dura de sept heures à huit heures un quart; du ballet +de la _Vestale_, de Viganò, où jouaient Mlle Pallerini et Molinari, +qui dura de huit heures et demie à dix heures; du second acte de la +_Gazza ladra_, de dix heures un quart à onze heures et un quart; et +enfin, de la _Calzolaja_ (la cordonnière), petit ballet bouffe de +Viganò, que le public avait sifflé le premier jour par dignité, mais +qu'il revoyait cependant avec délices, parce qu'il y avait du nouveau. +(Le _neuf_, dans le genre comique, est toujours sifflé le premier jour +par un public qui se respecte.) Ce petit ballet terminait le spectacle, +qui finit entre minuit et une heure. Tous les huit jours on plaçait un +pas nouveau dans le petit ballet. + +Pour chaque scène de l'opéra, pour chaque scène du ballet, il y a à _la +Scala_ une décoration nouvelle, et le nombre des scènes est toujours +fort considérable; car l'auteur compte pour le succès sur le plaisir que +les spectateurs auront à voir des décorations nouvelles et brillantes. +Jamais une décoration (_scena_) ne sert pour deux pièces: si l'opéra ou +le ballet tombe, la décoration, qui souvent est admirable et que l'on +n'a vue qu'une seule fois, n'en est pas moins impitoyablement +barbouillée le lendemain; car l'on se sert longtemps des mêmes toiles. +Ces décorations sont peintes à la colle. Elles sont faites dans un +système absolument différent des décorations que l'on exécute à Paris en +1823. A Paris, tout papillote, tout est plein de petits détails +spirituels et soigneusement travaillés. A Milan, au contraire, tout est +sacrifié à la masse et à l'effet. C'est le génie de David appliqué aux +décorations. Il arrive de là que même les aspects les plus gais prennent +quelque chose d'imposant qui frappe et produit la sensation du beau. +Qu'on se figure la magnificence des palais, des intérieurs d'églises, +des scènes de montagnes, etc. Mais rien de semblable n'existant hors +d'Italie, il est impossible de décrire ces décorations (_scène_) par des +paroles. Tout au plus pourrais-je dire que les vues des cathédrales de +Cantorbéry et de Chartres au Diorama, ou, à Londres, les panoramas +sublimes de Berne et de Lausanne, par M. Baker, m'ont rappelé la +perfection des décorations de _la Scala_ par MM. Perego, Sanquirico et +Tranquillo, avec cette différence toutefois que les panoramas et +dioramas ne prétendent qu'au mérite de portraits fidèles, tandis que les +décorations sont des portraits de lieux célèbres, ennoblis par les +traits les plus hardis du _beau idéal_. Les voyageurs qui ont admiré ces +chefs-d'œuvre de l'art, je pourrais dire qui en ont _senti le pouvoir_, +car ces _scène_ doublent l'efficacité de la musique et des ballets, ces +voyageurs, dis-je, auront peine à croire qu'on ne les paie que quatre +cents francs pièce aux grands peintres Perego, Sanquirico et +Tranquillo[149]. Il est vrai que l'administration de _la Scala_ fait +faire cent vingt ou cent quarante décorations nouvelles chaque année. +Que dire de ces chefs-d'œuvre à qui les a vus? et, ce qui est bien +autrement difficile, comment en parler à qui ne les a pas vus, sans +s'exposer au reproche d'exagération? Ces décorations sont, comme les +ballets de Viganò, l'éternel écueil de qui raconte des voyages en +Italie. Il y a cette différence que, pour les décorations de _la Scala_, +Perego étant mort, Sanquirick l'a dignement remplacé, et Tranquillo, +élève de Sanquirick[150], égale son maître, tandis que Viganò a emporté +son secret dans la tombe. + + + + +CHAPITRE XLV + +DE SAN-CARLO ET DE L'ÉTAT MORAL DE NAPLES, PATRIE DE LA MUSIQUE + + +Les personnes qui ont voyagé en Italie, et dont l'âme, s'élevant +au-dessus de l'_utile_ et du _commode_, peut goûter le _beau_, me +demandent compte de ma préférence continue pour _la Scala_, que je cite +avant _San-Carlo_; rien de plus injuste en apparence; Naples est le lieu +natal des beaux chants. Milan est déjà gâté par le voisinage des idées +prétendues raisonnables du Nord[151]. Les trente premiers compositeurs +du monde sont nés dans le voisinage du Vésuve, tandis que pas un seul +peut-être n'a paru en Lombardie. L'orchestre de San-Carlo est fort +supérieur à celui de la Scala qui suit en musique exactement le même +principe qui donne un si brillant coloris aux tableaux de l'école +française actuelle. A force d'avoir peur du _ridicule_, cet orchestre +finit par ne rien marquer; c'est comme nos médecins qui laissent mourir +leurs malades sans secours, de peur de paraître des _Sangrado_. + +De peur de n'être pas _doux_ et _harmonieux_, c'est-à-dire, dans le +fond, par la crainte du _ridicule_ qui, chez les peuples +_ultra-civilisés_, s'attache facilement à toute énergie et à toute +_originalité_, les coloristes français ont fini par peindre tout en +gris, même la plus belle verdure. De même, à la Scala, l'orchestre se +croirait perdu s'il sortait du _piano_. C'est absolument le défaut +contraire à celui de l'orchestre de Louvois, qui met son orgueil à être +toujours _fort_ et à se moquer des chanteurs: l'orchestre de _la Scala_ +est leur très humble serviteur. + +Jusqu'ici, tout est en faveur de Naples; mais la monarchie absolue de +la maison d'Autriche est une monarchie oligarchique, c'est-à-dire +raisonnable, économique, calculante. Les grands seigneurs autrichiens +aiment la musique et s'y connaissent. Les princes autrichiens ont de la +bonté et de la science dans le caractère; ils se gardent de rien faire +sans consulter longuement un conseil de vieillards, à la vérité sans +génie, mais fort prudents. Le despotisme de Naples à l'égard de +San-Carlo et de M. Barbaja, a été au contraire le favoritisme le plus +plaisant, accompagné de toutes ses absurdités. A Naples, sous M. +Barbaja, il est arrivé que San-Carlo est resté quelquefois une semaine +sans ouvrir. Au lieu d'un grand ballet et d'un opéra en deux actes, le +Barbaja en est venu, pour ne pas fatiguer la voix chanceuse de Mlle +Colbrand, à ne plus donner qu'un acte d'opéra et un ballet. Des +étrangers sont arrivés à Naples, y ont fait un séjour de trois mois et +n'ont jamais pu voir le second acte de la _Medea_ ou de la _Cora_. Je +m'en serais facilement consolé, mais ces étrangers étaient Allemands et +tenaient à la musique de Mayer. D'ailleurs la _Médée_ et la _Cora_ +étaient à la mode. Pendant deux mois l'on donnait toujours le premier +acte de la _Medea_; pendant deux autres mois, toujours le second; +suivant le degré de décadence de Mlle Colbrand. + +Naples en est venu (chose horrible à dire!) à avoir des journées sans +spectacle musical. Cela n'eût rien été en 1785, avant la déclaration de +guerre du tiers-état contre l'aristocratie; cinquante salons aimables +vous eussent été ouverts; mais voici le petit changement qui est arrivé: +les haines sont tellement envenimées depuis les massacres de la reine +Caroline et de l'amiral Nelson, que les premières conventions qu'on fait +à Naples _entre amants_, c'est de ne pas parler politique; lorsqu'un des +deux s'avise: d'ouvrir la bouche sur ce qui, entre hommes et lorsqu'il +n'y a pas de figure suspecte, fait la seule conversation intéressante au +monde, c'est un signe évident qu'il veut rompre. Ayant connu en Russie +le jeune R..., j'étais reçu avec bonté dans la charmante famille du +marquis N....., qui se compose de deux fils et d'une fille. Le fils aîné +est carbonaro, l'autre dévoué au gouvernement actuel; le père est de +l'ancien parti du roi Murat et des innovations françaises; la mère est +du parti dévot, et la fille est passionnée pour les carbonari modérés +qui veulent la constitution de France avec les Chambres; je suppose +qu'un homme qu'elle aime est exilé à Londres. Il arrive de là que dans +cette famille très bien élevée, et très unie d'ailleurs, un silence de +mort règne presque toujours à table, ou bien l'on en est réduit à parler +de la pluie et du beau temps, de la dernière éruption du Vésuve ou de la +neuvaine de saint Janvier. Remarquez que le théâtre même et Rossini sont +devenus des affaires de parti, sur lesquelles il faut observer le +silence pour ne pas se mettre en colère; et la violence qu'on se fait à +Naples est mille fois plus pénible que dans nos climats raisonnables. +Bel opéra que le _Mosè!_ dit le fils cadet, partisan du roi.--Oui, +ajoute l'aîné, et joliment chanté! hier soir la Colbrand ne chantait +faux (non calava) que d'un demi-ton seulement. Là-dessus silence +complet. Mal parler de la Colbrand, c'est mal parler du roi, et les deux +frères sont convenus de ne pas se brouiller. «Tout a été supprimé par la +révolution, me disait le fils aîné, carbonaro, jusqu'au plaisir de faire +l'amour. Ces maudits Français nous ont apporté leur vanité et leurs +mœurs réglées; toutes nos jeunes femmes font bon ménage. Après cela +étonnez-vous que nous autres malheureux jeunes gens, nous voulions, pour +nous distraire, avoir au moins une Chambre des communes et des +discussions orageuses, surtout ayant d'aussi bons acteurs que Poerio, +Dragonetti, etc.[152]. Une reste absolument à Naples que les ballets, +les premiers du monde après Paris et la rive de Mergelina.» Je rapporte +avec conscience les paroles de mon ami napolitain. Il n'y a rien de +commun entre les ballets de Naples, dignes de M. Gardel, et les ballets +de Viganò, invention nouvelle et romantique qui a été sifflée à +San-Carlo. Les décorations ou le plaisir des yeux sont vingt fois mieux +à Naples qu'à Paris; mais comme le malheur veut qu'on passe à Milan pour +arriver à Naples, les décorations de San-Carlo semblent communes et +souvent choquantes. + +J'espère encore quelque chose pour la musique, des Calabres, des +provinces de l'Est, de Tarente et en général de tout ce qui est au delà +de Naples. Ma raison est assez difficile à dire, car elle choque à la +fois le sens commun et la décence[153]. Essayons toutefois. Les arts +chez un peuple sont le résultat de son état physique et de sa +civilisation tout entière, c'est-à-dire de _plusieurs centaines_ +d'habitudes. Or, depuis un siècle, la musique vivait et s'élevait +jusqu'au ciel dans la belle Parthénope, lorsque les Français sont venus +tracasser la ville de Naples, y apporter des mœurs, des livres, des +idées libérales, et surtout opprimer les amours; mais les mœurs, des +contrées fort étendues situées au delà de Naples, n'ont point changé. +Toujours, dans les familles, le frère aîné se fait prêtre, marie l'un +des cadets pour continuer la maison, et vit fort bien avec sa +belle-sœur. Les uniques plaisirs de la famille, qui vit fort unie, sont +de faire de la musique. Mais savez-vous quelle est leur crainte au +milieu de cette douce petite vie? c'est que quelque méchant voisin ne +les regarde de mauvais œil. + +La _jettatura_ (prononcez _i-é-tatoura_) est le croquemitaine du royaume +de Naples. Si vous avez une _jettatura_, tout dépérit chez vous. Pour +prévenir la _jettatura_, chacun des membres de la famille porte une +douzaine de reliques et d'_agnus Dei_, et tous les hommes ont une +_corne_ de corail à leur chaîne de montre; plusieurs portent pendue au +cou, comme le portrait d'une maîtresse, une corne de huit à dix pouces +de longueur, que l'on cache plus ou moins bien dans les plis du gilet. +Lorsque je revins de Palerme à Naples, comme les grandes cornes sont à +fort bon marché à Palerme, l'on me chargea de douze ou quinze cornes de +bœuf, de trois pieds de long, que j'apportai à Naples, où on les fit +curieusement monter en or, et où je les vis bientôt après figurer dans +les chambres à coucher et dans les salons. En revenant de Palerme à +Naples, notre _speronara_ eut un fort gros temps. Pour ne pas penser au +mal de mer, je chantais; les patrons se mirent à jurer, à dire que je +tentais Dieu, et à murmurer entre eux que je pourrais bien être une +_jetattura_[154]. Je leur fis observer le grand nombre de cornes que +j'avais avec moi, et ils se calmèrent; pour cimenter la réconciliation, +je me rapprochai d'une petite sainte Rosalie, devant laquelle brûlait un +cierge, et je priai sainte Rosalie d'envoyer l'enseignement mutuel en +Sicile; elle me répondit qu'elle y songerait dans trois siècles. + +C'est dans les Calabres et au milieu de toute cette manière d'être +qu'ont paru les Paisiello, les Pergolèse, les Cimarosa et cent autres. +Certainement, des matelots américains ne m'auraient pas pris pour une +_jettatura_; mais qu'a produit en fait d'arts la raisonnable Amérique? +Un écrivain moderne, l'aimable Vauvenargues, ce me semble, a dit: «Le +sublime est le son d'une grande âme.» On peut dire avec plus de vérité: +Les arts sont le produit de toute la civilisation d'un peuple et de +toutes ses habitudes, même les plus baroques ou les plus ridicules. +Ainsi, la doctrine du purgatoire préoccupant toutes les têtes en Italie, +vers l'an 1300, tout le monde voulut bâtir une chapelle, tout le monde +voulut y placer le tableau de son saint patron, pour en être protégé en +cas d'entrée au purgatoire; et c'est incontestablement à une idée aussi +baroque que nous devons Raphaël et le Corrège. + +De même, la tyrannie et l'espionnage de Come le Grand à Florence, des +Farnèse à Parme, etc., empêchant le plaisir de la conversation en +Italie, la solitude a été créée; et la solitude ne peut exister +longtemps sous ce beau climat sans amour. L'amour y est sombre, jaloux, +passionné; en un mot le véritable amour[155]. Cet amour-là trouvant la +musique à l'église vers l'an 1500 (les prêtres s'emparent de tous les +sens en ce pays-là, pour effrayer l'âme des pécheurs et les porter à +faire des largesses à l'église)[156], y vit le moyen, et le moyen +unique, le seul qui existe au monde, d'exprimer toutes les nuances +fugitives de son bonheur ou de son désespoir. + +L'antique _miserere_ du Vatican, composé par Allegri vers l'an 1400, a +également produit, je n'en fais aucun doute, le duetto si mondain: + + Io ti lascio perchè uniti, + +du premier acte du _Matrimonio segreto_, et l'air sublime de _Romeo_: + + Ombra adorata, aspetta. + +Voici une anecdote vraie, et que l'on peut lire contée fort au long dans +de vieux manuscrits poudreux, conservés à Bologne, et qu'il n'est pas +facile d'approcher[157]. En 1273, Bonifazio Jeremei, qui tenait à une +famille _guelfe_ jusqu'à la fureur, se prit de passion pour Isnelda, +fille du célèbre Orlando Lambertazzi, l'un des chefs du parti gibelin; +les plaisanteries que faisaient les jeunes gens du parti guelfe sur la +beauté célèbre d'Isnelda, avaient sans doute contribué à la faire aimer +de Jeremei. Ils se virent dans un couvent, malgré la haine de parti qui +divisait leurs familles; obligés de ne pas même se regarder, lorsque +dans les fêtes de la religion, ils se rencontraient à l'église, leur +passion n'en devint que plus vive. Enfin, Isnelda consentit à recevoir +son amant dans sa chambre. Un des espions placés tous les soirs par ses +frères autour de leur palais, vint les avertir qu'un homme jeune, et +apparemment bien armé, venait d'y entrer. Les Lambertazzi pénètrent de +force dans la chambre de leur sœur; et, tandis qu'elle se sauve, l'un +d'eux frappe Bonifazio dans la poitrine, avec un de ces poignards +empoisonnés dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Italie. +Précisément à la même époque, le _Vieux de la Montagne_, si redouté des +princes d'Occident, armait avec ces sortes de poignards les jeunes +fanatiques, depuis si célèbres sous le nom d'_assassins_. Bonifazio +tombe sur le coup; les Lambertazzi le transportent dans une cour déserte +de leur palais, et le cachent sous des décombres. Ils se retiraient à +peine, qu'Isnelda, suivant les traces de sang à travers les divers +degrés et les passages secrets du palais de son père, arrive enfin à la +cour déserte et remplie de hautes herbes où l'on avait caché le corps de +son amant; un reste de vie semblait l'animer encore. Une tradition +populaire assurait que s'il se trouvait quelqu'un d'assez dévoué pour +faire le sacrifice de sa propre vie, on pouvait, en suçant une plaie +faite par les poignards empoisonnés de l'Orient, sauver le blessé. +Isnelda connaissait les poignards de ses frères, elle se jette sur la +poitrine de son amant, elle y puise un sang empoisonné; mais elle y +trouve la mort sans parvenir à le rappeler à la vie. Au bout de quelques +heures, lorsque ses femmes inquiètes de son absence arrivèrent auprès +d'elle, elles la trouvèrent étendue sans vie auprès du cadavre de celui +qu'elle avait aimé. + +Voilà l'amour qui est digne d'inspirer les beaux-arts. + +Naples, comparée à Milan et indépendamment du climat, n'a pour soi que +l'admirable Casaciello[158], et sa manière de jouer un ancien opéra de +Paisiello, le seul avec la _Nina_, je crois, qui vive encore +aujourd'hui. Si vous n'avez jamais ri de votre vie, dirais-je à ce gros +_squire_ anglais qui se perd en raisonnements sur l'utilité des Sociétés +bibliques ou sur l'immoralité des Français, allez à Naples voir Casacia +dans la _Scuffiara o sia la Modista raggiratrice_. + +Plusieurs causes contribuent à augmenter la disposition naturelle de +l'Italien pour la musique. Comment lire, dans un pays où la police +intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite sur un livre +rouge, les imprudents qui lisent l'autre quart? On ne lit donc pas en +Italie; toute véritable discussion est prohibée; et un livre, à force de +déshabitude, est devenu pour les jeunes gens une corvée dont la seule +apparition fait frémir. Or, un livre, le plus mauvais pamphlet, distrait +l'homme de ses pensées, et essuie, pour ainsi dire, goutte à goutte la +sensibilité à mesure qu'elle est produite par les événements de la vie, +et avant qu'elle forme le torrent des passions. La sensibilité détruite +par les distractions n'a le temps de s'exagérer le prix de rien. + +Par l'absence forcée de toute lecture, dans un pays écrasé sous la +double tyrannie des prêtres et des gouvernements, et pavé d'espions, le +pauvre jeune homme n'a pour distraction que sa voix et son mauvais +clavecin; il est forcé de penser beaucoup aux impressions de son âme; +c'est la seule nouveauté qui soit à sa disposition. + +Ce jeune Italien, à force de regarder ses sentiments dans tous les sens, +observe et surtout sent des nuances qui lui auraient échappé si, comme +l'Anglais, il eût trouvé sur sa table pour se distraire une page de +_Quentin Durward_, ou un article du _Morning-Chronicle_; car il s'en +faut bien qu'il soit toujours agréable au premier abord de songer aux +sentiments qui nous agitent. On centuple ses peines en les analysant et +l'on diminue son bonheur. Mais à Naples, je ne vois exactement qu'une +distraction non prohibée aux passions que le climat met dans les cœurs; +c'est la musique, et encore cette distraction n'est-elle qu'une autre +expression de ces mêmes passions, et tend-elle à augmenter leur +poignante énergie. + + + + +CHAPITRE XLVI + +DES GENS DU NORD, PAR RAPPORT A LA MUSIQUE + + +La prudence tue la musique; plus il y aura de passion chez un peuple, +moins il y aura de réflexion et de raison habituelles, plus on y aimera +la musique. + +Le Français est léger et vif, mais il est fort occupé; toutes les +carrières sont ouvertes à son ambition; d'ailleurs l'homme le plus riche +joue à la rente. Le Français a la gloire des armes comme celle des +lettres; le nom de Marengo est aussi célèbre en Europe que celui de +Voltaire; dans le monde, c'est-à-dire dès qu'on est trois personnes, il +songe à sa vanité, soit pour lui préparer des triomphes, soit pour lui +éviter des malheurs. Il passe son temps le plus sérieusement du monde à +songer au succès probable d'un calembour, et la réflexion et la prudence +ne l'abandonnent jamais. Même dans sa gaieté la plus folle, jamais il ne +se livre entièrement et tête baissée aux entraînements du moment et au +risque de tout ce qui en peut arriver. Il est fort aimable dans la +société, mais la _société_ est devenue pour lui la première des +affaires[159]. C'est le peuple le plus spirituel, le plus agréable et +jusqu'ici le moins musical de l'univers. + +L'Italien, plein de passions, l'Allemand toujours entraîné par son +imagination vagabonde et qui se _passionne à force d'imaginer_, sont au +contraire des peuples fabriqués exprès pour les illusions que fait +naître un duetto de Rossini ou un air charmant de Paisiello. Il y a +cette différence dans leur musique, que le froid ayant donné des organes +plus grossiers à l'Allemand, sa musique sera plus bruyante. Le même +froid qui glace les forêts de la Germanie et l'absence du vin l'ayant +privé de voix, et son gouvernement paternellement féodal lui ayant fait +contracter l'habitude d'une patience sans bornes, c'est aux instruments +qu'il demande des émotions[160]. L'Italien croit en Dieu quand il a +peur, et il songe toujours à tromper parce qu'il se trouve opprimé toute +sa vie par les tyrannies les plus minutieuses et les plus implacables. +L'Allemand, au contraire, ne trompe jamais et croit tout; et plus il +raisonne, plus il croit. M. de G**n, le premier jurisconsulte de +l'Allemagne, a vu des revenants dans son château. L'Allemand a hérité +des Germains de Tacite une bonne foi incroyable; ainsi tout Allemand, +avant d'épouser sa femme, lui fait la cour trois ou quatre ans de suite +_d'une manière publique_. En France, il n'y aurait jamais de mariages; +il est rare qu'ils manquent en Allemagne. Une fille des hautes classes +boude son amant et le gronde sérieusement si elle le surprend à ne pas +croire aux _Balles magiques_ du _Freyschütz_[161], M. le comte de W***, +jeune diplomate fort distingué et très bel homme, racontait devant moi +que lui et ses frères, à l'âge de dix-sept ans, ne manquaient pas tous +les ans, de jeûner la nuit du 9 novembre, et d'aller le lendemain dans +une certaine vallée du Hartz pour y fondre des balles magiques, la tête +couronnée de lierre, et avec les cérémonies voulues par la tradition. +Ils étaient ensuite tout étonnés quand, tirant à six cents pas de +distance, sur un sanglier dans la forêt de Nordheim, ils manquaient leur +coup. Et cependant, ajoutait en riant l'aimable comte de W***, je ne +suis pas plus sot qu'un autre. + +L'Anglais est attristé par sa bible; ses évêques et ses lords lui +défendent, depuis Locke, de s'occuper de logique. Dès qu'on lui parle de +quelque découverte intéressante, de quelque théorie sublime, il vous +répond: A quoi cela me servira-t-il _aujourd'hui_? Il lui faut une +utilité _pratique_ et _dans la journée_. Comprimés par la nécessité de +travailler incessamment pour ne pas _mourir de faim et manquer +d'habits_, les gens de la classe où l'on a de l'esprit n'ont pas une +minute à donner aux arts; voilà de grands désavantages. Les jeunes gens +d'Italie et d'Allemagne, au contraire, passent toute leur jeunesse à +faire l'amour, et même ceux qui travaillent le plus sont peu gênés, si +l'on compare leurs légères occupations qui ne s'étendent jamais au delà +de l'avant-dîner, au dur et barbare labeur qui, grâce à l'aristocratie +et à M. Pitt, pèse sur les pauvres Anglais pendant douze heures de la +journée[162]. Mais l'Anglais est souverainement timide; c'est de cette +triste qualité, fille de l'aristocratie et du puritanisme, que je vois +naître en grande partie son amour pour la musique. La crainte de +s'exposer au ridicule (_to expose oneself_) fait qu'un jeune Anglais ne +parle jamais de ses émotions. Cette discrétion, commandée par un +amour-propre bien entendu, tourne au profit de la musique; il la prend +pour confidente et souvent pour expression de ses sentiments les plus +intimes. + +Il suffit de voir le _Beggars opéra_ ou d'entendre chanter miss Stephens +ou le célèbre Thomas Moore, pour reconnaître que l'Anglais a en soi une +veine très considérable de sensibilité et d'amour pour la musique. Cette +disposition est, ce me semble, plus marquée en Écosse; c'est que +l'Écossais a bien plus d'imagination; c'est qu'il y a dans ce pays la +longue inaction des soirées d'hiver. + +Nous voici de retour au loisir forcé de la pauvre Italie; toujours pour +la musique il faut _loisir forcé, occupé par l'imagination_. En arrivant +en Écosse pour la première fois, je débarquai à Inverness; le hasard mit +à l'instant sous mes yeux les cérémonies funèbres du peuple des +Highlands, et les gémissements des vieilles femmes réunies alentour + + «De ce peu de terre que le souffle céleste + Vient de cesser d'animer[163].» + +Je me dis: ce peuple-ci doit être musicien. Le lendemain, en parcourant +les villages, j'entendis la musique sourdre de toutes parts; ce n'était +pas, certes, de la musique italienne, c'était bien mieux en Écosse; +c'était une musique née dans le pays et originale. Je ne doute pas que +si l'Écosse, au lieu d'être pauvre, se fût trouvée un pays riche; que si +le hasard eût fait d'Édimbourg, comme de Pétersbourg, la résidence d'un +roi puissant et le lieu de réunion d'une noblesse _désœuvrée_ et +opulente, la source naturelle de musique qui se fait jour entre les +rochers mousseux de la vieille Calédonie, n'eût été recueillie, +purifiée, portée jusqu'à l'idéal, et que l'on n'eût dit un jour _la +musique écossaise_ comme l'on dit aujourd'hui _la musique allemande_. Le +pays qui a produit les sombres et attachantes images d'Ossian, et des +_Tales of my Landlord_, le pays qui s'enorgueillit de Robert Burns, peut +incontestablement donner à l'Europe un Haydn ou un Mozart. Burns était +plus d'à moitié musicien. Mais suivez un instant l'histoire de la +jeunesse de Haydn, et voyez Burns mourir de misère et de l'eau-de-vie +qu'il prenait pour oublier sa misère. Si Haydn n'eût pas rencontré dès +son enfance trois ou quatre protecteurs riches et une institution +puissante (la pension des enfants de chœur de la cathédrale de +Saint-Étienne), le plus grand harmoniste de l'Allemagne eût été un +médiocre charron à Rohran en Hongrie. Le prince Esterhazy entend Haydn +et le prend dans son orchestre; c'est qu'un prince hongrois est un bien +autre homme qu'un gros pair raisonnable des environs de Londres. Suivez +les rapports du prince Esterhazy avec Haydn[164], et rien ne vous +étonnera plus dans la différence des destinées de Haydn et de Burns, pas +même la fastueuse statue que l'on vient d'élever à Burns. + +Voici déjà vingt ans qu'un vernis de la plus sale hypocrisie s'étend +comme une sorte de lèpre sur les mœurs des deux peuples les plus +civilisés du monde. Parmi nous, depuis le sous-préfet jusqu'au ministre, +chacun, tout en se croyant obligé à jouer la comédie pour les +subalternes, se moque des jongleries de ses supérieurs[165]. Un homme +qui a une pension de mille écus, n'admire la lithographie du coin +qu'autant que l'auteur pense bien. Ainsi, s'il ne donne pas un _faux +vote_ dans le plus futile des beaux-arts, à la première épuration, l'ami +de la maison, qui fait de petits rapports sans orthographe sur l'esprit +public, lui fera supprimer sa pension. Voilà une _convenance_ de plus, +celle de l'hypocrisie qui vient contribuer à chasser de France le +naturel et la gaieté. Quant à l'Angleterre, je vais transcrire une +phrase de son plus grand poëte: + + The cant which is the crying sin of this double-dealing + and false-speaking time of selfish spoilers[166]. + +L'hypocrisie française a déjà tué la peinture; pourra-t-elle enlacer la +musique dans ses replis tortueux? + +Il n'y a rien de volontaire dans l'hypocrisie de l'Italien. Le péril est +si voisin que l'hypocrisie, n'étant plus que de la prudence, n'est +presque pas avilissante. + +Je demande au lecteur la permission de lui présenter ici comme excuse et +correctif des _exagérations_ dont je me suis rendu coupable dans cet +ouvrage, une lettre de mademoiselle de Lespinasse qui ne se trouve pas +dans la correspondance de cette femme célèbre, imprimée il y a quelques +années: + + + + +APOLOGIE + +DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXAGÉRATIONS, MES ENTHOUSIASMES, MES +CONTRADICTIONS, MES DISPARATES, MES ETC., ETC., ETC. + +Mardi 31 janvier 1775. + +«Hé bien! voilà donc encore un piège que vous me tendez! Vous me dites +hier avec bonté: Vous allez demain à la _Fausse-Magie_; j'exige de votre +amitié de me mander ce que vous en aurez pensé. Mais vous savez bien, +répondis-je, que je ne pense pas et que je ne juge jamais. N'importe, +dites-vous; j'aime vos impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies, +et puis parce qu'elles sont _outrées_, et que j'ai du plaisir à les +combattre. Cette observation que vous croyez si bien fondée devrait donc +m'arrêter; je devrais après cela _me faire_ un avis bien modéré, bien +raisonnable: il manquerait sans doute de goût et de la connaissance des +choses dont je parlerais; mais au moins, je ne révolterais pas les gens +d'esprit, parce qu'ils sont indulgents, et les sots m'estimeraient parce +qu'ils aiment les _gobe-mouches_. Cela les laisse à leur place, au lieu +que les impressions vives, les mouvements de l'âme, les blessent, les +inquiètent sans les éclairer ni les échauffer jamais. Je vais donc me +laisser aller: je n'aurai égard ni aux sots, ni aux gens d'esprit; je ne +craindrai pas même votre jugement, je m'y livre. Je serai sotte où +absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi. + +«J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir à cette répétition, et je +défie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admiré +le talent de Grétry; j'ai dit vingt fois avec transport: Jamais on n'a +eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de délicatesse, de finesse et +de goût dans la musique; elle a le piquant, la grâce de la conversation +d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui +ne mettrait que le degré de chaleur et de force convenable au sujet +qu'il traite, et qui paraîtrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait +jamais de la mesure que lui prescrirait le goût. Enfin, disais-je, si +l'auteur de cette musique m'était inconnu, je ferais l'impossible pour +faire connaissance avec lui dès aujourd'hui. J'ai été toujours animée, +toujours soutenue par le plaisir; l'orchestre me semblait parler, et je +m'écriais sans cesse: _Oh! que cela est ravissant!_ Oui, je le répète, +il est ravissant de passer deux heures avec des sensations douces, +vraies et toujours variées. Le poëme m'a paru charmant; il me semble que +le poëte n'a été occupé, d'un bout à l'autre, qu'à faire valoir le +musicien. Les airs sont distribués avec beaucoup d'intelligence et de +goût; il a trouvé le moyen de rendre les vieillards aussi comiques, +aussi piquants que ceux de Molière. Grétry a fait de cette scène un duo +qui en rend le comique et la gaieté d'une manière aussi animée +qu'originale. Enfin, que vous dirai-je? J'ai été ravie, charmée, et je +ne sais qu'aimer et louer, et point critiquer ce qui m'a autant fait de +plaisir. + +«Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais mettre +Grétry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, fût-elle +plus faible, doit effacer celle qui est éloignée. Hé bien! il n'en sera +rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagérée, je ne suis +point exclusive; et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon âme qui +loue, c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je suis assez +heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent le plus +opposées; si bien donc que j'aime, que je chéris le talent de M. Grétry, +et j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les +lumières, ni les connaissances, ni la sottise nécessaires pour assigner +des places et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer +lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui ne paraît pas devoir se +rapprocher. Je ne sais à quelle distance la nature les a mis l'un de +l'autre; mais je sais qu'à talent égal, ils auront dû en faire un emploi +différent, puisque le genre de l'opéra-comique n'est pas celui de la +tragédie. L'impression que j'ai reçue de la musique d'_Orphée_, ne +ressemble en rien à ce que j'ai éprouvé ce matin. Elle a été si +profonde, si déchirante, qu'il m'était absolument impossible de parler +de ce que je sentais: j'éprouvais le trouble d'une passion, j'avais +besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partagé ce que je +sentais auraient pu croire que j'étais stupide. Cette musique était +tellement analogue à mon âme, à ma disposition, que vingt fois je suis +venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que +j'avais reçue; en un mot, cette musique, ces accents attachaient du +charme à la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons déchirants +et sensibles, _j'ai perdu mon Eurydice_. Et comment voudriez-vous après +cela que je pusse y comparer la _Fausse Magie_? Comment pouvoir comparer +ce qui ne fait que plaire et attacher, à ce qui remplit l'âme, à ce qui +la pénètre, à ce qui la bouleverse? comment comparer l'esprit à la +passion? Comment comparer un plaisir vif et animé à cette mélancolie +douce, qui fait presque de la douleur une jouissance? Oh! non, je ne +compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des +contradictions dans mes goûts, des disparates dans mes opinions. Eh +bien! soit; je ne serai pas conséquente comme la raison; mais j'aurai +tout le plaisir de la sensibilité, et de tous les genres de sensibilité. +Analysons moins et jouissons davantage; ne portons pas l'esprit de +critique aux choses d'agrément et de pur amusement; soyons au moins +indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre goût n'en +sera ni moins bon ni moins juste. + +«J'aimerai donc ce qui me paraît le plus distant, le plus contraire +même; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le calme dans +mon âme; et j'aimerai, j'admirerai, je serai à genoux devant _Clarisse_, +que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus +fortes productions de l'esprit humain; je serai ravie, exaltée par tous +les genres de beauté dont cet ouvrage est plein. La vérité, la +simplicité de ce roman me font assez d'illusion pour me persuader que +j'ai vécu avec tous les _Harlowes_. Ils animeront toutes les passions +dont mon âme est susceptible; et, en admirant _Clarisse_, je ne +dédaignerai point _Marianne_; j'y trouverai, sinon la vérité des +passions, du moins celle de l'amour-propre, celle des différents états +de la société. J'aimerai à voir toutes les nuances de la vanité rendues +et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans _Clarisse_ +la noble simplicité de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu'à aimer +sa manière et même son affectation, qui est souvent originale et +piquante, et qui est toujours spirituelle. Oui, dans tous les genres, +j'aimerai ce qui paraît opposé, mais qui n'est peut-être opposé que pour +les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne point +sentir. + +«La nature, il est vrai, les a bien dédommagés; ils sont toujours +contents de leur raison, de leur modération, et de la conséquence qu'il +y a dans tous leurs goûts; leur esprit est roide, ils le croient juste; +leur âme est de plomb, ils la croient calme; enfin, ils ont la +satisfaction de la suffisance, et moi j'ai l'égarement de la passion. Il +est vrai que ces gens si raisonnables se sentent à peine exister, et +moi, je souffre ou je jouis sans cesse; ils sont ennuyés, je suis +enivrée; mais pour rendre justice à eux et à moi je dois avouer que +s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens +froids peuvent être exagérés; mais les gens animés ne sont et ne peuvent +être que hors de mesure et outrés: tous les deux vont par-delà le but; +mais les uns s'y sont montés, tandis que les autres y ont été jetés, +entraînés. Les uns ont fait le chemin pas à pas, les autres ont sauté +les bornes sans les apercevoir. Enfin, je trouve qu'il y a cette +différence entre les gens exagérés, et ceux qui sont outrés, qu'on évite +les premiers et qu'on quitte les derniers, mais c'est à condition d'y +revenir le lendemain; car, ce qu'on aime par-dessus tout, c'est à être +aimé, et voilà l'avantage qu'on éprouve avec les gens passionnés: ils +révoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent: mais en les +critiquant, en les condamnant, même en les haïssant, ils attirent, et on +les recherche. Vous me direz que je n'y vais pas de _main morte_, et que +je me loue de manière à révolter le goût et la délicatesse de tous mes +juges. Mais c'est à vous que je parle, et vous êtes mon ami avant d'être +mon juge; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer, que je viens +d'étaler, je dois vous faire observer que je me défends, et alors il est +permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre: il n'est donc pas +question d'être modeste, il s'agit d'être vrai. + +«Je reviens encore à mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec +passion, et qu'il y a dans Shakspeare des morceaux qui m'ont +transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés. On est +attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la sensibilité +et le charme de sa diction; et Shakspeare rebute par la barbarie de son +goût; mais aussi, on est surpris, frappé de sa vigueur, de son +originalité et de son élévation dans certains endroits. O permettez-moi +donc d'aimer l'un et l'autre! J'aime la naïveté, la simplicité de La +Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingénieux, le spirituel Lamotte. +Enfin, je ne finirais pas, si je parcourais tous les genres; car je +dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le sévère La +Rochefoucauld; que j'aime le décousu de Montaigne, et que j'aime aussi +l'ordre et la raison de Fénelon. + +«Je vous entends vous récrier: Mais il ne fallait pas m'assommer de ce +détail de vos goûts: que ne disiez-vous tout d'un coup, j'aime tout ce +qui est bon? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et +que sans doute je ne vous ai point persuadé; car vous ne vous lassez +point de me dire que je loue trop, que je suis exagérée, outrée, hors de +mesure; il fallait donc vous prouver que j'étais fondée à aimer, à +admirer; et ce n'est point avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est +avec de l'âme. Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, +mais que je sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez +jamais dire: _cela est bon, cela est mauvais_; mais je dis mille fois +car jour: J'aime. Oui, j'aime, et j'aimerai à aimer tant que je +respirerai, et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en +parlant de ses neveux: _J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de +l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bête_. Oui, elle +avait raison, et je dirai comme elle: j'aime la moutarde parce qu'elle +est forte, et j'aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec +cette voracité d'affections et de goûts, vous croiriez qu'il n'y a rien +ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me déplaire, me +repousser. Oh mon Dieu! je ne finirais pas si j'entrais dans tous les +détails; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est +antipathique: d'abord les vers qui n'ont que le mérité d'être bien +faits, et qui sont vides de pensées et de sentiments, comme ceux de M. +De.....; les comédies qui sont vides d'intérêt et d'esprit, et qui sont +écrites d'un ton trivial, comme celles de M.....; ou celles qui ont une +espèce de jargon qui ne peut être intelligible que pour la coterie de +l'auteur, comme celles de M.....; les tragédies dont le sujet est +passionné, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou +quelquefois barbare, comme celles de M..... Enfin, je vous dirai, car il +faut finir, que le _maniéré_, et même le _fin_, et surtout le _fade_, +est pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dégoût mortel, avec cette +différence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de +m'être antipathiques en me devenant nécessaires, et que le reste m'est +et me sera également odieux dans tous les temps. A l'égard de mon +attrait et de mon éloignement pour les personnes, il est absolument +analogue à mes goûts ou à mon aversion pour les choses. J'aime mieux une +bête qu'un sot; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel; +j'aime mieux une femme tendre qu'une femme raisonnable; je préfère la +rusticité à l'affectation; j'aime mieux la dureté que la flatterie; je +préfère, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicité et la bonté, +mais surtout la bonté. Voilà la vertu qui devrait animer tout ce qui a +la puissance ou la richesse. C'est aussi la vertu qui convient aux +faibles et aux malheureux; enfin, c'est la bonté qui supplée à tout; et +dût-on en abuser, et dussé-je en souffrir, je n'hésiterais pas, si on me +donnait le choix d'avoir ou la bonté de madame Geoffrin ou la beauté de +madame de Brionne: je dirais: Donnez-moi la bonté, et je serai aimée; +voilà le premier, et si je me laissais aller, je dirais l'unique bien +dont je veuille. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore, +c'est d'aimer; mais la bonté est déjà une affection de l'âme, et avec +cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah! +l'on aime donc longtemps! ah! l'on doit aimer toujours! et avec ce degré +de bonté que je loue, que j'envie, on pourrait se passer du plaisir des +passions. L'âme serait sans cesse en activité, et n'est-ce pas là le +plus grand charme de la vie? + +«Mais dites-moi si ce n'est pas à vous que je dois souhaiter cette +passion jusqu'à l'excès. Que de bonté ne vous faudra-t-il pas pour lire +cette longue, froide et fatigante apologie! Ah! vous voilà revenu à +jamais de m'accuser; mon exagération est encore moins insupportable que +ma justification: mais aussi j'y ai été poussée; tous mes chers amis +m'accablent; j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce +qu'ils appellent ma folie et mes disparates, n'est autre chose que la +raison ou le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la conséquence de +tout ceci? quel en est le résultat? Voulez-vous que je vous le dise à +l'oreille?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous +aurais découvert le secret de mon âme. Adieu; condamnez-moi, +critiquez-moi, mais aimez-moi; je me louerai de votre bonté, et je ne +sentirai qu'elle[167].» + + +FIN + + + + +NOTE DES ÉDITEURS[168] + +POUR SERVIR DE COMPLÉMENT A LA VIE DE ROSSINI + + +Si jamais il est nécessaire de recommander aux lecteurs d'un livre de se +reporter à l'époque où ce livre fut écrit, c'est assurément lorsqu'il +s'agit, comme dans l'ouvrage qui précède, de la biographie d'un homme de +génie, composée et publiée à un moment où cet homme, à peine âgé de +trente et un ans, n'était pas encore arrivé à l'apogée de sa gloire. +C'est pour cela surtout que nous avons cru devoir compléter la _Vie de +Rossini_, par un simple et rapide résumé des faits les plus importants +qui ont signalé la carrière de cet homme vraiment extraordinaire, depuis +1823 jusqu'à nos jours. + +On a vu (chap. XXXIX) que Rossini devait aller à Londres en 1824, et +l'on se rappelle sans doute aussi les prédictions que Stendhal fait un +peu plus loin au héros de son livre, pour le cas où celui-ci viendrait +résider à Paris. Le voyage à Londres, en projet lors de la publication +de l'ouvrage, et le séjour à Paris, eurent lieu en effet, et voici, +suivant des renseignements devenus aujourd'hui historiques, ce qu'il +advint de cette émigration du maestro de Pésare. + +C'est peu de temps après la représentation de _Semiramide_, donnée à +Venise pendant le carnaval de 1823, et blessé, dit-on, du peu de succès +de ce chef-d'œuvre, que Rossini se rendit à Londres, en passant par +Paris, où il ne demeura que peu de jours, parce qu'un engagement +l'appelait immédiatement en Angleterre. Son succès fut grand pendant les +cinq mois qu'il passa à Londres, au moins, si l'on en juge par la somme +énorme que lui rapporta son séjour dans cette capitale, où l'on sait que +l'admiration se manifeste surtout par des couronnes de bank-notes. Le +produit de ses concerts et de ses leçons ne s'éleva pas à moins de deux +cent mille francs, somme à laquelle il faut ajouter celle de deux mille +livres sterling (cinquante mille francs) qui lui fut offerte par une +réunion de membres du parlement. + +Au mois d'octobre de la même année, Rossini arriva à Paris, pour y +prendre, aux termes des conventions passées entre lui et le ministre de +la maison du roi, la direction de la musique du Théâtre-Italien. Ses +engagements lui imposaient l'obligation d'écrire non-seulement pour le +Théâtre-Italien, mais encore pour l'Opéra français, et le nombre +d'ouvrages stipulés devait faire espérer à nos deux théâtres lyriques +une imposante série de chefs-d'œuvre. Mais déjà le maître, on l'a vu +dans le livre même de son enthousiaste biographe, avait commencé à +adopter le système des pastiches, c'est-à-dire des marqueteries +musicales composées de morceaux empruntés à ses anciens ouvrages, et +mêlés à quelques morceaux entièrement neufs; on n'a pas oublié cette +phrase de Stendhal: «A Londres, Rossini, loin du théâtre de sa gloire, +n'en aura que plus de facilité à donner de la vieille musique pour +nouvelle; son défaut naturel va se renforcer.» Confessons cependant qu'à +cet égard l'auteur de _Semiramide_ en usa chez nous avec la plus grande +franchise, soit par parti pris de loyauté, soit par conscience de la +difficulté de tromper complètement les érudits du dilettantisme +parisien. + +Son premier ouvrage fut écrit en italien; c'est un opéra de +circonstance, représenté en 1825, à propos du sacre de Charles X; il +est intitulé: _il Viaggio a Reims_. Cet opéra eut surtout le singulier +mérite d'être exécuté de la façon la plus merveilleuse par mesdames +Pasta, Mombelli, Cinti (depuis madame Damoreau), et MM. Zuchelli, +Donzelli, Bordogni, Pellegrini et Levasseur. Une direction transitoire, +qui a eu, en 1848, la malencontreuse idée de le reprendre, a mis la +génération actuelle à même d'apprécier la faiblesse de ce léger essai, +essai qui a fourni pourtant au compositeur un des plus beaux morceaux du +_Comte Ory_. + +Heureusement Rossini n'en resta pas là. L'année suivante, en 1826, il +arrangea pour l'Opéra français son _Maometto Secondo_; le nouvel ouvrage +fut intitulé: _le Siège de Corinthe_, et obtint un grand succès. La +partition italienne avait été complètement remaniée; plusieurs morceaux +disparurent et furent remplacés par des morceaux entièrement neufs; on +peut citer entre autres le grand air chanté par madame Damoreau, et +l'admirable scène de la bénédiction des drapeaux au troisième acte. +Ainsi que nous l'avons dit, tout le monde sut, dès l'abord, à quoi s'en +tenir sur la part à faire à la musique ancienne et à la musique nouvelle +dans cette œuvre, en somme fort remarquable. + +Il en fut, de même, en 1827, de l'arrangement du _Mosè_ italien qui +nous valut le _Moïse_ en quatre actes, accueilli avec un si grand +enthousiasme au grand Opéra. Ici toutefois, il faut le dire, la part de +la musique écrite spécialement pour l'œuvre nouvelle fut beaucoup plus +considérable. Ainsi, le premier acte presque tout entier, les délicieux +airs de danse et le colossal finale du troisième acte, enfin l'admirable +air de soprano avec chœurs du quatrième acte sont tout à fait étrangers +à la partition italienne, et suffiraient à eux seuls pour constituer un +véritable et grand chef-d'œuvre. Du reste, quel qu'ait été le succès +obtenu par _Moïse_ lors des premières représentations, on peut affirmer +que jamais cet immortel opéra ne fut aussi vivement apprécié, aussi +unanimement compris et applaudi qu'il l'est aujourd'hui. Il était +peut-être nécessaire, pour que la grande musique de Rossini, pour que +des œuvres telles que _Semiramide_, _Otello_, _Moïse_ et _Guillaume +Tell_ devinssent accessibles à la masse du public français, il fallait +peut-être, disons-nous, que ce public apprît à étudier et à comprendre +les œuvres de haute portée, à se familiariser avec les morceaux de grand +développement, comme il a dû forcément le faire depuis vingt ans à +l'école des grandes compositions modernes. + +Le _Comte Ory_, qui fut représenté en 1828, contient, ainsi que nous +venons de le dire, des fragments de l'opéra italien _il Viaggio a +Reims_; on y trouve en outre quelques morceaux empruntés à d'autres +partitions de Rossini, entre autres un air de _Metilde di Shabran_; mais +la majeure partie de l'ouvrage est entièrement nouvelle, et l'ensemble +forme un tout si parfaitement homogène, si merveilleusement en harmonie +avec le genre et les situations du livret qu'on croirait véritablement +que la musique de cet opéra a été écrite d'un bout à l'autre d'un seul +jet et sous l'inspiration même du sujet. Nous n'hésitons pas à proclamer +cette partition digne de figurer à côté des ouvrages les plus célèbres +du maestro; c'est depuis l'introduction jusqu'au trio final un ravissant +chef-d'œuvre de grâce, d'esprit, d'ironie, un véritable type de ce que +devrait toujours être la musique française. Pourtant, le _Comte Ory_ n'a +jamais obtenu un grand succès sur notre première scène lyrique; fort +goûté dans les théâtres de province et dans les salons, il est resté +trop souvent éloigné du répertoire du grand Opéra, probablement en +raison des difficultés que présente l'exécution rarement complète et +satisfaisante, et aussi des habitudes du public, séduit par les +splendeurs de mise en scène des grands ouvrages en cinq actes. + +Enfin, en 1829, vint _Guillaume Tell_, la plus admirable, sans +contredit, des compositions de Rossini, chef-d'œuvre entre les +chefs-d'œuvre, celui de tous dans lequel éclate à chaque phrase dans +toute sa magnificence le puissant génie de l'immortel maître. Là, en +effet, brillent toutes les hautes qualités qui sont l'apanage des grands +artistes. La passion, le sentiment héroïque, la tendresse dans ce +qu'elle a de plus poétique et de plus élevé, l'amour filial et le +désespoir dans ce qu'ils ont de plus poignant, puis aussi la grâce, +l'élégance et un incomparable sentiment de la nature, exprimé par les +mélodies les plus exquises, les plus poétiquement inspirées. Les chœurs +de _Guillaume Tell_ sont des poëmes divins, de même que le grand trio du +second acte est à lui seul tout un drame. Nous ne voulons point +entreprendre une analyse détaillée de cette partition, comme l'a fait +Stendhal pour _Cenerentola_ et la _Gazza ladra_, mais nous estimons que +si l'auteur de la _Vie de Rossini_ eût étudié le dernier chef-d'œuvre de +son héros comme il avait étudié les premiers, il lui eût consacré un +volume tout entier. + +_Guillaume Tell_ joue un rôle très important dans la vie du maestro; +c'est au tiède accueil fait à cet ouvrage par le public parisien qu'est +due en quelque sorte l'abdication de l'auteur. Il sentait, il avait +conscience qu'il avait produit un chef-d'œuvre; l'indifférence du public +le blessa profondément; il brisa sa plume, et, à peine âgé de +trente-sept ans, renonça à tout jamais à écrire pour le théâtre. En vain +l'immense succès de la reprise du chef-d'œuvre, à l'époque des débuts de +M. Duprez, vint-il venger l'auteur des injustes froideurs des premiers +juges; en vain les propositions les plus magnifiques allèrent-elles +trouver Rossini dans sa retraite, sa résolution fut irrévocable. Voici, +du reste, suivant un biographe, en quels termes il l'avait lui-même +formulée: + +«Un succès de plus n'ajouterait rien à ma renommée; une chute pourrait y +porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, et je ne veux pas m'exposer +à l'autre.» + +Des gens qui prétendent connaître à fond le caractère de l'illustre +compositeur, assurent que sa paresse fut de moitié avec son amour-propre +pour le rendre inébranlable dans ses projets de silence. Pourtant, ce +silence fut rompu à diverses reprises, mais seulement pour la +composition d'un _Stabat mater_, magnifique essai de musique religieuse, +dans lequel on admire particulièrement le _pro peccatis_ et +l'_inflammatus est_, et pour l'improvisation de quelques chœurs et de +quelques mélodies détachées, dont on trouvera les titres dans le +catalogue général de ses œuvres, placé à la fin de cette note. Quant à +l'arrangement du _Robert Bruce_, représenté à l'Opéra en 1846, on +assure, et il y a quelque lieu d'ajouter foi à cette affirmation, qu'il +n'en a pas écrit une seule note; il se serait borné, dit-on, à approuver +les emprunts faits à ses divers ouvrages, la _Donna del Lago_, _Bianca e +Faliero_, _Torvaldo e Dorlisca_, _Ermione_, _Armide_, etc., pour la +composition de ce pastiche, ainsi que les récitatifs et les quelques +rentrées d'orchestre ajoutés par un compositeur français. Quoi qu'il en +soit, cet ouvrage, composé de morceaux très remarquables, était de +nature à obtenir un grand succès, et serait encore aujourd'hui vivement +applaudi, s'il était soutenu par une exécution digne de sa valeur. Quand +Rossini se décida à ne plus écrire pour le théâtre, et plus tard à +quitter la France, qui avait accueilli son génie avec tant +d'enthousiasme et sa personne avec tant de sympathie, il est +vraisemblable qu'il n'obéit point seulement à un mouvement +d'amour-propre; un autre motif assez délicat le brouilla, dit-on, avec +cette ville de Paris, où il se plaisait infiniment et dont il avait +fait sa seconde patrie, sa patrie d'adoption. Voici ce que raconte à ce +sujet M. Fétis[169]. + +«La place de directeur du Théâtre-Italien qu'on avait donnée à Rossini, +lorsqu'il arriva à Paris, ne convenait point à sa paresse. Jamais +administration dramatique ne se montra moins active, moins habile que la +sienne. La situation de ce théâtre était prospère lorsqu'il y entra: +deux mois lui suffirent pour la conduire à deux doigts de sa perte; car +la plupart des bons acteurs s'étaient éloignés, et le répertoire était +usé, sans que le directeur se fût occupé de remplacer les uns et de +renouveler l'autre. Malgré ses préventions aveugles pour Rossini, M. de +La Rochefoucault finit par comprendre qu'un homme de ce caractère était +le moins capable de conduire une administration, et, de concert avec +lui, il le nomma intendant général de la musique du roi et _inspecteur +général du chant en France_, sinécures grotesques qui ne lui imposaient +d'autre obligation que celle de recevoir un traitement annuel de vingt +mille francs, et d'être pensionné si, par des circonstances imprévues, +ses _fonctions_ venaient à cesser. Ces arrangements, si favorables au +compositeur, avaient pour but de l'obliger à écrire pour l'Opéra[170], +mais ils lui laissaient la propriété de ses ouvrages et ne diminuaient +nullement le produit qu'il devait en tirer. Si les choses fussent +demeurées en cet état, Rossini aurait fait succéder à _Guillaume Tell_ +cinq ou six opéras; mais la révolution, qui précipita du trône Charles X +et sa dynastie, au mois de juillet 1830, rompit les liens qui +attachaient l'artiste au monarque, et le rendit à sa paresse, en le +privant de son traitement. Dès lors, une discussion s'éleva pour la +pension de six mille francs réclamée par Rossini. La révolution de +juillet, disait-il, était certainement le moins prévu des événements qui +devaient faire cesser ses fonctions; il demandait donc le dédommagement +stipulé pour ce cas. De leur côté, les commissaires de la liquidation de +la liste civile prétendaient assimiler son sort à celui des autres +serviteurs de l'ancien roi, qui, privés de leurs emplois, avaient aussi +perdu tous leurs droits; mais le malin artiste avait obtenu, comme un +titre d'honneur, que l'acte de ses engagements avec la cour fût signé +par le roi lui-même, et par là avait rendu personnelles les obligations +de Charles X envers lui; cette habile manœuvre lui valut le gain de son +procès. + +«Pendant les cinq ou six années que durèrent les contestations à ce +sujet, Rossini avait continué à résider à Paris. Par son influence, deux +de ses amis avaient obtenu le privilège de l'Opéra italien; ils +l'avaient admis au partage des bénéfices considérables de cette +entreprise, sous la seule condition de donner quelques soins au choix +des opéras et des chanteurs, et d'assister aux dernières répétitions des +ouvrages nouveaux. Depuis cette association, où tout était profit pour +lui, Rossini s'était retiré dans un misérable logement situé dans les +combles du Théâtre-Italien[171]. C'était là qu'allaient le trouver les +premiers personnages du pays, et qu'il les faisait souvent attendre +longtemps dans une antichambre; c'était pour aller le visiter dans ce +chenil que l'ex-empereur du Brésil don Pedro, montait les degrés d'une +sorte d'échelle placée dans une profonde obscurité. Rossini s'excusait +d'une situation si peu faite pour un artiste tel que lui, sous le +prétexte de la perte de ses revenus, et de la nécessité de vivre avec +économie. Personne n'était dupe de cette comédie, car tout le monde +savait que la riche dot de sa femme, les sommes considérables qu'il +avait rapportées d'Angleterre, le produit des représentations de ses +ouvrages à l'Opéra, la vente de ses partitions et les affaires +excellentes où ses amis MM. Rothschild et Aguado l'avaient admis, lui +avaient constitué une fortune opulente. Il vivait dans un grenier à +Paris, mais à Bologne il avait un palais où étaient rassemblés des +objets d'art, de belles porcelaines et la somptueuse argenterie de +l'ancien ambassadeur Mareschalchi. En 1836, il retourna en Italie, dans +le dessein d'y faire un voyage seulement, et de visiter ses propriétés; +mais son séjour s'y prolongea, et l'incendie du Théâtre-Italien, où +périt un de ses associés[172], le décida à s'y fixer.» + +Depuis lors, Rossini vit dans les délices de ce _dolce farniente_, qu'il +adore, voyageant de temps à autre dans l'intérieur de la péninsule, +allant de Bologne à Milan, à Venise, à Florence, à Rome, à Naples; il +n'a fait qu'un seul voyage en France, il y a une douzaine d'années, et +les témoignages d'admiration et de respect dont il a été entouré n'ont +réussi ni à lui faire rompre le silence en faveur d'un de nos théâtres, +ni à le ramener dans le pays où il serait le mieux à même de jouir de sa +gloire. Car, chose remarquable, l'Italie, avide de musique nouvelle, +quelle qu'elle soit, néglige fort les œuvres du puissant génie qui +domine de si haut l'art lyrique contemporain; l'Allemagne le goûte fort, +il est vrai, aujourd'hui, mais le représente rarement. Paris est de +toutes les capitales du monde celle où le nom et la musique de Rossini +excitent toujours le plus d'enthousiasme, celle aussi où ses opéras sont +relativement exécutés avec le plus d'éclat et de pompe, sinon avec la +plus complète perfection. + +On a dit que Rossini était devenu indifférent à sa gloire musicale; il y +a tout lieu de croire qu'on s'est trompé; on aura pris pour de +l'indifférence quelque saillie ironique du spirituel auteur d'_il +Barbiere_. Voici, dans ce genre, une anecdote qui nous paraît assez bien +caractériser l'esprit volontiers mystificateur du grand maestro. + +Un de nos amis se trouvait un jour, il y a une dizaine d'années, dans le +bureau du secrétaire de la légation française à Rome, attendant un +renseignement; il vit entrer un assez gros homme qu'à sa tournure, à sa +mise et à son parapluie sous le bras, on aurait aisément pris pour un +bon bourgeois romain, mais en qui il reconnut aussitôt l'auteur de +_Guillaume Tell_. Retiré dans un angle de la salle, notre ami se prit à +examiner le grand compositeur et à rechercher sur ce visage charnu, sur +cette physionomie sensuelle, les lignes et les caractères du génie +musical. Pendant ce temps-là, Rossini s'était approché du secrétaire, +pour faire viser le passe-port d'une dame française qui se rendait à +Naples. Le visa et le cachet apposés sur la feuille, on la rendit au +gros homme, qui remercia, la mit dans sa poche et se dirigea vers la +porte. Tout à coup, et comme ayant l'air de se raviser, il se retourna +du côté du secrétaire, qui, jusque-là, n'avait paru faire aucune +attention à lui: + +--A propos, monsieur, lui dit-il en français, auriez-vous quelques +commissions pour Naples; j'y accompagne madame N..., je m'en chargerais +avec plaisir. + +Le secrétaire regarda avec étonnement cet étrange monsieur qui, sans +être connu de lui, venait ainsi à brûle-pourpoint lui faire de pareilles +offres de services. + +--Mais non, monsieur, lui répondit-il, d'un ton qui voulait dire en même +temps: Voilà un plaisant original! + +--Oh! vous pourriez m'en charger sans crainte, reprit le gros homme, en +mettant la main sur le bouton de la porte, vous avez peut-être entendu +parler de moi en France; je suis monsieur Rossini... un ancien +compositeur de musique. + +Le secrétaire se leva pour le saluer et s'excuser; mais Rossini avait +déjà fermé la porte sur lui, et il se sauvait en riant. + +Espérons que tout ancien compositeur de musique qu'il se dit, Rossini +n'aura pas consacré exclusivement ses loisirs à la pêche et aux bons +mots, et qu'un jour viendra où il y aura encore une page glorieuse à +ajouter à cette biographie. + + + + +LISTE CHRONOLOGIQUE + +DES COMPOSITIONS DE ROSSINI + +(Cette liste complète celle qu'a donnée Stendhal, page 237.) + + 1. _Il pianto d'Armonia_, cantate, 1808. + 2. Symphonie à grand orchestre, 1809. + 3. Quatuor pour deux violons, alto et basse, 1809. + 4. _La Cambiale di matrimonio_, opéra, 1810. + 5. _L'Equivoco stravagante_, opéra, 1811. + 6. _Didone abbandonata_, cantate, 1811. + 7. _Demetrio e Polibio_, opéra, 1811. + 8. _L'Inganno felice_, opéra, 1812. + 9. _Ciro in Babilonia_, opéra, 1812. + 10. _La Scala di seta_, opéra, 1812. + 11. _La Pietra del paragone_, opéra, 1812. + 12. _L'Occasione fa il ladro_, opéra, 1812. + 13. _Il Figlio per azzardo_, opéra, 1813. + 14. _Tancredi_, opéra, 1813. + 15. _L'Italiana in Algeri_, opéra, 1813. + 16. _L'Aureliano in Palmira_, opéra, 1814. + 17. _Egle e Irene_, cantate inédite, 1814. + 18. _Il Turco in Italia_, opéra, 1814. + 19. _Elisabetta_, opéra, 1815. + 20. _Torvaldo e Dorlisca_, opéra, 1816. + 21. _Il Barbiere di Siviglia_, opéra, 1816. + 22. _La Gazetta_, opéra, 1816. + 23. _Otello_, opéra, 1816. + 24. _Teti e Peleo_, Cantate, 1816. + 25. _Cenerentola_, opéra, 1817. + 26. _La Gazza ladra_, opéra, 1817. + 27. _Armide_, opéra, 1817. + 28. _Adelaïde di Borgogna_, opéra, 1818. + 29. _Mosè_, opéra, 1818. + 30. _Ricciardo e Zoraïde_, opéra, 1818. + 31. _Ermione_, opéra, 1819. + 32. _Edoardo e Cristina_, opéra, 1819. + 33. _La Donna del lago_, opéra, 1819. + 34. Cantate pour la fête du roi de Naples, 1819. + 35. _Bianca e Faliero_, opéra, 1820. + 36. _Maometto II_, opéra, 1820. + 37. Cantate pour l'empereur d'Autriche, 1820. + 38. _Metilde di Shabran_, opéra, 1821. + 39. _La Riconoscenza_, cantate, 1821. + 40. _Zelmira_, opéra, 1822. + 41. _Il Vero omaggio_, cantate, 1822. + 42. _Semiramide_, opéra, 1823. + 43. _Sigismundo_, opéra, 1823. + 44. _Il Viaggio a Reims_, opéra, 1825. + 45. _Le Siège de Corinthe_, opéra, 1826. + 46. _Moïse_, opéra, 1827. + 47. _Le comte Ory_, opéra, 1828. + 48. _Guillaume Tell_, opéra, 1829. + 49. Une messe, 1832. + 50. _Les Soirées musicales_, douze morceaux de chant, 1840. + 51. Quatre ariettes italiennes, 1841. + 52. _Stabat mater_, 1842. + 53. _La Foi, l'Espérance et la Charité_, trois chœurs, 1843. + 54. _Robert Bruce_, opéra, 1846. + 55. Stances à Pie IX, 1847. + + + + +APPENDICE + +NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MOZART[173] + + +Les Italiens se moquent beaucoup des Allemands; ils les trouvent +stupides, et en font cent contes plaisants. J'offensais le patriotisme +d'antichambre et me faisais des ennemis, lorsque je leur disais: +qu'avez-vous produit dans le XVIIIe siècle d'égal à Mozart, à +Frédéric le Grand et à Catherine? + +Wolfgang Mozart, celui des hommes chez qui la présence du génie a été le +moins voilée par les intérêts prosaïques de la vie, naquit à Salzbourg, +jolie petite ville située au milieu des montagnes pittoresques et +couvertes de forêts, qui forment au nord le revers des Alpes d'Italie. +Il fut un enfant célèbre; dès l'âge de six ans, son père le promenait en +Europe pour tirer parti de son habilité étonnante sur le piano. + +Mozart vécut à Munich, où il se maria, et à Vienne, où il fut toujours +fort mal payé par Joseph II qui affectait de préférer la musique +italienne. + +Il nous reste de Mozart neuf opéras avec des paroles italiennes: + +_La Finta semplice._ + +_Mitridate_, Milan, 1770. + +_Lucio Silla_, Milan, 1773. + +Ce sont deux ouvrages probablement médiocres et savants pour l'année +1773. Mozart, à l'âge de dix-sept ans, aurait-il osé s'écarter du style +à la mode? C'eût été l'infaillible moyen de se faire siffler par les +amateurs à goût _appris_, qui partout forment l'immense majorité et la +majorité bruyante. C'est surtout à cause de ces gens-là qu'il serait +utile que, dans les discussions sur les arts, les journaux eussent le +sens commun. + +_La Giardiniera._ + +_Idomeneo._ + +Mozart écrivit cet opéra à Munich en 1781; il était alors éperdument +amoureux. Je ne connais pas assez _Idoménée_ pour dire si l'on y trouve +une nuance particulière de tendresse et de mélancolie. + +_Le Nozze di Figaro_, 1787. + +_Don Giovanni_, Prague, 1787. + +Je trouvai à Dresde, en 1813, le vieux bouffe Bassi, pour lequel avaient +été écrits, vingt-six ans auparavant, les rôles de Don Juan et du Comte +dans les _Nozze di Figaro_. On se moquerait de moi si je parlais de la +curiosité respectueuse avec laquelle je cherchais à faire parler ce bon +vieillard. M. Mozart, me répondait-il, (quel plaisir d'entendre dire M. +Mozart!) M. Mozart était un homme extrêmement original, fort distrait, +et qui ne manquait pas de fierté; il avait beaucoup de succès auprès des +dames, quoiqu'il fût de petite taille; mais il possédait une figure fort +singulière et des yeux qui jetaient un sort sur les femmes. A ce propos +M. Bassi me raconta trois ou quatre petites anecdotes que je ne placerai +pas ici. + +_Cosi fan tutte, opera buffa._ + +L'_air la mia Doralice_ du ténor est rempli de grâce; cela est bien +autrement touchant que les plus jolies choses de Paisiello; le _finale_ +surtout est délicieux à cause d'une certaine langueur voluptueuse qui +forme le vrai caractère du style de Mozart, quand il n'est pas fort et +terrible. C'est à cause de ces deux qualités réunies, le terrible et la +volupté tendre que Mozart est si singulier parmi les artistes; +Michel-Ange n'est que terrible, le Corrège n'est que tendre[174]. + +_La Clemenza di Tito_, 1792. + +Je ne sais si c'est à cause du goût affiché par Joseph II, mais Mozart, +à la fin de sa carrière, s'italianisait d'une manière sensible. Il y a +une distance immense de _Don Juan_ à la _Clemenza_. + +Mozart a laissé trois opéras allemands: + +_L'Enlèvement au Sérail_, 1782. _Le Directeur de Troupe_, et le +chef-d'œuvre intitulé: + +_La Flûte enchantée_, 1792. + +Le poëme a ce degré de charmante extravagance et de singularité piquante +qui prépare un triomphe facile aux littérateurs français, mais que nous +avons dit si souvent être favorable aux effets de la musique. Cet art se +charge d'ennoblir et de singulariser même les extravagances d'un génie +vulgaire. + +Mozart a laissé un nombre presque infini de chansons, de scène +détachées, de symphonies, et plusieurs messes, dont la plus célèbre est +celle de _Requiem_, qu'il fit dans la persuasion qu'il travaillait pour +ses propres funérailles, pressentiment qui fut accompli; il crut que +l'ange de la mort, caché sous la figure d'un vieillard, lui était venu +commander cet ouvrage. + +Mozart a su tirer un parti singulier des instruments à vent qui vont si +bien à la mélancolie du Nord. Un petit morceau d'une symphonie de +Mozart, orné par deux pages de phrases accessoires et explicatives, fera +toujours une ouverture admirable pour tout opéra moderne. Né le 27 +janvier 1756 Mozart cessa de vivre à Vienne le 5 décembre 1792 à +trente-six ans. Si Mozart eût vécu en France, il n'y eût jamais eu de +réputation, il était trop simple. + +Les poétiques ne sont d'aucune utilité directe aux artistes qui doivent +bien se garder de les lire; il faut d'abord qu'elles agissent sur le +public. Par exemple, s'il y avait en France une bonne théorie de la +sculpture, le public ne supporterait pas une statue de Louis XIV en +perruque et les jambes nues. + + + + +TABLE DU SECOND VOLUME + + +CHAP. XX. _La Cenerentola_ 1 + + La musique est incapable de parler vite 3 + La mélodie ne peut pas peindre à demi 4 + Charmant duetto entre le prince et son + valet de chambre 12 + Mœurs de Rome comparées à celles de + Paris 14 + Le bouffe de Paccini 16 + Le rire banni de France 21 + Le beau idéal en musique varie comme + les climats 23 + Trois opéras de Rossini terminés par un + grand air de la _prima donna_ 25 + +CHAP. XXI. _Velluti_ 28 + + Comparaison de Martin et de Velluti 33 + +CHAP. XXII. _La Gazza ladra_ 34 + + Son immense succès 37 + De l'ouverture de _la Gazza ladra_ 38 + Analyse musicale de cette pièce 40 + +CHAP. XXIII. Suite de _la Gazza ladra_, second + acte 61 + + De l'orchestre de Louvois 75 + La plupart des mouvements de Rossini + changés par le chef d'orchestre de + Louvois 75 + +CHAP. XXIV. De l'admiration en France, + ou du grand Opéra 77 + + Changements moraux et politiques en + France, de 1765 à 1823 78 + Napoléon maître absolu de la vérité 82 + Bon mot de Tortoni 84 + +CHAP. XXV. Les deux amateurs 89 + +CHAP. XXVI. _Mosè_ 97 + + Analyse musicale de cet opéra 101 + Effet prodigieux de la prière _Dal tuo + stellato soglio_ 107 + Comparaison de Rossini avec Goëthe 111 + +CHAP. XXVII. De la révolution opérée dans + le chant par Rossini 113 + + Comparaison entre Napoléon et Sylla 114 + Canova et le Sauvage, anecdote 118 + +CHAP. XXVIII. Considérations générales 122 + + Histoire de Rossini par rapport au chant 122 + +CHAP. XXIX. Révolution dans le système + de Rossini 127 + + Rossini bon chanteur 128 + Seconde manière de Rossini 134 + +CHAP. XXX. Talent suranné en 1840 135 + +CHAP. XXXI. Rossini se répète-t-il plus + qu'un autre? Détails de chant 138 + + Défaut du public de Louvois; obstacles à + son bon goût 139 + +CHAP. XXXII. Détails de la révolution opérée + par Rossini 144 + + Paganini, le premier violon de l'Italie 149 + +CHAP. XXXIII. Excuses. Originalité des voix + effacées par Rossini 151 + +CHAP. XXXIV. Qualités de la voix 166 + +CHAP. XXXV. Madame Pasta 171 + + Anecdote qui peint l'âme de cette admirable + cantatrice 191 + Lettres de Napoléon peignant l'amour le + plus passionné 193 + +CHAP. XXXVI. _La Donna del Lago_ 194 + + Gasconisme de Rossini 197 + +CHAP. XXXVII. De huit opéras de Rossini 200 + + _Adelaïde Borgogna_ 200 + _Armida_ 200 + _Ricciardo e Zoraide_ 201 + _L'Ermione_ 202 + _Maometto Secondo_ 202 + _Metilde di Sabran_ 202 + _Zelmira_ 203 + _Semiramide_ 203 + +CHAP. XXXVIII. _Bianca e Faliero_ 206 + +CHAP. XXXIX. _Odoardo e Cristina_ 209 + + Projet d'une liste de tous les morceaux + réellement différents, des opéras de + Rossini, des morceaux bâtis sur la + même idée, avec l'indication du duetto + ou de l'air où elle est présentée avec + le plus de bonheur 213 + +CHAP. XL. Du style de Rossini 215 + +CHAP. XLI. Opinion de Rossini sur quelques + grands maîtres ses contemporains.--Caractère + de Rossini 221 + +CHAP. XLII. Anecdotes 228 + + Paresse de Rossini 228 + Dernier mot 235 + + LISTE CHRONOLOGIQUE des Œuvres de + Gioacchino Rossini, né à Pesaro le 29 + février 1792 237 + +CHAP. XLIII. Utopie du Théâtre-Italien de + Paris 248 + + Recettes de ce théâtre 249 + Dépenses approximatives de ce théâtre 250 + Budget de l'opéra Italien de Londres 250 + Projet de donner l'Opéra-Buffa à l'entreprise, + avec une commission de surveillance 252 + Notes fournies par un ancien administrateur + des théâtres 253 + Comparaison entre les peintres de décorations + italiennes et les peintres français, + différence énorme entre les prix 253 + Commission administrative des théâtres + de Turin, Florence, Londres, Milan 254 + Projet d'une classe de chant italien au + Conservatoire, Pellegrini ou Zuchelli + professeur, et de mettre quatre pairs + de France riches à la tête de cette école 256 + Il serait bon de donner deux représentations + par mois au grand Opéra 257 + On devrait engager Rossini pour deux ans + à Paris 259 + Sujets que l'on devrait engager 260 + +CHAP. XLIV. Du matériel des théâtres en + Italie 261 + + Désignation d'une place superbe pour + construire à Paris une salle de spectacle + à l'instar de celle de Moscou 262 + Des théâtres dits de _cartello_ et leur + classement 264 + Viganò, ses ballets admirables 271 + On devrait appliquer au Théâtre-Français + l'usage de donner, comme en Italie, des + pièces nouvelles à des époques + déterminées 274 + Des décorations 276 + +CHAP. XLV. De _San-Carlo_ et de l'état moral + de Naples, patrie de la musique 279 + +CHAP. XLVI. Des gens du Nord, par rapport + à la musique 293 + + Des Allemands 294 + Des Anglais 296 + Des Écossais 297 + +NOTE des Éditeurs pour servir de complément + à la _Vie de Rossini_ 313 + +LISTE chronologique et complète de toutes + les compositions de Rossini 329 + +APPENDICE. NOTICE sur la vie et les ouvrages + de Mozart 332 + + +FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME + + + ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 4 JANVIER 1920 + SUR LES PRESSES + DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE + F. GRISARD, _Administrateur_ + 11, RUE DES MARCHERIES, 11 + ALENÇON (ORNE) + + +NOTES: + +[1] Ce qu'une lettre à écrire à une femme d'esprit que l'on aime un peu +est à l'égard de la simple conversation, la sculpture l'est à l'égard de +la peinture. Dans les deux genres, la grande difficulté est de ne pas +marquer trop ce qui ne mérite que d'être indiqué. + +[2] On se souvient de la cavatine d'_Otello_: le chant triomphe, et +l'accompagnement dit à Othello: Tu mourras. + +[3] _Le Faux Pourceaugnac, le Comédien d'Etampes_, les _Mémoires d'un +colonel de hussards,_ etc., le _Deceiver deceived_ de Drury-Lane, etc. +L'_high life_ dans toute l'Europe ne vit que de vanité. C'est pour cela +peut-être que cette classe, la seule qui cultive la musique hors de +l'Italie, a le cœur si anti-musical, et qu'en revanche elle a tant de +goût pour les livres français. + +Les _Contes moraux_ de Marmontel sont le sublime de l'esprit et de la +délicatesse pour un grand seigneur de Pétersbourg. (_De la Russie_, par +Passovant et Clarke.) + +[4] Édition de 1854: «Le prince déguisé avec Cenerentola.» N. D. L. E. + +[5] Lorsque je cite hardiment un mauvais vers d'un libretto italien au +public le plus difficile de l'Europe, on sent bien que mon unique +prétention ne peut être que de rappeler la _cantilena_ et +l'accompagnement que Rossini a faits sur ce vers. Comment obtenir un tel +résultat d'un lecteur qui depuis six mois n'est pas allé aux Bouffes? Je +récuse donc tout lecteur qui, dans les six mois qui ont précédé la +lecture de cette note, n'est pas allé à Louvois au moins dix fois, et +n'a pas lu depuis deux ans un livre de discussion sérieuse sur les +principes des Beaux-Arts, par exemple l'ouvrage de M. l'abbé Dubos sur +_la poésie et la Peinture_, ou les _Principes du Goût_ de Paine Knight, +ou le _Traité du Beau_ d'Alison, ou quelque traité allemand sur ce que +nos voisins appellent l'esthétique. + +[6] Empoisonnement de l'honnête Ganganelli, qui, placé à une fenêtre de +son palais de Montecavallo éclairée par le soleil, s'amusait à éblouir +les passants avec la réverbération d'un miroir. Singulier effet du +poison jésuitique! + +[7] Ces mœurs sont peintes admirablement et avec une naïveté singulière +dans les seize comédies de Gherardo de'Rossi. A l'exception des grandes +inconvenances sociales, telles que l'incendie par vengeance, +l'empoisonnement et autres événements trop forts pour la comédie, et +dont la peinture, comme chose possible dans les États de Sa Sainteté, +aurait pu compromettre la tranquillité de M. de'Rossi, qui est banquier +à Rome, tout y est. Ces comédies et les _Confessions de Carlo Gozzi_ +sont les pièces justificatives de tout ce qu'on avance ici sur ce pays +singulier, qui, au milieu de la _sécheresse_ moderne, produit encore des +Canova, des Viganò, des Rossini, tandis que nous n'avons, à quelques +expressions près, que des charlatans plus ou moins adroits à courir la +pension. + +[8] «Tenez le prince en gaieté, moi je vais à la cave.»--On dit en +Italie, d'une voix qui ne se fait pas entendre: _Canta in cantina_. + +[9] «Je crois déjà voir tel de mes voisins qui me prend à part dans un +coin, et me dit: Monsieur le baron, daigneriez-vous présenter ce placet +à votre royale fille? _Voilà pour prendre le chocolat_; et à l'instant +une quadruple me tombe dans la main. Je réponds: Ce n'est pas le crédit +qui me manque, mais votre quadruple est-elle de poids?» + +Telles sont les mœurs de la malheureuse Rome, telles sont les +plaisanteries qui n'y sont pas sifflées! telle est la manière de traiter +les affaires dans les États du pape! A Paris, nous avons plus de +délicatesse. Deux jeunes gens qui taisaient de grandes et bonnes +affaires avec le ministre de la ***, pensèrent qu'ils pourraient doubler +la quantité des bordereaux fictifs qu'ils présentaient tous les mois à +la signature, s'ils parvenaient à faire un cadeau agréable au citoyen +ministre. Après avoir couru quelque temps les environs de Paris, ils +trouvèrent enfin un château fort agréable, au milieu d'une jolie terre, +non loin de Mon..... Nos jeunes gens achètent la terre, et font arranger +le château dans le goût le plus moderne et avec toute l'élégance +possible. Quand toutes les réparations furent achevées, les parquets +cirés, les pendules montées, l'un des fournisseurs dit à son ami: +Jouissons huit jours de notre château avant de le donner au ministre, le +résultat de cette idée lumineuse fut la présence de vingt jolies femmes +et de leurs amis, de grands dîners tous les jours, des bals tous les +soirs. Enfin le terme fatal arrive; l'un des amis prend tristement les +clefs du château et va les présenter au citoyen ministre. «Le château +sera humide.» Telles sont les seules paroles du ministre en recevant le +cadeau.--«Impossible citoyen ministre, nous avons pris la précaution de +l'habiter huit jours avant de vous l'offrir.» Et avec quelles gens +l'avez-vous habité?--«Ma foi, avec des hôtes fort aimables, avec nos +amis ordinaires.»--«C'est-à-dire, reprend le ministre en fronçant le +sourcil, que vous avez osé introduire des femmes suspectes dans mon +château; je vous trouve, je l'avoue, d'une rare impertinence. Allez, +citoyen, et à l'avenir sachez garder plus de respect pour un ministre.» +A ces mots, le fournisseur s'éclipse et le citoyen ministre demande ses +chevaux pour aller à sa terre. + +[10] 1 «Fût-elle cachée dans le sein de Jupiter.» On voit que la +mythologie est la providence des mauvais poëtes, en Italie comme en +France. + +[11] Nous avons réduit nos meilleurs acteurs comiques Samson et Monrose, +à n'être que des gens qui nous répètent un bon conte _que nous savons_. +Notre sourcilleuse pruderie ne veut rien d'imprévu. Le seul Potier a +peut-être le privilège de nous faire rire _sans conséquence_. C'est que +nous pouvons mépriser son genre à notre aise. + +[12] Je m'attends bien que, si les littérateurs français lisent cette +page, ils vont s'écrier en colère: Mais nous rions beaucoup! Il n'y a +même que le Français en Europe qui sache rire! + +[13] le prince de Darmstadt rappelle les beaux jours de l'empereur +Charles VI, qui passait pour le premier contre-pointiste de ses États. +Ce prince, ami des arts, ne manque pas une répétition de son Opéra, et +bat la mesure dans sa loge; il a donné son ordre à tous les musiciens de +son orchestre, qui est excellent. + +[14] L'un des cent opéras de Joseph Mosca. + +[15] En septembre 1823, Velluti chante à Livourne l'opéra de Morlacchi, +intitulé _Tebaldo e Isolina_, où se trouve la célèbre romance. + +[16] Cette _stagione_ commence le 10 avril; la _stagione_ du carnaval, +le 26 décembre, seconde fête de Noël; et celle de l'automne, le 15 août. + +[17] Voir les dissertations imprimées à Berlin sur cette ouverture en +1819. + +[18] Ce commencement du premier acte a le caractère des Poésies de +Crabbe, quelquefois l'énergie des Ballades de Burns. + +[19] C'est le même principe que pour les tableaux du Corrège et les +marbres antiques. Il y a une description du _beau_ qui convient à tous +les arts, depuis un duetto bouffe jusqu'à l'architecture de l'intérieur +d'une prison. Des pilastres grecs dans une prison consolent. + +[20] Si l'on supprime une mesure de la première phrase que chante +Ninette, on sent qu'il manque quelque chose; ce qui n'a guère lieu chez +Rossini que dans les mouvements de valse, du moins dans les opéras de sa +_seconde manière_. + +[21] Opéra célèbre en France il y a vingt ans; c'est le sujet si beau +d'une fille-mère, abandonnée par son amant. Comparez l'air de Rossini +avec _la Famille suisse de Weigell_, chef-d'œuvre de simplicité +allemande qui parut trop simple au public de Milan en 1819. + +[22] Je vois les juifs de Pologne comme les voleurs d'un autre genre de +_Fondi_, au royaume de Naples; la faute, l'unique faute est aux +gouvernements dont l'imprévoyance _crée_ de tels êtres. Les juifs +français, depuis Napoléon, sont comme les autres citoyens, seulement un +peu plus avares. + +[23] Malheureux! s'écrie le capitaine, et il se jette sur moi l'épée à +la main. + +[24] _Magis sine vitiis quam cum virtutibus_. Un talent calculé pour les +Parisiens de 1810, c'était celui de madame Barilli. Le public de Louvois +a fait depuis des progrès immenses, ce qui ne veut point dire que +l'excellente Barilli n'eût encore aujourd'hui un fort beau succès. +Quatre ou cinq cents personnes de Paris ont fait l'éducation de leur +oreille, et sont d'aussi bons juges que les dix mille spectateurs qui +fréquentent les théâtres de San-Carlo ou de la Scala. + +[25] Plus pompeux que touchant. Le style de Paul Véronèse ou de Buffon. +Ce style est le _sublime_ des cœurs froids. Il fait beaucoup d'effet en +province. + +L'harmonie du commencement de ce duetto rappelle l'introduction du +_Barbier_. On adresse le même reproche à quelques parties du _finale_ du +premier acte. Il y a des ressemblances entre l'air _Mi manca la voce_ de +_Mosè_ et le quintetto + + Un Padre, una figlia. + +On dit que le morceau qui suit la condamnation de Ninetto rappelle un +chœur de la Vestale: _Détachez ces bandeaux_. + +[26] Il ne fallait pas faire un soldat français si tremblant _en +paroles_. L'auteur du Libretto n'a pas songé à la vanité du pays où il +place la scène de son ouvrage; il a peint un malheureux avec vérité. +Voilà la grossièreté que les connaisseurs français reprochent aux +personnages du Guerchin. + +[27] «Nous voici seuls: amour seconde ma flamme et mes vœux. Belle +Ninette, si vous n'êtes pas barbare, daignez m'accorder une place dans +votre cœur.» + +[28] Voir les admirables Mémoires de mistress Hutchinson, et les procès +de Sidney et de tant d'autres. Voir certains détails de procès criminels +dans Voltaire. Voir.... + +[29] Il Podestà--Ora è mia, son contento, Ah! sei giunto, felice +momento, Lo spavento piegar la farà. + +[30] Si l'on attaque les bases de mon raisonnement, je pourrai publier +quelques anecdotes dont je me borne maintenant à donner la morale; et +tout cela se passait sous le ministère modéré de M. le cardinal +Consalvi. Voir Laorens: _Tableau de Rome_; Simond, Gorani. + +[31] Le caractère du podestat a été peint avec esprit et énergie par +Duclos, dans le roman de la _Baronne de Luz_. Le juge libertin de Duclos +s'appelle Thuring; celui de la _Gazza ladra_ doit être joué avec une +teinte de bouffonnerie chargée, qu'aucun chanteur italien n'ose hasarder +devant un public sévère et hautain, qui n'entend pas la plaisanterie. Il +faut faire ressortir la qualité de goguenard. + +[32] Le plaisir _dramatique_ ne se voit plus que chez le peuple, à la +Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, etc. + +[33] Exemple frappant du défaut de Rossini dans sa _seconde manière_; il +écrit un air avec les _agréments_ que son chanteur exécute avec +facilité. + +[34] Artifice fréquent chez Rossini, et au moyen duquel +l'accompagnement, quoique fort surchargé, ne couvre pas la voix. Mozart +n'a pas su éviter cet inconvénient en mille endroits, et, par exemple, +dans l'air: _Batti, batti, o bel Mazetto_ de _Don Juan_. + +[35] Les gens communs sont accessibles à cette passion. Voir les phrases +de Bossuet. En 1520 pour un homme qui goûtait Raphaël, il y en avait +cent à qui Michel-Ange faisait peur. Canova n'eût joui d'aucun succès en +1520. + +[36] «Faites tomber ma tête, je suis votre prisonnier; mais ne vous +couvrez pas du sang d'une pauvre jeune fille qui ne sait pas même se +défendre.» + +Paroles fort belles, sans doute; mais il fallait dire: C'est moi qui ai +donné un couvert à vendre à ma fille; faites rechercher ce couvert, etc. +On dira que j'attaque un pauvre libretto italien en vrai littérateur +français. Ces messieurs attaquent les _paroles_ d'un libretto; voyez la +grande colère du _Miroir_ contre le cra, cra du Taddeo de l'_Italiana in +Algeri_. Pour moi, je m'attaque aux _situations_ fausses; les paroles +d'un libretto sont toujours fort bien à mes yeux, je ne les écoute pas. +J'ai lu celles de la _Gazza_ pour la première fois, en écrivant la +présente notice, dans laquelle j'ai le malheur de ne pouvoir rappeler +les chants de Rossini qu'à l'aide des paroles qui les accompagnent. On +eût trouvé ridicule de mettre, au lieu des paroles, une ligne de musique +en note au bas de la page, pour nommer un air. + +Depuis le milieu du premier acte de la _Gazza_, tout est tristesse et +désespoir; et, pour faire variété, nous avons de l'_horreur_; le +podestat dans la prison faisant des propositions à Ninette. Dans un +sujet à peu près semblable (_le Déserteur_), Sedaine évita toutes ces +sensations noires par la jolie création du caractère de Montauciel, +l'une des choses les plus difficiles que l'art dramatique ait osé +exécuter en France. Rossini était digne de trouver un Sedaine. Si ce +maçon fût né avec deux cents louis de rente, la littérature française +compterait un homme de génie de plus. + +La protection d'un ministre pouvait réparer les torts du hasard; il +fallait payer à Sedaine chacun de ses opéras six mille francs. Il eut, +au contraire, grand'peine à être de l'Académie Française. Rien de plus +inutile pour les arts que la protection des sots riches et +l'établissement des académies; Marmontel et La Harpe étaient les +personnages les plus marquants de cette Académie qui eut de la peine à +admettre Sedaine; jugez des autres. + +[37] Voilà le secret de la répugnance des romantiques pour les vers +alexandrins dans la tragédie; à chaque instant le vers de Racine altère +un peu la vérité _simple_ et _une_ de la parole de l'homme passionné. +Cent cinquante années d'études philosophiques nous ont appris quelle est +cette parole. Racine altère pour orner; les mœurs de 1670 lui +demandaient cette preuve de talent que repoussent celles de 1823. Nous +voulons des tableaux beaucoup plus près de la nature. _Guillaume Tell_ +de Schiller, traduit en prose, nous fait plus de plaisir qu'_Iphigénie +en Aulide_. + +[38] «Conduisez l'un en prison, et l'autre au supplice.» + +[39] Prison de l'historien Giannone. + +[40] Dans trente ans, l'on demandera aux peintres de décorations de +vouloir bien supprimer la quantité de petits détails spirituels dont ils +se croient obligés de charger leurs toiles. Peut-être alors aurons-nous +échangé beaucoup de vanité contre un peu d'orgueil. Nous prenons, sans +honte, du _café_, quoiqu'il ne vienne pas en France; pourquoi +n'appellerions-nous pas de Milan MM. Sanquirico, Tranquillo ou leurs +successeurs? + +[41] On dit que le motif de l'air de la cloche est pris dans _Otello_. + +[42] L'_honneur national!_ grand argument musical du _Miroir_ +d'aujourd'hui, comme des ennemis de Rousseau en 1765; c'est tout +bonnement l'art d'en appeler aux _passions_ des gens trop _occupés_ pour +avoir une opinion. + +[43] Il y a quelque temps que, dans _Tancrède_, l'orchestre de Louvois +exécuta sans difficulté, et sur le simple avertissement de son chef, le +duetto _Ah! se de'mali miei_, un demi-ton plus haut que la note écrite; +il est on ut, on le chante en _re_. En 1765, le bâtonnier de l'Opéra +criait: _Messieurs, attention au démanché!_ + +[44] Le lendemain du 18 brumaire, deux mille gens riches avaient intérêt +à le louer. + +[45] Ce sont les classes inférieures de la société et les provinciaux +nouvellement débarqués, admirateurs nés de tout ce qui _coûte bien +cher_, qui garnissent les banquettes du grand Opéra. Ajoutez-y dans les +loges quelques Anglais arrivant de leurs terres, et au balcon quelques +gens de plaisir qui viennent admirer les danseuses; voilà, avec les six +cent mille francs du gouvernement, ce qui soutient l'Opéra. Le premier +ministère de bon sens mettra les Italiens rue Le Peletier, vers l'an +1830. + +[46] _Nous n'aurions personne si nous agrandissions notre théâtre;_ +voilà ce que tout le monde répète quand on représente qu'on est au +supplice dans les loges, et que les deux maisons voisines appartenant à +l'administration, l'on pourrait changer les corridors actuels en loges à +_l'italienne_, et faire d'autres corridors latéraux. + +[47] Voir _la Renommée_ des premiers jours de septembre 1819, autant que +je puis m'en souvenir, et les autres journaux. + +[48] Voir ci-après les chapitres relatifs au _chant_ tel qu'il était en +1770 et tel qu'il est aujourd'hui, chapitres dont j'ai recueilli les +idées dans les conversations dont je viens de parler. + +[49] Par respect pour la Bible, l'on n'a pas osé donner _Moïse_ à +Londres, au théâtre du Roi (l'Opéra-Italien). On a fait de la musique de +_Moïse_ un _Pierre l'Ermite_, 1823. Cet essai me plaît; j'espère qu'on +fera des _libretti_ passables pour quatre ou cinq opéras de Rossini dont +les situations actuelles sont tellement absurdes qu'elles rebutent +l'imagination. On trouverait difficilement une page dans les trente +journaux littéraires d'Angleterre qui ne soit sanctifiée par quelque +allusion à la Bible. Que dirai-je de M. Irving? un tel être est +impossible en France, même à Toulouse. + +[50] Abondance d'idées en répétant vingt-six fois de suite le même +chant! Excellente critique. + +[51] Nous sommes accoutumés à voir les montagnes _faire ombre_ sur le +ciel; première scène de _Don Juan_, à la reprise de septembre 1823. + +[52] C'est ainsi qu'il faut exécuter cet opéra; le miracle doit s'opérer +durant la prière, à un signe de Moïse qui se tourne vers la mer. + +[53] Les passions et les amours vulgaires qui remplissent chaque année +des centaines de romans nouveaux, sont ce qu'il faut à la musique; elle +se charge, à proportion du génie du maestro, de leur ôter l'air vulgaire +et de les élever au sublime. Le superbe poëme _Job, le Lévite +d'Ephraïm_, l'épisode de _Ruth_, sont faciles à arranger en _opera +seria_. Je ne parle pas, par respect, de la mort de Jésus, l'un des plus +beaux sujets que l'on puisse présenter aux peuples modernes. L'auteur a +essayé une tragédie intitulée: _la Passion de Jésus_. + +[54] Du solo de clarinette si touchant et si noble dans l'ouverture +d'_Otello_, Rossini a fait un air pour _Osiride_. + +[55] Je demande pardon au lecteur d'avoir conservé plusieurs mots +italiens; je ne trouve pas en France d'usages correspondants, et toute +traduction eût été fort inexacte. + +[56] Je cède à la tentation de placer ici quelques traits de ces +conversations, si intéressantes pour moi, que je rencontrais quelquefois +à Naples. Si l'on trouve quelques idées agréables ou utiles dans les +chapitres suivants, elles appartiennent en entier à M. le chevalier de +Micheroux, ancien ministre à Dresde. Je dois à cet amateur éclairé des +notes pleines de bonté sur plusieurs erreurs où j'étais tombé dans les +autres parties de cette biographie. La musique ne laisse pas de traces +en Italie; les articles de journaux sont des hymnes ou des philippiques, +et, du reste, présentent rarement quelque chose de positif. Cet +ouvrage-ci étant composé d'un grand nombre de petits faits, doit +contenir bien des erreurs. Il y a telle date d'une première +représentation qui m'a coûté la peine d'écrire vingt lettres, et encore +ne suis-je pas trop sûr de l'époque que j'ai adoptée. + +[57] Les gens qui viennent d'applaudir durant quatre-vingts +représentations de suite les insolences de Sylla envers les Romains, +c'est-à-dire les mépris de Napoléon pour le peuple français. + +[58] Davide le père, qui fut un chanteur aussi célèbre que son fils, +reproche vivement à celui-ci de ne pas mettre assez de _douceur_ dans +son chant, et de trop sacrifier à l'agilité; un jour, à ce propos, il a +voulu le battre. J'ai vu Davide le père chanter au théâtre de Lodi en +1820; il avait, disait-on, soixante-dix ans. Il habite Bergame, ainsi +que le bon Mayer, l'auteur de _Ginevra di Scozia_. + +[59] Les peuples entre la Meuse et la Loire sentent fort peu la musique; +le sentiment pour cet art renaît déjà vers Toulouse comme dans les +environs de Cologne. + +[60] C'est par le _mouvement_ que la musique élève l'âme jusqu'aux +sentiments les plus délicats, et parvient à les rendre sensibles à des +yeux souvent assez grossiers. Un gros millionnaire, ému, arrive à sentir +un instant comme un homme d'esprit. + +C'est par l'_immobilité_ que la sculpture parvient à faire concevoir ce +même sentiment délicat. Rossini avait promis, un soir qu'il était +sensible, de traduire par un beau duetto ce groupe sublime de Vénus et +Adonis que nous admirions à la lueur d'une torche. Je me souviens que le +marquis Berio le fit jurer par les mânes de Pergolèse. + +J'oserai peut-être imprimer un jour un traité sur le beau idéal dans +tous les arts. C'est un ouvrage de deux cents pages, assez +inintelligible, et surtout manquant tout à fait de transitions comme le +présent chapitre. + +[61] Voir les singuliers raisonnements du _Journal des Débats_ +d'aujourd'hui (18 septembre 1823). Un homme qui ne sent pas les +beaux-arts ne peut jamais arriver, par le raisonnement, qu'à la théorie +du récitatif; le _chant_ lui échappe; une âme sèche ne le sent pas, et +le raisonnement ne peut y conduire. + +[62] Les compositeurs sifflés sont les ennemis les plus dangereux de la +musique. Les vrais juges en France sont, avant tout, les jeunes femmes +de vingt-cinq ans. + +[63] _Mémorial de Sainte-Hélène_, de M. le comte de Las-Cases, tome IV; +révoltes et enthousiasme de Brescia, de Bergame, de Vérone, etc.; le +tout suivi, en 1799, de treize mois d'une réaction féroce. Aventures +curieuses des patriotes déportés aux Bouches du _Cattaro_, décrites par +M. Apostoli, de Padoue, dans ses _Lettere Sirmiensi_, 1809. + +[64] _Natum pati et agere fortia_, vers fait pour saint Ignace de +Loyola. + +[65] Plus tard, madame Catalani a chanté les variations de Rode; il est +vrai que le ciel a oublié de placer un cœur dans le voisinage de ce +gosier sublime. + +[66] Stendhal, dans tout ce passage, pense en italien, _biscroma_ y veut +dire double croche. N. D. L. E. + +[67] Instrument favori de Rossini. (C'est la petite flûte, N. D. L. E.) + +[68] Et les premiers essais de Rossini: _la Cambiale di Matrimonio_, +_l'Equivoco stravagante_, _Ciro in Babilonia_, _la Scala di seta_, +_l'Occasione fa il ladro_, _il Figlio per azzardo_. + +[69] Il avait vingt-deux ans. + +[70] L'opéra lui-même n'eut pas de succès. Velluti avait eu une dispute +avec le célèbre Alessandro Rolla, chef de l'orchestre de la Scala, et il +bouda comme un enfant tout le temps des représentations de +l'_Aureliano_: il a, dans le fait, tout le caractère d'un enfant, et est +entièrement mené par un valet de chambre. + +[71] Autant il est agréable d'essayer en français l'analyse des +mouvements du cœur ou des opérations de l'esprit, autant l'on trouve de +difficultés à écrire sur l'art du chant. Puisque je ne trouve pas de +_mots français_ pour traduire avec exactitude et clarté les noms des +diverses espèces de roulades ou d'ornements, je demande la permission de +me servir quelquefois des _mots italiens_. Je suis obligé de sacrifier à +la précision et à la clarté. + +[72] Rossini a écrit pour Naples neuf de ses principaux opéras: +_Elisabetta_, _Otello_, _Armida_, _Mosè_, _Ricciardo e Zoraïde_, +_Ermione_, _la Donna del Lago_, _Maometto secondo_, et _Zelmira_; 1815 à +1822. + +[73] L'air _di tanti palpiti_ a été chanté avec succès, sous nos yeux, +en trois _tons_ différents. + +[74] Marchesi changeait chaque soir toutes les _fioriture_ de ses rôles. +(Milan, 1794.) + +[75] Pourquoi? C'est un problème que je soumets au savant docteur +Edwards. + +[76] Calculés sur nos besoins _actuels_; cette musique est éminemment +_romantique_. + +[77] La Gabrielli ne chantait bien que lorsque son amant était dans la +salle. On fait cent histoires en Italie de ses caprices incroyables. +Elle était Romaine. + +[78] Les grands chanteurs ne changeaient pas le motif des airs, ils le +donnaient avec assez de simplicité, puis commençaient à broder. Ils +avaient à la fin de chaque air vingt mesures pour les _Gorgheggi_ et +autres agréments légers, et enfin l'air de bravoure comme _pria che +spunti_ dans le _Mariage secret_. Rossini eût écrit les agréments de cet +air. Il est du genre qu'on appelle à Naples _aria di narrazione_. + +[79] Je trouve une difficulté presque insurmontable à parler du chant en +français. Voici ce petit passage en italien; «Le ombreggiature per le +messe di voce, il cantar di portamento, l'arte di fermare la voce per +farla fluire eguale nel canto legato, l'arte di prender fiato in modo +insensibile e senza troncare il lungo periodo vocale delle arie +antiche.» + +[80] Paganini, le premier violon d'Italie et peut-être du monde, est +dans ce moment un jeune homme de trente-cinq ans, aux yeux noirs et +perçants, et à la chevelure touffue. Cette âme ardente n'est pas arrivée +à son talent sublime par huit ans de patience et de conservatoire, mais +par une erreur de l'amour qui, dit-on, le fit jeter en prison pour de +longues années. Solitaire et abandonné dans une prison qui pouvait finir +par l'échafaud, il ne lui resta dans les fers que son violon. Il apprit +à traduire son âme par _des sons_; et les longues soirées de la +captivité lui donnèrent le temps d'être parfait dans ce langage. Il ne +faut pas entendre Paganini lorsqu'il cherche à lutter avec des violons +du Nord dans de grands concertos, mais lorsqu'il joue des caprices, une +soirée qu'il est en verve. Je me hâte d'ajouter que ces caprices sont +plus _difficiles_ qu'aucun concerto. + +[81] Velluti prépare trois espèces d'agréments pour le même passage; au +moment de l'exécution, il emploie celui pour lequel il se sent de la +facilité; au moyen de cette précaution, ses agréments ne sont jamais +_stentati_ (forcés). + +[82] Je viens de rencontrer un jeune homme de vingt-deux ans, qui a fait +une tragédie reçue aux Français; son grand soin, en me parlant, a été de +se moquer beaucoup du système tragique dans lequel il a travaillé. + +[83] Il me semble qu'à Genève l'on fait assez peu de cas de Rousseau; en +revanche, la réputation de ce Voltaire si léger, si moqueur, si +anti-religieux, si anti-Genevois, me semble croître chaque jour; c'est +qu'après tout Voltaire a fini par mourir avec quatre-vingt mille livres +de rente. + +[84] Il ne s'agit pas de la voix particulière pour laquelle Rossini a +noté tous les agréments. Mademoiselle Colbrand doit à Rossini une partie +de sa gloire. + +[85] On dirait en italien: _Una voce pura o velata, debole o forte, +piena o soltile, stridula o smorzata._ + +[86] Pacchiarotti lui-même a bien voulu me donner ces idées en me +montrant son joli jardin anglais et sa tour du cardinal Bembo, près le +_Prato della Valle_, à Padoue, 1817. Voir le Voyage intitulé _Rome, +Naples et Florence en_ 1817. + +[87] Et bien souvent du premier; Crivelli et Velluti ne voyagent plus +qu'avec l'_Isolina_ de Morlacchi, opéra qu'ils donnent partout. + +[88] En Italie on appelle ces chanteurs qui lisent difficilement, +_orecchianti_; la qualité contraire est exprimée par le mot +_professore_. On vous dira à Florence: _Zuchelli è un professore_; ce +qui ne veut nullement dire que Zuchelli donne des leçons, mais qu'il +sait fort bien la musique. + +[89] J'ai trouvé, en octobre 1822, un opéra charmant à Varèse, ville de +Lombardie aussi grande que Saint-Cloud, et dont les habitants sont +remarquables par une obligeance parfaite envers les étrangers. + +[90] Un entrepreneur n'eût jamais eu l'audace de donner _les Horaces_ +avec les voix qu'on nous a présentées. Il faut mettre Louvois en +entreprise comme _la Scala_. + +[91] Quels plaisirs ravissants ne devrions-nous pas à Romberg par son +violoncelle, s'il avait l'âme passionnée de Werther au lieu de l'âme +candide et honnête d'un bon bourgeois allemand! Mademoiselle de +_Schauroth_, âgée de neuf ans, et pianiste célèbre, annonce toute la +folie du génie. + +[92] Transcrire dans la partition des _Horaces_, les paroles de l'air +célèbre: _Quelle pupille tenere_, telles qu'elles sont chantées. + +[93] C'est un tour de force qui fait, a chaque fois, l'étonnement des +dilettanti, que de voir la même voix chanter un soir Tancrède, et trois +jours après Desdemona. + +[94] Je pense que madame Pasta est destinée à faire la fortune du +compositeur qui fera pâlir l'étoile de Rossini. Elle est sublime dans le +_genre simple_, et c'est par là qu'il faut attaquer la gloire de +l'auteur de _Zelmire_. + +[95] C'est ce qu'elle a prouvé en chantant Tancrède et le rôle de +_Curiazio_ dans _les Horaces_ de Cimarosa: Roméo et Médée. + +[96] La clarinette, par exemple, a deux _registres_. Les sons bas ne +semblent pas de la même famille que les sons aigus. Je placerai ici un +fait d'histoire naturelle observé à Londres cette année: les sons aigus +de la clarinette et du piano ne troublent nullement les animaux féroces, +le lion, le tigre, etc., tandis que les sons bas les font entrer en +fureur sur-le-champ. Il semble que pour l'homme l'effet contraire aurait +lieu. Peut-être les sons bas ressemblent-ils à des rugissements. _Voir_ +les expériences faites au Jardin-des-Plantes vers 1802; on donna un +concert aux éléphants. Je ne sais si les naturalistes eurent assez de +bon esprit pour rapporter avec _simplicité_ les résultats de cet essai, +et pour laisser échapper une si belle occasion de faire de l'éloquence. +Ce sont de terribles gens quand ils veulent être sublimes, et qu'ils +voient une croix de plus au bout d'une phrase sonore. + +[97] Madame Todi chanta à Venise en _1795_ ou _1796_, et à Paris en +1799. Il y a, comme vous savez, des gens qui soutiennent que la musique +la plus nouvelle est toujours la meilleure, et l'on est bien loin d'être +d'accord sur l'excellence de la musique des diverses époques du dernier +siècle. Tout le monde pense, au contraire, que de 1730 à 1780, le chant +a atteint le plus haut degré de perfection; cet art délicieux n'existait +plus que chez des gens fort âgés, à la fin du XVIIIe siècle. +Aujourd'hui il y a plusieurs belles voix, et cinq ou six talents pour le +chant: Velluti, madame Pasta, Davide, mademoiselle Pisaroni, madame +Belloc, etc. Leur goût est plus sage et plus pur, et peut-être leur +habileté moins grande que celle des soprani qui florissaient vers 1770. + +[98] Cette _pacatezza_ des gestes et du chant distingue madame Pasta de +toutes les grandes actrices que j'ai vues. + +[99] Le maître à chanter de madame Pasta, M. Scappa de Milan, est dans +ce moment à Londres, où sa méthode a le plus grand succès. + +[100] Soirée du 2 octobre 1823; jamais peut-être madame Pasta n'a eu +dans son chant des inspirations plus sublimes; j'ai reconnu dans la +_Rosa bianca_ plusieurs agréments de la prière de Desdemona. + +[101] Dans l'amour-passion, on parle souvent un langage qu'on n'entend +pas soi-même; l'âme se rend visible à l'âme, indépendamment des paroles +employées. Je soupçonnerais qu'il y a souvent un effet semblable dans le +chant; mais comme en amour le _naturel_ est indispensable, il faut que +la vois exécute une chose _inventée pour elle_, qui ne la gêne pas, et +que l'âme du chanteur trouve _délicieuse_, au moment où il chante. + +[102] Voir _le Corsaire_ du 3 octobre 1823. + +[103] C'est envers de tels artifices de chant que l'imperturbable et +savante rigidité de l'orchestre de Louvois est cruelle. Cet orchestre, +composé de gens cent fois plus habiles que les symphonistes italiens de +1780, eût rendu impossibles Pacchiarotti et Marchesi. Il contrariera +tous les grands chanteurs que nous pourrions avoir à Paris; et pour peu +que ceux-ci soient intimidés par la science trop réelle de nos +symphonistes, nous ne verrons jamais la _partie improvisée_ du beau +chant. + +[104] Les sots applaudissent quand la majorité applaudit; mais pour être +transporté d'admiration, il faut avoir une âme, chose rare. + +[105] Le _beau idéal_ dans tous les genres n'a qu'une mesure +_raisonnable_; c'est le degré de notre émotion. + +[106] _Voir_ dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_, tome IV, un passage +intéressant sur madame Grassini. J'ai vu hier douze lettres de l'amour +le plus passionné; elles sont de la main de Napoléon, et adressées à +Joséphine; l'une d'elles est antérieure à leur mariage. A propos de la +mort imprévue d'un M. Chauvel, ami intime de Napoléon, il y a une +boutade singulière et tout à fait digne de Platon ou de Werther sur +l'immortalité de l'âme, la mort, etc. Plusieurs de ces lettres si +passionnées sont sur de grand papier officiel portant en tête: _Liberté, +égalité_. Napoléon méprise les victoires, et n'est inquiet que des +rivaux qu'il peut avoir auprès de Joséphine. «Aime-les si tu veux, lui +dit-il, tu n'en trouveras jamais qui t'adoreront comme moi.» Puis il +ajoute: «On s'est battu hier et aujourd'hui; je suis plus content de +Beaulieu que des autres, mais je le battrai à plate couture.» Il est à +craindre qu'à la mort de M. le comte de B***, ces douze lettres ne +soient vendues à l'épicier. + +[107] Je trouve plus de difficulté vaincue dans Mozart, et un effet plus +clair et plus agréable chez Rossini. + +[108] Erreur, dit M. Prunières. Cet opéra a une ouverture. N. D. L. E. + +[109] Tel de mes voisins qui préfère _Mosè_ à _Tancrède_, aimera mieux +la _Semiramide e sempre bene_; si nous sommes de bonne foi, nous avons +tous deux raison. + +[110] Il existe sans doute des voix de contralto en France; mais, dès +qu'une jeune personne ne peut pas monter au _sol_ ou au _la_, on dit ici +qu'elle n'a pas de voix. Voir un fort bon article de M*** dans les +_Débats_ de juillet 1823. + +[111] M. Fauriel, écrivain du goût le plus pur, et, de plus, homme +d'esprit, vient de nous donner une excellente traduction du _Comte de +Carmagnola_ (1823). Que ne donneraient pas les amateurs pour avoir un +_Shakspeare_ traduit de ce style! C'est dans le _Comte de Carmagnola_ +que se trouve la plus belle ode qui ait encore été faite au XIXe +siècle, du moins à mon avis: + + I fratelli hanno ucciso i fratelli! + + + +[112] On m'écrit de Turin que madame Pasta y a donné. _Odoardo e +Cristina_ avec le plus grand succès (1822). On a placé dans _Odoardo_ +les plus beaux morceaux des opéras de Rossini, inconnus à Turin. + +[113] «Je ne puis être gai quand j'entends une douce mélodie.» + +[114] Surtout dans les opéras écrits à Naples pour mademoiselle +Colbrand. + +[115] Si je cite souvent _le Mariage Secret_, c'est qu'il est au nombre +des trois ou quatre opéras parfaitement bien connus des quatre ou cinq +cents dilettanti auxquels je m'adresse. + +[116] En napolitain, le pédant dit à la marchande de modes: C'est une +belle idée que tu as là de m'aimer! Tu auras beau courir le monde, que +pourras-tu trouver de comparable à moi? Sera-ce en Asie?..... sera-ce en +Amérique? etc. + +[117] Voyage de Sharp et d'Eustace, proclamation de lord Bentinck aux +Génois; les amiraux Nelson et Caraccioli. Anecdote du cadavre debout sur +la mer. + +[118] S'il convient jamais à M. Rossini de contester quelque phrase de +ces chapitres, je la désavoue par avance; je serais au désespoir de +manquer de délicatesse envers l'un des hommes pour qui j'ai le respect +le plus senti. Je n'admets qu'une _noblesse_, celle des talents, ensuite +celle de la haute vertu; les gens qui ont fait de grandes choses ou qui +sont immensément riches peuvent être admis ensuite. + +[119] Le comique, en Italie, c'est se tromper dans la route du bonheur +que l'on brûle d'atteindre, et ce bonheur n'est pas toujours et +uniquement placé dans l'imitation des manières de la haute-société. + +[120] La musique ne laisse aucun monument en Italie; je me suis vu +souvent dans la nécessité d'écrire vingt lettres pour savoir avec +précision l'époque de la composition d'un opéra, et souvent l'on m'a +donné en réponse trois ou quatre dates également probables. J'ai des +lettres qui me disent que _Ciro_, opéra de Rossini, a été représenté +pour la première fois en deux villes et en trois années différentes. Par +ces considérations, je prie le lecteur bénévole de pardonner quelques +erreurs de détail; il fallait beaucoup plus de temps et de patience que +je n'en ai pour lui présenter une véritable histoire de Rossini, +inattaquable dans toutes ses assertions. Tout ce que je puis espérer, +c'est que les conclusions générales que l'auteur tire des faits +montreront que suivant sa manière de voir et de sentir, il les a +envisagés d'une manière correcte. + +[121] Je laisse leurs noms italiens aux saisons théâtrales; nous n'avons +point d'usages correspondants, et par conséquent toute traduction serait +inexacte. On sait qu'à chaque saison les troupes chantantes se +renouvellent. La _stagione del carnovale_ commence le 26 décembre; la +_primavera_ commence le 10 avril, et l'_autunno_ le 15 août. Dans +certaines villes, les époques de l'_autunno_ et de la _primavera_ +varient un peu: à Milan, il y a quelquefois un _autunnino_. Quant au +carnaval, il commence invariablement le jour de la seconde fête de Noël. + +[122] Qui chante encore avec succès, en 1823, au théâtre de _la Scala_; +sa voix est aussi belle qu'il y a dix ans. Madame Belloc, fille d'un +officier cisalpin chassé de sa patrie, a débuté à Bourg en Bresse au +mois de janvier 1800. + +[123] A trois voix, dit M. Prunières. N. D. L. E. + +[124] Les notes relatives à ce chapitre, qui sont désignées par des +lettres capitales, ont été fournies par un ancien administrateur des +théâtres. L'auteur prévient, dans la première édition, qu'il a cru ne +pas devoir changer une seule expression à ces notes écrites au crayon en +marge de son manuscrit. (_Note de l'édition de_ 1854.) + +C'est pour ce chapitre que Stendhal avait obtenu la collaboration de son +ami le baron de Mareste. N. D. L. E. + +[125] Je me règle d'après le budget du Théâtre du Roi (Opéra-Italien) à +Londres. Ce budget est fort bon à connaître. La dépense totale est de +1.200.000 fr. à Londres. J'ai consulté le cahier des charges du théâtre +de _la Scala_ de Milan. + +[126] J'insiste sur cette somme de vingt mille francs. J'ai tout lieu de +croire que ce qui _désespère_ l'administration subalterne, c'est qu'il y +a bénéfice sur le théâtre de Louvois. + +[127] Engager tout simplement Sanquirico et un de ses élèves, à tant par +an ou tant par décoration; il y aura encore économie. Ici je croîs qu'il +faudrait dire un mot de l'immense supériorité des décorations italiennes +sur les nôtres, et ajouter quelques détails exacts sur la différence des +prix. Si, par exemple, on pouvait établir comme fait que les décorations +de _la Lampe merveilleuse_ ont coûté cent mille francs, et que le même +nombre de toiles, en somme les mêmes décorations, n'auraient coûté que +douze mille francs à Milan; que, sous le rapport de l'art, les +décoration italiennes auraient été bien supérieures{*}, il me semble que +ce simple exposé frapperait tous les lecteurs non intéressés. Mais que +de gens sont intéressés à déguiser l'abus que je signale! Interroger M. +Aumer, l'auteur du ballet d'_Alfred le Grand_, sur le pris des +décorations à Milan. + +{*} Voir _Rome Naples et Florence en_ 1817, page 10. + +Si l'on ne veut pas de Sanquirico par esprit national, que l'on engage +Daguerre; il a beaucoup de talent, et qu'on le fasse peindre à détrempe +et non à l'huile; que toute décoration soit mise de côté après avoir +servi cent fois. C'est encore traiter le public de Paris avec bien de la +mesquinerie. En Italie, les décorations sont barbouillées après quarante +représentations au plus, souvent après trois jours. + +Le ventilateur du théâtre Louvois vient de coûter trente-huit mille +francs, et l'on y prend mal à la tête au bout d'une heure. Je serais +curieux de voir le compte de cette dépense de trente-huit mille francs. +Les abus sur l'achat du bois sont peut-être encore plus comiques. Il +faudrait acheter vingt thermomètres, et que le commissaire de police les +fit maintenir au degré indiqué d'après là température extérieure. +Pourquoi allumer du feu quand l'air extérieur est à dix degrés? Le gaz +échauffe beaucoup. + +[128] Cette somme devrait donc être portée au budget de la ville de +Paris, dont les habitants ont le plaisir de la musique, et dont +l'_octroi_ fait des bénéfices par la présence de dix mille étrangers +riches. + +[129] L'élection peut se faire de la manière la plus simple, au moyen +d'un registre déposé à l'administration du théâtre. + +[130] Comme l'esprit français est un peu moutonnier en affaires de +spectacles, il faudrait appuyer de divers exemples l'organisation de +cette commission, et dire que de temps immémorial le grand théâtre de +Turin, l'un des premiers de l'Italie, est sous la direction d'une +société de nobles (_dei cavalieri_) qui ont à peu près les fonctions que +l'auteur attribuerait aux propriétaires de loges à l'année du théâtre de +Louvois. Je crois qu'il en est de même à Bologne pour le théâtre +Communal (le grand théâtre). _La Pergola_ de Florence est pareillement +sous l'inspection des notables; et j'ai ouï dire qu'il en est de même +dans plusieurs autres villes d'Italie. Le théâtre du Roi à Londres est +dirigé par la haute noblesse, qui le donne à entreprise. L'auteur ne +propose rien qui ne soit raisonnable, et dont on n'ait éprouvé ailleurs +les bons résultats depuis nombre d'années. Voici les noms des personnes +chargées de l'administration du Théâtre-Italien à Londres pour 1824: + + Les lords Hertford, + Lowther, + Aylesford, + Mountedgecumb, + et M. le comte Santantonio, noble sicilien. + +Le théâtre de _la Scala_ eut pour entrepreneur, de 1778 à 1788, M. le +comte de Castelbarco, les marquis Fagnani et Calderara, et le prince di +Rocca-Sinibalda. Actuellement, l'usage a prévalu de mettre l'entreprise +sous le nom d'un commis. (_Testa di Ferro._) + +[131] Si l'on veut que le goût de la musique italienne se perfectionne +en France, il faut ajouter deux professeurs et une classe de chant +italien au Conservatoire, et y adjoindre un maître de langue et de +déclamation italienne. Pellegrini ou Zuchelli seraient des hommes très +précieux pour donner des leçons; mais bientôt nous verrions un Français +remplir la place de professeur de chant italien. Nul doute qu'avec des +maîtres italiens, le Conservatoire de Paris ne fournit des sujets +distingués; on les enverrait passer deux ou trois ans dans les théâtres +d'Italie pour se perfectionner, comme a _fait_ notre madame +Mainvielle-Fodor. Il faudrait mettre trois ou quatre pairs de France, +amateurs riches, à la tête du Conservatoire. + +Il faudrait recruter dans nos provinces méridionales, particulièrement +vers les Pyrénées, des enfants de douze à quinze ans, ayant de belles +voix. Il n'y a pas de raison pour que la nature ait placé de plus belles +voix au delà des Alpes que dans le midi de la France{*}. La différence +qu'il y a, c'est 1º que l'enfant italien de douze ans entend bien +chanter à l'église et dans la rue; 2º il entend mettre au-dessus de tout +le talent du chant. + +{*} On doit la mention la plus honorable à M. Choron, qui, par son zèle +pour la musique, a fait d'immenses sacrifices. Un ministre de +l'intérieur, jaloux de faire son métier, protègerait efficacement ce bon +citoyen. + +[132] Sans doute il serait à désirer que l'on donnât deux +représentations par mois au grand Opéra; mais l'administration +supérieure n'y consentira jamais. Au bout d'un an et non de vingt, +l'Opéra-Français serait perdu de ridicule et abandonné{*}. Cependant, on +pourrait présenter ceci comme moyen de recette, et dans le cas ou +l'entreprise de Louvois aurait à se couvrir de dépenses extraordinaires. + +{*} En 1823, les chanteurs de l'Opéra sont hors d'état de chanter un +_quartetto_ de la _Gazza ladra_ ou de la _Camilla_; aussi ce théâtre ne +produit-il pas le _tiers_ de ce qu'il coûte. + +[133] Je crois qu'il faudrait terminer le chapitre en indiquant un moyen +de salut pour le Théâtre-Italien, qui me paraît immanquable: c'est +d'engager Rossini pendant deux ans, en lui faisant écrire trois opéras +par an. Nul doute que Rossini ne vint avec plaisir si l'engagement était +avantageux. Il composerait pour le grand Opéra, pour Feydeau. Il ferait +pour ce dernier théâtre un opéra par semaine; sa fortune serait assurée. +Nicolo s'est bien fait jusqu'à trente mille francs par an avec ses +œuvres: jugez du succès de Rossini. + +L'arrivée de Rossini et son établissement à Paris rehausserait à +l'étranger le théâtre de Louvois; les chanteurs feraient _à pugni_ pour +y être engagés, et la troupe serait bientôt complète. M. Caraffa, qui +est à Paris, et dont la _Gabrielle de Vergy_ a soutenu deux ans de suite +la concurrence avec l'_Elisabeth_ de Rossini, travaillerait pour +Louvois: et, si l'on commençait à vouloir de la musique nouvelle à +Paris, les fondations du Théâtre-Italien seraient inébranlables. Les +auteurs de libretti italiens auraient des droits pécuniaires égaux à la +moitié de ceux de Feydeau. A ce prix, vous auriez les écrivains les plus +distingués d'Italie{*}. + +{*} Je connais de M. Pellico, maintenant en prison au Spielberg, et le +premier poète tragique d'Italie, quatre ou cinq opéras _série_ et +_buffe_ qui me semblent des chefs-d'œuvre; il y a des foules de +situations fortes esquissées avec hardiesse. + +La mise en scène des ouvrages de Rossini actuellement représentés +gagnerait infiniment. L'œil du maître verrait une infinité de taches, +telles qu'altérations des temps par l'orchestre, tapage hors de propos +dudit orchestre, etc., etc. L'engouement des badauds serait prodigieux, +et les recettes s'en ressentiraient. Veut-on payer Rossini sans bourse +délier et très-généreusement? que les premières représentations de ses +opéras soient données rue Le Peletier et _à son bénéfice_. A trois +opéras par an, il aura environ quarante-cinq mille francs. Ajoutez à +ceci les concerts, les pièces qu'il ferait pour Feydeau, la vente de sa +musique, qui est au pillage en Italie, et qui est ici une propriété +très-lucrative. Il gagnerait près de soixante mille francs par an. + +[134] _Sujets que l'on pourrait engager._ + +D'abord et avant tout autre, madame Mainvielle; elle chante fort bien, +et d'ailleurs elle est Française. Beaucoup de gens disent du mal de +Louvois par patriotisme. + + Davide, tenore. + Donzelli, _idem._ + Lablache, buffo cantante. + Debegnis, buffo comico. + Ambrosi, basso. + Curioni, tenore, fort joli homme, ce qui ne gâte rien. + L. Mari, tenore, chanta fort bien dans _l'Aureliano + in Palmira_, à Milan en 1814. + + MESDAMES + + Pisaroni, contralto. + Schiassetti, prima donna à Munich. + Dardanelli, prima donna buffa. + Schiva. + Fabbrica. + Ronzi Debegnis, prima donna buffa. + Mariani, contralto excellent. + Mombelli, prima donna. + +Et plusieurs autres qui ont débuté depuis deux ans, mais dont les succès +n'ont pas encore passé les Alpes. M. Benelli, l'un des entrepreneurs du +théâtre de Londres, est actuellement en Italie (octobre 1823), occupé à +recruter. Il nous manque un agent de l'adresse de M. Benelli, et un +surveillant comme M. le chevalier Petrachi. Le noble Vénitien possesseur +du théâtre de _San-Luca_ pourrait nous donner de bons avis; l'on s'est +bien trouvé à Londres des conseils de M. le marquis de Santantonio. + +[135] Si vous voulez bâtir une salle de spectacle à Paris, ce à quoi il +faudra bien en venir d'ici à trente ans, vous trouverez les proportions +exactes de _la Scala_ dans un ouvrage publié en 1819 par M. Landriani, à +Milan. La façade est bien au-dessous de celle de _San-Carlo_; les +corridors sont étroits et sans air, et le parterre trop horizontal; au +demeurant, c'est le premier théâtre du monde. Une salle de spectacle +parfaite serait isolée comme le théâtre Favart, et environnée des quatre +côtés par des portiques comme ceux de la rue Castiglione. Tel était, ce +me semble le théâtre de Moscou, que nous ne vîmes que pendant +vingt-quatre heures. Par cette disposition simple, cent voitures peuvent +charger à la fois. + +Je vois une place superbe pour une salle digne de la capitale de +l'Europe et du monde, vis-à-vis du boulevard de la Madeleine, entre la +rue du Faubourg-Saint-Honoré et la rue de Surène. + +S'il s'agit de faire une petite salle excellente pour la musique, copiez +la salle _Carcano_ à Milan, en y joignant la façade du théâtre de +Como{*}. + +{*} M. Canonica, architecte renommé, qui a construit plusieurs théâtres +en Lombardie, disait un jour en ma présence que les lois de l'acoustique +sont encore peu connues. Le théâtre _Carcano_ à Milan s'est trouvé +excellent pour la musique, on l'y entend beaucoup mieux qu'au théâtre +_Ré_; tous les deux cependant ont été construits avec les mêmes soins et +par le même architecte, M. Canonica. La salle de la rue Le Peletier est +fort sonore; elle est construite en bois. + +Si vous voulez une salle plus grande, copiez le charmant théâtre de +Brescia; rien n'est plus joli. (Le _joli_ d'Italie est le _magnifique_ +en France; le _beau_ d'Italie semble lugubre aux Français.) Si vous +voulez une salle infiniment petite prenez le théâtre de Volterra ou +celui de Como. Le plagiat est permis en architecture, à moins toutefois +que nos architectes ne nous le défendent au nom de l'honneur national. +M. Bianchi de Lugano, architecte, a de beaux plans de salles de +spectacle; M. Bianchi a relevé le théâtre de _San-Carlo_ en 1817. + +[136] Un établissement de ce genre manque aux agréments de la +civilisation de Paris. Il faudrait un foyer trois fois plus grand que +celui de la salle de la rue Le Peletier, et louer tout l'étage +correspondant de la maison voisine pour y établir un cabinet littéraire, +un café, des billards. L'essentiel serait qu'on établit des abonnements. +Dans l'intérêt de la société et non des _privilégiés_, je propose un +privilège. Cet abonnement devrait être fort cher, et se réduirait au +quart pour les gens payant mille francs d'impôt, pour les membres de +l'Institut, pour les avocats de Paris, etc., etc., et autres notabilités +sociales. La chose essentielle dans un salon public est d'éloigner les +jeunes gens sans fortune, qui finissent par y établir un ton grossier. + +[137] Rome doit la plupart de ses embellissements, sous Napoléon, à M. +Martial Daru, intendant, de la couronne, amateur fort éclairé et ami +intime de Canova; et entre autres les travaux de la colonne Trajane. + +[138] Il venait au théâtre, en 1806, indiquer aux chanteurs le vrai +_mouvement_ de certains morceaux de Cimarosa. C'est un homme d'esprit, +mais qui, de 1818 à 1823, a eu peur du parti _ultrâ_, et a voulu, avant +tout, rester ministre. + +[139] M. le cardinal Consalvi a fait faire le buste de Cimarosa par +Canova; ce buste était placé, en 1816, au Panthéon, à côté du buste et +du tombeau de Raphaël. Mais le cardinal Consalvi, cédant de plus en plus +au parti _ultrâ_, et, malheureusement pour sa réputation, cédant en des +choses de plus d'importance, a consenti que le buste de son ami fut +exilé au Capitole, parmi des centaines de bustes antiques. Il était +monument au Panthéon, et touchait les cœurs nés pour les arts; au +Capitole, il n'est plus qu'objet de curiosité. + +[140] Beau libretto rempli de situations fortes; musique qui est bien +loin d'être sans génie. + +[141] La prison des carbonari est tout près dans une île voisine de +Venise. + +[142] Quand la piété le permet. Réponse connue d'un grand personnage: +_Non voglio abbrucciar le mie chiappe per voi._ + +[143] Cassel, à la fin de 1823, comparé à Darmstadt, où l'opéra nouveau +est le grand intérêt. + +[144] A Paris, les jeux, entre autres choses, fournissent des pensions +aux écrivains dévots qui écrivent sur la morale. Le drôle de siècle que +le nôtre! + +[145] Salvatore Viganò a donné, en 1804, _Coriolan_; 1805, _Tamiri_, _la +Vanarella_; 1812, _les Strelitz_, _Richard Cœur-de-Lion_, _Clotilde_, +_il Noce di Benevento_, _l'Alunno della Giumenta_; 1813, _Prométhée_, +_Samandria liberata_; 1815, _les Hussites_, _Numa Pompilius_, _Myrrha ou +la Vengeance de Vénus_, _Psammi roi d'Égypte_, _les Trois Oranges_; +1818, _Dedale_, _Otello_ et _la Vestale_. Il ne reste de ces +chefs-d'œuvre que la musique arrangée par Viganò. Je conseille de +prendre chez Ricordi, à Milan, la musique d'_Otello_, de _la Vestale_ et +de _Myrrha_. + +[146] Un opéra bien chanté est différent tous lès jours, à cause des +nuances et agréments du chant. + +[147] Je voudrais bien que l'on imprimât huit volumes in-8º, formés par +deux mille lettres dans lesquelles Diderot rend compte à sa maîtresse de +tout ce qui se passait, de son temps, à Paris. C'est ce que Diderot a +fait de mieux. + +[148] A l'exception de M. Dragonetti et de deux ou trois autres +symphonistes, le théâtre de Londres n'a pas de grands talents; la nation +est plus insensible; et cependant tout va beaucoup mieux pour la musique +à Londres qu'à Paris: c'est qu'il n'y a pas de parti contraire ni +d'_honneur_. + +[149] Les miniatures maniérées, sans effet et sans grandiose, que l'on +nous donne à Louvois et à l'Opéra, coûtent cinq ou six fois davantage. +Se rappeler la _vue de Rome_ à la reprise des _Horaces_, le 14 août +1823. On voit bien que David est absent; la peinture tombe, et revient +au galop au genre _national_ de Boucher. Voir l'exposition de +l'industrie en 1823. + +[150] Sanquirick est la prononciation milanaise du mot italien +_Sanquirico_. + +[151] Rien de plus funeste qu'une fausse application des sciences; on +marche alors dans l'erreur avec une raideur de persuasion bien ridicule. +Voyez les mathématiques appliquées aux probabilités; voyez les +raisonnements d'un philosophe français sur le duetto, cités plus haut. + +Des gens, fournis d'ailleurs d'une très-bonne dialectique, raisonnent +fort conséquemment sur des faits qui leur sont invisibles. Le +raisonnement en musique ne conduit jamais qu'au _récitatif obligé_; le +chant, l'_aria_ est un _art nouveau_ dont il faut _avoir le sentiment_. +Or, ce sentiment est fort rare en France au nord de la Loire. Il est +fort commun à Toulouse et dans les Pyrénées. Rappelez-vous les petits +polissons qui chantaient sous nos fenêtres de Pierrefite{*}, et que vous +fîtes monter. Toulouse, par ses chants, par ses idées religieuses, par +je ne sais quelle couleur sombre, me rappelle toujours une ville de +l'État du Pape. On justifie en 1829 la condamnation de Calas. + +{*} Route de Cauterets. + +[152] Gens pleins d'éloquence, et au moins égaux en talent à tout ce +qu'on possède en France ou en Angleterre depuis la mort de Sheridan ou +de Grattan. + +[153] J'espère, en arrivant à cette partie de ma brochure, que les cinq +sixièmes des gens pour qui elle n'est pas écrite auront fermé le livre. +Je me permets ici plusieurs idées que j'aurais effacées dans les +premières pages. Pouvons-nous espérer de la perfectibilité de l'esprit +humain que l'on inventera pour le public l'art de choisir les écrivains +qui lui conviennent, et pour les auteurs l'art de choisir leur public? +Avez-vous lu avec délices les romans de Walter Scott et les brochures de +M. Courier? j'écris pour vous. Avez-vous lu avec délices l'Histoire de +Cromwel, les Mélanges de M. Villemain et les Histoires de MM. Lacretelle +ou Raoul Rochette? fermez ce livre-ci, il est chimérique, inconvenant et +plat. + +[154] Stendhal veut dire un _jettatore_. N. D. L. E. + +[155] Il ne peut être question de vanité et du plaisir d'être distingué +en public par une femme à la mode, dans un pays où la première nécessité +est de se faire oublier d'une douzaine de ministres fort méchants, et +qui n'ont rien à faire. Quand tout cela serait faux aujourd'hui, cela +était vrai il y a cinquante ans, lorsqu'on faisait mourir en prison +l'historien Giannone; or les lois ne passent dans les mœurs qu'au bout +d'un siècle. + +[156] Saint Philippe Neri invente l'oratorio en 15... Voir la scène du +moine dans la _Mandragora_, excellente comédie de Machiavel. Le moine se +plaint de ce qu'on ne fait plus de processions le soir. + +[157] Lettre de M. Courier sur la tache d'encre, le savant Furia et le +chambellan Pulcini, 1812. + +[158] Les Casaciello sont comme les Vestris; celui qui règne aux +_Florentins_, le Feydeau de Naples, est le troisième du nom. + +[159] Un sot à mes côtés est content du mauvais spectacle qu'on nous +donne ce soir au Gymnase, me dit Guasco; il n'a rien vu d'aussi amusant +de toute la journée. Moi, j'ai vu des choses charmantes et souvent d'une +angélique beauté, grâce à mon imagination folle. Il est vrai que j'ai eu +l'air gauche dans un salon. + +[160] Le jeune Kreutzer de Vienne a fait une cantate sublime; c'est une +des espérances de la musique. Si la vanité ou l'avarice ne gâtent pas +Delphine Shaurott, et si elle va en Italie, elle sera la Paganini du +piano. + +[161] Madame la comtesse de ****, près Halberstadt. Le _Freyschütz_ est +une tradition populaire dont J. Paul a fait un roman touchant, et Maria +Weber un opéra bruyant. + +[162] On m'a montré à Liverpool des enfants de quatorze ans qui +travaillaient de seize à dix-huit heures par jour Je me promenais par +hasard ce jour-là avec des dandies de dix-huit ans qui ont cent mille +francs de rente et pas une idée, pas même celle de jeter un schelling à +ces pauvres petits malheureux. L'Italien est tyrannisé, mais il a tout +son temps à lui; le lazzarone de Naples suit librement ses passions +comme un sanglier au fond des forêts; je le tiens pour moins malheureux +et surtout pour moins abruti que l'ouvrier de Birmingham. Et +l'abrutissement moral est un mal contagieux; la grossièreté de l'ouvrier +est bien loin d'être sans influence sur le lord. + +[163] Traduction de leurs cris, que mon cicérone me fit impromptu. + +[164] _Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase_, page 56. (Page 49 de +l'édition du _Divan_. N. D. L. E.). + +[165] Un préfet, sous Napoléon, fait appeler un élève de M. le +professeur Broussonet à Montpellier, et lui dit gravement: _Monsieur, la +thèse que vous avez soutenue hier n'est pas catholique._ Cette thèse +avait rapport à une maladie du bas-ventre qui rend triste; il fallait +dire que c'était l'_âme_ qui rend triste. + +[166] Préface aux derniers chants de _Don Juan_. Ces derniers chants +sont ce que j'ai lu de plus beau en poésie depuis vingt ans. L'assaut +d'Ismaïl m'a fait oublier tout l'ennui de Caïn. + +[167] Nous avons reproduit scrupuleusement, pour cette lettre de +Mademoiselle de Lespinasse, sur laquelle se termine l'édition originale +de _La Vie de Rossini_, le texte donné par Stendhal, et nous n'avons pas +voulu lui substituer celui des éditions critiques. N. D. L. E. + +[168] Cette note et la liste suivante apparaissent seulement pour la +première fois dans l'édition de 1854, due aux soins de Romain Colomb. +Préparées ou non par des notes de Stendhal, elles n'en sont pas moins +utiles et intéressantes. N. D. L. E. + +[169] _Biographie des musiciens_, t. VII, p. 485. + +[170] Rossini devint en effet à cette époque le conseiller intime, l'âme +de l'Opéra, alors dirigé par M. Lubbert. On peut, en consultant les +journaux et surtout les feuilles satiriques du temps, juger, d'après les +plaisanteries dont il fut l'objet, de l'importance du rôle qu'on lui +attribuait dans la direction de l'Académie royale de musique. + +[171] Le théâtre Italien était alors à la salle Favart. + +[172] Cet incendie eut lieu au mois de janvier 1838. + +[173] Cette notice se trouve dans la deuxième édition de la _Vie de +Rossini_ (1824) à la suite de la préface. N. D. L. E. + +[174] Le _finale_ dont je parle rend sensible cette vérité, que la +tranquillité est la condition essentielle d'un certain genre de beauté, +par exemple la beauté de Dresde durant une belle journée d'automne. Ce +_finale_ est l'un des morceaux ou la musique se rapproche le plus de la +sculpture antique vue à Rome dans un musée solitaire et silencieux. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II *** + +***** This file should be named 30978-0.txt or 30978-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/9/7/30978/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie de Rossini, tome II + +Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +Release Date: January 15, 2010 [EBook #30978] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LE LIVRE DU DIVAN + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + +II + +TABLISSEMENT DU TEXTE ET PRFACE PAR + +HENRI MARTINEAU + +PARIS + +_LE DIVAN_ + +37, Rue Bonaparte, 37 + +MCMXXIX + + + + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + + Laissez aller votre pense + comme cet insecte qu'on + lche en l'air avec un fil la patte. + SOCRATE. _Nues d'Aristophane_. + + + + +VIE DE ROSSINI + + + + +CHAPITRE XX + +LA CENERENTOLA + + +J'ai entendu pour la premire fois la _Cenerentola_ Trieste; elle +tait divinement chante par madame Pasta, aussi piquante dans le rle +de Cendrillon qu'elle est tragique dans Romo; par Zuchelli, dont le +public de Paris a le tort de ne pas assez apprcier la voix magnifique +et pure; et enfin par le dlicieux bouffe Paccini. + +Il est difficile de rencontrer un opra mieux mont. Le public de +Trieste fut de cet avis; car, au lieu de trente reprsentations de la +_Cenerentola_ que madame Pasta devait donner, il en exigea cent. + +Malgr le talent des acteurs et l'enthousiasme du public, chose si +ncessaire au plaisir musical, la _Cenerentola_ ne me fit aucun plaisir. +Le premier jour, je me crus malade; je fus oblig de m'avouer aux +reprsentations suivantes, qui me laissaient froid et glac au milieu +d'un public ivre de joie, que mon malheur tait un accident personnel. +La musique de la _Cenerentola_ me parat manquer de _beau idal_. + +Il est des spectateurs peu attentifs au mrite de la difficult vaincue, +et auxquels la musique ne plat que par les illusions romanesques et +brillantes dont elle berce leur imagination. Si la musique est mauvaise, +elle ne donne rien l'imagination; si elle est sans _idal_, elle +fournit des images qui choquent comme basses, et l'imagination repousse +prend son vol ailleurs. En voyant la _Cenerentola_ sur l'affiche, je +dirais volontiers comme le marquis de Moncade: C'est ce soir que je +m'encanaille. Cette musique fixe constamment mon imagination sur des +malheurs ou des jouissances de vanit, sur le bonheur d'aller au bal +avec de beaux habits ou d'tre nomm matre d'htel par un prince. Or, +n en France et l'ayant longtemps habite, j'avoue que je suis las et de +la vanit, et des dsappointements de la vanit, et du caractre gascon, +et des cinq ou six cents vaudevilles qu'il m'a fallu essuyer sur les +mcomptes de la vanit. Depuis la mort des derniers hommes de gnie, +d'glantine et Beaumarchais, tout notre thtre ne roule que sur un seul +mobile, la vanit; la socit elle-mme, du moins les dix-neuf +vingtimes de la socit et tout ce qu'elle renferme de vulgaire, n'est +mis en activit que par un seul mobile, la vanit. On peut, je crois, +sans cesser d'aimer la France, tre un peu las de cette passion qui, +chez nous, remplace toutes les autres. + +J'allais Trieste pour chercher du nouveau; en voyant la _Cenerentola_, +je me crus encore au Gymnase. + +La musique est incapable de _parler vite_; elle peut peindre les nuances +de passions les plus fugitives, des nuances qui chapperaient la plume +des plus grands crivains; on peut mme dire que son empire commence o +finit celui de la parole; mais ce qu'elle peint, elle ne peut pas le +montrer _ moiti_. Elle partage en ce sens les dsavantages de la +sculpture, mise en rivalit avec la peinture sa soeur: la plupart des +objets qui nous frappent dans la vie relle sont interdits la +sculpture, parce qu'elle a le malheur d'tre hors d'tat de peindre _ +demi_. Un guerrier clbre, couvert de son armure, est magnifique sous +le pinceau de Paul Vronse ou de Rubens; rien de plus ridicule et de +plus lourd sous le ciseau du sculpteur. Voyez le Henri IV de la cour du +Louvre[1]. + +Un sot fera un rcit pompeux et faux d'un prtendu combat dans lequel il +s'est couvert de gloire; le chant est de _bonne foi_ et nous peint sa +valeur, mais l'accompagnement se moque de lui. Cimarosa a fait vingt +chefs-d'oeuvre sur des donnes de cette espce. + +La mlodie ne peut pas fixer _ demi_ notre imagination sur une nuance +de passion, cet avantage est rserv l'harmonie; mais remarquez que +l'harmonie ne peut peindre que des nuances _rapides_ et _fugitives_. Si +elle usurpe trop longtemps l'attention, elle tue le chant, comme dans +certains passages de Mozart; et, son tour, l'harmonie devenant partie +principale, ne peut pas peindre _ demi_. Je demande pardon pour ce +petit cart mtaphysique, que je pourrais rendre moins inintelligible au +moyen d'un piano[2]. + +Je tentais d'expliquer comme quoi la musique est peu propre rendre les +_bonheurs de vanit_, et toutes les petites mystifications franaises +qui, depuis dix ans, fournissent les thtres de Paris de tant de pices +_extrmement piquantes_[3], mais que l'on ne peut revoir trois fois. + +Les bonheurs de vanit sont fonds sur une comparaison vive et rapide +avec _les autres_. Il faut toujours _les autres_; cela seul suffit pour +glacer l'imagination, dont l'aile puissante ne se dveloppe que dans la +solitude et l'entier oubli _des autres_. Un art qui n'agit que par +l'imagination ne doit donc pas se piquer de peindre la vanit. + +La _Cenerentola_ est de 1817; Rossini l'crivit Rome pour le thtre +_Valle_ et pour la saison du Carnaval (26 dcembre 1816, jusque vers le +milieu de fvrier 1817). Il eut des chanteurs assez inconnus, mesdames +Righetti et Rossi, le tnor Guglielmi, et le bouffe De Begnis. + +L'introduction de la _Cenerentola_ se compose du chant des trois soeurs: +l'ane essaie un pas devant sa psych; la seconde ajuste une fleur dans +ses cheveux; la pauvre Cendrillon, fidle au rle que nous lui +connaissons depuis notre enfance, souffle le feu pour faire du caf. +Cette introduction est fort piquante; le chant de Cendrillon est +touchant, mais touchant comme le drame, touchant par un malheur +vulgaire: tout cela semble crit sous la dicte du proverbe franais: +_Glissons, n'appuyons pas._ Cette musique est minemment rossinienne. +Jamais Paisiello, Cimarosa ou Guglielmi n'ont atteint ce degr de +lgret. + + Una volta, e due, e tre! + +Le chant de ces mots me semble parfaitement trivial. A ce moment, la +musique de la _Cenerentola_ commence toujours m'tre dplaisante; et +cette impression, qui ne disparat jamais tout fait, revient souvent +avec une nouvelle force. A Trieste, pour me consoler d'tre triste comme +un Anglais au milieu d'un parterre tout joyeux, je conclus de ce que +j'prouvais que la musique a aussi son _beau idal_: il faut que les +situations auxquelles elle nous fait songer, il faut que les images +qu'elle lance sur notre imagination n'aient point un degr de vulgarit +trop marqu. Je ne puis me faire aux comdies de M. Picard, je mprise +trop ses hros; je ne nie pas qu'il n'y ait beaucoup de _Philibert_ et +de _Jacques Fauvel_ dans le monde, mais ce que je nie, c'est que je leur +adresse jamais la parole. + +En entendant ce chant, + + Una volta, e due, e tre! + +je me crois toujours dans une arrire-boutique de la rue Saint-Denis. Le +Polonais ou l'habitant de Trieste ne peut avoir cette impression +dsagrable: quant moi, je dsire de tout mon coeur que l'on soit +heureux dans toutes les arrire-boutiques de France, mais je ne puis +faire ma socit des gens qui les habitent; je dplairais encore plus +qu'on ne me dplairait. + +La cavatine de don Magnifico, + + Miei rampolli feminini, + +chante par Galli ou Zuchelli, est une dbauche de belle voix: ce +morceau a beaucoup de succs, parce qu'il nous fait goter vivement le +charme attach de beaux sons de basse bien pleins et bien sonores; du +reste, il est dans le style de Cimarosa, au gnie prs. + +Le duetto de Ramire, le prince dguis de la _Cenerentola_[4], me +console un peu de la cavatine de don Magnifico; cette grce est encore +un peu celle des Nina de la rue Vivienne, mais tout plat dans une +jolie femme, et la beaut fait oublier le ton vulgaire. Il y a du charme +dans + + Una grazia, un certo incanto; + +je trouve beaucoup d'esprit dans + + Quel ch' padre non padre + * * * + Sta a vedere che m'imbroglio[5] + +Nous voici dans la vraie force du talent de Rossini, dans sa partie +triomphante. Quel dommage pour les personnes qui sentent d'une certaine +faon qu'il n'ait pas ml un peu de noblesse tout son esprit! Il faut +se souvenir que cet opra fut crit pour les Italiens de Rome, des +habitudes desquels trois sicles de Papaut et de la politique des +Alexandre VI et de Ricci[6] ont banni toute noblesse et toute +lvation[7]. + +La cavatine du valet de chambre Dandini habill en prince, + + Come il ape ne'giorni d'aprile, + +est extrmement piquante. Ici le style d'antichambre est sa place; il +y a juste dans la musique, comme dans le libretto, ce vernis lger de +vulgarit ncessaire pour rappeler l'tat de Dandini, mais il ne choque +pas. Dans Cimarosa, nous voyons plutt les passions des personnages +subalternes que les habitudes sociales que leur a fait contracter leur +position dans la socit; seulement leurs passions sont contraries par +les circonstances d'une position infrieure. + +Cette cavatine, qui sert de _concerto_ une belle voix de basse, est +souvent chante Paris, d'une manire dlicieuse, par l'excellent +Pellegrini: il dit avec une grce infinie et avec des _fioriture_ tout +fait sduisantes: + + Galoppando s'en va la ragione + E fra i colpi d'un doppio cannone + Spalancato il mio core di gia, + (Ma al finir della nostra commedia...) + +La rapidit du chant de ce dernier vers est entranante. L'auteur +italien (le signor Feretti, Romain) a eu le bon esprit, comme on voit, +de ne pas copier l'esprit franais de son original, il lui a fallu du +courage. On sait assez que _Cendrillon_ est l'un des plus jolis ouvrages +de M. Etienne. + +Aprs les ides, sinon basses, du moins extrmement vulgaires que cet +opra nous a prsentes jusqu'ici, et dont Rossini a plutt forc que +modr la couleur, l'me est rafrachie par le jeu de madame Pasta et sa +passion enfantine lorsque, courant aprs son pre, qu'elle retient par +la basque de son habit brod, elle lui chante: + + Signor, una parola! + +J'avoue que ce quintetto me fait un grand plaisir; j'ai besoin de +quelque chose de noble en musique comme en peinture, et j'ai l'honneur +d'tre, pour les _Tniers_, de l'avis de Louis XIV. + +Il fallait le jeu de madame Pasta pour que je puisse pardonner la +trivialit du chant + + La belle Venere + Vezzoza, pomposetta! + +Ce coloris dplaisant disparat tout coup dans + + (Ma vattene) Altezzissima! + +La passion se montre chez don Magnifico et l'instant je ne vois plus +la trivialit de ses habitudes. La belle voix de Galli est ravissante +cet instant. + +Il y a un chant fort agrable, quoique encore un peu vulgaire, sur les +paroles: + + Nel volto estatico + Di questo quello. + +La sortie de don Magnifico, dans la scne suivante, offrait encore +Galli une occasion de faire admirer sa superbe voix dans le vers + + Tenete allegro il re: vado in cantina[8]. + +Jouant un peu sur le mot _cantina_ (cave), sa voix magnifique descendait +jusqu'au _la_ d'en bas. + +Le _finale_ du premier acte, qui dbute par un choeur des courtisans du +prince, qui ramnent don Magnifico de la cave, demi ivre, et qui +continue par l'air de don Magnifico, est tout fait dans l'ancien style +bouffe de Cimarosa, la passion prs. Je n'ai dj que trop rpt, +peut-tre, que l'absence de la passion dans les personnages bas laisse +paratre tout coup ce que leur tat peut avoir de dgotant, et +j'avoue que je ne puis pas revoir deux fois Tiercelin dans le _Coin de +Rue_ ou dans l'_Enfant de Paris_. + +Dans l'air de don Magnifico: + + Noi don Magnifico, + +la passion est remplace, comme de coutume, par l'esprit, et l'esprit, +en musique, n'empche pas toujours d'tre un peu plat. Il n'y a que de +beaux sons dans cet air, je n'y trouve ni verve ni gnie; or, il me +semble que la farce n'admet pas la mdiocrit. En revanche, le duetto +qui suit est entranant; on disait Trieste que c'tait le chef-d'oeuvre +de la pice. Ramire demande Dandini, son valet de chambre, dguis en +prince, ce qu'il lui semble du caractre des deux filles du baron: + + Zitto, zitto; piano, piano. + +La partie du tnor (Ramire) est d'une fracheur dlicieuse et tout +fait d'accord avec les sentiments d'un jeune prince qui l'enchanteur +qui le protge a rvl qu'une des filles du baron est digne de tous ses +voeux: l'enchanteur veut parler de Cendrillon. La rapidit et la vivacit +de ce duetto sont inimitables: c'est un feu d'artifice. Jamais la +musique n'a lanc avec cette rapidit et ce succs des sensations +nouvelles et piquantes sur l'me des spectateurs. + +L'homme dans une situation ordinaire, qui assiste ce duetto, ne peut +pas s'empcher d'tre gai; il se sent venir l'esprit les ides les +plus bouffonnes, ou plutt il se sent ravir par le bonheur que donnent +ces ides quand on les gote. Le quartetto qui se forme par l'arrive +des deux soeurs a des passages jolis et d'une grande vrit dramatique: + + Con un anima plebea! + Con un aria dozzinale! + +Il y a de la grce et surtout beaucoup d'esprit dans l'air de la +Cenerentola son entre dans le salon: + + Sprezza quei don che avversa. + +Le second acte s'ouvre par un air de don Magnifico, dans lequel il nous +dit que, lorsqu'une de ses filles sera l'pouse du prince, les +revenants-bons pleuvront chez lui: + + Gi mi par che questo e quello + Confinandomi a un cantone + E cavandosi il cappello + Incominci: Ser barone + Alla figlia sua reale + Porterebbe un memoriale? + Prendr poi la cioccolata, + una doppia ben coniata. + Faccia intanto scivolare + Io rispondo: Eh si vedremo; + Gi di peso[9]? parleremo... + +L'air de Ramire, quand il est amoureux et qu'il jure de trouver sa +belle. + + Se fosse in grembo a Giove[10], + +est agrable et fort piquant; c'est un morceau brillant pour une jolie +voix de tnor, cela est admirable dans un concert: sur quoi j'observerai +que les imitateurs de Rossini ont bien pris sa rapidit, chose facile +copier en musique, mais ils n'ont jamais pu imiter son esprit. + +Le duetto qui suit, + + Un segreto d'importanza, + +est la perfection de l'art d'imiter. Trs-probablement ce duetto +n'existerait pas sans celui du second acte du _Matrimonio segreto:_ + + Se fiato in corpo avete. + +Et cependant, mme quand on sait par coeur le duetto du _Mariage secret_, +on entend encore celui-ci avec un plaisir infini. Mon assertion peut se +vrifier Paris; ce duetto est suprieurement chant par Zuchelli et +Pellegrini. Les mots + + Son Dandini, il cameriere! + +font toujours rire, par l'extrme vrit dramatique et par le malheur +subit de la grosse vanit du baron. + +Que ne puis-je donner au lecteur l'esquisse la plus lgre de l'effet +que le dlicieux bouffe Paccini, charg du rle de Dandini, produisait +Trieste! Il fallait le voir jouissant de la sottise du baron lorsqu'ils +paraissaient ensemble pour le duetto, l'observant du coin de l'oeil sans +qu'il y part, mais tellement attentif l'observer, qu'en s'asseyant il +tait toujours sur le point de manquer sa chaise et de tomber terre; +il fallait le voir s'efforant, mais en vain, de dissimuler le rire fou +qui le saisit quand il s'aperoit de l'importance que le baron attache +la confidence qu'il va lui faire; alors, dtournant la tte pour cacher +son rire, lequel mouvement dsesprait le baron, comme signe de disgrce +de la part du prince, et ensuite, au premier moment de srieux qu'il +pouvait obtenir, se retournant d'un air grave vers le pauvre baron; la +force de soutenir l'air grave venant lui manquer, il levait les +sourcils d'une manire dmesure, nouvelle inquitude mortelle du +gentilhomme campagnard la vue de cette mine rellement pouvantable de +la part du prince. L'acteur charg du rle du baron n'avait nul besoin +de faire des gestes; les spectateurs, touffant de rire et s'essuyant +les yeux, n'avaient aucune attention lui donner; son ridicule tait +jamais tabli par les gestes de Paccini: ils taient tellement ceux d'un +homme qui jouit _actuellement_ de la prsence relle d'un sot qu'il +attrape, que le rle du baron, et-il t jou avec toute la noblesse +possible par Fleury ou de'Marini, ces grands matres dans l'art du +comique noble, ils eussent t ridicules, il n'y avait pas s'en +ddire. On voyait trop de vrit dans les gestes de Paccini pour qu'on +pt admettre un instant qu'un homme, faisant ces mines, pt se tromper +sur la prsence relle d'un sot. + +Et ce spectacle tonnant changeait tous les jours; comment donner une +ide de la foule infinie de mauvaises plaisanteries, de parodies des +gestes de ses camarades, d'allusions leurs petites aventures ou aux +anecdotes de la journe dans Trieste, dont Paccini remplissait son jeu? + +Quels rires inextinguibles, lorsqu'un jour, en disant au baron, + + Io vado sempre a piedi, + +il s'avisa d'ajouter: _Per esempio verso la crociata_! Je sens qu'on ne +_raconte pas le rire_; car, pour le raconter, il faut le reproduire, et +la moindre anecdote qui, raconter, prend une demi-minute, juste le +temps dont elle est digne, cote l'imprimer trois ou quatre pages, +la vue desquelles on est saisi de honte, et l'on efface. + +Paccini est, comme Rabelais, un volcan de mauvaises plaisanteries; et, +quelque effet qu'elles produisent dans la salle, il est sans doute celui +qu'elles rjouissent le plus: il n'est aucun spectateur qui puisse en +douter, tant il y a de verve et de vrit dans son geste. C'est, je +pense, cette _vrit_, cette navet vidente, qui lui fait pardonner le +nombre infini de choses burlesques et ridicules qu'on lui voit hasarder + chaque reprsentation, et qui, ailleurs, le feraient mettre en prison. +Par exemple, Trieste, le 12 fvrier, on clbre le jour de naissance +du souverain; on chante une messe en musique la cathdrale, et le +_Gloria in excelsis_ est, comme on sait, l'un des morceaux les plus +importants de toute messe en musique: il y a sur ces paroles un +mouvement de passion exprimer. Tous les fidles peuvent chanter +l'glise, Paccini comme un autre: pourquoi pas? en Italie, les chanteurs +ne sont nullement excommunis. Paccini se rend donc l'glise, mais il +y arrive avec les cheveux poudrs blanc; il chante le _Gloria in +excelsis_ avec les fidles, et mme il chante bien et de tout le srieux +possible. Mais, la vue de cette figure de Paccini chantant et srieux, +toute l'glise clate de rire, et les autorits constitues les +premires. + +J'ai choisi exprs, pour la rapporter, une des plus mauvaises +plaisanteries de Paccini. Il est clair qu' Paris elle ne crerait que +de l'indignation ou du dgot, au lieu du rire gnral dont nous fmes +tmoins Trieste: c'est prcisment de cette indignation que je veux +parler. Paccini, s'il jouait en France, non-seulement ferait natre de +l'indignation par la plaisanterie condamnable ci-dessus rapporte, mais +encore, je l'avance hardiment, par un grand nombre d'autres _nullement +rprhensibles_. + +Dans mon intime conviction, Paccini, engag l'Opra-Italien de +Londres, y aurait certainement le plus grand succs, comme Louvois il +serait effray et glac, ou impitoyablement siffl s'il osait tre +lui-mme. On dirait que le rire est prohib en France[11]; sur quoi je +demande: ce malheur doit-il se rencontrer dans toutes les civilisations +avances? Un peuple doit-il ncessairement passer, en se civilisant par +un tel excs de vanit? ou bien rencontrons-nous tout simplement ici un +nouvel effet de l'influence de la cour de Louis XIV sur les gots des +Franais et sur leur manire d'apprcier toutes choses? L'Amrique, +rpublique fdrative, en se dbarrassant de la tristesse puritaine et +de la cruaut biblique, d'ici cent cinquante ans arrivera-t-elle +cette prohibition de rire[12]? + +Si nous n'avons pas eu Paccini Paris, s'il est mme _impossible_ que +nous l'ayons jamais, nous avons entrevu Galli, dans le rle de don +Magnifico. Mais c'est Milan, o il est aim d'un public qui aime +rire, qu'il fallait voir son srieux lorsqu'il visite le salon pour +vrifier si personne n'coute; ce seul srieux on reconnat le sot qui +va recevoir une grande confidence. Et quel feu, quelle admirable +vivacit dans sa manire de retourner son fauteuil pour couter le +prince! Il tait tellement opprim par le respect, et cependant si avide +d'couter, qu'il n'avait plus de forces, et que son corps prenait comme +le mouvement ondulant d'un serpent, vari, chaque parole du prince, +par un mouvement convulsif; on ne pouvait pas douter d'avoir sous les +yeux l'extrme d'une passion, et d'une passion ridicule. Galli n'a os +hasarder qu'une partie de ces gestes devant le public de Paris, qui +effraie les pauvres chanteurs italiens. Ils savent que c'est Paris que +se font aujourd'hui les rputations europennes. Un article musical de +_la Pandore_, qui n'est pour nous qu'une pauvret bien crite que nous +sautons, est une chose importante pour un pauvre acteur tranger. Il a +la bonhomie d'y voir la voix du public le plus respectable de l'Europe. +Un Anglais, de son ct, y cherche l'indication des talents, la vue +desquels il doit s'crier: _wonderfull! quite amasing!_ Et plus +l'article est frivole et ridicule, plus il semble respectable cet +esclave rvolt contre le srieux. + +Le duetto + + Un segreto d'importanza, + +est bientt suivi d'un morceau d'orchestre qui peint une tempte pendant +laquelle le carrosse du prince est renvers. Ce n'est point du tout le +style allemand; cette tempte n'est point comme celle de Haydn dans les +_Quatre-Saisons_, ou comme la composition des balles fatales dans le +_Freyschtz_ de Maria Weber. Cet orage n'est pas pris au tragique: la +nature y est cependant imite avec vrit; il a son petit moment +d'horreur fort bien rendu. Enfin, sans de grandes prtentions au +tragique, ce morceau fait un charmant contraste dans un opra buffa. On +s'crie vingt fois en l'entendant (mais non pas Louvois, je parle d'un +orchestre qui sent les nuances, celui de Dresde ou de Darmstadt, par +exemple); on s'crie, _que d'esprit!_ J'ai eu souvent des discussions +sur ce morceau, avec mes amis allemands; j'ai bien reconnu qu' leurs +yeux cette tempte n'est qu'une miniature efface: qu'on juge de leur +mpris, il leur faut pour les toucher des fresques la Michel-Ange; ils +aiment, par exemple, le tapage infernal de la fin du morceau de la +formation des balles diaboliques du _Freyschtz_ dont je parlais tout +l'heure. Nouvelle preuve que le _beau idal_, en musique, varie comme +les climats. A Rome, pays pour lequel Rossini a crit cette tempte, des +hommes d'une sensibilit vive et irritable l'excs, heureux par leurs +passions, malheureux par les affaires srieuses de la vie, se +nourrissent de caf et de glaces: Darmstadt, tout est bonhomie, +imagination et musique[13]; avec de la prudence et force coups de +chapeau au prince, on parvient se faire un joli bien-tre; d'ailleurs +on vit de bire et de choucroute, et l'air est offusqu de brouillards +six mois de l'anne. A Rome, le 25 dcembre, jour de Nol, en allant +la messe papale Saint-Pierre, le soleil m'incommodait; c'tait comme +Paris un jour chaud de la mi-septembre. + +Aprs la tempte vient le charmant sestetto, + + Quest' un nodo inviluppato; + +si frappant d'originalit: je l'admirais davantage autrefois; il me +semble aujourd'hui avoir des longueurs vers la fin de la partie chante +_sotto voce_. Ce sestetto peut disputer la qualit de chef-d'oeuvre de la +pice au charmant duetto du premier acte entre Ramire et Dandini, + + Zitto, zitto; piano, piano; + +et si le duetto l'emporte, c'est par l'admirable _rapidit_, c'est parce +qu'il est une des choses les plus entranantes que Rossini ait crites +dans le style vif et rapide, o il est suprieur tous les grands +matres, et qui forme le trait saillant de son gnie. + +Le grand air de la fin, chant par la Cenerentola, est un peu plus qu'un +air de bravoure ordinaire; on y trouve quelques lueurs de sentiment: + + Perch tremar, perch? + ............. + Figlia, sorella, amica, + Padre, sposo, amiche! oh istante! + +A la vrit, la mlodie de ces traits de sentiment est assez commune. +C'est un des airs que j'ai entendus le mieux chanter par madame Pasta; +elle y portait un accent digne de la situation (un bon coeur qui triomphe +et pardonne aprs de longues annes de misre), et loignait ainsi +l'ide importune d'un air de bravoure et fait pour les concerts. Au +contraire, dans la bouche de mademoiselle Esther Mombelli, Florence, +en 1818, cet air n'tait plus qu'un air de bravoure suprieurement +chant. Rien n'tait plus net et plus perl que le son de cette belle +voix conduite avec toute la grce nave de la mthode antique. On +croyait assister un concert; personne ne songeait au sentiment qui +aurait pu animer _Cendrillon_, et qui n'animait pas la musique. Quand +madame Pasta chante Rossini, elle lui prte prcisment les qualits qui +lui manquent. + +On peut remarquer que voil trois de ses opras que Rossini finit par un +grand air de la prima donna: _Sigillara_, _l'Italiana in Algeri_ et la +_Cenerentola_. + +Je dois rpter ici que je suis tout fait juge incomptent pour la +_Cenerentola_. Cette protestation est dans mon intrt; l'on douterait +de mon extrme sensibilit pour la musique, et je puis faire de la +modestie sur tout, except sur l'extrme sensibilit. La _Cenerentola_ +est une des partitions qui a eu le plus de succs en France et je ne +doute pas que si le caprice des directeurs avait engag pour ce rle +mademoiselle Mombelli, mademoiselle Schiassetti, ou telle autre bonne +chanteuse, cet opra n'et atteint le succs du _Barbier_. Il n'y a +peut-tre pas, dans toute la _Cenerentola_, dix mesures qui me +rappellent les folies aimables ou plutt dignes d'tre aimes, qui +accourent de toutes parts mon imagination quand j'ai le bonheur de +rencontrer _Sigillara_ ou les _Pretendenti delusi_[14]. Il n'y a +peut-tre pas dans la _Cenerentola_ dix mesures de suite qui ne +rappellent l'arrire-boutique de la rue Saint-Denis, ou le gros +financier ivre d'or et d'ides prosaques, qui, dans le monde, me fait +dserter un salon lorsqu'il y entre. Ces choses, qui me choquent comme +grossires, auraient plu Paris comme _comiques_, si elles eussent t +bien chantes. On peut dire que le public de Paris ne les a pas vues; +autrement ce public, qui encourage par son suffrage la _Marchande de +Goujons_, _l'Enfant de Paris_ et les _Cuisinires_, et aussi donn un +succs fou la _Cenerentola_. Cet opra et eu en sa faveur, tout le +mcanisme du double vote; il et t applaudi et par les amateurs de la +musique italienne, et par ceux de la grosse joie des Varits. + + + + +CHAPITRE XXI + +VELLUTI + + +J'ai faire une communication pnible la partie la plus bienveillante +du public que la prsente biographie peut esprer. Il m'en cote +infiniment; je sens tout ce que je hasarde: plusieurs opinions +singulires Paris, qu'on voulait bien me passer jusqu'ici comme des +carts sans consquence, vont se changer tout coup en paradoxes +intolrables, peut-tre odieux, et surtout amens sans -propos. Mais +enfin, l'auteur ayant fait le voeu singulier de dire, sur tout, ce qui +lui semble la vrit, au risque de dplaire, et au seul public qui +puisse le lire, et au grand artiste dont il crit la vie, il faut bien +continuer ainsi qu'on a commenc. Un homme du monde qui est all deux +cents fois en sa vie aux Bouffes, qui commence ne plus aimer +l'Acadmie royale de musique que pour les ballets, et qui nglige +Feydeau, est assurment le lecteur le plus clair et le plus +bienveillant que je puisse esprer. Cet homme du monde se souvient +peut-tre d'avoir vu jadis, quand la censure tait indulgente, la +brillante comdie du _Mariage de Figaro_. Figaro se vante de savoir le +fond de la langue anglaise: il sait _goddam_. Eh bien! puisqu'il faut +risquer de me perdre par un seul mot, voil justement le point o en est +un amateur de Paris, l'gard d'une des parties principales du chant, +les _fioriture_ ou agrments. Il faudrait que cet amateur et entendu +pendant six mois Velluti ou Davide, pour avoir quelque ide de cette +rgion de la musique, entirement neuve pour des oreilles parisiennes. +En arrivant dans un pays nouveau, aprs le premier coup d'oeil, qui n'est +pas sans agrments, on est bien vite choqu du grand nombre de choses +tranges et insolites qui vous assigent de toutes parts. Le voyageur le +plus bienveillant et le moins sujet l'humeur, a grande peine se +dfendre de certains mouvements d'impatience. Tel serait l'effet que la +dlicieuse mthode de Velluti produirait d'abord sur l'amateur de Paris. +Je propose cet amateur d'entendre, le plus tt qu'il pourra, la +romance de l'_Isolina_ chante par Velluti[15]. + +Une femme jolie, et surtout remarquable par une taille superbe, qui se +promne la terrasse des Feuillants, enveloppe dans sa fourrure, par +un beau soleil du mois de dcembre, est un objet fort agrable aux yeux; +mais si un instant aprs cette femme entre dans un joli salon garni de +fleurs, et o des bouches de chaleur artistement mnages font rgner +une temprature douce et gale, elle quitte sa fourrure et parat dans +toute la fracheur brillante d'une toilette de printemps. Faites venir +d'Italie la romance de l'_Isolina_, entendez-la chanter par une jolie +voix de tnor, vous verrez apparatre la jeune femme de la terrasse des +Feuillants, mais vous ne pourrez gure juger que de l'lgance des +mouvements et des formes; la fracheur et le fini des contours seront +invisibles pour vous. Que ce soit au contraire la dlicieuse voix de +Velluti qui chante sa romance favorite, vos yeux seront dssills, et +bientt ravis la vue des contours dlicats dont le charme voluptueux +viendra les sduire. + +Le tnor a chant trois mesures; ce sont des prires adresses par un +amant sa matresse irrite. Ce petit morceau finit par un clat de +voix: l'amant, maltrait par ce qu'il aime, implore son pardon au nom du +souvenir charmant des premiers temps de leur bonheur. Velluti remplit +les deux premires mesures de _fioriture_, exprimant d'abord l'extrme +timidit, et bientt le profond dcouragement; il prodigue les gammes +descendantes par demi-tons, les _scale trillate_, et part tout coup +la troisime mesure par un clat de voix simple, fort, soutenu, et, les +jours o il jouit de tous ses moyens, _abandonn_. Il est impossible +qu'une femme qui aime rsiste ce cri du coeur. + +Ce style peut sembler trop effmin, et ne pas plaire d'abord; mais tout +amateur franais de bonne foi conviendra que cette manire de chanter +est pour lui une rgion inconnue, une _terre trangre_, dont les chants +de Paris ne lui avaient donn aucune ide. Nous avons bien ici des gens +qui font des ornements et qui les excutent avec justesse, mais les sons +de cette voix ne sont pas agrables en eux-mmes et indpendamment de la +place qu'ils occupent. Ensuite cette voix est antimusicale, elle met +sans cesse ensemble des choses qui ne vont pas ct l'une de l'autre +et qui se nuisent par leur voisinage. Sans se rendre compte du pourquoi, +un homme n pour les arts, et qui a fait l'ducation de son oreille par +deux cents reprsentations des Bouffes, sent confusment que les +agrments qu'on lui tale manquent de charme; sa raison approuve +tristement, mais son coeur reste froid. C'est la sensation contraire, +accompagne d'un plaisir croissant tous les jours, qu'il trouvera en +entendant Velluti dans les soires o cet excellent chanteur jouit de la +plnitude de ses moyens. Un castrat, attach la chapelle de Sa Majest +le roi de Saxe, le clbre Sassarini, donnait le mme plaisir dans des +chants d'glise. Davide approche de ces sensations dlicieuses autant +que peut le faire une simple voix de tnor. Je ne nommerai pas ici +quelques autres belles voix, qui rappelleraient les sensations +angliques que l'on doit Velluti, si le hasard avait plac un coeur +sensible dans le voisinage de ces gosiers flexibles. Ces belles voix, +que le vulgaire admire et auxquelles rien ne manque ses yeux, +excutent au hasard et souvent fort bien une foule d'agrments de +significations, de couleurs, de natures opposes. Supposez Talma agit +par un cauchemar pnible, et rcitant de suite et ple-mle, mais +toujours avec son rare talent, deux ou trois vers de ses plus beaux +rles. A quatre vers de fureur d'amour, appartenant l'Oreste +d'_Andromaque_, succdent deux vers de raisonnements levs et sublimes, +pris dans le rle de Svre, de _Polyeucte_; ils sont immdiatement +suivis de deux vers peignant un tyran qui contient peine sa soif pour +le sang, et l'on reconnat Nron. Le vulgaire, qui n'a point d'me et +qui ne comprend rien tout cela, trouve tous ces vers fort bien +dclams et applaudit. Voil ce que font la plupart des grands +chanteurs, M. Martin par exemple. + +Velluti au contraire dclame bien une suite de vers qui appartiennent +_tous au mme rle_. + + + + +CHAPITRE XXII + +LA GAZZA LADRA + + +Ce vrai _drame_ noir et plat a t arrang pour Rossini par M. +Gherardini de Milan, d'aprs le mlodrame du boulevard, qui a pour +auteurs MM. Daubigny et Caigniez. Pour comble de disgrce, il parat que +cette vilaine histoire est fonde sur la ralit: une pauvre servante +fut dans le fait pendue jadis Palaiseau, en mmoire de quoi l'on fonda +une messe appele _la messe de la pie_. + +Les Allemands, pour qui ce monde est un problme non rsolu, et qui +aiment employer les trente ou quarante ans pour lesquels le hasard les +a placs dans cette triste cage, en compter les barreaux; les +Allemands, qui prfrent le drame de _Calas_, provenant galement de +notre boulevard, au _don Carlos_ ou au _Guillaume Tell_ de Schiller, qui +leur semblent trop _classiques_; les Allemands, qui, en 1823, croient +aux revenants et aux miracles du prince de Hohenlohe, seraient ravis du +degr de noirceur que la _ralit_ ajoute au triste _drame_ de la _Pie +voleuse_. + +Le Franais, homme de got, se dit: Ce monde est si vilain, que c'est +porter de l'eau la mer et se donner le plus triste des rles, que +d'examiner les s***** de celui qui l'a fait; fuyons la triste ralit. +Et il demande aux arts du _beau idal_ qui lui fasse oublier bien vite, +et pour le plus longtemps possible, ce monde de bassesses, o + + Le grand Ajax est mort, et Thersite respire. + (LA HARPE.) + +L'Italien, ds qu'il peut tre dlivr du prtre qui a tourment sa +jeunesse, ne s'embarrasse pas de si longs raisonnements; il ne s'en +tirerait jamais, et la police de son pays l'empche, depuis des sicles, +d'apprendre la logique; il a des passions, il s'y livre en aveugle. +Rossini lui fait de belle musique sur un sujet abominable; il jouit de +cette musique sans trop s'arrter au sujet, et fuirait bien vite comme +un _seccatore_ le triste critique qui viendrait lui faire voir les +dfauts de son plaisir. L'Italien n'admet tout au plus qu'une sorte de +discussion, celle qui tend doubler ses plaisirs tout de suite et +argent comptant. + +La _Gazza ladra_ est un des chefs-d'oeuvre de Rossini. Il l'crivit +Milan en 1817, pour la saison nomme _primavera_ (le printemps)[16]. + +Quatorze ans du despotisme d'un homme de gnie avaient fait de Milan, +grande ville renomme autrefois pour sa gourmandise, la capitale +intellectuelle de l'Italie; ce public comptait encore dans son sein, en +1817, quatre ou cinq cents hommes d'esprit suprieurs leur sicle, +reste de ceux que Napolon avait recruts de Bologne Novare, et de la +Ponteffa Ancne, pour remplir les emplois de son royaume d'Italie. Ces +anciens employs, que la crainte des perscutions et l'amour des +capitales retenaient Milan, n'taient nullement disposs reconnatre +une supriorit quelconque dans le public de Naples. On arriva donc la +_Scala_, le soir de la premire reprsentation de la _Gazza ladra_, avec +la bonne intention de siffler l'auteur du _Barbier_, d'_Elisabeth_ et +d'_Otello_, pour peu que sa musique dplt. Rossini n'ignorait pas cette +disposition dfavorable, et il avait grand'peur. + +Le succs fut tellement fou, la pice fit une telle _fureur_, car j'ai +besoin ici de toute l'nergie de la langue italienne, qu' chaque +instant le public, en masse, se levait debout pour couvrir Rossini +d'acclamations. Cet homme aimable racontait le soir, au caf de +l'_Acadmie_, qu'indpendamment de la joie du succs, il tait abm de +fatigue pour les centaines de rvrences qu'il avait t oblig de faire +au public, qui, tous moments, interrompait le spectacle par des _bravo +maestro! e viva Rossini!_ + +Le succs fut donc immense, et l'on peut dire que jamais maestro n'a +mieux rempli son objet. Les applaudissements taient d'autant plus +flatteurs que, comme je l'ai dj dit, ce public, en 1817, tait encore +compos de l'lite des gens d'esprit de toute la Lombardie. Aussi est-ce + cette poque que Milan a t illustr par les chefs-d'oeuvre de Vigan. +Ce beau moment s'est termin vers 1820, par les arrestations et le +carbonarisme. + +J'tais la premire reprsentation de la _Gazza ladra_. C'est un des +succs les plus unanimes et les plus brillants que j'aie jamais vus, et +il se soutint pendant prs de trois mois au mme degr d'enthousiasme. +Rossini fut heureux en acteurs; Galli avait alors la plus belle voix de +basse d'Italie, la voix la plus forte et la plus accentue; il joua le +rle du soldat d'une manire digne de Kean ou de De'Marini. Madame +Belloc chanta celui de la pauvre _Ninetta_ avec sa voix magnifique et +pure qui semble rajeunir tous les ans; elle jouait ce rle facile avec +infiniment d'esprit. Je me souviens qu'elle l'ennoblissait beaucoup; ce +n'tait pas tant une servante vulgaire que la fille d'un brave soldat +que les malheurs de son pre ont force chercher de l'emploi. Monelli, +tnor agrable, faisait le jeune soldat _Giannetto_ qui revient la +maison paternelle; et Boticelli, le vieux paysan _Fabrizio Vingradito_, +rle si bien jou Paris par Barilli. Ambrosi, avec sa voix superbe et +son jeu tout d'une pice, reprsentait fort bien le mchant _Podest_; +enfin, les grces de mademoiselle Galianis, dans le rle de _Pippo_, +taient inimitables et donnaient un effet charmant au duetto du second +acte entre _Pippo_ et _Ninetta_. Tous les acteurs cherchaient comme de +concert ennoblir la pice. Madame Fodor, au contraire, l'a rendue bien +vulgaire. + +Que dire de l'ouverture de la _Gazza ladra_? A qui cette symphonie si +pittoresque n'est-elle pas prsente? + +L'introduction du tambour comme partie principale lui donn une ralit, +si j'ose m'exprimer ainsi, dont je n'ai trouv la sensation dans aucune +autre musique[17], il est comme impossible de ne pas faire attention +celle-ci. Il me le serait galement de rendre les transports et la folie +du parterre de Milan l'apparition de ce chef-d'oeuvre. Aprs avoir +applaudi outrance, cri et fait tout le tapage imaginable pendant cinq +minutes, quand la force ncessaire pour crier n'exista plus, je +remarquai que chacun parlait son voisin, chose fort contraire la +mfiance italienne. Les gens les plus froids et les plus gs +s'criaient dans les loges: _O bello! o bello!_ et ce mot tait rpt +vingt fois de suite: on ne l'adressait personne, une telle rptition +et t ridicule; on avait perdu toute ide d'avoir des voisins, chacun +se parlait soi-mme. Ces transports avaient toute la vivacit, tout le +charme d'un raccommodement. La vanit du public se rappelait le _Turco +in Italia_. Je ne sais si le lecteur se rappelle aussi que cet opra +avait t siffl comme manquant de nouveaut. Rossini dsira rparer cet +chec, et ses amis furent flatts qu'il et bien voulu faire quelque +chose de si nouveau pour eux. Cette situation morale du maestro rend +fort bien compte du tambour et du tapage un peu allemand de l'ouverture; +Rossini avait besoin de frapper fort ds le dbut. On n'eut pas entendu +vingt mesures de cette belle symphonie, que la rconciliation fut faite; +on n'tait pas la fin du premier _presto_, que le public sembla fou de +plaisir, tout le monde accompagnait l'orchestre. Ds lors l'opra et le +succs ne furent plus qu'une scne d'enthousiasme. A chaque morceau il +fallait que Rossini se levt plusieurs fois de sa place au piano pour +saluer le public; et il parut plus tt las de saluer que le public +d'applaudir. + +Cette ouverture, qui commence par le retour du jeune soldat couvert de +gloire dans sa famille champtre, prend bientt le caractre triste des +vnements qui vont suivre; mais c'est une tristesse pleine de vivacit +et de feu, une tristesse de jeunes gens; les hros de la pice sont +jeunes en effet. L'introduction est brillante de verve et de feu; elle +me rappelle les belles symphonies de _Haydn_ et l'excs de force qui +distingue ce compositeur. L'attention est appele sur la _Pie_ avec tout +l'esprit possible: + + Brutta gazza maladetta + Che ti colga la saetta! + +Je trouve ici, ds la premire mesure, une certaine nergie rustique, +une teinte champtre, et surtout une absence totale de la finesse des +villes, qui, par exemple, donne cette introduction une couleur tout +fait diffrente de celle du _Barbier_. Je me figure que la musique +Washington ou Cincinnati, si elle tait nationale et non copie, +offrirait cette absence complte de recherche et d'lgance[18]. + +Cette nuance d'nergie rustique s'tend sur tout le premier acte. +L'humeur revche de la fermire Lucie, ou plutt les tristes effets que +va produire ce dfaut de caractre, sont annoncs par un morceau +extrmement imposant: + + Marmotte, che fate? + +On sent l'instant la prsence d'un grand talent. Il y a absence de +dtails, et dveloppement parfait d'une grande ide. On voit que +l'auteur a eu le courage de braver la peur d'ennuyer, et de ngliger les +petites phrases amusantes; de l le grandiose[19]. + +La rponse Lucie qui demande o est son mari, + + Tuo marito? + +le petit air du bonhomme Fabrice qui arrive de la cave la bouteille la +main, tout cela est minemment gai, rustique, plein de force, et +rappelle de plus en plus le style de Haydn. C'est encore la pie qui est +charge d'annoncer au spectateur l'amour du jeune soldat; sa mre dit: + + Egli dee sposar... + +la pie l'interrompt par le cri + + Ninetta! Ninetta! + +Il y a un feu tonnant dans le _tutti: Noi l'udremo narrar con diletto_. +J'observerai toutefois que la joie vive et le _brio_ (l'entranement) +sont d'autant moins difficiles produire, que l'on ne cherche pas +conserver l'air distingu et noble. Il y a ici deux jolis vers bien +militaires: + + Or d'orgoglio brillar lo vedremo, + Or di bella piet sospirar. + +La cavatine de Ninette + + Di piacer mi balza il cor, + +est, comme l'ouverture, une des plus belles inspirations de Rossini: qui +ne la connat pas? C'est bien la joie vive et franche d'une jeune +paysanne. Jamais peut-tre Rossini n'a t plus brillant et en mme +temps plus dramatique, plus vrai, plus fidle aux paroles. Cet air est +de la force de Cimarosa, et a une vivacit de dbut assez rare chez +Cimarosa. + +Peut-tre pourrait-on blmer la cantilne, comme un peu vulgaire et +rustique. Remarquez que ds que Rossini veut tre expressif, il est +oblig d'en revenir au chant priodique. La phrase _di piacere_ a huit +mesures, chose rare chez ce matre[20]. Il y a une nuance touchante +introduite avec un art infini; c'est dans + + Dio d'amor, confido in te, + +avant la reprise. On oublie la gaucherie des paroles _Dieu d'amour_ dans +la bouche d'une jeune paysanne. Apparemment que l'auteur est un +_classique_. Madame Fodor a chant cette cavatine Paris, avec une voix +au-dessus de tous les loges, mais la sensibilit et l'accent +rpondaient peu la beaut de la voix. A la manire de tous les +artistes qui ne brillent pas par la sensibilit et le foyer intrieur, +comme disent les peintres, madame Fodor ne pouvant pas faire cette +cavatine _belle_, elle la faisait _riche_. Elle accablait de roulades et +d'ornements suprieurement excuts, les inspirations du maestro, et +parvenait les faire oublier. Voil un joli triomphe! Rossini, s'il +l'avait entendue, lui aurait rpt ce qu'il dit au clbre Velluti, +lors de la premire reprsentation de l'_Aureliano in Palmira_ (Milan +1814): _Non conosco pi le mie arie_. Je ne reconnais plus ma musique. + +L'expression dramatique vive et franche, et pourtant parfaitement belle, +est assez rare chez Rossini pour qu'on la respecte. La premire phrase +de + + Di piacer mi balza il cor, + +doit tre donne absolument sans ornements et sans roulades; il faut les +rserver pour la fin de l'air, o Ninette semble rflchir sur l'excs +de son bonheur. Les _fioriture_ gaies et brillantes sont fort bien +places sur + + Ah! gia dimentico + I miei tormenti + +paroles que la jolie petite Cinti dit d'une manire sduisante. + +A Milan, cette nuance, comme toutes les autres, fut fort bien saisie par +madame Belloc. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui parlais +encore des transports du public, l'apparition de cet air si simple, si +naturel, si facile comprendre. C'est le sublime du gnie champtre. Il +est fcheux que la scne ne soit pas en Suisse; cet air conviendrait +_Lisbeth_[21]. Les spectateurs du parterre taient monts sur les +banquettes; ils firent rpter l'air de madame Belloc et l'coutrent +debout; leurs cris redemandaient cette cavatine une troisime fois, +lorsque Rossini dit de sa place au piano, aux spectateurs des premires +files du parterre: Le rle de Ninette est fort charg de musique; +madame Belloc sera hors d'tat d'arriver la fin, si vous la traitez +ainsi. Cette raison, qui fut rpte et discute au parterre, produisit +enfin son effet aprs une interruption d'un quart d'heure. Tous mes +voisins discutaient entre eux avec feu et franchise, comme d'anciennes +connaissances. Je n'ai jamais revu une telle imprudence en Italie. Un +espion peut prendre prtexte d'une telle conversation pour paratre li +avec vous et vous dnoncer ensuite avec succs. + +Aprs cette cavatine, qui respire la joie et la fracheur des forts +nous sommes ramens ce que la civilisation a de plus ignoble, par +l'air du juif; il me rappelle toujours les juifs de Pologne, la plus +abominable race de l'univers[22]: cet air est pourtant fort bien. A +force d'esprit, Rossini a fait supporter ce qu'il a de ressemblant la +ralit. Je trouve une richesse musicale incroyable, une abondance +infinie, une _luxuriancy_ de gnie, comme diraient les Anglais, dans le +choeur qui annonce le retour de Giannetto: + + Bravo! bravo! ben tornato! + +L'air de ce jeune soldat qui, aprs s'tre couvert de gloire l'arme, +arrive dans son village, o le journal a donn de ses nouvelles, est +faible et plat, et de plus dplac. Le jeune soldat aborde sans faon +sa matresse, et laisse seuls, dans le fond de la scne, son pre, sa +mre, et tout le village, qui le regardent parler d'amour: cette +charmante passion a tout perdu si on lui te la pudeur. + + Anco al nemico in faccia, + +est assez bien, quoique fat. Il y a une joie douce et tendre, le +contraire du feu et de la passion folle et franaise qui tait +ncessaire ici, dans + + Ma quel piacer che adesso, + +et surtout dans la ritournelle qui annonce ce vers. Ici Rossini aurait +grand besoin de trouver, dans son chanteur, le feu, la passion et +l'accent du coeur, qui manquent sa partition. Il faudrait que madame +Pasta pt se charger de ce rle, et de tous les rles passionns de ce +matre; elle leur rendrait le mme service qu' Tancrde. + +Avec les paroles, + + No, non m'inganno, + +que Galli prononce en descendant la colline, la tragdie parat, et la +gaiet s'vanouit pour toujours. + +Lorsque Rossini fit la _Gazza ladra_, il tait brouill avec Galli, son +rival heureux auprs de la M^{***}. Or, il faut savoir que Galli, au +milieu d'une trs-belle voix, a deux ou trois notes qu'il ne prend +justes que lorsqu'il ne fait que passer, mais qu'il donne faux +lorsqu'il est oblig de s'y arrter. Rossini ne manqua pas de lui faire +un rcitatif (celui dans lequel il raconte sa fille sa dispute avec +son capitaine) dans lequel il est forc de s'arrter prcisment sur ces +notes, qu'il ne peut donner justes. Il y a bien paru Paris, lorsque +Galli disait: + + _Sciagurato_ + Ei grida; e colla spada + Gi, gi, m' sopra[23]. + +Galli, sr partout ailleurs de sa magnifique voix, se piqua, et ne +voulut pas changer ces notes la reprsentation; rien n'tait cependant +plus simple. Cette obstination lui a fait manquer cette entre Rome, +Naples, Paris; et le got svre et un peu froid de cette capitale +s'accommodant mieux de l'absence de toute faute[24] que de la prsence +de beauts sublimes obscurcies par quelques imperfections, le succs de +Galli n'a jamais t d'enthousiasme comme il aurait d l'tre. + +Galli s'est raidi contre les _chut_ du public, il n'a pas voulu changer +dix notes; et la timidit faisant effet sur son organe, en dpit de ses +efforts, ce dbut d'un si beau rle a toujours t gt par trois ou +quatre sons hasards. A Naples, ce rcitatif tait le triomphe de +Nozzari, qui le dtaillait d'une manire inimitable. + +Galli est la hauteur de la plus belle tragdie ds la fin de ce +morceau: + + Amico mio, + Ei disse, e dir non pi poteva: Addio! + +Il est absurde que Galli, qui fuit son rgiment o il a t condamn +mort, paraisse avec son habit de soldat peine cach sous un grand +manteau; c'est un moyen certain de se faire arrter comme dserteur par +le premier maire de village. Ceci est une question de _mise en scne_, +art qui tient la peinture. Si Galli paraissait couvert de haillons, +comme dit le libretto, + + Il prode Ernesto + Di questi cenci mi coperse, + +peut-tre le rle prendrait-il une teinte ignoble; il faut parler aux +yeux l'Opra. Dans la nature, Galli, condamn mort et retrouvant sa +fille, lui et adress deux ou trois mille paroles; la musique en +choisit une centaine, et leur fait exprimer le sentiment qui paratrait +dans les trois mille. On sent bien qu'elle doit carter d'abord toutes +les paroles qui expriment des dtails; donc il faut parler aux yeux. + +Le duetto qui suit le rcitatif chant par Galli, + + Come frenar il pianto? + +est un chef-d'oeuvre dans le style magnifique[25]. Le petit morceau +d'orchestre qui vient aprs: + + certo il mio periglio; + Solo un eterno esiglio, + O Dio! mi pu salvar[26]. + +produit un tremblement physique. Il y a un petit trait bien touchant +aprs + + Pi barbaro dolor. + +Vers la fin de la reprise du duetto, + + Tremendo destino + +est terrible. Il y a un peu de _beau idal_, faisant repos par +distraction du malheur, dans la ritournelle de la fin. + +La cavatine du podestat, + + Il mio piano preparato, + +est un morceau brillant pour une belle voix de basse. Ambrosi le chanta + Milan avec une nergie et une force qui avaient le dfaut de tenir les +yeux du spectateur fixs dsagrablement sur le caractre atroce du +podestat. Pellegrini, Paris, sert beaucoup mieux les intrts de la +pice, en dployant dans cette cavatine une grce infinie et toute la +lgret de sa charmante voix. Ce morceau est d'ailleurs beaucoup trop +long. + +La lecture du signalement du dserteur, confie Ninetta par le +podestat, qui a perdu ses lunettes, est une scne qui a tout l'intrt +pressant et cruel du drame; c'est du malheur nullement adouci par le +_beau idal_: voil ce qu'on aime en Allemagne. Ce moment est vif, mais +il tue la gaiet pour toujours. + +Le terzetto qui suit: + + Respiro--partite, + +est sublime; c'est ds le dbut que se trouve l'admirable prire: + + Oh! nume benefico! + +Winter venait de donner Milan, un _Mahomet_ (c'est la tragdie de +Voltaire) o se trouvait une prire magnifique forme par les voix +runies de _Zopire_, au fond du temple, qui prie, et de ses deux +enfants, sur le devant de la scne, qui viennent lui donner la mort. +Rossini ne manqua pas de demander une prire l'auteur du libretto, et +l'crivit _con impegno_. + +Le podestat ayant vu partir le soldat et se croyant seul, dit Ninette: + + Siamo soli. Amor seconda + Le mie fiamme, i voti mici. + Ah! se barbara non sei, + Fammi a parte nel tuo cor[27]. + +Voil du superbe style tragique, en musique s'entend. Ce terzetto est +au-dessus de tous les loges: il tablit jamais la supriorit de +Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains. + +La rentre de Fernand a tout le feu possible: + + Freme il nembo... + Uom maturo e magistrato, + Vi dovreste vergognar. + +Il y a toujours beaucoup plus de force et d'nergie que d'lgance et de +sensibilit noble, et l'orchestre est bien bruyant: + + No so quel che farei, + Smanio, deliro e fremo, + +est un volcan. Ici, la rapidit naturelle du style de Rossini semble +encore augmenter son feu incroyable: ce terzetto est une des plus belles +choses que ce _maestro_ ait jamais crites dans sa seconde manire (le +style fort). Les groupes en sont disposs avec un art infini; il y a une +qualit bien rare dans les plus beaux morceaux connus, c'est une +_progression_ tonnante. On se sent, en quelque sorte, plus avanc la +fin du terzetto qu'au commencement. + +C'est aprs cette scne qu'on voit la pie voler travers le thtre; +elle enlve la cuiller fatale. Le moment est bien choisi; le spectateur +est trop mu pour prendre ce vol du ct plaisant, et, comme on ne s'y +attend pas, personne n'a le temps d'examiner comment il s'opre. Aprs +le grand morceau tragique, dont nous venons de donner une analyse si +imparfaite, la musique reprend toute la lgret, toute la gaiet +possible, et mme une lgance qu'elle n'a pas eue jusqu'ici; et tout +cela pour le procs-verbal de l'interrogatoire de la pauvre Ninetta: + + In casa di messere... + +Ce morceau est dlicieux; il me semble qu'aucun _maestro_ vivant ne +pourrait en faire un semblable. La cantilne la plus charmante que l'art +puisse produire est justement applique la parole la plus infme de +l'interrogatoire. Quand le jeune militaire fait observer, avec beaucoup +de raison, que l'objet qu'on cherche a t + + Rapito! no, smarrito + (Vol! non, gar), + +le podestat rpond avec une grce parfaite: + + Vuol dir lo stesso. + (Qu'importe? ces mots n'ont-ils pas le mme sens?) + +Il est vrai que cette admirable lgret, que ce badinage aimable et +tout fait monarchique, s'est rencontr plusieurs fois, en ces derniers +temps, chez des juges, gens du monde, qui envoyaient la mort les +ennemis du pouvoir en se jouant, ou plutt sans interrompre les jeux +d'une vie aimable et insouciante. La musique de Rossini serait +parfaitement sa place dans une comdie intitule _Charles II_[28] ou +_Henri III_, et o le pote aurait emprunt, pour reprsenter les +moments prospres du rgne de ces princes, le gnie qui inspira _Pinto_ + M. Lemercier. J'ai eu besoin de m'arrter un instant pour faire sentir + un lecteur n dans des pays o la justice est digne de tous nos +respects, comme chacun sait, que Rossini, n en Romagne et accoutum aux +juges nomms par des prtres, a t peintre fidle dans tout le rle du +podestat de la _Gazza ladra_. En plaant tant de gaiet, d'insouciance +et de lgret dans l'interrogatoire de Ninetta, il a eu gard au +caractre principal, qui est le juge, vieux sclrat goguenard et +libertin, et au dnoment de son opra, qu'il savait bien devoir tre +_di lieto fine_ comme ceux de Mtastase. J'ai entendu Rossini repousser +trs gaiement les critiques qu'on faisait de son podestat, Milan, lieu +o Napolon avait fait apparatre quelque dcence dans la justice (1797 + 1814). Le jeune militaire, quoique Franais, est un nigaud, disait +Rossini; sa place, moi qui n'ai pas fait de campagnes ni enlev de +drapeau, je me serais cri, voyant ma matresse accuse: C'est moi qui +ai pris la fatale cuiller! Dans le libretto qu'on m'a donn, Ninetta, +confondue par des apparences accablantes, ne sait que rpondre; +Giannetto est un sot: le personnage principal de mon _finale_ est donc +le juge, lequel est un coquin nullement triste, et qui, d'ailleurs, n'a +aucune ide de perdre Ninetta; il ne songe, pendant tout le temps de +l'interrogatoire, qu' lui vendre sa grce, et au prix qu'il en +obtiendra[29]. Rossini n'ajoutait pas, car il est fort prudent et se +souvient de la mort de Cimarosa: Allez voir dans mon pays, Ferrare, +Rimini, les jugements que l'on y rend tous les jours. Avisez-vous +d'avoir un procs et d'tre accus d'avoir mang un poulet le vendredi, +un an ou deux auparavant. Les Prtres envoient dans les jardins des +palazzi voir si l'on jette des os de poulet le vendredi. La femme de +chambre de la maison n'a pas l'absolution Pques si elle ne dnonce +les os des poulets mangs en cachette: or, une femme de chambre, Imola +ou Pesaro, qui ne fait pas ses pques est une fille perdue. Qu'on se +figure, dans une ville de vingt mille mes comme Ferrare, un prfet, +sept huit sous-prfets, une douzaine de commissaires de police, +n'ayant autre chose faire au monde que de savoir si monsieur un tel +mange un poulet le vendredi! Le lgat, ses secrtaires et ses agents +secrets, dont j'ai ci-dessus traduit les titres en dnominations +franaises, sont prtres. Ils ont l'administration; mais ils sont contre +carrs en tout et has la mort par l'autorit ecclsiastique, +l'archevque, ses grands-vicaires, les chanoines, etc., ennemis jurs +des autorits administratives, et les dnonant sans cesse Rome comme +inclinant au relchement. Ces dnonciations peuvent empcher le lgat de +devenir cardinal la premire promotion. Or, tous ces grands intrts, +toutes ces rivalits, tous les conseils de la prudence, peuvent tre +satisfaits en dnonant le pauvre diable de bourgeois de Ferrare qui a +cd la tentation de manger un poulet le vendredi. Je pourrais ajouter +vingt pages de dtails, mon seul embarras serait d'affaiblir les +couleurs, de diminuer la vrit; je ne veux pas tomber dans l'odieux, ce +serait la pire des chutes pour un livre frivole[30]. Le rsultat de +toutes les anecdotes que je pourrais raconter sur la Romagne serait +toujours que Rossini, en donnant tant de gaiet et de lgret son +_podest libertin_, n'a nullement song faire une pigramme abominable +et la Juvnal. En gnral, c'est trs peu la coutume en Italie que de +s'indigner par crit des friponneries; cela rend triste, cela est de +mauvais ton; d'ailleurs c'est un lieu commun. + +Le caractre tranquille du pitoyable amant de Ninetta apparat bien dans +le chant: + + Tu dunque sei rea! + (Ed io la credea + L'istessa onest.) + +Toute la niaiserie que le coeur sensible des habitants de la rue +Saint-Denis passe leur cher mlodrame clate lorsque Ninetta se laisse +confondre, + + Non, v' pi speme, + +parce que le juif dclare qu'il y avait sur la pice d'argenterie lui +vendue un F et un V, elle qui vient de dire que son pre s'appelle +Ferdinand Villabella, d'o le podestat a conclu naturellement que ce +pre tait l'homme qui se trouvait avec elle et pour lequel elle a lu un +faux signalement. Ninetta se garde bien de jouer au pote le mauvais +tour de dire tout simplement: Ce couvert m'a t remis par mon pre, et +les lettres F V forment son chiffre. La pauvre fille aime mieux mourir. +Le malheur de ce libretto, c'est que tous les personnages y sont des +tres communs. Ce dfaut ne se trouve jamais dans les opras allemands: +il y a toujours quelque chose pour l'imagination. + +Ce _finale_ est plein de mouvement, d'entres et de sorties auxquelles +le spectateur prend un vif intrt. Il y a beaucoup d'_a solo_ et de +petits morceaux d'ensemble fort attachants. Il est impossible de mieux +disposer les groupes d'un grand tableau. Les paroles ne sont pas mal: je +voudrais que ce ft le contraire, que la situation ft belle et +naturelle, et les paroles fort ridicules, car qui fait attention aux +paroles? A Naples, on trouvait des longueurs dans ce _finale_; je l'ai +vu admir par le caractre plus tranquille des Milanais. Pour mon +compte, je me range l'avis des bons Milanais. L'expression est vive, +forte, naturelle, mais toujours rustique, l'exception de quelques +mesures dlicieuses au commencement de l'interrogatoire. Ce premier acte +me rappelle chaque instant le genre de gaiet que Haydn a mis dans le +morceau de l'automne de ses _Quatre Saisons_, lorsqu'il veut peindre la +gaiet des vendanges. + +Mozart et rendu ce _finale_ atroce et tout fait insupportable, en +prenant les paroles au tragique; son me tendre n'et pas manqu de se +ranger du parti de Ninetta et de l'humanit, au lieu de songer au +podestat et ses projets plus libertins que sanguinaires, lesquels sont +clairement indiqus par ses derniers mots en quittant la scne: + + Ah, la gioja mi brilla nel seno! + Pi non perdo si dolce tesor[31]. + + + + +CHAPITRE XXIII + +SUITE DE LA GAZZA LADRA + +SECOND ACTE + + +Toutes les figures que vous rencontrez dans la rue prsentent, Paris, +l'image amusante de quelque petite nuance de passion, ordinairement +l'gosme affair chez les hommes de quarante ans, l'affectation de +l'_air militaire_ chez les jeunes gens; chez les femmes, le dsir de +plaire, ou au moins de vous indiquer quelle classe de la socit elles +appartiennent. Jamais l'expression directe de l'ennui, ce serait un +ridicule Paris, l'ennui ne s'y voit que sur les figures d'trangers ou +de nouveaux dbarqus, o il alterne avec la mauvaise humeur; enfin +jamais, au grand jamais, les passions sombres. En Italie, souvent et +trop souvent l'ennui par _manque de sensations_, quelquefois une joie +tenant de la folie, assez frquemment les passions sombres et profondes. +Le Franais de Paris apporte au spectacle une me dj use, durant la +journe, par mille nuances de passion; l'Italien de Parme ou de Ferrare, +une me vierge que rien n'a mue de toute la journe, et en outre une +me susceptible des sentiments les plus violents. L'Italien, dans la +rue, mprise les passants ou ne les voit pas; le Franais veut leur +estime. + +On ne peut pas dpenser son bien de deux manires. Le Parisien, ds +l'instant qu'il sort le matin, trouve cent affaires et cent petites +motions. Depuis la chute de Napolon, rien ne trouble la tranquillit +de mort de la petite ville d'Italie; tout au plus, tous les six mois, +quelque arrestation de carbonaro. Voil, ce me semble, la raison +philosophique des succs fous que l'on voit si souvent au del des +Alpes, et jamais en France. Non-seulement il y a plus de feu dans les +mes, mais encore ce feu y est accumul par l'conomie. En France, nous +avons dix plaisirs d'espces diffrentes pour amuser nos soires; en +Italie, un seul, la musique. Un succs fou au thtre c'est chez le +public de Paris la curiosit de porter un jugement sur une pice dont on +va parler pendant un mois; on y court pour la juger et non pour avoir +des transports et des larmes[32]. + +Ce sont, au contraire, des larmes et des transports qu'il y avait chez +les bons Milanais aprs le _finale_ du premier acte de la _Gazza_. Ils +pensaient beaucoup leur plaisir et leur motion, et fort peu la +gloire qui en pourrait revenir Rossini. Le commencement du second acte +parut un peu ple. Le rle de Pippo tait cependant jou par +mademoiselle Gallianis, jeune actrice de la figure la plus noble et dont +la jolie voix de contr'alto rendit fort bien le duetto + + E ben, per mia memoria, + Lo serberai tu stesso, + +que Pippo vient chanter dans la prison avec Ninetta. + + Fin che mi batte il cor,... + Vedo in quegli occhi il pianto, + +sont des passages touchants; mais on remarque avec peine certaines +_batteries_ fort dplaces, vers la fin du duetto; elles font souvenir +du mtier dans un moment o le spectateur ne voudrait que jouir de sa +douleur. Ce duetto me rappelle toujours les gens peu sensibles, qui +tombent dans l'air pleureur, quand absolument ils veulent tre tristes, +et que l'occasion le requiert. + +En entendant mademoiselle Stephens, Londres, je pensais que Rossini +aurait d crire ce morceau dans le genre de la musique vocale anglaise. +Cette musique abjure presque tout fait l'empire de la mesure; elle +ressemble des sons de cor entendus de fort loin pendant la nuit, et +dont on perd souvent quelques notes intermdiaires: rien de plus +touchant, et surtout rien de plus oppos tout le reste de la musique +de la _Gazza ladra_. + +L'air du podestat et surtout le choeur qui le termine, auraient fait la +rputation d'un compositeur moins riche que Rossini. Il n'en est pas de +mme du duetto de Gianetto: + + Forse un di conoscerete. + +On dirait, la vulgarit qui parat dans quelques cantilnes que +Rossini a voulu tout fait se transformer en compositeur allemand et +crire comme Weigl ou Winter. Aussi est-ce en Allemagne que la _Gazza_ +russit le plus; ses dfauts sont invisibles Darmstadt et peut-tre +des qualits, tandis qu'on mprise _Tancrde_ comme de petite musique. +Il faut frapper fort ces bons Allemands. L'arrive du soldat vient +rendre ce deuxime acte le feu sombre qui anime le premier. Galli joue +toute cette fin du drame mieux que de'Marini ou Iffland. Nous n'avons +aucun acteur en France qui approche de ce genre de talent; Talma +lui-mme est bien mdiocre dans _Falkland_ et dans le _Meinau_ de +_Misanthropie et Repentir_. + +L'air de Galli, + + Oh colpo impensato! + +est assez commun. Rossini, voyant Galli avoir peu de succs Naples, se +rconcilia avec cet ancien rival, et lui fit cet air tout fait crit +dans ses cordes. + +Le commencement du rcitatif: + + Che vuol dire quel pianto? + +est bien. Il y a du sentiment tragique et sombre dans + + M'investe, m'assale. + +Nous sommes attendris par un rayon de _beau idal_ sur + + Per te, dolce figlia; + +mais _perche amica spem?_ est dtestable; c'est du mauvais Rossini, des +agrments de concert au lieu de pathtique, et, pour comble de misre, +des agrments qui ne sont que des rminiscences d'opra buffa[33]. + +L'air finit par de beaux accents tragiques sur + + Scoperto, avvilito, + Proscritto, inseguito. + +Zuchelli chante cet air d'une manire admirable; c'est bien l le +dsespoir d'une me tendre. Le public n'a pas encore t _averti_ du +mrite de ce chanteur. + +A la manire dont Rossini a crit, pour Galli, cet air de +rconciliation, je croirais qu'il boudait encore. Les savants +remarquent, comme une chose nouvelle, que vers la fin l'orchestre va +beaucoup plus haut[34] que le chant et cependant ne le couvre pas; on +sent tous moments, en voyant clbrer comme des nouveauts des choses +aussi simples, que la science de la musique est encore au berceau. + +Le choeur des juges, + + Tremate, o popoli, + +est superbe. Voil le triomphe du style magnifique, _la terreur_[35]. Ce +choeur est tellement imposant, que je n'ai jamais vu rire Louvois, +l'aspect de tout un tribunal de premire instance, la toque en tte, qui +se met chanter. On dit que ce morceau ressemble un peu un choeur de +l'_Orfeo_ de Gluck; je le croirais plutt imit de Haydn, s'il est +imit. + +L'arrive de Ninetta, la lecture de la sentence de mort, sont des +moments terribles que je ne chercherai pas rappeler au lecteur; +heureux si je pouvais terminer ici l'analyse de la _Gazza ladra_, mais +je serais trop injuste envers Rossini. + + Gia d'intorno + _Ulular_ la morte ascolto, + +glace le sang, surtout le mot _ulular_; c'est faire trouver mal les +gens nerveux. L'entre de Galli est sublime + + O l! fermate. + +A l'exception de mademoiselle Mars, la scne franaise ne nous a rien +offert de comparable depuis Monvel. En Italie, j'ai vu _de'Marini_, et +surtout la _Pallerini_, des moments au moins aussi beaux. Iffland, +Berlin, en 1807, avait une ou deux entres comparables celles de +Galli. + +Dans les situations extrmes, il n'y a plus lieu cantilne, le +rcitatif suffit. Les paroles suivantes de Galli sont une preuve de +cette vrit singulire et si contraire aux thories vulgaires: + + Son vostro prigioniero, + Il capo mio troncate[36]. + +Il me semble que les spectateurs sont mus au point de sentir +distinctement quel est le vritable cri de la nature. Des spectateurs +amens ce point d'motion sont dangereux; ils repoussent avec horreur +toute entreprise que l'art pourrait tenter pour embellir la nature[37]. + +La musique est la hauteur des paroles dans ces deux vers terribles, +chants par les juges et le prteur avec l'accent imposant d'une +nombreuse runion de voix de basse: + + L'uno in carcere, + E l'altro sul patibolo[38]. + +Galli tait au-dessus de tous les loges, et laissera un souvenir +durable, mme Paris, dans + + Un padre, una figlia + .............. + A tante sciagure + Chi mai regger? + +Cette scne magnifique, la plus forte de l'opra italien moderne et de +l'oeuvre de Rossini, se termine dignement par + + Ah! neppur l'estremo amplesso, + Questo troppa crudelt. + +Je dois invoquer ici un principe en faveur de Rossini; c'est que le +mouvement de valse rappelle la rapidit terrible et invitable des coups +du destin. La circonstance de la _rapidit_ est ce qu'il y a de plus +terrible dans les sensations actuelles d'un malheureux condamn mort +et qui doit tre excut dans trois quarts d'heure. + +Ce n'est pas la faute de la musique si nous avons pris l'habitude de +danser des valses; cette mode sera peut-tre passe dans trente ans, et +sa manire de peindre la rapidit de l'heure qui s'avance est ternelle. + +Cette raison suffit mes yeux pour justifier plusieurs mouvements de +valse, ou en approchant beaucoup, qui se trouvent dans le second acte de +la _Gazza ladra_; mais rien au monde ne saurait justifier + + Sino il pianto negato al mio ciglio + Entro il seno s'arresta il sospir, + Dio possente, mercede, consiglio! + Tu m'aita il mio fato a soffrir; + +et ce chant fort gai est rpt deux fois une certaine distance. + +A la quatrime ou cinquime reprsentation de la _Gazza ladra_, un cri +gnral s'leva contre cette absurdit. Un des jeunes gens les plus +aimables de cette aimable socit de Milan, et dont les arts dplorent +la perte aujourd'hui, tait admirable en attaquant Rossini sur cet +_allegro_. S'il vivait encore, son amiti ne m'aurait pas refus +quelques pages pour cette brochure, et je ne la croirais pas alors tout + fait indigne de l'attention du public. + +Le parti de Rossini (car il y avait deux partis trs prononcs) disait +qu'il fallait lui savoir gr d'avoir dguis l'atrocit du sujet par la +lgret de ses cantilnes. Si Mozart, disaient-ils, avait fait la +musique de la _Gazza ladra_ comme elle doit tre crite, c'est--dire +dans le got des parties srieuses de _Don Juan_, cette pice et fait +horreur et l'on n'en pourrait supporter la reprsentation. + +Le fait est que, dans aucun de ses opras, Rossini n'a fait autant de +_fautes de sens_ que dans la _Gazza ladra_. Il avait peur du public de +Milan, qui lui gardait rancune depuis le _Turco in Italia_. Il voulut +tourdir ce public, faire un grand nombre de morceaux nouveaux, et se +donna moins que jamais le temps de relire. Ricordi, le premier marchand +de musique d'Italie, et qui doit une grande fortune aux succs de +Rossini racontait devant moi, Florence, que Rossini avait compos un +des plus beaux duetti de la _Gazza ladra_ dans son arrire-boutique, au +milieu des cris et du tapage affreux de douze ou quinze copistes de +musique se dictant leurs copies ou les collationnant, et cela en moins +d'une heure. + +Le grand morceau qui commence par le choeur _Tremate, o popoli_, me +semble beaucoup trop long. + +Le choeur du peuple, quand Ninette passe devant nous, environne de +gendarmes, pour aller au supplice, est bien. En Italie, o la tyrannie +souponneuse et sans piti[39] (le contraire du gouvernement de Louis +XV) n'a pas permis la naissance des sentiments dlicats, le bourreau, en +bonnet de police marche ct de Ninette, et la relve aprs la prire +que fait cette pauvre malheureuse en passant devant l'glise de son +village. A _la Scala_, la dcoration de M. Perego tait sublim; cette +glise de village tait touchante et sombre, et cependant avait assez de +grandiose pour ter un peu de son horreur au triste spectacle dont nous +sommes tmoins. A Louvois, la dcoration est _jolie_ et _gaie_; et pour +digne complment, il y a des arbres au milieu des nuages qui ne +tiennent rien sur la terre. Le got pittoresque du public de Louvois +est trop peu form pour qu'il tienne ces bagatelles[40]. + +Jamais vaudeville ne fut mieux sa place que celui de la fin: + + Ecco cessato il vento, + Placato il mare infido + +Galli le chantait avec beaucoup de verve et de bonheur; Zuchelli y met +une grce parfaite, et, dans sa bouche, ce vaudeville est rellement un +morceau de chant trs-remarquable. Je voudrais voir ce grand chanteur +dans un rle de _bariton_, D. Juan, par exemple. + +Aprs la _Gazza ladra_, on sort de Louvois abm de fatigue et assourdi. +La fatigue nerveuse tient l'absence d'un ballet d'une heure entre les +deux actes de l'opra. A Milan, nous avions _Myrrha_, ou _la Vengeance +de Vnus_, l'un des chefs-d'oeuvre de Vigan. Les ides mythologiques +taient vraiment d'un effet dlicieux, aprs les horreurs _trop relles_ +du juge de Palaiseau et de ses gendarmes. Il n'a peut-tre jamais +exist d'orchestre plus savant, plus exact, plus impitoyable pour ce +qu'il croit son devoir, que celui de Louvois, et jamais on n'a vu une +telle absence de sentiment musical. Puisque _sentir_ parat impossible, +esprons qu'avec le temps on _enseignera_ dans la rue Bergre, qu'un +_crescendo_ doit se commencer doucement, et qu'il existe certaines +nuances nommes _piano_. O sont nos symphonistes malhabiles de Capoue +ou de Foligno! quand ils font des fautes, c'est toujours par ignorance, +c'est que leurs doigts n'ont pas l'habilet ncessaire pour faire telle +note; mais quel feu! quelle dlicatesse! que d'me, quel sentiment +musical! Il y a telle note trop forte, trop hardie, trop _effronte_, +qui prouve que celui qui en outrage l'oreille du spectateur, est +jamais indigne d'tre admis dans un orchestre autre que celui du grand +Opra. + +Pris individuellement, chacun des artistes de notre orchestre de Louvois +est peut-tre suprieur, les violons surtout, aux artistes du thtre de +Dresde, de Munich ou de Darmstadt. Quelle diffrence immense, cependant, +dans _l'effet_! Ces messieurs ne sont suprieurs que dans certaines +symphonies de Haydn, o tout est _dur_; ds qu'il y a une mesure +gracieuse et tendre, ils la manquent. Voir les passages de ce caractre +dans l'ouverture de la _Gazza ladra_, voir la manire dont on vient de +traiter l'ouverture des _Horaces_ de Cimarosa. + +La premire fois que j'entendis la _Gazza ladra_, Louvois, je fus +scandalis. Le chef d'orchestre, homme d'ailleurs d'un grand talent, +violon trs-habile, et qui dirige fort bien l'orchestre, une fois le +systme franais adopt, a chang la plupart des _mouvements_ de +Rossini. Si jamais ce maestro passe Paris, et qu'il ne prenne pas le +parti de donner des conseils contre-sens (plaisanterie que je lui ai +vu excuter une fois avec une grce infinie, tout le succs possible, et +une duperie parfaite de la part des chanteurs qu'il conseillait faux), +il ne peut pas se dispenser d'avoir une explication avec M. le chef +d'orchestre de Louvois. Pauvre Rossini! il sera battu compltement, car +il n'est pas SAVANT, lui. + +Le mouvement fait tout pour l'expression. _Enfant chri des dames_, cet +air aimable que Devine vola jadis Mozart, chant _adagio_, est +faire fondre en larmes. Parmi les morceaux singulirement altrs par le +chef d'orchestre de Louvois, je remarque le duetto de Ninette et de +Pippo dans la prison: + + E ben per mia memoria. + +Tantt les _piano_ deviennent des _allegro_; mais comme il faut tre +juste, et qu'il y a compensation tout, un instant aprs, un joli +_allegro vivace_ est chang en _andante_ languissant, et cela en dpit +de la situation et du cri du libretto, si j'ose parler ainsi. + + Guarda, guarda; avisa, avisa! + +dans le moment o Pippo, au haut du clocher, retrouve le couvert +d'argent dans la cachette de la pie, morceau _allegro_ s'il en fut +jamais, et ainsi excut Milan sous les yeux de l'auteur, prend +Louvois un mouvement lent tout fait convenable pour une parodie[41]. + +Dans huit ou dix ans, lorsque la rvolution de la musique sera acheve, +et que nos jolies petites filles de douze ans seront des matresses de +maison, le public de Louvois, voulant avant tout de _beaux chants_, et +non de la symphonie, fera du chef d'orchestre d'alors l'esclave soumis +des chanteurs, quant au _mouvement_ des morceaux. Quelque mdiocre que +soit le chanteur, quand il est en scne, tout doit lui obir et le +suivre, non pas assurment par dfrence pour sa personne, mais par +respect pour l'oreille du spectateur. + + + + +CHAPITRE XXIV + +DE L'ADMIRATION EN FRANCE, OU DU GRAND OPERA + + +Je suis all ce soir au _Devin du Village_ (5 mars 1823); c'est une +imitation assez gauche de la musique qu'on avait en Italie vers l'an +1730. Cette musique fit place, jadis, aux chefs-d'oeuvre de Pergolse et +de Logrosino, qui furent remplacs par ceux des Sacchini et des Piccini, +qui ont t effacs par ceux des Guglielmi et des Paisiello, qui leur +tour plissent devant Rossini et Mozart. + +En France, nous n'allons pas si vite; rien de ce qui est gnralement +reu ne peut passer _peu peu_. Il faut _bataille_. Je veux admirer +aujourd'hui ce que j'ai admir hier; autrement, de quoi parlerai-je +demain? Un chef-d'oeuvre reconnu tel a beau m'ennuyer, il n'en est pas +moins _dlicieux_; c'est moi qui suis dans mon tort d'tre ennuy. Le +valet de chambre de la maison paternelle nous dit ds l'ge de dix ans, +en nous mettant des papillotes: + +Monsieur, il faut souffrir pour tre beau. + +Tout change en Europe, tout a t boulevers; le public de l'Opra seul +a la gloire d'tre rest immobile. Il fit, dans le temps une fort belle +rsistance Rousseau. Les violons voulurent bravement le tuer comme +ennemi de _l'honneur national_[42]. Paris tout entier prit parti; on +parla de _lettre de cachet_. C'est comme il y a un an la Porte +Saint-Martin; les journaux libraux persuadrent aux _calicots_ qu'il +fallait siffler Shakspeare, parce que c'est un aide de camp du duc de +Wellington. + +Notre _bon sens littraire_ n'a pas fait un pas depuis 1765; c'est +toujours sur l'honneur national que notre vanit s'appuie. Nous sommes +si vains, que nous prtendons l'orgueil. + +Voyez les changements qui ont eu lieu dans l'tat depuis 1765: Louis XVI +appelle la philosophie au conseil, elle y entre sous les traits de +l'immortel Turgot; la lgret purile du vieux Maurepas succde; vient +ensuite l'importance financire et la suffisance bourgeoise de l'honnte +Necker; sous Mirabeau, la France veut la monarchie constitutionnelle; +sous Danton elle passe la terreur, et l'tranger n'entre pas. Une +cinquantaine de voleurs s'emparent du timon de l'tat. Les beaux jours +de Frascati paraissent. Pendant ce temps, nos armes se donnaient le +plaisir nerveux de gagner des batailles et de faire fuir des +Autrichiens. + +Nous tions aux concerts de la rue de Clry, lorsqu'un jeune hros +s'empare de la France et fait son bonheur pendant trois ans. Un homme +aimable lui prsente une lettre sur le revers de son chapeau plumes; +le grand homme perd la tte et s'crie: _Il n'y a que ces gens-l qui +sachent servir!_ Cette lettre lui fait plus de plaisir que dix +victoires. Il part de l pour ressusciter les oripeaux monarchiques la +Louis XIV. Toute la France court aprs les baronnies et les cordons. +Lasse de l'insolence des comtes de l'Empire, elle reoit Louis avec +transports..... Que de changements! L'opinion publique a vari au moins +vingt fois depuis 1765. Une seule classe est reste immobile comme pour +consoler _l'orgueil national_; c'est le public de l'Opra. Lui seul peut +dcliner avec dignit la girouette fatale que nous voyons voltiger sur +tant de ttes. On y chantait faux ce soir comme il y a soixante ans. + +Ce soir, en revenant du _Devin du Village_, j'ai ouvert machinalement un +volume de l'emphatique Rousseau. C'taient ses crits sur la musique. +J'ai t frapp; tout ce qu'il dit en 1765 est encore brillant de +jeunesse et de vrit en 1823. L'orchestre franais, qui se croit +toujours le premier orchestre du monde, ne peut pas plus excuter un +_crescendo_ de Rossini aujourd'hui qu'alors. Fidle aux oreilles +doubles de parchemin de nos braves aeux, il meurt toujours de peur de +commencer trop doucement, et mprise les _nuances_ comme des preuves de +manque de vigueur. Le _physique_ du talent a chang: nul doute que nos +violinistes, nos violoncelles, nos contre-basses n'excutent aujourd'hui +des choses impossibles en 1765; mais la _partie morale_ du talent, si je +puis m'exprimer ainsi, est toujours la mme. C'est comme un homme sans +fortune qui fait un hritage immense d'un parent mort dans les Indes; +ses moyens d'action et d'influence ont chang, mais son caractre est +rest le mme; bien plus, enhardi par son opulence nouvelle, ce +caractre n'clatera que d'une manire plus effronte. Nos symphonistes +ont hrit, eux, du talent de la main. Rossini va passer Paris pour +aller Londres; vous les verrez lui disputer _le temps_ des morceaux +qu'il a crs, et prtendre le savoir mieux que lui. Pris +individuellement, ce sont des artistes, et peut-tre les plus habiles +de l'Europe; runissez-les en corps, c'est toujours l'orchestre de 1765. +La science musicale nous inonde de toutes parts, et le sentiment est +sec. Je suis poursuivi par de jeunes prodiges de dix ans et demi qui +excutent des concertos, et les grands violinistes runis en orchestre +ne peuvent pas excuter l'accompagnement du duetto d'_Armide_. + +Le mcanisme se perfectionne[43] et l'art tombe. On dirait que plus ces +gens-ci deviennent savants, plus leurs coeurs se racornissent. Ce que +Rousseau a crit sur la politique et sur l'organisation des socits a +vieilli d'un sicle; mais ce qu'il a crit sur la musique, art plus +difficile pour des Franais, est encore brillant de fracheur et de +vrit. Un _vieux mtromane_ dclare que Spontini et Nicolo sont les +musiciens franais par excellence, et il ne voit pas dans la forme mme +de leurs noms que Spontini est de Jesi, Nicolo de Malte, et qu'ils ne +sont venus en France qu'aprs s'tre essays vingt fois en Italie. +L'absurdit lutte de toutes parts avec la prtention; mais la prtention +l'emporte. + +Serait-ce que le peuple franais est, dans le fait, l'un des moins +lgers de l'univers? Les philosophes, qui lui ont dcern si souvent ce +titre de _lger_, ont-ils pntr plus avant que la forme de son habit +ou la coupe de ses cheveux? + +Les Allemands, que nous appelons graves pour nous moquer, ont chang +trois fois au moins de philosophie et de systme dramatique depuis +trente ans. Nous, nous sommes toujours pour la _musique franaise de +Spontini_ et pour l'_honneur national_; et nous le mettons bravement +dfendre le Ligeois Grtry contre le Pesarese Rossini. + +En 1765, Louis XV, tout homme d'esprit qu'il tait, dit au duc d'Ayen, +qui se moquait du _Sige de Calais_, tragdie de Du Belloy: _Je vous +croyais meilleur Franais._ On sait la rponse du duc. Napolon +lui-mme, dans ses Mmoires, emport par la bonne habitude de mentir, +trouve digne de blme le Franais qui, en crivant l'histoire, avoue des +choses peu favorables la France. (Notes sur l'ouvrage du gnral +Rogniat.) Si son rgne et dur, il et _dtruit tous les monuments_ de +l'histoire militaire de son temps, de manire tre _matre_ absolu de +la vrit. Anecdote curieuse de la _bataille de Marengo_, du gnral +Vallongue; le brave militaire qui me l'a conte ne parle pas, par +dlicatesse. Quant moi, j'aime tendrement le hros; je mprise le +despote donnant audience son chef de police. + +Dans les rvolutions de l'tat, il n'y a pas eu lgret chez les +Franais; il y a eu constance l'intrt d'argent[44]; en littrature, +il y a constance l'intrt de vanit. On est sr de n'tre pas siffl +en rptant une phrase de La Harpe; et l'on passe, mme au Marais, pour +un homme d'infiniment d'esprit si on peut la rpter avec une lgre +variante. Ce que j'ai admir hier, je veux l'admirer aujourd'hui, mon +admiration est mon bien; autrement il faudrait changer tous les jours le +fond de ma conversation, et je m'exposerais des objections non +prvues, devant lesquelles je pourrais rester court; quel horrible +danger! + +En France, les classes infrieures admirent bonnement tout ce qu'admire +Paris et jadis tout ce qu'admirait la cour. Les socits particulires, +qui sentent qu'elles ne sont pas la tte de la mode, se gardent bien +d'admettre aucune _vritable discussion_ sur ce qu'elles ont accept +comme tant de _bon ton_. Elles reoivent leurs opinions de Paris, de ce +Paris que la province abhorre en silence et avec respect. Remarquez que +tout ce qui a un peu d'nergie Paris, est n en province, et en +dbarque dix-sept ans, avec le fanatisme des opinions littraires la +mode en 1760. + +On voit que dans les Arts, l'extrme vanit exclut la lgret; _il faut +souffrir pour tre beau._ Personne n'ose en appeler sa propre +sensation; en province surtout, o ce crime est irrmissible. + +Ces penses malsonnantes et tmraires m'assigeaient ce soir l'Opra, +en voyant quelques spectateurs gens de got, ennuys mortellement par +_le Devin_, n'avoir pas assez de courage moral pour tre sincres avec +eux-mmes[45]: tant c'est une terrible chose en France que d'tre seul +de son opinion. + +J'entrai un soir de l't dernier chez Tortoni. Je trouvai les amateurs +de glaces les uns sur les autres. Contrari de me voir sans petite +table, je dis Tortoni, avec qui j'tais en liaison d'italien: Vous +tes bien singulier de ne pas louer les maisons voisines de la vtre; +au moins l'on pourrait s'asseoir chez vous.--_Non son cosi mallo!_ Ho! +je connais les Franais, ils n'aiment se trouver que l o l'on +s'touffe; voyez ma porte la promenade du boulevard de Gand. + +Non corrig par cette rponse judicieuse de l'Italien, je disais +dernirement l'un des directeurs de l'_Opra-Buffa_: Votre thtre se +meurt de monotonie; engagez trois chanteurs de plus trente mille +francs, et jouez une fois par semaine au grand Opra.--Nous n'aurions +pas un chat; nos banquettes resteraient dsertes, personne ne voudrait +de nos loges, ce serait touffer de nos propres mains la mode qui nous +permet de dpenser, pour notre cher Opra franais, tout ce que notre +pauvre budget de la maison accorde pour l'Opra-Buffa[46]. + +Je pense qu'il est difficile de trouver deux observations de moeurs plus +futiles que les prcdentes. On court chez Tortoni, o l'on touffe, +comme l'on va aux _Franais_, o l'on bille; c'est le mme principe. Le +mme homme est m par le mme penchant deux heures diffrentes de la +journe; quant sept heures il passe prs des Franais, il se dit: +Allons revoir cette admirable _Iphignie_. Il prend son billet en +rptant mi-voix: + + Jamais Iphignie, en Aulide immole, + N'a cot tant de pleurs la Grce assemble, + Que dans l'heureux spectacle nos yeux tal, + En a fait, sous son nom, verser la Champml. + + BOILEAU, _ptre Racine_. + +Comment, aprs un suffrage aussi illustre, oser trouver ridicule _une +rame inutile_ qui fatigue vainement _une mer immobile_? Notre homme +n'est jamais all en bateau vapeur. + +Un Parisien de la vieille roche ne va pas prendre une glace chez Tortoni +parce qu'il fait chaud, quel motif vulgaire! mais pour faire une action +qui est de bon ton, pour tre vu dans un lieu frquent par la haute +socit, pour voir aussi un peu cette haute socit, et enfin, mais bien +enfin, parce qu'il y a un petit plaisir prendre une glace quand le +thermomtre est 25 degrs. + +Supposez que l'on trouve encore quelques places huit heures la salle +Louvois; ce n'est donc plus un lieu o la bonne compagnie s'touffe, ce +n'est plus qu'un thtre commode: je n'y vais pas. + +En Espagne et en Italie, chacun mprise le voisin, et a l'orgueil +sauvage d'tre de sa propre opinion. C'est ce qui fait qu'on n'y sait +pas vivre. + +Tout ce qui prcde donne l'histoire de la rception qu'on a faite en +France Rossini; depuis le jour o un directeur adroit dfigura +l'_Italiana in Algeri_, jusqu'au jour o, pour _le Barbier de Sville_, +on l'opposa habilement Paisiello, on esprait dgoter de Rossini. Le +coup tait habile et bien calcul d'aprs les habitudes littraires de +la nation. Les gens de lettres, qui regardent comme une annexe de leur +titre le privilge de juger des tableaux et de la musique, ne manqurent +pas, fidles au mtier, de faire des articles furibonds en faveur du +compositeur d'il y a trente ans, contre le compositeur d'aujourd'hui. Il +leur semblait encore parler de Racine et de Boileau, opposs Schiller +et Byron. Ils ne tarirent pas sur l'audacieuse tmrit d'un jeune +homme qui osait remettre en question la gloire d'un ancien[47]. +Heureusement pour Rossini les temps de Geoffroy taient passs; aucun +journal n'avait la vogue, et les pauvres littrateurs estimables, privs +de l'avantage de parler tout seuls, furent tout tonns de voir que le +public se moquait d'eux. + +_Le Barbier de Sville_ a fait connatre Rossini Paris, _neuf petites +annes_ aprs que ce compositeur faisait les dlices de l'Italie et +d'une grande partie de l'Allemagne. Le _Tancrde_ avait paru Vienne +immdiatement aprs le congrs. Trois ans plus tard, _la Gazza ladra_ +avait un succs fou Berlin, et l'on y imprimait des volumes pour ou +contre l'ouverture de cet opra. + +La moiti du mrite de Rossini apparut aux Parisiens, au grand dsespoir +de certaines personnes, l'poque o madame Fodor prit le rle de +madame de Begnis dans _le Barbier_; la seconde moiti, quand madame +Pasta a chant dans _Otello_ et _Tancrde_. + + + + +CHAPITRE XXV + +LES DEUX AMATEURS + + +On m'a prsent, il y a quelque temps, un vieux commis expditionnaire +du bureau de la guerre, dou d'une justesse d'oreille tellement +parfaite, que si, passant devant un atelier de tailleurs de pierre, +tabli dans le voisinage de quelque btisse considrable, on lui demande +l'indication exacte des sons rendus par deux pierres frappes par le +marteau de deux ouvriers voisins, il indique l'instant ces sons avec +une justesse qui n'est jamais en dfaut, et leur assigne, sans la +moindre hsitation, le nom musical qu'ils doivent porter. Si cet homme +vient entendre un orgue de Barbarie qui joue faux, selon la coutume, +il nonce mesure les notes que fait entendre l'instrument fatal. Il +apprcie avec le mme bonheur les cris d'une poulie mal arrange au haut +d'une grue qui lve pniblement un poids considrable, ou les +gmissements de la roue mal graisse d'un tombereau de campagne. Il est +inutile d'ajouter que mon nouvel ami indique l'instant la plus petite +faute commise dans un orchestre considrable; il nomme la fausse note +excute et l'instrument coupable. La personne qui me prsentait +m'engagea chanter un air; soit effet du hasard, soit fait exprs, cet +air prsenta plusieurs sons douteux, qu'un musicien qui se trouvait +prsent reconnut avec tonnement dans l'air not que le vieil +expditionnaire prsenta deux minutes aprs au chanteur malheureux. Cet +homme singulier crit un air qu'on vient de chanter, comme un enfant +crit une fable de La Fontaine, si quelque ami de la famille vient la +lui demander pour prouver son savoir. Si l'air que vous chantez est +long, l'expditionnaire, qui craint d'oublier, prie que l'on s'arrte +jusqu' ce qu'il ait eu le temps d'crire ce qu'il a dj entendu. Je +supprime d'autres preuves, desquelles mon ami sort galement son +avantage. Tous les sons de la nature ne sont pour lui qu'un langage fort +clair (quant au son), qu'il crit sans difficult, mais aussi sans y +rien comprendre. Il est, je crois, difficile de rencontrer une oreille +meilleure apprciatrice des sons, et en mme temps plus insensible au +charme qu'ils peuvent avoir. + +Ce pauvre expditionnaire, qui, comme le M. Bellemain de _l'Intrieur +d'un Bureau_, a une bonne physionomie tranquille et heureuse, et compte +trente ou quarante ans d'assiduit, est le plus sec et le moins sensible +des hommes. Les sons ne sont pour lui que du bruit; la musique est un +langage qu'il entend fort bien, mais qui n'a aucun sens. Il prfre, je +crois, toutes les symphonies, le bruit des pierres de taille frappes +par le marteau des maons. On a fait l'exprience de lui envoyer, le +mme jour, des billets pour Louvois et pour l'Odon, pour le grand Opra +et pour la Porte Saint-Martin; toujours il a prfr le thtre o l'on +ne chantait pas. Il me semble que la musique ne lui fait aucun plaisir, +autre que celui de donner exercice son talent pour l'apprciation des +sons; cet art ne dit absolument rien son me; et d'ailleurs il n'a +point d'me. Ds qu'on entreprend une conversation un peu leve avec +lui, et que l'on cite quelque trait un peu au-dessus du niveau le plus +ordinaire, il rpte avec simplicit et plusieurs fois de suite: +romanesque! romanesque! C'est l'homme _prosaque_ par excellence. + +Par opposition, tout le monde a connu la cour du prince Eugne, +vice-roi d'Italie, M. le comte C***, jeune Vnitien de la plus hroque +bravoure, et qui, force de belles actions, tait devenu officier +d'ordonnance du prince. Non-seulement cet aimable jeune homme tait hors +d'tat d'apprcier les sons, mais il ne pouvait dire quatre notes de +suite sans chanter faux d'une manire pouvantable. Ce qui frappait +d'tonnement, c'est que, chantant aussi faux, il aimait la musique avec +une passion remarquable mme en Italie. Au milieu de tous les genres de +succs, on voyait que la musique faisait une partie ncessaire et +considrable de son bonheur. On m'assure que M. le comte de Gallenberg, +qui, pendant que Rossini triomphait San-Carlo par la musique de ses +opras, y composait la musique des ballets jous entre les deux actes +des opras de Rossini, et avait des succs presque comparables ceux du +jeune maestro, a la plus grande peine du monde distinguer un son faux +d'un son juste. + +Ces cas extrmes sont rares, mais ils forment avec les nuances +intermdiaires toutes les classes d'amateurs. Les uns, et ce sont les +pdants de la musique, pdants aussi furieux qu'un savant en _us_ avec +son me dvoue la vanit, l'argent et au travail, les uns ont une +aptitude tonnante pour percevoir les sons et leurs modes diffrents; +mais ces sons ne reprsentent pour eux aucun mouvement de l'me, ne leur +rappellent aucune passion ou nuance de passion. Ces gens sont, en +musique, les connaisseurs les plus savants et les plus imperturbables; +n'tant jamais trahis par aucun moment d'entranement, ce qu'ils ont une +fois appris, ils n'en sont jamais distraits, et surtout ils n'ont jamais + rougir de certaines exagrations qui, hasardes devant des gens qui ne +sont pas faits pour les entendre, font ensuite tant de honte aux +amateurs vritables. + +Ceux-ci, auprs des autres, ont l'air d'ignorants, et ils ont parfois +des moments bien ridicules; c'est lorsqu'ils font des efforts tonnants +de pdantisme et de mensonge pour avoir l'air de se connatre un peu en +_notes_ et en classification des sons. En France, ils n'ouvrent gure la +bouche pour parler de l'art divin auquel ils doivent les plaisirs les +plus vifs, sans prter le flanc la plaisanterie par quelque balourdise +savante; c'est d'ordinaire quelque ide qu'ils ont prise dans _Reicha_, +et qu'ils n'ont retenue qu' moiti. A Louvois, je reconnais ces deux +classes d'amateurs d'un ct de la salle l'autre, il y a toujours, par +exemple, quelque dsordre dans la toilette du vrai dilettante, tandis +que celle de l'amateur pdant est un chef-d'oeuvre d'esprit d'ordre et de +soins, mme un jour de premire reprsentation, o c'est une affaire +que d'avoir une place passable. Le pauvre amateur sensible a +ordinairement l'imprudence d'entreprendre de parler dans ses moments +d'motion, et c'est alors qu'il s'expose aux plaisanteries triomphantes +des gens froids; sa colre redouble leur bonheur; les noms, les dates, +tout lui manque, tandis que le pdant sec brille ses cts et ses +dpens, eh rcitant, avec moins de disgrce que de coutume, l'historique +de la science, tous les dtails du chant des actrices qui ont paru +depuis vingt ans au thtre italien, toutes les dates des dbuts ou des +mises en scne, etc., etc. Le pauvre amateur sensible s'expose au +ridicule, parce qu'il y a encore en lui un peu du caractre franais. +Pourquoi parler? pourquoi se mettre en communication avec cet teignoir +de tout enthousiasme et de toute sensibilit? _Les autres._ Voyez +l'amateur de _San-Carlo_ et de _la Scala_; tout entier l'motion qu'il +prouve, ne songeant pas _juger_ et encore moins faire une jolie +phrase sur ce qu'il entend, il ne s'inquite nullement de son voisin, et +ne songe gure faire effet sur lui; il ne sait pas mme s'il a un +voisin. Plong dans une extase contemplative, il n'a que de la colre et +de l'impatience donner aux _autres_ qui viendraient l'empcher de +jouir de son me. Parfois il laisse chapper une exclamation, et puis +retombe dans son morne et profond silence. S'il marque la mesure, s'il +fait un mouvement, c'est que dans de certains passages le mouvement +augmente le plaisir. Sa bouche est demi ouverte, tous les traits de sa +figure portent l'empreinte de la fatigue, ou, pour mieux dire, de +l'absence d'animation; il n'y a d'me que dans ses yeux, et encore si on +l'a averti de cette vrit, dans sa haine pour _les autres_, il se cache +les yeux, de la main. + +Beaucoup de chanteurs clbres appartiennent la classe d'amateurs dont +j'ai prsent le prototype dans le commis apprciateur jur des sons +rendus par les pierres de taille. Ce sont des gens communs chez qui le +hasard a mis de l'oreille, une voix superbe et une forte poitrine. + +Si, avec le temps, ils acquirent quelque esprit, ils jouent le +sentiment, l'enthousiasme; ils parlent souvent de _gnie_, et placent +sur leur bureau d'acajou un buste de Mozart. A Paris, ils n'ont pas mme +besoin d'esprit pour arriver cet extrieur; leurs phrases leur sont +donnes par le journal, et le buste est l'affaire du marchand de +meubles. + +Tel amateur, au contraire, ne connat rien aux notes; et cependant la +plupart de leurs combinaisons, mme les plus simples, reprsentent +ses yeux, _avec force et clart_, une nuance de sentiment. Rien n'gale, +_pour lui_, l'vidence de ce langage; et comme il n'est pas gt par le +rappel volont, ce pauvre dilettante est hors d'tat de rsister sa +force entranante. Mozart est le matre souverain de son me; avec vingt +mesures, il va le plonger dans la rverie, et lui faire prendre du ct +tendre et touchant les plus simples accidents de ce monde; un chien +cras par un fiacre dans la rue de Richelieu. + + + + +CHAPITRE XXVI + +MOS + + +A Naples, j'allais quelquefois aprs l'opra, vers minuit ou une heure, +dans une socit de vieux amateurs qui se runissait sur une terrasse du +quai de _Chiaja_, au haut d'un palais. On avait hiss d'assez grands +orangers sur cette petite esplanade; nous dominions la mer et toutes les +maisons de Naples; nous avions en face de nous le mont Vsuve, qui, +chaque soir, amusait les regards par quelque accident nouveau. Placs +sur cette terrasse extrmement leve, nous attendions la brise +dlicieuse qui ne manque gure de s'lever aussitt aprs minuit. Le +bruit des ondes de la mer qui venaient briser vingt pas de la porte du +palais, ajoutait encore, sous ce climat brlant, au sentiment de +bien-tre. Notre me tait admirablement dispose parler musique et +reproduire ses miracles, soit par cette discussion vive et partant du +coeur, qui fait renatre pour ainsi dire les sensations, soit par le +moyen plus direct d'un piano qui tait cach dans un des coins de la +terrasse, entre trois caisses d'orangers. Cimarosa avait t l'ami de la +plupart de mes vieux amateurs; ils parlaient souvent des mchancets que +Paisiello lui faisait quand ces deux grands artistes se partageaient +l'admiration de Naples et de l'Italie; car Paisiello, ce gnie si +gracieux, a t un vilain homme, et Cimarosa n'a jamais connu le bonheur +de Rossini qui rgne comme un dieu sur l'Italie et sur le monde musical. +Mes amis admiraient cette vogue tonnante; ils cherchaient +l'expliquer. J'entendais mettre Rossini bien au-dessous des grands +matres de la fin du dernier sicle: Anfossi, Piccini, Galuppi, +Guglielmi, Portogallo, Zingarelli, Sacchini, etc., etc. On n'accordait +presque Rossini que du _style_, l'art d'crire d'une manire +_actuellement amusante_; mais pour les ides, pour le fond des choses, +on mettait l'infini entre lui et la plupart de ces grands matres. Je ne +connais point leurs opras; o trouver aujourd'hui des voix qui pussent +les chanter[48]? Je n'ai entendu que quelques-uns de leurs airs les plus +clbres. J'avouerai que pour la plupart de ces grands artistes, je +suis un peu comme pour Garrick et Le Kain. Tous les jours j'entends +porter aux nues ces acteurs par des hommes pour les lumires et l'esprit +desquels j'ai un respect infini; mais je suis entran malgr moi, dans +les arts, par une mauvaise habitude que j'ai rapporte de la politique: +c'est de parler de beaucoup de choses comme on veut, mais de ne croire +que ce que j'ai vu. Par exemple, avant de passer en Angleterre, je +croyais Talma le premier acteur tragique de notre temps; mais j'ai vu +Kean. + +Nous tions, Naples, dans le plus fort de nos discussions sur le +mrite relatif de Rossini et des anciens compositeurs qui eurent plus de +mrite et moins de bonheur, lorsqu'on nous annona San-Carlo, _Mos_, +sujet sacr (1818). J'avoue que je m'acheminai vers San-Carlo avec de +grands prjugs contre les plaies d'gypte. Les sujets pris des +critures saintes peuvent tre agrables dans un pays biblique tel que +l'Angleterre[49], ou bien en Italie, o ils sont sanctifis par tout ce +qu'il y a de plus ravissant dans les beaux-arts, par le souvenir des +chefs-d'oeuvre de Raphal, de Michel-Ange et du Corrge. Pour moi, +littrairement et humainement parlant, j'estime les livres saints comme +une espce de c*** d* M*** trs-curieux cause de leur assez grande +antiquit, cause de la navet des moeurs, et surtout cause du +_grandiose du style_. Politiquement, je les considre beaucoup comme les +soutiens de l'aristocratie et des belles livres de tant de pairs +d'Angleterre; mais c'est toujours mon esprit qui estime. Au souvenir des +plaies d'gypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-ns des +gyptiens, _opr pendant la nuit_ par l'ange du Seigneur, mon me lie +invitablement le souvenir des douze ou quinze prtres au milieu +desquels j'ai pass ma jeunesse dans le temps de la terreur. + +J'arrivai donc San-Carlo, on ne peut pas plus mal dispos, et comme un +homme que l'on prtendrait gayer par le spectacle des bchers de +l'inquisition, pourvus de victimes par les tours d'adresse de M. Comte. + +La pice commence par ce qu'on appelle la _plaie des tnbres_, plaie un +peu trop facile excuter la scne, et par l assez ridicule; il +suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre. Je riais au lever de +la toile; les pauvres gyptiens forms en groupes sur un thtre +immense, et affligs de la plaie de l'teignoir, sont en prire. Je +n'eus pas entendu vingt mesures de cette admirable introduction, que je +ne vis plus qu'un grand peuple plong dans la douleur; par exemple, +Marseille en prire l'annonce de la peste de 1720. Le roi Pharaon, +vaincu par les gmissements de ses peuples, s'crie: + + Venga Mos! + +Benedetti, charg du rle de Mose, parut avec un costume simple et +sublime, qu'il avait imit de la statue de Michel-Ange _San Pietro in +Vincoli_, Rome, il n'eut pas adress vingt paroles l'ternel, que +les lumires de mon esprit s'clipsrent; je ne vis plus un charlatan +changeant sa canne en serpent, et se jouant d'une dupe, mais un grand +homme ministre du Tout-Puissant, et faisant trembler un vil tyran sur +son trne. Je me souviens encore de l'effet de ces paroles: + + Eterno, immenso, incomprensibil Dio + +Cette entre de Mose rappelle tout ce qu'il y a de plus sublime dans +Haydn, et peut-tre le rappelle trop. A cette poque, Rossini n'avait +rien fait d'aussi savant que cette _introduction_, qui s'tend jusqu' +la moiti du premier acte, et dans laquelle il ose rpter vingt-six de +suite fois la mme forme de chant. Ce trait de hardiesse et de patience +dut coter infiniment un gnie aussi vif. Dans ce morceau, Rossini +dploie toute la science de Winter ou de Weigl runie une abondance +d'ides[50] qui effraierait ces bons Allemands; ils se croiraient +devenus fous. Le gnie de Rossini semble plutt avoir devin la science +que l'avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse. Le succs de cet +opra Naples fut immense, et de plus _minemment franais_. Tout bon +Parisien, en couvrant d'applaudissements une scne de Racine ou de +Voltaire, jouit intrieurement, et s'applaudit encore plus lui-mme de +ses connaissances en littrature et de la sret de son got. A chaque +vers de Racine, il passe en revue toutes les bonnes raisons que lui ont +donnes les rhteurs franais, MM. de La Harpe, Geoffroy, Dussault, +etc., etc., pour le trouver admirable. On n'est gure savant Naples, +qu'en musique; c'est pourquoi, ce soir-l, sur l'annonce d'un opra +fort savant, l'amour-propre des Napolitains trouva une vive jouissance +applaudir de la science. Je voyais autour de moi, sous vingt formes +diffrentes, la vanit ravie de pouvoir faire preuve de savoir. L'un se +rcriait sur un accord des violoncelles, un autre sur une note de cor +donne propos; quelques-uns, dj envieux de Rossini, tout en levant +aux nues son introduction, applaudissaient d'un air malin, et comme pour +donner entendre qu'il pouvait bien l'avoir drobe quelque matre +allemand. La fin du premier acte se passa sans encombre; c'est la plaie +de feu, reprsente par un petit feu d'artifice. Le second acte, qui +roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli; on porta aux nues +un duetto magnifique; les _bravo maestro, evviva Rossini!_ partaient de +tous les points de la salle. Le prince royal, fils du pharaon d'gypte, +aime en secret une jeune juive; Mose, faisant partir tout son peuple, +la jeune juive vient dire son amant un ternel adieu. C'est un des +grands sujets de duetto dont la nature ait dot la musique. Si Rossini +ne s'est pas lev la hauteur de la situation dans + + Principessa avventurata, + +son essai du moins la rappelle vivement l'me du spectateur. +Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantrent avec beaucoup de talent et +d'adresse; comme le _maestro_, ils manqurent un peu d'entranement et +de pathtique. + +Au troisime acte, je ne me rappelle plus comment le pote Totola avait +amen le passage de la mer Rouge, sans rflchir que ce passage n'tait +pas d'aussi facile excution que la plaie des tnbres. Par l'effet de +la place qu'occupe le parterre, il ne peut, dans aucun thtre, +apercevoir la mer que dans le lointain; ici il la fallait de toute +ncessit sur le second plan, puisqu'il s'agit de la passer. Le +machiniste de San-Carlo, voulant rsoudre un problme insoluble, avait +fait des choses incroyables de ridicule. Le parterre voyait la mer +leve de cinq six pieds au-dessus de ses rivages; les loges, +plongeant sur les vagues, apercevaient plein les petits lazzaroni qui +les faisaient s'ouvrir la voix de Mose. A Paris, rien de plus +simple[51]; mais Naples, comme les dcorations sont souvent +magnifiques, l'me veille ce genre de beaut, refuse de se soumettre +aux absurdits trop grossires, et se trouve fort sensible au ridicule. +On rit beaucoup; la joie tait si franche, qu'on ne put se fcher et +siffler. On n'entendit gure la fin de la pice; tout le monde revenait + parler de l'admirable introduction. + +Le lendemain il fut avr qu'elle tait de je ne sais plus quel matre +allemand. Pour moi, je me souviens fort bien que j'y trouvais trop +d'esprit et des tours d'orchestre crits trop la _sans-souci_, si l'on +veut me passer ce mot si bien sa place en parlant de Rossini, pour la +croire _germanique_. Cependant, comme en fait de plagiat l'on peut tout +attendre de la paresse de Rossini la veille d'une premire +reprsentation, je doutais comme les autres, lorsque six semaines aprs +arriva la rponse du pauvre diable de compositeur allemand dont j'ai +oubli le nom, lequel protestait, avec toute la bonne foi de son pays, +que de sa vie ni de ses jours il n'avait eu le bonheur de faire +l'admirable introduction qu'on lui avait envoye. Alors le succs de +_Mose_ prit un vol immense, et les Napolitains furent de plus en plus +charms d'applaudir de la science et de l'harmonie. + +La saison suivante on reprit _Mos_, et, m'a-t-on dit, avec le mme +enthousiasme pour le premier acte, et les mmes clats de rire au +passage de la mer Rouge. J'tais absent. Je me trouvai Naples +lorsqu'il fut question de la troisime reprise. La veille du jour o +l'on devait donner Mose, un de mes amis se rencontra, sur les midi, +chez Rossini, qui paressait dans son lit, comme l'ordinaire, donnant +audience une vingtaine d'amis, lorsque, pour la plus grande joie de la +socit, parut le pote Totola, lequel, sans saluer personne, s'cria: +_Maestro! Maestro! ho salvato l'atto terzo.--E che hai fatto?_ etc. +Matre! matre! j'ai sauv le troisime acte.--Eh! que diable as-tu pu +faire, mon pauvre ami? rpondit Rossini en imitant la manire moiti +burlesque, moiti pdante de l'homme de lettres; on nous rira au nez +comme l'ordinaire.--Maestro, j'ai fait une prire pour les Hbreux +avant le passage de la mer Rouge. L-dessus le pauvre pote crott tire +de sa poche un grand pli de papiers arrangs comme des papiers de +procs; il les remet Rossini qui se met lire quelques griffonnages +crits mi-marge sur le papier principal. Le pauvre pote saluait en +souriant pendant cette lecture: _maestro, lavoro d'un ora_, +rptait-il voix basse tous moments. Rossini le regarde: _ lavoro +d'un ora, he!_ Le pauvre pote, tout tremblant et craignant plus que +jamais quelque mauvaise plaisanterie, se faisait petit; et le regardant +avec un rire forc: _Si signor, si signor maestro!_ H bien, si tu as +mis une heure pour crire cette prire, moi je vais en faire la musique +en un quart d'heure. A ces mots Rossini saute de son lit, s'assied +une table tout en chemise, et compose la musique de la prire de Mose +en huit ou dix minutes au plus, sans piano, et la conversation +continuant entre les amis, et trs haute voix, comme c'est l'usage du +pays. Tiens, voil ta musique, dit-il au pote, qui disparat, et il +saute dans son lit en riant avec nous de l'air effar du Totola. Le +lendemain, je ne manquai pas de me rendre San-Carlo. Mmes transports +au premier acte; au troisime, quand arriva le fameux passage de la mer +Rouge, mmes plaisanteries et mme envie de rire. Les rires commenaient +dj s'tablir au parterre, lorsque l'on vit Mose commencer un air +nouveau: + + Dal tuo stellato soglio. + +C'tait une prire que tout le peuple rpte en choeur aprs Mose. +Surpris de cette nouveaut, le parterre couta et les rires cessrent +tout fait. Ce choeur, fort beau, tait en mineur; Aaron continue, le +peuple chante aprs lui. Enfin, Elcia adresse au ciel les mmes voeux, le +peuple rpond; cet instant tous se jettent genoux et rptent la +mme prire avec enthousiasme: le prodige est opr, la mer s'ouvre pour +laisser un chemin au peuple protg du Seigneur. Cette dernire partie +est en majeur[52]. On ne peut se figurer le coup de tonnerre qui +retentit dans toute la salle; on et dit qu'elle croulait. Les +spectateurs des loges, debout et le corps pench en dehors pour +applaudir, criaient tue-tte: _bello! bello! o che bello!