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+The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by
+Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie de Rossini, tome I
+
+Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+Release Date: January 15, 2010 [EBook #30977]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
+
+LE LIVRE DU DIVAN
+
+STENDHAL
+
+VIE
+
+DE ROSSINI
+
+I
+
+ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR
+
+HENRI MARTINEAU
+
+PARIS
+
+_LE DIVAN_
+37, Rue Bonaparte, 37
+
+MCMXXIX
+
+
+
+
+VIE DE ROSSINI
+
+I
+
+CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
+DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1
+A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA.
+
+EXEMPLAIRE Nº 418
+
+
+
+
+STENDHAL
+
+VIE
+
+DE ROSSINI
+
+Laissez aller votre pensée
+comme cet insecte qu'on
+lâche en l'air avec un fil à
+la patte.
+
+SOCRATE. _Nuées d'Aristophane._
+
+
+
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
+
+
+_La_ Vie de Rossini _parut en France vers la fin de mai 1824, chez
+Auguste Boulant et Cie, libraires à Paris, rue du Battoir._
+
+_Cette même année, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention:
+seconde édition, titre qui contenait du reste une faute d'impression,
+car on ne voyait qu'un s à Rossini. Un carton de quatre pages donnant
+une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre été
+glissé entre la préface et l'introduction de cette pseudo seconde
+édition._
+
+_Le livre, favorablement accueilli, suscita à ce point la curiosité du
+public qu'il amena l'épuisement de la première édition, en un volume,
+de_ Rome, Naples et Florence _en 1817. Sa propre vente fut également
+fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet
+ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer
+encore à cette date en même temps qu'il se préoccupait d'activer la
+vente de tous ses premiers livres. Nulle autre édition non plus n'en
+fut donnée avant celle des œuvres complètes chez Michel-Lévy, en 1854.
+Celle-ci, constamment réimprimée depuis lors, était seule dans le
+commerce jusqu'au jour où, dans la collection Champion, parut en 1923,
+grâce aux soins particulièrement heureux de M. Henry Prunières,
+l'édition critique en deux volumes que cette œuvre méritait._
+
+_Fidèle à mon plan, j'ai suivi dans la présente édition le texte
+original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus
+évidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunières, et en
+me servant de ses recherches, j'ai rétabli fréquemment le texte correct
+des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mémoire et de
+façon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises,
+je n'avais pas à les rectifier et à y substituer ma leçon: les
+dictionnaires sont là pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis
+contenté d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je
+sans doute réussi à offrir un texte convenable non seulement aux dévôts,
+peut-être un peu clair-semés, de Rossini, mais aux fidèles de Stendhal
+moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'âme mélomane que
+révèle à chaque page de ce recueil l'auteur de_ la Chartreuse.
+
+ * * * * *
+
+_Stendhal attribue volontiers son goût pour la musique à cette origine
+italienne qu'il voulût toujours et assez spécieusement se reconnaître:
+les Gagnon, ses ancêtres maternels, seraient descendus, d'après une
+tradition familiale, d'un Guadagni qui s'était autrefois réfugié à
+Avignon après avoir en Italie assassiné un homme. Mais, comme il se
+voit, ses dispositions héréditaires avaient sauté quelques générations,
+car le jeune Beyle était né, il en fait encore l'aveu, «dans une famille
+essentiellement inharmonique.» Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs
+il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les
+cloches de la paroisse Saint-André, le bruit de la pompe de la place
+Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande
+barre de fer, et aussi une flûte dont un commis marchand jouait sur
+cette même place, au quatrième étage d'une maison voisine._
+
+_En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, après
+elles, l'ouïe du jeune Beyle n'est réellement enchantée que lorsqu'il
+entend_ le Traité Nul _de Gaveau, qu'il devait juger plus tard «si
+sautillant, si filet de vinaigre, si français», mais dont il raffole
+toute une saison aux alentours de sa quinzième année. Encore est-il
+croyable que cet opéra lui plaît surtout parce que Mlle Cubly qui le
+chante, le rend du même coup amoureux de l'amour. C'est moins le
+spectacle que la femme qu'il chérit; il nous le laisse explicitement
+entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opéras du
+temps furent alors portés au sublime._
+
+_La vraie révélation de la musique lui reste encore à acquérir, du moins
+en soupçonne-t-il l'existence. Sa curiosité est avertie, il s'inquiète
+d'en savoir davantage. C'est environ l'époque où il obtient de sa
+famille de prendre un professeur de violon: un nommé Mention, fort
+pauvre avec le cœur d'un artiste. Mais un jour que son élève joue plus
+mal qu'à l'ordinaire, le maître refuse de lui continuer son
+enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom
+d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il
+se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il
+revient une dernière fois à la clarinette quand en 1801, dragon en
+garnison à Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leçons au
+chef de musique du 91e de ligne. Mais il a le bon sens de reconnaître
+bientôt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette
+dernière expérience au delà de quelques semaines._
+
+_Auparavant il étudia également la musique vocale à l'insu de ses
+parents chez un fort bon chanteur, prétend-il. Le résultat n'est pas
+meilleur, et il nous raconte tous ces insuccès avec modestie: «J'avais
+horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs
+italiens, un entre autres où je lisais_ Amore, _ou je ne sais quoi_,
+nell'cimento; _je comprenais_: dans le ciment, dans le mortier.
+_J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais
+commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de
+la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour
+l'apprendre.»_
+
+_Son bagage musical est donc fort léger quand soudain à Ivrée, dans les
+derniers jours de mai 1800, venant à peine de pénétrer en Italie, il
+assiste au_ Matrimonio Segreto _et en reçoit une empreinte ineffaçable.
+En une soirée, et pour la vie entière, Beyle comprend et sent la
+musique. Désormais il ne cessera d'en être passionné. Durant les
+dix-sept mois qu'il va séjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps
+sera la Scala de Milan. Il garde de ces représentations un tel souvenir
+que le cœur lui bat avec une cruelle et délicieuse intensité quand, de
+retour à Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur
+ravivent soudain le regret de ces belles heures._
+
+_En France cependant, il est plus occupé de tragédie et de comédie que
+d'opéra. Il ne sait néanmoins se désintéresser de la musique et dans une
+lettre du 6 octobre 1807, il mande à sa sœur Pauline: «La musique me
+console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne
+d'une voix fausse me délasse de deux heures de paperasserie.»_
+
+_A cette même sœur, la confidente fidèle de sa bonne et de sa mauvaise
+fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il
+assiste à Vienne, en 1809, sans penser assurément qu'il consacrerait un
+jour un livre à ce grand musicien:_
+
+_«Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un
+simple paysan, qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme
+sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux
+autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous
+les musiciens de la ville se réunirent à Schotten-Kirchen pour exécuter
+en son honneur le_ Requiem _de Mozart. J'y étais, et en uniforme, au
+deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme:
+trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figure mesquine._ Le
+Requiem _me parût trop bruyant et ne m'intéressa pas, mais je commence
+à comprendre_ Don Juan, _qu'on donne en allemand, presque toutes les
+semaines, au théâtre de Wieden.»_
+
+_L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour
+lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitième année se
+réveillent dès qu'il repose le pied dans cette divine Scala que
+l'éloignement même avait parée de tant d'agréments. Il commence à avoir
+des idées musicales arrêtées; il a ouvert des livres d'histoire, il
+connaît la biographie des principaux compositeurs et se vante de
+n'ignorer pas davantage à quelle date exacte se place l'apogée de la
+musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne
+le dissimule point, il partage très volontiers les opinions. Il
+l'utilisera du reste par la suite pour écrire la quatorzième de ses_
+Lettres sur Haydn.
+
+_Rentré en France, il s'oriente à nouveau vers la comédie, car il n'a
+point encore renoncé à devenir un autre Molière; mais il n'en fréquente
+pas moins assidûment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour
+maîtresse, depuis 1811 et durant trois années, la jeune chanteuse de
+musique italienne Angéline Béreyter. Il devient à cette époque un
+familier de l'opera-buffa où cette aimable personne tient de petits
+rôles. Chaque soir elle vient s'établir dans son lit et il lui fait
+chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angéline a
+certainement eu «sa petite part dans les livres que Stendhal écrivit
+plus tard sur la musique»[1]. En ce temps, Beyle revient exprès de
+Saint-Cloud à Paris pour assister à un acte du_ Matrimonio Segreto _et
+souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle._
+
+_C'est sa période de splendeur: il dépense plus de trois mille francs
+par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possède une
+calèche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants à
+la mode parler haut avec un insupportable air de fat._
+
+_En quelques mois, à la chute de Napoléon tout s'écroule, mais ce
+cataclysme nous vaut un écrivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se
+trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et
+parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font
+cruellement défaut, il imagine d'écrire un volume de biographie
+anecdotique._
+
+_Comment il compose au juste ces_ Lettres sur Haydn suivies d'une vie de
+Mozart et de considérations sur Métastase _qui virent le jour en 1814,
+jusqu'à quel point il démarque Carpani pour la première partie de son
+livre et différents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu
+ailleurs[2]. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier à la
+musique; et bien que la fortune de ce livre ait été assez peu brillante,
+l'auteur n'en est pas moins classé dès lors, et bon gré mal gré, parmi
+les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le
+tiennent pour tel et lui-même, quelque peu de penchant qu'il ait jamais
+eu à se prendre au sérieux, se doit justement reconnaître des idées
+personnelles sur le sujet. Il ne désire que les fortifier et les mûrir.
+Précisément il décide d'aller vivre en Italie où tout l'attire: l'amour,
+les arts et aussi le bon marché de la vie. Il y reprend cette douce
+existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si
+véridique: «A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais
+devenu une espèce de connaisseur.»_
+
+_Il est certain que Stendhal a déjà entendu pas mal de musique en
+Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il fréquente à Milan
+chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs à la mode et
+chez ces sœurs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premières
+chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les
+compositeurs de sa connaissance, ou du moins il écoute avec ravissement
+leurs propos. Rossini rencontre en sa présence le poète Monti et
+peut-être lui arrive-t-il de prendre part à leur conversation._
+
+_Chassé des États autrichiens en 1821, Beyle se refait à Paris une vie
+analogue à celle qu'il menait à Milan. Il va fréquemment à l'Opéra, et
+il termine ses soirées chez Mme Pasta qui habite ainsi que lui-même
+l'hôtel des Lillois, au nº 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette
+chambre d'hôtel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes
+sur_ l'Amour, _et qu'il va maintenant consacrer son temps libre à la
+musique. Colomb, dans sa_ Notice _a bien évoqué la genèse de l'œuvre
+future: «Mme Pasta, alors à l'apogée de son magnifique talent,
+occupait le premier étage de la même maison; elle y recevait tous les
+soirs, de onze à deux heures, une société d'élite; beaucoup d'Italiens
+faisaient partie de ces réunions, auxquelles Beyle manquait rarement.
+Là, soit par conviction, soit par courtoisie pour la maîtresse de la
+maison, personne n'aurait osé élever la voix en faveur de la musique
+française; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu
+de cette atmosphère, regrettant profondément la société de Milan dont
+on l'avait prié de s'éloigner deux années auparavant, il n'est pas
+étonnant que Beyle, dans la_ Vie de Rossini, _montre tant de dédain pour
+la musique française.»_
+
+_On parle beaucoup à cette époque de Rossini. Nul ne le connaît mieux
+que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opéras et
+s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mûrie. Avant 1814,
+il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que très hâtivement dans
+son étude sur_ Métastase. _On peut dire qu'il le découvre en 1816 et
+qu'il ne commence à l'apprécier qu'un an ou deux après: «Je m'imagine
+que Paër et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant,
+rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que
+s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire
+raffoler Paris», écrit-il à Mareste, de Milan, le 26 août 1818._
+
+_Ce qui ne l'empêche aucunement de critiquer ferme dans le même temps
+quelques œuvres du maestro, en particulier_ Dorliska. _Il n'a garde
+d'oublier non plus tout ce que Rossini doit à Cimarosa: «Rossini a fait
+cinq opéras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir
+du cercle; je verrai. Quant au_ Barbier, _faites bouillir quatre opéras
+de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven;
+mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples
+croches, et vous avez le_ Barbier, _qui n'est pas digne de dénouer les
+cordons de_ Sigillara, _de_ Tancrède, _et de_ l'Italiana in Algeri.» _Ce
+n'était pas là le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus
+que Beyle, dès 1820, estime que Rossini ne fait plus que se répéter.
+C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent à Milan de
+1819 à 1821 lui paraît, à la longue, grossière. Mais quand à la fin de
+1821 il constate quelles médiocrités tiennent en France l'affiche du
+théâtre italien, il oublie un peu ses sévérités; la musique de Rossini
+comparée à ce qui fait d'ordinaire les délices de Paris lui semble au
+moins vivante, empreinte d'énergie rustique, féconde, agréable, légère.
+Et il n'est pas jusqu'à la couleur de Crébillon fils répandue sur le
+tout qui n'achève de le séduire._
+
+_Déjà collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes à
+l'époque où pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses très modiques
+ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, à_ The Paris Monthly
+Review, _un article qui paraît en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste.
+L'article est bientôt démarqué par_ The Blackwood's Edinburg Magazine,
+_dans son numéro d'octobre. Ce démarquage est reproduit textuellement à
+son tour dans le numéro de novembre de_ The Galignani's Monthly Review.
+_Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est
+ensuite insérée dans un volume paru dans cette même ville en 1824, sous
+ce titre:_ Rossini e la sua musica.
+
+_On voit par ce simple exposé combien Rossini piquait alors la curiosité
+et combien le plagiat était courant à cette époque, Stendhal fut trop
+souvent le bénéficiaire de ces mœurs littéraires pour que nous ne
+signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en être aussi la victime._
+
+_Toujours est-il qu'en Italie l'article était en général considéré comme
+un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice
+retirée de la scène et qui vivait à Bologne, publia en réponse une
+brochure de 62 pages qui s'élevait violemment non seulement contre
+l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parlé de
+Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de
+comédienne[3]._
+
+_Devant le succès de son étude du_ Paris Monthly Review, _Stendhal
+propose à l'éditeur Murray qui avait précédemment publié la traduction
+des_ Vies de Haydn, Mozart et Métastase, _de lui donner une sorte
+d'histoire de la musique au commencement du_ XIXe _siècle, où il
+développerait les idées exprimées dans son premier article sur Rossini.
+Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins à
+l'ouvrage projeté, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au
+seul Rossini. Son manuscrit, terminé au printemps 1823, est aussitôt
+envoyé à Londres où le livre est mis en vente, l'année suivante, en
+janvier, chez l'éditeur Hookham sous le titre de:_ Memoirs of Rossini by
+the author of the Life of Haydn and Mozart. _Mais avec un sans-gêne
+assez curieux le traducteur y prévient le lecteur qu'il a assez mutilé
+le manuscrit anonyme qui lui a été remis, notamment en ce qui touche la
+religion, la politique et les mœurs italiennes. De son côté, pendant que
+le livre est traduit et imprimé en Angleterre, Stendhal retravaille son
+ouvrage, le corrige, le complète et le gonfle en ajoutant des notes et
+des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une préface qu'il date de
+Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne à Paris le
+bon à tirer de l'édition française profondément différente de l'édition
+anglaise et beaucoup plus longue. Cette_ Vie de Rossini _n'est pas à
+proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplète
+et, s'arrêtant à 1819, ignore les œuvres plus fortes de la seconde
+manière du compositeur. C'est en outre un ouvrage écrit à bâtons rompus,
+pleins de digressions, de redites et d'un désordre charmant. Il trahit
+la hâte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses
+curieuses et d'idées originales. L'auteur avait bien tort de dire avec
+son habituelle modestie: «J'espère bien que si notre brochure existe
+encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu.» Grand Dieu! que
+c'eût été dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus
+qualifié, M. Henry Prunières, qui s'est préoccupé de ses sources, la_
+Vie de Rossini _est tout entière de première main et de premier jet. Et
+pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqué, sur la
+seule foi de la mauvaise réputation de Beyle et de la ressemblance des
+titres, d'alléguer qu'il avait encore dû profiter des travaux de Carpani
+qui venait de publier de son côté les_ Rossiniane. _Calomnie pure: les
+deux œuvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que
+Beyle se soit privé d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui
+ont précédé le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux
+et à la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa
+correspondance qu'il réclamait à son ami de Mareste un chapitre sur
+l'établissement de l'opéra bouffe à Paris. Mais un fait à noter c'est le
+parallélisme absolu des jugements émis par Stendhal dans ses lettres
+intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne
+reproduit au travers même des opinions empruntées que le jugement
+réfléchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de
+pensée qui n'appartiennent bien qu'à lui._
+
+_L'ouvrage parut à son heure. L'actualité le servit: Rossini arrivait à
+Paris peu après sa publication. Et le succès en fut assez grand pour
+valoir à Beyle une réputation bien établie de mélomane. Aussi le_
+Journal de Paris _lui offrit-il de tenir la rubrique du théâtre italien
+dans ses colonnes. Durant près de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8
+juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signées M. où il
+défendra ses idées les plus chères en faisant une campagne généreuse
+pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connût bien,
+mais on ne peut dénier qu'il soit sur ce sujet tout à fait renseigné ni
+qu'il en parlât clairement et avec feu._
+
+ * * * * *
+
+_Beyle affirme que la rêverie fut ce qu'il préféra à tout, «même à
+passer pour homme d'esprit». Il confesse par ailleurs que son état
+habituel a été celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses
+la musique ne devait-elle pas apporter alors à ce sentimental? «La bonne
+musique, dit-il dans sa_ Vie de Haydn, _ne se trompe pas et va droit au
+fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore.»_
+
+_Suivant M. Henri Delacroix qui en a donné une analyse fort
+minutieuse[4], Stendhal a esquissé une véritable idéologie de la
+musique. Pour bien la dégager, il faut glaner avec patience à travers
+son œuvre entière. Il ne s'est pas contenté en effet de parler musique
+dans les livres qu'il consacre à Haydn ou à Rossini, dans les essais où
+il se complaît à décrire pour les mieux goûter tous les aspects de
+l'Italie, ou encore dans ses œuvres autobiographiques. Dans ses romans
+eux-mêmes il note fréquemment le pouvoir qu'une douce mélodie exerce sur
+une âme sensible._
+
+_Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace à ses pensées.
+Elle le fait songer avec une intensité plus grande, avec plus de clarté,
+à ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il
+établit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mêmes
+lois du reste les régissent. On connaît le rôle de l'imagination dans
+l'amour d'après les théories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte
+à la cristallisation. L'imagination de Beyle est de même si vivement
+fouettée par la musique qu'il n'aperçoit tout d'abord que son rôle
+d'excitant et qu'il note dans son_ Journal: _«Si je perdais toute
+imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la
+musique.»_
+
+_On découvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est
+amoureux ou, ce qui chez lui revient à peu près au même, quand il est
+désolé par un amour malheureux. D'où ce corollaire: «L'habitude de la
+musique et de sa rêverie prédispose à l'amour.» Idée qu'il développe
+plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plénitude: «Je
+viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le
+cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de
+la présence de ce qu'il aime; c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur
+apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.»_
+
+_Toute musique sublime nous jette donc dans une rêverie profonde et nous
+donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le
+bonheur, même en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'espérance?
+C'est-à-dire commencer à tenir ces promesses que la beauté apporte
+toujours avec elle. Car en même temps que la musique fait briller
+l'espérance, elle console des chagrins passés: «Les beaux-arts sont
+faits pour consoler. C'est quand l'âme a des regrets, c'est durant les
+premières tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit
+la méfiance s'élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la
+campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la musique.» Mais de même
+qu'un remède agit différemment suivant les tempéraments, la puissance de
+la musique sur un être demeure proportionnelle à la richesse de sa vie
+intérieure._
+
+_S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté à la vie
+d'un homme et à l'histoire de sa sensibilité, on pense bien que nul
+mieux que Stendhal n'en fournirait plus éclatante confirmation. Ces
+théories ne sont en effet que les reflets de toute son existence
+sentimentale, les émanations mêmes de son art et de son génie. M. Romain
+Rolland a bien noté qu'il était tout «imprégné d'une sorte de buée
+musicale». Il n'écrit que pour noter les sons de son âme sur qui toute
+œuvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans
+cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opéras qui
+le charmèrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il perçoit
+l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flûte le fait
+songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo
+Dolce. Et, pour les lecteurs de la_ Vie de Haydn, _il ne sera point
+besoin d'insister sur ce singulier parallèle entre les peintres et les
+musiciens dont l'inspiration ou le métier ont, d'après lui, une exacte
+correspondance._
+
+_Tous les héros de ses romans sont du reste à cet égard peints à sa
+propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure à chaudes larmes en
+entendant chanter des airs de Pergolèse et de Cimarosa; Mathilde de la
+Môle exalte sa passion en répétant sur son piano la cantilène qui, toute
+la soirée, à l'Opéra, lui a fait rêver de Julien avec extase. Et de même
+la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amène à fleur
+d'âme le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mêmes, de Lucien
+Leuwen et de Mme de Chasteller._
+
+_C'est que pour Stendhal la musique en résumé n'est autre chose que le
+langage du cœur: «Dans les instants de peine et de bonheur, la situation
+du cœur change, à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues
+vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des
+choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de
+tels mouvements que vingt personnes peut-être sur mille ont éprouvés...
+Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un
+siècle, cette langue qui leur manquait.» Il importe au surplus assez peu
+si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais
+dédaigné pour sa part d'être classé dans l'élite. Mais quand il en vient
+à s'interroger sur son propre goût, il ne peut éluder cette juste
+question: «La musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du
+bonheur de la jeunesse, ou par elle-même? Je suis pour ce dernier avis.»
+Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que
+comme des signes, ceux mêmes de la passion à son paroxysme, mais d'autre
+part il croit reconnaître que c'est, dégagée de tout sens particulier,
+et par elle-même, que la musique du_ Matrimonio Segreto _lui plaît tant.
+Il l'a peut-être entendu durant ses séjours à Paris soixante ou cent
+fois à l'Odéon. Pareillement le_ Don Juan _de Mozart lui a, dit-il
+encore, procuré un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littérature._
+
+_En revanche, il abhorre tout ce qui est français en musique:_ romance,
+_ou opéra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dicté par sa théorie
+des passions, auxquelles il croit impropre le Français vain, léger,
+jamais mélancolique, quand l'Italien sait de plain-pied éprouver tous
+les transports de l'âme._
+
+_Il est peut-être plus inattendu de voir encore Beyle préférer
+l'opera-buffa à l'opéra-seria: mais le premier est plein d'une vie,
+d'une vivacité et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase
+du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours déplu. Sans
+doute aussi l'opéra-bouffe est-il plus spécifiquement italien, et cet
+argument a toujours son poids auprès d'un Stendhal. Une logique
+semblable lui fait préférer la musique vocale à la musique
+instrumentale. On eût pu croire que, n'étant plus bridée par les
+contraintes du livret, son imagination emportée par le rythme des seuls
+instruments vagabonderait avec plus de délices. Tout au contraire. Et il
+s'est expliqué fort nettement sur ce point: «Je n'ai aucun goût pour la
+musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine
+et du chœur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La
+seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se
+faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant.» Il
+convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le
+mélomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur
+exprimant ses états d'âme remuera toujours, avec une intensité à
+laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur
+qui veut poursuivre partout la connaissance du cœur humain. Aucune
+sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opéra réussi qui
+offre à lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les
+acteurs expriment en chantant le sens général du drame et les passions
+qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette
+souligner la première impression fournie par la mélodie, et peindre par
+surcroît d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec
+la révélation du principal état d'âme. Voilà un précieux point d'appui
+pour l'étude de l'homme et grâce auquel on ne risque plus de s'égarer.
+Et Beyle songe uniquement à l'opéra quand il prétend que la musique vaut
+surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus
+puissants moyens de représenter, d'analyser et en même temps de saisir,_
+avec évidence, force et clarté, _des sentiments, une âme, un caractère._
+
+_La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramène Stendhal
+à l'étude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa_ Vie de Haydn _à
+divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est là un apport
+qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de géographie de la
+sensibilité musicale. Il multiplie les observations sur les différents
+peuples, sur la mélancolie foncière des Italiens, sur la société
+viennoise à qui la volupté seule est permise, sur la psychologie
+amoureuse des Allemands. Il brosse à chaque page un tableau de mœurs et
+il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que
+donne la musique aux individus et le tempérament de ces individus, ce
+qui le conduit logiquement à la psychologie des races. Sujet fécond où
+il se montre dès son premier ouvrage le précurseur de Taine et de
+Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postérieurs ces
+mêmes recherches et ces mêmes théories et il aboutira à cette conclusion
+que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un
+compte exact du sol dont elle émane: «Cette espèce d'écume qu'on nomme
+Beaux-Arts, est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour
+faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la
+fermentation.»_
+
+_Bien entendu Beyle ne saurait goûter que la musique romantique et son
+goût ressort de sa définition même, puisque dans cet art charmant,
+pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que
+ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue
+indistinctement leur_ style moderne.
+
+_Il ne les met cependant point pour cela sur le même rang. Ses
+préférences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible,
+il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'idée de faire graver
+sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui
+vint à Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment où il
+trace la_ Vie de Henri Brulard, _son jugement n'a changé en rien:
+«J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces
+deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que de
+me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre...» Il avait
+précédemment avancé dans des termes à peu près identiques, que le
+dernier qu'il entendait, était toujours le plus grand._
+
+_Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort légitime:
+presque un lieu commun. Au temps où Stendhal proclamait le génie du
+musicien autrichien, celui-ci était encore assez discuté pour qu'il
+parût original, audacieux même à beaucoup, d'écrire, non seulement en
+France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la_ Flûte
+enchantée _possède un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et
+qu'il ne craint aucun rival pour les cantilènes qui expriment les
+passions. Accorder surtout à_ Idomeneo _une place de choix entre tous
+les opéras du jeune maître passait pour une opinion singulièrement
+révolutionnaire. Henri Beyle, à cent ans de distance, se trouve
+parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour
+comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immédiat de sa
+musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment
+n'eut-il pas contresigné cette opinion, celui qui, séduit sans doute
+moins instantanément que par Cimarosa, avait découvert peu à peu le
+charme unique qui se dégage des opéras de Mozart, et qui, ayant compris
+que cette musique était celle qui convenait le mieux à son âme, ne se
+lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours véritablement transporté par
+l'amoureuse mélancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dégage
+des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il
+disait: «Il n'amuse jamais, c'est comme une maîtresse sérieuse et
+souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa
+tristesse...» L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait
+profondément; du moins, à Vienne, il avait acheté son portrait et avait
+recherché les gens qui, l'ayant approché, pouvaient parler de lui._
+
+ * * * * *
+
+_Quelques censeurs sévères et fort mal instruits se sont parfois
+demandés comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart
+et l'apprécie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi
+facilement de Rossini. Certes il se plaît à la gaieté et à la grâce
+légère de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le
+comparer à Mozart: l'auteur du_ Barbier de Séville _lui semble trop peu
+poétique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le goûte même
+médiocrement, nous avons déjà insisté sur ce point. Il n'en vient en
+France à lui adresser des éloges que par réaction et parce qu'il l'y
+voit trop durement critiqué. Il le compare à Simon Mayer, à Paër, à bien
+d'autres alors célèbres et dont il a percé l'agrément relatif et la
+réelle médiocrité. Rossini, reconnaît-il volontiers, a plus de style que
+presque tous ses émules, plus même que le délicieux Cimarosa qui, par
+ailleurs, rappelle Raphaël. Encore faut-il bien entendre ce que le mot
+style représente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des_ Promenades
+dans Rome, _M. Jacques Boulenger[5] a découvert cette note de sa main:
+«Même stile: Rossini et M. Scribe.» Stendhal indique ainsi partout avec
+liberté dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre
+pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il
+avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du
+maestro n'était point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au
+demeurant lui paraît «vif, léger, piquant, jamais ennuyeux», et s'il le
+loue et le blâme fort judicieusement, le plaçant en fin de compte au
+rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les
+plus autorisés,--l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son
+cynisme le choquait non moins que son formidable appétit et sa grossière
+désinvolture vis-à-vis des femmes. Que cette délicatesse ne nous
+surprenne point: elle rayonne dans toute l'œuvre de Beyle. Et il fallait
+être singulièrement aveugle ou pressé pour se laisser égarer par
+quelques boutades volontairement outrancières et destinées à donner le
+change. Rien de plus faux que d'en faire un héros de table d'hôte._
+
+_Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens
+que Stendhal énumère complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour
+sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette
+assez agréable et que l'on boit avec plaisir dans les moments où, l'on
+trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en
+faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette
+assez plate._
+
+_Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la
+musique de son temps et tout en n'étant pas assez fou pour bouder ce
+qu'on lui offrait chaque soir à la Scala de Milan, savait fort bien
+faire montre de goût et créer parmi tant de compositeurs une hiérarchie
+point du tout méprisable._
+
+_Au surplus ces opinions ne sont peut-être pas aussi désuètes qu'on
+aurait pu le craindre à les rencontrer sous la plume d'un critique
+improvisé. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paraître
+hâtive: quelques heures de violon, quelques leçons de clarinette ou de
+musique vocale n'ont pu suffire à lui donner la culture technique qui
+lui manquera toujours. Mais à côté des dispositions propres qu'il
+apportait, à côté de ce don inné qui dans les lettres et dans les arts
+demeure la part principale et la plus mystérieuse du génie, il faut se
+souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes
+et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il
+savait fort bien lire. Il n'a jamais désiré non plus être pris trop au
+sérieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingué. Il s'est
+expliqué lui-même à ce sujet avec beaucoup de netteté[6]: «A peine je
+connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme indigne de jouer
+du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'écrire les
+idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a
+de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis
+souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour être laquais de
+Paisiello à Naples._
+
+ * * * * *
+
+_»Dans les beaux temps de mon goût pour la musique à Milan, de 1814 à
+1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto à
+la_ Scala, _je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute la
+musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire?
+quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie_ plus noble et plus tendre
+_que celle du maestro._
+
+_»Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière
+de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger
+sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la
+première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus
+intelligible qu'après l'avoir travaillée._
+
+_»Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans
+les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me
+semblent comme le trait de Priam, sine ictu._
+
+_»Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie et j'ai vu
+l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier
+comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):_
+
+ _Un mort s'en allait tristement_
+ _S'emparer de son dernier gîte,_
+ _Un curé s'en allait gaîment_
+ _Enterrer ce mort au plus vite._
+
+_»C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles
+françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer_ gi-teu, vi-teu.
+_Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique,
+comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.»_
+
+_Ce fut néanmoins un constant objet d'étonnement, d'abord pour ses amis
+et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs
+semblables dans des catégories toutes faites, que de découvrir un
+Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme
+il répondait à cette perpétuelle objection d'ignorance: «Je dois dire
+sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au même moment je sentais dans
+le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils_ (ses amis)
+_n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies
+dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement
+qu'à_ travers un cristal. _Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!»_
+
+_Il est toujours présomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette
+présomption est cependant assez répandue chez les techniciens, ou du
+moins chez ceux qui se prétendent tels, pour fermer la bouche aux
+amateurs sur des sujets qu'ils croient être les seuls à bien posséder._
+
+_Stendhal fut ainsi critiqué avec violence, d'abord par Berlioz qui
+avait relevé, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de
+vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M.
+Saint-Saëns jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire écho. Il ne
+limita pas ses griefs au seul domaine où il lui fut permis de les
+formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures
+et d'affirmer la stupidité de tous les livres de Stendhal dans le moment
+même où il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en
+affirmait pas moins, entre autres choses, que les_ Vies de Haydn,
+Mozart et Métastase _renferment des opinions du dernier bourgeois sur la
+musique. L'attaque à peine déclanchée, Maurice Barrés se porta au
+secours de Beyle pour le féliciter au contraire d'avoir demandé avant
+tout à la musique «de nous procurer un plaisir physique». C'est là
+l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront
+probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte
+de courage pour bien marquer ainsi le point de départ sensoriel de tout
+plaisir esthétique. M. Saint-Saëns, lui, était de ceux qui s'élevaient
+avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il,
+est un des produits les plus délicats de l'esprit humain. Hé! sans
+doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans
+l'esprit de l'homme qui n'ait dû auparavant passer par ses sens? Et
+est-ce le moyen de bien séduire l'esprit que de commencer par déchirer
+le tympan?_
+
+_M. Saint-Saëns montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu
+Stendhal quand il lui reproche encore de se pâmer sans aucun
+discernement devant toute musique italienne, et de ne se pâmer que
+devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement
+de Beyle sur Rossini est nuancé, comme il sait être sévère pour
+Paisiello? Nous pourrions de même montrer aisément comme il est
+méprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, «ce
+Marmontel, sans aucune espèce de talent...»_
+
+_Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la
+musique italienne. Il n'a cependant point trop maltraité Haydn, et l'un
+des premiers il rendit hommage au_ Freischütz _de Weber. Il n'a pas, il
+est vrai, entièrement compris Beethoven, dont l'œuvre ne lui fut jamais
+bien familière. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il
+empruntait à Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura
+louer sa fougue à la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que
+la déclamation de Glück lui semble «la plus triste chose du monde»?
+Debussy tout près de nous ne pensera pas bien différemment et les
+partisans de Glück auraient mauvaise grâce à répliquer que Claude
+Debussy n'entendait rien à la musique._
+
+_Toutes les anecdotes, plus ou moins déformées, qu'on apportera sur
+Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement écrit de sa main.
+Nous croyons volontiers à la laide grimace qu'on lui vit faire un soir
+que, dans le salon privé de l'Ambassade de France à Rome, on chantait
+les mélodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de même soutenir
+avec son goût du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait
+trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son
+contradicteur, au comble de l'exaspération lui ait en suite de ces
+propos fait fermer sa porte._
+
+_Beyle en ce temps-là ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa
+jeunesse. Après 1830, l'ère du dilettantisme était close. Le consul
+n'allait pas renier les principes si chers autrefois à l'amateur qu'il
+avait été._
+
+_Mais en définitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons
+encore l'assurance de ce spécialiste qu'on ne saurait récuser: M. Henry
+Prunières, directeur de la Revue Musicale, qui résume ainsi le débat:
+«Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume
+hasardés, on est frappé de la justesse des jugements qu'il porte sur les
+musiciens de son temps»._
+
+_A l'abri de cette autorité nous n'avons plus grand besoin de nous
+inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. André Maurel
+qui, n'ayant pas fréquenté suffisamment Stendhal, lui prête presque
+toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la
+musique qu'aime Beyle, allègue-t-il entre autres choses, ce sont les
+femmes. Bien sûr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies
+femmes; et même loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend
+poursuivre son perpétuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce
+griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous
+serions bien mal exprimé dans cette étude si l'on pouvait encore
+prétendre que son plaisir ne fut jamais désintéressé et qu'il ne
+recherchait absolument dans la musique que l'idée de l'amour._
+
+_Stendhal analyse avec trop de sagacité les opéras qu'il aime, pour
+qu'on lui vienne reprocher sérieusement de les avoir mal écoutés.
+C'était un épicurien qui savait tirer de la musique des jouissances
+complexes,--et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique
+et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas
+moins viable et charmante._
+
+_A qui fera-t-on croire que c'est être stupide que d'aimer la rêverie
+tendre et d'écrire: «La bonne musique me fait rêver avec délices à ce
+qui occupe mon cœur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un
+chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de
+plaisir à mon âme»? Il faudrait être soi-même bien austère pour ne voir
+qu'un dérèglement de l'imagination dans cette façon sensible de goûter
+les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du goût,
+ni celle de l'éducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus
+urgent de réhabiliter «le plaisir en musique.» Mais nous n'avons voulu
+que retracer le rôle qu'elle a joué dans la vie de Stendhal et rappeler
+que dans un élan de sincérité il a pu un jour s'écrier: «La musique, mes
+uniques amours»!_
+
+Henri MARTINEAU.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Depuis la mort de Napoléon, il s'est trouvé un autre homme duquel on
+parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne,
+à Paris comme à Calcutta.
+
+La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la
+civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer
+une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette
+hauteur.
+
+Les titres du conteur à la confiance du lecteur, sont d'avoir habité
+huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses
+chefs-d'œuvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se
+trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux; il a su,
+dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la
+société, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de
+Rossini.
+
+L'auteur de l'ouvrage suivant en a déjà fait deux ou trois autres,
+toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont dit que quand
+on se mêlait d'écrire, il fallait employer les précautions oratoires,
+académiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.;
+qu'il n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne
+heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce
+titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver
+jamais.
+
+Le présent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napoléon,
+l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa
+jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se
+trouvant en Italie, lors des grands succès de Rossini, il eut occasion
+d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne.
+
+Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voilà ce qui forme la
+brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le
+mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite,
+elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite en présence des petits
+événements qu'elle raconte.
+
+Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le
+nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes.
+
+Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant! et d'un homme
+comme Rossini, dont la vie ne laisse d'autres traces que le souvenir
+des sensations agréables dont il remplit tous les cœurs! Je voudrais
+bien que ce grand artiste, qui est en même temps un homme charmant, eût
+l'idée d'écrire lui-même ses Mémoires, à la manière de Goldoni. Comme il
+a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses
+Mémoires seraient bien autrement piquants. J'espère qu'il y aura assez
+d'inexactitudes dans cette _Vie de Rossini_ pour le fâcher un peu, et
+l'engager à écrire. Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de
+lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple,
+que tel grand seigneur envié. Le seigneur a gagné un gros lot _en
+argent_ à la loterie de la nature, lui y a gagné un nom qui ne peut plus
+périr, du génie, et surtout du bonheur.
+
+Le présent livre avait été fait pour être publié en anglais; c'est une
+école de musique qu'il a vue près de la place Beauvau, qui a donné à
+l'auteur l'audace d'imprimer en France.
+
+Montmorency, 30 septembre 1823.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+
+
+I
+
+
+Le 11 janvier 1801, Cimarosa mourut à Venise, des suites des traitements
+barbares qu'il venait d'éprouver à Naples, dans les prisons où l'avait
+fait jeter la reine Caroline.
+
+Paisiello n'est mort qu'en 1816; mais on peut dire que depuis les
+dernières années de l'autre siècle, le génie musical, qui se manifeste
+de si bonne heure, mais s'éteint si vite, avait cessé d'animer le
+compositeur aimable et gracieux plutôt qu'énergique et brillant du _Roi
+Théodore_ et de la _Scuffiara_.
+
+Cimarosa agit sur l'imagination par de longues périodes musicales qui
+joignent, à une extrême richesse, une extrême régularité.
+
+Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du _Matrimonio
+segreto_, et entre autres le second:
+
+ Io ti lascio perchè uniti.
+
+Ces chants sont les plus beaux qu'il ait été donné à l'âme humaine de
+concevoir: remarquez cependant qu'ils sont _réguliers_, et d'une
+régularité que notre esprit peut saisir: c'est un grand mal; dès qu'on
+en connaît plusieurs, on peut en quelque sorte _prévoir_ la suite et le
+développement de ceux dont on entend le début. Tout le mal est dans ce
+mot _prévoir_, et c'est de là que nous verrons dans peu sortir le style
+et la gloire de Rossini.
+
+Paisiello ne remue jamais aussi profondément que Cimarosa; il n'évoque
+pas dans l'âme du spectateur les images qui donnent des jouissances aux
+passions profondes, ses émotions ne s'élèvent guère au delà de la
+_grâce_; mais il a excellé dans ce genre; sa grâce est celle du Corrège,
+tendre, rarement piquante, mais séduisante, mais irrésistible. Je
+citerai comme exemple connu à Paris, le _quartetto_ de _la Molinara_.
+
+ Quelli la,
+
+lorsque le notaire _Pistofolo_ se charge si plaisamment de faire à la
+meunière les déclarations d'amour du gouverneur et du seigneur féodal,
+ses rivaux.
+
+La manière bien remarquable de Paisiello est de répéter plusieurs fois
+le même trait de chant, et à chaque fois avec des grâces nouvelles qui
+le font entrer de plus en plus avant dans l'âme du spectateur.
+
+Rien au monde n'est plus opposé au style de Cimarosa, étincelant de
+verve comique, de passion, de force et de gaieté. Rossini aussi se
+répète, mais ce n'est pas exprès; et ce qui fait le comble de la grâce
+chez Paisiello, est en lui belle paresse incarnée. Je me hâte d'ajouter,
+de peur qu'on ne me range avec les détracteurs de cet homme aimable,
+que, seul parmi les modernes, il a mérité d'être comparé aux deux grands
+maîtres qui cessèrent de briller vers le commencement du XIXe siècle.
+En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout
+étonnés un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses
+dont nous ne nous doutions pas auparavant. Réfléchir sur les beaux-arts
+fait sentir.
+
+
+
+
+II
+
+DIFFÉRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE D'ITALIE
+
+
+En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter;
+or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas répéter de
+l'harmonie avec sa voix seule.
+
+Voilà sur quoi est basée l'extrême différence de la musique allemande et
+de la musique italienne. Un jeune Italien plein d'une passion, après y
+avoir réfléchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus
+poignante, se met à chanter à mi-voix un air de Rossini, et il choisit,
+sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque
+rapport à la situation de son âme; bientôt, au lieu de le chanter à
+mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter,
+l'expression particulière de la nuance de passion qu'il endure. Cet écho
+de son âme le console; son chant est, si l'on veut, comme un miroir dans
+lequel il s'observe: son âme était irritée contre le destin, il n'y
+avait que de la colère; elle va finir par avoir pitié d'elle-même.
+
+A mesure que le jeune Italien se distrait par son chant, il remarque
+cette couleur nouvelle qu'il donne à l'air qu'il a choisi; il s'y
+complaît, il s'attendrit. De cet état de l'âme à écrire un air nouveau,
+il n'y a qu'un pas; et comme le climat et leurs habitudes ont donné aux
+habitants de l'Italie méridionale une voix très-forte, le plus souvent
+ils n'ont pas besoin de piano pour composer[7]. J'ai connu vingt jeunes
+gens à Naples qui écrivent un air avec aussi peu de prétention qu'à
+Londres on fait une lettre ou à Paris un couplet. Souvent en rentrant
+chez eux le soir, ils se mettent au piano, et, sous ce délicieux climat,
+passent une partie de la nuit à chanter et à improviser. Leur esprit est
+à mille lieues de songer à écrire et à la gloriole d'auteur; ils ont
+donné jour à la passion qui les anime, voilà tout leur secret, voilà
+tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances
+semblables, aurait lu jusqu'à une heure ou deux quelque auteur favori,
+mais il aurait moins créé que le Napolitain, son âme aurait été moins
+active; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction
+possible dès qu'on improvise au piano, et l'on ne songe qu'à
+l'expression; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons.
+
+Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par
+jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons énormes au bout des
+doigts de la main gauche, durillons qui la déforment entièrement; mais
+l'on parvient à tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus
+habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux
+heures de gammes, ses sons ont déjà moins de pureté et ses passages
+moins de brillant. Le degré de patience et de constance nécessaire pour
+ce genre de talent est fort rare dans les pays du midi, et ne s'allie
+guère à une tête ardente. Tout le temps que l'on joue du violon ou de la
+flûte, l'on est attentif à la beauté ou à la justesse des sons, et non
+pas à ce qu'_ils expriment_. Notez ce mot, il explique encore le secret
+des deux musiques.
+
+Il y a eu des pères en Italie qui, dans le siècle dernier, ont condamné
+leur fils à devenir un bon violon ou un bon hautbois, à peu près comme
+d'autres faisaient de leurs enfants des castrats; mais de nos jours, le
+talent de la musique instrumentale s'est tout à fait réfugié dans la
+tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forêts de la Germanie,
+il suffit à ces âmes rêveuses, de la beauté des sons, _même sans
+mélodie_, pour redoubler l'activité et les plaisirs de leur imagination
+vagabonde.
+
+Il y a une vingtaine d'années qu'à Rome on entreprit de donner _Don
+Juan_; les symphonistes essayèrent, pendant quinze jours, de faire aller
+ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet
+opéra, pendant le souper de don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en
+purent venir à bout. Ils étaient pleins d'âme, et n'avaient nulle
+patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de
+l'Opéra, rue Le Peletier, jouer admirablement, à la première vue, une
+symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo
+d'_Armide_, chanté par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu à l'Opéra de
+superbes talents, cultivés avec une patience à toute épreuve, et pas de
+génie musical.
+
+A Rome, il y a vingt ans, on déclara, d'une voix unanime, que les
+étrangers vantaient beaucoup trop l'œuvre de Mozart, et que le morceau
+des trois orchestres, en particulier, était tout à fait absurde, et
+digne de la barbarie tudesque.
+
+Le despotisme minutieux[8] qui depuis deux siècles enlace et étouffe le
+génie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les
+journaux, au dernier degré de grossièreté et de bassesse; on appelle un
+homme un scélérat, un âne, un voleur, etc., à peu près comme à
+Londres[9], et bientôt à Paris, pour peu que la liberté de la presse
+continue à nous apprendre à mépriser un homme vulgaire, même lorsqu'il
+imprime. Ordinairement en Italie le journaliste est lui-même l'un des
+principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier
+tout ce qui acquiert une notabilité quelconque, et par là lui fait peur.
+Or, en Italie comme en France, comme partout, l'opinion publique sur les
+spectacles ne peut se former que par les journaux; c'est une pensée qui
+s'évapore si personne ne se présente pour la recueillir, et, faute
+d'avoir noté la première chaîne du raisonnement, jamais l'on n'arrive à
+la seconde.
+
+Je demande pardon d'avoir présenté une idée odieuse, mais je serais au
+désespoir qu'on jugeât de la belle Italie, de la terre sublime qui
+recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Vigano, par les
+turpitudes de sa presse périodique, ou sur les phrases vides d'idées des
+livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu'à ce que l'Italie ait un
+gouvernement modéré, comme celui dont on jouit en Toscane depuis
+dix-huit mois, je demande en grâce, et je puis dire en justice, qu'on ne
+la juge que sur cette partie de son âme qu'elle peut révéler par les
+beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui
+impriment.
+
+Je me trouvais il y a quelques années (1816) dans une des plus grandes
+villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient établi un
+théâtre bourgeois, monté avec le plus grand luxe, eurent l'idée de
+célébrer l'arrivée dans leurs murs, de la princesse Béatrix d'Este,
+belle-mère de l'empereur François. Ils firent composer, en son honneur,
+un opéra entièrement nouveau, paroles et musique; c'est le plus grand
+honneur qu'on puisse rendre en Italie. Le poëte imagina d'arranger en
+opéra une comédie de Goldoni, intitulée _Torquato Tasso_. On fait la
+musique en huit jours, la pièce est mise en répétition, tout marche
+rapidement; la veille même de la représentation, le chambellan de la
+princesse vint dire aux citoyens distingués qui tenaient à honneur de
+chanter devant elle, qu'il était peu respectueux de rappeler, devant une
+princesse de la maison d'Este, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des
+torts envers cette illustre famille.
+
+Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega à
+celui du Tasse.
+
+La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en
+excitant leur imagination à produire certaines images analogues aux
+passions dont ils sont agités. Vous voyez par quel mécanisme indirect,
+mais sûr, la musique d'un pays doit prendre la nuance du gouvernement
+qui forme les âmes en ce pays. De toutes les passions généreuses, la
+tyrannie ne permettant en Italie que l'amour, la musique n'a commencé à
+être belliqueuse que dans _Tancrède_, postérieur de dix ans aux prodiges
+d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces grandes journées eussent réveillé
+l'Italie[10], le nom de la guerre et des armes n'était employé en
+musique que pour faire valoir les sacrifices faits à l'amour. Comment
+des gens à qui la gloire était défendue, et qui ne voyaient dans les
+armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraient-ils pu
+trouver du charme à rêver aux sensations guerrières?
+
+Voyez, au contraire, la musique à peine née en France, produire
+sur-le-champ le sublime: _Allons, enfants de la patrie_, et _le Chant du
+départ_. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens,
+ils n'ont rien fait d'égal; c'est qu'ils copient, à l'aveugle,
+l'expression de l'amour et que l'amour, en France, n'est qu'une passion
+secondaire que la _vanité_ et _l'esprit_ se chargent d'étouffer.
+
+Quoi qu'il en soit de la vérité de cette remarque impertinente, je pense
+que tout le monde est d'accord que la musique n'a d'effet que par
+l'imagination. Or il est une chose qui paralyse sûrement l'imagination,
+c'est la _mémoire_. A l'instant qu'en entendant un bel air, je me
+rappelle les illusions et le petit roman qu'il avait fait naître en moi
+à la dernière fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination
+est glacée, et la musique n'est plus une fée toute-puissante sur mon
+cœur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet
+secondaire, quelque mérite subalterne, la difficulté de l'exécution par
+exemple.
+
+Un de mes amis écrivait, il y a un an, à une dame qui se trouvait à la
+campagne: «L'on va donner _Tancrède_ au théâtre Louvois; ce n'est qu'à
+la trois ou quatrième représentation que nous sentirons bien les
+finesses de cette musique si fraîche et si belliqueuse. Après l'avoir
+comprise, elle s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera
+dans la plénitude de sa puissance durant vingt ou trente
+représentations, après quoi elle sera usée pour nous. Plus vif aura été
+notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engagés à
+chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complète
+sera notre _saturation_, si j'ose m'exprimer ainsi.» On ne saurait, en
+musique, être fidèle à ses anciennes admirations. Si _Tancrède_ ravit
+encore après quarante représentations, ce sera un autre public; une
+autre classe de la société sera venue à Louvois, attirée par les
+articles des journaux; ou bien, c'est que l'on est si mal à ce théâtre,
+le corps éprouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmées,
+que la fatigue se montre bien vite, et qu'on ne peut guère goûter à
+chaque soirée qu'un acte d'un opéra; au lieu de quarante
+représentations, il en faudra quatre-vingts pour apprécier _Tancrède_.
+
+Une chose fort triste, qui est peut-être une vérité, c'est que _le beau
+idéal_ change tous les trente ans, en musique. De là vient que cherchant
+à donner une idée de la révolution opérée par Rossini, il a été inutile
+de remonter beaucoup au delà de Cimarosa et de Paisiello[11].
+
+Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessèrent de travailler, ils
+fournissaient de nouveautés, depuis vingt ans, tous les théâtres
+d'Italie et du monde. Leur style, leur manière de faire, n'avaient plus
+le charme de l'_imprévu_. Le vieux et aimable Pachiarotti me contait, à
+Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal
+Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apportés de Londres,
+qu'autrefois, à Milan, on lui faisait répéter chaque soirée, jusqu'à
+cinq fois, un certain air de Cimarosa; j'avoue que pour ajouter foi à un
+tel excès d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que
+cette anecdote me fût confirmée par une foule de témoins oculaires.
+Comment le cœur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec
+cette fureur?
+
+Si un air que nous avons entendu il y a dix ans, nous fait encore
+plaisir, c'est d'une autre manière, c'est en nous rappelant les idées
+agréables dont alors notre imagination était heureuse; mais ce n'est
+plus en produisant une ivresse nouvelle. Une tige de pervenche rappelait
+aussi à Jean-Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse.
+
+Ce qui fait de la musique le plus entraînant des plaisirs de l'âme, et
+lui donne une supériorité marquée sur la plus belle poésie, sur
+_Lalla-Rook_, ou la _Jérusalem_, c'est qu'il s'y mêle un plaisir
+physique extrêmement vif. Les mathématiques font un plaisir toujours
+égal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins; à l'autre extrémité
+de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir
+extrême, mais de peu de durée, et de peu de fixité. La morale,
+l'histoire, les romans, la poésie, qui occupent, sur le clavier de nos
+plaisirs, tout l'intervalle entre les mathématiques et l'Opéra-Buffa,
+donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus
+durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les
+éprouver encore.
+
+Tout est, au contraire, incertitude et imagination en musique; l'opéra
+qui vous a fait le plus vif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours
+après, et n'y plus trouver que l'ennui le plus plat, ou un agacement
+désagréable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme à
+voix glapissante; ou il fait étouffant dans la salle; ou l'un de vos
+voisins, en se balançant agréablement, communique à votre chaise un
+mouvement continu et presque régulier. La musique est une jouissance
+tellement physique, que l'on voit que j'arrive à des conditions de
+plaisir presque triviales à écrire.
+
+C'est souvent une cause d'un genre pas plus relevé qui gâte une soirée
+où l'on a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge
+commode. On va chercher bien loin une belle raison métaphysique ou
+littéraire pour expliquer pourquoi l'_Elisabetta_ ne fait aucun plaisir;
+c'est tout simplement qu'on étouffait dans la salle, et qu'on était mal
+à son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plaisir
+musical cette espèce de _draw-back_ (difficulté de naître); ensuite on
+écoute avec _pédanterie_; on se _fait un devoir_ de tout entendre. _Se
+faire un devoir!_ quelle phrase anglaise, quelle idée anti-musicale!
+C'est comme se faire un devoir d'avoir soif.
+
+Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de
+l'oreille, en les forçant de prendre un certain degré de tension (par
+exemple, durant le premier final de _Così fan tutte_ de Mozart), ce
+plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain état de
+tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables, et
+à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre
+moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire; c'est ainsi que
+quelques baies de _bella-dona_ cueillies par erreur dans un jardin, le
+forcent à être fou.
+
+Cotugno, le premier médecin de Naples, me disait lors du succès fou de
+_Moïse_: «Entre autres louanges que l'on peut donner à votre héros,
+mettez celle d'assassin. Je puis vous citer plus de quarante attaques de
+fièvre cérébrale nerveuse, ou de convulsions violentes, chez des jeunes
+femmes trop éprises de la musique, qui n'ont pas d'autre cause que la
+prière des Hébreux au troisième acte, avec son superbe changement de
+ton.»
+
+Le même philosophe, car ce grand médecin Cotugno était digne de ce
+titre, disait que le demi-jour était nécessaire à la musique. La lumière
+trop vive irrite le nerf optique; or la vie ne peut pas se trouver _à la
+fois_ présente au nerf optique et au nerf auditif. Vous avez le choix
+des deux plaisirs; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux
+deux à la fois. Je soupçonne une autre circonstance, ajoutait Cotugno,
+qui tient peut-être au galvanisme. Pour trouver des sensations
+délicieuses en musique, il faut être isolé de tout autre corps humain.
+Notre oreille est peut-être environnée d'une atmosphère musicale de
+laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-être elle existe.
+Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut être en quelque sorte
+isolé comme pour les expériences électriques, et qu'il y ait au moins un
+intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La
+chaleur animale d'un corps étranger me semble fatale au plaisir musical.
+
+Je suis bien loin de prétendre affirmer cette théorie du philosophe
+napolitain, je n'ai peut-être pas même assez de science pour la répéter
+correctement.
+
+Tout ce que je sais par l'expérience de quelques amis intimes, c'est
+qu'une suite de belles mélodies napolitaines force l'imagination du
+spectateur à lui présenter certaines images, et en même temps met son
+âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces
+images.
+
+Lorsqu'on commence seulement à aimer la musique, on est étonné de ce qui
+se passe en soi, et l'on ne songe qu'à goûter le nouveau plaisir dont on
+vient de faire la découverte.
+
+Lorsqu'on aime déjà depuis longtemps cet art enchanteur, la musique,
+lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir à notre imagination des
+images séduisantes relatives à la passion qui nous occupe dans le
+moment. On voit bien que tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que
+plus un homme est solidement raisonnable, moins il en est susceptible.
+
+Il n'y a de réel dans la musique que l'état où elle laisse l'âme, et
+j'accorderai aux moralistes que cet état la dispose puissamment à la
+rêverie et aux passions tendres.
+
+
+
+
+III
+
+HISTOIRE DE L'INTERRÈGNE APRÈS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812
+
+
+Après Cimarosa, et lorsque Paisiello eut cessé de travailler, la musique
+languit en Italie jusqu'à ce qu'il parût un génie original. Je devrais
+dire le plaisir musical languit; il y avait bien toujours des transports
+et de l'admiration folle dans les salles de spectacle, mais c'est comme
+il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, même en lisant les
+romans de Ducray-Duminil, ou des mouchoirs agités et des _vivat_ pour la
+joyeuse entrée même des plus mauvais souverains.
+
+Rossini a écrit avant 1812; mais ce n'est qu'en cette année-là qu'il
+obtint la faveur de composer pour le grand théâtre de Milan.
+
+Pour apprécier ce génie brillant, il faut de toute nécessité voir dans
+quel état il trouva la musique, et jeter un coup d'œil sur les
+compositeurs qui eurent des succès de 1800 à 1812.
+
+Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie,
+uniquement parce que tous les grands théâtres ont l'obligation de donner
+des opéras nouveaux à certaines époques de l'année; sans quoi, sous
+prétexte d'admirer les anciens compositeurs, les pédants du pays
+n'auraient pas manqué d'étouffer et de proscrire tous les génies
+naissants; ils n'eussent laissé prospérer que de plats copistes.
+
+L'Italie n'est le pays du _beau_ dans tous les genres que parce qu'on y
+éprouve le besoin du nouveau dans le beau idéal, et que chacun
+n'écoutant que son propre cœur, les pédants y jouissent de tout le
+mépris qu'ils méritent.
+
+Après Cimarosa et avant Rossini, deux noms se présentent, Mayer et Paër.
+
+Mayer, Allemand perfectionné en Italie, et qui depuis quarante ans s'est
+fixé à Bergame, a donné une cinquantaine d'opéras, de 1795 à 1820. Il
+eut du succès, parce qu'il présentait au public une petite nouveauté qui
+surprenait, et attachait l'oreille. Son talent consistait à mettre dans
+l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs,
+les richesses d'harmonie qu'à la même époque Haydn et Mozart créaient en
+Allemagne. Il ne savait guère faire chanter la voix humaine, mais il
+faisait parler les instruments.
+
+Sa _Lodoïska_, donnée en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue
+admirablement chantée à Schoenbrunn en 1809, par la charmante
+Balzamini, qui mourut bientôt après, au moment où elle allait devenir
+une des cantatrices les plus distinguées de l'Italie. Madame Balzamini
+devait son talent à sa laideur.
+
+Les _due Gironate_ de Mayer sont de 1801; en 1802, il donna _I Misteri
+Eleusini_, qui se firent la réputation qu'a aujourd'hui _Don Juan_. _Don
+Juan_ n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile à lire.
+_I Misteri Eleusini_ passèrent pour l'œuvre musicale la plus forte et la
+plus énergique de l'époque. La marche de l'art était frappante, on
+allait de la mélodie à l'harmonie.
+
+Les maîtres italiens quittaient le _facile_ et le _simple_ pour le
+composé et le savant. MM. Mayer et Paër osant faire en grand, avec
+hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres _maestri_
+essayaient timidement, et en commettant à chaque instant des fautes
+contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de
+génie; ce qui acheva de compléter l'illusion, c'est qu'ils avaient
+réellement beaucoup de talent.
+
+Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une
+musique d'opéra devant, à ce qu'il paraît, se borner à trente ans, ces
+maîtres ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas
+tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en
+1820 MM. Mayer et Paër figureraient dans les annales de la musique au
+rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres du
+premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. _Ginevra
+di Scozia_ est de 1803; c'est l'épisode d'_Ariodant_, qui forme l'un des
+chants les plus admirables du délicieux _Orlando_, de l'Arioste.
+L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il a
+écrit comme il faut écrire pour un peuple musicien; à l'autre extrémité
+du clavier poétique, je vois le petit abbé Delille.
+
+Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs
+de passion et de jalousie d'_Ariodant_ et de la belle _Ecossaise_, qu'il
+croit infidèle, sont _forts_ presque uniquement en effets d'harmonie et
+en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de
+sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la
+patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce _sentiment_ leur fait
+voir l'histoire de toute la révolution française et de ses suites, dans
+l'_Apocalypse[12]_.
+
+Le sentiment des Allemands, trop dégagé des liens terrestres, et trop
+nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en
+France le genre niais[13]. Les têtes qui éprouvent des passions en
+Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt l'existence de ce dont
+elles ont besoin.
+
+Le sujet d'_Ariodant_ est si beau pour la musique, que Mayer a trouvé
+trois ou quatre inspirations; par exemple, le chœur chanté par les pieux
+solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir, vient chercher un
+asile. Ce chœur réclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix
+plutôt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore à
+Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visière de son casque baissée,
+et sa maîtresse, qui ne le reconnaît pas. Ariodant va se battre contre
+son propre frère pour essayer de sauver sa maîtresse; il est sur le
+point de lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire qu'il est
+Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation,
+une des plus touchantes, peut-être, que puisse fournir la plus touchante
+des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une
+musique fût bien dure à l'oreille, fût bien peu musique, pour ne pas
+mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'œuvre.
+
+Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les cœurs tendres
+l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une réflexion: qu'eût-il
+été avec l'énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart? Nous aurions
+eu une seconde scène de Sara, dans l'oratorio d'_Abraham._ Cette scène
+de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son
+fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le
+chef-d'œuvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur
+aux plus beaux airs de Grétry et de Dalayrac.
+
+Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était
+applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l'égal des
+grands maîtres? L'opéra de 1807, _Adelasia ed Aleramo_, parut supérieur
+à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. _La Rosa
+bianca e la Rosa rossa_, sujet superbe tiré de l'histoire des guerres
+civiles d'Angleterre, eut un grand succès en 1812. Walter Scott n'avait
+pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un peuple,
+l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor
+Bonoldi fit admirer, dans la _Rosa bianca_, une voix charmante.
+
+Le premier _allegro_ de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme
+de trivialité tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prétend
+trouver des chants gais.
+
+La reconnaissance d'_Enrico_ et de son ami _Vanoldo_ est remplie d'une
+grâce naïve que n'a jamais rencontrée Rossini, parce qu'elle tient à
+l'absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër.
+
+Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto _E de serto il
+bosco intorno_. C'est le chef-d'œuvre de Mayer, et ce serait un des
+chefs-d'œuvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers
+la fin. Le poëte a fourni au _maestro_ une manière délicieuse, et
+vraiment digne de Métastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son
+ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherché à plaire à celle
+qu'il aime, s'écrie:
+
+ Ah chi puô mirarla in volto
+ E non ardere d'amor!
+
+Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour
+exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt
+qu'énergiques préféreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux
+traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa.
+
+Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaieté d'un bonhomme sans
+esprit.
+
+_Gli Originali_ font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps
+de vraie musique italienne. C'est _la Mélomanie_. Lorsque cet opéra
+parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu
+alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu.
+On se demandait: Quels airs délicieux dans le genre de
+
+ Sei morelli e quatro baj,
+
+de
+
+ Mentr'io ero un mascalzone,
+
+de
+
+ Amicone del mio core,
+
+Cimarosa n'eût-il pas faits sur un tel sujet?
+
+Le Mélomane véritable, ridicule assez rare en France, où d'ordinaire il
+n'est qu'une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie.
+
+Lorsque j'étais en garnison à Brescia, l'on me fit faire la connaissance
+de l'homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il
+était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert,
+et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers
+sans s'en apercevoir. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait
+jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs.
+
+J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et
+faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut
+degré.
+
+Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que
+l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des
+regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme
+allait cesser d'être à la mode. S'il eût fait de nouveaux airs, au lieu
+de s'en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la
+_mémoire_ pour troubler l'empire de l'_imagination_, on se fût rappelé
+mal à propos le souvenir des chefs-d'œuvre qui venaient, pendant vingt
+ans de suite, de charmer tous les cœurs.
+
+Mayer est le maestro le plus savant de l'interrègne, comme il en est le
+plus fécond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous
+les sens les partitions de _Medea_, de _Cora_, d'_Adelazia_, d'_Eliza_,
+vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection désespérante de
+Despréaux: vous ne savez pourquoi vous n'êtes pas plus ému. Passez à un
+opéra de Rossini, vous sentez tout à coup l'air pur et frais des hautes
+Alpes; vous vous sentez respirer plus à l'aise; on croit renaître; vous
+aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les
+idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout
+est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c'est la profusion
+et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le
+compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste.
+
+Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui,
+pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple,
+le _sestetto_ d'_Elena_. Je me souviens que dans un temps aussi je
+trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées.
+Depuis, j'ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j'ai retrouvé la
+plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l'on étudiait
+Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour
+les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un
+grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il
+aura admirablement déguisé ses emprunts.
+
+Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et
+dit tout bonnement au copiste du théâtre: «Voilà _la Faniska_ de
+Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu'à telle autre.»
+C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol.
+
+Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise;
+il créa un genre emphatique et lourd, qui s'écartait beaucoup du beau
+naturel, mais qui cependant n'était pas sans mérite, surtout une fois
+qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a été cause que la
+réputation de Mayer a été anéantie par Rossini en un clin d'œil; c'est
+le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le _beau_
+naturel paraît un jour, et l'on s'étonne d'avoir pu être dupe si
+longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour
+empêcher qu'on ne joue _Shakspeare_, et pour lancer contre lui la
+jeunesse libérale. Le jour où l'on jouera _Macbeth_, que deviendront nos
+tragédies modernes?
+
+Je crois qu'après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom
+allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrègne qui a eu le
+succès le plus européen. Cela tient peut-être à ce que M. Paër, outre un
+talent incontestable et très remarquable, est un homme très-fin, de
+beaucoup d'esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu'une des
+preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de
+suite Rossini caché aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme
+fait pour plaire à des Français, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de
+la musique.
+
+Toutes les premières pièces de Rossini jouées à Paris, ont été montées
+d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première
+représentation de _l'Italiana in Algeri_. Lorsque peu après l'on donna
+_la Pietra del Paragone_, on eut l'attention de supprimer les deux
+morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'œuvre en Italie: l'air
+_Eco pietosa_, et le finale _sigillara_. Il n'est pas jusqu'au chœur
+délicieux du second acte de _Tancrède_, chanté sur le pont, dans la
+forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouvé prudent de
+raccourcir de moitié.
+
+Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait
+chanter le grand rôle _bouffe_ de _l'Italiana in Algeri_ par
+mademoiselle Naldi.
+
+Un des premiers ouvrages de M. Paër est l'_Oro fa Tutto_ (1793). Son
+premier chef-d'œuvre est _la Griselda_ (1797). A quoi bon parler de cet
+opéra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connaît l'air
+délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire _Sargine_ (1803).
+Je mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu'a fait
+M. Paër. L'_Agnese_ ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès
+européen à la facilité qu'il y a d'imiter d'une manière effrayante les
+fous, que personne ne se soucie d'aller étudier avec trop de détails
+dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L'âme
+profondément ébranlée par le spectacle horrible d'un père devenu fou
+parce que sa fille l'a abandonné, s'ouvre facilement aux impressions de
+la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été sublimes
+dans le rôle du fou. Ce succès ne m'empêche pas de croire que les
+beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La
+charmante piété filiale de Cordelia me console de la folie de _Lear_
+(tragédie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'état
+affreux où se trouve le père de l'_Agnèse_. La musique centuplant ma
+sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable.
+_L'Agnese_ fait pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus
+désagréable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera
+toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler
+sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est
+inévitable, oublions-la.
+
+La _Camilla_ (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de
+l'horreur qui, dans ce temps-là, nous valut les romans de madame
+Radcliffe, a cependant plus de mérite que _l'Agnese_; le sujet est moins
+horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie,
+était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes
+de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie:
+
+ _Signor, la vita è corta,_
+ _Partiam per carità._
+
+A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée,
+comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès
+qu'il n'y a pas _douceur pour l'oreille_, il n'y a pas musique.
+
+Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est
+toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus
+grands succès, et ces succès ont duré dix ans; je ne vois guère
+aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce
+talent amènerait-il la vogue? Rossini nous a accoutumés à la
+surabondance des idées, Mozart à leur profondeur; il est peut-être bien
+tard pour la musique de Gluck.
+
+Après MM. Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l'interrègne qui
+s'écoula entre Cimarosa et Rossini, il me reste à nommer quelques
+talents inférieurs. Je renvoie ces noms-là à l'appendice[14].
+
+
+
+
+IV
+
+MOZART EN ITALIE
+
+
+J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper
+pour toujours, et exclusivement, de Rossini.
+
+La scène musicale en Italie était occupée depuis dix ans par MM. Mayer,
+Paër, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une
+trentaine de noms plus ou moins oubliés aujourd'hui, et qui y régnaient
+tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa
+et des Pergolèse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout à coup
+comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui
+n'étaient grands que par l'absence des grands hommes.
+
+Mayer, Paër, et leurs imitateurs, cherchaient depuis longtemps à
+adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les
+_mezzo-termine_, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des
+succès flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au
+contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherché qu'à
+se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel
+qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société
+que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux.
+
+D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait; il n'était pas là pour
+flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans
+la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pénétré en Europe que depuis
+sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les
+voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du
+prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce
+aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***, à côté d'un opéra de
+Mozart? La position était inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart était
+un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des
+beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble
+si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour.
+
+Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la
+Scala à Milan, _Mitridate_, en 1770, et _Lucio Silla_, en 1773[15]. Ces
+opéras ne manquèrent pas de succès, mais il n'est pas probable qu'un
+enfant ait osé braver la mode. Quel qu'ait été le mérite de ces
+ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Piccini,
+Paisiello, ces succès n'avaient laissé aucune trace.
+
+Vers 1803, les triomphes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent
+importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusèrent bravement d'y
+croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On
+connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart
+faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des
+vieilles idées dit en France de Shakspeare: «C'est un sauvage qui ne
+manque pas d'énergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le
+fumier d'Ennius; s'il eût eu l'avantage de prendre des leçons de
+Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-être fait quelque chose.» Et
+il ne fut plus question de Mozart.
+
+En 1807, quelques Italiens de distinction, que Napoléon avait menés à
+sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé
+par Munich, se mirent à reparler de Mozart: on se décida à essayer une
+de ses pièces, _l'Enlèvement du Sérail_, je crois. Mais pour exécuter
+cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être
+un excellent _tempiste_, ne jamais faire d'infidélités à la _mesure_. Il
+ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en
+l'entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance: _C'est
+l'amour_[16], ou _Di tanti palpiti_, de _Tancrède_. Les symphonistes
+italiens se mirent à travailler, mais il ne sortait rien de cet océan de
+notes, qui noircissaient la partition de cet étranger. Il fallait
+d'abord que tout le monde allât en mesure, et surtout _entrât_ et
+_sortît_ juste, au moment prescrit. Les paresseux appelèrent cela de la
+barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer à
+Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer,
+et qui avaient plus d'orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour
+des Italiens, de renoncer à de la musique comme trop difficile; ils
+menacèrent de retirer leur protection au théâtre où l'opéra allemand
+était en répétition, et l'on donna enfin l'œuvre de Mozart. Pauvre
+Mozart! des personnes qui se trouvaient à cette représentation, et qui,
+depuis, ont appris à aimer ce grand homme, m'ont assuré n'avoir jamais
+vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales,
+produisaient une cacophonie épouvantable; on eût dit un sabbat de
+diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au
+milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés.
+
+Le même soir il se forma deux partis. Le _patriotisme d'antichambre_,
+comme disait M. Turgot à propos du _Siège de Calais_, tragédie
+nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande
+maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et
+déclara dans tous les cafés que jamais homme né hors de l'Italie ne
+parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette
+mesure parfaite qui le caractérise: _Gli accompagnamenti tedeschi non
+sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi_.
+
+L'autre parti, guidé par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient
+été à Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurément
+des morceaux d'ensemble, mais deux ou trois petits airs, ou _duetti_,
+écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à
+_honneur national_ eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent
+qu'il fallait être _mauvais Italien_ pour admirer de la musique faite
+par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de
+l'opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l'orchestre jouant plus mal
+chaque soir. Les gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande
+ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la
+Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler
+à tout venant, et à plus forte raison d'écrire), ces gens dirent:
+«Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant
+d'acharnement à prouver qu'il est médiocre, puisque nous lui voyons
+prodiguer des injures qu'on n'a jamais adressées aux Nicolini et aux
+Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'époque), il serait bien
+possible que cet étranger eût un coin de génie.»
+
+Voilà ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de
+personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas
+pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures
+grossières des journaux écrits par les agents de la police. La cause de
+Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue.
+
+Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas
+grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en
+adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils répètent partout et
+à tue-tête, ayant su, par une lettre qu'une de ses maîtresses lui
+écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se
+mit à en parler avec mystère. Il fit appeler les six meilleurs
+symphonistes de la ville, qu'il éblouissait de son luxe, et étourdissait
+du fracas de ses chevaux anglais et de ses calèches fabriquées à
+Londres, et il fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale
+de _Don Juan_. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps
+de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque
+oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en
+Italie, il est sûr d'être obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres
+cinq ou six _buli_ de Brescia, capables de toutes les violences.
+
+Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour
+parvenir à jouer _in tempo_ (en mesure) le premier finale de _Don Juan_.
+Alors pour la première fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince
+prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En
+deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit
+exécuter à sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une
+conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de _Don
+Juan_. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva
+bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant
+de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari
+considérable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette
+tranquillité profonde d'une ville d'Italie, devint bientôt la grande
+nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait parié qu'il
+ferait exécuter quelques morceaux de _Don Juan_, et que messieurs tels
+et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint
+sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de
+Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et
+le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de
+_Sargine_ et de _Cora_. On mourait de rire, à ce que l'on m'a conté,
+rien qu'à entendre ces assertions. Le prince, dont la vanité goûtait des
+plaisirs très vifs, retarda le grand jour sous divers prétextes; il
+vint enfin ce jour mémorable. Le concert d'épreuve eut lieu à la maison
+de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans,
+il en a été plus fat de moitié.
+
+Cet événement fit du bruit; on se mit à jouer Mozart en Italie. A Rome,
+vers 1811, on estropia _Don Juan_. Mademoiselle Eiser, celle qui a joué
+un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse
+à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans _Don Juan_, et fort
+bien. Sa voix était admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que
+par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela
+ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce
+dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna _Don Juan_ à
+la _Scala_, succès d'étonnement. En 1815, on donna _les Noces de
+Figaro_, qui furent mieux comprises. En 1816, _la Flûte enchantée_ tomba
+et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de _Don Juan_ eut enfin
+un succès fou, si l'on peut appeler _fou_ un succès lorsqu'il s'agit de
+Mozart.