_ Jamais je +n'ai vu une telle fureur, ni un tel succs, d'autant plus grand qu'on +s'apprtait rire et se moquer. Le succs de la _Gazza ladra_ +Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille cause du climat. +Heureux peuple! ce n'tait plus un applaudissement _ la franaise_ et +_de vanit satisfaite_, comme au premier acte: c'taient des coeurs +inonds de plaisir, qui remercient le dieu qui vient de leur verser le +bonheur pleines mains. Qu'on nie, aprs une telle soire, que la +musique ait un effet direct et physique sur les nerfs! J'ai presque les +larmes aux yeux en pensant cette prire. + +Les Allemands trouvent que _Mose_ est le chef-d'oeuvre de Rossini; rien +de plus sincre que cette louange; le matre italien a daign parler +leur langue; il a t savant, il a sacrifi l'harmonie. + +Quant moi, _Mose_ me parat souvent ennuyeux. Je ne nie pas que je +n'aie eu beaucoup de plaisir aux dix premires reprsentations, et +qu'une fois par mois, tant bien dispos, cet opra _chant +suprieurement_ ne me ft passer une agrable soire; mais il me semble +peu dramatique. Les passions n'y sont pas reprsentes avec une certaine +suite, et je ne sais qui m'intresser[53]. Les bons ouvrages de +Rossini, mme mdiocrement chants, me font un plaisir vif trente fois +de suite. + +Il me semble que, malgr l'cole allemande, qui a une succursale au +Conservatoire de Paris, et malgr les noms tudesques qui remplissent les +orchestres et les salons, cet opra n'a d son demi-succs qu' madame +Pasta, qui a un peu relev le rle de la jeune Juive Elcia. Son turban y +a eu un grand succs; elle a chant suprieurement le duetto + + Ah! se puoi cosi lasciarmi[54]! + +L'introduction a russi, grce au chant dlicieux de Zuchelli et la +belle voix de Levasseur, charg du rle de Mose. La prire a enlev +tous les coeurs; les jours o l'on est bien dispos, l'on ne peut +s'empcher de chanter cette prire mi-voix toute la soire. + +_Mose_ fut le premier opra de Rossini qui lui fut pay d'une manire +convenable, il lui valut 4.200 francs; _Tancrde_ n'avait t pay que +600 francs, et _Otello_ cent louis. L'usage en Italie est qu'une +partition reste pendant deux ans la proprit de l'_imprsario_ qui a +fait travailler le compositeur, aprs quoi elle tombe dans le domaine +public. C'est en vertu de cette lgislation ridicule que le marchand de +musique Ricordi, de Milan, s'est enrichi par les opras de Rossini, qui +ont laiss leur auteur dans une assez grande pauvret. Loin de retirer +un bnfice annuel de ses opras, comme cela aurait lieu en France, +Rossini est oblig d'avoir recours la complaisance des +_impresari_[55], si, durant les deux premires annes, il veut faire +donner ses ouvrages sur un autre thtre que celui pour lequel ils ont +t faits et d'ailleurs cette reprise ne lui rapporte rien. + +Il n'y a pas de doute qu'en trois jours Rossini ne ft un opra de +Feydeau, et encore fort charg de musique (8 9 morceaux). On lui a +souvent conseill de venir en France, refaire la musique de tous les +opras comiques de Sedaine, d'Hle, Marmontel et autres bons crivains +qui ont mis des situations dans leurs drames. En six mois, Rossini se +serait tabli une fortune de deux cents louis de rente, somme fort +importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand. Du +reste, le conseil de venir Paris tait dtestable. Si Rossini et vcu +six ans parmi nous, il ne serait plus qu'un homme vulgaire; il aurait +trois croix de plus, beaucoup moins de gaiet et nul gnie; son me +aurait perdu de son ressort. Voyez, non pas nos grands artistes, je ne +veux pas faire de satire, mais par exemple, la _vie de Gothe_ crite +par lui-mme, et particulirement l'_Histoire de l'expdition de +Champagne_; voil ce que gagnent les hommes de gnie se rapprocher +des cours. Canova refusa de vivre celle de Napolon: Rossini Paris +et eu des relations continuelles avec la cour; il n'a eu des rapports +qu'avec des _impresari_ et des chanteurs, et Rossini, pauvre artiste +italien, a cent fois plus de dignit dans sa manire de penser et de +juste fiert, que Gothe, philosophe clbre. Un prince n'est pour lui +qu'un homme revtu d'une magistrature plus ou moins leve, et dont il +s'acquitte plus ou moins bien. + +Il faudrait en France que Rossini ft un homme reparties, un homme +aimable avec les femmes, que sais-je? un politique. En Italie, la +socit lui a permis de n'tre qu'une chose: un musicien. Un gilet noir, +un habit bleu et une cravate tous les matins, voil, par exemple, un +costume qu'on ne lui ferait pas abandonner pour le prsenter la plus +grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l'a pas empch d'tre +assez bien venu des femmes; en France, on et dit: C'est un ours. Aussi +avons-nous des artistes charmants, qui sont tout au monde, except +_faiseurs de chefs-d'oeuvre_. + + + + +CHAPITRE XXVII + +DE LA RVOLUTION OPRE DANS LE CHANT PAR ROSSINI + + +Les Gabrielli, les Todi, les de'Amicis, les Banti, ont pass[56], et il +ne reste de ces talents enchanteurs que le retentissement, tous les +jours plus faible, des louanges passionnes de leurs contemporains; ces +noms illustres, cits tous les jours, mais tous les jours rappelant un +moins grand nombre d'ides et des ides moins nettes, finiront par faire +place des clbrits moins anciennes. Tel est le sort qui attend +galement les Le Kain, les Garrick, les Vigan, les Babini, les Giani, +les Sestini, les Pacchiarotti. Il en est de mme des conqurants; que +reste-t-il d'eux? Un nom, un bruit, quelque ville brle, bien peu de +chose de plus que d'un acteur clbre. Je compte pour peu, comme on +voit, l'enthousiasme des mes communes, adoratrices nes des broderies +et du pouvoir[57], et qui vnrent un roi parce qu'il fut roi, mme +quand trois mille ans psent sur sa tombe. Ces gens-l tent leur +chapeau en entrant au _tombeau gyptien_ du roi Psami. Pour en revenir +aux hommes dignes de gloire, en savons-nous beaucoup plus sur Marcellus, +l'_pe_ de Rome, que sur Roscius? et dans cinquante ans, M. le Marchal +Lovendhal sera-t-il aussi clbre que Le Kain? Encore dans cette gloire +des grands capitaines, faut-il faire la part de l'occasion et des +facilits, ce qui gte la gloire. Si Desaix et t premier magistrat de +la France, n'et-il pas t plus simple, plus noble, plus sublime que +Napolon? Ne peut-on pas dire: La moiti de la gloire militaire de +Napolon, le dvouement de sa garde, par exemple, et les marches +rapides qu'il en exigea en 1809, il le doit sa qualit de souverain +qui lui permettait de faire en trois mois un gnral de division d'un +colonel qui lui plaisait. + +Aprs ce petit mot adress aux gens solides qui, en caressant leurs +croix, se donnent les airs de mpriser les artistes, je reviens ces +mes sublimes qui surent mpriser l'antichambre, qui sentirent avec +force les passion les plus nobles du coeur humain, et qui, par elles, +firent le charme de leurs contemporains. + +Nous avons vu natre, sous nos yeux, plusieurs sciences et quelques +arts; par exemple, le got du pittoresque dans les paysages et dans les +jardins d'agrment, tait encore inconnu du temps de Voltaire, et nos +tristes chteaux btis sous Louis XV, avec leurs cours paves et leurs +avenues d'arbres branchs, en portent un triste tmoignage. Il est +assez naturel que les arts les plus dlicats, ceux qui cherchent +plaire aux mes les plus distingues, soient les derniers natre. + +Peut-tre trouvera-t-on de nos jours l'art de dcrire avec exactitude le +talent de mademoiselle Mars ou celui de madame Pasta, et dans cent ans +d'ici ces talents sublimes auront, dans la mmoire des hommes, une +physionomie distincte. + +Si l'on parvenait faire un portrait exact et ressemblant du talent +des grandes cantatrices, ce n'est pas seulement leur gloire particulire +qui y gagnerait, c'est l'art lui-mme qui ferait aussitt des progrs +immenses. De grands philosophes ont pens que ce qui diffrencie du +gnie de l'homme l'instinct admirable de certains animaux, c'est la +facult dont jouit tout individu de l'espce humaine de transmettre +ses successeurs les progrs, si peu considrables qu'ils soient, qu'il a +fait faire l'art, l'industrie, au mtier dont il s'est occup toute +sa vie. Cette transmission existe d'une manire complte pour les +Euclide et les Lagrange; elle ne se retrouve dj plus qu' un certain +point pour l'art des Raphal, des Canova et des Morghen; pourra-t-on +l'tablir un jour pour l'art des Davide[58], des Velluti et des Fodor? +Pour faire quelques pas, il faut oser parler nettement et sans emphase +de l'art du chant. C'est ce que je vais essayer dans quelques pages +d'ici. + +Avant tout, dans les beaux-arts, pour tre susceptible de plaisir il +faut sentir fortement. Je ferai remarquer en passant que les gens +renomms pour leur sagesse, dans une nation comme dans une socit +particulire, ne sont jamais choisis parmi les tres qui ont reu du +ciel le don de sentir avec force. Un trs petit nombre de ces tres +favoriss, tel qu'Aristote chez les anciens, aura reu l'tonnante +facult d'analyser aujourd'hui avec une exactitude parfaite, la +sensation puissante qui, hier, leur donnait les transports du plaisir le +plus vif. Quant au vulgaire des philosophes, dous d'une logique +admirable, et qui sur tous les autres objets du savoir ou des recherches +de l'homme, leur fait viter l'erreur, s'ils viennent s'occuper des +_beaux-arts_, o d'abord il faut avant tout avoir senti avec force, ils +ne peuvent viter le ridicule. Tel a t parmi nous le sort de +d'Alembert et de tant d'autres qui valent moins que lui. + +Ce qui distingue les nations sous le rapport de la peinture, de la +musique, de l'architecture, etc., c'est le plus ou moins grand nombre de +sensations pures et spontanes que les individus mme vulgaires de ces +nations reoivent de ces arts[59]. Des gens qui aimeraient +passionnment une mauvaise musique, seraient plus prs du bon got que +des hommes sages qui aiment avec bon sens, raison et _modration_, la +musique la plus parfaite qui fut jamais. C'est ainsi qu'un prtre aimera +mieux un sectateur fanatique, superstitieux et furieux du dieu _Fo_, du +dieu _Apis_, ou de telle autre divinit ridicule, qu'un philosophe +parfaitement raisonnable, ami avant tout du bonheur des hommes, quel que +soit le moyen qui le procure, et qui par les lumires de son esprit sera +arriv la connaissance d'un dieu unique, rmunrateur et vengeur. + +Canova racontait une petite anecdote qu'il tenait d'un de ses +admirateurs d'Amrique. Il s'agit d'un sauvage qui, il y a quelques +annes, se trouva vis--vis d'une tte perruque, _Cincinnati_. +Canova montrait un petit crit de huit lignes; c'tait la traduction des +expressions d'tonnement et d'enthousiasme qui chapprent au sauvage +la vue de cette tte de bois, la premire imitation de la figure humaine +qu'il et jamais rencontre. Ce que la modestie de Canova, le plus doux +et le plus simple des hommes, l'empchait d'ajouter, nous le disions +pour lui. Un homme de got, en voyant son groupe sublime de Vnus et +Adonis chez M. le marquis Berio Naples, o le grand sculpteur nous +montre la desse agite d'un pressentiment funeste en disant le dernier +adieu son amant qui part pour la chasse o il doit prir; un homme du +got le plus dlicat, en voyant ce chef-d'oeuvre admirable de la grce la +plus divine et du sentiment le plus fin[60], exprime son admiration +prcisment dans les mmes termes que le sauvage. C'est que dans le +fait, l'admiration extrme de ces deux hommes, l'effet produit sur leur +me est absolument le mme; il n'y a d'exception que dans le cas trop +commun o l'admirateur de Canova se trouve tre un pdant, qui veut +d'abord se faire admirer. Toute la diffrence est dans l'_objet +extrieur_ qui excite le mme degr d'admiration et de ravissement chez +des tres d'ailleurs si diffrents. Il est trop vident que les paroles +d'admiration dans les arts ne prouvent jamais que le degr de +ravissement de l'homme qui admire et nullement le degr de mrite de la +chose admire. + +Lorsqu'un homme vous dit qu'il admire une grande cantatrice, madame +Belloc ou mademoiselle Mariani (cette dernire est pour moi le plus beau +contralto existant), la premire chose dont il faut s'enqurir, c'est si +cet homme est n dans une religion o l'on chante bien l'glise. +Supposons l'homme le plus susceptible d'tre ravi par les _sons_; s'il +est n Nevers, comment voulez-vous qu'il admire Davide? Il aimera +mieux Drivis ou Nourrit. C'est tout simple, les trois quarts des +_fioriture_ que fait Davide lui sont invisibles. L'habitant de Nevers, +fort estimable d'ailleurs, qui dans sa ville n'a pas l'occasion +d'entendre bien chanter quatre fois par an, sera pour Davide comme nous +tions Berlin pour un peintre qui, dans un morceau d'ivoire grand +comme une pice de vingt francs, avait reprsent la bataille de +_Torgau_, l'une des victoires du grand Frdric. Avec nos yeux non arms +du secours d'une loupe, nous n'y pouvions rien distinguer. La loupe qui +manque l'habitant de Nevers, c'est le plaisir d'avoir applaudi +cinquante reprsentations du _Barbier de Sville_, chant par la voix +superbe de madame Fodor. Le jeune Allemand de la petite ville de Sagan, +en Silsie, entend chanter deux fois la semaine l'glise et dans les +rues de sa ville, de la musique crite sans gnie, si l'on veut, mais +excute avec nettet et prcision, qualits qui suffisent pour +l'ducation de l'oreille. Voil ce qui manque entirement l'habitant +de Nevers, ville d'ailleurs bien plus grande et bien plus importante que +Sagan. + + + + +CHAPITRE XXVIII + +CONSIDRATIONS GNRALES: HISTOIRE DE ROSSINI PAR RAPPORT AU CHANT + + +La musique pourra se glorifier d'avoir fait en France un pas immense, le +jour o la majorit des spectateurs rpondra tout simplement pour +justifier ses applaudissements: _Ce morceau me plat_[61]. Telle aurait +t sans doute la rponse des Athniens, si quelque tranger tait venu +leur demander compte des transports qu'excitaient parmi eux les +tragdies d'Eschyle; les traits d'Aristote n'avaient pas encore ouvert +la bouche aux gens qui n'ont rien dire. Chez nous, au contraire, tout +le monde aspire donner le _pourquoi_ de son enthousiasme, et l'on +n'aurait que du mpris dans les loges de Louvois pour le spectateur qui +rpondrait avec simplicit: _Je sens ainsi_. Mais ce n'est pas tout, +nos malheurs vont plus loin: ces spectateurs, jugeant malgr l'absence +du sentiment, ont cr des foules d'artistes: potes en vertu de La +Harpe, ou musiciens par l'effet du Conservatoire. La socit de Paris +est remplie de ces pauvres gens qui ne peuvent offrir aux arts dans leur +jeunesse, que les inspirations d'une me sche; et plus tard, que les +soupirs d'un coeur irrit et rendu mchant par le souffle brlant d'une +vanit malheureuse, et le triste effet de cinq ou six chutes honteuses. +Quelques-uns de ces pauvres artistes, dcourags par le bruit constant +des sifflets, et que je tiens rellement pour les plus malheureux des +hommes, se font juges; ils impriment, et nous lisons dans le _Miroir_ +cette phrase amusante: _la voix spulcrale de madame Pasta_: en fait de +musique, c'est nier la lumire. + +Ce qui peut dtruire les arts chez une nation ou les empcher de natre, +c'est la quantit de ces juges dont l'me manque de sensibilit et de +_folie romanesque_, mais qui du reste ont tudi avec l'exactitude +mathmatique et la persvrance d'un caractre froid tout ce qui a t +dit ou crit sur l'art malheureux qu'ils affligent de leur culte. Nous +trouvons ici dans la nature, la ralit d'une image qui est devenue un +lieu commun dans nos thories potiques; l'excs de la civilisation +arrtant les progrs des beaux-arts[62]. Je me refuse les applications +odieuses de ces considrations gnrales, et j'arrive brusquement +l'histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la +carrire (1810), de tous les beaux-arts, le chant tait peut-tre celui +qui avait le plus ressenti les effets funestes d'une poque de guerres +sublimes et de ractions cruelles. Dans la haute Italie, Milan, +Brescia, Bergame, Venise, depuis 1797[63], on songeait toute autre +chose qu' la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n'avait +encore produit, en 1810, aucun sujet distingu. + +A Naples, il n'existait plus un seul de ces _Conservatoires_ clbres +qui depuis si longtemps fournissaient l'Europe les _maestri_ et les +chanteurs en possession de faire natre ses transports et de lui rvler +le pouvoir de la musique. Le chant ne s'enseignait plus que dans +quelques glises obscures; et les deux derniers hommes de gnie que +Naples et produits, les compositeurs Orgitano et Manfrocci, avaient t +enlevs au commencement de leur carrire. Rien ne se prsentait pour +leur succder, et l'on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le +silence de la nullit ou les essais dcolors de la plus incurable +mdiocrit. + +Babini, ce grand chanteur qui est rest sans rival, avait vu Rossini; +mais sa voix affaiblie par l'ge, n'avait pu que lui raconter les +miracles qu'elle produisait autrefois. Crescentini brillait +Saint-Cloud, o il faisait commettre Napolon[64] la seule tourderie +que ce grand homme ait se reprocher dans son gouvernement civil; mais, +quoique chevalier de la couronne de fer, il tait perdu pour l'Italie. + +Marchesi n'tait plus au thtre. + +Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la dcadence d'un art qui +avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mpris ne devait +pas tre inonde l'me de ce vritable artiste, lui qui jamais ne +s'tait permis un son ou un mouvement sans le calculer sur les besoins +_actuels_ de l'me du spectateur, le but unique de tous ses efforts, +lorsqu'il voyait un chanteur n'avoir pour toute ambition que le mrite +mcanique de devenir le rival heureux d'un violon[65] dans une +variation trente-deux biscromes[66] par mesure! L'art le plus touchant +autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple mtier. +Aprs les Babini, les Pacchiarotti, les Marchesi et les Crescentini, +l'art du chant est tomb ce point de misre qu'il n'est plus +aujourd'hui que l'excution _fidle_ et inanime de la note. Voil en +1823 quel est le point extrme de l'habilet d'un chanteur. Mais +l'_ottavino_[67], le gros tambour, le serpenteau des glises, ont la +mme ambition, et y arrivent peu prs avec le mme succs. L'on a +banni l'invention du moment, d'un art o les plus beaux effets +s'obtiennent souvent par l'improvisation du chanteur; et c'est Rossini +que j'accuse de ce grand changement. + + + + +CHAPITRE XXIX + +RVOLUTION + + +Je ne rponds pas que les chapitres suivants ne soient au nombre des +plus ennuyeux de tout l'ouvrage. J'ai runi exprs ici tout ce que +j'tais oblig de dire sur l'art du chant, afin qu'on pt le sauter plus +facilement. Je dois prvenir que les discussions suivantes n'offrent +absolument aucun intrt aux personnes qui ne vont pas trs souvent au +thtre Louvois. + +Nous avons vu que, par l'effet des circonstances politiques de l'Italie, +Rossini, son entre dans la carrire, ne trouva qu'un trs-petit +nombre de bons chanteurs, et encore taient-ils sur le point de quitter +le thtre. Malgr cet tat de pauvret et de dcadence si diffrents de +l'abondance et de la richesse au milieu desquelles avaient crit les +anciens compositeurs, Rossini suivit tout fait dans ses premiers +ouvrages le _style_ de ses prdcesseurs; il respectait _les voix_ et ne +cherchait qu' amener le _triomphe du chant_. Tel est le systme dans +lequel sont composs _Demetrio e Polibio_, l'_Inganno felice_, la +_Pietra del Paragone_, _Tancredi_[68], etc. Rossini avait trouv la +Marcolini, la Malanotte, la Manfredini, la famille Mombelli; pourquoi +n'aurait-il pas cherch faire triompher le chant, lui qui est si bon +chanteur, lui qui, lorsqu'il se met au piano pour dire un de ses airs, +semble transformer nos yeux en gnie de chanteur tout celui que nous +lui connaissons pour l'invention des cantilnes? Il arriva un petit +vnement qui changea tout coup la manire de voir du jeune +compositeur, et qui donna son gnie des qualits dont l'exagration +fait le tourment de ses admirateurs les plus sincres. + +Rossini arrive Milan en 1814[69], pour crire l'_Aureliano in +Palmira_; il y trouve Velluti qui devait chanter dans son opra; +Velluti, alors dans la fleur de la jeunesse et du talent, et l'un des +plus jolis hommes de son sicle, abusait plaisir de ses moyens +prodigieux. Rossini n'avait jamais entendu ce grand chanteur, il crit +pour lui la _cavatine_ de son rle. + +A la premire rptition avec l'orchestre, Velluti chante, et Rossini +est frapp d'admiration; la seconde rptition, Velluti commence +broder (_fiorire_), Rossini trouve des effets justes et admirables, il +approuve; la troisime rptition, la richesse de la broderie ne +laisse presque plus apercevoir le fond de la cantilne. Arrive enfin le +grand jour de la premire reprsentation: la _cavatine_ et tout le rle +de Velluti font fureur; mais peine si Rossini peut reconnatre ce que +chante Velluti, il n'entend plus la musique qu'il a compose; toutefois, +le chant de Velluti est rempli de beauts et russit merveilleusement +auprs du public[70], qui, aprs tout, n'a pas tort d'applaudir ce qui +lui fait tant de plaisir. + +L'amour-propre du jeune compositeur fut profondment bless; son opra +tombait et le soprano seul avait du succs. L'esprit vif de Rossini +aperut en un instant toutes les considrations qu'un tel vnement +pouvait lui suggrer. + +C'est par un hasard heureux, se dit-il lui-mme, que Velluti se +trouve avoir de l'esprit et du got; mais qui m'assure que dans le +premier thtre pour lequel je composerai, je ne rencontrerai pas un +autre chanteur qui, avec un gosier flexible et une gale manie pour les +_fioriture_, ne me gtera pas ma musique de manire la rendre +non-seulement mconnaissable pour moi, mais encore ennuyeuse pour le +public, ou tout au plus remarquable par quelques dtails de l'excution? +Le danger de ma pauvre musique est d'autant plus imminent qu'il n'y a +plus d'coles de chant en Italie. Les thtres se remplissent de gens +qui ont appris la musique de quelque mauvais matre de campagne. Cette +manire de chanter des _concerto_ de _violon_, des variations sans fin, +va dtruire non-seulement le talent du chanteur, mais encore vicier le +got du public. Tous les chanteurs vont imiter Velluti, chacun suivant +la porte de sa voix. Nous ne verrons plus de cantilnes simples; elles +sembleraient pauvres et froides. Tout va changer, jusqu' la nature des +voix; accoutumes une fois broder et toujours charger une cantilne +de grands ornements fort travaills et touffant l'oeuvre du compositeur, +elles se trouveront bientt avoir perdu l'habitude d'arrter la voix et +de filer des sons, et hors d'tat par consquent d'excuter le chant +_spianato_ et _sostenuto_; il faut donc me hter de changer le systme +que j'ai suivi jusqu'ici. + +Je sais chanter; tout le monde m'accorde ce talent; mes _fioriture_ +seront de bon got; d'ailleurs je dcouvrirai sur-le-champ le fort et le +faible de mes chanteurs, et je n'crirai pour eux que ce qu'ils pourront +excuter. Le parti en est pris, je ne veux pas leur laisser de place +pour ajouter la moindre _appoggiatura_[71]. Les _fioriture_, les +agrments feront partie _intgrante_ du chant, et seront _tous_ crits +dans la partition. + +Et quant MM. les _impresari_ qui prtendent me payer en me promettant +pour seize dix-huit morceaux, tous destins aux premiers rles, ce +qu'on donnait jadis mes prdcesseurs pour quatre ou six morceaux tout +au plus, je trouve un moyen parfait de rpondre leur mauvaise +plaisanterie; dans chaque opra trois ou quatre grands morceaux n'auront +de nouveau que les _variazioni_ que j'crirai moi-mme. Au lieu d'tre +inventes par un mauvais chanteur, sans esprit, elles seront crites +avec got et science; l'avantage sera encore tout entier pour ces +coquins d'impresari. + +On sent bien qu'en ma qualit d'historien, je viens d'imiter Tite-Live. +J'ai mis dans la bouche de mon hros un discours dont assurment il ne +m'a jamais fait la confidence; mais il est impossible qu' une poque +quelconque des premires annes de sa carrire, Rossini n'ait pas eu ce +monologue avec lui-mme; ses partitions le prouvent. + +Plus tard, Naples, mademoiselle Colbrand n'ayant plus qu'une voix +fatigue offrir tous ses chefs-d'oeuvre[72], il fut oblig de fuir +encore davantage le chant _spianato_, et de se jeter avec encore plus de +fureur dans les _gorgheggi_, seule partie du chant dont mademoiselle +Colbrand pt se tirer avec honneur. Un examen attentif des partitions +crites Naples par Rossini prouve jusqu'o allait sa passion pour la +prima donna; on n'y trouve plus un seul _cantabile spianato_, ni pour +elle, ni plus forte raison pour les autres rles qui avant tout ne +devaient pas clipser le sien. Rossini ne pensait gure la gloire; il +est peut-tre de tous les artistes celui qui y a jamais le moins song. +Une consquence fatale de ses complaisances pour mademoiselle Colbrand, +c'est que ces neuf opras, composs Naples, perdent infiniment tre +chants ailleurs. De tout temps d'ailleurs, Rossini avait eu l'habitude +de rsumer ses penses, et d'en faire des _cabalette_. + +Si mademoiselle Colbrand ne s'tait trouv qu'une porte de voix +extraordinaire, on aurait eu la ressource, dans les thtres o elle +n'tait pas, de transposer les rles (_puntare_), et l'on aurait fait +disparatre, par ce procd simple, quelques notes appartenant au +diapason singulier pour lequel le maestro aurait crit. Au moyen de la +transposition, deux bonnes cantatrices, quoique avec des voix +diffrentes, peuvent souvent produire un grand effet dans le mme +rle[73]. + +Malheureusement il n'en est pas ainsi de la musique que Rossini a crite + Naples. On n'a pas seulement lutter avec l'_tendue_ de la voix, +mais encore avec la _qualit et la nature des ornements_, et cet +obstacle est terrible et presque toujours insurmontable. J'en appelle +tout amateur qui aura lu un rle (_una parte_) de Davide ou de la +Colbrand. + +Ainsi Velluti Milan, dans l'_Aureliano in Palmira_, fit natre chez +Rossini l'ide de la rvolution qu'il devait excuter plus tard, et +mademoiselle Colbrand Naples le fora donner cette rvolution une +extension que je crois fatale sa gloire. Tous les opras crits +Naples forment la seconde manire de Rossini. + + + + +CHAPITRE XXX + +TALENT SURANN EN 1840 + + +J'cris le prsent chapitre par un sentiment de tendre piti pour +plusieurs jeunes demoiselles de douze quinze ans que je vois avec +peine chercher atteindre le _beau idal_ en musique au moyen du piano. +C'est en vain qu'on a conseill quelques-unes d'entre elles qui +avaient un peu de voix, d'apprendre chanter; elles ont repouss cet +avis. Il suit de l que dans douze ou quinze ans elles auront en musique +un talent aussi surann que le peut tre aujourd'hui celui de leurs +grand'mres qui, il y a vingt ans, jouaient fort proprement sur +l'pinette de petits airs sautillants. Se trouvant aujourd'hui des +pianistes assez distingues, les jeunes personnes dont je parle ont sans +doute de belles jouissances d'orgueil; mais rien ne diffre plus au +monde du doux plaisir que la musique doit inspirer. Les jeunes personnes +qui ne savent que bien jouer du piano et lire la musique aussi +rapidement qu'une page de franais, ne comprennent rien toutes les +_nuances_ du chant; la partie _touchante_ de la musique reste pour elles +une terre inconnue; et, la rapidit de la rvolution qui s'opre sous +nos yeux, dans quinze ans cette terre inconnue d'aujourd'hui sera la +seule la mode. On se rcrie dj sur le nombre ennuyeux des bons +pianistes. + +Les jeunes personnes qui savent un peu de musique comprendront +facilement que les _nuances_ en partie improvises d'aprs les exigences +actuelles des spectateurs[74], ne peuvent exister que dans le chant, et +que ce sont ces nuances qui produisent les miracles de la musique, +miracles que l'on prte ensuite aux instruments dans le _discours +ordinaire_, mais qu'ils sont incapables de faire natre. Est-ce que +jamais de la vie on a fait recommencer une sonate? Les instruments ne +touchent gure; ils font rarement couler des larmes; en revanche, ils +produisent le froid plaisir de l'admiration pour la difficult vaincue, +et par consquent tout le monde peut applaudir un concerto. Le coeur le +plus froid, doubl de la tte la plus mthodique et d'une patience +allemande, russira cent fois mieux au piano que l'me de Pergolse. Je +ne crains pas de le dire, on est plus musicien dans le vrai sens du +mot, en chantant bien la romance de Blondel, de _Richard Coeur de Lion_, +qu'en excutant, la premire vue, une grande fantaisie de Hertz ou de +Moschels. Si l'on chante parfaitement cette romance, on comprendra tous +les opras de Rossini; on sera sensible aux moindres inflexions de voix +de mesdames Fodor et Pasta. Par le piano, pouss quelque degr +d'habilet que l'on veuille le supposer, on sera sensible l'orchestre +de Rossini et aux concertos de violon. + + + + +CHAPITRE XXXI + +ROSSINI SE RPTE-T-IL PLUS QU'UN AUTRE? DTAILS DE CHANT + + +Le systme des variations, _variazioni_, a souvent port Rossini se +copier soi-mme; comme tous les voleurs, il esprait cacher ses larcins. + +Aprs tout, pourquoi ne serait-il pas permis un pauvre maestro qui +doit composer un opra en six semaines, malade ou non, bien ou mal +dispos, d'user de cet expdient dans les moments o l'inspiration se +tait? Mayer, par exemple, ou tout autre que je ne veux pas nommer, ne se +copie pas, il est vrai, mais il nous plonge dans un sentiment d'apathie, +suivi bientt de l'oubli de tous les maux. Rossini, au contraire, ne +nous donne jamais ni paix ni trve; on peut s'impatienter ses opras; +mais certes l'on n'y dort pas: que l'impression soit tout fait +nouvelle, ou seulement un souvenir agrable, c'est toujours du plaisir +qui succde du plaisir; jamais de vide comme dans le premier acte de +la _Rosa bianca_, par exemple. + +Tout le monde convient de la fcondit d'imagination de Rossini, et +cependant quatre ou cinq journaux obscurs redisent tous les matins aux +demi-savants que Rossini se rpte, qu'il se copie, qu'il manque +d'invention, etc., etc.; sur quoi je prends la libert de faire les +questions suivantes: + +1 Combien les grands matres d'autrefois plaaient-ils de morceaux +capitaux dans chacun de leurs ouvrages? + +2 A combien de ces morceaux le public faisait-il attention? + +3 Parmi ces morceaux, combien russissaient? + +Paisiello vit peut-tre applaudir quatre-vingts morceaux principaux dans +ses cent cinquante opras. Rossini en compterait facilement une centaine +rellement diffrents dans ses trente-quatre opras. Un sot qui voit des +esclaves ngres pour la premire fois, s'imagine que tous se +ressemblent; les jolis airs de Rossini sont des ngres pour les sots. + +Le plus grand dfaut du public de Louvois, le dernier voile qui doit +s'abaisser devant ses yeux pour qu'il arrive la sret de got du +public de _San-Carlo_ ou de la _Scala_, c'est qu'il veut tout entendre; +il veut pour ainsi dire _profiter de son argent_, il ne veut rien +perdre; il faut que tout soit de la mme force; il faut qu'une tragdie +soit compose en entier de mots aussi frappants que le _qu'il mourt!_ +des _Horaces_ ou le _moi!_ de _Mde_. + +Cette prtention est tout simplement _contre la nature du coeur humain_. +Aucun homme _sensible aux arts_ ne pourrait trouver du plaisir trois +morceaux sublimes qui se suivraient immdiatement. + +Il faut tre juste; le grand obstacle au bon got du public de Louvois +vient: + +1 De la petitesse de la salle; + +2 Du trop grand degr de lumire; + +3 De l'absence des loges spares. + +L'enthousiasme, dans une salle _petite_, conduit bientt un tat +nerveux et pnible[75]. + +J'en suis fch, parce que cela choque nos ides de convenances; mais +l'me humaine besoin de quatre minutes de conversation mi-voix pour +se dlasser d'un duetto sublime, et tre capable de trouver du plaisir +l'air qui va suivre. + +Ce n'est jamais impunment, dans les arts comme en politique, que l'on +choque la nature des choses. La vanit peut faire tenir encore pendant +dix ans aux usages que j'attaque, et persuader aux gens que parler +l'opra, c'est se dclarer soi-mme un amateur peu passionn. +Qu'arrivera-t-il du silence scrupuleux et de l'attention _continue_? +Que moins de gens s'amuseront Louvois. Les spectateurs exclus par le +malaise _physique_, seront justement ceux qui sont le plus faits pour +goter la volupt d'un beau _chant_ et toutes les finesses de la +musique. A Louvois, un opra qui n'a que six morceaux, tous trs beaux, +va aux nues; si ces six morceaux sublimes sont entours de sept ou huit +morceaux infrieurs, lesquels, si les pdants n'existaient pas, nous +dlasseraient et _augmenteraient nos plaisirs_, l'opra n'a pas de +succs. Le public ne veut pas prendre sur lui de ne s'intresser qu' ce +qui est intressant; car alors il faudrait, la premire +reprsentation, qu'il juget tout seul comme un grand garon. + +Les premires fois que l'on ouvre les partitions de Rossini, l'on dirait +que les difficults que prsente l'excution du chant condamnent ces +partitions n'avoir qu'un petit nombre d'interprtes; mais l'on +aperoit bientt que cette musique offre la runion de tant de moyens de +plaire[76] que, mme excute avec la moiti seulement des ornements que +Rossini y a placs, ou avec les mmes _fioriture_ arranges d'une +manire diffrente, elle plat encore. Un chanteur mdiocre, pourvu +qu'il ait de _l'agilit_, pourra toujours excuter avec succs _pour +Rossini_, un morceau de ce matre. L'agrment sduisant de la cantilne +qui n'est jamais dure ni violente _par excs de force_; la vivacit; le +rhythme suave des accompagnements produisent par eux-mmes un tel +sentiment de plaisir, que quelques modifications que le chanteur soit +oblig, par l'impuissance de sa voix, de faire subir aux _agrments_ des +chants de Rossini, sa musique, quoique ainsi mutile, produit toujours +un effet piquant et fort agrable. Il n'en allait pas ainsi autrefois du +temps des Aprile et des Gabrielli[77], lorsque le maestro donnait dans +ses airs tout l'espace possible au chanteur, et lui fournissait chaque +instant l'occasion de faire valoir son talent. Si le chanteur tait +mdiocre et n'avait que de l'agilit, qualit qui est loin de suffire +pour atteindre la perfection du chant, l'air et le chanteur faisaient +_fiasco_. + +On pourra dire: Si Rossini avait trouv en 1814 un grand nombre de bons +chanteurs, et-il pens la rvolution qu'il a faite, et-il introduit +le systme de tout crire? + +Son amour-propre y et peut-tre song, mais celui des chanteurs s'y ft +vivement oppos; voyez de nos jours Velluti qui ne veut pas chanter sa +musique. + +On ira plus loin, on dira: Lequel des deux systmes est prfrable? Je +rponds: L'ancien systme un peu modernis. Il ne faudrait pas, ce me +semble, crire tous les agrments, mais il faudrait restreindre la +libert du chanteur. Il n'est pas bien que Velluti chante la cavatine de +l'_Aureliano_ de manire ce qu'elle soit grand'peine reconnue de +l'auteur lui-mme; c'est alors Velluti qui est l'auteur vritable des +airs qu'il chante, et il vaut mieux conserver spars deux arts si +diffrents. + + + + +CHAPITRE XXXII + +DTAILS DE LA RVOLUTION OPRE PAR ROSSINI + + +Le _beau chant_ commena en 1680 avec Pistocchi; Bernacchi, son lve, +lui fit faire d'immenses progrs (1720). La perfection de cet art a t +en 1778 sous Pacchiarotti. Depuis l'on n'a plus fait de soprani et il +est tomb. + +Millico, Aprile, Farinelli, Pacchiarotti, Ansani, Babini, Marchesi, +durent leur gloire ce systme des anciens compositeurs, qui dans +certaines parties de l'opra ne leur donnaient presque qu'un +_canevas_[78]; et il n'est pas un, peut-tre, de ces grands chanteurs +qui ses contemporains n'aient t redevables du talent de deux ou trois +cantatrices excellentes. L'histoire des Gabrielli, de De'Amicis, des +Banti, des Todi, nous donne les noms des soprani clbres qui leur +montrrent le grand art de conduire la voix. + +Plusieurs des premires cantatrices de l'poque actuelle, doivent leur +talent Velluti (mademoiselle Colbrand, par exemple). + +C'tait surtout dans l'excution du _largo_ et du _cantabile spianato_ +que brillaient les talents des soprani et de leurs lves. Nous avons un +bel exemple de ce genre de chant dans la prire de _Romeo_. Or voil +prcisment l'espce de cantilnes que Rossini a soigneusement bannie de +ses opras, depuis son arrive Naples, et depuis qu'il a adopt ce +qu'on appelle en Italie, sa _seconde manire_. Un chanteur travaillait +jadis six ou huit ans pour parvenir chanter le _largo_, et la patience +de Bernacchi est clbre dans l'histoire de l'art. Arriv une fois ce +point de perfection, de puret et de _douceur de son_ ncessaire en 1750 +pour bien chanter, il n'avait plus qu' recueillir, sa rputation et sa +fortune taient faites. Depuis Rossini, personne ne songe chanter bien +ou mal un _largo_, et si l'on prsentait un de ces morceaux au public, +je vois d'ici certain mot relatif au diable et son enterrement qui se +trouverait sur toutes les lvres; le public croirait mourir d'ennui: +c'est tout simplement qu'on lui parle une langue trangre qu'il croit +savoir, mais que dans le fait il a besoin d'apprendre. + +Le chant ancien touchait l'me, mais quelquefois pouvait paratre +languissant. Le chant de Rossini plat l'esprit et jamais n'ennuie. Il +est cent fois moins difficile d'acqurir le talent de bien chanter un +grand _rondo_ de Rossini, celui de la _Donna del Lago_ par exemple, que +celui qu'il faut pour bien chanter un grand air de Sacchini. + +Les nuances pour les tenues de voix, le chant de _portamento_[79], l'art +de modrer la voix pour la faire monter galement sur toutes les notes +dans le chant _legato_, l'art de reprendre la respiration d'une manire +insensible et sans rompre le long priode vocal des airs de l'ancienne +cole, composaient autrefois la partie la plus difficile et la plus +ncessaire de l'excution. L'agilit plus ou moins brillante de l'organe +ne servait que pour les _gorgheggi_, c'est--dire, n'tait employe que +pour le luxe, que pour l'apparat, en un mot que pour ce qui brillait, et +jamais pour ce qui faisait les dlices du coeur. Il y avait la fin de +chaque air, la _cadenza_, vingt mesures destines uniquement faire +briller le gosier du chanteur, faire des _gorgheggi_. + +Les amis les plus sincres de Rossini reprochent avec raison, la +rvolution qu'il a opre en musique, d'avoir resserr les limites du +chant, d'avoir _diminu_ les qualits _touchantes_ de ce bel art; +d'avoir rendu inutiles aux chanteurs certains exercices, desquels +drivaient ensuite ces _transports de folie_ et de bonheur si frquents +dans l'histoire de Pacchiarotti et de la musique ancienne, et si rares +aujourd'hui. Ces miracles provenaient _du pouvoir de la voix_. + +La rvolution rossinienne a tu l'originalit des chanteurs. A quoi bon +pour ceux-ci se donner des peines infinies pour parvenir rendre +sensibles au public, 1 les qualits _individuelles_ et _natives_ de +leurs voix; 2e l'expression particulire que leur manire de sentir +peut lui donner? Ils sont condamns ne jamais trouver dans les opras +de Rossini ou de ses imitateurs, une seule occasion de montrer au +public, ces qualits dont l'acquisition leur cotera des annes entires +de travaux assidus. D'ailleurs, l'habitude de trouver tout invent, tout +crit, dans la musique qu'ils doivent chanter, leur te tout esprit +d'invention et les rend paresseux. Les compositeurs ne leur demandent +plus avec leurs partitions actuelles qu'une excution pour ainsi dire +_matrielle_ et _instrumentale_. Le _lasciatemi fare_ (je me charge de +tout) de Rossini avec ses chanteurs, en est venu ce point que ceux-ci +n'ont plus mme la facult de composer le _point d'orgue_; presque +toujours ils trouvent que Rossini l'a brod sa manire. + +Autrefois les Babini, les Marchesi, les Pacchiarotti, inventaient les +ornements compliqus, surtout ils appliquaient, suivant l'inspiration de +leur talent _et de leur me_, les ornements les plus simples, tels que +les _appoggiature_, le _grupetti_, les _mordenti_, etc.; toute la parure +du chant (_i vezzi melodici del canto_), comme disait Pacchiarotti +(Padoue, 1816), appartenait de droit au chanteur. Crescentini donnait +sa voix et ses inflexions une teinte vague et gnrale de +_contentement_ dans l'air: _ombra adorata, aspetta_; il lui semblait _au +moment o il chantait_ que tel devait tre le sentiment d'un amant +passionn qui va rejoindre ce qu'il aime. Velluti, qui comprend la +situation d'une manire diffrente, y met de la mlancolie et une +rflexion triste sur le sort commun des deux amants. Jamais un maestro +quelque habile que vous veuillez le supposer, n'arriverait noter +exactement l'_infiniment petit_, qui forme la perfection du chant dans +cet air de Crescentini, infiniment petit qui change d'ailleurs suivant +l'tat de la voix du chanteur, et le degr d'enthousiasme et d'illusion +dont il est anim. Un jour, il est dispos excuter des ornements +remplis de mollesse et de _morbidezza_; un autre jour, ce sont des +_gorgheggi_ pleins de force et d'nergie qui lui viennent en entrant en +scne. Pour atteindre la perfection du chant, il faut qu'il cde aux +inspirations du moment. Un grand chanteur est un tre essentiellement +nerveux. C'est le temprament contraire qu'il faut pour bien jouer du +violon[80]; enfin le maestro ne doit pas crire tous les agrments, car +il faut une connaissance intime et parfaite de la voix employer, qui +ne se rencontre gure que chez l'artiste qui la possde et qui a pass +vingt ans de sa vie l'tudier et l'assouplir[81]. Un agrment, je ne +dirai pas mal excut, mais excut mollement, sans _brio_, dtruit le +charme en un clin d'oeil. Vous tiez au ciel, vous retombez dans une loge +d'opra, et quelquefois dans une classe de chant. + + + + +CHAPITRE XXXIII + +EXCUSES.--ORIGINALIT DES VOIX, EFFACE PAR ROSSINI + + +Rien n'tant si futile que la musique, je sens bien qu'il est fort +possible que le lecteur se scandalise de me voir faire gravement un +nombre infini de petites remarques, ou raconter quelques anecdotes sans +chute piquante, et d'ailleurs surcharges de ces grands mots de _beau +idal_, de _bonheur_, de _sublime_, de _sensibilit_, que je prodigue +trop. + +Ce manque d'intrt srieux me plat dans la musique; je suis las des +intrts srieux, et je regrette le temps o les colonels faisaient de +la tapisserie, et o l'on jouait au bilboquet dans les salons. J'ai vu +mon sicle, il est avant tout _menteur_[82]; d'aprs cette ide, si j'ai +eu un soin constant, c'est de ne rien _exagrer par le style_, et +d'viter avant tout d'obtenir quelque effet par une suite de +considrations et d'images d'une chaleur un peu force, et qui font +dire la fin de la priode: Voil une belle page. D'abord, entr fort +tard dans le champ de la littrature, le ciel m'a tout fait refus le +talent de parer une ide et d'exagrer avec grce; ensuite, mes yeux, +il n'y a rien de pis que l'exagration dans les intrts tendres de la +vie. On obtient un effet d'un moment qui, un quart d'heure aprs, cre +un sentiment de rpugnance; et le lendemain on ne reprend pas le livre; +on se dirait presque: Je n'ai pas assez de vivacit dans le coeur +aujourd'hui (_high spirits_) pour me plaire tre tromp avec esprit. +Ce n'est pas, ce me semble, pour donner des jouissances dans les moments +o l'me est pleine de feu et de bonheur que sont faits les beaux-arts; +alors on n'a que faire de leur secours, et il n'y a qu'un sot qui ouvre +un livre quand il est heureux. La tche des beaux-arts est de bien plus +longue dure, et bien mieux calcule sur les chances ordinaires de la +vie. Les beaux-arts sont faits pour consoler. C'est quand l'me a des +regrets, c'est durant les premires tristesses des jours d'automne de la +vie, c'est quand on voit la mfiance s'lever comme un fantme funeste +derrire chaque haie de la campagne, qu'il est bon d'avoir recours la +musique. + +Or, ce que l'on abhorre le plus dans cette situation de l'me, c'est +l'exagration. Partout o j'ai rencontr une ide susceptible de donner +une priode chute brillante, j'ai _diminu_ ce qui me semble la +vrit, pour que le petit plaisir du moment ne caust pas mfiance et +dgot un quart d'heure aprs. Une femme d'un esprit dlicat qui venait +de perdre un ami intime, osait dire, avec toute la libert du discours +familier, un ami qui lui restait: L'esprit de monsieur un tel tait +pour moi, lorsque j'avais du chagrin, comme ces bons sophas de velours, +bien lastiques, o dans les moments de fatigue l'on a tant de plaisir +se placer bien son aise. Voil un peu le genre de plaisir et de +consolation que j'ai trouv dans la musique. Cet art donne des regrets +tendres en procurant la _vue du bonheur_; et faire voir le bonheur, +quoique en songe, c'est presque donner de l'esprance. J'ai vingt fois +quitt les livres d'un des hommes rares que la France ait produits, je +me disais: Ce n'est qu'un rhteur. N'ayant pas la plus petite tincelle +de sa rare loquence, j'ai surtout cherch viter le dfaut qui me +rend Rousseau illisible[83]. Mais revenons cet art charmant pour +lequel il a crit des pages brlantes. + +Les dilettanti passionns, ns du temps de Rossini, et pour ainsi dire +fils de la rvolution qu'il a faite, me permettront de leur raconter les +avantages qui drivaient pour l'expression, c'est--dire, en d'autres +termes, pour le plaisir du spectateur, du respect pour les droits des +chanteurs dignes de ce nom. + +Les voix humaines n'ont pas moins de diversits entre elles que les +physionomies. Ces diversits, que nous trouvons dans les voix _parles_, +deviennent cent fois plus frappantes encore dans les voix qui chantent. + +Le lecteur a-t-il jamais fait attention au son de voix de mademoiselle +Mars? O trouver une voix chantante qui tienne la centime partie des +miracles que promet cette voix lorsqu'elle nous dit un mot tendre de +Marivaux? + +L'attendrissement, l'tonnement, la terreur, etc., vont produire des +changements diffrents dans les voix de ces trois femmes avec lesquelles +nous parlons musique; et _l'attendrissement_, par exemple, dans une de +ces voix, qui en parlant n'a rien de fort remarquable, va produire une +espce de son dlicieux, et qui, en un clin d'oeil, par un effet +lectrique et nerveux disposera tout un auditoire la mlancolie. Avec +le systme de Rossini, cette varit, cette nuance particulire des voix +ne paratra jamais. Toutes les voix chantent plus ou moins bien la mme +musique; voil tout: donc l'art est _appauvri_[84]. + +Toutes les voix ont dans leur son naturel (dans leur _metallo_) une +correspondance plus ou moins manifeste avec l'expression de tel ou tel +sentiment. J'entends par _metallo_ le _timbre_ d'une voix, sa qualit +native, laquelle est tout fait indpendante du talent que le chanteur +qui emploie cette voix peut avoir ou ne pas avoir. + +Une voix pure ou voile, faible ou forte, pleine ou _sottile_, criarde +ou sourdines[85], possde en soi des lments naturels d'expressions +diverses, et par elles-mmes plus ou moins agrables. + +Pourvu qu'une voix soit juste et puisse soutenir le son d'une manire +ferme, on peut avancer qu'on trouvera tt ou tard le moyen de la rendre +agrable, au moins pour quelques instants. Il suffit que le compositeur +veuille bien se donner la peine de trouver une cantilne dans les +intervalles _expressifs_ de cette voix. Il faut d'abord _que la +situation_ donne par le pote ne soit pas contraire la qualit native +de cette voix. Est-elle douce, tendre, touchante; si la situation est +imprieuse et forte comme celles du rle de l'_Elisabeth_ de Rossini, il +est vident que la voix dont nous parlons, ne trouvera jamais l'occasion +de briller et de faire plaisir. Tout le talent possible, toute la +sensibilit que peut avoir un chanteur, ne font rien au _metallo_ de sa +voix. On n'arrive aux miracles dans cet art qu'autant qu'une voix +assouplie par de longues tudes trouve une situation qui requiert +prcisment le _metallo_ (la nuance d'expression native, le timbre) +qu'elle possde. C'est parce que toutes ces circonstances, si difficiles + runir qu'on ne peut en quelque sorte jamais les prvoir, se +rencontraient pour son bonheur, que le public de _la Scala_ faisait +rpter _cinq fois de suite_ le mme air Pacchiarotti[86]. + +Une fois l'originalit des voix admise, on voit paratre pour les +compositeurs le devoir de tirer parti des qualits _natives_ de chaque +voix, et par consquent d'viter ses inconvnients. Quel maestro serait +assez peu adroit pour confier madame Fodor un rcitatif passionn, ou + madame Pasta un air surcharg de petits ornements rapides et +brillants? De l vient l'usage si commun en Italie pour les chanteurs du +second ordre[87] de voyager avec des airs appels _di baule_ (de bagage, +qu'on porte avec soi comme un vtement). Quelque musique qu'un maestro +compose et donne chanter ces artistes du second ordre, ils trouvent +toujours le secret d'y placer, en tout ou en partie, leurs airs de +_baule_, ce qui fait un sujet ternel de plaisanterie dans les thtres +d'Italie. + +Toutefois, par cette pratique, ces chanteurs peu habiles atteignent le +grand but de tous les arts: _ils font plaisir_. Voyez-vous la distance +immense o nous sommes de notre orchestre de Louvois, et du systme +actuel de la musique dans cette salle? + +Par l'effet d'un simple changement dans le mouvement, la phrase +principale d'un air peut prsenter un sens presque entirement +diffrent. Telle phrase qui peignait la fureur n'exprimera plus que le +ddain, et cependant, malgr ce changement dans l'expression, la voix +du pauvre chanteur, accoutum cette phrase, la chantera encore fort +bien, et de manire faire grand plaisir. C'est que cette phrase +principale s'accorde mieux que toute autre: 1 avec les qualits +_natives_ de la voix du chanteur; 2 avec le genre de sensibilit qu'il +tient de la nature; 3 enfin, avec le degr d'habilet qu'il a pu +acqurir dans les Conservatoires. Par ce systme, l'on n'a jamais de +chant _stentato_ (forc); c'est le grand dfaut du chant de Feydeau, qui +toutefois est de quarante ans moins barbare que celui du grand Opra. + +On voit que l'on peut tre chanteur du premier ordre et ne pas savoir +lire la musique. Le talent de lire est un talent tout fait +diffrent[88], et qui ne requiert que de la patience et un caractre +mthodique et froid. + +Un seul opra, quelquefois un seul air, fait, en Italie, la fortune d'un +chanteur mdiocre; celle d'un artiste du premier ordre tenait, avant +Rossini, dix ou douze airs tout au plus. L'art du chant est si +dlicat, le plaisir tient si peu de chose, qu'un chanteur n'aura +jamais de succs vritable qu'autant qu'il runira dans un air toutes +les convenances que nous avons indiques plusieurs fois. Rien n'est donc +mieux calcul pour le plaisir des spectateurs que les airs _di baule_. +On peut suivre de l'oeil la vrit de ce principe jusque dans l'art +thtral; avec combien de rles mademoiselle Mars et Talma ont-ils fait +leur rputation? Le systme des airs _di baule_ est fort bien invent, +non-seulement par rapport la mdiocrit naturelle des talents dans un +art si difficile, mais aussi par rapport l'extrme mdiocrit des +ressources de beaucoup de petites villes d'Italie qui, malgr la +pauvret de leur budget, ne laissent pas d'avoir chaque anne deux ou +trois opras trs passables au moyen des airs _di baule_, et de la +runion de deux ou trois chanteurs mdiocres qui chantent fort bien un +air ou deux chacun[89]. + +Ds que le maestro oublie d'avoir gard au _metallo_ des voix de ses +chanteurs (aux qualits natives de leurs voix), au genre de sensibilit +qu'ils portent dans leurs rles, au degr de talent qu'ils ont acquis +comme chanteurs ( la _bravura_), il court le risque presque certain +d'arriver, aprs tous ses efforts, un opra chant correctement, mais +qui ne fera de plaisir personne. + +Supposons un chanteur qui ne puisse excuter que d'une manire force +(_stentata_) les _volate_, les _arpeggi_, les _salti_ descendants; si le +compositeur n'vite pas avec le plus grand soin ces moyens de mlodie, +ses chants dans l'excution peuvent arriver ce point de ridicule, +d'exprimer tout le contraire de ce qu'il aura voulu dire. Si l'on veut +me passer un peu de simplicit dans l'expression et mme dans les ides, +je vais expliquer fort clairement ma pense. Pour reprsenter aux yeux +de l'me la chute rapide et non interrompue des eaux du ciel, ou l'ordre +qu'un despote de l'Orient donne l'un de ses esclaves de disparatre +l'instant de sa prsence, le maestro aura orn sa cantilne d'une +_volata discendente_; rien de mieux dans la partition. Arrive le grand +jour de la premire reprsentation et le chanteur malhabile, au lieu de +nous prsenter l'ide d'un roi tout puissant qui donne un ordre +respect, fera penser toute une salle la fois la colre risible d'un +vieux procureur bgue, se mettant en fureur au fond de son tude. S'il +ne tombe pas jusqu' ce degr de ridicule, du moins sa _volata_ tant +mal excute, l'ide de _rapidit_ ne s'offrira pas l'auditeur, et +l'ordre terrible du despote qui veut que l'on disparaisse l'instant de +sa prsence, ne sera plus qu'une invitation fort modre de quitter la +cour quand cela sera commode au personnage exil. Je prie de remarquer +qu'il n'est pas un seul des ornements excuts par la voix de Velluti, +sur lequel on ne puisse tablir un raisonnement analogue. A chaque +instant, loin de l'Italie, je vois dire la musique de Rossini presque +le contraire de ce qu'il a voulu exprimer; c'est que sa partition a +forc le chanteur faire tel ou tel ornement auquel souvent sa voix ne +peut pas atteindre. Alors je n'entends qu' demi ou aux trois quarts +telle cantilne de Rossini que j'ai dans l'oreille. On sent que le +systme de la musique ancienne ne crait pas la possibilit d'un tel +inconvnient. Aprs l'obstacle facile viter de quelques sons +extrmement levs (obstacle provenant de la voix extraordinaire de +l'artiste pour qui le compositeur avait crit), les chanteurs se +trouvaient tout fait les matres de faire usage des seuls ornements de +l'effet desquels ils taient srs; et rien ne les empchait de prsenter + l'admiration du spectateur les beauts individuelles de leur voix et +de leur talent. + +Quelque dilettante instruit et qui se sera donn le plaisir d'tudier +les voix des chanteurs qui ont paru dans les neuf opras crits Naples +par Rossini, m'objectera que souvent ce matre n'a pas tir parti de +tous les avantages que prsentait le genre de voix particulier chacun +d'eux. Je n'ai rien rpondre, si ce n'est qu'apparemment le +compositeur tait amoureux de sa _prima donna_, et ne voulait pas +qu'elle ft clipse. + +A cette exception prs, le chant de Rossini dans ses opras de Naples +est la biographie non-seulement de la voix de mademoiselle Colbrand, +mais encore de celles de Nozzari, de Davide, de madame Pisaroni, etc. On +voit dans ces partitions que tous les ornements que les chanteurs +pouvaient autrefois appliquer _ad libitum_, sont devenus parties +constitutives, ncessaires et _indispensables_ des chants de Rossini: +or, comment parvenir rendre ces chants, lorsque le chanteur n'a pas +dans la voix le mme genre de facilit que Nozzari ou Davide? + +Les opras de la seconde manire de Rossini ne sont jamais ennuyeux +comme un opra _vide_ de Mayer, par exemple; mais ils ne produisent +l'effet enchanteur qu'ils obtinrent Naples que quand, par hasard, ils +rencontrent un chanteur qui a prcisment dans la voix _le mme genre +d'agrments et de facilit_ que l'artiste pour lequel le rle a t +crit. + +On voit comment tel opra qui a eu un succs fou Naples peut sembler +fort ennuyeux Louvois. Les deux publics ont raison; et il n'est point +ncessaire d'aller chercher bien loin des causes mtaphysiques pour cet +effet tout simple. Le tort est tout entier aux directeurs. Quoi de plus +impertinent, par exemple, que la dernire reprise, des _Horaces_? En +Italie, on et demand les directeurs du thtre, et ils auraient paru +sur la scne pour tre siffls en leur nom[90]. + +Quel que soit le systme adopt par Rossini, force de gnie, +d'imagination et de _rapidit_, il n'est jamais ennuyeux; mais +figurez-vous le singulier effet de la musique de ses imitateurs +lorsqu'elle vient tre joue dans un autre thtre que celui pour +lequel ils ont travaill. Ainsi que la musique de Rossini, elle est +presque entirement tissue avec les agrments qu'excutent bien les +chanteurs pour lesquels ils ont crit, agrments desquels ils ont fait +des motifs. Ces motifs tant mal excuts par des chanteurs dont la voix +s'y refuse, on arrive ce degr de mdiocrit intolrable dans les +beaux-arts et dans la musique plus que partout ailleurs. + +Il va sans dire que toutes ces critiques du systme de Rossini ne +s'appliquent nullement aux temps heureux o il crivait: + + Ecco pietosa!... + Di tanti palpiti,... + Pien di contento il seno;... + Non ver mio ben, ch'io mora... + Se tu m'ami, o mia regina, etc. + +Ce qu'il y a d'affreux, c'est que s'il et continu marcher dans la +mme route, probablement il et fait encore mieux que ces airs sublimes. +Il est un peu revenu vers le temps de sa jeunesse dans quelques airs de +la _Donna del Lago_; il a t vraiment _ossianique_. Mais cet opra est +beaucoup plus pique que dramatique. + +Ai-je besoin de rpter que Velluti, le prince des chanteurs actuels, +tout en excutant les difficults les plus tonnantes, abuse souvent de +ses moyens au point d'opprimer les chants du maestro, et de les rendre +fort difficiles reconnatre? Jamais Velluti ne donne le plaisir +d'entendre un chant simple. Il ne chante presque jamais la musique de +Rossini. Velluti veut avant tout voir des transports d'admiration dans +la salle; il y est accoutum. Or, il ne peut pas, par exemple, excuter +les _scale in gi_ (les gammes en montant), ornement si facile +mademoiselle Colbrand et si prodigu pour elle. Il suit de l que toute +la musique crite pour mademoiselle Colbrand ou ne peut tre excute +par Velluti, ou ne produirait qu'un effet mdiocre, et n'aurait pour +tout rsultat qu'un succs d'estime. + + + + +CHAPITRE XXXIV + +QUALIT DE LA VOIX + + +Un cor de chasse s'entend dans les montagnes d'cosse, bien au del de +la porte de la voix de l'homme. Voil le seul rapport sous lequel l'art +soit parvenu surpasser la nature, la _force du son_. Sous le rapport +bien autrement important de l'accentuation et de l'agrment, la voix de +l'homme est encore suprieure tous les instruments, et l'on peut mme +dire que les instruments ne plaisent qu' proportion qu'ils parviennent + se rapprocher de la voix humaine. + +Il me semble, que si dans un moment de tranquillit pensive et de douce +mlancolie, nous voulons interroger notre me avec soin, nous y lirons +que le charme de la voix provient de deux causes: + +1 La teinte de passion, qu'il est impossible qu'une voix ne porte pas +dans ce qu'elle chante. La voix des cantatrices les plus froides, +mesdames Camporesi, Fodor, Festa, etc., exprime toujours, dfaut +d'autre sentiment, une certaine joie vague. Je ne cite pas madame +Catalani; sa voix miraculeuse produit cette sorte d'impression qui +remplit l'me l'aspect d'un prodige. Ce trouble de notre coeur nous +empche d'abord d'apercevoir la belle et noble impassibilit de cette +cantatrice unique. On peut se figurer, par plaisir, la voix de madame +Catalani runie l'me passionne et au talent dramatique de madame +Pasta. En suivant un instant ce roman, on trouvera des regrets, mais en +revanche on restera convaincu que la musique est le plus puissant des +beaux-arts[91]. + +2 Le second avantage de la voix, c'est la parole; elle indique +l'imagination des auditeurs le genre d'images qu'ils doivent se figurer. + +Si la voix humaine, compare aux instruments, a moins de force, elle +possde un degr bien autrement parfait le pouvoir de graduer les +sons. + +La varit des inflexions, c'est--dire, l'impossibilit pour la voix, +d'tre _sans passion_, l'emporte de beaucoup mes yeux sur l'avantage +de prononcer des paroles. + +Les mauvais vers qui forment un air italien, d'abord, par l'effet des +rptitions de paroles, ne sont pas entendus comme vers; c'est de la +prose qui arrive l'oreille des spectateurs[92]: ensuite ce ne sont pas +les mots les plus forts, tels que _je vous hais la mort_, ou _je vous +aime la folie_, qui font la beaut d'un vers; ce sont les _nuances_, +soit dans la position des mots, soit dans les paroles elles-mmes, qui +_prouvent_ la vrit de la passion et qui rveillent notre sympathie: +or, les nuances ne peuvent pas tre admises, faute de place, dans les +cinquante ou soixante mots qui forment un air italien; donc les paroles +ne peuvent jamais tre qu'un simple _canevas_; c'est la musique qui se +charge de le couvrir de brillantes couleurs. + +Exigez-vous une nouvelle preuve que les paroles ne sont dans la musique +que pour y remplir des fonctions trs secondaires, et pour n'y servir en +quelque sorte que comme _tiquettes du sentiment_? Voyez un air chant +avec l'accent de la passion, par madame Belloc ou mademoiselle Pisaroni, +et le mme air chant un instant aprs par quelque savante serinette du +Nord. La chanteuse froide prononcera les mmes paroles: _io fremo_, +_mio ben_, _morir mi sento_; le tout sans dissiper la glace qui pse sur +nos coeurs. + +Une fois que nous avons saisi deux ou trois mots qui nous apprennent que +le hros est au dsespoir, ou au comble du bonheur, fort peu importe que +nous entendions bien distinctement les paroles du reste de l'air; +l'essentiel, c'est qu'elles soient chantes avec l'accent de la passion. +De l vient qu'on assiste avec un sensible plaisir un opra bien +chant, quoique les paroles soient dans une langue trangre; il suffit +qu'une personne de la loge vous donne le _mot_ des principaux airs. +C'est ainsi que l'on peut voir avec plaisir un excellent acteur tragique +jouant dans une langue dont on comprend peine quelques paroles. Je +conclurai de ces observations que l'_accent_ des paroles a beaucoup plus +d'importance en musique que les paroles elles-mmes. + +L'expression est le premier mrite d'un chanteur. + +Tous les succs que l'on peut obtenir dans l'art du chant, sans ce genre +de mrite ou avec une faible part d'expression, sont de peu de dure, ou +peuvent se rapporter une partialit accidentelle de la part des +spectateurs, et qui provient de quelque cause trangre l'art: la +beaut d'une actrice, ses bons sentiments politiques, etc. + +On cite en Italie des prophties singulires, et dont l'accomplissement +a t ponctuel. Un amateur de Naples parlant de deux cantatrices, l'une +porte aux nues par le public, l'autre peine tolre, s'cria au +milieu du parterre de San-Carlo, dans un de ces mouvements d'indignation +passionne et d'enthousiasme qui ne sont pas rares en ce pays: Encore +trois ans, et vous mpriserez ce que vous applaudissez; encore trois +ans, et vous porterez aux nues ce que vous ngligez. A peine dix-huit +mois s'taient couls, que la prophtie tait accomplie; la cantatrice +qui chantait avec expression l'avait entirement emport sur celle qui +avait reu de la nature une beaucoup plus belle voix. C'est peu prs +comme dans la socit un trs bel homme et un homme d'infiniment +d'esprit. La mme rvolution dans le got du public napolitain aurait eu +lieu, quoique moins rapidement, si la cantatrice sans expression, au +lieu d'une voix superbe (don gratuit du hasard) avait chant _di +bravura_ (avec beaucoup d'acquis). + + + + +CHAPITRE XXXV + +MADAME PASTA + + +Je cde la tentation d'essayer un portrait musical de madame Pasta. On +peut dire qu'il n'y eut jamais d'entreprise plus difficile; le langage +musical est ingrat et insolite; chaque instant les mots vont me +manquer; et quand j'aurais le bonheur d'en trouver pour exprimer ma +pense, ils prsenteraient un sens peu clair l'esprit du lecteur. +D'ailleurs il n'est peut-tre pas un dilettante qui n'ait sa phrase +toute faite sur madame Pasta, et qui ne soit mcontent de ne pas la +retrouver ici; et dans la juste admiration que cette grande cantatrice +inspire au public, le lecteur le plus bienveillant trouvera son portrait +sans couleur, et mille fois au-dessous de ce qu'il attendait. + +Rossini n'a jamais crit pour madame Pasta. Le hasard lui fit rencontrer +l'aimable et gracieuse Marcolini, et il fit la _Pietra del paragone_; la +magnifique Colbrand, et il composa l'_Elisabeth_; le passionn et +terrible Galli, et nous emes admirer des personnages tels que le +_Fernando_ de la _Gazza ladra_, et le Mahomet du _Maometto secondo_. + +Si le hasard offrait Rossini une actrice jeune, belle, remplie d'me +et d'intelligence, ne s'cartant jamais dans ses gestes de la simplicit +la plus vraie et la plus suave, et cependant toujours fidle aux formes +du _beau idal_ le plus pur; si, avec des talents aussi extraordinaires +pour le thtre, Rossini trouvait une voix qui chaque instant +reproduit parmi nous les ravissements que donnaient jadis les chanteurs +de la bonne cole, une voix qui sait rendre touchante la plus simple +parole d'un rcitatif, ou dont les accents puissants forcent les coeurs +les plus rebelles partager l'motion qu'ils expriment dans un grand +air; sans doute nous verrions Rossini oublier sa paresse comme par +miracle, tudier de bonne foi la voix de madame Pasta, et chercher +crire dans ses cordes. Inspir par les talents sublimes de sa _prima +donna_, Rossini retrouverait l'ardeur qui l'enflammait son dbut dans +la carrire, et les chants dlicieux et simples qui commencrent sa +gloire. Quels chefs-d'oeuvre ne viendraient pas alors illustrer le +thtre Louvois? et avec quelle rapidit Paris ne prendrait-il pas, dans +l'opinion de l'Europe, le rang musical qu'occupent seuls aujourd'hui +les publics de Naples et de Milan? + +Aprs avoir entendu la prire de Romo et Juliette, preuve dcisive +pour le talent d'une cantatrice; aprs avoir reconnu comment madame +Pasta sait chanter _di portamento_, comment elle nuance les ports de +voix, comment elle sait accentuer, lier et soutenir avec galit un long +priode vocal, je ne fais nul doute que Rossini ne consente lui +sacrifier une partie de son systme, et laguer un peu la fort de +petites notes qui surchargent ses cantilnes. + +Pleinement convaincu de la sagesse et du bon got dont madame Pasta fait +preuve dans les _fioriture_ de son chant, et sachant combien l'effet des +agrments est plus sr quand ils naissent de l'motion et de l'invention +_spontane_ du chanteur, Rossini s'en remettrait sans doute pour les +ornements l'inspiration de cette grande cantatrice. + +Les vrais _dilettanti_ qui paraissent Louvois, non pas parce que ce +thtre est la mode, mais parce qu'ils y trouvent des motions +profondes, et que je suppose, je crois avec raison, sensibles tous les +genres de beaut comme toutes les sortes de gloire, rflchiront ce +qu'ils prouveraient si, accoutums ds longtemps n'entendre la +tribune nationale que des discours crits, il leur tait donn tout +coup d'y voir paratre un Mirabeau ou un gnral Foy, improvisant avec +tout l'abandon du gnie. Eh bien! la diffrence est au moins aussi +frappante entre une cantatrice chantant du mieux qu'elle peut une +musique crite pour une autre, et qui ne lui laisse aucune libert, +aucun moyen de donner jour ses inspirations, et cette mme cantatrice +excutant des cantilnes composes pour sa voix, c'est--dire +non-seulement dans ses cordes, mais encore dans la couleur et la +physionomie gnrale de son talent. + +Parmi tous les opras dans lesquels madame Pasta a eu des rles depuis +qu'elle est Paris, je ne vois que les second et troisime actes de +_Romo_ qui conviennent peu prs bien aux conditions de sa voix et de +sa manire de la conduire. En cherchant dans tous les autres ouvrages +qu'elle a chants ici, j'aurais peine nommer trois morceaux qui +remplissent exactement ces conditions ncessaires; et cependant madame +Pasta charme tous les coeurs avec cette musique qui, chaque instant, +contrarie sa voix et demande des tours de force[93]! Il ne s'est +peut-tre jamais rencontr de cantatrice qui ait acquis et mrit de la +gloire sous de telles conditions. Figurez-vous maintenant, vous qui +savez aimer les vrais charmes de la musique, Rossini composant _avec +conscience_ pour un tel talent! + +C'est alors seulement que l'on pourra juger de tout ce que peut tre +madame Pasta. On voit combien son amour-propre gagnerait parcourir les +divers thtres d'Italie, maintenant que Paris l'a fait connatre +l'Europe. Si quatre ou cinq fois par an elle chantait des opras +nouveaux, et composs _exprs pour sa voix_, je ne fais pas de doute +qu'en deux ou trois ans son talent ne part doubler. Avec la renomme +dont elle jouit dj, on peut juger si les maestri, pour mriter qu'elle +adoptt leurs opras et qu'elle ft leur gloire, seraient attentifs +lui plaire et tudier, pour s'y conformer, la nature de sa voix et sa +manire habituelle de la conduire[94]. + +Je demande maintenant au lecteur de redoubler de patience; je vais, de +mon ct, redoubler d'efforts pour tre lucide, et d'ailleurs je promets +d'tre court. + +La voix de madame Pasta a une tendue considrable. Elle donne d'une +manire sonore le _la_ sous les lignes, et s'lve jusqu' l'_ut_ dise +et mme jusqu'au _r_ aigu. Madame Pasta a le rare avantage de pouvoir +chanter la musique de contralto comme celle de soprano[95]. J'oserai +dire, malgr mon peu de science, qu'il me semble que la vritable +position de sa voix est le _mezzo-soprano_. Le maestro qui crirait pour +elle devrait placer le tissu ordinaire de ses chants dans la voix de +_mezzo-soprano_, et se servir ensuite en passant, et par occasion, de +toutes les autres cordes de cette voix si riche. Beaucoup de ces cordes +non seulement sont fort belles, mais produisent une certaine vibration +sonore et magntique qui, je crois, par un mlange d'effet physique non +encore expliqu jusqu'ici, s'empare avec la rapidit de l'clair de +l'me des spectateurs. + +Nous arrivons une particularit bien singulire de la voix de madame +Pasta; elle n'est pas toute d'un seul _metallo_, comme on dirait en +Italie (d'un mme _timbre_), et cette diffrence dans les sons d'une +mme voix est un des plus puissants moyens d'expression dont sait se +prvaloir l'habilet de cette grande cantatrice. + +Les Italiens disent de cette sorte de voix qu'elle a plusieurs +_registres_[96], c'est--dire des _physionomies diffrentes_, suivant +les diverses parties de l'chelle musicale o elle vient se placer. +Quand beaucoup d'art et surtout une exquise sensibilit ne servent pas +de guides dans l'usage de ces divers registres, ils ne paraissent que +comme des ingalits dans la voix, et forment un dfaut choquant qui +repousse par la duret tout plaisir musical. La Todi, Pacchiarotti, et +un grand nombre de chanteurs du premier ordre, ont montr jadis comment +on pouvait changer en beauts des dsavantages apparents, et en tirer +des effets d'une originalit sduisante. L'histoire de l'art tendrait +mme faire croire que ce n'est pas avec une voix galement argentine +et inaltrable dans toutes les notes de son extension que l'on obtient +le chant vraiment passionn. Jamais une voix d'un timbre parfaitement +inaltrable, ne pourra atteindre ces sons voils et en quelque sorte +suffoqus qui peignent avec tant de force et de vrit certains moments +d'agitation profonde et d'angoisse passionne. + +Des dilettanti fort instruits qui voulurent bien, Trieste, m'admettre +dans leur socit, m'ont rpt plusieurs fois que la Todi, l'une des +dernires cantatrices du grand sicle[97], avait une voix et un talent +tout fait analogues celui de madame Pasta. + +La Todi eut lutter avec un miracle de l'art et de la nature; la Mara +ne possdait pas seulement une voix extrmement belle et _molta bravura_ +(un art infini), mais elle tait encore remarquable par une excellente +cole et beaucoup d'expression. Toutefois, par le suffrage des gens ns +pour les arts, lesquels, aprs un an ou deux, ne manquent jamais de +faire partager au public leur manire de voir, la Todi l'emporta sur sa +rivale; son chant avait t plus souvent l'cho de leurs sentiments. + +C'est avec une tonnante habilet que madame Pasta unit la voix de tte + la voix de poitrine; elle a l'art suprme de tirer une fort grande +quantit d'effets agrables et piquants de l'union de ces deux voix. +Pour aviver le coloris d'une phrase de mlodie ou pour en changer la +nuance en un clin d'oeil, elle emploie le _falsetto_ jusque dans les +cordes du milieu de son diapason, ou bien alterne les notes de +_falsetto_ avec celles de poitrine. Elle fait usage de cet artifice avec +la mme facilit de _fusion_, dans les tons du milieu comme dans les +tons les plus aigus de sa voix de poitrine. + +La voix de tte de madame Pasta a un caractre presque oppos sa voix +de poitrine; elle est brillante, rapide, pure, facile et d'une admirable +lgret. En descendant, la cantatrice peut avec cette voix _smorzare il +canto_ (diminuer le chant) jusqu' rendre en quelque sorte douteuse +l'existence des sons. + +Il fallait des couleurs aussi touchantes l'me de madame Pasta et des +moyens aussi puissants pour qu'elle pt atteindre la force +d'expression que nous lui connaissons, expression toujours vraie, et, +quoique modre par les rgles du _beau idal_[98], toujours pleine de +cette nergie brlante et de cette force extraordinaire qui lectrisent +tout un thtre. Mais que d'art il a fallu cette aimable cantatrice, +que d'tudes lui ont t ncessaires pour retirer ces effets sublimes de +deux voix tellement opposes! + +Cet art se perfectionne sans cesse; les effets qu'il obtient sont tous +les jours plus tonnants, et la puissance de ce grand talent sur les +auditeurs ne peut dsormais que s'accrotre; car depuis longtemps la +voix de madame Pasta a surmont tous les obstacles physiques qui +pouvaient s'opposer l'apparition du plaisir musical; elle sduit +aujourd'hui l'oreille de ses heureux auditeurs comme elle sait +lectriser leurs mes. Ils lui doivent chaque nouvel opra des +motions plus vives, ou des nuances nouvelles du mme plaisir. Elle +possde l'art d'imprimer une couleur _musicale_ nouvelle, non pas par +l'accent des paroles et en sa qualit de grande tragdienne, mais _comme +cantatrice_, des rles en apparence assez insignifiants, par exemple +le rle d'_Elcia_ dans _Mos_[99]. + +Comme toutes les voix humaines, la voix de madame Pasta rencontre, de +temps autre, certaines _positions_ incommodes dont elle ne peut +surmonter la difficult, ou dans lesquelles tout au moins elle perd ce +pouvoir, tellement habituel chez elle, de produire le plaisir musical, +et, par le plaisir de l'oreille, l'entranement des coeurs. Ces occasions +fort rares font dsirer encore plus vivement de l'entendre une fois au +moins dans un opra crit pour sa voix. + +Je regarderais comme presque impossible la tche d'indiquer un ornement +mis en usage par madame Pasta qui n'ait pas toutes les grces de la +bonne cole et qui ne puisse servir de modle. Fort modre dans l'usage +des _fioriture_, elle ne les emploie que pour augmenter la force de +l'expression; et remarquez que ses _fioriture_ ne durent jamais que +juste le temps pendant lequel elles sont utiles. Je n'ai jamais +rencontr dans son chant de ces longs agrments qui rappellent un peu +les distractions des grands parleurs, et durant lesquels il semble que +le chanteur s'oublie, ou que, chemin faisant, il change de pense. Le +public nommera pour moi des chanteurs rputation, chez lesquels se +reproduit fort souvent ce dfaut assez plaisant observer. Je ne veux +pas troubler le plaisir des demi-connaisseurs par qui je vois applaudir +ces agrments avec transports. Souvent un _gorgheggio_ commence d'une +manire lgre et rapide et dans le style tout fait bouffe, pour finir +bientt aprs par la tragdie, et par tout ce qu'il y a de plus srieux +et de plus emport; ou bien, aprs avoir commenc avec toute la gravit +et le srieux possibles, ne sachant plus que faire moiti chemin, on +voit le chanteur se jeter dans la lgret bouffe. Le mme _manque +d'me_ inspire ces fautes au chanteur, et empche le spectateur de s'en +apercevoir. C'est une des meilleures preuves que je connaisse pour +juger les amateurs got _appris_. Lorsque je vois applaudir ces +_gorgheggi_ dans la _Gazza ladra_ ou dans _Tancrde_, je me rappelle +l'anecdote d'un seigneur fort connu faisant son travail avec un grand +roi, et pendant une heure lui lisant un long rapport sur les +attributions de sa charge; le roi semblait prendre grand plaisir cette +lecture, en apparence assez peu amusante: c'est que le seigneur tenait +le papier l'envers, et dans le fait ne savait pas lire. Tel parat, +mes yeux, un dilettante qui applaudit avec transport un agrment qui a +deux sens opposs, et qui ne dit _blanc_ au commencement que pour dire +_noir_ la fin. La position du personnage est triste ou gaie, et dans +les deux cas l'applaudissement est galement absurde. + +De quels termes pourrais-je me servir pour parler des inspirations +clestes que madame Pasta rvle par son chant, et des aspects de +passion sublimes ou singuliers qu'elle sait nous faire apercevoir! +Secrets sublimes, bien au-dessus de la porte de la posie, et de tout +ce que le ciseau des Canova ou le pinceau des Corrge peut nous rvler +des profondeurs du coeur humain. Peut-on se souvenir sans frmir, du +moment o Mde attire elle ses enfants en portant la main sur son +poignard, puis les repousse comme agite par un remords? Quelle nuance +ineffable, et qui, ce me semble, mettrait au dsespoir le plus grand +crivain! + +Rappellerai-je la rconciliation d'Enrico avec son ami Vanoldo, dans le +fameux duetto + + deserto il bosco intorno[100]; + +et la manire dont est amen le sentiment qui fait que Enrico pardonne: + + Ah! chi pu mirarla in volto + E non ardere d'amor! + +J'aurais dix passages noter dans chacun des rles de madame Pasta. Les +douze mesures qu'elle chante dans _Tancrde_, lorsqu'elle parat sur le +char, aprs la mort d'Orbassan, ne sont rien comme musique, et cependant +quelle nuance admirable! comme ce chant est diffrent de tout autre! +comme on y voit bien le _calme triste_ qui suit une victoire qui ne +donne pas le bonheur Tancrde, ne prouvant pas l'innocence d'Amnade! +comme on y discerne bien l'absence de cette vie, de cette animation qui +soutenait le jeune guerrier avant le combat, lorsque la ncessit de +vaincre pour sauver la vie d'Amnade l'enflammait, et lorsqu'un peu de +doute de la victoire l'empchait en quelque sorte de voir toute +l'horreur de son sort! + +Pour madame Pasta, la mme note dans deux situations de l'me +diffrentes n'est pas, pour ainsi dire, le mme son. + +Voil tout simplement le sublime de l'art du chant. J'ai vu trente +reprsentations de _Tancrde_, et le chant de la cantatrice suit de _si +prs_ les _inspirations actuelles_ de son coeur, que je puis dire, par +exemple, du _tremar Tancredi_, que madame Pasta l'a dit quelquefois avec +la teinte d'une douce ironie; d'autres jours, avec l'inflexion de +l'homme brave, qui assure qu'il n'y a rien redouter et qui engage +rassurer la personne qui a des craintes: quelquefois c'est une +dsagrable surprise dj accompagne de ressentiment, mais Tancrde +songe que c'est Amnade qui parle, et la nuance de colre fait place au +sourire de la rconciliation. + +Ne trouvant pas de langage pour rendre les nuances du chant, l'on voit +que j'essaie de prouver leur existence par les nuances du jeu. Je +supprime sept huit longues pages qui m'taient ncessaires pour faire +remarquer trois nuances de chant diffrentes chaque reprsentation de +_Tancrde_. Les personnes qui auraient eu la patience de lire ces huit +pages distingueront d'elles-mmes ces nuances, et bien d'autres qui +m'ont chapp. Cette brochure aura quelques exagrations de moins aux +yeux de la partie _prosaque_ de la socit. Ces nuances-l, qui, chez +madame Pasta, changent chaque reprsentation de _Tancrde_, sont +l'_infiniment petit_ qu'aucun maestro ne peut parvenir noter. Et quand +il essaierait de l'crire comme l'a fait Rossini depuis son arrive +Naples en 1815, il est vident que tel _mordente_, tel agrment fort bon +en lui-mme, ne convient pas l'tat o se trouvent la voix et l'me de +l'actrice le soir du 30 septembre. Ds lors, il est de toute +impossibilit qu'elle excite les transports du public[101], en excutant +cet agrment cette reprsentation du 30 septembre. + +Le vulgaire des amateurs veut l'agrment _accoutum_ tel passage, et, +de quelque manire qu'il soit excut, il applaudit. Je ne parle ni de +ces gens-l ni ces gens-l[102]. Je suis convaincu que mme hors de +l'Italie, et dans les pays o l'on chante faux la messe, il y a des +dilettanti pour qui un esprit dlicat est, si j'ose parler ainsi, comme +un microscope qui leur fait voir nettement les moindres nuances du +chant. + +A de telles personnes je n'ai point d'excuses faire pour mon +enthousiasme. J'aurais bien des pages crire si je voulais noter +toutes les crations de madame Pasta. J'appelle _crations_ de cette +grande cantatrice certains moyens d'expression auxquels il est plus que +probable que le maestro qui crivit les notes de ses rles n'avait +jamais song. + +Je citerai pour premier exemple l'accent plac sur ce vers, + + Avro contento il cor, + +dans l'air _ombra adorata aspetta_ de Romo, et le mouvement plus +rapide[103] imprim la cantilne. C'est aussi une belle cration que +l'inflexion donne aux vers prcdents qui appartiennent la mme +scne: + + Io ti sento, mi chiami + A seguirti fra l'ombre, etc. + +Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la soire o madame Pasta +employa, pour la premire fois, ces nouveaux artifices de chant, et le +saisissement, bien plus flatteur[104] que des applaudissements, qu'ils +excitrent dans le public; et pourtant, chacune des vingt ou trente +reprsentations du mme opra qui avaient prcd, les spectateurs +auraient jur que cette charmante cantatrice avait atteint dans ce rle +le dernier degr de la perfection. + +Ce mme soir, au moment o madame Pasta employait avec le plus de +bonheur l'artifice de l'opposition de ses deux voix, un aimable +Napolitain, connu par son got pour la musique et par ses succs, me +dit, avec un feu que je donnerais tout au monde pour pouvoir reproduire +ici: Ces changements de sons dans cette voix sublime me rappellent une +sensation de bonheur tendre que j'ai trouve quelquefois durant les +nuits si pures de notre malheureuse patrie, lorsque des toiles +scintillantes se dtachent si bien sur un ciel d'un bleu fonc; c'tait +lorsque la lune claire ce paysage enchanteur que l'on aperoit de cette +rive de Mergelina que je ne verrai plus. L'le de Capri se dtachait +dans le lointain au milieu des flots d'argent d'une mer mollement agite +par la brise rafrachissante de minuit. Insensiblement une nue lgre +vient voiler l'astre des nuits, et sa lumire semble, durant quelques +instants, plus suave et plus tendre; l'aspect de la nature en est plus +touchant, l'me est attentive. Bientt l'astre se montre de nouveau plus +pur et plus brillant que jamais, inondant nos rivages de sa lumire vive +et pure; et le paysage reparat aussi dans tout l'clat de sa vive +beaut. Eh bien! la voix de madame Pasta, dans ces changements de +_registres_, me donne la sensation de cette lumire plus touchante et +plus tendre qui se voile un instant pour reparatre bientt mille fois +plus brillante[105]. + +Au coucher du soleil, lorsqu'il disparat derrire le Pausilippe, notre +coeur semble se laisser aller naturellement une douce mlancolie; je ne +sais quoi de srieux s'empare de nous; notre me semble se mettre en +harmonie avec le soir et sa tranquille tristesse. Ce sentiment, je viens +de l'prouver, mais avec un mouvement plus rapide, quand madame Pasta a +dit: + + Ultimo pianto! + +C'est aussi le sentiment qui s'empare de moi, mais d'une manire plus +durable, aux premires journes froides de septembre, suivies d'une +brume lgre sur les arbres qui annonce l'approche de l'hiver et la +mort des beauts de la nature. + +En sortant d'une reprsentation dans laquelle madame Pasta nous a +transports, l'on ne peut se rappeler autre chose que l'extrme et +profonde motion dont elle nous a saisis. C'est en vain que l'on +chercherait se rendre un compte plus distinct d'une sensation si +profonde et si extraordinaire. On ne sait o se prendre pour admirer. +Cette voix n'a point un timbre (_metallo_) extraordinaire; elle ne doit +point ses effets une flexibilit surprenante; ce n'est point non plus +une extension inaccoutume; c'est uniquement et tout simplement le chant +qui part du coeur, + + Il canto che nell'anima si sente, + +et qui sduit et entrane en deux mesures tous les spectateurs qui ont +pleur en leur vie pour autre chose que de l'argent ou des croix. + +Je pourrais faire une assez longue numration de toutes les difficults +que la nature avait opposes madame Pasta, et qu'elle a d surmonter +pour que son me pt, _au moyen du chant_, lectriser celle des +spectateurs. Tous les jours nous la voyons remporter de nouveaux +triomphes et se rapprocher de la perfection; chacun de ses pas est +marqu par une de ces petites crations dont je parlais nagure. Je +m'tais fait dicter par un musicien savant une numration que je +supprime parce qu'elle exigerait du _savoir technique_ pour tre +comprise; ce n'est point en anatomiste, mais, si je puis, en peintre que +je veux parler de la beaut, et, dans mon ignorance, ce ne sont point +les savants que je prtends endoctriner. + +On a demand aux amis de madame Pasta quel avait t son matre comme +actrice. Elle n'en eut jamais d'autre qu'un coeur propre sentir +vivement les moindres nuances de passion, et une admiration passionne +et allant jusqu'au ridicule pour le _beau idal_. A Trieste, un pauvre +enfant de trois ans qui s'approche d'elle, et qui demandait l'aumne +pour sa mre aveugle, la fait fondre en larmes sur le port o elle se +promenait avec quelques amis; elle lui donne tout ce qu'elle avait. Les +amis qui taient avec elle parlent de charit, se mettent louer la +bont de son coeur, etc. Quand elle a essuy ses larmes: Je n'accepte +point vos louanges, leur dit-elle. Cet enfant m'a demand l'aumne d'une +manire sublime. J'ai vu en un clin d'oeil, tous les malheurs de sa mre, +la misre de leur maison, le manque de vtements, le froid qu'ils +souffrent bien des fois. Je serais une grande actrice si, dans +l'occasion, je pouvais trouver un geste exprimant le profond malheur +avec cette vrit. + +Ce sont, je crois, des milliers d'observations de ce genre, dont madame +Pasta avait la conscience ds l'ge de six ans, qu'elle se rappelle +distinctement, et dont elle se sert la scne dans le besoin, qui lui +valurent son talent et lui ont servi de modle. J'ai entendu dire +madame Pasta qu'elle a les plus grandes obligations de'Marini, l'un +des premiers acteurs d'Italie, et la sublime Pallerini, l'actrice +forme par Vigan pour jouer dans ses ballets les rles de Myrrha, de +Desdemona et de la Vestale. + +Comme cantatrice, madame Pasta est trop jeune pour avoir pu voir la +scne la Todi, Pacchiarotti, Marchesi ou Crescentini; elle n'a mme +jamais eu, ce me semble, l'occasion de les entendre au piano; et +pourtant les dilettanti qui ont entendu ces grands artistes s'accordent + dire qu'elle semble leur lve. Elle n'a d'obligation pour le chant +qu' madame Grassini, avec laquelle elle a chant pendant une saison +Brescia[106]. + + + + +CHAPITRE XXXVI + +LA DONNA DEL LAGO + + +On peut dire qu' Naples, aprs l'_lisabeth_, les pices de Rossini +n'ont russi qu' force de gnie. Son principal mrite tait d'avoir un +style diffrent de celui de Mayer et des autres compositeurs savants et +sans ides qui l'avaient prcd. Dans le genre ennuyeux de l'opra +sria, il portait une vie inconnue avant lui. Peut-tre, sans le +mcontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait son +entreprise, Rossini se serait-il nglig. Je l'ai vu se trouver mal +cause des sifflets. C'est beaucoup pour un homme en apparence si +indiffrent, et d'ailleurs si sr de son mrite. C'tait la premire +reprsentation de la _Donna del Lago_, opra tir d'un mauvais pome de +Walter Scott. + +Ce jour-l, le premier sentiment fut de plaisir. La premire dcoration +reprsentait un lac solitaire et sauvage du nord de l'cosse sur lequel +la Dame du Lac, fidle son nom, se promne seule dans une barque +qu'elle dirige elle-mme. Cette dcoration tait un chef-d'oeuvre. Toutes +les imaginations furent transportes en cosse et prtes s'occuper +d'aventures ossianiques. Mademoiselle Colbrand, tout en faisant voguer +sa barque avec beaucoup de grce, chanta son premier air, et fort bien. +Le public mourait d'envie de siffler, mais il n'y avait pas moyen. Le +duetto qui suit avec Davide fut chant avec beaucoup d'art. Enfin +Nozzari parut; il entrait par le fond de la scne, qui, ce soir-l, se +trouvait une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rle +commenait par un port de voix. Il donna un clat de voix magnifique, et +d'une force tre entendu de la rue de Tolde; mais comme lui-mme, du +fond de la scne, n'entendait pas l'orchestre, ce port de voix se trouva + un quart de ton peut-tre au-dessous de ce qu'il devait tre. Je me +rappelle encore le cri soudain du parterre et sa joie d'avoir un +prtexte pour siffler. Une mnagerie de lions rugissants qui l'on +ouvre les barreaux de leur cage, ole dchanant les vents en furie, +rien ne peut donner une ide, mme imparfaite, de la fureur d'un public +napolitain offens par un son faux, et trouvant une juste raison pour +satisfaire une vieille haine. + +L'air de Nozzari tait suivi de l'apparition d'une quantit de bardes, +qui viennent animer la guerre l'arme cossaise qui marche au combat. +Rossini avait eu l'ide de lutter avec les trois orchestres du bal de +_Don Juan_; il avait divis son harmonie en deux parties, savoir, le +choeur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de +trompettes qui, aprs avoir paru sparment, sont entendues en mme +temps[107]. Ce jour (4 octobre 1819) tait un jour de gala; le thtre +tait illumin, la cour n'y tait pas; rien ne pouvait retenir l'extrme +gaiet des jeunes officiers qui remplissent _par privilge_ les cinq +premires banquettes du parterre, et qui avaient bu la sant du roi en +sujets loyaux et fidles. L'un de ces messieurs, au premier son des +trompettes, se mit imiter, avec sa canne, le bruit d'un cheval au +galop. Le public saisit cette ide, et l'instant le parterre est plein +de quinze cents coliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure +le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre matre de musique +ne purent tenir un tel tapage, il se trouva mal. + +La mme nuit, pour tenir un engagement contract quelque temps +auparavant, il dut monter en voiture et courir en toute hte Milan. +Quinze jours aprs, nous smes qu'en arrivant Milan, et sur toute la +route, il avait rpandu la nouvelle que la _Donna del Lago_ tait alle +aux nues. Il croyait mentir, et il doit, avoir tous les honneurs du +mensonge; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si clair +de Naples avait senti toute l'tendue de son injustice; il applaudit +l'opra comme il mrite de l'tre, c'est--dire avec transport. On avait +diminu de moiti le nombre des trompettes qui accompagnaient les +bardes, et qui, le premier soir, taient rellement assourdissantes. + +Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous disions le soir du 5 +octobre, la soire de la princesse de Belmonte: Au moins si ce pauvre +Rossini pouvait savoir son succs en route, il serait consol! quel +triste voyage il va faire! Nous avions oubli le gasconisme du +personnage. + +Si je n'tais pas honteux de la grosseur dmesure de la prsente +brochure, je hasarderais une analyse suivie de la _Donna del Lago_. +C'est un ouvrage plutt pique que dramatique. La musique a vraiment une +couleur ossianique et une certaine nergie sauvage extrmement piquante. +Aprs la chute du premier jour, on ne se lassa pas d'applaudir la +cavatine et duetto + + O matutini albori, + +chant par Davide et mademoiselle Colbrand. Il y rgne une fracheur et +une _bonne foi_ de sentiment d'un effet dlicieux. + +Le choeur de femmes + + D'Inibaca donzella, + +le petit duetto + + Le mie barbare vicende, + +de Davide et mademoiselle Colbrand, l'air + + O quante lagrime! + +de mademoiselle Pisaroni, sont des chefs-d'oeuvre. + +Le _finale_ est extrmement remarquable et vraiment original. + +On admira dans le second acte le terzetto + + Alla ragion deh'ceda! + +et l'air + + Ah si pera, + +de mademoiselle Pisaroni, qui cet opra valut le rang de cantatrice du +premier ordre. + +Les passions sont moins vives dans cet opra que dans _Otello_, mais les +cantilnes me semblent plus belles. Le chant est en gnral plus +_spianato_, plus simple; par exemple, l'air dlicieux et si tendre: + + Ma dov' colei che accende? + +Les dilettanti de Naples jugrent que, dans la _Donna del Lago_, Rossini +avait fait un pas pour revenir au style de sa premire jeunesse, au +systme dans lequel sont crits l'_Inganno felice_, et le _Demetrio_; +sur quoi je ferai observer que _Demetrio e Polibio_ et surtout +_Tancrde_ sont crits dans le style qui, _ mes yeux_, est le plus +beau, dans le mlange proportionnel de mlodie et d'harmonie le plus +favorable pour l'effet; ce qui ne veut nullement dire que _Tancrde_ +prsente les meilleures ides possibles, et que ce soit le meilleur +opra de Rossini. Il acquit depuis plus de profondeur et d'nergie, mais +ses ides sont un peu dpares par les effets d'un faux systme. + + + + +CHAPITRE XXXVII + +DE HUIT OPRAS DE ROSSINI + + +Il y a plusieurs opras de Rossini desquels je dirai fort peu de chose; +je ne les ai jamais vus, ou bien ils sont inconnus Paris. + +Le chant + + O crude stelle! + +d'_Adelade di Borgogna_ jou Rome en 1818, est admirable comme +faisant beaucoup de plaisir et comme peignant juste le dsespoir dans un +coeur de seize ans (le dsespoir de miss Ashton de Walter Scott).--Quel +sens peut avoir une telle phrase pour le lecteur, qui voit peut-tre +pour la premire fois le nom d'_Adelade di Borgogna_? + +L'_Armida_ fut donne Naples pendant l'automne de 1817. Nozzari +faisait Renaud, et mademoiselle Colbrand Armide. L'opra eut un brillant +succs; on y trouve un des plus beaux duetti de Rossini, peut-tre le +plus clbre de tous: + + Amor, possente nome + +L'extrme volupt qui, aux dpens du sentiment, fait souvent le fond des +plus beaux airs de Rossini, est tellement frappante dans le duetto +d'Armide, qu'un dimanche matin qu'il avait t excut d'une manire +vraiment sublime au Casin de Bologne, je vis les femmes embarrasses de +le louer. On dirait que ce duetto est d'un commenant; il y a des +longueurs vers la fin de la premire partie. Malgr son grand succs +Naples, il ne parat pas que cet opra ait t donn sur d'autres +thtres. L'auteur du libretto laisse languir l'intrt, et il a gt +d'une manire pitoyable le beau rcit du Tasse. Il y a de beaux choeurs. + +_Ricciardo e Zorade_ (automne 1818). Davide, Nozzari et mademoiselle +Colbrand. Le libretto est du feu marquis Berio, l'un des hommes les plus +aimables de Naples; c'est un morceau du pome de Ricciardetto; les noms +seuls sont changs. J'ai peu vu cet opra, je me souviens seulement d'un +fort grand succs. On applaudit beaucoup, au premier acte, le duetto de +mesdemoiselles Colbrand et Pisaroni, + + In van tu fingi, ingrata! + +le terzetto entre les mmes cantatrices, et Nozzari, + + Cruda sorte, + +la cavatine de Davide, + + Frena, o ciel! + +et dans le second acte, le duetto, + + Ricciardo che vega? + +Le style est magnifique, oriental, passionn; cet opra n'a point +d'ouverture[108]. Ce genre de travail contrarie Rossini, qui prouve par +de beaux raisonnements qu'il ne faut pas d'ouvertures. + +_L'Ermione_, 1819, n'eut qu'un succs partiel; on n'applaudit que +certains morceaux. C'tait un essai, Rossini avait voulu tenter le genre +de l'opra franais. + +_Maometto secondo_, 1820. Je n'ai pas vu cet opra. On m'crivit dans le +temps qu'il avait du succs. Il y a des morceaux d'ensemble fort +remarquables. Le libretto, est ce me semble, de M. le duc de Ventignagno +qui passe Naples pour le premier faiseur de tragdies du royaume. +Galli fut superbe dans le rle de _Maometto_. + +_Metilde di Shabran._ Rome, 1821. Au thtre d'Apollo, la jolie Liparini +tait prima donna. Libretto excrable et jolie musique. Tel fut le +jugement du public. + +_Zelmira_, joue Naples en 1822, a fait fureur Vienne comme +Naples. Rossini, dans cet opra, s'est loign le plus possible du style +de _Tancrde_ et de l'_Aureliano in Palmira_; c'est ainsi que Mozart, +dans _la Clmence de Titus_, s'est loign du style de _Don Giovanni_. +Ces deux hommes de gnie ont march en sens inverse. Mozart aurait fini +par s'italianiser tout fait. Rossini finira peut-tre par tre plus +allemand que Beethoven. J'ai entendu chanter Zelmire au piano; mais ne +l'ayant pas vue au thtre, je n'ose en juger. + +Le degr de germanisme de Zelmire n'est rien en comparaison de la +_Semiramide_ que Rossini a donne Venise en 1823. Il me semble que +Rossini a commis une erreur de gographie. Cet opra, qui, Venise n'a +vit les sifflets qu' cause du grand nom de Rossini, et peut-tre +sembl sublime Koenigsberg ou Berlin; je me console facilement de ne +l'avoir pas vu au thtre; ce que j'en ai entendu chanter au piano ne +m'a fait aucun plaisir[109]. + +La _Donna del Lago_, _Ricciardo e Zorada_, _Zelmira_, _Semiramide_ et +quelques autres opras de Rossini ne peuvent pas se donner Paris, +cause du manque d'une voix de contralto assez habile pour pouvoir +chanter la musique crite pour mademoiselle Pisaroni[110]. + +Je ne conseillerais pas d'essayer ces opras Louvois. Les plus beaux +morceaux ont t intercals dans d'autres pices; par exemple, l'air de +la Donna del Lago, + + Oh! quante lagrime, + +plac par madame Pasta dans _Otello_; peut-tre aussi que la musique de +ces opras semblerait faible aprs _Otello_ et _Mos_. + +Je me hte d'ajouter que je n'entends nullement parler de la _Donna del +Lago_, partition originale et superbe dans laquelle, pour la premire +fois de sa vie peut-tre, Rossini a t inspir par son libretto. Cet +opra triompherait de tous les obstacles, mais il faut des dcorations +faites par des peintres arrivant d'Italie. Les _scene_ ridicules que +nous venons de voir la reprise des Horaces, amneraient une chute +complte pour la _Donna del Lago_, qui exige un peu l'illusion des yeux. +Il faut d'ailleurs un grand thtre cause des volutions militaires et +des choeurs de bardes. Au gnie prs, cet opra est comme _les Bardes_ de +M. Lesueur. + +Nous emes Naples, en 1819 je crois, une messe de Rossini, qui employa +trois jours donner l'apparence de chant d'glise ses plus beaux +motifs. Ce fut un spectacle dlicieux; nous vmes passer successivement +sous nos yeux, et avec une _forme un peu diffrente_ qui donnait du +piquant aux reconnaissances, tous les airs sublimes de ce grand +compositeur. Un des prtres s'cria au srieux: Rossini, si tu frappes + la porte du paradis avec cette messe, malgr tous tes pchs saint +Pierre ne pourra pas s'empcher de t'ouvrir. Ce mot est dlicieux en +napolitain cause de sa grotesque nergie. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + +BIANCA E FALIERO + + +Nous avons vu Rossini quitter Naples au bruit des sifflets, dans la nuit +du 4 octobre 1819. Le 26 dcembre de la mme anne, il fit reprsenter +Milan _Bianca e Faliero_. C'est peu prs le sujet du _comte de +Carmagnola_, tragdie de M. Manzoni[111]. La scne est Venise. Le +conseil des Dix condamne mort un jeune gnral dont il se dfie parce +qu'il est vainqueur; mais _Faliero_ est aim de _Bianca_, la fille du +doge. Madame Camporesi chanta suprieurement le rle de Bianca; celui de +Faliero tait rempli par madame Carolina Bassi, la seule cantatrice qui +approche un peu de madame Pasta. La dcoration reprsentant la salle du +conseil des Dix fut d'une vrit parfaite. On se sentait frmir au +milieu de la magnificence dans cette salle immense et sombre, tendue en +velours violet, et claire seulement par quelques rares bougies dans +des flambeaux d'or. On se voyait en prsence du despotisme tout-puissant +et inexorable. Notre insensibilit ou notre pauvret a beau dire, de +belles dcorations sont le meilleur commentaire de la musique +dramatique; elles dcident l'imagination faire les premiers pas dans +le pays des illusions. Rien ne dispose mieux tre touch par la +musique que ce lger frmissement de plaisir que l'on sent _la Scala_ +au lever de la toile, la premire vue d'une dcoration magnifique. + +Celle de la salle du Conseil des Dix, dans _Bianca e Faliero_, tait un +chef-d'oeuvre de M. Sanquirico. Quant la partition de Rossini, tout +tait rminiscence; il ne fut pas applaudi, il fut presque siffl. Le +public se montra svre; un air fort difficile et chant avec une +perfection froide par madame Camporesi, ne le dsarma pas. Cet air fut +appel l'air de _guirlande_, parce que Bianca le chante en tenant une +guirlande la main. Il n'y eut qu'un morceau neuf dans _Bianca e +Faliero_, le quartetto; mais ce morceau et le trait de clarinette +surtout, sont au nombre des plus belles inspirations qu'aucun matre +ait jamais eues. Je le dis hardiment, et si ce n'est avec vrit, du +moins avec une pleine conviction, il n'y a rien dans _Otello_ ou dans la +_Gazza ladra_ de comparable ce quartetto; c'est un moment de gnie qui +dure dix minutes. Cela est aussi tendre que Mozart, sans tre aussi +profondment triste. Je mets hautement ce quartetto au niveau des plus +belles choses de _Tancrde_ ou de _Sigillara_. + +A peine ce morceau avait-il paru, qu'on le plaa dans la musique d'un +ballet jou au mme thtre. Le mme public l'entendit ainsi pendant six +mois de suite, tous les soirs, sans en tre jamais rassasi; toujours +ce moment l'on faisait silence. + +Lorsque je redoute d'avoir plac quelques exagrations dans le prsent +livre sur la musique, je n'ai qu' me chanter la cantilne de ce +quartetto, et aussitt je me sens plein de courage; une voix intrieure +me dit: Tant pis pour ceux qui ne sentent pas ainsi. Pourquoi +prennent-ils un livre qui n'est pas fait pour eux? + + + + +CHAPITRE XXXIX + +ODOARDO E CRISTINA + + +L'anne qui prcda _Bianca e Faliero_, Rossini avait jou un bien +mauvais tour un impresario de Venise; le public de Milan ne l'ignorait +pas, et la crainte d'applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup +dans le froid accueil fait _Bianca_. Au printemps de 1819, +l'impresario du thtre de _San Benedetto_ Venise, avait engag +Rossini moyennant quatre ou cinq cents sequins; prix norme en Italie. +Le libretto que l'impresario envoya Naples tait intitul: _Odoardo e +Cristina_. + +Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Chomel, ne se dtermina +quitter Naples que quinze jours avant celui o le thtre de Venise +devait ouvrir. Pour faire prendre patience l'impresario, il lui avait +expdi de temps autre quantit de beaux morceaux de musique. A la +vrit les paroles taient un peu diffrentes de celles qu'on avait +envoyes de Venise; mais qui fait attention aux paroles d'un opra +seria? C'est toujours _felicita_, _felice ognora_, _crude stelle_, +etc., et Venise personne ne lit un libretto serio, pas mme, je crois, +l'impresario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement +avant la premire reprsentation. L'opra commence, il est applaudi avec +transport; mais par malheur il y avait au parterre un ngociant +napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs. +Grand tonnement des voisins. On lui demande o il a entendu la musique +nouvelle. H! ce qu'on vous joue, leur dit-il, c'est _Ricciardo e +Zorada_ et _Ermione_ que nous avons applaudis Naples il y a six mois; +je me demande seulement pourquoi vous avez chang le titre. De la plus +belle phrase du duetto de _Ricciardo_, + + Ah! nati in ver noi siamo, + +Rossini en a fait la cavatine de votre opra nouveau; il n'a pas mme +chang les paroles. + +Dans l'entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se rpand +bien vite au caf, o les premiers dilettanti du pays taient occups +motiver leur admiration. A Milan, la vanit nationale et t furibonde; + Venise on se mit rire. Le charmant Ancillo (pote clbre) fit +sur-le-champ un sonetto sur le malheur de Venise et le bonheur de +mademoiselle Chomel. Cependant l'impresario, furieux, et que ce bruit +fatal allait ruiner, cherche Rossini; il le trouve: Que t'ai-je promis? +lui rpond celui-ci d'un grand sang-froid, de te faire de la musique qui +ft applaudie. Celle-ci a russi, _e tanto basta_. Au reste, si tu avais +le sens commun, ne te serais-tu pas aperu, aux bords des cahiers de +musique tout roussis par le temps, que c'tait de vieille musique que je +t'envoyais de Naples? Va, pour un impresario qui doit tre fripon et +demi, tu n'es qu'un sot. + +De la part de tout autre, cette rponse et mrit un coup de stylet; +mais l'impresario aimait la musique. Ravi de celle qu'il venait +d'entendre pour la premire fois, il pardonna les faiblesses de l'amour + un homme de gnie[112]. + +Cette ide expditive qui vint Rossini pour Venise n'tait que le +_parti extrme_ de sa manire de faire. L'essentiel pour lui, depuis +quelques annes, c'est de donner ses opras en des lieux diffrents; il +y ajoute alors un ou deux morceaux rellement nouveaux; tout le reste +n'offre qu'une forme nouvelle donne d'anciennes ides. C'est ainsi +que le sentiment de la nouveaut, si essentiel au _beau musical_, manque +souvent au dilettante instruit en entendant cette musique d'ailleurs si +piquante et si vive. + +De l l'extrme difficult de rpondre cette question: Quel est le +plus bel opra de Rossini? + +Je laisse part la question de la prfrence que l'on peut accorder +la simplicit du style de _Tancrde_ sur le luxe et les roulades +changes en _motifs_ du style de _Ricciardo e Zorade_. + +Dans l'ouverture du _Barbier_, il y a un petit passage fort agrable. H +bien! ce motif est dj dans _Tancrde_, et Rossini l'a repris plus tard +dans _lisabeth_. A cette dernire fois, il en a fait un duetto, et +c'est celle des trois tentatives o il a le mieux russi. C'est donc +sous la forme de _duetto_ qu'il faut avoir le bonheur de rencontrer +cette charmante ide pour la premire fois; mais il faut implorer le +hasard. Si vous l'avez dj vue dans le _Barbier_ ou dans _Tancrde_, il +se peut trs bien que le duetto vous impatiente. Si j'avais un piano et +quelqu'un pour en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces +transformations de Rossini. + +Il y aurait un travail curieux faire; ce serait la liste de tous les +morceaux de musique _rellement diffrents_ des opras de Rossini, et +ensuite la liste des morceaux _btis_ sur la mme ide, avec +l'indication du duetto ou de l'air o elle est prsente avec le plus de +bonheur. + +J'ai vu Naples, dans le cercle de mes connaissances, vingt jeunes gens +en tat de faire ce travail en deux jours, et avec autant de facilit +qu'on crirait Londres un morceau de critique sur le onzime chant de +_Don Juan_; ou Paris, un grand article profond sur le crdit public, +ou une diatribe plaisante sur les tours de page jous par le ministre +tel prsident du conseil. Il y a, Naples, cent jeunes gens courant la +socit qui, au besoin, criraient un opra-comique comme _Ser Marc +Antonio_ ou le _Baron de Dolsheim_, et cela en six semaines. La +diffrence, c'est que ces opras ne coteraient que quinze jours aux +maestri qui ont reu une ducation rgulire dans les conservatoires. + +Mes amis de Naples disaient qu'il n'y a rien au monde de si facile que +de ressusciter cinquante chefs-d'oeuvre de Paisiello ou de Cimarosa. Il +faut d'abord attendre qu'ils soient compltement oublis; ce sera une +affaire faite en 1825. On ne joue plus Naples, de tous les opras de +Paisiello, que la _Scuffiara_: alors, quelque manoeuvre lgant et +spirituel, quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour +cause de sant, M. Pavesi, par exemple, prendra le _Pirro_ de Paisiello, +supprimera les rcitatifs, renforcera l'accompagnement, et ajoutera des +_finale_. Le travail le plus important sera de transformer dans chaque +acte, le morceau le plus original en _finale_. Peut-tre que, chemin +faisant, on retombera sur les airs les plus connus de nos grands matres +actuels. Quel dommage pour moi si l'on allait dterrer le beau quartetto +de _Bianca e Faliero_! + +Au point o il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques +chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois +gure que Naples ou Milan qui soient dignes de le siffler; partout +ailleurs ce sera de la haine, mais non pas un jugement. Il a pass +l'anne 1822 Vienne; ce sera Londres qui le possdera, dit-on, en +1824. A Londres, Rossini, loin du thtre ordinaire de sa gloire, n'en +aura que plus de facilit donner de la vieille musique pour nouvelle; +son dfaut naturel va se renforcer. + +Pour le piquer d'honneur, l'impresario de Londres devrait lui proposer +de mettre en musique les libretti de _Don Juan_ ou du _Mariage secret_. + + + + +CHAPITRE XL + +DU STYLE DE ROSSINI + + +Avant de finir, il faudrait dire un mot des particularits du style de +Rossini; c'est l une des ncessits de mon sujet. Parler peinture dans +un livre et louer des tableaux est dj d'une difficult pouvantable; +mais les tableaux laissent au moins des souvenirs distincts, mme aux +sots. Que sera-ce de parler musique! A quelles phrases singulires et +ridicules ne sera-t-on pas conduit?--Le lecteur pense qu'il n'ira pas +chercher les exemples bien loin. + +La bonne musique n'est que notre _motion_. Il semble que la musique +nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la ncessit de +se nourrir momentanment d'illusions d'un certain genre. Ces illusions +ne sont pas calmes et sublimes comme celles de la sculpture, ou tendres +et rveuses comme celles des tableaux du Corrge. + +Le premier caractre de la musique de Rossini est une rapidit qui +loigne de l'me toutes les motions sombres si puissamment voques +des profondeurs de notre me par les notes lentes de Mozart. J'y vois +ensuite une fracheur qui, chaque mesure, fait sourire de plaisir. +Aussi toutes les partitions semblent-elles lourdes et ennuyeuses auprs +de celle de Rossini. Si Mozart dbutait aujourd'hui, tel serait le +jugement que nous porterions de sa musique. Pour qu'il pt nous plaire, +il faudrait l'entendre quinze jours de suite; mais on le sifflerait ds +le premier. Si Mozart rsiste Rossini, si nous le prfrons souvent, +c'est qu'il est fort de notre antique admiration et du souvenir des +plaisirs qu'il nous a donns. + +Ce sont en gnral les caractres les plus insensibles la crainte du +ridicule qui prfrent hautement Mozart. Les amateurs vulgaires en +parlent comme les littrateurs vulgaires de Fnelon. Ils le louent, et +seraient au dsespoir d'crire comme lui. + +Si la musique de Rossini n'est jamais pesante, elle lasse bien vite. Les +amateurs les plus distingus d'Italie qui l'entendent depuis douze ans, +commencent depuis quelque temps demander du nouveau. Que sera-ce dans +vingt annes d'ici, quand le _Barbier de Sville_ sera aussi vieux que +le _Matrimonio segreto_ ou le _Don Juan_? + +Rossini est rarement triste, et qu'est-ce que la musique sans une +nuance de tristesse pensive? + +_I am never merry when I hear sweet music_[113] (Merchant of Venice), a +dit celui des potes modernes qui a le mieux connu le secret des +passions humaines, l'auteur de _Cymbeline_ et d'_Othello_. + +Dans ce sicle expditif, Rossini a un avantage; il se passe +d'attention. + +Dans un drame o la musique cherche exprimer la nuance ou le degr de +sentiment indiqu par les paroles, il faut prter quelque attention pour +tre mu, c'est--dire pour avoir du plaisir. Il y a mme quelque chose +de plus rigoureux, il faut avoir de l'me pour tre mu. Dans une +partition de Rossini, au contraire, o chaque air ou duetto n'est trop +souvent qu'un brillant morceau de concert[114], il ne faut que le plus +lger degr d'attention possible pour avoir du plaisir; et, chose bien +avantageuse, la plupart du temps il n'est pas ncessaire d'avoir ce que +les gens romanesques appellent de l'me. + +Je sens bien que j'ai besoin de justifier une assertion aussi hardie. +Voulez-vous ouvrir le piano et vous rappeler, dans le _Matrimonio +segreto_[115], Carolina se trouvant heureuse avec son amant la +premire scne du premier acte? Elle fait une rflexion tendre sur le +bonheur dont ils pourraient jouir: + + Se amor si gode in pace. + +Ces paroles si simples ont produit une des plus belles phrases musicales +qui existent au monde. Rosine, dans le _Barbier de Sville_, trouve son +amant fidle aprs l'avoir cru, dans toute la force du terme, un monstre +d'ingratitude comme de bassesse, un homme qui la vendait au comte +Almaviva; Rosine, dans ce moment de bonheur, l'un des plus ravissants +qu'il soit donn l'me humaine de connatre, l'ingrate Rosine ne +trouve nous chanter que des _fioriture_, apparemment celles que madame +Giorgi, la premire Rosine, excutait avec grce. Ces _fioriture_, +dignes d'un joli concert, ne sont sublimes pour personne, mais Rossini a +voulu les faire amusantes pour tout le monde, et il y a russi. Il n'a +pas d'excuse; le bonheur dont je parle est trop grand pour n'tre que de +la joie. Tel est le principal dfaut de sa seconde manire; il compose +ses partitions en crivant les agrments que les chanteurs taient dans +l'habitude d'ajouter _ad libitum_ aux chants des autres matres. Ce qui +n'tait qu'un accessoire plus ou moins agrable, il en fait souvent le +principal. Voyez les battements si frquents dans les rles de Galli +(_Italiana in Algeri_, _Sigillara_, _Turco in Italia_, _Gazza ladra_, +_Maometto_, etc.). Il faut convenir que ces agrments ont une rare +lgance, beaucoup de rapidit, souvent une fracheur sduisante, et +changent avec succs un terzetto ou un air qui devrait avoir la couleur +de tel sentiment, en un trs joli et trs brillant morceau de concert. +Est on curieux d'arriver la mme vrit par une autre route? Rossini, +comme tous les autres matres, a crit ses opras dans la confiance que +les deux actes seraient spars par une heure et demie de ballet ou +d'entr'acte. En France, o le _naturel_ n'est pas ce qui brille le plus +dans la recherche des plaisirs, on croirait n'avoir pas assez de passion +pour Rossini, si l'on n'coutait pas de suite et sans dsemparer, trois +heures de sa musique. Cet excs musical, prsent avec tant d'esprit au +public de l'Europe qui a le moins de patience et les meilleurs danseurs, +est insupportable lorsqu'on reprsente _Don Juan_ ou tel autre ouvrage +_passionn_. Il n'est personne qui n'ait mal la tte et qui ne soit +mortellement fatigu la fin des quatre actes des _Nozze di Figaro_; on +croit tre lass de la musique pour huit jours: on est au contraire +mille lieues de ces mauvaises dispositions, quand on vient d'entendre de +suite les deux actes de _Tancrde_ ou de l'_lisabeth_. La musique de +Rossini, qui chaque instant s'abaisse n'tre que de la musique de +concert, s'accommode fort bien du bel arrangement du thtre de Paris et +sort brillante de cette preuve. Dans tous les sens possibles, c'est de +la musique faite exprs pour la France, mais elle travaille tous les +jours nous rendre dignes d'accents plus passionns. + + + + +CHAPITRE XLI + +OPINIONS DE ROSSINI SUR QUELQUES GRANDS MATRES SES +CONTEMPORAINS.--CARACTRE DE ROSSINI + + +Rossini adore Cimarosa, il en parle les larmes aux yeux. + +L'homme qu'il respecte le plus comme compositeur savant, c'est M. +Chrubini de Paris. Que n'et pas fait ce grand matre, si, en devenant +sensible l'harmonie allemande, son me n'et pas perdu tout amour ou +plutt toute sensibilit pour la mlodie de sa patrie! + +Si Mayer crivait encore, Rossini en aurait peur; Mayer, en revanche de +cette preuve d'estime, aime tendrement son jeune rival et avec toute la +bonne foi d'un coeur bavarois. + +Rossini a une trs haute opinion de M. Pavesi, qui a crit des morceaux +de la premire force; il dplore le sort de cet artiste qui, jeune +encore, est forc l'inaction par une sant languissante. J'ai ou dire + l'auteur du _Barbier_ qu'il n'y a rien faire aprs Fioraventi, dans +cette sorte de style bouffe qui s'appelle _nota e parola_. Il ajoutait +qu'il ne concevait rien de plus absurde au monde que la prtention de +vouloir essayer de la musique bouffe, aprs le point de perfection +absolue o Paisiello, Cimarosa et Guglielmi ont port ce genre. + +Il est vident d'aprs cet aveu, qu'il ne voit pas l'existence d'une +nouvelle sorte de _beau idal_. Les hommes ont trop peu chang depuis +Guglielmi, continue Rossini, pour qu'il soit possible de leur prsenter +une nouvelle sorte de _beau idal_; attendons que dans cinquante ans un +nouveau public proclame de nouvelles exigences, alors nous le servirons +chacun suivant notre gnie. J'abrge un peu le raisonnement de Rossini, +mais je n'en altre pas le sens gnral. Je le vis un jour soutenir ce +sujet une thse furibonde contre un pdant de Berlin, qui opposait des +phrases de Kant aux _sentiments_ d'un homme de gnie. Je voudrais bien +ce sujet que le nord rentrt un peu en lui-mme et se juget, lui, sa +gaiet et sa capacit pour la musique. Il trouve trop bouffonnes +certaines parties de la musique de Rossini (le _Miroir_, dcembre 1821, +parlant du _finale_: _cra cra_ de l'_Italiana in Algeri_, dont le style +n'est pourtant que de _mezzo carattere_). Quels signes de dtresse +n'auraient pas donns ces pauvres littrateurs du Nord, s'ils se +fussent rencontrs face face avec la vraie musique bouffe, avec l'air +_Signor si, lo genio bello_[116]! du pdant dans la _Scuffiara_ de +Paisiello, ou l'air _Amicone del mio core_ de Cimarosa, etc., etc.! +Quand on est insensible ce point aux prodiges d'un air, ne serait-il +pas prudent et philosophique de se taire? + +Que le Nord s'occupe de socits bibliques et d'ides d'utilit, et +d'argent; qu'un pair d'Angleterre, riche de plusieurs millions, passe +une journe discuter gravement avec son homme d'affaires, une +rduction de vingt-cinq pour cent faire ses nombreux fermiers; le +pauvre Italien qui voit ses chanes rives et les tyrannies qu'il endure +redoubles par l'influence de ces gens si humains et si pieux, sait ce +qu'il doit penser de tant de vertu[117]. Il jouit des arts, il sait +goter le _beau_ sous toutes les formes dont la nature se plat +l'environner, et regarde l'homme triste du Nord avec plus de piti que +de haine. _Que voulez-vous? ces gens tristes et pieux commandent huit +cent mille barbares qui aiment mieux notre climat que leurs neiges_, me +disait en baissant la tte le plus aimable des pauvres habitants de +Venise; _notre seule vengeance, c'est qu'ils crvent d'ennui_. + +Que l'homme puissant, du haut de son noble orgueil et du milieu de son +luxe, abaisse un regard de piti sur le pauvre Rossini qui, en treize +ans de travaux sans relche, et en ne se permettant jamais aucune +dpense inutile, n'a pu arriver mettre de ct soixante ou +quatre-vingt mille francs pour ses vieux jours. Je rpondrai: pauvret +n'est pas malheur pour ce grand homme; un piano ou un sot suffit son +amusement. Quelque part qu'il se prsente en Italie, dans la plus +chtive auberge comme dans le salon d'un prince, le nom de Rossini +suffit pour attirer tous les yeux; on lui cde toujours la premire +place, ou celle qu'il occupe devient la premire; il se voit l'objet de +transports et d'gards venant du coeur, que le plus grand seigneur +n'obtient plus aujourd'hui en Italie qu'autant qu'il dpense gaiement +cent mille francs par an. Rossini, jouissant par la gloire de tous les +avantages de la grande opulence, ne voit sa pauvret que lorsqu'il pense +au nombre de pices d'or qu'il possde. C'est cause du rang unique +qu'il occupe en Italie, qu'il tait si gauche de lui conseiller de venir + Paris, o, aprs avoir t la chose curieuse pendant six semaines, il +serait bien vite retomb la suite de cinq cents conseillers d'tat, +ambassadeurs, gnraux, etc., tous personnages plus importants que lui. +En Italie, toutes les places ne sont que des mascarades aux yeux de la +socit, qui n'estime exactement que l'argent qu'elles rapportent. + +Avant son mariage avec Mlle Colbrand (1821), qui lui a apport vingt +mille livres de rentes, Rossini n'achetait que deux habits par an; du +reste, il avait le bonheur de ne jamais songer la prudence: or, qu'est +la prudence autre chose pour un homme peu riche que _la peur de +manquer_? Que les gens qui se proclament raisonnables fassent donc leur +plaisir le plus doux de ce sentiment agrable: _la peur_. Rossini, sr +de son gnie, vivait au jour le jour et sans songer au lendemain. Il +peut tre la mode dans le Nord, mais jamais il ne plaira bien +intimement des gens si diffrents de lui. Ce qui peut arriver, c'est +qu'il se forme une nouvelle gnration moins affecte, moins prosterne +devant la _noblesse_ du style et qui ne s'pouvante pas tant du _cra +cra_ du _finale_ de l'_Italiana in Algeri_. Alors on comprendra en +France, 1 le _bonheur_, 2 _le gnie_ italiens. + +Rossini et tous les Italiens estiment Mozart, mais pas autant que nous, +mais plutt comme symphoniste incomparable, qu'en sa qualit de +compositeur d'opras. Ils n'en parlent jamais que comme d'un des plus +grands hommes qui aient jamais exist; mais mme dans _Don Juan_, ils +trouvent les dfauts de l'cole allemande, c'est--dire pas de _chant +pour les voix_; du chant pour la clarinette, du chant pour le basson, +mais rien ou presque rien pour cet instrument admirable lorsqu'il ne +crie pas: la _voix humaine_. + +J'ai entendu Rossini parler avec un accent srieux, ce qui n'est pas peu +dire pour lui, du seul talent qui et pu balancer sa rputation et s'en +faire une gale, Orgitano; cet aimable jeune homme annonait au monde un +successeur de Cimarosa, lorsqu'il fut enlev dans la fleur de la +jeunesse (1803), nouvel exemple des dangers du gnie. Il faut une +organisation toute particulire, toute la folie et le feu des passions +fortes, et cependant que ces passions ne vous dvorent pas ds l'entre +dans la vie. J'ai honte de cette phrase qui, en italien, serait toute +simple. + +Pour Paisiello, Rossini en parle comme du plus inimitable des hommes. Ce +fut le gnie du genre simple et de la grce nave, et il a rendu sa +manire dsormais impossible. Paisiello a obtenu les effets les plus +tonnants avec la plus grande simplicit possible de mlodie, d'harmonie +et d'accompagnements. Il n'y a plus de mlodie simple entreprendre, +dit Rossini; ds qu'on y songe un quart d'heure il se trouve qu'on +retombe dans Paisiello et qu'on le copie avant de le connatre. Rossini +peut parler savamment des ouvrages de tous les matres; il lui suffit +d'avoir jou une seule fois sur le piano une partition quelconque pour +la savoir par coeur et ne plus l'oublier. Aussi, sait-il tout ce qui a +t crit avant lui; et cependant on ne voit jamais d'autre papier de +musique dans sa chambre que du papier blanc ray. + +Quel que soit le mot que la postrit dise sur Rossini, elle ne pourra +s'empcher de convenir qu'il est, pour la facilit du travail, ce que +fut Paisiello pour la simplicit des mlodies. + + + + +CHAPITRE XLII + +ANECDOTES + + +Si j'tais assur que mes lecteurs voudront bien se rappeler que cet +ouvrage-ci est une simple biographie, et que ce genre permet de +descendre aux dtails les plus simples, je raconterais un trait de +paresse de Rossini. Dans une journe trs froide de l'hiver de 1813, il +se trouvait camp dans une mauvaise chambre d'auberge Venise, et +composait au lit pour ne pas faire de feu. Son duetto termin (il +faisait alors la partition de _il Figlio per azzardo_), la feuille de +papier lui chappe des mains, et descend en louvoyant sur le plancher; +Rossini la cherche en vain des yeux, la feuille tait alle tomber sous +le lit. Il tend le bras hors du lit, et se penche pour tcher de la +saisir; enfin, prenant du froid, il se renveloppe dans sa couverture et +se dit: Je vais rcrire ce duetto, rien de plus facile; je m'en +souviendrai bien. Mais aucune ide ne lui revient; il est plus d'un +quart d'heure s'impatienter; il ne peut se rappeler une note. Enfin +il s'crie en riant: Je suis bien dupe; je vais refaire le duetto. Que +les compositeurs riches aient du feu dans leurs chambres, moi je ne me +donne pas la peine de ramasser les duetti qui tombent; d'ailleurs, c'est +de mauvais augure. + +Comme il achevait le second duetto, arrive un de ses amis qui il dit: +Pourriez-vous m'avoir un duetto qui doit tre sous mon lit? L'ami +atteint le duetto avec sa canne, et le donne Rossini. Maintenant, dit +Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites-moi celui qui vous +plat le plus. L'ami du jeune compositeur donna la prfrence au +premier; le second tait trop rapide et trop vif pour la situation. +Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le mme opra. La +personne de qui je tiens l'histoire, m'assure qu'il n'y avait pas le +moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. Le terzetto fini, +Rossini s'habille la hte, en jurant contre le froid, sort avec son +ami pour aller se chauffer au Casin, et prendre une tasse de caf; et il +envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste +du thtre de _San Mos_, pour lequel il travaillait alors. + +Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et +rien ne peut lui tre compar; c'est un esprit tout de feu, volant sur +tous les sujets, et y prenant une ide agrable, vraie et grotesque. A +peine avez-vous saisi cette ide, qu'une autre lui succde. Une telle +facilit serait plus tonnante qu'agrable, si le volcan de ces ides +nouvelles n'tait entrecoup de rcits charmants qui reposent. Ses +courses ternelles, pendant douze annes, composes d'arrives et de +dparts, comme il le dit lui-mme en parlant de sa vie, ses relations +avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et +heureuse de la haute socit, l'ont abondamment fourni des anecdotes les +plus bizarres sur la pauvre espce humaine. Je serais un grand sot +d'inventer et de mentir, dit Rossini[118], quand quelque homme +atrabilaire ou envieux gte les plaisirs de la socit en lui contestant +la vrit de ses rcits. Par tat, j'ai toujours eu affaire des +chanteurs et des cantatrices; on connat leurs caprices, et plus +j'tais clbre, plus j'ai eu subir des caprices tranges. A Padoue, +l'on m'a oblig venir _faire le chat_ dans la rue, tous les jours +trois heures du matin, pour tre reu dans une maison o je dsirais +fort entrer; et comme j'tais un matre de musique orgueilleux de mes +belles notes, on exigeait que mon miaulement ft _faux_. J'ai vu dans ma +chambre, et j'aurais vu dans mon antichambre (si j'en avais eu), la +plupart des amateurs riches d'Italie qui finissent toujours par se faire +entrepreneurs de spectacle par amour pour quelque _prima donna_. Enfin, +l'on dit que je n'ai pas t sans quelques succs auprs des femmes, et +je vous prie de croire que ce ne sont pas les sottes que j'ai choisies. +J'ai eu souffrir d'tranges rivalits; j'ai chang de ville et d'amis +trois fois par an pendant toute ma vie; et, grce mon nom, presque +partout j'ai t prsent et intime avec tout ce qui en valait la peine, +deux fois vingt-quatre heures aprs mon arrive quelque part, etc., +etc. + +Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le gnie; il ne +mnage rien, il ne se refuse rien dans ses plaisanteries; tant pis pour +qui est ridicule: mais il n'est point mchant; il rit le premier comme +un fou de ses plaisanteries et puis les oublie. On l'invite chanter +Rome, chez un cardinal, un _caudataire_ s'approche pour le prier de ne +chanter que le moins possible des chants d'amour; Rossini chante des +polissonneries en _bolonais_ que personne ne comprend; il rit et pense +autre chose. Sans cette fertilit et cette rapidit dans l'esprit, il +n'aurait pu suffire ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup +amus; qu'tant pauvre, il ne peut se faire aider dans la moindre chose +pour ses partitions, et que cependant, avant l'ge de trente-deux ans, +il a donn quarante-cinq opras ou cantates. + +Rossini a un talent incroyable pour contrefaire les gens qui +l'approchent. Il trouve de quoi faire rire aux clats, dans le geste et +la tournure de ceux de ses amis qui semblent les plus remarquables par +la simplicit de leurs manires. Vestris, le premier acteur comique de +l'Italie et peut-tre du monde[119], lui disait qu'il aurait eu un +talent dcid pour le mtier d'acteur. Rossini parodie d'une manire +tonnante De'Marini, comdien emphatique et quelquefois sublime qui +passe pour le premier talent d'Italie. Quand Rossini se met faire +De'Marini, on commence par rire de la ressemblance, et l'on finit par +tre mu. Je parle des gens sensibles la dclamation franaise et +chantante. Comme Alfieri a suivi strictement Racine et Voltaire tout en +injuriant la France, de mme les acteurs italiens chantent les vers +comme les chantaient les acteurs franais que Mlle Raucourt mena en +Italie par privilge imprial, vers l'an 1808. Comme les acteurs +franais aussi, ils ne sont bons que dans le comique, o la rapidit du +dbit empche le _chant_ jusqu' un certain point. Vestris seul est +exempt d'affectation, et mrite certainement une rputation europenne. +Je n'ai mis ici ces deux ou trois ides que parce qu'elles ont t +souvent un sujet de dbat entre Rossini et l'un de ses admirateurs; +Rossini, en _Italien patriote_, soutient que tout est parfait en Italie +(except certains personnages), et que nous ne sommes que des jaloux de +mauvaise foi lorsque nous n'en convenons pas. Cela vaut bien le +_Constitutionnel_ et le _Miroir_ parlant _musique_ et _honneur +national_. Anim par les discussions du parti romantique, qui, en +Italie, prtend qu'il ne faut pas chanter les vers, Rossini s'avisa en +1820 de prendre un rle dans une comdie bourgeoise de Naples, o +jouaient des jeunes gens de la premire distinction. De'Marini tait au +nombre des spectateurs, et convint, ainsi que nous tous, que Rossini +tait tonnant. Il lui manque, disait De' Marini, l'usage des planches, +du reste il est impossible d'tre plus vrai, et il n'y a pas deux +acteurs en Italie capables de le faire oublier dans un rle qu'il aurait +adopt. + +Rossini fait des vers tant qu'on veut pour ses opras, et souvent +corrige un peu l'emphase des _libretti seri_ qu'on lui prsente. Il est +le premier s'en moquer; quand il a fini un air, il dclame devant les +amis qui se trouvent autour de son piano, et en en faisant ressortir +tout le ridicule, les tranges paroles dont il vient de faire la fortune +par sa musique. Quand il a fini de rire: _E per, in due anni questo si +canter da Barcelona a Pietroburgo_ (et pourtant dans deux ans cela se +chantera de Barcelone Ptersbourg): _gran trionfo della musica!_ Par +un got naturel, bien rare en son pays, Rossini est ennemi n de +l'emphase. Il faut savoir qu'en Italie l'emphase est pour les beaux-arts +ce que sont ici la recherche, l'affectation, le bel esprit et la +froideur manire. Tout indique que la nature avait donn la musique +dans Rossini un beau gnie pour le genre de _mezzo carattere_. Le +malheur a voulu qu'il ait trouv Naples mademoiselle Colbrand reine du +thtre; un malheur plus grand a t qu'il ait pris de l'amour pour +elle; s'il et rencontr sa place une actrice bouffe, la Marcolini, +par exemple, ou la Gafforini dans la fleur de la jeunesse, au lieu de +nous donner des plaies d'gypte, il et continu faire des _Pietra del +Paragone_ et des _Italiana in Algeri_. Mais nous, pour n'tre pas +indignes des grands hommes, songeons apprendre aimer un grand gnie +malgr les ncessits que ses passions, sa position, ou le mauvais got +de ses contemporains ont imposes son talent. En aimerons-nous moins +le Corrge, parce que le got plus ou moins baroque des chanoines de son +temps l'a oblig peindre des coupoles, et prsenter de grandes +figures dans d'tonnants raccourcis, _di sotto in s_? + + +DERNIER MOT + +Vif, lger, piquant, jamais ennuyeux, rarement sublime, Rossini semble +fait exprs pour donner des extases aux gens mdiocres. Cependant, +surpass de bien loin par Mozart dans le genre tendre et mlancolique, +et par Cimarosa dans le style comique et passionn, il est le premier +pour la vivacit, la rapidit, le piquant et tous les effets qui en +drivent. Aucun opra buffa n'est crit comme _la Pietra del paragone_. +Aucun opra seria n'est crit comme _Otello_ ou _la Donna del Lago_. +_Otello_ ne ressemble pas plus aux _Horaces_ qu' _Don Juan_; c'est une +oeuvre part. Rossini a peint cent fois les plaisirs de l'amour heureux, +et, dans le duetto d'Armide, d'une manire inoue jusqu'ici; quelquefois +il a t absurde, mais jamais il n'a manqu d'esprit, pas mme dans +l'air gai de la fin de la _Gazza ladra_. Enfin, galement hors d'tat +jusqu'ici d'crire sans fautes de sens, ou sans dceler au bout de vingt +mesures la prsence du gnie, depuis la mort de Canova, Rossini se voit +le premier des artistes vivants. Quel rang lui donnera la postrit? +C'est ce que j'ignore. + +Si vous vouliez me promettre le secret, je dirais que le style de +Rossini est un peu comme le Franais de Paris, vain et vif plutt que +gai; jamais passionn, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus +rarement sublime. + + + + +LISTE CHRONOLOGIQUE[120] + +DES OEUVRES DE GIOACCHINO ROSSINI + +_n Pesaro le_ 20 _fvrier_ 1792 + + +Au mois d'aot 1808, Rossini composa au lyce de Bologne une symphonie +et une cantate intitule _Il pianto d'Armonia_. + +1. DEMETRIO E POLIBIO; c'est le premier ouvrage de Rossini; il l'crivit +dit-on au printemps de 1809, mais cet opra n'a t excut qu'en 1812, + Rome, au thtre _Valle_. Il fut chant par le tenor Mombelli, ses +deux filles, Marianne et Esther, et le basso Olivieri. Rien ne prouve +que par coquetterie Rossini n'ait pas un peu retouch cette musique en +1812. M. Mombelli est son parent. Le libretto fut crit par madame +Vigan Mombelli, mre de Marianne Mombelli aujourd'hui madame +Lambertini, et de mademoiselle Esther Mombelli, qui chante encore et +fort bien. (1817.) + +2. LA CAMBIALE DI MATRIMONIO, 1810 _farsa_ (_farsa_ veut dire opra en +un acte) crit Venise pour la _stagione dell'autunno_[121]. Cet opra +a t le premier ouvrage de Rossini excut sur la scne: il fut chant + _San-Mos_ par Rosa Morandi, Luigi Raffanelli, Nicola de Grecis, +Tommaso Ricci. + +3. L'EQUIVOCO STRAVAGANTE, 1811, _autunno_. crit Bologne pour le +thtre _del Corso_. Chanteurs, Marietta Marcolini, Domenico Vaccani, +Paolo Rosich. + +4. L'INGANNO FELICE, 1812. Carnaval, Venise, thtre _San-Mos_. +Chanteurs, Teresa Belloc, Rafaele Monelli, Luigi Raffanelli, Filippo +Galli. + +Galli eut le plus grand succs dans le rle du paysan Tarobotto, chef +des mineurs. C'est le premier des ouvrages de Rossini qui soit rest au +thtre. Il y a un terzetto clbre crit pour madame Belloc[122], Galli +et le tenor Monelli. + +5. CIRO IN BABILONIA, oratorio, 1812. crit Ferrare, pour le carme. +Cet oratorio fut excut au _teatro communale_ par Mta Marcolini, +Elisabetta Manfredini, Eliodoro Bianchi. + +6. LA SCALA DI SETA, _farsa_, 1812. Venise, _primavera_. Excut au +thtre _San-Mos_ par Maria Cantarelli, Rafaele Monelli tenor, Tacci et +de Grecis excellent _buffo cantante_, qui est encore au thtre en 1823. + +7. LA PIETRA DEL PARAGONE, 1812, Milan, _autunno_. Chant _la Scala_ +par Mta Marcolini prima donna, Claudio Bonoldi tenor, Filippo Galli. + +8. L'OCCASIONE FA IL LADRO, _farsa_, 1812, Venise, _autunno_. Chant au +thtre _San-Mos_ par la jolie Graciata Canonici, qui depuis a fait les +beaux jours du thtre _dei Fiorentini_ Naples, o Pellegrini lui +donna des leons; par l'excellent bouffe Luigi Pacini, et par Tommaso +Berti. + +9. IL FIGLIO PER AZZARDO, _farsa_, 1813, Venise, carnaval, au thtre +_San-Mos_. Excut par Teodolinda Pontiggia, Tommaso Berti, Luigi +Raffanelli et de Grecis. Ces deux derniers bouffes sont du premier +mrite. + +10. TANCREDI, 1813, Venise, carnaval, au grand thtre _della Fenice_. +Opra sria, le premier de ce genre crit par Rossini ( l'exception de +_Demetrio e Polibio_ qui n'a t jou qu'en 1812), chant par mesdames +Malanotti, Elisabeth Manfredini et par Pietro Todran. + +11. L'ITALIANA IN ALGERI, 1813, Venise, _estate_, chant au thtre de +_San-Benedetto_ par Mta Marcolini, le tenor Sarafino Gentili et +Filippo Galli, si plaisant dans la belle scne du serment au deuxime +acte, que l'envie taye par la pruderie a fait supprimer Paris. + +12. AURELIANO IN PALMIRA, 1814, Milan, carnaval. Chant au thtre de +_la Scala_ par Velluti, Lorenza Corea, le tenor Luigi Mari, Giuseppe +Fabris, Eliodoro Bianchi, Filippo Galli. Le premier acte est crit +beaucoup plus haut que le second: c'est qu'il fut compos pour Davide +qui prit la rougeole, et ne put pas chanter; le second acte fut crit +pour Luigi Mari, qui chanta le rle du tenor d'abord destin Davide. +Cette troupe est une des plus remarquables qui aient exist depuis +vingt ans. Velluti a du succs, l'opra tombe, Rossini vivement piqu +songe changer son _style_. + +13. IL TURCO IN ITALIA, 1814, Milan, _autunno_, thtre de _la Scala_, +demi-succs. Chant par madame Festa Maffei, Davide, Galli et Luigi +Paccini. + +14. SIGISMONDO, 1814, Venise, thtre _della Fenice_. Quelques soins que +je me sois donns, je n'ai pu avoir aucun dtail sur cet opra sria. La +liste que je prsente ici m'a cot l'ennui d'crire plus de cent +lettres. L'on m'a envoy comme tant du _Sigismondo_, des morceaux de +musique dignes de M. Puccita (compositeur attach madame Catalani). + +15. ELISABETTA, 1815, Naples, _autunno_. Chant _San-Carlo_, par +mademoiselle Colbrand, mademoiselle Dardanelli, Nozzari et Garcia. Dbut +de Rossini Naples. + +16. TORVALDO E DORLISCA, 1816, Rome, carnaval. Chant au thtre _Valle_ +par Adlade Sala, le tenor Donzelli, et les deux excellentes voix de +basse Galli et Rainiero Remorini. L'Italie possde en 1823 quatre voix +de basse excellentes: La Blache, Galli, Zuchelli et Remorini, et en +seconde ligne Ambrosi. + +17. IL BARBIERE DI SIVIGLIA, 1816, Rome, carnaval. Chant au thtre +d'_Argentina_ par madame Giorgi Righetti, et par Garzia, B. Botticelli +et l'excellent bouffe Luigi Zamboni, qui tablit le rle de Figaro. + +18. LA GAZZETTA, 1816, Naples, _estate_, demi-succs. Chant au thtre +_dei Fiorentini_ par deux bouffes du premier mrite: Felice Pellegrini +et Carlo Casaccia le Brunet de Naples, et la jolie Margherita Chabran, +l'lve de Pellegrini. + +19. L'OTELLO, 1816, Naples, _inverno_. Chant au thtre _del Fondo_ +(joli thtre rond qui sert de succursale _San-Carlo_) par +mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide et la basse Benedetti. + +20. LA CENERENTOLA, 1817, Rome, carnaval. Chant au thtre _Valle_ par +Gertrude Righetti, Catterina Rossi, Giuseppe de'Begnis et Giacomo +Guglielmi. + +21. LA GAZZA LADRA, 1817, Milan, _primavera_. Chant la Scala par +Teresa Belloc, Savino Monelli, V. Botticelli, Filippo Galli, Antonio +Ambrosi et mademoiselle Galianis. + +22. ARMIDA, 1817, Naples, _autunno_. Chant au thtre de _San-Carlo_ +par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Benedetti. Duetto clbre. + +23. ADELADE DI BORGOGNA, 1818, Rome, carnaval. Chant au thtre +_Argentina_ par Elisabeth Pinotti, Elisabeth Manfredini, Savino +Monelli, tenor et Gioacchino Sciarpelletti. + +24. ADINA O SIA IL CALIFFO DI BAGDAD. Rossini envoya cet opra +Lisbonne, o il fut jou en 1818 au thtre _San-Carlo_. + +25. MOS IN EGITTO, Naples, 1818. Chant au thtre _San-Carlo_ pendant +le carme, par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Matteo Porto dont la +voix superbe eut un grand succs dans le rle de Pharaon. Nous avons +grand tort de ne pas engager Porto au thtre Louvois. + +26. RICCIARDO E ZORAIDE, 1818, Naples, _autunno_, _San-Carlo_. Chant +par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Benedetti. + +27. ERMIONE, 1819, Naples. Chant pendant le carme au thtre +_San-Carlo_ par mademoiselle Colbrand, mademoiselle Rosmunda, Pisaroni, +Nozzari et Davide. Le libretto est une imitation d'_Andromaque_. Rossini +s'tait rapproch du genre de Gluck; les personnages n'avaient gure +d'autre sentiment exprimer que la colre; demi-chute. + +28. EDOARDO E CRISTINA, 1819, Venise, _primavera_. Chant au thtre +_San-Benedetto_ par Rosa Morandi, Carolina Cortesi, l'une des plus +jolies actrices qui aient paru sur la scne en ces derniers temps, et +par Eliodoro Bianchi et Luciano Bianchi. + +29. LA DONNA DEL LAGO, 4 octobre 1819, Naples. Chant au thtre +_San-Carlo_ par mademoiselle Pisaroni, l'une des moins jolies figures +qu'on puisse rencontrer, et par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide +et Benedetti. + +30. BIANCA E FALIERO, 1820, Milan, carnaval. Chant _la Scala_ par +Caroline Bassi, la seule cantatrice qui se rapproche un peu du grand +talent de madame Pasta, Violante Camporesi, Claudio Bonoldi, Alessandro +de'Angelis. + +31. MAOMETTO SECONDO, 1820, Naples, carnaval, au thtre _San-Carlo_. Je +n'ai pu me procurer les noms de tous les chanteurs. On m'crit que Galli +joua le rle de Mahomet aussi bien que le _Fernando_ de la _Gazza +ladra_. + +32. METILDE DI SHABRAN, 1821, Rome, carnaval, au thtre d'_Apollo_, le +seul thtre passable de cette grande ville, bti sous les Franais. Cet +opra fut chant par la jolie Catterina Liparini, Anetta Parlamagni, +Giuseppe Fusconi, Giuseppe Fioravanti, Carlo Moncada, Antonio Ambrosi, +Antonio Parlamagni. + +33. ZELMIRA, 1822, Naples, _inverno_, chant _San-Carlo_ par +mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Ambrosi, Benedetti, et +mademoiselle Cecconi. + +34. SEMIRAMIDE, 1823, Venise, carnaval, au grand thtre _della Fenice_, +opra dans le style allemand, chant par madame Colbrand-Rossini, Rosa +Mariani, excellente voix de contralto, Sinclair, tenor anglais, Filippo +Galli et Lucio Mariani. + + * * * * * + +Rossini a compos plusieurs cantates; je connais les neuf suivantes: + +1. IL PIANTO D'ARMONIA, 1808, excute au Lyce de Bologne. C'est le +dbut de Rossini, le style est comme les parties faibles de l'_Inganno +felice_. + +2. DIDONE ABBANDONATA, crite pour mademoiselle Esther Mombelli, en +1811. + +3. EGLE E IRENE, 1814, crite Milan pour madame la princesse +Belgiojoso, l'une des plus aimables protectrices de Rossini. + +4. TETI E PELEO, 1816, crite pour les noces de S. A. R. madame la +duchesse de Berri, chante au thtre _del Fondo_ Naples, par +mesdemoiselles Colbrand, Girolama Dardanelli, Margherita Chabran, +Nozzari et David. + +5. IGEA, 1819, Cantate une seule voix[123], crite en l'honneur de S. +M. le roi de Naples, et chante par mademoiselle Colbrand le 20 fvrier +1819 au thtre _San-Carlo_. + +6. PARTENOPE, Cantate excute devant S. M. Franois 1er, empereur +d'Autriche, le 9 mai 1819, lorsque ce prince parut pour la premire fois +au thtre _San-Carlo_. Cette cantate fut chante par mademoiselle +Colbrand, Davide et Gio.