+
+Aujourd'hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin
+d'y être senti. Son principal effet dans l'opinion publique a été de
+jeter au second rang Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction
+allemande.
+
+En ce sens, il a aplani les voies à Rossini, dont l'immense réputation
+ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouvé de
+rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini,
+et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello.
+Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd'hui en France
+les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes
+nobles de Racine. Ils étaient sûrs d'être extrêmement applaudis,
+extrêmement loués, et en beau style; mais il restait toujours un peu
+d'_ennui_ au fond de l'âme de leurs prôneurs, qui, partant, étaient
+toujours prêts à se fâcher. C'étaient des succès comme ceux de _Saül_,
+du _Maire du palais_, de _Clytemnestre_, de _Louis IX_; personne dans la
+salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en bâillant, prouvait
+à son voisin que c'était fort beau.
+
+
+
+
+V
+
+DU STYLE DE MOZART
+
+
+Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix
+ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart leur voix mérite
+d'être comptée, et leur jugement pris en considération.
+
+Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et
+en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas _calculée pour ce
+climat_; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des
+images mélancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable
+et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le même à
+Bologne et à Königsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus
+impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y
+empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'âme;
+il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant; c'est
+une fureur; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès
+de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien
+n'a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que
+cette nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le
+langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses
+nuances, depuis la jeune fille tendre, _Ha! tu sai ch'io vivo in pene_,
+de _Carolina_, dans le _Matrimonio segreto_, jusqu'au vieillard, fou
+d'amour, _Io venia per sposarti_. J'abandonne ces idées sur la
+différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une
+métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de
+pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le
+peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorité,
+elles n'y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse; tout au plus,
+si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par cœur une
+vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas
+d'humeur à faire des phrases pour ces sortes de gens.
+
+Revenons à Mozart et à ses chants pleins de _violence_, comme disent les
+Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais
+j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini
+aura pâli. C'est qu'il a été inventeur de tous points et dans tous les
+sens; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encore un peu à
+Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn.
+
+La science de l'Harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra
+supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout
+de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il
+ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de
+faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force des couleurs; ou
+mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la
+convenance des sentiments.
+
+Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui,
+dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les
+forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force
+de sa musique est telle, que l'image présentée restant fort indistincte,
+l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie.
+Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une maîtresse
+sérieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à
+cause de sa tristesse; ces femmes-là, ou manquent tout à fait de faire
+effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois,
+font une impression profonde et s'emparent de l'âme tout entière et pour
+toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique
+nécessairement sans passions, prétend toujours faire croire qu'elle a
+des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette
+mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de
+sa musique sur le cœur humain.
+
+En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre,
+parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur
+succès vient: 1º de ce qu'ils sont de bonne foi; 2º de ce que peu à peu
+leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une
+opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre énoncer; 3º enfin, de ce
+que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la
+mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés,
+répètent toujours et avec modestie le même sentiment.
+
+Ces gens-là ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport
+_la Pietra del Paragone_ et _l'Italiana in Algeri_; ils ont été touchés
+du quartetto de _Bianca e Faliero_; ils disent que Rossini a porté la
+vie dans l'opéra _seria_; mais, au fond, ils le regardent comme un
+brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand
+effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber
+Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des
+qualités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart.
+Rien ne fait moins de _fracas_ en peinture que l'air modeste et la
+céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont
+abaissés sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphaël, le
+vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et
+qui, pour les âmes _communes_, est une chose si _commune_).
+
+Il en est de même du duetto:
+
+ Là ci darem la mano
+ Là mi dirai di si.
+
+Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le
+comble de l'ennui à la plupart de nos _dandys_.
+
+Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l'air _Sono docile_ de
+Rosine dans le _Barbier de Séville_. Qu'importe que cet air soit un
+contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens?
+
+La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique
+et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mêmes personnes;
+Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la
+nièce, dans la comédie des _Femmes_ de Dumoustier:
+
+ Va,
+ Tu ne plairas jamais à qui j'aurai su plaire.
+
+Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si
+Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'idées au
+même degré que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacité
+et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases
+que Cimarosa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs
+dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique
+que
+
+ Amicone del mio core,
+
+Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva
+avec Figaro,
+
+ Oggi arriva un reggimento
+ È mio amico il colonello,
+
+ (1er acte du _Barbier_).
+
+ou un duetto aussi léger que celui de Rosine avec Figaro (1er acte).
+Mozart n'a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique; il est le
+contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il
+ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans l'air
+
+ Quelle pupille tenere,
+
+des _Horaces_.
+
+Il ne comprenait pas qu'on pût ne pas trembler en aimant.
+
+Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et
+de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera
+_saturé_ des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on
+reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de
+l'auteur de _Così fan tutte_.
+
+Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie; c'est dans _Don
+Juan_, lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et
+dans _Così fan tutte_; c'est justement aussi souvent que Rossini a été
+mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans _la Gazza ladra_, où un jeune
+militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une
+maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans _Otello_ que le duetto
+des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le
+quartetto de _Bianca e Faliero_, le duetto d'_Armide_, et même le
+superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de mille passions,
+s'éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisément
+de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime.
+C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante.
+
+Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'œuvre de
+Rossini, _la Pietra del Paragone_, _l'Italiana in Algeri_, _Tancredi_,
+_Otello_, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance
+qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance,
+si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans _la Gazza ladra_
+et dans l'introduction de _Moïse_, Rossini a voulu se rapprocher du
+style _fort_ des Allemands.
+
+Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto:
+
+ Crudel, perchè finora farmi languir così?
+
+Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que:
+
+ Mentr'io ero un mascalzone,
+
+ou bien encore le duel des _Nemici generosi_, de Cimarosa, si bien joué
+à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli.
+
+Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et
+d'aussi léger que le duetto:
+
+ D'un bel uso di Turchia
+
+du _Turco in Italia_. Cela est Français dans tout le beau de
+l'expression.
+
+C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se
+pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la
+tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène
+musicale. Pour qui sait entendre, on les imite même dans les petites
+musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini.
+
+
+FIN DE L'INTRODUCTION
+
+
+
+
+VIE DE ROSSINI
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+SES PREMIÈRES ANNÉES
+
+
+Le 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à Pesaro[17], jolie petite
+ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez
+fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et
+les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de
+désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages
+de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont
+rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents
+puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là, comme sur la frontière
+d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et
+désolation; tout est douce volupté et beauté touchante vers les rives
+ombragées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la
+civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes
+s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser
+d'être féroces. La douce volupté les civilisa; ils reconnurent qu'aimer
+valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est
+pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le
+bon Dieu en avait fait une île!
+
+Son état politique n'est point à envier; toutefois, c'est de
+l'_ensemble_ de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis
+quelques siècles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du
+monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini
+et Vigano, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les
+beaux-arts, sont nés au pays où l'on aime.
+
+Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit
+l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour.
+
+Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission à ses sujets
+que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de _danger_
+en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire
+tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce
+bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le
+gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête
+d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la société,
+mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt
+ans.)
+
+Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de
+venin, qui sort de la fange de marais immenses; il paraît tout à coup au
+milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupté fait
+place à la terreur; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont
+il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien
+vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de
+regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'est un mal
+nécessaire, personne ne s'en irrite.
+
+Le jour où l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cessé
+de vivre en Italie, et l'on aura à leur place de belles discussions
+politiques comme à Londres ou à Washington.
+
+L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une idée
+calomnieuse[18], est bien plus favorable à l'énergie des passions que
+les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à
+l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison.
+
+Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour
+lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société
+est juge de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et
+d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée
+jusqu'à la poltronnerie la plus amusante).
+
+Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les
+beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des
+ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus
+spirituel et le plus fin n'aperçoit les beaux-arts que comme au travers
+d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de
+finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de
+l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus
+que le matériel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture,
+et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la
+musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un
+tableau de Raphaël, l'homme du nord en fera consister la sublimité dans
+le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on
+musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le _Miroir_.
+
+Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé
+précisément par ces gens si fins dont je viens de médire; leur
+supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du
+monde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles
+qu'à demi. Si j'avais à faire une histoire de la musique ou de la
+peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la
+publierais.
+
+Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une
+expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion
+plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait
+quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air
+_agitato_.
+
+En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les
+passions occupée par la peur de manquer aux mille convenances, ou le
+projet de lancer un calembour heureux.
+
+En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent
+comme ennemis acharnés des beaux-arts. Toutes les passions sont
+comprimées dans les hautes classes par une timidité souffrante qui
+n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou anéanties chez la
+plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze
+heures de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer
+de pain et de mourir au milieu de la rue.
+
+On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du _dolce far niente_, et de
+l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant,
+grâce à ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le nord seulement que
+l'on peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les
+beaux-arts.
+
+La Romagne, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les
+plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a
+longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays; il
+y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde.
+
+Le père de Rossini était un pauvre joueur de cor de troisième ordre, de
+ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de
+Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou
+voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres
+impromptus qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une
+beauté, était une _seconda donna_ passable. Ils allaient de ville en
+ville et de troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme
+chantant sur la scène; pauvres par conséquent: et Rossini leur fils,
+couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle
+à la pauvreté paternelle, n'avait pas mis de côté, pour tout capital, il
+y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie
+annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne.
+
+On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une
+industrie bien incertaine n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait
+guère de l'avenir.
+
+En 1799, les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne; mais il
+ne commença à étudier la musique qu'à l'âge de douze ans, en 1804; son
+maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune
+Gioacchino gagnait déjà quelques _paoli_ en allant chanter dans les
+églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites manières
+le faisaient bien venir des prêtres directeurs des _Funzioni_. Sous le
+professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art
+d'accompagner et les règles du contrepoint. Dès l'année 1806, il était
+en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce
+fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes espérances; sa
+jolie figure faisait penser à en faire un ténor.
+
+Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en
+Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare,
+Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le
+jeune Rossini cessa de chanter dans les églises. Le 20 mars de cette
+année, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du
+père Stanislao Mattei.
+
+Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en état de composer une
+symphonie et une cantate intitulée: _Il pianto d'Armonia_. C'est son
+premier ouvrage de musique vocale. Immédiatement après il fut élu
+directeur de l'académie des _Concordi_ (réunion musicale existant alors
+dans le sein du lycée de Bologne).
+
+Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger,
+comme chef d'orchestre, les _Quatre Saisons_ de Haydn, que l'on exécuta
+à Bologne; la _Création_, que l'on donna en même temps (mai 1811), fut
+dirigée par le célèbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini
+n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite
+maison à Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la
+famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur protection. Une
+femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée
+de l'envoyer à Venise; il y composa, pour le théâtre _San-Mosè_, un
+petit opéra en un acte intitulé _la Cambiale di Matrimonio_ (1810).
+Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année
+suivante (1811) il y fit jouer _l'Equivoco stravagante_. Il retourna à
+Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, _l'Inganno felice_.
+
+Ici le génie éclate de toutes parts. Un œil exercé reconnaît sans peine,
+dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux
+capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'œuvre de
+Rossini.
+
+Il y a un beau _terzetto_, celui du paysan _Tarabotto_, du seigneur
+féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne
+reconnaît pas.
+
+L'_Inganno felice_ est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de
+l'école du Pérugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités
+de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n'osait pas
+encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste se
+compose de deux choses: une âme exigeante, tendre, passionnée,
+dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui
+donner des jouissances en créant des beautés nouvelles. Les protecteurs
+de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant
+le saint temps de carême de 1812 un _oratorio_ intitulé: _Ciro in
+Babilonia_ (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur,
+ce me semble, pour l'énergie, à l'_Inganno felice_. Rossini fut appelé
+de nouveau à Venise; mais l'_imprésario_ de _San-Mosè_, non content
+d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames,
+et dont le génie naissant allait procurer la vogue à son théâtre, le
+voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini donna
+sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à
+son rang, et que peut-être il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays
+moins sauvage.
+
+En sa qualité de compositeur, Rossini était maître absolu de faire
+exécuter tout ce qui lui passerait par la tête aux instruments de son
+orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, _la Scala di seta_ (l'Échelle
+de soie), qu'il fit pour l'_imprésario_ insolent, toutes les
+extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais
+manqué dans cette tête-là. Par exemple, à l'_allegro_ de l'ouverture,
+les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit
+coup avec l'archet sur le réverbère en fer-blanc dans lequel est placée
+la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère
+d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de
+la Terre-Ferme pour l'opéra du jeune _maestro_. Ce public, qui deux
+heures avant l'ouverture, assiégeait les portes, et qui ensuite avait
+été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement
+insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin
+d'être affligé, demanda en riant à l'_imprésario_ ce qu'il avait gagné à
+le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis lui avaient
+procuré un engagement. Rossini reparut un mois après à Venise; il donna
+successivement deux _farze_ (opéras en un acte) au théâtre _San Mosè_:
+_l'Occasione fa il ladro_ (1812) et _il Figlio per azzardo_ (carnaval de
+1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit _Tancrède_.
+
+On peut juger du succès qu'eut cette œuvre céleste à Venise, le pays
+d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et
+roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût
+pas distrait de Rossini. C'était une folie, une vraie _fureur_, comme
+dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le
+gondolier jusqu'au plus grand seigneur, tout le monde répétait:
+
+ Ti rivedro, mi rivedrai.
+
+Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés d'imposer silence à
+l'auditoire, qui chantait:
+
+ Ti rivedro!
+
+ceci est un fait certain dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans
+les salons de madame Benzoni.
+
+Les _dilettanti_ se disaient en s'abordant: _Notre Cimarosa est revenu
+au monde_[19]; C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs,
+c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de
+la langueur et de la lenteur dans l'_opéra seria_; les morceaux
+admirables étaient clair-semés, souvent ils se trouvaient séparés par
+quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui: Rossini venait de
+porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection
+de l'opéra buffa.
+
+Le véritable opéra buffa, celui dont les _libretti_ furent écrits en
+napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello,
+Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage
+d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie: on serait
+prêt à commencer le dialogue avec lui: c'est l'œuvre, jusqu'ici, où
+l'homme s'est le plus approché de la perfection. Il n'y a donc rien à
+faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend
+un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique[20]. Le succès de
+Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans
+l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra _di mezzo
+carattere_, comme _le Barbier de Séville_, et dans l'opéra séria, comme
+_Tancrède_; car ne vous figurez pas que _le Barbier de Séville_ tout gai
+qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa; il n'est qu'au second
+degré de gaieté.
+
+On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples, à peine, depuis les
+progrès de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait
+de hautbois ou de basson aux chefs-d'œuvre des Fioravanti et des
+Paisiello. Rossini s'est bien gardé de toucher à ce genre; c'est comme
+qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après _Macbeth_. Il a
+entrepris la besogne _faisable_ de porter la vie dans l'opéra seria.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+TANCRÈDE.
+
+
+Ce charmant opéra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon
+analyser et juger _Tancrède_? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce
+qu'il en doit penser, et au lieu de juger _Tancrède_ avec moi, ne
+va-t-il pas me juger avec _Tancrède_? Grâce à madame Pasta, Paris ne
+voit-il pas _Tancrède_ comme il n'a jamais été donné nulle part?
+
+Quel prodige qu'une jeune femme qui, à peine arrivée à l'âge des
+passions, nous présente, avec un chant suave, un talent tragique aussi
+remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent _différent_, et un
+talent plus simple!
+
+Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'être
+incomplet, je vais essayer une analyse rapide de _Tancrède_.
+
+Les premières mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de
+noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu'à l'_allegro_. Il y
+a là un caractère de nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de
+la première représentation, entraîna tous les cœurs. Rossini n'avait
+point osé venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son
+engagement l'y obligeait; il avait peur d'être accueilli par des
+sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le
+cœur l'accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son
+précédent opéra. Le compositeur enfant s'était caché sous le théâtre,
+dans le passage qui conduit à l'orchestre. Après l'avoir cherché
+partout, le premier violon, voyant que l'heure avançait, et que le
+public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si
+ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première
+représentation, se détermina à commencer l'opéra. Le premier allegro de
+l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les
+bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa
+place au piano.
+
+Cet _allegro_ est plein de fierté et d'élégance. C'est bien là ce qui
+convient au nom chevaleresque de _Tancrède_; voilà bien l'amant d'une
+femme à grand caractère; c'est bien là, enfin, le génie de Rossini dans
+sa pureté. Quand il est lui-même, il a de l'élégance comme un jeune
+héros français, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn.
+Il faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette
+force dans les airs des _Horaces et des Curiaces_. Rossini, suivant,
+sans s'en douter, les traces de Canova, a substitué de l'_élégance_ à
+cette _force_, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a
+compris la tendance de son siècle, il s'est écarté du _beau idéal_ de
+Cimarosa, précisément comme Canova a osé s'écarter du _beau idéal
+antique_[21].
+
+Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa,
+quelquefois il a été _lourd_: c'est qu'il a eu recours à ces _lieux
+communs_ d'harmonie, éternelle ressource des Mayer, des Winter, des
+Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force
+dans la mélodie.
+
+Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu métaphysique, quand
+Rossini est lui-même, il a de l'élégance et de l'esprit, et non de la
+force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven.
+
+Cette réflexion m'a été suggérée surtout par cet allegro de l'ouverture
+de _Tancrède_. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins
+d'une grâce et d'une finesse tout à fait françaises; mais il n'y a point
+de pathétique.
+
+L'ouverture finit, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers
+syracusains. Ils chantent en chœur:
+
+ Pace, onore... fede, amore.
+
+Ce chœur est fort agréable, mais est-ce bien là le mot qu'il devrait
+nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette _force_ dont
+je viens de parler, et que l'on remarque presque à chaque pas dans les
+œuvres de Haydn? Ce chœur a un air doucereux assez déplacé partout, et
+plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen âge.
+
+ Cinq chevaliers français conquirent la Sicile,
+
+dit le poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit
+féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'après
+nature, dans le templier Boisguilbert d'_Ivanhoe_, ce sont ces
+chevaliers qui vont bientôt envoyer à une mort cruelle l'aimable fille
+de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux:
+
+ Pace, onore.
+
+Ce chœur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de
+l'_Astrée_,
+
+ Où, jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement.
+
+Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen âge? Les chevaliers
+couverts de fer de ces temps barbares, même quand ils juraient une paix,
+devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille
+garde rentrant à Paris après Austerlitz.
+
+L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphaël
+souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le
+plus nécessaire.
+
+Cette _introduction_[22] de _Tancrède_ produit toujours peu d'effet,
+quoique la mélodie en soit agréable. Si l'idée de corriger, et de
+corriger un ouvrage heureux, n'était pas à mille lieues du caractère de
+Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce chœur des chevaliers
+de Syracuse.
+
+Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau
+de chant qui annonce l'entrée d'Aménaïde:
+
+ Più dolce e placida.
+
+Avant lui la musique n'avait jamais exprimé à ce point l'élégance noble
+et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie.
+
+La cavatine d'Aménaïde, _come dolce all'alma mia_, manque de la
+mélancolie que Mozart y eût mise, et l'on y remarque des agréments trop
+jolis pour n'être pas déplacés. Une jeune fille d'une âme un peu élevée
+qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste: Voltaire a
+cherché cette nuance. Rossini était trop jeune pour la sentir, ou, pour
+mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment
+n'est peut-être jamais entré dans son âme; toujours il a craint d'être
+ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eût imité un
+instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui
+était dicté par son génie, et ce génie, s'il a de la tendresse, ne
+connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie.
+
+Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à
+l'italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une
+plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il
+faut l'admirable _portamento_ de madame Pasta pour que le débarquement
+de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite
+barque dont on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un
+effet risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules
+dans lesquelles les arbres _font ombre_ sur le ciel. A Milan on aperçoit
+à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter ces choses-là à
+l'imagination, le débarquement de Tancrède et de ses écuyers. La
+décoration sublime est un chef-d'œuvre de Sanquirico ou de Perego;
+l'admiration qu'elle vous donne vous fait _oublier_ de porter un œil
+critique sur les détails de l'action qui se passe devant vous.
+Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en décorations, et
+les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui.
+
+A Venise, Rossini avait fait pour l'arrivée de Tancrède un grand air
+dont la Malanote ne voulut pas[23]; et comme cette excellente cantatrice
+était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle
+ne lui déclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la
+première représentation.
+
+Qu'on juge du désespoir du _maestro_! Voilà de ces choses qui font
+devenir fou à cet âge et dans cette position; âge heureux où l'on
+devient fou! «Si après l'équipée de mon dernier opéra, se disait
+Rossini, l'on siffle l'entrée de Tancrède, tout l'opéra _va a terra_
+(tombe à plat).»
+
+Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui
+vient; il écrit quelques lignes, c'est le fameux
+
+ Tu che accendi,
+
+l'air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en plus de
+lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette
+cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une
+longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu
+chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l'église d'une des
+petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l'air de
+_bonheur_ de la Mythologie, même dans la religion terrible des
+chrétiens.
+
+A Venise, cet air s'appelle l'_aria dei risi_. J'avoue que c'est un nom
+bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite
+anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. _Aria dei
+risi_, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'_air du riz_. En Lombardie,
+tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit
+maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime
+le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait
+toujours faire cette question importante: _bisogna mettere i risi_?
+Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le cameriere lui fit la
+question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt
+Rossini avait fini l'air.
+
+ Di tanti palpiti.
+
+Le nom d'_aria dei risi_ rappelle qu'il a été fait en un instant.
+
+Que dire de cette admirable cantilène? Il me semble qu'il serait
+également ridicule d'en parier et à qui la connaît, et à qui ne l'a
+jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe?
+
+Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède
+savent que le récitatif
+
+ O patria, ingrata patria!
+
+peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame
+Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la
+leçon de chant du _Barbier de Séville_. On peut chanter supérieurement
+un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette
+sublime; il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même le
+passage sur les mots _alma gloria_ ne sera jamais chanté par un être né
+en deçà des Alpes.
+
+Les mots _mi rivedrai, ti rivedró_, exigent le sentiment ou le souvenir
+de l'amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord
+mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre
+pourquoi _mi rivedrai_ est mis avant _ti rivedró_. Si nos gens de goût
+entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a là _manque de
+politesse_ de Tancrède a l'égard d'Aménaïde, et peut-être _oubli total
+des convenances_.
+
+A l'arrivée de Tancrède on peut voir dans l'orchestre le sublime de
+l'_harmonie dramatique_.
+
+Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer
+les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par
+les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire
+dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage
+lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage
+déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son cœur; il convient
+ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il
+emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate
+qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine. S'il
+parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui
+portons, et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde
+en revoyant les lieux qu'habite Aménaïde. Tancrède doit se taire; mais
+pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui
+l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de
+son âme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec
+lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix.
+
+Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et
+des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas
+faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement
+ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage
+lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant,
+dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure
+exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que
+pour nous reposer des effets d'orchestre. Le héros est comme ces
+princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne
+pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient
+toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse
+importante.
+
+Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractères
+distinctifs: par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède,
+Rossini a employé la flûte[24]; cet instrument a un talent tout
+particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse[25], et c'est bien
+là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne
+peut reparaître que sous un déguisement.
+
+Si l'on veut arriver par un autre chemin à l'idée de l'harmonie dans ses
+rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employé avec succès
+le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-être qui a
+valu les succès les plus étonnants à l'immortel auteur d'_Old
+Mortality_. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l'harmonie,
+de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par
+des descriptions. Voyez dès la première page d'_Ivanhoe_ cette admirable
+description du soleil couchant qui darde des rayons déjà affaiblis et
+presque horizontaux au travers des branches les plus basses et les plus
+touffues des arbres qui cachent l'habitation de _Cédric_ le Saxon. Ces
+rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'un éclairci de cette forêt
+sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur
+de porcs. L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire
+cette forêt éclairée par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les
+singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu'il
+nous présente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous
+sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages
+vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un
+prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman
+par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque
+tout son effet.
+
+Voilà comment les gens de génie emploient l'harmonie en musique,
+exactement comme Walter Scott se sert de la _description_ dans
+_Ivanhoe_; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent
+l'harmonie comme M. l'abbé Delille entasse les descriptions les unes sur
+les autres dans son poëme de _la Pitié_. Vous souvient-il encore combien
+les personnages épisodiques de M. l'abbé Delille sont pâles et
+décolorés? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela à Paris en
+1804? Quels progrès immenses n'avons-nous pas faits depuis cette époque?
+Espérons que nous en ferons bientôt de semblables en musique, et que
+l'harmonie allemande suivra la poésie à _la Louis XV_. Nos anciens
+auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'idée de
+décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à
+l'harmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans
+l'excès contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans
+l'harmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale
+de madame de Staël comme des descriptions du chantre des _Jardins_, et
+que nous en viendrons à ne parler des aspects touchants de la nature que
+quand notre cœur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et
+en jouir.
+
+A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la
+_description_, quelquefois même d'une manière impatientante, comme
+lorsque la charmante petite muette Fenella de _Peveril du Pic_, veut
+empêcher Julian de sortir du château de Holm-Peel dans l'île de Man. Ici
+la description impatiente à peu près comme l'harmonie allemande choque
+les cœurs italiens; mais lorsqu'elle est bien placée, elle laisse l'âme
+dans un état d'émotion qui la prépare merveilleusement à se laisser
+toucher par le plus simple dialogue; et c'est, à l'aide de ses
+admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'être
+simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d'autres
+avaient mis à la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues
+aussi vrais que la nature.
+
+Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée
+un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical,
+Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n'avait
+pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects
+sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique.
+Il se servit de la description d'une manière ravissante; quelquefois
+mais fort rarement, il l'employa d'une façon un peu exagérée. Mayer,
+Winter, Weigl, comme M. l'abbé Delille, jettent à pleines mains des
+descriptions peu intéressantes et fort _savantes_ (très-fortes en
+grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une
+manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est
+singulièrement pittoresque; il arrête toujours les yeux, mais
+quelquefois il les fatigue.
+
+A chaque instant dans la _Gazza ladra_, par exemple, on voudrait faire
+taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et
+fort, il convient aux gens sensibles; les _dilettanti_ voudraient plus
+de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix
+humaines.
+
+Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition
+de _Tancrède_; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui
+pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de
+vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de _Tancrède_
+toutes les fois que l'on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop
+de simplicité.
+
+Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la _nouveauté_ de
+ce _style_, ce furent des chants délicieux garnis, si j'ose m'exprimer
+ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui
+réveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les
+choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements
+produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix.
+_Fanno col canto conversazione rispettosa_[26], dit l'un des amateurs
+les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l'auteur de l'_Uomo_,
+et de l'_Elefanteide_, satires délicieuses).
+
+Il y a des fautes dans le premier _final_ de _Tancrède_, me disait un
+soir à Brescia l'aimable Pellico (le premier poëte tragique de l'Italie,
+aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg);
+il y a des sauts d'un son à l'autre dans ce _final_, qui étonnent
+l'oreille.--Mais l'oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument
+jamais être étonnée? Si vous voulez qu'on fasse des découvertes, laissez
+un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait
+jamais voulu permettre d'étonner l'oreille, le fougueux et singulier
+Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn?
+
+Si, dans le premier acte de _Tancrède_, Rossini ne fait pas encore usage
+de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes
+d'une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons
+plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs.
+Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase
+qu'Aménaïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassan:
+
+ Deh! tu almen.
+
+Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la
+fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sûr. La partie de ce
+quatuor, chantée à mi-voix par Orbassan, est délicieuse; il semble que
+les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de
+basse: on ne sait où l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupté.
+
+Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante:
+
+ No; che il morir non è.
+
+Mais on l'oublie bientôt pour le délicieux duetto
+
+ Ah! se de'mali miei,
+
+dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec
+ce qu'on vient d'entendre.
+
+L'expression marquante de cette délicieuse partition de _Tancrède_ est
+l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse
+folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une chose
+d'_âme_ de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n'être plus
+qu'une _vilenie méthodique et mathématique_[27]. Ici il ne doit plus
+être question des moyens _physiques_ de l'art choisis par Rossini, et
+par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien
+au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu'il peint une
+chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo _Ah! se de'mali miei_,
+qui commence par la profonde mélancolie d'un héros,
+
+ Nemico il ciel provai,
+ Fin da prim'anni ognor.
+ ..................
+ Ah! son si misero.
+
+finit par l'éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous
+les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si
+naturel et si touchant, nous avons de l'_honneur moderne_ dans toute sa
+pureté, et voilà ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'idée de faire
+avant _Arcole_ et _Lodi_. Ces mots sont les premiers que Rossini ait
+entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796.
+Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ces immortelles
+demi-brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans
+croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à
+_Tolentino_ ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand
+les oripeaux monarchiques nous eurent énervés, nous furent enlevés si
+facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire à
+Tancrède, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre.
+
+Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse
+infinie et digne d'un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à
+dix-sept ans, ce que d'autres parviennent à peine à comprendre et à
+sentir à la suite d'études longues et pénibles.
+
+Le mouvement de mélodie
+
+ Il vivo lampo,
+
+au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que
+Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement
+vrai, parfaitement neuf.
+
+Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d'être
+économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels
+que celui qui fait dire à Tancrède:
+
+ Odiarla! o ciel non so.
+
+Ce personnage n'a qu'une faible émotion, ce me semble, qui, dans les
+transports d'une passion, songe à être élégant, c'est-à-dire songe qu'il
+existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu'ils peuvent penser de
+lui, et veut être bien à leurs yeux. L'homme passionné ne peut plus
+garder que ce degré d'élégance involontaire qui, chez lui, est devenue
+habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les
+mots:
+
+ Di quella spada.
+
+J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent
+plaisamment qu'à force de lire Boileau on apprend à se connaître en
+chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments.
+Ils vantent surtout le style sévère:
+
+ Non raggioniam di loro, ma guarda e passa[28].
+
+Les douze mesures que chante Tancrède, quand on le ramène sur le char de
+triomphe, sont délicieuses: c'est un repos pour l'âme. Le chœur des
+chevaliers qui cherchent Tancrède dans la forêt, _Regna il terror_, est
+presque aussi beau, dans un autre genre, que l'air _Il vivo lampo_.
+C'est, suivant moi, la perfection de l'union de la mélodie italienne à
+l'harmonie allemande. Là devrait s'arrêter la révolution qui nous
+précipite vers l'harmonie compliquée.
+
+La force de cette révolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur
+vingt jolies petites filles à qui l'on enseigne la musique, dix-neuf
+apprennent le piano; c'est à une seule qu'on montre à chanter, et les
+dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En
+Italie, tout le monde cherche à arriver au _beau musical_ par la voix.
+
+Je deviendrais infini, si je cédais au plaisir de dire ce que je pense
+de chacun des morceaux de _Tancrède_, ou plutôt ce qu'on en pensait à
+Naples, à Florence, à Brescia, où j'ai vu cet opéra: car je me méfie
+plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils
+sont sincères, sont tout au monde pour qui les éprouve, mais fort
+indifférents et même ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage
+pas. Je prie le lecteur de croire que le _Je_, dans cette brochure,
+n'est qu'une tournure qui pourrait être remplacée par: On disait à
+Naples, dans la société du marquis Berio..., ou: M. Peruchini, de
+Venise, cet amateur si instruit, dont les sentiments font loi, nous
+disait un jour chez madame Bensoni..., ou: J'ai vu, ce soir, au cercle
+qui se réunit autour du fauteuil de M. l'avocat Antonini, à Bologne, M.
+Agguchi soutenir que l'harmonie allemande...; le comte Giraud était de
+son avis, que M. Gherardi, l'ami de Rossini, a combattu à outrance.
+
+Le petit nombre de sentiments tout à fait personnels qui se rencontrent
+dans cette brochure sont présentés avec les formes dubitatives qui
+conviennent à l'auteur plus qu'à personne, et il avoue ici que pour
+faire cette _Vie de Rossini_ il a pris de toutes mains, et, par exemple,
+dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand
+homme et ses ouvrages.
+
+Ainsi, j'entendis dire un soir à l'aimable Gherardi, dans la loge de
+madame Z***, à Bologne: «Ce qui me frappe dans la musique de _Tancrède_,
+c'est la jeunesse. L'audace fait certainement l'un des traits les plus
+frappants de la musique de Rossini, comme de son caractère. Mais dans
+_Tancrède_, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m'étonne
+dans la _Gazza ladra_ ou le _Barbier_. Tout y est simple et pur. Il n'y
+a point de luxe; c'est le génie dans toute sa naïveté, et, si l'on me
+permet cette expression, c'est le génie vierge encore. J'aime de
+_Tancrède_ jusqu'à je ne sais quel air d'ancienneté qui me frappe dans
+la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées
+par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques, et qui
+cependant échappent encore trop tôt à l'attention qu'elles captivent, et
+à l'âme qu'elles enchantent. En un mot, j'aime _Tancrède_ comme j'aime
+le _Rinaldo_ du Tasse, parce qu'il offre la manière de sentir d'un grand
+homme dans sa candeur virginale.»
+
+Rossini, qui venait, dans son opéra avec accompagnements de réverbères
+de fer-blanc, d'offenser le public de Venise, se garda bien d'avoir
+recours aux lieux communs de mélodie et d'harmonie qui remplissaient les
+partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans
+_Tancrède_, du moins en l'écoutant à la scène, un seul de ces lieux
+communs d'harmonie qui forment comme le corps de réserve des
+compositeurs allemands, et que, plus tard, Rossini n'a que trop employés
+dans ses opéras à l'allemande, tels que _Mosè_, _Otello_, _la Gazza
+ladra_, _Ermione_, etc.
+
+A Naples, accusé d'ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands
+artistes qui, sur leurs vieux jours, finissaient par la pédanterie et
+l'envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du _style sévère_.
+Style sévère dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des
+amateurs qui répètent leurs phrases, sans trop s'en rendre compte, veut
+presque toujours dire emploi des lieux communs de l'harmonie, emploi qui
+fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout à
+fait dupe en 1817, dans la _Testa di Bronzo_, de Soliva, à Milan.
+
+Il y aurait une remarque de vingt lignes à faire sur chacun des airs ou
+des morceaux d'ensemble de _Tancrède_. Ces réflexions sont agréables à
+côté d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'éprouver, elles
+redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le
+souvenir et les font entrer dans le domaine de la mémoire. Transportées
+dans un livre, et loin d'un piano, ces réflexions pourraient fatiguer.
+Il faut tout le tragique de cette terrible parole _ennui_ pour me forcer
+à cesser de louer _Tancrède_.
+
+On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux
+comme homme qu'il était glorieux comme compositeur. Bientôt la
+Marcolini, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la fleur du
+génie et de la jeunesse, l'arracha aux grandes dames ses premières
+protectrices. Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes
+répandues. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez compliquée et
+surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractère
+audacieux et gai de Rossini, et sa facilité à prendre des partis
+décisifs: mais, en vérité, je ne puis imprimer cette anecdote-là.
+Quelques changements que je misse dans les noms, pour dépayser les
+curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout
+le monde en Italie nommerait les acteurs: attendons quelques années. On
+dit que la Marcolini, pour n'être pas en reste avec Rossini, lui
+sacrifia le prince Lucien Bonaparte.
+
+C'est pour la Marcolini, c'est pour sa délicieuse voix de contralto,
+c'est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rôle si plaisant
+de _l'Italiana in Algeri_, que nous voyons si noblement défigurer dans
+le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu'elle est
+jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse,
+passionnée, et, il faut bien l'avouer, ne songeant guère au _qu'en
+dira-t-on_, en une respectable miss de l'Yorkshire, qui songe toujours,
+et avant tout, à mériter les suffrages des commères de sa paroisse, sans
+lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu nous
+poursuivra-t-elle partout? Est-ce bien pour avoir la majestueuse vision
+(_the noble prospect_) d'une femme parfaite que j'entre à l'Opéra-Buffa?
+Serait-ce offenser la gravité de notre siècle, blesser les convenances,
+etc., etc., que d'oser penser que plus les mœurs sont tristes,
+collets-montés et hypocrites, plus les délassements devraient être gais?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'ITALIANA IN ALGERI
+
+
+Mais parlons de _l'Italiana_, non pas telle que des gens adroits nous
+l'ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini, mais
+telle qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune auteur
+au premier rang des _maestri_.
+
+Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à
+s'évanouir que les effets de la musique; comme tout le charme dépend de
+l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de réel, il suffit
+d'une association involontaire d'idées désagréables pour empêcher à
+jamais l'effet d'un chef-d'œuvre dans un pays. Tel est le sort de
+_l'Italiana_ à Paris; elle y a été tellement gâtée qu'elle n'y fera
+jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec
+l'idée qu'on va voir quelque chose de médiocre. Ce seul préjugé serait
+fatal partout à la meilleure musique du monde; que sera-ce chez un
+peuple où chacun dirait volontiers à son voisin: «Monsieur, faites-moi
+l'amitié de me dire si j'ai du plaisir?»
+
+L'ouverture de _l'Italiana_ est délicieuse, mais elle est trop gaie;
+c'est un grand défaut.
+
+L'introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la
+douleur d'une pauvre femme délaissée. Le chant qui fixe les yeux sur cet
+état de l'âme,
+
+ Il mio sposo non più m'ama,
+
+est délicieux, et cette douleur n'a rien de tragique.
+
+Arrêtons-nous sur ce peu de mots: c'est tout simplement la perfection du
+genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mérite cette louange, et
+Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait
+_l'Italiana in Algeri_, il était dans la fleur du génie et de la
+jeunesse: il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à faire
+de la musique _forte_; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le
+plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins
+pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens[29], c'est qu'ils
+veulent avant tout, en musique, des chants agréables et plus légers que
+passionnés. Ils furent servis à souhait dans _l'Italiana_; jamais peuple
+n'a joui d'un spectacle plus conforme à son caractère; et de tous les
+opéras qui ont jamais existé, c'est celui qui devait plaire le plus à
+des Vénitiens.
+
+Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait
+en même temps _l'Italiana in Algeri_ à Brescia, à Vérone, à Venise, à
+Vicence et à Trévise.
+
+Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple,
+cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup
+d'honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres; mais il y avait
+une certaine verve dans l'exécution, un _brio_, un entraînement général
+que l'on ne trouve jamais à l'Opéra dans nos climats raisonneurs. Je
+voyais cette espèce de folie musicale s'emparer de l'orchestre et des
+spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès
+d'applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus
+entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant
+de joie dans un chétif théâtre où rien assurément n'était au-dessus du
+médiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n'était
+fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le _réel_ et le _triste_
+de la vie. Il n'y avait certainement pas une tête dans la salle qui
+s'avisât de _juger_ ce qu'on voyait. Le chant, les décorations,
+l'exécution vive de l'orchestre, le jeu des acteurs rempli
+d'improvisations, rien n'était fait pour arrêter ici-bas l'imagination
+du spectateur, qui, pour peu qu'il fût bien disposé, se trouvait bientôt
+dans un autre monde que le nôtre, et dans un monde bien autrement gai.
+Mais tout cela veut être vu, et a fort mauvaise grâce dans un récit.
+
+Nous étions tous livrés aux plus folles illusions de la musique. Les
+acteurs, enhardis, inspirés par les applaudissements excessifs et par
+les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple,
+ils n'auraient jamais osé hasarder le lendemain. J'ai vu le délicieux
+bouffe Paccini, qui jouait messer Taddeo à San-Benedetto, à Venise, nous
+avouer, à la fin d'une soirée de grand succès et de haute folie, que la
+plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a
+de plus gai au monde, n'était rien pour lui, mis en parallèle avec une
+telle représentation.
+
+Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien
+de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus
+naturel en Italie que le chant de Mustafa:
+
+ Cara, m'hai rotto il timpano.
+
+C'est bien là un amant lassé de sa maîtresse; mais il n'y a rien
+d'humiliant pour l'amour-propre, rien de moqueur.
+
+Remarquez que je parle toujours de la musique et jamais des paroles, que
+je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un
+opéra. Je prends la situation du poëte, et ne lui demande qu'un seul
+mot, un seul, pour me nommer le sentiment; par exemple, je vois dans
+Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et en sa
+qualité de souverain ne manquant pas de vanité. Peut-être que l'ensemble
+des paroles me gâterait tout cela. Qu'y faire? Il vaudrait mieux sans
+doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le _libretto_, il serait
+charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se désenchanter le
+moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que
+l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien d'un grand
+poëte. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le
+_libretto_. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la première soirée
+pour prendre une idée de l'action. A chaque morceau on lisait le premier
+vers qui nomme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit
+peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne
+vint à l'idée de personne d'ouvrir ce petit volume couvert de papier
+d'or.
+
+Madame B***, à Venise, redoutant encore l'effet désagréable du
+_libretto_, ne l'admettait pas dans sa loge, même à la première
+représentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante
+lignes, et ensuite, par nos 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en
+quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau
+d'ensemble; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de
+Lindor, coquetterie d'Isabelle à l'égard du bey, et ce petit extrait
+était suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le
+monde trouvait cette idée fort commode. C'est ainsi qu'on devrait
+imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel
+mot prendre pour éviter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la
+musique comme on l'aime à Venise.
+
+La cavatine de Lindor, l'amant aimé, dans _l'Italiana in Algeri_,
+
+ Languir per una bella,
+
+est d'une fraîcheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est
+simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait
+jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n'oublierai jamais
+l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul
+ténor qui existe aujourd'hui. C'était un des plus grands triomphes de la
+musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure,
+sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de
+cette cavatine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion; elle n'est pas
+trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point
+obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous
+sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s'empare de nous. C'est la
+musique la plus _physique_ que je connaisse.
+
+Ce moment délicieux est renouvelé un instant après; mais si le plaisir
+qu'on nous propose était exactement de même nature, de toute nécessité
+il serait moins vif.
+
+Le duetto entre Lindor et Mustafa
+
+ Se inclinassi a prender moglie
+
+est aussi agréable que la cavatine; mais déjà il a une nuance de plus de
+dramatique et de sérieux; Lindor se défend de prendre la femme que le
+bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des _Débats_ ont
+trouvé l'action de la pièce folle, sans voir, les pauvres gens, que si
+elle n'était pas folle, elle ne conviendrait plus à ce genre de musique,
+qui n'est elle-même qu'une folie organisée et complète[30]. Si nos
+littérateurs estimables veulent du raisonnable et du passionné,
+renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passion ne se
+présente que de temps à autre, comme pour nous délasser de la gaieté, et
+c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un
+sentiment tendre est irrésistible; il a les charmes réunis de l'imprévu
+et du contraste. Comme à l'Opéra, quand la musique est bonne, l'âme ne
+peut pas être à demi occupée d'une passion, la passion continue nous
+occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou
+de l'opéra buffa.
+
+La réplique de Mustafa
+
+ Son due stelle
+
+à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer,
+est à mourir de rire. La réflexion de Lindor
+
+ D'ogni parte io qui m'inciampo
+
+est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite. On ne saurait
+trouver plus de fraîcheur. La contre-partie de Mustafa
+
+ Caro amico, non c'è scampo
+
+est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand
+défaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne
+sont autre chose que des _batteries_ destinées uniquement à faire
+briller la cantilène délicieuse confiée au ténor. Cimarosa avait l'art
+de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l'oreille, si
+par hasard l'attention s'égarait jusqu'à s'en occuper. Ici, si, à une
+quatrième ou cinquième représentation, l'oreille songe à la seconde
+partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de concert
+par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de
+Rossini avec le même regret qu'on remarque, dans une jolie figure de
+dix-huit ans, un léger pli de la peau, près de l'œil, qui deviendra une
+ride dix ans plus tard.
+
+Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la première
+fois, dans ce _duetto_, la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne
+faire que de la musique de concert.
+
+L'air d'Isabelle
+
+ Cruda sorte! amor tiranno
+
+est faible et sans génie. En revanche, où trouver des louanges dignes du
+fameux _duetto_
+
+ Ai capricci della sorte?
+
+J'y vois une élégance que peut-être l'on chercherait en vain dans
+Cimarosa; c'est cette élégance noble et simple qui fait de Rossini le
+musicien par excellence d'un auditoire français. Ce genre de mérite,
+tout à fait nouveau en musique, tient peut-être à ce qu'il y a moins de
+passion dans ce duetto que Cimarosa n'en eût mis, La transition
+
+ Messer Taddeo...
+ Ride il babbeo
+
+est délicieuse.
+
+Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs.
+Le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux scènes de
+récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos
+yeux.
+
+Il y a un _repos_ admirable dans la grande scène où le bey Mustafa
+reçoit Isabelle, c'est le chant du chœur:
+
+ Oh! che rara beltà.
+
+Voilà un trait de génie, un instant de musique d'église dans un opéra
+buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l'a fait bien court.
+
+La cantilène
+
+ Maltrattata dalla sorte
+
+est un chef-d'œuvre de coquetterie; c'est suivant moi, la première fois
+que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs.
+Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l'amour véritable dans
+la bouche de ses coquettes. C'est peut-être la seule faute que ce grand
+homme ait à se reprocher en peignant les cœurs de femmes. Il fallait
+dans l'air d'Isabelle qu'il y eût à la fois assez d'amour pour tromper
+la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public.
+
+Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent.
+Remarquez le trait:
+
+ Ah! chi sa mai Taddeo?
+
+Voilà le véritable style bouffe, voilà le comique dont la musique est
+capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible.
+
+Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus délicat que
+celui de Lindor qui entre à l'instant, avec la femme délaissée et son
+amie:
+
+ Pria di dividerci da voi, signore.
+
+Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que
+Mozart et Cimarosa peuvent envier.
+
+Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs
+estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale.
+
+Il est bien vrai que le bey dit:
+
+ Come scoppio di cannone
+ La mia testa fa bumbùm;
+
+que Taddeo dit aussi:
+
+ Sono come una cornacchia
+ Che spennata fa crà, crà[31].
+
+Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M.
+Etienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats,
+charmants pour ce _finale_, et la musique cependant être comme celle de
+Dalayrac ou de Mondonville? C'est comme si l'on s'avisait de louer, dans
+la _Transfiguration_, le soin qu'a pris Raphaël de peindre ce tableau
+sur une toile très-fine et de première qualité de Hollande.
+
+A Venise, à la fin de ce _finale_ chanté par Paccini, Galli et la
+Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient
+les yeux.
+
+L'impression est bien celle que les gens de goût attendent d'un opéra
+buffa; elle est extrêmement forte, c'est donc un chef-d'œuvre. On
+n'était pas obligé à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu'à exprimer
+les détails de ce raisonnement; tout le monde s'écriait en mourant de
+rire: Sublime! divin!
+
+Ce qui caractérise ce chef-d'œuvre, c'est l'extrême rapidité et
+l'absence de l'emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots;
+mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font attention aux
+paroles? Rousseau s'est chargé de la réponse. On trouve cette phrase
+italienne dans un certain endroit de ses Å’uvres: _Zanetto, lascia le
+donne, e studia la matematica_[32].
+
+
+SECOND ACTE.
+
+Dans le second acte, rien de plus vif que l'entrée de Taddeo:
+
+ Ah! signor Mustafa!
+
+L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation
+est forte, elle est expliquée en peu de mots, fort clairement et d'une
+manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus
+gai que l'air et la pantomime
+
+ Viva il gran Kaïmakan!
+
+mais il faut pour cela que l'on ose exécuter la pantomime, et c'est ce
+qu'on n'a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffensif; mais la
+dignité!
+
+La fin de l'air
+
+ Quà bisogna far il conto
+
+égale les plus jolies idées bouffes de Cimarosa, et cependant c'est un
+style tout à fait différent, beaucoup plus d'esprit, et beaucoup moins
+de chaleur.
+
+Je vous engage à étudier l'accompagnement et la cantilène du
+raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de
+choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L'expression des
+paroles
+
+ Se ricuso... il palo è pronto,
+ E se accetto... è mio dovere,
+ Di portagi il candeliere
+ Kaïmakan, signore, io resto.
+
+est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et
+que l'étude et l'application empêchent de trouver, loin de les fournir à
+l'imagination d'un maestro; voilà de ces choses qu'on ne voit jamais
+chez les Allemands.
+
+Il n'y avait qu'une manière de finir un air aussi gai. La poétique de
+l'art aurait dit à tous les compositeurs vulgaires: il faut un moment de
+tristesse; mais comment être profondément triste, en même temps
+très-simple, et de toute nécessité fort rapide? Rossini a répondu par la
+phrase sublime et si facile en apparence:
+
+ Ah Taddeo! quant'era meglio
+ Che tu andassi in fondo al mar!
+
+Il n'est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations
+reçues sur un avancement qui désole et avec une politesse forcée, ne
+rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-là. L'effet est si
+profond, qu'il y a des jours où l'on a pitié de Taddeo, en dépit de sa
+qualité si ridicule d'amant non préféré.
+
+Après un air et un chœur si comiques, il fallait un long repos, et il a
+été ménagé avec beaucoup d'art par l'auteur du libretto.
+
+L'air d'Isabelle
+
+ Per lui che adoro
+
+devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n'a pas été aussi
+heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et
+redoublées d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du
+spectateur. Le fond de l'étoffe est si pauvre, que l'on voit malgré soi
+que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la
+magnificence et l'effet.
+
+Rossini retrouve tout son génie dans le _quintetto_:
+
+ Ti presento di mia mano
+ Ser Taddeo Kaïmakan.
+
+C'est peut-être le chef-d'œuvre de la pièce. Toute cette musique est
+éminemment dramatique. Rien de plus gai et en même temps de plus vrai
+que le trait d'Isabelle:
+
+ Il tuo muso è fatto a posta.
+
+Rien de plus coquet et de plus trompeur que
+
+ Aggradisco, o mio signore.
+
+Les éternûments du pauvre Mustafa ont fait rire même à Paris.
+L'obstination d'un sot piqué au jeu est parfaitement rendue par
+
+ Ch'ei starnuti fin che scoppia
+ Non mi movo via di quà.
+
+A peine commence-t-on à être las du genre bouffe et de l'excessive
+gaieté, que l'âme se repose sur la délicieuse phrase:
+
+ Di due sciocchi uniti insieme.
+
+Mais à la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun:
+
+ Tu pur mi prende a gioco
+
+n'est encore que des _batteries_ de clarinette; c'est de la musique
+d'écolier ou de paresseux.
+
+En revanche, le terzetto _papataci_ est de la plus grande force; le
+contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa:
+
+ Che vuol poi significar?
+ .... A color che mai non sanno,
+
+est délicieux pour l'oreille; voilà de ces effets tout à fait
+indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne
+veulent voir la musique qu'à travers les paroles.
+
+Rien de plus gai et de plus entraînant que la fin du terzetto;
+
+ Fra gl'amori e le bellezze.
+
+Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble,
+délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste:
+
+ Se mai torno a miei paesi.
+
+La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on
+l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette
+autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques
+dilettanti:
+
+«Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un théâtre du boulevard pour
+y faire des bouffonneries.»
+
+J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance;
+tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du
+plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des
+phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a
+l'honneur de leur ouvrir ses portes. _Il n'y a rien de comparable à ceci
+dans toute l'Italie_, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur
+joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie
+vis-à-vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet
+qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi
+bon en médire? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur
+qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes
+immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de
+Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient à
+un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre
+qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il
+peut être supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse
+pris la parole, j'aurais joué le rôle ridicule d'un jardinier qui
+apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture; il propose sa
+méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence.
+
+La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire
+donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire
+qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de
+rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux.
+Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à
+qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût
+bien ne pas mutiler ses œuvres, et les entendre au moins une fois telles
+qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses
+privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se
+faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s'est tout
+doucement laissé priver; en revanche, il n'use pas mal de celui
+d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter
+à la fois dans l'opéra italien des _Nozze di Figaro_. Quel triomphe
+flatteur pour l'_honneur national_! Il a beaucoup applaudi; il avait
+entre autres plaisirs celui de la variété: chacune de ces demoiselles
+chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux
+n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité.
+
+Le génie, dans _l'Italiana in Algeri_, finit avec le magnifique terzetto
+qu'on a trouvé trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un
+tour de force en faveur de madame Marcolini; où trouver une _prima
+donna_ d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades
+à la fin d'une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui
+embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner _l'Italiana_;
+à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté
+cet air-là comme tous les autres.
+
+Cet air est en même temps un monument historique. Quoi! un monument
+historique dans le final d'un opéra buffa?--Hélas! oui, Messieurs, cela
+est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace
+d'être.
+
+ Pensa alla patria, e intrepido
+ Il tuo dover adempi;
+ Vedi per tutta Italia
+ Rinascere gli esempi
+ Di ardire e di valor[33].
+
+Napoléon venait de recréer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de
+vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en
+1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à leur
+imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne
+pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur
+a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie
+
+ Intrepido
+ Il tuo dover adempi,
+
+qu'il songe à les délasser par
+
+ Sciocco tu ridi ancora.
+
+Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance
+des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant.
+
+ Vanne mi fai dispetto,
+
+toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations.
+
+ Rivedrem le patrie arene
+
+est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de
+l'autre amour.
+
+Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs
+qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu _haute trahison_, ce chef-d'œuvre
+n'a jamais ennuyé. Figurez-vous _Andromaque_ donnée aux _Français_, et
+l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste; c'est à peu près
+l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie
+personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde ou de Juliette, dans
+lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos
+yeux.
+
+Voilà, me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien
+sérieux sur un jeu d'enfant, sur un opéra buffa.--Je conviens de tout,
+et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation.
+Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire
+des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans
+qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps
+pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un
+grand sérieux à une chose si intéressante pour eux? Voyez en moi l'un de
+ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou
+bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un cœur,
+vous acquerrez des plaisirs.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA PIETRA DEL PARAGONE
+
+
+Il me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager
+(_scritturare_)[34] Rossini à Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour
+_la Scala_, la _Pietra del Paragone_. Il avait vingt et un ans. Il eut
+le bonheur d'être chanté par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et
+Parlamagni, à la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succès fou.
+La bonté du public s'étendit jusqu'au pauvre _Vasoli_, ancien grenadier
+de l'armée d'Égypte, presque aveugle, et chanteur du troisième ordre,
+qui se fit une réputation dans l'air du _Missipipi_.
+
+La _Pietra del Paragone_ est, suivant moi, le chef-d'œuvre de Rossini
+dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer à cette
+phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme
+celle de l'_Italiana in Algeri_: la _Pietra del Paragone_ n'est pas
+connue à Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la
+faire paraître que mutilée; elle a manqué son effet, et pour toujours.
+
+Le _libretto_ est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se
+succèdent avec une rapidité charmante, elles sont expliquées fort
+clairement, en peu de mots, et très souvent ces mots sont comiques. Ces
+situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux
+passions et aux goûts habituels de chaque personnage, ne s'écartent
+point de la vie réelle et des habitudes sociales de cette heureuse
+Italie, si fortunée par son cœur, si malheureuse par ses petits tyrans.
+Le chef-d'œuvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations
+_fortes_, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui
+n'a qu'un vernis de gaieté, comme l'_Intérieur d'un bureau_ ou le
+_Solliciteur_[35], dont les héros me font pitié à la seconde fois que je
+les vois, ne réveillent pas même une seule idée sombre; mais c'est en
+vain que l'on chercherait dans un _libretto_ italien, ces mots
+spirituels qui étincellent dans les pièces du Gymnase, et font tant de
+plaisir à la première représentation et même à la seconde.
+
+Cet opéra s'appelle _la Pierre de touche_, parce qu'il s'agit d'un jeune
+homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hériter d'une fortune
+considérable, et qui tente une épreuve, qui _essaie_ comme avec une
+_pierre de touche_ le cœur des amis et même des maîtresses qui lui sont
+arrivés en même temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux
+du concert de flatteries et d'égards qui environne le comte Asdrubal;
+tout lui rit excepté son propre cœur: il aime la marquise Clarice, jeune
+veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps
+de la _villegiatura_ dans son palais, situé au milieu de la forêt de
+Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-être Clarice n'aime en lui
+que sa brillante fortune et son grand état de maison.
+
+Tous les voyageurs se rappelleront la forêt de Viterbe et ses aspects
+délicieux. C'est de là que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tiré
+tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout à fait d'accord
+avec les passions qui agitent les habitants du château. Le comte
+Asdrubal a un ami intime, jeune poëte sans vanité académique, sans
+affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune
+enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il soupçonne qu'on lui
+préfère Asdrubal. Clarice, de son côté, pense que si elle laisse
+paraître sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, même en acceptant
+sa main, qu'elle a été bien aise de partager une grande fortune et une
+belle existence dans le monde.
+
+Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espèces qui
+abondent au château du comte, le poëte a placé sur le premier plan _don
+Marforio_, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers
+hommes de la nation[36] qui se chargent du soin de nous parler tous les
+matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce _don Marforio_, intrigant,
+poltron, _vantard_, méchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous
+faire rire, de concert avec un _don Pacuvio_, nouvelliste acharné, qui a
+toujours un secret d'importance à confier à tout le monde. Ce ridicule
+presque impossible en France à cause de la demi-liberté de la presse
+dont nous jouissons, se trouve à chaque pas en Italie, où les gazettes
+sont archicensurées et où les gouvernements ne se font pas faute faire
+jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle
+dans un café, et ne les lâchent que lorsque chacun a confessé de qui il
+tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte à dormir debout.
+
+Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome,
+ont pour faire la conversation avec eux dans le château d'Asdrubal, deux
+jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fâchées de l'épouser.
+Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en
+pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime.
+
+Au lever de la toile, tous ces caractères sont mis en jeu d'une manière
+aussi vive que pittoresque par un chœur superbe; _don Pacuvio_, le
+nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la
+dernière importance aux amis du comte, et même aux deux jeunes femmes
+qui prétendent à sa main. Le nouvelliste est fort mal reçu et finit par
+mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes.
+
+Joconde, le jeune poète passionné, et don Marforio, le journaliste,
+paraissent et chantent ensemble un duo littéraire, et qui, comme on le
+pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. «J'anéantis mille poëtes
+par un seul coup de mon journal», dit le folliculaire:
+
+ Mille vati al suolo io stendo
+ Con un colpo di giornale.
+
+«Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.--Je la mépriserais à ce
+prix! s'écrie le jeune poëte. Que peut-il y avoir de commun entre un
+journal et moi?» Ce _duetto_ est extrêmement piquant, et il fallait
+Rossini pour le faire. On y admire de la légèreté, du feu, de l'esprit
+et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde
+inattaquable par la vanité, le quitte en lui lançant un mot piquant sur
+son amour malheureux pour Clarice: «Il y a bien de la grandeur d'âme,
+lui dit-il, mais il y a rarement du succès à lutter contre des millions,
+avec un cœur bien épris pour tout avantage.» Cette triste vérité navre
+le jeune poëte; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice,
+dont on a tant parlé, paraît enfin; elle chante la cavatine
+
+ Eco pietosa tu sei la sola,
+
+aussi célèbre en Italie que l'air de _Tancrède_, mais que les prudents
+directeurs de notre Opéra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer.
+
+On sent combien il est dans les moyens de la musique de peindre un
+amour sans espoir, et avec lequel les scènes précédentes nous ont fait
+faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrarié
+par l'obstacle vulgaire d'un père ou d'un tuteur, mais par la crainte,
+bien autrement cruelle, de paraître aux yeux de ce qu'on aime n'avoir
+qu'une âme vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette
+différence est immense.
+
+ Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola
+ Che mi consola nel mio dolor[37].
+
+En effet, où trouver une confidente dans la situation de Clarice? il
+n'en est plus pour les âmes un peu élevées. Toutes les amies possibles
+auraient dit à Clarice: Épousez, épousez bien vite, n'importe par quel
+moyen, et vous serez aimée ensuite si vous pouvez.
+
+Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet
+voisin, s'avise de faire l'écho; c'est une idée folle et hors de son
+système à laquelle il n'a pas la force de résister. Quand Clarice dit:
+
+ Quel dirmi, o dio, non t'amo,
+
+le comte répond _amo_. Voilà une nuance que Rossini n'avait pas dans
+l'air de _Tancrède_; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien
+faite pour l'opéra et les douces illusions de la musique aurait produit
+à Paris! C'est bien là ce qu'ont senti nos _directeurs_ prudents.
+
+Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte
+n'a été que passager; elle le rencontre un moment après, il est aussi
+gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il médite sa
+grande épreuve; on le voit donner les dernières instructions à
+l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperçu de l'amour malheureux
+de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-même
+comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparaît
+enfin pour revenir bientôt après déguisé en Turc. Le Turc a fait
+présenter par huissier à l'intendant une lettre de change en très-bonne
+forme, signée par le père du comte Asdrubal, et dont le montant, deux
+millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte.
+L'intendant ne manque pas de reconnaître véritable et valable la
+signature du père de son maître, et tout le monde croit celui-ci ruiné.
+Il paraît enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau
+_finale_ bouffe que Rossini ait jamais écrit.
+
+_Sigillara_ est le mot barbare et à moitié italien avec lequel Galli,
+déguisé en Turc, répond à toutes les objections qu'on peut lui faire. Il
+veut mettre les scellés partout. Ce mot baroque, sans cesse répété par
+le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa réponse à tout ce
+qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple né
+pour le _beau_, qu'il fit changer le nom de la pièce. Si vous parlez de
+la _Pietra del paragone_ en Lombardie, personne ne vous entend; il faut
+dire _il Sigillara_.
+
+C'est ce _finale_ qu'on a supprimé à Paris.
+
+La réplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer à ce que les
+huissiers mettent les scellés sur sa chambre et ses papiers, est célèbre
+en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit naître dans le temps.
+
+ D. Marforio.--Mi far critica giornale
+ Che aver fama in ogni loco.
+
+ Il Turco.--Ti lasciar al men per poco
+ Il bon senso a respirar[38].
+
+L'effet du final _Sigillara_ fut délicieux pour le public; cet opéra
+créa à _la Scala_ une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en
+foule à Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de
+toutes les villes à vingt lieues à la ronde. Rossini fut le premier
+personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de
+le récompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-être des
+jolies femmes de la Lombardie, jusque-là fidèle à tous ses devoirs, et
+qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait à sa
+gloire, à son palais, à son mari, et enleva publiquement Rossini à la
+Marcolini. Rossini fit de sa jeune maîtresse la première musicienne
+peut-être de l'Italie; c'est à côté d'elle, sur son piano, et à sa
+maison de campagne de B***, qu'il a composé la plupart des airs et des
+_cantilènes_ qui, plus tard, ont fait le succès de ses trente
+chefs-d'œuvre.
+
+Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante
+d'un nouveau royaume, où le _taux_ de la sottise exigée par le roi était
+moins élevé que dans tous les États voisins, réunissait tous les genres
+d'activité, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs;
+or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'être riche
+qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les mœurs nouvelles de Milan
+avaient une vigueur inconnue depuis le moyen âge[39], et cependant nulle
+affectation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napoléon; on
+ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et
+argent comptant.
+
+Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, était d'autant plus touchant qu'il
+allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait déjà prêter
+l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le
+succès fou de la _Pietra del paragone_ nos armées fuyaient sur le
+_Borysthène_ et le d..... _u....._ s'avançait à grands pas.
+
+Quelle que soit l'indifférence habituelle et peut-être un peu jouée de
+Rossini, il ne peut s'empêcher quelquefois de parler avec l'accent de
+l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle époque de sa jeunesse
+où il fut heureux en même temps que tout un peuple qui, après trois
+cents ans d'éteignoir, s'élançait au bonheur.
+
+Le second acte de la _Pietra del paragone_ s'ouvre par un _quartetto_
+unique dans les œuvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le
+charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments
+vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en
+parler.
+
+Vient ensuite un duel comique entre _don Marforio_, le journaliste, qui
+a eu l'insolence de parler d'amour à Clarice, et _Joconde_, le jeune
+poëte, qui l'adore sans en être aimé et qui prétend la venger.
+
+Le journaliste poussé à bout, s'écrie:
+
+ Dirò ben di voi nel mio giornale.
+ --Potentissimi dei! sarebbe questa
+ Una ragion più forte
+ Per ammazzarti subito[40].
+
+Ce duel se complique par l'arrivée du comte, qui prétend aussi se faire
+rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses
+malheurs. Le grand _terzetto_ qui résulte de cette situation peut
+soutenir la comparaison avec le célèbre duel des _Nemici generosi_ de
+Cimarosa; la différence entre les deux _maestri_ est toujours celle de
+la passion à l'esprit.
+
+La plaisanterie forcée du journaliste poltron qui voudrait bien terminer
+l'affaire à l'amiable:
+
+ Con quel che resta ucciso
+ Io poi mi battero,
+
+est délicieuse en musique.
+
+Le chant
+
+ Ecco i soliti saluti,
+
+pendant que les deux amis, qui ont pris les épées apportées sur des
+plats d'argent par deux laquais en grande livrée, font les saluts
+d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les idées qu'il réveille
+ont juste le degré de sérieux nécessaire pour tromper un homme d'esprit
+rendu bête par la peur.
+
+Ce _terzetto_, délicieux partout, eut un succès fou en Italie, où,
+presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie _ad hominem_ contre
+le journaliste officiel qui, malgré ses hautes protections, voit
+toujours fondre sur lui de temps à autre quelques-uns de ces orages de
+coups de bâton dont Scapin se moque. A Milan, où tout le monde se
+connaît, le succès fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don
+Marforio s'était procuré un habit complet que toute la ville avait vu
+porter par le journaliste protégé de la police.
+
+La _Pietra del paragone_ finit par un grand air comme l'_Italiana in
+Algeri_. La Marcolini voulut paraître sous des habits d'homme, et
+Rossini fit arranger par le poëte que Clarice se déguiserait en
+capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son
+amour.
+
+Personne à Milan, pas même le journaliste plaisanté, ne s'avisa de
+trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la première distinction,
+s'amusât à prendre l'uniforme de capitaine de hussards et eût l'idée de
+venir saluer le public le sabre à la main, à la tête de sa troupe. Si la
+Marcolini l'avait exigé, Rossini l'eût fait chanter à cheval. L'air est
+fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment où
+l'intérêt devrait être le plus vif, la passion manque, l'imagination ne
+sait plus où se prendre pour être électrisée, et l'on finit pauvrement
+par applaudir des roulades comme dans un concert.
+
+A Milan, Rossini vola l'idée de ses _crescendo_, depuis si célèbres, à
+un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE.
+
+
+Après tant de succès, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille à
+laquelle il est passionnément attaché. Il n'a écrit de sa vie qu'à une
+seule personne, c'est sa mère, et il adresse sans façon ses lettres:
+
+ _All'ornatissima signora Rossini, madre
+ del celebre maestro._
+
+ in Bologna.
+
+Tel est le caractère de l'homme; moitié au sérieux, moitié en se
+moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe guère à la petite
+modestie d'académie; c'est ce qui me fait croire qu'à Paris il n'aurait
+pas de succès personnel. Heureux par son génie au milieu du peuple le
+plus sensible de l'univers, enivré d'hommages au sortir de l'enfance, il
+croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que
+Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au même rang
+qu'un général de division ou qu'un ministre. Ils ont gagné un gros lot
+à la loterie de l'ambition; lui, il a gagné un gros lot à la loterie de
+la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire à
+Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la société du prince
+Chigi.
+
+Vers le temps de son voyage à Pesaro, il eut un nouveau succès alors
+bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissèrent devant
+son génie naissant. Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie osa
+proposer une exception en sa faveur au prince Eugène; et le prince,
+malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à
+la voix publique. Rossini, dégagé du métier de soldat, alla à Bologne;
+il y était attendu par des aventures du même genre que celles de Milan,
+l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles.
+
+Les rigoristes de Bologne, célèbres en Italie, et qui jouent en musique
+à peu près le même rôle que les membres de l'Académie française pour les
+trois unités, lui reprochèrent avec raison de faire quelquefois des
+fautes contre les règles de la composition. Il en convint. «Je n'aurais
+pas tant de fautes à me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je
+lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai à peine six
+semaines pour composer un opéra; je m'amuse pendant le premier mois. Et
+quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est à mon âge et avec mes
+succès? Voulez-vous que j'attende d'être vieux et envieux? Enfin
+arrivent les quinze derniers jours; j'écris tous les matins un _duetto_
+ou un air, que l'on répète le soir. Comment voulez-vous que je
+m'aperçoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements
+(_l'instrumentazione_)?»
+
+On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de
+grammaire. Des pédants prétendirent jadis que Voltaire ne savait pas
+l'orthographe.--Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol.
+
+A Bologne, M. Gherardi répondait aux déclamations des pédants, qui
+reprochaient amèrement à Rossini des infractions nombreuses aux règles
+de la composition: «Qui a fait ces règles? sont-ce des gens supérieurs
+en génie à l'auteur de _Tancrède_? Une sottise, parce qu'elle est
+antique et que tous les maîtres d'école l'enseignent, cesse-t-elle
+d'être une sottise?
+
+«Examinons ces prétendues règles: et d'abord qu'est-ce que des règles
+que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperçoive et sans que
+ses plaisirs en soient le moins du monde diminués?»
+
+Je crois qu'à Paris M. Berton, de l'Institut, a renouvelé cette
+querelle[41]. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en
+entendant les opéras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime à
+Voltaire de ne pas employer les mêmes coupes de phrase et les mêmes
+_tours_ que La Bruyère et Montesquieu. Le second de ces grands écrivains
+disait: «Un membre de l'Académie française écrit comme on écrit, un
+homme d'esprit écrit comme _il_ écrit.»
+
+Il fallait un prétexte à l'envie d'une cinquantaine de compositeurs
+_connus_, qui venaient de se voir anéantis en quelques mois par les
+œuvres d'un étourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par
+une _classe_, font toujours un certain effet et ils seront reproduits
+tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des _fautes d'orthographe_
+occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je la supprime.
+Le seul exposé technique des objections des pédants remplirait dix
+feuillets. Le lecteur peut aller à Feydeau un jour où l'on donne
+_Montano et Stéphanie_, et le lendemain venir au _Tancrède_. M. Berton
+apparemment n'est pas tombé dans ces fautes de composition qu'il
+reproche avec tant de hauteur à _M. Rossini_: eh bien! je prie le
+lecteur de répondre la main sur la conscience; quelle est la différence
+des deux ouvrages?
+
+Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un
+sequin, se seraient chargés de corriger toutes les fautes de langue d'un
+opéra de Rossini. J'ai ouï faire une autre objection: les pauvres
+d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de _ce qu'il ne tire
+pas un meilleur parti de ses idées_. C'est l'avare qui traite de fou
+l'homme riche et heureux qui jette un louis à une petite paysanne en
+échange d'un bouquet de roses. Il n'est pas donné à tout le monde de
+comprendre les plaisirs de l'étourderie.
+
+A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus sérieux que celui des
+pédants: sa maîtresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses
+enfants, sa réputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre
+d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle
+tendresse; mais bientôt parut aussi la femme la plus célèbre et la plus
+jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux,
+leur chanta un air bouffe, et les planta là; il n'est pas fort pour
+l'amour-passion.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'IMPRESARIO ET SON THÉATRE
+
+
+De Bologne, qui est le quartier général de la musique en Italie, Rossini
+fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. On faisait
+partout aux _impresari_ la condition de faire écrire un opéra par
+Rossini. On lui donnait en général mille francs par opéra, et il en
+faisait quatre ou cinq tous les ans.
+
+Voici le mécanisme des théâtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est très
+souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rôle donne de
+la considération et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un
+riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du théâtre de la ville où il
+brille; il forme une troupe, toujours composée de la _prima donna_, le
+_tenore_[42], le _basso cantante_, le _basso buffo_, une seconde femme
+et un troisième bouffe. L'_imprésario_ engage un maestro (compositeur),
+qui lui fait un opéra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour
+la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprésario achète le poëme
+(libretto); c'est une dépense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque
+malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si
+comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa
+gloire en Lombardie, où la plus petite ville a cinq ou six maisons de
+cent mille livres de rente. L'imprésario, qui est le chef d'une de ces
+maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre
+à un régisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert
+d'intendant; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna:
+le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s'il lui
+donnera le bras en public.
+
+La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation,
+après un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays.
+Cette _prima recita_ fait le plus grand événement public pour la petite
+ville, et tel que je n'en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à
+dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les
+défauts de l'opéra avec toute la force d'attention qu'ils ont reçue du
+ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première
+représentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est
+ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se
+disperse. Cela s'appelle en général une saison (una stagione). La
+meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas
+engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Milan; là
+ils ont des agents de théâtre qui s'occupent de les placer et de les
+voler.
+
+Après cette petite description des mœurs théâtrales, le lecteur se fera
+tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France
+que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les
+villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée,
+il était reçu, fêté, porté aux nues par les _dilettanti_ du pays; les
+quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à
+hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu'il a
+dans l'esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la
+comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comédies de
+Machiavel, des _Fiabe_ de Gozzi, des poëmes de Buratti, et sent fort
+bien les sottises d'un libretto. _Tu mi hai dato versi_, _ma non
+situazioni_, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poëte crotté qui
+se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet,
+_umiliato alla gloria del più gran maestro d'Italia e del mondo_.
+
+Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à
+refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s'occuper
+sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au
+piano, et on le voit obligé de mutiler les plus belles idées du monde,
+parce que le _tenore_ ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée
+avait besoin, ou parce que la _prima donna_ chante toujours faux dans le
+passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il
+n'y a que le _basso_ qui puisse chanter.
+
+Enfin, vingt jours avant la première représentation, Rossini,
+connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met à écrire. Il se lève
+tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui,
+quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. Il
+va dîner avec eux à l'_Osteria_, et souvent souper; il rentre fort tard,
+et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de
+la musique qu'il improvise, quelquefois un _miserere_, au grand scandale
+des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c'est à cette époque de la
+journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées
+les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits
+bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les _instrumente_, pour
+parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit
+vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne
+s'embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son _Moïse_,
+quelqu'un lui dit: «Vous faites chanter des Hébreux, les ferez-vous
+naziller comme à la synagogue?» Cette idée le frappe, et sur-le-champ il
+compose un chœur magnifique qui commence en effet par certaines
+combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule
+chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours
+créateur, toujours en action, c'est la présence d'un pédant qui vient
+lui parler gloire et théorie et l'accabler de compliments savants. Alors
+il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus
+remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et
+l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour dédaigneuse
+s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son
+rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou
+ignobles est infiniment restreint; de là, la couleur particulière de la
+poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne
+rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de
+Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abbé Delille; le mot _noble_ n'a
+pas le même sens en Italie et en France.