-Bta Rubini. + +7. LA RICONOSCENZA, 1821, pastorale quatre voix, excute +_San-Carlo_ le 27 dcembre 1821, pour le bnfice de Rossini. Cette +cantate fut chante par mesdemoiselles Dardanelli et Comelli (Chomel), +et par Rubini et Benedetti. Rossini quitta Naples le lendemain et vint +Bologne, o il pousa mademoiselle Colbrand. + +8. IL VERO OMAGGIO, 1823, cantate excute Vrone durant le congrs, +et en l'honneur de S. M. l'empereur d'Autriche. Cette cantate fut +chante au thtre des _Filarmonici_ par mademoiselle Tosi, jeune et +belle cantatrice, fille d'un avocat clbre de Milan, et par Velluti, +Crivelli, Galli et Campitelli. + +9. Un hymne patriotique, Naples en 1820. + +Autre hymne du mme genre, Bologne en 1815. Le mme pch fit jadis +jeter en prison Cimarosa. + +Si le prsent livre a une seconde dition, je supprimerai la plus grande +partie des analyses d'_Otello_, de la _Gazza ladra_, d'_Elisabeth_, +etc., et je placerai ici une esquisse rapide du talent de tous les +compositeurs vivants, chanteurs et cantatrices, qui jouissent de quelque +renom en Italie. + +Ce volume offrira alors une esquisse complte de l'tat actuel de la +musique en Italie. Je donnerai des notices dveloppes sur Saverio +Mercadante, auteur d'_Elisa e Claudio_ et de l'_Apothose d'Hercule_; +sur M. Caraffa, auteur de _Gabriella de Vergy_; sur Pacini, qui a fait +un duetto sublime dans le _Baron de Dolsheim_; sur MM. Meyerbeer, +Pavesi, Morlacchi, auteurs de l'_Isolina_ et du _Coradino_, etc., etc. +Malheureusement jusqu'ici ces messieurs imitent tous Rossini. + + + + +CHAPITRE XLIII[124] + +UTOPIE DU THATRE ITALIEN + + +Probablement un des jeunes gens de vingt-six ans qui lisent ce chapitre, +sera ministre de la maison du roi, ou administrateur des opras, d'ici +quinze ans. + +Un ministre songe au cours de la rente et conserver sa place. Il est +donc fort inutile d'adresser des observations Son Excellence; mais un +jeune homme, en rentrant le soir de sept huit salons bien lourds, o +il est all prparer sa grandeur future, peut ouvrir une brochure par +dsoeuvrement; et heureuse entre toutes les autres, la brochure ouverte +en cet instant, il faut qu'elle soit bien vide pour ne pas gagner au +contraste. + +Supposons donc qu'un homme de sens soit ministre de la maison du roi; +voici les faits et les raisonnements que je voudrais que cet homme de +sens et connus dans sa jeunesse. + +L'administration actuelle de l'Opra-Buffa fait un secret d'tat du +montant de ses recettes. On sait seulement qu'elle a droit une +subvention de 120,000 francs sur la liste civile. Que devient cette +somme? Dans la poche de qui va-t-elle se perdre? Questions indiscrtes. +Je n'ai aucun rapport avec l'administration de l'Opra-Buffa; je ne puis +donc tablir qu' l'aide du raisonnement et des probabilits tous les +chiffres que je vais citer. Si l'administration nie mes calculs, elle +pensera sans doute que la seule manire irrfutable de les rfuter, +c'est de publier la vrit des faits. + +Les recettes ordinaires faites la porte du thtre varient de 1800 +900 francs. + + Je les estime 1200 francs par jour de + reprsentation. Il y en a trois par semaine; + cela fait par an 122,800 fr. + + La location des loges (toutes + l'anne depuis deux ans) + produit environ 2400 francs + par jour de reprsentation, ce + qui fait pour l'anne 345,600 + ------------ + + Total de la recette prsume 468,400 fr. + ------------ + + +CALCUL APPROXIMATIF DES DPENSES DE L'OPRA-BUFFA[125]. + +_Appointements._ + +Mme Pasta 35,000 fr. + (et un bnf. de 15,000 fr.) +Mlles Buonsignori 20,000 fr. + Cinti 15,000 + Mori 10,000 + De Meri 7,000 + Rossi 5,000 + Goria 4,000 +MM. Garcia 30,000 + Zuchelli 24,000 + Pellegrini 21,000 + Bordogni 20,000 + Bonoldi 18,000 + Levasseur 12,000 + Lodovico Bonoldi 6,000 + Graziani 8,000 + Proffetti 6,000 + Auletta 4,000 + Barilli, rgisseur 8,000 + ------------ + Appointements du + chant, total 253,000 fr. + ------------ + + Choeurs et orchestre 80,000 + Vestiaire et dcors 55,000 + ----------- + 135,000 fr. + + Frais d'administration, + chauffage (beaucoup d'abus), + clairage, pompiers, garde, + etc., etc. 60,000 + ------------ + Total approximatif + des frais 448,000 + La recette est de 468,000 + ------------ + Balance 20,000 fr. + ------------ + +En supposant ce calcul exact, et il doit approcher de la vrit, il +existe un bnfice de 20,000 francs. _Que devient ce bnfice_[126]? Que +devient la subvention de 120,000 francs que S. M. veut bien accorder +pour le Thtre Italien, qui fut avant la rvolution le Thtre de +MONSIEUR? Voil deux questions auxquelles je dfie de faire une rponse +satisfaisante. + +Ce qu'il y a de plus urgent, c'est de tirer l'Opra-Italien des griffes +de ses plus mortels ennemis, une administration compose de musiciens +franais. + +Il faut donner l'enchre l'entreprise de l'Opra-Italien. + +Il faut faire un cahier des charges, arrang d'aprs le cahier des +charges du thtre de la _Scala_ Milan, qui, sous Napolon, de 1805 +1814 est all parfaitement bien. + +L'entrepreneur devrait se soumettre au cahier des charges. M. le +chevalier Petrachi, ancien chef de bureau au ministre des finances du +royaume d'Italie, et sous le nom duquel a t pendant plusieurs annes +l'entreprise du thtre de la _Scala_ Milan, t en 1822 l'un des +chefs du Thtre-Italien de Londres. Il entend fort bien ce genre +d'administration et pourrait tre consult pour donner les bonnes +traditions. Il accepterait probablement un emploi au thtre Louvois. M. +Benelli pourrait tre fort utile. + +Le premier article du cahier des charges devrait tre la condition de +donner dix opras nouveaux pour Paris, chaque anne, dont huit d'auteurs +vivants, et, parmi les huit, _deux composs expressment_ pour le +thtre de Paris. + +Remarquez que nous n'avons pas eu encore Louvois un opra crit +expressment pour la voix de madame Pasta. + +Le seconde condition serait de donner quarante dcorations nouvelles +chaque anne, lesquelles devraient tre faites par un peintre ayant +travaill au moins deux ans pour les thtres de la _Scala_, de +_San-Carlo_, de _Turin_ ou de la _Fenice_ Venise. Dix-huit mois au +plus aprs le jour o l'on s'en serait servi pour la premire fois, une +dcoration serait ncessairement vendue ou dtruite ( la _Scala_, une +dcoration peinte par Sanquirico ou Tranquillo cote 400 francs. La mme +faite Paris cote 3000 francs)[127]. + +La somme que Sa Majest daigne accorder aux plaisirs des _dilettanti_ de +sa capitale et de l'Europe[128], serait paye de mois en mois et par +douzimes l'entrepreneur du Thtre-Italien. Mais voici comment elle +lui serait paye; ce serait sur le _bon payer_ d'une commission forme +d'abord de neuf amateurs nomms par les personnes ayant actuellement des +loges loues au Thtre-Italien[129]. + +Cette commission serait porte douze, au moyen de deux membres de +l'Institut et d'un avocat dsigns par le ministre. Toute la commission +serait renouvele chaque anne avec facult au ministre de dsigner les +mmes personnes que l'anne prcdente. Les personnes louant les loges +pourraient aussi nommer les mmes dlgus[130]. + +Il y aurait une assemble le 20 dcembre de chaque anne (au +commencement de la saison), dans laquelle les dlgus rendraient compte + toutes les personnes louant les loges, de l'tat de l'administration. + +L'entrepreneur pourrait employer des chanteurs franais; mais il lui +serait dfendu d'en faire chanter plus d'un dans chaque opra. Il ne +faut pas nous exposer des reprsentations comme celle des _Nozze de +Figaro_, du 13 septembre 1823, et dans laquelle nous avons eu le plaisir +d'entendre chanter la fois quatre chanteuses franaises, +mesdemoiselles Demeri, Cinti, Buffardin, et....., et un chanteur +franais, M. Levasseur, qui a une fort belle voix, mais trop de timidit +pour le rle du comte Almaviva. Autre condition: l'entrepreneur pourrait +employer des voix franaises, mais il ne pourrait les payer plus de six +mille francs par an[131]. + +Le 24 de chaque mois, la commission de censure se runirait et ne +donnerait un bon payer l'entrepreneur qu'autant qu'il justifierait +avoir rempli ses engagements de bonne foi et avec zle pendant le mois +coul. L'tat des recettes de chaque reprsentation serait mis sous +les yeux de la commission de censure, qui aurait droit en outre un +rapport particulier sur la voix et le zle de chaque chanteur. +L'entrepreneur serait tenu de fournir la commission de censure tous +les renseignements demands par elle. + +La perfection de l'tablissement serait que deux fois par mois il y et +une reprsentation italienne la salle du grand Opra. Les acteurs qui +chanteraient dans ces reprsentations auraient sous le nom de _feux_ une +gratification particulire[132]. + +Le grand inconvnient de l'arrangement dont je viens de donner une +esquisse lgre, c'est que vingt ans aprs qu'il rgirait le +Thtre-Italien, on en viendrait laisser tomber l'Opra-Franais, et +donner la salle de la rue Le Peletier deux actes d'opra italien +spars par un ballet, comme Naples. + +Quand un ministre fait des rglements, c'est ordinairement dans un +accs d'amour-propre: on voudrait les faire bons et justes; et si ce +n'tait l'extrme ignorance, on y parviendrait. Le mal des +administrations despotiques est dans les dtails. Toutes les dcisions +_particulires_ relatives aux thtres chantants sont signes par la +lgret, et obtenues par l'intrigue la plus adroite et la plus suivie. +Si la matresse d'un administrateur chante faux, si elle est mme +siffle quelquefois, il n'en faut pas davantage pour que cet +administrateur cherche faire tomber le thtre rival o l'on chante +mieux qu'il ne voudrait. + +Dans le systme de l'entreprise, l'administration, au lieu d'avoir +intrt commettre des _abus_, a intrt _empcher les abus_. La +raison de ce beau changement, c'est que la douce rcompense des abus +serait tout entire pour l'entrepreneur; l'office svre de +l'administration se rduit alors y mettre obstacle. Il est clair qu'un +comit de censure choisi parmi les personnes qui louent des loges fera +intervenir l'opinion publique dans l'administration de l'Opra-Buffa. Le +choix d'un acteur, la mise en scne d'un opra, auront-ils t approuvs +par la commission; je vois dans ses membres douze avocats chargs de +justifier aux yeux du public les mesures adoptes. On dira qu'il y a de +la rpublique au fond de ma proposition. Je rponds qu'il y a longtemps +que ce systme est peu prs suivi dans un pays assurment bien assez +despotique, mais o rgne un got passionn pour la musique: Vienne en +Autriche[133][134]. + + + + +CHAPITRE XLIV + +DU MATERIEL DES THEATRES EN ITALIE + + +Il y a en Italie deux grands thtres: _la Scala_ Milan et _San-Carlo_ + Naples. Ils sont peu prs de mme taille, la Scala n'a que quelques +pieds de moins que San-Carlo; l'un et l'autre sont en fer--cheval. +Comme la premire condition pour avoir du plaisir en entendant de la +musique, est de ne pas songer au rle que l'on joue et la figure que +l'on fait, comme la seconde condition est d'tre parfaitement son +aise, c'est un trait de gnie que d'avoir divis les thtres d'Italie +en loges spares et absolument indpendantes. Les voyageurs hypocrites, +tels qu'Eustace et consorts, n'ont pas manqu de dire qu'il y avait des +motifs particuliers pour cet usage gnral d'tre cach au spectacle. +Ces mes sches n'taient pas faites pour comprendre qu'il faut du +recueillement pour sentir le charme de la musique. Une femme en Italie +est toujours dans sa loge avec cinq ou six personnes; c'est un salon +dans lequel elle reoit, et o ses amis se prsentent ds qu'ils la +voient arriver avec son amant. + +Le thtre de la Scala peut contenir trois mille cinq cents spectateurs +placs fort leur aise; il a, autant que je puis m'en souvenir, deux +cent vingt loges[135], o l'on peut tre trois sur le devant; mais, +except les jours de premire reprsentation, l'on n'y voit jamais que +deux personnes, le cavalier _servente_ et la dame qu'il conduit; le +reste de la loge ou petit salon peut contenir neuf dix personnes, qui +se renouvellent toute la soire. On fait silence aux premires +reprsentations; et aux suivantes, seulement quand on arrive aux beaux +morceaux. Les gens qui veulent entendre tout l'opra vont chercher place +au parterre, qui est immense, garni d'excellentes banquettes dossier +et o l'on est fort son aise, et tellement son aise, que les +voyageurs anglais y comptent avec indignation vingt ou trente dormeurs +penchs sur deux banquettes. L'usage est de s'abonner. Il en cote +environ 50 centimes par soire pour entrer dans la salle et se placer au +parterre. Les loges sont des proprits particulires et se louent +part. Aujourd'hui une loge commode la Scala cote 60 louis par an; +elles cotaient 200 louis dans les temps prospres du royaume d'Italie. +La proprit d'une loge se vend de 18 25,000 francs, suivant le rang +o elle se trouve. Celles du second rang sont les plus commodes et les +plus chres. + +Le thtre de Saint-Charles Naples, a t renouvel avec magnificence +en 1817 par M. Barbaja. Les loges ont quatre places sur le devant et +pas de rideaux; elles passent pour moins commodes que celles de la +Scala; l'absence des rideaux oblige les femmes beaucoup de toilette. +Sous le rapport de la socit, San-Carlo, n'ouvrant que trois fois par +semaine, ne peut pas servir de rendez-vous gnral de tous les soirs +pour tous les gens d'affaires, comme la Scala[136]; mais en revanche, on +y coute mieux la musique. + +Ces deux thtres passent pour tre minemment _di cartello_ (mot mot, +_d'affiche_), c'est--dire qu'y avoir paru donne rang un chanteur. + +Le public de Rome a une grande opinion de ses lumires et beaucoup de +fatuit, ce qui n'empche pas les thtres d'tre petits, vilains, +incommodes et la plupart btis en bois: un seul est passable; c'est +qu'il a t construit du temps des Franais[137]. Depuis la +restauration du pape, les chanteurs Rome sont presque toujours trs +faibles. Le cardinal Consalvi, homme d'esprit, et l'un des premiers +dilettanti d'Italie[138], a eu besoin d'une adresse infinie pour faire +consentir le feu pape l'ouverture des thtres. Pie VII disait avec +larmes: C'est le seul objet sur lequel le cardinal soit dans l'erreur. +Les thtres d'_Argentina_, d'_Alberti_ et de _Tordinona_ ne sont plus +considrs comme de cartello que pendant la saison du carnaval; mais ces +noms d'_Alberti_ et d'_Argentina_ sont clbres parce que, dans le +sicle de la gaiet (1760), quand les princes n'ayant pas peur de perdre +leurs places ne songeaient qu'aux plaisirs, c'est pour ces thtres +qu'ont t faits les chefs-d'oeuvre des Pergolse, des Cimarosa[139] et +des Paisiello. + +Avant Rome, les chanteurs placent pour la rputation et pour le +_cartello_ le thtre _della Fenice_ (du Phnix) Venise. Ce thtre, +qui est peu prs de la grandeur de l'Odon, a une faade tout fait +originale et qui donne sur un grand canal; on y arrive et l'on en sort +en gondole, et toutes les gondoles tant de la mme couleur, c'est un +lieu fatal pour les jaloux. Ce thtre a t magnifique du temps du +gouvernement Saint-Marc, comme disent les Vnitiens. Napolon lui donna +encore quelques beaux jours; maintenant il tombe et se dgrade comme le +reste de Venise. Cette ville singulire et la plus gaie de l'Europe, ne +sera plus qu'un village malsain dans trente ans d'ici, moins que +l'Italie ne se rveille et ne se donne un seul roi, auquel cas je donne +ma voix Venise, ville imprenable, pour tre capitale. + +Les Vnitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, et, +ce qu'il me semble, les plus philosophes, se vengent de leurs matres et +de leurs malheurs par d'excellentes pigrammes. J'ai connu des +moralistes qui s'indignent de leur gaiet; je rpondrais ces gens +moroses comme le valet bouffon de la _Camilla: Signor, la vita corta!_ +Depuis que l'Italie a tout perdu par la chute de l'homme qui en aurait +fait un _seul tat despotique_, les Vnitiens soutiennent la gloire de +leur thtre _della Fenice_ force d'esprit et de gaiet. C'est l, ce +me semble, qu'est ne en 1819 la rputation de madame Fodor, qui +chantait dans l'_Elisabetta_ de M. Caraffa. Les Vnitiens lui firent une +mdaille. En 1821, ils ont ressuscit la rputation de _Crivelli_ dans +l'_Arminio_ de Pavesi[140]. Il me semble que dans tous ces +enthousiasmes, il y a d'abord le dsir de prouver que l'on vit encore. A +Paris, c'est la politique qui fait la nouvelle du jour; Venise, c'est +la dernire satire de M. Buratti, le seul grand pote satirique que +l'Italie ait eu depuis bien des annes. Je vous conseille de lire +l'_Omo_, la _Streffeide_, l'_Elefanteide_; le triomphe du pote est la +peinture du physique grotesque de ses hros. Dans un pays o l'on ne +voit que deux ou trois mauvais journaux censurs, o les lire avec trop +d'attention passe pour signe de carbonarisme[141], et o l'on se meurt +de langueur, cela fait nouveaut. Vous sentez qu'une bien plus grande +nouveaut encore c'est l'arrive de la premire chanteuse qui doit +paratre _alla Fenice_, et du maestro qui vient pour _crire_ l'opra. +Voil pourquoi le suffrage de Venise vaut mieux en musique que celui de +Paris. A Paris, nous avons tous les plaisirs; il n'y en a qu'un en +Italie, l'amour d'abord et les Beaux-Arts qui sont une autre manire de +parler d'amour. Aprs la _Fenice_ de Venise, vient le thtre de la cour + Turin. Il tient au palais du roi et donne sur la superbe place +_Castello_, l'une des plus singulires de l'Europe. On arrive au thtre +par des portiques; mais comme il est dans le palais du roi, il est +contre le respect d'y paratre l'hiver en manteau, il est contre le +respect d'y rire, il est contre le respect d'y applaudir avant que la +reine ait applaudi. La prsence de madame Pasta obligea, en 1821, le +chambellan de service faire afficher trois ou quatre fois ce beau +rglement. Ce thtre assez grand, mais o les soldats vous vexent +continuellement par leurs avertissements pour le _manque de respect_, +passe pour le quatrime d'Italie et est toujours de _cartello_. On y +joue le carnaval et quelquefois pendant le carme[142]. + +Florence, Bologne, Gnes, Sienne, ont aussi d'assez vilains petits +thtres, qui sont de _cartello_ dans certaines saisons. Tantt c'est la +saison du carnaval qui est la bonne, tantt c'est celle de l'automne. +Le magnifique thtre de Bergame est de _cartello_ durant la foire. Il +en est de mme du thtre de Reggio pendant la foire du pays, et du beau +thtre neuf de Livourne pendant l't. Tout cela tait trs vrai il y a +dix ans, mais change peu peu. La plupart de ces thtres taient +protgs et soutenus par les souverains, quand ceux-ci avaient le loisir +de s'amuser. Aujourd'hui qu' la tte des prtres et de quelques nobles +ils entreprennent de faire marcher la majorit de leurs sujets dans un +sens qui n'est pas la mode, au lieu d'tre aims ils ont peur[143], et +il n'y a plus d'argent pour la musique; au lieu de beaux opras, l'on +donne des pendaisons. A Milan, Turin, une grande partie de la +noblesse, prvoyant de mauvais jours, conomise beaucoup. En 1796, +Crmone, petite ville de Lombardie connue par un vers de Regnard, + + Savez-vous bien, monsieur, que j'tais dans Crmone! + +la famille qui se croyait la plus noble envoyait deux cents louis la +_prima donna_ le soir de son bnfice. + +Les princes donnent bien encore quelque argent aux thtres, parce que +c'est l'usage, et qu'il faut faire tout ce qu'on faisait autrefois; mais +ils le donnent en rechignant et de mauvaise grce. L'empereur d'Autriche +accorde deux cent mille francs _la Scala_; le roi de Naples, trois +cent cinquante mille francs environ _San-Carlo_; le roi de Sardaigne +fait administrer conomiquement son thtre par l'un de ses chambellans. +Le seul souverain, je crois, qui donne volontiers de l'argent son +thtre italien, c'est S. M. le roi de Bavire. Si le respect le +permettait, je dirais que c'est un homme gai et heureux. Aussi, +quoiqu'il puisse faire bien peu de dpenses, a-t-il toujours +d'excellents chanteurs; c'est qu'il est poli et aimable avec eux. On +trouvait l'anne dernire Munich la charmante Schiassetti, Zuchelli +dont la voix de basse va l'me, et le dlicieux Ronconi, unique et +prcieux reste du beau sicle de la musique vocale, et, je ne crains pas +de le dire, homme de gnie parmi les chanteurs. + +Les _jeux_ publics ont fait la splendeur des thtres de _la Scala_ et +de _San-Carlo_. Dans des salles immenses attenant au thtre, il y avait +des tables de pharaon ou de trente et quarante. L'Italien tant +naturellement joueur, les banquiers faisaient fort bien leurs affaires, +et versaient de grandes sommes la caisse du thtre[144]. Les jeux +taient surtout ncessaires _la Scala_, qui, dans un climat humide +l'hiver, est devenu le rendez-vous gnral de la socit. Un lieu bien +chauff et bien clair, o l'on est sr de trouver tout le monde tous +les soirs, est un tablissement fort commode. Le gouvernement autrichien +a supprim les _jeux_ _la Scala_; la rvolution phmre de Naples a +ferm les jeux, et le roi Ferdinand ne les a pas rouverts. Ces deux +thtres vont tomber, et avec eux l'art musical. Ce fut cause des jeux +que Vigan put donner Milan (1805-1821) ses ballets admirables; +c'tait un art nouveau qui est mort avec ce grand homme[145]. + +Tous les thtres d'Italie font leur ouverture solennelle le 26 dcembre +de chaque anne. C'est le commencement de la saison du carnaval, +d'ordinaire la plus brillante. Depuis que la religion est rentre dans +tous ses droits, on ne chante plus durant l'Avent (temps saint avant +Nol, qui commence vers le 1er dcembre), de sorte que la privation +du premier besoin de la vie se joignant l'attente de la nouveaut, le +26 dcembre, la nouvelle de la rsurrection de Napolon n'empcherait +pas, je crois, de s'occuper uniquement de musique. Les femmes vont ce +jour-l au spectacle en grandissime toilette; et si le spectacle +russit, le lendemain les loges qui n'ont pas encore t loues +l'anne doublent de prix. C'est en vain que j'entreprendrais de donner +une ide de la folie de cette premire soire. + +En Italie, l'on joue de suite une trentaine de fois l'opra qui a +russi; c'est peu prs le nombre de fois que l'on peut entendre avec +plaisir un bon opra[146]. On joue tous les jours except le vendredi, +jour de la mort du Sauveur, et except aussi, dans les pays soumis +l'Autriche, dix-sept anniversaires de jours de mort et de naissance des +trois derniers empereurs ou impratrices. Il est de rgle que le +_maestro_ qui a crit l'opra dirige l'excution de sa musique au piano, +durant les trois premires reprsentations; jugez de la corve lorsque +l'opra tombe! Il faut qu'un opra soit dtestable pour qu'il ne se +donne pas au moins trois fois; c'est le droit du maestro. Je voudrais +que cet usage s'tablt en France; il est raisonnable. J'ai vu plusieurs +opras ressusciter la troisime reprsentation. La cabale, sachant que +ses efforts sont inutiles, est beaucoup moins active la premire +reprsentation. + +Pour chaque saison, compose d'environ quatre-vingts cent +reprsentations, on donne communment trois opras, dont deux nouveaux, +et crits _a posta_ (exprs) pour le thtre; et quatre ballets, savoir: +deux grands ballets tragiques, et deux ballets bouffes. + +Chaque ville en Italie a un thtre, et la plupart des thtres des +grandes villes telles que Turin, Gnes, Venise, Bologne, Milan, Naples, +Rome, Florence, Livourne, etc., ont pour constitution qu' de certaines +poques dtermines on y donne des opras nouveaux et composs exprs +pour ces thtres. C'est uniquement cause de cet usage que la musique +est encore un art _vivant_ en Italie. Si le hasard ne l'avait pas +tabli, les pdants, force de louer les grands matres anciens, +auraient empch les nouveaux de paratre. Sans cet usage, la musique +serait en Italie aussi morte que la peinture. Le peintre talent y est +oblig de prier genoux pour qu'on l'emploie, tandis que pour le +musicien les rles sont changs; c'est le gros financier payant qui prie +l'artiste clbre de travailler pour le thtre dont il a l'entreprise. +Avoir de la musique nouvelle est devenu un objet de vanit municipale en +Italie, et des villes comme Saint-Cloud se font faire de la musique +nouvelle deux ou trois fois par an. Si Colbert avait fait tablir par +Louis XIV que tous les ans, le 26 dcembre, le 20 fvrier et le 25 aot +on donnerait une tragdie nouvelle aux _Franais_, l'art de la tragdie +vivrait encore en France. Forcs _d'tre_, les potes auraient t +forcs de voir qu'ils ne peuvent _tre avec succs_ qu'en suivant les +progrs des lumires dans la nation. + +Si l'on veut en France, non pas former des compositeurs, ce n'est pas +commencer par le commencement, comme disait Diderot[147], mais former +d'abord un public, il faut tablir que tous les ans, et _poques fixes +et immuables_, l'on donnera trois opras nouveaux Louvois, composs +exprs pour ce thtre. Le public aura le plaisir de juger. Rossini, +dit-on, va passer Paris en dcembre 1823, pour aller crire un opra +nouveau Londres; il serait beau de l'arrter au passage[148]. + +Je donnerai un exemple des spectacles d'Italie. Je le prendrai dans un +voyageur connu. Le 1er fvrier 1818, le spectacle de _la Scala_ +commenait sept heures, en t il commence neuf heures moins un +quart. Le 1er fvrier 1818, il tait compos du premier acte de la +_Gazza ladra_, qui dura de sept heures huit heures un quart; du ballet +de la _Vestale_, de Vigan, o jouaient Mlle Pallerini et Molinari, +qui dura de huit heures et demie dix heures; du second acte de la +_Gazza ladra_, de dix heures un quart onze heures et un quart; et +enfin, de la _Calzolaja_ (la cordonnire), petit ballet bouffe de +Vigan, que le public avait siffl le premier jour par dignit, mais +qu'il revoyait cependant avec dlices, parce qu'il y avait du nouveau. +(Le _neuf_, dans le genre comique, est toujours siffl le premier jour +par un public qui se respecte.) Ce petit ballet terminait le spectacle, +qui finit entre minuit et une heure. Tous les huit jours on plaait un +pas nouveau dans le petit ballet. + +Pour chaque scne de l'opra, pour chaque scne du ballet, il y a _la +Scala_ une dcoration nouvelle, et le nombre des scnes est toujours +fort considrable; car l'auteur compte pour le succs sur le plaisir que +les spectateurs auront voir des dcorations nouvelles et brillantes. +Jamais une dcoration (_scena_) ne sert pour deux pices: si l'opra ou +le ballet tombe, la dcoration, qui souvent est admirable et que l'on +n'a vue qu'une seule fois, n'en est pas moins impitoyablement +barbouille le lendemain; car l'on se sert longtemps des mmes toiles. +Ces dcorations sont peintes la colle. Elles sont faites dans un +systme absolument diffrent des dcorations que l'on excute Paris en +1823. A Paris, tout papillote, tout est plein de petits dtails +spirituels et soigneusement travaills. A Milan, au contraire, tout est +sacrifi la masse et l'effet. C'est le gnie de David appliqu aux +dcorations. Il arrive de l que mme les aspects les plus gais prennent +quelque chose d'imposant qui frappe et produit la sensation du beau. +Qu'on se figure la magnificence des palais, des intrieurs d'glises, +des scnes de montagnes, etc. Mais rien de semblable n'existant hors +d'Italie, il est impossible de dcrire ces dcorations (_scne_) par des +paroles. Tout au plus pourrais-je dire que les vues des cathdrales de +Cantorbry et de Chartres au Diorama, ou, Londres, les panoramas +sublimes de Berne et de Lausanne, par M. Baker, m'ont rappel la +perfection des dcorations de _la Scala_ par MM. Perego, Sanquirico et +Tranquillo, avec cette diffrence toutefois que les panoramas et +dioramas ne prtendent qu'au mrite de portraits fidles, tandis que les +dcorations sont des portraits de lieux clbres, ennoblis par les +traits les plus hardis du _beau idal_. Les voyageurs qui ont admir ces +chefs-d'oeuvre de l'art, je pourrais dire qui en ont _senti le pouvoir_, +car ces _scne_ doublent l'efficacit de la musique et des ballets, ces +voyageurs, dis-je, auront peine croire qu'on ne les paie que quatre +cents francs pice aux grands peintres Perego, Sanquirico et +Tranquillo[149]. Il est vrai que l'administration de _la Scala_ fait +faire cent vingt ou cent quarante dcorations nouvelles chaque anne. +Que dire de ces chefs-d'oeuvre qui les a vus? et, ce qui est bien +autrement difficile, comment en parler qui ne les a pas vus, sans +s'exposer au reproche d'exagration? Ces dcorations sont, comme les +ballets de Vigan, l'ternel cueil de qui raconte des voyages en +Italie. Il y a cette diffrence que, pour les dcorations de _la Scala_, +Perego tant mort, Sanquirick l'a dignement remplac, et Tranquillo, +lve de Sanquirick[150], gale son matre, tandis que Vigan a emport +son secret dans la tombe. + + + + +CHAPITRE XLV + +DE SAN-CARLO ET DE L'TAT MORAL DE NAPLES, PATRIE DE LA MUSIQUE + + +Les personnes qui ont voyag en Italie, et dont l'me, s'levant +au-dessus de l'_utile_ et du _commode_, peut goter le _beau_, me +demandent compte de ma prfrence continue pour _la Scala_, que je cite +avant _San-Carlo_; rien de plus injuste en apparence; Naples est le lieu +natal des beaux chants. Milan est dj gt par le voisinage des ides +prtendues raisonnables du Nord[151]. Les trente premiers compositeurs +du monde sont ns dans le voisinage du Vsuve, tandis que pas un seul +peut-tre n'a paru en Lombardie. L'orchestre de San-Carlo est fort +suprieur celui de la Scala qui suit en musique exactement le mme +principe qui donne un si brillant coloris aux tableaux de l'cole +franaise actuelle. A force d'avoir peur du _ridicule_, cet orchestre +finit par ne rien marquer; c'est comme nos mdecins qui laissent mourir +leurs malades sans secours, de peur de paratre des _Sangrado_. + +De peur de n'tre pas _doux_ et _harmonieux_, c'est--dire, dans le +fond, par la crainte du _ridicule_ qui, chez les peuples +_ultra-civiliss_, s'attache facilement toute nergie et toute +_originalit_, les coloristes franais ont fini par peindre tout en +gris, mme la plus belle verdure. De mme, la Scala, l'orchestre se +croirait perdu s'il sortait du _piano_. C'est absolument le dfaut +contraire celui de l'orchestre de Louvois, qui met son orgueil tre +toujours _fort_ et se moquer des chanteurs: l'orchestre de _la Scala_ +est leur trs humble serviteur. + +Jusqu'ici, tout est en faveur de Naples; mais la monarchie absolue de +la maison d'Autriche est une monarchie oligarchique, c'est--dire +raisonnable, conomique, calculante. Les grands seigneurs autrichiens +aiment la musique et s'y connaissent. Les princes autrichiens ont de la +bont et de la science dans le caractre; ils se gardent de rien faire +sans consulter longuement un conseil de vieillards, la vrit sans +gnie, mais fort prudents. Le despotisme de Naples l'gard de +San-Carlo et de M. Barbaja, a t au contraire le favoritisme le plus +plaisant, accompagn de toutes ses absurdits. A Naples, sous M. +Barbaja, il est arriv que San-Carlo est rest quelquefois une semaine +sans ouvrir. Au lieu d'un grand ballet et d'un opra en deux actes, le +Barbaja en est venu, pour ne pas fatiguer la voix chanceuse de Mlle +Colbrand, ne plus donner qu'un acte d'opra et un ballet. Des +trangers sont arrivs Naples, y ont fait un sjour de trois mois et +n'ont jamais pu voir le second acte de la _Medea_ ou de la _Cora_. Je +m'en serais facilement consol, mais ces trangers taient Allemands et +tenaient la musique de Mayer. D'ailleurs la _Mde_ et la _Cora_ +taient la mode. Pendant deux mois l'on donnait toujours le premier +acte de la _Medea_; pendant deux autres mois, toujours le second; +suivant le degr de dcadence de Mlle Colbrand. + +Naples en est venu (chose horrible dire!) avoir des journes sans +spectacle musical. Cela n'et rien t en 1785, avant la dclaration de +guerre du tiers-tat contre l'aristocratie; cinquante salons aimables +vous eussent t ouverts; mais voici le petit changement qui est arriv: +les haines sont tellement envenimes depuis les massacres de la reine +Caroline et de l'amiral Nelson, que les premires conventions qu'on fait + Naples _entre amants_, c'est de ne pas parler politique; lorsqu'un des +deux s'avise: d'ouvrir la bouche sur ce qui, entre hommes et lorsqu'il +n'y a pas de figure suspecte, fait la seule conversation intressante au +monde, c'est un signe vident qu'il veut rompre. Ayant connu en Russie +le jeune R..., j'tais reu avec bont dans la charmante famille du +marquis N....., qui se compose de deux fils et d'une fille. Le fils an +est carbonaro, l'autre dvou au gouvernement actuel; le pre est de +l'ancien parti du roi Murat et des innovations franaises; la mre est +du parti dvot, et la fille est passionne pour les carbonari modrs +qui veulent la constitution de France avec les Chambres; je suppose +qu'un homme qu'elle aime est exil Londres. Il arrive de l que dans +cette famille trs bien leve, et trs unie d'ailleurs, un silence de +mort rgne presque toujours table, ou bien l'on en est rduit parler +de la pluie et du beau temps, de la dernire ruption du Vsuve ou de la +neuvaine de saint Janvier. Remarquez que le thtre mme et Rossini sont +devenus des affaires de parti, sur lesquelles il faut observer le +silence pour ne pas se mettre en colre; et la violence qu'on se fait +Naples est mille fois plus pnible que dans nos climats raisonnables. +Bel opra que le _Mos!_ dit le fils cadet, partisan du roi.--Oui, +ajoute l'an, et joliment chant! hier soir la Colbrand ne chantait +faux (non calava) que d'un demi-ton seulement. L-dessus silence +complet. Mal parler de la Colbrand, c'est mal parler du roi, et les deux +frres sont convenus de ne pas se brouiller. Tout a t supprim par la +rvolution, me disait le fils an, carbonaro, jusqu'au plaisir de faire +l'amour. Ces maudits Franais nous ont apport leur vanit et leurs +moeurs rgles; toutes nos jeunes femmes font bon mnage. Aprs cela +tonnez-vous que nous autres malheureux jeunes gens, nous voulions, pour +nous distraire, avoir au moins une Chambre des communes et des +discussions orageuses, surtout ayant d'aussi bons acteurs que Poerio, +Dragonetti, etc.[152]. Une reste absolument Naples que les ballets, +les premiers du monde aprs Paris et la rive de Mergelina. Je rapporte +avec conscience les paroles de mon ami napolitain. Il n'y a rien de +commun entre les ballets de Naples, dignes de M. Gardel, et les ballets +de Vigan, invention nouvelle et romantique qui a t siffle +San-Carlo. Les dcorations ou le plaisir des yeux sont vingt fois mieux + Naples qu' Paris; mais comme le malheur veut qu'on passe Milan pour +arriver Naples, les dcorations de San-Carlo semblent communes et +souvent choquantes. + +J'espre encore quelque chose pour la musique, des Calabres, des +provinces de l'Est, de Tarente et en gnral de tout ce qui est au del +de Naples. Ma raison est assez difficile dire, car elle choque la +fois le sens commun et la dcence[153]. Essayons toutefois. Les arts +chez un peuple sont le rsultat de son tat physique et de sa +civilisation tout entire, c'est--dire de _plusieurs centaines_ +d'habitudes. Or, depuis un sicle, la musique vivait et s'levait +jusqu'au ciel dans la belle Parthnope, lorsque les Franais sont venus +tracasser la ville de Naples, y apporter des moeurs, des livres, des +ides librales, et surtout opprimer les amours; mais les moeurs, des +contres fort tendues situes au del de Naples, n'ont point chang. +Toujours, dans les familles, le frre an se fait prtre, marie l'un +des cadets pour continuer la maison, et vit fort bien avec sa +belle-soeur. Les uniques plaisirs de la famille, qui vit fort unie, sont +de faire de la musique. Mais savez-vous quelle est leur crainte au +milieu de cette douce petite vie? c'est que quelque mchant voisin ne +les regarde de mauvais oeil. + +La _jettatura_ (prononcez _i--tatoura_) est le croquemitaine du royaume +de Naples. Si vous avez une _jettatura_, tout dprit chez vous. Pour +prvenir la _jettatura_, chacun des membres de la famille porte une +douzaine de reliques et d'_agnus Dei_, et tous les hommes ont une +_corne_ de corail leur chane de montre; plusieurs portent pendue au +cou, comme le portrait d'une matresse, une corne de huit dix pouces +de longueur, que l'on cache plus ou moins bien dans les plis du gilet. +Lorsque je revins de Palerme Naples, comme les grandes cornes sont +fort bon march Palerme, l'on me chargea de douze ou quinze cornes de +boeuf, de trois pieds de long, que j'apportai Naples, o on les fit +curieusement monter en or, et o je les vis bientt aprs figurer dans +les chambres coucher et dans les salons. En revenant de Palerme +Naples, notre _speronara_ eut un fort gros temps. Pour ne pas penser au +mal de mer, je chantais; les patrons se mirent jurer, dire que je +tentais Dieu, et murmurer entre eux que je pourrais bien tre une +_jetattura_[154]. Je leur fis observer le grand nombre de cornes que +j'avais avec moi, et ils se calmrent; pour cimenter la rconciliation, +je me rapprochai d'une petite sainte Rosalie, devant laquelle brlait un +cierge, et je priai sainte Rosalie d'envoyer l'enseignement mutuel en +Sicile; elle me rpondit qu'elle y songerait dans trois sicles. + +C'est dans les Calabres et au milieu de toute cette manire d'tre +qu'ont paru les Paisiello, les Pergolse, les Cimarosa et cent autres. +Certainement, des matelots amricains ne m'auraient pas pris pour une +_jettatura_; mais qu'a produit en fait d'arts la raisonnable Amrique? +Un crivain moderne, l'aimable Vauvenargues, ce me semble, a dit: Le +sublime est le son d'une grande me. On peut dire avec plus de vrit: +Les arts sont le produit de toute la civilisation d'un peuple et de +toutes ses habitudes, mme les plus baroques ou les plus ridicules. +Ainsi, la doctrine du purgatoire proccupant toutes les ttes en Italie, +vers l'an 1300, tout le monde voulut btir une chapelle, tout le monde +voulut y placer le tableau de son saint patron, pour en tre protg en +cas d'entre au purgatoire; et c'est incontestablement une ide aussi +baroque que nous devons Raphal et le Corrge. + +De mme, la tyrannie et l'espionnage de Come le Grand Florence, des +Farnse Parme, etc., empchant le plaisir de la conversation en +Italie, la solitude a t cre; et la solitude ne peut exister +longtemps sous ce beau climat sans amour. L'amour y est sombre, jaloux, +passionn; en un mot le vritable amour[155]. Cet amour-l trouvant la +musique l'glise vers l'an 1500 (les prtres s'emparent de tous les +sens en ce pays-l, pour effrayer l'me des pcheurs et les porter +faire des largesses l'glise)[156], y vit le moyen, et le moyen +unique, le seul qui existe au monde, d'exprimer toutes les nuances +fugitives de son bonheur ou de son dsespoir. + +L'antique _miserere_ du Vatican, compos par Allegri vers l'an 1400, a +galement produit, je n'en fais aucun doute, le duetto si mondain: + + Io ti lascio perch uniti, + +du premier acte du _Matrimonio segreto_, et l'air sublime de _Romeo_: + + Ombra adorata, aspetta. + +Voici une anecdote vraie, et que l'on peut lire conte fort au long dans +de vieux manuscrits poudreux, conservs Bologne, et qu'il n'est pas +facile d'approcher[157]. En 1273, Bonifazio Jeremei, qui tenait une +famille _guelfe_ jusqu' la fureur, se prit de passion pour Isnelda, +fille du clbre Orlando Lambertazzi, l'un des chefs du parti gibelin; +les plaisanteries que faisaient les jeunes gens du parti guelfe sur la +beaut clbre d'Isnelda, avaient sans doute contribu la faire aimer +de Jeremei. Ils se virent dans un couvent, malgr la haine de parti qui +divisait leurs familles; obligs de ne pas mme se regarder, lorsque +dans les ftes de la religion, ils se rencontraient l'glise, leur +passion n'en devint que plus vive. Enfin, Isnelda consentit recevoir +son amant dans sa chambre. Un des espions placs tous les soirs par ses +frres autour de leur palais, vint les avertir qu'un homme jeune, et +apparemment bien arm, venait d'y entrer. Les Lambertazzi pntrent de +force dans la chambre de leur soeur; et, tandis qu'elle se sauve, l'un +d'eux frappe Bonifazio dans la poitrine, avec un de ces poignards +empoisonns dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Italie. +Prcisment la mme poque, le _Vieux de la Montagne_, si redout des +princes d'Occident, armait avec ces sortes de poignards les jeunes +fanatiques, depuis si clbres sous le nom d'_assassins_. Bonifazio +tombe sur le coup; les Lambertazzi le transportent dans une cour dserte +de leur palais, et le cachent sous des dcombres. Ils se retiraient +peine, qu'Isnelda, suivant les traces de sang travers les divers +degrs et les passages secrets du palais de son pre, arrive enfin la +cour dserte et remplie de hautes herbes o l'on avait cach le corps de +son amant; un reste de vie semblait l'animer encore. Une tradition +populaire assurait que s'il se trouvait quelqu'un d'assez dvou pour +faire le sacrifice de sa propre vie, on pouvait, en suant une plaie +faite par les poignards empoisonns de l'Orient, sauver le bless. +Isnelda connaissait les poignards de ses frres, elle se jette sur la +poitrine de son amant, elle y puise un sang empoisonn; mais elle y +trouve la mort sans parvenir le rappeler la vie. Au bout de quelques +heures, lorsque ses femmes inquites de son absence arrivrent auprs +d'elle, elles la trouvrent tendue sans vie auprs du cadavre de celui +qu'elle avait aim. + +Voil l'amour qui est digne d'inspirer les beaux-arts. + +Naples, compare Milan et indpendamment du climat, n'a pour soi que +l'admirable Casaciello[158], et sa manire de jouer un ancien opra de +Paisiello, le seul avec la _Nina_, je crois, qui vive encore +aujourd'hui. Si vous n'avez jamais ri de votre vie, dirais-je ce gros +_squire_ anglais qui se perd en raisonnements sur l'utilit des Socits +bibliques ou sur l'immoralit des Franais, allez Naples voir Casacia +dans la _Scuffiara o sia la Modista raggiratrice_. + +Plusieurs causes contribuent augmenter la disposition naturelle de +l'Italien pour la musique. Comment lire, dans un pays o la police +intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite sur un livre +rouge, les imprudents qui lisent l'autre quart? On ne lit donc pas en +Italie; toute vritable discussion est prohibe; et un livre, force de +dshabitude, est devenu pour les jeunes gens une corve dont la seule +apparition fait frmir. Or, un livre, le plus mauvais pamphlet, distrait +l'homme de ses penses, et essuie, pour ainsi dire, goutte goutte la +sensibilit mesure qu'elle est produite par les vnements de la vie, +et avant qu'elle forme le torrent des passions. La sensibilit dtruite +par les distractions n'a le temps de s'exagrer le prix de rien. + +Par l'absence force de toute lecture, dans un pays cras sous la +double tyrannie des prtres et des gouvernements, et pav d'espions, le +pauvre jeune homme n'a pour distraction que sa voix et son mauvais +clavecin; il est forc de penser beaucoup aux impressions de son me; +c'est la seule nouveaut qui soit sa disposition. + +Ce jeune Italien, force de regarder ses sentiments dans tous les sens, +observe et surtout sent des nuances qui lui auraient chapp si, comme +l'Anglais, il et trouv sur sa table pour se distraire une page de +_Quentin Durward_, ou un article du _Morning-Chronicle_; car il s'en +faut bien qu'il soit toujours agrable au premier abord de songer aux +sentiments qui nous agitent. On centuple ses peines en les analysant et +l'on diminue son bonheur. Mais Naples, je ne vois exactement qu'une +distraction non prohibe aux passions que le climat met dans les coeurs; +c'est la musique, et encore cette distraction n'est-elle qu'une autre +expression de ces mmes passions, et tend-elle augmenter leur +poignante nergie. + + + + +CHAPITRE XLVI + +DES GENS DU NORD, PAR RAPPORT A LA MUSIQUE + + +La prudence tue la musique; plus il y aura de passion chez un peuple, +moins il y aura de rflexion et de raison habituelles, plus on y aimera +la musique. + +Le Franais est lger et vif, mais il est fort occup; toutes les +carrires sont ouvertes son ambition; d'ailleurs l'homme le plus riche +joue la rente. Le Franais a la gloire des armes comme celle des +lettres; le nom de Marengo est aussi clbre en Europe que celui de +Voltaire; dans le monde, c'est--dire ds qu'on est trois personnes, il +songe sa vanit, soit pour lui prparer des triomphes, soit pour lui +viter des malheurs. Il passe son temps le plus srieusement du monde +songer au succs probable d'un calembour, et la rflexion et la prudence +ne l'abandonnent jamais. Mme dans sa gaiet la plus folle, jamais il ne +se livre entirement et tte baisse aux entranements du moment et au +risque de tout ce qui en peut arriver. Il est fort aimable dans la +socit, mais la _socit_ est devenue pour lui la premire des +affaires[159]. C'est le peuple le plus spirituel, le plus agrable et +jusqu'ici le moins musical de l'univers. + +L'Italien, plein de passions, l'Allemand toujours entran par son +imagination vagabonde et qui se _passionne force d'imaginer_, sont au +contraire des peuples fabriqus exprs pour les illusions que fait +natre un duetto de Rossini ou un air charmant de Paisiello. Il y a +cette diffrence dans leur musique, que le froid ayant donn des organes +plus grossiers l'Allemand, sa musique sera plus bruyante. Le mme +froid qui glace les forts de la Germanie et l'absence du vin l'ayant +priv de voix, et son gouvernement paternellement fodal lui ayant fait +contracter l'habitude d'une patience sans bornes, c'est aux instruments +qu'il demande des motions[160]. L'Italien croit en Dieu quand il a +peur, et il songe toujours tromper parce qu'il se trouve opprim toute +sa vie par les tyrannies les plus minutieuses et les plus implacables. +L'Allemand, au contraire, ne trompe jamais et croit tout; et plus il +raisonne, plus il croit. M. de G**n, le premier jurisconsulte de +l'Allemagne, a vu des revenants dans son chteau. L'Allemand a hrit +des Germains de Tacite une bonne foi incroyable; ainsi tout Allemand, +avant d'pouser sa femme, lui fait la cour trois ou quatre ans de suite +_d'une manire publique_. En France, il n'y aurait jamais de mariages; +il est rare qu'ils manquent en Allemagne. Une fille des hautes classes +boude son amant et le gronde srieusement si elle le surprend ne pas +croire aux _Balles magiques_ du _Freyschtz_[161], M. le comte de W***, +jeune diplomate fort distingu et trs bel homme, racontait devant moi +que lui et ses frres, l'ge de dix-sept ans, ne manquaient pas tous +les ans, de jener la nuit du 9 novembre, et d'aller le lendemain dans +une certaine valle du Hartz pour y fondre des balles magiques, la tte +couronne de lierre, et avec les crmonies voulues par la tradition. +Ils taient ensuite tout tonns quand, tirant six cents pas de +distance, sur un sanglier dans la fort de Nordheim, ils manquaient leur +coup. Et cependant, ajoutait en riant l'aimable comte de W***, je ne +suis pas plus sot qu'un autre. + +L'Anglais est attrist par sa bible; ses vques et ses lords lui +dfendent, depuis Locke, de s'occuper de logique. Ds qu'on lui parle de +quelque dcouverte intressante, de quelque thorie sublime, il vous +rpond: A quoi cela me servira-t-il _aujourd'hui_? Il lui faut une +utilit _pratique_ et _dans la journe_. Comprims par la ncessit de +travailler incessamment pour ne pas _mourir de faim et manquer +d'habits_, les gens de la classe o l'on a de l'esprit n'ont pas une +minute donner aux arts; voil de grands dsavantages. Les jeunes gens +d'Italie et d'Allemagne, au contraire, passent toute leur jeunesse +faire l'amour, et mme ceux qui travaillent le plus sont peu gns, si +l'on compare leurs lgres occupations qui ne s'tendent jamais au del +de l'avant-dner, au dur et barbare labeur qui, grce l'aristocratie +et M. Pitt, pse sur les pauvres Anglais pendant douze heures de la +journe[162]. Mais l'Anglais est souverainement timide; c'est de cette +triste qualit, fille de l'aristocratie et du puritanisme, que je vois +natre en grande partie son amour pour la musique. La crainte de +s'exposer au ridicule (_to expose oneself_) fait qu'un jeune Anglais ne +parle jamais de ses motions. Cette discrtion, commande par un +amour-propre bien entendu, tourne au profit de la musique; il la prend +pour confidente et souvent pour expression de ses sentiments les plus +intimes. + +Il suffit de voir le _Beggars opra_ ou d'entendre chanter miss Stephens +ou le clbre Thomas Moore, pour reconnatre que l'Anglais a en soi une +veine trs considrable de sensibilit et d'amour pour la musique. Cette +disposition est, ce me semble, plus marque en cosse; c'est que +l'cossais a bien plus d'imagination; c'est qu'il y a dans ce pays la +longue inaction des soires d'hiver. + +Nous voici de retour au loisir forc de la pauvre Italie; toujours pour +la musique il faut _loisir forc, occup par l'imagination_. En arrivant +en cosse pour la premire fois, je dbarquai Inverness; le hasard mit + l'instant sous mes yeux les crmonies funbres du peuple des +Highlands, et les gmissements des vieilles femmes runies alentour + + De ce peu de terre que le souffle cleste + Vient de cesser d'animer[163]. + +Je me dis: ce peuple-ci doit tre musicien. Le lendemain, en parcourant +les villages, j'entendis la musique sourdre de toutes parts; ce n'tait +pas, certes, de la musique italienne, c'tait bien mieux en cosse; +c'tait une musique ne dans le pays et originale. Je ne doute pas que +si l'cosse, au lieu d'tre pauvre, se ft trouve un pays riche; que si +le hasard et fait d'dimbourg, comme de Ptersbourg, la rsidence d'un +roi puissant et le lieu de runion d'une noblesse _dsoeuvre_ et +opulente, la source naturelle de musique qui se fait jour entre les +rochers mousseux de la vieille Caldonie, n'et t recueillie, +purifie, porte jusqu' l'idal, et que l'on n'et dit un jour _la +musique cossaise_ comme l'on dit aujourd'hui _la musique allemande_. Le +pays qui a produit les sombres et attachantes images d'Ossian, et des +_Tales of my Landlord_, le pays qui s'enorgueillit de Robert Burns, peut +incontestablement donner l'Europe un Haydn ou un Mozart. Burns tait +plus d' moiti musicien. Mais suivez un instant l'histoire de la +jeunesse de Haydn, et voyez Burns mourir de misre et de l'eau-de-vie +qu'il prenait pour oublier sa misre. Si Haydn n'et pas rencontr ds +son enfance trois ou quatre protecteurs riches et une institution +puissante (la pension des enfants de choeur de la cathdrale de +Saint-tienne), le plus grand harmoniste de l'Allemagne et t un +mdiocre charron Rohran en Hongrie. Le prince Esterhazy entend Haydn +et le prend dans son orchestre; c'est qu'un prince hongrois est un bien +autre homme qu'un gros pair raisonnable des environs de Londres. Suivez +les rapports du prince Esterhazy avec Haydn[164], et rien ne vous +tonnera plus dans la diffrence des destines de Haydn et de Burns, pas +mme la fastueuse statue que l'on vient d'lever Burns. + +Voici dj vingt ans qu'un vernis de la plus sale hypocrisie s'tend +comme une sorte de lpre sur les moeurs des deux peuples les plus +civiliss du monde. Parmi nous, depuis le sous-prfet jusqu'au ministre, +chacun, tout en se croyant oblig jouer la comdie pour les +subalternes, se moque des jongleries de ses suprieurs[165]. Un homme +qui a une pension de mille cus, n'admire la lithographie du coin +qu'autant que l'auteur pense bien. Ainsi, s'il ne donne pas un _faux +vote_ dans le plus futile des beaux-arts, la premire puration, l'ami +de la maison, qui fait de petits rapports sans orthographe sur l'esprit +public, lui fera supprimer sa pension. Voil une _convenance_ de plus, +celle de l'hypocrisie qui vient contribuer chasser de France le +naturel et la gaiet. Quant l'Angleterre, je vais transcrire une +phrase de son plus grand pote: + + The cant which is the crying sin of this double-dealing + and false-speaking time of selfish spoilers[166]. + +L'hypocrisie franaise a dj tu la peinture; pourra-t-elle enlacer la +musique dans ses replis tortueux? + +Il n'y a rien de volontaire dans l'hypocrisie de l'Italien. Le pril est +si voisin que l'hypocrisie, n'tant plus que de la prudence, n'est +presque pas avilissante. + +Je demande au lecteur la permission de lui prsenter ici comme excuse et +correctif des _exagrations_ dont je me suis rendu coupable dans cet +ouvrage, une lettre de mademoiselle de Lespinasse qui ne se trouve pas +dans la correspondance de cette femme clbre, imprime il y a quelques +annes: + + + + +APOLOGIE + +DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXAGRATIONS, MES ENTHOUSIASMES, MES +CONTRADICTIONS, MES DISPARATES, MES ETC., ETC., ETC. + +Mardi 31 janvier 1775. + +H bien! voil donc encore un pige que vous me tendez! Vous me dites +hier avec bont: Vous allez demain la _Fausse-Magie_; j'exige de votre +amiti de me mander ce que vous en aurez pens. Mais vous savez bien, +rpondis-je, que je ne pense pas et que je ne juge jamais. N'importe, +dites-vous; j'aime vos impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies, +et puis parce qu'elles sont _outres_, et que j'ai du plaisir les +combattre. Cette observation que vous croyez si bien fonde devrait donc +m'arrter; je devrais aprs cela _me faire_ un avis bien modr, bien +raisonnable: il manquerait sans doute de got et de la connaissance des +choses dont je parlerais; mais au moins, je ne rvolterais pas les gens +d'esprit, parce qu'ils sont indulgents, et les sots m'estimeraient parce +qu'ils aiment les _gobe-mouches_. Cela les laisse leur place, au lieu +que les impressions vives, les mouvements de l'me, les blessent, les +inquitent sans les clairer ni les chauffer jamais. Je vais donc me +laisser aller: je n'aurai gard ni aux sots, ni aux gens d'esprit; je ne +craindrai pas mme votre jugement, je m'y livre. Je serai sotte o +absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi. + +J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir cette rptition, et je +dfie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admir +le talent de Grtry; j'ai dit vingt fois avec transport: Jamais on n'a +eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de dlicatesse, de finesse et +de got dans la musique; elle a le piquant, la grce de la conversation +d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui +ne mettrait que le degr de chaleur et de force convenable au sujet +qu'il traite, et qui paratrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait +jamais de la mesure que lui prescrirait le got. Enfin, disais-je, si +l'auteur de cette musique m'tait inconnu, je ferais l'impossible pour +faire connaissance avec lui ds aujourd'hui. J'ai t toujours anime, +toujours soutenue par le plaisir; l'orchestre me semblait parler, et je +m'criais sans cesse: _Oh! que cela est ravissant!_ Oui, je le rpte, +il est ravissant de passer deux heures avec des sensations douces, +vraies et toujours varies. Le pome m'a paru charmant; il me semble que +le pote n'a t occup, d'un bout l'autre, qu' faire valoir le +musicien. Les airs sont distribus avec beaucoup d'intelligence et de +got; il a trouv le moyen de rendre les vieillards aussi comiques, +aussi piquants que ceux de Molire. Grtry a fait de cette scne un duo +qui en rend le comique et la gaiet d'une manire aussi anime +qu'originale. Enfin, que vous dirai-je? J'ai t ravie, charme, et je +ne sais qu'aimer et louer, et point critiquer ce qui m'a autant fait de +plaisir. + +Je vous vois, je vous entends, et vous esprez que je vais mettre +Grtry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, ft-elle +plus faible, doit effacer celle qui est loigne. H bien! il n'en sera +rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagre, je ne suis +point exclusive; et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon me qui +loue, c'est que je hais le dnigrement, et que d'ailleurs je suis assez +heureuse pour aimer la folie les choses qui paraissent le plus +opposes; si bien donc que j'aime, que je chris le talent de M. Grtry, +et j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les +lumires, ni les connaissances, ni la sottise ncessaires pour assigner +des places et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer +lequel vaut le mieux, ni mme de comparer ce qui ne parat pas devoir se +rapprocher. Je ne sais quelle distance la nature les a mis l'un de +l'autre; mais je sais qu' talent gal, ils auront d en faire un emploi +diffrent, puisque le genre de l'opra-comique n'est pas celui de la +tragdie. L'impression que j'ai reue de la musique d'_Orphe_, ne +ressemble en rien ce que j'ai prouv ce matin. Elle a t si +profonde, si dchirante, qu'il m'tait absolument impossible de parler +de ce que je sentais: j'prouvais le trouble d'une passion, j'avais +besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partag ce que je +sentais auraient pu croire que j'tais stupide. Cette musique tait +tellement analogue mon me, ma disposition, que vingt fois je suis +venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que +j'avais reue; en un mot, cette musique, ces accents attachaient du +charme la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons dchirants +et sensibles, _j'ai perdu mon Eurydice_. Et comment voudriez-vous aprs +cela que je pusse y comparer la _Fausse Magie_? Comment pouvoir comparer +ce qui ne fait que plaire et attacher, ce qui remplit l'me, ce qui +la pntre, ce qui la bouleverse? comment comparer l'esprit la +passion? Comment comparer un plaisir vif et anim cette mlancolie +douce, qui fait presque de la douleur une jouissance? Oh! non, je ne +compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des +contradictions dans mes gots, des disparates dans mes opinions. Eh +bien! soit; je ne serai pas consquente comme la raison; mais j'aurai +tout le plaisir de la sensibilit, et de tous les genres de sensibilit. +Analysons moins et jouissons davantage; ne portons pas l'esprit de +critique aux choses d'agrment et de pur amusement; soyons au moins +indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre got n'en +sera ni moins bon ni moins juste. + +J'aimerai donc ce qui me parat le plus distant, le plus contraire +mme; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le calme dans +mon me; et j'aimerai, j'admirerai, je serai genoux devant _Clarisse_, +que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus +fortes productions de l'esprit humain; je serai ravie, exalte par tous +les genres de beaut dont cet ouvrage est plein. La vrit, la +simplicit de ce roman me font assez d'illusion pour me persuader que +j'ai vcu avec tous les _Harlowes_. Ils animeront toutes les passions +dont mon me est susceptible; et, en admirant _Clarisse_, je ne +ddaignerai point _Marianne_; j'y trouverai, sinon la vrit des +passions, du moins celle de l'amour-propre, celle des diffrents tats +de la socit. J'aimerai voir toutes les nuances de la vanit rendues +et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans _Clarisse_ +la noble simplicit de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu' aimer +sa manire et mme son affectation, qui est souvent originale et +piquante, et qui est toujours spirituelle. Oui, dans tous les genres, +j'aimerai ce qui parat oppos, mais qui n'est peut-tre oppos que pour +les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne point +sentir. + +La nature, il est vrai, les a bien ddommags; ils sont toujours +contents de leur raison, de leur modration, et de la consquence qu'il +y a dans tous leurs gots; leur esprit est roide, ils le croient juste; +leur me est de plomb, ils la croient calme; enfin, ils ont la +satisfaction de la suffisance, et moi j'ai l'garement de la passion. Il +est vrai que ces gens si raisonnables se sentent peine exister, et +moi, je souffre ou je jouis sans cesse; ils sont ennuys, je suis +enivre; mais pour rendre justice eux et moi je dois avouer que +s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens +froids peuvent tre exagrs; mais les gens anims ne sont et ne peuvent +tre que hors de mesure et outrs: tous les deux vont par-del le but; +mais les uns s'y sont monts, tandis que les autres y ont t jets, +entrans. Les uns ont fait le chemin pas pas, les autres ont saut +les bornes sans les apercevoir. Enfin, je trouve qu'il y a cette +diffrence entre les gens exagrs, et ceux qui sont outrs, qu'on vite +les premiers et qu'on quitte les derniers, mais c'est condition d'y +revenir le lendemain; car, ce qu'on aime par-dessus tout, c'est tre +aim, et voil l'avantage qu'on prouve avec les gens passionns: ils +rvoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent: mais en les +critiquant, en les condamnant, mme en les hassant, ils attirent, et on +les recherche. Vous me direz que je n'y vais pas de _main morte_, et que +je me loue de manire rvolter le got et la dlicatesse de tous mes +juges. Mais c'est vous que je parle, et vous tes mon ami avant d'tre +mon juge; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer, que je viens +d'taler, je dois vous faire observer que je me dfends, et alors il est +permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre: il n'est donc pas +question d'tre modeste, il s'agit d'tre vrai. + +Je reviens encore mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec +passion, et qu'il y a dans Shakspeare des morceaux qui m'ont +transporte; et ces deux hommes-l sont absolument opposs. On est +attir, entran par le got de Racine, par l'lgance, la sensibilit +et le charme de sa diction; et Shakspeare rebute par la barbarie de son +got; mais aussi, on est surpris, frapp de sa vigueur, de son +originalit et de son lvation dans certains endroits. O permettez-moi +donc d'aimer l'un et l'autre! J'aime la navet, la simplicit de La +Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingnieux, le spirituel Lamotte. +Enfin, je ne finirais pas, si je parcourais tous les genres; car je +dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le svre La +Rochefoucauld; que j'aime le dcousu de Montaigne, et que j'aime aussi +l'ordre et la raison de Fnelon. + +Je vous entends vous rcrier: Mais il ne fallait pas m'assommer de ce +dtail de vos gots: que ne disiez-vous tout d'un coup, j'aime tout ce +qui est bon? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et +que sans doute je ne vous ai point persuad; car vous ne vous lassez +point de me dire que je loue trop, que je suis exagre, outre, hors de +mesure; il fallait donc vous prouver que j'tais fonde aimer, +admirer; et ce n'est point avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est +avec de l'me. Souffrez que je dise, que je rpte que je ne juge rien, +mais que je sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez +jamais dire: _cela est bon, cela est mauvais_; mais je dis mille fois +car jour: J'aime. Oui, j'aime, et j'aimerai aimer tant que je +respirerai, et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en +parlant de ses neveux: _J'aime mon neveu l'an parce qu'il a de +l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bte_. Oui, elle +avait raison, et je dirai comme elle: j'aime la moutarde parce qu'elle +est forte, et j'aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec +cette voracit d'affections et de gots, vous croiriez qu'il n'y a rien +ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me dplaire, me +repousser. Oh mon Dieu! je ne finirais pas si j'entrais dans tous les +dtails; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est +antipathique: d'abord les vers qui n'ont que le mrit d'tre bien +faits, et qui sont vides de penses et de sentiments, comme ceux de M. +De.....; les comdies qui sont vides d'intrt et d'esprit, et qui sont +crites d'un ton trivial, comme celles de M.....; ou celles qui ont une +espce de jargon qui ne peut tre intelligible que pour la coterie de +l'auteur, comme celles de M.....; les tragdies dont le sujet est +passionn, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou +quelquefois barbare, comme celles de M..... Enfin, je vous dirai, car il +faut finir, que le _manir_, et mme le _fin_, et surtout le _fade_, +est pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dgot mortel, avec cette +diffrence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de +m'tre antipathiques en me devenant ncessaires, et que le reste m'est +et me sera galement odieux dans tous les temps. A l'gard de mon +attrait et de mon loignement pour les personnes, il est absolument +analogue mes gots ou mon aversion pour les choses. J'aime mieux une +bte qu'un sot; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel; +j'aime mieux une femme tendre qu'une femme raisonnable; je prfre la +rusticit l'affectation; j'aime mieux la duret que la flatterie; je +prfre, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicit et la bont, +mais surtout la bont. Voil la vertu qui devrait animer tout ce qui a +la puissance ou la richesse. C'est aussi la vertu qui convient aux +faibles et aux malheureux; enfin, c'est la bont qui supple tout; et +dt-on en abuser, et duss-je en souffrir, je n'hsiterais pas, si on me +donnait le choix d'avoir ou la bont de madame Geoffrin ou la beaut de +madame de Brionne: je dirais: Donnez-moi la bont, et je serai aime; +voil le premier, et si je me laissais aller, je dirais l'unique bien +dont je veuille. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore, +c'est d'aimer; mais la bont est dj une affection de l'me, et avec +cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah! +l'on aime donc longtemps! ah! l'on doit aimer toujours! et avec ce degr +de bont que je loue, que j'envie, on pourrait se passer du plaisir des +passions. L'me serait sans cesse en activit, et n'est-ce pas l le +plus grand charme de la vie? + +Mais dites-moi si ce n'est pas vous que je dois souhaiter cette +passion jusqu' l'excs. Que de bont ne vous faudra-t-il pas pour lire +cette longue, froide et fatigante apologie! Ah! vous voil revenu +jamais de m'accuser; mon exagration est encore moins insupportable que +ma justification: mais aussi j'y ai t pousse; tous mes chers amis +m'accablent; j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce +qu'ils appellent ma folie et mes disparates, n'est autre chose que la +raison ou le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la consquence de +tout ceci? quel en est le rsultat? Voulez-vous que je vous le dise +l'oreille?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous +aurais dcouvert le secret de mon me. Adieu; condamnez-moi, +critiquez-moi, mais aimez-moi; je me louerai de votre bont, et je ne +sentirai qu'elle[167]. + + +FIN + + + + +NOTE DES DITEURS[168] + +POUR SERVIR DE COMPLMENT A LA VIE DE ROSSINI + + +Si jamais il est ncessaire de recommander aux lecteurs d'un livre de se +reporter l'poque o ce livre fut crit, c'est assurment lorsqu'il +s'agit, comme dans l'ouvrage qui prcde, de la biographie d'un homme de +gnie, compose et publie un moment o cet homme, peine g de +trente et un ans, n'tait pas encore arriv l'apoge de sa gloire. +C'est pour cela surtout que nous avons cru devoir complter la _Vie de +Rossini_, par un simple et rapide rsum des faits les plus importants +qui ont signal la carrire de cet homme vraiment extraordinaire, depuis +1823 jusqu' nos jours. + +On a vu (chap. XXXIX) que Rossini devait aller Londres en 1824, et +l'on se rappelle sans doute aussi les prdictions que Stendhal fait un +peu plus loin au hros de son livre, pour le cas o celui-ci viendrait +rsider Paris. Le voyage Londres, en projet lors de la publication +de l'ouvrage, et le sjour Paris, eurent lieu en effet, et voici, +suivant des renseignements devenus aujourd'hui historiques, ce qu'il +advint de cette migration du maestro de Psare. + +C'est peu de temps aprs la reprsentation de _Semiramide_, donne +Venise pendant le carnaval de 1823, et bless, dit-on, du peu de succs +de ce chef-d'oeuvre, que Rossini se rendit Londres, en passant par +Paris, o il ne demeura que peu de jours, parce qu'un engagement +l'appelait immdiatement en Angleterre. Son succs fut grand pendant les +cinq mois qu'il passa Londres, au moins, si l'on en juge par la somme +norme que lui rapporta son sjour dans cette capitale, o l'on sait que +l'admiration se manifeste surtout par des couronnes de bank-notes. Le +produit de ses concerts et de ses leons ne s'leva pas moins de deux +cent mille francs, somme laquelle il faut ajouter celle de deux mille +livres sterling (cinquante mille francs) qui lui fut offerte par une +runion de membres du parlement. + +Au mois d'octobre de la mme anne, Rossini arriva Paris, pour y +prendre, aux termes des conventions passes entre lui et le ministre de +la maison du roi, la direction de la musique du Thtre-Italien. Ses +engagements lui imposaient l'obligation d'crire non-seulement pour le +Thtre-Italien, mais encore pour l'Opra franais, et le nombre +d'ouvrages stipuls devait faire esprer nos deux thtres lyriques +une imposante srie de chefs-d'oeuvre. Mais dj le matre, on l'a vu +dans le livre mme de son enthousiaste biographe, avait commenc +adopter le systme des pastiches, c'est--dire des marqueteries +musicales composes de morceaux emprunts ses anciens ouvrages, et +mls quelques morceaux entirement neufs; on n'a pas oubli cette +phrase de Stendhal: A Londres, Rossini, loin du thtre de sa gloire, +n'en aura que plus de facilit donner de la vieille musique pour +nouvelle; son dfaut naturel va se renforcer. Confessons cependant qu' +cet gard l'auteur de _Semiramide_ en usa chez nous avec la plus grande +franchise, soit par parti pris de loyaut, soit par conscience de la +difficult de tromper compltement les rudits du dilettantisme +parisien. + +Son premier ouvrage fut crit en italien; c'est un opra de +circonstance, reprsent en 1825, propos du sacre de Charles X; il +est intitul: _il Viaggio a Reims_. Cet opra eut surtout le singulier +mrite d'tre excut de la faon la plus merveilleuse par mesdames +Pasta, Mombelli, Cinti (depuis madame Damoreau), et MM. Zuchelli, +Donzelli, Bordogni, Pellegrini et Levasseur. Une direction transitoire, +qui a eu, en 1848, la malencontreuse ide de le reprendre, a mis la +gnration actuelle mme d'apprcier la faiblesse de ce lger essai, +essai qui a fourni pourtant au compositeur un des plus beaux morceaux du +_Comte Ory_. + +Heureusement Rossini n'en resta pas l. L'anne suivante, en 1826, il +arrangea pour l'Opra franais son _Maometto Secondo_; le nouvel ouvrage +fut intitul: _le Sige de Corinthe_, et obtint un grand succs. La +partition italienne avait t compltement remanie; plusieurs morceaux +disparurent et furent remplacs par des morceaux entirement neufs; on +peut citer entre autres le grand air chant par madame Damoreau, et +l'admirable scne de la bndiction des drapeaux au troisime acte. +Ainsi que nous l'avons dit, tout le monde sut, ds l'abord, quoi s'en +tenir sur la part faire la musique ancienne et la musique nouvelle +dans cette oeuvre, en somme fort remarquable. + +Il en fut, de mme, en 1827, de l'arrangement du _Mos_ italien qui +nous valut le _Mose_ en quatre actes, accueilli avec un si grand +enthousiasme au grand Opra. Ici toutefois, il faut le dire, la part de +la musique crite spcialement pour l'oeuvre nouvelle fut beaucoup plus +considrable. Ainsi, le premier acte presque tout entier, les dlicieux +airs de danse et le colossal finale du troisime acte, enfin l'admirable +air de soprano avec choeurs du quatrime acte sont tout fait trangers + la partition italienne, et suffiraient eux seuls pour constituer un +vritable et grand chef-d'oeuvre. Du reste, quel qu'ait t le succs +obtenu par _Mose_ lors des premires reprsentations, on peut affirmer +que jamais cet immortel opra ne fut aussi vivement apprci, aussi +unanimement compris et applaudi qu'il l'est aujourd'hui. Il tait +peut-tre ncessaire, pour que la grande musique de Rossini, pour que +des oeuvres telles que _Semiramide_, _Otello_, _Mose_ et _Guillaume +Tell_ devinssent accessibles la masse du public franais, il fallait +peut-tre, disons-nous, que ce public apprt tudier et comprendre +les oeuvres de haute porte, se familiariser avec les morceaux de grand +dveloppement, comme il a d forcment le faire depuis vingt ans +l'cole des grandes compositions modernes. + +Le _Comte Ory_, qui fut reprsent en 1828, contient, ainsi que nous +venons de le dire, des fragments de l'opra italien _il Viaggio a +Reims_; on y trouve en outre quelques morceaux emprunts d'autres +partitions de Rossini, entre autres un air de _Metilde di Shabran_; mais +la majeure partie de l'ouvrage est entirement nouvelle, et l'ensemble +forme un tout si parfaitement homogne, si merveilleusement en harmonie +avec le genre et les situations du livret qu'on croirait vritablement +que la musique de cet opra a t crite d'un bout l'autre d'un seul +jet et sous l'inspiration mme du sujet. Nous n'hsitons pas proclamer +cette partition digne de figurer ct des ouvrages les plus clbres +du maestro; c'est depuis l'introduction jusqu'au trio final un ravissant +chef-d'oeuvre de grce, d'esprit, d'ironie, un vritable type de ce que +devrait toujours tre la musique franaise. Pourtant, le _Comte Ory_ n'a +jamais obtenu un grand succs sur notre premire scne lyrique; fort +got dans les thtres de province et dans les salons, il est rest +trop souvent loign du rpertoire du grand Opra, probablement en +raison des difficults que prsente l'excution rarement complte et +satisfaisante, et aussi des habitudes du public, sduit par les +splendeurs de mise en scne des grands ouvrages en cinq actes. + +Enfin, en 1829, vint _Guillaume Tell_, la plus admirable, sans +contredit, des compositions de Rossini, chef-d'oeuvre entre les +chefs-d'oeuvre, celui de tous dans lequel clate chaque phrase dans +toute sa magnificence le puissant gnie de l'immortel matre. L, en +effet, brillent toutes les hautes qualits qui sont l'apanage des grands +artistes. La passion, le sentiment hroque, la tendresse dans ce +qu'elle a de plus potique et de plus lev, l'amour filial et le +dsespoir dans ce qu'ils ont de plus poignant, puis aussi la grce, +l'lgance et un incomparable sentiment de la nature, exprim par les +mlodies les plus exquises, les plus potiquement inspires. Les choeurs +de _Guillaume Tell_ sont des pomes divins, de mme que le grand trio du +second acte est lui seul tout un drame. Nous ne voulons point +entreprendre une analyse dtaille de cette partition, comme l'a fait +Stendhal pour _Cenerentola_ et la _Gazza ladra_, mais nous estimons que +si l'auteur de la _Vie de Rossini_ et tudi le dernier chef-d'oeuvre de +son hros comme il avait tudi les premiers, il lui et consacr un +volume tout entier. + +_Guillaume Tell_ joue un rle trs important dans la vie du maestro; +c'est au tide accueil fait cet ouvrage par le public parisien qu'est +due en quelque sorte l'abdication de l'auteur. Il sentait, il avait +conscience qu'il avait produit un chef-d'oeuvre; l'indiffrence du public +le blessa profondment; il brisa sa plume, et, peine g de +trente-sept ans, renona tout jamais crire pour le thtre. En vain +l'immense succs de la reprise du chef-d'oeuvre, l'poque des dbuts de +M. Duprez, vint-il venger l'auteur des injustes froideurs des premiers +juges; en vain les propositions les plus magnifiques allrent-elles +trouver Rossini dans sa retraite, sa rsolution fut irrvocable. Voici, +du reste, suivant un biographe, en quels termes il l'avait lui-mme +formule: + +Un succs de plus n'ajouterait rien ma renomme; une chute pourrait y +porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, et je ne veux pas m'exposer + l'autre. + +Des gens qui prtendent connatre fond le caractre de l'illustre +compositeur, assurent que sa paresse fut de moiti avec son amour-propre +pour le rendre inbranlable dans ses projets de silence. Pourtant, ce +silence fut rompu diverses reprises, mais seulement pour la +composition d'un _Stabat mater_, magnifique essai de musique religieuse, +dans lequel on admire particulirement le _pro peccatis_ et +l'_inflammatus est_, et pour l'improvisation de quelques choeurs et de +quelques mlodies dtaches, dont on trouvera les titres dans le +catalogue gnral de ses oeuvres, plac la fin de cette note. Quant +l'arrangement du _Robert Bruce_, reprsent l'Opra en 1846, on +assure, et il y a quelque lieu d'ajouter foi cette affirmation, qu'il +n'en a pas crit une seule note; il se serait born, dit-on, approuver +les emprunts faits ses divers ouvrages, la _Donna del Lago_, _Bianca e +Faliero_, _Torvaldo e Dorlisca_, _Ermione_, _Armide_, etc., pour la +composition de ce pastiche, ainsi que les rcitatifs et les quelques +rentres d'orchestre ajouts par un compositeur franais. Quoi qu'il en +soit, cet ouvrage, compos de morceaux trs remarquables, tait de +nature obtenir un grand succs, et serait encore aujourd'hui vivement +applaudi, s'il tait soutenu par une excution digne de sa valeur. Quand +Rossini se dcida ne plus crire pour le thtre, et plus tard +quitter la France, qui avait accueilli son gnie avec tant +d'enthousiasme et sa personne avec tant de sympathie, il est +vraisemblable qu'il n'obit point seulement un mouvement +d'amour-propre; un autre motif assez dlicat le brouilla, dit-on, avec +cette ville de Paris, o il se plaisait infiniment et dont il avait +fait sa seconde patrie, sa patrie d'adoption. Voici ce que raconte ce +sujet M. Ftis[169]. + +La place de directeur du Thtre-Italien qu'on avait donne Rossini, +lorsqu'il arriva Paris, ne convenait point sa paresse. Jamais +administration dramatique ne se montra moins active, moins habile que la +sienne. La situation de ce thtre tait prospre lorsqu'il y entra: +deux mois lui suffirent pour la conduire deux doigts de sa perte; car +la plupart des bons acteurs s'taient loigns, et le rpertoire tait +us, sans que le directeur se ft occup de remplacer les uns et de +renouveler l'autre. Malgr ses prventions aveugles pour Rossini, M. de +La Rochefoucault finit par comprendre qu'un homme de ce caractre tait +le moins capable de conduire une administration, et, de concert avec +lui, il le nomma intendant gnral de la musique du roi et _inspecteur +gnral du chant en France_, sincures grotesques qui ne lui imposaient +d'autre obligation que celle de recevoir un traitement annuel de vingt +mille francs, et d'tre pensionn si, par des circonstances imprvues, +ses _fonctions_ venaient cesser. Ces arrangements, si favorables au +compositeur, avaient pour but de l'obliger crire pour l'Opra[170], +mais ils lui laissaient la proprit de ses ouvrages et ne diminuaient +nullement le produit qu'il devait en tirer. Si les choses fussent +demeures en cet tat, Rossini aurait fait succder _Guillaume Tell_ +cinq ou six opras; mais la rvolution, qui prcipita du trne Charles X +et sa dynastie, au mois de juillet 1830, rompit les liens qui +attachaient l'artiste au monarque, et le rendit sa paresse, en le +privant de son traitement. Ds lors, une discussion s'leva pour la +pension de six mille francs rclame par Rossini. La rvolution de +juillet, disait-il, tait certainement le moins prvu des vnements qui +devaient faire cesser ses fonctions; il demandait donc le ddommagement +stipul pour ce cas. De leur ct, les commissaires de la liquidation de +la liste civile prtendaient assimiler son sort celui des autres +serviteurs de l'ancien roi, qui, privs de leurs emplois, avaient aussi +perdu tous leurs droits; mais le malin artiste avait obtenu, comme un +titre d'honneur, que l'acte de ses engagements avec la cour ft sign +par le roi lui-mme, et par l avait rendu personnelles les obligations +de Charles X envers lui; cette habile manoeuvre lui valut le gain de son +procs. + +Pendant les cinq ou six annes que durrent les contestations ce +sujet, Rossini avait continu rsider Paris. Par son influence, deux +de ses amis avaient obtenu le privilge de l'Opra italien; ils +l'avaient admis au partage des bnfices considrables de cette +entreprise, sous la seule condition de donner quelques soins au choix +des opras et des chanteurs, et d'assister aux dernires rptitions des +ouvrages nouveaux. Depuis cette association, o tout tait profit pour +lui, Rossini s'tait retir dans un misrable logement situ dans les +combles du Thtre-Italien[171]. C'tait l qu'allaient le trouver les +premiers personnages du pays, et qu'il les faisait souvent attendre +longtemps dans une antichambre; c'tait pour aller le visiter dans ce +chenil que l'ex-empereur du Brsil don Pedro, montait les degrs d'une +sorte d'chelle place dans une profonde obscurit. Rossini s'excusait +d'une situation si peu faite pour un artiste tel que lui, sous le +prtexte de la perte de ses revenus, et de la ncessit de vivre avec +conomie. Personne n'tait dupe de cette comdie, car tout le monde +savait que la riche dot de sa femme, les sommes considrables qu'il +avait rapportes d'Angleterre, le produit des reprsentations de ses +ouvrages l'Opra, la vente de ses partitions et les affaires +excellentes o ses amis MM. Rothschild et Aguado l'avaient admis, lui +avaient constitu une fortune opulente. Il vivait dans un grenier +Paris, mais Bologne il avait un palais o taient rassembls des +objets d'art, de belles porcelaines et la somptueuse argenterie de +l'ancien ambassadeur Mareschalchi. En 1836, il retourna en Italie, dans +le dessein d'y faire un voyage seulement, et de visiter ses proprits; +mais son sjour s'y prolongea, et l'incendie du Thtre-Italien, o +prit un de ses associs[172], le dcida s'y fixer. + +Depuis lors, Rossini vit dans les dlices de ce _dolce farniente_, qu'il +adore, voyageant de temps autre dans l'intrieur de la pninsule, +allant de Bologne Milan, Venise, Florence, Rome, Naples; il +n'a fait qu'un seul voyage en France, il y a une douzaine d'annes, et +les tmoignages d'admiration et de respect dont il a t entour n'ont +russi ni lui faire rompre le silence en faveur d'un de nos thtres, +ni le ramener dans le pays o il serait le mieux mme de jouir de sa +gloire. Car, chose remarquable, l'Italie, avide de musique nouvelle, +quelle qu'elle soit, nglige fort les oeuvres du puissant gnie qui +domine de si haut l'art lyrique contemporain; l'Allemagne le gote fort, +il est vrai, aujourd'hui, mais le reprsente rarement. Paris est de +toutes les capitales du monde celle o le nom et la musique de Rossini +excitent toujours le plus d'enthousiasme, celle aussi o ses opras sont +relativement excuts avec le plus d'clat et de pompe, sinon avec la +plus complte perfection. + +On a dit que Rossini tait devenu indiffrent sa gloire musicale; il y +a tout lieu de croire qu'on s'est tromp; on aura pris pour de +l'indiffrence quelque saillie ironique du spirituel auteur d'_il +Barbiere_. Voici, dans ce genre, une anecdote qui nous parat assez bien +caractriser l'esprit volontiers mystificateur du grand maestro. + +Un de nos amis se trouvait un jour, il y a une dizaine d'annes, dans le +bureau du secrtaire de la lgation franaise Rome, attendant un +renseignement; il vit entrer un assez gros homme qu' sa tournure, sa +mise et son parapluie sous le bras, on aurait aisment pris pour un +bon bourgeois romain, mais en qui il reconnut aussitt l'auteur de +_Guillaume Tell_. Retir dans un angle de la salle, notre ami se prit +examiner le grand compositeur et rechercher sur ce visage charnu, sur +cette physionomie sensuelle, les lignes et les caractres du gnie +musical. Pendant ce temps-l, Rossini s'tait approch du secrtaire, +pour faire viser le passe-port d'une dame franaise qui se rendait +Naples. Le visa et le cachet apposs sur la feuille, on la rendit au +gros homme, qui remercia, la mit dans sa poche et se dirigea vers la +porte. Tout coup, et comme ayant l'air de se raviser, il se retourna +du ct du secrtaire, qui, jusque-l, n'avait paru faire aucune +attention lui: + +--A propos, monsieur, lui dit-il en franais, auriez-vous quelques +commissions pour Naples; j'y accompagne madame N..., je m'en chargerais +avec plaisir. + +Le secrtaire regarda avec tonnement cet trange monsieur qui, sans +tre connu de lui, venait ainsi brle-pourpoint lui faire de pareilles +offres de services. + +--Mais non, monsieur, lui rpondit-il, d'un ton qui voulait dire en mme +temps: Voil un plaisant original! + +--Oh! vous pourriez m'en charger sans crainte, reprit le gros homme, en +mettant la main sur le bouton de la porte, vous avez peut-tre entendu +parler de moi en France; je suis monsieur Rossini... un ancien +compositeur de musique. + +Le secrtaire se leva pour le saluer et s'excuser; mais Rossini avait +dj ferm la porte sur lui, et il se sauvait en riant. + +Esprons que tout ancien compositeur de musique qu'il se dit, Rossini +n'aura pas consacr exclusivement ses loisirs la pche et aux bons +mots, et qu'un jour viendra o il y aura encore une page glorieuse +ajouter cette biographie. + + + + +LISTE CHRONOLOGIQUE + +DES COMPOSITIONS DE ROSSINI + +(Cette liste complte celle qu'a donne Stendhal, page 237.) + + 1. _Il pianto d'Armonia_, cantate, 1808. + 2. Symphonie grand orchestre, 1809. + 3. Quatuor pour deux violons, alto et basse, 1809. + 4. _La Cambiale di matrimonio_, opra, 1810. + 5. _L'Equivoco stravagante_, opra, 1811. + 6. _Didone abbandonata_, cantate, 1811. + 7. _Demetrio e Polibio_, opra, 1811. + 8. _L'Inganno felice_, opra, 1812. + 9. _Ciro in Babilonia_, opra, 1812. + 10. _La Scala di seta_, opra, 1812. + 11. _La Pietra del paragone_, opra, 1812. + 12. _L'Occasione fa il ladro_, opra, 1812. + 13. _Il Figlio per azzardo_, opra, 1813. + 14. _Tancredi_, opra, 1813. + 15. _L'Italiana in Algeri_, opra, 1813. + 16. _L'Aureliano in Palmira_, opra, 1814. + 17. _Egle e Irene_, cantate indite, 1814. + 18. _Il Turco in Italia_, opra, 1814. + 19. _Elisabetta_, opra, 1815. + 20. _Torvaldo e Dorlisca_, opra, 1816. + 21. _Il Barbiere di Siviglia_, opra, 1816. + 22. _La Gazetta_, opra, 1816. + 23. _Otello_, opra, 1816. + 24. _Teti e Peleo_, Cantate, 1816. + 25. _Cenerentola_, opra, 1817. + 26. _La Gazza ladra_, opra, 1817. + 27. _Armide_, opra, 1817. + 28. _Adelade di Borgogna_, opra, 1818. + 29. _Mos_, opra, 1818. + 30. _Ricciardo e Zorade_, opra, 1818. + 31. _Ermione_, opra, 1819. + 32. _Edoardo e Cristina_, opra, 1819. + 33. _La Donna del lago_, opra, 1819. + 34. Cantate pour la fte du roi de Naples, 1819. + 35. _Bianca e Faliero_, opra, 1820. + 36. _Maometto II_, opra, 1820. + 37. Cantate pour l'empereur d'Autriche, 1820. + 38. _Metilde di Shabran_, opra, 1821. + 39. _La Riconoscenza_, cantate, 1821. + 40. _Zelmira_, opra, 1822. + 41. _Il Vero omaggio_, cantate, 1822. + 42. _Semiramide_, opra, 1823. + 43. _Sigismundo_, opra, 1823. + 44. _Il Viaggio a Reims_, opra, 1825. + 45. _Le Sige de Corinthe_, opra, 1826. + 46. _Mose_, opra, 1827. + 47. _Le comte Ory_, opra, 1828. + 48. _Guillaume Tell_, opra, 1829. + 49. Une messe, 1832. + 50. _Les Soires musicales_, douze morceaux de chant, 1840. + 51. Quatre ariettes italiennes, 1841. + 52. _Stabat mater_, 1842. + 53. _La Foi, l'Esprance et la Charit_, trois choeurs, 1843. + 54. _Robert Bruce_, opra, 1846. + 55. Stances Pie IX, 1847. + + + + +APPENDICE + +NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MOZART[173] + + +Les Italiens se moquent beaucoup des Allemands; ils les trouvent +stupides, et en font cent contes plaisants. J'offensais le patriotisme +d'antichambre et me faisais des ennemis, lorsque je leur disais: +qu'avez-vous produit dans le XVIIIe sicle d'gal Mozart, +Frdric le Grand et Catherine? + +Wolfgang Mozart, celui des hommes chez qui la prsence du gnie a t le +moins voile par les intrts prosaques de la vie, naquit Salzbourg, +jolie petite ville situe au milieu des montagnes pittoresques et +couvertes de forts, qui forment au nord le revers des Alpes d'Italie. +Il fut un enfant clbre; ds l'ge de six ans, son pre le promenait en +Europe pour tirer parti de son habilit tonnante sur le piano. + +Mozart vcut Munich, o il se maria, et Vienne, o il fut toujours +fort mal pay par Joseph II qui affectait de prfrer la musique +italienne. + +Il nous reste de Mozart neuf opras avec des paroles italiennes: + +_La Finta semplice._ + +_Mitridate_, Milan, 1770. + +_Lucio Silla_, Milan, 1773. + +Ce sont deux ouvrages probablement mdiocres et savants pour l'anne +1773. Mozart, l'ge de dix-sept ans, aurait-il os s'carter du style + la mode? C'et t l'infaillible moyen de se faire siffler par les +amateurs got _appris_, qui partout forment l'immense majorit et la +majorit bruyante. C'est surtout cause de ces gens-l qu'il serait +utile que, dans les discussions sur les arts, les journaux eussent le +sens commun. + +_La Giardiniera._ + +_Idomeneo._ + +Mozart crivit cet opra Munich en 1781; il tait alors perdument +amoureux. Je ne connais pas assez _Idomne_ pour dire si l'on y trouve +une nuance particulire de tendresse et de mlancolie. + +_Le Nozze di Figaro_, 1787. + +_Don Giovanni_, Prague, 1787. + +Je trouvai Dresde, en 1813, le vieux bouffe Bassi, pour lequel avaient +t crits, vingt-six ans auparavant, les rles de Don Juan et du Comte +dans les _Nozze di Figaro_. On se moquerait de moi si je parlais de la +curiosit respectueuse avec laquelle je cherchais faire parler ce bon +vieillard. M. Mozart, me rpondait-il, (quel plaisir d'entendre dire M. +Mozart!) M. Mozart tait un homme extrmement original, fort distrait, +et qui ne manquait pas de fiert; il avait beaucoup de succs auprs des +dames, quoiqu'il ft de petite taille; mais il possdait une figure fort +singulire et des yeux qui jetaient un sort sur les femmes. A ce propos +M. Bassi me raconta trois ou quatre petites anecdotes que je ne placerai +pas ici. + +_Cosi fan tutte, opera buffa._ + +L'_air la mia Doralice_ du tnor est rempli de grce; cela est bien +autrement touchant que les plus jolies choses de Paisiello; le _finale_ +surtout est dlicieux cause d'une certaine langueur voluptueuse qui +forme le vrai caractre du style de Mozart, quand il n'est pas fort et +terrible. C'est cause de ces deux qualits runies, le terrible et la +volupt tendre que Mozart est si singulier parmi les artistes; +Michel-Ange n'est que terrible, le Corrge n'est que tendre[174]. + +_La Clemenza di Tito_, 1792. + +Je ne sais si c'est cause du got affich par Joseph II, mais Mozart, + la fin de sa carrire, s'italianisait d'une manire sensible. Il y a +une distance immense de _Don Juan_ la _Clemenza_. + +Mozart a laiss trois opras allemands: + +_L'Enlvement au Srail_, 1782. _Le Directeur de Troupe_, et le +chef-d'oeuvre intitul: + +_La Flte enchante_, 1792. + +Le pome a ce degr de charmante extravagance et de singularit piquante +qui prpare un triomphe facile aux littrateurs franais, mais que nous +avons dit si souvent tre favorable aux effets de la musique. Cet art se +charge d'ennoblir et de singulariser mme les extravagances d'un gnie +vulgaire. + +Mozart a laiss un nombre presque infini de chansons, de scne +dtaches, de symphonies, et plusieurs messes, dont la plus clbre est +celle de _Requiem_, qu'il fit dans la persuasion qu'il travaillait pour +ses propres funrailles, pressentiment qui fut accompli; il crut que +l'ange de la mort, cach sous la figure d'un vieillard, lui tait venu +commander cet ouvrage. + +Mozart a su tirer un parti singulier des instruments vent qui vont si +bien la mlancolie du Nord. Un petit morceau d'une symphonie de +Mozart, orn par deux pages de phrases accessoires et explicatives, fera +toujours une ouverture admirable pour tout opra moderne. N le 27 +janvier 1756 Mozart cessa de vivre Vienne le 5 dcembre 1792 +trente-six ans. Si Mozart et vcu en France, il n'y et jamais eu de +rputation, il tait trop simple. + +Les potiques ne sont d'aucune utilit directe aux artistes qui doivent +bien se garder de les lire; il faut d'abord qu'elles agissent sur le +public. Par exemple, s'il y avait en France une bonne thorie de la +sculpture, le public ne supporterait pas une statue de Louis XIV en +perruque et les jambes nues. + + + + +TABLE DU SECOND VOLUME + + +CHAP. XX. _La Cenerentola_ 1 + + La musique est incapable de parler vite 3 + La mlodie ne peut pas peindre demi 4 + Charmant duetto entre le prince et son + valet de chambre 12 + Moeurs de Rome compares celles de + Paris 14 + Le bouffe de Paccini 16 + Le rire banni de France 21 + Le beau idal en musique varie comme + les climats 23 + Trois opras de Rossini termins par un + grand air de la _prima donna_ 25 + +CHAP. XXI. _Velluti_ 28 + + Comparaison de Martin et de Velluti 33 + +CHAP. XXII. _La Gazza ladra_ 34 + + Son immense succs 37 + De l'ouverture de _la Gazza ladra_ 38 + Analyse musicale de cette pice 40 + +CHAP. XXIII. Suite de _la Gazza ladra_, second + acte 61 + + De l'orchestre de Louvois 75 + La plupart des mouvements de Rossini + changs par le chef d'orchestre de + Louvois 75 + +CHAP. XXIV. De l'admiration en France, + ou du grand Opra 77 + + Changements moraux et politiques en + France, de 1765 1823 78 + Napolon matre absolu de la vrit 82 + Bon mot de Tortoni 84 + +CHAP. XXV. Les deux amateurs 89 + +CHAP. XXVI. _Mos_ 97 + + Analyse musicale de cet opra 101 + Effet prodigieux de la prire _Dal tuo + stellato soglio_ 107 + Comparaison de Rossini avec Gothe 111 + +CHAP. XXVII. De la rvolution opre dans + le chant par Rossini 113 + + Comparaison entre Napolon et Sylla 114 + Canova et le Sauvage, anecdote 118 + +CHAP. XXVIII. Considrations gnrales 122 + + Histoire de Rossini par rapport au chant 122 + +CHAP. XXIX. Rvolution dans le systme + de Rossini 127 + + Rossini bon chanteur 128 + Seconde manire de Rossini 134 + +CHAP. XXX. Talent surann en 1840 135 + +CHAP. XXXI. Rossini se rpte-t-il plus + qu'un autre? Dtails de chant 138 + + Dfaut du public de Louvois; obstacles + son bon got 139 + +CHAP. XXXII. Dtails de la rvolution opre + par Rossini 144 + + Paganini, le premier violon de l'Italie 149 + +CHAP. XXXIII. Excuses. Originalit des voix + effaces par Rossini 151 + +CHAP. XXXIV. Qualits de la voix 166 + +CHAP. XXXV. Madame Pasta 171 + + Anecdote qui peint l'me de cette admirable + cantatrice 191 + Lettres de Napolon peignant l'amour le + plus passionn 193 + +CHAP. XXXVI. _La Donna del Lago_ 194 + + Gasconisme de Rossini 197 + +CHAP. XXXVII. De huit opras de Rossini 200 + + _Adelade Borgogna_ 200 + _Armida_ 200 + _Ricciardo e Zoraide_ 201 + _L'Ermione_ 202 + _Maometto Secondo_ 202 + _Metilde di Sabran_ 202 + _Zelmira_ 203 + _Semiramide_ 203 + +CHAP. XXXVIII. _Bianca e Faliero_ 206 + +CHAP. XXXIX. _Odoardo e Cristina_ 209 + + Projet d'une liste de tous les morceaux + rellement diffrents, des opras de + Rossini, des morceaux btis sur la + mme ide, avec l'indication du duetto + ou de l'air o elle est prsente avec + le plus de bonheur 213 + +CHAP. XL. Du style de Rossini 215 + +CHAP. XLI. Opinion de Rossini sur quelques + grands matres ses contemporains.--Caractre + de Rossini 221 + +CHAP. XLII. Anecdotes 228 + + Paresse de Rossini 228 + Dernier mot 235 + + LISTE CHRONOLOGIQUE des OEuvres de + Gioacchino Rossini, n Pesaro le 29 + fvrier 1792 237 + +CHAP. XLIII. Utopie du Thtre-Italien de + Paris 248 + + Recettes de ce thtre 249 + Dpenses approximatives de ce thtre 250 + Budget de l'opra Italien de Londres 250 + Projet de donner l'Opra-Buffa l'entreprise, + avec une commission de surveillance 252 + Notes fournies par un ancien administrateur + des thtres 253 + Comparaison entre les peintres de dcorations + italiennes et les peintres franais, + diffrence norme entre les prix 253 + Commission administrative des thtres + de Turin, Florence, Londres, Milan 254 + Projet d'une classe de chant italien au + Conservatoire, Pellegrini ou Zuchelli + professeur, et de mettre quatre pairs + de France riches la tte de cette cole 256 + Il serait bon de donner deux reprsentations + par mois au grand Opra 257 + On devrait engager Rossini pour deux ans + Paris 259 + Sujets que l'on devrait engager 260 + +CHAP. XLIV. Du matriel des thtres en + Italie 261 + + Dsignation d'une place superbe pour + construire Paris une salle de spectacle + l'instar de celle de Moscou 262 + Des thtres dits de _cartello_ et leur + classement 264 + Vigan, ses ballets admirables 271 + On devrait appliquer au Thtre-Franais + l'usage de donner, comme en Italie, des + pices nouvelles des poques + dtermines 274 + Des dcorations 276 + +CHAP. XLV. De _San-Carlo_ et de l'tat moral + de Naples, patrie de la musique 279 + +CHAP. XLVI. Des gens du Nord, par rapport + la musique 293 + + Des Allemands 294 + Des Anglais 296 + Des cossais 297 + +NOTE des diteurs pour servir de complment + la _Vie de Rossini_ 313 + +LISTE chronologique et complte de toutes + les compositions de Rossini 329 + +APPENDICE. NOTICE sur la vie et les ouvrages + de Mozart 332 + + +FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME + + + ACHEV D'IMPRIMER LE 4 JANVIER 1920 + SUR LES PRESSES + DE L'IMPRIMERIE ALENONNAISE + F. GRISARD, _Administrateur_ + 11, RUE DES MARCHERIES, 11 + ALENON (ORNE) + + +NOTES: + +[1] Ce qu'une lettre crire une femme d'esprit que l'on aime un peu +est l'gard de la simple conversation, la sculpture l'est l'gard de +la peinture. Dans les deux genres, la grande difficult est de ne pas +marquer trop ce qui ne mrite que d'tre indiqu. + +[2] On se souvient de la cavatine d'_Otello_: le chant triomphe, et +l'accompagnement dit Othello: Tu mourras. + +[3] _Le Faux Pourceaugnac, le Comdien d'Etampes_, les _Mmoires d'un +colonel de hussards,_ etc., le _Deceiver deceived_ de Drury-Lane, etc. +L'_high life_ dans toute l'Europe ne vit que de vanit. C'est pour cela +peut-tre que cette classe, la seule qui cultive la musique hors de +l'Italie, a le coeur si anti-musical, et qu'en revanche elle a tant de +got pour les livres franais. + +Les _Contes moraux_ de Marmontel sont le sublime de l'esprit et de la +dlicatesse pour un grand seigneur de Ptersbourg. (_De la Russie_, par +Passovant et Clarke.) + +[4] dition de 1854: Le prince dguis avec Cenerentola. N. D. L. E. + +[5] Lorsque je cite hardiment un mauvais vers d'un libretto italien au +public le plus difficile de l'Europe, on sent bien que mon unique +prtention ne peut tre que de rappeler la _cantilena_ et +l'accompagnement que Rossini a faits sur ce vers. Comment obtenir un tel +rsultat d'un lecteur qui depuis six mois n'est pas all aux Bouffes? Je +rcuse donc tout lecteur qui, dans les six mois qui ont prcd la +lecture de cette note, n'est pas all Louvois au moins dix fois, et +n'a pas lu depuis deux ans un livre de discussion srieuse sur les +principes des Beaux-Arts, par exemple l'ouvrage de M. l'abb Dubos sur +_la posie et la Peinture_, ou les _Principes du Got_ de Paine Knight, +ou le _Trait du Beau_ d'Alison, ou quelque trait allemand sur ce que +nos voisins appellent l'esthtique. + +[6] Empoisonnement de l'honnte Ganganelli, qui, plac une fentre de +son palais de Montecavallo claire par le soleil, s'amusait blouir +les passants avec la rverbration d'un miroir. Singulier effet du +poison jsuitique! + +[7] Ces moeurs sont peintes admirablement et avec une navet singulire +dans les seize comdies de Gherardo de'Rossi. A l'exception des grandes +inconvenances sociales, telles que l'incendie par vengeance, +l'empoisonnement et autres vnements trop forts pour la comdie, et +dont la peinture, comme chose possible dans les tats de Sa Saintet, +aurait pu compromettre la tranquillit de M. de'Rossi, qui est banquier + Rome, tout y est. Ces comdies et les _Confessions de Carlo Gozzi_ +sont les pices justificatives de tout ce qu'on avance ici sur ce pays +singulier, qui, au milieu de la _scheresse_ moderne, produit encore des +Canova, des Vigan, des Rossini, tandis que nous n'avons, quelques +expressions prs, que des charlatans plus ou moins adroits courir la +pension. + +[8] Tenez le prince en gaiet, moi je vais la cave.--On dit en +Italie, d'une voix qui ne se fait pas entendre: _Canta in cantina_. + +[9] Je crois dj voir tel de mes voisins qui me prend part dans un +coin, et me dit: Monsieur le baron, daigneriez-vous prsenter ce placet + votre royale fille? _Voil pour prendre le chocolat_; et l'instant +une quadruple me tombe dans la main. Je rponds: Ce n'est pas le crdit +qui me manque, mais votre quadruple est-elle de poids? + +Telles sont les moeurs de la malheureuse Rome, telles sont les +plaisanteries qui n'y sont pas siffles! telle est la manire de traiter +les affaires dans les tats du pape! A Paris, nous avons plus de +dlicatesse. Deux jeunes gens qui taisaient de grandes et bonnes +affaires avec le ministre de la ***, pensrent qu'ils pourraient doubler +la quantit des bordereaux fictifs qu'ils prsentaient tous les mois +la signature, s'ils parvenaient faire un cadeau agrable au citoyen +ministre. Aprs avoir couru quelque temps les environs de Paris, ils +trouvrent enfin un chteau fort agrable, au milieu d'une jolie terre, +non loin de Mon..... Nos jeunes gens achtent la terre, et font arranger +le chteau dans le got le plus moderne et avec toute l'lgance +possible. Quand toutes les rparations furent acheves, les parquets +cirs, les pendules montes, l'un des fournisseurs dit son ami: +Jouissons huit jours de notre chteau avant de le donner au ministre, le +rsultat de cette ide lumineuse fut la prsence de vingt jolies femmes +et de leurs amis, de grands dners tous les jours, des bals tous les +soirs. Enfin le terme fatal arrive; l'un des amis prend tristement les +clefs du chteau et va les prsenter au citoyen ministre. Le chteau +sera humide. Telles sont les seules paroles du ministre en recevant le +cadeau.--Impossible citoyen ministre, nous avons pris la prcaution de +l'habiter huit jours avant de vous l'offrir. Et avec quelles gens +l'avez-vous habit?--Ma foi, avec des htes fort aimables, avec nos +amis ordinaires.--C'est--dire, reprend le ministre en fronant le +sourcil, que vous avez os introduire des femmes suspectes dans mon +chteau; je vous trouve, je l'avoue, d'une rare impertinence. Allez, +citoyen, et l'avenir sachez garder plus de respect pour un ministre. +A ces mots, le fournisseur s'clipse et le citoyen ministre demande ses +chevaux pour aller sa terre. + +[10] 1 Ft-elle cache dans le sein de Jupiter. On voit que la +mythologie est la providence des mauvais potes, en Italie comme en +France. + +[11] Nous avons rduit nos meilleurs acteurs comiques Samson et Monrose, + n'tre que des gens qui nous rptent un bon conte _que nous savons_. +Notre sourcilleuse pruderie ne veut rien d'imprvu. Le seul Potier a +peut-tre le privilge de nous faire rire _sans consquence_. C'est que +nous pouvons mpriser son genre notre aise. + +[12] Je m'attends bien que, si les littrateurs franais lisent cette +page, ils vont s'crier en colre: Mais nous rions beaucoup! Il n'y a +mme que le Franais en Europe qui sache rire! + +[13] le prince de Darmstadt rappelle les beaux jours de l'empereur +Charles VI, qui passait pour le premier contre-pointiste de ses tats. +Ce prince, ami des arts, ne manque pas une rptition de son Opra, et +bat la mesure dans sa loge; il a donn son ordre tous les musiciens de +son orchestre, qui est excellent. + +[14] L'un des cent opras de Joseph Mosca. + +[15] En septembre 1823, Velluti chante Livourne l'opra de Morlacchi, +intitul _Tebaldo e Isolina_, o se trouve la clbre romance. + +[16] Cette _stagione_ commence le 10 avril; la _stagione_ du carnaval, +le 26 dcembre, seconde fte de Nol; et celle de l'automne, le 15 aot. + +[17] Voir les dissertations imprimes Berlin sur cette ouverture en +1819. + +[18] Ce commencement du premier acte a le caractre des Posies de +Crabbe, quelquefois l'nergie des Ballades de Burns. + +[19] C'est le mme principe que pour les tableaux du Corrge et les +marbres antiques. Il y a une description du _beau_ qui convient tous +les arts, depuis un duetto bouffe jusqu' l'architecture de l'intrieur +d'une prison. Des pilastres grecs dans une prison consolent. + +[20] Si l'on supprime une mesure de la premire phrase que chante +Ninette, on sent qu'il manque quelque chose; ce qui n'a gure lieu chez +Rossini que dans les mouvements de valse, du moins dans les opras de sa +_seconde manire_. + +[21] Opra clbre en France il y a vingt ans; c'est le sujet si beau +d'une fille-mre, abandonne par son amant. Comparez l'air de Rossini +avec _la Famille suisse de Weigell_, chef-d'oeuvre de simplicit +allemande qui parut trop simple au public de Milan en 1819. + +[22] Je vois les juifs de Pologne comme les voleurs d'un autre genre de +_Fondi_, au royaume de Naples; la faute, l'unique faute est aux +gouvernements dont l'imprvoyance _cre_ de tels tres. Les juifs +franais, depuis Napolon, sont comme les autres citoyens, seulement un +peu plus avares. + +[23] Malheureux! s'crie le capitaine, et il se jette sur moi l'pe +la main. + +[24] _Magis sine vitiis quam cum virtutibus_. Un talent calcul pour les +Parisiens de 1810, c'tait celui de madame Barilli. Le public de Louvois +a fait depuis des progrs immenses, ce qui ne veut point dire que +l'excellente Barilli n'et encore aujourd'hui un fort beau succs. +Quatre ou cinq cents personnes de Paris ont fait l'ducation de leur +oreille, et sont d'aussi bons juges que les dix mille spectateurs qui +frquentent les thtres de San-Carlo ou de la Scala. + +[25] Plus pompeux que touchant. Le style de Paul Vronse ou de Buffon. +Ce style est le _sublime_ des coeurs froids. Il fait beaucoup d'effet en +province. + +L'harmonie du commencement de ce duetto rappelle l'introduction du +_Barbier_. On adresse le mme reproche quelques parties du _finale_ du +premier acte. Il y a des ressemblances entre l'air _Mi manca la voce_ de +_Mos_ et le quintetto + + Un Padre, una figlia. + +On dit que le morceau qui suit la condamnation de Ninetto rappelle un +choeur de la Vestale: _Dtachez ces bandeaux_. + +[26] Il ne fallait pas faire un soldat franais si tremblant _en +paroles_. L'auteur du Libretto n'a pas song la vanit du pays o il +place la scne de son ouvrage; il a peint un malheureux avec vrit. +Voil la grossiret que les connaisseurs franais reprochent aux +personnages du Guerchin. + +[27] Nous voici seuls: amour seconde ma flamme et mes voeux. Belle +Ninette, si vous n'tes pas barbare, daignez m'accorder une place dans +votre coeur. + +[28] Voir les admirables Mmoires de mistress Hutchinson, et les procs +de Sidney et de tant d'autres. Voir certains dtails de procs criminels +dans Voltaire. Voir.... + +[29] Il Podest--Ora mia, son contento, Ah! sei giunto, felice +momento, Lo spavento piegar la far. + +[30] Si l'on attaque les bases de mon raisonnement, je pourrai publier +quelques anecdotes dont je me borne maintenant donner la morale; et +tout cela se passait sous le ministre modr de M. le cardinal +Consalvi. Voir Laorens: _Tableau de Rome_; Simond, Gorani. + +[31] Le caractre du podestat a t peint avec esprit et nergie par +Duclos, dans le roman de la _Baronne de Luz_. Le juge libertin de Duclos +s'appelle Thuring; celui de la _Gazza ladra_ doit tre jou avec une +teinte de bouffonnerie charge, qu'aucun chanteur italien n'ose hasarder +devant un public svre et hautain, qui n'entend pas la plaisanterie. Il +faut faire ressortir la qualit de goguenard. + +[32] Le plaisir _dramatique_ ne se voit plus que chez le peuple, la +Porte-Saint-Martin, la Gaiet, etc. + +[33] Exemple frappant du dfaut de Rossini dans sa _seconde manire_; il +crit un air avec les _agrments_ que son chanteur excute avec +facilit. + +[34] Artifice frquent chez Rossini, et au moyen duquel +l'accompagnement, quoique fort surcharg, ne couvre pas la voix. Mozart +n'a pas su viter cet inconvnient en mille endroits, et, par exemple, +dans l'air: _Batti, batti, o bel Mazetto_ de _Don Juan_. + +[35] Les gens communs sont accessibles cette passion. Voir les phrases +de Bossuet. En 1520 pour un homme qui gotait Raphal, il y en avait +cent qui Michel-Ange faisait peur. Canova n'et joui d'aucun succs en +1520. + +[36] Faites tomber ma tte, je suis votre prisonnier; mais ne vous +couvrez pas du sang d'une pauvre jeune fille qui ne sait pas mme se +dfendre. + +Paroles fort belles, sans doute; mais il fallait dire: C'est moi qui ai +donn un couvert vendre ma fille; faites rechercher ce couvert, etc. +On dira que j'attaque un pauvre libretto italien en vrai littrateur +franais. Ces messieurs attaquent les _paroles_ d'un libretto; voyez la +grande colre du _Miroir_ contre le cra, cra du Taddeo de l'_Italiana in +Algeri_. Pour moi, je m'attaque aux _situations_ fausses; les paroles +d'un libretto sont toujours fort bien mes yeux, je ne les coute pas. +J'ai lu celles de la _Gazza_ pour la premire fois, en crivant la +prsente notice, dans laquelle j'ai le malheur de ne pouvoir rappeler +les chants de Rossini qu' l'aide des paroles qui les accompagnent. On +et trouv ridicule de mettre, au lieu des paroles, une ligne de musique +en note au bas de la page, pour nommer un air. + +Depuis le milieu du premier acte de la _Gazza_, tout est tristesse et +dsespoir; et, pour faire varit, nous avons de l'_horreur_; le +podestat dans la prison faisant des propositions Ninette. Dans un +sujet peu prs semblable (_le Dserteur_), Sedaine vita toutes ces +sensations noires par la jolie cration du caractre de Montauciel, +l'une des choses les plus difficiles que l'art dramatique ait os +excuter en France. Rossini tait digne de trouver un Sedaine. Si ce +maon ft n avec deux cents louis de rente, la littrature franaise +compterait un homme de gnie de plus. + +La protection d'un ministre pouvait rparer les torts du hasard; il +fallait payer Sedaine chacun de ses opras six mille francs. Il eut, +au contraire, grand'peine tre de l'Acadmie Franaise. Rien de plus +inutile pour les arts que la protection des sots riches et +l'tablissement des acadmies; Marmontel et La Harpe taient les +personnages les plus marquants de cette Acadmie qui eut de la peine +admettre Sedaine; jugez des autres. + +[37] Voil le secret de la rpugnance des romantiques pour les vers +alexandrins dans la tragdie; chaque instant le vers de Racine altre +un peu la vrit _simple_ et _une_ de la parole de l'homme passionn. +Cent cinquante annes d'tudes philosophiques nous ont appris quelle est +cette parole. Racine altre pour orner; les moeurs de 1670 lui +demandaient cette preuve de talent que repoussent celles de 1823. Nous +voulons des tableaux beaucoup plus prs de la nature. _Guillaume Tell_ +de Schiller, traduit en prose, nous fait plus de plaisir qu'_Iphignie +en Aulide_. + +[38] Conduisez l'un en prison, et l'autre au supplice. + +[39] Prison de l'historien Giannone. + +[40] Dans trente ans, l'on demandera aux peintres de dcorations de +vouloir bien supprimer la quantit de petits dtails spirituels dont ils +se croient obligs de charger leurs toiles. Peut-tre alors aurons-nous +chang beaucoup de vanit contre un peu d'orgueil. Nous prenons, sans +honte, du _caf_, quoiqu'il ne vienne pas en France; pourquoi +n'appellerions-nous pas de Milan MM. Sanquirico, Tranquillo ou leurs +successeurs? + +[41] On dit que le motif de l'air de la cloche est pris dans _Otello_. + +[42] L'_honneur national!_ grand argument musical du _Miroir_ +d'aujourd'hui, comme des ennemis de Rousseau en 1765; c'est tout +bonnement l'art d'en appeler aux _passions_ des gens trop _occups_ pour +avoir une opinion. + +[43] Il y a quelque temps que, dans _Tancrde_, l'orchestre de Louvois +excuta sans difficult, et sur le simple avertissement de son chef, le +duetto _Ah! se de'mali miei_, un demi-ton plus haut que la note crite; +il est on ut, on le chante en _re_. En 1765, le btonnier de l'Opra +criait: _Messieurs, attention au dmanch!