+
+Rossini dit un jour à un pédant, _monsignore_ de son métier, qui l'avait
+relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se
+lever: «_Ella mi vanta per mia gloria_, etc.» «Vous voulez bien me
+parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon véritable
+titre à l'immortalité? c'est d'être le plus bel homme de mon siècle.
+Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une
+statue d'Achille.» A ces mots, il saute de son lit et paraît aux yeux du
+monsignore (prélat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand
+manque de respect en ce pays-là.
+
+«Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est
+fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité...» Je
+supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise
+plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou
+que lui donnent ses propres idées; il improvise des sottises à
+l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Le
+monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite.
+
+Composer n'est rien, à ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire
+répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le
+supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine,
+ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus
+suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste
+des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille.
+
+Mais ces séances, si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux
+le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour
+d'un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu'on appelle le _ridotto_ du
+théâtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu
+huit ou dix pauvres diables d'acteurs répéter au bruit de la cuisine et
+du tourne-broche du voisin; je les ai vus éprouver et rendre
+admirablement les impressions les plus fugitives et les plus
+entraînantes que puisse donner la musique; c'est là que l'homme du nord,
+étonné, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano,
+ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre, chanter et
+accompagner _par instinct_, et avec un _brio_ admirable, la musique la
+plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et
+arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent
+fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès de
+verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui
+viennent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m'ont charmé, moi
+ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l'Institut.
+
+L'homme de bonne foi, étranger à l'Italie, reconnaît sur-le-champ que
+rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des
+chanteurs loin du Vésuve[43]. Dans ces pays du _beau_, l'enfant à la
+mamelle entend chanter, et ce n'est pas précisément des airs comme
+_Malbrouk_ ou _C'est l'amour, l'amour_. Sous un climat brûlant, sous une
+tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le désespoir ou le
+bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une
+lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la
+discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on
+n'écrit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte
+de pays[44] contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur, à la
+première occasion, fait coffrer comme carbonari tous les poëtes de
+l'endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j'écrirais
+vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque
+contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que
+discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abbé ou le Cav.
+di M., qui fait le rôle d'espion, étant de la plus drôle d'ignorance,
+s'il répète au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et renégat
+libéral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait
+l'apparence du sens commun, à l'instant la preuve de la police est
+faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le préfet de police
+vous fait appeler et vous dit gravement: Vous déclarez la guerre au
+gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, _pescano in
+quel che dite_[45].
+
+Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont
+tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut être accusé
+calomnieusement; cela ne passe pas la portée connue de l'espion.
+
+Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano,
+dans le ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième
+ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le
+sanctuaire du génie musical et de l'enthousiasme des arts sans
+forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; en revanche aussi,
+toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de
+l'amour-propre le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi
+autour de ce méchant piano. Quelquefois il y périt; on le brise à coups
+de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux à la tête. Je
+conseille à tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce
+spectacle. Cet intérieur de la troupe fait la conversation de toute la
+ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus
+brillant de l'année, de la réussite ou de la chute de l'opéra nouveau.
+Une petite ville, dans cet état d'ivresse, oublie l'existence du reste
+du monde; c'est durant ces incertitudes que l'_imprésario_ joue un rôle
+admirable pour son amour-propre, et qu'il est à la lettre le premier
+homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir
+acheté ce rôle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le poëte
+Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prétentions
+d'une troupe d'opéra. Il y a le rôle d'un ténor allemand qui n'entend
+pas un mot d'italien, qui est à mourir de rire. Cela est digne de
+Regnard ou de Shakspeare. La vérité est si _outrée_, c'est une si drôle
+de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intérêts de leur
+gloire, enivrés qu'ils sont par les accents divins d'une musique
+passionnée, que l'embarras du poëte a été de diminuer, d'affaiblir des
+trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vérité et la
+nature, bien loin de les charger. La vérité la plus vraie eût paru comme
+une caricature dépourvue de toute vraisemblance.
+
+Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les
+dernières années de sa carrière théâtrale, à moins qu'au commencement de
+l'opéra sa première entrée n'eût lieu à cheval, ou du haut d'une
+colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se
+balançait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut.
+
+Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il
+n'y trouve pas la parole _felice ognora_, sur laquelle il lui est
+commode de faire des roulades.
+
+Mais revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété,
+et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première
+représentation de son opéra.
+
+Cette soirée décisive arrive enfin. Le _maestro_ se place au piano; la
+salle est aussi pleine qu'elle puisse l'être. On est accouru de vingt
+milles à la ronde. Les curieux campent dans leurs calèches au milieu des
+rues; toutes les auberges sont combles dès la veille; et l'on y est
+d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé. Au moment de la
+représentation, la ville a l'air d'un désert. Toutes les passions,
+toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entière est
+concentrée dans la salle.
+
+L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là
+éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou
+plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Paris, des
+vanités inquiètes, interrogeant de l'œil la vanité du voisin[46]; ce
+sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements, de trépignements,
+de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher
+leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la _seule
+bonne_; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible.
+Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable,
+parlez-lui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera
+magistrat distingué, bon médecin, bon mari, excellent académicien, tout
+ce que vous voudrez enfin, excepté un homme fait pour sentir la musique
+ou la peinture.
+
+A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le
+vacarme épouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en
+donnerait qu'une idée peu exacte.
+
+On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie:
+_bravo Davide, brava Pisaroni_; ou bien toute la salle retentit des
+cris: _bravo maestro!_ Rossini se lève de sa place au piano, sa belle
+figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui; il fait
+trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris
+singuliers; on lui crie des phrases entières de louanges: ensuite l'on
+passe à un autre morceau.
+
+Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de
+son opéra nouveau; après quoi, il reçoit ses soixante-dix sequins (huit
+cents francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par
+ses nouveaux amis, c'est-à-dire par toute la ville, et part en voiturin,
+avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que
+d'effets, pour aller recommencer le même rôle, à quarante milles de là,
+dans une ville voisine. Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la
+première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux
+père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit
+ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne
+manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de
+lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancône à
+Reggio, il se donna pour un maître de musique ennemi mortel de Rossini,
+et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique
+exécrable, qu'il composait à l'instant, sur les paroles connues de ses
+airs les plus célèbres, musique qu'il faisait bafouer comme étant celle
+des prétendus chefs d'œuvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de
+mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle
+fatuité à lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie
+c'est la conversation la plus à la mode; et après un mot sur Napoléon,
+c'est toujours le propos auquel on revient.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE
+
+
+Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera
+beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie
+orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent
+son lot aussitôt que les pédants l'eurent honoré de leur haine, et que
+tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués
+contre lui.
+
+L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus
+d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.
+
+Rossini se moque des pédants; mais s'il eut toujours assez de mépris
+pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir
+beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.
+
+Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les
+nations se sont faite du mot _goût_, on en est souvent revenu à la
+signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens
+propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une
+belle pêche.
+
+Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en
+ouvrant sa belle pêche: le goût des sucreries et des saveurs douces
+disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans,
+s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un
+goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de
+piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois
+demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de
+barres.
+
+Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui
+plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs
+insipides, lui fait demander un mets allemand, le _saur-craut_; ce mot
+baroque veut dire _choux aigre_. Il y a loin de là à la pêche, dont le
+parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma
+comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand
+Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût
+pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de
+dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes
+officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.
+
+A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des
+sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses
+piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un
+marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de
+papa.
+
+Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un goût piquant, cet
+éloignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà
+l'image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte,
+des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la
+mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux
+qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire,
+représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût
+blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730
+que les Leo[47], les Vinci[48], les Pergolèse[49], inventèrent, à
+Naples, les chants les plus doux, les mélodies les plus suaves, les
+cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille
+humaine d'avoir la jouissance.
+
+Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention,
+diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire
+remarquer au lecteur.
+
+De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui
+devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé,
+s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre
+piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêches et leur
+délicieux parfum pour demander du _saur-craut_, des sauces épicées et du
+kirsch waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il
+paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles,
+je l'avoue, mais elles me semblent claires.
+
+Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans
+les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différentes et
+successives. Où s'arrêtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais,
+c'est qu'à chaque période (et chacune d'elles a duré douze ou quinze
+ans, à peu près le temps qu'un grand compositeur est à la mode) à
+chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution.
+
+Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de
+mes devanciers, en proclamant que la _perfection_ de l'union de la
+mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de _Tancrède_.
+Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à
+ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la
+_Gazza ladra_ et _Otello_, qui me présentent des sensations moins
+douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus
+fortes.
+
+Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes
+les fois que je me sers des mots _délicieux_, _sublime_, _parfait_. Dans
+les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je
+sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les
+emploie pour abréger.
+
+On dit en France, pour indiquer une nuance d'opinion: _c'est un patriote
+de 89_; je me dénonce moi-même comme étant un _Rossiniste de 1815_. Ce
+fut l'année où l'on admira le plus en Italie le _style_ et la musique de
+_Tancrède_[50].
+
+Un amateur de 1780, préférant à tout, comme de juste, le style de
+Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement _Tancrède_ aussi
+bruyant et aussi surchargé d'effets d'orchestre que me semblent l'être
+_Otello_ et _la Gazza ladra_.
+
+Loin de prétendre à une impartialité ridicule et impossible dans les
+arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout à
+fait à la mode: je me déclare partial. L'impartialité dans les arts est,
+comme la _raison_ en amour, le partage des cœurs froids ou faiblement
+épris. Je suis donc partial autant que peut l'être un _bon homme_ de
+lettres. La différence, c'est que je ne veux faire pendre personne, pas
+même M. Maria Weber, l'auteur du _Freyschütz_, l'opéra allemand qui fait
+fureur dans ce moment aux rives de la Sprée et de l'Oder.
+
+Un partisan du _Freyschütz_ verra en moi un bon homme impossible à
+ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il
+m'appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je
+suis plus ou moins bien né, et dont je me sers pour énoncer mon opinion
+sur les gens que charmait, vers l'an 1750, un opéra comique de Galuppi,
+avec ses longs récitatifs.
+
+Je crois que pour être clair, je n'ai rien de mieux à faire que de
+placer ici la liste des enchanteurs qui ont passé successivement en
+Italie pour avoir atteint le dernier terme de l'art et la perfection du
+vrai beau.
+
+A chaque nouveau génie qui paraissait, il s'engageait une dispute
+générale fort vive, et surtout impossible à terminer, entre les gens de
+quarante ans qui avaient vu de _meilleurs temps_, et les jeunes gens de
+vingt; car un homme de talent écrit toujours dans le _style_ (dans le
+mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie) qu'il trouve à la mode à
+son entrée dans le monde[51].
+
+Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi
+d'anathèmes pour leurs successeurs immédiats:
+
+Porpora brilla en 1710[52].
+Durante 1718.
+Leo 1725.
+Galuppi, surnommé il Buranello,
+parce qu'il était de la petite
+île de _Burano_, à une portée de
+canon de Venise 1728.
+Pergolèse 1730.
+Vinci 1730.
+Hasse 1730.
+Jomelli 1739.
+Logroscino, l'inventeur des finales 1739.
+Guglielmi, créateur de l'opéra buffa 1752.
+Piccini 1753.
+Sacchini 1760.
+Sarti 1755.
+Paisiello 1766.
+Anfossi 1761.
+Traetta 1763.
+Zingarelli 1778.
+Mayer 1800.
+Cimarosa 1790.
+Mosca 1800.
+Paër 1802.
+Pavesi 1802.
+Generali 1800.
+Rossini } 1812.
+Mozart }
+
+Je mets ces deux grands noms ensemble, par l'effet combiné de
+l'éloignement des lieux, de la difficulté de lire Mozart, et du mépris
+des Italiens pour les artistes étrangers: on peut dire que Mozart et
+Rossini ont débuté ensemble en Italie vers l'an 1812.
+
+Aujourd'hui il y a un maestro qui fait oublier l'auteur de _Tancrède_:
+c'est celui de _la Gazza ladra_, de _Zelmire_, de _Sémiramis_, de
+_Mosè_, d'_Otello_; c'est le Rossini de 1820[53].
+
+Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison.
+
+Voyez deux rivières majestueuses prendre leur source en des contrées
+éloignées, parcourir des régions fort différentes, et cependant finir
+par confondre leurs eaux: tels sont le Rhône et la Saône. Le Rhône tombe
+des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La
+Saône prend sa source dans le nord de la France; le Rhône parcourt en
+bondissant la vallée étroite et pittoresque du Valais; la Saône arrose
+les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent
+enfin se réunir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux
+et rapide, le plus beau de France, qui va passer si vivement sous les
+arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus hardi nautonier.
+
+Telle est l'histoire des deux écoles de musique, l'allemande et
+l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et
+Naples. Alexandre Scarlatti créa l'école d'Italie, Bach créa l'école
+allemande[54].
+
+Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs différents,
+représentés aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se
+confondre pour ne former qu'une seule école; et leur réunion à jamais
+mémorable doit peut-être avoir lieu sous nos yeux, dans ce Paris qui,
+malgré les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de
+l'Europe[55].
+
+Placés par le hasard au point de la réunion, debout sur le promontoire
+élevé qui sépare encore ces courants majestueux, observons les derniers
+mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles
+forment avant de se réunir à jamais.
+
+D'un côté je vois Rossini donnant _Zelmire_ à Vienne en 1823; de l'autre
+je vois Maria Weber triompher le même jour à Berlin avec le
+_Freyschütz_.
+
+Dans l'école italienne de 1815, et dans l'opéra de _Tancrède_, que je
+prends comme le représentant de cette école, afin d'éviter toute idée
+vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant.
+
+Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui _irrite_
+doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot _irriter_,
+j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que
+l'oreille a toujours besoin (en Europe du moins) de se reposer sur un
+accord parfait; tout accord dissonant lui déplaît, _l'irrite_ (ici faire
+une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à
+l'accord parfait.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+IRRUPTION DES CŒURS SECS.--IDÉOLOGIE DE LA MUSIQUE
+
+
+L'harmonie doit-elle se faire remarquer par elle-même, et détourner
+notre attention de la _mélodie_, ou simplement augmenter l'effet de
+celle-ci?
+
+J'avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les
+beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule
+chose extrêmement belle, et non par la réunion de plusieurs choses
+médiocrement touchantes. Le cœur humain n'a que des émotions peu vives
+lorsque ses jouissances sont entremêlées de la nécessité de choisir
+entre deux plaisirs de nature différente. Si je sens le besoin
+d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais à une symphonie de Haydn,
+de Mozart ou de Beethoven; je vais au _Mariage secret_, ou au _Roi
+Théodore_, si j'aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs
+réunis autant que possible je vais voir à la Scala, _Don Juan_ ou
+_Tancrède_. J'avoue que si je pénètre plus avant dans la nuit de
+l'harmonie, la musique a moins de charmes _pour moi_.
+
+Il faut un tour de force pour être incorrect en écrivant une phrase de
+mélodie; rien n'est au contraire plus facile que de faire des fautes en
+notant dix mesures d'harmonie.
+
+_La science est nécessaire_ pour écrire de l'harmonie. Voilà la
+nécessité fatale qui a donné prétexte aux sots et aux pédants de toutes
+les couleurs, pour s'immiscer dans la musique.
+
+Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens
+qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui
+l'_Histoire de Charles XII_ de Voltaire se présentait incognito à
+l'Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens
+ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques
+inexactitudes de détail, et certes il serait malheureux: tel paraît, aux
+yeux des pédants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends
+justice; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient[56].
+
+La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de
+Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d'après les
+règles de la syntaxe; mais du reste, ces mois n'offrent aucun sens.
+
+Rossini, au contraire, opprimé qu'il était par le nombre et la vivacité
+des sentiments et des nuances de sentiment qui se présentaient à la fois
+à son esprit, a fait quelques petites fautes de grammaire. Dans ses
+partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix +,
+en écrivant à côté: _Per soddisfazione de' pedanti_. Un élève, après six
+mois de Conservatoire, voit ces négligences, qui souvent sont des
+essais.
+
+Il nous reste à donner un coup d'œil à l'état actuel de la grammaire
+musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes? Qui a
+fait cette grammaire? sont-ce des gens supérieurs en génie à Rossini? Il
+ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse
+fidélité les usages d'une nation; les gens qui ont écrit la langue
+musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait, à proprement
+parler, un _usage général_. La musique attend son Lavoisier. Cet homme
+de génie fera des expériences sur le cœur humain et sur l'organe de
+l'ouïe lui-même. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on
+aiguise, d'un morceau de liège que l'on coupe, de deux orgues de
+Barbarie jouant des airs différents, ou simplement d'un papier que l'on
+chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs
+délicats.
+
+Il y a des oppositions ou des accords de sons dont les effets agréables
+sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que
+l'on coupe ou du papier que l'on chiffonne.
+
+Le Lavoisier de la musique, auquel j'accorde libéralement un cœur très
+sensible à ces effets, se livrera à plusieurs années d'expériences,
+après quoi il _déduira_ de ses expériences les règles de la musique.
+
+Dans son ouvrage, au mot _colère_, il nous présentera les vingt
+cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère;
+il en fera de même pour la _jalousie_, _l'amour heureux_, les _tourments
+de l'absence_, etc.
+
+Souvent l'accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de
+sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer.
+
+L'homme supérieur dont j'invoque la présence donnera les airs qu'il aura
+choisis comme exprimant le mieux la _colère_, avec leurs
+accompagnements. Font-ils plus d'effets avec ou sans accompagnements?
+Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accompagnements?
+
+Toutes ces grandes questions, résolues par _des expériences_,
+établiront enfin une véritable théorie de la musique, basée sur la
+_nature du cœur humain_ en Europe, et sur les _habitudes de l'oreille_.
+
+La plupart des règles qui oppriment dans ce moment le génie des
+musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont
+des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d'esprit et
+d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'être soumise au
+creuset de l'expérience[57]. Ce sont des règles impérieuses qui ne sont
+appuyées sur rien[58], ce sont des conséquences qui ne partent d'aucun
+principe; mais par malheur il en est de l'autorité de ces règles comme
+de celle des rois; elles sont environnées de beaucoup de gens en crédit,
+qui ont le plus grand intérêt du monde à soutenir leur infaillibilité.
+Si l'on ébranle le respect pour les règles, si l'on a la scandaleuse
+témérité de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'être _des règles_,
+que deviendra l'importance et la vanité d'un professeur au
+Conservatoire?
+
+Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux?
+
+Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivés à une certaine
+époque de leur carrière, s'aperçoivent qu'il y a absence de fondements
+dans l'édifice qu'ils élèvent; la peur les saisit; ils quittent l'étude
+du langage du cœur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu
+d'élever de belles colonnes ou des portiques élégants, ils perdent le
+temps de leur jeunesse à pousser en terre des fouilles profondes. Quand
+enfin ils sortent tout poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est
+surchargée de vérités mathématiques; mais le beau temps de la jeunesse
+est passé, et leur cœur se trouve vide des sentiments dont la présence
+met en état d'écrire de la musique, comme le duetto d'_Armide_:
+
+ Amor possente nome.
+
+Il y a des accords qui sont d'un effet évident, d'une expression pour
+ainsi dire parlante: il ne faut que les entendre une fois pour convenir
+de leur qualité. C'est une expérience que je conseille fort aux amateurs
+qui ont une âme. Le précipice dont ils ont à se garder, c'est
+l'impatience naturelle à tous les hommes, qui leur fera prendre le roman
+de la science pour son histoire.
+
+Rien n'est pénible comme d'examiner, de douter, quand on a des
+plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et
+plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position de l'âme,
+la moindre théorie brillante séduit et entraîne[59]. Comme en idéologie
+il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut
+courir; de même, dans la _théorie des arts_, il faut retenir l'âme, qui
+sans cesse veut jouir et non examiner[60].
+
+Il est un autre écueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage
+les âmes sèches[61]. Lorsqu'elles se mettent à la chasse des vérités sur
+cette matière, elles perdent la vue à moitié route, et prennent
+misérablement le difficile pour le beau.
+
+N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants génies musicaux de
+l'époque actuelle?
+
+On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes
+questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale,
+que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les
+passions du cœur humain et les habitudes de notre imagination
+européenne.
+
+Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai-je donner au
+public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu'il sera
+fort malaisé à comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je
+voudrais qu'il me fût possible de n'admettre à la lecture de cet ouvrage
+que les gens qui viennent de pleurer à _Otello_.
+
+Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans
+son état actuel. Les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec
+les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant
+_juste_, d'après une telle science, on arrive sans cesse à des
+conséquences absurdes, et que la plus petite épinette suffit pour
+démentir.
+
+Mais si vous aviez passé quatre ans à chercher des diamants dans une
+mine obscure, ne seriez-vous pas disposé à prendre pour des diamants
+superbes, et d'une aussi _belle eau_ que le Régent, des morceaux de
+verre que des charlatans adroits vous feraient entrevoir au fond des
+sombres galeries de cette mine? L'orgueil naturel à l'homme pervertit en
+ce cas l'organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d'âme pour
+avouer qu'on a perdu quatre ans, et que l'on n'a jamais vu bien
+distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire
+vous ont présenté à chaque journée de ces quatre ans, en vous disant:
+_Ne voyez-vous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec
+tel autre?_ et en vous liant à chaque fois par votre assentiment.
+
+En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chanteur;
+il ne lui est plus possible de songer à divers agréments qu'il lui eût
+été loisible de faire s'il y avait eu un moindre nombre d'accords dans
+l'accompagnement. Avec des accompagnements à l'allemande, le chanteur
+qui hasarde des agréments court risque à chaque instant de sortir de
+l'harmonie.
+
+Après _Tancrède_, Rossini est devenu toujours plus compliqué.
+
+Il a imité Haydn et Mozart, comme Raphaël, quelques années après être
+sorti de l'école du Pérugin, se mit à chercher la force sur les traces
+de Michel-Ange. Au lieu d'offrir aux hommes de la grâce et des plaisirs,
+il entreprit de leur faire peur.
+
+L'orchestre de Rossini a fait tort de plus en plus au chant de ses
+acteurs. Toutefois ses accompagnements pèchent plutôt par la _quantité_
+que par la _qualité_, comme ceux des Allemands: j'entends que les
+accompagnements allemands ôtant toute liberté au chanteur, l'empêchent
+de faire les ornements que son génie lui aurait inspirés. Un Davide, par
+exemple, est impossible avec une _instrumentazione_ allemande. Elle
+taquine la mélodie, comme disait Grétry; elle défend impérieusement au
+chanteur de se prévaloir de tous les moyens d'expression de son art.
+(Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et
+les _fioriture_ de tous les genres.)
+
+Cette différence dans la nature des accompagnements, _en apparence
+également bruyants_, distingue encore l'école allemande de l'école
+d'Italie[62].
+
+Aujourd'hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier,
+en écrivant dans le style de _Tancrède_, bien différent du style de
+_Mosè_, d'_Elisabetta_, de _Maometto_, de _la Gazza ladra_.
+
+Nous verrons plus tard quelques anecdotes relatives à la cour de Naples,
+qui ont forcé Rossini à changer de style. Je ne pense pas que ce grand
+artiste donnât d'autres raisons de son changement, si par extraordinaire
+il voulait une fois en sa vie parler de musique d'un ton sérieux. Il
+pourrait alléguer cependant que plusieurs de ses derniers opéras ont été
+écrits pour des salles immenses et fort bruyantes. A _San Carlo_ et à
+_la Scala_, trois mille cinq cents spectateurs sont placés commodément.
+Le parterre lui-même est assis fort à l'aise sur de larges banquettes à
+dossier que l'on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a
+dû écrire pour des voix fatiguées. S'il les eût laissées _scoperte_,
+chantant seules, avec peu d'accompagnements, ou s'il leur eût donné à
+exécuter des chants larges et soutenus (_spianati e sostenuti_), il
+aurait eu à craindre que les fautes de chant ne fussent trop évidentes,
+trop distinctement entendues, et fatales au _maestro_ comme au chanteur.
+Un jour qu'on lui reprochait à Venise l'absence de beaux chants bien
+développés sur des mesures lentes: «_Dunque non sapete per che cani io
+scrivo?_ répondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez.» Il est à
+peu près convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les
+morceaux d'ensemble. _La Gazza ladra_, écrite pour l'immense salle de
+_la Scala_, paraît d'un effet plus _dur_ qu'elle ne l'est réellement,
+jouée dans une petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un
+orchestre qui méprise les nuances et regarde le _piano_ comme un signe
+de faiblesse[63].
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AURELIANO IN PALMIRA
+
+
+Je ne parlerai pas beaucoup de l'_Aureliano in Palmira_: ma grande
+raison, c'est que je ne l'ai pas vu. Cet opéra fut composé pour Milan en
+1814; il eut le bonheur d'être chanté par Velutti et la Corréa: la
+Corréa, une des plus belles voix de femme qui aient paru depuis quarante
+ans; Velutti, le dernier des bons castrats.
+
+Je ne pense pas que l'_Aureliano_ ait été donné ailleurs qu'à Milan. Je
+puis répondre qu'il n'a pas paru à Naples de mon temps; seulement, lors
+du succès de l'_Élisabeth_ de Rossini, le parti de l'envie se mit à dire
+que cette musique n'était autre que celle de l'_Aureliano in Palmira_.
+Cette assertion n'était fondée qu'à l'égard de l'ouverture. Rossini,
+sachant bien que celle de l'_Aureliano_ n'était pas connue des
+Napolitains, s'en servit sans façon.
+
+Je ne connais de cet opéra que le duetto
+
+ Se tu m'ami, o mia regina,
+
+entre un contralto et un soprano. J'ai eu le bonheur de l'entendre
+chanter cet hiver, à Paris, par deux voix comparables, si ce n'est
+supérieures, à tout ce que l'Italie a de plus délicat et de plus
+parfait. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve que la France
+produit de belles voix comme tous les pays du monde; seulement nos
+professeurs de chant ne sont pas des Crescentini, et l'on croit encore
+en province et dans la rue Le Peletier que chanter _fort_ c'est chanter
+bien.
+
+Ravi par l'accord parfait des voix délicieuses qui nous faisaient
+entendre
+
+ Se tu m'ami, o mia regina,
+
+je me suis surpris plusieurs fois à croire que ce duetto est le plus
+beau que Rossini ait jamais écrit. Ce que je puis assurer, c'est qu'il
+produit l'effet auquel on peut reconnaître la musique sublime: il jette
+dans une rêverie profonde.
+
+Lorsque, songeant à quelque souvenir de notre propre vie, et agités
+encore en quelque sorte par le sentiment d'autrefois, nous venons à
+reconnaître tout à coup le portrait de ce sentiment dans quelque
+cantilène de notre connaissance, nous pouvons assurer qu'elle est belle.
+Il me semble qu'il arrive alors une sorte de vérification de la
+ressemblance entre ce que le chant exprime et ce que nous avons senti,
+qui nous fait voir et goûter plus en détail les moindres nuances de
+notre sentiment, et des nuances à nous-mêmes _inconnues_ jusqu'à ce
+moment. C'est par ce mécanisme, si je ne me trompe, que la musique
+entretient et nourrit les rêveries de l'amour malheureux.
+
+Je n'ai vu non plus qu'une fois le _Demetrio e Polibio_ de Rossini:
+c'était en 1814. Nous étions, un soir du mois de juin, à Brescia, à
+prendre des glaces sur les vingt-trois heures (sept heures du soir),
+dans le jardin de la contessina L***, sous les grands arbres qui en font
+un lieu de délices dans ce climat brûlant. Ce jardin, un peu élevé
+au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situé de
+manière à être couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance
+sur la ville. Une femme de la société chantait à mi-voix un air qui
+parut aimable, car il se fit un silence général.--Quel est cet air?
+demanda-t-on quand elle eut cessé de chanter.--Il est de _Demetrio e
+Polibio_. C'est le fameux duetto
+
+ Questo cor ti giura affetto.
+
+--Est-ce le _Demetrio_ que les petites Mombelli donnent demain à
+Como?--Précisément; Rossini l'a écrit pour elles (1812), et avec les
+passages que leur père, le vieux ténor Mombelli, lui a indiqués comme
+étant le mieux dans la voix de ses filles.
+
+--Est-il sûr que l'opéra soit de Rossini? dit une de ces dames. On
+assure que Mombelli a travaillé à la musique.--Il aura peut-être fourni
+à Rossini quelque ancien motif à la mode, lorsque lui, Mombelli, était
+célèbre, vers l'an 1780 ou 90. On dit que les petites Mombelli sont
+parentes de Rossini.--Pourquoi n'irions-nous pas à Como, voir
+l'ouverture de la salle? dit la maîtresse de la maison.--Allons à Como,
+répondit-on de toutes parts: et moins de demi-heure après, nous étions
+quatre voitures au galop des chevaux de poste sur la route de Como, en
+passant par Bergame. Cette route côtoie les plus belles collines qui
+existent peut-être en Europe. Il fallait aller vite pour arriver à Como
+avant que le soleil du lendemain ne fût brûlant, et c'est ce qui nous
+faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent
+toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui même,
+assure-t-on, ont des intelligences dans la première de ces deux villes.
+Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos plaisirs.
+Sous prétexte de les distraire, nous osions nous livrer à toutes les
+idées singulières, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-être un
+peu de la folie que donne une belle nuit, _stellata_. Sous ce délicieux
+climat, le _bleu_ du ciel est différent du nôtre. La suite de lacs et de
+montagnes couvertes de grands châtaigniers, d'orangers et d'oliviers qui
+s'étend de _Bassano_ à _Domo d'Ossola_, est peut-être la plus belle
+chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a célébré ce pays, il
+est resté à peu près inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de
+peur de paraître exagéré. Je ne crains déjà que trop qu'on m'adresse ce
+reproche pour tous les beaux effets que j'attribue à la musique.
+
+Nous arrivâmes à Como à neuf heures du matin. Le soleil était déjà
+brûlant; mais j'étais ami de l'hôte de _l'Angelo_, dont l'auberge donne
+sur le lac (en Italie, aucune amitié n'est à négliger); il nous donna
+des chambres très fraîches; les vagues du lac venaient se briser au pied
+de nos fenêtres, à huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut à
+l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui
+voulurent se baigner; et enfin, à huit heures du soir, nous nous
+trouvâmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce
+soir-là au public pour la première fois. La foule était immense. On
+était accouru des _monti di Brianza_, de Varese, de Bellagio, de Lecco,
+de Chiavena, de la _Tramezina_, de tous les bords du lac, à trente
+milles de distance. Nos trois loges nous coûtèrent 40 sequins (450 fr.),
+et encore fut-ce par grâce que nous les obtînmes: nous dûmes cette
+faveur à mon ami l'hôte de _l'Angelo_.
+
+Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour
+élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première
+fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un
+énorme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes à
+chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui
+viennent au théâtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la
+condition d'_utilité_ nécessaire à la _beauté_ en architecture. Ce
+portique est situé sur une jolie petite place, derrière la superbe
+cathédrale d'ordre gothique mitigé. A la gauche de cette place s'élève
+la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrière du lac de
+Como. Nous trouvâmes que l'intérieur du théâtre répondait, par la
+hardiesse et la simplicité de ses lignes, à la mâle beauté de la façade.
+Tout cela avait été construit en trois ans par des particuliers, et dans
+une ville de dix mille habitants, qui voit croître de l'herbe dans la
+plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt
+ans que je passe à Dijon, j'y vois toujours le théâtre avec ses murs
+élevés à dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donné à la
+France vingt hommes d'esprit célèbres par leurs écrits: Buffon, de
+Brosses, Bossuet, Piron, Crébillon, etc.; mais puisque nous excellons
+par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supériorité dans
+les lettres, et laissons le sceptre des arts à la belle Italie.
+
+Un officier fort aimable et très-bel homme, M. M***, aide de camp du
+général L., que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'_atrio_ du
+théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au
+fait de tous ces petits détails que l'on a grande envie de savoir quand
+on arrive dans un théâtre inconnu.
+
+«La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule
+famille. Des deux sœurs Mombelli; l'une, toujours habillée en homme au
+théâtre, fait les rôles de _musico_, c'est _Marianne_; l'autre,
+_Esther_, à une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement
+suave, et remplit les rôles de _prima donna_. Dans _Demetrio e Polibio_,
+que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de
+leur théâtre, le vieux Mombelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle
+du roi. Celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé
+Olivieri, attaché depuis longtemps à madame Mombelli la mère, et qui,
+pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'_utilités_,
+et, à la maison, est le cuisinier et le _maestro di casa_ de la famille.
+Sans être jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent
+généralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur
+père, qui est un ambitieux (_un dirittone_), veut les marier.»
+
+Mis ainsi au fait de la petite chronique du théâtre, nous vîmes enfin
+commencer _Demetrio e Polibio_. Je n'ai, je crois, jamais senti plus
+vivement que Rossini est un grand artiste. Nous étions transportés,
+c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous présentait les chants
+les plus purs, les mélodies les plus suaves. Nous nous trouvâmes bientôt
+comme perdus dans les détours d'un jardin délicieux, tel que celui de
+Windsor, par exemple, et où chaque nouveau site vous semble le plus beau
+de tous, jusqu'à ce que, réfléchissant un peu sur votre admiration, vous
+vous apercevez que vous avez accordé à vingt choses différentes le titre
+de la plus belle.
+
+Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du
+beau ciel d'Italie, qui ne renferme ni mélancolie ni malheur[64], et
+qui est évidemment l'attendrissement d'une âme forte, quoi de plus
+touchant que la cavatine du _musico_:
+
+ Pien di contento il seno?
+
+La manière dont elle fut chantée par Marianne Mombelli, aujourd'hui
+madame Lambertini, nous parut le chef-d'œuvre du _canto liscio e
+spianato_ (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile
+comparé à la manière de madame de Staël, où chaque phrase est chargée, à
+en couler à fond, de sensibilité et de philosophie). A cette distance de
+temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me
+souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fûmes arrivés
+au duetto entre le _soprano_ et le _basso_:
+
+ Mio figlio non sei,
+ Pur figlio ti chiamo,
+
+nous cessâmes de louer la cavatine, et pensâmes que rien au monde ne
+pouvait mieux peindre la tendresse passionnée et aimable d'un père pour
+son fils. Nous nous disions: Voilà le style de _Tancrède_, mais cela est
+supérieur pour l'expression.
+
+Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière
+raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartetto:
+
+ Donami omai, Siveno.
+
+Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de neuf années, pendant
+lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce
+quartetto est un des chefs-d'œuvre de Rossini. Rien au monde n'est
+supérieur à ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul
+quartetto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal. Il y a, par
+exemple, une légèreté de touche (ce qu'en peinture on appelle _fait avec
+rien_) que je n'ai jamais vue chez Mozart.
+
+Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit
+répéter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le
+faire recommencer une troisième fois, lorsqu'un ami de la famille
+Mombelli vint au parterre dire aux _dilettanti_ que les jeunes Mombelli
+n'avaient pas une santé très forte, et que si on voulait avoir encore
+une fois le _quartetto_, on s'exposait à leur faire manquer les autres
+morceaux de l'opéra. «Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette
+force?»--«Certainement, répondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et
+de sa maîtresse,
+
+ Questo cor ti giura amore,
+
+et deux ou trois autres encore.» Cette raison fit son effet sur le
+parterre de Como, la curiosité calma les transports de l'enthousiasme le
+plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto
+
+ Questo cor ti giura amore;
+
+il est impossible de peindre l'amour avec plus de grâce et moins de
+tristesse.
+
+Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilènes sublimes, c'était
+la grâce et la _modestie_ des accompagnements, si j'ose ainsi parler.
+Ces chants étaient les premières fleurs de l'imagination de Rossini; ils
+ont toute la fraîcheur du matin de la vie.
+
+Plus tard, Rossini s'est avancé dans les sombres régions du Nord, où, à
+côté d'un beau point de vue, se trouve _l'horreur_ d'un précipice
+profond, et triste à contempler; et cette _horreur_ fait partie
+intégrante de ce nouveau genre de _beau_[65].
+
+Ce grand maître, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a
+conquis l'admiration des cœurs peu sensibles, et des musiciens qui sont
+savants à l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens nés
+hors de l'Italie, réunis en un congrès, ne parviendraient jamais à faire
+un quartetto comme
+
+ Donami omai, Siveno.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+IL TURCO IN ITALIA
+
+
+L'automne de la même année 1814, Rossini fit pour la _Scala_, le _Turco
+in Italia_: on demandait un pendant à l'_Italiana in Algeri_. Galli, qui
+pendant plusieurs années avait rempli d'une manière admirable le rôle du
+bey dans l'_Italiana_, fut chargé de représenter le jeune Turc qui,
+poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la
+première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement
+cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un
+amant (don Narciso), qui n'est nullement disposé à céder la place à un
+Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de
+plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l'occasion de
+tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari.
+
+La cavatine de don Geronio est d'une gaieté parfaite:
+
+ Vado in traccia d'una zingara
+ Che mi sappia astrologar,
+ Che mi dica, in confidenza,
+ Se col tempo e la pazienza,
+ Il cervello di mia moglie
+ Potro giungere a sanar[66].
+
+Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cimarosa,
+surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soi-même:
+
+ Ma la zingara ch'io bramo
+ È impossibile trovar.
+
+Toutefois si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de
+Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est fort différent.
+Le rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du
+célèbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait
+cette cavatine d'une manière différente: tantôt nous avions le mari
+amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari
+philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le
+ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini
+se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains
+que le seul récit n'en déplaise. Il faut savoir que ce soir-là, la
+société était fort occupée d'un pauvre époux qui était loin de prendre
+avec philosophie les accidents de son état. On ne parlait, dans la
+plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur,
+qu'il venait d'apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que
+personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa
+cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari
+malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable;
+il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord,
+quelques personnes seulement s'aperçurent qu'il y avait un grand rapport
+entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public
+tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il
+tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer
+les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie
+universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et
+vint se placer en évidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu
+élevée au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux
+jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point
+du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientôt
+à ses gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il
+contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d'arriver, et
+qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte
+qu'il avait faite la nuit précédente.
+
+Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes,
+sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour,
+pour pouvoir se figurer les accès de rire convulsif qui saisirent un
+public vif et malin, à la vue de l'époux malheureux dans la loge, et de
+Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa
+cavatine, copiait à l'instant ses moindres gestes et les exagérait d'une
+manière grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police
+oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage
+entra dans la loge et parvint non sans peine, à en extraire le duc
+éploré.
+
+La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d'avantage dans le
+salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à la belle Italie:
+
+ Bell'Italia, al fin ti miro,
+ Vi saluto amiche sponde!
+
+L'auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur
+adoré à Milan, et qui paraissait pour la première fois, de retour de
+Barcelone, où il était allé chanter pendant un an.
+
+Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre,
+firent retentir l'immense salle de la _Scala_; mais l'on trouva que
+Rossini, qui était au piano, ne s'était nullement distingué dans ce
+duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse _bravo Galli!_
+et pas une seule fois _bravo maestro!_ car, aux premières
+représentations d'un opéra, les applaudissements accordés au chanteur et
+au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il
+n'est pas question du poëte. Il faut être littérateur français pour
+s'aviser de juger un opéra par le mérite des paroles.
+
+Il me serait impossible de peindre d'une manière qui approche de la
+réalité, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant
+quartetto[67]:
+
+ Siete Turco, non vi credo
+ Cento donne intorno avete,
+ Le comprate, le vendete
+ Quando spento è in voi l'ardor[68]
+
+Je n'ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que
+chaque phrase, chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse
+musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de répéter
+ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme, à qui elles
+servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir
+réfuter son prétexte.
+
+La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire.
+
+Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la
+galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de
+Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les
+suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L'extrême fraîcheur
+de cette cantilène sublime n'est altérée que pour esquisser les premiers
+traits de la passion naissante.
+
+Comment peindre la nuance délicieuse du reproche _le comprate, le
+vendete_, répété plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau,
+par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse
+Italie! ce n'est que là qu'on connaît l'amour.
+
+Don Geronio, qui ne s'aperçoit que trop de la passion naissante de
+Fiorilla, emploie les grands moyens:
+
+ Se tu più mormori
+ Solo una sillaba,
+ Un cimiterio
+ Qui si farà[69].
+
+Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un
+modèle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionné, comique,
+dans l'expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le
+temps que l'esprit mettrait à saisir cette finesse, à l'admirer, à
+l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien
+pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut _juger_ pour sentir
+l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la
+musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais
+goûter ensemble. Il faut être homme de lettres français[70] pour ne pas
+revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique
+répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la
+même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne
+comprennent-ils pas qu'une seule de ces répétitions tue le vers, la
+mesure, le rythme, et qu'un mot spirituel, répété ou seulement
+_prononcé lentement_, est souvent une sottise[71]?
+
+Les vers d'un opéra n'existent que dans le libretto, et grâce à la
+manière dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que
+l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionnés
+où le chant succède au récitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait
+d'y reconnaître des vers.
+
+La fin du quartetto dont j'ai cité quelques mots sans esprit français
+mais excellents pour la musique, offre une cantilène parfaite de comique
+et de vérité dramatique:
+
+ Nel volto estatico
+ Di questo e quello,
+
+paroles que les quatre personnages intéressés, donna Fiorilla, son
+amant, son mari et le Turc, chantent ensemble.
+
+A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui
+prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa
+donna Fiorilla: l'ensemble était parfait.
+
+Au second acte, le duetto si piquant,
+
+ D'un bel uso di Turchia
+ Forse avrai novella intesa,
+
+dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre
+sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles
+convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnât
+pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus
+de légèreté, plus de gaieté et plus de cette grâce brillante que
+personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut défier
+hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont
+des choses d'un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n'ont rien fait
+qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C'est comme les
+arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à
+Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello.
+
+Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon
+enthousiasme; je me hâte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau
+soit parfaitement chanté: il y faut absolument un Galli[72]. La grâce
+disparaît tout à fait, pour peu que les chanteurs manquent de facilité
+ou de hardiesse.
+
+La scène du bal est un autre chef-d'œuvre. Je ne sais si les gens graves
+qui président à l'opéra bouffon ont osé en gratifier le public de Paris,
+lorsqu'ils lui ont donné une édition corrigée du _Turco in Italia_.
+
+Le quintetto
+
+ Oh! guardate che accidente,
+ Non conosco più mia moglie[73],
+
+est peut-être ce que j'ai entendu de plus délicieux dans les opéras
+bouffons de Rossini; c'est que la simplicité y lutte avec la force
+d'expression. Mais il faut n'être pas tout à fait de sang-froid pour
+goûter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant
+qu'une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager; le personnage
+triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou
+bien: farce digne des tréteaux!
+
+On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il était
+trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau
+chef-d'œuvre de Rossini. L'orgueil national était blessé. Ils
+prétendirent que Rossini s'était copié lui-même. On pouvait prendre
+cette liberté pour les théâtres des petites villes; mais pour _la
+Scala_, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons
+Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans
+plus tard, _le Turco in Italia_ fut redonné à Milan et reçu avec
+enthousiasme.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ROSSINI VA A NAPLES
+
+
+Vers 1814, la gloire de Rossini parvint jusqu'à Naples, qui s'étonna
+qu'il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas
+Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de
+Milan, garçon de café qui à force de jouer, et surtout de tailler au
+pharaon, et de donner à jouer, s'est fait une fortune de plusieurs
+millions. M. Barbaja, formé aux affaires à Milan, au milieu des
+fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six
+mois, à la suite de l'armée, ne manque pas d'un certain coup d'œil. Il
+vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait
+dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à
+raison, allait être l'homme du jour en musique; il prit la poste, et
+vint le chercher à Bologne. Rossini, accoutumé à avoir affaire à de
+pauvres diables d'_impresari_, toujours en état de banqueroute
+flagrante, fut étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui,
+probablement, trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt
+sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté
+sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa une _scrittura_ de
+plusieurs années. Il s'engagea à composer, pour M. Barbaja, deux opéras
+nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous
+les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand
+théâtre de _San-Carlo_ à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé _del
+Fondo_. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un
+intérêt dans les jeux tenus à ferme par M. Barbaja, intérêt qui a valu
+au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année.
+
+La direction musicale de _San-Carlo_ et du théâtre _del Fondo_, dont
+Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de
+manœuvre, qui l'a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des
+voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une
+quantité de musique incroyable. Cela seul eût suffi pour flétrir un
+talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état
+d'exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de
+Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les
+critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de
+se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un
+style au niveau de ce que je raconte.
+
+Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme
+Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de
+tous les côtés. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de
+tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus
+acharné, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour
+d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini, n'a fini qu'en
+1822, et a eu l'influence la plus marquée sur son talent, sur son
+bonheur, et sur l'économie de toute sa vie.
+
+Toujours heureux, Rossini débuta à Naples, de la manière la plus
+brillante, ce fut par _Elisabetta regina d'Inghilterra_, opera seria
+(fin de 1815).
+
+Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout
+les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable
+Parthénope, il faut remonter très haut.
+
+Le personnage influent à Naples est grand chasseur, grand joueur de
+ballon, cavalier infatigable, pêcheur intrépide; c'est un homme tout
+physique; il n'a peut-être qu'un seul sentiment, qui tient probablement
+encore à ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies.
+Du reste, également privé de cœur pour le mal comme pour le bien, c'est
+un être absolument sans aucune sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi
+qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une
+exagération; il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais
+signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier.
+
+Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au
+milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des
+pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à
+Naples, et voilà que l'une des plus belles choses de sa Naples chérie,
+une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour,
+le magnifique théâtre de _San-Carlo_, est anéanti en une nuit par le
+feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un
+royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se
+présente un homme qui lui dit: «Sire, cet immense théâtre que la flamme
+achève de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il
+n'était hier.» M. Barbaja a tenu parole. En entrant dans le nouveau
+Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois
+depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M.
+Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume,
+directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait
+mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui
+toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle
+Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a été de 1806 à 1815, une des
+premières chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commencé à avoir
+souvent la voix fatiguée; c'est ce que chez les chanteurs du second
+ordre, on appelle vulgairement _chanter faux_. De 1816 à 1822,
+mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté au-dessus ou au-dessous du
+ton, et a été ce qu'on appelle partout _exécrable_; mais c'est ce qu'il
+ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle
+Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de
+_San-Carlo_, et a été constamment applaudie. Voilà, suivant moi, un des
+triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût
+dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de
+l'univers, c'est sans contredit celui de la musique. Hé bien, durant
+cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu a été vexé de
+la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M.
+Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini; il payait,
+autour du roi, _qui il fallait payer_ (c'est la phrase napolitaine); il
+était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse.
+
+Vingt fois je me suis trouvé à _San-Carlo_. Mademoiselle Colbrand
+commençait un air; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible
+d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés,
+mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe
+du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles!
+obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes
+voisins, nous allions faire un tour au _Largo di Castello_, et revenions
+au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto
+ou quelque morceau d'ensemble où la fatale protégée de M. Barbaja et du
+roi ne fît pas entendre sa superbe voix en décadence. Pendant la durée
+éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand
+n'a osé reparaître sur la scène qu'en se faisant précéder par les plus
+humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire
+une réputation à mademoiselle Chomel qui, à Naples, s'appelle _Comelli_,
+et qu'on savait sa rivale de toute manière.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'ELISABETTA
+
+
+Lorsque, vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples, et donna son
+Élisabeth, les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien
+loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-être cette chanteuse
+célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant:
+de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique,
+un œil de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau
+noir-jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette femme, qui, hors de la
+scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît
+le front chargé du diadème, frappe d'un respect involontaire, même les
+gens qui viennent de la quitter au foyer.
+
+Le château de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en
+1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de
+_l'Elisabetta_ jouée à Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas
+d'abord le caractère de cette reine illustre, chez qui les faiblesses
+d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en
+temps les qualités d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman,
+Leicester, favori d'Élisabeth, est sur le point d'être élevé au trône,
+et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-même d'une
+femme moins impérieuse et plus aimable, qu'il a osé épouser en secret,
+il espère pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et armé du
+souverain pouvoir. Dans l'opéra, l'épouse de Leicester ne s'appelle pas
+Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mélodrame
+français, par un M. Smith, Toscan établi à Naples.
+
+Le premier duetto _en mineur_, entre Leicester et sa jeune épouse, est
+magnifique et fort original. _Elisabetta_ était la première musique de
+Rossini que l'on entendait à Naples; sa grande réputation, acquise dans
+le nord de l'Italie, avait disposé le public napolitain à le juger avec
+sévérité; on peut dire que ce premier duetto
+
+ Incauta! che festi?
+
+décida le succès de l'opéra et du maestro.
+
+Un courtisan nommé _Norfolk_, jaloux du haut degré de faveur où le
+sentiment de la reine a placé Leicester, révèle à cette princesse le
+secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui
+apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'Écosse, et
+dont l'arrivée triomphale forme le commencement du premier acte, ramène
+avec lui sa nouvelle épouse, parmi les jeunes otages que l'Écosse envoie
+à Élisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages.
+Elle vient ainsi d'attacher à sa cour sa rivale, cachée sous les
+vêtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond
+est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui
+déchirent le cœur de la reine, sont aux prises de la manière la plus
+cruelle. Le duetto
+
+ Con qual fulmine improviso
+ Mi percosse irato il cielo!
+
+entre la reine et Norfolk, a eu autant de succès à Paris qu'à Naples. Il
+y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour
+l'orgueil; mais l'amour n'y paraît que furieux.
+
+La reine, hors d'elle-même, prescrit au grand-maréchal de sa cour de
+faire rassembler ses gardes, et de les préparer à la prompte exécution
+de ses ordres, quels qu'ils puissent être. Elle lui ordonne en même
+temps de faire paraître devant elle tous les otages écossais, et enfin
+d'appeler Leicester, qu'elle veut voir à l'instant. Après ces ordres
+rapides, donnés en peu de mots, Élisabeth reste seule. Il faut avouer
+que mademoiselle Colbrand était superbe en cet instant; elle ne se
+permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans
+mouvement, en attendant la scène qui se prépare et l'homme qui l'a
+trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer à la mort
+cet amant perfide. Voilà les situations que la musique réclame.
+
+Enfin Leicester paraît, mais les otages écossais s'avancent en même
+temps que lui. L'œil furieux d'Élisabeth cherche parmi ces pages l'être
+qu'elle doit haïr; elle a bientôt deviné Mathilde à son trouble. La
+passion des personnages se trahit par des mots entrecoupés. Enfin le
+chant commence, c'est le _finale_ du premier acte. La reine, qui se voit
+trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret à un garde, qui
+bientôt reparaît avec un coussin recouvert d'un voile. Élisabeth, après
+un dernier regard jeté rapidement sur Mathilde et sur Leicester, écarte
+ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre paraît sur le
+coussin; elle l'offre à Leicester en même temps que sa main.
+
+Ce moment est superbe. Ce moyen, déplacé peut-être dans la tragédie,
+est magnifique et du plus grand effet dans l'opéra, qui réclame les
+choses qui parlent aux yeux.
+
+Élisabeth, qui se complaît dans sa fureur, se dit à elle-même:
+
+ Qual colpo inaspettato
+ Che lor serbava il fato,
+ Il gelo della morte
+ Impallidir li fè[74].
+
+Leicester ne reçoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci,
+furieuse, saisit le jeune page et l'entraîne sur le devant de la scène;
+elle dit à son amant: «Voilà la perfide qui fait de toi un traître.»
+Mathilde et son époux se voient découverts; dans leur trouble, ils ne
+répondent que par des mots entrecoupés. La reine appelle ses gardes.
+Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi à tous les
+détails de ce grand événement, et à l'éclatante disgrâce de Leicester,
+auquel les gardes demandent son épée.
+
+Il était impossible d'offrir un plus beau _finale_ à la musique; cet art
+divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgré lui,
+lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientôt celles de l'amour. Ici
+la jalousie poussée jusqu'à la rage chez Élisabeth, le désespoir le
+plus profond chez Leicester, l'amour tendre et éploré dans sa jeune
+épouse, tout sert à souhait la musique. Il serait peu exact de dire que
+cette situation contribua beaucoup au succès de Rossini. A la première
+représentation, les Napolitains étaient ivres de bonheur. Je me
+souviendrai toujours de cette première soirée. C'était un jour de gala à
+la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans
+laquelle j'assistais à la première représentation d'_Élisabeth_, était
+d'abord fort disposée à la sévérité envers ce maestro, né loin de
+Naples, et qui avait acquis ailleurs sa célébrité.
+
+Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux
+Leicester (Nozzari) et sa jeune épouse déguisée en page (mademoiselle
+Dardanelli), désarma tous les cœurs. Le charmant style de Rossini acheva
+bien vite la séduction. On trouvait les grandes émotions de l'opéra
+seria, et elles n'étaient achetées par aucun moment de langueur et
+d'ennui.
+
+La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne
+dispose à goûter la splendeur, rien n'éloigne l'idée des chagrins
+solitaires et des peines de l'amour, comme les cérémonies brillantes
+d'un jour de fête à la cour. Or, il faut avouer que la musique
+d'_Élisabeth_ est beaucoup plus _magnifique_ que pathétique; à chaque
+instant les voix exécutent des batteries de clarinette, et les plus
+beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert.
+
+Mais que nous étions loin de toutes ces froides critiques à la première
+représentation! nous étions ravis: c'est le mot propre.
+
+Arrivé à ce superbe _finale_ du premier acte, je m'aperçois que j'ai
+oublié l'ouverture. Elle commença le succès de la pièce. Je me souviens
+que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la
+princesse de Belmonte: «Cette ouverture n'est que celle de _l'Aureliano
+in Palmira_, renforcée d'harmonie.» Il s'est trouvé dans la suite que
+rien n'était plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla à Rome
+pour écrire le _Barbier de Séville_, sa paresse reprit cette même
+ouverture pour la troisième fois. Elle se trouve ainsi avoir à exprimer
+les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des âmes les plus hautes
+dont l'histoire ait gardé la mémoire, et les folies du barbier Figaro.
+Le plus petit changement _de temps_ suffit souvent pour donner l'accent
+de la plus profonde mélancolie à l'air le plus gai. Essayez de chanter
+en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: _Non più andrai
+farfallone amoroso_.
+
+Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employée par
+Rossini, forment la péroraison du premier _finale_ de _l'Elisabetta_.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+SUITE DE L'ELISABETH
+
+
+Le second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Élisabeth fait
+amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour
+lui adresser ces paroles fatales:
+
+ T'inoltra, in me tu vedi
+ Il tuo giudice, o donna.
+
+«La politique condamne à une mort ignominieuse une femme ennemie qui a
+osé s'introduire dans ma cour sous un déguisement perfide. Un reste de
+pitié parle encore dans mon âme. Écris, renonce aux prétendus droits que
+tu peux te croire sur le cœur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton
+erreur.»
+
+Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il
+serra tous les cœurs.
+
+Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scène, pour comprendre
+le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies
+qu'elle faisait faire à cette époque.
+
+Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre
+des dessins fort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la
+dernière exactitude, le costume de la sévère Élisabeth. Ces habits du
+seizième siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux
+traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient
+l'anecdote de la vérité du costume; cette idée consacrant, par le
+prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand,
+augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination
+la plus exaltée par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une
+Élisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle
+San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on
+devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette
+belle reine.
+
+Mademoiselle Colbrand, dans Élisabeth, n'avait point de gestes, rien de
+théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des _poses_ ou des
+_mouvements tragiques_. Son pouvoir immense, les événements importants
+qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ses
+yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était
+le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste
+d'orgueil: c'était la manière d'être d'une femme belle encore, qui dès
+longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté suivie
+de la plus prompte obéissance[75]. En voyant mademoiselle Colbrand
+parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis
+vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cette
+_ancienneté_ des habitudes que le pouvoir suprême fait contracter,
+c'est l'évidence de l'absence de toute espèce de doute sur le dévouement
+que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait
+principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient
+dans la tranquillité des mouvements de la reine. Le peu de mouvements
+qu'elle faisait lui étaient arrachés par la violence des combats de
+passions qui déchiraient son âme, aucun par l'intention de se faire
+obéir. Nos plus grands acteurs tragiques, Talma lui-même, ne sont pas
+exempts de gestes forts et impérieux, dans les rôles de tyrans.
+Peut-être ces gestes impérieux, ces espèces de gasconnades tragiques,
+sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais goût, tel que
+celui qui décide du sort de nos tragédies; mais ces gestes, pour être
+applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du
+monde qui fait le moins de gestes[76]; ils lui sont inutiles: il est
+depuis longtemps accoutumé à voir ses moindres signes suivis, avec la
+rapidité de l'éclair, de l'exécution de ses volontés.
+
+La scène superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande
+tragédienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde,
+
+ Pensa che sol per poco
+ Sospendo l'ira mia,
+
+qui se change bientôt en terzetto, par l'arrivée de Leicester.
+
+On nous dit que c'était Rossini qui avait eu l'idée de l'arrivée de
+Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats
+de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir
+de l'amour sincère dans un cœur de seize ans. On peut dire que dans le
+genre du libretto d'opéra, cette idée est de génie.
+
+Après ce terzetto magnifique, nous eûmes deux airs chantés, l'un par
+Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien
+composés. On peut juger s'ils furent bien chantés par deux ténors rivaux
+paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait
+de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles.
+Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu
+commun, et n'être pas à la hauteur du reste de l'opéra.
+
+Leicester est mis en prison et condamné à mort par les cours de justice
+du pays. Quelques moments avant l'exécution, Élisabeth ne peut résister
+à l'idée de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pénétrer un
+sentiment tendre dans un cœur dévoué à l'ambition et aux sombres
+jouissances du pouvoir. Elle paraît dans la prison de Leicester. Le
+traître Norfolk y était avant elle, et à son arrivée se cache derrière
+un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils
+reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit
+découvert et sans espoir de pardon, se précipite sur Élisabeth, un
+poignard à la main. Mathilde, la jeune épouse de Leicester, qui venait
+lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par
+un cri qui l'avertit du danger.
+
+Élisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester,
+pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs,
+peut-être un peu faibles, qui précèdent, par l'un des plus magnifiques
+_finale_ qu'il ait peut-être jamais écrits.
+
+Le cri de la reine,
+
+ Bell'alme generose,
+
+porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public. Nous fûmes plus de
+quinze représentations avant de pouvoir porter un œil critique sur ce
+morceau superbe.
+
+Élisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde; voici ses paroles:
+
+ Bell'alme generose,
+ A questo sen venite:
+ Vivete, ormai gioite
+ Siate felici ognor[77].
+
+Quand enfin nous eûmes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvâmes
+que ce chant était doux et tranquille comme le calme après la tempête.
+Du reste, Rossini a réuni, je crois, tous les défauts de son style dans
+ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est étouffé sous un
+déluge d'ornements déplacés et de roulades qui ont l'air d'être écrites
+pour des instruments à vent, et non pour une voix humaine.
+
+Mais il faut être juste, Rossini arrivait à Naples; il voulait réussir,
+il dut s'attacher à plaire à la prima donna qui gouvernait entièrement
+le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de
+pathétique dans son talent; il a été magnifique comme sa personne;
+c'était une reine, c'était Élisabeth, mais c'était Élisabeth donnant des
+ordres du haut d'un trône, et non pas pardonnant avec générosité.
+
+Quand le génie de Rossini l'eût porté au pathétique, ce que je suis loin
+d'accorder, il eût dû s'en abstenir à cause de la voix de la célèbre
+cantatrice à laquelle il confiait le rôle d'Élisabeth.
+
+Dans le morceau _bell'alme generose_, Rossini, par un artifice fort
+simple rassembla tous les agréments, de quelque espèce qu'ils fussent,
+que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire
+en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va
+juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces
+agréments étaient faits avec une telle supériorité, que, malgré
+l'absurdité flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt
+représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient
+déplacés.
+
+Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques:
+
+«Élisabeth est reine même en pardonnant. Dans un cœur si altier, le
+pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de
+politique. Quelle est la femme, même sans être reine, qui puisse
+pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme?»
+
+Alors les vieux dilettanti se fâchaient: «Toute votre musique pèche par
+l'absence du pathétique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme
+le talent de votre première chanteuse. Elle devait être profondément
+tendre dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du
+terzetto
+
+ Pensa che sol per poco,
+
+qui encore est plutôt simple comme un nocturne, que tendre comme un air
+de passion; mais il repose l'âme de la magnificence de tout ce qui
+l'entoure, et il doit au contraste les quatre cinquièmes du plaisir
+qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifié
+l'expression et la situation dramatique aux broderies de la
+Colbrand.»--_J'ai sacrifié au succès_, répondit Rossini avec une sorte
+de fierté qui lui allait à merveille. L'aimable archevêque de T... vint
+à son secours. A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé devant le peuple,
+dit pour toute réponse à ses ennemis: «Romains, il y a dix ans qu'à
+pareil jour je détruisis Carthage; allons au Capitole rendre grâces aux
+dieux immortels.»
+
+Il est sûr que l'effet d'_Élisabeth_ fut prodigieux. Quoique fort
+inférieur à _Otello_, par exemple, il y a dans cet opéra bien des choses
+d'une fraîcheur délicieuse et entraînante.
+
+Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour
+les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce
+reproche: «J'avais ces deux ténors, et je n'avais pas de voix de basse
+pour le rôle du traître Norfolk.» La vérité est qu'avant Rossini on ne
+donnait jamais des rôles importants aux voix de basse dans l'opéra
+séria. Ce maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix,
+des parties difficiles dans les opéras de _mezzo carattere_, tels que
+_la Cenerentola_, _la Gazza ladra_, _Torvaldo e Dorliska_, etc.; et
+l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les
+Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+OPÉRAS DE ROSSINI A NAPLES
+
+
+Mademoiselle Colbrand chanta, dans une même année, l'_Élisabeth_ de
+Rossini, la _Gabrielle de Vergy_ de Caraffa, _la Cora_ et la _Médée_ de
+Mayer, et tout cela d'une manière sublime, et surtout avec une agilité
+incroyable dans la voix. San-Carlo présentait alors un des plus beaux
+spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus
+difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et
+par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; dès l'année
+suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà
+une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un
+air sans fautes. La seule crainte d'être toujours tout près d'une note
+fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être
+heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner: voilà ce que les
+Français ne veulent pas comprendre; leur manière de jouir des arts,
+c'est de les juger.
+
+On attendait les premières mesures de l'air de mademoiselle Colbrand;
+voyait-on qu'elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi
+le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au café prendre
+une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces
+promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et
+attendit qu'on l'en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il
+murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était
+honorée parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se
+voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l'éternel sujet de ses
+vanteries et de son orgueil envers les étrangers. Le public témoigna de
+mille manières sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes
+se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court
+l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de
+complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de cœurs que
+tous les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera
+peut-être digne de la liberté dans cent ans.
+
+En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est
+pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur donner, c'est
+mademoiselle Colbrand qu'il fallait ôter.
+
+Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On
+vit bientôt que, par caractère, c'était l'homme le plus étranger à
+l'intrigue, et surtout à l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appelé
+par M. Barbaja à Naples, lié d'amour avec mademoiselle Colbrand, il
+était difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir
+quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples,
+toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure
+envie de le siffler. Lui, de son côté, ne pouvant plus compter sur la
+voix de mademoiselle Colbrand, s'est jeté de plus en plus dans
+l'harmonie allemande, et surtout s'est éloigné de plus en plus de la
+_véritable expression dramatique_. Mademoiselle Colbrand le persécutait
+sans cesse pour qu'il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix
+avait l'habitude.
+
+On voit par quel enchaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini
+a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C'est un
+grand poëte, et un poëte comique forcé à être _érudit_, et érudit sur
+des choses tristes et sérieuses. Qu'on se figure Voltaire obligé, pour
+vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet.
+
+Rossini a été quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et
+plein de feu[78].
+
+Après l'_Élisabeth_, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval
+(1816) _Torvaldo e Dorliska_ et le _Barbier_; il reparut à Naples et fit
+jouer _la Gazetta_, petit opéra buffa, demi-succès, et ensuite _Otello_
+au théâtre _del Fondo_. Après _Otello_ il alla à Rome pour _la
+Cenerentola_, et fit son voyage de Milan pour _la Gazza ladra_. A peine
+de retour à Naples, il donna l'_Armide_.
+
+Le jour de la première représentation, le public le punit de la voix
+incertaine de mademoiselle Colbrand, et l'_Armide_ réussit peu, malgré
+le superbe duetto. Vivement piqué de la froideur qu'on lui montrait,
+Rossini chercha à conquérir un succès sans employer la voix de
+mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours à son
+orchestre, et de l'accessoire fit le principal. Il prit une revanche
+complète de l'irréussite d'_Armide_ dans le _Moïse_. Le succès fut
+immense. De ce moment le goût de Rossini fut faussé. Il écrit de
+_l'harmonie_ légère et spirituelle en se jouant: il avait, au contraire,
+assez de peine, après vingt opéras, à trouver des cantilènes nouvelles.
+La paresse, d'accord avec la nécessité, lui fit adopter le genre
+allemand. _Moïse_ fut immédiatement suivi de _Ricciardo e Zoraïde_,
+d'_Ermione_, de _la Donna del Lago_ et de _Maometto secondo_. Tous ces
+opéras allèrent aux nues, à l'exception d'_Ermione_, qui était un essai.
+Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre déclamé, donné
+aux Français par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour
+l'oreille n'était pas faite pour plaire beaucoup à des Napolitains.
+D'ailleurs, dans _Ermione_, tout le monde se fâchait, et toujours, et il
+n'y avait qu'une seule couleur, celle de la colère. La colère, en
+musique, n'est bonne que comme contraste. C'est un axiome napolitain,
+qu'il faut la colère du tuteur avant l'air tendre de la pupille.
+
+Pour les derniers opéras que je viens de nommer, Rossini eut une
+ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe contr'alto et
+cantatrice décidément du premier ordre.
+
+Les hommes pour lesquels il a écrit sont Garcia, Davide le fils et
+Nozzari, tous les trois ténors; Davide, le premier ténor existant, et
+qui met du génie dans son chant: il improvise sans cesse, et
+quelquefois se trompe; Garcia, remarquable par la sûreté étonnante de sa
+voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant
+a été un des meilleurs chanteurs de l'Europe.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+TORVALDO E DORLISKA
+
+
+Après l'éclatant succès de l'_Élisabeth_, Rossini fut appelé à Rome pour
+le carnaval de 1816; il y composa, au théâtre _Valle_, un opéra
+semi-serio assez médiocre, _Torvaldo e Dorliska_; et au théâtre
+_Argentina_, son chef-d'œuvre du _Barbier de Séville_. Rossini écrivit
+_Torvaldo_ pour les deux premières basses d'Italie, Galli et Remorini,
+en 1816; Lablache et Zuchelli étaient encore peu connus. Il eut pour
+ténor Domenico Donzelli, alors excellent, et surtout plein de feu.
+
+Il y a un cri de passion dans le grand air de Dorliska,
+
+ Ah! Torvaldo!
+ Dove sei?
+
+qui, lorsqu'il est chanté avec hardiesse et abandon, produit toujours
+beaucoup d'effet. Le reste de cet air, un terzetto entre le tyran,
+l'amant et un portier bouffon:
+
+ Ah! qual raggio di speranza!
+
+et l'on peut dire tout l'opéra, ferait la réputation d'un maestro
+ordinaire, mais n'ajoute rien à celle de Rossini. C'est comme un mauvais
+roman de Walter Scott, le rival du maestro de Pesaro en célébrité
+européenne. Certainement un inconnu qui aurait fait _le Pirate_ ou
+_l'Abbé_, serait sorti à l'instant des rangs vulgaires de la
+littérature. Ce qui distingue le grand maître, c'est la hardiesse du
+trait, la négligence des détails, le grandiose de la touche; il sait
+économiser l'attention pour la lancer tout entière sur ce qui est
+important. Walter Scott répète le même mot trois fois dans une phrase,
+comme Rossini le même trait de mélodie, exécuté successivement par la
+clarinette, le violon et le hautbois.
+
+J'aime mieux une ébauche du Corrège, qu'un grand tableau fort soigné de
+Charles Lebrun, ou de tel de nos grands peintres.
+
+Le tyran, dans l'opéra de _Dorliska_, lequel a la niaiserie uniforme et
+visant au sublime du style, et par le manque total d'originalité et
+d'individualité dans les personnages, me semble une traduction de
+quelque mélodrame du boulevard, le tyran chante un superbe _agitato_:
+c'est un des plus beaux airs que l'on puisse choisir pour une voix de
+basse; aussi Lablache et Galli ne manquent-ils guère de le placer dans
+leurs concerts. J'ajouterai, pour diminuer les regrets de ceux des
+lecteurs qui ne le connaîtraient pas, que cet air n'est autre chose que
+le fameux duetto de la lettre, dans le second acte d'_Otello_,
+
+ Non m'inganno, al mio rivale.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+IL BARBIERE DI SIVIGLIA
+
+
+Rossini trouva l'imprésario du théâtre Argentina à Rome, tourmenté par
+la police, qui lui refusait tous les _libretti_ (poëmes), sous prétexte
+d'allusions. Quand un peuple est spirituel et mécontent, tout devient
+allusion[79]. Dans un moment d'humeur, l'imprésario romain proposa au
+gouverneur de Rome _le Barbier de Séville_, très-joli libretto mis jadis
+en musique par Paisiello. Le gouverneur, ennuyé ce jour-là de parler
+mœurs et décence, accepta. Ce mot jeta Rossini dans un cruel embarras,
+car il a trop d'esprit pour n'être pas modeste envers le vrai mérite.
+Il se hâta d'écrire à Paisiello à Naples. Le vieux maestro, qui n'était
+pas sans un grand fonds de _gasconisme_, et qui se mourait de jalousie
+du succès de l'_Élisabeth_, lui répondit très poliment qu'il
+applaudissait avec une joie véritable au choix fait par la police
+papale. Il comptait apparemment sur une chute éclatante.
+
+Rossini mit une préface très modeste au-devant du _libretto_, montra la
+lettre de Paisiello à tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail.
+En treize jours, la musique du _Barbier_ fut achevée. Rossini croyant
+travailler pour les Romains, venait de créer le chef-d'œuvre de la
+_musique française_, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui,
+modelée sur le caractère des Français d'aujourd'hui, est faite pour
+plaire le plus profondément possible à ce peuple, tant que la guerre
+civile n'aura pas changé son caractère.
+
+Les chanteurs de Rossini furent madame Giorgi pour le rôle de Rosine,
+Garcia pour celui d'Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le
+médecin Bartholo. La pièce fut donnée au théâtre d'Argentina, le 26
+décembre 1816[80]. (C'est le jour où la _stagione_ du carnaval commence
+en Italie.)
+
+Les Romains trouvèrent le commencement de l'opéra ennuyeux et bien
+inférieur à Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grâce naïve,
+inimitable, et ce style le miracle de la simplicité. L'air de Rosine
+_sono docile_ parut hors de caractère; on dit que le jeune maestro avait
+fait une virago d'une ingénue. La pièce se releva au duetto entre Rosine
+et Figaro, qui est d'une légèreté admirable et le triomphe du style de
+Rossini. L'air de la _Calunnia_ fut jugé magnifique et original, les
+Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816.
+
+Après le grand air de Bazile, on regretta sans cesse davantage la grâce
+naïve et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuyés des choses
+communes qui commencent le second acte, choqués du manque total
+d'expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le
+public de Rome, si fier de ses connaissances musicales, fit un acte de
+hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de
+sottise. Le lendemain la pièce alla aux nues; l'on voulut bien
+s'apercevoir que si Rossini n'avait pas les mérites de Paisiello, il
+n'avait pas aussi la langueur de son style, défaut cruel qui gâte
+souvent les ouvrages, si semblables d'ailleurs, de Paisiello et du
+Guide. Depuis vingt ou trente ans que l'ancien maître a écrit, le public
+romain s'étant mis à faire moins de conversation à l'opéra, il lui
+arrive de s'ennuyer aux récitatifs éternels qui séparent les morceaux de
+musique des opéras de 1780. C'est comme si, parmi nous, le parterre
+s'avise, dans trente ans d'ici, de trouver incompréhensibles les
+entr'actes éternels de nos tragédies actuelles, parce qu'on aura trouvé
+le moyen de l'amuser dans les entr'actes, soit avec deux ou trois jeux
+d'orgues, qui se répondent et font assaut[81], soit par des expériences
+de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l'état de perfection où
+nous avons porté tous les arts, il faut bien s'attendre que la postérité
+aura l'impertinence d'inventer aussi quelque chose.
+
+L'ouverture du _Barbier_ amusa beaucoup à Rome; on y vit ou l'on crut y
+voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les
+gémissements de la pupille. Le petit terzetto
+
+ Piano, pianissimo,
+
+du second acte, alla aux nues. «Mais c'est de la petite musique, disait
+le parti contraire à Rossini; cela est amusant, sautillant, mais
+n'exprime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidèle et tendre, au
+lieu du scélérat qu'on lui avait peint, et c'est par d'insignifiantes
+roulades qu'elle prétend nous faire partager son bonheur!»
+
+ Di sorpresa, di contento
+ Son vicina a delirar.
+
+Hé bien, les roulades si singulièrement placées sur ces paroles, et qui
+faillirent, même le second jour, entraîner la chute de la pièce à Rome,
+ont eu beaucoup de succès à Paris; on y aime la galanterie et non
+l'amour. _Le Barbier_, si facile à comprendre par la musique, et surtout
+par le poëme, a été l'époque de la conversion de beaucoup de gens. Il
+fut donné le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pédants qui
+défendaient Paisiello comme _ancien_, n'est que de janvier 1820. (Voir
+_la Renommée_, journal libéral d'alors.) Je ne doute pas que quelques
+dilettanti ne me reprochent de m'arrêter à des lieux communs inutiles à
+dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d'alors et même
+ceux d'aujourd'hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le
+public ait fait d'immenses progrès depuis quatre ans.