_ + +[44] Le lendemain du 18 brumaire, deux mille gens riches avaient intrt + le louer. + +[45] Ce sont les classes infrieures de la socit et les provinciaux +nouvellement dbarqus, admirateurs ns de tout ce qui _cote bien +cher_, qui garnissent les banquettes du grand Opra. Ajoutez-y dans les +loges quelques Anglais arrivant de leurs terres, et au balcon quelques +gens de plaisir qui viennent admirer les danseuses; voil, avec les six +cent mille francs du gouvernement, ce qui soutient l'Opra. Le premier +ministre de bon sens mettra les Italiens rue Le Peletier, vers l'an +1830. + +[46] _Nous n'aurions personne si nous agrandissions notre thtre;_ +voil ce que tout le monde rpte quand on reprsente qu'on est au +supplice dans les loges, et que les deux maisons voisines appartenant +l'administration, l'on pourrait changer les corridors actuels en loges +_l'italienne_, et faire d'autres corridors latraux. + +[47] Voir _la Renomme_ des premiers jours de septembre 1819, autant que +je puis m'en souvenir, et les autres journaux. + +[48] Voir ci-aprs les chapitres relatifs au _chant_ tel qu'il tait en +1770 et tel qu'il est aujourd'hui, chapitres dont j'ai recueilli les +ides dans les conversations dont je viens de parler. + +[49] Par respect pour la Bible, l'on n'a pas os donner _Mose_ +Londres, au thtre du Roi (l'Opra-Italien). On a fait de la musique de +_Mose_ un _Pierre l'Ermite_, 1823. Cet essai me plat; j'espre qu'on +fera des _libretti_ passables pour quatre ou cinq opras de Rossini dont +les situations actuelles sont tellement absurdes qu'elles rebutent +l'imagination. On trouverait difficilement une page dans les trente +journaux littraires d'Angleterre qui ne soit sanctifie par quelque +allusion la Bible. Que dirai-je de M. Irving? un tel tre est +impossible en France, mme Toulouse. + +[50] Abondance d'ides en rptant vingt-six fois de suite le mme +chant! Excellente critique. + +[51] Nous sommes accoutums voir les montagnes _faire ombre_ sur le +ciel; premire scne de _Don Juan_, la reprise de septembre 1823. + +[52] C'est ainsi qu'il faut excuter cet opra; le miracle doit s'oprer +durant la prire, un signe de Mose qui se tourne vers la mer. + +[53] Les passions et les amours vulgaires qui remplissent chaque anne +des centaines de romans nouveaux, sont ce qu'il faut la musique; elle +se charge, proportion du gnie du maestro, de leur ter l'air vulgaire +et de les lever au sublime. Le superbe pome _Job, le Lvite +d'Ephram_, l'pisode de _Ruth_, sont faciles arranger en _opera +seria_. Je ne parle pas, par respect, de la mort de Jsus, l'un des plus +beaux sujets que l'on puisse prsenter aux peuples modernes. L'auteur a +essay une tragdie intitule: _la Passion de Jsus_. + +[54] Du solo de clarinette si touchant et si noble dans l'ouverture +d'_Otello_, Rossini a fait un air pour _Osiride_. + +[55] Je demande pardon au lecteur d'avoir conserv plusieurs mots +italiens; je ne trouve pas en France d'usages correspondants, et toute +traduction et t fort inexacte. + +[56] Je cde la tentation de placer ici quelques traits de ces +conversations, si intressantes pour moi, que je rencontrais quelquefois + Naples. Si l'on trouve quelques ides agrables ou utiles dans les +chapitres suivants, elles appartiennent en entier M. le chevalier de +Micheroux, ancien ministre Dresde. Je dois cet amateur clair des +notes pleines de bont sur plusieurs erreurs o j'tais tomb dans les +autres parties de cette biographie. La musique ne laisse pas de traces +en Italie; les articles de journaux sont des hymnes ou des philippiques, +et, du reste, prsentent rarement quelque chose de positif. Cet +ouvrage-ci tant compos d'un grand nombre de petits faits, doit +contenir bien des erreurs. Il y a telle date d'une premire +reprsentation qui m'a cot la peine d'crire vingt lettres, et encore +ne suis-je pas trop sr de l'poque que j'ai adopte. + +[57] Les gens qui viennent d'applaudir durant quatre-vingts +reprsentations de suite les insolences de Sylla envers les Romains, +c'est--dire les mpris de Napolon pour le peuple franais. + +[58] Davide le pre, qui fut un chanteur aussi clbre que son fils, +reproche vivement celui-ci de ne pas mettre assez de _douceur_ dans +son chant, et de trop sacrifier l'agilit; un jour, ce propos, il a +voulu le battre. J'ai vu Davide le pre chanter au thtre de Lodi en +1820; il avait, disait-on, soixante-dix ans. Il habite Bergame, ainsi +que le bon Mayer, l'auteur de _Ginevra di Scozia_. + +[59] Les peuples entre la Meuse et la Loire sentent fort peu la musique; +le sentiment pour cet art renat dj vers Toulouse comme dans les +environs de Cologne. + +[60] C'est par le _mouvement_ que la musique lve l'me jusqu'aux +sentiments les plus dlicats, et parvient les rendre sensibles des +yeux souvent assez grossiers. Un gros millionnaire, mu, arrive sentir +un instant comme un homme d'esprit. + +C'est par l'_immobilit_ que la sculpture parvient faire concevoir ce +mme sentiment dlicat. Rossini avait promis, un soir qu'il tait +sensible, de traduire par un beau duetto ce groupe sublime de Vnus et +Adonis que nous admirions la lueur d'une torche. Je me souviens que le +marquis Berio le fit jurer par les mnes de Pergolse. + +J'oserai peut-tre imprimer un jour un trait sur le beau idal dans +tous les arts. C'est un ouvrage de deux cents pages, assez +inintelligible, et surtout manquant tout fait de transitions comme le +prsent chapitre. + +[61] Voir les singuliers raisonnements du _Journal des Dbats_ +d'aujourd'hui (18 septembre 1823). Un homme qui ne sent pas les +beaux-arts ne peut jamais arriver, par le raisonnement, qu' la thorie +du rcitatif; le _chant_ lui chappe; une me sche ne le sent pas, et +le raisonnement ne peut y conduire. + +[62] Les compositeurs siffls sont les ennemis les plus dangereux de la +musique. Les vrais juges en France sont, avant tout, les jeunes femmes +de vingt-cinq ans. + +[63] _Mmorial de Sainte-Hlne_, de M. le comte de Las-Cases, tome IV; +rvoltes et enthousiasme de Brescia, de Bergame, de Vrone, etc.; le +tout suivi, en 1799, de treize mois d'une raction froce. Aventures +curieuses des patriotes dports aux Bouches du _Cattaro_, dcrites par +M. Apostoli, de Padoue, dans ses _Lettere Sirmiensi_, 1809. + +[64] _Natum pati et agere fortia_, vers fait pour saint Ignace de +Loyola. + +[65] Plus tard, madame Catalani a chant les variations de Rode; il est +vrai que le ciel a oubli de placer un coeur dans le voisinage de ce +gosier sublime. + +[66] Stendhal, dans tout ce passage, pense en italien, _biscroma_ y veut +dire double croche. N. D. L. E. + +[67] Instrument favori de Rossini. (C'est la petite flte, N. D. L. E.) + +[68] Et les premiers essais de Rossini: _la Cambiale di Matrimonio_, +_l'Equivoco stravagante_, _Ciro in Babilonia_, _la Scala di seta_, +_l'Occasione fa il ladro_, _il Figlio per azzardo_. + +[69] Il avait vingt-deux ans. + +[70] L'opra lui-mme n'eut pas de succs. Velluti avait eu une dispute +avec le clbre Alessandro Rolla, chef de l'orchestre de la Scala, et il +bouda comme un enfant tout le temps des reprsentations de +l'_Aureliano_: il a, dans le fait, tout le caractre d'un enfant, et est +entirement men par un valet de chambre. + +[71] Autant il est agrable d'essayer en franais l'analyse des +mouvements du coeur ou des oprations de l'esprit, autant l'on trouve de +difficults crire sur l'art du chant. Puisque je ne trouve pas de +_mots franais_ pour traduire avec exactitude et clart les noms des +diverses espces de roulades ou d'ornements, je demande la permission de +me servir quelquefois des _mots italiens_. Je suis oblig de sacrifier +la prcision et la clart. + +[72] Rossini a crit pour Naples neuf de ses principaux opras: +_Elisabetta_, _Otello_, _Armida_, _Mos_, _Ricciardo e Zorade_, +_Ermione_, _la Donna del Lago_, _Maometto secondo_, et _Zelmira_; 1815 +1822. + +[73] L'air _di tanti palpiti_ a t chant avec succs, sous nos yeux, +en trois _tons_ diffrents. + +[74] Marchesi changeait chaque soir toutes les _fioriture_ de ses rles. +(Milan, 1794.) + +[75] Pourquoi? C'est un problme que je soumets au savant docteur +Edwards. + +[76] Calculs sur nos besoins _actuels_; cette musique est minemment +_romantique_. + +[77] La Gabrielli ne chantait bien que lorsque son amant tait dans la +salle. On fait cent histoires en Italie de ses caprices incroyables. +Elle tait Romaine. + +[78] Les grands chanteurs ne changeaient pas le motif des airs, ils le +donnaient avec assez de simplicit, puis commenaient broder. Ils +avaient la fin de chaque air vingt mesures pour les _Gorgheggi_ et +autres agrments lgers, et enfin l'air de bravoure comme _pria che +spunti_ dans le _Mariage secret_. Rossini et crit les agrments de cet +air. Il est du genre qu'on appelle Naples _aria di narrazione_. + +[79] Je trouve une difficult presque insurmontable parler du chant en +franais. Voici ce petit passage en italien; Le ombreggiature per le +messe di voce, il cantar di portamento, l'arte di fermare la voce per +farla fluire eguale nel canto legato, l'arte di prender fiato in modo +insensibile e senza troncare il lungo periodo vocale delle arie +antiche. + +[80] Paganini, le premier violon d'Italie et peut-tre du monde, est +dans ce moment un jeune homme de trente-cinq ans, aux yeux noirs et +perants, et la chevelure touffue. Cette me ardente n'est pas arrive + son talent sublime par huit ans de patience et de conservatoire, mais +par une erreur de l'amour qui, dit-on, le fit jeter en prison pour de +longues annes. Solitaire et abandonn dans une prison qui pouvait finir +par l'chafaud, il ne lui resta dans les fers que son violon. Il apprit + traduire son me par _des sons_; et les longues soires de la +captivit lui donnrent le temps d'tre parfait dans ce langage. Il ne +faut pas entendre Paganini lorsqu'il cherche lutter avec des violons +du Nord dans de grands concertos, mais lorsqu'il joue des caprices, une +soire qu'il est en verve. Je me hte d'ajouter que ces caprices sont +plus _difficiles_ qu'aucun concerto. + +[81] Velluti prpare trois espces d'agrments pour le mme passage; au +moment de l'excution, il emploie celui pour lequel il se sent de la +facilit; au moyen de cette prcaution, ses agrments ne sont jamais +_stentati_ (forcs). + +[82] Je viens de rencontrer un jeune homme de vingt-deux ans, qui a fait +une tragdie reue aux Franais; son grand soin, en me parlant, a t de +se moquer beaucoup du systme tragique dans lequel il a travaill. + +[83] Il me semble qu' Genve l'on fait assez peu de cas de Rousseau; en +revanche, la rputation de ce Voltaire si lger, si moqueur, si +anti-religieux, si anti-Genevois, me semble crotre chaque jour; c'est +qu'aprs tout Voltaire a fini par mourir avec quatre-vingt mille livres +de rente. + +[84] Il ne s'agit pas de la voix particulire pour laquelle Rossini a +not tous les agrments. Mademoiselle Colbrand doit Rossini une partie +de sa gloire. + +[85] On dirait en italien: _Una voce pura o velata, debole o forte, +piena o soltile, stridula o smorzata._ + +[86] Pacchiarotti lui-mme a bien voulu me donner ces ides en me +montrant son joli jardin anglais et sa tour du cardinal Bembo, prs le +_Prato della Valle_, Padoue, 1817. Voir le Voyage intitul _Rome, +Naples et Florence en_ 1817. + +[87] Et bien souvent du premier; Crivelli et Velluti ne voyagent plus +qu'avec l'_Isolina_ de Morlacchi, opra qu'ils donnent partout. + +[88] En Italie on appelle ces chanteurs qui lisent difficilement, +_orecchianti_; la qualit contraire est exprime par le mot +_professore_. On vous dira Florence: _Zuchelli un professore_; ce +qui ne veut nullement dire que Zuchelli donne des leons, mais qu'il +sait fort bien la musique. + +[89] J'ai trouv, en octobre 1822, un opra charmant Varse, ville de +Lombardie aussi grande que Saint-Cloud, et dont les habitants sont +remarquables par une obligeance parfaite envers les trangers. + +[90] Un entrepreneur n'et jamais eu l'audace de donner _les Horaces_ +avec les voix qu'on nous a prsentes. Il faut mettre Louvois en +entreprise comme _la Scala_. + +[91] Quels plaisirs ravissants ne devrions-nous pas Romberg par son +violoncelle, s'il avait l'me passionne de Werther au lieu de l'me +candide et honnte d'un bon bourgeois allemand! Mademoiselle de +_Schauroth_, ge de neuf ans, et pianiste clbre, annonce toute la +folie du gnie. + +[92] Transcrire dans la partition des _Horaces_, les paroles de l'air +clbre: _Quelle pupille tenere_, telles qu'elles sont chantes. + +[93] C'est un tour de force qui fait, a chaque fois, l'tonnement des +dilettanti, que de voir la mme voix chanter un soir Tancrde, et trois +jours aprs Desdemona. + +[94] Je pense que madame Pasta est destine faire la fortune du +compositeur qui fera plir l'toile de Rossini. Elle est sublime dans le +_genre simple_, et c'est par l qu'il faut attaquer la gloire de +l'auteur de _Zelmire_. + +[95] C'est ce qu'elle a prouv en chantant Tancrde et le rle de +_Curiazio_ dans _les Horaces_ de Cimarosa: Romo et Mde. + +[96] La clarinette, par exemple, a deux _registres_. Les sons bas ne +semblent pas de la mme famille que les sons aigus. Je placerai ici un +fait d'histoire naturelle observ Londres cette anne: les sons aigus +de la clarinette et du piano ne troublent nullement les animaux froces, +le lion, le tigre, etc., tandis que les sons bas les font entrer en +fureur sur-le-champ. Il semble que pour l'homme l'effet contraire aurait +lieu. Peut-tre les sons bas ressemblent-ils des rugissements. _Voir_ +les expriences faites au Jardin-des-Plantes vers 1802; on donna un +concert aux lphants. Je ne sais si les naturalistes eurent assez de +bon esprit pour rapporter avec _simplicit_ les rsultats de cet essai, +et pour laisser chapper une si belle occasion de faire de l'loquence. +Ce sont de terribles gens quand ils veulent tre sublimes, et qu'ils +voient une croix de plus au bout d'une phrase sonore. + +[97] Madame Todi chanta Venise en _1795_ ou _1796_, et Paris en +1799. Il y a, comme vous savez, des gens qui soutiennent que la musique +la plus nouvelle est toujours la meilleure, et l'on est bien loin d'tre +d'accord sur l'excellence de la musique des diverses poques du dernier +sicle. Tout le monde pense, au contraire, que de 1730 1780, le chant +a atteint le plus haut degr de perfection; cet art dlicieux n'existait +plus que chez des gens fort gs, la fin du XVIIIe sicle. +Aujourd'hui il y a plusieurs belles voix, et cinq ou six talents pour le +chant: Velluti, madame Pasta, Davide, mademoiselle Pisaroni, madame +Belloc, etc. Leur got est plus sage et plus pur, et peut-tre leur +habilet moins grande que celle des soprani qui florissaient vers 1770. + +[98] Cette _pacatezza_ des gestes et du chant distingue madame Pasta de +toutes les grandes actrices que j'ai vues. + +[99] Le matre chanter de madame Pasta, M. Scappa de Milan, est dans +ce moment Londres, o sa mthode a le plus grand succs. + +[100] Soire du 2 octobre 1823; jamais peut-tre madame Pasta n'a eu +dans son chant des inspirations plus sublimes; j'ai reconnu dans la +_Rosa bianca_ plusieurs agrments de la prire de Desdemona. + +[101] Dans l'amour-passion, on parle souvent un langage qu'on n'entend +pas soi-mme; l'me se rend visible l'me, indpendamment des paroles +employes. Je souponnerais qu'il y a souvent un effet semblable dans le +chant; mais comme en amour le _naturel_ est indispensable, il faut que +la vois excute une chose _invente pour elle_, qui ne la gne pas, et +que l'me du chanteur trouve _dlicieuse_, au moment o il chante. + +[102] Voir _le Corsaire_ du 3 octobre 1823. + +[103] C'est envers de tels artifices de chant que l'imperturbable et +savante rigidit de l'orchestre de Louvois est cruelle. Cet orchestre, +compos de gens cent fois plus habiles que les symphonistes italiens de +1780, et rendu impossibles Pacchiarotti et Marchesi. Il contrariera +tous les grands chanteurs que nous pourrions avoir Paris; et pour peu +que ceux-ci soient intimids par la science trop relle de nos +symphonistes, nous ne verrons jamais la _partie improvise_ du beau +chant. + +[104] Les sots applaudissent quand la majorit applaudit; mais pour tre +transport d'admiration, il faut avoir une me, chose rare. + +[105] Le _beau idal_ dans tous les genres n'a qu'une mesure +_raisonnable_; c'est le degr de notre motion. + +[106] _Voir_ dans le _Mmorial de Sainte-Hlne_, tome IV, un passage +intressant sur madame Grassini. J'ai vu hier douze lettres de l'amour +le plus passionn; elles sont de la main de Napolon, et adresses +Josphine; l'une d'elles est antrieure leur mariage. A propos de la +mort imprvue d'un M. Chauvel, ami intime de Napolon, il y a une +boutade singulire et tout fait digne de Platon ou de Werther sur +l'immortalit de l'me, la mort, etc. Plusieurs de ces lettres si +passionnes sont sur de grand papier officiel portant en tte: _Libert, +galit_. Napolon mprise les victoires, et n'est inquiet que des +rivaux qu'il peut avoir auprs de Josphine. Aime-les si tu veux, lui +dit-il, tu n'en trouveras jamais qui t'adoreront comme moi. Puis il +ajoute: On s'est battu hier et aujourd'hui; je suis plus content de +Beaulieu que des autres, mais je le battrai plate couture. Il est +craindre qu' la mort de M. le comte de B***, ces douze lettres ne +soient vendues l'picier. + +[107] Je trouve plus de difficult vaincue dans Mozart, et un effet plus +clair et plus agrable chez Rossini. + +[108] Erreur, dit M. Prunires. Cet opra a une ouverture. N. D. L. E. + +[109] Tel de mes voisins qui prfre _Mos_ _Tancrde_, aimera mieux +la _Semiramide e sempre bene_; si nous sommes de bonne foi, nous avons +tous deux raison. + +[110] Il existe sans doute des voix de contralto en France; mais, ds +qu'une jeune personne ne peut pas monter au _sol_ ou au _la_, on dit ici +qu'elle n'a pas de voix. Voir un fort bon article de M*** dans les +_Dbats_ de juillet 1823. + +[111] M. Fauriel, crivain du got le plus pur, et, de plus, homme +d'esprit, vient de nous donner une excellente traduction du _Comte de +Carmagnola_ (1823). Que ne donneraient pas les amateurs pour avoir un +_Shakspeare_ traduit de ce style! C'est dans le _Comte de Carmagnola_ +que se trouve la plus belle ode qui ait encore t faite au XIXe +sicle, du moins mon avis: + + I fratelli hanno ucciso i fratelli! + + + +[112] On m'crit de Turin que madame Pasta y a donn. _Odoardo e +Cristina_ avec le plus grand succs (1822). On a plac dans _Odoardo_ +les plus beaux morceaux des opras de Rossini, inconnus Turin. + +[113] Je ne puis tre gai quand j'entends une douce mlodie. + +[114] Surtout dans les opras crits Naples pour mademoiselle +Colbrand. + +[115] Si je cite souvent _le Mariage Secret_, c'est qu'il est au nombre +des trois ou quatre opras parfaitement bien connus des quatre ou cinq +cents dilettanti auxquels je m'adresse. + +[116] En napolitain, le pdant dit la marchande de modes: C'est une +belle ide que tu as l de m'aimer! Tu auras beau courir le monde, que +pourras-tu trouver de comparable moi? Sera-ce en Asie?..... sera-ce en +Amrique? etc. + +[117] Voyage de Sharp et d'Eustace, proclamation de lord Bentinck aux +Gnois; les amiraux Nelson et Caraccioli. Anecdote du cadavre debout sur +la mer. + +[118] S'il convient jamais M. Rossini de contester quelque phrase de +ces chapitres, je la dsavoue par avance; je serais au dsespoir de +manquer de dlicatesse envers l'un des hommes pour qui j'ai le respect +le plus senti. Je n'admets qu'une _noblesse_, celle des talents, ensuite +celle de la haute vertu; les gens qui ont fait de grandes choses ou qui +sont immensment riches peuvent tre admis ensuite. + +[119] Le comique, en Italie, c'est se tromper dans la route du bonheur +que l'on brle d'atteindre, et ce bonheur n'est pas toujours et +uniquement plac dans l'imitation des manires de la haute-socit. + +[120] La musique ne laisse aucun monument en Italie; je me suis vu +souvent dans la ncessit d'crire vingt lettres pour savoir avec +prcision l'poque de la composition d'un opra, et souvent l'on m'a +donn en rponse trois ou quatre dates galement probables. J'ai des +lettres qui me disent que _Ciro_, opra de Rossini, a t reprsent +pour la premire fois en deux villes et en trois annes diffrentes. Par +ces considrations, je prie le lecteur bnvole de pardonner quelques +erreurs de dtail; il fallait beaucoup plus de temps et de patience que +je n'en ai pour lui prsenter une vritable histoire de Rossini, +inattaquable dans toutes ses assertions. Tout ce que je puis esprer, +c'est que les conclusions gnrales que l'auteur tire des faits +montreront que suivant sa manire de voir et de sentir, il les a +envisags d'une manire correcte. + +[121] Je laisse leurs noms italiens aux saisons thtrales; nous n'avons +point d'usages correspondants, et par consquent toute traduction serait +inexacte. On sait qu' chaque saison les troupes chantantes se +renouvellent. La _stagione del carnovale_ commence le 26 dcembre; la +_primavera_ commence le 10 avril, et l'_autunno_ le 15 aot. Dans +certaines villes, les poques de l'_autunno_ et de la _primavera_ +varient un peu: Milan, il y a quelquefois un _autunnino_. Quant au +carnaval, il commence invariablement le jour de la seconde fte de Nol. + +[122] Qui chante encore avec succs, en 1823, au thtre de _la Scala_; +sa voix est aussi belle qu'il y a dix ans. Madame Belloc, fille d'un +officier cisalpin chass de sa patrie, a dbut Bourg en Bresse au +mois de janvier 1800. + +[123] A trois voix, dit M. Prunires. N. D. L. E. + +[124] Les notes relatives ce chapitre, qui sont dsignes par des +lettres capitales, ont t fournies par un ancien administrateur des +thtres. L'auteur prvient, dans la premire dition, qu'il a cru ne +pas devoir changer une seule expression ces notes crites au crayon en +marge de son manuscrit. (_Note de l'dition de_ 1854.) + +C'est pour ce chapitre que Stendhal avait obtenu la collaboration de son +ami le baron de Mareste. N. D. L. E. + +[125] Je me rgle d'aprs le budget du Thtre du Roi (Opra-Italien) +Londres. Ce budget est fort bon connatre. La dpense totale est de +1.200.000 fr. Londres. J'ai consult le cahier des charges du thtre +de _la Scala_ de Milan. + +[126] J'insiste sur cette somme de vingt mille francs. J'ai tout lieu de +croire que ce qui _dsespre_ l'administration subalterne, c'est qu'il y +a bnfice sur le thtre de Louvois. + +[127] Engager tout simplement Sanquirico et un de ses lves, tant par +an ou tant par dcoration; il y aura encore conomie. Ici je cros qu'il +faudrait dire un mot de l'immense supriorit des dcorations italiennes +sur les ntres, et ajouter quelques dtails exacts sur la diffrence des +prix. Si, par exemple, on pouvait tablir comme fait que les dcorations +de _la Lampe merveilleuse_ ont cot cent mille francs, et que le mme +nombre de toiles, en somme les mmes dcorations, n'auraient cot que +douze mille francs Milan; que, sous le rapport de l'art, les +dcoration italiennes auraient t bien suprieures{*}, il me semble que +ce simple expos frapperait tous les lecteurs non intresss. Mais que +de gens sont intresss dguiser l'abus que je signale! Interroger M. +Aumer, l'auteur du ballet d'_Alfred le Grand_, sur le pris des +dcorations Milan. + +{*} Voir _Rome Naples et Florence en_ 1817, page 10. + +Si l'on ne veut pas de Sanquirico par esprit national, que l'on engage +Daguerre; il a beaucoup de talent, et qu'on le fasse peindre dtrempe +et non l'huile; que toute dcoration soit mise de ct aprs avoir +servi cent fois. C'est encore traiter le public de Paris avec bien de la +mesquinerie. En Italie, les dcorations sont barbouilles aprs quarante +reprsentations au plus, souvent aprs trois jours. + +Le ventilateur du thtre Louvois vient de coter trente-huit mille +francs, et l'on y prend mal la tte au bout d'une heure. Je serais +curieux de voir le compte de cette dpense de trente-huit mille francs. +Les abus sur l'achat du bois sont peut-tre encore plus comiques. Il +faudrait acheter vingt thermomtres, et que le commissaire de police les +fit maintenir au degr indiqu d'aprs l temprature extrieure. +Pourquoi allumer du feu quand l'air extrieur est dix degrs? Le gaz +chauffe beaucoup. + +[128] Cette somme devrait donc tre porte au budget de la ville de +Paris, dont les habitants ont le plaisir de la musique, et dont +l'_octroi_ fait des bnfices par la prsence de dix mille trangers +riches. + +[129] L'lection peut se faire de la manire la plus simple, au moyen +d'un registre dpos l'administration du thtre. + +[130] Comme l'esprit franais est un peu moutonnier en affaires de +spectacles, il faudrait appuyer de divers exemples l'organisation de +cette commission, et dire que de temps immmorial le grand thtre de +Turin, l'un des premiers de l'Italie, est sous la direction d'une +socit de nobles (_dei cavalieri_) qui ont peu prs les fonctions que +l'auteur attribuerait aux propritaires de loges l'anne du thtre de +Louvois. Je crois qu'il en est de mme Bologne pour le thtre +Communal (le grand thtre). _La Pergola_ de Florence est pareillement +sous l'inspection des notables; et j'ai ou dire qu'il en est de mme +dans plusieurs autres villes d'Italie. Le thtre du Roi Londres est +dirig par la haute noblesse, qui le donne entreprise. L'auteur ne +propose rien qui ne soit raisonnable, et dont on n'ait prouv ailleurs +les bons rsultats depuis nombre d'annes. Voici les noms des personnes +charges de l'administration du Thtre-Italien Londres pour 1824: + + Les lords Hertford, + Lowther, + Aylesford, + Mountedgecumb, + et M. le comte Santantonio, noble sicilien. + +Le thtre de _la Scala_ eut pour entrepreneur, de 1778 1788, M. le +comte de Castelbarco, les marquis Fagnani et Calderara, et le prince di +Rocca-Sinibalda. Actuellement, l'usage a prvalu de mettre l'entreprise +sous le nom d'un commis. (_Testa di Ferro._) + +[131] Si l'on veut que le got de la musique italienne se perfectionne +en France, il faut ajouter deux professeurs et une classe de chant +italien au Conservatoire, et y adjoindre un matre de langue et de +dclamation italienne. Pellegrini ou Zuchelli seraient des hommes trs +prcieux pour donner des leons; mais bientt nous verrions un Franais +remplir la place de professeur de chant italien. Nul doute qu'avec des +matres italiens, le Conservatoire de Paris ne fournit des sujets +distingus; on les enverrait passer deux ou trois ans dans les thtres +d'Italie pour se perfectionner, comme a _fait_ notre madame +Mainvielle-Fodor. Il faudrait mettre trois ou quatre pairs de France, +amateurs riches, la tte du Conservatoire. + +Il faudrait recruter dans nos provinces mridionales, particulirement +vers les Pyrnes, des enfants de douze quinze ans, ayant de belles +voix. Il n'y a pas de raison pour que la nature ait plac de plus belles +voix au del des Alpes que dans le midi de la France{*}. La diffrence +qu'il y a, c'est 1 que l'enfant italien de douze ans entend bien +chanter l'glise et dans la rue; 2 il entend mettre au-dessus de tout +le talent du chant. + +{*} On doit la mention la plus honorable M. Choron, qui, par son zle +pour la musique, a fait d'immenses sacrifices. Un ministre de +l'intrieur, jaloux de faire son mtier, protgerait efficacement ce bon +citoyen. + +[132] Sans doute il serait dsirer que l'on donnt deux +reprsentations par mois au grand Opra; mais l'administration +suprieure n'y consentira jamais. Au bout d'un an et non de vingt, +l'Opra-Franais serait perdu de ridicule et abandonn{*}. Cependant, on +pourrait prsenter ceci comme moyen de recette, et dans le cas ou +l'entreprise de Louvois aurait se couvrir de dpenses extraordinaires. + +{*} En 1823, les chanteurs de l'Opra sont hors d'tat de chanter un +_quartetto_ de la _Gazza ladra_ ou de la _Camilla_; aussi ce thtre ne +produit-il pas le _tiers_ de ce qu'il cote. + +[133] Je crois qu'il faudrait terminer le chapitre en indiquant un moyen +de salut pour le Thtre-Italien, qui me parat immanquable: c'est +d'engager Rossini pendant deux ans, en lui faisant crire trois opras +par an. Nul doute que Rossini ne vint avec plaisir si l'engagement tait +avantageux. Il composerait pour le grand Opra, pour Feydeau. Il ferait +pour ce dernier thtre un opra par semaine; sa fortune serait assure. +Nicolo s'est bien fait jusqu' trente mille francs par an avec ses +oeuvres: jugez du succs de Rossini. + +L'arrive de Rossini et son tablissement Paris rehausserait +l'tranger le thtre de Louvois; les chanteurs feraient _ pugni_ pour +y tre engags, et la troupe serait bientt complte. M. Caraffa, qui +est Paris, et dont la _Gabrielle de Vergy_ a soutenu deux ans de suite +la concurrence avec l'_Elisabeth_ de Rossini, travaillerait pour +Louvois: et, si l'on commenait vouloir de la musique nouvelle +Paris, les fondations du Thtre-Italien seraient inbranlables. Les +auteurs de libretti italiens auraient des droits pcuniaires gaux la +moiti de ceux de Feydeau. A ce prix, vous auriez les crivains les plus +distingus d'Italie{*}. + +{*} Je connais de M. Pellico, maintenant en prison au Spielberg, et le +premier pote tragique d'Italie, quatre ou cinq opras _srie_ et +_buffe_ qui me semblent des chefs-d'oeuvre; il y a des foules de +situations fortes esquisses avec hardiesse. + +La mise en scne des ouvrages de Rossini actuellement reprsents +gagnerait infiniment. L'oeil du matre verrait une infinit de taches, +telles qu'altrations des temps par l'orchestre, tapage hors de propos +dudit orchestre, etc., etc. L'engouement des badauds serait prodigieux, +et les recettes s'en ressentiraient. Veut-on payer Rossini sans bourse +dlier et trs-gnreusement? que les premires reprsentations de ses +opras soient donnes rue Le Peletier et _ son bnfice_. A trois +opras par an, il aura environ quarante-cinq mille francs. Ajoutez +ceci les concerts, les pices qu'il ferait pour Feydeau, la vente de sa +musique, qui est au pillage en Italie, et qui est ici une proprit +trs-lucrative. Il gagnerait prs de soixante mille francs par an. + +[134] _Sujets que l'on pourrait engager._ + +D'abord et avant tout autre, madame Mainvielle; elle chante fort bien, +et d'ailleurs elle est Franaise. Beaucoup de gens disent du mal de +Louvois par patriotisme. + + Davide, tenore. + Donzelli, _idem._ + Lablache, buffo cantante. + Debegnis, buffo comico. + Ambrosi, basso. + Curioni, tenore, fort joli homme, ce qui ne gte rien. + L. Mari, tenore, chanta fort bien dans _l'Aureliano + in Palmira_, Milan en 1814. + + MESDAMES + + Pisaroni, contralto. + Schiassetti, prima donna Munich. + Dardanelli, prima donna buffa. + Schiva. + Fabbrica. + Ronzi Debegnis, prima donna buffa. + Mariani, contralto excellent. + Mombelli, prima donna. + +Et plusieurs autres qui ont dbut depuis deux ans, mais dont les succs +n'ont pas encore pass les Alpes. M. Benelli, l'un des entrepreneurs du +thtre de Londres, est actuellement en Italie (octobre 1823), occup +recruter. Il nous manque un agent de l'adresse de M. Benelli, et un +surveillant comme M. le chevalier Petrachi. Le noble Vnitien possesseur +du thtre de _San-Luca_ pourrait nous donner de bons avis; l'on s'est +bien trouv Londres des conseils de M. le marquis de Santantonio. + +[135] Si vous voulez btir une salle de spectacle Paris, ce quoi il +faudra bien en venir d'ici trente ans, vous trouverez les proportions +exactes de _la Scala_ dans un ouvrage publi en 1819 par M. Landriani, +Milan. La faade est bien au-dessous de celle de _San-Carlo_; les +corridors sont troits et sans air, et le parterre trop horizontal; au +demeurant, c'est le premier thtre du monde. Une salle de spectacle +parfaite serait isole comme le thtre Favart, et environne des quatre +cts par des portiques comme ceux de la rue Castiglione. Tel tait, ce +me semble le thtre de Moscou, que nous ne vmes que pendant +vingt-quatre heures. Par cette disposition simple, cent voitures peuvent +charger la fois. + +Je vois une place superbe pour une salle digne de la capitale de +l'Europe et du monde, vis--vis du boulevard de la Madeleine, entre la +rue du Faubourg-Saint-Honor et la rue de Surne. + +S'il s'agit de faire une petite salle excellente pour la musique, copiez +la salle _Carcano_ Milan, en y joignant la faade du thtre de +Como{*}. + +{*} M. Canonica, architecte renomm, qui a construit plusieurs thtres +en Lombardie, disait un jour en ma prsence que les lois de l'acoustique +sont encore peu connues. Le thtre _Carcano_ Milan s'est trouv +excellent pour la musique, on l'y entend beaucoup mieux qu'au thtre +_R_; tous les deux cependant ont t construits avec les mmes soins et +par le mme architecte, M. Canonica. La salle de la rue Le Peletier est +fort sonore; elle est construite en bois. + +Si vous voulez une salle plus grande, copiez le charmant thtre de +Brescia; rien n'est plus joli. (Le _joli_ d'Italie est le _magnifique_ +en France; le _beau_ d'Italie semble lugubre aux Franais.) Si vous +voulez une salle infiniment petite prenez le thtre de Volterra ou +celui de Como. Le plagiat est permis en architecture, moins toutefois +que nos architectes ne nous le dfendent au nom de l'honneur national. +M. Bianchi de Lugano, architecte, a de beaux plans de salles de +spectacle; M. Bianchi a relev le thtre de _San-Carlo_ en 1817. + +[136] Un tablissement de ce genre manque aux agrments de la +civilisation de Paris. Il faudrait un foyer trois fois plus grand que +celui de la salle de la rue Le Peletier, et louer tout l'tage +correspondant de la maison voisine pour y tablir un cabinet littraire, +un caf, des billards. L'essentiel serait qu'on tablit des abonnements. +Dans l'intrt de la socit et non des _privilgis_, je propose un +privilge. Cet abonnement devrait tre fort cher, et se rduirait au +quart pour les gens payant mille francs d'impt, pour les membres de +l'Institut, pour les avocats de Paris, etc., etc., et autres notabilits +sociales. La chose essentielle dans un salon public est d'loigner les +jeunes gens sans fortune, qui finissent par y tablir un ton grossier. + +[137] Rome doit la plupart de ses embellissements, sous Napolon, M. +Martial Daru, intendant, de la couronne, amateur fort clair et ami +intime de Canova; et entre autres les travaux de la colonne Trajane. + +[138] Il venait au thtre, en 1806, indiquer aux chanteurs le vrai +_mouvement_ de certains morceaux de Cimarosa. C'est un homme d'esprit, +mais qui, de 1818 1823, a eu peur du parti _ultr_, et a voulu, avant +tout, rester ministre. + +[139] M. le cardinal Consalvi a fait faire le buste de Cimarosa par +Canova; ce buste tait plac, en 1816, au Panthon, ct du buste et +du tombeau de Raphal. Mais le cardinal Consalvi, cdant de plus en plus +au parti _ultr_, et, malheureusement pour sa rputation, cdant en des +choses de plus d'importance, a consenti que le buste de son ami fut +exil au Capitole, parmi des centaines de bustes antiques. Il tait +monument au Panthon, et touchait les coeurs ns pour les arts; au +Capitole, il n'est plus qu'objet de curiosit. + +[140] Beau libretto rempli de situations fortes; musique qui est bien +loin d'tre sans gnie. + +[141] La prison des carbonari est tout prs dans une le voisine de +Venise. + +[142] Quand la pit le permet. Rponse connue d'un grand personnage: +_Non voglio abbrucciar le mie chiappe per voi._ + +[143] Cassel, la fin de 1823, compar Darmstadt, o l'opra nouveau +est le grand intrt. + +[144] A Paris, les jeux, entre autres choses, fournissent des pensions +aux crivains dvots qui crivent sur la morale. Le drle de sicle que +le ntre! + +[145] Salvatore Vigan a donn, en 1804, _Coriolan_; 1805, _Tamiri_, _la +Vanarella_; 1812, _les Strelitz_, _Richard Coeur-de-Lion_, _Clotilde_, +_il Noce di Benevento_, _l'Alunno della Giumenta_; 1813, _Promthe_, +_Samandria liberata_; 1815, _les Hussites_, _Numa Pompilius_, _Myrrha ou +la Vengeance de Vnus_, _Psammi roi d'gypte_, _les Trois Oranges_; +1818, _Dedale_, _Otello_ et _la Vestale_. Il ne reste de ces +chefs-d'oeuvre que la musique arrange par Vigan. Je conseille de +prendre chez Ricordi, Milan, la musique d'_Otello_, de _la Vestale_ et +de _Myrrha_. + +[146] Un opra bien chant est diffrent tous ls jours, cause des +nuances et agrments du chant. + +[147] Je voudrais bien que l'on imprimt huit volumes in-8, forms par +deux mille lettres dans lesquelles Diderot rend compte sa matresse de +tout ce qui se passait, de son temps, Paris. C'est ce que Diderot a +fait de mieux. + +[148] A l'exception de M. Dragonetti et de deux ou trois autres +symphonistes, le thtre de Londres n'a pas de grands talents; la nation +est plus insensible; et cependant tout va beaucoup mieux pour la musique + Londres qu' Paris: c'est qu'il n'y a pas de parti contraire ni +d'_honneur_. + +[149] Les miniatures manires, sans effet et sans grandiose, que l'on +nous donne Louvois et l'Opra, cotent cinq ou six fois davantage. +Se rappeler la _vue de Rome_ la reprise des _Horaces_, le 14 aot +1823. On voit bien que David est absent; la peinture tombe, et revient +au galop au genre _national_ de Boucher. Voir l'exposition de +l'industrie en 1823. + +[150] Sanquirick est la prononciation milanaise du mot italien +_Sanquirico_. + +[151] Rien de plus funeste qu'une fausse application des sciences; on +marche alors dans l'erreur avec une raideur de persuasion bien ridicule. +Voyez les mathmatiques appliques aux probabilits; voyez les +raisonnements d'un philosophe franais sur le duetto, cits plus haut. + +Des gens, fournis d'ailleurs d'une trs-bonne dialectique, raisonnent +fort consquemment sur des faits qui leur sont invisibles. Le +raisonnement en musique ne conduit jamais qu'au _rcitatif oblig_; le +chant, l'_aria_ est un _art nouveau_ dont il faut _avoir le sentiment_. +Or, ce sentiment est fort rare en France au nord de la Loire. Il est +fort commun Toulouse et dans les Pyrnes. Rappelez-vous les petits +polissons qui chantaient sous nos fentres de Pierrefite{*}, et que vous +ftes monter. Toulouse, par ses chants, par ses ides religieuses, par +je ne sais quelle couleur sombre, me rappelle toujours une ville de +l'tat du Pape. On justifie en 1829 la condamnation de Calas. + +{*} Route de Cauterets. + +[152] Gens pleins d'loquence, et au moins gaux en talent tout ce +qu'on possde en France ou en Angleterre depuis la mort de Sheridan ou +de Grattan. + +[153] J'espre, en arrivant cette partie de ma brochure, que les cinq +siximes des gens pour qui elle n'est pas crite auront ferm le livre. +Je me permets ici plusieurs ides que j'aurais effaces dans les +premires pages. Pouvons-nous esprer de la perfectibilit de l'esprit +humain que l'on inventera pour le public l'art de choisir les crivains +qui lui conviennent, et pour les auteurs l'art de choisir leur public? +Avez-vous lu avec dlices les romans de Walter Scott et les brochures de +M. Courier? j'cris pour vous. Avez-vous lu avec dlices l'Histoire de +Cromwel, les Mlanges de M. Villemain et les Histoires de MM. Lacretelle +ou Raoul Rochette? fermez ce livre-ci, il est chimrique, inconvenant et +plat. + +[154] Stendhal veut dire un _jettatore_. N. D. L. E. + +[155] Il ne peut tre question de vanit et du plaisir d'tre distingu +en public par une femme la mode, dans un pays o la premire ncessit +est de se faire oublier d'une douzaine de ministres fort mchants, et +qui n'ont rien faire. Quand tout cela serait faux aujourd'hui, cela +tait vrai il y a cinquante ans, lorsqu'on faisait mourir en prison +l'historien Giannone; or les lois ne passent dans les moeurs qu'au bout +d'un sicle. + +[156] Saint Philippe Neri invente l'oratorio en 15... Voir la scne du +moine dans la _Mandragora_, excellente comdie de Machiavel. Le moine se +plaint de ce qu'on ne fait plus de processions le soir. + +[157] Lettre de M. Courier sur la tache d'encre, le savant Furia et le +chambellan Pulcini, 1812. + +[158] Les Casaciello sont comme les Vestris; celui qui rgne aux +_Florentins_, le Feydeau de Naples, est le troisime du nom. + +[159] Un sot mes cts est content du mauvais spectacle qu'on nous +donne ce soir au Gymnase, me dit Guasco; il n'a rien vu d'aussi amusant +de toute la journe. Moi, j'ai vu des choses charmantes et souvent d'une +anglique beaut, grce mon imagination folle. Il est vrai que j'ai eu +l'air gauche dans un salon. + +[160] Le jeune Kreutzer de Vienne a fait une cantate sublime; c'est une +des esprances de la musique. Si la vanit ou l'avarice ne gtent pas +Delphine Shaurott, et si elle va en Italie, elle sera la Paganini du +piano. + +[161] Madame la comtesse de ****, prs Halberstadt. Le _Freyschtz_ est +une tradition populaire dont J. Paul a fait un roman touchant, et Maria +Weber un opra bruyant. + +[162] On m'a montr Liverpool des enfants de quatorze ans qui +travaillaient de seize dix-huit heures par jour Je me promenais par +hasard ce jour-l avec des dandies de dix-huit ans qui ont cent mille +francs de rente et pas une ide, pas mme celle de jeter un schelling +ces pauvres petits malheureux. L'Italien est tyrannis, mais il a tout +son temps lui; le lazzarone de Naples suit librement ses passions +comme un sanglier au fond des forts; je le tiens pour moins malheureux +et surtout pour moins abruti que l'ouvrier de Birmingham. Et +l'abrutissement moral est un mal contagieux; la grossiret de l'ouvrier +est bien loin d'tre sans influence sur le lord. + +[163] Traduction de leurs cris, que mon cicrone me fit impromptu. + +[164] _Vies de Haydn, de Mozart et de Mtastase_, page 56. (Page 49 de +l'dition du _Divan_. N. D. L. E.). + +[165] Un prfet, sous Napolon, fait appeler un lve de M. le +professeur Broussonet Montpellier, et lui dit gravement: _Monsieur, la +thse que vous avez soutenue hier n'est pas catholique._ Cette thse +avait rapport une maladie du bas-ventre qui rend triste; il fallait +dire que c'tait l'_me_ qui rend triste. + +[166] Prface aux derniers chants de _Don Juan_. Ces derniers chants +sont ce que j'ai lu de plus beau en posie depuis vingt ans. L'assaut +d'Ismal m'a fait oublier tout l'ennui de Can. + +[167] Nous avons reproduit scrupuleusement, pour cette lettre de +Mademoiselle de Lespinasse, sur laquelle se termine l'dition originale +de _La Vie de Rossini_, le texte donn par Stendhal, et nous n'avons pas +voulu lui substituer celui des ditions critiques. N. D. L. E. + +[168] Cette note et la liste suivante apparaissent seulement pour la +premire fois dans l'dition de 1854, due aux soins de Romain Colomb. +Prpares ou non par des notes de Stendhal, elles n'en sont pas moins +utiles et intressantes. N. D. L. E. + +[169] _Biographie des musiciens_, t. VII, p. 485. + +[170] Rossini devint en effet cette poque le conseiller intime, l'me +de l'Opra, alors dirig par M. Lubbert. On peut, en consultant les +journaux et surtout les feuilles satiriques du temps, juger, d'aprs les +plaisanteries dont il fut l'objet, de l'importance du rle qu'on lui +attribuait dans la direction de l'Acadmie royale de musique. + +[171] Le thtre Italien tait alors la salle Favart. + +[172] Cet incendie eut lieu au mois de janvier 1838. + +[173] Cette notice se trouve dans la deuxime dition de la _Vie de +Rossini_ (1824) la suite de la prface. N. D. L. E. + +[174] Le _finale_ dont je parle rend sensible cette vrit, que la +tranquillit est la condition essentielle d'un certain genre de beaut, +par exemple la beaut de Dresde durant une belle journe d'automne. Ce +_finale_ est l'un des morceaux ou la musique se rapproche le plus de la +sculpture antique vue Rome dans un muse solitaire et silencieux. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II *** + +***** This file should be named 30978-8.txt or 30978-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/9/7/30978/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/30978-8.zip b/30978-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..82fe286 --- /dev/null +++ b/30978-8.zip diff --git a/30978-h.zip b/30978-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..78214ed --- /dev/null +++ b/30978-h.zip diff --git a/30978-h/30978-h.htm b/30978-h/30978-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e1fda73 --- /dev/null +++ b/30978-h/30978-h.htm @@ -0,0 +1,8524 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Vie de Rossini II, par Stendhal. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:0%;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.r {text-align:right;margin-right:5%;} + +div.table {margin:10% auto auto auto;text-align:center;border:double gray 4px;max-width:15%;} + +.sml {font-size:80%;} + +.text {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;font-size:120%;} + +.head {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;margin:5% auto 3% auto;} + +.lettre {float:left;font-size:325%;font-weight:bold;margin-top:-1.5%;padding-right:.5%;} + + h1 {text-align:center;clear:both;} + + h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + +.top5 {margin-top:5%;} + +.top15 {margin-top:15%;} + + hr {width:5%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} + + body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:95%;} + +.box {border:double 4px black;max-width:55%;margin:auto;} + +.box2 {border-top:double 4px black;} + + sup {font-size:75%;} + +.footnotes {border:double 6px gray;margin-top:15%;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} + +.poem {margin-left:25%;white-space:nowrap;text-indent:0%;} + +.pagenum {font-style:normal;position:absolute;left:92%;font-size:75%;text-align:right;color:gray;background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie de Rossini, tome II + +Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +Release Date: January 15, 2010 [EBook #30978] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<div class="box"> + +<p class="text">LE LIVRE DU DIVAN</p> +<div class="box2"><p> </p> +</div> +<h3 class="top5">STENDHAL</h3> +<hr /> +<h1>VIE</h1> + +<h1>DE ROSSINI</h1> + + +<p class="text">II</p> + +<p class="c"><b>TABLISSEMENT DU TEXTE ET PRFACE PAR</b></p> + +<p class="text">HENRI MARTINEAU</p> + +<p class="text top15">PARIS<br /> +<i>LE DIVAN</i><br /> +37, Rue Bonaparte, 37</p> + +<hr /> + +<p class="c sml"><b>MCMXXIX</b></p> +</div> + +<div class="table"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a><br /> +<a href="#NOTES"><b>NOTES</b></a></div> + + +<h3>STENDHAL</h3> + +<h1>VIE<br /> +DE ROSSINI</h1> + +<p class="r">Laissez aller votre pense<br /> +comme cet insecte qu'on<br /> +lche en l'air avec un fil <br /> +la patte.</p> + +<p class="r"><span class="smcap">Socrate.</span> <i>Nues d'Aristophane.</i></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p> +<h1 class="top15">VIE DE ROSSINI</h1> +<hr class="full" /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h3> + +<p class="head">LA CENERENTOLA</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">ai</span> +entendu pour la premire fois la <i>Cenerentola</i> Trieste; elle +tait divinement chante par madame Pasta, aussi piquante dans le rle +de Cendrillon qu'elle est tragique dans Romo; par Zuchelli, dont le +public de Paris a le tort de ne pas assez apprcier la voix magnifique +et pure; et enfin par le dlicieux bouffe Paccini.</p> + +<p>Il est difficile de rencontrer un opra mieux mont. Le public de +Trieste fut de cet avis; car, au lieu de trente reprsentations de la +<i>Cenerentola</i> que madame Pasta devait donner, il en exigea cent.</p> + +<p>Malgr le talent des acteurs et l'enthousiasme du public, chose si +ncessaire au plaisir musical, la <i>Cenerentola</i> ne me fit aucun plaisir. +Le premier jour, je me crus malade; je fus oblig de m'avouer aux +<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span>reprsentations suivantes, qui me laissaient froid et glac au milieu +d'un public ivre de joie, que mon malheur tait un accident personnel. +La musique de la <i>Cenerentola</i> me parat manquer de <i>beau idal</i>.</p> + +<p>Il est des spectateurs peu attentifs au mrite de la difficult vaincue, +et auxquels la musique ne plat que par les illusions romanesques et +brillantes dont elle berce leur imagination. Si la musique est mauvaise, +elle ne donne rien l'imagination; si elle est sans <i>idal</i>, elle +fournit des images qui choquent comme basses, et l'imagination repousse +prend son vol ailleurs. En voyant la <i>Cenerentola</i> sur l'affiche, je +dirais volontiers comme le marquis de Moncade: C'est ce soir que je +m'encanaille. Cette musique fixe constamment mon imagination sur des +malheurs ou des jouissances de vanit, sur le bonheur d'aller au bal +avec de beaux habits ou d'tre nomm matre d'htel par un prince. Or, +n en France et l'ayant longtemps habite, j'avoue que je suis las et de +la vanit, et des dsappointements de la vanit, et du caractre gascon, +et des cinq ou six cents vaudevilles qu'il m'a fallu essuyer sur les +mcomptes de la vanit. Depuis la mort des derniers hommes de gnie, +d'glantine et Beaumarchais, tout notre thtre ne roule que sur un seul +<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span>mobile, la vanit; la socit elle-mme, du moins les dix-neuf +vingtimes de la socit et tout ce qu'elle renferme de vulgaire, n'est +mis en activit que par un seul mobile, la vanit. On peut, je crois, +sans cesser d'aimer la France, tre un peu las de cette passion qui, +chez nous, remplace toutes les autres.</p> + +<p>J'allais Trieste pour chercher du nouveau; en voyant la <i>Cenerentola</i>, +je me crus encore au Gymnase.</p> + +<p>La musique est incapable de <i>parler vite</i>; elle peut peindre les nuances +de passions les plus fugitives, des nuances qui chapperaient la plume +des plus grands crivains; on peut mme dire que son empire commence o +finit celui de la parole; mais ce qu'elle peint, elle ne peut pas le +montrer <i> moiti</i>. Elle partage en ce sens les dsavantages de la +sculpture, mise en rivalit avec la peinture sa sœur: la plupart des +objets qui nous frappent dans la vie relle sont interdits la +sculpture, parce qu'elle a le malheur d'tre hors d'tat de peindre <i> +demi</i>. Un guerrier clbre, couvert de son armure, est magnifique sous +le pinceau de Paul Vronse ou de Rubens; rien de plus ridicule et de +plus lourd sous le ciseau du sculpteur. Voyez le Henri IV de la cour du +<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span>Louvre<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> + +<p>Un sot fera un rcit pompeux et faux d'un prtendu combat dans lequel il +s'est couvert de gloire; le chant est de <i>bonne foi</i> et nous peint sa +valeur, mais l'accompagnement se moque de lui. Cimarosa a fait vingt +chefs-d'œuvre sur des donnes de cette espce.</p> + +<p>La mlodie ne peut pas fixer <i> demi</i> notre imagination sur une nuance +de passion, cet avantage est rserv l'harmonie; mais remarquez que +l'harmonie ne peut peindre que des nuances <i>rapides</i> et <i>fugitives</i>. Si +elle usurpe trop longtemps l'attention, elle tue le chant, comme dans +certains passages de Mozart; et, son tour, l'harmonie devenant partie +principale, ne peut pas peindre <i> demi</i>. Je demande pardon pour ce +petit cart mtaphysique, que je pourrais rendre moins inintelligible au +moyen d'un piano<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> + +<p>Je tentais d'expliquer comme quoi la musique est peu propre rendre les +<i>bonheurs de vanit</i>, et toutes les petites mystifications franaises +qui, depuis dix ans, fournissent les thtres de Paris de tant de pices +<i>extrmement piquantes</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> mais que l'on ne peut revoir trois fois.</p> + +<p>Les bonheurs de vanit sont fonds sur une comparaison vive et rapide +avec <i>les autres</i>. Il faut toujours <i>les autres</i>; cela seul suffit pour +glacer l'imagination, dont l'aile puissante ne se dveloppe que dans la +solitude et l'entier oubli <i>des autres</i>. Un art qui n'agit que par +l'imagination ne doit donc pas se piquer de peindre la vanit.</p> + +<p>La <i>Cenerentola</i> est de 1817; Rossini l'crivit Rome pour le thtre +<i>Valle</i> et pour la saison du Carnaval (26 dcembre 1816, jusque vers le +milieu de fvrier 1817). Il eut des chanteurs assez inconnus, mesdames +Righetti et Rossi, le tnor Guglielmi, et le bouffe De Begnis.</p> + +<p>L'introduction de la <i>Cenerentola</i> se compose du chant des trois sœurs: +l'ane essaie un pas devant sa psych; la seconde ajuste une fleur dans +ses cheveux; la pauvre Cendrillon, fidle au rle que nous lui +connaissons depuis notre enfance, souffle le feu pour faire du caf. +Cette introduc<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>tion est fort piquante; le chant de Cendrillon est +touchant, mais touchant comme le drame, touchant par un malheur +vulgaire: tout cela semble crit sous la dicte du proverbe franais: +<i>Glissons, n'appuyons pas.</i> Cette musique est minemment rossinienne. +Jamais Paisiello, Cimarosa ou Guglielmi n'ont atteint ce degr de +lgret.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Una volta, e due, e tre!</span><br /> +</p> + +<p>Le chant de ces mots me semble parfaitement trivial. A ce moment, la +musique de la <i>Cenerentola</i> commence toujours m'tre dplaisante; et +cette impression, qui ne disparat jamais tout fait, revient souvent +avec une nouvelle force. A Trieste, pour me consoler d'tre triste comme +un Anglais au milieu d'un parterre tout joyeux, je conclus de ce que +j'prouvais que la musique a aussi son <i>beau idal</i>: il faut que les +situations auxquelles elle nous fait songer, il faut que les images +qu'elle lance sur notre imagination n'aient point un degr de vulgarit +trop marqu. Je ne puis me faire aux comdies de M. Picard, je mprise +trop ses hros; je ne nie pas qu'il n'y ait beaucoup de <i>Philibert</i> et +de <i>Jacques Fauvel</i> dans le monde, mais ce que je nie, c'est que je leur +adresse jamais la parole.<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span></p> + +<p>En entendant ce chant,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Una volta, e due, e tre!</span><br /> +</p> + +<p>je me crois toujours dans une arrire-boutique de la rue Saint-Denis. Le +Polonais ou l'habitant de Trieste ne peut avoir cette impression +dsagrable: quant moi, je dsire de tout mon cœur que l'on soit +heureux dans toutes les arrire-boutiques de France, mais je ne puis +faire ma socit des gens qui les habitent; je dplairais encore plus +qu'on ne me dplairait.</p> + +<p>La cavatine de don Magnifico,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Miei rampolli feminini,</span><br /> +</p> + +<p>chante par Galli ou Zuchelli, est une dbauche de belle voix: ce +morceau a beaucoup de succs, parce qu'il nous fait goter vivement le +charme attach de beaux sons de basse bien pleins et bien sonores; du +reste, il est dans le style de Cimarosa, au gnie prs.</p> + +<p>Le duetto de Ramire, le prince dguis de la <i>Cenerentola</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, me +console un peu de la cavatine de don Magnifico; cette grce est encore +un peu celle des Nina de la rue<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span> Vivienne, mais tout plat dans une +jolie femme, et la beaut fait oublier le ton vulgaire. Il y a du charme +dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Una grazia, un certo incanto;</span><br /> +</p> + +<p>je trouve beaucoup d'esprit dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quel ch' padre non padre</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;"> . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sta a vedere che m'imbroglio<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a></span><br /> +</p> + +<p>Nous voici dans la vraie force du talent de Rossini, dans sa partie +triomphante. Quel dommage pour les personnes qui sentent d'une certaine +faon qu'il n'ait pas ml un peu de noblesse tout son esprit! Il faut +se souvenir que cet opra fut crit pour les Italiens de Rome, des +habitudes desquels trois sicles de Papaut et de la politique des +Alexandre VI et<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span> de Ricci<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> ont banni toute noblesse et toute +lvation<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>La cavatine du valet de chambre Dandini habill en prince,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Come il ape ne'giorni d'aprile,</span><br /> +</p> + +<p>est extrmement piquante. Ici le style d'antichambre est sa place; il +y a juste dans la musique, comme dans le libretto, ce vernis lger de +vulgarit ncessaire pour rappeler l'tat de Dandini, mais il ne choque +pas. Dans Cimarosa, nous voyons plutt les passions des personnages +subalternes que les habitudes sociales que leur a fait contracter leur +position dans la socit; seulement leurs passions sont contraries par +les circonstances d'une position infrieure.<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span></p> + +<p>Cette cavatine, qui sert de <i>concerto</i> une belle voix de basse, est +souvent chante Paris, d'une manire dlicieuse, par l'excellent +Pellegrini: il dit avec une grce infinie et avec des <i>fioriture</i> tout +fait sduisantes:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Galoppando s'en va la ragione</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">E fra i colpi d'un doppio cannone</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Spalancato il mio core di gia,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">(Ma al finir della nostra commedia...)</span><br /> +</p> + +<p>La rapidit du chant de ce dernier vers est entranante. L'auteur +italien (le signor Feretti, Romain) a eu le bon esprit, comme on voit, +de ne pas copier l'esprit franais de son original, il lui a fallu du +courage. On sait assez que <i>Cendrillon</i> est l'un des plus jolis ouvrages +de M. Etienne.</p> + +<p>Aprs les ides, sinon basses, du moins extrmement vulgaires que cet +opra nous a prsentes jusqu'ici, et dont Rossini a plutt forc que +modr la couleur, l'me est rafrachie par le jeu de madame Pasta et sa +passion enfantine lorsque, courant aprs son pre, qu'elle retient par +la basque de son habit brod, elle lui chante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Signor, una parola!</span><br /> +</p> + +<p>J'avoue que ce quintetto me fait un grand plaisir; j'ai besoin de +quelque chose<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span> de noble en musique comme en peinture, et j'ai l'honneur +d'tre, pour les <i>Tniers</i>, de l'avis de Louis XIV.</p> + +<p>Il fallait le jeu de madame Pasta pour que je puisse pardonner la +trivialit du chant</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La belle Venere</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vezzoza, pomposetta!</span><br /> +</p> + +<p>Ce coloris dplaisant disparat tout coup dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">(Ma vattene) Altezzissima!</span><br /> +</p> + +<p>La passion se montre chez don Magnifico et l'instant je ne vois plus +la trivialit de ses habitudes. La belle voix de Galli est ravissante +cet instant.</p> + +<p>Il y a un chant fort agrable, quoique encore un peu vulgaire, sur les +paroles:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Nel volto estatico</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Di questo quello.</span><br /> +</p> + +<p>La sortie de don Magnifico, dans la scne suivante, offrait encore +Galli une occasion de faire admirer sa superbe voix dans le vers</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tenete allegro il re: vado in cantina<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p> + +<p>Jouant un peu sur le mot <i>cantina</i> (cave), sa voix magnifique descendait +jusqu'au <i>la</i> d'en bas.</p> + +<p>Le <i>finale</i> du premier acte, qui dbute par un chœur des courtisans du +prince, qui ramnent don Magnifico de la cave, demi ivre, et qui +continue par l'air de don Magnifico, est tout fait dans l'ancien style +bouffe de Cimarosa, la passion prs. Je n'ai dj que trop rpt, +peut-tre, que l'absence de la passion dans les personnages bas laisse +paratre tout coup ce que leur tat peut avoir de dgotant, et +j'avoue que je ne puis pas revoir deux fois Tiercelin dans le <i>Coin de +Rue</i> ou dans l'<i>Enfant de Paris</i>.</p> + +<p>Dans l'air de don Magnifico:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Noi don Magnifico,</span><br /> +</p> + +<p>la passion est remplace, comme de coutume, par l'esprit, et l'esprit, +en musique, n'empche pas toujours d'tre un peu plat. Il n'y a que de +beaux sons dans cet air, je n'y trouve ni verve ni gnie; or, il me +semble que la farce n'admet pas la mdiocrit. En revanche, le duetto +qui suit est entranant; on disait Trieste que c'tait le chef-d'œuvre +de la pice. Ramire demande Dandini, son valet de chambre, dguis en +prince, ce qu'il lui<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> semble du caractre des deux filles du baron:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Zitto, zitto; piano, piano.</span><br /> +</p> + +<p>La partie du tnor (Ramire) est d'une fracheur dlicieuse et tout +fait d'accord avec les sentiments d'un jeune prince qui l'enchanteur +qui le protge a rvl qu'une des filles du baron est digne de tous ses +vœux: l'enchanteur veut parler de Cendrillon. La rapidit et la vivacit +de ce duetto sont inimitables: c'est un feu d'artifice. Jamais la +musique n'a lanc avec cette rapidit et ce succs des sensations +nouvelles et piquantes sur l'me des spectateurs.</p> + +<p>L'homme dans une situation ordinaire, qui assiste ce duetto, ne peut +pas s'empcher d'tre gai; il se sent venir l'esprit les ides les +plus bouffonnes, ou plutt il se sent ravir par le bonheur que donnent +ces ides quand on les gote. Le quartetto qui se forme par l'arrive +des deux sœurs a des passages jolis et d'une grande vrit dramatique:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Con un anima plebea!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Con un aria dozzinale!</span><br /> +</p> + +<p>Il y a de la grce et surtout beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> d'esprit dans l'air de la +Cenerentola son entre dans le salon:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Sprezza quei don che avversa.</span><br /> +</p> + +<p>Le second acte s'ouvre par un air de don Magnifico, dans lequel il nous +dit que, lorsqu'une de ses filles sera l'pouse du prince, les +revenants-bons pleuvront chez lui:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Gi mi par che questo e quello</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Confinandomi a un cantone</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">E cavandosi il cappello</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Incominci: Ser barone</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Alla figlia sua reale</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Porterebbe un memoriale?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Prendr poi la cioccolata,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"> una doppia ben coniata.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Faccia intanto scivolare</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Io rispondo: Eh si vedremo;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Gi di peso<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>? parleremo...</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span></p> + +<p>L'air de Ramire, quand il est amoureux et qu'il jure de trouver sa +belle.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se fosse in grembo a Giove<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>,</span><br /> +</p> + +<p>est agrable et fort piquant; c'est un morceau brillant pour une jolie +voix de tnor, cela est admirable dans un concert: sur quoi j'observerai +que les imitateurs de Rossini ont bien pris sa rapidit, chose facile +copier en musique, mais ils n'ont jamais pu imiter son esprit.<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p> + +<p>Le duetto qui suit,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Un segreto d'importanza,</span><br /> +</p> + +<p>est la perfection de l'art d'imiter. Trs-probablement ce duetto +n'existerait pas sans celui du second acte du <i>Matrimonio segreto:</i></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se fiato in corpo avete.</span><br /> +</p> + +<p>Et cependant, mme quand on sait par cœur le duetto du <i>Mariage secret</i>, +on entend encore celui-ci avec un plaisir infini. Mon assertion peut se +vrifier Paris; ce duetto est suprieurement chant par Zuchelli et +Pellegrini. Les mots</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Son Dandini, il cameriere!</span><br /> +</p> + +<p>font toujours rire, par l'extrme vrit dramatique et par le malheur +subit de la grosse vanit du baron.</p> + +<p>Que ne puis-je donner au lecteur l'esquisse la plus lgre de l'effet +que le dlicieux bouffe Paccini, charg du rle de Dandini, produisait +Trieste! Il fallait le voir jouissant de la sottise du baron lorsqu'ils +paraissaient ensemble pour le duetto, l'observant du coin de l'œil sans +qu'il y part, mais tellement attentif l'observer, qu'en s'asseyant il +tait tou<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>jours sur le point de manquer sa chaise et de tomber terre; +il fallait le voir s'efforant, mais en vain, de dissimuler le rire fou +qui le saisit quand il s'aperoit de l'importance que le baron attache +la confidence qu'il va lui faire; alors, dtournant la tte pour cacher +son rire, lequel mouvement dsesprait le baron, comme signe de disgrce +de la part du prince, et ensuite, au premier moment de srieux qu'il +pouvait obtenir, se retournant d'un air grave vers le pauvre baron; la +force de soutenir l'air grave venant lui manquer, il levait les +sourcils d'une manire dmesure, nouvelle inquitude mortelle du +gentilhomme campagnard la vue de cette mine rellement pouvantable de +la part du prince. L'acteur charg du rle du baron n'avait nul besoin +de faire des gestes; les spectateurs, touffant de rire et s'essuyant +les yeux, n'avaient aucune attention lui donner; son ridicule tait +jamais tabli par les gestes de Paccini: ils taient tellement ceux d'un +homme qui jouit <i>actuellement</i> de la prsence relle d'un sot qu'il +attrape, que le rle du baron, et-il t jou avec toute la noblesse +possible par Fleury ou de'Marini, ces grands matres dans l'art du +comique noble, ils eussent t ridicules, il n'y avait pas s'en +ddire. On voyait trop de vrit<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> dans les gestes de Paccini pour qu'on +pt admettre un instant qu'un homme, faisant ces mines, pt se tromper +sur la prsence relle d'un sot.</p> + +<p>Et ce spectacle tonnant changeait tous les jours; comment donner une +ide de la foule infinie de mauvaises plaisanteries, de parodies des +gestes de ses camarades, d'allusions leurs petites aventures ou aux +anecdotes de la journe dans Trieste, dont Paccini remplissait son jeu?</p> + +<p>Quels rires inextinguibles, lorsqu'un jour, en disant au baron,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Io vado sempre a piedi,</span><br /> +</p> + +<p>il s'avisa d'ajouter: <i>Per esempio verso la crociata</i>! Je sens qu'on ne +<i>raconte pas le rire</i>; car, pour le raconter, il faut le reproduire, et +la moindre anecdote qui, raconter, prend une demi-minute, juste le +temps dont elle est digne, cote l'imprimer trois ou quatre pages, +la vue desquelles on est saisi de honte, et l'on efface.</p> + +<p>Paccini est, comme Rabelais, un volcan de mauvaises plaisanteries; et, +quelque effet qu'elles produisent dans la salle, il est sans doute celui +qu'elles rjouissent le plus: il n'est aucun spectateur qui<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> puisse en +douter, tant il y a de verve et de vrit dans son geste. C'est, je +pense, cette <i>vrit</i>, cette navet vidente, qui lui fait pardonner le +nombre infini de choses burlesques et ridicules qu'on lui voit hasarder + chaque reprsentation, et qui, ailleurs, le feraient mettre en prison. +Par exemple, Trieste, le 12 fvrier, on clbre le jour de naissance +du souverain; on chante une messe en musique la cathdrale, et le +<i>Gloria in excelsis</i> est, comme on sait, l'un des morceaux les plus +importants de toute messe en musique: il y a sur ces paroles un +mouvement de passion exprimer. Tous les fidles peuvent chanter +l'glise, Paccini comme un autre: pourquoi pas? en Italie, les chanteurs +ne sont nullement excommunis. Paccini se rend donc l'glise, mais il +y arrive avec les cheveux poudrs blanc; il chante le <i>Gloria in +excelsis</i> avec les fidles, et mme il chante bien et de tout le srieux +possible. Mais, la vue de cette figure de Paccini chantant et srieux, +toute l'glise clate de rire, et les autorits constitues les +premires.</p> + +<p>J'ai choisi exprs, pour la rapporter, une des plus mauvaises +plaisanteries de Paccini. Il est clair qu' Paris elle ne crerait que +de l'indignation ou du dgot, au lieu du rire gnral dont nous fmes<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> +tmoins Trieste: c'est prcisment de cette indignation que je veux +parler. Paccini, s'il jouait en France, non-seulement ferait natre de +l'indignation par la plaisanterie condamnable ci-dessus rapporte, mais +encore, je l'avance hardiment, par un grand nombre d'autres <i>nullement +rprhensibles</i>.</p> + +<p>Dans mon intime conviction, Paccini, engag l'Opra-Italien de +Londres, y aurait certainement le plus grand succs, comme Louvois il +serait effray et glac, ou impitoyablement siffl s'il osait tre +lui-mme. On dirait que le rire est prohib en France<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>; sur quoi je +demande: ce malheur doit-il se rencontrer dans toutes les civilisations +avances? Un peuple doit-il ncessairement passer, en se civilisant par +un tel excs de vanit? ou bien rencontrons-nous tout simplement ici un +nouvel effet de l'influence de la cour de Louis XIV sur les gots des +Franais et sur leur manire d'apprcier toutes choses? L'Amrique, +rpublique fdrative, en se dbarrassant de la tristesse puritaine et +de la cruaut biblique, d'ici<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> cent cinquante ans arrivera-t-elle +cette prohibition de rire<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>?</p> + +<p>Si nous n'avons pas eu Paccini Paris, s'il est mme <i>impossible</i> que +nous l'ayons jamais, nous avons entrevu Galli, dans le rle de don +Magnifico. Mais c'est Milan, o il est aim d'un public qui aime +rire, qu'il fallait voir son srieux lorsqu'il visite le salon pour +vrifier si personne n'coute; ce seul srieux on reconnat le sot qui +va recevoir une grande confidence. Et quel feu, quelle admirable +vivacit dans sa manire de retourner son fauteuil pour couter le +prince! Il tait tellement opprim par le respect, et cependant si avide +d'couter, qu'il n'avait plus de forces, et que son corps prenait comme +le mouvement ondulant d'un serpent, vari, chaque parole du prince, +par un mouvement convulsif; on ne pouvait pas douter d'avoir sous les +yeux l'extrme d'une passion, et d'une passion ridicule. Galli n'a os +hasarder qu'une partie de ces gestes devant le public de Paris, qui +effraie les pauvres chanteurs italiens. Ils savent que c'est Paris que +se font aujourd'hui les rputa<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span>tions europennes. Un article musical de +<i>la Pandore</i>, qui n'est pour nous qu'une pauvret bien crite que nous +sautons, est une chose importante pour un pauvre acteur tranger. Il a +la bonhomie d'y voir la voix du public le plus respectable de l'Europe. +Un Anglais, de son ct, y cherche l'indication des talents, la vue +desquels il doit s'crier: <i>wonderfull! quite amasing!</i> Et plus +l'article est frivole et ridicule, plus il semble respectable cet +esclave rvolt contre le srieux.</p> + +<p>Le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Un segreto d'importanza,</span><br /> +</p> + +<p>est bientt suivi d'un morceau d'orchestre qui peint une tempte pendant +laquelle le carrosse du prince est renvers. Ce n'est point du tout le +style allemand; cette tempte n'est point comme celle de Haydn dans les +<i>Quatre-Saisons</i>, ou comme la composition des balles fatales dans le +<i>Freyschtz</i> de Maria Weber. Cet orage n'est pas pris au tragique: la +nature y est cependant imite avec vrit; il a son petit moment +d'horreur fort bien rendu. Enfin, sans de grandes prtentions au +tragique, ce morceau fait un charmant contraste dans un opra buffa. On +s'crie vingt fois en l'entendant (mais non pas Louvois, je parle d'un +orchestre qui sent les<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> nuances, celui de Dresde ou de Darmstadt, par +exemple); on s'crie, <i>que d'esprit!</i> J'ai eu souvent des discussions +sur ce morceau, avec mes amis allemands; j'ai bien reconnu qu' leurs +yeux cette tempte n'est qu'une miniature efface: qu'on juge de leur +mpris, il leur faut pour les toucher des fresques la Michel-Ange; ils +aiment, par exemple, le tapage infernal de la fin du morceau de la +formation des balles diaboliques du <i>Freyschtz</i> dont je parlais tout +l'heure. Nouvelle preuve que le <i>beau idal</i>, en musique, varie comme +les climats. A Rome, pays pour lequel Rossini a crit cette tempte, des +hommes d'une sensibilit vive et irritable l'excs, heureux par leurs +passions, malheureux par les affaires srieuses de la vie, se +nourrissent de caf et de glaces: Darmstadt, tout est bonhomie, +imagination et musique<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>; avec de la prudence et force coups de +chapeau au prince, on parvient se faire un joli bien-tre; d'ailleurs +on vit de bire et de choucroute, et l'air est offusqu de brouillards +six mois de l'anne. A Rome, le 25 dcembre, jour de Nol,<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> en allant +la messe papale Saint-Pierre, le soleil m'incommodait; c'tait comme +Paris un jour chaud de la mi-septembre.</p> + +<p>Aprs la tempte vient le charmant sestetto,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quest' un nodo inviluppato;</span><br /> +</p> + +<p>si frappant d'originalit: je l'admirais davantage autrefois; il me +semble aujourd'hui avoir des longueurs vers la fin de la partie chante +<i>sotto voce</i>. Ce sestetto peut disputer la qualit de chef-d'œuvre de la +pice au charmant duetto du premier acte entre Ramire et Dandini,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Zitto, zitto; piano, piano;</span><br /> +</p> + +<p>et si le duetto l'emporte, c'est par l'admirable <i>rapidit</i>, c'est parce +qu'il est une des choses les plus entranantes que Rossini ait crites +dans le style vif et rapide, o il est suprieur tous les grands +matres, et qui forme le trait saillant de son gnie.</p> + +<p>Le grand air de la fin, chant par la Cenerentola, est un peu plus qu'un +air de bravoure ordinaire; on y trouve quelques lueurs de sentiment:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Perch tremar, perch?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Figlia, sorella, amica,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Padre, sposo, amiche! oh istante!</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span></p> + +<p>A la vrit, la mlodie de ces traits de sentiment est assez commune. +C'est un des airs que j'ai entendus le mieux chanter par madame Pasta; +elle y portait un accent digne de la situation (un bon cœur qui triomphe +et pardonne aprs de longues annes de misre), et loignait ainsi +l'ide importune d'un air de bravoure et fait pour les concerts. Au +contraire, dans la bouche de mademoiselle Esther Mombelli, Florence, +en 1818, cet air n'tait plus qu'un air de bravoure suprieurement +chant. Rien n'tait plus net et plus perl que le son de cette belle +voix conduite avec toute la grce nave de la mthode antique. On +croyait assister un concert; personne ne songeait au sentiment qui +aurait pu animer <i>Cendrillon</i>, et qui n'animait pas la musique. Quand +madame Pasta chante Rossini, elle lui prte prcisment les qualits qui +lui manquent.</p> + +<p>On peut remarquer que voil trois de ses opras que Rossini finit par un +grand air de la prima donna: <i>Sigillara</i>, <i>l'Italiana in Algeri</i> et la +<i>Cenerentola</i>.</p> + +<p>Je dois rpter ici que je suis tout fait juge incomptent pour la +<i>Cenerentola</i>. Cette protestation est dans mon intrt; l'on douterait +de mon extrme sensibilit pour la musique, et je puis faire de la +modestie sur tout, except sur l'extrme sensi<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>bilit. La <i>Cenerentola</i> +est une des partitions qui a eu le plus de succs en France et je ne +doute pas que si le caprice des directeurs avait engag pour ce rle +mademoiselle Mombelli, mademoiselle Schiassetti, ou telle autre bonne +chanteuse, cet opra n'et atteint le succs du <i>Barbier</i>. Il n'y a +peut-tre pas, dans toute la <i>Cenerentola</i>, dix mesures qui me +rappellent les folies aimables ou plutt dignes d'tre aimes, qui +accourent de toutes parts mon imagination quand j'ai le bonheur de +rencontrer <i>Sigillara</i> ou les <i>Pretendenti delusi</i><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>. Il n'y a +peut-tre pas dans la <i>Cenerentola</i> dix mesures de suite qui ne +rappellent l'arrire-boutique de la rue Saint-Denis, ou le gros +financier ivre d'or et d'ides prosaques, qui, dans le monde, me fait +dserter un salon lorsqu'il y entre. Ces choses, qui me choquent comme +grossires, auraient plu Paris comme <i>comiques</i>, si elles eussent t +bien chantes. On peut dire que le public de Paris ne les a pas vues; +autrement ce public, qui encourage par son suffrage la <i>Marchande de +Goujons</i>, <i>l'Enfant de Paris</i> et les <i>Cuisinires</i>, et aussi donn un +succs fou la <i>Cenerentola</i>. Cet opra et<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> eu en sa faveur, tout le +mcanisme du double vote; il et t applaudi et par les amateurs de la +musique italienne, et par ceux de la grosse joie des Varits.<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h3> + +<p class="head">VELLUTI</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">ai</span> + faire une communication pnible la partie la plus bienveillante +du public que la prsente biographie peut esprer. Il m'en cote +infiniment; je sens tout ce que je hasarde: plusieurs opinions +singulires Paris, qu'on voulait bien me passer jusqu'ici comme des +carts sans consquence, vont se changer tout coup en paradoxes +intolrables, peut-tre odieux, et surtout amens sans -propos. Mais +enfin, l'auteur ayant fait le vœu singulier de dire, sur tout, ce qui +lui semble la vrit, au risque de dplaire, et au seul public qui +puisse le lire, et au grand artiste dont il crit la vie, il faut bien +continuer ainsi qu'on a commenc. Un homme du monde qui est all deux +cents fois en sa vie aux Bouffes, qui commence ne plus aimer +l'Acadmie royale de musique que pour les ballets, et qui nglige +Feydeau, est assurment le lecteur le plus clair et le plus +bienveillant que je puisse esprer. Cet homme du monde se<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> souvient +peut-tre d'avoir vu jadis, quand la censure tait indulgente, la +brillante comdie du <i>Mariage de Figaro</i>. Figaro se vante de savoir le +fond de la langue anglaise: il sait <i>goddam</i>. Eh bien! puisqu'il faut +risquer de me perdre par un seul mot, voil justement le point o en est +un amateur de Paris, l'gard d'une des parties principales du chant, +les <i>fioriture</i> ou agrments. Il faudrait que cet amateur et entendu +pendant six mois Velluti ou Davide, pour avoir quelque ide de cette +rgion de la musique, entirement neuve pour des oreilles parisiennes. +En arrivant dans un pays nouveau, aprs le premier coup d'œil, qui n'est +pas sans agrments, on est bien vite choqu du grand nombre de choses +tranges et insolites qui vous assigent de toutes parts. Le voyageur le +plus bienveillant et le moins sujet l'humeur, a grande peine se +dfendre de certains mouvements d'impatience. Tel serait l'effet que la +dlicieuse mthode de Velluti produirait d'abord sur l'amateur de Paris. +Je propose cet amateur d'entendre, le plus tt qu'il pourra, la +romance de l'<i>Isolina</i> chante par Velluti<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p>Une femme jolie, et surtout remarquable<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> par une taille superbe, qui se +promne la terrasse des Feuillants, enveloppe dans sa fourrure, par +un beau soleil du mois de dcembre, est un objet fort agrable aux yeux; +mais si un instant aprs cette femme entre dans un joli salon garni de +fleurs, et o des bouches de chaleur artistement mnages font rgner +une temprature douce et gale, elle quitte sa fourrure et parat dans +toute la fracheur brillante d'une toilette de printemps. Faites venir +d'Italie la romance de l'<i>Isolina</i>, entendez-la chanter par une jolie +voix de tnor, vous verrez apparatre la jeune femme de la terrasse des +Feuillants, mais vous ne pourrez gure juger que de l'lgance des +mouvements et des formes; la fracheur et le fini des contours seront +invisibles pour vous. Que ce soit au contraire la dlicieuse voix de +Velluti qui chante sa romance favorite, vos yeux seront dssills, et +bientt ravis la vue des contours dlicats dont le charme voluptueux +viendra les sduire.</p> + +<p>Le tnor a chant trois mesures; ce sont des prires adresses par un +amant sa matresse irrite. Ce petit morceau finit par un clat de +voix: l'amant, maltrait par ce qu'il aime, implore son pardon au nom du +souvenir charmant des premiers temps de leur bonheur. Velluti<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> remplit +les deux premires mesures de <i>fioriture</i>, exprimant d'abord l'extrme +timidit, et bientt le profond dcouragement; il prodigue les gammes +descendantes par demi-tons, les <i>scale trillate</i>, et part tout coup +la troisime mesure par un clat de voix simple, fort, soutenu, et, les +jours o il jouit de tous ses moyens, <i>abandonn</i>. Il est impossible +qu'une femme qui aime rsiste ce cri du cœur.</p> + +<p>Ce style peut sembler trop effmin, et ne pas plaire d'abord; mais tout +amateur franais de bonne foi conviendra que cette manire de chanter +est pour lui une rgion inconnue, une <i>terre trangre</i>, dont les chants +de Paris ne lui avaient donn aucune ide. Nous avons bien ici des gens +qui font des ornements et qui les excutent avec justesse, mais les sons +de cette voix ne sont pas agrables en eux-mmes et indpendamment de la +place qu'ils occupent. Ensuite cette voix est antimusicale, elle met +sans cesse ensemble des choses qui ne vont pas ct l'une de l'autre +et qui se nuisent par leur voisinage. Sans se rendre compte du pourquoi, +un homme n pour les arts, et qui a fait l'ducation de son oreille par +deux cents reprsentations des Bouffes, sent confusment que les +agrments qu'on lui tale manquent de charme; sa raison approuve +triste<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>ment, mais son cœur reste froid. C'est la sensation contraire, +accompagne d'un plaisir croissant tous les jours, qu'il trouvera en +entendant Velluti dans les soires o cet excellent chanteur jouit de la +plnitude de ses moyens. Un castrat, attach la chapelle de Sa Majest +le roi de Saxe, le clbre Sassarini, donnait le mme plaisir dans des +chants d'glise. Davide approche de ces sensations dlicieuses autant +que peut le faire une simple voix de tnor. Je ne nommerai pas ici +quelques autres belles voix, qui rappelleraient les sensations +angliques que l'on doit Velluti, si le hasard avait plac un cœur +sensible dans le voisinage de ces gosiers flexibles. Ces belles voix, +que le vulgaire admire et auxquelles rien ne manque ses yeux, +excutent au hasard et souvent fort bien une foule d'agrments de +significations, de couleurs, de natures opposes. Supposez Talma agit +par un cauchemar pnible, et rcitant de suite et ple-mle, mais +toujours avec son rare talent, deux ou trois vers de ses plus beaux +rles. A quatre vers de fureur d'amour, appartenant l'Oreste +d'<i>Andromaque</i>, succdent deux vers de raisonnements levs et sublimes, +pris dans le rle de Svre, de <i>Polyeucte</i>; ils sont immdiatement +suivis de deux vers peignant un tyran qui contient peine<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> sa soif pour +le sang, et l'on reconnat Nron. Le vulgaire, qui n'a point d'me et +qui ne comprend rien tout cela, trouve tous ces vers fort bien +dclams et applaudit. Voil ce que font la plupart des grands +chanteurs, M. Martin par exemple.</p> + +<p>Velluti au contraire dclame bien une suite de vers qui appartiennent +<i>tous au mme rle</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h3> + +<p class="head">LA GAZZA LADRA</p> + + +<p><span class="lettre">C</span><span class="smcap">e</span> vrai <i>drame</i> noir et plat a t arrang pour Rossini par M. +Gherardini de Milan, d'aprs le mlodrame du boulevard, qui a pour +auteurs MM. Daubigny et Caigniez. Pour comble de disgrce, il parat que +cette vilaine histoire est fonde sur la ralit: une pauvre servante +fut dans le fait pendue jadis Palaiseau, en mmoire de quoi l'on fonda +une messe appele <i>la messe de la pie</i>.</p> + +<p>Les Allemands, pour qui ce monde est un problme non rsolu, et qui +aiment employer les trente ou quarante ans pour lesquels le hasard les +a placs dans cette triste cage, en compter les barreaux; les +Allemands, qui prfrent le drame de <i>Calas</i>, provenant galement de +notre boulevard, au <i>don Carlos</i> ou au <i>Guillaume Tell</i> de Schiller, qui +leur semblent trop <i>classiques</i>; les Allemands, qui, en 1823, croient +aux revenants et aux miracles du prince de Hohenlohe, seraient ravis du +degr de noirceur que la <i>ralit</i><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> ajoute au triste <i>drame</i> de la <i>Pie +voleuse</i>.</p> + +<p>Le Franais, homme de got, se dit: Ce monde est si vilain, que c'est +porter de l'eau la mer et se donner le plus triste des rles, que +d'examiner les s***** de celui qui l'a fait; fuyons la triste ralit. +Et il demande aux arts du <i>beau idal</i> qui lui fasse oublier bien vite, +et pour le plus longtemps possible, ce monde de bassesses, o</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Le grand Ajax est mort, et Thersite respire.</span><br /> +<span style="margin-left: 13em;">(<span class="smcap">La Harpe</span>.)</span><br /> +</p> + +<p>L'Italien, ds qu'il peut tre dlivr du prtre qui a tourment sa +jeunesse, ne s'embarrasse pas de si longs raisonnements; il ne s'en +tirerait jamais, et la police de son pays l'empche, depuis des sicles, +d'apprendre la logique; il a des passions, il s'y livre en aveugle. +Rossini lui fait de belle musique sur un sujet abominable; il jouit de +cette musique sans trop s'arrter au sujet, et fuirait bien vite comme +un <i>seccatore</i> le triste critique qui viendrait lui faire voir les +dfauts de son plaisir. L'Italien n'admet tout au plus qu'une sorte de +discussion, celle qui tend doubler ses plaisirs tout de suite et +argent comptant.</p> + +<p>La <i>Gazza ladra</i> est un des chefs-d'œuvre<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span> de Rossini. Il l'crivit +Milan en 1817, pour la saison nomme <i>primavera</i> (le printemps)<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<p>Quatorze ans du despotisme d'un homme de gnie avaient fait de Milan, +grande ville renomme autrefois pour sa gourmandise, la capitale +intellectuelle de l'Italie; ce public comptait encore dans son sein, en +1817, quatre ou cinq cents hommes d'esprit suprieurs leur sicle, +reste de ceux que Napolon avait recruts de Bologne Novare, et de la +Ponteffa Ancne, pour remplir les emplois de son royaume d'Italie. Ces +anciens employs, que la crainte des perscutions et l'amour des +capitales retenaient Milan, n'taient nullement disposs reconnatre +une supriorit quelconque dans le public de Naples. On arriva donc la +<i>Scala</i>, le soir de la premire reprsentation de la <i>Gazza ladra</i>, avec +la bonne intention de siffler l'auteur du <i>Barbier</i>, d'<i>Elisabeth</i> et +d'<i>Otello</i>, pour peu que sa musique dplt. Rossini n'ignorait pas cette +disposition dfavorable, et il avait grand'peur.</p> + +<p>Le succs fut tellement fou, la pice fit une telle <i>fureur</i>, car j'ai +besoin ici de toute l'nergie de la langue italienne, qu'<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span> chaque +instant le public, en masse, se levait debout pour couvrir Rossini +d'acclamations. Cet homme aimable racontait le soir, au caf de +l'<i>Acadmie</i>, qu'indpendamment de la joie du succs, il tait abm de +fatigue pour les centaines de rvrences qu'il avait t oblig de faire +au public, qui, tous moments, interrompait le spectacle par des <i>bravo +maestro! e viva Rossini!</i></p> + +<p>Le succs fut donc immense, et l'on peut dire que jamais maestro n'a +mieux rempli son objet. Les applaudissements taient d'autant plus +flatteurs que, comme je l'ai dj dit, ce public, en 1817, tait encore +compos de l'lite des gens d'esprit de toute la Lombardie. Aussi est-ce + cette poque que Milan a t illustr par les chefs-d'œuvre de Vigan. +Ce beau moment s'est termin vers 1820, par les arrestations et le +carbonarisme.</p> + +<p>J'tais la premire reprsentation de la <i>Gazza ladra</i>. C'est un des +succs les plus unanimes et les plus brillants que j'aie jamais vus, et +il se soutint pendant prs de trois mois au mme degr d'enthousiasme. +Rossini fut heureux en acteurs; Galli avait alors la plus belle voix de +basse d'Italie, la voix la plus forte et la plus accentue; il joua le +rle du soldat d'une<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> manire digne de Kean ou de De'Marini. Madame +Belloc chanta celui de la pauvre <i>Ninetta</i> avec sa voix magnifique et +pure qui semble rajeunir tous les ans; elle jouait ce rle facile avec +infiniment d'esprit. Je me souviens qu'elle l'ennoblissait beaucoup; ce +n'tait pas tant une servante vulgaire que la fille d'un brave soldat +que les malheurs de son pre ont force chercher de l'emploi. Monelli, +tnor agrable, faisait le jeune soldat <i>Giannetto</i> qui revient la +maison paternelle; et Boticelli, le vieux paysan <i>Fabrizio Vingradito</i>, +rle si bien jou Paris par Barilli. Ambrosi, avec sa voix superbe et +son jeu tout d'une pice, reprsentait fort bien le mchant <i>Podest</i>; +enfin, les grces de mademoiselle Galianis, dans le rle de <i>Pippo</i>, +taient inimitables et donnaient un effet charmant au duetto du second +acte entre <i>Pippo</i> et <i>Ninetta</i>. Tous les acteurs cherchaient comme de +concert ennoblir la pice. Madame Fodor, au contraire, l'a rendue bien +vulgaire.</p> + +<p>Que dire de l'ouverture de la <i>Gazza ladra</i>? A qui cette symphonie si +pittoresque n'est-elle pas prsente?</p> + +<p>L'introduction du tambour comme partie principale lui donn une ralit, +si j'ose m'exprimer ainsi, dont je n'ai trouv la sensation dans aucune +autre mu<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>sique<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, il est comme impossible de ne pas faire attention +celle-ci. Il me le serait galement de rendre les transports et la folie +du parterre de Milan l'apparition de ce chef-d'œuvre. Aprs avoir +applaudi outrance, cri et fait tout le tapage imaginable pendant cinq +minutes, quand la force ncessaire pour crier n'exista plus, je +remarquai que chacun parlait son voisin, chose fort contraire la +mfiance italienne. Les gens les plus froids et les plus gs +s'criaient dans les loges: <i>O bello! o bello!</i> et ce mot tait rpt +vingt fois de suite: on ne l'adressait personne, une telle rptition +et t ridicule; on avait perdu toute ide d'avoir des voisins, chacun +se parlait soi-mme. Ces transports avaient toute la vivacit, tout le +charme d'un raccommodement. La vanit du public se rappelait le <i>Turco +in Italia</i>. Je ne sais si le lecteur se rappelle aussi que cet opra +avait t siffl comme manquant de nouveaut. Rossini dsira rparer cet +chec, et ses amis furent flatts qu'il et bien voulu faire quelque +chose de si nouveau pour eux. Cette situation morale du maestro rend +fort bien compte du tambour et du tapage un peu allemand de l'ouverture; +Rossini avait besoin de<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span> frapper fort ds le dbut. On n'eut pas entendu +vingt mesures de cette belle symphonie, que la rconciliation fut faite; +on n'tait pas la fin du premier <i>presto</i>, que le public sembla fou de +plaisir, tout le monde accompagnait l'orchestre. Ds lors l'opra et le +succs ne furent plus qu'une scne d'enthousiasme. A chaque morceau il +fallait que Rossini se levt plusieurs fois de sa place au piano pour +saluer le public; et il parut plus tt las de saluer que le public +d'applaudir.</p> + +<p>Cette ouverture, qui commence par le retour du jeune soldat couvert de +gloire dans sa famille champtre, prend bientt le caractre triste des +vnements qui vont suivre; mais c'est une tristesse pleine de vivacit +et de feu, une tristesse de jeunes gens; les hros de la pice sont +jeunes en effet. L'introduction est brillante de verve et de feu; elle +me rappelle les belles symphonies de <i>Haydn</i> et l'excs de force qui +distingue ce compositeur. L'attention est appele sur la <i>Pie</i> avec tout +l'esprit possible:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Brutta gazza maladetta</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che ti colga la saetta!</span><br /> +</p> + +<p>Je trouve ici, ds la premire mesure, une certaine nergie rustique, +une teinte cham<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>ptre, et surtout une absence totale de la finesse des +villes, qui, par exemple, donne cette introduction une couleur tout +fait diffrente de celle du <i>Barbier</i>. Je me figure que la musique +Washington ou Cincinnati, si elle tait nationale et non copie, +offrirait cette absence complte de recherche et d'lgance<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>Cette nuance d'nergie rustique s'tend sur tout le premier acte. +L'humeur revche de la fermire Lucie, ou plutt les tristes effets que +va produire ce dfaut de caractre, sont annoncs par un morceau +extrmement imposant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Marmotte, che fate?</span><br /> +</p> + +<p>On sent l'instant la prsence d'un grand talent. Il y a absence de +dtails, et dveloppement parfait d'une grande ide. On voit que +l'auteur a eu le courage de braver la peur d'ennuyer, et de ngliger les +petites phrases amusantes; de l le grandiose<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span></p> + +<p>La rponse Lucie qui demande o est son mari,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tuo marito?</span><br /> +</p> + +<p>le petit air du bonhomme Fabrice qui arrive de la cave la bouteille la +main, tout cela est minemment gai, rustique, plein de force, et +rappelle de plus en plus le style de Haydn. C'est encore la pie qui est +charge d'annoncer au spectateur l'amour du jeune soldat; sa mre dit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Egli dee sposar...</span><br /> +</p> + +<p>la pie l'interrompt par le cri</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ninetta! Ninetta!</span><br /> +</p> + +<p>Il y a un feu tonnant dans le <i>tutti: Noi l'udremo narrar con diletto</i>. +J'observerai toutefois que la joie vive et le <i>brio</i> (l'entranement) +sont d'autant moins difficiles produire, que l'on ne cherche pas +conserver l'air distingu et noble. Il y a ici deux jolis vers bien +militaires:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Or d'orgoglio brillar lo vedremo,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Or di bella piet sospirar.</span><br /> +</p> + +<p>La cavatine de Ninette</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Di piacer mi balza il cor,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span></p> + +<p>est, comme l'ouverture, une des plus belles inspirations de Rossini: qui +ne la connat pas? C'est bien la joie vive et franche d'une jeune +paysanne. Jamais peut-tre Rossini n'a t plus brillant et en mme +temps plus dramatique, plus vrai, plus fidle aux paroles. Cet air est +de la force de Cimarosa, et a une vivacit de dbut assez rare chez +Cimarosa.</p> + +<p>Peut-tre pourrait-on blmer la cantilne, comme un peu vulgaire et +rustique. Remarquez que ds que Rossini veut tre expressif, il est +oblig d'en revenir au chant priodique. La phrase <i>di piacere</i> a huit +mesures, chose rare chez ce matre<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Il y a une nuance touchante +introduite avec un art infini; c'est dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Dio d'amor, confido in te,</span><br /> +</p> + +<p>avant la reprise. On oublie la gaucherie des paroles <i>Dieu d'amour</i> dans +la bouche d'une jeune paysanne. Apparemment que l'auteur est un +<i>classique</i>. Madame Fodor a chant cette cavatine Paris, avec une voix +au-dessus de tous les loges, mais la sensibilit et l'accent +rpondaient peu<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> la beaut de la voix. A la manire de tous les +artistes qui ne brillent pas par la sensibilit et le foyer intrieur, +comme disent les peintres, madame Fodor ne pouvant pas faire cette +cavatine <i>belle</i>, elle la faisait <i>riche</i>. Elle accablait de roulades et +d'ornements suprieurement excuts, les inspirations du maestro, et +parvenait les faire oublier. Voil un joli triomphe! Rossini, s'il +l'avait entendue, lui aurait rpt ce qu'il dit au clbre Velluti, +lors de la premire reprsentation de l'<i>Aureliano in Palmira</i> (Milan +1814): <i>Non conosco pi le mie arie</i>. Je ne reconnais plus ma musique.</p> + +<p>L'expression dramatique vive et franche, et pourtant parfaitement belle, +est assez rare chez Rossini pour qu'on la respecte. La premire phrase +de</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Di piacer mi balza il cor,</span><br /> +</p> + +<p>doit tre donne absolument sans ornements et sans roulades; il faut les +rserver pour la fin de l'air, o Ninette semble rflchir sur l'excs +de son bonheur. Les <i>fioriture</i> gaies et brillantes sont fort bien +places sur</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! gia dimentico</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">I miei tormenti</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p> + +<p>paroles que la jolie petite Cinti dit d'une manire sduisante.</p> + +<p>A Milan, cette nuance, comme toutes les autres, fut fort bien saisie par +madame Belloc. Je craindrais de fatiguer le lecteur si je lui parlais +encore des transports du public, l'apparition de cet air si simple, si +naturel, si facile comprendre. C'est le sublime du gnie champtre. Il +est fcheux que la scne ne soit pas en Suisse; cet air conviendrait +<i>Lisbeth</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Les spectateurs du parterre taient monts sur les +banquettes; ils firent rpter l'air de madame Belloc et l'coutrent +debout; leurs cris redemandaient cette cavatine une troisime fois, +lorsque Rossini dit de sa place au piano, aux spectateurs des premires +files du parterre: Le rle de Ninette est fort charg de musique; +madame Belloc sera hors d'tat d'arriver la fin, si vous la traitez +ainsi. Cette raison, qui fut rpte et discute au parterre, produisit +enfin son effet aprs une interruption d'un quart d'heure. Tous mes +voisins discutaient entre eux avec feu et franchise, comme d'anciennes +connaissances. Je n'ai<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> jamais revu une telle imprudence en Italie. Un +espion peut prendre prtexte d'une telle conversation pour paratre li +avec vous et vous dnoncer ensuite avec succs.</p> + +<p>Aprs cette cavatine, qui respire la joie et la fracheur des forts +nous sommes ramens ce que la civilisation a de plus ignoble, par +l'air du juif; il me rappelle toujours les juifs de Pologne, la plus +abominable race de l'univers<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>: cet air est pourtant fort bien. A +force d'esprit, Rossini a fait supporter ce qu'il a de ressemblant la +ralit. Je trouve une richesse musicale incroyable, une abondance +infinie, une <i>luxuriancy</i> de gnie, comme diraient les Anglais, dans le +chœur qui annonce le retour de Giannetto:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Bravo! bravo! ben tornato!</span><br /> +</p> + +<p>L'air de ce jeune soldat qui, aprs s'tre couvert de gloire l'arme, +arrive dans son village, o le journal a donn de ses nouvelles, est +faible et plat, et de plus dplac. Le jeune soldat aborde sans<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span> faon +sa matresse, et laisse seuls, dans le fond de la scne, son pre, sa +mre, et tout le village, qui le regardent parler d'amour: cette +charmante passion a tout perdu si on lui te la pudeur.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Anco al nemico in faccia,</span><br /> +</p> + +<p>est assez bien, quoique fat. Il y a une joie douce et tendre, le +contraire du feu et de la passion folle et franaise qui tait +ncessaire ici, dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ma quel piacer che adesso,</span><br /> +</p> + +<p>et surtout dans la ritournelle qui annonce ce vers. Ici Rossini aurait +grand besoin de trouver, dans son chanteur, le feu, la passion et +l'accent du cœur, qui manquent sa partition. Il faudrait que madame +Pasta pt se charger de ce rle, et de tous les rles passionns de ce +matre; elle leur rendrait le mme service qu' Tancrde.</p> + +<p>Avec les paroles,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">No, non m'inganno,</span><br /> +</p> + +<p>que Galli prononce en descendant la colline, la tragdie parat, et la +gaiet s'vanouit pour toujours.</p> + +<p>Lorsque Rossini fit la <i>Gazza ladra</i>, il tait brouill avec Galli, son +<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>rival heureux auprs de la M<sup>***</sup>. Or, il faut savoir que Galli, au +milieu d'une trs-belle voix, a deux ou trois notes qu'il ne prend +justes que lorsqu'il ne fait que passer, mais qu'il donne faux +lorsqu'il est oblig de s'y arrter. Rossini ne manqua pas de lui faire +un rcitatif (celui dans lequel il raconte sa fille sa dispute avec +son capitaine) dans lequel il est forc de s'arrter prcisment sur ces +notes, qu'il ne peut donner justes. Il y a bien paru Paris, lorsque +Galli disait:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3.5em;"><i>Sciagurato</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ei grida; e colla spada</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Gi, gi, m' sopra<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Galli, sr partout ailleurs de sa magnifique voix, se piqua, et ne +voulut pas changer ces notes la reprsentation; rien n'tait cependant +plus simple. Cette obstination lui a fait manquer cette entre Rome, +Naples, Paris; et le got svre et un peu froid de cette capitale +s'accommodant mieux de l'absence de toute faute<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> que de la prsence +de beauts<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> sublimes obscurcies par quelques imperfections, le succs de +Galli n'a jamais t d'enthousiasme comme il aurait d l'tre.</p> + +<p>Galli s'est raidi contre les <i>chut</i> du public, il n'a pas voulu changer +dix notes; et la timidit faisant effet sur son organe, en dpit de ses +efforts, ce dbut d'un si beau rle a toujours t gt par trois ou +quatre sons hasards. A Naples, ce rcitatif tait le triomphe de +Nozzari, qui le dtaillait d'une manire inimitable.</p> + +<p>Galli est la hauteur de la plus belle tragdie ds la fin de ce +morceau:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 10em;">Amico mio,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ei disse, e dir non pi poteva: Addio!</span><br /> +</p> + +<p>Il est absurde que Galli, qui fuit son rgiment o il a t condamn +mort, paraisse avec son habit de soldat peine cach sous un grand +manteau; c'est un moyen certain de se faire arrter comme dserteur par +le premier maire de village. Ceci est une question de <i>mise en scne</i>, +art qui tient la peinture. Si Galli paraissait couvert de haillons, +comme dit le libretto,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 8em;">Il prode Ernesto</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Di questi cenci mi coperse,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span></p> + +<p>peut-tre le rle prendrait-il une teinte ignoble; il faut parler aux +yeux l'Opra. Dans la nature, Galli, condamn mort et retrouvant sa +fille, lui et adress deux ou trois mille paroles; la musique en +choisit une centaine, et leur fait exprimer le sentiment qui paratrait +dans les trois mille. On sent bien qu'elle doit carter d'abord toutes +les paroles qui expriment des dtails; donc il faut parler aux yeux.</p> + +<p>Le duetto qui suit le rcitatif chant par Galli,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Come frenar il pianto?</span><br /> +</p> + +<p>est un chef-d'œuvre dans le style magnifique<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>. Le petit morceau +d'orchestre qui vient aprs:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"> certo il mio periglio;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Solo un eterno esiglio,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O Dio! mi pu salvar<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span></p> + +<p>produit un tremblement physique. Il y a un petit trait bien touchant +aprs</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pi barbaro dolor.</span><br /> +</p> + +<p>Vers la fin de la reprise du duetto,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tremendo destino</span><br /> +</p> + +<p>est terrible. Il y a un peu de <i>beau idal</i>, faisant repos par +distraction du malheur, dans la ritournelle de la fin.</p> + +<p>La cavatine du podestat,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il mio piano preparato,</span><br /> +</p> + +<p>est un morceau brillant pour une belle voix de basse. Ambrosi le chanta + Milan avec une nergie et une force qui avaient le dfaut de tenir les +yeux du spectateur fixs dsagrablement sur le caractre atroce du +podestat. Pellegrini, Paris, sert beaucoup mieux les intrts de la +pice, en dployant dans cette cavatine une grce infinie et toute la +lgret de sa charmante voix. Ce morceau est d'ailleurs beaucoup trop +long.</p> + +<p>La lecture du signalement du dserteur, confie Ninetta par le +podestat, qui a<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span> perdu ses lunettes, est une scne qui a tout l'intrt +pressant et cruel du drame; c'est du malheur nullement adouci par le +<i>beau idal</i>: voil ce qu'on aime en Allemagne. Ce moment est vif, mais +il tue la gaiet pour toujours.</p> + +<p>Le terzetto qui suit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Respiro—partite,</span><br /> +</p> + +<p>est sublime; c'est ds le dbut que se trouve l'admirable prire:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oh! nume benefico!</span><br /> +</p> + +<p>Winter venait de donner Milan, un <i>Mahomet</i> (c'est la tragdie de +Voltaire) o se trouvait une prire magnifique forme par les voix +runies de <i>Zopire</i>, au fond du temple, qui prie, et de ses deux +enfants, sur le devant de la scne, qui viennent lui donner la mort. +Rossini ne manqua pas de demander une prire l'auteur du libretto, et +l'crivit <i>con impegno</i>.</p> + +<p>Le podestat ayant vu partir le soldat et se croyant seul, dit Ninette:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Siamo soli. Amor seconda</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le mie fiamme, i voti mici.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! se barbara non sei,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fammi a parte nel tuo cor<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p> + +<p>Voil du superbe style tragique, en musique s'entend. Ce terzetto est +au-dessus de tous les loges: il tablit jamais la supriorit de +Rossini sur tous les compositeurs ses contemporains.</p> + +<p>La rentre de Fernand a tout le feu possible:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Freme il nembo...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Uom maturo e magistrato,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vi dovreste vergognar.</span><br /> +</p> + +<p>Il y a toujours beaucoup plus de force et d'nergie que d'lgance et de +sensibilit noble, et l'orchestre est bien bruyant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">No so quel che farei,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Smanio, deliro e fremo,</span><br /> +</p> + +<p>est un volcan. Ici, la rapidit naturelle du style de Rossini semble +encore augmenter son feu incroyable: ce terzetto est une des plus belles +choses que ce <i>maestro</i> ait jamais crites dans sa seconde manire (le +style fort). Les groupes en sont disposs avec un art infini; il y a une +qualit bien rare dans les plus beaux morceaux connus, c'est une +<i>progression</i> tonnante. On se sent, en quelque sorte, plus avanc la +fin du terzetto qu'au commencement.</p> + +<p>C'est aprs cette scne qu'on voit la pie voler travers le thtre; +elle enlve<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span> la cuiller fatale. Le moment est bien choisi; le spectateur +est trop mu pour prendre ce vol du ct plaisant, et, comme on ne s'y +attend pas, personne n'a le temps d'examiner comment il s'opre. Aprs +le grand morceau tragique, dont nous venons de donner une analyse si +imparfaite, la musique reprend toute la lgret, toute la gaiet +possible, et mme une lgance qu'elle n'a pas eue jusqu'ici; et tout +cela pour le procs-verbal de l'interrogatoire de la pauvre Ninetta:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">In casa di messere...</span><br /> +</p> + +<p>Ce morceau est dlicieux; il me semble qu'aucun <i>maestro</i> vivant ne +pourrait en faire un semblable. La cantilne la plus charmante que l'art +puisse produire est justement applique la parole la plus infme de +l'interrogatoire. Quand le jeune militaire fait observer, avec beaucoup +de raison, que l'objet qu'on cherche a t</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Rapito! no, smarrito</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">(Vol! non, gar),</span><br /> +</p> + +<p>le podestat rpond avec une grce parfaite:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 8.5em;">Vuol dir lo stesso.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">(Qu'importe? ces mots n'ont-ils pas le mme sens?)</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p> + +<p>Il est vrai que cette admirable lgret, que ce badinage aimable et +tout fait monarchique, s'est rencontr plusieurs fois, en ces derniers +temps, chez des juges, gens du monde, qui envoyaient la mort les +ennemis du pouvoir en se jouant, ou plutt sans interrompre les jeux +d'une vie aimable et insouciante. La musique de Rossini serait +parfaitement sa place dans une comdie intitule <i>Charles II</i><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> ou +<i>Henri III</i>, et o le pote aurait emprunt, pour reprsenter les +moments prospres du rgne de ces princes, le gnie qui inspira <i>Pinto</i> + M. Lemercier. J'ai eu besoin de m'arrter un instant pour faire sentir + un lecteur n dans des pays o la justice est digne de tous nos +respects, comme chacun sait, que Rossini, n en Romagne et accoutum aux +juges nomms par des prtres, a t peintre fidle dans tout le rle du +podestat de la <i>Gazza ladra</i>. En plaant tant de gaiet, d'insouciance +et de lgret dans l'interrogatoire de Ninetta, il a eu gard au +caractre principal, qui est le juge, vieux sclrat goguenard et +libertin, et au dnoment de son opra, qu'il savait bien devoir tre +<i>di lieto fine</i> comme ceux de Mtastase. J'ai entendu<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> Rossini repousser +trs gaiement les critiques qu'on faisait de son podestat, Milan, lieu +o Napolon avait fait apparatre quelque dcence dans la justice (1797 + 1814). Le jeune militaire, quoique Franais, est un nigaud, disait +Rossini; sa place, moi qui n'ai pas fait de campagnes ni enlev de +drapeau, je me serais cri, voyant ma matresse accuse: C'est moi qui +ai pris la fatale cuiller! Dans le libretto qu'on m'a donn, Ninetta, +confondue par des apparences accablantes, ne sait que rpondre; +Giannetto est un sot: le personnage principal de mon <i>finale</i> est donc +le juge, lequel est un coquin nullement triste, et qui, d'ailleurs, n'a +aucune ide de perdre Ninetta; il ne songe, pendant tout le temps de +l'interrogatoire, qu' lui vendre sa grce, et au prix qu'il en +obtiendra<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>. Rossini n'ajoutait pas, car il est fort prudent et se +souvient de la mort de Cimarosa: Allez voir dans mon pays, Ferrare, +Rimini, les jugements que l'on y rend tous les jours. Avisez-vous +d'avoir un procs et d'tre accus d'avoir mang un poulet le vendredi, +un an ou deux auparavant. Les Prtres envoient dans <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>les jardins des +palazzi voir si l'on jette des os de poulet le vendredi. La femme de +chambre de la maison n'a pas l'absolution Pques si elle ne dnonce +les os des poulets mangs en cachette: or, une femme de chambre, Imola +ou Pesaro, qui ne fait pas ses pques est une fille perdue. Qu'on se +figure, dans une ville de vingt mille mes comme Ferrare, un prfet, +sept huit sous-prfets, une douzaine de commissaires de police, +n'ayant autre chose faire au monde que de savoir si monsieur un tel +mange un poulet le vendredi! Le lgat, ses secrtaires et ses agents +secrets, dont j'ai ci-dessus traduit les titres en dnominations +franaises, sont prtres. Ils ont l'administration; mais ils sont contre +carrs en tout et has la mort par l'autorit ecclsiastique, +l'archevque, ses grands-vicaires, les chanoines, etc., ennemis jurs +des autorits administratives, et les dnonant sans cesse Rome comme +inclinant au relchement. Ces dnonciations peuvent empcher le lgat de +devenir cardinal la premire promotion. Or, tous ces grands intrts, +toutes ces rivalits, tous les conseils de la prudence, peuvent tre +satisfaits en dnonant le pauvre diable de bourgeois de Ferrare qui a +cd la tentation de manger un poulet le vendredi. Je pourrais ajouter +vingt pages<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> de dtails, mon seul embarras serait d'affaiblir les +couleurs, de diminuer la vrit; je ne veux pas tomber dans l'odieux, ce +serait la pire des chutes pour un livre frivole<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Le rsultat de +toutes les anecdotes que je pourrais raconter sur la Romagne serait +toujours que Rossini, en donnant tant de gaiet et de lgret son +<i>podest libertin</i>, n'a nullement song faire une pigramme abominable +et la Juvnal. En gnral, c'est trs peu la coutume en Italie que de +s'indigner par crit des friponneries; cela rend triste, cela est de +mauvais ton; d'ailleurs c'est un lieu commun.</p> + +<p>Le caractre tranquille du pitoyable amant de Ninetta apparat bien dans +le chant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tu dunque sei rea!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">(Ed io la credea</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">L'istessa onest.)</span><br /> +</p> + +<p>Toute la niaiserie que le cœur sensible des habitants de la rue +Saint-Denis passe leur cher mlodrame clate lorsque Ninetta se laisse +confondre,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Non, v' pi speme,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p> + +<p>parce que le juif dclare qu'il y avait sur la pice d'argenterie lui +vendue un F et un V, elle qui vient de dire que son pre s'appelle +Ferdinand Villabella, d'o le podestat a conclu naturellement que ce +pre tait l'homme qui se trouvait avec elle et pour lequel elle a lu un +faux signalement. Ninetta se garde bien de jouer au pote le mauvais +tour de dire tout simplement: Ce couvert m'a t remis par mon pre, et +les lettres F V forment son chiffre. La pauvre fille aime mieux mourir. +Le malheur de ce libretto, c'est que tous les personnages y sont des +tres communs. Ce dfaut ne se trouve jamais dans les opras allemands: +il y a toujours quelque chose pour l'imagination.</p> + +<p>Ce <i>finale</i> est plein de mouvement, d'entres et de sorties auxquelles +le spectateur prend un vif intrt. Il y a beaucoup d'<i>a solo</i> et de +petits morceaux d'ensemble fort attachants. Il est impossible de mieux +disposer les groupes d'un grand tableau. Les paroles ne sont pas mal: je +voudrais que ce ft le contraire, que la situation ft belle et +naturelle, et les paroles fort ridicules, car qui fait attention aux +paroles? A Naples, on trouvait des longueurs dans ce <i>finale</i>; je l'ai +vu admir par le caractre plus tranquille des Milanais. Pour mon +compte, je me range l'avis des bons<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> Milanais. L'expression est vive, +forte, naturelle, mais toujours rustique, l'exception de quelques +mesures dlicieuses au commencement de l'interrogatoire. Ce premier acte +me rappelle chaque instant le genre de gaiet que Haydn a mis dans le +morceau de l'automne de ses <i>Quatre Saisons</i>, lorsqu'il veut peindre la +gaiet des vendanges.</p> + +<p>Mozart et rendu ce <i>finale</i> atroce et tout fait insupportable, en +prenant les paroles au tragique; son me tendre n'et pas manqu de se +ranger du parti de Ninetta et de l'humanit, au lieu de songer au +podestat et ses projets plus libertins que sanguinaires, lesquels sont +clairement indiqus par ses derniers mots en quittant la scne:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah, la gioja mi brilla nel seno!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pi non perdo si dolce tesor<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h3> + +<p class="head">SUITE DE LA GAZZA LADRA</p> + +<p class="c"><b>SECOND ACTE</b></p> + + +<p><span class="lettre">T</span><span class="smcap">outes</span> +les figures que vous rencontrez dans la rue prsentent, Paris, +l'image amusante de quelque petite nuance de passion, ordinairement +l'gosme affair chez les hommes de quarante ans, l'affectation de +l'<i>air militaire</i> chez les jeunes gens; chez les femmes, le dsir de +plaire, ou au moins de vous indiquer quelle classe de la socit elles +appartiennent. Jamais l'expression directe de l'ennui, ce serait un +ridicule Paris, l'ennui ne s'y voit que sur les figures d'trangers ou +de nouveaux dbarqus, o il alterne avec la mauvaise humeur; enfin +jamais, au grand jamais, les passions sombres. En Italie, souvent et +trop souvent l'ennui par <i>manque de sensations</i>, quelquefois une joie +tenant de la folie, assez frquemment les passions sombres et profondes. +Le Franais de Paris apporte au spectacle une me dj use, durant la<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> +journe, par mille nuances de passion; l'Italien de Parme ou de Ferrare, +une me vierge que rien n'a mue de toute la journe, et en outre une +me susceptible des sentiments les plus violents. L'Italien, dans la +rue, mprise les passants ou ne les voit pas; le Franais veut leur +estime.</p> + +<p>On ne peut pas dpenser son bien de deux manires. Le Parisien, ds +l'instant qu'il sort le matin, trouve cent affaires et cent petites +motions. Depuis la chute de Napolon, rien ne trouble la tranquillit +de mort de la petite ville d'Italie; tout au plus, tous les six mois, +quelque arrestation de carbonaro. Voil, ce me semble, la raison +philosophique des succs fous que l'on voit si souvent au del des +Alpes, et jamais en France. Non-seulement il y a plus de feu dans les +mes, mais encore ce feu y est accumul par l'conomie. En France, nous +avons dix plaisirs d'espces diffrentes pour amuser nos soires; en +Italie, un seul, la musique. Un succs fou au thtre c'est chez le +public de Paris la curiosit de porter un jugement sur une pice dont on +va parler pendant un mois; on y court pour la juger et non pour avoir +des transports et des larmes<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + +<p>Ce sont, au contraire, des larmes et des<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> transports qu'il y avait chez +les bons Milanais aprs le <i>finale</i> du premier acte de la <i>Gazza</i>. Ils +pensaient beaucoup leur plaisir et leur motion, et fort peu la +gloire qui en pourrait revenir Rossini. Le commencement du second acte +parut un peu ple. Le rle de Pippo tait cependant jou par +mademoiselle Gallianis, jeune actrice de la figure la plus noble et dont +la jolie voix de contr'alto rendit fort bien le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">E ben, per mia memoria,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Lo serberai tu stesso,</span><br /> +</p> + +<p>que Pippo vient chanter dans la prison avec Ninetta.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Fin che mi batte il cor,...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vedo in quegli occhi il pianto,</span><br /> +</p> + +<p>sont des passages touchants; mais on remarque avec peine certaines +<i>batteries</i> fort dplaces, vers la fin du duetto; elles font souvenir +du mtier dans un moment o le spectateur ne voudrait que jouir de sa +douleur. Ce duetto me rappelle toujours les gens peu sensibles, qui +tombent dans l'air pleureur, quand absolument ils veulent tre tristes, +et que l'occasion le requiert.<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span></p> + +<p>En entendant mademoiselle Stephens, Londres, je pensais que Rossini +aurait d crire ce morceau dans le genre de la musique vocale anglaise. +Cette musique abjure presque tout fait l'empire de la mesure; elle +ressemble des sons de cor entendus de fort loin pendant la nuit, et +dont on perd souvent quelques notes intermdiaires: rien de plus +touchant, et surtout rien de plus oppos tout le reste de la musique +de la <i>Gazza ladra</i>.</p> + +<p>L'air du podestat et surtout le chœur qui le termine, auraient fait la +rputation d'un compositeur moins riche que Rossini. Il n'en est pas de +mme du duetto de Gianetto:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Forse un di conoscerete.</span><br /> +</p> + +<p>On dirait, la vulgarit qui parat dans quelques cantilnes que +Rossini a voulu tout fait se transformer en compositeur allemand et +crire comme Weigl ou Winter. Aussi est-ce en Allemagne que la <i>Gazza</i> +russit le plus; ses dfauts sont invisibles Darmstadt et peut-tre +des qualits, tandis qu'on mprise <i>Tancrde</i> comme de petite musique. +Il faut frapper fort ces bons Allemands. L'arrive du soldat vient +rendre ce deuxime acte le feu sombre qui anime le premier. Galli joue +toute cette fin du drame mieux que de'Marini ou<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> Iffland. Nous n'avons +aucun acteur en France qui approche de ce genre de talent; Talma +lui-mme est bien mdiocre dans <i>Falkland</i> et dans le <i>Meinau</i> de +<i>Misanthropie et Repentir</i>.</p> + +<p>L'air de Galli,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oh colpo impensato!</span><br /> +</p> + +<p>est assez commun. Rossini, voyant Galli avoir peu de succs Naples, se +rconcilia avec cet ancien rival, et lui fit cet air tout fait crit +dans ses cordes.</p> + +<p>Le commencement du rcitatif:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Che vuol dire quel pianto?</span><br /> +</p> + +<p>est bien. Il y a du sentiment tragique et sombre dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">M'investe, m'assale.</span><br /> +</p> + +<p>Nous sommes attendris par un rayon de <i>beau idal</i> sur</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Per te, dolce figlia;</span><br /> +</p> + +<p>mais <i>perche amica spem?</i> est dtestable; c'est du mauvais Rossini, des +agrments de concert au lieu de pathtique, et, pour comble de misre, +des agrments qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> sont que des rminiscences d'opra buffa<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + +<p>L'air finit par de beaux accents tragiques sur</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Scoperto, avvilito,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Proscritto, inseguito.</span><br /> +</p> + +<p>Zuchelli chante cet air d'une manire admirable; c'est bien l le +dsespoir d'une me tendre. Le public n'a pas encore t <i>averti</i> du +mrite de ce chanteur.</p> + +<p>A la manire dont Rossini a crit, pour Galli, cet air de +rconciliation, je croirais qu'il boudait encore. Les savants +remarquent, comme une chose nouvelle, que vers la fin l'orchestre va +beaucoup plus haut<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> que le chant et cependant ne le couvre pas; on +sent tous moments, en voyant clbrer comme des nouveauts des choses +aussi simples, que la science de la musique est encore au berceau.</p> + +<p>Le chœur des juges,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tremate, o popoli,</span><br /> +</p> + +<p>est superbe. Voil le triomphe du style magnifique, <i>la terreur</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Ce +chœur est<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> tellement imposant, que je n'ai jamais vu rire Louvois, +l'aspect de tout un tribunal de premire instance, la toque en tte, qui +se met chanter. On dit que ce morceau ressemble un peu un chœur de +l'<i>Orfeo</i> de Gluck; je le croirais plutt imit de Haydn, s'il est +imit.</p> + +<p>L'arrive de Ninetta, la lecture de la sentence de mort, sont des +moments terribles que je ne chercherai pas rappeler au lecteur; +heureux si je pouvais terminer ici l'analyse de la <i>Gazza ladra</i>, mais +je serais trop injuste envers Rossini.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 6.5em;">Gia d'intorno</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Ulular</i> la morte ascolto,</span><br /> +</p> + +<p>glace le sang, surtout le mot <i>ulular</i>; c'est faire trouver mal les +gens nerveux. L'entre de Galli est sublime</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O l! fermate.</span><br /> +</p> + +<p>A l'exception de mademoiselle Mars, la scne franaise ne nous a rien +offert de comparable depuis Monvel. En Italie, j'ai vu <i>de'Marini</i>, et +surtout la <i>Pallerini</i>, des moments au moins aussi beaux. Iffland, +Berlin, en 1807, avait une ou deux entres comparables celles de +Galli.<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p> + +<p>Dans les situations extrmes, il n'y a plus lieu cantilne, le +rcitatif suffit. Les paroles suivantes de Galli sont une preuve de +cette vrit singulire et si contraire aux thories vulgaires:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Son vostro prigioniero,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il capo mio troncate<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span></p> + +<p>Il me semble que les spectateurs sont mus au point de sentir +distinctement quel est le vritable cri de la nature. Des spectateurs +amens ce point d'motion sont dangereux; ils repoussent avec horreur +toute entreprise que l'art pourrait tenter pour embellir la nature<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p>La musique est la hauteur des paroles dans ces deux vers terribles, +chants par les juges et le prteur avec l'accent imposant d'une +nombreuse runion de voix de basse:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">L'uno in carcere,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">E l'altro sul patibolo<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Galli tait au-dessus de tous les loges, et laissera un souvenir +durable, mme Paris, dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Un padre, una figlia</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A tante sciagure</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Chi mai regger?</span><br /> +</p> + +<p>Cette scne magnifique, la plus forte de<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> l'opra italien moderne et de +l'œuvre de Rossini, se termine dignement par</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! neppur l'estremo amplesso,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Questo troppa crudelt.</span><br /> +</p> + +<p>Je dois invoquer ici un principe en faveur de Rossini; c'est que le +mouvement de valse rappelle la rapidit terrible et invitable des coups +du destin. La circonstance de la <i>rapidit</i> est ce qu'il y a de plus +terrible dans les sensations actuelles d'un malheureux condamn mort +et qui doit tre excut dans trois quarts d'heure.</p> + +<p>Ce n'est pas la faute de la musique si nous avons pris l'habitude de +danser des valses; cette mode sera peut-tre passe dans trente ans, et +sa manire de peindre la rapidit de l'heure qui s'avance est ternelle.</p> + +<p>Cette raison suffit mes yeux pour justifier plusieurs mouvements de +valse, ou en approchant beaucoup, qui se trouvent dans le second acte de +la <i>Gazza ladra</i>; mais rien au monde ne saurait justifier</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Sino il pianto negato al mio ciglio</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Entro il seno s'arresta il sospir,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dio possente, mercede, consiglio!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu m'aita il mio fato a soffrir;</span><br /> +</p> + +<p>et ce chant fort gai est rpt deux fois une certaine distance.<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> + +<p>A la quatrime ou cinquime reprsentation de la <i>Gazza ladra</i>, un cri +gnral s'leva contre cette absurdit. Un des jeunes gens les plus +aimables de cette aimable socit de Milan, et dont les arts dplorent +la perte aujourd'hui, tait admirable en attaquant Rossini sur cet +<i>allegro</i>. S'il vivait encore, son amiti ne m'aurait pas refus +quelques pages pour cette brochure, et je ne la croirais pas alors tout + fait indigne de l'attention du public.</p> + +<p>Le parti de Rossini (car il y avait deux partis trs prononcs) disait +qu'il fallait lui savoir gr d'avoir dguis l'atrocit du sujet par la +lgret de ses cantilnes. Si Mozart, disaient-ils, avait fait la +musique de la <i>Gazza ladra</i> comme elle doit tre crite, c'est--dire +dans le got des parties srieuses de <i>Don Juan</i>, cette pice et fait +horreur et l'on n'en pourrait supporter la reprsentation.</p> + +<p>Le fait est que, dans aucun de ses opras, Rossini n'a fait autant de +<i>fautes de sens</i> que dans la <i>Gazza ladra</i>. Il avait peur du public de +Milan, qui lui gardait rancune depuis le <i>Turco in Italia</i>. Il voulut +tourdir ce public, faire un grand nombre de morceaux nouveaux, et se +donna moins que jamais le temps de relire. Ricordi, le premier marchand +de musique d'Italie, et qui doit une grande fortune aux succs de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> +Rossini racontait devant moi, Florence, que Rossini avait compos un +des plus beaux duetti de la <i>Gazza ladra</i> dans son arrire-boutique, au +milieu des cris et du tapage affreux de douze ou quinze copistes de +musique se dictant leurs copies ou les collationnant, et cela en moins +d'une heure.</p> + +<p>Le grand morceau qui commence par le chœur <i>Tremate, o popoli</i>, me +semble beaucoup trop long.</p> + +<p>Le chœur du peuple, quand Ninette passe devant nous, environne de +gendarmes, pour aller au supplice, est bien. En Italie, o la tyrannie +souponneuse et sans piti<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a> (le contraire du gouvernement de Louis +XV) n'a pas permis la naissance des sentiments dlicats, le bourreau, en +bonnet de police marche ct de Ninette, et la relve aprs la prire +que fait cette pauvre malheureuse en passant devant l'glise de son +village. A <i>la Scala</i>, la dcoration de M. Perego tait sublim; cette +glise de village tait touchante et sombre, et cependant avait assez de +grandiose pour ter un peu de son horreur au triste spectacle dont nous +sommes tmoins. A Louvois, la dcoration est <i>jolie</i> et <i>gaie</i>; et pour +digne complment, il y a des arbres au milieu des<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> nuages qui ne +tiennent rien sur la terre. Le got pittoresque du public de Louvois +est trop peu form pour qu'il tienne ces bagatelles<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> + +<p>Jamais vaudeville ne fut mieux sa place que celui de la fin:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ecco cessato il vento,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Placato il mare infido</span><br /> +</p> + +<p>Galli le chantait avec beaucoup de verve et de bonheur; Zuchelli y met +une grce parfaite, et, dans sa bouche, ce vaudeville est rellement un +morceau de chant trs-remarquable. Je voudrais voir ce grand chanteur +dans un rle de <i>bariton</i>, D. Juan, par exemple.</p> + +<p>Aprs la <i>Gazza ladra</i>, on sort de Louvois abm de fatigue et assourdi. +La fatigue nerveuse tient l'absence d'un ballet d'une heure entre les +deux actes de l'opra. A Milan, nous avions <i>Myrrha</i>, ou <i>la Vengeance +de Vnus</i>, l'un des chefs-d'œuvre de Vigan. Les ides mythologiques +taient vraiment d'un effet dlicieux, aprs les horreurs <i>trop relles</i> +du juge de Palaiseau<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span> et de ses gendarmes. Il n'a peut-tre jamais +exist d'orchestre plus savant, plus exact, plus impitoyable pour ce +qu'il croit son devoir, que celui de Louvois, et jamais on n'a vu une +telle absence de sentiment musical. Puisque <i>sentir</i> parat impossible, +esprons qu'avec le temps on <i>enseignera</i> dans la rue Bergre, qu'un +<i>crescendo</i> doit se commencer doucement, et qu'il existe certaines +nuances nommes <i>piano</i>. O sont nos symphonistes malhabiles de Capoue +ou de Foligno! quand ils font des fautes, c'est toujours par ignorance, +c'est que leurs doigts n'ont pas l'habilet ncessaire pour faire telle +note; mais quel feu! quelle dlicatesse! que d'me, quel sentiment +musical! Il y a telle note trop forte, trop hardie, trop <i>effronte</i>, +qui prouve que celui qui en outrage l'oreille du spectateur, est +jamais indigne d'tre admis dans un orchestre autre que celui du grand +Opra.</p> + +<p>Pris individuellement, chacun des artistes de notre orchestre de Louvois +est peut-tre suprieur, les violons surtout, aux artistes du thtre de +Dresde, de Munich ou de Darmstadt. Quelle diffrence immense, cependant, +dans <i>l'effet</i>! Ces messieurs ne sont suprieurs que dans certaines +symphonies de Haydn, o tout est <i>dur</i>; ds qu'il y a une mesure +gracieuse et tendre,<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> ils la manquent. Voir les passages de ce caractre +dans l'ouverture de la <i>Gazza ladra</i>, voir la manire dont on vient de +traiter l'ouverture des <i>Horaces</i> de Cimarosa.</p> + +<p>La premire fois que j'entendis la <i>Gazza ladra</i>, Louvois, je fus +scandalis. Le chef d'orchestre, homme d'ailleurs d'un grand talent, +violon trs-habile, et qui dirige fort bien l'orchestre, une fois le +systme franais adopt, a chang la plupart des <i>mouvements</i> de +Rossini. Si jamais ce maestro passe Paris, et qu'il ne prenne pas le +parti de donner des conseils contre-sens (plaisanterie que je lui ai +vu excuter une fois avec une grce infinie, tout le succs possible, et +une duperie parfaite de la part des chanteurs qu'il conseillait faux), +il ne peut pas se dispenser d'avoir une explication avec M. le chef +d'orchestre de Louvois. Pauvre Rossini! il sera battu compltement, car +il n'est pas <span class="smcap">savant</span>, lui.</p> + +<p>Le mouvement fait tout pour l'expression. <i>Enfant chri des dames</i>, cet +air aimable que Devine vola jadis Mozart, chant <i>adagio</i>, est +faire fondre en larmes. Parmi les morceaux singulirement altrs par le +chef d'orchestre de Louvois, je remarque le duetto de Ninette et de +Pippo dans la prison:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">E ben per mia memoria.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p> + +<p>Tantt les <i>piano</i> deviennent des <i>allegro</i>; mais comme il faut tre +juste, et qu'il y a compensation tout, un instant aprs, un joli +<i>allegro vivace</i> est chang en <i>andante</i> languissant, et cela en dpit +de la situation et du cri du libretto, si j'ose parler ainsi.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Guarda, guarda; avisa, avisa!</span><br /> +</p> + +<p>dans le moment o Pippo, au haut du clocher, retrouve le couvert +d'argent dans la cachette de la pie, morceau <i>allegro</i> s'il en fut +jamais, et ainsi excut Milan sous les yeux de l'auteur, prend +Louvois un mouvement lent tout fait convenable pour une parodie<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<p>Dans huit ou dix ans, lorsque la rvolution de la musique sera acheve, +et que nos jolies petites filles de douze ans seront des matresses de +maison, le public de Louvois, voulant avant tout de <i>beaux chants</i>, et +non de la symphonie, fera du chef d'orchestre d'alors l'esclave soumis +des chanteurs, quant au <i>mouvement</i> des morceaux. Quelque mdiocre que +soit le chanteur, quand il est en scne, tout doit lui obir et le +suivre, non pas assurment par dfrence pour sa personne, mais par +respect pour l'oreille du spectateur.<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV</h3> + +<p class="head">DE L'ADMIRATION EN FRANCE, OU DU GRAND OPERA</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> suis all ce soir au <i>Devin du Village</i> (5 mars 1823); c'est une +imitation assez gauche de la musique qu'on avait en Italie vers l'an +1730. Cette musique fit place, jadis, aux chefs-d'œuvre de Pergolse et +de Logrosino, qui furent remplacs par ceux des Sacchini et des Piccini, +qui ont t effacs par ceux des Guglielmi et des Paisiello, qui leur +tour plissent devant Rossini et Mozart.</p> + +<p>En France, nous n'allons pas si vite; rien de ce qui est gnralement +reu ne peut passer <i>peu peu</i>. Il faut <i>bataille</i>. Je veux admirer +aujourd'hui ce que j'ai admir hier; autrement, de quoi parlerai-je +demain? Un chef-d'œuvre reconnu tel a beau m'ennuyer, il n'en est pas +moins <i>dlicieux</i>; c'est moi qui suis dans mon tort d'tre ennuy. Le +valet de chambre de la maison paternelle nous dit ds l'ge de dix ans, +en nous mettant des papillotes:<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p> + +<p>Monsieur, il faut souffrir pour tre beau.</p> + +<p>Tout change en Europe, tout a t boulevers; le public de l'Opra seul +a la gloire d'tre rest immobile. Il fit, dans le temps une fort belle +rsistance Rousseau. Les violons voulurent bravement le tuer comme +ennemi de <i>l'honneur national</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>. Paris tout entier prit parti; on +parla de <i>lettre de cachet</i>. C'est comme il y a un an la Porte +Saint-Martin; les journaux libraux persuadrent aux <i>calicots</i> qu'il +fallait siffler Shakspeare, parce que c'est un aide de camp du duc de +Wellington.</p> + +<p>Notre <i>bon sens littraire</i> n'a pas fait un pas depuis 1765; c'est +toujours sur l'honneur national que notre vanit s'appuie. Nous sommes +si vains, que nous prtendons l'orgueil.</p> + +<p>Voyez les changements qui ont eu lieu dans l'tat depuis 1765: Louis XVI +appelle la philosophie au conseil, elle y entre sous les traits de +l'immortel Turgot; la lgret purile du vieux Maurepas succde; vient +ensuite l'importance financire et la suffisance bourgeoise de l'honnte +Necker; sous Mirabeau, la France veut la monarchie constitutionnelle; +sous<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> Danton elle passe la terreur, et l'tranger n'entre pas. Une +cinquantaine de voleurs s'emparent du timon de l'tat. Les beaux jours +de Frascati paraissent. Pendant ce temps, nos armes se donnaient le +plaisir nerveux de gagner des batailles et de faire fuir des +Autrichiens.</p> + +<p>Nous tions aux concerts de la rue de Clry, lorsqu'un jeune hros +s'empare de la France et fait son bonheur pendant trois ans. Un homme +aimable lui prsente une lettre sur le revers de son chapeau plumes; +le grand homme perd la tte et s'crie: <i>Il n'y a que ces gens-l qui +sachent servir!</i> Cette lettre lui fait plus de plaisir que dix +victoires. Il part de l pour ressusciter les oripeaux monarchiques la +Louis XIV. Toute la France court aprs les baronnies et les cordons. +Lasse de l'insolence des comtes de l'Empire, elle reoit Louis avec +transports..... Que de changements! L'opinion publique a vari au moins +vingt fois depuis 1765. Une seule classe est reste immobile comme pour +consoler <i>l'orgueil national</i>; c'est le public de l'Opra. Lui seul peut +dcliner avec dignit la girouette fatale que nous voyons voltiger sur +tant de ttes. On y chantait faux ce soir comme il y a soixante ans.</p> + +<p>Ce soir, en revenant du <i>Devin du Village</i>, j'ai ouvert machinalement un +volume de<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> l'emphatique Rousseau. C'taient ses crits sur la musique. +J'ai t frapp; tout ce qu'il dit en 1765 est encore brillant de +jeunesse et de vrit en 1823. L'orchestre franais, qui se croit +toujours le premier orchestre du monde, ne peut pas plus excuter un +<i>crescendo</i> de Rossini aujourd'hui qu'alors. Fidle aux oreilles +doubles de parchemin de nos braves aeux, il meurt toujours de peur de +commencer trop doucement, et mprise les <i>nuances</i> comme des preuves de +manque de vigueur. Le <i>physique</i> du talent a chang: nul doute que nos +violinistes, nos violoncelles, nos contre-basses n'excutent aujourd'hui +des choses impossibles en 1765; mais la <i>partie morale</i> du talent, si je +puis m'exprimer ainsi, est toujours la mme. C'est comme un homme sans +fortune qui fait un hritage immense d'un parent mort dans les Indes; +ses moyens d'action et d'influence ont chang, mais son caractre est +rest le mme; bien plus, enhardi par son opulence nouvelle, ce +caractre n'clatera que d'une manire plus effronte. Nos symphonistes +ont hrit, eux, du talent de la main. Rossini va passer Paris pour +aller Londres; vous les verrez lui disputer <i>le temps</i> des morceaux +qu'il a crs, et prtendre le savoir mieux que lui. Pris +individuellement, ce sont des artistes, et peut-tre les plus<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> habiles +de l'Europe; runissez-les en corps, c'est toujours l'orchestre de 1765. +La science musicale nous inonde de toutes parts, et le sentiment est +sec. Je suis poursuivi par de jeunes prodiges de dix ans et demi qui +excutent des concertos, et les grands violinistes runis en orchestre +ne peuvent pas excuter l'accompagnement du duetto d'<i>Armide</i>.</p> + +<p>Le mcanisme se perfectionne<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> et l'art tombe. On dirait que plus ces +gens-ci deviennent savants, plus leurs cœurs se racornissent. Ce que +Rousseau a crit sur la politique et sur l'organisation des socits a +vieilli d'un sicle; mais ce qu'il a crit sur la musique, art plus +difficile pour des Franais, est encore brillant de fracheur et de +vrit. Un <i>vieux mtromane</i> dclare que Spontini et Nicolo sont les +musiciens franais par excellence, et il ne voit pas dans la forme mme +de leurs noms que Spontini est de Jesi, Nicolo de Malte, et qu'ils ne +sont venus en France qu'aprs s'tre essays vingt fois en Italie. +L'absurdit lutte de toutes parts avec la prtention; mais la prtention +l'emporte.<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p> + +<p>Serait-ce que le peuple franais est, dans le fait, l'un des moins +lgers de l'univers? Les philosophes, qui lui ont dcern si souvent ce +titre de <i>lger</i>, ont-ils pntr plus avant que la forme de son habit +ou la coupe de ses cheveux?</p> + +<p>Les Allemands, que nous appelons graves pour nous moquer, ont chang +trois fois au moins de philosophie et de systme dramatique depuis +trente ans. Nous, nous sommes toujours pour la <i>musique franaise de +Spontini</i> et pour l'<i>honneur national</i>; et nous le mettons bravement +dfendre le Ligeois Grtry contre le Pesarese Rossini.