+
+La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s'est
+défaite des récitatifs ennuyeux et a conquis les _morceaux d'ensemble_.
+Il est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six
+à la fois.--Vous avez raison; il est même souverainement absurde de
+chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu'il arrive, même sous
+l'empire de la passion la plus violente, de parler un peu longtemps deux
+à la fois? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on
+accorde d'attention à ce que dit la personne que nous voulons persuader.
+Voyez les sauvages[82] et les Turcs, qui ne cherchent pas à se faire une
+réputation de vivacité et d'esprit. Rien de plus judicieux que ce
+raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? Hé bien, l'expérience le
+détruit de fond en comble. Rien de plus agréable que les duetti. Donc,
+pauvres littérateurs estimables qui appliquez votre dialectique
+puissante à juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une
+dissertation pour prouver que Cicéron nous amuse, ou que M. Scoppa vient
+enfin de trouver le vrai rhythme de la langue française et l'art de
+faire de beaux vers.
+
+La vivacité et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et
+réveille un peu ces pauvres gens _solides_ que la mode jette
+impitoyablement dans la salle de Louvois[83].
+
+Rossini luttant contre un des génies de la musique dans _le Barbier_, a
+eu le bon esprit, soit par hasard, soit bonne théorie, d'être éminemment
+lui-même.
+
+Le jour où nous serons possédés de la curiosité, avantageuse ou non pour
+nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini,
+c'est dans _le Barbier_ que nous devons le chercher. Un des plus grands
+traits de ce style y éclate d'une manière frappante. Rossini, qui fait
+si bien les finals, les morceaux d'ensemble, les duetti, est faible et
+joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicité. Le
+chant _spianato_ est son écueil.
+
+Les Romains trouvèrent que si Cimarosa eût fait la musique du _Barbier_,
+elle eût peut-être été un peu moins vive, un peu moins brillante, mais
+bien plus comique et bien autrement expressive. Avez-vous été
+militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arrivé de retrouver
+tout à coup aux eaux de Baden, une maîtresse charmante que vous aviez
+adorée, dix ans auparavant, à Dresde ou à Bayreuth? Le premier moment
+est délicieux; mais le troisième ou quatrième jour, vous trouvez trop de
+délices, trop d'adorations, trop de douceur. Le dévouement sans bornes
+de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-être
+oser en convenir avec vous-même, le piquant et les caprices d'une belle
+Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement
+l'impression que vient de me faire l'admirable musique du _Matrimonio
+segreto_, à la reprise qu'on vient d'en donner à Paris, pour
+mademoiselle de Meri. Le premier jour, en sortant du théâtre, je ne
+voyais dans Rossini qu'un pygmée. Je me souviens que je me dis: Il ne
+faut pas se presser de juger et de porter des décisions, je suis sous le
+charme. Hier (19 août 1823), en sortant de la quatrième représentation
+du _Matrimonio_, j'ai aperçu bien haut l'obélisque immense, symbole de
+la gloire de Rossini. L'absence des dissonances se fait cruellement
+sentir dans le second acte du _Matrimonio_. Je trouve que le désespoir
+et le malheur y sont exprimés à l'eau rose. Nous avons fait des progrès
+dans le malheur depuis 1793[84]. Le grand quartetto du premier acte,
+
+ Che triste silenzio!
+
+paraît long; en un mot, Cimarosa a plus d'idées que Rossini, et surtout
+de bien meilleures idées, mais Rossini a le meilleur style.
+
+Comme, en amour, c'est le piquant des caprices de l'Italie qui manque à
+une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique, c'est le
+piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux
+grâces délicieuses et suaves de la mélodie italienne. Rappelez-vous le
+_ti maledico_ du second acte d'_Otello_, ne devrait-il pas y avoir dans
+le _Matrimonio_ quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand
+Geronimo, si entiché de la noblesse, découvre que sa fille Carolina a
+épousé un commis? Un dilettante auquel j'ai soumis ce chapitre sur le
+_Barbier_, pour qu'il corrigeât les erreurs de fait où je tombe souvent,
+comme l'astrologue de La Fontaine dans un puits, en regardant au ciel,
+me dit: «Est-ce là ce que vous nous donnez pour une analyse du
+_Barbier_? C'est de la crème fouettée. Je ne puis me faire à ces
+phrases en filigrane. Allons, mettez-vous à l'ouvrage sérieusement,
+ouvrons la partition, je vais vous jouer les principaux airs; faites une
+analyse serrée et raisonnable.»
+
+On sent bien dans le cœur des donneurs de sérénade, qui forme
+l'introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grâce et
+douceur, mais non pas simplicité. L'air du comte Almaviva est faible et
+commun; c'est un amoureux français de 1770. En revanche, tout le feu de
+Rossini éclate dans le chœur
+
+ Mille grazie, mio signore!
+
+et cette vivacité s'élève bientôt jusqu'à la verve et au _brio_, ce qui
+n'arrive pas toujours à Rossini. Ici son âme semble s'être échauffée aux
+traits de son esprit. Le comte s'éloigne en entendant venir Figaro; il
+dit en s'en allant:
+
+ Già l'alba è appena, e amor non si vergogna.
+
+Voilà qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on
+sait de reste que l'amour est une excuse qui couvre toutes choses aux
+yeux des indifférents. L'amour, dans le Nord, est au contraire timide et
+tremblant, même avec les indifférents.
+
+La cavatine de Figaro
+
+ Largo al factotum,
+
+chantée par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d'œuvre de la
+musique française. Que de feu! que de légèreté, que d'esprit dans le
+trait:
+
+ Per un barbiere di qualità!
+
+Quelle expression dans
+
+ Colla donnetta...
+ Col cavaliere...
+
+Cela a plu à Paris, et pouvait fort bien être sifflé à cause du sens
+leste des paroles. Je ne sais si jamais Préville a joué Figaro autrement
+que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me
+semble, toute la légèreté gracieuse, toute l'allure scélérate et
+prudente d'un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de
+Bartholo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce
+rôle aux _Français_ aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos
+littérateurs estimables est de représenter les acteurs de Louvois comme
+des bouffons à mille lieues de toute vérité et de toute expression
+dramatique, et auxquels, par conséquent, il serait impertinent de
+demander de l'intérêt. Encore hier soir, j'ai entendu développer cette
+théorie; un homme à ailes de pigeon l'expliquait à deux pauvres jeunes
+femmes qui approuvaient du geste, et cela à un théâtre qui vient de voir
+le second acte de _la Gazza ladra_ joué par Galli, sans parler de madame
+Pasta dans _Roméo_, _Desdemona_, _Médée_, et partout.
+
+Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pédants, d'entreprendre de
+les raisonner? Oui, messieurs, le vrai pathétique est au
+Théâtre-Français; allez-y voir _Iphigénie en Aulide_, et goûtez-y bien
+ce récitatif lamentable qui n'attend plus qu'un accompagnement de
+contrebasse pour passer à l'état de mauvaise musique de Gluck.
+
+La situation du balcon, dans le _Barbier_, est divine pour la musique;
+c'est de la grâce naïve et tendre. Rossini l'esquive pour arriver au
+superbe duetto bouffe:
+
+ All'idea di quel metallo!
+
+Les premières mesures expriment d'une manière parfaite l'omnipotence de
+l'or aux yeux de Figaro. L'exhortation du comte
+
+ Su, vediam di quel metallo,
+
+est bien, au contraire, d'un jeune homme de qualité qui n'a pas assez
+d'amour pour ne pas s'amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne
+d'un Figaro, à la vue de l'or.
+
+J'ai parlé ailleurs de l'admirable rapidité de
+
+ Oggi arriva un reggimento,
+ --Sì, è mio amico il colonello.
+
+Il me semble que ce passage est, en ce genre, le chef-d'œuvre de
+Rossini, et par conséquent de l'art musical. Je regrette de remarquer
+une nuance de vulgarité dans
+
+ Che invenzione prelibata!
+
+Je trouve, au contraire, un modèle de vrai comique dans ce passage de
+l'ivresse du comte:
+
+ Perchè d'un che non è in se
+ Che dal vino casca giù,
+ Il tutor, credete a me,
+ Il tutor si fiderà.
+
+J'admire toujours la sûreté de la voix de Garcia dans le passage
+
+ Vado... ma il meglio mi scordavo.
+
+Il y a là un changement de ton, dans le fond de la scène, sans entendre
+l'orchestre, qui est le comble de la difficulté.
+
+Je regarde la fin de ce duetto, depuis
+
+ La bottega? non si sbaglia,
+
+comme au-dessus de tout éloge. C'est ce duetto qui tuera le grand Opéra
+français. Il faut convenir que jamais plus lourd ennemi n'aura succombé
+sous un assaillant plus léger. C'est en vain que l'Opéra français
+assommait les gens de goût dès le temps de La Bruyère, il n'y a guère
+que cent cinquante ans; il a résisté à une soixantaine de ministères
+différents. Il fallait, pour lui porter le dernier coup, l'apparition de
+la vraie musique française. Les plus grands criminels, après Rossini,
+sont MM. Massimino, Choron et Castil-Blaze.
+
+Je ne serais point étonné qu'en désespoir de cause, on n'arrivât à
+supprimer l'opéra buffa; on le trahit déjà: voir la manière scandaleuse
+dont on vient de remettre les _Horaces_ de Cimarosa.
+
+La cavatine de Rosine:
+
+ Una voce poco fa,
+
+est piquante; elle est vive, mais elle triomphe trop. Il y a beaucoup
+d'assurance dans le chant de cette jeune pupille persécutée, et bien peu
+d'amour. Il est hors de doute qu'avec tant de courage elle attrapera
+son tuteur.
+
+Le chant de victoire sur les paroles:
+
+ Lindoro mio sarà
+ .........
+ Una vipera sarò,
+
+est le triomphe d'une belle voix. Madame Fodor y était excellente et
+l'on pourrait dire parfaite. Sa superbe voix a quelquefois un peu de
+dureté (école française), et la dureté n'est pas tout à fait hors de
+place dans le chant d'une fille aussi résolue. Quoique je regarde ce
+ton-là comme calomniant la nature, même à Rome, j'y vois une preuve
+nouvelle de l'immense distance qui sépare l'amour mélancolique et tendre
+des belles Allemandes que l'on rencontre dans les jardins anglais des
+bords de l'Elbe, du sentiment vif et tyrannique qui enflamme les jeunes
+filles du midi de l'Italie[85].
+
+L'air célèbre de la calomnie,
+
+ La calunnia è un venticello,
+
+me donne la même idée que le fameux duetto du second acte de _la
+Cenerentola_:
+
+ Un segreto d'importanza.
+
+J'ai eu le courage de dire que, sans Cimarosa et le duetto des deux voix
+de basse du _Mariage secret_, jamais nous n'aurions eu le duetto de _la
+Cenerentola_: je braverai encore une fois l'accusation de paradoxe.
+L'air de _la Calunnia_ ne me semble qu'un extrait de Mozart, fait par un
+homme d'infiniment d'esprit, et qui lui-même écrit fort bien. Pour
+l'effet dramatique, cet air est trop long; mais il fait un contraste
+admirable avec la légèreté de tous les chants qui précèdent. Le
+_Matrimonio segreto_, par exemple, manque d'un tel contraste. Cet air
+était admirablement chanté au théâtre de _la Scala_, à Milan, par M.
+Levasseur, qui y obtenait un très grand succès. Ce chanteur, quoique
+Français et la gloire du Conservatoire, n'étant pas applaudi à Louvois,
+il chante avec timidité; et la seule sensation qu'il donne, c'est la
+crainte de le voir se tromper. Voltaire disait que pour réussir dans les
+arts, et surtout au théâtre, il faut avoir le diable au corps.
+
+MM. Meyerbeer, Morlachi, Paccini, Mercadante, Mosca, Mayer, Spontini et
+autres contemporains de Rossini, ne demandent pas mieux sans doute que
+de copier Mozart; mais jamais ils n'ont trouvé dans les partitions du
+grand homme un air comme celui de _la Calunnia_. Sans prétendre égaler
+Rossini à Raphaël, je dirai que c'est ainsi que Raphaël copiait
+Michel-Ange dans la belle fresque[86] du prophète Isaïe, à l'église de
+Saint-Augustin, près la place Navone à Rome.
+
+Le _Matrimonio segreto_ n'a rien d'aussi fort dans le genre triste que:
+
+ E il meschino calunniato.
+
+Le duetto
+
+ Dunque io son... tu non m'inganni?
+
+nous représente une jolie femme de vingt-six ans, assez galante et fort
+vive, qui consulte un confident sur les moyens d'accorder un rendez-vous
+à un homme qui lui plaît. Je ne croirai jamais que l'amour chez une
+jeune fille, même à Rome, soit à ce point privé de mélancolie, et
+j'oserai dire d'une certaine fleur de délicatesse et de timidité.
+
+ Lo sapevo pria di te,
+
+est une phrase musicale qui, au nord des Alpes, pourrait sembler hors de
+la nature. C'est, suivant moi, bien gratuitement que Rossini s'est privé
+d'une grâce charmante: l'amour même le plus passionné ne vit que de
+pudeur; le priver de ce sentiment, c'est tomber dans l'erreur vulgaire
+des hommes grossiers de tous les pays. Je sais que quand on a seize
+opéras à se reprocher, on cherche le nouveau. Le bon et grand Corneille
+avoue un sentiment analogue dans l'examen de _Nicomède_; mais ce n'est
+pas ainsi que j'explique le manque de délicatesse de cet air de Rossini.
+Il eut à Rome, précisément pendant qu'il écrivait _Torvaldo_ et _le
+Barbier_, de drôles d'aventures, bien plutôt dans le genre de Faublas
+que dans celui de Pétrarque. Involontairement, et par suite de cette
+susceptibilité de sentiment qui fait l'homme de génie dans les arts, il
+peignit les femmes qui l'aimaient, et que peut-être il aimait un peu.
+Sans s'en douter, il prenait pour juges de l'air qu'il écrivait à trois
+heures du matin, les femmes avec lesquelles il venait de passer la
+soirée, et aux yeux desquelles le sentiment timide et tendre eût passé
+pour le ridicule _di un colegiale_.
+
+Rossini dut des succès incroyables et flatteurs à un sang-froid et à un
+désintérêt singuliers. L'opéra du _Barbier_, et plusieurs de ceux qu'il
+a écrits depuis, me portent à redouter ces succès; ne les devrait-il
+point à l'absence de toute différence entre les femmes? Je craindrais
+que ses succès auprès des grandes dames romaines ne l'aient rendu
+insensible à la grâce féminine. Dans le _Barbier_, dès qu'il faut être
+tendre, il devient élégant et recherché, mais ne sort pas du style
+tempéré; c'est presque Fontenelle parlant d'amour. Cette manière est
+fort bien dans l'usage de la vie, mais elle ne vaut rien pour la gloire.
+Je trouve bien plus d'énergie et d'abandon dans les premiers ouvrages de
+Rossini: comparez _la Pietra del Paragone_, _Demetrio e Polibio_,
+_l'Aureliano in Palmira_ au _Barbier_. Je soupçonne qu'il est devenu un
+peu incrédule en amour: c'est un grand pas de fait comme philosophe pour
+un homme de vingt-quatre ans; tant mieux pour sa tranquillité, mais tant
+pis pour son talent. Canova et Vigano avaient le ridicule d'aimer.
+
+Une fois le genre du roman de Crébillon adopté pour la couleur générale
+du _Barbier_, il est impossible de voir plus d'esprit et de cette
+originalité piquante qui fait le charme de la galanterie, que dans:
+
+ Sol due righe di biglietto
+ .............
+ Il maestro faccio a lei!
+ Donne, donne, eterni Dei!
+
+Voilà encore de la vraie musique française dans toute sa pureté et dans
+tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous
+rendre sérieux, nous pourrons encore longtemps être accusés
+d'_indifférence_ en beaucoup de matières. Il y a peut-être encore un
+siècle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri
+Morton d'_Old Mortality_. Grâces au ciel, la France est encore pour
+longtemps le pays de la galanterie aimable et légère. Or, tant que cette
+galanterie fera le trait principal de notre société et du caractère
+national, _le Barbier de Séville_ et le duetto _Sol due righe di
+biglietto_ seront les modèles éternels de la musique française.
+Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la
+Céliante du _Philosophe marié_, ou la Julie du _Dissipateur_, l'on ne
+trouve presque plus rien à reprendre dans le ton de son amour.
+Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton
+affecté, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une idée,
+quelque agréable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer.
+Comparez ce duetto, _Sol due righe di biglietto_, avec celui de
+Farinelli, dans le _Mariage secret_, entre le Comte et Elisetta
+(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mêmes acteurs qui chantent le
+duetto du _Barbier_), vous remarquerez à chaque instant, et surtout
+vers la fin, des phrases que Rossini eût syncopées dans la crainte de
+paraître long.
+
+Il y a du bonheur véritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte,
+et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans
+
+ Fortunati i affetti miei!
+
+Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans
+lesquels Rossini se soit élevé à cette hauteur de force et
+d'originalité. J'en conclurais volontiers que si Rossini fût né avec
+cinquante mille livres de rente, comme son collègue M. Meyerbeer, son
+génie se fût déclaré pour l'opéra buffa. Mais il fallait vivre; il
+trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opéra séria, toute
+puissante à Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi
+ridicule dans les détails qu'impuissante pour les grandes choses, a
+établi que le billet d'entrée au théâtre se paierait un tiers de plus
+pour l'opéra _semi-seria_, comme l'_Agnese_, que pour l'opéra buffa,
+comme _le Barbier_; ce qui fait voir que les sots de tous les pays,
+littéraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile.
+Auraient-ils la conscience du rôle qu'ils jouent dans le monde, et celle
+de leur nombre? Ce sont les premières idées de cette même police,
+inventée il y a quarante ans par Léopold, grand-duc de Toscane, qui ont
+privé l'Italie de ce beau genre de littérature indigène, la _commedia
+dell'arte_, celle qu'on jouait à l'impromptu, et que Goldoni crut
+remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comédie qui existe
+encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables à Gênes, à
+Rome, à Milan, et dont les pièces non écrites échappent à la censure, et
+sont filles de l'inspiration du moment et des intérêts du jour.
+Croirait-on qu'un homme d'État tel que le cardinal Consalvi, un homme
+qui sait gouverner son maître d'abord, et ensuite l'État pas trop mal,
+et qui eut jadis l'esprit d'être l'ami intime de Cimarosa, passe trois
+heures à éplucher les paroles d'un misérable libretto d'opéra buffa
+(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'être à même de juger de
+tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot
+_cozzar_ (lutter) était répété trop souvent dans le libretto. Il se
+donnait tant de soins par tendresse pour les mœurs romaines, et pour les
+conserver pures et sans taches.
+
+Ici je ne puis m'expliquer, même à demi-mot; j'en appelle aux voyageurs
+qui ont passé un hiver à Rome, ou qui savent, par exemple, les
+anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles
+gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opéra.
+Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les
+vingt juges les plus prévaricateurs tous les ans, et vous aurez fait
+mille fois plus pour les mœurs. Mettant à part les vols, la justice
+vendue et autres bagatelles de ce genre, songez à ce que peuvent être
+les mœurs d'un pays où toute la cour, où tous les employés de l'État
+sont célibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilités!
+Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai,
+arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces
+vieillards ont été prêtres dès l'âge de vingt ans, et ils ont eu dans la
+maison paternelle l'exemple séduisant du bonheur donné par les passions
+fortes. Les pauvres Romains ont été tellement façonnés par quelques
+siècles de ce gouvernement que je n'ose décrire[87], qu'ils ont perdu
+jusqu'à la faculté de s'étonner de pareilles choses, et que leur seule
+vertu est leur férocité. Plusieurs des plus intrépides officiers de
+Napoléon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une
+excellente armée: mais deux siècles du despotisme de Napoléon ne
+réussiraient peut-être pas à y établir les mœurs décentes et pures d'une
+petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au
+_Barbier_; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense;
+une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulières pour la santé,
+jaillit au pied d'une chaîne de hautes montagnes. Savez-vous comment
+elle a été formée dans le sein de la montagne? Jusqu'à ce qu'on nous
+démontre le _comment_, je prétends que chacune des circonstances de ces
+montagnes, la forme des vallons, le gisement des forêts, etc., tout a
+influé sur cette source délicieuse et limpide, auprès de laquelle le
+chasseur vient se rafraîchir et prendre une vigueur qui tient du
+miracle. Tous les gouvernements de l'Europe établissent des
+conservatoires; plusieurs princes aiment réellement la musique, et lui
+sacrifient tout leur budget; créent-ils pour cela des êtres comme
+Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs?
+
+Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant nécessaire dans
+l'ensemble des mœurs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins
+froid dans la rue Le Peletier qu'à Dresde ou à Darmstadt. Pourquoi y
+est-on plus barbare? Pourquoi l'orchestre de Dresde ou de Reggio
+exécute-t-il divinement un _crescendo_ de Rossini, chose impossible à
+Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner[88]?
+
+L'air de Bartholo
+
+ A un dottor della mia sorte,
+
+est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache.
+Je ne puis que répéter ce que j'ai dit trop souvent peut-être de ces
+airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant,
+infiniment moins de verve, de passion et d'idées comiques. Je vois dans
+le libretto ce vers:
+
+ Ferma olà! non mi toccate.
+
+A qui connaît les mœurs de Rome, il y a là dedans toute la méfiance de
+la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois siècles au génie
+du christianisme[89]: je parierais bien que l'auteur du libretto
+n'habita jamais la douce Lombardie.
+
+L'entrée du comte Almaviva déguisé en soldat, et le commencement du
+_finale_ du premier acte, sont un modèle de légèreté et d'esprit. Il y a
+un joli contraste entre la lourde vanité du Bartholo qui répète trois
+fois, d'une manière si marquée,
+
+ Dottor Bartolo!
+ Dottor Bartolo!
+
+et l'aparté du comte:
+
+ Ah! venisse il caro oggetto!
+
+Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie délicieuse. Rien de plus
+léger et de plus piquant que ce _finale_; il y a dans ce seul morceau
+les idées nécessaires pour faire tout un opéra de Feydeau. Peu à peu, et
+à mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce _finale_ prend une teinte
+de sérieux fort marquée; il y en a déjà beaucoup dans l'avertissement de
+Figaro au comte:
+
+ Signor, giudizio, per carità.
+
+L'effet du chœur
+
+ La forza,
+ Aprite quà,
+
+est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et
+de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, après le déluge de
+jolies petites notes qu'elle vient d'entendre.
+
+Le chant à trois et ensuite à cinq, qui explique la raison du tapage au
+commandant de la gendarmerie de Séville, est le seul passage de cet
+opéra décidément mal exécuté à Paris. La coupe de ce morceau rappelle un
+peu l'explication donnée à Geronimo, à la fin du premier acte du
+_Matrimonio segreto_. C'est là la grande critique que l'on peut faire du
+_Barbier_ de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le
+sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle édition
+corrigée et plus piquante, de quelque partition de _Cimarosa_, qu'on a
+jadis admirée, et vous savez que rien ne coupe les ailes à l'imagination
+comme l'appel à la mémoire.
+
+L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en liberté, et du
+salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle
+qu'elle s'exerçait à Palerme il y a peu d'années. Un Français, fort joli
+homme, point fat, et plus connu encore par son amabilité douce, que par
+sa parfaite bravoure, est insulté grossièrement au spectacle par un
+homme puissant; il l'en punit. On avertit le jeune Français de prendre
+garde à lui à la sortie du théâtre. En effet, le seigneur sicilien
+l'attaque. Le Français, fort adroit les armes à la main, le désarme sans
+le tuer, et, se croyant à Paris, appelle la garde. Cette garde avait été
+témoin de l'attaque, et s'empresse d'arrêter l'assassin; il se nomme
+avec hauteur, la garde s'éloigne en lui faisant mille excuses basses;
+s'il eût dit un mot de plus, elle arrêtait le Français. Il n'y a donc
+aucune invraisemblance à ce que nous voyons se passer dans le _finale_
+du _Barbier_; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilité dans
+laquelle tombe le tuteur, à la vue de la justice de son pays; il doit y
+être accoutumé de reste: les caractères secs et injustes tels que
+Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre;
+ces gens là mangent au budget.
+
+J'ai toujours vu l'immobilité du tuteur, pendant que tout le monde
+chante
+
+ Freddo e immobile
+ Come una statua,
+
+produire un mauvais effet. Dès que le spectateur a le temps de
+s'apercevoir que le ridicule est outré, il ne rit plus, et partant la
+farce est mauvaise. Il faut étourdir le spectateur comme Molière ou
+Cimarosa; c'est là une des entraves de la musique bouffe. En sa qualité
+de musique, _elle ne peut pas aller vite_, et les évolutions d'une
+farce, pour être bonnes, doivent être rapides comme l'éclair. La musique
+doit vous donner _directement_ le rire que ferait naître une bonne
+comédie jouée avec feu.
+
+
+SECOND ACTE
+
+Le duetto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble
+languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion;
+dès qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte
+répète trop souvent:
+
+ Pace e gioja.
+
+Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En
+Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux
+qui a le malheur d'être trop connu:
+
+ La biondina in gondoletta.
+
+Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne;
+ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du
+Parmigianino opposé au style sage et sévère du Dominiquin ou du
+Poussin; cette musique est comme l'écho affaibli du bonheur voluptueux
+dont on jouissait à Venise vers l'an 1760. En suivant et vérifiant, par
+des exemples, les conséquences de cet aperçu, je ferais un traité de
+politique[90]. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde
+qui chante le mieux les airs vénitiens; sa vocalisation était l'opposé
+du genre français. Si nous avions du _naturel_ dans les arts, c'est
+cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame
+Branchu.
+
+Dans un théâtre bien réglé, Rosine changerait l'air de sa leçon à toutes
+les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste
+chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l'a jamais été,
+nous donnait toujours l'air de _Tancrède_:
+
+ Di tanti palpiti,
+
+arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque; on voyait
+à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s'agiter en cadence.
+
+Rossini raconte lui-même qu'il a voulu donner un échantillon de la
+musique ancienne, dans l'air du tuteur:
+
+ Quando mi sei vicina.
+
+Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement
+il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolèse ou de
+Logroscino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands
+maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la
+gloire succombait alors sous les efforts des jésuites.
+
+Le grand quintetto de l'arrivée et du renvoi de Basile est un morceau
+capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'œuvre de grâce et de
+simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par
+toute l'Italie. A la dernière reprise du _Barbier_ de Paisiello, à la
+Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce
+fut le seul. J'engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la
+même soirée; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, en un
+quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le
+morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau,
+l'unanimité du conseil que l'on donne à Basile, _allez vous coucher_, et
+c'est ce qui provoque un rire délicieux et inextinguible comme celui
+des dieux. Il y a beaucoup de vérité dramatique dans:
+
+ Ehì, dottore, una parola,
+
+de Rossini; dans
+
+ Siete giallo come un morto;
+
+dans
+
+ Questa è febbre scarlatina.
+
+Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de
+sentiment que l'on peut faire compliment à Rossini sur la vérité
+dramatique; c'est peut-être une des causes de son grand succès. Il est
+piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les
+scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succès
+de tous les romans.
+
+Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette
+scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur,
+qu'on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si
+trompé.
+
+Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta:
+
+ Il vecchiotto cerca moglie.
+
+C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grâce et de
+comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime
+à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la
+fortune d'un opéra de Morlachi[91], ou de tel autre de ses rivaux.
+
+Je trouve la tempête du second acte du _Barbier_, fort inférieure à
+celle de la _Cenerentola_. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre
+chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un
+scélérat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre à Bartholo.
+Almaviva la détrompe en tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que
+des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un
+tel moment. J'hésitais à dire que le chef-d'œuvre de la pièce est, à mes
+yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les
+scènes d'amour de _Quentin Durward_:
+
+ Zitti, zitti, piano, piano.
+
+J'apprends qu'à Vienne, où l'on a eu le bonheur d'entendre à la fois
+Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours répéter ce
+petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le goût musical des
+Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Métastase, qui
+habita quarante ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la
+haute société; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe,
+et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d'être
+directeurs de l'Opéra.
+
+Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie et défaut bien
+futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment où
+l'action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur
+d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il
+exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il
+conviendrait à un libretto extrait d'une des jolies comédies de Lope de
+Vega.
+
+J'espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne
+manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui
+des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de
+dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de
+Mérilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant Rossini,
+mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique
+sera l'éclipse totale du bon vieux goût français: quel dommage! les
+progrès faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort
+alarmants; j'en juge par des témoins irrécusables et mathématiques, les
+livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et
+hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l'an 1833. Le
+parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les
+Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne
+sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS
+
+
+Il y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste,
+c'est ce qui fait que jamais la faculté du _mépris_ n'y a été en plus
+grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur
+fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent
+Cicéron, qui sont abonnés à _la Quotidienne_, etc., etc., auront beau
+dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que
+les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me
+sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération
+qui disparaît et de mœurs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la
+musique italienne. Paris, c'est-à-dire le public qui juge souverainement
+en France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution,
+une vaste réunion d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un
+seul instant sur cette considération unique, mais d'une immense
+conséquence: le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place.
+
+Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et
+trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On
+achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on
+était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme
+entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place
+que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait
+plus qu'à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable,
+immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour
+lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement,
+c'était _la considération personnelle_ que ce jeune homme parvenait
+quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le
+fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de
+France.
+
+Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le
+Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon[92]; celui
+d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un peuple
+qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint
+naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans
+le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être
+d'Alembert[93].
+
+Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magallon au
+bras d'un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas
+de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien
+conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il
+s'établit dans les arts un goût factice et faux[94]. Comme la passion ou
+l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les
+jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et
+clairement quelque chose, mais bien d'être agréable _par elle-même_ et
+d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation
+de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que l'_attention_ avait perdu
+de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une
+égale légèreté[95]. Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre
+combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière.
+Rappelez-vous la bagarre des Champs-Élysées le jour du feu d'artifice à
+l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des
+marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon
+bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu,
+qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui
+périssaient, s'écriait d'un ton piteux: «Messieurs, Messieurs, sauvez un
+maréchal de France[96].»
+
+Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour
+l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta.
+Il est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du
+siècle.
+
+Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet
+et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces
+grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs
+expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir[97]. La société
+n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux
+Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abbé Barthélemy; mais,
+dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le
+plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid
+fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au
+milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus
+d'idée, c'eût été un cœur simple, susceptible d'une passion sincère et
+forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce
+genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus
+spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule;
+et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir
+s'il put y échapper.
+
+Les cœurs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les
+sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les
+Français la faculté nommée _imagination_.
+
+On se moqua d'elle dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à
+s'exercer sur de petits détails _jolis_, et surtout, avant de se
+passionner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon,
+pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les
+voisins.
+
+L'imagination étant tombée à ce point de marasme dans la France de 1770,
+on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal
+était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris
+et la _propreté_[98] du chant français. Pour la musique, il y eut un
+petit événement de détail; une reine jeune et séduisante nous arriva de
+Vienne. Les Allemands sont un peuple de _bonne foi_; comme tels, ils ont
+de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous
+valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du
+coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de l'_importance_ à la musique
+sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu
+créer une imagination à ce peuple.
+
+Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 était une
+réunion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs
+au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis
+qui se fortifient depuis quatre ans, nous sommes peut-être à la veille
+de devenir passionnés: ce changement extrême décide toute la question.
+
+Mon ambition est de détourner un bien petit filet d'eau de cette cascade
+immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur; je ne vous
+prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux
+changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts,
+et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement[99].
+
+La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans,
+élèves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit
+mois chaque année dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de
+vanité à avoir avec ses frères et sœurs, ils connaissent également et la
+jolie robe écossaise, et votre _grande fantaisie_ sur le piano. Si le
+ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les français
+énergiques du siècle de Henri IV et de d'Aubigné; nous prendrons les
+mœurs passionnées des romans de Walter Scott. Au milieu du fléau de la
+guerre, la légèreté française se renfermera dans de justes bornes,
+l'_imagination_ renaîtra, et bientôt sera suivie par la musique. Toutes
+les fois que l'on trouve _solitude et imagination_ dans un coin du
+monde, l'on ne tarde guère à y voir paraître le goût pour la
+musique[100], tout comme il serait contradictoire de demander une
+passion bien vive pour cet art à un peuple qui passe sa vie en public,
+et qui se croit ennuyé et presque ridicule dès qu'il se trouve seul un
+instant[101]. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs à ailes de
+pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de _Tancrède et_
+d'_Otello_ que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie
+sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un
+homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle? Ce qui me fait
+croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que
+soient les manœuvres de Feydeau et de l'Opéra, c'est que les jeunes
+femmes de vingt ans, élevées dans nos mœurs nouvelles, dès que le nom de
+Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de
+Gluck et de Grétry[102]. Le succès fou du _Barbier_ ne vient pas tant
+de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des valses et
+contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on
+finit par comprendre le _Barbier_ et trouver un vrai plaisir à
+Louvois[103].
+
+J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si
+imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en
+paraissant dans la rue ou au café, devrait y créer des passions
+véritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi;
+ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son
+cabinet, c'est le _ridicule_; le grand objet de sa profonde et haineuse
+jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les
+idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770
+sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de
+plaisant, c'est que jamais, et pas même en 1770, ces idées n'y furent
+naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant
+d'Issoudun ou de Montbrison[104].
+
+Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse idée de mettre des
+paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique
+pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment
+française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût
+trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes,
+n'est-ce pas là ce _Barbier_ qui fait _courir tout Paris_? Quant aux
+femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs
+de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que
+les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant
+de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur
+devant des jouissances un peu vives. Chose singulière! des gens si peu
+exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le
+fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de
+sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose
+leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue
+dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de
+se trouver seul de son avis; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au
+mois de janvier ou que le _Renégat_ l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle
+dans les _Feuilles_ de Paris[105].
+
+Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en
+matière de goût quitte de si tôt les gens de province. Ils seront plutôt
+des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un
+goût _simple_, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et
+sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir.
+
+Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts,
+l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution
+musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à
+Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opéra vingt ans plus
+tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre
+les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de
+l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle
+unique au monde. Figurez-vous _Otello_ chanté par madame Pasta, Garcia
+et Davide; et entre les deux actes, le ballet des _Pages du duc de
+Vendôme_, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole,
+mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon.
+
+J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans
+lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux
+_Barbiers de Séville_ à Paris et de la victoire de Rossini, le tout
+d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent
+toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué
+par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et
+y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des
+détails peut-être ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût
+musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère
+dans cette branche de nos plaisirs[106].
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+OTELLO
+
+
+Rossini comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand
+on ne connaît que par les livres l'amour passion (celui de Julie
+d'Étanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la
+peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la _Religieuse portugaise_,
+et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte
+dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable
+d'éprouver cette sorte de jalousie _qui peut être touchante au théâtre_.
+Dans la tragédie de Shakspeare, on sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué
+Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la
+guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et
+qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n'aurait
+plus eu de saveur à ses yeux, si j'ose hasarder ce néologisme italien;
+il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de
+Desdemona.
+
+J'espère que vous conviendrez avec moi, ô mon lecteur, que pour que la
+jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut
+qu'elle prenne naissance dans une âme possédée de l'amour à la Werther,
+j'entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L'amour
+qui ne s'élève pas au moins jusqu'à ce degré d'énergie, n'est pas digne,
+à mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence
+avec un cœur vulgaire.
+
+L'amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de
+vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d'un genre
+subalterne, est, à la vérité, _féroce_ comme l'autre jalousie, mais elle
+ne saurait être touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanité; elle est
+toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comédie), à
+moins que l'être qui l'éprouve ne soit tout puissant par son rang,
+auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien
+de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par
+vanité; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Néron, des
+Philippe II et de tous les monstres couronnés.
+
+Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le
+trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient à
+y songer, il ne fasse pas le moindre doute que, seul dans la vie après
+la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même
+poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon cœur, je ne
+puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le
+cou à l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de
+justice de son temps, n'en est que plus allègre: c'est comme le fat de
+nos jours qui s'amuse à faire mourir de chagrin une femme qui l'aime.
+
+Cette grande condition morale de l'intérêt, _la vue de la mort certaine
+d'Othello dans le lointain_, manque entièrement à l'Otello de Rossini.
+Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que
+ce n'est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce
+sujet, le plus fécond en pensées touchantes de tous ceux que peut donner
+l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu'à ce point de
+trivialité, de n'être plus qu'un conte de _Barbe-Bleue_.
+
+Je m'imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien
+ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office
+était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de
+Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit
+situations, deux ou trois seulement devaient être de _fureur_: car la
+musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber
+dans le _genre ennuyeux_. La première scène de l'_Othello_ anglais nous
+montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant méprisé de Desdemona, va
+réveiller le sénateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlevé sa
+fille. Voilà le sujet d'un chœur.
+
+La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux
+yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu'à lui en laisser voir toute la
+folie. Il lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre
+et la gloire. Voilà un air pour Othello.