</p> + +<p>En 1765, Louis XV, tout homme d'esprit qu'il tait, dit au duc d'Ayen, +qui se moquait du <i>Sige de Calais</i>, tragdie de Du Belloy: <i>Je vous +croyais meilleur Franais.</i> On sait la rponse du duc. Napolon +lui-mme, dans ses Mmoires, emport par la bonne habitude de mentir, +trouve digne de blme le Franais qui, en crivant l'histoire, avoue des +choses peu favorables la France. (Notes sur l'ouvrage du gnral +Rogniat.) Si son rgne et dur, il et <i>dtruit tous les monuments</i> de +l'histoire militaire de son temps, de manire tre <i>matre</i> absolu de +la vrit. Anecdote curieuse de la <i>bataille de Marengo</i>, du gnral +Vallongue; le brave militaire qui me l'a<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> conte ne parle pas, par +dlicatesse. Quant moi, j'aime tendrement le hros; je mprise le +despote donnant audience son chef de police.</p> + +<p>Dans les rvolutions de l'tat, il n'y a pas eu lgret chez les +Franais; il y a eu constance l'intrt d'argent<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>; en littrature, +il y a constance l'intrt de vanit. On est sr de n'tre pas siffl +en rptant une phrase de La Harpe; et l'on passe, mme au Marais, pour +un homme d'infiniment d'esprit si on peut la rpter avec une lgre +variante. Ce que j'ai admir hier, je veux l'admirer aujourd'hui, mon +admiration est mon bien; autrement il faudrait changer tous les jours le +fond de ma conversation, et je m'exposerais des objections non +prvues, devant lesquelles je pourrais rester court; quel horrible +danger!</p> + +<p>En France, les classes infrieures admirent bonnement tout ce qu'admire +Paris et jadis tout ce qu'admirait la cour. Les socits particulires, +qui sentent qu'elles ne sont pas la tte de la mode, se gardent bien +d'admettre aucune <i>vritable discussion</i> sur ce qu'elles ont accept +comme tant de <i>bon ton</i>. Elles reoivent leurs opinions de Paris, de ce +Paris que la pro<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>vince abhorre en silence et avec respect. Remarquez que +tout ce qui a un peu d'nergie Paris, est n en province, et en +dbarque dix-sept ans, avec le fanatisme des opinions littraires la +mode en 1760.</p> + +<p>On voit que dans les Arts, l'extrme vanit exclut la lgret; <i>il faut +souffrir pour tre beau.</i> Personne n'ose en appeler sa propre +sensation; en province surtout, o ce crime est irrmissible.</p> + +<p>Ces penses malsonnantes et tmraires m'assigeaient ce soir l'Opra, +en voyant quelques spectateurs gens de got, ennuys mortellement par +<i>le Devin</i>, n'avoir pas assez de courage moral pour tre sincres avec +eux-mmes<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>: tant c'est une terrible chose en France que d'tre seul +de son opinion.</p> + +<p>J'entrai un soir de l't dernier chez Tortoni. Je trouvai les amateurs +de glaces les uns sur les autres. Contrari de me voir sans petite +table, je dis Tortoni, avec qui j'tais en liaison d'italien: Vous +tes bien singulier de ne pas louer les<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> maisons voisines de la vtre; +au moins l'on pourrait s'asseoir chez vous.—<i>Non son cosi mallo!</i> Ho! +je connais les Franais, ils n'aiment se trouver que l o l'on +s'touffe; voyez ma porte la promenade du boulevard de Gand.</p> + +<p>Non corrig par cette rponse judicieuse de l'Italien, je disais +dernirement l'un des directeurs de l'<i>Opra-Buffa</i>: Votre thtre se +meurt de monotonie; engagez trois chanteurs de plus trente mille +francs, et jouez une fois par semaine au grand Opra.—Nous n'aurions +pas un chat; nos banquettes resteraient dsertes, personne ne voudrait +de nos loges, ce serait touffer de nos propres mains la mode qui nous +permet de dpenser, pour notre cher Opra franais, tout ce que notre +pauvre budget de la maison accorde pour l'Opra-Buffa<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<p>Je pense qu'il est difficile de trouver deux observations de mœurs plus +futiles que les prcdentes. On court chez Tortoni, o l'on touffe, +comme l'on va aux <i>Franais</i>, o l'on bille; c'est le mme principe. Le +mme homme est m par le mme<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> penchant deux heures diffrentes de la +journe; quant sept heures il passe prs des Franais, il se dit: +Allons revoir cette admirable <i>Iphignie</i>. Il prend son billet en +rptant mi-voix:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Jamais Iphignie, en Aulide immole,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">N'a cot tant de pleurs la Grce assemble,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que dans l'heureux spectacle nos yeux tal,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">En a fait, sous son nom, verser la Champml.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 30%;"><span class="smcap">Boileau</span>, <i>ptre Racine</i>.</span><br /> +</p> + +<p>Comment, aprs un suffrage aussi illustre, oser trouver ridicule <i>une +rame inutile</i> qui fatigue vainement <i>une mer immobile</i>? Notre homme +n'est jamais all en bateau vapeur.</p> + +<p>Un Parisien de la vieille roche ne va pas prendre une glace chez Tortoni +parce qu'il fait chaud, quel motif vulgaire! mais pour faire une action +qui est de bon ton, pour tre vu dans un lieu frquent par la haute +socit, pour voir aussi un peu cette haute socit, et enfin, mais bien +enfin, parce qu'il y a un petit plaisir prendre une glace quand le +thermomtre est 25 degrs.</p> + +<p>Supposez que l'on trouve encore quelques places huit heures la salle +Louvois; ce n'est donc plus un lieu o la bonne compagnie s'touffe, ce +n'est plus qu'un thtre commode: je n'y vais pas.<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span></p> + +<p>En Espagne et en Italie, chacun mprise le voisin, et a l'orgueil +sauvage d'tre de sa propre opinion. C'est ce qui fait qu'on n'y sait +pas vivre.</p> + +<p>Tout ce qui prcde donne l'histoire de la rception qu'on a faite en +France Rossini; depuis le jour o un directeur adroit dfigura +l'<i>Italiana in Algeri</i>, jusqu'au jour o, pour <i>le Barbier de Sville</i>, +on l'opposa habilement Paisiello, on esprait dgoter de Rossini. Le +coup tait habile et bien calcul d'aprs les habitudes littraires de +la nation. Les gens de lettres, qui regardent comme une annexe de leur +titre le privilge de juger des tableaux et de la musique, ne manqurent +pas, fidles au mtier, de faire des articles furibonds en faveur du +compositeur d'il y a trente ans, contre le compositeur d'aujourd'hui. Il +leur semblait encore parler de Racine et de Boileau, opposs Schiller +et Byron. Ils ne tarirent pas sur l'audacieuse tmrit d'un jeune +homme qui osait remettre en question la gloire d'un ancien<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>. +Heureusement pour Rossini les temps de Geoffroy taient passs; aucun +journal n'avait la vogue, et les pauvres littrateurs estimables, privs +de l'avantage de parler tout seuls, furent<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> tout tonns de voir que le +public se moquait d'eux.</p> + +<p><i>Le Barbier de Sville</i> a fait connatre Rossini Paris, <i>neuf petites +annes</i> aprs que ce compositeur faisait les dlices de l'Italie et +d'une grande partie de l'Allemagne. Le <i>Tancrde</i> avait paru Vienne +immdiatement aprs le congrs. Trois ans plus tard, <i>la Gazza ladra</i> +avait un succs fou Berlin, et l'on y imprimait des volumes pour ou +contre l'ouverture de cet opra.</p> + +<p>La moiti du mrite de Rossini apparut aux Parisiens, au grand dsespoir +de certaines personnes, l'poque o madame Fodor prit le rle de +madame de Begnis dans <i>le Barbier</i>; la seconde moiti, quand madame +Pasta a chant dans <i>Otello</i> et <i>Tancrde</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV</h3> + +<p class="head">LES DEUX AMATEURS</p> + + +<p><span class="lettre">O</span><span class="smcap">n</span> +m'a prsent, il y a quelque temps, un vieux commis expditionnaire +du bureau de la guerre, dou d'une justesse d'oreille tellement +parfaite, que si, passant devant un atelier de tailleurs de pierre, +tabli dans le voisinage de quelque btisse considrable, on lui demande +l'indication exacte des sons rendus par deux pierres frappes par le +marteau de deux ouvriers voisins, il indique l'instant ces sons avec +une justesse qui n'est jamais en dfaut, et leur assigne, sans la +moindre hsitation, le nom musical qu'ils doivent porter. Si cet homme +vient entendre un orgue de Barbarie qui joue faux, selon la coutume, +il nonce mesure les notes que fait entendre l'instrument fatal. Il +apprcie avec le mme bonheur les cris d'une poulie mal arrange au haut +d'une grue qui lve pniblement un poids considrable, ou les +gmissements de la roue mal graisse d'un tombereau de campagne. Il est +inutile d'ajouter que mon nouvel<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span> ami indique l'instant la plus petite +faute commise dans un orchestre considrable; il nomme la fausse note +excute et l'instrument coupable. La personne qui me prsentait +m'engagea chanter un air; soit effet du hasard, soit fait exprs, cet +air prsenta plusieurs sons douteux, qu'un musicien qui se trouvait +prsent reconnut avec tonnement dans l'air not que le vieil +expditionnaire prsenta deux minutes aprs au chanteur malheureux. Cet +homme singulier crit un air qu'on vient de chanter, comme un enfant +crit une fable de La Fontaine, si quelque ami de la famille vient la +lui demander pour prouver son savoir. Si l'air que vous chantez est +long, l'expditionnaire, qui craint d'oublier, prie que l'on s'arrte +jusqu' ce qu'il ait eu le temps d'crire ce qu'il a dj entendu. Je +supprime d'autres preuves, desquelles mon ami sort galement son +avantage. Tous les sons de la nature ne sont pour lui qu'un langage fort +clair (quant au son), qu'il crit sans difficult, mais aussi sans y +rien comprendre. Il est, je crois, difficile de rencontrer une oreille +meilleure apprciatrice des sons, et en mme temps plus insensible au +charme qu'ils peuvent avoir.</p> + +<p>Ce pauvre expditionnaire, qui, comme le M. Bellemain de <i>l'Intrieur +d'un Bureau</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span> a une bonne physionomie tranquille et heureuse, et compte +trente ou quarante ans d'assiduit, est le plus sec et le moins sensible +des hommes. Les sons ne sont pour lui que du bruit; la musique est un +langage qu'il entend fort bien, mais qui n'a aucun sens. Il prfre, je +crois, toutes les symphonies, le bruit des pierres de taille frappes +par le marteau des maons. On a fait l'exprience de lui envoyer, le +mme jour, des billets pour Louvois et pour l'Odon, pour le grand Opra +et pour la Porte Saint-Martin; toujours il a prfr le thtre o l'on +ne chantait pas. Il me semble que la musique ne lui fait aucun plaisir, +autre que celui de donner exercice son talent pour l'apprciation des +sons; cet art ne dit absolument rien son me; et d'ailleurs il n'a +point d'me. Ds qu'on entreprend une conversation un peu leve avec +lui, et que l'on cite quelque trait un peu au-dessus du niveau le plus +ordinaire, il rpte avec simplicit et plusieurs fois de suite: +romanesque! romanesque! C'est l'homme <i>prosaque</i> par excellence.</p> + +<p>Par opposition, tout le monde a connu la cour du prince Eugne, +vice-roi d'Italie, M. le comte C***, jeune Vnitien de la plus hroque +bravoure, et qui, force de belles actions, tait devenu offi<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span>cier +d'ordonnance du prince. Non-seulement cet aimable jeune homme tait hors +d'tat d'apprcier les sons, mais il ne pouvait dire quatre notes de +suite sans chanter faux d'une manire pouvantable. Ce qui frappait +d'tonnement, c'est que, chantant aussi faux, il aimait la musique avec +une passion remarquable mme en Italie. Au milieu de tous les genres de +succs, on voyait que la musique faisait une partie ncessaire et +considrable de son bonheur. On m'assure que M. le comte de Gallenberg, +qui, pendant que Rossini triomphait San-Carlo par la musique de ses +opras, y composait la musique des ballets jous entre les deux actes +des opras de Rossini, et avait des succs presque comparables ceux du +jeune maestro, a la plus grande peine du monde distinguer un son faux +d'un son juste.</p> + +<p>Ces cas extrmes sont rares, mais ils forment avec les nuances +intermdiaires toutes les classes d'amateurs. Les uns, et ce sont les +pdants de la musique, pdants aussi furieux qu'un savant en <i>us</i> avec +son me dvoue la vanit, l'argent et au travail, les uns ont une +aptitude tonnante pour percevoir les sons et leurs modes diffrents; +mais ces sons ne reprsentent pour eux aucun mouvement de l'me, ne leur +rappellent aucune passion<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> ou nuance de passion. Ces gens sont, en +musique, les connaisseurs les plus savants et les plus imperturbables; +n'tant jamais trahis par aucun moment d'entranement, ce qu'ils ont une +fois appris, ils n'en sont jamais distraits, et surtout ils n'ont jamais + rougir de certaines exagrations qui, hasardes devant des gens qui ne +sont pas faits pour les entendre, font ensuite tant de honte aux +amateurs vritables.</p> + +<p>Ceux-ci, auprs des autres, ont l'air d'ignorants, et ils ont parfois +des moments bien ridicules; c'est lorsqu'ils font des efforts tonnants +de pdantisme et de mensonge pour avoir l'air de se connatre un peu en +<i>notes</i> et en classification des sons. En France, ils n'ouvrent gure la +bouche pour parler de l'art divin auquel ils doivent les plaisirs les +plus vifs, sans prter le flanc la plaisanterie par quelque balourdise +savante; c'est d'ordinaire quelque ide qu'ils ont prise dans <i>Reicha</i>, +et qu'ils n'ont retenue qu' moiti. A Louvois, je reconnais ces deux +classes d'amateurs d'un ct de la salle l'autre, il y a toujours, par +exemple, quelque dsordre dans la toilette du vrai dilettante, tandis +que celle de l'amateur pdant est un chef-d'œuvre d'esprit d'ordre et de +soins, mme un jour de premire repr<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>sentation, o c'est une affaire +que d'avoir une place passable. Le pauvre amateur sensible a +ordinairement l'imprudence d'entreprendre de parler dans ses moments +d'motion, et c'est alors qu'il s'expose aux plaisanteries triomphantes +des gens froids; sa colre redouble leur bonheur; les noms, les dates, +tout lui manque, tandis que le pdant sec brille ses cts et ses +dpens, eh rcitant, avec moins de disgrce que de coutume, l'historique +de la science, tous les dtails du chant des actrices qui ont paru +depuis vingt ans au thtre italien, toutes les dates des dbuts ou des +mises en scne, etc., etc. Le pauvre amateur sensible s'expose au +ridicule, parce qu'il y a encore en lui un peu du caractre franais. +Pourquoi parler? pourquoi se mettre en communication avec cet teignoir +de tout enthousiasme et de toute sensibilit? <i>Les autres.</i> Voyez +l'amateur de <i>San-Carlo</i> et de <i>la Scala</i>; tout entier l'motion qu'il +prouve, ne songeant pas <i>juger</i> et encore moins faire une jolie +phrase sur ce qu'il entend, il ne s'inquite nullement de son voisin, et +ne songe gure faire effet sur lui; il ne sait pas mme s'il a un +voisin. Plong dans une extase contemplative, il n'a que de la colre et +de l'impatience donner aux <i>autres</i> qui viendraient l'empcher de +jouir de son<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> me. Parfois il laisse chapper une exclamation, et puis +retombe dans son morne et profond silence. S'il marque la mesure, s'il +fait un mouvement, c'est que dans de certains passages le mouvement +augmente le plaisir. Sa bouche est demi ouverte, tous les traits de sa +figure portent l'empreinte de la fatigue, ou, pour mieux dire, de +l'absence d'animation; il n'y a d'me que dans ses yeux, et encore si on +l'a averti de cette vrit, dans sa haine pour <i>les autres</i>, il se cache +les yeux, de la main.</p> + +<p>Beaucoup de chanteurs clbres appartiennent la classe d'amateurs dont +j'ai prsent le prototype dans le commis apprciateur jur des sons +rendus par les pierres de taille. Ce sont des gens communs chez qui le +hasard a mis de l'oreille, une voix superbe et une forte poitrine.</p> + +<p>Si, avec le temps, ils acquirent quelque esprit, ils jouent le +sentiment, l'enthousiasme; ils parlent souvent de <i>gnie</i>, et placent +sur leur bureau d'acajou un buste de Mozart. A Paris, ils n'ont pas mme +besoin d'esprit pour arriver cet extrieur; leurs phrases leur sont +donnes par le journal, et le buste est l'affaire du marchand de +meubles.</p> + +<p>Tel amateur, au contraire, ne connat rien aux notes; et cependant la +plupart de leurs combinaisons, mme les plus<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> simples, reprsentent +ses yeux, <i>avec force et clart</i>, une nuance de sentiment. Rien n'gale, +<i>pour lui</i>, l'vidence de ce langage; et comme il n'est pas gt par le +rappel volont, ce pauvre dilettante est hors d'tat de rsister sa +force entranante. Mozart est le matre souverain de son me; avec vingt +mesures, il va le plonger dans la rverie, et lui faire prendre du ct +tendre et touchant les plus simples accidents de ce monde; un chien +cras par un fiacre dans la rue de Richelieu.<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI</h3> + +<p class="head">MOS</p> + + +<p><span class="lettre">A</span> Naples, j'allais quelquefois aprs l'opra, vers minuit ou une heure, +dans une socit de vieux amateurs qui se runissait sur une terrasse du +quai de <i>Chiaja</i>, au haut d'un palais. On avait hiss d'assez grands +orangers sur cette petite esplanade; nous dominions la mer et toutes les +maisons de Naples; nous avions en face de nous le mont Vsuve, qui, +chaque soir, amusait les regards par quelque accident nouveau. Placs +sur cette terrasse extrmement leve, nous attendions la brise +dlicieuse qui ne manque gure de s'lever aussitt aprs minuit. Le +bruit des ondes de la mer qui venaient briser vingt pas de la porte du +palais, ajoutait encore, sous ce climat brlant, au sentiment de +bien-tre. Notre me tait admirablement dispose parler musique et +reproduire ses miracles, soit par cette discussion vive et partant du +cœur, qui fait renatre pour ainsi dire les sensations, soit par le +moyen plus direct<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span> d'un piano qui tait cach dans un des coins de la +terrasse, entre trois caisses d'orangers. Cimarosa avait t l'ami de la +plupart de mes vieux amateurs; ils parlaient souvent des mchancets que +Paisiello lui faisait quand ces deux grands artistes se partageaient +l'admiration de Naples et de l'Italie; car Paisiello, ce gnie si +gracieux, a t un vilain homme, et Cimarosa n'a jamais connu le bonheur +de Rossini qui rgne comme un dieu sur l'Italie et sur le monde musical. +Mes amis admiraient cette vogue tonnante; ils cherchaient +l'expliquer. J'entendais mettre Rossini bien au-dessous des grands +matres de la fin du dernier sicle: Anfossi, Piccini, Galuppi, +Guglielmi, Portogallo, Zingarelli, Sacchini, etc., etc. On n'accordait +presque Rossini que du <i>style</i>, l'art d'crire d'une manire +<i>actuellement amusante</i>; mais pour les ides, pour le fond des choses, +on mettait l'infini entre lui et la plupart de ces grands matres. Je ne +connais point leurs opras; o trouver aujourd'hui des voix qui pussent +les chanter<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>? Je n'ai entendu que quelques-uns de leurs airs les plus +clbres.<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> J'avouerai que pour la plupart de ces grands artistes, je +suis un peu comme pour Garrick et Le Kain. Tous les jours j'entends +porter aux nues ces acteurs par des hommes pour les lumires et l'esprit +desquels j'ai un respect infini; mais je suis entran malgr moi, dans +les arts, par une mauvaise habitude que j'ai rapporte de la politique: +c'est de parler de beaucoup de choses comme on veut, mais de ne croire +que ce que j'ai vu. Par exemple, avant de passer en Angleterre, je +croyais Talma le premier acteur tragique de notre temps; mais j'ai vu +Kean.</p> + +<p>Nous tions, Naples, dans le plus fort de nos discussions sur le +mrite relatif de Rossini et des anciens compositeurs qui eurent plus de +mrite et moins de bonheur, lorsqu'on nous annona San-Carlo, <i>Mos</i>, +sujet sacr (1818). J'avoue que je m'acheminai vers San-Carlo avec de +grands prjugs contre les plaies d'gypte. Les sujets pris des +critures saintes peuvent tre agrables dans un pays biblique tel que +l'Angleterre<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, ou bien en Italie, o ils<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> sont sanctifis par tout ce +qu'il y a de plus ravissant dans les beaux-arts, par le souvenir des +chefs-d'œuvre de Raphal, de Michel-Ange et du Corrge. Pour moi, +littrairement et humainement parlant, j'estime les livres saints comme +une espce de c*** d* M*** trs-curieux cause de leur assez grande +antiquit, cause de la navet des mœurs, et surtout cause du +<i>grandiose du style</i>. Politiquement, je les considre beaucoup comme les +soutiens de l'aristocratie et des belles livres de tant de pairs +d'Angleterre; mais c'est toujours mon esprit qui estime. Au souvenir des +plaies d'gypte, du roi Pharaon et du massacre des premiers-ns des +gyptiens, <i>opr pendant la nuit</i> par l'ange du Seigneur, mon me lie +invitablement le souvenir des douze ou quinze prtres au milieu +desquels j'ai pass ma jeunesse dans le temps de la terreur.</p> + +<p>J'arrivai donc San-Carlo, on ne peut pas plus mal dispos, et comme un +homme que l'on prtendrait gayer par le spectacle des bchers de +l'inquisition, pourvus de victimes par les tours d'adresse de M. Comte.<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span></p> + +<p>La pice commence par ce qu'on appelle la <i>plaie des tnbres</i>, plaie un +peu trop facile excuter la scne, et par l assez ridicule; il +suffit de baisser la rampe et de voiler le lustre. Je riais au lever de +la toile; les pauvres gyptiens forms en groupes sur un thtre +immense, et affligs de la plaie de l'teignoir, sont en prire. Je +n'eus pas entendu vingt mesures de cette admirable introduction, que je +ne vis plus qu'un grand peuple plong dans la douleur; par exemple, +Marseille en prire l'annonce de la peste de 1720. Le roi Pharaon, +vaincu par les gmissements de ses peuples, s'crie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Venga Mos!</span><br /> +</p> + +<p>Benedetti, charg du rle de Mose, parut avec un costume simple et +sublime, qu'il avait imit de la statue de Michel-Ange <i>San Pietro in +Vincoli</i>, Rome, il n'eut pas adress vingt paroles l'ternel, que +les lumires de mon esprit s'clipsrent; je ne vis plus un charlatan +changeant sa canne en serpent, et se jouant d'une dupe, mais un grand +homme ministre du Tout-Puissant, et faisant trembler un vil tyran sur +son trne. Je me souviens encore de l'effet de ces paroles:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Eterno, immenso, incomprensibil Dio</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p> + +<p>Cette entre de Mose rappelle tout ce qu'il y a de plus sublime dans +Haydn, et peut-tre le rappelle trop. A cette poque, Rossini n'avait +rien fait d'aussi savant que cette <i>introduction</i>, qui s'tend jusqu' +la moiti du premier acte, et dans laquelle il ose rpter vingt-six de +suite fois la mme forme de chant. Ce trait de hardiesse et de patience +dut coter infiniment un gnie aussi vif. Dans ce morceau, Rossini +dploie toute la science de Winter ou de Weigl runie une abondance +d'ides<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> qui effraierait ces bons Allemands; ils se croiraient +devenus fous. Le gnie de Rossini semble plutt avoir devin la science +que l'avoir apprise, tant il la domine avec hardiesse. Le succs de cet +opra Naples fut immense, et de plus <i>minemment franais</i>. Tout bon +Parisien, en couvrant d'applaudissements une scne de Racine ou de +Voltaire, jouit intrieurement, et s'applaudit encore plus lui-mme de +ses connaissances en littrature et de la sret de son got. A chaque +vers de Racine, il passe en revue toutes les bonnes raisons que lui ont +donnes les rhteurs franais, MM. de La Harpe, Geoffroy, Dussault, +etc., etc., pour le trouver admirable. On n'est gure savant Naples, +qu'en mu<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>sique; c'est pourquoi, ce soir-l, sur l'annonce d'un opra +fort savant, l'amour-propre des Napolitains trouva une vive jouissance +applaudir de la science. Je voyais autour de moi, sous vingt formes +diffrentes, la vanit ravie de pouvoir faire preuve de savoir. L'un se +rcriait sur un accord des violoncelles, un autre sur une note de cor +donne propos; quelques-uns, dj envieux de Rossini, tout en levant +aux nues son introduction, applaudissaient d'un air malin, et comme pour +donner entendre qu'il pouvait bien l'avoir drobe quelque matre +allemand. La fin du premier acte se passa sans encombre; c'est la plaie +de feu, reprsente par un petit feu d'artifice. Le second acte, qui +roule sur je ne sais quelle plaie, fut bien accueilli; on porta aux nues +un duetto magnifique; les <i>bravo maestro, evviva Rossini!</i> partaient de +tous les points de la salle. Le prince royal, fils du pharaon d'gypte, +aime en secret une jeune juive; Mose, faisant partir tout son peuple, +la jeune juive vient dire son amant un ternel adieu. C'est un des +grands sujets de duetto dont la nature ait dot la musique. Si Rossini +ne s'est pas lev la hauteur de la situation dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Principessa avventurata,</span><br /> +</p> + +<p>son essai du moins la rappelle vivement <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span> l'me du spectateur. +Mademoiselle Colbrand et Nozzari chantrent avec beaucoup de talent et +d'adresse; comme le <i>maestro</i>, ils manqurent un peu d'entranement et +de pathtique.</p> + +<p>Au troisime acte, je ne me rappelle plus comment le pote Totola avait +amen le passage de la mer Rouge, sans rflchir que ce passage n'tait +pas d'aussi facile excution que la plaie des tnbres. Par l'effet de +la place qu'occupe le parterre, il ne peut, dans aucun thtre, +apercevoir la mer que dans le lointain; ici il la fallait de toute +ncessit sur le second plan, puisqu'il s'agit de la passer. Le +machiniste de San-Carlo, voulant rsoudre un problme insoluble, avait +fait des choses incroyables de ridicule. Le parterre voyait la mer +leve de cinq six pieds au-dessus de ses rivages; les loges, +plongeant sur les vagues, apercevaient plein les petits lazzaroni qui +les faisaient s'ouvrir la voix de Mose. A Paris, rien de plus +simple<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>; mais Naples, comme les dcorations sont souvent +magnifiques, l'me veille ce genre de beaut, refuse de se soumettre +aux absurdits trop grossires, et se trouve fort sensible au ridicule. +On<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span> rit beaucoup; la joie tait si franche, qu'on ne put se fcher et +siffler. On n'entendit gure la fin de la pice; tout le monde revenait + parler de l'admirable introduction.</p> + +<p>Le lendemain il fut avr qu'elle tait de je ne sais plus quel matre +allemand. Pour moi, je me souviens fort bien que j'y trouvais trop +d'esprit et des tours d'orchestre crits trop la <i>sans-souci</i>, si l'on +veut me passer ce mot si bien sa place en parlant de Rossini, pour la +croire <i>germanique</i>. Cependant, comme en fait de plagiat l'on peut tout +attendre de la paresse de Rossini la veille d'une premire +reprsentation, je doutais comme les autres, lorsque six semaines aprs +arriva la rponse du pauvre diable de compositeur allemand dont j'ai +oubli le nom, lequel protestait, avec toute la bonne foi de son pays, +que de sa vie ni de ses jours il n'avait eu le bonheur de faire +l'admirable introduction qu'on lui avait envoye. Alors le succs de +<i>Mose</i> prit un vol immense, et les Napolitains furent de plus en plus +charms d'applaudir de la science et de l'harmonie.</p> + +<p>La saison suivante on reprit <i>Mos</i>, et, m'a-t-on dit, avec le mme +enthousiasme pour le premier acte, et les mmes clats de rire au +passage de la mer Rouge. J'tais<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span> absent. Je me trouvai Naples +lorsqu'il fut question de la troisime reprise. La veille du jour o +l'on devait donner Mose, un de mes amis se rencontra, sur les midi, +chez Rossini, qui paressait dans son lit, comme l'ordinaire, donnant +audience une vingtaine d'amis, lorsque, pour la plus grande joie de la +socit, parut le pote Totola, lequel, sans saluer personne, s'cria: +<i>Maestro! Maestro! ho salvato l'atto terzo.—E che hai fatto?</i> etc. +Matre! matre! j'ai sauv le troisime acte.—Eh! que diable as-tu pu +faire, mon pauvre ami? rpondit Rossini en imitant la manire moiti +burlesque, moiti pdante de l'homme de lettres; on nous rira au nez +comme l'ordinaire.—Maestro, j'ai fait une prire pour les Hbreux +avant le passage de la mer Rouge. L-dessus le pauvre pote crott tire +de sa poche un grand pli de papiers arrangs comme des papiers de +procs; il les remet Rossini qui se met lire quelques griffonnages +crits mi-marge sur le papier principal. Le pauvre pote saluait en +souriant pendant cette lecture: <i>maestro, lavoro d'un ora</i>, +rptait-il voix basse tous moments. Rossini le regarde: <i> lavoro +d'un ora, he!</i> Le pauvre pote, tout tremblant et craignant plus que +jamais quelque mauvaise plaisanterie, se faisait petit; et<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> le regardant +avec un rire forc: <i>Si signor, si signor maestro!</i> H bien, si tu as +mis une heure pour crire cette prire, moi je vais en faire la musique +en un quart d'heure. A ces mots Rossini saute de son lit, s'assied +une table tout en chemise, et compose la musique de la prire de Mose +en huit ou dix minutes au plus, sans piano, et la conversation +continuant entre les amis, et trs haute voix, comme c'est l'usage du +pays. Tiens, voil ta musique, dit-il au pote, qui disparat, et il +saute dans son lit en riant avec nous de l'air effar du Totola. Le +lendemain, je ne manquai pas de me rendre San-Carlo. Mmes transports +au premier acte; au troisime, quand arriva le fameux passage de la mer +Rouge, mmes plaisanteries et mme envie de rire. Les rires commenaient +dj s'tablir au parterre, lorsque l'on vit Mose commencer un air +nouveau:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Dal tuo stellato soglio.</span><br /> +</p> + +<p>C'tait une prire que tout le peuple rpte en chœur aprs Mose. +Surpris de cette nouveaut, le parterre couta et les rires cessrent +tout fait. Ce chœur, fort beau, tait en mineur; Aaron continue, le +peuple chante aprs lui. Enfin, Elcia adresse au ciel les mmes vœux, le +peuple rpond; <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> cet instant tous se jettent genoux et rptent la +mme prire avec enthousiasme: le prodige est opr, la mer s'ouvre pour +laisser un chemin au peuple protg du Seigneur. Cette dernire partie +est en majeur<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. On ne peut se figurer le coup de tonnerre qui +retentit dans toute la salle; on et dit qu'elle croulait. Les +spectateurs des loges, debout et le corps pench en dehors pour +applaudir, criaient tue-tte: <i>bello! bello! o che bello!</i> Jamais je +n'ai vu une telle fureur, ni un tel succs, d'autant plus grand qu'on +s'apprtait rire et se moquer. Le succs de la <i>Gazza ladra</i> +Milan, quoique immense, fut bien plus tranquille cause du climat. +Heureux peuple! ce n'tait plus un applaudissement <i> la franaise</i> et +<i>de vanit satisfaite</i>, comme au premier acte: c'taient des cœurs +inonds de plaisir, qui remercient le dieu qui vient de leur verser le +bonheur pleines mains. Qu'on nie, aprs une telle soire, que la +musique ait un effet direct et physique sur les nerfs! J'ai presque les +larmes aux yeux en pensant cette prire.</p> + +<p>Les Allemands trouvent que <i>Mose</i> est le chef-d'œuvre de Rossini; rien +de plus<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span> sincre que cette louange; le matre italien a daign parler +leur langue; il a t savant, il a sacrifi l'harmonie.</p> + +<p>Quant moi, <i>Mose</i> me parat souvent ennuyeux. Je ne nie pas que je +n'aie eu beaucoup de plaisir aux dix premires reprsentations, et +qu'une fois par mois, tant bien dispos, cet opra <i>chant +suprieurement</i> ne me ft passer une agrable soire; mais il me semble +peu dramatique. Les passions n'y sont pas reprsentes avec une certaine +suite, et je ne sais qui m'intresser<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>. Les bons ouvrages de +Rossini, mme mdiocrement chants, me font un plaisir vif trente fois +de suite.</p> + +<p>Il me semble que, malgr l'cole allemande, qui a une succursale au +Conservatoire de Paris, et malgr les noms tudesques qui remplissent les +orchestres et les salons, cet opra n'a d son demi-succs qu' madame +Pasta, qui a un peu relev le rle de la jeune Juive Elcia. Son turban y +a eu<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span> un grand succs; elle a chant suprieurement le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! se puoi cosi lasciarmi<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>!</span><br /> +</p> + +<p>L'introduction a russi, grce au chant dlicieux de Zuchelli et la +belle voix de Levasseur, charg du rle de Mose. La prire a enlev +tous les cœurs; les jours o l'on est bien dispos, l'on ne peut +s'empcher de chanter cette prire mi-voix toute la soire.</p> + +<p><i>Mose</i> fut le premier opra de Rossini qui lui fut pay d'une manire +convenable, il lui valut 4.200 francs; <i>Tancrde</i> n'avait t pay que +600 francs, et <i>Otello</i> cent louis. L'usage en Italie est qu'une +partition reste pendant deux ans la proprit de l'<i>imprsario</i> qui a +fait travailler le compositeur, aprs quoi elle tombe dans le domaine +public. C'est en vertu de cette lgislation ridicule que le marchand de +musique Ricordi, de Milan, s'est enrichi par les opras de Rossini, qui +ont laiss leur auteur dans une assez grande pauvret. Loin de retirer +un bnfice annuel de ses opras, comme cela aurait lieu en France, +Rossini est oblig d'avoir recours la<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> complaisance des +<i>impresari</i><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>, si, durant les deux premires annes, il veut faire +donner ses ouvrages sur un autre thtre que celui pour lequel ils ont +t faits et d'ailleurs cette reprise ne lui rapporte rien.</p> + +<p>Il n'y a pas de doute qu'en trois jours Rossini ne ft un opra de +Feydeau, et encore fort charg de musique (8 9 morceaux). On lui a +souvent conseill de venir en France, refaire la musique de tous les +opras comiques de Sedaine, d'Hle, Marmontel et autres bons crivains +qui ont mis des situations dans leurs drames. En six mois, Rossini se +serait tabli une fortune de deux cents louis de rente, somme fort +importante pour lui avant son mariage avec mademoiselle Colbrand. Du +reste, le conseil de venir Paris tait dtestable. Si Rossini et vcu +six ans parmi nous, il ne serait plus qu'un homme vulgaire; il aurait +trois croix de plus, beaucoup moins de gaiet et nul gnie; son me +aurait perdu de son ressort. Voyez, non pas nos grands artistes, je ne +veux pas faire de satire, mais par exemple, la <i>vie de Gothe</i> crite +par lui-mme, et particulirement l'<i>Histoire de l'expdition de +Champagne</i>; voil ce que<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> gagnent les hommes de gnie se rapprocher +des cours. Canova refusa de vivre celle de Napolon: Rossini Paris +et eu des relations continuelles avec la cour; il n'a eu des rapports +qu'avec des <i>impresari</i> et des chanteurs, et Rossini, pauvre artiste +italien, a cent fois plus de dignit dans sa manire de penser et de +juste fiert, que Gothe, philosophe clbre. Un prince n'est pour lui +qu'un homme revtu d'une magistrature plus ou moins leve, et dont il +s'acquitte plus ou moins bien.</p> + +<p>Il faudrait en France que Rossini ft un homme reparties, un homme +aimable avec les femmes, que sais-je? un politique. En Italie, la +socit lui a permis de n'tre qu'une chose: un musicien. Un gilet noir, +un habit bleu et une cravate tous les matins, voil, par exemple, un +costume qu'on ne lui ferait pas abandonner pour le prsenter la plus +grande princesse du monde. Une telle barbarie ne l'a pas empch d'tre +assez bien venu des femmes; en France, on et dit: C'est un ours. Aussi +avons-nous des artistes charmants, qui sont tout au monde, except +<i>faiseurs de chefs-d'œuvre</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII</h3> + +<p class="head">DE LA RVOLUTION OPRE DANS LE CHANT PAR ROSSINI</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">es</span> +Gabrielli, les Todi, les de'Amicis, les Banti, ont pass<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, et il +ne reste de ces talents enchanteurs que le retentissement, tous les +jours plus faible, des louanges passionnes de leurs contemporains; ces +noms illustres, cits tous les jours, mais tous les jours rappelant un +moins grand nombre d'ides et des ides moins nettes, finiront par faire +place des clbrits moins anciennes. Tel est le<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> sort qui attend +galement les Le Kain, les Garrick, les Vigan, les Babini, les Giani, +les Sestini, les Pacchiarotti. Il en est de mme des conqurants; que +reste-t-il d'eux? Un nom, un bruit, quelque ville brle, bien peu de +chose de plus que d'un acteur clbre. Je compte pour peu, comme on +voit, l'enthousiasme des mes communes, adoratrices nes des broderies +et du pouvoir<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, et qui vnrent un roi parce qu'il fut roi, mme +quand trois mille ans psent sur sa tombe. Ces gens-l tent leur +chapeau en entrant au <i>tombeau gyptien</i> du roi Psami. Pour en revenir +aux hommes dignes de gloire, en savons-nous beaucoup plus sur Marcellus, +l'<i>pe</i> de Rome, que sur Roscius? et dans cinquante ans, M. le Marchal +Lovendhal sera-t-il aussi clbre que Le Kain? Encore dans cette gloire +des grands capitaines, faut-il faire la part de l'occasion et des +facilits, ce qui gte la gloire. Si Desaix et t premier magistrat de +la France, n'et-il pas t plus simple, plus noble, plus sublime que +Napolon? Ne peut-on pas dire: La moiti de la gloire militaire de +Napolon, le dvouement de sa garde, par exemple, et les<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span> marches +rapides qu'il en exigea en 1809, il le doit sa qualit de souverain +qui lui permettait de faire en trois mois un gnral de division d'un +colonel qui lui plaisait.</p> + +<p>Aprs ce petit mot adress aux gens solides qui, en caressant leurs +croix, se donnent les airs de mpriser les artistes, je reviens ces +mes sublimes qui surent mpriser l'antichambre, qui sentirent avec +force les passion les plus nobles du cœur humain, et qui, par elles, +firent le charme de leurs contemporains.</p> + +<p>Nous avons vu natre, sous nos yeux, plusieurs sciences et quelques +arts; par exemple, le got du pittoresque dans les paysages et dans les +jardins d'agrment, tait encore inconnu du temps de Voltaire, et nos +tristes chteaux btis sous Louis XV, avec leurs cours paves et leurs +avenues d'arbres branchs, en portent un triste tmoignage. Il est +assez naturel que les arts les plus dlicats, ceux qui cherchent +plaire aux mes les plus distingues, soient les derniers natre.</p> + +<p>Peut-tre trouvera-t-on de nos jours l'art de dcrire avec exactitude le +talent de mademoiselle Mars ou celui de madame Pasta, et dans cent ans +d'ici ces talents sublimes auront, dans la mmoire des hommes, une +physionomie distincte.</p> + +<p>Si l'on parvenait faire un portrait<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> exact et ressemblant du talent +des grandes cantatrices, ce n'est pas seulement leur gloire particulire +qui y gagnerait, c'est l'art lui-mme qui ferait aussitt des progrs +immenses. De grands philosophes ont pens que ce qui diffrencie du +gnie de l'homme l'instinct admirable de certains animaux, c'est la +facult dont jouit tout individu de l'espce humaine de transmettre +ses successeurs les progrs, si peu considrables qu'ils soient, qu'il a +fait faire l'art, l'industrie, au mtier dont il s'est occup toute +sa vie. Cette transmission existe d'une manire complte pour les +Euclide et les Lagrange; elle ne se retrouve dj plus qu' un certain +point pour l'art des Raphal, des Canova et des Morghen; pourra-t-on +l'tablir un jour pour l'art des Davide<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, des Velluti et des Fodor? +Pour faire quelques pas, il faut oser parler nettement et sans emphase +de l'art du chant. C'est ce que je vais essayer dans quelques pages +d'ici.</p> + +<p>Avant tout, dans les beaux-arts, pour tre susceptible de plaisir il +faut sentir<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> fortement. Je ferai remarquer en passant que les gens +renomms pour leur sagesse, dans une nation comme dans une socit +particulire, ne sont jamais choisis parmi les tres qui ont reu du +ciel le don de sentir avec force. Un trs petit nombre de ces tres +favoriss, tel qu'Aristote chez les anciens, aura reu l'tonnante +facult d'analyser aujourd'hui avec une exactitude parfaite, la +sensation puissante qui, hier, leur donnait les transports du plaisir le +plus vif. Quant au vulgaire des philosophes, dous d'une logique +admirable, et qui sur tous les autres objets du savoir ou des recherches +de l'homme, leur fait viter l'erreur, s'ils viennent s'occuper des +<i>beaux-arts</i>, o d'abord il faut avant tout avoir senti avec force, ils +ne peuvent viter le ridicule. Tel a t parmi nous le sort de +d'Alembert et de tant d'autres qui valent moins que lui.</p> + +<p>Ce qui distingue les nations sous le rapport de la peinture, de la +musique, de l'architecture, etc., c'est le plus ou moins grand nombre de +sensations pures et spontanes que les individus mme vulgaires de ces +nations reoivent de ces arts<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Des gens qui aimeraient +passionnment<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> une mauvaise musique, seraient plus prs du bon got que +des hommes sages qui aiment avec bon sens, raison et <i>modration</i>, la +musique la plus parfaite qui fut jamais. C'est ainsi qu'un prtre aimera +mieux un sectateur fanatique, superstitieux et furieux du dieu <i>Fo</i>, du +dieu <i>Apis</i>, ou de telle autre divinit ridicule, qu'un philosophe +parfaitement raisonnable, ami avant tout du bonheur des hommes, quel que +soit le moyen qui le procure, et qui par les lumires de son esprit sera +arriv la connaissance d'un dieu unique, rmunrateur et vengeur.</p> + +<p>Canova racontait une petite anecdote qu'il tenait d'un de ses +admirateurs d'Amrique. Il s'agit d'un sauvage qui, il y a quelques +annes, se trouva vis--vis d'une tte perruque, <i>Cincinnati</i>. +Canova montrait un petit crit de huit lignes; c'tait la traduction des +expressions d'tonnement et d'enthousiasme qui chapprent au sauvage +la vue de cette tte de bois, la premire imitation de la figure humaine +qu'il et jamais rencontre. Ce que la modestie de Canova, le plus doux +et le plus simple des hommes, l'empchait d'ajouter, nous le disions +pour lui. Un homme de got, en voyant son groupe sublime de Vnus et +Adonis chez M. le marquis Berio Naples, o le grand sculpteur<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> nous +montre la desse agite d'un pressentiment funeste en disant le dernier +adieu son amant qui part pour la chasse o il doit prir; un homme du +got le plus dlicat, en voyant ce chef-d'œuvre admirable de la grce la +plus divine et du sentiment le plus fin<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, exprime son admiration +prcisment dans les mmes termes que le sauvage. C'est que dans le +fait, l'admiration extrme de ces deux hommes, l'effet produit sur leur +me est absolument le mme; il n'y a d'exception que dans le cas trop +commun o l'admirateur de Canova se trouve tre un pdant, qui veut +d'abord se faire admirer. Toute la diffrence est dans l'<i>objet +extrieur</i> qui excite le mme degr d'admiration et de ravissement chez +des tres d'ailleurs si diffrents. Il est trop vident que les paroles +d'admiration dans les arts ne prouvent jamais<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> que le degr de +ravissement de l'homme qui admire et nullement le degr de mrite de la +chose admire.</p> + +<p>Lorsqu'un homme vous dit qu'il admire une grande cantatrice, madame +Belloc ou mademoiselle Mariani (cette dernire est pour moi le plus beau +contralto existant), la premire chose dont il faut s'enqurir, c'est si +cet homme est n dans une religion o l'on chante bien l'glise. +Supposons l'homme le plus susceptible d'tre ravi par les <i>sons</i>; s'il +est n Nevers, comment voulez-vous qu'il admire Davide? Il aimera +mieux Drivis ou Nourrit. C'est tout simple, les trois quarts des +<i>fioriture</i> que fait Davide lui sont invisibles. L'habitant de Nevers, +fort estimable d'ailleurs, qui dans sa ville n'a pas l'occasion +d'entendre bien chanter quatre fois par an, sera pour Davide comme nous +tions Berlin pour un peintre qui, dans un morceau d'ivoire grand +comme une pice de vingt francs, avait reprsent la bataille de +<i>Torgau</i>, l'une des victoires du grand Frdric. Avec nos yeux non arms +du secours d'une loupe, nous n'y pouvions rien distinguer. La loupe qui +manque l'habitant de Nevers, c'est le plaisir d'avoir applaudi +cinquante reprsentations du <i>Barbier de Sville</i>, chant par la voix +superbe de madame Fodor. Le jeune<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span> Allemand de la petite ville de Sagan, +en Silsie, entend chanter deux fois la semaine l'glise et dans les +rues de sa ville, de la musique crite sans gnie, si l'on veut, mais +excute avec nettet et prcision, qualits qui suffisent pour +l'ducation de l'oreille. Voil ce qui manque entirement l'habitant +de Nevers, ville d'ailleurs bien plus grande et bien plus importante que +Sagan.<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII</h3> + +<p class="head">CONSIDRATIONS GNRALES: HISTOIRE DE ROSSINI PAR RAPPORT AU CHANT</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">a</span> +musique pourra se glorifier d'avoir fait en France un pas immense, le +jour o la majorit des spectateurs rpondra tout simplement pour +justifier ses applaudissements: <i>Ce morceau me plat</i><a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Telle aurait +t sans doute la rponse des Athniens, si quelque tranger tait venu +leur demander compte des transports qu'excitaient parmi eux les +tragdies d'Eschyle; les traits d'Aristote n'avaient pas encore ouvert +la bouche aux gens qui n'ont rien dire. Chez nous, au contraire, tout +le monde aspire donner le <i>pourquoi</i> de son enthousiasme, et l'on +n'aurait que du mpris dans les loges de Louvois pour le spectateur qui +rpondrait avec simplicit: <i>Je sens ainsi</i>. Mais ce n'est pas tout,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> +nos malheurs vont plus loin: ces spectateurs, jugeant malgr l'absence +du sentiment, ont cr des foules d'artistes: potes en vertu de La +Harpe, ou musiciens par l'effet du Conservatoire. La socit de Paris +est remplie de ces pauvres gens qui ne peuvent offrir aux arts dans leur +jeunesse, que les inspirations d'une me sche; et plus tard, que les +soupirs d'un cœur irrit et rendu mchant par le souffle brlant d'une +vanit malheureuse, et le triste effet de cinq ou six chutes honteuses. +Quelques-uns de ces pauvres artistes, dcourags par le bruit constant +des sifflets, et que je tiens rellement pour les plus malheureux des +hommes, se font juges; ils impriment, et nous lisons dans le <i>Miroir</i> +cette phrase amusante: <i>la voix spulcrale de madame Pasta</i>: en fait de +musique, c'est nier la lumire.</p> + +<p>Ce qui peut dtruire les arts chez une nation ou les empcher de natre, +c'est la quantit de ces juges dont l'me manque de sensibilit et de +<i>folie romanesque</i>, mais qui du reste ont tudi avec l'exactitude +mathmatique et la persvrance d'un caractre froid tout ce qui a t +dit ou crit sur l'art malheureux qu'ils affligent de leur culte. Nous +trouvons ici dans la nature, la ralit d'une image qui est devenue un +lieu commun dans nos thories<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> potiques; l'excs de la civilisation +arrtant les progrs des beaux-arts<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>. Je me refuse les applications +odieuses de ces considrations gnrales, et j'arrive brusquement +l'histoire de Rossini. Lorsque ce grand compositeur entra dans la +carrire (1810), de tous les beaux-arts, le chant tait peut-tre celui +qui avait le plus ressenti les effets funestes d'une poque de guerres +sublimes et de ractions cruelles. Dans la haute Italie, Milan, +Brescia, Bergame, Venise, depuis 1797<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>, on songeait toute autre +chose qu' la musique et au chant. Le Conservatoire de Milan n'avait +encore produit, en 1810, aucun sujet distingu.</p> + +<p>A Naples, il n'existait plus un seul de ces <i>Conservatoires</i> clbres +qui depuis si longtemps fournissaient l'Europe les <i>maestri</i> et les +chanteurs en possession de faire natre ses transports et de lui rvler +le pouvoir de la musique. Le chant ne s'enseignait plus que dans +quelques glises obscures; et les deux derniers hommes de<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> gnie que +Naples et produits, les compositeurs Orgitano et Manfrocci, avaient t +enlevs au commencement de leur carrire. Rien ne se prsentait pour +leur succder, et l'on ne trouvait plus aux rives du Sebeto que le +silence de la nullit ou les essais dcolors de la plus incurable +mdiocrit.</p> + +<p>Babini, ce grand chanteur qui est rest sans rival, avait vu Rossini; +mais sa voix affaiblie par l'ge, n'avait pu que lui raconter les +miracles qu'elle produisait autrefois. Crescentini brillait +Saint-Cloud, o il faisait commettre Napolon<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a> la seule tourderie +que ce grand homme ait se reprocher dans son gouvernement civil; mais, +quoique chevalier de la couronne de fer, il tait perdu pour l'Italie.</p> + +<p>Marchesi n'tait plus au thtre.</p> + +<p>Le sublime Pacchiarotti voyait avec larmes la dcadence d'un art qui +avait fait le charme et la gloire de sa vie. De quel mpris ne devait +pas tre inonde l'me de ce vritable artiste, lui qui jamais ne +s'tait permis un son ou un mouvement sans le calculer sur les besoins +<i>actuels</i> de l'me du spectateur, le but unique de tous ses efforts, +lorsqu'il voyait un chanteur n'avoir pour toute ambition que le mrite +mcanique<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> de devenir le rival heureux d'un violon<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a> dans une +variation trente-deux biscromes<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> par mesure! L'art le plus touchant +autrefois se change tranquillement sous nos yeux en un simple mtier. +Aprs les Babini, les Pacchiarotti, les Marchesi et les Crescentini, +l'art du chant est tomb ce point de misre qu'il n'est plus +aujourd'hui que l'excution <i>fidle</i> et inanime de la note. Voil en +1823 quel est le point extrme de l'habilet d'un chanteur. Mais +l'<i>ottavino</i><a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, le gros tambour, le serpenteau des glises, ont la +mme ambition, et y arrivent peu prs avec le mme succs. L'on a +banni l'invention du moment, d'un art o les plus beaux effets +s'obtiennent souvent par l'improvisation du chanteur; et c'est Rossini +que j'accuse de ce grand changement.<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX</h3> + +<p class="head">RVOLUTION</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> ne rponds pas que les chapitres suivants ne soient au nombre des +plus ennuyeux de tout l'ouvrage. J'ai runi exprs ici tout ce que +j'tais oblig de dire sur l'art du chant, afin qu'on pt le sauter plus +facilement. Je dois prvenir que les discussions suivantes n'offrent +absolument aucun intrt aux personnes qui ne vont pas trs souvent au +thtre Louvois.</p> + +<p>Nous avons vu que, par l'effet des circonstances politiques de l'Italie, +Rossini, son entre dans la carrire, ne trouva qu'un trs-petit +nombre de bons chanteurs, et encore taient-ils sur le point de quitter +le thtre. Malgr cet tat de pauvret et de dcadence si diffrents de +l'abondance et de la richesse au milieu desquelles avaient crit les +anciens compositeurs, Rossini suivit tout fait dans ses premiers +ouvrages le <i>style</i> de ses prdcesseurs; il respectait <i>les voix</i> et ne +cherchait qu' amener le <i>triomphe du chant</i>. Tel est le systme<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> dans +lequel sont composs <i>Demetrio e Polibio</i>, l'<i>Inganno felice</i>, la +<i>Pietra del Paragone</i>, <i>Tancredi</i><a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>, etc. Rossini avait trouv la +Marcolini, la Malanotte, la Manfredini, la famille Mombelli; pourquoi +n'aurait-il pas cherch faire triompher le chant, lui qui est si bon +chanteur, lui qui, lorsqu'il se met au piano pour dire un de ses airs, +semble transformer nos yeux en gnie de chanteur tout celui que nous +lui connaissons pour l'invention des cantilnes? Il arriva un petit +vnement qui changea tout coup la manire de voir du jeune +compositeur, et qui donna son gnie des qualits dont l'exagration +fait le tourment de ses admirateurs les plus sincres.</p> + +<p>Rossini arrive Milan en 1814<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>, pour crire l'<i>Aureliano in +Palmira</i>; il y trouve Velluti qui devait chanter dans son opra; +Velluti, alors dans la fleur de la jeunesse et du talent, et l'un des +plus jolis hommes de son sicle, abusait plaisir de ses moyens +prodigieux. Rossini n'avait jamais entendu ce grand chanteur, il crit +pour lui la <i>cavatine</i> de son rle.</p> + +<p>A la premire rptition avec l'orchestre, Velluti chante, et Rossini +est frapp d'ad<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>miration; la seconde rptition, Velluti commence +broder (<i>fiorire</i>), Rossini trouve des effets justes et admirables, il +approuve; la troisime rptition, la richesse de la broderie ne +laisse presque plus apercevoir le fond de la cantilne. Arrive enfin le +grand jour de la premire reprsentation: la <i>cavatine</i> et tout le rle +de Velluti font fureur; mais peine si Rossini peut reconnatre ce que +chante Velluti, il n'entend plus la musique qu'il a compose; toutefois, +le chant de Velluti est rempli de beauts et russit merveilleusement +auprs du public<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>, qui, aprs tout, n'a pas tort d'applaudir ce qui +lui fait tant de plaisir.</p> + +<p>L'amour-propre du jeune compositeur fut profondment bless; son opra +tombait et le soprano seul avait du succs. L'esprit vif de Rossini +aperut en un instant toutes les considrations qu'un tel vnement +pouvait lui suggrer.</p> + +<p>C'est par un hasard heureux, se dit-il lui-mme, que Velluti se +trouve avoir de l'esprit et du got; mais qui m'assure que dans le +premier thtre pour lequel je composerai, je ne rencontrerai pas un +autre<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> chanteur qui, avec un gosier flexible et une gale manie pour les +<i>fioriture</i>, ne me gtera pas ma musique de manire la rendre +non-seulement mconnaissable pour moi, mais encore ennuyeuse pour le +public, ou tout au plus remarquable par quelques dtails de l'excution? +Le danger de ma pauvre musique est d'autant plus imminent qu'il n'y a +plus d'coles de chant en Italie. Les thtres se remplissent de gens +qui ont appris la musique de quelque mauvais matre de campagne. Cette +manire de chanter des <i>concerto</i> de <i>violon</i>, des variations sans fin, +va dtruire non-seulement le talent du chanteur, mais encore vicier le +got du public. Tous les chanteurs vont imiter Velluti, chacun suivant +la porte de sa voix. Nous ne verrons plus de cantilnes simples; elles +sembleraient pauvres et froides. Tout va changer, jusqu' la nature des +voix; accoutumes une fois broder et toujours charger une cantilne +de grands ornements fort travaills et touffant l'œuvre du compositeur, +elles se trouveront bientt avoir perdu l'habitude d'arrter la voix et +de filer des sons, et hors d'tat par consquent d'excuter le chant +<i>spianato</i> et <i>sostenuto</i>; il faut donc me hter de changer le systme +que j'ai suivi jusqu'ici.<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span></p> + +<p>Je sais chanter; tout le monde m'accorde ce talent; mes <i>fioriture</i> +seront de bon got; d'ailleurs je dcouvrirai sur-le-champ le fort et le +faible de mes chanteurs, et je n'crirai pour eux que ce qu'ils pourront +excuter. Le parti en est pris, je ne veux pas leur laisser de place +pour ajouter la moindre <i>appoggiatura</i><a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>. Les <i>fioriture</i>, les +agrments feront partie <i>intgrante</i> du chant, et seront <i>tous</i> crits +dans la partition.</p> + +<p>Et quant MM. les <i>impresari</i> qui prtendent me payer en me promettant +pour seize dix-huit morceaux, tous destins aux premiers rles, ce +qu'on donnait jadis mes prdcesseurs pour quatre ou six morceaux tout +au plus, je trouve un moyen parfait de rpondre leur mauvaise +plaisanterie; dans chaque opra trois ou quatre grands morceaux n'auront +de nouveau que les <i>variazioni</i> que j'crirai moi-mme. Au lieu d'tre +inventes par un mauvais chanteur, sans esprit, elles seront crites +avec got et science; l'avantage sera encore tout<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span> entier pour ces +coquins d'impresari.</p> + +<p>On sent bien qu'en ma qualit d'historien, je viens d'imiter Tite-Live. +J'ai mis dans la bouche de mon hros un discours dont assurment il ne +m'a jamais fait la confidence; mais il est impossible qu' une poque +quelconque des premires annes de sa carrire, Rossini n'ait pas eu ce +monologue avec lui-mme; ses partitions le prouvent.</p> + +<p>Plus tard, Naples, mademoiselle Colbrand n'ayant plus qu'une voix +fatigue offrir tous ses chefs-d'œuvre<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, il fut oblig de fuir +encore davantage le chant <i>spianato</i>, et de se jeter avec encore plus de +fureur dans les <i>gorgheggi</i>, seule partie du chant dont mademoiselle +Colbrand pt se tirer avec honneur. Un examen attentif des partitions +crites Naples par Rossini prouve jusqu'o allait sa passion pour la +prima donna; on n'y trouve plus un seul <i>cantabile spianato</i>, ni pour +elle, ni plus forte raison pour les autres rles qui avant tout ne +devaient pas clipser le sien. Rossini ne pensait gure la gloire; il +est peut-tre de tous les artistes celui qui y a jamais le moins song. +Une consquence<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> fatale de ses complaisances pour mademoiselle Colbrand, +c'est que ces neuf opras, composs Naples, perdent infiniment tre +chants ailleurs. De tout temps d'ailleurs, Rossini avait eu l'habitude +de rsumer ses penses, et d'en faire des <i>cabalette</i>.</p> + +<p>Si mademoiselle Colbrand ne s'tait trouv qu'une porte de voix +extraordinaire, on aurait eu la ressource, dans les thtres o elle +n'tait pas, de transposer les rles (<i>puntare</i>), et l'on aurait fait +disparatre, par ce procd simple, quelques notes appartenant au +diapason singulier pour lequel le maestro aurait crit. Au moyen de la +transposition, deux bonnes cantatrices, quoique avec des voix +diffrentes, peuvent souvent produire un grand effet dans le mme +rle<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.</p> + +<p>Malheureusement il n'en est pas ainsi de la musique que Rossini a crite + Naples. On n'a pas seulement lutter avec l'<i>tendue</i> de la voix, +mais encore avec la <i>qualit et la nature des ornements</i>, et cet +obstacle est terrible et presque toujours insurmontable. J'en appelle +tout amateur qui aura lu un rle (<i>una parte</i>) de Davide ou de la +Colbrand.</p> + +<p>Ainsi Velluti Milan, dans l'<i>Aureliano in Palmira</i>, fit natre chez +Rossini l'ide<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> de la rvolution qu'il devait excuter plus tard, et +mademoiselle Colbrand Naples le fora donner cette rvolution une +extension que je crois fatale sa gloire. Tous les opras crits +Naples forment la seconde manire de Rossini.<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX</h3> + +<p class="head">TALENT SURANN EN 1840</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">'cris</span> +le prsent chapitre par un sentiment de tendre piti pour +plusieurs jeunes demoiselles de douze quinze ans que je vois avec +peine chercher atteindre le <i>beau idal</i> en musique au moyen du piano. +C'est en vain qu'on a conseill quelques-unes d'entre elles qui +avaient un peu de voix, d'apprendre chanter; elles ont repouss cet +avis. Il suit de l que dans douze ou quinze ans elles auront en musique +un talent aussi surann que le peut tre aujourd'hui celui de leurs +grand'mres qui, il y a vingt ans, jouaient fort proprement sur +l'pinette de petits airs sautillants. Se trouvant aujourd'hui des +pianistes assez distingues, les jeunes personnes dont je parle ont sans +doute de belles jouissances d'orgueil; mais rien ne diffre plus au +monde du doux plaisir que la musique doit inspirer. Les jeunes personnes +qui ne savent que bien jouer du piano et lire la musique aussi +rapidement qu'une page de franais, ne comprennent<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> rien toutes les +<i>nuances</i> du chant; la partie <i>touchante</i> de la musique reste pour elles +une terre inconnue; et, la rapidit de la rvolution qui s'opre sous +nos yeux, dans quinze ans cette terre inconnue d'aujourd'hui sera la +seule la mode. On se rcrie dj sur le nombre ennuyeux des bons +pianistes.</p> + +<p>Les jeunes personnes qui savent un peu de musique comprendront +facilement que les <i>nuances</i> en partie improvises d'aprs les exigences +actuelles des spectateurs<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, ne peuvent exister que dans le chant, et +que ce sont ces nuances qui produisent les miracles de la musique, +miracles que l'on prte ensuite aux instruments dans le <i>discours +ordinaire</i>, mais qu'ils sont incapables de faire natre. Est-ce que +jamais de la vie on a fait recommencer une sonate? Les instruments ne +touchent gure; ils font rarement couler des larmes; en revanche, ils +produisent le froid plaisir de l'admiration pour la difficult vaincue, +et par consquent tout le monde peut applaudir un concerto. Le cœur le +plus froid, doubl de la tte la plus mthodique et d'une patience +allemande, russira cent fois mieux au piano que l'me de Pergolse. Je +ne crains pas de le dire, on est plus<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> musicien dans le vrai sens du +mot, en chantant bien la romance de Blondel, de <i>Richard Cœur de Lion</i>, +qu'en excutant, la premire vue, une grande fantaisie de Hertz ou de +Moschels. Si l'on chante parfaitement cette romance, on comprendra tous +les opras de Rossini; on sera sensible aux moindres inflexions de voix +de mesdames Fodor et Pasta. Par le piano, pouss quelque degr +d'habilet que l'on veuille le supposer, on sera sensible l'orchestre +de Rossini et aux concertos de violon.<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI</h3> + +<p class="head">ROSSINI SE RPTE-T-IL PLUS QU'UN AUTRE? DTAILS DE CHANT</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> systme des variations, <i>variazioni</i>, a souvent port Rossini se +copier soi-mme; comme tous les voleurs, il esprait cacher ses larcins.</p> + +<p>Aprs tout, pourquoi ne serait-il pas permis un pauvre maestro qui +doit composer un opra en six semaines, malade ou non, bien ou mal +dispos, d'user de cet expdient dans les moments o l'inspiration se +tait? Mayer, par exemple, ou tout autre que je ne veux pas nommer, ne se +copie pas, il est vrai, mais il nous plonge dans un sentiment d'apathie, +suivi bientt de l'oubli de tous les maux. Rossini, au contraire, ne +nous donne jamais ni paix ni trve; on peut s'impatienter ses opras; +mais certes l'on n'y dort pas: que l'impression soit tout fait +nouvelle, ou seulement un souvenir agrable, c'est toujours du plaisir +qui succde du plaisir; jamais de vide comme dans le premier acte de +la <i>Rosa bianca</i>, par exemple.</p> + +<p>Tout le monde convient de la fcondit<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span> d'imagination de Rossini, et +cependant quatre ou cinq journaux obscurs redisent tous les matins aux +demi-savants que Rossini se rpte, qu'il se copie, qu'il manque +d'invention, etc., etc.; sur quoi je prends la libert de faire les +questions suivantes:</p> + +<p>1 Combien les grands matres d'autrefois plaaient-ils de morceaux +capitaux dans chacun de leurs ouvrages?</p> + +<p>2 A combien de ces morceaux le public faisait-il attention?</p> + +<p>3 Parmi ces morceaux, combien russissaient?</p> + +<p>Paisiello vit peut-tre applaudir quatre-vingts morceaux principaux dans +ses cent cinquante opras. Rossini en compterait facilement une centaine +rellement diffrents dans ses trente-quatre opras. Un sot qui voit des +esclaves ngres pour la premire fois, s'imagine que tous se +ressemblent; les jolis airs de Rossini sont des ngres pour les sots.</p> + +<p>Le plus grand dfaut du public de Louvois, le dernier voile qui doit +s'abaisser devant ses yeux pour qu'il arrive la sret de got du +public de <i>San-Carlo</i> ou de la <i>Scala</i>, c'est qu'il veut tout entendre; +il veut pour ainsi dire <i>profiter de son argent</i>, il ne veut rien +perdre; il faut que tout soit de la mme force; il faut qu'une tragdie<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> +soit compose en entier de mots aussi frappants que le <i>qu'il mourt!</i> +des <i>Horaces</i> ou le <i>moi!</i> de <i>Mde</i>.</p> + +<p>Cette prtention est tout simplement <i>contre la nature du cœur humain</i>. +Aucun homme <i>sensible aux arts</i> ne pourrait trouver du plaisir trois +morceaux sublimes qui se suivraient immdiatement.</p> + +<p>Il faut tre juste; le grand obstacle au bon got du public de Louvois +vient:</p> + +<p>1 De la petitesse de la salle;</p> + +<p>2 Du trop grand degr de lumire;</p> + +<p>3 De l'absence des loges spares.</p> + +<p>L'enthousiasme, dans une salle <i>petite</i>, conduit bientt un tat +nerveux et pnible<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>.</p> + +<p>J'en suis fch, parce que cela choque nos ides de convenances; mais +l'me humaine besoin de quatre minutes de conversation mi-voix pour +se dlasser d'un duetto sublime, et tre capable de trouver du plaisir +l'air qui va suivre.</p> + +<p>Ce n'est jamais impunment, dans les arts comme en politique, que l'on +choque la nature des choses. La vanit peut faire tenir encore pendant +dix ans aux usages que j'attaque, et persuader aux gens que parler +l'opra, c'est se dclarer soi-mme un amateur peu passionn. +Qu'arrivera-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span> du silence scrupuleux et de l'attention <i>continue</i>? +Que moins de gens s'amuseront Louvois. Les spectateurs exclus par le +malaise <i>physique</i>, seront justement ceux qui sont le plus faits pour +goter la volupt d'un beau <i>chant</i> et toutes les finesses de la +musique. A Louvois, un opra qui n'a que six morceaux, tous trs beaux, +va aux nues; si ces six morceaux sublimes sont entours de sept ou huit +morceaux infrieurs, lesquels, si les pdants n'existaient pas, nous +dlasseraient et <i>augmenteraient nos plaisirs</i>, l'opra n'a pas de +succs. Le public ne veut pas prendre sur lui de ne s'intresser qu' ce +qui est intressant; car alors il faudrait, la premire +reprsentation, qu'il juget tout seul comme un grand garon.</p> + +<p>Les premires fois que l'on ouvre les partitions de Rossini, l'on dirait +que les difficults que prsente l'excution du chant condamnent ces +partitions n'avoir qu'un petit nombre d'interprtes; mais l'on +aperoit bientt que cette musique offre la runion de tant de moyens de +plaire<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a> que, mme excute avec la moiti seulement des ornements que +Rossini y a placs, ou avec les mmes <i>fioriture</i> arranges d'une +manire diffrente, elle plat encore.<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> Un chanteur mdiocre, pourvu +qu'il ait de <i>l'agilit</i>, pourra toujours excuter avec succs <i>pour +Rossini</i>, un morceau de ce matre. L'agrment sduisant de la cantilne +qui n'est jamais dure ni violente <i>par excs de force</i>; la vivacit; le +rhythme suave des accompagnements produisent par eux-mmes un tel +sentiment de plaisir, que quelques modifications que le chanteur soit +oblig, par l'impuissance de sa voix, de faire subir aux <i>agrments</i> des +chants de Rossini, sa musique, quoique ainsi mutile, produit toujours +un effet piquant et fort agrable. Il n'en allait pas ainsi autrefois du +temps des Aprile et des Gabrielli<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, lorsque le maestro donnait dans +ses airs tout l'espace possible au chanteur, et lui fournissait chaque +instant l'occasion de faire valoir son talent. Si le chanteur tait +mdiocre et n'avait que de l'agilit, qualit qui est loin de suffire +pour atteindre la perfection du chant, l'air et le chanteur faisaient +<i>fiasco</i>.</p> + +<p>On pourra dire: Si Rossini avait trouv en 1814 un grand nombre de bons +chanteurs, et-il pens la rvolution qu'il a faite, et-il introduit +le systme de tout crire?<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p> + +<p>Son amour-propre y et peut-tre song, mais celui des chanteurs s'y ft +vivement oppos; voyez de nos jours Velluti qui ne veut pas chanter sa +musique.</p> + +<p>On ira plus loin, on dira: Lequel des deux systmes est prfrable? Je +rponds: L'ancien systme un peu modernis. Il ne faudrait pas, ce me +semble, crire tous les agrments, mais il faudrait restreindre la +libert du chanteur. Il n'est pas bien que Velluti chante la cavatine de +l'<i>Aureliano</i> de manire ce qu'elle soit grand'peine reconnue de +l'auteur lui-mme; c'est alors Velluti qui est l'auteur vritable des +airs qu'il chante, et il vaut mieux conserver spars deux arts si +diffrents.<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII</h3> + +<p class="head">DTAILS DE LA RVOLUTION OPRE PAR ROSSINI</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> <i>beau chant</i> commena en 1680 avec Pistocchi; Bernacchi, son lve, +lui fit faire d'immenses progrs (1720). La perfection de cet art a t +en 1778 sous Pacchiarotti. Depuis l'on n'a plus fait de soprani et il +est tomb.</p> + +<p>Millico, Aprile, Farinelli, Pacchiarotti, Ansani, Babini, Marchesi, +durent leur gloire ce systme des anciens compositeurs, qui dans +certaines parties de l'opra ne leur donnaient presque qu'un +<i>canevas</i><a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>; et il n'est pas un, peut-tre, de ces grands chanteurs +qui ses contemporains n'aient t redevables du talent de deux ou trois +cantatrices excellentes. L'histoire des Gabrielli, de De'Amicis, des +Banti, des Todi, nous donne les noms des soprani clbres<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> qui leur +montrrent le grand art de conduire la voix.</p> + +<p>Plusieurs des premires cantatrices de l'poque actuelle, doivent leur +talent Velluti (mademoiselle Colbrand, par exemple).</p> + +<p>C'tait surtout dans l'excution du <i>largo</i> et du <i>cantabile spianato</i> +que brillaient les talents des soprani et de leurs lves. Nous avons un +bel exemple de ce genre de chant dans la prire de <i>Romeo</i>. Or voil +prcisment l'espce de cantilnes que Rossini a soigneusement bannie de +ses opras, depuis son arrive Naples, et depuis qu'il a adopt ce +qu'on appelle en Italie, sa <i>seconde manire</i>. Un chanteur travaillait +jadis six ou huit ans pour parvenir chanter le <i>largo</i>, et la patience +de Bernacchi est clbre dans l'histoire de l'art. Arriv une fois ce +point de perfection, de puret et de <i>douceur de son</i> ncessaire en 1750 +pour bien chanter, il n'avait plus qu' recueillir, sa rputation et sa +fortune taient faites. Depuis Rossini, personne ne songe chanter bien +ou mal un <i>largo</i>, et si l'on prsentait un de ces morceaux au public, +je vois d'ici certain mot relatif au diable et son enterrement qui se +trouverait sur toutes les lvres; le public croirait mourir d'ennui: +c'est tout simplement qu'on lui parle une langue trangre<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> qu'il croit +savoir, mais que dans le fait il a besoin d'apprendre.</p> + +<p>Le chant ancien touchait l'me, mais quelquefois pouvait paratre +languissant. Le chant de Rossini plat l'esprit et jamais n'ennuie. Il +est cent fois moins difficile d'acqurir le talent de bien chanter un +grand <i>rondo</i> de Rossini, celui de la <i>Donna del Lago</i> par exemple, que +celui qu'il faut pour bien chanter un grand air de Sacchini.</p> + +<p>Les nuances pour les tenues de voix, le chant de <i>portamento</i><a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>, l'art +de modrer la voix pour la faire monter galement sur toutes les notes +dans le chant <i>legato</i>, l'art de reprendre la respiration d'une manire +insensible et sans rompre le long priode vocal des airs de l'ancienne +cole, composaient autrefois la partie la plus difficile et la plus +ncessaire de l'excution. L'agilit plus ou moins brillante de l'organe +ne servait que pour les <i>gorgheggi</i>, c'est--dire, n'tait employe que +pour le luxe, que pour l'apparat, en un mot que pour ce qui brillait, et +jamais pour ce qui faisait<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> les dlices du cœur. Il y avait la fin de +chaque air, la <i>cadenza</i>, vingt mesures destines uniquement faire +briller le gosier du chanteur, faire des <i>gorgheggi</i>.</p> + +<p>Les amis les plus sincres de Rossini reprochent avec raison, la +rvolution qu'il a opre en musique, d'avoir resserr les limites du +chant, d'avoir <i>diminu</i> les qualits <i>touchantes</i> de ce bel art; +d'avoir rendu inutiles aux chanteurs certains exercices, desquels +drivaient ensuite ces <i>transports de folie</i> et de bonheur si frquents +dans l'histoire de Pacchiarotti et de la musique ancienne, et si rares +aujourd'hui. Ces miracles provenaient <i>du pouvoir de la voix</i>.</p> + +<p>La rvolution rossinienne a tu l'originalit des chanteurs. A quoi bon +pour ceux-ci se donner des peines infinies pour parvenir rendre +sensibles au public, 1 les qualits <i>individuelles</i> et <i>natives</i> de +leurs voix; 2<sup>e</sup> l'expression particulire que leur manire de sentir +peut lui donner? Ils sont condamns ne jamais trouver dans les opras +de Rossini ou de ses imitateurs, une seule occasion de montrer au +public, ces qualits dont l'acquisition leur cotera des annes entires +de travaux assidus. D'ailleurs, l'habitude de trouver tout invent, tout +crit, dans la musique qu'ils doivent chanter, leur te tout esprit +d'invention et les rend paresseux. Les compositeurs ne<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> leur demandent +plus avec leurs partitions actuelles qu'une excution pour ainsi dire +<i>matrielle</i> et <i>instrumentale</i>. Le <i>lasciatemi fare</i> (je me charge de +tout) de Rossini avec ses chanteurs, en est venu ce point que ceux-ci +n'ont plus mme la facult de composer le <i>point d'orgue</i>; presque +toujours ils trouvent que Rossini l'a brod sa manire.</p> + +<p>Autrefois les Babini, les Marchesi, les Pacchiarotti, inventaient les +ornements compliqus, surtout ils appliquaient, suivant l'inspiration de +leur talent <i>et de leur me</i>, les ornements les plus simples, tels que +les <i>appoggiature</i>, le <i>grupetti</i>, les <i>mordenti</i>, etc.; toute la parure +du chant (<i>i vezzi melodici del canto</i>), comme disait Pacchiarotti +(Padoue, 1816), appartenait de droit au chanteur. Crescentini donnait +sa voix et ses inflexions une teinte vague et gnrale de +<i>contentement</i> dans l'air: <i>ombra adorata, aspetta</i>; il lui semblait <i>au +moment o il chantait</i> que tel devait tre le sentiment d'un amant +passionn qui va rejoindre ce qu'il aime. Velluti, qui comprend la +situation d'une manire diffrente, y met de la mlancolie et une +rflexion triste sur le sort commun des deux amants. Jamais un maestro +quelque habile que vous veuillez le supposer, n'arriverait noter +exactement l'<i>infiniment<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> petit</i>, qui forme la perfection du chant dans +cet air de Crescentini, infiniment petit qui change d'ailleurs suivant +l'tat de la voix du chanteur, et le degr d'enthousiasme et d'illusion +dont il est anim. Un jour, il est dispos excuter des ornements +remplis de mollesse et de <i>morbidezza</i>; un autre jour, ce sont des +<i>gorgheggi</i> pleins de force et d'nergie qui lui viennent en entrant en +scne. Pour atteindre la perfection du chant, il faut qu'il cde aux +inspirations du moment. Un grand chanteur est un tre essentiellement +nerveux. C'est le temprament contraire qu'il faut pour bien jouer du +violon<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>; enfin le maestro ne doit pas crire tous les agrments, car +il faut une connaissance intime et parfaite de la voix employer, qui +ne se rencontre gure que chez l'artiste qui la possde et<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> qui a pass +vingt ans de sa vie l'tudier et l'assouplir<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. Un agrment, je ne +dirai pas mal excut, mais excut mollement, sans <i>brio</i>, dtruit le +charme en un clin d'œil. Vous tiez au ciel, vous retombez dans une loge +d'opra, et quelquefois dans une classe de chant.<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII</h3> + +<p class="head">EXCUSES.—ORIGINALIT DES VOIX, EFFACE PAR ROSSINI</p> + + +<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ien</span> +n'tant si futile que la musique, je sens bien qu'il est fort +possible que le lecteur se scandalise de me voir faire gravement un +nombre infini de petites remarques, ou raconter quelques anecdotes sans +chute piquante, et d'ailleurs surcharges de ces grands mots de <i>beau +idal</i>, de <i>bonheur</i>, de <i>sublime</i>, de <i>sensibilit</i>, que je prodigue +trop.</p> + +<p>Ce manque d'intrt srieux me plat dans la musique; je suis las des +intrts srieux, et je regrette le temps o les colonels faisaient de +la tapisserie, et o l'on jouait au bilboquet dans les salons. J'ai vu +mon sicle, il est avant tout <i>menteur</i><a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>; d'aprs cette ide, si j'ai +eu un soin constant, c'est de ne rien <i>exagrer par le style</i>, et +d'viter avant tout d'obtenir quelque effet par une suite de +con<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>sidrations et d'images d'une chaleur un peu force, et qui font +dire la fin de la priode: Voil une belle page. D'abord, entr fort +tard dans le champ de la littrature, le ciel m'a tout fait refus le +talent de parer une ide et d'exagrer avec grce; ensuite, mes yeux, +il n'y a rien de pis que l'exagration dans les intrts tendres de la +vie. On obtient un effet d'un moment qui, un quart d'heure aprs, cre +un sentiment de rpugnance; et le lendemain on ne reprend pas le livre; +on se dirait presque: Je n'ai pas assez de vivacit dans le cœur +aujourd'hui (<i>high spirits</i>) pour me plaire tre tromp avec esprit. +Ce n'est pas, ce me semble, pour donner des jouissances dans les moments +o l'me est pleine de feu et de bonheur que sont faits les beaux-arts; +alors on n'a que faire de leur secours, et il n'y a qu'un sot qui ouvre +un livre quand il est heureux. La tche des beaux-arts est de bien plus +longue dure, et bien mieux calcule sur les chances ordinaires de la +vie. Les beaux-arts sont faits pour consoler. C'est quand l'me a des +regrets, c'est durant les premires tristesses des jours d'automne de la +vie, c'est quand on voit la mfiance s'lever comme un fantme funeste +derrire chaque haie de la campagne, qu'il est bon d'avoir recours la +musique.<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p> + +<p>Or, ce que l'on abhorre le plus dans cette situation de l'me, c'est +l'exagration. Partout o j'ai rencontr une ide susceptible de donner +une priode chute brillante, j'ai <i>diminu</i> ce qui me semble la +vrit, pour que le petit plaisir du moment ne caust pas mfiance et +dgot un quart d'heure aprs. Une femme d'un esprit dlicat qui venait +de perdre un ami intime, osait dire, avec toute la libert du discours +familier, un ami qui lui restait: L'esprit de monsieur un tel tait +pour moi, lorsque j'avais du chagrin, comme ces bons sophas de velours, +bien lastiques, o dans les moments de fatigue l'on a tant de plaisir +se placer bien son aise. Voil un peu le genre de plaisir et de +consolation que j'ai trouv dans la musique. Cet art donne des regrets +tendres en procurant la <i>vue du bonheur</i>; et faire voir le bonheur, +quoique en songe, c'est presque donner de l'esprance. J'ai vingt fois +quitt les livres d'un des hommes rares que la France ait produits, je +me disais: Ce n'est qu'un rhteur. N'ayant pas la plus petite tincelle +de sa rare loquence, j'ai surtout cherch viter le dfaut qui me +rend Rousseau illisible<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>. Mais revenons<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> cet art charmant pour +lequel il a crit des pages brlantes.</p> + +<p>Les dilettanti passionns, ns du temps de Rossini, et pour ainsi dire +fils de la rvolution qu'il a faite, me permettront de leur raconter les +avantages qui drivaient pour l'expression, c'est--dire, en d'autres +termes, pour le plaisir du spectateur, du respect pour les droits des +chanteurs dignes de ce nom.</p> + +<p>Les voix humaines n'ont pas moins de diversits entre elles que les +physionomies. Ces diversits, que nous trouvons dans les voix <i>parles</i>, +deviennent cent fois plus frappantes encore dans les voix qui chantent.</p> + +<p>Le lecteur a-t-il jamais fait attention au son de voix de mademoiselle +Mars? O trouver une voix chantante qui tienne la centime partie des +miracles que promet cette voix lorsqu'elle nous dit un mot tendre de +Marivaux?</p> + +<p>L'attendrissement, l'tonnement, la terreur, etc., vont produire des +changements diffrents dans les voix de ces trois femmes avec lesquelles +nous parlons musique; et <i>l'attendrissement</i>, par exemple, dans une de +ces voix, qui en parlant n'a rien de fort<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> remarquable, va produire une +espce de son dlicieux, et qui, en un clin d'œil, par un effet +lectrique et nerveux disposera tout un auditoire la mlancolie. Avec +le systme de Rossini, cette varit, cette nuance particulire des voix +ne paratra jamais. Toutes les voix chantent plus ou moins bien la mme +musique; voil tout: donc l'art est <i>appauvri</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>.</p> + +<p>Toutes les voix ont dans leur son naturel (dans leur <i>metallo</i>) une +correspondance plus ou moins manifeste avec l'expression de tel ou tel +sentiment. J'entends par <i>metallo</i> le <i>timbre</i> d'une voix, sa qualit +native, laquelle est tout fait indpendante du talent que le chanteur +qui emploie cette voix peut avoir ou ne pas avoir.</p> + +<p>Une voix pure ou voile, faible ou forte, pleine ou <i>sottile</i>, criarde +ou sourdines<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, possde en soi des lments naturels d'expressions +diverses, et par elles-mmes plus ou moins agrables.</p> + +<p>Pourvu qu'une voix soit juste et puisse soutenir le son d'une manire +ferme, on peut avancer qu'on trouvera tt ou tard le moyen de la rendre +agrable, au moins pour quelques instants. Il suffit que le<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> compositeur +veuille bien se donner la peine de trouver une cantilne dans les +intervalles <i>expressifs</i> de cette voix. Il faut d'abord <i>que la +situation</i> donne par le pote ne soit pas contraire la qualit native +de cette voix. Est-elle douce, tendre, touchante; si la situation est +imprieuse et forte comme celles du rle de l'<i>Elisabeth</i> de Rossini, il +est vident que la voix dont nous parlons, ne trouvera jamais l'occasion +de briller et de faire plaisir. Tout le talent possible, toute la +sensibilit que peut avoir un chanteur, ne font rien au <i>metallo</i> de sa +voix. On n'arrive aux miracles dans cet art qu'autant qu'une voix +assouplie par de longues tudes trouve une situation qui requiert +prcisment le <i>metallo</i> (la nuance d'expression native, le timbre) +qu'elle possde. C'est parce que toutes ces circonstances, si difficiles + runir qu'on ne peut en quelque sorte jamais les prvoir, se +rencontraient pour son bonheur, que le public de <i>la Scala</i> faisait +rpter <i>cinq fois de suite</i> le mme air Pacchiarotti<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.</p> + +<p>Une fois l'originalit des voix admise, on voit paratre pour les +compositeurs<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> le devoir de tirer parti des qualits <i>natives</i> de chaque +voix, et par consquent d'viter ses inconvnients. Quel maestro serait +assez peu adroit pour confier madame Fodor un rcitatif passionn, ou + madame Pasta un air surcharg de petits ornements rapides et +brillants? De l vient l'usage si commun en Italie pour les chanteurs du +second ordre<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a> de voyager avec des airs appels <i>di baule</i> (de bagage, +qu'on porte avec soi comme un vtement). Quelque musique qu'un maestro +compose et donne chanter ces artistes du second ordre, ils trouvent +toujours le secret d'y placer, en tout ou en partie, leurs airs de +<i>baule</i>, ce qui fait un sujet ternel de plaisanterie dans les thtres +d'Italie.</p> + +<p>Toutefois, par cette pratique, ces chanteurs peu habiles atteignent le +grand but de tous les arts: <i>ils font plaisir</i>. Voyez-vous la distance +immense o nous sommes de notre orchestre de Louvois, et du systme +actuel de la musique dans cette salle?</p> + +<p>Par l'effet d'un simple changement dans le mouvement, la phrase +principale d'un air peut prsenter un sens presque entirement +diffrent. Telle phrase qui peignait la fureur n'exprimera plus que le +ddain,<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> et cependant, malgr ce changement dans l'expression, la voix +du pauvre chanteur, accoutum cette phrase, la chantera encore fort +bien, et de manire faire grand plaisir. C'est que cette phrase +principale s'accorde mieux que toute autre: 1 avec les qualits +<i>natives</i> de la voix du chanteur; 2 avec le genre de sensibilit qu'il +tient de la nature; 3 enfin, avec le degr d'habilet qu'il a pu +acqurir dans les Conservatoires. Par ce systme, l'on n'a jamais de +chant <i>stentato</i> (forc); c'est le grand dfaut du chant de Feydeau, qui +toutefois est de quarante ans moins barbare que celui du grand Opra.</p> + +<p>On voit que l'on peut tre chanteur du premier ordre et ne pas savoir +lire la musique. Le talent de lire est un talent tout fait +diffrent<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, et qui ne requiert que de la patience et un caractre +mthodique et froid.</p> + +<p>Un seul opra, quelquefois un seul air, fait, en Italie, la fortune d'un +chanteur mdiocre; celle d'un artiste du premier ordre tenait, avant +Rossini, dix ou douze airs tout au plus. L'art du chant est si +dlicat, le plaisir tient si peu de chose,<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> qu'un chanteur n'aura +jamais de succs vritable qu'autant qu'il runira dans un air toutes +les convenances que nous avons indiques plusieurs fois. Rien n'est donc +mieux calcul pour le plaisir des spectateurs que les airs <i>di baule</i>. +On peut suivre de l'œil la vrit de ce principe jusque dans l'art +thtral; avec combien de rles mademoiselle Mars et Talma ont-ils fait +leur rputation? Le systme des airs <i>di baule</i> est fort bien invent, +non-seulement par rapport la mdiocrit naturelle des talents dans un +art si difficile, mais aussi par rapport l'extrme mdiocrit des +ressources de beaucoup de petites villes d'Italie qui, malgr la +pauvret de leur budget, ne laissent pas d'avoir chaque anne deux ou +trois opras trs passables au moyen des airs <i>di baule</i>, et de la +runion de deux ou trois chanteurs mdiocres qui chantent fort bien un +air ou deux chacun<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>.</p> + +<p>Ds que le maestro oublie d'avoir gard au <i>metallo</i> des voix de ses +chanteurs (aux qualits natives de leurs voix), au genre de sensibilit +qu'ils portent dans leurs rles, au degr de talent qu'ils ont acquis<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> +comme chanteurs ( la <i>bravura</i>), il court le risque presque certain +d'arriver, aprs tous ses efforts, un opra chant correctement, mais +qui ne fera de plaisir personne.</p> + +<p>Supposons un chanteur qui ne puisse excuter que d'une manire force +(<i>stentata</i>) les <i>volate</i>, les <i>arpeggi</i>, les <i>salti</i> descendants; si le +compositeur n'vite pas avec le plus grand soin ces moyens de mlodie, +ses chants dans l'excution peuvent arriver ce point de ridicule, +d'exprimer tout le contraire de ce qu'il aura voulu dire. Si l'on veut +me passer un peu de simplicit dans l'expression et mme dans les ides, +je vais expliquer fort clairement ma pense. Pour reprsenter aux yeux +de l'me la chute rapide et non interrompue des eaux du ciel, ou l'ordre +qu'un despote de l'Orient donne l'un de ses esclaves de disparatre +l'instant de sa prsence, le maestro aura orn sa cantilne d'une +<i>volata discendente</i>; rien de mieux dans la partition. Arrive le grand +jour de la premire reprsentation et le chanteur malhabile, au lieu de +nous prsenter l'ide d'un roi tout puissant qui donne un ordre +respect, fera penser toute une salle la fois la colre risible d'un +vieux procureur bgue, se mettant en fureur au fond de son tude. S'il +ne tombe pas jusqu' ce degr de ridicule,<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> du moins sa <i>volata</i> tant +mal excute, l'ide de <i>rapidit</i> ne s'offrira pas l'auditeur, et +l'ordre terrible du despote qui veut que l'on disparaisse l'instant de +sa prsence, ne sera plus qu'une invitation fort modre de quitter la +cour quand cela sera commode au personnage exil. Je prie de remarquer +qu'il n'est pas un seul des ornements excuts par la voix de Velluti, +sur lequel on ne puisse tablir un raisonnement analogue. A chaque +instant, loin de l'Italie, je vois dire la musique de Rossini presque +le contraire de ce qu'il a voulu exprimer; c'est que sa partition a +forc le chanteur faire tel ou tel ornement auquel souvent sa voix ne +peut pas atteindre. Alors je n'entends qu' demi ou aux trois quarts +telle cantilne de Rossini que j'ai dans l'oreille. On sent que le +systme de la musique ancienne ne crait pas la possibilit d'un tel +inconvnient. Aprs l'obstacle facile viter de quelques sons +extrmement levs (obstacle provenant de la voix extraordinaire de +l'artiste pour qui le compositeur avait crit), les chanteurs se +trouvaient tout fait les matres de faire usage des seuls ornements de +l'effet desquels ils taient srs; et rien ne les empchait de prsenter + l'admiration du spectateur les beauts individuelles de leur voix et +de leur talent.<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span></p> + +<p>Quelque dilettante instruit et qui se sera donn le plaisir d'tudier +les voix des chanteurs qui ont paru dans les neuf opras crits Naples +par Rossini, m'objectera que souvent ce matre n'a pas tir parti de +tous les avantages que prsentait le genre de voix particulier chacun +d'eux. Je n'ai rien rpondre, si ce n'est qu'apparemment le +compositeur tait amoureux de sa <i>prima donna</i>, et ne voulait pas +qu'elle ft clipse.</p> + +<p>A cette exception prs, le chant de Rossini dans ses opras de Naples +est la biographie non-seulement de la voix de mademoiselle Colbrand, +mais encore de celles de Nozzari, de Davide, de madame Pisaroni, etc. On +voit dans ces partitions que tous les ornements que les chanteurs +pouvaient autrefois appliquer <i>ad libitum</i>, sont devenus parties +constitutives, ncessaires et <i>indispensables</i> des chants de Rossini: +or, comment parvenir rendre ces chants, lorsque le chanteur n'a pas +dans la voix le mme genre de facilit que Nozzari ou Davide?</p> + +<p>Les opras de la seconde manire de Rossini ne sont jamais ennuyeux +comme un opra <i>vide</i> de Mayer, par exemple; mais ils ne produisent +l'effet enchanteur qu'ils obtinrent Naples que quand, par hasard, ils +rencontrent un chanteur qui a prcis<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span>ment dans la voix <i>le mme genre +d'agrments et de facilit</i> que l'artiste pour lequel le rle a t +crit.</p> + +<p>On voit comment tel opra qui a eu un succs fou Naples peut sembler +fort ennuyeux Louvois. Les deux publics ont raison; et il n'est point +ncessaire d'aller chercher bien loin des causes mtaphysiques pour cet +effet tout simple. Le tort est tout entier aux directeurs. Quoi de plus +impertinent, par exemple, que la dernire reprise, des <i>Horaces</i>? En +Italie, on et demand les directeurs du thtre, et ils auraient paru +sur la scne pour tre siffls en leur nom<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>.</p> + +<p>Quel que soit le systme adopt par Rossini, force de gnie, +d'imagination et de <i>rapidit</i>, il n'est jamais ennuyeux; mais +figurez-vous le singulier effet de la musique de ses imitateurs +lorsqu'elle vient tre joue dans un autre thtre que celui pour +lequel ils ont travaill. Ainsi que la musique de Rossini, elle est +presque entirement tissue avec les agrments qu'excutent bien les +chanteurs pour lesquels ils ont crit, agrments desquels ils ont fait +des motifs. Ces motifs tant mal excuts par des chanteurs dont la voix +s'y refuse,<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> on arrive ce degr de mdiocrit intolrable dans les +beaux-arts et dans la musique plus que partout ailleurs.</p> + +<p>Il va sans dire que toutes ces critiques du systme de Rossini ne +s'appliquent nullement aux temps heureux o il crivait:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ecco pietosa!...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Di tanti palpiti,...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pien di contento il seno;...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Non ver mio ben, ch'io mora...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Se tu m'ami, o mia regina, etc.</span><br /> +</p> + +<p>Ce qu'il y a d'affreux, c'est que s'il et continu marcher dans la +mme route, probablement il et fait encore mieux que ces airs sublimes. +Il est un peu revenu vers le temps de sa jeunesse dans quelques airs de +la <i>Donna del Lago</i>; il a t vraiment <i>ossianique</i>. Mais cet opra est +beaucoup plus pique que dramatique.</p> + +<p>Ai-je besoin de rpter que Velluti, le prince des chanteurs actuels, +tout en excutant les difficults les plus tonnantes, abuse souvent de +ses moyens au point d'opprimer les chants du maestro, et de les rendre +fort difficiles reconnatre? Jamais Velluti ne donne le plaisir +d'entendre un chant simple. Il ne chante presque jamais la musique de +Rossini. Velluti veut avant tout voir des transports<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> d'admiration dans +la salle; il y est accoutum. Or, il ne peut pas, par exemple, excuter +les <i>scale in gi</i> (les gammes en montant), ornement si facile +mademoiselle Colbrand et si prodigu pour elle. Il suit de l que toute +la musique crite pour mademoiselle Colbrand ou ne peut tre excute +par Velluti, ou ne produirait qu'un effet mdiocre, et n'aurait pour +tout rsultat qu'un succs d'estime.<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV</h3> + +<p class="head">QUALIT DE LA VOIX</p> + + +<p><span class="lettre">U</span><span class="smcap">n</span> +cor de chasse s'entend dans les montagnes d'cosse, bien au del de +la porte de la voix de l'homme. Voil le seul rapport sous lequel l'art +soit parvenu surpasser la nature, la <i>force du son</i>. Sous le rapport +bien autrement important de l'accentuation et de l'agrment, la voix de +l'homme est encore suprieure tous les instruments, et l'on peut mme +dire que les instruments ne plaisent qu' proportion qu'ils parviennent + se rapprocher de la voix humaine.</p> + +<p>Il me semble, que si dans un moment de tranquillit pensive et de douce +mlancolie, nous voulons interroger notre me avec soin, nous y lirons +que le charme de la voix provient de deux causes:</p> + +<p>1 La teinte de passion, qu'il est impossible qu'une voix ne porte pas +dans ce qu'elle chante. La voix des cantatrices les plus froides, +mesdames Camporesi, Fodor, Festa, etc., exprime toujours, dfaut +d'autre sentiment, une certaine<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span> joie vague. Je ne cite pas madame +Catalani; sa voix miraculeuse produit cette sorte d'impression qui +remplit l'me l'aspect d'un prodige. Ce trouble de notre cœur nous +empche d'abord d'apercevoir la belle et noble impassibilit de cette +cantatrice unique. On peut se figurer, par plaisir, la voix de madame +Catalani runie l'me passionne et au talent dramatique de madame +Pasta. En suivant un instant ce roman, on trouvera des regrets, mais en +revanche on restera convaincu que la musique est le plus puissant des +beaux-arts<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>.</p> + +<p>2 Le second avantage de la voix, c'est la parole; elle indique +l'imagination des auditeurs le genre d'images qu'ils doivent se figurer.</p> + +<p>Si la voix humaine, compare aux instruments, a moins de force, elle +possde un degr bien autrement parfait le pouvoir de graduer les +sons.</p> + +<p>La varit des inflexions, c'est--dire, l'impossibilit pour la voix, +d'tre <i>sans passion</i>, l'emporte de beaucoup mes yeux sur l'avantage +de prononcer des paroles.<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p> + +<p>Les mauvais vers qui forment un air italien, d'abord, par l'effet des +rptitions de paroles, ne sont pas entendus comme vers; c'est de la +prose qui arrive l'oreille des spectateurs<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>: ensuite ce ne sont pas +les mots les plus forts, tels que <i>je vous hais la mort</i>, ou <i>je vous +aime la folie</i>, qui font la beaut d'un vers; ce sont les <i>nuances</i>, +soit dans la position des mots, soit dans les paroles elles-mmes, qui +<i>prouvent</i> la vrit de la passion et qui rveillent notre sympathie: +or, les nuances ne peuvent pas tre admises, faute de place, dans les +cinquante ou soixante mots qui forment un air italien; donc les paroles +ne peuvent jamais tre qu'un simple <i>canevas</i>; c'est la musique qui se +charge de le couvrir de brillantes couleurs.</p> + +<p>Exigez-vous une nouvelle preuve que les paroles ne sont dans la musique +que pour y remplir des fonctions trs secondaires, et pour n'y servir en +quelque sorte que comme <i>tiquettes du sentiment</i>? Voyez un air chant +avec l'accent de la passion, par madame Belloc ou mademoiselle Pisaroni, +et le mme air chant un instant aprs par quelque savante serinette du +Nord. La chanteuse froide prononcera les<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span> mmes paroles: <i>io fremo</i>, +<i>mio ben</i>, <i>morir mi sento</i>; le tout sans dissiper la glace qui pse sur +nos cœurs.</p> + +<p>Une fois que nous avons saisi deux ou trois mots qui nous apprennent que +le hros est au dsespoir, ou au comble du bonheur, fort peu importe que +nous entendions bien distinctement les paroles du reste de l'air; +l'essentiel, c'est qu'elles soient chantes avec l'accent de la passion. +De l vient qu'on assiste avec un sensible plaisir un opra bien +chant, quoique les paroles soient dans une langue trangre; il suffit +qu'une personne de la loge vous donne le <i>mot</i> des principaux airs. +C'est ainsi que l'on peut voir avec plaisir un excellent acteur tragique +jouant dans une langue dont on comprend peine quelques paroles. Je +conclurai de ces observations que l'<i>accent</i> des paroles a beaucoup plus +d'importance en musique que les paroles elles-mmes.</p> + +<p>L'expression est le premier mrite d'un chanteur.</p> + +<p>Tous les succs que l'on peut obtenir dans l'art du chant, sans ce genre +de mrite ou avec une faible part d'expression, sont de peu de dure, ou +peuvent se rapporter une partialit accidentelle de la part des +spectateurs, et qui provient de quelque cause trangre l'art: la +beaut d'une<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> actrice, ses bons sentiments politiques, etc.</p> + +<p>On cite en Italie des prophties singulires, et dont l'accomplissement +a t ponctuel. Un amateur de Naples parlant de deux cantatrices, l'une +porte aux nues par le public, l'autre peine tolre, s'cria au +milieu du parterre de San-Carlo, dans un de ces mouvements d'indignation +passionne et d'enthousiasme qui ne sont pas rares en ce pays: Encore +trois ans, et vous mpriserez ce que vous applaudissez; encore trois +ans, et vous porterez aux nues ce que vous ngligez. A peine dix-huit +mois s'taient couls, que la prophtie tait accomplie; la cantatrice +qui chantait avec expression l'avait entirement emport sur celle qui +avait reu de la nature une beaucoup plus belle voix. C'est peu prs +comme dans la socit un trs bel homme et un homme d'infiniment +d'esprit. La mme rvolution dans le got du public napolitain aurait eu +lieu, quoique moins rapidement, si la cantatrice sans expression, au +lieu d'une voix superbe (don gratuit du hasard) avait chant <i>di +bravura</i> (avec beaucoup d'acquis).<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV</h3> + +<p class="head">MADAME PASTA</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> cde la tentation d'essayer un portrait musical de madame Pasta. On +peut dire qu'il n'y eut jamais d'entreprise plus difficile; le langage +musical est ingrat et insolite; chaque instant les mots vont me +manquer; et quand j'aurais le bonheur d'en trouver pour exprimer ma +pense, ils prsenteraient un sens peu clair l'esprit du lecteur. +D'ailleurs il n'est peut-tre pas un dilettante qui n'ait sa phrase +toute faite sur madame Pasta, et qui ne soit mcontent de ne pas la +retrouver ici; et dans la juste admiration que cette grande cantatrice +inspire au public, le lecteur le plus bienveillant trouvera son portrait +sans couleur, et mille fois au-dessous de ce qu'il attendait.</p> + +<p>Rossini n'a jamais crit pour madame Pasta. Le hasard lui fit rencontrer +l'aimable et gracieuse Marcolini, et il fit la <i>Pietra del paragone</i>; la +magnifique Colbrand, et il composa l'<i>Elisabeth</i>; le passionn et +terrible Galli, et nous emes<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> admirer des personnages tels que le +<i>Fernando</i> de la <i>Gazza ladra</i>, et le Mahomet du <i>Maometto secondo</i>.</p> + +<p>Si le hasard offrait Rossini une actrice jeune, belle, remplie d'me +et d'intelligence, ne s'cartant jamais dans ses gestes de la simplicit +la plus vraie et la plus suave, et cependant toujours fidle aux formes +du <i>beau idal</i> le plus pur; si, avec des talents aussi extraordinaires +pour le thtre, Rossini trouvait une voix qui chaque instant +reproduit parmi nous les ravissements que donnaient jadis les chanteurs +de la bonne cole, une voix qui sait rendre touchante la plus simple +parole d'un rcitatif, ou dont les accents puissants forcent les cœurs +les plus rebelles partager l'motion qu'ils expriment dans un grand +air; sans doute nous verrions Rossini oublier sa paresse comme par +miracle, tudier de bonne foi la voix de madame Pasta, et chercher +crire dans ses cordes. Inspir par les talents sublimes de sa <i>prima +donna</i>, Rossini retrouverait l'ardeur qui l'enflammait son dbut dans +la carrire, et les chants dlicieux et simples qui commencrent sa +gloire. Quels chefs-d'œuvre ne viendraient pas alors illustrer le +thtre Louvois? et avec quelle rapidit Paris ne prendrait-il pas, dans +l'opinion de l'Europe, le rang musical qu'occupent seuls<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> aujourd'hui +les publics de Naples et de Milan?</p> + +<p>Aprs avoir entendu la prire de Romo et Juliette, preuve dcisive +pour le talent d'une cantatrice; aprs avoir reconnu comment madame +Pasta sait chanter <i>di portamento</i>, comment elle nuance les ports de +voix, comment elle sait accentuer, lier et soutenir avec galit un long +priode vocal, je ne fais nul doute que Rossini ne consente lui +sacrifier une partie de son systme, et laguer un peu la fort de +petites notes qui surchargent ses cantilnes.</p> + +<p>Pleinement convaincu de la sagesse et du bon got dont madame Pasta fait +preuve dans les <i>fioriture</i> de son chant, et sachant combien l'effet des +agrments est plus sr quand ils naissent de l'motion et de l'invention +<i>spontane</i> du chanteur, Rossini s'en remettrait sans doute pour les +ornements l'inspiration de cette grande cantatrice.</p> + +<p>Les vrais <i>dilettanti</i> qui paraissent Louvois, non pas parce que ce +thtre est la mode, mais parce qu'ils y trouvent des motions +profondes, et que je suppose, je crois avec raison, sensibles tous les +genres de beaut comme toutes les sortes de gloire, rflchiront ce +qu'ils prouveraient si, accoutums ds longtemps <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span> n'entendre la +tribune nationale que des discours crits, il leur tait donn tout +coup d'y voir paratre un Mirabeau ou un gnral Foy, improvisant avec +tout l'abandon du gnie. Eh bien! la diffrence est au moins aussi +frappante entre une cantatrice chantant du mieux qu'elle peut une +musique crite pour une autre, et qui ne lui laisse aucune libert, +aucun moyen de donner jour ses inspirations, et cette mme cantatrice +excutant des cantilnes composes pour sa voix, c'est--dire +non-seulement dans ses cordes, mais encore dans la couleur et la +physionomie gnrale de son talent.</p> + +<p>Parmi tous les opras dans lesquels madame Pasta a eu des rles depuis +qu'elle est Paris, je ne vois que les second et troisime actes de +<i>Romo</i> qui conviennent peu prs bien aux conditions de sa voix et de +sa manire de la conduire. En cherchant dans tous les autres ouvrages +qu'elle a chants ici, j'aurais peine nommer trois morceaux qui +remplissent exactement ces conditions ncessaires; et cependant madame +Pasta charme tous les cœurs avec cette musique qui, chaque instant, +contrarie sa voix et demande des tours de force<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>! Il ne s'est +peut-tre jamais ren<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>contr de cantatrice qui ait acquis et mrit de la +gloire sous de telles conditions. Figurez-vous maintenant, vous qui +savez aimer les vrais charmes de la musique, Rossini composant <i>avec +conscience</i> pour un tel talent!</p> + +<p>C'est alors seulement que l'on pourra juger de tout ce que peut tre +madame Pasta. On voit combien son amour-propre gagnerait parcourir les +divers thtres d'Italie, maintenant que Paris l'a fait connatre +l'Europe. Si quatre ou cinq fois par an elle chantait des opras +nouveaux, et composs <i>exprs pour sa voix</i>, je ne fais pas de doute +qu'en deux ou trois ans son talent ne part doubler. Avec la renomme +dont elle jouit dj, on peut juger si les maestri, pour mriter qu'elle +adoptt leurs opras et qu'elle ft leur gloire, seraient attentifs +lui plaire et tudier, pour s'y conformer, la nature de sa voix et sa +manire habituelle de la conduire<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>.</p> + +<p>Je demande maintenant au lecteur de redoubler de patience; je vais, de +mon ct, redoubler d'efforts pour tre lucide, et d'ailleurs je promets +d'tre court.<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p> + +<p>La voix de madame Pasta a une tendue considrable. Elle donne d'une +manire sonore le <i>la</i> sous les lignes, et s'lve jusqu' l'<i>ut</i> dise +et mme jusqu'au <i>r</i> aigu. Madame Pasta a le rare avantage de pouvoir +chanter la musique de contralto comme celle de soprano<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. J'oserai +dire, malgr mon peu de science, qu'il me semble que la vritable +position de sa voix est le <i>mezzo-soprano</i>. Le maestro qui crirait pour +elle devrait placer le tissu ordinaire de ses chants dans la voix de +<i>mezzo-soprano</i>, et se servir ensuite en passant, et par occasion, de +toutes les autres cordes de cette voix si riche. Beaucoup de ces cordes +non seulement sont fort belles, mais produisent une certaine vibration +sonore et magntique qui, je crois, par un mlange d'effet physique non +encore expliqu jusqu'ici, s'empare avec la rapidit de l'clair de +l'me des spectateurs.</p> + +<p>Nous arrivons une particularit bien singulire de la voix de madame +Pasta; elle n'est pas toute d'un seul <i>metallo</i>, comme on dirait en +Italie (d'un mme <i>timbre</i>), et cette diffrence dans les sons d'une +mme voix est un des plus puissants moyens d'expression dont sait se +prvaloir<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> l'habilet de cette grande cantatrice.</p> + +<p>Les Italiens disent de cette sorte de voix qu'elle a plusieurs +<i>registres</i><a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>, c'est--dire des <i>physionomies diffrentes</i>, suivant +les diverses parties de l'chelle musicale o elle vient se placer. +Quand beaucoup d'art et surtout une exquise sensibilit ne servent pas +de guides dans l'usage de ces divers registres, ils ne paraissent que +comme des ingalits dans la voix, et forment un dfaut choquant qui +repousse par la duret tout plaisir musical. La Todi, Pacchiarotti, et +un grand nombre de chanteurs du premier ordre, ont montr jadis comment +on pouvait changer en beauts des dsavantages apparents, et en tirer +des effets d'une originalit sduisante. L'histoire de l'art tendrait +mme faire croire que ce n'est pas avec une voix galement argentine +et<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> inaltrable dans toutes les notes de son extension que l'on obtient +le chant vraiment passionn. Jamais une voix d'un timbre parfaitement +inaltrable, ne pourra atteindre ces sons voils et en quelque sorte +suffoqus qui peignent avec tant de force et de vrit certains moments +d'agitation profonde et d'angoisse passionne.</p> + +<p>Des dilettanti fort instruits qui voulurent bien, Trieste, m'admettre +dans leur socit, m'ont rpt plusieurs fois que la Todi, l'une des +dernires cantatrices du grand sicle<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, avait une voix et un talent +tout fait analogues celui de madame Pasta.</p> + +<p>La Todi eut lutter avec un miracle de l'art et de la nature; la Mara +ne possdait pas seulement une voix extrmement belle et <i>molta bravura</i> +(un art infini), mais elle tait encore remarquable par une excellente +cole et beaucoup d'expression.<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span> Toutefois, par le suffrage des gens ns +pour les arts, lesquels, aprs un an ou deux, ne manquent jamais de +faire partager au public leur manire de voir, la Todi l'emporta sur sa +rivale; son chant avait t plus souvent l'cho de leurs sentiments.</p> + +<p>C'est avec une tonnante habilet que madame Pasta unit la voix de tte + la voix de poitrine; elle a l'art suprme de tirer une fort grande +quantit d'effets agrables et piquants de l'union de ces deux voix. +Pour aviver le coloris d'une phrase de mlodie ou pour en changer la +nuance en un clin d'œil, elle emploie le <i>falsetto</i> jusque dans les +cordes du milieu de son diapason, ou bien alterne les notes de +<i>falsetto</i> avec celles de poitrine. Elle fait usage de cet artifice avec +la mme facilit de <i>fusion</i>, dans les tons du milieu comme dans les +tons les plus aigus de sa voix de poitrine.</p> + +<p>La voix de tte de madame Pasta a un caractre presque oppos sa voix +de poitrine; elle est brillante, rapide, pure, facile et d'une admirable +lgret. En descendant, la cantatrice peut avec cette voix <i>smorzare il +canto</i> (diminuer le chant) jusqu' rendre en quelque sorte douteuse +l'existence des sons.</p> + +<p>Il fallait des couleurs aussi touchantes<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> l'me de madame Pasta et des +moyens aussi puissants pour qu'elle pt atteindre la force +d'expression que nous lui connaissons, expression toujours vraie, et, +quoique modre par les rgles du <i>beau idal</i><a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, toujours pleine de +cette nergie brlante et de cette force extraordinaire qui lectrisent +tout un thtre. Mais que d'art il a fallu cette aimable cantatrice, +que d'tudes lui ont t ncessaires pour retirer ces effets sublimes de +deux voix tellement opposes!</p> + +<p>Cet art se perfectionne sans cesse; les effets qu'il obtient sont tous +les jours plus tonnants, et la puissance de ce grand talent sur les +auditeurs ne peut dsormais que s'accrotre; car depuis longtemps la +voix de madame Pasta a surmont tous les obstacles physiques qui +pouvaient s'opposer l'apparition du plaisir musical; elle sduit +aujourd'hui l'oreille de ses heureux auditeurs comme elle sait +lectriser leurs mes. Ils lui doivent chaque nouvel opra des +motions plus vives, ou des nuances nouvelles du mme plaisir. Elle +possde l'art d'imprimer une couleur <i>musicale</i> nouvelle, non pas par +l'accent des paroles et en sa qualit de grande tragdienne, mais <i>comme +cantatrice</i>, des<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> rles en apparence assez insignifiants, par exemple +le rle d'<i>Elcia</i> dans <i>Mos</i><a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p> + +<p>Comme toutes les voix humaines, la voix de madame Pasta rencontre, de +temps autre, certaines <i>positions</i> incommodes dont elle ne peut +surmonter la difficult, ou dans lesquelles tout au moins elle perd ce +pouvoir, tellement habituel chez elle, de produire le plaisir musical, +et, par le plaisir de l'oreille, l'entranement des cœurs. Ces occasions +fort rares font dsirer encore plus vivement de l'entendre une fois au +moins dans un opra crit pour sa voix.</p> + +<p>Je regarderais comme presque impossible la tche d'indiquer un ornement +mis en usage par madame Pasta qui n'ait pas toutes les grces de la +bonne cole et qui ne puisse servir de modle. Fort modre dans l'usage +des <i>fioriture</i>, elle ne les emploie que pour augmenter la force de +l'expression; et remarquez que ses <i>fioriture</i> ne durent jamais que +juste le temps pendant lequel elles sont utiles. Je n'ai jamais +rencontr dans son chant de ces longs agrments qui rappellent un peu +les distractions des grands parleurs, et durant lesquels il semble que +le chanteur s'oublie,<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> ou que, chemin faisant, il change de pense. Le +public nommera pour moi des chanteurs rputation, chez lesquels se +reproduit fort souvent ce dfaut assez plaisant observer. Je ne veux +pas troubler le plaisir des demi-connaisseurs par qui je vois applaudir +ces agrments avec transports. Souvent un <i>gorgheggio</i> commence d'une +manire lgre et rapide et dans le style tout fait bouffe, pour finir +bientt aprs par la tragdie, et par tout ce qu'il y a de plus srieux +et de plus emport; ou bien, aprs avoir commenc avec toute la gravit +et le srieux possibles, ne sachant plus que faire moiti chemin, on +voit le chanteur se jeter dans la lgret bouffe. Le mme <i>manque +d'me</i> inspire ces fautes au chanteur, et empche le spectateur de s'en +apercevoir. C'est une des meilleures preuves que je connaisse pour +juger les amateurs got <i>appris</i>. Lorsque je vois applaudir ces +<i>gorgheggi</i> dans la <i>Gazza ladra</i> ou dans <i>Tancrde</i>, je me rappelle +l'anecdote d'un seigneur fort connu faisant son travail avec un grand +roi, et pendant une heure lui lisant un long rapport sur les +attributions de sa charge; le roi semblait prendre grand plaisir cette +lecture, en apparence assez peu amusante: c'est que le seigneur tenait +le papier l'envers, et dans le fait ne savait pas lire.<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> Tel parat, +mes yeux, un dilettante qui applaudit avec transport un agrment qui a +deux sens opposs, et qui ne dit <i>blanc</i> au commencement que pour dire +<i>noir</i> la fin. La position du personnage est triste ou gaie, et dans +les deux cas l'applaudissement est galement absurde.</p> + +<p>De quels termes pourrais-je me servir pour parler des inspirations +clestes que madame Pasta rvle par son chant, et des aspects de +passion sublimes ou singuliers qu'elle sait nous faire apercevoir! +Secrets sublimes, bien au-dessus de la porte de la posie, et de tout +ce que le ciseau des Canova ou le pinceau des Corrge peut nous rvler +des profondeurs du cœur humain. Peut-on se souvenir sans frmir, du +moment o Mde attire elle ses enfants en portant la main sur son +poignard, puis les repousse comme agite par un remords? Quelle nuance +ineffable, et qui, ce me semble, mettrait au dsespoir le plus grand +crivain!</p> + +<p>Rappellerai-je la rconciliation d'Enrico avec son ami Vanoldo, dans le +fameux duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"> deserto il bosco intorno<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>;</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p> + +<p>et la manire dont est amen le sentiment qui fait que Enrico pardonne:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! chi pu mirarla in volto</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">E non ardere d'amor!</span><br /> +</p> + +<p>J'aurais dix passages noter dans chacun des rles de madame Pasta. Les +douze mesures qu'elle chante dans <i>Tancrde</i>, lorsqu'elle parat sur le +char, aprs la mort d'Orbassan, ne sont rien comme musique, et cependant +quelle nuance admirable! comme ce chant est diffrent de tout autre! +comme on y voit bien le <i>calme triste</i> qui suit une victoire qui ne +donne pas le bonheur Tancrde, ne prouvant pas l'innocence d'Amnade! +comme on y discerne bien l'absence de cette vie, de cette animation qui +soutenait le jeune guerrier avant le combat, lorsque la ncessit de +vaincre pour sauver la vie d'Amnade l'enflammait, et lorsqu'un peu de +doute de la victoire l'empchait en quelque sorte de voir toute +l'horreur de son sort!</p> + +<p>Pour madame Pasta, la mme note dans deux situations de l'me +diffrentes n'est pas, pour ainsi dire, le mme son.</p> + +<p>Voil tout simplement le sublime de l'art du chant. J'ai vu trente +reprsentations de <i>Tancrde</i>, et le chant de la canta<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span>trice suit de <i>si +prs</i> les <i>inspirations actuelles</i> de son cœur, que je puis dire, par +exemple, du <i>tremar Tancredi</i>, que madame Pasta l'a dit quelquefois avec +la teinte d'une douce ironie; d'autres jours, avec l'inflexion de +l'homme brave, qui assure qu'il n'y a rien redouter et qui engage +rassurer la personne qui a des craintes: quelquefois c'est une +dsagrable surprise dj accompagne de ressentiment, mais Tancrde +songe que c'est Amnade qui parle, et la nuance de colre fait place au +sourire de la rconciliation.</p> + +<p>Ne trouvant pas de langage pour rendre les nuances du chant, l'on voit +que j'essaie de prouver leur existence par les nuances du jeu. Je +supprime sept huit longues pages qui m'taient ncessaires pour faire +remarquer trois nuances de chant diffrentes chaque reprsentation de +<i>Tancrde</i>. Les personnes qui auraient eu la patience de lire ces huit +pages distingueront d'elles-mmes ces nuances, et bien d'autres qui +m'ont chapp. Cette brochure aura quelques exagrations de moins aux +yeux de la partie <i>prosaque</i> de la socit. Ces nuances-l, qui, chez +madame Pasta, changent chaque reprsentation de <i>Tancrde</i>, sont +l'<i>infiniment petit</i> qu'aucun maestro ne peut parvenir noter. Et quand +il essaierait de l'crire comme l'a<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> fait Rossini depuis son arrive +Naples en 1815, il est vident que tel <i>mordente</i>, tel agrment fort bon +en lui-mme, ne convient pas l'tat o se trouvent la voix et l'me de +l'actrice le soir du 30 septembre. Ds lors, il est de toute +impossibilit qu'elle excite les transports du public<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, en excutant +cet agrment cette reprsentation du 30 septembre.</p> + +<p>Le vulgaire des amateurs veut l'agrment <i>accoutum</i> tel passage, et, +de quelque manire qu'il soit excut, il applaudit. Je ne parle ni de +ces gens-l ni ces gens-l<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Je suis convaincu que mme hors de +l'Italie, et dans les pays o l'on chante faux la messe, il y a des +dilettanti pour qui un esprit dlicat est, si j'ose parler ainsi, comme +un microscope qui leur fait voir nettement les moindres nuances du +chant.</p> + +<p>A de telles personnes je n'ai point d'excuses faire pour mon +enthousiasme. J'aurais bien des pages crire si je voulais noter +toutes les crations de<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> madame Pasta. J'appelle <i>crations</i> de cette +grande cantatrice certains moyens d'expression auxquels il est plus que +probable que le maestro qui crivit les notes de ses rles n'avait +jamais song.</p> + +<p>Je citerai pour premier exemple l'accent plac sur ce vers,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Avro contento il cor,</span><br /> +</p> + +<p>dans l'air <i>ombra adorata aspetta</i> de Romo, et le mouvement plus +rapide<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a> imprim la cantilne. C'est aussi une belle cration que +l'inflexion donne aux vers prcdents qui appartiennent la mme +scne:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Io ti sento, mi chiami</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A seguirti fra l'ombre, etc.</span><br /> +</p> + +<p>Tous les dilettanti de Louvois se rappellent la soire o madame Pasta +employa, pour la premire fois, ces nouveaux artifices de chant, et le +saisissement, bien plus flatteur<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a> que des applaudissements,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> qu'ils +excitrent dans le public; et pourtant, chacune des vingt ou trente +reprsentations du mme opra qui avaient prcd, les spectateurs +auraient jur que cette charmante cantatrice avait atteint dans ce rle +le dernier degr de la perfection.</p> + +<p>Ce mme soir, au moment o madame Pasta employait avec le plus de +bonheur l'artifice de l'opposition de ses deux voix, un aimable +Napolitain, connu par son got pour la musique et par ses succs, me +dit, avec un feu que je donnerais tout au monde pour pouvoir reproduire +ici: Ces changements de sons dans cette voix sublime me rappellent une +sensation de bonheur tendre que j'ai trouve quelquefois durant les +nuits si pures de notre malheureuse patrie, lorsque des toiles +scintillantes se dtachent si bien sur un ciel d'un bleu fonc; c'tait +lorsque la lune claire ce paysage enchanteur que l'on aperoit de cette +rive de Mergelina que je ne verrai plus. L'le de Capri se dtachait +dans le lointain au milieu des flots d'argent d'une mer mollement agite +par la brise rafrachissante de minuit. Insensiblement une nue lgre +vient voiler l'astre des nuits, et sa lumire semble, durant quelques +instants, plus suave et plus tendre; l'aspect de la<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> nature en est plus +touchant, l'me est attentive. Bientt l'astre se montre de nouveau plus +pur et plus brillant que jamais, inondant nos rivages de sa lumire vive +et pure; et le paysage reparat aussi dans tout l'clat de sa vive +beaut. Eh bien! la voix de madame Pasta, dans ces changements de +<i>registres</i>, me donne la sensation de cette lumire plus touchante et +plus tendre qui se voile un instant pour reparatre bientt mille fois +plus brillante<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p> + +<p>Au coucher du soleil, lorsqu'il disparat derrire le Pausilippe, notre +cœur semble se laisser aller naturellement une douce mlancolie; je ne +sais quoi de srieux s'empare de nous; notre me semble se mettre en +harmonie avec le soir et sa tranquille tristesse. Ce sentiment, je viens +de l'prouver, mais avec un mouvement plus rapide, quand madame Pasta a +dit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ultimo pianto!</span><br /> +</p> + +<p>C'est aussi le sentiment qui s'empare de moi, mais d'une manire plus +durable, aux premires journes froides de septembre, suivies d'une +brume lgre sur<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> les arbres qui annonce l'approche de l'hiver et la +mort des beauts de la nature.</p> + +<p>En sortant d'une reprsentation dans laquelle madame Pasta nous a +transports, l'on ne peut se rappeler autre chose que l'extrme et +profonde motion dont elle nous a saisis. C'est en vain que l'on +chercherait se rendre un compte plus distinct d'une sensation si +profonde et si extraordinaire. On ne sait o se prendre pour admirer. +Cette voix n'a point un timbre (<i>metallo</i>) extraordinaire; elle ne doit +point ses effets une flexibilit surprenante; ce n'est point non plus +une extension inaccoutume; c'est uniquement et tout simplement le chant +qui part du cœur,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il canto che nell'anima si sente,</span><br /> +</p> + +<p>et qui sduit et entrane en deux mesures tous les spectateurs qui ont +pleur en leur vie pour autre chose que de l'argent ou des croix.</p> + +<p>Je pourrais faire une assez longue numration de toutes les difficults +que la nature avait opposes madame Pasta, et qu'elle a d surmonter +pour que son me pt, <i>au moyen du chant</i>, lectriser celle des +spectateurs. Tous les jours nous la voyons remporter de nouveaux +triomphes<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> et se rapprocher de la perfection; chacun de ses pas est +marqu par une de ces petites crations dont je parlais nagure. Je +m'tais fait dicter par un musicien savant une numration que je +supprime parce qu'elle exigerait du <i>savoir technique</i> pour tre +comprise; ce n'est point en anatomiste, mais, si je puis, en peintre que +je veux parler de la beaut, et, dans mon ignorance, ce ne sont point +les savants que je prtends endoctriner.</p> + +<p>On a demand aux amis de madame Pasta quel avait t son matre comme +actrice. Elle n'en eut jamais d'autre qu'un cœur propre sentir +vivement les moindres nuances de passion, et une admiration passionne +et allant jusqu'au ridicule pour le <i>beau idal</i>. A Trieste, un pauvre +enfant de trois ans qui s'approche d'elle, et qui demandait l'aumne +pour sa mre aveugle, la fait fondre en larmes sur le port o elle se +promenait avec quelques amis; elle lui donne tout ce qu'elle avait. Les +amis qui taient avec elle parlent de charit, se mettent louer la +bont de son cœur, etc. Quand elle a essuy ses larmes: Je n'accepte +point vos louanges, leur dit-elle. Cet enfant m'a demand l'aumne d'une +manire sublime. J'ai vu en un clin d'œil, tous les malheurs de sa mre, +la misre de leur maison, le manque<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> de vtements, le froid qu'ils +souffrent bien des fois. Je serais une grande actrice si, dans +l'occasion, je pouvais trouver un geste exprimant le profond malheur +avec cette vrit.</p> + +<p>Ce sont, je crois, des milliers d'observations de ce genre, dont madame +Pasta avait la conscience ds l'ge de six ans, qu'elle se rappelle +distinctement, et dont elle se sert la scne dans le besoin, qui lui +valurent son talent et lui ont servi de modle. J'ai entendu dire +madame Pasta qu'elle a les plus grandes obligations de'Marini, l'un +des premiers acteurs d'Italie, et la sublime Pallerini, l'actrice +forme par Vigan pour jouer dans ses ballets les rles de Myrrha, de +Desdemona et de la Vestale.</p> + +<p>Comme cantatrice, madame Pasta est trop jeune pour avoir pu voir la +scne la Todi, Pacchiarotti, Marchesi ou Crescentini; elle n'a mme +jamais eu, ce me semble, l'occasion de les entendre au piano; et +pourtant les dilettanti qui ont entendu ces grands artistes s'accordent + dire qu'elle semble leur lve. Elle n'a d'obligation pour le chant +qu' madame Grassini, avec laquelle elle a chant pendant une saison +Brescia<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI</h3> + +<p class="head">LA DONNA DEL LAGO</p> + + +<p><span class="lettre">O</span><span class="smcap">n</span> peut dire qu' Naples, aprs l'<i>lisabeth</i>, les pices de Rossini +n'ont russi qu' force de gnie. Son principal mrite tait d'avoir un +style diffrent de celui de Mayer et des autres compositeurs savants et +sans ides qui l'avaient prcd. Dans le genre ennuyeux de l'opra +sria, il portait une vie inconnue avant lui. Peut-tre, sans le +mcontentement public contre Barbaja et tout ce qui tenait son +entreprise, Rossini se serait-il nglig. Je l'ai vu se trouver mal +cause des sifflets. C'est beaucoup pour un homme en apparence si +indiffrent, et d'ailleurs si sr de son mrite. C'tait la premire +reprsentation de la <i>Donna del Lago</i>, opra tir d'un mauvais pome de +Walter Scott.</p> + +<p>Ce jour-l, le premier sentiment fut de plaisir. La premire dcoration +reprsentait un lac solitaire et sauvage du nord de l'cosse sur lequel +la Dame du Lac, fidle son nom, se promne seule<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span> dans une barque +qu'elle dirige elle-mme. Cette dcoration tait un chef-d'œuvre. Toutes +les imaginations furent transportes en cosse et prtes s'occuper +d'aventures ossianiques. Mademoiselle Colbrand, tout en faisant voguer +sa barque avec beaucoup de grce, chanta son premier air, et fort bien. +Le public mourait d'envie de siffler, mais il n'y avait pas moyen. Le +duetto qui suit avec Davide fut chant avec beaucoup d'art. Enfin +Nozzari parut; il entrait par le fond de la scne, qui, ce soir-l, se +trouvait une distance vraiment prodigieuse de la rampe. Son rle +commenait par un port de voix. Il donna un clat de voix magnifique, et +d'une force tre entendu de la rue de Tolde; mais comme lui-mme, du +fond de la scne, n'entendait pas l'orchestre, ce port de voix se trouva + un quart de ton peut-tre au-dessous de ce qu'il devait tre. Je me +rappelle encore le cri soudain du parterre et sa joie d'avoir un +prtexte pour siffler. Une mnagerie de lions rugissants qui l'on +ouvre les barreaux de leur cage, ole dchanant les vents en furie, +rien ne peut donner une ide, mme imparfaite, de la fureur d'un public +napolitain offens par un son faux, et trouvant une juste raison pour +satisfaire une vieille haine.</p> + +<p>L'air de Nozzari tait suivi de l'appa<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>rition d'une quantit de bardes, +qui viennent animer la guerre l'arme cossaise qui marche au combat. +Rossini avait eu l'ide de lutter avec les trois orchestres du bal de +<i>Don Juan</i>; il avait divis son harmonie en deux parties, savoir, le +chœur des bardes, et la marche militaire avec accompagnement de +trompettes qui, aprs avoir paru sparment, sont entendues en mme +temps<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>. Ce jour (4 octobre 1819) tait un jour de gala; le thtre +tait illumin, la cour n'y tait pas; rien ne pouvait retenir l'extrme +gaiet des jeunes officiers qui remplissent <i>par privilge</i> les cinq +premires banquettes du parterre, et qui avaient bu la sant du roi en +sujets loyaux et fidles. L'un de ces messieurs, au premier son des +trompettes, se mit imiter, avec sa canne, le bruit d'un cheval au +galop. Le public saisit cette ide, et l'instant le parterre est plein +de quinze cents coliers qui imitent de toutes leurs forces et en mesure +le bruit d'un cheval au galop. Les oreilles du pauvre matre de musique +ne purent tenir un tel tapage, il se trouva mal.</p> + +<p>La mme nuit, pour tenir un engagement contract quelque temps +auparavant, il dut monter en voiture et courir en<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span> toute hte Milan. +Quinze jours aprs, nous smes qu'en arrivant Milan, et sur toute la +route, il avait rpandu la nouvelle que la <i>Donna del Lago</i> tait alle +aux nues. Il croyait mentir, et il doit, avoir tous les honneurs du +mensonge; cependant il disait vrai. Le 5 octobre, le public si clair +de Naples avait senti toute l'tendue de son injustice; il applaudit +l'opra comme il mrite de l'tre, c'est--dire avec transport. On avait +diminu de moiti le nombre des trompettes qui accompagnaient les +bardes, et qui, le premier soir, taient rellement assourdissantes.</p> + +<p>Je me souviens que nous autres bonnes gens, nous disions le soir du 5 +octobre, la soire de la princesse de Belmonte: Au moins si ce pauvre +Rossini pouvait savoir son succs en route, il serait consol! quel +triste voyage il va faire! Nous avions oubli le gasconisme du +personnage.</p> + +<p>Si je n'tais pas honteux de la grosseur dmesure de la prsente +brochure, je hasarderais une analyse suivie de la <i>Donna del Lago</i>. +C'est un ouvrage plutt pique que dramatique. La musique a vraiment une +couleur ossianique et une certaine nergie sauvage extrmement piquante. +Aprs la chute du premier jour,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> on ne se lassa pas d'applaudir la +cavatine et duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O matutini albori,</span><br /> +</p> + +<p>chant par Davide et mademoiselle Colbrand. Il y rgne une fracheur et +une <i>bonne foi</i> de sentiment d'un effet dlicieux.</p> + +<p>Le chœur de femmes</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">D'Inibaca donzella,</span><br /> +</p> + +<p>le petit duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Le mie barbare vicende,</span><br /> +</p> + +<p>de Davide et mademoiselle Colbrand, l'air</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O quante lagrime!</span><br /> +</p> + +<p>de mademoiselle Pisaroni, sont des chefs-d'œuvre.</p> + +<p>Le <i>finale</i> est extrmement remarquable et vraiment original.</p> + +<p>On admira dans le second acte le terzetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Alla ragion deh'ceda!</span><br /> +</p> + +<p>et l'air</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah si pera,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span></p> + +<p>de mademoiselle Pisaroni, qui cet opra valut le rang de cantatrice du +premier ordre.</p> + +<p>Les passions sont moins vives dans cet opra que dans <i>Otello</i>, mais les +cantilnes me semblent plus belles. Le chant est en gnral plus +<i>spianato</i>, plus simple; par exemple, l'air dlicieux et si tendre:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ma dov' colei che accende?</span><br /> +</p> + +<p>Les dilettanti de Naples jugrent que, dans la <i>Donna del Lago</i>, Rossini +avait fait un pas pour revenir au style de sa premire jeunesse, au +systme dans lequel sont crits l'<i>Inganno felice</i>, et le <i>Demetrio</i>; +sur quoi je ferai observer que <i>Demetrio e Polibio</i> et surtout +<i>Tancrde</i> sont crits dans le style qui, <i> mes yeux</i>, est le plus +beau, dans le mlange proportionnel de mlodie et d'harmonie le plus +favorable pour l'effet; ce qui ne veut nullement dire que <i>Tancrde</i> +prsente les meilleures ides possibles, et que ce soit le meilleur +opra de Rossini. Il acquit depuis plus de profondeur et d'nergie, mais +ses ides sont un peu dpares par les effets d'un faux systme.<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII</h3> + +<p class="head">DE HUIT OPRAS DE ROSSINI</p> + + +<p><span class="lettre">I</span><span class="smcap">l</span> y a plusieurs opras de Rossini desquels je dirai fort peu de chose; +je ne les ai jamais vus, ou bien ils sont inconnus Paris.</p> + +<p>Le chant</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O crude stelle!</span><br /> +</p> + +<p>d'<i>Adelade di Borgogna</i> jou Rome en 1818, est admirable comme +faisant beaucoup de plaisir et comme peignant juste le dsespoir dans un +cœur de seize ans (le dsespoir de miss Ashton de Walter Scott).—Quel +sens peut avoir une telle phrase pour le lecteur, qui voit peut-tre +pour la premire fois le nom d'<i>Adelade di Borgogna</i>?</p> + +<p>L'<i>Armida</i> fut donne Naples pendant l'automne de 1817. Nozzari +faisait Renaud, et mademoiselle Colbrand Armide. L'opra eut un brillant +succs; on y trouve un des plus beaux duetti de Rossini, peut-tre le +plus clbre de tous:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Amor, possente nome</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p> + +<p>L'extrme volupt qui, aux dpens du sentiment, fait souvent le fond des +plus beaux airs de Rossini, est tellement frappante dans le duetto +d'Armide, qu'un dimanche matin qu'il avait t excut d'une manire +vraiment sublime au Casin de Bologne, je vis les femmes embarrasses de +le louer. On dirait que ce duetto est d'un commenant; il y a des +longueurs vers la fin de la premire partie. Malgr son grand succs +Naples, il ne parat pas que cet opra ait t donn sur d'autres +thtres. L'auteur du libretto laisse languir l'intrt, et il a gt +d'une manire pitoyable le beau rcit du Tasse. Il y a de beaux chœurs.</p> + +<p><i>Ricciardo e Zorade</i> (automne 1818). Davide, Nozzari et mademoiselle +Colbrand. Le libretto est du feu marquis Berio, l'un des hommes les plus +aimables de Naples; c'est un morceau du pome de Ricciardetto; les noms +seuls sont changs. J'ai peu vu cet opra, je me souviens seulement d'un +fort grand succs. On applaudit beaucoup, au premier acte, le duetto de +mesdemoiselles Colbrand et Pisaroni,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">In van tu fingi, ingrata!</span><br /> +</p> + +<p>le terzetto entre les mmes cantatrices, et Nozzari,<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Cruda sorte,</span><br /> +</p> + +<p>la cavatine de Davide,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Frena, o ciel!</span><br /> +</p> + +<p>et dans le second acte, le duetto,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ricciardo che vega?</span><br /> +</p> + +<p>Le style est magnifique, oriental, passionn; cet opra n'a point +d'ouverture<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>. Ce genre de travail contrarie Rossini, qui prouve par +de beaux raisonnements qu'il ne faut pas d'ouvertures.</p> + +<p><i>L'Ermione</i>, 1819, n'eut qu'un succs partiel; on n'applaudit que +certains morceaux. C'tait un essai, Rossini avait voulu tenter le genre +de l'opra franais.</p> + +<p><i>Maometto secondo</i>, 1820. Je n'ai pas vu cet opra. On m'crivit dans le +temps qu'il avait du succs. Il y a des morceaux d'ensemble fort +remarquables. Le libretto, est ce me semble, de M. le duc de Ventignagno +qui passe Naples pour le premier faiseur de tragdies du royaume. +Galli fut superbe dans le rle de <i>Maometto</i>.</p> + +<p><i>Metilde di Shabran.</i> Rome, 1821. Au thtre d'Apollo, la jolie Liparini +tait prima donna. Libretto excrable et<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> jolie musique. Tel fut le +jugement du public.</p> + +<p><i>Zelmira</i>, joue Naples en 1822, a fait fureur Vienne comme +Naples. Rossini, dans cet opra, s'est loign le plus possible du style +de <i>Tancrde</i> et de l'<i>Aureliano in Palmira</i>; c'est ainsi que Mozart, +dans <i>la Clmence de Titus</i>, s'est loign du style de <i>Don Giovanni</i>. +Ces deux hommes de gnie ont march en sens inverse. Mozart aurait fini +par s'italianiser tout fait. Rossini finira peut-tre par tre plus +allemand que Beethoven. J'ai entendu chanter Zelmire au piano; mais ne +l'ayant pas vue au thtre, je n'ose en juger.</p> + +<p>Le degr de germanisme de Zelmire n'est rien en comparaison de la +<i>Semiramide</i> que Rossini a donne Venise en 1823. Il me semble que +Rossini a commis une erreur de gographie. Cet opra, qui, Venise n'a +vit les sifflets qu' cause du grand nom de Rossini, et peut-tre +sembl sublime Koenigsberg ou Berlin; je me console facilement de ne +l'avoir pas vu au thtre; ce que j'en ai entendu chanter au piano ne +m'a fait aucun plaisir<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span></p> + +<p>La <i>Donna del Lago</i>, <i>Ricciardo e Zorada</i>, <i>Zelmira</i>, <i>Semiramide</i> et +quelques autres opras de Rossini ne peuvent pas se donner Paris, +cause du manque d'une voix de contralto assez habile pour pouvoir +chanter la musique crite pour mademoiselle Pisaroni<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> + +<p>Je ne conseillerais pas d'essayer ces opras Louvois. Les plus beaux +morceaux ont t intercals dans d'autres pices; par exemple, l'air de +la Donna del Lago,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oh! quante lagrime,</span><br /> +</p> + +<p>plac par madame Pasta dans <i>Otello</i>; peut-tre aussi que la musique de +ces opras semblerait faible aprs <i>Otello</i> et <i>Mos</i>.</p> + +<p>Je me hte d'ajouter que je n'entends nullement parler de la <i>Donna del +Lago</i>, partition originale et superbe dans laquelle, pour la premire +fois de sa vie peut-tre, Rossini a t inspir par son libretto. Cet +opra triompherait de tous les obstacles, mais il faut des dcorations +faites par des peintres arrivant d'Italie. Les <i>scene</i> ridicules que +nous venons de<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> voir la reprise des Horaces, amneraient une chute +complte pour la <i>Donna del Lago</i>, qui exige un peu l'illusion des yeux. +Il faut d'ailleurs un grand thtre cause des volutions militaires et +des chœurs de bardes. Au gnie prs, cet opra est comme <i>les Bardes</i> de +M. Lesueur.</p> + +<p>Nous emes Naples, en 1819 je crois, une messe de Rossini, qui employa +trois jours donner l'apparence de chant d'glise ses plus beaux +motifs. Ce fut un spectacle dlicieux; nous vmes passer successivement +sous nos yeux, et avec une <i>forme un peu diffrente</i> qui donnait du +piquant aux reconnaissances, tous les airs sublimes de ce grand +compositeur. Un des prtres s'cria au srieux: Rossini, si tu frappes + la porte du paradis avec cette messe, malgr tous tes pchs saint +Pierre ne pourra pas s'empcher de t'ouvrir. Ce mot est dlicieux en +napolitain cause de sa grotesque nergie.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII</h3> + +<p class="head">BIANCA E FALIERO</p> + + +<p><span class="lettre">N</span><span class="smcap">ous</span> +avons vu Rossini quitter Naples au bruit des sifflets, dans la nuit +du 4 octobre 1819. Le 26 dcembre de la mme anne, il fit reprsenter +Milan <i>Bianca e Faliero</i>. C'est peu prs le sujet du <i>comte de +Carmagnola</i>, tragdie de M. Manzoni<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. La scne est Venise. Le +conseil des Dix condamne mort un jeune gnral dont il se dfie parce +qu'il est vainqueur; mais <i>Faliero</i> est aim de <i>Bianca</i>, la fille du +doge. Madame Camporesi chanta suprieurement le rle de Bianca; celui de +Faliero tait rempli par madame Carolina Bassi, la seule cantatrice qui +approche un peu de madame Pasta. La dcoration reprsentant la salle<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> du +conseil des Dix fut d'une vrit parfaite. On se sentait frmir au +milieu de la magnificence dans cette salle immense et sombre, tendue en +velours violet, et claire seulement par quelques rares bougies dans +des flambeaux d'or. On se voyait en prsence du despotisme tout-puissant +et inexorable. Notre insensibilit ou notre pauvret a beau dire, de +belles dcorations sont le meilleur commentaire de la musique +dramatique; elles dcident l'imagination faire les premiers pas dans +le pays des illusions. Rien ne dispose mieux tre touch par la +musique que ce lger frmissement de plaisir que l'on sent <i>la Scala</i> +au lever de la toile, la premire vue d'une dcoration magnifique.</p> + +<p>Celle de la salle du Conseil des Dix, dans <i>Bianca e Faliero</i>, tait un +chef-d'œuvre de M. Sanquirico. Quant la partition de Rossini, tout +tait rminiscence; il ne fut pas applaudi, il fut presque siffl. Le +public se montra svre; un air fort difficile et chant avec une +perfection froide par madame Camporesi, ne le dsarma pas. Cet air fut +appel l'air de <i>guirlande</i>, parce que Bianca le chante en tenant une +guirlande la main. Il n'y eut qu'un morceau neuf dans <i>Bianca e +Faliero</i>, le quartetto; mais ce morceau et le trait de clarinette +surtout, sont au nombre des<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> plus belles inspirations qu'aucun matre +ait jamais eues. Je le dis hardiment, et si ce n'est avec vrit, du +moins avec une pleine conviction, il n'y a rien dans <i>Otello</i> ou dans la +<i>Gazza ladra</i> de comparable ce quartetto; c'est un moment de gnie qui +dure dix minutes. Cela est aussi tendre que Mozart, sans tre aussi +profondment triste. Je mets hautement ce quartetto au niveau des plus +belles choses de <i>Tancrde</i> ou de <i>Sigillara</i>.</p> + +<p>A peine ce morceau avait-il paru, qu'on le plaa dans la musique d'un +ballet jou au mme thtre. Le mme public l'entendit ainsi pendant six +mois de suite, tous les soirs, sans en tre jamais rassasi; toujours +ce moment l'on faisait silence.</p> + +<p>Lorsque je redoute d'avoir plac quelques exagrations dans le prsent +livre sur la musique, je n'ai qu' me chanter la cantilne de ce +quartetto, et aussitt je me sens plein de courage; une voix intrieure +me dit: Tant pis pour ceux qui ne sentent pas ainsi. Pourquoi +prennent-ils un livre qui n'est pas fait pour eux?<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX</h3> + +<p class="head">ODOARDO E CRISTINA</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">'anne</span> +qui prcda <i>Bianca e Faliero</i>, Rossini avait jou un bien +mauvais tour un impresario de Venise; le public de Milan ne l'ignorait +pas, et la crainte d'applaudir de la vieille musique fut pour beaucoup +dans le froid accueil fait <i>Bianca</i>. Au printemps de 1819, +l'impresario du thtre de <i>San Benedetto</i> Venise, avait engag +Rossini moyennant quatre ou cinq cents sequins; prix norme en Italie. +Le libretto que l'impresario envoya Naples tait intitul: <i>Odoardo e +Cristina</i>.</p> + +<p>Rossini, amoureux fou alors de mademoiselle Chomel, ne se dtermina +quitter Naples que quinze jours avant celui o le thtre de Venise +devait ouvrir. Pour faire prendre patience l'impresario, il lui avait +expdi de temps autre quantit de beaux morceaux de musique. A la +vrit les paroles taient un peu diffrentes de celles qu'on avait +envoyes de Venise; mais qui fait attention aux paroles d'un opra +seria? C'est toujours <i>felicita</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> <i>felice ognora</i>, <i>crude stelle</i>, +etc., et Venise personne ne lit un libretto serio, pas mme, je crois, +l'impresario qui le paie. Rossini parut enfin, neuf jours seulement +avant la premire reprsentation. L'opra commence, il est applaudi avec +transport; mais par malheur il y avait au parterre un ngociant +napolitain qui chantait le motif de tous les morceaux avant les acteurs. +Grand tonnement des voisins. On lui demande o il a entendu la musique +nouvelle. H! ce qu'on vous joue, leur dit-il, c'est <i>Ricciardo e +Zorada</i> et <i>Ermione</i> que nous avons applaudis Naples il y a six mois; +je me demande seulement pourquoi vous avez chang le titre. De la plus +belle phrase du duetto de <i>Ricciardo</i>,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! nati in ver noi siamo,</span><br /> +</p> + +<p>Rossini en a fait la cavatine de votre opra nouveau; il n'a pas mme +chang les paroles.</p> + +<p>Dans l'entr'acte et pendant le ballet, cette nouvelle fatale se rpand +bien vite au caf, o les premiers dilettanti du pays taient occups +motiver leur admiration. A Milan, la vanit nationale et t furibonde; + Venise on se mit rire. Le charmant Ancillo (pote clbre) fit +sur-le-champ un sonetto sur le malheur<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> de Venise et le bonheur de +mademoiselle Chomel. Cependant l'impresario, furieux, et que ce bruit +fatal allait ruiner, cherche Rossini; il le trouve: Que t'ai-je promis? +lui rpond celui-ci d'un grand sang-froid, de te faire de la musique qui +ft applaudie. Celle-ci a russi, <i>e tanto basta</i>. Au reste, si tu avais +le sens commun, ne te serais-tu pas aperu, aux bords des cahiers de +musique tout roussis par le temps, que c'tait de vieille musique que je +t'envoyais de Naples? Va, pour un impresario qui doit tre fripon et +demi, tu n'es qu'un sot.</p> + +<p>De la part de tout autre, cette rponse et mrit un coup de stylet; +mais l'impresario aimait la musique. Ravi de celle qu'il venait +d'entendre pour la premire fois, il pardonna les faiblesses de l'amour + un homme de gnie<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p> + +<p>Cette ide expditive qui vint Rossini pour Venise n'tait que le +<i>parti extrme</i> de sa manire de faire. L'essentiel pour lui, depuis +quelques annes, c'est de donner ses opras en des lieux diffrents; il +y ajoute alors un ou deux morceaux rellement nouveaux; tout le reste +n'offre qu'une forme<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> nouvelle donne d'anciennes ides. C'est ainsi +que le sentiment de la nouveaut, si essentiel au <i>beau musical</i>, manque +souvent au dilettante instruit en entendant cette musique d'ailleurs si +piquante et si vive.</p> + +<p>De l l'extrme difficult de rpondre cette question: Quel est le +plus bel opra de Rossini?</p> + +<p>Je laisse part la question de la prfrence que l'on peut accorder +la simplicit du style de <i>Tancrde</i> sur le luxe et les roulades +changes en <i>motifs</i> du style de <i>Ricciardo e Zorade</i>.</p> + +<p>Dans l'ouverture du <i>Barbier</i>, il y a un petit passage fort agrable. H +bien! ce motif est dj dans <i>Tancrde</i>, et Rossini l'a repris plus tard +dans <i>lisabeth</i>. A cette dernire fois, il en a fait un duetto, et +c'est celle des trois tentatives o il a le mieux russi. C'est donc +sous la forme de <i>duetto</i> qu'il faut avoir le bonheur de rencontrer +cette charmante ide pour la premire fois; mais il faut implorer le +hasard. Si vous l'avez dj vue dans le <i>Barbier</i> ou dans <i>Tancrde</i>, il +se peut trs bien que le duetto vous impatiente. Si j'avais un piano et +quelqu'un pour en bien jouer, je vous citerais trente exemples de ces +transformations de Rossini.</p> + +<p>Il y aurait un travail curieux faire;<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> ce serait la liste de tous les +morceaux de musique <i>rellement diffrents</i> des opras de Rossini, et +ensuite la liste des morceaux <i>btis</i> sur la mme ide, avec +l'indication du duetto ou de l'air o elle est prsente avec le plus de +bonheur.</p> + +<p>J'ai vu Naples, dans le cercle de mes connaissances, vingt jeunes gens +en tat de faire ce travail en deux jours, et avec autant de facilit +qu'on crirait Londres un morceau de critique sur le onzime chant de +<i>Don Juan</i>; ou Paris, un grand article profond sur le crdit public, +ou une diatribe plaisante sur les tours de page jous par le ministre +tel prsident du conseil. Il y a, Naples, cent jeunes gens courant la +socit qui, au besoin, criraient un opra-comique comme <i>Ser Marc +Antonio</i> ou le <i>Baron de Dolsheim</i>, et cela en six semaines. La +diffrence, c'est que ces opras ne coteraient que quinze jours aux +maestri qui ont reu une ducation rgulire dans les conservatoires.</p> + +<p>Mes amis de Naples disaient qu'il n'y a rien au monde de si facile que +de ressusciter cinquante chefs-d'œuvre de Paisiello ou de Cimarosa. Il +faut d'abord attendre qu'ils soient compltement oublis; ce sera une +affaire faite en 1825. On ne joue plus Naples, de tous les opras de +Paisiello, que la <i>Scuffiara</i>: alors, quelque<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> manœuvre lgant et +spirituel, quelque maestro qui se repose et qui ne peut travailler pour +cause de sant, M. Pavesi, par exemple, prendra le <i>Pirro</i> de Paisiello, +supprimera les rcitatifs, renforcera l'accompagnement, et ajoutera des +<i>finale</i>. Le travail le plus important sera de transformer dans chaque +acte, le morceau le plus original en <i>finale</i>. Peut-tre que, chemin +faisant, on retombera sur les airs les plus connus de nos grands matres +actuels. Quel dommage pour moi si l'on allait dterrer le beau quartetto +de <i>Bianca e Faliero</i>!</p> + +<p>Au point o il en est, Rossini a le plus pressant besoin de quelques +chutes bien piquantes et bien humiliantes. Malheureusement je ne vois +gure que Naples ou Milan qui soient dignes de le siffler; partout +ailleurs ce sera de la haine, mais non pas un jugement. Il a pass +l'anne 1822 Vienne; ce sera Londres qui le possdera, dit-on, en +1824. A Londres, Rossini, loin du thtre ordinaire de sa gloire, n'en +aura que plus de facilit donner de la vieille musique pour nouvelle; +son dfaut naturel va se renforcer.</p> + +<p>Pour le piquer d'honneur, l'impresario de Londres devrait lui proposer +de mettre en musique les libretti de <i>Don Juan</i> ou du <i>Mariage secret</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL</h3> + +<p class="head">DU STYLE DE ROSSINI</p> + + +<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">vant</span> +de finir, il faudrait dire un mot des particularits du style de +Rossini; c'est l une des ncessits de mon sujet. Parler peinture dans +un livre et louer des tableaux est dj d'une difficult pouvantable; +mais les tableaux laissent au moins des souvenirs distincts, mme aux +sots. Que sera-ce de parler musique! A quelles phrases singulires et +ridicules ne sera-t-on pas conduit?—Le lecteur pense qu'il n'ira pas +chercher les exemples bien loin.</p> + +<p>La bonne musique n'est que notre <i>motion</i>. Il semble que la musique +nous fasse du plaisir en mettant notre imagination dans la ncessit de +se nourrir momentanment d'illusions d'un certain genre. Ces illusions +ne sont pas calmes et sublimes comme celles de la sculpture, ou tendres +et rveuses comme celles des tableaux du Corrge.</p> + +<p>Le premier caractre de la musique de Rossini est une rapidit qui +loigne de<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span> l'me toutes les motions sombres si puissamment voques +des profondeurs de notre me par les notes lentes de Mozart. J'y vois +ensuite une fracheur qui, chaque mesure, fait sourire de plaisir. +Aussi toutes les partitions semblent-elles lourdes et ennuyeuses auprs +de celle de Rossini. Si Mozart dbutait aujourd'hui, tel serait le +jugement que nous porterions de sa musique. Pour qu'il pt nous plaire, +il faudrait l'entendre quinze jours de suite; mais on le sifflerait ds +le premier. Si Mozart rsiste Rossini, si nous le prfrons souvent, +c'est qu'il est fort de notre antique admiration et du souvenir des +plaisirs qu'il nous a donns.</p> + +<p>Ce sont en gnral les caractres les plus insensibles la crainte du +ridicule qui prfrent hautement Mozart. Les amateurs vulgaires en +parlent comme les littrateurs vulgaires de Fnelon. Ils le louent, et +seraient au dsespoir d'crire comme lui.</p> + +<p>Si la musique de Rossini n'est jamais pesante, elle lasse bien vite. Les +amateurs les plus distingus d'Italie qui l'entendent depuis douze ans, +commencent depuis quelque temps demander du nouveau. Que sera-ce dans +vingt annes d'ici, quand le <i>Barbier de Sville</i> sera aussi vieux que +le <i>Matrimonio segreto</i> ou le <i>Don Juan</i>?</p> + +<p>Rossini est rarement triste, et qu'est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> que la musique sans une +nuance de tristesse pensive?</p> + +<p><i>I am never merry when I hear sweet music</i><a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> (Merchant of Venice), a +dit celui des potes modernes qui a le mieux connu le secret des +passions humaines, l'auteur de <i>Cymbeline</i> et d'<i>Othello</i>.</p> + +<p>Dans ce sicle expditif, Rossini a un avantage; il se passe +d'attention.</p> + +<p>Dans un drame o la musique cherche exprimer la nuance ou le degr de +sentiment indiqu par les paroles, il faut prter quelque attention pour +tre mu, c'est--dire pour avoir du plaisir. Il y a mme quelque chose +de plus rigoureux, il faut avoir de l'me pour tre mu. Dans une +partition de Rossini, au contraire, o chaque air ou duetto n'est trop +souvent qu'un brillant morceau de concert<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>, il ne faut que le plus +lger degr d'attention possible pour avoir du plaisir; et, chose bien +avantageuse, la plupart du temps il n'est pas ncessaire d'avoir ce que +les gens romanesques appellent de l'me.</p> + +<p>Je sens bien que j'ai besoin de justifier une assertion aussi hardie. +Voulez-vous ouvrir le piano et vous rappeler, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> <i>Matrimonio +segreto</i><a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, Carolina se trouvant heureuse avec son amant la +premire scne du premier acte? Elle fait une rflexion tendre sur le +bonheur dont ils pourraient jouir:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se amor si gode in pace.</span><br /> +</p> + +<p>Ces paroles si simples ont produit une des plus belles phrases musicales +qui existent au monde. Rosine, dans le <i>Barbier de Sville</i>, trouve son +amant fidle aprs l'avoir cru, dans toute la force du terme, un monstre +d'ingratitude comme de bassesse, un homme qui la vendait au comte +Almaviva; Rosine, dans ce moment de bonheur, l'un des plus ravissants +qu'il soit donn l'me humaine de connatre, l'ingrate Rosine ne +trouve nous chanter que des <i>fioriture</i>, apparemment celles que madame +Giorgi, la premire Rosine, excutait avec grce. Ces <i>fioriture</i>, +dignes d'un joli concert, ne sont sublimes pour personne, mais Rossini a +voulu les faire amusantes pour tout le monde, et il y a russi. Il n'a +pas d'excuse; le bonheur dont je parle est trop grand pour n'tre que de +la joie. Tel est le principal dfaut<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> de sa seconde manire; il compose +ses partitions en crivant les agrments que les chanteurs taient dans +l'habitude d'ajouter <i>ad libitum</i> aux chants des autres matres. Ce qui +n'tait qu'un accessoire plus ou moins agrable, il en fait souvent le +principal. Voyez les battements si frquents dans les rles de Galli +(<i>Italiana in Algeri</i>, <i>Sigillara</i>, <i>Turco in Italia</i>, <i>Gazza ladra</i>, +<i>Maometto</i>, etc.). Il faut convenir que ces agrments ont une rare +lgance, beaucoup de rapidit, souvent une fracheur sduisante, et +changent avec succs un terzetto ou un air qui devrait avoir la couleur +de tel sentiment, en un trs joli et trs brillant morceau de concert. +Est on curieux d'arriver la mme vrit par une autre route? Rossini, +comme tous les autres matres, a crit ses opras dans la confiance que +les deux actes seraient spars par une heure et demie de ballet ou +d'entr'acte. En France, o le <i>naturel</i> n'est pas ce qui brille le plus +dans la recherche des plaisirs, on croirait n'avoir pas assez de passion +pour Rossini, si l'on n'coutait pas de suite et sans dsemparer, trois +heures de sa musique. Cet excs musical, prsent avec tant d'esprit au +public de l'Europe qui a le moins de patience et les meilleurs danseurs, +est insupportable lorsqu'on reprsente <i>Don Juan</i> ou tel<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> autre ouvrage +<i>passionn</i>. Il n'est personne qui n'ait mal la tte et qui ne soit +mortellement fatigu la fin des quatre actes des <i>Nozze di Figaro</i>; on +croit tre lass de la musique pour huit jours: on est au contraire +mille lieues de ces mauvaises dispositions, quand on vient d'entendre de +suite les deux actes de <i>Tancrde</i> ou de l'<i>lisabeth</i>. La musique de +Rossini, qui chaque instant s'abaisse n'tre que de la musique de +concert, s'accommode fort bien du bel arrangement du thtre de Paris et +sort brillante de cette preuve. Dans tous les sens possibles, c'est de +la musique faite exprs pour la France, mais elle travaille tous les +jours nous rendre dignes d'accents plus passionns.<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI</h3> + +<p class="head">OPINIONS DE ROSSINI SUR QUELQUES GRANDS MATRES SES +CONTEMPORAINS.—CARACTRE DE ROSSINI</p> + + +<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ossini</span> +adore Cimarosa, il en parle les larmes aux yeux.</p> + +<p>L'homme qu'il respecte le plus comme compositeur savant, c'est M. +Chrubini de Paris. Que n'et pas fait ce grand matre, si, en devenant +sensible l'harmonie allemande, son me n'et pas perdu tout amour ou +plutt toute sensibilit pour la mlodie de sa patrie!</p> + +<p>Si Mayer crivait encore, Rossini en aurait peur; Mayer, en revanche de +cette preuve d'estime, aime tendrement son jeune rival et avec toute la +bonne foi d'un cœur bavarois.</p> + +<p>Rossini a une trs haute opinion de M. Pavesi, qui a crit des morceaux +de la premire force; il dplore le sort de cet artiste qui, jeune +encore, est forc l'inaction par une sant languissante. J'ai ou dire + l'auteur du <i>Barbier</i> qu'il n'y a rien faire aprs Fioraventi, dans +cette sorte<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> de style bouffe qui s'appelle <i>nota e parola</i>. Il ajoutait +qu'il ne concevait rien de plus absurde au monde que la prtention de +vouloir essayer de la musique bouffe, aprs le point de perfection +absolue o Paisiello, Cimarosa et Guglielmi ont port ce genre.</p> + +<p>Il est vident d'aprs cet aveu, qu'il ne voit pas l'existence d'une +nouvelle sorte de <i>beau idal</i>. Les hommes ont trop peu chang depuis +Guglielmi, continue Rossini, pour qu'il soit possible de leur prsenter +une nouvelle sorte de <i>beau idal</i>; attendons que dans cinquante ans un +nouveau public proclame de nouvelles exigences, alors nous le servirons +chacun suivant notre gnie. J'abrge un peu le raisonnement de Rossini, +mais je n'en altre pas le sens gnral. Je le vis un jour soutenir ce +sujet une thse furibonde contre un pdant de Berlin, qui opposait des +phrases de Kant aux <i>sentiments</i> d'un homme de gnie. Je voudrais bien +ce sujet que le nord rentrt un peu en lui-mme et se juget, lui, sa +gaiet et sa capacit pour la musique. Il trouve trop bouffonnes +certaines parties de la musique de Rossini (le <i>Miroir</i>, dcembre 1821, +parlant du <i>finale</i>: <i>cra cra</i> de l'<i>Italiana in Algeri</i>, dont le style +n'est pourtant que de <i>mezzo carattere</i>). Quels signes de dtresse +n'auraient pas donns<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> ces pauvres littrateurs du Nord, s'ils se +fussent rencontrs face face avec la vraie musique bouffe, avec l'air +<i>Signor si, lo genio bello</i><a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>! du pdant dans la <i>Scuffiara</i> de +Paisiello, ou l'air <i>Amicone del mio core</i> de Cimarosa, etc., etc.! +Quand on est insensible ce point aux prodiges d'un air, ne serait-il +pas prudent et philosophique de se taire?</p> + +<p>Que le Nord s'occupe de socits bibliques et d'ides d'utilit, et +d'argent; qu'un pair d'Angleterre, riche de plusieurs millions, passe +une journe discuter gravement avec son homme d'affaires, une +rduction de vingt-cinq pour cent faire ses nombreux fermiers; le +pauvre Italien qui voit ses chanes rives et les tyrannies qu'il endure +redoubles par l'influence de ces gens si humains et si pieux, sait ce +qu'il doit penser de tant de vertu<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. Il jouit des arts, il sait +goter le <i>beau</i> sous toutes les formes dont la nature se plat +l'environner, et regarde l'homme triste du Nord avec plus de piti que +de haine. <i>Que voulez-vous? ces gens tristes et<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> pieux commandent huit +cent mille barbares qui aiment mieux notre climat que leurs neiges</i>, me +disait en baissant la tte le plus aimable des pauvres habitants de +Venise; <i>notre seule vengeance, c'est qu'ils crvent d'ennui</i>.</p> + +<p>Que l'homme puissant, du haut de son noble orgueil et du milieu de son +luxe, abaisse un regard de piti sur le pauvre Rossini qui, en treize +ans de travaux sans relche, et en ne se permettant jamais aucune +dpense inutile, n'a pu arriver mettre de ct soixante ou +quatre-vingt mille francs pour ses vieux jours. Je rpondrai: pauvret +n'est pas malheur pour ce grand homme; un piano ou un sot suffit son +amusement. Quelque part qu'il se prsente en Italie, dans la plus +chtive auberge comme dans le salon d'un prince, le nom de Rossini +suffit pour attirer tous les yeux; on lui cde toujours la premire +place, ou celle qu'il occupe devient la premire; il se voit l'objet de +transports et d'gards venant du cœur, que le plus grand seigneur +n'obtient plus aujourd'hui en Italie qu'autant qu'il dpense gaiement +cent mille francs par an. Rossini, jouissant par la gloire de tous les +avantages de la grande opulence, ne voit sa pauvret que lorsqu'il pense +au nombre de pices d'or qu'il possde. C'est<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> cause du rang unique +qu'il occupe en Italie, qu'il tait si gauche de lui conseiller de venir + Paris, o, aprs avoir t la chose curieuse pendant six semaines, il +serait bien vite retomb la suite de cinq cents conseillers d'tat, +ambassadeurs, gnraux, etc., tous personnages plus importants que lui. +En Italie, toutes les places ne sont que des mascarades aux yeux de la +socit, qui n'estime exactement que l'argent qu'elles rapportent.</p> + +<p>Avant son mariage avec M<sup>lle</sup> Colbrand (1821), qui lui a apport vingt +mille livres de rentes, Rossini n'achetait que deux habits par an; du +reste, il avait le bonheur de ne jamais songer la prudence: or, qu'est +la prudence autre chose pour un homme peu riche que <i>la peur de +manquer</i>? Que les gens qui se proclament raisonnables fassent donc leur +plaisir le plus doux de ce sentiment agrable: <i>la peur</i>. Rossini, sr +de son gnie, vivait au jour le jour et sans songer au lendemain. Il +peut tre la mode dans le Nord, mais jamais il ne plaira bien +intimement des gens si diffrents de lui. Ce qui peut arriver, c'est +qu'il se forme une nouvelle gnration moins affecte, moins prosterne +devant la <i>noblesse</i> du style et qui ne s'pouvante pas tant du <i>cra +cra</i> du <i>finale</i> de l'<i>Italiana in Algeri</i>. Alors on comprendra<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> en +France, 1 le <i>bonheur</i>, 2 <i>le gnie</i> italiens.</p> + +<p>Rossini et tous les Italiens estiment Mozart, mais pas autant que nous, +mais plutt comme symphoniste incomparable, qu'en sa qualit de +compositeur d'opras. Ils n'en parlent jamais que comme d'un des plus +grands hommes qui aient jamais exist; mais mme dans <i>Don Juan</i>, ils +trouvent les dfauts de l'cole allemande, c'est--dire pas de <i>chant +pour les voix</i>; du chant pour la clarinette, du chant pour le basson, +mais rien ou presque rien pour cet instrument admirable lorsqu'il ne +crie pas: la <i>voix humaine</i>.</p> + +<p>J'ai entendu Rossini parler avec un accent srieux, ce qui n'est pas peu +dire pour lui, du seul talent qui et pu balancer sa rputation et s'en +faire une gale, Orgitano; cet aimable jeune homme annonait au monde un +successeur de Cimarosa, lorsqu'il fut enlev dans la fleur de la +jeunesse (1803), nouvel exemple des dangers du gnie. Il faut une +organisation toute particulire, toute la folie et le feu des passions +fortes, et cependant que ces passions ne vous dvorent pas ds l'entre +dans la vie. J'ai honte de cette phrase qui, en italien, serait toute +simple.</p> + +<p>Pour Paisiello, Rossini en parle comme du plus inimitable des hommes. Ce +fut le<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> gnie du genre simple et de la grce nave, et il a rendu sa +manire dsormais impossible. Paisiello a obtenu les effets les plus +tonnants avec la plus grande simplicit possible de mlodie, d'harmonie +et d'accompagnements. Il n'y a plus de mlodie simple entreprendre, +dit Rossini; ds qu'on y songe un quart d'heure il se trouve qu'on +retombe dans Paisiello et qu'on le copie avant de le connatre. Rossini +peut parler savamment des ouvrages de tous les matres; il lui suffit +d'avoir jou une seule fois sur le piano une partition quelconque pour +la savoir par cœur et ne plus l'oublier. Aussi, sait-il tout ce qui a +t crit avant lui; et cependant on ne voit jamais d'autre papier de +musique dans sa chambre que du papier blanc ray.</p> + +<p>Quel que soit le mot que la postrit dise sur Rossini, elle ne pourra +s'empcher de convenir qu'il est, pour la facilit du travail, ce que +fut Paisiello pour la simplicit des mlodies.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII</h3> + +<p class="head">ANECDOTES</p> + + +<p><span class="lettre">S</span><span class="smcap">i</span> j'tais assur que mes lecteurs voudront bien se rappeler que cet +ouvrage-ci est une simple biographie, et que ce genre permet de +descendre aux dtails les plus simples, je raconterais un trait de +paresse de Rossini. Dans une journe trs froide de l'hiver de 1813, il +se trouvait camp dans une mauvaise chambre d'auberge Venise, et +composait au lit pour ne pas faire de feu. Son duetto termin (il +faisait alors la partition de <i>il Figlio per azzardo</i>), la feuille de +papier lui chappe des mains, et descend en louvoyant sur le plancher; +Rossini la cherche en vain des yeux, la feuille tait alle tomber sous +le lit. Il tend le bras hors du lit, et se penche pour tcher de la +saisir; enfin, prenant du froid, il se renveloppe dans sa couverture et +se dit: Je vais rcrire ce duetto, rien de plus facile; je m'en +souviendrai bien. Mais aucune ide ne lui revient; il est plus d'un +quart d'heure s'impatienter; il ne<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> peut se rappeler une note. Enfin +il s'crie en riant: Je suis bien dupe; je vais refaire le duetto. Que +les compositeurs riches aient du feu dans leurs chambres, moi je ne me +donne pas la peine de ramasser les duetti qui tombent; d'ailleurs, c'est +de mauvais augure.</p> + +<p>Comme il achevait le second duetto, arrive un de ses amis qui il dit: +Pourriez-vous m'avoir un duetto qui doit tre sous mon lit? L'ami +atteint le duetto avec sa canne, et le donne Rossini. Maintenant, dit +Rossini, je vais vous chanter les deux duetti, dites-moi celui qui vous +plat le plus. L'ami du jeune compositeur donna la prfrence au +premier; le second tait trop rapide et trop vif pour la situation. +Rossini en fit, sans perdre de temps, un terzetto pour le mme opra. La +personne de qui je tiens l'histoire, m'assure qu'il n'y avait pas le +moindre trait de ressemblance entre les deux duetti. Le terzetto fini, +Rossini s'habille la hte, en jurant contre le froid, sort avec son +ami pour aller se chauffer au Casin, et prendre une tasse de caf; et il +envoie le domestique du Casin porter le duetto et le terzetto au copiste +du thtre de <i>San Mos</i>, pour lequel il travaillait alors.</p> + +<p>Pour l'Italie, rien n'est aimable comme la conversation de Rossini, et +rien ne peut<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> lui tre compar; c'est un esprit tout de feu, volant sur +tous les sujets, et y prenant une ide agrable, vraie et grotesque. A +peine avez-vous saisi cette ide, qu'une autre lui succde. Une telle +facilit serait plus tonnante qu'agrable, si le volcan de ces ides +nouvelles n'tait entrecoup de rcits charmants qui reposent. Ses +courses ternelles, pendant douze annes, composes d'arrives et de +dparts, comme il le dit lui-mme en parlant de sa vie, ses relations +avec les artistes, les plus fous des hommes, et avec la partie gaie et +heureuse de la haute socit, l'ont abondamment fourni des anecdotes les +plus bizarres sur la pauvre espce humaine. Je serais un grand sot +d'inventer et de mentir, dit Rossini<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>, quand quelque homme +atrabilaire ou envieux gte les plaisirs de la socit en lui contestant +la vrit de ses rcits. Par tat, j'ai toujours eu affaire des +chanteurs et des cantatrices; on connat leurs caprices, et plus +j'tais clbre, plus j'ai eu subir des caprices tranges. A Padoue,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> +l'on m'a oblig venir <i>faire le chat</i> dans la rue, tous les jours +trois heures du matin, pour tre reu dans une maison o je dsirais +fort entrer; et comme j'tais un matre de musique orgueilleux de mes +belles notes, on exigeait que mon miaulement ft <i>faux</i>. J'ai vu dans ma +chambre, et j'aurais vu dans mon antichambre (si j'en avais eu), la +plupart des amateurs riches d'Italie qui finissent toujours par se faire +entrepreneurs de spectacle par amour pour quelque <i>prima donna</i>. Enfin, +l'on dit que je n'ai pas t sans quelques succs auprs des femmes, et +je vous prie de croire que ce ne sont pas les sottes que j'ai choisies. +J'ai eu souffrir d'tranges rivalits; j'ai chang de ville et d'amis +trois fois par an pendant toute ma vie; et, grce mon nom, presque +partout j'ai t prsent et intime avec tout ce qui en valait la peine, +deux fois vingt-quatre heures aprs mon arrive quelque part, etc., +etc.</p> + +<p>Rossini a le grand malheur de ne rien respecter que le gnie; il ne +mnage rien, il ne se refuse rien dans ses plaisanteries; tant pis pour +qui est ridicule: mais il n'est point mchant; il rit le premier comme +un fou de ses plaisanteries et puis les oublie. On l'invite chanter +Rome, chez un cardinal, un <i>caudataire</i> s'approche pour le<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> prier de ne +chanter que le moins possible des chants d'amour; Rossini chante des +polissonneries en <i>bolonais</i> que personne ne comprend; il rit et pense +autre chose. Sans cette fertilit et cette rapidit dans l'esprit, il +n'aurait pu suffire ses ouvrages. Songez qu'il s'est toujours beaucoup +amus; qu'tant pauvre, il ne peut se faire aider dans la moindre chose +pour ses partitions, et que cependant, avant l'ge de trente-deux ans, +il a donn quarante-cinq opras ou cantates.</p> + +<p>Rossini a un talent incroyable pour contrefaire les gens qui +l'approchent. Il trouve de quoi faire rire aux clats, dans le geste et +la tournure de ceux de ses amis qui semblent les plus remarquables par +la simplicit de leurs manires. Vestris, le premier acteur comique de +l'Italie et peut-tre du monde<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>, lui disait qu'il aurait eu un +talent dcid pour le mtier d'acteur. Rossini parodie d'une manire +tonnante De'Marini, comdien emphatique et quelquefois sublime qui +passe pour le premier talent d'Italie. Quand Rossini se met faire +De'Marini, on commence par rire de la ressemblance, et l'on finit par<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> +tre mu. Je parle des gens sensibles la dclamation franaise et +chantante. Comme Alfieri a suivi strictement Racine et Voltaire tout en +injuriant la France, de mme les acteurs italiens chantent les vers +comme les chantaient les acteurs franais que M<sup>lle</sup> Raucourt mena en +Italie par privilge imprial, vers l'an 1808. Comme les acteurs +franais aussi, ils ne sont bons que dans le comique, o la rapidit du +dbit empche le <i>chant</i> jusqu' un certain point. Vestris seul est +exempt d'affectation, et mrite certainement une rputation europenne. +Je n'ai mis ici ces deux ou trois ides que parce qu'elles ont t +souvent un sujet de dbat entre Rossini et l'un de ses admirateurs; +Rossini, en <i>Italien patriote</i>, soutient que tout est parfait en Italie +(except certains personnages), et que nous ne sommes que des jaloux de +mauvaise foi lorsque nous n'en convenons pas. Cela vaut bien le +<i>Constitutionnel</i> et le <i>Miroir</i> parlant <i>musique</i> et <i>honneur +national</i>. Anim par les discussions du parti romantique, qui, en +Italie, prtend qu'il ne faut pas chanter les vers, Rossini s'avisa en +1820 de prendre un rle dans une comdie bourgeoise de Naples, o +jouaient des jeunes gens de la premire distinction. De'Marini tait au +nombre des spectateurs, et convint,<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> ainsi que nous tous, que Rossini +tait tonnant. Il lui manque, disait De' Marini, l'usage des planches, +du reste il est impossible d'tre plus vrai, et il n'y a pas deux +acteurs en Italie capables de le faire oublier dans un rle qu'il aurait +adopt.</p> + +<p>Rossini fait des vers tant qu'on veut pour ses opras, et souvent +corrige un peu l'emphase des <i>libretti seri</i> qu'on lui prsente. Il est +le premier s'en moquer; quand il a fini un air, il dclame devant les +amis qui se trouvent autour de son piano, et en en faisant ressortir +tout le ridicule, les tranges paroles dont il vient de faire la fortune +par sa musique. Quand il a fini de rire: <i>E per, in due anni questo si +canter da Barcelona a Pietroburgo</i> (et pourtant dans deux ans cela se +chantera de Barcelone Ptersbourg): <i>gran trionfo della musica!</i> Par +un got naturel, bien rare en son pays, Rossini est ennemi n de +l'emphase. Il faut savoir qu'en Italie l'emphase est pour les beaux-arts +ce que sont ici la recherche, l'affectation, le bel esprit et la +froideur manire. Tout indique que la nature avait donn la musique +dans Rossini un beau gnie pour le genre de <i>mezzo carattere</i>. Le +malheur a voulu qu'il ait trouv Naples mademoiselle Colbrand reine du +thtre; un mal<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span>heur plus grand a t qu'il ait pris de l'amour pour +elle; s'il et rencontr sa place une actrice bouffe, la Marcolini, +par exemple, ou la Gafforini dans la fleur de la jeunesse, au lieu de +nous donner des plaies d'gypte, il et continu faire des <i>Pietra del +Paragone</i> et des <i>Italiana in Algeri</i>. Mais nous, pour n'tre pas +indignes des grands hommes, songeons apprendre aimer un grand gnie +malgr les ncessits que ses passions, sa position, ou le mauvais got +de ses contemporains ont imposes son talent. En aimerons-nous moins +le Corrge, parce que le got plus ou moins baroque des chanoines de son +temps l'a oblig peindre des coupoles, et prsenter de grandes +figures dans d'tonnants raccourcis, <i>di sotto in s</i>?</p> + + +<p class="head">DERNIER MOT</p> + +<p>Vif, lger, piquant, jamais ennuyeux, rarement sublime, Rossini semble +fait exprs pour donner des extases aux gens mdiocres. Cependant, +surpass de bien loin par Mozart dans le genre tendre et mlancolique, +et par Cimarosa dans le style comique et passionn, il est le premier +pour la vivacit, la rapidit, le piquant et tous les effets qui en +drivent.<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span> Aucun opra buffa n'est crit comme <i>la Pietra del paragone</i>. +Aucun opra seria n'est crit comme <i>Otello</i> ou <i>la Donna del Lago</i>. +<i>Otello</i> ne ressemble pas plus aux <i>Horaces</i> qu' <i>Don Juan</i>; c'est une +œuvre part. Rossini a peint cent fois les plaisirs de l'amour heureux, +et, dans le duetto d'Armide, d'une manire inoue jusqu'ici; quelquefois +il a t absurde, mais jamais il n'a manqu d'esprit, pas mme dans +l'air gai de la fin de la <i>Gazza ladra</i>. Enfin, galement hors d'tat +jusqu'ici d'crire sans fautes de sens, ou sans dceler au bout de vingt +mesures la prsence du gnie, depuis la mort de Canova, Rossini se voit +le premier des artistes vivants. Quel rang lui donnera la postrit? +C'est ce que j'ignore.</p> + +<p>Si vous vouliez me promettre le secret, je dirais que le style de +Rossini est un peu comme le Franais de Paris, vain et vif plutt que +gai; jamais passionn, toujours spirituel, rarement ennuyeux, plus +rarement sublime.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span></p> + + + +<h3><a name="LISTE_CHRONOLOGIQUE1" id="LISTE_CHRONOLOGIQUE1"></a>LISTE CHRONOLOGIQUE<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a></h3> + +<p class="head">DES ŒUVRES DE GIOACCHINO ROSSINI<br /> +<i>n Pesaro le</i> 20 <i>fvrier</i> 1792</p> + + +<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">u</span> mois d'aot 1808, Rossini composa au lyce de Bologne une symphonie +et une cantate intitule <i>Il pianto d'Armonia</i>.</p> + +<p>1. <span class="smcap">Demetrio e Polibio;</span> c'est le premier ouvrage de Rossini; il l'crivit +dit-on au printemps de 1809, mais cet opra n'a t excut qu'en 1812, + Rome, au thtre <i>Valle</i>. Il fut chant par le tenor Mombelli, ses +deux filles, Marianne et Esther, et le basso Olivieri. Rien ne prouve +que par coquetterie Rossini n'ait pas un peu retouch cette mu<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>sique en +1812. M. Mombelli est son parent. Le libretto fut crit par madame +Vigan Mombelli, mre de Marianne Mombelli aujourd'hui madame +Lambertini, et de mademoiselle Esther Mombelli, qui chante encore et +fort bien. (1817.)</p> + +<p>2. <span class="smcap">La Cambiale di matrimonio</span>, 1810 <i>farsa</i> (<i>farsa</i> veut dire opra en +un acte) crit Venise pour la <i>stagione dell'autunno</i><a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>. Cet opra +a t le premier ouvrage de Rossini excut sur la scne: il fut chant + <i>San-Mos</i> par Rosa Morandi, Luigi Raffanelli, Nicola de Grecis, +Tommaso Ricci.</p> + +<p>3. <span class="smcap">L'Equivoco stravagante</span>, 1811, <i>autunno</i>. crit Bologne pour le +thtre <i>del Corso</i>. Chanteurs, Marietta Marcolini, Domenico Vaccani, +Paolo Rosich.</p> + +<p>4. <span class="smcap">L'Inganno felice</span>, 1812. Carnaval, Venise, thtre <i>San-Mos</i>. +Chanteurs, Teresa Belloc, Rafaele Monelli, Luigi Raffanelli, Filippo +Galli.</p> + +<p>Galli eut le plus grand succs dans le<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> rle du paysan Tarobotto, chef +des mineurs. C'est le premier des ouvrages de Rossini qui soit rest au +thtre. Il y a un terzetto clbre crit pour madame Belloc<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, Galli +et le tenor Monelli.</p> + +<p>5. <span class="smcap">Ciro in Babilonia</span>, oratorio, 1812. crit Ferrare, pour le carme. +Cet oratorio fut excut au <i>teatro communale</i> par M<sup>ta</sup> Marcolini, +Elisabetta Manfredini, Eliodoro Bianchi.</p> + +<p>6. <span class="smcap">La Scala di seta</span>, <i>farsa</i>, 1812. Venise, <i>primavera</i>. Excut au +thtre <i>San-Mos</i> par Maria Cantarelli, Rafaele Monelli tenor, Tacci et +de Grecis excellent <i>buffo cantante</i>, qui est encore au thtre en 1823.</p> + +<p>7. <span class="smcap">La Pietra del Paragone</span>, 1812, Milan, <i>autunno</i>. Chant <i>la Scala</i> +par M<sup>ta</sup> Marcolini prima donna, Claudio Bonoldi tenor, Filippo Galli.</p> + +<p>8. <span class="smcap">L'Occasione fa il ladro</span>, <i>farsa</i>, 1812, Venise, <i>autunno</i>. Chant au +thtre <i>San-Mos</i> par la jolie Graciata Canonici, qui depuis a fait les +beaux jours du thtre <i>dei Fiorentini</i> Naples, o Pellegrini lui +donna des leons; par l'excellent bouffe Luigi Pacini, et par Tommaso +Berti.<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span></p> + +<p>9. <span class="smcap">Il Figlio per azzardo</span>, <i>farsa</i>, 1813, Venise, carnaval, au thtre +<i>San-Mos</i>. Excut par Teodolinda Pontiggia, Tommaso Berti, Luigi +Raffanelli et de Grecis. Ces deux derniers bouffes sont du premier +mrite.</p> + +<p>10. <span class="smcap">Tancredi</span>, 1813, Venise, carnaval, au grand thtre <i>della Fenice</i>. +Opra sria, le premier de ce genre crit par Rossini ( l'exception de +<i>Demetrio e Polibio</i> qui n'a t jou qu'en 1812), chant par mesdames +Malanotti, Elisabeth Manfredini et par Pietro Todran.</p> + +<p>11. <span class="smcap">L'Italiana in Algeri</span>, 1813, Venise, <i>estate</i>, chant au thtre de +<i>San-Benedetto</i> par M<sup>ta</sup> Marcolini, le tenor Sarafino Gentili et +Filippo Galli, si plaisant dans la belle scne du serment au deuxime +acte, que l'envie taye par la pruderie a fait supprimer Paris.</p> + +<p>12. <span class="smcap">Aureliano in Palmira</span>, 1814, Milan, carnaval. Chant au thtre de +<i>la Scala</i> par Velluti, Lorenza Corea, le tenor Luigi Mari, Giuseppe +Fabris, Eliodoro Bianchi, Filippo Galli. Le premier acte est crit +beaucoup plus haut que le second: c'est qu'il fut compos pour Davide +qui prit la rougeole, et ne put pas chanter; le second acte fut crit +pour Luigi Mari, qui chanta le rle du tenor d'abord destin Davide. +Cette troupe est une des plus<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span> remarquables qui aient exist depuis +vingt ans. Velluti a du succs, l'opra tombe, Rossini vivement piqu +songe changer son <i>style</i>.</p> + +<p>13. <span class="smcap">Il Turco in Italia</span>, 1814, Milan, <i>autunno</i>, thtre de <i>la Scala</i>, +demi-succs. Chant par madame Festa Maffei, Davide, Galli et Luigi +Paccini.</p> + +<p>14. <span class="smcap">Sigismondo</span>, 1814, Venise, thtre <i>della Fenice</i>. Quelques soins que +je me sois donns, je n'ai pu avoir aucun dtail sur cet opra sria. La +liste que je prsente ici m'a cot l'ennui d'crire plus de cent +lettres. L'on m'a envoy comme tant du <i>Sigismondo</i>, des morceaux de +musique dignes de M. Puccita (compositeur attach madame Catalani).</p> + +<p>15. <span class="smcap">Elisabetta</span>, 1815, Naples, <i>autunno</i>. Chant <i>San-Carlo</i>, par +mademoiselle Colbrand, mademoiselle Dardanelli, Nozzari et Garcia. Dbut +de Rossini Naples.</p> + +<p>16. <span class="smcap">Torvaldo e Dorlisca</span>, 1816, Rome, carnaval. Chant au thtre <i>Valle</i> +par Adlade Sala, le tenor Donzelli, et les deux excellentes voix de +basse Galli et Rainiero Remorini. L'Italie possde en 1823 quatre voix +de basse excellentes: La Blache, Galli, Zuchelli et Remorini, et en +seconde ligne Ambrosi.</p> + +<p>17. <span class="smcap">Il Barbiere di Siviglia</span>, 1816,<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span> Rome, carnaval. Chant au thtre +d'<i>Argentina</i> par madame Giorgi Righetti, et par Garzia, B. Botticelli +et l'excellent bouffe Luigi Zamboni, qui tablit le rle de Figaro.</p> + +<p>18. <span class="smcap">La Gazzetta</span>, 1816, Naples, <i>estate</i>, demi-succs. Chant au thtre +<i>dei Fiorentini</i> par deux bouffes du premier mrite: Felice Pellegrini +et Carlo Casaccia le Brunet de Naples, et la jolie Margherita Chabran, +l'lve de Pellegrini.</p> + +<p>19. <span class="smcap">L'Otello</span>, 1816, Naples, <i>inverno</i>. Chant au thtre <i>del Fondo</i> +(joli thtre rond qui sert de succursale <i>San-Carlo</i>) par +mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide et la basse Benedetti.</p> + +<p>20. <span class="smcap">La Cenerentola</span>, 1817, Rome, carnaval. Chant au thtre <i>Valle</i> par +Gertrude Righetti, Catterina Rossi, Giuseppe de'Begnis et Giacomo +Guglielmi.</p> + +<p>21. <span class="smcap">La Gazza Ladra</span>, 1817, Milan, <i>primavera</i>. Chant la Scala par +Teresa Belloc, Savino Monelli, V. Botticelli, Filippo Galli, Antonio +Ambrosi et mademoiselle Galianis.</p> + +<p>22. <span class="smcap">Armida</span>, 1817, Naples, <i>autunno</i>. Chant au thtre de <i>San-Carlo</i> +par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Benedetti. Duetto clbre.</p> + +<p>23. <span class="smcap">Adelade di Borgogna</span>, 1818, Rome, carnaval. Chant au thtre +<i>Ar<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>gentina</i> par Elisabeth Pinotti, Elisabeth Manfredini, Savino +Monelli, tenor et Gioacchino Sciarpelletti.</p> + +<p>24. <span class="smcap">Adina o sia il Califfo di Bagdad</span>. Rossini envoya cet opra +Lisbonne, o il fut jou en 1818 au thtre <i>San-Carlo</i>.</p> + +<p>25. <span class="smcap">Mos in Egitto</span>, Naples, 1818. Chant au thtre <i>San-Carlo</i> pendant +le carme, par mademoiselle Colbrand, Nozzari et Matteo Porto dont la +voix superbe eut un grand succs dans le rle de Pharaon. Nous avons +grand tort de ne pas engager Porto au thtre Louvois.</p> + +<p>26. <span class="smcap">Ricciardo e Zoraide</span>, 1818, Naples, <i>autunno</i>, <i>San-Carlo</i>. Chant +par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Benedetti.</p> + +<p>27. <span class="smcap">Ermione</span>, 1819, Naples. Chant pendant le carme au thtre +<i>San-Carlo</i> par mademoiselle Colbrand, mademoiselle Rosmunda, Pisaroni, +Nozzari et Davide. Le libretto est une imitation d'<i>Andromaque</i>. Rossini +s'tait rapproch du genre de Gluck; les personnages n'avaient gure +d'autre sentiment exprimer que la colre; demi-chute.</p> + +<p>28. <span class="smcap">Edoardo e Cristina</span>, 1819, Venise, <i>primavera</i>. Chant au thtre +<i>San-Benedetto</i> par Rosa Morandi, Carolina Cortesi, l'une des plus +jolies actrices qui aient paru sur la scne en ces derniers temps, et<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> +par Eliodoro Bianchi et Luciano Bianchi.</p> + +<p>29. <span class="smcap">La Donna del Lago</span>, 4 octobre 1819, Naples. Chant au thtre +<i>San-Carlo</i> par mademoiselle Pisaroni, l'une des moins jolies figures +qu'on puisse rencontrer, et par mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide +et Benedetti.</p> + +<p>30. <span class="smcap">Bianca e Faliero</span>, 1820, Milan, carnaval. Chant <i>la Scala</i> par +Caroline Bassi, la seule cantatrice qui se rapproche un peu du grand +talent de madame Pasta, Violante Camporesi, Claudio Bonoldi, Alessandro +de'Angelis.</p> + +<p>31. <span class="smcap">Maometto secondo</span>, 1820, Naples, carnaval, au thtre <i>San-Carlo</i>. Je +n'ai pu me procurer les noms de tous les chanteurs. On m'crit que Galli +joua le rle de Mahomet aussi bien que le <i>Fernando</i> de la <i>Gazza +ladra</i>.</p> + +<p>32. <span class="smcap">Metilde di Shabran</span>, 1821, Rome, carnaval, au thtre d'<i>Apollo</i>, le +seul thtre passable de cette grande ville, bti sous les Franais. Cet +opra fut chant par la jolie Catterina Liparini, Anetta Parlamagni, +Giuseppe Fusconi, Giuseppe Fioravanti, Carlo Moncada, Antonio Ambrosi, +Antonio Parlamagni.</p> + +<p>33. <span class="smcap">Zelmira</span>, 1822, Naples, <i>inverno</i>, chant <i>San-Carlo</i> par +mademoiselle Colbrand, Nozzari, Davide, Ambrosi, Benedetti, et +mademoiselle Cecconi.<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span></p> + +<p>34. <span class="smcap">Semiramide</span>, 1823, Venise, carnaval, au grand thtre <i>della Fenice</i>, +opra dans le style allemand, chant par madame Colbrand-Rossini, Rosa +Mariani, excellente voix de contralto, Sinclair, tenor anglais, Filippo +Galli et Lucio Mariani.</p> + +<p class="top5">Rossini a compos plusieurs cantates; je connais les neuf suivantes:</p> + +<p>1. <span class="smcap">Il pianto d'Armonia</span>, 1808, excute au Lyce de Bologne. C'est le +dbut de Rossini, le style est comme les parties faibles de l'<i>Inganno +felice</i>.</p> + +<p>2. <span class="smcap">Didone abbandonata</span>, crite pour mademoiselle Esther Mombelli, en +1811.</p> + +<p>3. <span class="smcap">Egle e Irene</span>, 1814, crite Milan pour madame la princesse +Belgiojoso, l'une des plus aimables protectrices de Rossini.</p> + +<p>4. <span class="smcap">Teti e Peleo</span>, 1816, crite pour les noces de S. A. R. madame la +duchesse de Berri, chante au thtre <i>del Fondo</i> Naples, par +mesdemoiselles Colbrand, Girolama Dardanelli, Margherita Chabran, +Nozzari et David.</p> + +<p>5. <span class="smcap">Igea</span>, 1819, Cantate une seule voix<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>, crite en l'honneur de S. +M. le roi de Naples, et chante par mademoiselle Colbrand le 20 fvrier +1819 au thtre <i>San-Carlo</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span></p> + +<p>6. <span class="smcap">Partenope</span>, Cantate excute devant S. M. Franois 1<sup>er</sup>, empereur +d'Autriche, le 9 mai 1819, lorsque ce prince parut pour la premire fois +au thtre <i>San-Carlo</i>. Cette cantate fut chante par mademoiselle +Colbrand, Davide et Gio.-B<sup>ta</sup> Rubini.</p> + +<p>7. <span class="smcap">La Riconoscenza</span>, 1821, pastorale quatre voix, excute +<i>San-Carlo</i> le 27 dcembre 1821, pour le bnfice de Rossini. Cette +cantate fut chante par mesdemoiselles Dardanelli et Comelli (Chomel), +et par Rubini et Benedetti. Rossini quitta Naples le lendemain et vint +Bologne, o il pousa mademoiselle Colbrand.</p> + +<p>8. <span class="smcap">Il vero omaggio</span>, 1823, cantate excute Vrone durant le congrs, +et en l'honneur de S. M. l'empereur d'Autriche. Cette cantate fut +chante au thtre des <i>Filarmonici</i> par mademoiselle Tosi, jeune et +belle cantatrice, fille d'un avocat clbre de Milan, et par Velluti, +Crivelli, Galli et Campitelli.</p> + +<p>9. Un hymne patriotique, Naples en 1820.</p> + +<p>Autre hymne du mme genre, Bologne en 1815. Le mme pch fit jadis +jeter en prison Cimarosa.</p> + +<p>Si le prsent livre a une seconde dition, je supprimerai la plus grande +partie des analyses d'<i>Otello</i>, de la <i>Gazza ladra</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> d'<i>Elisabeth</i>, +etc., et je placerai ici une esquisse rapide du talent de tous les +compositeurs vivants, chanteurs et cantatrices, qui jouissent de quelque +renom en Italie.</p> + +<p>Ce volume offrira alors une esquisse complte de l'tat actuel de la +musique en Italie. Je donnerai des notices dveloppes sur Saverio +Mercadante, auteur d'<i>Elisa e Claudio</i> et de l'<i>Apothose d'Hercule</i>; +sur M. Caraffa, auteur de <i>Gabriella de Vergy</i>; sur Pacini, qui a fait +un duetto sublime dans le <i>Baron de Dolsheim</i>; sur MM. Meyerbeer, +Pavesi, Morlacchi, auteurs de l'<i>Isolina</i> et du <i>Coradino</i>, etc., etc. +Malheureusement jusqu'ici ces messieurs imitent tous Rossini.<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a></h3> + +<p class="head">UTOPIE DU THATRE ITALIEN</p> + + +<p><span class="lettre">P</span><span class="smcap">robablement</span> +un des jeunes gens de vingt-six ans qui lisent ce chapitre, +sera ministre de la maison du roi, ou administrateur des opras, d'ici +quinze ans.</p> + +<p>Un ministre songe au cours de la rente et conserver sa place. Il est +donc fort inutile d'adresser des observations Son Excellence; mais un +jeune homme, en rentrant le soir de sept huit salons bien lourds, o +il est all prparer sa grandeur future, peut ouvrir une brochure par +dsœuvrement; et heureuse entre toutes les autres, la brochure ouverte +en cet instant, il faut qu'elle soit bien vide pour ne pas gagner au +contraste.</p> + +<p>Supposons donc qu'un homme de sens soit ministre de la maison du roi; +voici<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> les faits et les raisonnements que je voudrais que cet homme de +sens et connus dans sa jeunesse.</p> + +<p>L'administration actuelle de l'Opra-Buffa fait un secret d'tat du +montant de ses recettes. On sait seulement qu'elle a droit une +subvention de 120,000 francs sur la liste civile. Que devient cette +somme? Dans la poche de qui va-t-elle se perdre? Questions indiscrtes. +Je n'ai aucun rapport avec l'administration de l'Opra-Buffa; je ne puis +donc tablir qu' l'aide du raisonnement et des probabilits tous les +chiffres que je vais citer. Si l'administration nie mes calculs, elle +pensera sans doute que la seule manire irrfutable de les rfuter, +c'est de publier la vrit des faits.</p> + +<p>Les recettes ordinaires faites la porte du thtre varient de 1800 +900 francs.</p> + +<table summary="estime" +cellspacing="0" +cellpadding="0"> +<tr valign="bottom"><td>Je les estime 1200 francs par jour de reprsentation. Il y en a trois par semaine; cela fait par an</td><td align="right">122,800</td><td> fr.</td></tr> +<tr valign="bottom"><td>La location des loges (toutes l'anne depuis deux ans) produit environ 2400 francs par jour de reprsentation, ce qui fait pour l'anne</td><td align="right" +style="border-bottom:1px solid black;">345,600</td><td style="border-bottom:1px solid black;"> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td>Total de la recette prsume</td><td align="right" +style="border-bottom:1px solid black;">468,400</td><td style="border-bottom:1px solid black;"> fr.</td></tr> +</table> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span></p> + + +<p class="head sml">CALCUL APPROXIMATIF DES DPENSES DE L'OPRA-BUFFA<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> + +<p class="c"><i><b>Appointements.</b></i></p> + +<table summary="estime" +cellspacing="0" +cellpadding="2" +style="white-space:nowrap;margin:5% auto 10% auto; +font-size:90%;"> +<tr valign="bottom"><td>M<sup>me</sup></td><td>Pasta </td><td align="right">35,000</td><td> fr.</td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td> (et un bnf. de 15,000 fr.)</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td>M<sup>lles</sup></td><td>Buonsignori</td><td align="right">20,000</td><td> fr.</td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Cinti</td><td align="right">15,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Mori</td><td align="right">10,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>De Meri</td><td align="right">7,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Rossi</td><td align="right">5,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Goria</td><td align="right">4,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td>MM.</td><td>Garcia</td><td align="right">30,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Zuchelli</td><td align="right">24,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Pellegrini</td><td align="right">21,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Bordogni</td><td align="right">20,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Bonoldi</td><td align="right">18,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Levasseur</td><td align="right">12,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Lodovico Bonoldi</td><td align="right">6,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Graziani</td><td align="right">8,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Proffetti</td><td align="right">6,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Auletta</td><td align="right">4,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Barilli, rgisseur</td><td align="right" +style="border-bottom:black solid 1px;">8,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td> Appointements du chant, total</td><td align="right">253,000</td><td>fr.<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td> Chœurs et orchestre</td><td align="right">80,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td> Vestiaire et dcors</td><td align="right" +style="border-bottom:solid black 1px;">55,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td colspan="2"> </td><td align="right">135,000</td><td> fr.</td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td>Frais d'administration, chauffage (beaucoup d'abus), clairage, pompiers, garde, etc., etc. +</td><td align="right" +style="border-bottom:solid black 1px;">60,000</td><td> <br /> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td align="center">Total approximatif des frais</td><td align="right">448,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td align="center">La recette est de</td><td align="right" +style="border-bottom:solid black 1px;">468,000</td><td> </td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td align="center">Balance</td><td align="right" +style="border-bottom:solid black 1px;">20,000</td><td> fr.</td></tr> +</table> + + +<p>En supposant ce calcul exact, et il doit approcher de la vrit, il +existe un bnfice de 20,000 francs. <i>Que devient ce bnfice</i><a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>? Que +devient la subvention de 120,000 francs que S. M. veut bien accorder +pour le Thtre Italien, qui fut avant la rvolution le Thtre de +<span class="smcap">Monsieur</span>? Voil deux questions auxquelles je dfie de faire une rponse +satisfaisante.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus urgent, c'est de tirer l'Opra-Italien des griffes +de ses plus mortels ennemis, une administration compose de musiciens +franais.<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span></p> + +<p>Il faut donner l'enchre l'entreprise de l'Opra-Italien.</p> + +<p>Il faut faire un cahier des charges, arrang d'aprs le cahier des +charges du thtre de la <i>Scala</i> Milan, qui, sous Napolon, de 1805 +1814 est all parfaitement bien.</p> + +<p>L'entrepreneur devrait se soumettre au cahier des charges. M. le +chevalier Petrachi, ancien chef de bureau au ministre des finances du +royaume d'Italie, et sous le nom duquel a t pendant plusieurs annes +l'entreprise du thtre de la <i>Scala</i> Milan, t en 1822 l'un des +chefs du Thtre-Italien de Londres. Il entend fort bien ce genre +d'administration et pourrait tre consult pour donner les bonnes +traditions. Il accepterait probablement un emploi au thtre Louvois. M. +Benelli pourrait tre fort utile.</p> + +<p>Le premier article du cahier des charges devrait tre la condition de +donner dix opras nouveaux pour Paris, chaque anne, dont huit d'auteurs +vivants, et, parmi les huit, <i>deux composs expressment</i> pour le +thtre de Paris.</p> + +<p>Remarquez que nous n'avons pas eu encore Louvois un opra crit +expressment pour la voix de madame Pasta.</p> + +<p>Le seconde condition serait de donner quarante dcorations nouvelles +chaque<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> anne, lesquelles devraient tre faites par un peintre ayant +travaill au moins deux ans pour les thtres de la <i>Scala</i>, de +<i>San-Carlo</i>, de <i>Turin</i> ou de la <i>Fenice</i> Venise. Dix-huit mois au +plus aprs le jour o l'on s'en serait servi pour la premire fois, une +dcoration serait ncessairement vendue ou dtruite ( la <i>Scala</i>, une +dcoration peinte par Sanquirico ou Tranquillo cote 400 francs. La mme +faite Paris cote 3000 francs)<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span></p> + +<p>La somme que Sa Majest daigne accorder aux plaisirs des <i>dilettanti</i> de +sa capitale et de l'Europe<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, serait paye de mois en mois et par +douzimes l'entrepreneur du Thtre-Italien. Mais voici comment elle +lui serait paye; ce serait sur le <i>bon payer</i> d'une commission forme +d'abord de neuf amateurs nomms par les personnes ayant actuellement des +loges loues au Thtre-Italien<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>.</p> + +<p>Cette commission serait porte douze, au moyen de deux membres de +l'Institut et d'un avocat dsigns par le ministre. Toute la commission +serait renouvele chaque anne avec facult au ministre de dsigner les +mmes personnes que l'anne prcdente. Les personnes louant les loges +pourraient aussi nommer les mmes dlgus<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p> + +<p>Il y aurait une assemble le 20 dcembre de chaque anne (au +commencement de la saison), dans laquelle les dlgus rendraient compte + toutes les personnes louant les loges, de l'tat de l'administration.</p> + +<p>L'entrepreneur pourrait employer des chanteurs franais; mais il lui +serait dfendu d'en faire chanter plus d'un dans chaque opra. Il ne +faut pas nous exposer des reprsentations comme celle des <i>Nozze de +Figaro</i>, du 13 septembre 1823, et dans laquelle nous avons eu le plaisir +d'entendre chanter la fois quatre chanteuses franaises, +mesdemoiselles Demeri,<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> Cinti, Buffardin, et....., et un chanteur +franais, M. Levasseur, qui a une fort belle voix, mais trop de timidit +pour le rle du comte Almaviva. Autre condition: l'entrepreneur pourrait +employer des voix franaises, mais il ne pourrait les payer plus de six +mille francs par an<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p> + +<p>Le 24 de chaque mois, la commission de censure se runirait et ne +donnerait un bon payer l'entrepreneur qu'autant qu'il justifierait +avoir rempli ses engagements de bonne foi et avec zle pendant le mois +coul. L'tat des recettes de chaque<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> reprsentation serait mis sous +les yeux de la commission de censure, qui aurait droit en outre un +rapport particulier sur la voix et le zle de chaque chanteur. +L'entrepreneur serait tenu de fournir la commission de censure tous +les renseignements demands par elle.</p> + +<p>La perfection de l'tablissement serait que deux fois par mois il y et +une reprsentation italienne la salle du grand Opra. Les acteurs qui +chanteraient dans ces reprsentations auraient sous le nom de <i>feux</i> une +gratification particulire<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> + +<p>Le grand inconvnient de l'arrangement dont je viens de donner une +esquisse lgre, c'est que vingt ans aprs qu'il rgirait le +Thtre-Italien, on en viendrait laisser tomber l'Opra-Franais, et +donner la salle de la rue Le Peletier deux actes d'opra italien +spars par un ballet, comme Naples.</p> + +<p>Quand un ministre fait des rglements,<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> c'est ordinairement dans un +accs d'amour-propre: on voudrait les faire bons et justes; et si ce +n'tait l'extrme ignorance, on y parviendrait. Le mal des +administrations despotiques est dans les dtails. Toutes les dcisions +<i>particulires</i> relatives aux thtres chantants sont signes par la +lgret, et obtenues par l'intrigue la plus adroite et la plus suivie. +Si la matresse d'un administrateur chante faux, si elle est mme +siffle quelquefois, il n'en faut pas davantage pour que cet +administrateur cherche faire tomber le thtre rival o l'on chante +mieux qu'il ne voudrait.</p> + +<p>Dans le systme de l'entreprise, l'administration, au lieu d'avoir +intrt commettre des <i>abus</i>, a intrt <i>empcher les abus</i>. La +raison de ce beau changement, c'est que la douce rcompense des abus +serait tout entire pour l'entrepreneur; l'office svre de +l'administration se rduit alors y mettre obstacle. Il est clair qu'un +comit de censure choisi parmi les personnes qui louent des loges fera +intervenir l'opinion publique dans l'administration de l'Opra-Buffa. Le +choix d'un acteur, la mise en scne d'un opra, auront-ils t approuvs +par la commission; je vois dans ses membres douze avocats chargs de +justifier aux yeux du public les mesures<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> adoptes. On dira qu'il y a de +la rpublique au fond de ma proposition. Je rponds qu'il y a longtemps +que ce systme est peu prs suivi dans un pays assurment bien assez +despotique, mais o rgne un got passionn pour la musique: Vienne en +Autriche<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a><a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV</h3> + +<p>DU MATERIEL DES THEATRES EN ITALIE</p> + + +<p>Il y a en Italie deux grands thtres: <i>la Scala</i> Milan et <i>San-Carlo</i> + Naples. Ils sont peu prs de mme taille, la Scala n'a que quelques +pieds de moins que San-Carlo; l'un et l'autre sont en fer--cheval. +Comme la premire condition pour avoir du plaisir en entendant de la +musique, est de ne pas songer au rle que l'on joue et la figure que +l'on fait, comme la seconde condition est d'tre parfaitement son +aise, c'est un trait de gnie que d'avoir divis les thtres d'Italie +en loges spares et absolument indpendantes. Les voyageurs hypocrites, +tels qu'Eustace et consorts, n'ont pas manqu de dire qu'il y avait des +motifs particuliers pour cet usage gnral d'tre cach au spectacle. +Ces mes sches n'taient pas faites pour comprendre qu'il faut du +recueillement pour sentir le charme de la musique. Une femme en Italie +est toujours dans sa loge avec cinq ou six personnes; c'est un salon +dans lequel elle reoit, et o ses amis se prsentent ds<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> qu'ils la +voient arriver avec son amant.</p> + +<p>Le thtre de la Scala peut contenir trois mille cinq cents spectateurs +placs fort leur aise; il a, autant que je puis m'en souvenir, deux +cent vingt loges<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>, o l'on<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span> peut tre trois sur le devant; mais, +except les jours de premire reprsentation, l'on n'y voit jamais que +deux personnes, le cavalier <i>servente</i> et la dame qu'il conduit; le +reste de la loge ou petit salon peut contenir neuf dix personnes, qui +se renouvellent toute la soire. On fait silence aux premires +reprsentations; et aux suivantes, seulement quand on arrive aux beaux +morceaux. Les gens qui veulent entendre tout l'opra vont chercher place +au parterre, qui est immense, garni d'excellentes banquettes dossier +et o l'on est fort son aise, et tellement son aise, que les +voyageurs anglais y comptent avec indignation vingt ou trente dormeurs +penchs sur deux banquettes. L'usage est de s'abonner. Il en cote +environ 50 centimes par soire pour entrer dans la salle et se placer au +parterre. Les loges sont des proprits particulires et se louent +part. Aujourd'hui une loge commode la Scala cote 60 louis par an; +elles cotaient 200 louis dans les temps prospres du royaume d'Italie. +La proprit d'une loge se vend de 18 25,000 francs, suivant le rang +o elle se trouve. Celles du second rang sont les plus commodes et les +plus chres.</p> + +<p>Le thtre de Saint-Charles Naples, a t renouvel avec magnificence +en 1817 par M. Barbaja. Les loges ont quatre<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> places sur le devant et +pas de rideaux; elles passent pour moins commodes que celles de la +Scala; l'absence des rideaux oblige les femmes beaucoup de toilette. +Sous le rapport de la socit, San-Carlo, n'ouvrant que trois fois par +semaine, ne peut pas servir de rendez-vous gnral de tous les soirs +pour tous les gens d'affaires, comme la Scala<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>; mais en revanche, on +y coute mieux la musique.</p> + +<p>Ces deux thtres passent pour tre minemment <i>di cartello</i> (mot mot, +<i>d'affiche</i>), c'est--dire qu'y avoir paru donne rang un chanteur.</p> + +<p>Le public de Rome a une grande opinion de ses lumires et beaucoup de +fatuit, ce qui n'empche pas les thtres d'tre petits, vilains, +incommodes et la plupart btis en bois: un seul est passable; c'est +qu'il a t construit du temps des Franais<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> Depuis la +restauration du pape, les chanteurs Rome sont presque toujours trs +faibles. Le cardinal Consalvi, homme d'esprit, et l'un des premiers +dilettanti d'Italie<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, a eu besoin d'une adresse infinie pour faire +consentir le feu pape l'ouverture des thtres. Pie VII disait avec +larmes: C'est le seul objet sur lequel le cardinal soit dans l'erreur. +Les thtres d'<i>Argentina</i>, d'<i>Alberti</i> et de <i>Tordinona</i> ne sont plus +considrs comme de cartello que pendant la saison du carnaval; mais ces +noms d'<i>Alberti</i> et d'<i>Argentina</i> sont clbres parce que, dans le +sicle de la gaiet (1760), quand les princes n'ayant pas peur de perdre +leurs places ne songeaient qu'aux plaisirs, c'est pour ces thtres +qu'ont t faits les chefs-d'œuvre des Pergolse, des Cimarosa<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a> et +des Paisiello.<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span></p> + +<p>Avant Rome, les chanteurs placent pour la rputation et pour le +<i>cartello</i> le thtre <i>della Fenice</i> (du Phnix) Venise. Ce thtre, +qui est peu prs de la grandeur de l'Odon, a une faade tout fait +originale et qui donne sur un grand canal; on y arrive et l'on en sort +en gondole, et toutes les gondoles tant de la mme couleur, c'est un +lieu fatal pour les jaloux. Ce thtre a t magnifique du temps du +gouvernement Saint-Marc, comme disent les Vnitiens. Napolon lui donna +encore quelques beaux jours; maintenant il tombe et se dgrade comme le +reste de Venise. Cette ville singulire et la plus gaie de l'Europe, ne +sera plus qu'un village malsain dans trente ans d'ici, moins que +l'Italie ne se rveille et ne se donne un seul roi, auquel cas je donne +ma voix Venise, ville imprenable, pour tre capitale.</p> + +<p>Les Vnitiens, les plus insouciants et les plus gais des hommes, et, +ce qu'il me semble, les plus philosophes, se vengent de leurs matres et +de leurs malheurs par d'excellentes pigrammes. J'ai connu des +moralistes qui s'indignent de leur gaiet; je rpondrais ces gens +moroses comme le valet bouffon de la <i>Camilla: Signor, la vita corta!</i> +Depuis que l'Italie a tout perdu par la chute de l'homme qui en<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> aurait +fait un <i>seul tat despotique</i>, les Vnitiens soutiennent la gloire de +leur thtre <i>della Fenice</i> force d'esprit et de gaiet. C'est l, ce +me semble, qu'est ne en 1819 la rputation de madame Fodor, qui +chantait dans l'<i>Elisabetta</i> de M. Caraffa. Les Vnitiens lui firent une +mdaille. En 1821, ils ont ressuscit la rputation de <i>Crivelli</i> dans +l'<i>Arminio</i> de Pavesi<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Il me semble que dans tous ces +enthousiasmes, il y a d'abord le dsir de prouver que l'on vit encore. A +Paris, c'est la politique qui fait la nouvelle du jour; Venise, c'est +la dernire satire de M. Buratti, le seul grand pote satirique que +l'Italie ait eu depuis bien des annes. Je vous conseille de lire +l'<i>Omo</i>, la <i>Streffeide</i>, l'<i>Elefanteide</i>; le triomphe du pote est la +peinture du physique grotesque de ses hros. Dans un pays o l'on ne +voit que deux ou trois mauvais journaux censurs, o les lire avec trop +d'attention passe pour signe de carbonarisme<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, et o l'on se meurt +de langueur, cela fait nouveaut. Vous sentez qu'une bien plus grande +nouveaut encore c'est l'arrive de la premire chanteuse qui doit +paratre <i>alla Fenice</i>, et du maestro qui vient pour<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> <i>crire</i> l'opra. +Voil pourquoi le suffrage de Venise vaut mieux en musique que celui de +Paris. A Paris, nous avons tous les plaisirs; il n'y en a qu'un en +Italie, l'amour d'abord et les Beaux-Arts qui sont une autre manire de +parler d'amour. Aprs la <i>Fenice</i> de Venise, vient le thtre de la cour + Turin. Il tient au palais du roi et donne sur la superbe place +<i>Castello</i>, l'une des plus singulires de l'Europe. On arrive au thtre +par des portiques; mais comme il est dans le palais du roi, il est +contre le respect d'y paratre l'hiver en manteau, il est contre le +respect d'y rire, il est contre le respect d'y applaudir avant que la +reine ait applaudi. La prsence de madame Pasta obligea, en 1821, le +chambellan de service faire afficher trois ou quatre fois ce beau +rglement. Ce thtre assez grand, mais o les soldats vous vexent +continuellement par leurs avertissements pour le <i>manque de respect</i>, +passe pour le quatrime d'Italie et est toujours de <i>cartello</i>. On y +joue le carnaval et quelquefois pendant le carme<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>.</p> + +<p>Florence, Bologne, Gnes, Sienne, ont aussi d'assez vilains petits +thtres, qui sont de <i>cartello</i> dans certaines saisons. Tantt c'est la +saison du carnaval qui est<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> la bonne, tantt c'est celle de l'automne. +Le magnifique thtre de Bergame est de <i>cartello</i> durant la foire. Il +en est de mme du thtre de Reggio pendant la foire du pays, et du beau +thtre neuf de Livourne pendant l't. Tout cela tait trs vrai il y a +dix ans, mais change peu peu. La plupart de ces thtres taient +protgs et soutenus par les souverains, quand ceux-ci avaient le loisir +de s'amuser. Aujourd'hui qu' la tte des prtres et de quelques nobles +ils entreprennent de faire marcher la majorit de leurs sujets dans un +sens qui n'est pas la mode, au lieu d'tre aims ils ont peur<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>, et +il n'y a plus d'argent pour la musique; au lieu de beaux opras, l'on +donne des pendaisons. A Milan, Turin, une grande partie de la +noblesse, prvoyant de mauvais jours, conomise beaucoup. En 1796, +Crmone, petite ville de Lombardie connue par un vers de Regnard,</p> + +<p class="c">Savez-vous bien, monsieur, que j'tais dans Crmone!</p> + +<p>la famille qui se croyait la plus noble envoyait deux cents louis la +<i>prima donna</i> le soir de son bnfice.<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p> + +<p>Les princes donnent bien encore quelque argent aux thtres, parce que +c'est l'usage, et qu'il faut faire tout ce qu'on faisait autrefois; mais +ils le donnent en rechignant et de mauvaise grce. L'empereur d'Autriche +accorde deux cent mille francs <i>la Scala</i>; le roi de Naples, trois +cent cinquante mille francs environ <i>San-Carlo</i>; le roi de Sardaigne +fait administrer conomiquement son thtre par l'un de ses chambellans. +Le seul souverain, je crois, qui donne volontiers de l'argent son +thtre italien, c'est S. M. le roi de Bavire. Si le respect le +permettait, je dirais que c'est un homme gai et heureux. Aussi, +quoiqu'il puisse faire bien peu de dpenses, a-t-il toujours +d'excellents chanteurs; c'est qu'il est poli et aimable avec eux. On +trouvait l'anne dernire Munich la charmante Schiassetti, Zuchelli +dont la voix de basse va l'me, et le dlicieux Ronconi, unique et +prcieux reste du beau sicle de la musique vocale, et, je ne crains pas +de le dire, homme de gnie parmi les chanteurs.</p> + +<p>Les <i>jeux</i> publics ont fait la splendeur des thtres de <i>la Scala</i> et +de <i>San-Carlo</i>. Dans des salles immenses attenant au thtre, il y avait +des tables de pharaon ou de trente et quarante. L'Italien tant +naturellement joueur, les banquiers fai<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>saient fort bien leurs affaires, +et versaient de grandes sommes la caisse du thtre<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>. Les jeux +taient surtout ncessaires <i>la Scala</i>, qui, dans un climat humide +l'hiver, est devenu le rendez-vous gnral de la socit. Un lieu bien +chauff et bien clair, o l'on est sr de trouver tout le monde tous +les soirs, est un tablissement fort commode. Le gouvernement autrichien +a supprim les <i>jeux</i> <i>la Scala</i>; la rvolution phmre de Naples a +ferm les jeux, et le roi Ferdinand ne les a pas rouverts. Ces deux +thtres vont tomber, et avec eux l'art musical. Ce fut cause des jeux +que Vigan put donner Milan (1805-1821) ses ballets admirables; +c'tait un art nouveau qui est mort avec ce grand homme<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>.</p> + +<p>Tous les thtres d'Italie font leur ouverture solennelle le 26 dcembre +de chaque anne. C'est le commencement de la sai<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>son du carnaval, +d'ordinaire la plus brillante. Depuis que la religion est rentre dans +tous ses droits, on ne chante plus durant l'Avent (temps saint avant +Nol, qui commence vers le 1<sup>er</sup> dcembre), de sorte que la privation +du premier besoin de la vie se joignant l'attente de la nouveaut, le +26 dcembre, la nouvelle de la rsurrection de Napolon n'empcherait +pas, je crois, de s'occuper uniquement de musique. Les femmes vont ce +jour-l au spectacle en grandissime toilette; et si le spectacle +russit, le lendemain les loges qui n'ont pas encore t loues +l'anne doublent de prix. C'est en vain que j'entreprendrais de donner +une ide de la folie de cette premire soire.</p> + +<p>En Italie, l'on joue de suite une trentaine de fois l'opra qui a +russi; c'est peu prs le nombre de fois que l'on peut entendre avec +plaisir un bon opra<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a>. On joue tous les jours except le vendredi, +jour de la mort du Sauveur, et except aussi, dans les pays soumis +l'Autriche, dix-sept anniversaires de jours de mort et de naissance des +trois derniers empereurs ou impratrices. Il est de rgle que le +<i>maestro</i> qui a crit l'opra dirige l'excution de sa musique au piano, +durant les<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> trois premires reprsentations; jugez de la corve lorsque +l'opra tombe! Il faut qu'un opra soit dtestable pour qu'il ne se +donne pas au moins trois fois; c'est le droit du maestro. Je voudrais +que cet usage s'tablt en France; il est raisonnable. J'ai vu plusieurs +opras ressusciter la troisime reprsentation. La cabale, sachant que +ses efforts sont inutiles, est beaucoup moins active la premire +reprsentation.</p> + +<p>Pour chaque saison, compose d'environ quatre-vingts cent +reprsentations, on donne communment trois opras, dont deux nouveaux, +et crits <i>a posta</i> (exprs) pour le thtre; et quatre ballets, savoir: +deux grands ballets tragiques, et deux ballets bouffes.</p> + +<p>Chaque ville en Italie a un thtre, et la plupart des thtres des +grandes villes telles que Turin, Gnes, Venise, Bologne, Milan, Naples, +Rome, Florence, Livourne, etc., ont pour constitution qu' de certaines +poques dtermines on y donne des opras nouveaux et composs exprs +pour ces thtres. C'est uniquement cause de cet usage que la musique +est encore un art <i>vivant</i> en Italie. Si le hasard ne l'avait pas +tabli, les pdants, force de louer les grands matres anciens, +auraient empch les nouveaux de paratre. Sans<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span> cet usage, la musique +serait en Italie aussi morte que la peinture. Le peintre talent y est +oblig de prier genoux pour qu'on l'emploie, tandis que pour le +musicien les rles sont changs; c'est le gros financier payant qui prie +l'artiste clbre de travailler pour le thtre dont il a l'entreprise. +Avoir de la musique nouvelle est devenu un objet de vanit municipale en +Italie, et des villes comme Saint-Cloud se font faire de la musique +nouvelle deux ou trois fois par an. Si Colbert avait fait tablir par +Louis XIV que tous les ans, le 26 dcembre, le 20 fvrier et le 25 aot +on donnerait une tragdie nouvelle aux <i>Franais</i>, l'art de la tragdie +vivrait encore en France. Forcs <i>d'tre</i>, les potes auraient t +forcs de voir qu'ils ne peuvent <i>tre avec succs</i> qu'en suivant les +progrs des lumires dans la nation.</p> + +<p>Si l'on veut en France, non pas former des compositeurs, ce n'est pas +commencer par le commencement, comme disait Diderot<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>, mais former +d'abord un public, il faut tablir que tous les ans, et <i>poques fixes +et immuables</i>, l'on donnera trois opras nouveaux Louvois, com<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>poss +exprs pour ce thtre. Le public aura le plaisir de juger. Rossini, +dit-on, va passer Paris en dcembre 1823, pour aller crire un opra +nouveau Londres; il serait beau de l'arrter au passage<a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>.</p> + +<p>Je donnerai un exemple des spectacles d'Italie. Je le prendrai dans un +voyageur connu. Le 1<sup>er</sup> fvrier 1818, le spectacle de <i>la Scala</i> +commenait sept heures, en t il commence neuf heures moins un +quart. Le 1<sup>er</sup> fvrier 1818, il tait compos du premier acte de la +<i>Gazza ladra</i>, qui dura de sept heures huit heures un quart; du ballet +de la <i>Vestale</i>, de Vigan, o jouaient M<sup>lle</sup> Pallerini et Molinari, +qui dura de huit heures et demie dix heures; du second acte de la +<i>Gazza ladra</i>, de dix heures un quart onze heures et un quart; et +enfin, de la <i>Calzolaja</i> (la cordonnire), petit ballet bouffe de +Vigan, que le public avait siffl le premier jour par dignit, mais +qu'il revoyait cependant avec dlices, parce qu'il y avait du nouveau. +(Le <i>neuf</i>, dans le genre comique, est toujours siffl le premier jour +par un public qui se respecte.) Ce petit ballet<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> terminait le spectacle, +qui finit entre minuit et une heure. Tous les huit jours on plaait un +pas nouveau dans le petit ballet.</p> + +<p>Pour chaque scne de l'opra, pour chaque scne du ballet, il y a <i>la +Scala</i> une dcoration nouvelle, et le nombre des scnes est toujours +fort considrable; car l'auteur compte pour le succs sur le plaisir que +les spectateurs auront voir des dcorations nouvelles et brillantes. +Jamais une dcoration (<i>scena</i>) ne sert pour deux pices: si l'opra ou +le ballet tombe, la dcoration, qui souvent est admirable et que l'on +n'a vue qu'une seule fois, n'en est pas moins impitoyablement +barbouille le lendemain; car l'on se sert longtemps des mmes toiles. +Ces dcorations sont peintes la colle. Elles sont faites dans un +systme absolument diffrent des dcorations que l'on excute Paris en +1823. A Paris, tout papillote, tout est plein de petits dtails +spirituels et soigneusement travaills. A Milan, au contraire, tout est +sacrifi la masse et l'effet. C'est le gnie de David appliqu aux +dcorations. Il arrive de l que mme les aspects les plus gais prennent +quelque chose d'imposant qui frappe et produit la sensation du beau. +Qu'on se figure la magnificence des palais, des intrieurs d'glises, +des<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> scnes de montagnes, etc. Mais rien de semblable n'existant hors +d'Italie, il est impossible de dcrire ces dcorations (<i>scne</i>) par des +paroles. Tout au plus pourrais-je dire que les vues des cathdrales de +Cantorbry et de Chartres au Diorama, ou, Londres, les panoramas +sublimes de Berne et de Lausanne, par M. Baker, m'ont rappel la +perfection des dcorations de <i>la Scala</i> par MM. Perego, Sanquirico et +Tranquillo, avec cette diffrence toutefois que les panoramas et +dioramas ne prtendent qu'au mrite de portraits fidles, tandis que les +dcorations sont des portraits de lieux clbres, ennoblis par les +traits les plus hardis du <i>beau idal</i>. Les voyageurs qui ont admir ces +chefs-d'œuvre de l'art, je pourrais dire qui en ont <i>senti le pouvoir</i>, +car ces <i>scne</i> doublent l'efficacit de la musique et des ballets, ces +voyageurs, dis-je, auront peine croire qu'on ne les paie que quatre +cents francs pice aux grands peintres Perego, Sanquirico et +Tranquillo<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a>. Il est vrai que l'administration de <i>la Scala</i> fait +faire cent<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> vingt ou cent quarante dcorations nouvelles chaque anne. +Que dire de ces chefs-d'œuvre qui les a vus? et, ce qui est bien +autrement difficile, comment en parler qui ne les a pas vus, sans +s'exposer au reproche d'exagration? Ces dcorations sont, comme les +ballets de Vigan, l'ternel cueil de qui raconte des voyages en +Italie. Il y a cette diffrence que, pour les dcorations de <i>la Scala</i>, +Perego tant mort, Sanquirick l'a dignement remplac, et Tranquillo, +lve de Sanquirick<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, gale son matre, tandis que Vigan a emport +son secret dans la tombe.<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV</h3> + +<p class="head">DE SAN-CARLO ET DE L'TAT MORAL DE NAPLES,<br />PATRIE DE LA MUSIQUE</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">es</span> +personnes qui ont voyag en Italie, et dont l'me, s'levant +au-dessus de l'<i>utile</i> et du <i>commode</i>, peut goter le <i>beau</i>, me +demandent compte de ma prfrence continue pour <i>la Scala</i>, que je cite +avant <i>San-Carlo</i>; rien de plus injuste en apparence; Naples est le lieu +natal des beaux chants. Milan est dj gt par le voisinage des ides +prtendues raisonnables du Nord<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>. Les trente premiers<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> compositeurs +du monde sont ns dans le voisinage du Vsuve, tandis que pas un seul +peut-tre n'a paru en Lombardie. L'orchestre de San-Carlo est fort +suprieur celui de la Scala qui suit en musique exactement le mme +principe qui donne un si brillant coloris aux tableaux de l'cole +franaise actuelle. A force d'avoir peur du <i>ridicule</i>, cet orchestre +finit par ne rien marquer; c'est comme nos mdecins qui laissent mourir +leurs malades sans secours, de peur de paratre des <i>Sangrado</i>.</p> + +<p>De peur de n'tre pas <i>doux</i> et <i>harmonieux</i>, c'est--dire, dans le +fond, par la crainte du <i>ridicule</i> qui, chez les peuples +<i>ultra-civiliss</i>, s'attache facilement toute nergie et toute +<i>originalit</i>, les coloristes franais ont fini par peindre tout en +gris, mme la plus belle verdure. De mme, la Scala, l'orchestre se +croirait perdu s'il sortait du <i>piano</i>. C'est absolument le dfaut +contraire celui de l'orchestre de Louvois, qui met son orgueil tre +toujours <i>fort</i> et se moquer des chanteurs: l'orchestre de <i>la Scala</i> +est leur trs humble serviteur.</p> + +<p>Jusqu'ici, tout est en faveur de Naples;<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> mais la monarchie absolue de +la maison d'Autriche est une monarchie oligarchique, c'est--dire +raisonnable, conomique, calculante. Les grands seigneurs autrichiens +aiment la musique et s'y connaissent. Les princes autrichiens ont de la +bont et de la science dans le caractre; ils se gardent de rien faire +sans consulter longuement un conseil de vieillards, la vrit sans +gnie, mais fort prudents. Le despotisme de Naples l'gard de +San-Carlo et de M. Barbaja, a t au contraire le favoritisme le plus +plaisant, accompagn de toutes ses absurdits. A Naples, sous M. +Barbaja, il est arriv que San-Carlo est rest quelquefois une semaine +sans ouvrir. Au lieu d'un grand ballet et d'un opra en deux actes, le +Barbaja en est venu, pour ne pas fatiguer la voix chanceuse de M<sup>lle</sup> +Colbrand, ne plus donner qu'un acte d'opra et un ballet. Des +trangers sont arrivs Naples, y ont fait un sjour de trois mois et +n'ont jamais pu voir le second acte de la <i>Medea</i> ou de la <i>Cora</i>. Je +m'en serais facilement consol, mais ces trangers taient Allemands et +tenaient la musique de Mayer. D'ailleurs la <i>Mde</i> et la <i>Cora</i> +taient la mode. Pendant deux mois l'on donnait toujours le premier +acte de la <i>Medea</i>; pendant deux autres mois, toujours le second; +<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span>suivant le degr de dcadence de M<sup>lle</sup> Colbrand.</p> + +<p>Naples en est venu (chose horrible dire!) avoir des journes sans +spectacle musical. Cela n'et rien t en 1785, avant la dclaration de +guerre du tiers-tat contre l'aristocratie; cinquante salons aimables +vous eussent t ouverts; mais voici le petit changement qui est arriv: +les haines sont tellement envenimes depuis les massacres de la reine +Caroline et de l'amiral Nelson, que les premires conventions qu'on fait + Naples <i>entre amants</i>, c'est de ne pas parler politique; lorsqu'un des +deux s'avise: d'ouvrir la bouche sur ce qui, entre hommes et lorsqu'il +n'y a pas de figure suspecte, fait la seule conversation intressante au +monde, c'est un signe vident qu'il veut rompre. Ayant connu en Russie +le jeune R..., j'tais reu avec bont dans la charmante famille du +marquis N....., qui se compose de deux fils et d'une fille. Le fils an +est carbonaro, l'autre dvou au gouvernement actuel; le pre est de +l'ancien parti du roi Murat et des innovations franaises; la mre est +du parti dvot, et la fille est passionne pour les carbonari modrs +qui veulent la constitution de France avec les Chambres; je suppose +qu'un homme qu'elle aime est exil Londres. Il arrive de l que dans<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> +cette famille trs bien leve, et trs unie d'ailleurs, un silence de +mort rgne presque toujours table, ou bien l'on en est rduit parler +de la pluie et du beau temps, de la dernire ruption du Vsuve ou de la +neuvaine de saint Janvier. Remarquez que le thtre mme et Rossini sont +devenus des affaires de parti, sur lesquelles il faut observer le +silence pour ne pas se mettre en colre; et la violence qu'on se fait +Naples est mille fois plus pnible que dans nos climats raisonnables. +Bel opra que le <i>Mos!</i> dit le fils cadet, partisan du roi.—Oui, +ajoute l'an, et joliment chant! hier soir la Colbrand ne chantait +faux (non calava) que d'un demi-ton seulement. L-dessus silence +complet. Mal parler de la Colbrand, c'est mal parler du roi, et les deux +frres sont convenus de ne pas se brouiller. Tout a t supprim par la +rvolution, me disait le fils an, carbonaro, jusqu'au plaisir de faire +l'amour. Ces maudits Franais nous ont apport leur vanit et leurs +mœurs rgles; toutes nos jeunes femmes font bon mnage. Aprs cela +tonnez-vous que nous autres malheureux jeunes gens, nous voulions, pour +nous distraire, avoir au moins une Chambre des communes et des +discussions orageuses, surtout ayant d'aussi bons acteurs que Poerio, +Dra<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>gonetti, etc.<a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>. Une reste absolument Naples que les ballets, +les premiers du monde aprs Paris et la rive de Mergelina. Je rapporte +avec conscience les paroles de mon ami napolitain. Il n'y a rien de +commun entre les ballets de Naples, dignes de M. Gardel, et les ballets +de Vigan, invention nouvelle et romantique qui a t siffle +San-Carlo. Les dcorations ou le plaisir des yeux sont vingt fois mieux + Naples qu' Paris; mais comme le malheur veut qu'on passe Milan pour +arriver Naples, les dcorations de San-Carlo semblent communes et +souvent choquantes.</p> + +<p>J'espre encore quelque chose pour la musique, des Calabres, des +provinces de l'Est, de Tarente et en gnral de tout ce qui est au del +de Naples. Ma raison est assez difficile dire, car elle choque la +fois le sens commun et la dcence<a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>. Es<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span>sayons toutefois. Les arts +chez un peuple sont le rsultat de son tat physique et de sa +civilisation tout entire, c'est--dire de <i>plusieurs centaines</i> +d'habitudes. Or, depuis un sicle, la musique vivait et s'levait +jusqu'au ciel dans la belle Parthnope, lorsque les Franais sont venus +tracasser la ville de Naples, y apporter des mœurs, des livres, des +ides librales, et surtout opprimer les amours; mais les mœurs, des +contres fort tendues situes au del de Naples, n'ont point chang. +Toujours, dans les familles, le frre an se fait prtre, marie l'un +des cadets pour continuer la maison, et vit fort bien avec sa +belle-sœur. Les uniques plaisirs de la famille, qui vit fort unie, sont +de faire de la musique. Mais savez-vous quelle est leur crainte au +milieu de cette douce petite vie? c'est que quelque mchant voisin ne +les regarde de mauvais œil.</p> + +<p>La <i>jettatura</i> (prononcez <i>i--tatoura</i>) est le croquemitaine du royaume +de Naples. Si vous avez une <i>jettatura</i>, tout dprit chez vous. Pour +prvenir la <i>jettatura</i>, chacun des membres de la famille porte une +douzaine de reliques et d'<i>agnus Dei</i>, et tous les hommes ont une +<i>corne</i> de corail leur chane de montre; plusieurs portent<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> pendue au +cou, comme le portrait d'une matresse, une corne de huit dix pouces +de longueur, que l'on cache plus ou moins bien dans les plis du gilet. +Lorsque je revins de Palerme Naples, comme les grandes cornes sont +fort bon march Palerme, l'on me chargea de douze ou quinze cornes de +bœuf, de trois pieds de long, que j'apportai Naples, o on les fit +curieusement monter en or, et o je les vis bientt aprs figurer dans +les chambres coucher et dans les salons. En revenant de Palerme +Naples, notre <i>speronara</i> eut un fort gros temps. Pour ne pas penser au +mal de mer, je chantais; les patrons se mirent jurer, dire que je +tentais Dieu, et murmurer entre eux que je pourrais bien tre une +<i>jetattura</i><a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a>. Je leur fis observer le grand nombre de cornes que +j'avais avec moi, et ils se calmrent; pour cimenter la rconciliation, +je me rapprochai d'une petite sainte Rosalie, devant laquelle brlait un +cierge, et je priai sainte Rosalie d'envoyer l'enseignement mutuel en +Sicile; elle me rpondit qu'elle y songerait dans trois sicles.</p> + +<p>C'est dans les Calabres et au milieu de toute cette manire d'tre +qu'ont paru les Paisiello, les Pergolse, les Cimarosa et cent autres. +Certainement, des matelots am<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>ricains ne m'auraient pas pris pour une +<i>jettatura</i>; mais qu'a produit en fait d'arts la raisonnable Amrique? +Un crivain moderne, l'aimable Vauvenargues, ce me semble, a dit: Le +sublime est le son d'une grande me. On peut dire avec plus de vrit: +Les arts sont le produit de toute la civilisation d'un peuple et de +toutes ses habitudes, mme les plus baroques ou les plus ridicules. +Ainsi, la doctrine du purgatoire proccupant toutes les ttes en Italie, +vers l'an 1300, tout le monde voulut btir une chapelle, tout le monde +voulut y placer le tableau de son saint patron, pour en tre protg en +cas d'entre au purgatoire; et c'est incontestablement une ide aussi +baroque que nous devons Raphal et le Corrge.</p> + +<p>De mme, la tyrannie et l'espionnage de Come le Grand Florence, des +Farnse Parme, etc., empchant le plaisir de la conversation en +Italie, la solitude a t cre; et la solitude ne peut exister +longtemps sous ce beau climat sans amour. L'amour y est sombre, jaloux, +passionn; en un mot le vritable amour<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>. Cet amour-<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>l trouvant la +musique l'glise vers l'an 1500 (les prtres s'emparent de tous les +sens en ce pays-l, pour effrayer l'me des pcheurs et les porter +faire des largesses l'glise)<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a>, y vit le moyen, et le moyen +unique, le seul qui existe au monde, d'exprimer toutes les nuances +fugitives de son bonheur ou de son dsespoir.</p> + +<p>L'antique <i>miserere</i> du Vatican, compos par Allegri vers l'an 1400, a +galement produit, je n'en fais aucun doute, le duetto si mondain:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Io ti lascio perch uniti,</span><br /> +</p> + +<p>du premier acte du <i>Matrimonio segreto</i>, et l'air sublime de <i>Romeo</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ombra adorata, aspetta.</span><br /> +</p> + +<p>Voici une anecdote vraie, et que l'on peut lire conte fort au long dans +de vieux manuscrits poudreux, conservs Bologne, et qu'il n'est pas +facile d'approcher<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>. En 1273, Bonifazio Jeremei, qui tenait une<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> +famille <i>guelfe</i> jusqu' la fureur, se prit de passion pour Isnelda, +fille du clbre Orlando Lambertazzi, l'un des chefs du parti gibelin; +les plaisanteries que faisaient les jeunes gens du parti guelfe sur la +beaut clbre d'Isnelda, avaient sans doute contribu la faire aimer +de Jeremei. Ils se virent dans un couvent, malgr la haine de parti qui +divisait leurs familles; obligs de ne pas mme se regarder, lorsque +dans les ftes de la religion, ils se rencontraient l'glise, leur +passion n'en devint que plus vive. Enfin, Isnelda consentit recevoir +son amant dans sa chambre. Un des espions placs tous les soirs par ses +frres autour de leur palais, vint les avertir qu'un homme jeune, et +apparemment bien arm, venait d'y entrer. Les Lambertazzi pntrent de +force dans la chambre de leur sœur; et, tandis qu'elle se sauve, l'un +d'eux frappe Bonifazio dans la poitrine, avec un de ces poignards +empoisonns dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Italie. +Prcisment la mme poque, le <i>Vieux de la Montagne</i>, si redout des +princes d'Occident, armait avec ces sortes de poignards les jeunes +fanatiques, depuis si clbres sous le nom d'<i>assassins</i>. Bonifazio +tombe sur le coup; les Lambertazzi le transportent dans une cour dserte +de leur palais, et le cachent sous des d<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span>combres. Ils se retiraient +peine, qu'Isnelda, suivant les traces de sang travers les divers +degrs et les passages secrets du palais de son pre, arrive enfin la +cour dserte et remplie de hautes herbes o l'on avait cach le corps de +son amant; un reste de vie semblait l'animer encore. Une tradition +populaire assurait que s'il se trouvait quelqu'un d'assez dvou pour +faire le sacrifice de sa propre vie, on pouvait, en suant une plaie +faite par les poignards empoisonns de l'Orient, sauver le bless. +Isnelda connaissait les poignards de ses frres, elle se jette sur la +poitrine de son amant, elle y puise un sang empoisonn; mais elle y +trouve la mort sans parvenir le rappeler la vie. Au bout de quelques +heures, lorsque ses femmes inquites de son absence arrivrent auprs +d'elle, elles la trouvrent tendue sans vie auprs du cadavre de celui +qu'elle avait aim.</p> + +<p>Voil l'amour qui est digne d'inspirer les beaux-arts.</p> + +<p>Naples, compare Milan et indpendamment du climat, n'a pour soi que +l'admirable Casaciello<a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>, et sa manire de jouer un ancien opra de +Paisiello, le seul<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> avec la <i>Nina</i>, je crois, qui vive encore +aujourd'hui. Si vous n'avez jamais ri de votre vie, dirais-je ce gros +<i>squire</i> anglais qui se perd en raisonnements sur l'utilit des Socits +bibliques ou sur l'immoralit des Franais, allez Naples voir Casacia +dans la <i>Scuffiara o sia la Modista raggiratrice</i>.</p> + +<p>Plusieurs causes contribuent augmenter la disposition naturelle de +l'Italien pour la musique. Comment lire, dans un pays o la police +intercepte les trois quarts des livres, et note ensuite sur un livre +rouge, les imprudents qui lisent l'autre quart? On ne lit donc pas en +Italie; toute vritable discussion est prohibe; et un livre, force de +dshabitude, est devenu pour les jeunes gens une corve dont la seule +apparition fait frmir. Or, un livre, le plus mauvais pamphlet, distrait +l'homme de ses penses, et essuie, pour ainsi dire, goutte goutte la +sensibilit mesure qu'elle est produite par les vnements de la vie, +et avant qu'elle forme le torrent des passions. La sensibilit dtruite +par les distractions n'a le temps de s'exagrer le prix de rien.</p> + +<p>Par l'absence force de toute lecture, dans un pays cras sous la +double tyrannie des prtres et des gouvernements, et pav d'espions, le +pauvre jeune homme n'a<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span> pour distraction que sa voix et son mauvais +clavecin; il est forc de penser beaucoup aux impressions de son me; +c'est la seule nouveaut qui soit sa disposition.</p> + +<p>Ce jeune Italien, force de regarder ses sentiments dans tous les sens, +observe et surtout sent des nuances qui lui auraient chapp si, comme +l'Anglais, il et trouv sur sa table pour se distraire une page de +<i>Quentin Durward</i>, ou un article du <i>Morning-Chronicle</i>; car il s'en +faut bien qu'il soit toujours agrable au premier abord de songer aux +sentiments qui nous agitent. On centuple ses peines en les analysant et +l'on diminue son bonheur. Mais Naples, je ne vois exactement qu'une +distraction non prohibe aux passions que le climat met dans les cœurs; +c'est la musique, et encore cette distraction n'est-elle qu'une autre +expression de ces mmes passions, et tend-elle augmenter leur +poignante nergie.<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI</h3> + +<p class="head">DES GENS DU NORD, PAR RAPPORT A LA MUSIQUE</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">a</span> prudence tue la musique; plus il y aura de passion chez un peuple, +moins il y aura de rflexion et de raison habituelles, plus on y aimera +la musique.</p> + +<p>Le Franais est lger et vif, mais il est fort occup; toutes les +carrires sont ouvertes son ambition; d'ailleurs l'homme le plus riche +joue la rente. Le Franais a la gloire des armes comme celle des +lettres; le nom de Marengo est aussi clbre en Europe que celui de +Voltaire; dans le monde, c'est--dire ds qu'on est trois personnes, il +songe sa vanit, soit pour lui prparer des triomphes, soit pour lui +viter des malheurs. Il passe son temps le plus srieusement du monde +songer au succs probable d'un calembour, et la rflexion et la prudence +ne l'abandonnent jamais. Mme dans sa gaiet la plus folle, jamais il ne +se livre entirement et tte baisse aux entranements du moment et au +risque<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> de tout ce qui en peut arriver. Il est fort aimable dans la +socit, mais la <i>socit</i> est devenue pour lui la premire des +affaires<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>. C'est le peuple le plus spirituel, le plus agrable et +jusqu'ici le moins musical de l'univers.</p> + +<p>L'Italien, plein de passions, l'Allemand toujours entran par son +imagination vagabonde et qui se <i>passionne force d'imaginer</i>, sont au +contraire des peuples fabriqus exprs pour les illusions que fait +natre un duetto de Rossini ou un air charmant de Paisiello. Il y a +cette diffrence dans leur musique, que le froid ayant donn des organes +plus grossiers l'Allemand, sa musique sera plus bruyante. Le mme +froid qui glace les forts de la Germanie et l'absence du vin l'ayant +priv de voix, et son gouvernement paternellement fodal lui ayant fait +contracter l'habitude d'une patience sans bornes, c'est aux instruments +qu'il demande des motions<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a>. L'Italien croit en Dieu quand<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> il a +peur, et il songe toujours tromper parce qu'il se trouve opprim toute +sa vie par les tyrannies les plus minutieuses et les plus implacables. +L'Allemand, au contraire, ne trompe jamais et croit tout; et plus il +raisonne, plus il croit. M. de G**n, le premier jurisconsulte de +l'Allemagne, a vu des revenants dans son chteau. L'Allemand a hrit +des Germains de Tacite une bonne foi incroyable; ainsi tout Allemand, +avant d'pouser sa femme, lui fait la cour trois ou quatre ans de suite +<i>d'une manire publique</i>. En France, il n'y aurait jamais de mariages; +il est rare qu'ils manquent en Allemagne. Une fille des hautes classes +boude son amant et le gronde srieusement si elle le surprend ne pas +croire aux <i>Balles magiques</i> du <i>Freyschtz</i><a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>, M. le comte de W***, +jeune diplomate fort distingu et trs bel homme, racontait devant moi +que lui et ses frres, l'ge de dix-sept ans, ne manquaient pas tous +les ans, de jener la nuit du 9 novembre, et d'aller le lendemain dans +une certaine valle du Hartz pour y fondre des balles magiques, la tte +couronne de lierre, et avec les crmonies voulues par la tradition. +Ils taient ensuite tout ton<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span>ns quand, tirant six cents pas de +distance, sur un sanglier dans la fort de Nordheim, ils manquaient leur +coup. Et cependant, ajoutait en riant l'aimable comte de W***, je ne +suis pas plus sot qu'un autre.</p> + +<p>L'Anglais est attrist par sa bible; ses vques et ses lords lui +dfendent, depuis Locke, de s'occuper de logique. Ds qu'on lui parle de +quelque dcouverte intressante, de quelque thorie sublime, il vous +rpond: A quoi cela me servira-t-il <i>aujourd'hui</i>? Il lui faut une +utilit <i>pratique</i> et <i>dans la journe</i>. Comprims par la ncessit de +travailler incessamment pour ne pas <i>mourir de faim et manquer +d'habits</i>, les gens de la classe o l'on a de l'esprit n'ont pas une +minute donner aux arts; voil de grands dsavantages. Les jeunes gens +d'Italie et d'Allemagne, au contraire, passent toute leur jeunesse +faire l'amour, et mme ceux qui travaillent le plus sont peu gns, si +l'on compare leurs lgres occupations qui ne s'tendent jamais au del +de l'avant-dner, au dur et barbare labeur qui, grce l'aristocratie +et M. Pitt, pse sur les pauvres Anglais pendant douze heures de la +journe<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>. Mais l'Anglais est<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> souverainement timide; c'est de cette +triste qualit, fille de l'aristocratie et du puritanisme, que je vois +natre en grande partie son amour pour la musique. La crainte de +s'exposer au ridicule (<i>to expose oneself</i>) fait qu'un jeune Anglais ne +parle jamais de ses motions. Cette discrtion, commande par un +amour-propre bien entendu, tourne au profit de la musique; il la prend +pour confidente et souvent pour expression de ses sentiments les plus +intimes.</p> + +<p>Il suffit de voir le <i>Beggars opra</i> ou d'entendre chanter miss Stephens +ou le clbre Thomas Moore, pour reconnatre que l'Anglais a en soi une +veine trs considrable de sensibilit et d'amour pour la musique. Cette +disposition est, ce me semble, plus marque en cosse; c'est que +l'cossais a bien plus d'imagination; c'est qu'il y a dans ce pays la +longue inaction des soires d'hiver.</p> + +<p>Nous voici de retour au loisir forc de<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> la pauvre Italie; toujours pour +la musique il faut <i>loisir forc, occup par l'imagination</i>. En arrivant +en cosse pour la premire fois, je dbarquai Inverness; le hasard mit + l'instant sous mes yeux les crmonies funbres du peuple des +Highlands, et les gmissements des vieilles femmes runies alentour</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">De ce peu de terre que le souffle cleste</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Vient de cesser d'animer<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Je me dis: ce peuple-ci doit tre musicien. Le lendemain, en parcourant +les villages, j'entendis la musique sourdre de toutes parts; ce n'tait +pas, certes, de la musique italienne, c'tait bien mieux en cosse; +c'tait une musique ne dans le pays et originale. Je ne doute pas que +si l'cosse, au lieu d'tre pauvre, se ft trouve un pays riche; que si +le hasard et fait d'dimbourg, comme de Ptersbourg, la rsidence d'un +roi puissant et le lieu de runion d'une noblesse <i>dsœuvre</i> et +opulente, la source naturelle de musique qui se fait jour entre les +rochers mousseux de la vieille Caldonie, n'et t recueillie, +purifie, porte jusqu' l'idal, et que l'on n'et dit un jour <i>la<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> +musique cossaise</i> comme l'on dit aujourd'hui <i>la musique allemande</i>. Le +pays qui a produit les sombres et attachantes images d'Ossian, et des +<i>Tales of my Landlord</i>, le pays qui s'enorgueillit de Robert Burns, peut +incontestablement donner l'Europe un Haydn ou un Mozart. Burns tait +plus d' moiti musicien. Mais suivez un instant l'histoire de la +jeunesse de Haydn, et voyez Burns mourir de misre et de l'eau-de-vie +qu'il prenait pour oublier sa misre. Si Haydn n'et pas rencontr ds +son enfance trois ou quatre protecteurs riches et une institution +puissante (la pension des enfants de chœur de la cathdrale de +Saint-tienne), le plus grand harmoniste de l'Allemagne et t un +mdiocre charron Rohran en Hongrie. Le prince Esterhazy entend Haydn +et le prend dans son orchestre; c'est qu'un prince hongrois est un bien +autre homme qu'un gros pair raisonnable des environs de Londres. Suivez +les rapports du prince Esterhazy avec Haydn<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>, et rien ne vous +tonnera plus dans la diffrence des destines de Haydn et de Burns, pas +mme la fastueuse statue que l'on vient d'lever Burns.</p> + +<p>Voici dj vingt ans qu'un vernis<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> de la plus sale hypocrisie s'tend +comme une sorte de lpre sur les mœurs des deux peuples les plus +civiliss du monde. Parmi nous, depuis le sous-prfet jusqu'au ministre, +chacun, tout en se croyant oblig jouer la comdie pour les +subalternes, se moque des jongleries de ses suprieurs<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>. Un homme +qui a une pension de mille cus, n'admire la lithographie du coin +qu'autant que l'auteur pense bien. Ainsi, s'il ne donne pas un <i>faux +vote</i> dans le plus futile des beaux-arts, la premire puration, l'ami +de la maison, qui fait de petits rapports sans orthographe sur l'esprit +public, lui fera supprimer sa pension. Voil une <i>convenance</i> de plus, +celle de l'hypocrisie qui vient contribuer chasser de France le +naturel et la gaiet. Quant l'Angleterre, je vais transcrire une +phrase de son plus grand pote:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">The cant which is the crying sin of this double-dealing</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">and false-speaking time of selfish spoilers<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p> + +<p>L'hypocrisie franaise a dj tu la peinture; pourra-t-elle enlacer la +musique dans ses replis tortueux?</p> + +<p>Il n'y a rien de volontaire dans l'hypocrisie de l'Italien. Le pril est +si voisin que l'hypocrisie, n'tant plus que de la prudence, n'est +presque pas avilissante.</p> + +<p>Je demande au lecteur la permission de lui prsenter ici comme excuse et +correctif des <i>exagrations</i> dont je me suis rendu coupable dans cet +ouvrage, une lettre de mademoiselle de Lespinasse qui ne se trouve pas +dans la correspondance de cette femme clbre, imprime il y a quelques +annes:</p> + + + +<h3>APOLOGIE</h3> + +<p class="head sml">DE CE QUE MES AMIS APPELLENT MES EXAGRATIONS, MES ENTHOUSIASMES, MES +CONTRADICTIONS, MES DISPARATES, MES ETC., ETC., ETC.</p> + +<p class="r">Mardi 31 janvier 1775.</p> + +<p>H bien! voil donc encore un pige que vous me tendez! Vous me dites +hier avec bont: Vous allez demain la <i>Fausse-Magie</i>; j'exige de votre +amiti de me mander ce que vous en aurez pens. Mais vous savez bien, +rpondis-je, que je ne pense pas et que je ne juge jamais. N'importe, +dites-vous; j'aime vos impressions, d'abord parce qu'elles sont vraies,<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> +et puis parce qu'elles sont <i>outres</i>, et que j'ai du plaisir les +combattre. Cette observation que vous croyez si bien fonde devrait donc +m'arrter; je devrais aprs cela <i>me faire</i> un avis bien modr, bien +raisonnable: il manquerait sans doute de got et de la connaissance des +choses dont je parlerais; mais au moins, je ne rvolterais pas les gens +d'esprit, parce qu'ils sont indulgents, et les sots m'estimeraient parce +qu'ils aiment les <i>gobe-mouches</i>. Cela les laisse leur place, au lieu +que les impressions vives, les mouvements de l'me, les blessent, les +inquitent sans les clairer ni les chauffer jamais. Je vais donc me +laisser aller: je n'aurai gard ni aux sots, ni aux gens d'esprit; je ne +craindrai pas mme votre jugement, je m'y livre. Je serai sotte o +absurde, tout ce qu'il vous plaira; je serai moi.</p> + +<p>J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir cette rptition, et je +dfie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu tort. J'ai admir +le talent de Grtry; j'ai dit vingt fois avec transport: Jamais on n'a +eu plus d'esprit, jamais on n'a mis tant de dlicatesse, de finesse et +de got dans la musique; elle a le piquant, la grce de la conversation +d'un homme d'esprit, qui attacherait toujours sans fatiguer jamais, qui +ne mettrait que le degr de<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> chaleur et de force convenable au sujet +qu'il traite, et qui paratrait d'autant plus riche, qu'il ne sortirait +jamais de la mesure que lui prescrirait le got. Enfin, disais-je, si +l'auteur de cette musique m'tait inconnu, je ferais l'impossible pour +faire connaissance avec lui ds aujourd'hui. J'ai t toujours anime, +toujours soutenue par le plaisir; l'orchestre me semblait parler, et je +m'criais sans cesse: <i>Oh! que cela est ravissant!</i> Oui, je le rpte, +il est ravissant de passer deux heures avec des sensations douces, +vraies et toujours varies. Le pome m'a paru charmant; il me semble que +le pote n'a t occup, d'un bout l'autre, qu' faire valoir le +musicien. Les airs sont distribus avec beaucoup d'intelligence et de +got; il a trouv le moyen de rendre les vieillards aussi comiques, +aussi piquants que ceux de Molire. Grtry a fait de cette scne un duo +qui en rend le comique et la gaiet d'une manire aussi anime +qu'originale. Enfin, que vous dirai-je? J'ai t ravie, charme, et je +ne sais qu'aimer et louer, et point critiquer ce qui m'a autant fait de +plaisir.</p> + +<p>Je vous vois, je vous entends, et vous esprez que je vais mettre +Grtry au-dessus de Gluck, parce que l'impression du moment, ft-elle +plus faible, doit effacer celle qui est loigne. H bien! il n'en sera<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span> +rien, et je vous ferai remarquer que si je suis exagre, je ne suis +point exclusive; et savez-vous pourquoi? c'est que c'est mon me qui +loue, c'est que je hais le dnigrement, et que d'ailleurs je suis assez +heureuse pour aimer la folie les choses qui paraissent le plus +opposes; si bien donc que j'aime, que je chris le talent de M. Grtry, +et j'estime et admire celui de M. Gluck. Mais comme je n'ai ni les +lumires, ni les connaissances, ni la sottise ncessaires pour assigner +des places et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer +lequel vaut le mieux, ni mme de comparer ce qui ne parat pas devoir se +rapprocher. Je ne sais quelle distance la nature les a mis l'un de +l'autre; mais je sais qu' talent gal, ils auront d en faire un emploi +diffrent, puisque le genre de l'opra-comique n'est pas celui de la +tragdie. L'impression que j'ai reue de la musique d'<i>Orphe</i>, ne +ressemble en rien ce que j'ai prouv ce matin. Elle a t si +profonde, si dchirante, qu'il m'tait absolument impossible de parler +de ce que je sentais: j'prouvais le trouble d'une passion, j'avais +besoin de me recueillir; et ceux qui n'auraient pas partag ce que je +sentais auraient pu croire que j'tais stupide. Cette musique tait +tellement analogue mon me, ma disposition, que<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span> vingt fois je suis +venue me renfermer chez moi pour jouir encore de l'impression que +j'avais reue; en un mot, cette musique, ces accents attachaient du +charme la douleur, et je me sentais poursuivie par ces sons dchirants +et sensibles, <i>j'ai perdu mon Eurydice</i>. Et comment voudriez-vous aprs +cela que je pusse y comparer la <i>Fausse Magie</i>? Comment pouvoir comparer +ce qui ne fait que plaire et attacher, ce qui remplit l'me, ce qui +la pntre, ce qui la bouleverse? comment comparer l'esprit la +passion? Comment comparer un plaisir vif et anim cette mlancolie +douce, qui fait presque de la douleur une jouissance? Oh! non, je ne +compare rien, et je jouis de tout. Et vous appelez cela des +contradictions dans mes gots, des disparates dans mes opinions. Eh +bien! soit; je ne serai pas consquente comme la raison; mais j'aurai +tout le plaisir de la sensibilit, et de tous les genres de sensibilit. +Analysons moins et jouissons davantage; ne portons pas l'esprit de +critique aux choses d'agrment et de pur amusement; soyons au moins +indulgents pour ce qui vient de nous faire plaisir, et notre got n'en +sera ni moins bon ni moins juste.</p> + +<p>J'aimerai donc ce qui me parat le plus distant, le plus contraire +mme; j'aimerai le paisible, le doux Gessner, il portera le<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> calme dans +mon me; et j'aimerai, j'admirerai, je serai genoux devant <i>Clarisse</i>, +que je regarde comme une des plus belles, des plus grandes et des plus +fortes productions de l'esprit humain; je serai ravie, exalte par tous +les genres de beaut dont cet ouvrage est plein. La vrit, la +simplicit de ce roman me font assez d'illusion pour me persuader que +j'ai vcu avec tous les <i>Harlowes</i>. Ils animeront toutes les passions +dont mon me est susceptible; et, en admirant <i>Clarisse</i>, je ne +ddaignerai point <i>Marianne</i>; j'y trouverai, sinon la vrit des +passions, du moins celle de l'amour-propre, celle des diffrents tats +de la socit. J'aimerai voir toutes les nuances de la vanit rendues +et mises en action avec finesse et esprit. J'admirerai dans <i>Clarisse</i> +la noble simplicit de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu' aimer +sa manire et mme son affectation, qui est souvent originale et +piquante, et qui est toujours spirituelle. Oui, dans tous les genres, +j'aimerai ce qui parat oppos, mais qui n'est peut-tre oppos que pour +les gens qui veulent toujours juger, et qui ont le malheur de ne point +sentir.</p> + +<p>La nature, il est vrai, les a bien ddommags; ils sont toujours +contents de leur raison, de leur modration, et de la consquence qu'il +y a dans tous leurs gots; leur<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> esprit est roide, ils le croient juste; +leur me est de plomb, ils la croient calme; enfin, ils ont la +satisfaction de la suffisance, et moi j'ai l'garement de la passion. Il +est vrai que ces gens si raisonnables se sentent peine exister, et +moi, je souffre ou je jouis sans cesse; ils sont ennuys, je suis +enivre; mais pour rendre justice eux et moi je dois avouer que +s'ils sont quelquefois ennuyeux, je suis souvent fatigante. Les gens +froids peuvent tre exagrs; mais les gens anims ne sont et ne peuvent +tre que hors de mesure et outrs: tous les deux vont par-del le but; +mais les uns s'y sont monts, tandis que les autres y ont t jets, +entrans. Les uns ont fait le chemin pas pas, les autres ont saut +les bornes sans les apercevoir. Enfin, je trouve qu'il y a cette +diffrence entre les gens exagrs, et ceux qui sont outrs, qu'on vite +les premiers et qu'on quitte les derniers, mais c'est condition d'y +revenir le lendemain; car, ce qu'on aime par-dessus tout, c'est tre +aim, et voil l'avantage qu'on prouve avec les gens passionns: ils +rvoltent sans doute, souvent ils choquent, ils fatiguent: mais en les +critiquant, en les condamnant, mme en les hassant, ils attirent, et on +les recherche. Vous me direz que je n'y vais pas de <i>main morte</i>, et que +je me loue<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> de manire rvolter le got et la dlicatesse de tous mes +juges. Mais c'est vous que je parle, et vous tes mon ami avant d'tre +mon juge; d'ailleurs, pour excuser cet orgueil de Lucifer, que je viens +d'taler, je dois vous faire observer que je me dfends, et alors il est +permis de parler de soi comme on parlerait d'un autre: il n'est donc pas +question d'tre modeste, il s'agit d'tre vrai.</p> + +<p>Je reviens encore mes preuves, et j'ajoute que j'aime Racine avec +passion, et qu'il y a dans Shakspeare des morceaux qui m'ont +transporte; et ces deux hommes-l sont absolument opposs. On est +attir, entran par le got de Racine, par l'lgance, la sensibilit +et le charme de sa diction; et Shakspeare rebute par la barbarie de son +got; mais aussi, on est surpris, frapp de sa vigueur, de son +originalit et de son lvation dans certains endroits. O permettez-moi +donc d'aimer l'un et l'autre! J'aime la navet, la simplicit de La +Fontaine, et j'aime aussi le fin, l'ingnieux, le spirituel Lamotte. +Enfin, je ne finirais pas, si je parcourais tous les genres; car je +dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le svre La +Rochefoucauld; que j'aime le dcousu de Montaigne, et que j'aime aussi +l'ordre et la raison de Fnelon.<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span></p> + +<p>Je vous entends vous rcrier: Mais il ne fallait pas m'assommer de ce +dtail de vos gots: que ne disiez-vous tout d'un coup, j'aime tout ce +qui est bon? Mais souvenez-vous donc que je vous l'ai dit cent fois, et +que sans doute je ne vous ai point persuad; car vous ne vous lassez +point de me dire que je loue trop, que je suis exagre, outre, hors de +mesure; il fallait donc vous prouver que j'tais fonde aimer, +admirer; et ce n'est point avec de l'esprit qu'on jouit autant, c'est +avec de l'me. Souffrez que je dise, que je rpte que je ne juge rien, +mais que je sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez +jamais dire: <i>cela est bon, cela est mauvais</i>; mais je dis mille fois +car jour: J'aime. Oui, j'aime, et j'aimerai aimer tant que je +respirerai, et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en +parlant de ses neveux: <i>J'aime mon neveu l'an parce qu'il a de +l'esprit, j'aime mon neveu le cadet parce qu'il est bte</i>. Oui, elle +avait raison, et je dirai comme elle: j'aime la moutarde parce qu'elle +est forte, et j'aime le blanc-manger parce qu'il est doux. Mais avec +cette voracit d'affections et de gots, vous croiriez qu'il n'y a rien +ni dans les choses ni dans les hommes, qui puisse me dplaire, me +repousser. Oh mon Dieu! je ne finirais pas si j'entrais dans tous les<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span> +dtails; mais je me contenterai seulement de vous indiquer ce qui m'est +antipathique: d'abord les vers qui n'ont que le mrit d'tre bien +faits, et qui sont vides de penses et de sentiments, comme ceux de M. +De.....; les comdies qui sont vides d'intrt et d'esprit, et qui sont +crites d'un ton trivial, comme celles de M.....; ou celles qui ont une +espce de jargon qui ne peut tre intelligible que pour la coterie de +l'auteur, comme celles de M.....; les tragdies dont le sujet est +passionn, fort et terrible, et dont le style est faible et plat, ou +quelquefois barbare, comme celles de M..... Enfin, je vous dirai, car il +faut finir, que le <i>manir</i>, et mme le <i>fin</i>, et surtout le <i>fade</i>, +est pour moi comme la manne ou la tisane, d'un dgot mortel, avec cette +diffrence pourtant que la manne et la tisane pourraient cesser de +m'tre antipathiques en me devenant ncessaires, et que le reste m'est +et me sera galement odieux dans tous les temps. A l'gard de mon +attrait et de mon loignement pour les personnes, il est absolument +analogue mes gots ou mon aversion pour les choses. J'aime mieux une +bte qu'un sot; j'aime mieux un homme sensible qu'un homme spirituel; +j'aime mieux une femme tendre qu'une femme raisonnable; je prfre la +rusticit l'affectation; j'aime<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> mieux la duret que la flatterie; je +prfre, j'aime avant tout, par-dessus tout, la simplicit et la bont, +mais surtout la bont. Voil la vertu qui devrait animer tout ce qui a +la puissance ou la richesse. C'est aussi la vertu qui convient aux +faibles et aux malheureux; enfin, c'est la bont qui supple tout; et +dt-on en abuser, et duss-je en souffrir, je n'hsiterais pas, si on me +donnait le choix d'avoir ou la bont de madame Geoffrin ou la beaut de +madame de Brionne: je dirais: Donnez-moi la bont, et je serai aime; +voil le premier, et si je me laissais aller, je dirais l'unique bien +dont je veuille. Si je ne me trompe, il y en a un plus grand encore, +c'est d'aimer; mais la bont est dj une affection de l'me, et avec +cette vertu on aime tout ce qui souffre, tout ce qui est malheureux. Ah! +l'on aime donc longtemps! ah! l'on doit aimer toujours! et avec ce degr +de bont que je loue, que j'envie, on pourrait se passer du plaisir des +passions. L'me serait sans cesse en activit, et n'est-ce pas l le +plus grand charme de la vie?</p> + +<p>Mais dites-moi si ce n'est pas vous que je dois souhaiter cette +passion jusqu' l'excs. Que de bont ne vous faudra-t-il pas pour lire +cette longue, froide et fatigante apologie! Ah! vous voil<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> revenu +jamais de m'accuser; mon exagration est encore moins insupportable que +ma justification: mais aussi j'y ai t pousse; tous mes chers amis +m'accablent; j'ai voulu leur prouver une fois par des raisons, que ce +qu'ils appellent ma folie et mes disparates, n'est autre chose que la +raison ou le sentiment, ou la passion. Quelle est donc la consquence de +tout ceci? quel en est le rsultat? Voulez-vous que je vous le dise +l'oreille?... Mais non, vous ne me croiriez pas, et cependant je vous +aurais dcouvert le secret de mon me. Adieu; condamnez-moi, +critiquez-moi, mais aimez-moi; je me louerai de votre bont, et je ne +sentirai qu'elle<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span></p> +<p class="head sml">FIN</p> + + + +<h3><a name="NOTE_DES_EDITEURS" id="NOTE_DES_EDITEURS"></a>NOTE DES DITEURS<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a></h3> + +<p class="head">POUR SERVIR DE COMPLMENT A LA VIE DE ROSSINI</p> + + +<p>Si jamais il est ncessaire de recommander aux lecteurs d'un livre de se +reporter l'poque o ce livre fut crit, c'est assurment lorsqu'il +s'agit, comme dans l'ouvrage qui prcde, de la biographie d'un homme de +gnie, compose et publie un moment o cet homme, peine g de +trente et un ans, n'tait pas encore arriv l'apoge de sa gloire. +C'est pour cela surtout que nous avons cru devoir complter la <i>Vie de +Rossini</i>, par un simple et rapide rsum des faits les plus importants +qui ont signal la carrire de cet homme vraiment extraordinaire, depuis +1823 jusqu' nos jours.</p> + +<p>On a vu (chap. <span class="smcap">XXXIX</span>) que Rossini devait aller Londres en 1824, et +l'on se rappelle sans doute aussi les prdictions<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> que Stendhal fait un +peu plus loin au hros de son livre, pour le cas o celui-ci viendrait +rsider Paris. Le voyage Londres, en projet lors de la publication +de l'ouvrage, et le sjour Paris, eurent lieu en effet, et voici, +suivant des renseignements devenus aujourd'hui historiques, ce qu'il +advint de cette migration du maestro de Psare.</p> + +<p>C'est peu de temps aprs la reprsentation de <i>Semiramide</i>, donne +Venise pendant le carnaval de 1823, et bless, dit-on, du peu de succs +de ce chef-d'œuvre, que Rossini se rendit Londres, en passant par +Paris, o il ne demeura que peu de jours, parce qu'un engagement +l'appelait immdiatement en Angleterre. Son succs fut grand pendant les +cinq mois qu'il passa Londres, au moins, si l'on en juge par la somme +norme que lui rapporta son sjour dans cette capitale, o l'on sait que +l'admiration se manifeste surtout par des couronnes de bank-notes. Le +produit de ses concerts et de ses leons ne s'leva pas moins de deux +cent mille francs, somme laquelle il faut ajouter celle de deux mille +livres sterling (cinquante mille francs) qui lui fut offerte par une +runion de membres du parlement.</p> + +<p>Au mois d'octobre de la mme anne, Rossini arriva Paris, pour y +prendre,<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> aux termes des conventions passes entre lui et le ministre de +la maison du roi, la direction de la musique du Thtre-Italien. Ses +engagements lui imposaient l'obligation d'crire non-seulement pour le +Thtre-Italien, mais encore pour l'Opra franais, et le nombre +d'ouvrages stipuls devait faire esprer nos deux thtres lyriques +une imposante srie de chefs-d'œuvre. Mais dj le matre, on l'a vu +dans le livre mme de son enthousiaste biographe, avait commenc +adopter le systme des pastiches, c'est--dire des marqueteries +musicales composes de morceaux emprunts ses anciens ouvrages, et +mls quelques morceaux entirement neufs; on n'a pas oubli cette +phrase de Stendhal: A Londres, Rossini, loin du thtre de sa gloire, +n'en aura que plus de facilit donner de la vieille musique pour +nouvelle; son dfaut naturel va se renforcer. Confessons cependant qu' +cet gard l'auteur de <i>Semiramide</i> en usa chez nous avec la plus grande +franchise, soit par parti pris de loyaut, soit par conscience de la +difficult de tromper compltement les rudits du dilettantisme +parisien.</p> + +<p>Son premier ouvrage fut crit en italien; c'est un opra de +circonstance, reprsent en 1825, propos du sacre de Charles X;<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> il +est intitul: <i>il Viaggio a Reims</i>. Cet opra eut surtout le singulier +mrite d'tre excut de la faon la plus merveilleuse par mesdames +Pasta, Mombelli, Cinti (depuis madame Damoreau), et MM. Zuchelli, +Donzelli, Bordogni, Pellegrini et Levasseur. Une direction transitoire, +qui a eu, en 1848, la malencontreuse ide de le reprendre, a mis la +gnration actuelle mme d'apprcier la faiblesse de ce lger essai, +essai qui a fourni pourtant au compositeur un des plus beaux morceaux du +<i>Comte Ory</i>.</p> + +<p>Heureusement Rossini n'en resta pas l. L'anne suivante, en 1826, il +arrangea pour l'Opra franais son <i>Maometto Secondo</i>; le nouvel ouvrage +fut intitul: <i>le Sige de Corinthe</i>, et obtint un grand succs. La +partition italienne avait t compltement remanie; plusieurs morceaux +disparurent et furent remplacs par des morceaux entirement neufs; on +peut citer entre autres le grand air chant par madame Damoreau, et +l'admirable scne de la bndiction des drapeaux au troisime acte. +Ainsi que nous l'avons dit, tout le monde sut, ds l'abord, quoi s'en +tenir sur la part faire la musique ancienne et la musique nouvelle +dans cette œuvre, en somme fort remarquable.</p> + +<p>Il en fut, de mme, en 1827, de l'arran<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span>gement du <i>Mos</i> italien qui +nous valut le <i>Mose</i> en quatre actes, accueilli avec un si grand +enthousiasme au grand Opra. Ici toutefois, il faut le dire, la part de +la musique crite spcialement pour l'œuvre nouvelle fut beaucoup plus +considrable. Ainsi, le premier acte presque tout entier, les dlicieux +airs de danse et le colossal finale du troisime acte, enfin l'admirable +air de soprano avec chœurs du quatrime acte sont tout fait trangers + la partition italienne, et suffiraient eux seuls pour constituer un +vritable et grand chef-d'œuvre. Du reste, quel qu'ait t le succs +obtenu par <i>Mose</i> lors des premires reprsentations, on peut affirmer +que jamais cet immortel opra ne fut aussi vivement apprci, aussi +unanimement compris et applaudi qu'il l'est aujourd'hui. Il tait +peut-tre ncessaire, pour que la grande musique de Rossini, pour que +des œuvres telles que <i>Semiramide</i>, <i>Otello</i>, <i>Mose</i> et <i>Guillaume +Tell</i> devinssent accessibles la masse du public franais, il fallait +peut-tre, disons-nous, que ce public apprt tudier et comprendre +les œuvres de haute porte, se familiariser avec les morceaux de grand +dveloppement, comme il a d forcment le faire depuis vingt ans +l'cole des grandes compositions modernes.<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span></p> + +<p>Le <i>Comte Ory</i>, qui fut reprsent en 1828, contient, ainsi que nous +venons de le dire, des fragments de l'opra italien <i>il Viaggio a +Reims</i>; on y trouve en outre quelques morceaux emprunts d'autres +partitions de Rossini, entre autres un air de <i>Metilde di Shabran</i>; mais +la majeure partie de l'ouvrage est entirement nouvelle, et l'ensemble +forme un tout si parfaitement homogne, si merveilleusement en harmonie +avec le genre et les situations du livret qu'on croirait vritablement +que la musique de cet opra a t crite d'un bout l'autre d'un seul +jet et sous l'inspiration mme du sujet. Nous n'hsitons pas proclamer +cette partition digne de figurer ct des ouvrages les plus clbres +du maestro; c'est depuis l'introduction jusqu'au trio final un ravissant +chef-d'œuvre de grce, d'esprit, d'ironie, un vritable type de ce que +devrait toujours tre la musique franaise. Pourtant, le <i>Comte Ory</i> n'a +jamais obtenu un grand succs sur notre premire scne lyrique; fort +got dans les thtres de province et dans les salons, il est rest +trop souvent loign du rpertoire du grand Opra, probablement en +raison des difficults que prsente l'excution rarement complte et +satisfaisante, et aussi des habitudes du public, sduit par les +splendeurs de mise en scne<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span> des grands ouvrages en cinq actes.</p> + +<p>Enfin, en 1829, vint <i>Guillaume Tell</i>, la plus admirable, sans +contredit, des compositions de Rossini, chef-d'œuvre entre les +chefs-d'œuvre, celui de tous dans lequel clate chaque phrase dans +toute sa magnificence le puissant gnie de l'immortel matre. L, en +effet, brillent toutes les hautes qualits qui sont l'apanage des grands +artistes. La passion, le sentiment hroque, la tendresse dans ce +qu'elle a de plus potique et de plus lev, l'amour filial et le +dsespoir dans ce qu'ils ont de plus poignant, puis aussi la grce, +l'lgance et un incomparable sentiment de la nature, exprim par les +mlodies les plus exquises, les plus potiquement inspires. Les chœurs +de <i>Guillaume Tell</i> sont des pomes divins, de mme que le grand trio du +second acte est lui seul tout un drame. Nous ne voulons point +entreprendre une analyse dtaille de cette partition, comme l'a fait +Stendhal pour <i>Cenerentola</i> et la <i>Gazza ladra</i>, mais nous estimons que +si l'auteur de la <i>Vie de Rossini</i> et tudi le dernier chef-d'œuvre de +son hros comme il avait tudi les premiers, il lui et consacr un +volume tout entier.</p> + +<p><i>Guillaume Tell</i> joue un rle trs important dans la vie du maestro; +c'est au tide accueil fait cet ouvrage par le<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> public parisien qu'est +due en quelque sorte l'abdication de l'auteur. Il sentait, il avait +conscience qu'il avait produit un chef-d'œuvre; l'indiffrence du public +le blessa profondment; il brisa sa plume, et, peine g de +trente-sept ans, renona tout jamais crire pour le thtre. En vain +l'immense succs de la reprise du chef-d'œuvre, l'poque des dbuts de +M. Duprez, vint-il venger l'auteur des injustes froideurs des premiers +juges; en vain les propositions les plus magnifiques allrent-elles +trouver Rossini dans sa retraite, sa rsolution fut irrvocable. Voici, +du reste, suivant un biographe, en quels termes il l'avait lui-mme +formule:</p> + +<p>Un succs de plus n'ajouterait rien ma renomme; une chute pourrait y +porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, et je ne veux pas m'exposer + l'autre.</p> + +<p>Des gens qui prtendent connatre fond le caractre de l'illustre +compositeur, assurent que sa paresse fut de moiti avec son amour-propre +pour le rendre inbranlable dans ses projets de silence. Pourtant, ce +silence fut rompu diverses reprises, mais seulement pour la +composition d'un <i>Stabat mater</i>, magnifique essai de musique religieuse, +dans lequel on admire particulirement le <i>pro peccatis</i><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> et +l'<i>inflammatus est</i>, et pour l'improvisation de quelques chœurs et de +quelques mlodies dtaches, dont on trouvera les titres dans le +catalogue gnral de ses œuvres, plac la fin de cette note. Quant +l'arrangement du <i>Robert Bruce</i>, reprsent l'Opra en 1846, on +assure, et il y a quelque lieu d'ajouter foi cette affirmation, qu'il +n'en a pas crit une seule note; il se serait born, dit-on, approuver +les emprunts faits ses divers ouvrages, la <i>Donna del Lago</i>, <i>Bianca e +Faliero</i>, <i>Torvaldo e Dorlisca</i>, <i>Ermione</i>, <i>Armide</i>, etc., pour la +composition de ce pastiche, ainsi que les rcitatifs et les quelques +rentres d'orchestre ajouts par un compositeur franais. Quoi qu'il en +soit, cet ouvrage, compos de morceaux trs remarquables, tait de +nature obtenir un grand succs, et serait encore aujourd'hui vivement +applaudi, s'il tait soutenu par une excution digne de sa valeur. Quand +Rossini se dcida ne plus crire pour le thtre, et plus tard +quitter la France, qui avait accueilli son gnie avec tant +d'enthousiasme et sa personne avec tant de sympathie, il est +vraisemblable qu'il n'obit point seulement un mouvement +d'amour-propre; un autre motif assez dlicat le brouilla, dit-on, avec +cette ville de Paris, o il se plaisait infiniment et dont il avait<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> +fait sa seconde patrie, sa patrie d'adoption. Voici ce que raconte ce +sujet M. Ftis<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>.</p> + +<p>La place de directeur du Thtre-Italien qu'on avait donne Rossini, +lorsqu'il arriva Paris, ne convenait point sa paresse. Jamais +administration dramatique ne se montra moins active, moins habile que la +sienne. La situation de ce thtre tait prospre lorsqu'il y entra: +deux mois lui suffirent pour la conduire deux doigts de sa perte; car +la plupart des bons acteurs s'taient loigns, et le rpertoire tait +us, sans que le directeur se ft occup de remplacer les uns et de +renouveler l'autre. Malgr ses prventions aveugles pour Rossini, M. de +La Rochefoucault finit par comprendre qu'un homme de ce caractre tait +le moins capable de conduire une administration, et, de concert avec +lui, il le nomma intendant gnral de la musique du roi et <i>inspecteur +gnral du chant en France</i>, sincures grotesques qui ne lui imposaient +d'autre obligation que celle de recevoir un traitement annuel de vingt +mille francs, et d'tre pensionn si, par des circonstances imprvues, +ses <i>fonctions</i> venaient cesser. Ces arrangements, si favorables au +compositeur, avaient pour but de l'obliger crire<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> pour l'Opra<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>, +mais ils lui laissaient la proprit de ses ouvrages et ne diminuaient +nullement le produit qu'il devait en tirer. Si les choses fussent +demeures en cet tat, Rossini aurait fait succder <i>Guillaume Tell</i> +cinq ou six opras; mais la rvolution, qui prcipita du trne Charles X +et sa dynastie, au mois de juillet 1830, rompit les liens qui +attachaient l'artiste au monarque, et le rendit sa paresse, en le +privant de son traitement. Ds lors, une discussion s'leva pour la +pension de six mille francs rclame par Rossini. La rvolution de +juillet, disait-il, tait certainement le moins prvu des vnements qui +devaient faire cesser ses fonctions; il demandait donc le ddommagement +stipul pour ce cas. De leur ct, les commissaires de la liquidation de +la liste civile prtendaient assimiler son sort celui des autres +serviteurs de l'ancien roi, qui, privs de leurs emplois, avaient aussi +perdu tous leurs droits; mais le malin artiste avait obtenu, comme un +titre d'honneur, que l'acte de ses engagements avec la cour ft sign +par le roi lui-mme, et par l avait<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span> rendu personnelles les obligations +de Charles X envers lui; cette habile manœuvre lui valut le gain de son +procs.</p> + +<p>Pendant les cinq ou six annes que durrent les contestations ce +sujet, Rossini avait continu rsider Paris. Par son influence, deux +de ses amis avaient obtenu le privilge de l'Opra italien; ils +l'avaient admis au partage des bnfices considrables de cette +entreprise, sous la seule condition de donner quelques soins au choix +des opras et des chanteurs, et d'assister aux dernires rptitions des +ouvrages nouveaux. Depuis cette association, o tout tait profit pour +lui, Rossini s'tait retir dans un misrable logement situ dans les +combles du Thtre-Italien<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>. C'tait l qu'allaient le trouver les +premiers personnages du pays, et qu'il les faisait souvent attendre +longtemps dans une antichambre; c'tait pour aller le visiter dans ce +chenil que l'ex-empereur du Brsil don Pedro, montait les degrs d'une +sorte d'chelle place dans une profonde obscurit. Rossini s'excusait +d'une situation si peu faite pour un artiste tel que lui, sous le +prtexte de la perte de ses revenus, et de la ncessit de vivre avec +conomie. Personne n'tait dupe de cette comdie,<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> car tout le monde +savait que la riche dot de sa femme, les sommes considrables qu'il +avait rapportes d'Angleterre, le produit des reprsentations de ses +ouvrages l'Opra, la vente de ses partitions et les affaires +excellentes o ses amis MM. Rothschild et Aguado l'avaient admis, lui +avaient constitu une fortune opulente. Il vivait dans un grenier +Paris, mais Bologne il avait un palais o taient rassembls des +objets d'art, de belles porcelaines et la somptueuse argenterie de +l'ancien ambassadeur Mareschalchi. En 1836, il retourna en Italie, dans +le dessein d'y faire un voyage seulement, et de visiter ses proprits; +mais son sjour s'y prolongea, et l'incendie du Thtre-Italien, o +prit un de ses associs<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a>, le dcida s'y fixer.</p> + +<p>Depuis lors, Rossini vit dans les dlices de ce <i>dolce farniente</i>, qu'il +adore, voyageant de temps autre dans l'intrieur de la pninsule, +allant de Bologne Milan, Venise, Florence, Rome, Naples; il +n'a fait qu'un seul voyage en France, il y a une douzaine d'annes, et +les tmoignages d'admiration et de respect dont il a t entour n'ont +russi ni lui faire rompre le silence en faveur d'un de nos<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> thtres, +ni le ramener dans le pays o il serait le mieux mme de jouir de sa +gloire. Car, chose remarquable, l'Italie, avide de musique nouvelle, +quelle qu'elle soit, nglige fort les œuvres du puissant gnie qui +domine de si haut l'art lyrique contemporain; l'Allemagne le gote fort, +il est vrai, aujourd'hui, mais le reprsente rarement. Paris est de +toutes les capitales du monde celle o le nom et la musique de Rossini +excitent toujours le plus d'enthousiasme, celle aussi o ses opras sont +relativement excuts avec le plus d'clat et de pompe, sinon avec la +plus complte perfection.</p> + +<p>On a dit que Rossini tait devenu indiffrent sa gloire musicale; il y +a tout lieu de croire qu'on s'est tromp; on aura pris pour de +l'indiffrence quelque saillie ironique du spirituel auteur d'<i>il +Barbiere</i>. Voici, dans ce genre, une anecdote qui nous parat assez bien +caractriser l'esprit volontiers mystificateur du grand maestro.</p> + +<p>Un de nos amis se trouvait un jour, il y a une dizaine d'annes, dans le +bureau du secrtaire de la lgation franaise Rome, attendant un +renseignement; il vit entrer un assez gros homme qu' sa tournure, sa +mise et son parapluie sous le bras, on aurait aisment pris pour un +bon bourgeois romain, mais en qui il<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> reconnut aussitt l'auteur de +<i>Guillaume Tell</i>. Retir dans un angle de la salle, notre ami se prit +examiner le grand compositeur et rechercher sur ce visage charnu, sur +cette physionomie sensuelle, les lignes et les caractres du gnie +musical. Pendant ce temps-l, Rossini s'tait approch du secrtaire, +pour faire viser le passe-port d'une dame franaise qui se rendait +Naples. Le visa et le cachet apposs sur la feuille, on la rendit au +gros homme, qui remercia, la mit dans sa poche et se dirigea vers la +porte. Tout coup, et comme ayant l'air de se raviser, il se retourna +du ct du secrtaire, qui, jusque-l, n'avait paru faire aucune +attention lui:</p> + +<p>—A propos, monsieur, lui dit-il en franais, auriez-vous quelques +commissions pour Naples; j'y accompagne madame N..., je m'en chargerais +avec plaisir.</p> + +<p>Le secrtaire regarda avec tonnement cet trange monsieur qui, sans +tre connu de lui, venait ainsi brle-pourpoint lui faire de pareilles +offres de services.</p> + +<p>—Mais non, monsieur, lui rpondit-il, d'un ton qui voulait dire en mme +temps: Voil un plaisant original!</p> + +<p>—Oh! vous pourriez m'en charger sans crainte, reprit le gros homme, en +mettant la main sur le bouton de la porte, vous avez<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> peut-tre entendu +parler de moi en France; je suis monsieur Rossini... un ancien +compositeur de musique.</p> + +<p>Le secrtaire se leva pour le saluer et s'excuser; mais Rossini avait +dj ferm la porte sur lui, et il se sauvait en riant.</p> + +<p>Esprons que tout ancien compositeur de musique qu'il se dit, Rossini +n'aura pas consacr exclusivement ses loisirs la pche et aux bons +mots, et qu'un jour viendra o il y aura encore une page glorieuse +ajouter cette biographie.<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span></p> + + + +<h3><a name="LISTE_CHRONOLOGIQUE2" id="LISTE_CHRONOLOGIQUE2"></a>LISTE CHRONOLOGIQUE</h3> + +<p class="head">DES COMPOSITIONS DE ROSSINI</p> + +<p class="c">(Cette liste complte celle qu'a donne Stendhal, page 237.)</p> + + +<table summary="liste" +cellspacing="0" +cellpadding="0"> +<tr><td align="right">1.</td><td> <i>Il pianto d'Armonia</i>, cantate,</td><td align="right">1808.</td></tr> +<tr><td align="right">2.</td><td> Symphonie grand orchestre,</td><td align="right">1809.</td></tr> +<tr><td align="right">3.</td><td> Quatuor pour deux violons, alto et basse,</td><td align="right">1809.</td></tr> +<tr><td align="right">4.</td><td> <i>La Cambiale di matrimonio</i>, opra,</td><td align="right">1810.</td></tr> +<tr><td align="right">5.</td><td> <i>L'Equivoco stravagante</i>, opra,</td><td align="right">1811.</td></tr> +<tr><td align="right">6.</td><td> <i>Didone abbandonata</i>, cantate,</td><td align="right">1811.</td></tr> +<tr><td align="right">7.</td><td> <i>Demetrio e Polibio</i>, opra,</td><td align="right">1811.</td></tr> +<tr><td align="right">8.</td><td> <i>L'Inganno felice</i>, opra,</td><td align="right">1812.</td></tr> +<tr><td align="right">9.</td><td> <i>Ciro in Babilonia</i>, opra,</td><td align="right">1812.</td></tr> +<tr><td align="right">10.</td><td> <i>La Scala di seta</i>, opra,</td><td align="right">1812.</td></tr> +<tr><td align="right">11.</td><td> <i>La Pietra del paragone</i>, opra,</td><td align="right">1812.</td></tr> +<tr><td align="right">12.</td><td> <i>L'Occasione fa il ladro</i>, opra,</td><td align="right">1812.</td></tr> +<tr><td align="right">13.</td><td> <i>Il Figlio per azzardo</i>, opra,</td><td align="right">1813.</td></tr> +<tr><td align="right">14.</td><td> <i>Tancredi</i>, opra,</td><td align="right">1813.</td></tr> +<tr><td align="right">15.</td><td> <i>L'Italiana in Algeri</i>, opra,</td><td align="right">1813.</td></tr> +<tr><td align="right">16.</td><td> <i>L'Aureliano in Palmira</i>, opra,</td><td align="right">1814.</td></tr> +<tr><td align="right">17.</td><td> <i>Egle e Irene</i>, cantate indite,</td><td align="right">1814.</td></tr> +<tr><td align="right">18.</td><td> <i>Il Turco in Italia</i>, opra,</td><td align="right">1814.<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span></td></tr> +<tr><td align="right">19.</td><td> <i>Elisabetta</i>, opra,</td><td align="right">1815.</td></tr> +<tr><td align="right">20.</td><td> <i>Torvaldo e Dorlisca</i>, opra,</td><td align="right">1816.</td></tr> +<tr><td align="right">21.</td><td> <i>Il Barbiere di Siviglia</i>, opra,</td><td align="right">1816.</td></tr> +<tr><td align="right">22.</td><td> <i>La Gazetta</i>, opra,</td><td align="right">1816.</td></tr> +<tr><td align="right">23.</td><td> <i>Otello</i>, opra,</td><td align="right">1816.</td></tr> +<tr><td align="right">24.</td><td> <i>Teti e Peleo</i>, Cantate,</td><td align="right">1816.</td></tr> +<tr><td align="right">25.</td><td> <i>Cenerentola</i>, opra,</td><td align="right">1817.</td></tr> +<tr><td align="right">26.</td><td> <i>La Gazza ladra</i>, opra,</td><td align="right">1817.</td></tr> +<tr><td align="right">27.</td><td> <i>Armide</i>, opra,</td><td align="right">1817.</td></tr> +<tr><td align="right">28.</td><td> <i>Adelade di Borgogna</i>, opra,</td><td align="right">1818.</td></tr> +<tr><td align="right">29.</td><td> <i>Mos</i>, opra,</td><td align="right">1818.</td></tr> +<tr><td align="right">30.</td><td> <i>Ricciardo e Zorade</i>, opra,</td><td align="right">1818.</td></tr> +<tr><td align="right">31.</td><td> <i>Ermione</i>, opra,</td><td align="right">1819.</td></tr> +<tr><td align="right">32.</td><td> <i>Edoardo e Cristina</i>, opra,</td><td align="right">1819.</td></tr> +<tr><td align="right">33.</td><td> <i>La Donna del lago</i>, opra,</td><td align="right">1819.</td></tr> +<tr><td align="right">34.</td><td> Cantate pour la fte du roi de Naples,</td><td align="right">1819.</td></tr> +<tr><td align="right">35.</td><td> <i>Bianca e Faliero</i>, opra,</td><td align="right">1820.</td></tr> +<tr><td align="right">36.</td><td> <i>Maometto II</i>, opra,</td><td align="right">1820.</td></tr> +<tr><td align="right">37.</td><td> Cantate pour l'empereur d'Autriche,</td><td align="right">1820.</td></tr> +<tr><td align="right">38.</td><td> <i>Metilde di Shabran</i>, opra,</td><td align="right">1821.</td></tr> +<tr><td align="right">39.</td><td> <i>La Riconoscenza</i>, cantate,</td><td align="right">1821.</td></tr> +<tr><td align="right">40.</td><td> <i>Zelmira</i>, opra,</td><td align="right">1822.</td></tr> +<tr><td align="right">41.</td><td> <i>Il Vero omaggio</i>, cantate,</td><td align="right">1822.</td></tr> +<tr><td align="right">42.</td><td> <i>Semiramide</i>, opra,</td><td align="right">1823.</td></tr> +<tr><td align="right">43.</td><td> <i>Sigismundo</i>, opra,</td><td align="right">1823.</td></tr> +<tr><td align="right">44.</td><td> <i>Il Viaggio a Reims</i>, opra,</td><td align="right">1825.</td></tr> +<tr><td align="right">45.</td><td> <i>Le Sige de Corinthe</i>, opra,</td><td align="right">1826.</td></tr> +<tr><td align="right">46.</td><td> <i>Mose</i>, opra,</td><td align="right">1827.</td></tr> +<tr><td align="right">47.</td><td> <i>Le comte Ory</i>, opra,</td><td align="right">1828.<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span></td></tr> +<tr><td align="right">48.</td><td> <i>Guillaume Tell</i>, opra,</td><td align="right">1829.</td></tr> +<tr><td align="right">49.</td><td> Une messe,</td><td align="right">1832.</td></tr> +<tr><td align="right">50.</td><td> <i>Les Soires musicales</i>, douze morceaux de chant,</td><td align="right">1840.</td></tr> +<tr><td align="right">51.</td><td> Quatre ariettes italiennes,</td><td align="right">1841.</td></tr> +<tr><td align="right">52.</td><td> <i>Stabat mater</i>,</td><td align="right">1842.</td></tr> +<tr><td align="right">53.</td><td> <i>La Foi, l'Esprance et la Charit</i>, trois chœurs,</td><td align="right">1843.</td></tr> +<tr><td align="right">54.</td><td> <i>Robert Bruce</i>, opra,</td><td align="right">1846.</td></tr> +<tr><td align="right">55.</td><td> Stances Pie IX,</td><td align="right">1847.</td></tr> +</table> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p> + +<h3><a name="APPENDICE" id="APPENDICE"></a>APPENDICE</h3> + +<p class="head">NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE MOZART<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a></p> + + +<p>Les Italiens se moquent beaucoup des Allemands; ils les trouvent +stupides, et en font cent contes plaisants. J'offensais le patriotisme +d'antichambre et me faisais des ennemis, lorsque je leur disais: +qu'avez-vous produit dans le <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> sicle d'gal Mozart, +Frdric le Grand et Catherine?</p> + +<p>Wolfgang Mozart, celui des hommes chez qui la prsence du gnie a t le +moins voile par les intrts prosaques de la vie, naquit Salzbourg, +jolie petite ville situe au milieu des montagnes pittoresques et +couvertes de forts, qui forment au nord le revers des Alpes d'Italie. +Il fut un enfant clbre; ds l'ge de six ans, son pre le promenait en +Europe pour tirer parti de son habilit tonnante sur le piano.<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span></p> + +<p>Mozart vcut Munich, o il se maria, et Vienne, o il fut toujours +fort mal pay par Joseph II qui affectait de prfrer la musique +italienne.</p> + +<p>Il nous reste de Mozart neuf opras avec des paroles italiennes:</p> + +<p><i>La Finta semplice.</i></p> + +<p><i>Mitridate</i>, Milan, 1770.</p> + +<p><i>Lucio Silla</i>, Milan, 1773.</p> + +<p>Ce sont deux ouvrages probablement mdiocres et savants pour l'anne +1773. Mozart, l'ge de dix-sept ans, aurait-il os s'carter du style + la mode? C'et t l'infaillible moyen de se faire siffler par les +amateurs got <i>appris</i>, qui partout forment l'immense majorit et la +majorit bruyante. C'est surtout cause de ces gens-l qu'il serait +utile que, dans les discussions sur les arts, les journaux eussent le +sens commun.</p> + +<p><i>La Giardiniera.</i></p> + +<p><i>Idomeneo.</i></p> + +<p>Mozart crivit cet opra Munich en 1781; il tait alors perdument +amoureux. Je ne connais pas assez <i>Idomne</i> pour dire si l'on y trouve +une nuance particulire de tendresse et de mlancolie.</p> + +<p><i>Le Nozze di Figaro</i>, 1787.</p> + +<p><i>Don Giovanni</i>, Prague, 1787.</p> + +<p>Je trouvai Dresde, en 1813, le vieux bouffe Bassi, pour lequel avaient +t<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> crits, vingt-six ans auparavant, les rles de Don Juan et du Comte +dans les <i>Nozze di Figaro</i>. On se moquerait de moi si je parlais de la +curiosit respectueuse avec laquelle je cherchais faire parler ce bon +vieillard. M. Mozart, me rpondait-il, (quel plaisir d'entendre dire M. +Mozart!) M. Mozart tait un homme extrmement original, fort distrait, +et qui ne manquait pas de fiert; il avait beaucoup de succs auprs des +dames, quoiqu'il ft de petite taille; mais il possdait une figure fort +singulire et des yeux qui jetaient un sort sur les femmes. A ce propos +M. Bassi me raconta trois ou quatre petites anecdotes que je ne placerai +pas ici.</p> + +<p><i>Cosi fan tutte, opera buffa.</i></p> + +<p>L'<i>air la mia Doralice</i> du tnor est rempli de grce; cela est bien +autrement touchant que les plus jolies choses de Paisiello; le <i>finale</i> +surtout est dlicieux cause d'une certaine langueur voluptueuse qui +forme le vrai caractre du style de Mozart, quand il n'est pas fort et +terrible. C'est cause de ces deux qualits runies, le terrible et la +volupt tendre que Mozart est si singulier parmi les artistes; +Michel-Ange n'est que terrible, le Corrge n'est que tendre<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span></p> + +<p><i>La Clemenza di Tito</i>, 1792.</p> + +<p>Je ne sais si c'est cause du got affich par Joseph II, mais Mozart, + la fin de sa carrire, s'italianisait d'une manire sensible. Il y a +une distance immense de <i>Don Juan</i> la <i>Clemenza</i>.</p> + +<p>Mozart a laiss trois opras allemands:</p> + +<p><i>L'Enlvement au Srail</i>, 1782. <i>Le Directeur de Troupe</i>, et le +chef-d'œuvre intitul:</p> + +<p><i>La Flte enchante</i>, 1792.</p> + +<p>Le pome a ce degr de charmante extravagance et de singularit piquante +qui prpare un triomphe facile aux littrateurs franais, mais que nous +avons dit si souvent tre favorable aux effets de la musique. Cet art se +charge d'ennoblir et de singulariser mme les extravagances d'un gnie +vulgaire.</p> + +<p>Mozart a laiss un nombre presque infini de chansons, de scne +dtaches, de symphonies, et plusieurs messes, dont la plus clbre est +celle de <i>Requiem</i>, qu'il fit dans la persuasion qu'il travaillait pour +ses propres funrailles, pressentiment qui fut accompli; il crut que +l'ange de la mort,<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span> cach sous la figure d'un vieillard, lui tait venu +commander cet ouvrage.</p> + +<p>Mozart a su tirer un parti singulier des instruments vent qui vont si +bien la mlancolie du Nord. Un petit morceau d'une symphonie de +Mozart, orn par deux pages de phrases accessoires et explicatives, fera +toujours une ouverture admirable pour tout opra moderne. N le 27 +janvier 1756 Mozart cessa de vivre Vienne le 5 dcembre 1792 +trente-six ans. Si Mozart et vcu en France, il n'y et jamais eu de +rputation, il tait trop simple.</p> + +<p>Les potiques ne sont d'aucune utilit directe aux artistes qui doivent +bien se garder de les lire; il faut d'abord qu'elles agissent sur le +public. Par exemple, s'il y avait en France une bonne thorie de la +sculpture, le public ne supporterait pas une statue de Louis XIV en +perruque et les jambes nues.<span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span></p> + + + + +<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DU SECOND VOLUME</h3> + +<table summary="table" +cellspacing="0" +cellpadding="0"> +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XX"><span class="smcap">Chap. XX.</span></a> <i>La Cenerentola</i></td><td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> La musique est incapable de parler vite</td><td align="right"><a href="#Page_3">3</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> La mlodie ne peut pas peindre demi</td><td align="right"><a href="#Page_4">4</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Charmant duetto entre le prince et son valet de chambre</td><td align="right"><a href="#Page_12">12</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Mœurs de Rome compares celles de Paris</td><td align="right"><a href="#Page_14">14</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Le bouffe de Paccini</td><td align="right"><a href="#Page_16">16</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Le rire banni de France</td><td align="right"><a href="#Page_21">21</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Le beau idal en musique varie comme les climats</td><td align="right"><a href="#Page_23">23</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Trois opras de Rossini termins par un grand air de la <i>prima donna</i></td><td align="right"><a href="#Page_25">25</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXI"><span class="smcap">Chap. XXI.</span></a> <i>Velluti</i></td><td align="right"><a href="#Page_28">28</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Comparaison de Martin et de Velluti</td><td align="right"><a href="#Page_33">33</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXII"><span class="smcap">Chap. XXII.</span></a> <i>La Gazza ladra</i></td><td align="right"><a href="#Page_34">34</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Son immense succs</td><td align="right"><a href="#Page_37">37</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> De l'ouverture de <i>la Gazza ladra</i></td><td align="right"><a href="#Page_38">38</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Analyse musicale de cette pice</td><td align="right"><a href="#Page_40">40</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXIII"><span class="smcap">Chap. XXIII.</span></a> Suite de <i>la Gazza ladra</i>, second acte</td><td align="right"><a href="#Page_61">61</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> De l'orchestre de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_75">75</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> La plupart des mouvements de Rossini changs par le chef d'orchestre de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_75">75</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span><a href="#CHAPITRE_XXIV"><span class="smcap">Chap. XXIV.</span></a> De l'admiration en France, ou du grand Opra</td><td align="right"><a href="#Page_77">77</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Changements moraux et politiques en France, de 1765 1823</td><td align="right"><a href="#Page_78">78</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Napolon matre absolu de la vrit</td><td align="right"><a href="#Page_82">82</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Bon mot de Tortoni</td><td align="right"><a href="#Page_84">84</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXV"><span class="smcap">Chap. XXV.</span></a> Les deux amateurs</td><td align="right"><a href="#Page_89">89</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXVI"><span class="smcap">Chap. XXVI.</span></a> <i>Mos</i></td><td align="right"><a href="#Page_97">97</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Analyse musicale de cet opra</td><td align="right"><a href="#Page_101">101</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Effet prodigieux de la prire <i>Dal tuo stellato soglio</i></td><td align="right"><a href="#Page_107">107</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Comparaison de Rossini avec Gothe</td><td align="right"><a href="#Page_111">111</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXVII"><span class="smcap">Chap. XXVII.</span></a> De la rvolution opre dans le chant par Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_113">113</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Comparaison entre Napolon et Sylla</td><td align="right"><a href="#Page_114">114</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Canova et le Sauvage, anecdote</td><td align="right"><a href="#Page_118">118</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXVIII"><span class="smcap">Chap. XXVIII.</span></a> Considrations gnrales</td><td align="right"><a href="#Page_122">122</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Histoire de Rossini par rapport au chant</td><td align="right"><a href="#Page_122">122</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXIX"><span class="smcap">Chap. XXIX.</span></a> Rvolution dans le systme de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_127">127</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Rossini bon chanteur</td><td align="right"><a href="#Page_128">128</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Seconde manire de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_134">134</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXX"><span class="smcap">Chap. XXX.</span></a> Talent surann en 1840</td><td align="right"><a href="#Page_135">135</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXI"><span class="smcap">Chap. XXXI.</span></a> Rossini se rpte-t-il plus qu'un autre? Dtails de chant</td><td align="right"><a href="#Page_138">138</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Dfaut du public de Louvois; obstacles son bon got</td><td align="right"><a href="#Page_139">139</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXII"><span class="smcap">Chap. XXXII.</span></a> Dtails de la rvolution opre par Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_144">144</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Paganini, le premier violon de l'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_149">149</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXIII"><span class="smcap">Chap. XXXIII.</span></a> Excuses. Originalit des voix effaces par Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_151">151</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span><a href="#CHAPITRE_XXXIV"><span class="smcap">Chap. XXXIV.</span></a> Qualits de la voix</td><td align="right"><a href="#Page_166">166</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXV"><span class="smcap">Chap. XXXV.</span></a> Madame Pasta</td><td align="right"><a href="#Page_171">171</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Anecdote qui peint l'me de cette admirable cantatrice</td><td align="right"><a href="#Page_191">191</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Lettres de Napolon peignant l'amour le plus passionn</td><td align="right"><a href="#Page_193">193</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXVI"><span class="smcap">Chap. XXXVI.</span></a> <i>La Donna del Lago</i></td><td align="right"><a href="#Page_194">194</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Gasconisme de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_197">197</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXVII"><span class="smcap">Chap. XXXVII.</span></a> De huit opras de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_200">200</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> <i>Adelade Borgogna</i></td><td align="right"><a href="#Page_200">200</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <i>Armida</i></td><td align="right"><a href="#Page_200">200</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <i>Ricciardo e Zoraide</i></td><td align="right"><a href="#Page_201">201</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <i>L'Ermione</i></td><td align="right"><a href="#Page_202">202</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <i>Maometto Secondo</i></td><td align="right"><a href="#Page_202">202</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <i>Metilde di Sabran</i></td><td align="right"><a href="#Page_202">202</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <i>Zelmira</i></td><td align="right"><a href="#Page_203">203</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> <i>Semiramide</i></td><td align="right"><a href="#Page_203">203</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXVIII"><span class="smcap">Chap. XXXVIII.</span></a> <i>Bianca e Faliero</i></td><td align="right"><a href="#Page_206">206</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XXXIX"><span class="smcap">Chap. XXXIX.</span></a> <i>Odoardo e Cristina</i></td><td align="right"><a href="#Page_209">209</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Projet d'une liste de tous les morceaux +rellement diffrents, des opras de +Rossini, des morceaux btis sur la +mme ide, avec l'indication du duetto +ou de l'air o elle est prsente avec +le plus de bonheur</td><td align="right"><a href="#Page_213">213</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XL"><span class="smcap">Chap. XL.</span></a> Du style de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_215">215</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLI"><span class="smcap">Chap. XLI.</span></a> Opinion de Rossini sur quelques grands matres ses contemporains.--Caractre de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_221">221</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLII"><span class="smcap">Chap. XLII.</span></a> Anecdotes</td><td align="right"><a href="#Page_228">228</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Paresse de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_228">228</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Dernier mot</td><td align="right"><a href="#Page_235">235</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE1"><span class="smcap">Liste chronologique</span></a> des Œuvres de Gioacchino Rossini, n Pesaro le 29 fvrier 1792</td><td align="right"><a href="#Page_237">237</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLIII"><span class="smcap">Chap. XLIII.</span></a> Utopie du Thtre-Italien de Paris</td><td align="right"><a href="#Page_248">248</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Recettes de ce thtre</td><td align="right"><a href="#Page_249">249</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Dpenses approximatives de ce thtre</td><td align="right"><a href="#Page_250">250</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Budget de l'opra Italien de Londres</td><td align="right"><a href="#Page_250">250</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Projet de donner l'Opra-Buffa l'entreprise, avec une commission de surveillance</td><td align="right"><a href="#Page_252">252</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Notes fournies par un ancien administrateur des thtres</td><td align="right"><a href="#Page_253">253</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Comparaison entre les peintres de dcorations italiennes et les peintres franais, diffrence norme entre les prix</td><td align="right"><a href="#Page_253">253</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Commission administrative des thtres de Turin, Florence, Londres, Milan</td><td align="right"><a href="#Page_254">254</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Projet d'une classe de chant italien au Conservatoire, Pellegrini ou Zuchelli professeur, et de mettre quatre pairs de France riches la tte de cette cole</td><td align="right"><a href="#Page_256">256</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Il serait bon de donner deux reprsentations par mois au grand Opra</td><td align="right"><a href="#Page_257">257</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> On devrait engager Rossini pour deux ans Paris</td><td align="right"><a href="#Page_259">259</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Sujets que l'on devrait engager</td><td align="right"><a href="#Page_260">260</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLIV"><span class="smcap">Chap. XLIV.</span></a> Du matriel des thtres en +Italie</td><td align="right"><a href="#Page_261">261</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Dsignation d'une place superbe pour construire Paris une salle de spectacle l'instar de celle de Moscou</td><td align="right"><a href="#Page_262">262</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Des thtres dits de <i>cartello</i> et leur classement</td><td align="right"><a href="#Page_264">264</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Vigan, ses ballets admirables</td><td align="right"><a href="#Page_271">271</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> On devrait appliquer au Thtre-Franais l'usage de donner, comme en Italie, des pices nouvelles des poques dtermines<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></td><td align="right"><a href="#Page_274">274</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Des dcorations</td><td align="right"><a href="#Page_276">276</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLV"><span class="smcap">Chap. XLV.</span></a> De <i>San-Carlo</i> et de l'tat moral de Naples, patrie de la musique</td><td align="right"><a href="#Page_279">279</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XLVI"><span class="smcap">Chap. XLVI.</span></a> Des gens du Nord, par rapport la musique</td><td align="right"><a href="#Page_293">293</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Des Allemands</td><td align="right"><a href="#Page_294">294</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Des Anglais</td><td align="right"><a href="#Page_296">296</a></td></tr> +<tr valign="bottom"><td> Des cossais</td><td align="right"><a href="#Page_297">297</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#NOTE_DES_EDITEURS">N<span class="smcap">ote</span> des diteurs</a> pour servir de complment la <i>Vie de Rossini</i></td><td align="right"><a href="#Page_313">313</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#LISTE_CHRONOLOGIQUE2"><span class="smcap">Liste</span> chronologique et complte de toutes les compositions de Rossini</a></td><td align="right"><a href="#Page_329">329</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><a href="#APPENDICE"><span class="smcap">Appendice.</span></a> <span class="smcap">Notice</span> sur la vie et les ouvrages de Mozart</td><td align="right"><a href="#Page_332">332</a></td></tr> +</table> + + + +<p class="head">FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME</p> + +<hr class="full" /> + +<p class="c top15"> +ACHEV D'IMPRIMER LE 4 JANVIER 1920<br /> +SUR LES PRESSES<br /> +DE L'IMPRIMERIE ALENONNAISE<br /> +F. GRISARD, <i>Administrateur</i><br /> +11, RUE DES MARCHERIES, 11<br /> +ALENON (ORNE)<br /> +</p> + + +<div class="footnotes"><h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ce qu'une lettre crire une femme d'esprit que l'on +aime un peu est l'gard de la simple conversation, la sculpture l'est + l'gard de la peinture. Dans les deux genres, la grande difficult est +de ne pas marquer trop ce qui ne mrite que d'tre indiqu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> On se souvient de la cavatine d'<i>Otello</i>: le chant +triomphe, et l'accompagnement dit Othello: Tu mourras.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Le Faux Pourceaugnac, le Comdien d'Etampes</i>, les +<i>Mmoires d'un colonel de hussards,</i> etc., le <i>Deceiver deceived</i> de +Drury-Lane, etc. L'<i>high life</i> dans toute l'Europe ne vit que de vanit. +C'est pour cela peut-tre que cette classe, la seule qui cultive la +musique hors de l'Italie, a le cœur si anti-musical, et qu'en revanche +elle a tant de got pour les livres franais. +</p><p> +Les <i>Contes moraux</i> de Marmontel sont le sublime de l'esprit et de la +dlicatesse pour un grand seigneur de Ptersbourg. (<i>De la Russie</i>, par +Passovant et Clarke.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> dition de 1854: Le prince dguis avec Cenerentola. N. +D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lorsque je cite hardiment un mauvais vers d'un libretto +italien au public le plus difficile de l'Europe, on sent bien que mon +unique prtention ne peut tre que de rappeler la <i>cantilena</i> et +l'accompagnement que Rossini a faits sur ce vers. Comment obtenir un tel +rsultat d'un lecteur qui depuis six mois n'est pas all aux Bouffes? Je +rcuse donc tout lecteur qui, dans les six mois qui ont prcd la +lecture de cette note, n'est pas all Louvois au moins dix fois, et +n'a pas lu depuis deux ans un livre de discussion srieuse sur les +principes des Beaux-Arts, par exemple l'ouvrage de M. l'abb Dubos sur +<i>la posie et la Peinture</i>, ou les <i>Principes du Got</i> de Paine Knight, +ou le <i>Trait du Beau</i> d'Alison, ou quelque trait allemand sur ce que +nos voisins appellent l'esthtique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Empoisonnement de l'honnte Ganganelli, qui, plac une +fentre de son palais de Montecavallo claire par le soleil, s'amusait + blouir les passants avec la rverbration d'un miroir. Singulier +effet du poison jsuitique!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ces mœurs sont peintes admirablement et avec une navet +singulire dans les seize comdies de Gherardo de'Rossi. A l'exception +des grandes inconvenances sociales, telles que l'incendie par vengeance, +l'empoisonnement et autres vnements trop forts pour la comdie, et +dont la peinture, comme chose possible dans les tats de Sa Saintet, +aurait pu compromettre la tranquillit de M. de'Rossi, qui est banquier + Rome, tout y est. Ces comdies et les <i>Confessions de Carlo Gozzi</i> +sont les pices justificatives de tout ce qu'on avance ici sur ce pays +singulier, qui, au milieu de la <i>scheresse</i> moderne, produit encore des +Canova, des Vigan, des Rossini, tandis que nous n'avons, quelques +expressions prs, que des charlatans plus ou moins adroits courir la +pension.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Tenez le prince en gaiet, moi je vais la cave.—On dit +en Italie, d'une voix qui ne se fait pas entendre: <i>Canta in cantina</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Je crois dj voir tel de mes voisins qui me prend part +dans un coin, et me dit: Monsieur le baron, daigneriez-vous prsenter ce +placet votre royale fille? <i>Voil pour prendre le chocolat</i>; et +l'instant une quadruple me tombe dans la main. Je rponds: Ce n'est pas +le crdit qui me manque, mais votre quadruple est-elle de poids? +</p><p> +Telles sont les mœurs de la malheureuse Rome, telles sont les +plaisanteries qui n'y sont pas siffles! telle est la manire de traiter +les affaires dans les tats du pape! A Paris, nous avons plus de +dlicatesse. Deux jeunes gens qui taisaient de grandes et bonnes +affaires avec le ministre de la ***, pensrent qu'ils pourraient doubler +la quantit des bordereaux fictifs qu'ils prsentaient tous les mois +la signature, s'ils parvenaient faire un cadeau agrable au citoyen +ministre. Aprs avoir couru quelque temps les environs de Paris, ils +trouvrent enfin un chteau fort agrable, au milieu d'une jolie terre, +non loin de Mon..... Nos jeunes gens achtent la terre, et font arranger +le chteau dans le got le plus moderne et avec toute l'lgance +possible. Quand toutes les rparations furent acheves, les parquets +cirs, les pendules montes, l'un des fournisseurs dit son ami: +Jouissons huit jours de notre chteau avant de le donner au ministre, le +rsultat de cette ide lumineuse fut la prsence de vingt jolies femmes +et de leurs amis, de grands dners tous les jours, des bals tous les +soirs. Enfin le terme fatal arrive; l'un des amis prend tristement les +clefs du chteau et va les prsenter au citoyen ministre. Le chteau +sera humide. Telles sont les seules paroles du ministre en recevant le +cadeau.—Impossible citoyen ministre, nous avons pris la prcaution de +l'habiter huit jours avant de vous l'offrir. Et avec quelles gens +l'avez-vous habit?—Ma foi, avec des htes fort aimables, avec nos +amis ordinaires.—C'est--dire, reprend le ministre en fronant le +sourcil, que vous avez os introduire des femmes suspectes dans mon +chteau; je vous trouve, je l'avoue, d'une rare impertinence. Allez, +citoyen, et l'avenir sachez garder plus de respect pour un ministre. +A ces mots, le fournisseur s'clipse et le citoyen ministre demande ses +chevaux pour aller sa terre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> 1 Ft-elle cache dans le sein de Jupiter. On voit que +la mythologie est la providence des mauvais potes, en Italie comme en +France.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Nous avons rduit nos meilleurs acteurs comiques Samson et +Monrose, n'tre que des gens qui nous rptent un bon conte <i>que nous +savons</i>. Notre sourcilleuse pruderie ne veut rien d'imprvu. Le seul +Potier a peut-tre le privilge de nous faire rire <i>sans consquence</i>. +C'est que nous pouvons mpriser son genre notre aise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Je m'attends bien que, si les littrateurs franais lisent +cette page, ils vont s'crier en colre: Mais nous rions beaucoup! Il +n'y a mme que le Franais en Europe qui sache rire!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> le prince de Darmstadt rappelle les beaux jours de +l'empereur Charles VI, qui passait pour le premier contre-pointiste de +ses tats. Ce prince, ami des arts, ne manque pas une rptition de son +Opra, et bat la mesure dans sa loge; il a donn son ordre tous les +musiciens de son orchestre, qui est excellent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> L'un des cent opras de Joseph Mosca.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> En septembre 1823, Velluti chante Livourne l'opra de +Morlacchi, intitul <i>Tebaldo e Isolina</i>, o se trouve la clbre +romance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Cette <i>stagione</i> commence le 10 avril; la <i>stagione</i> du +carnaval, le 26 dcembre, seconde fte de Nol; et celle de l'automne, +le 15 aot.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Voir les dissertations imprimes Berlin sur cette +ouverture en 1819.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Ce commencement du premier acte a le caractre des Posies +de Crabbe, quelquefois l'nergie des Ballades de Burns.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> C'est le mme principe que pour les tableaux du Corrge et +les marbres antiques. Il y a une description du <i>beau</i> qui convient +tous les arts, depuis un duetto bouffe jusqu' l'architecture de +l'intrieur d'une prison. Des pilastres grecs dans une prison +consolent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Si l'on supprime une mesure de la premire phrase que +chante Ninette, on sent qu'il manque quelque chose; ce qui n'a gure +lieu chez Rossini que dans les mouvements de valse, du moins dans les +opras de sa <i>seconde manire</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Opra clbre en France il y a vingt ans; c'est le sujet +si beau d'une fille-mre, abandonne par son amant. Comparez l'air de +Rossini avec <i>la Famille suisse de Weigell</i>, chef-d'œuvre de simplicit +allemande qui parut trop simple au public de Milan en 1819.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> Je vois les juifs de Pologne comme les voleurs d'un autre +genre de <i>Fondi</i>, au royaume de Naples; la faute, l'unique faute est aux +gouvernements dont l'imprvoyance <i>cre</i> de tels tres. Les juifs +franais, depuis Napolon, sont comme les autres citoyens, seulement un +peu plus avares.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Malheureux! s'crie le capitaine, et il se jette sur moi +l'pe la main.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Magis sine vitiis quam cum virtutibus</i>. Un talent calcul +pour les Parisiens de 1810, c'tait celui de madame Barilli. Le public +de Louvois a fait depuis des progrs immenses, ce qui ne veut point dire +que l'excellente Barilli n'et encore aujourd'hui un fort beau succs. +Quatre ou cinq cents personnes de Paris ont fait l'ducation de leur +oreille, et sont d'aussi bons juges que les dix mille spectateurs qui +frquentent les thtres de San-Carlo ou de la Scala.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Plus pompeux que touchant. Le style de Paul Vronse ou de +Buffon. Ce style est le <i>sublime</i> des cœurs froids. Il fait beaucoup +d'effet en province. +</p><p> +L'harmonie du commencement de ce duetto rappelle l'introduction du +<i>Barbier</i>. On adresse le mme reproche quelques parties du <i>finale</i> du +premier acte. Il y a des ressemblances entre l'air <i>Mi manca la voce</i> de +<i>Mos</i> et le quintetto +</p> +<p><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un Padre, una figlia.</span><br /> +</p> +<p> +On dit que le morceau qui suit la condamnation de Ninetto rappelle un +chœur de la Vestale: <i>Dtachez ces bandeaux</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Il ne fallait pas faire un soldat franais si tremblant +<i>en paroles</i>. L'auteur du Libretto n'a pas song la vanit du pays o +il place la scne de son ouvrage; il a peint un malheureux avec vrit. +Voil la grossiret que les connaisseurs franais reprochent aux +personnages du Guerchin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Nous voici seuls: amour seconde ma flamme et mes vœux. +Belle Ninette, si vous n'tes pas barbare, daignez m'accorder une place +dans votre cœur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir les admirables Mmoires de mistress Hutchinson, et +les procs de Sidney et de tant d'autres. Voir certains dtails de +procs criminels dans Voltaire. Voir....</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Il Podest—Ora mia, son contento,<br /><span style="margin-left: 7em;">Ah! sei giunto,</span> +felice momento,<br /><span style="margin-left: 7em;">Lo spavento piegar la far.</span></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Si l'on attaque les bases de mon raisonnement, je pourrai +publier quelques anecdotes dont je me borne maintenant donner la +morale; et tout cela se passait sous le ministre modr de M. le +cardinal Consalvi. Voir Laorens: <i>Tableau de Rome</i>; Simond, Gorani.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Le caractre du podestat a t peint avec esprit et +nergie par Duclos, dans le roman de la <i>Baronne de Luz</i>. Le juge +libertin de Duclos s'appelle Thuring; celui de la <i>Gazza ladra</i> doit +tre jou avec une teinte de bouffonnerie charge, qu'aucun chanteur +italien n'ose hasarder devant un public svre et hautain, qui n'entend +pas la plaisanterie. Il faut faire ressortir la qualit de goguenard.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Le plaisir <i>dramatique</i> ne se voit plus que chez le +peuple, la Porte-Saint-Martin, la Gaiet, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Exemple frappant du dfaut de Rossini dans sa <i>seconde +manire</i>; il crit un air avec les <i>agrments</i> que son chanteur excute +avec facilit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> Artifice frquent chez Rossini, et au moyen duquel +l'accompagnement, quoique fort surcharg, ne couvre pas la voix. Mozart +n'a pas su viter cet inconvnient en mille endroits, et, par exemple, +dans l'air: <i>Batti, batti, o bel Mazetto</i> de <i>Don Juan</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Les gens communs sont accessibles cette passion. Voir +les phrases de Bossuet. En 1520 pour un homme qui gotait Raphal, il y +en avait cent qui Michel-Ange faisait peur. Canova n'et joui d'aucun +succs en 1520.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> Faites tomber ma tte, je suis votre prisonnier; mais ne +vous couvrez pas du sang d'une pauvre jeune fille qui ne sait pas mme +se dfendre. +</p><p> +Paroles fort belles, sans doute; mais il fallait dire: C'est moi qui ai +donn un couvert vendre ma fille; faites rechercher ce couvert, etc. +On dira que j'attaque un pauvre libretto italien en vrai littrateur +franais. Ces messieurs attaquent les <i>paroles</i> d'un libretto; voyez la +grande colre du <i>Miroir</i> contre le cra, cra du Taddeo de l'<i>Italiana in +Algeri</i>. Pour moi, je m'attaque aux <i>situations</i> fausses; les paroles +d'un libretto sont toujours fort bien mes yeux, je ne les coute pas. +J'ai lu celles de la <i>Gazza</i> pour la premire fois, en crivant la +prsente notice, dans laquelle j'ai le malheur de ne pouvoir rappeler +les chants de Rossini qu' l'aide des paroles qui les accompagnent. On +et trouv ridicule de mettre, au lieu des paroles, une ligne de musique +en note au bas de la page, pour nommer un air. +</p><p> +Depuis le milieu du premier acte de la <i>Gazza</i>, tout est tristesse et +dsespoir; et, pour faire varit, nous avons de l'<i>horreur</i>; le +podestat dans la prison faisant des propositions Ninette. Dans un +sujet peu prs semblable (<i>le Dserteur</i>), Sedaine vita toutes ces +sensations noires par la jolie cration du caractre de Montauciel, +l'une des choses les plus difficiles que l'art dramatique ait os +excuter en France. Rossini tait digne de trouver un Sedaine. Si ce +maon ft n avec deux cents louis de rente, la littrature franaise +compterait un homme de gnie de plus. +</p><p> +La protection d'un ministre pouvait rparer les torts du hasard; il +fallait payer Sedaine chacun de ses opras six mille francs. Il eut, +au contraire, grand'peine tre de l'Acadmie Franaise. Rien de plus +inutile pour les arts que la protection des sots riches et +l'tablissement des acadmies; Marmontel et La Harpe taient les +personnages les plus marquants de cette Acadmie qui eut de la peine +admettre Sedaine; jugez des autres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Voil le secret de la rpugnance des romantiques pour les +vers alexandrins dans la tragdie; chaque instant le vers de Racine +altre un peu la vrit <i>simple</i> et <i>une</i> de la parole de l'homme +passionn. Cent cinquante annes d'tudes philosophiques nous ont appris +quelle est cette parole. Racine altre pour orner; les mœurs de 1670 lui +demandaient cette preuve de talent que repoussent celles de 1823. Nous +voulons des tableaux beaucoup plus prs de la nature. <i>Guillaume Tell</i> +de Schiller, traduit en prose, nous fait plus de plaisir qu'<i>Iphignie +en Aulide</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Conduisez l'un en prison, et l'autre au supplice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Prison de l'historien Giannone.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Dans trente ans, l'on demandera aux peintres de +dcorations de vouloir bien supprimer la quantit de petits dtails +spirituels dont ils se croient obligs de charger leurs toiles. +Peut-tre alors aurons-nous chang beaucoup de vanit contre un peu +d'orgueil. Nous prenons, sans honte, du <i>caf</i>, quoiqu'il ne vienne pas +en France; pourquoi n'appellerions-nous pas de Milan MM. Sanquirico, +Tranquillo ou leurs successeurs?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> On dit que le motif de l'air de la cloche est pris dans +<i>Otello</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> L'<i>honneur national!</i> grand argument musical du <i>Miroir</i> +d'aujourd'hui, comme des ennemis de Rousseau en 1765; c'est tout +bonnement l'art d'en appeler aux <i>passions</i> des gens trop <i>occups</i> pour +avoir une opinion.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Il y a quelque temps que, dans <i>Tancrde</i>, l'orchestre de +Louvois excuta sans difficult, et sur le simple avertissement de son +chef, le duetto <i>Ah! se de'mali miei</i>, un demi-ton plus haut que la note +crite; il est on ut, on le chante en <i>re</i>. En 1765, le btonnier de +l'Opra criait: <i>Messieurs, attention au dmanch!</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Le lendemain du 18 brumaire, deux mille gens riches +avaient intrt le louer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Ce sont les classes infrieures de la socit et les +provinciaux nouvellement dbarqus, admirateurs ns de tout ce qui +<i>cote bien cher</i>, qui garnissent les banquettes du grand Opra. +Ajoutez-y dans les loges quelques Anglais arrivant de leurs terres, et +au balcon quelques gens de plaisir qui viennent admirer les danseuses; +voil, avec les six cent mille francs du gouvernement, ce qui soutient +l'Opra. Le premier ministre de bon sens mettra les Italiens rue Le +Peletier, vers l'an 1830.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Nous n'aurions personne si nous agrandissions notre +thtre;</i> voil ce que tout le monde rpte quand on reprsente qu'on +est au supplice dans les loges, et que les deux maisons voisines +appartenant l'administration, l'on pourrait changer les corridors +actuels en loges <i>l'italienne</i>, et faire d'autres corridors latraux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Voir <i>la Renomme</i> des premiers jours de septembre 1819, +autant que je puis m'en souvenir, et les autres journaux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir ci-aprs les chapitres relatifs au <i>chant</i> tel qu'il +tait en 1770 et tel qu'il est aujourd'hui, chapitres dont j'ai +recueilli les ides dans les conversations dont je viens de parler.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Par respect pour la Bible, l'on n'a pas os donner <i>Mose</i> + Londres, au thtre du Roi (l'Opra-Italien). On a fait de la musique +de <i>Mose</i> un <i>Pierre l'Ermite</i>, 1823. Cet essai me plat; j'espre +qu'on fera des <i>libretti</i> passables pour quatre ou cinq opras de +Rossini dont les situations actuelles sont tellement absurdes qu'elles +rebutent l'imagination. On trouverait difficilement une page dans les +trente journaux littraires d'Angleterre qui ne soit sanctifie par +quelque allusion la Bible. Que dirai-je de M. Irving? un tel tre est +impossible en France, mme Toulouse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Abondance d'ides en rptant vingt-six fois de suite le +mme chant! Excellente critique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Nous sommes accoutums voir les montagnes <i>faire ombre</i> +sur le ciel; premire scne de <i>Don Juan</i>, la reprise de septembre +1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> C'est ainsi qu'il faut excuter cet opra; le miracle doit +s'oprer durant la prire, un signe de Mose qui se tourne vers la +mer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Les passions et les amours vulgaires qui remplissent +chaque anne des centaines de romans nouveaux, sont ce qu'il faut la +musique; elle se charge, proportion du gnie du maestro, de leur ter +l'air vulgaire et de les lever au sublime. Le superbe pome <i>Job, le +Lvite d'Ephram</i>, l'pisode de <i>Ruth</i>, sont faciles arranger en +<i>opera seria</i>. Je ne parle pas, par respect, de la mort de Jsus, l'un +des plus beaux sujets que l'on puisse prsenter aux peuples modernes. +L'auteur a essay une tragdie intitule: <i>la Passion de Jsus</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Du solo de clarinette si touchant et si noble dans +l'ouverture d'<i>Otello</i>, Rossini a fait un air pour <i>Osiride</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Je demande pardon au lecteur d'avoir conserv plusieurs +mots italiens; je ne trouve pas en France d'usages correspondants, et +toute traduction et t fort inexacte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Je cde la tentation de placer ici quelques traits de +ces conversations, si intressantes pour moi, que je rencontrais +quelquefois Naples. Si l'on trouve quelques ides agrables ou utiles +dans les chapitres suivants, elles appartiennent en entier M. le +chevalier de Micheroux, ancien ministre Dresde. Je dois cet amateur +clair des notes pleines de bont sur plusieurs erreurs o j'tais +tomb dans les autres parties de cette biographie. La musique ne laisse +pas de traces en Italie; les articles de journaux sont des hymnes ou des +philippiques, et, du reste, prsentent rarement quelque chose de +positif. Cet ouvrage-ci tant compos d'un grand nombre de petits faits, +doit contenir bien des erreurs. Il y a telle date d'une premire +reprsentation qui m'a cot la peine d'crire vingt lettres, et encore +ne suis-je pas trop sr de l'poque que j'ai adopte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Les gens qui viennent d'applaudir durant quatre-vingts +reprsentations de suite les insolences de Sylla envers les Romains, +c'est--dire les mpris de Napolon pour le peuple franais.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Davide le pre, qui fut un chanteur aussi clbre que son +fils, reproche vivement celui-ci de ne pas mettre assez de <i>douceur</i> +dans son chant, et de trop sacrifier l'agilit; un jour, ce propos, +il a voulu le battre. J'ai vu Davide le pre chanter au thtre de Lodi +en 1820; il avait, disait-on, soixante-dix ans. Il habite Bergame, ainsi +que le bon Mayer, l'auteur de <i>Ginevra di Scozia</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Les peuples entre la Meuse et la Loire sentent fort peu la +musique; le sentiment pour cet art renat dj vers Toulouse comme dans +les environs de Cologne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> C'est par le <i>mouvement</i> que la musique lve l'me +jusqu'aux sentiments les plus dlicats, et parvient les rendre +sensibles des yeux souvent assez grossiers. Un gros millionnaire, mu, +arrive sentir un instant comme un homme d'esprit. +</p><p> +C'est par l'<i>immobilit</i> que la sculpture parvient faire concevoir ce +mme sentiment dlicat. Rossini avait promis, un soir qu'il tait +sensible, de traduire par un beau duetto ce groupe sublime de Vnus et +Adonis que nous admirions la lueur d'une torche. Je me souviens que le +marquis Berio le fit jurer par les mnes de Pergolse. +</p><p> +J'oserai peut-tre imprimer un jour un trait sur le beau idal dans +tous les arts. C'est un ouvrage de deux cents pages, assez +inintelligible, et surtout manquant tout fait de transitions comme le +prsent chapitre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> Voir les singuliers raisonnements du <i>Journal des Dbats</i> +d'aujourd'hui (18 septembre 1823). Un homme qui ne sent pas les +beaux-arts ne peut jamais arriver, par le raisonnement, qu' la thorie +du rcitatif; le <i>chant</i> lui chappe; une me sche ne le sent pas, et +le raisonnement ne peut y conduire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Les compositeurs siffls sont les ennemis les plus +dangereux de la musique. Les vrais juges en France sont, avant tout, les +jeunes femmes de vingt-cinq ans.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> <i>Mmorial de Sainte-Hlne</i>, de M. le comte de Las-Cases, +tome IV; rvoltes et enthousiasme de Brescia, de Bergame, de Vrone, +etc.; le tout suivi, en 1799, de treize mois d'une raction froce. +Aventures curieuses des patriotes dports aux Bouches du <i>Cattaro</i>, +dcrites par M. Apostoli, de Padoue, dans ses <i>Lettere Sirmiensi</i>, +1809.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>Natum pati et agere fortia</i>, vers fait pour saint Ignace +de Loyola.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Plus tard, madame Catalani a chant les variations de +Rode; il est vrai que le ciel a oubli de placer un cœur dans le +voisinage de ce gosier sublime.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Stendhal, dans tout ce passage, pense en italien, +<i>biscroma</i> y veut dire double croche. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Instrument favori de Rossini. (C'est la petite flte, N. +D. L. E.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Et les premiers essais de Rossini: <i>la Cambiale di +Matrimonio</i>, <i>l'Equivoco stravagante</i>, <i>Ciro in Babilonia</i>, <i>la Scala di +seta</i>, <i>l'Occasione fa il ladro</i>, <i>il Figlio per azzardo</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Il avait vingt-deux ans.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> L'opra lui-mme n'eut pas de succs. Velluti avait eu une +dispute avec le clbre Alessandro Rolla, chef de l'orchestre de la +Scala, et il bouda comme un enfant tout le temps des reprsentations de +l'<i>Aureliano</i>: il a, dans le fait, tout le caractre d'un enfant, et est +entirement men par un valet de chambre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Autant il est agrable d'essayer en franais l'analyse des +mouvements du cœur ou des oprations de l'esprit, autant l'on trouve de +difficults crire sur l'art du chant. Puisque je ne trouve pas de +<i>mots franais</i> pour traduire avec exactitude et clart les noms des +diverses espces de roulades ou d'ornements, je demande la permission de +me servir quelquefois des <i>mots italiens</i>. Je suis oblig de sacrifier +la prcision et la clart.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Rossini a crit pour Naples neuf de ses principaux opras: +<i>Elisabetta</i>, <i>Otello</i>, <i>Armida</i>, <i>Mos</i>, <i>Ricciardo e Zorade</i>, +<i>Ermione</i>, <i>la Donna del Lago</i>, <i>Maometto secondo</i>, et <i>Zelmira</i>; 1815 +1822.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> L'air <i>di tanti palpiti</i> a t chant avec succs, sous +nos yeux, en trois <i>tons</i> diffrents.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> Marchesi changeait chaque soir toutes les <i>fioriture</i> de +ses rles. (Milan, 1794.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Pourquoi? C'est un problme que je soumets au savant +docteur Edwards.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Calculs sur nos besoins <i>actuels</i>; cette musique est +minemment <i>romantique</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> La Gabrielli ne chantait bien que lorsque son amant tait +dans la salle. On fait cent histoires en Italie de ses caprices +incroyables. Elle tait Romaine.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Les grands chanteurs ne changeaient pas le motif des airs, +ils le donnaient avec assez de simplicit, puis commenaient broder. +Ils avaient la fin de chaque air vingt mesures pour les <i>Gorgheggi</i> et +autres agrments lgers, et enfin l'air de bravoure comme <i>pria che +spunti</i> dans le <i>Mariage secret</i>. Rossini et crit les agrments de cet +air. Il est du genre qu'on appelle Naples <i>aria di narrazione</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> Je trouve une difficult presque insurmontable parler du +chant en franais. Voici ce petit passage en italien; Le ombreggiature +per le messe di voce, il cantar di portamento, l'arte di fermare la voce +per farla fluire eguale nel canto legato, l'arte di prender fiato in +modo insensibile e senza troncare il lungo periodo vocale delle arie +antiche.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Paganini, le premier violon d'Italie et peut-tre du +monde, est dans ce moment un jeune homme de trente-cinq ans, aux yeux +noirs et perants, et la chevelure touffue. Cette me ardente n'est +pas arrive son talent sublime par huit ans de patience et de +conservatoire, mais par une erreur de l'amour qui, dit-on, le fit jeter +en prison pour de longues annes. Solitaire et abandonn dans une prison +qui pouvait finir par l'chafaud, il ne lui resta dans les fers que son +violon. Il apprit traduire son me par <i>des sons</i>; et les longues +soires de la captivit lui donnrent le temps d'tre parfait dans ce +langage. Il ne faut pas entendre Paganini lorsqu'il cherche lutter +avec des violons du Nord dans de grands concertos, mais lorsqu'il joue +des caprices, une soire qu'il est en verve. Je me hte d'ajouter que +ces caprices sont plus <i>difficiles</i> qu'aucun concerto.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Velluti prpare trois espces d'agrments pour le mme +passage; au moment de l'excution, il emploie celui pour lequel il se +sent de la facilit; au moyen de cette prcaution, ses agrments ne sont +jamais <i>stentati</i> (forcs).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Je viens de rencontrer un jeune homme de vingt-deux ans, +qui a fait une tragdie reue aux Franais; son grand soin, en me +parlant, a t de se moquer beaucoup du systme tragique dans lequel il +a travaill.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Il me semble qu' Genve l'on fait assez peu de cas de +Rousseau; en revanche, la rputation de ce Voltaire si lger, si +moqueur, si anti-religieux, si anti-Genevois, me semble crotre chaque +jour; c'est qu'aprs tout Voltaire a fini par mourir avec quatre-vingt +mille livres de rente.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Il ne s'agit pas de la voix particulire pour laquelle +Rossini a not tous les agrments. Mademoiselle Colbrand doit Rossini +une partie de sa gloire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> On dirait en italien: <i>Una voce pura o velata, debole o +forte, piena o soltile, stridula o smorzata.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Pacchiarotti lui-mme a bien voulu me donner ces ides en +me montrant son joli jardin anglais et sa tour du cardinal Bembo, prs +le <i>Prato della Valle</i>, Padoue, 1817. Voir le Voyage intitul <i>Rome, +Naples et Florence en</i> 1817.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Et bien souvent du premier; Crivelli et Velluti ne +voyagent plus qu'avec l'<i>Isolina</i> de Morlacchi, opra qu'ils donnent +partout.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> En Italie on appelle ces chanteurs qui lisent +difficilement, <i>orecchianti</i>; la qualit contraire est exprime par le +mot <i>professore</i>. On vous dira Florence: <i>Zuchelli un professore</i>; +ce qui ne veut nullement dire que Zuchelli donne des leons, mais qu'il +sait fort bien la musique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> J'ai trouv, en octobre 1822, un opra charmant Varse, +ville de Lombardie aussi grande que Saint-Cloud, et dont les habitants +sont remarquables par une obligeance parfaite envers les trangers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Un entrepreneur n'et jamais eu l'audace de donner <i>les +Horaces</i> avec les voix qu'on nous a prsentes. Il faut mettre Louvois +en entreprise comme <i>la Scala</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Quels plaisirs ravissants ne devrions-nous pas Romberg +par son violoncelle, s'il avait l'me passionne de Werther au lieu de +l'me candide et honnte d'un bon bourgeois allemand! Mademoiselle de +<i>Schauroth</i>, ge de neuf ans, et pianiste clbre, annonce toute la +folie du gnie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Transcrire dans la partition des <i>Horaces</i>, les paroles de +l'air clbre: <i>Quelle pupille tenere</i>, telles qu'elles sont chantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> C'est un tour de force qui fait, a chaque fois, +l'tonnement des dilettanti, que de voir la mme voix chanter un soir +Tancrde, et trois jours aprs Desdemona.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Je pense que madame Pasta est destine faire la fortune +du compositeur qui fera plir l'toile de Rossini. Elle est sublime dans +le <i>genre simple</i>, et c'est par l qu'il faut attaquer la gloire de +l'auteur de <i>Zelmire</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> C'est ce qu'elle a prouv en chantant Tancrde et le rle +de <i>Curiazio</i> dans <i>les Horaces</i> de Cimarosa: Romo et Mde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> La clarinette, par exemple, a deux <i>registres</i>. Les sons +bas ne semblent pas de la mme famille que les sons aigus. Je placerai +ici un fait d'histoire naturelle observ Londres cette anne: les sons +aigus de la clarinette et du piano ne troublent nullement les animaux +froces, le lion, le tigre, etc., tandis que les sons bas les font +entrer en fureur sur-le-champ. Il semble que pour l'homme l'effet +contraire aurait lieu. Peut-tre les sons bas ressemblent-ils des +rugissements. <i>Voir</i> les expriences faites au Jardin-des-Plantes vers +1802; on donna un concert aux lphants. Je ne sais si les naturalistes +eurent assez de bon esprit pour rapporter avec <i>simplicit</i> les +rsultats de cet essai, et pour laisser chapper une si belle occasion +de faire de l'loquence. Ce sont de terribles gens quand ils veulent +tre sublimes, et qu'ils voient une croix de plus au bout d'une phrase +sonore.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> Madame Todi chanta Venise en <i>1795</i> ou <i>1796</i>, et +Paris en 1799. Il y a, comme vous savez, des gens qui soutiennent que la +musique la plus nouvelle est toujours la meilleure, et l'on est bien +loin d'tre d'accord sur l'excellence de la musique des diverses poques +du dernier sicle. Tout le monde pense, au contraire, que de 1730 +1780, le chant a atteint le plus haut degr de perfection; cet art +dlicieux n'existait plus que chez des gens fort gs, la fin du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> sicle. Aujourd'hui il y a plusieurs belles voix, et cinq ou +six talents pour le chant: Velluti, madame Pasta, Davide, mademoiselle +Pisaroni, madame Belloc, etc. Leur got est plus sage et plus pur, et +peut-tre leur habilet moins grande que celle des soprani qui +florissaient vers 1770.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Cette <i>pacatezza</i> des gestes et du chant distingue madame +Pasta de toutes les grandes actrices que j'ai vues.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Le matre chanter de madame Pasta, M. Scappa de Milan, +est dans ce moment Londres, o sa mthode a le plus grand succs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Soire du 2 octobre 1823; jamais peut-tre madame Pasta +n'a eu dans son chant des inspirations plus sublimes; j'ai reconnu dans +la <i>Rosa bianca</i> plusieurs agrments de la prire de Desdemona.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> Dans l'amour-passion, on parle souvent un langage qu'on +n'entend pas soi-mme; l'me se rend visible l'me, indpendamment des +paroles employes. Je souponnerais qu'il y a souvent un effet semblable +dans le chant; mais comme en amour le <i>naturel</i> est indispensable, il +faut que la vois excute une chose <i>invente pour elle</i>, qui ne la gne +pas, et que l'me du chanteur trouve <i>dlicieuse</i>, au moment o il +chante.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Voir <i>le Corsaire</i> du 3 octobre 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> C'est envers de tels artifices de chant que +l'imperturbable et savante rigidit de l'orchestre de Louvois est +cruelle. Cet orchestre, compos de gens cent fois plus habiles que les +symphonistes italiens de 1780, et rendu impossibles Pacchiarotti et +Marchesi. Il contrariera tous les grands chanteurs que nous pourrions +avoir Paris; et pour peu que ceux-ci soient intimids par la science +trop relle de nos symphonistes, nous ne verrons jamais la <i>partie +improvise</i> du beau chant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Les sots applaudissent quand la majorit applaudit; mais +pour tre transport d'admiration, il faut avoir une me, chose rare.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Le <i>beau idal</i> dans tous les genres n'a qu'une mesure +<i>raisonnable</i>; c'est le degr de notre motion.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Voir</i> dans le <i>Mmorial de Sainte-Hlne</i>, tome IV, un +passage intressant sur madame Grassini. J'ai vu hier douze lettres de +l'amour le plus passionn; elles sont de la main de Napolon, et +adresses Josphine; l'une d'elles est antrieure leur mariage. A +propos de la mort imprvue d'un M. Chauvel, ami intime de Napolon, il y +a une boutade singulire et tout fait digne de Platon ou de Werther +sur l'immortalit de l'me, la mort, etc. Plusieurs de ces lettres si +passionnes sont sur de grand papier officiel portant en tte: <i>Libert, +galit</i>. Napolon mprise les victoires, et n'est inquiet que des +rivaux qu'il peut avoir auprs de Josphine. Aime-les si tu veux, lui +dit-il, tu n'en trouveras jamais qui t'adoreront comme moi. Puis il +ajoute: On s'est battu hier et aujourd'hui; je suis plus content de +Beaulieu que des autres, mais je le battrai plate couture. Il est +craindre qu' la mort de M. le comte de B***, ces douze lettres ne +soient vendues l'picier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> Je trouve plus de difficult vaincue dans Mozart, et un +effet plus clair et plus agrable chez Rossini.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Erreur, dit M. Prunires. Cet opra a une ouverture. N. +D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Tel de mes voisins qui prfre <i>Mos</i> <i>Tancrde</i>, +aimera mieux la <i>Semiramide e sempre bene</i>; si nous sommes de bonne foi, +nous avons tous deux raison.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Il existe sans doute des voix de contralto en France; +mais, ds qu'une jeune personne ne peut pas monter au <i>sol</i> ou au <i>la</i>, +on dit ici qu'elle n'a pas de voix. Voir un fort bon article de M*** +dans les <i>Dbats</i> de juillet 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> M. Fauriel, crivain du got le plus pur, et, de plus, +homme d'esprit, vient de nous donner une excellente traduction du <i>Comte +de Carmagnola</i> (1823). Que ne donneraient pas les amateurs pour avoir un +<i>Shakspeare</i> traduit de ce style! C'est dans le <i>Comte de Carmagnola</i> +que se trouve la plus belle ode qui ait encore t faite au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> +sicle, du moins mon avis: +</p> + +<p><br /> +<span style="margin-left: 2em;">I fratelli hanno ucciso i fratelli!</span><br /> + +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> On m'crit de Turin que madame Pasta y a donn. <i>Odoardo +e Cristina</i> avec le plus grand succs (1822). On a plac dans <i>Odoardo</i> +les plus beaux morceaux des opras de Rossini, inconnus Turin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Je ne puis tre gai quand j'entends une douce mlodie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> Surtout dans les opras crits Naples pour mademoiselle +Colbrand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> Si je cite souvent <i>le Mariage Secret</i>, c'est qu'il est +au nombre des trois ou quatre opras parfaitement bien connus des quatre +ou cinq cents dilettanti auxquels je m'adresse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> En napolitain, le pdant dit la marchande de modes: +C'est une belle ide que tu as l de m'aimer! Tu auras beau courir le +monde, que pourras-tu trouver de comparable moi? Sera-ce en Asie?..... +sera-ce en Amrique? etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Voyage de Sharp et d'Eustace, proclamation de lord +Bentinck aux Gnois; les amiraux Nelson et Caraccioli. Anecdote du +cadavre debout sur la mer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> S'il convient jamais M. Rossini de contester quelque +phrase de ces chapitres, je la dsavoue par avance; je serais au +dsespoir de manquer de dlicatesse envers l'un des hommes pour qui j'ai +le respect le plus senti. Je n'admets qu'une <i>noblesse</i>, celle des +talents, ensuite celle de la haute vertu; les gens qui ont fait de +grandes choses ou qui sont immensment riches peuvent tre admis +ensuite.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Le comique, en Italie, c'est se tromper dans la route du +bonheur que l'on brle d'atteindre, et ce bonheur n'est pas toujours et +uniquement plac dans l'imitation des manires de la haute-socit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> La musique ne laisse aucun monument en Italie; je me suis +vu souvent dans la ncessit d'crire vingt lettres pour savoir avec +prcision l'poque de la composition d'un opra, et souvent l'on m'a +donn en rponse trois ou quatre dates galement probables. J'ai des +lettres qui me disent que <i>Ciro</i>, opra de Rossini, a t reprsent +pour la premire fois en deux villes et en trois annes diffrentes. Par +ces considrations, je prie le lecteur bnvole de pardonner quelques +erreurs de dtail; il fallait beaucoup plus de temps et de patience que +je n'en ai pour lui prsenter une vritable histoire de Rossini, +inattaquable dans toutes ses assertions. Tout ce que je puis esprer, +c'est que les conclusions gnrales que l'auteur tire des faits +montreront que suivant sa manire de voir et de sentir, il les a +envisags d'une manire correcte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Je laisse leurs noms italiens aux saisons thtrales; +nous n'avons point d'usages correspondants, et par consquent toute +traduction serait inexacte. On sait qu' chaque saison les troupes +chantantes se renouvellent. La <i>stagione del carnovale</i> commence le 26 +dcembre; la <i>primavera</i> commence le 10 avril, et l'<i>autunno</i> le 15 +aot. Dans certaines villes, les poques de l'<i>autunno</i> et de la +<i>primavera</i> varient un peu: Milan, il y a quelquefois un <i>autunnino</i>. +Quant au carnaval, il commence invariablement le jour de la seconde fte +de Nol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Qui chante encore avec succs, en 1823, au thtre de <i>la +Scala</i>; sa voix est aussi belle qu'il y a dix ans. Madame Belloc, fille +d'un officier cisalpin chass de sa patrie, a dbut Bourg en Bresse +au mois de janvier 1800.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> A trois voix, dit M. Prunires. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Les notes relatives ce chapitre, qui sont dsignes par +des lettres capitales, ont t fournies par un ancien administrateur des +thtres. L'auteur prvient, dans la premire dition, qu'il a cru ne +pas devoir changer une seule expression ces notes crites au crayon en +marge de son manuscrit. (<i>Note de l'dition de</i> 1854.) +</p><p> +C'est pour ce chapitre que Stendhal avait obtenu la collaboration de son +ami le baron de Mareste. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Je me rgle d'aprs le budget du Thtre du Roi +(Opra-Italien) Londres. Ce budget est fort bon connatre. La +dpense totale est de 1.200.000 fr. Londres. J'ai consult le cahier +des charges du thtre de <i>la Scala</i> de Milan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> J'insiste sur cette somme de vingt mille francs. J'ai +tout lieu de croire que ce qui <i>dsespre</i> l'administration subalterne, +c'est qu'il y a bnfice sur le thtre de Louvois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Engager tout simplement Sanquirico et un de ses lves, +tant par an ou tant par dcoration; il y aura encore conomie. Ici je +cros qu'il faudrait dire un mot de l'immense supriorit des +dcorations italiennes sur les ntres, et ajouter quelques dtails +exacts sur la diffrence des prix. Si, par exemple, on pouvait tablir +comme fait que les dcorations de <i>la Lampe merveilleuse</i> ont cot cent +mille francs, et que le mme nombre de toiles, en somme les mmes +dcorations, n'auraient cot que douze mille francs Milan; que, sous +le rapport de l'art, les dcoration italiennes auraient t bien +suprieures{*}, il me semble que ce simple expos frapperait tous les +lecteurs non intresss. Mais que de gens sont intresss dguiser +l'abus que je signale! Interroger M. Aumer, l'auteur du ballet d'<i>Alfred +le Grand</i>, sur le pris des dcorations Milan. +</p><p> +{*} Voir <i>Rome Naples et Florence en</i> 1817, page 10. +</p><p> +Si l'on ne veut pas de Sanquirico par esprit national, que l'on engage +Daguerre; il a beaucoup de talent, et qu'on le fasse peindre dtrempe +et non l'huile; que toute dcoration soit mise de ct aprs avoir +servi cent fois. C'est encore traiter le public de Paris avec bien de la +mesquinerie. En Italie, les dcorations sont barbouilles aprs quarante +reprsentations au plus, souvent aprs trois jours. +</p><p> +Le ventilateur du thtre Louvois vient de coter trente-huit mille +francs, et l'on y prend mal la tte au bout d'une heure. Je serais +curieux de voir le compte de cette dpense de trente-huit mille francs. +Les abus sur l'achat du bois sont peut-tre encore plus comiques. Il +faudrait acheter vingt thermomtres, et que le commissaire de police les +fit maintenir au degr indiqu d'aprs l temprature extrieure. +Pourquoi allumer du feu quand l'air extrieur est dix degrs? Le gaz +chauffe beaucoup.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Cette somme devrait donc tre porte au budget de la +ville de Paris, dont les habitants ont le plaisir de la musique, et dont +l'<i>octroi</i> fait des bnfices par la prsence de dix mille trangers +riches.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> L'lection peut se faire de la manire la plus simple, au +moyen d'un registre dpos l'administration du thtre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Comme l'esprit franais est un peu moutonnier en affaires +de spectacles, il faudrait appuyer de divers exemples l'organisation de +cette commission, et dire que de temps immmorial le grand thtre de +Turin, l'un des premiers de l'Italie, est sous la direction d'une +socit de nobles (<i>dei cavalieri</i>) qui ont peu prs les fonctions que +l'auteur attribuerait aux propritaires de loges l'anne du thtre de +Louvois. Je crois qu'il en est de mme Bologne pour le thtre +Communal (le grand thtre). <i>La Pergola</i> de Florence est pareillement +sous l'inspection des notables; et j'ai ou dire qu'il en est de mme +dans plusieurs autres villes d'Italie. Le thtre du Roi Londres est +dirig par la haute noblesse, qui le donne entreprise. L'auteur ne +propose rien qui ne soit raisonnable, et dont on n'ait prouv ailleurs +les bons rsultats depuis nombre d'annes. Voici les noms des personnes +charges de l'administration du Thtre-Italien Londres pour 1824: +</p> +<p><br /> +<span style="margin-left: 5em;">Les lords Hertford,</span><br /> +<span style="margin-left: 9.1em;">Lowther,</span><br /> +<span style="margin-left: 9.1em;">Aylesford,</span><br /> +<span style="margin-left: 9.1em;">Mountedgecumb,</span><br /> +<span style="margin-left: 2.9em;">et M. le comte Santantonio, noble sicilien.</span><br /> + +</p><p> +Le thtre de <i>la Scala</i> eut pour entrepreneur, de 1778 1788, M. le +comte de Castelbarco, les marquis Fagnani et Calderara, et le prince di +Rocca-Sinibalda. Actuellement, l'usage a prvalu de mettre l'entreprise +sous le nom d'un commis. (<i>Testa di Ferro.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Si l'on veut que le got de la musique italienne se +perfectionne en France, il faut ajouter deux professeurs et une classe +de chant italien au Conservatoire, et y adjoindre un matre de langue et +de dclamation italienne. Pellegrini ou Zuchelli seraient des hommes +trs prcieux pour donner des leons; mais bientt nous verrions un +Franais remplir la place de professeur de chant italien. Nul doute +qu'avec des matres italiens, le Conservatoire de Paris ne fournit des +sujets distingus; on les enverrait passer deux ou trois ans dans les +thtres d'Italie pour se perfectionner, comme a <i>fait</i> notre madame +Mainvielle-Fodor. Il faudrait mettre trois ou quatre pairs de France, +amateurs riches, la tte du Conservatoire. +</p><p> +Il faudrait recruter dans nos provinces mridionales, particulirement +vers les Pyrnes, des enfants de douze quinze ans, ayant de belles +voix. Il n'y a pas de raison pour que la nature ait plac de plus belles +voix au del des Alpes que dans le midi de la France{*}. La diffrence +qu'il y a, c'est 1 que l'enfant italien de douze ans entend bien +chanter l'glise et dans la rue; 2 il entend mettre au-dessus de tout +le talent du chant. +</p><p> +{*} On doit la mention la plus honorable M. Choron, qui, par son zle +pour la musique, a fait d'immenses sacrifices. Un ministre de +l'intrieur, jaloux de faire son mtier, protgerait efficacement ce bon +citoyen.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Sans doute il serait dsirer que l'on donnt deux +reprsentations par mois au grand Opra; mais l'administration +suprieure n'y consentira jamais. Au bout d'un an et non de vingt, +l'Opra-Franais serait perdu de ridicule et abandonn{*}. Cependant, on +pourrait prsenter ceci comme moyen de recette, et dans le cas ou +l'entreprise de Louvois aurait se couvrir de dpenses extraordinaires. +</p><p> +{*} En 1823, les chanteurs de l'Opra sont hors d'tat de chanter un +<i>quartetto</i> de la <i>Gazza ladra</i> ou de la <i>Camilla</i>; aussi ce thtre ne +produit-il pas le <i>tiers</i> de ce qu'il cote.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Je crois qu'il faudrait terminer le chapitre en indiquant +un moyen de salut pour le Thtre-Italien, qui me parat immanquable: +c'est d'engager Rossini pendant deux ans, en lui faisant crire trois +opras par an. Nul doute que Rossini ne vint avec plaisir si +l'engagement tait avantageux. Il composerait pour le grand Opra, pour +Feydeau. Il ferait pour ce dernier thtre un opra par semaine; sa +fortune serait assure. Nicolo s'est bien fait jusqu' trente mille +francs par an avec ses œuvres: jugez du succs de Rossini. +</p><p> +L'arrive de Rossini et son tablissement Paris rehausserait +l'tranger le thtre de Louvois; les chanteurs feraient <i> pugni</i> pour +y tre engags, et la troupe serait bientt complte. M. Caraffa, qui +est Paris, et dont la <i>Gabrielle de Vergy</i> a soutenu deux ans de suite +la concurrence avec l'<i>Elisabeth</i> de Rossini, travaillerait pour +Louvois: et, si l'on commenait vouloir de la musique nouvelle +Paris, les fondations du Thtre-Italien seraient inbranlables. Les +auteurs de libretti italiens auraient des droits pcuniaires gaux la +moiti de ceux de Feydeau. A ce prix, vous auriez les crivains les plus +distingus d'Italie{*}. +</p><p> +{*} Je connais de M. Pellico, maintenant en prison au Spielberg, et le +premier pote tragique d'Italie, quatre ou cinq opras <i>srie</i> et +<i>buffe</i> qui me semblent des chefs-d'œuvre; il y a des foules de +situations fortes esquisses avec hardiesse. +</p><p> +La mise en scne des ouvrages de Rossini actuellement reprsents +gagnerait infiniment. L'œil du matre verrait une infinit de taches, +telles qu'altrations des temps par l'orchestre, tapage hors de propos +dudit orchestre, etc., etc. L'engouement des badauds serait prodigieux, +et les recettes s'en ressentiraient. Veut-on payer Rossini sans bourse +dlier et trs-gnreusement? que les premires reprsentations de ses +opras soient donnes rue Le Peletier et <i> son bnfice</i>. A trois +opras par an, il aura environ quarante-cinq mille francs. Ajoutez +ceci les concerts, les pices qu'il ferait pour Feydeau, la vente de sa +musique, qui est au pillage en Italie, et qui est ici une proprit +trs-lucrative. Il gagnerait prs de soixante mille francs par an.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Sujets que l'on pourrait engager.</i> +</p><p> +D'abord et avant tout autre, madame Mainvielle; elle chante fort bien, +et d'ailleurs elle est Franaise. Beaucoup de gens disent du mal de +Louvois par patriotisme. +</p> +<p> +<span style="margin-left: 4em;">Davide, tenore.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Donzelli, <i>idem.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Lablache, buffo cantante.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Debegnis, buffo comico.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Ambrosi, basso.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Curioni, tenore, fort joli homme, ce qui ne gte rien.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">L. Mari, tenore, chanta fort bien dans <i>l'Aureliano</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>in Palmira</i>, Milan en 1814.</span><br /> +</p><p><br /> +<span style="margin-left: 3em;">M<span class="smcap">esdames</span></span><br /> +</p><p> +<span style="margin-left: 4em;">Pisaroni, contralto.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Schiassetti, prima donna Munich.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Dardanelli, prima donna buffa.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Schiva.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Fabbrica.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Ronzi Debegnis, prima donna buffa.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Mariani, contralto excellent.</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Mombelli, prima donna.</span><br /> +</p><p> +Et plusieurs autres qui ont dbut depuis deux ans, mais dont les succs +n'ont pas encore pass les Alpes. M. Benelli, l'un des entrepreneurs du +thtre de Londres, est actuellement en Italie (octobre 1823), occup +recruter. Il nous manque un agent de l'adresse de M. Benelli, et un +surveillant comme M. le chevalier Petrachi. Le noble Vnitien possesseur +du thtre de <i>San-Luca</i> pourrait nous donner de bons avis; l'on s'est +bien trouv Londres des conseils de M. le marquis de Santantonio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Si vous voulez btir une salle de spectacle Paris, ce +quoi il faudra bien en venir d'ici trente ans, vous trouverez les +proportions exactes de <i>la Scala</i> dans un ouvrage publi en 1819 par M. +Landriani, Milan. La faade est bien au-dessous de celle de +<i>San-Carlo</i>; les corridors sont troits et sans air, et le parterre trop +horizontal; au demeurant, c'est le premier thtre du monde. Une salle +de spectacle parfaite serait isole comme le thtre Favart, et +environne des quatre cts par des portiques comme ceux de la rue +Castiglione. Tel tait, ce me semble le thtre de Moscou, que nous ne +vmes que pendant vingt-quatre heures. Par cette disposition simple, +cent voitures peuvent charger la fois. +</p><p> +Je vois une place superbe pour une salle digne de la capitale de +l'Europe et du monde, vis--vis du boulevard de la Madeleine, entre la +rue du Faubourg-Saint-Honor et la rue de Surne. +</p><p> +S'il s'agit de faire une petite salle excellente pour la musique, copiez +la salle <i>Carcano</i> Milan, en y joignant la faade du thtre de +Como{*}. +</p><p> +{*} M. Canonica, architecte renomm, qui a construit plusieurs thtres +en Lombardie, disait un jour en ma prsence que les lois de l'acoustique +sont encore peu connues. Le thtre <i>Carcano</i> Milan s'est trouv +excellent pour la musique, on l'y entend beaucoup mieux qu'au thtre +<i>R</i>; tous les deux cependant ont t construits avec les mmes soins et +par le mme architecte, M. Canonica. La salle de la rue Le Peletier est +fort sonore; elle est construite en bois. +</p><p> +Si vous voulez une salle plus grande, copiez le charmant thtre de +Brescia; rien n'est plus joli. (Le <i>joli</i> d'Italie est le <i>magnifique</i> +en France; le <i>beau</i> d'Italie semble lugubre aux Franais.) Si vous +voulez une salle infiniment petite prenez le thtre de Volterra ou +celui de Como. Le plagiat est permis en architecture, moins toutefois +que nos architectes ne nous le dfendent au nom de l'honneur national. +M. Bianchi de Lugano, architecte, a de beaux plans de salles de +spectacle; M. Bianchi a relev le thtre de <i>San-Carlo</i> en 1817.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> Un tablissement de ce genre manque aux agrments de la +civilisation de Paris. Il faudrait un foyer trois fois plus grand que +celui de la salle de la rue Le Peletier, et louer tout l'tage +correspondant de la maison voisine pour y tablir un cabinet littraire, +un caf, des billards. L'essentiel serait qu'on tablit des abonnements. +Dans l'intrt de la socit et non des <i>privilgis</i>, je propose un +privilge. Cet abonnement devrait tre fort cher, et se rduirait au +quart pour les gens payant mille francs d'impt, pour les membres de +l'Institut, pour les avocats de Paris, etc., etc., et autres notabilits +sociales. La chose essentielle dans un salon public est d'loigner les +jeunes gens sans fortune, qui finissent par y tablir un ton grossier.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> Rome doit la plupart de ses embellissements, sous +Napolon, M. Martial Daru, intendant, de la couronne, amateur fort +clair et ami intime de Canova; et entre autres les travaux de la +colonne Trajane.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> Il venait au thtre, en 1806, indiquer aux chanteurs le +vrai <i>mouvement</i> de certains morceaux de Cimarosa. C'est un homme +d'esprit, mais qui, de 1818 1823, a eu peur du parti <i>ultr</i>, et a +voulu, avant tout, rester ministre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> M. le cardinal Consalvi a fait faire le buste de Cimarosa +par Canova; ce buste tait plac, en 1816, au Panthon, ct du buste +et du tombeau de Raphal. Mais le cardinal Consalvi, cdant de plus en +plus au parti <i>ultr</i>, et, malheureusement pour sa rputation, cdant en +des choses de plus d'importance, a consenti que le buste de son ami fut +exil au Capitole, parmi des centaines de bustes antiques. Il tait +monument au Panthon, et touchait les cœurs ns pour les arts; au +Capitole, il n'est plus qu'objet de curiosit.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Beau libretto rempli de situations fortes; musique qui +est bien loin d'tre sans gnie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> La prison des carbonari est tout prs dans une le +voisine de Venise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> Quand la pit le permet. Rponse connue d'un grand +personnage: <i>Non voglio abbrucciar le mie chiappe per voi.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Cassel, la fin de 1823, compar Darmstadt, o l'opra +nouveau est le grand intrt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> A Paris, les jeux, entre autres choses, fournissent des +pensions aux crivains dvots qui crivent sur la morale. Le drle de +sicle que le ntre!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Salvatore Vigan a donn, en 1804, <i>Coriolan</i>; 1805, +<i>Tamiri</i>, <i>la Vanarella</i>; 1812, <i>les Strelitz</i>, <i>Richard Cœur-de-Lion</i>, +<i>Clotilde</i>, <i>il Noce di Benevento</i>, <i>l'Alunno della Giumenta</i>; 1813, +<i>Promthe</i>, <i>Samandria liberata</i>; 1815, <i>les Hussites</i>, <i>Numa +Pompilius</i>, <i>Myrrha ou la Vengeance de Vnus</i>, <i>Psammi roi d'gypte</i>, +<i>les Trois Oranges</i>; 1818, <i>Dedale</i>, <i>Otello</i> et <i>la Vestale</i>. Il ne +reste de ces chefs-d'œuvre que la musique arrange par Vigan. Je +conseille de prendre chez Ricordi, Milan, la musique d'<i>Otello</i>, de +<i>la Vestale</i> et de <i>Myrrha</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> Un opra bien chant est diffrent tous ls jours, +cause des nuances et agrments du chant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Je voudrais bien que l'on imprimt huit volumes in-8, +forms par deux mille lettres dans lesquelles Diderot rend compte sa +matresse de tout ce qui se passait, de son temps, Paris. C'est ce que +Diderot a fait de mieux.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> A l'exception de M. Dragonetti et de deux ou trois autres +symphonistes, le thtre de Londres n'a pas de grands talents; la nation +est plus insensible; et cependant tout va beaucoup mieux pour la musique + Londres qu' Paris: c'est qu'il n'y a pas de parti contraire ni +d'<i>honneur</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> Les miniatures manires, sans effet et sans grandiose, +que l'on nous donne Louvois et l'Opra, cotent cinq ou six fois +davantage. Se rappeler la <i>vue de Rome</i> la reprise des <i>Horaces</i>, le +14 aot 1823. On voit bien que David est absent; la peinture tombe, et +revient au galop au genre <i>national</i> de Boucher. Voir l'exposition de +l'industrie en 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> Sanquirick est la prononciation milanaise du mot italien +<i>Sanquirico</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> Rien de plus funeste qu'une fausse application des +sciences; on marche alors dans l'erreur avec une raideur de persuasion +bien ridicule. Voyez les mathmatiques appliques aux probabilits; +voyez les raisonnements d'un philosophe franais sur le duetto, cits +plus haut. +</p><p> +Des gens, fournis d'ailleurs d'une trs-bonne dialectique, raisonnent +fort consquemment sur des faits qui leur sont invisibles. Le +raisonnement en musique ne conduit jamais qu'au <i>rcitatif oblig</i>; le +chant, l'<i>aria</i> est un <i>art nouveau</i> dont il faut <i>avoir le sentiment</i>. +Or, ce sentiment est fort rare en France au nord de la Loire. Il est +fort commun Toulouse et dans les Pyrnes. Rappelez-vous les petits +polissons qui chantaient sous nos fentres de Pierrefite{*}, et que vous +ftes monter. Toulouse, par ses chants, par ses ides religieuses, par +je ne sais quelle couleur sombre, me rappelle toujours une ville de +l'tat du Pape. On justifie en 1829 la condamnation de Calas. +</p><p> +{*} Route de Cauterets.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> Gens pleins d'loquence, et au moins gaux en talent +tout ce qu'on possde en France ou en Angleterre depuis la mort de +Sheridan ou de Grattan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> J'espre, en arrivant cette partie de ma brochure, que +les cinq siximes des gens pour qui elle n'est pas crite auront ferm +le livre. Je me permets ici plusieurs ides que j'aurais effaces dans +les premires pages. Pouvons-nous esprer de la perfectibilit de +l'esprit humain que l'on inventera pour le public l'art de choisir les +crivains qui lui conviennent, et pour les auteurs l'art de choisir leur +public? Avez-vous lu avec dlices les romans de Walter Scott et les +brochures de M. Courier? j'cris pour vous. Avez-vous lu avec dlices +l'Histoire de Cromwel, les Mlanges de M. Villemain et les Histoires de +MM. Lacretelle ou Raoul Rochette? fermez ce livre-ci, il est chimrique, +inconvenant et plat.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> Stendhal veut dire un <i>jettatore</i>. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> Il ne peut tre question de vanit et du plaisir d'tre +distingu en public par une femme la mode, dans un pays o la premire +ncessit est de se faire oublier d'une douzaine de ministres fort +mchants, et qui n'ont rien faire. Quand tout cela serait faux +aujourd'hui, cela tait vrai il y a cinquante ans, lorsqu'on faisait +mourir en prison l'historien Giannone; or les lois ne passent dans les +mœurs qu'au bout d'un sicle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Saint Philippe Neri invente l'oratorio en 15... Voir la +scne du moine dans la <i>Mandragora</i>, excellente comdie de Machiavel. Le +moine se plaint de ce qu'on ne fait plus de processions le soir.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Lettre de M. Courier sur la tache d'encre, le savant +Furia et le chambellan Pulcini, 1812.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Les Casaciello sont comme les Vestris; celui qui rgne +aux <i>Florentins</i>, le Feydeau de Naples, est le troisime du nom.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Un sot mes cts est content du mauvais spectacle qu'on +nous donne ce soir au Gymnase, me dit Guasco; il n'a rien vu d'aussi +amusant de toute la journe. Moi, j'ai vu des choses charmantes et +souvent d'une anglique beaut, grce mon imagination folle. Il est +vrai que j'ai eu l'air gauche dans un salon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Le jeune Kreutzer de Vienne a fait une cantate sublime; +c'est une des esprances de la musique. Si la vanit ou l'avarice ne +gtent pas Delphine Shaurott, et si elle va en Italie, elle sera la +Paganini du piano.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Madame la comtesse de ****, prs Halberstadt. Le +<i>Freyschtz</i> est une tradition populaire dont J. Paul a fait un roman +touchant, et Maria Weber un opra bruyant.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> On m'a montr Liverpool des enfants de quatorze ans qui +travaillaient de seize dix-huit heures par jour Je me promenais par +hasard ce jour-l avec des dandies de dix-huit ans qui ont cent mille +francs de rente et pas une ide, pas mme celle de jeter un schelling +ces pauvres petits malheureux. L'Italien est tyrannis, mais il a tout +son temps lui; le lazzarone de Naples suit librement ses passions +comme un sanglier au fond des forts; je le tiens pour moins malheureux +et surtout pour moins abruti que l'ouvrier de Birmingham. Et +l'abrutissement moral est un mal contagieux; la grossiret de l'ouvrier +est bien loin d'tre sans influence sur le lord.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Traduction de leurs cris, que mon cicrone me fit +impromptu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> <i>Vies de Haydn, de Mozart et de Mtastase</i>, page 56. +(Page 49 de l'dition du <i>Divan</i>. N. D. L. E.).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> Un prfet, sous Napolon, fait appeler un lve de M. le +professeur Broussonet Montpellier, et lui dit gravement: <i>Monsieur, la +thse que vous avez soutenue hier n'est pas catholique.</i> Cette thse +avait rapport une maladie du bas-ventre qui rend triste; il fallait +dire que c'tait l'<i>me</i> qui rend triste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> Prface aux derniers chants de <i>Don Juan</i>. Ces derniers +chants sont ce que j'ai lu de plus beau en posie depuis vingt ans. +L'assaut d'Ismal m'a fait oublier tout l'ennui de Can.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Nous avons reproduit scrupuleusement, pour cette lettre +de Mademoiselle de Lespinasse, sur laquelle se termine l'dition +originale de <i>La Vie de Rossini</i>, le texte donn par Stendhal, et nous +n'avons pas voulu lui substituer celui des ditions critiques. N. D. L. +E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Cette note et la liste suivante apparaissent seulement +pour la premire fois dans l'dition de 1854, due aux soins de Romain +Colomb. Prpares ou non par des notes de Stendhal, elles n'en sont pas +moins utiles et intressantes. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> <i>Biographie des musiciens</i>, t. VII, p. 485.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> Rossini devint en effet cette poque le conseiller +intime, l'me de l'Opra, alors dirig par M. Lubbert. On peut, en +consultant les journaux et surtout les feuilles satiriques du temps, +juger, d'aprs les plaisanteries dont il fut l'objet, de l'importance du +rle qu'on lui attribuait dans la direction de l'Acadmie royale de +musique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Le thtre Italien tait alors la salle Favart.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> Cet incendie eut lieu au mois de janvier 1838.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> Cette notice se trouve dans la deuxime dition de la +<i>Vie de Rossini</i> (1824) la suite de la prface. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> Le <i>finale</i> dont je parle rend sensible cette vrit, que +la tranquillit est la condition essentielle d'un certain genre de +beaut, par exemple la beaut de Dresde durant une belle journe +d'automne. Ce <i>finale</i> est l'un des morceaux ou la musique se rapproche +le plus de la sculpture antique vue Rome dans un muse solitaire et +silencieux.</p></div> + +</div> +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome II, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME II *** + +***** This file should be named 30978-h.htm or 30978-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/9/7/30978/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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