+
+La troisième situation nous montre Othello faisant l'histoire de son
+amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse
+admirable du poëte d'avoir su rendre _nécessaire_ un récit aussi délicat
+et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine
+africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du XVIe
+siècle, tout tend à rendre plausible l'accusation portée par le vieux
+sénateur Barbarigo, père de Desdemona. Othello raconte, pour se
+justifier, la manière simple dont il a su gagner le cœur de sa jeune
+épouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'événements
+étranges et de périls extrêmes. Un sénateur s'écrie: «Je ne voudrais
+pas que ma fille eût entendu les récits d'Othello.» Desdemona arrive
+réclamée par son père; et devant cette auguste assemblée, cette jeune
+fille timide, méconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette
+dans les bras d'Othello, auquel le vieux sénateur irrité crie: «_Maure,
+rappellent toi qu'elle a trahi son père, elle pourra bien un jour trahir
+son époux._» Voilà, ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de
+l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée,
+un chœur de sénateurs vivement touchés de l'étrange scène qui vient
+troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur
+comprend bien clairement tout cela.
+
+Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la
+folie, et qui de plus nous intéressent à son amour, en nous faisant
+connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint, il
+a pu gagner le cœur de Desdemona, chose fort nécessaire; car nous ne
+pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais
+un tel homme tue sa maîtresse, ce ne sera pas par _vanité_, cette idée
+affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien
+a-t-il remplacé cette situation parfaite d'Othello racontant devant
+nous l'histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d'un général
+vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la
+fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné.
+
+Cette entrée triomphale est suivie d'un récitatif et d'un grand air,
+
+ Ah! si per voi gia sento,
+
+qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello à travers son
+orgueil, et ses mépris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or
+l'orgueil dans le cœur d'Othello était précisément la chose au monde
+dont il fallait le plus écarter toute idée.
+
+Après cette cruelle ineptie d'être allé choisir un lieu commun qui fait
+contre-sens, il n'y a plus rien à dire du _libretto_. Il fallait que le
+génie de Rossini sauvât l'opéra, non pas malgré la sottise des paroles,
+rien de plus commun, mais malgré le _contre-sens des situations_, ce qui
+est bien autrement difficile.
+
+Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que
+peut-être il n'a pas. J'avoue que je le soupçonne violemment de n'avoir
+jamais aimé jusqu'au point d'en être _ridicule_. Depuis que la grande
+passion est en faveur dans la haute société[107], tout le monde voulant
+être comme la haute société, j'ai le malheur de ne pouvoir croire à
+l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules.
+
+Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce
+ridicule; il est vrai que cette vie s'est terminée avant trente-six ans.
+Dans le plus gai des sujets, _les Noces de Figaro_, il ne peut
+s'empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous
+l'air
+
+ Vedro mentr'io sospiro
+ Felice un servo mio!
+
+et le duetto
+
+ Crudel perchè finora?
+
+Le spectateur voit à l'instant que quand cette jalousie-là conduirait à
+un crime, il faudrait en accuser le délire d'un cœur torturé par la plus
+affreuse douleur dont l'âme humaine soit susceptible, et non par la
+_vanité blessée_. Rien de pareil dans tout l'opéra de Rossini; nous
+trouverons toujours de la _colère_ au lieu du profond malheur; nous
+verrons toujours la vanité blessée d'un être tout puissant sur le sort
+de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de
+l'amour-passion trahi par ce qu'il aime.
+
+Il fallait deux _duetti_ avec Jago: le premier, dans lequelle monstre
+donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu
+aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des
+louanges de Desdemona.
+
+La fureur aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et
+même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse.
+Mais l'auteur du libretto était un littérateur trop instruit pour imiter
+un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans
+adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire; et un moyen
+qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de
+deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu'Orosmane,
+Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont
+on lui sut fort bon gré à Naples, le poëte voulut en revenir à l'antique
+légende italienne[108] qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa
+tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu'il pille, il ne
+met pas même d'incertitude et de retour à l'amour expirant dans le cœur
+d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto,
+celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copié de la nature eût
+appris au littérateur estimable que je prends la liberté de critiquer,
+que le cœur humain rend plus d'un combat, est agité par plus d'un doute,
+avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui
+existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet
+aimé. Ce qui sauve l'_Otello_ de Rossini, c'est le souvenir de celui de
+Shakspeare. Ce grand poëte a fait d'Othello un personnage aussi
+historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom
+d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d'Alexandre
+de courage indompté; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu'il
+ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela; nous dirions: C'est le poëte
+qui ne sait pas son métier. Comme la musique d'_Otello_ est admirable
+sous tous les rapports _autres que celui de l'expression_, nous nous
+faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque; car rien ne
+dispose mieux à _imaginer_ un mérite qui n'existe pas, que l'admiration
+soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes
+si étonnés de voir faire aussi vite que la parole des vers, chose fort
+difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent
+admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si
+quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les
+montrer.
+
+Dans _Otello_, électrisés par des chants _magnifiques_, transportés par
+la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le _libretto_.
+
+Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à
+ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec
+une nuance de sensibilité _vraie et simple_ qui manque trop souvent aux
+morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent
+Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en
+exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le
+grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter
+d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris
+connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont
+elle dit:
+
+ Mura infelici ogni di m'aggiro!
+
+Avec de tels talents, toute illusion devient facile, et nous parvenons
+bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale
+qui fait dire à Virgile que Didon _est pâle de sa mort future_[109], une
+partition, d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un
+chef-d'œuvre dans le style magnifique[110].
+
+Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les œuvres de Rossini,
+il faut avoir recours à son premier ouvrage, _Demetrio e Polibio_(1809);
+dans _Otello_(1816), il n'a deviné les accents du cœur que dans le rôle
+de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto:
+
+ Vorrei che il tuo pensiero;
+
+car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à
+vos yeux, la romance est _triste_ et non pas _tendre_. Demandez aux
+femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que
+l'autre.
+
+M. Caraffa, compositeur qui n est pas au rang de Rossini, a un air
+d'_adieu_ (à la fin du premier acte des _Titans de Vigano_[111]) qui
+donne sur-le-champ l'idée de l'_extrême tendresse_. Qu'Othello chante un
+tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona, à la suite d'un
+rendez-vous périlleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette
+tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel
+genre de mort est réservé à Desdemona, Je ne vois que de la _colère_
+dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colère provenant
+de vanité offensée.
+
+Le principal motif et le _crescendo_ de l'ouverture sont plus éclatants
+que tragiques; l'_allégro_ est fort gai.
+
+J'approuve beaucoup cette idée au commencement d'un drame aussi sombre;
+car ce qui m'intéresse, c'est le _changement_ qui a lieu dans l'âme
+d'Othello, si heureux au moment où je le vois enlever sa maîtresse, et
+digne d'être cité en exemple des misères humaines lorsqu'il la tue au
+dernier acte. Mais, je le répète, pour que ce contraste sublime, parce
+qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionné peut
+craindre un sort semblable, se retrouve dans l'opéra, il faut qu'il
+commence par une peinture vive et fortement colorée du bonheur
+d'Othello, et de son amour tendre et dévoué. Dans ce système,
+l'expression de la fureur serait réservée pour la fin du second acte; au
+troisième, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice[112].
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+SUITE D'OTELLO
+
+
+Le solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes,
+mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire
+de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grâce noble.
+
+Je trouve plus de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose
+dans le premier chœur:
+
+ Viva Otello, viva il prode!
+
+ce chœur est écrit avec infiniment d'esprit.
+
+Le récitatif d'Othello qui s'avance:
+
+ Vincemmo, o padri!
+
+est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment
+où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: _Tu mourras_.
+
+Rossini s'étant une fois résigné à suivre les contre-sens du _libretto_,
+il a dû renoncer à peindre le bonheur d'Othello, et placer des teintes
+de mélancolie dès son premier air:
+
+ Ah! si per voi gia sento.
+
+Nozzari, qui chanta le rôle d'Othello que Rossini avait écrit pour
+Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées
+sur ces paroles:
+
+ Deh! amor dirada il nembo
+ Cagion di tanti affanni!
+
+Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique,
+l'aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets
+auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas songé. Je me
+souviens que les Napolitains virent avec étonnement la beauté des gestes
+et la grâce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello;
+il n'était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui
+présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer.
+J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans _l'Agnese_
+(opéra de M. Paër); nous avons à Paris sept ou huit bons acteurs, MM.
+Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Léon, etc., etc. Remarquez
+qu'ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas
+au théâtre un seul amoureux passable. Peu de personnes ont vu les
+extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous
+les jours des amoureux.
+
+Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune
+fat Roderigo:
+
+ No, non temer: serena il mesto ciglio,
+ Fidati all'amistà, scorda il periglio.
+
+Je ne doute pas que l'un des grands secrets du _maestro_ qui est destiné
+à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne
+foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage
+d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et
+qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les
+fureurs d'Othello et pour ses _duetti_ avec Jago?
+
+La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son
+chef-d'œuvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de
+feu: c'est un volcan, disait-on à _San-Carlo_. Mais aussi cette force
+est toujours la même; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais
+du grave au doux, du plaisant au sévère; nous sommes sans cesse dans les
+trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est
+le sublime aux yeux des gens peu doués pour les arts, c'est l'absence
+des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'_Otello_ sont toujours
+obligés comme ceux du grand opéra français. Il fallait réserver cette
+ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de génie dans
+son ballet d'_Otello_, qu'il eut la hardiesse de commencer par une
+_fourlane_[113].
+
+Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une
+grande scène dans le genre noble et doux: c'est une fête de nuit
+qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fête qu'il
+devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano,
+nous n'éprouvions pas la satiété du _terrible_ et du fort; et bientôt
+les larmes étaient dans tous les yeux. J'ai très rarement vu pleurer à
+l'_Otello_ de Rossini.
+
+Dans l'_Otello_ tel qu'on l'a arrangé pour Paris, le superbe récitatif
+de madame Pasta
+
+ Mura infelici ogni di m'aggiro,
+
+compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans
+laquelle il a contribué à entraîner Rossini. Mais le mérite en est
+uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice
+du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement
+remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie
+dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini.
+Madame Pasta y place des agréments que l'on peut dire sublimes; aussi le
+public l'applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l'air
+
+ O quante lagrime
+ Finor versai,
+
+qu'on a pris dans la _Donna del Lago_ de Rossini, et qui fut écrit par
+ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle
+Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la
+manière dont madame Pasta dit ces mots:
+
+ Ogn'altro oggetto
+ È a me funesto,
+ Tutto è imperfetto,
+ Tutto detesto[114].
+
+Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de
+telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule! Et
+pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et avec une
+naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si
+j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet
+air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et
+surtout trop sérieuse. L'effet général de l'opéra aurait gagné à ce que
+le choix de madame Pasta tombât sur un air d'_amour tendre_, écrit dans
+un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche
+d'uniformité, le caractère que je viens d'indiquer étant précisément
+celui que Rossini a donné à l'admirable duetto
+
+ Vorrei che il tuo pensiero,
+
+qui commence avec tant de génie sans être précédé d'aucune ritournelle.
+Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'être bien chanté, m'a toujours
+semblé le chef-d'œuvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la
+simplicité de style de l'auteur de _Tancrède_, et il a plus de feu et de
+hardiesse dans la cantilène. Je n'ai jamais rencontré ce duetto au
+théâtre tel qu'il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où
+j'ai eu le bonheur de l'entendre chanter cet hiver d'une manière
+sublime, et par deux voix françaises: je trouvais la perfection de
+madame Barilli réunie à une chaleur de sentiment que cette grande
+cantatrice laissait quelquefois désirer.
+
+Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de
+_Tancrède_ dans le chœur
+
+ Santo imen, te guidi amore!
+
+C'est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le
+jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans _Tancrède_ et dans
+_Demetrio e Polibio_. Ce chœur, bien chanté, est l'un des plus beaux
+morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple
+de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mélodie de
+la belle Parthénope[115].
+
+Le _finale_ qui suit,
+
+ Nel cuor d'un padre amante,
+
+passe en général pour un des chefs-d'œuvre de Rossini. On peut dire avec
+vérité qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un
+morceau semblable. On ne l'a jamais entendu à Paris tel qu'il était à
+Naples. Nous avions à _San-Carlo_, Davide pour le rôle de Roderigo, et
+Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rôle du père de
+Desdemona. Ce n'est pas qu'à Paris la voix de M. Levasseur ne soit
+magnifique, mais cet acteur est timide.
+
+Davide était au-dessus de tout éloge dans
+
+ Confusa è l'alma mia,
+
+et dans toute la suite du _finale_[116]. Quelle que soit la niaiserie
+des paroles, Davide était divin dans
+
+ Ti parli l'amore,
+ Non essermi _infida_.
+
+Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, était ce
+que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se
+passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans
+que l'on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par
+exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands artistes ne
+se sont fait entendre ensemble que dans la _Camilla_ de M. Paër.
+
+L'entrée d'_Otello_ est superbe. Voici enfin une de ces situations que
+réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec
+tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de
+l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière
+particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la
+première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello; il
+le joue avec feu et fureur; c'est le véritable Maure.
+
+La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute
+louange dans ce dialogue:
+
+ RODERIGO.--E qual diritto mai,
+ ..........
+ Per renderlo infedel?
+
+ OTELLO.--Virtù, costanza, amore.
+
+Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart,
+c'est-à-dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le
+genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible
+de rien écrire de plus beau comme musique et en même temps de plus vrai,
+de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment
+dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari luttant ensemble
+de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie
+de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux
+que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manière sublime
+
+ È ver: giurai.
+
+Tout le monde connaît
+
+ Impia, ti maledico[117].
+
+Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a
+rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'_Adelina_ de Generali.
+
+Le chœur qui suit est superbe:
+
+ Ah! che giorno d'orror!
+
+Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poëte,
+la musique de
+
+ Impia, ti maledico
+
+aurait dû exprimer ces paroles d'Othello,
+
+ Va, je ne t'aime plus,
+
+qu'Othello hors de lui aurait adressées à Desdemona en lui montrant le
+mouchoir fatal qu'elle vient de donner à son rival Roderigo.
+
+Qu'avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur _Elmiro_, père de
+Desdemona, et de sa colère d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien
+autrement touchant, bien autrement près de tous les cœurs, un amant
+passionné qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort.
+
+Il n'est point d'amour véritable, quel que soit son bonheur actuel, qui
+ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans
+le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et
+superstitieuses. Voilà l'aperçu sublime qu'on a sacrifié à la colère
+d'orgueil d'un vieux sénateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut
+pas de mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que
+j'espère que quelque âme charitable refera des paroles qui aient le sens
+commun pour la musique de Rossini.
+
+ Incerta l'anima
+
+exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue,
+par impossibilité de continuer à être ému à ce point, qui succède dans
+le cœur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu du génie
+de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de
+vivacité et de rapidité dans des moments semblables.
+
+ Smanio, deliro e tremo,
+
+de _Desdemona_, termine dignement ce magnifique _finale_. Je m'arrête et
+cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce
+morceau, qu'on ne sait comment en faire l'éloge ou la description. Je
+rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois,
+nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un
+Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec
+l'_abandon_ que Galli portait dans le second acte de la _Gazza ladra_,
+lorsqu'il paraît devant le tribunal[118].
+
+
+SECOND ACTE
+
+Le manque d'un grand chanteur pour le rôle de Roderigo, fait que l'on
+passe, à Paris, l'air
+
+ Che ascolto! ohimè! che dici?
+
+C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec
+tant de force dans _Polyeucte_, la douleur d'un amant qui, au plus fort
+de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre.
+Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona.
+
+Dans le grand duetto entre Othello et Jago,
+
+ Non m'inganno, al mio rivale,
+
+le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une
+des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le
+précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une
+grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue:
+
+ JAGO. --Nel suo ciglio il cor li vedo.
+
+ OTELLO.--_Ti son fida_... Ahimè! che vedo?
+
+ JAGO. --Quanta gioja io sento al cor.
+
+A la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que
+madame Pasta ait jamais données, ce rôle de _Jago_ a enfin été bien
+joué par un débutant digne des encouragements du public[119]; il a fort
+bien dit cette cantilène si vraie:
+
+ Già la fiera gelosia.
+
+En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fâcheux
+arrivé au terzetto
+
+ Ah vieni, nel tuo sangue,
+
+si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule
+est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto
+
+ Tra tante smanie e tante.
+
+La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel.
+Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un
+accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui,
+déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité,
+et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique.
+
+Il y a un fort beau passage d'orchestre, _agitato_, dans l'air de
+_Desdemona_ au moment de l'arrivée de ses femmes:
+
+ Qual nuova a me recate?
+
+On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet,
+surtout à cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de
+tout le second acte:
+
+ Salvo del suo periglio?
+ Altro non chiede il cor.
+
+Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le
+passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta,
+
+ Se il padre m'abbandona.
+
+C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la
+supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand.
+
+Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous
+lui dirions encore ici: Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père?
+Apprenez que le cœur humain n'est susceptible que d'une grande passion à
+la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son
+père, que _Desdemona_, abandonnée par sa famille et perdue de
+réputation, doit dire:
+
+ Se Otello m'abbandona
+ Da chi sperar pietà?
+
+Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres.
+L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez
+d'art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle
+avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil
+d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays
+vénitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante
+ces beaux vers du Dante:
+
+ Nessun maggior dolore
+ Che ricordarsi del tempo felice
+ Nella miseria[120].
+
+La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en
+s'écriant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie
+lui fait cette réponse touchante:
+
+ È il gondoliere che cantando inganna
+ Il cammin sulla placida laguna
+ Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna.
+
+Il y a du bonheur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de
+récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne
+le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance
+et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas
+précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres
+d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au
+milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe;
+elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice:
+
+ Assisa al piè d'un salice.
+
+Il était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire
+de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme
+de société qu'il était privé de talents comme poëte). Il y a peu à dire
+à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un
+style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation, et,
+à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue.
+
+Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, égarée par sa douleur,
+oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent
+vient briser un panneau de vitrage de la croisée gothique de sa
+chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à
+la pauvre affligée[121]. Elle reprend un instant sa romance, mais les
+larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de
+congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne
+pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond[122].
+
+Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que
+les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle
+habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas
+encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien
+supérieur à la romance.
+
+Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la dérobent aux
+spectateurs.
+
+Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle
+superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a
+obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à
+une grande distance, tout à fait au fond de la scène, Othello qui, une
+lampe à la main et son _cangiar_ nu sous le bras, pénètre dans
+l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une
+tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure
+frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste
+obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les
+détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre; la lame du
+_cangiar_ nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la
+lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive
+enfin sur le devant de la scène, il s'approche du lit, il écarte le
+rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la
+figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe;
+un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son
+sommeil: _Amato ben!_ Les éclairs se succèdent rapidement désormais,
+comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette
+chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la
+cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe
+encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie:
+
+ Ah! che tra i lampi, il cielo
+ A me più chiaro il suo delitto addita[123]!
+
+Desdemona se réveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation.
+Othello saisit son _cangiar_, Desdemona se réfugie vers son lit; comme
+elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux
+spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend
+de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue.
+
+Ce fut à une représentation d'_Otello_, à Venise, dans une de ces
+soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les
+pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à
+propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame
+Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella.
+Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le
+lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgré tant de
+désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité; le trait est
+historique, et peint les mœurs et même le gouvernement de Venise.
+
+Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise
+et de toute l'Italie. La composition de la musique était fort simple à
+cette époque; le maestro n'écrivait presque qu'un canavas; le chanteur
+était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son
+génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est
+Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire exactement tous les
+ornements, toutes les _fioriture_ que le chanteur doit exécuter. On
+était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là
+que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du
+chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode
+n'approchait de Stradella: c'était un proverbe qu'il était le maître du
+cœur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la
+capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour
+les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses mœurs.
+Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus
+distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent
+l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde
+Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était
+publiquement courtisée par un noble vénitien d'une des familles les plus
+puissantes de la république. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame
+Gherardi nous fit voir le portrait dans le palais d'une de ses amies,
+le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une
+superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux
+noirs remplis de ce _feu contenu_ qui fait tant d'impression. La
+perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise
+l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la
+physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire qu'un tel homme,
+distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion
+et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune; il
+enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus
+songer qu'à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se
+retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant
+la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la
+patrie d'Hortensia; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés,
+prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent
+de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble
+vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir.
+Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes
+d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait une grande
+_funzione_ accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran;
+ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin
+trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la
+rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la
+commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de
+Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les
+sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils
+étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres
+morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à
+chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime.
+Ces assassins l'avaient à peine entendue quelques instants, qu'ils se
+sentirent touchés: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette
+perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante!
+Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand
+morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à
+sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la
+mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils
+attendent longtemps Stradella en dehors de l'église; ils le voient enfin
+sortir par une petite porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent,
+le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que
+c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement
+qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent
+l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans
+délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont
+arrivés trop tard.
+
+Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on
+leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre,
+vont par mer jusqu'à la _Spezzia_, et de là gagnent Turin par des
+chemins détournés. Le noble vénitien, de son côté, reçoit le rapport de
+ses _buli_, n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se
+charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à
+Rome auprès du père d'Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu'il
+ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur.
+Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les cœurs italiens cet
+esprit de vengeance si oublié aujourd'hui: c'était l'honneur de ces
+temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la
+sûreté personelle[124], dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le
+noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans
+toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que
+Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui
+deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de
+recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors
+ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont.
+
+De son côté, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des
+démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu
+la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette
+princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur
+ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella
+le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais.
+Ces précautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis
+quelques mois d'une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire
+qu'après l'aventure de Rome, le noble vénitien s'était lassé de les
+poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts
+de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec
+un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père
+d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis,
+cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de
+Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la
+nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son
+palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader[125].
+
+Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui
+le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets
+pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance.
+Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur,
+et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment, de faire épier
+Hortensia et son amant.
+
+On sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était l'_honneur_
+de ces temps; si le noble vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût
+été méprisé[126].
+
+Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touchée du
+sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer
+par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, ennuyée du séjour du
+couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes; Stradella l'y conduisit,
+et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés
+dans leur lit.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+TABLE
+
+DU PREMIER VOLUME
+
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITEUR I
+
+
+PRÉFACE 1
+
+
+INTRODUCTION. § I. Cimarosa 5
+
+§ II. Différence de la musique allemande
+et de la musique d'Italie 8
+
+Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816 13
+
+La mémoire paralyse l'imagination 15
+
+Conditions _physiques_ du plaisir musical;
+grandeur des salles; position commode
+du corps: air pur et souvent renouvelé 20
+
+Le demi-jour nécessaire à l'effet de la
+musique 21
+
+§ III. Histoire de l'_interrègne_ après Cimarosa
+et avant Rossini, de 1800 à 1812 23
+
+Coup d'œil sur les Œuvres et le talent de
+Mayer 24
+
+Duetti d'_Ariodant_ et de la _Rosa Bianca_,
+les chefs-d'œuvre de Mayer 28
+
+M. Paër et ses principaux ouvrages 34
+
+§ IV. Mozart en Italie 37
+
+Un prince fait un pari sur Mozart, et le
+fait connaître en Italie 43
+
+Un mot sur le style de Mozart 47
+
+Différence de styles de Mozart, Cimarosa
+et Rossini 54
+
+CHAP. Ier. Ses premières années 57
+
+La civilisation prend naissance sur les
+rives de la Méditerranée; encore aujourd'hui
+on y aime mieux aimer et jouir
+que combattre; de là les malheurs de
+l'Italie 58
+
+La France et l'Angleterre par rapport aux
+Beaux-Arts 61
+
+Les parents de Rossini sont musiciens 62
+
+
+CHAP. II. _Tancrède_, premier _opéra séria_ de
+Rossini 71
+
+Le premier chœur de _Tancrède_ plus pastoral
+que guerrier 74
+
+La Malanote refuse un air que Rossini
+avait composé pour l'entrée de Tancrède;
+il trouve l'air _di tanti palpiti_ 77
+
+L'harmonie joue en musique le rôle de
+la _description_ dans les romans de
+Walter Scott 83
+
+Duetto guerrier: _Ah! se de'mali miei_ 88
+
+
+CHAP. III. _L'Italiana in Algeri_ 98
+
+Manière de se servir du libretto d'un
+opéra, à la première représentation 103
+
+Caractères de la musique de _l'Italiana_ 110
+
+Singulière bonté du public de Louvois 117
+
+
+CHAP. IV. _La Pietra del Paragone_ 121
+
+Air célèbre _Ecco pietosa_, supprimé à
+Paris par des gens qui espéraient
+dérober Rossini à la France 127
+
+_La Pietra del Paragone_ finit par un grand
+air comme _l'Italiana in Algeri_ et _la Cenerentola_ 134
+
+CHAP. V. La conscription et les envieux 136
+
+M. Berton et _le Miroir_ 138
+
+Rossini fait des fautes de syntaxe et
+manque de pureté dans le style; ce
+qui est inexcusable, dit M. Berton 139
+
+
+CHAP. VI. L'imprésario et son théâtre 148
+
+Réponse de Rossini au _Monsignore_ pédant 153
+
+Comédie de _Sografi_ sur les prétentions des
+chanteurs 157
+
+La _prima sera_ (première représentation) 158
+
+
+CHAP. VII. Guerre de l'harmonie contre la
+mélodie 162
+
+Les aliments d'un goût piquant font
+oublier le parfum de la pêche 164
+
+Epoques où ont brillé les principaux
+maîtres de l'école italienne 168
+
+
+CHAP. VIII. Irruption des cœurs secs.--Idéologie
+de la musique 174
+
+Négligences de Rossini marquées d'une + 176
+
+En compliquant les accompagnements,
+on diminue la liberté du chant 182
+
+Les accompagnements de Rossini pèchent
+plutôt par la _quantité_ que par la _qualité_ 183
+
+L'orchestre de Louvois 184
+
+Le piano est regardé comme un signe de
+faiblesse 185
+
+
+CHAP. IX. _L'Aureliano in Palmira_ 186
+
+Duetto superbe, _Se tu m'ami, o mia
+regina_ 187
+
+_Demetrio e Polibio_, premier opéra composé
+par Rossini, au printemps de 1809 188
+
+Ouverture du théâtre de Como 190
+
+CHAP. X. _Il Turco in Italia_ 198
+
+
+CHAP. XI. Rossini va à Naples 209
+
+_Scrittura_ contracté par Rossini avec
+M. Barbaja 210
+
+Influence de la voix de la _prima donna_
+de Naples sur le talent de Rossini 213
+
+
+CHAP. XII. L'_Elisabetta_ 216
+
+
+CHAP. XIII. Suite de l'_Elisabetta_ 224
+
+Ode italienne sur la mort de Napoléon,
+à comparer à l'ode anglaise de lord
+Byron, et à la méditation de M. de
+Lamartine sur le même sujet 226
+
+Critique du style de Rossini par les vieux
+amateurs de Naples, contemporains de
+Cimarosa et de Paisiello 232
+
+
+CHAP. XIV. Rossini compose dix opéras à
+Naples 235
+
+
+CHAP. XV. _Torvaldo e Dorliska_ 241
+
+
+CHAP. XVI. Analyse musicale du _Barbier de
+Séville_ 244
+
+Cimarosa n'a pas fait usage de _dissonances_
+dans le _Matrimonio segreto_; il
+venait cependant de voir applaudir tous
+les chefs-d'œuvre de Mozart 251
+
+Aventures de Rossini à Rome 262
+
+
+CHAP. XVII. Du public relativement aux
+beaux-arts, solitude et chant à l'église,
+sources du goût pour l'opéra 279
+
+De la province relativement aux Beaux-Arts 287
+
+CHAP. XVIII. Analyse musicale d'_Otello_ 292
+
+Quelle est la jalousie qui peut être touchante
+au théâtre 293
+
+Singulière observation de M. l'abbé Girard
+sur l'usage qui, en 1746, permet la
+galanterie aux femmes mariées et leur
+défend l'amour-passion 298
+
+L'auteur du libretto d'_Otello_ n'a pas donné
+les situations qui appartiennent a ce
+beau sujet 299
+
+M. _Kean_, le premier acteur tragique de
+l'époque, n'a jamais été vanté à l'Europe
+par un écrivain à la mode comme
+madame de Staël 304
+
+
+CHAP. XIX. Suite d'_Otello_ 305
+
+Quel est le plus beau morceau de cet
+opéra 310
+
+La musique du vers _Impia, ti maledico_
+devait être sur ces paroles d'Otello:
+_Va, je ne t'aime plus_ 314
+
+Romance du saule 321
+
+Pantomime de la mort de Desdemona dans
+les théâtres d'Italie 323
+
+Histoire de la mort de Stradella 324
+
+FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME
+
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 28 DÉCEMBRE 1928
+ SUR LES PRESSES
+ DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE
+ _F. GRISARD, Administrateur_
+ 11, RUE DES MARCHERIES, 11
+ ALENÇON (ORNE)
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] Paul Arbelet: _Stendhal et le petit Ange._ Les Amis d'Édouard, nº
+99.
+
+[2] Préface de l'éditeur aux _Vies de Haydn, Mozart et Métastase_. Le
+Divan, 1928.
+
+[3] M. Henry Prunières a donné la traduction intégrale de ce libelle en
+appendice à son édition de la _Vie de Rossini_, chez Champion, en 1923.
+
+[4] Henri Delacroix: _La Psychologie de Stendhal_, 1 vol. Alcan, 1918.
+
+[5] _Candidature au Stendhal Club: Stendhal inédit_, p. 126 Edition du
+Divan.
+
+[6] Cf. _Vie de Henri Brulard_, tome II, pp. 203-205, édition du Divan.
+
+[7] C'est ainsi que sont nés ces chants sublimes, plaintifs pour la
+plupart, qui depuis plusieurs siècles se répètent dans le royaume de
+Naples. Je citerai pour exemple à ceux qui connaissent ce beau pays, le
+chant national nommé _la Cavœjola_, et le _Pestagallo_, particulier aux
+Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me dit: La musica è
+il lamento dell'amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai 1819
+
+[8] En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, très-jeune alors, M. Toni,
+qui depuis est devenu un imprimeur célèbre, était employé du
+gouvernement vénitien à Vérone; il y vivait heureux et content d'un
+petit emploi de dix-huit cents fr., et faisait la cour à la princesse
+P****. Tout à coup il fut destitué, avec menace de prison. Il courut à
+Venise: après trois mois de finesses et de sollicitations, il put
+adresser un mot, entre deux portes, à un membre du conseil des Dix, qui
+lui dit: «Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un _habit bleu_?
+nous vous avons cru jacobin.» L'année 1822 a été témoin, à Milan, de
+traits de cette espèce. Aimer le Dante, qui écrivait en 1300, passe, en
+Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis _libéraux_ d'un
+homme qui aime trop le Dante cessent peu à peu de le voir aussi
+fréquemment.
+
+[9] Voir les injures atroces dont un nommé Philpott vient d'affubler le
+célèbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui existe, la
+_Revue d'Edimbourg_.
+
+[10] Voir dans la correspondance de Napoléon, année 1796 l'esprit public
+de Milan et de Brescia. Vingt-quatre coquins habillés de rouge, chargés
+de la police de la ville, formaient toute l'armée milanaise. Voir, dans
+les bulletins de l'armée d'Espagne, ce que Napoléon avait fait de ce
+peuple.
+
+[11] Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a donné une
+excellente histoire de la musique. Je trouve que ce bel ouvrage est gâté
+par un peu d'obscurité. Peut-être que le voile désagréable qui
+s'interpose entre notre œil et les idées de l'auteur vient de ce qu'il
+ne nous a pas dit bien clairement quel était son _credo_ en musique.
+Peut-être aurait-il dû donner des exemples de ce qu'il trouve beau,
+sublime, médiocre, etc.
+
+[12] Historique, Bâle, 1823.
+
+[13] Voir leur célèbre tragédie de l'_Expiation_, par Mülner. Je ne
+voudrais pas du héros Hugo, comte d'Eridur, pour en faire un caporal.
+
+[14] Anfossi, Coccia, Farinelli, Federici, Fioravanti, Generali, les
+deux Guglielmo père et fils, Manfroce, Martini, Mosca, Nazolini,
+Nicolini, Orgitano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Salieri, Sarti, Tarchi,
+Trento, Weigl, Winter, Zingarelli, etc., etc.
+
+[15] Mozart, né à Salzbourg en 1756, mort à Vienne en 1796{*}, avait
+quatorze ans lorsqu'il écrivit le _Mitridate_.
+
+{*} Mozart mourut en 1791. N. D. L. E.
+
+[16] Ce chant ignoble me semble moins plat, je l'avoue à ma honte, que
+les romances célèbres de M. R. et de tant d'autres. Il a au moins un
+rythme en rapport avec la vivacité du caractère national.
+
+[17] Son père, Joseph Rossini, sa mère, Anna Guidarini l'une des plus
+jolies femmes de la Romagne.
+
+[18] Potter, _Histoire de l'Église_, état de l'Eglise en 1781. Giannone,
+_Histoire de Naples_. Il faut excepter l'excellent gouvernement dont on
+jouit à Florence en 1823. Mais combien durera-t-il? D'ailleurs, il ne
+produira rien pour les beaux-arts; l'enthousiasme est mort en Toscane
+depuis bien des années.
+
+[19] Cimarosa, adoré à Venise, et ami particulier de la plupart des
+amateurs de musique, y était mort peu d'années auparavant, en 1801.
+
+[20] Voir les six tempéraments dans l'immortel ouvrage de Cabanis: _Des
+Rapports du physique et du moral de l'homme_.
+
+[21] Il y a ici un point de contact frappant entre la sculpture et la
+musique. Voir, pour le développement de cette idée un peu difficile,
+l'_Histoire de la Peinture en Italie_, tome II, page 133.
+
+[22] On appelle _introduction_ tout ce qu'on chante depuis la fin de
+l'ouverture jusqu'au premier récitatif.
+
+[23] Madame Pasta l'a placé dernièrement dans le premier acte de la
+_Rosa bianca_; les situations sont pareilles.
+
+[24] M. Prunières fait remarquer que c'est en réalité la clarinette qui
+a dans ce récitatif le rôle important. N.D.L.E.
+
+[25] On pourrait dire que la flûte a une certaine analogie avec les
+grandes draperies _bleu d'outremer_ prodiguées par plusieurs peintres
+célèbres, et entre autres par Carlo Dolce, dans les sujets tendres et
+sérieux; mais une telle remarque qui passerait peut-être pour du génie à
+Bayreuth ou à Kœnigsberg, ne semblera pas chimérique à Paris. Heureux le
+pays où, dès qu'on est vague et obscur, l'on peut espérer de paraître
+sublime!
+
+[26] Les accompagnements ne sortent jamais des bornes d'une conversation
+respectueuse à l'égard du _chant_, ils ont soin de se taire dès que le
+chant paraît avoir quelque chose à dire; dans la musique allemande, au
+contraire, les accompagnements sont insolents.
+
+[27] Voir la _Tactique_ de M. de Guibert. Bayard ne voulut jamais être
+général en chef.
+
+[28] Paroles adressées par Virgile au Dante, en traversant l'enfer des
+_tièdes_: A quoi bon discourir de ces gens? donne leur un regard et
+passons.
+
+[29] Le caractère vénitien est esquisse avec toute la grâce et l'effet
+possible dans un roman de Schiller, intitulé _Mémoires du comte d'O_.
+Voici un problème moral digne de toute l'attention des philosophes. Le
+pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de l'Europe était
+celui qui avait les lois écrites les plus atroces. Voir les
+constitutions de l'inquisition d'État dans l'_Histoire de Venise_ de M.
+Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurément Boston, justement
+celui où le gouvernement est à peu près parfait. Le mot de l'énigme ne
+serait-il pas _Religion_?
+
+[30] Voir l'effet analogue cherché par Métastase dans le drame sérieux.
+_Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase_, p. 374.
+
+[31] Telle que le retentissement du canon, ma tête fait bon... bon.
+
+Taddeo.--Je suis comme une corneille qui, après avoir perdu ses plumes
+fait crà, crà.--Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles
+que pour les faire.
+
+[32] Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et étudie les
+mathématiques.
+
+(_Confessions._)
+
+
+[33] Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton devoir; pense que
+l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples sublimes de
+valeur et de dévouement.
+
+[34] La _scrittura_ est une petite convention de deux pages,
+ordinairement imprimée, qui contient les obligations réciproques du
+_maestro_ ou du chanteur, et celles de l'_impresario_ qui les engage
+(_scrittura_). Il y a beaucoup d'intrigues pour les _scritture_ des
+premiers talents, cela est amusant; je conseille au voyageur de voir de
+près cette diplomatie-là, il y a souvent plus d'esprit que dans l'autre.
+Là, comme pour la peinture, les coutumes du pays où l'art a pris
+naissance se confondent avec la théorie de cet art, et souvent
+expliquent plusieurs de ses procédés. Le génie de Rossini a presque
+toujours été influencé par la _scrittura_ qu'il avait signée. Un prince
+qui lui eût fait une pension de trois mille francs l'aurait mis à même
+d'attendre le moment de l'inspiration pour écrire, et eût donné, par ce
+simple moyen, une physionomie nouvelle aux productions de son génie. Nos
+compositeurs français, MM. Auber, Boïeldieu, Berton, etc., écrivent un
+opéra tous les ans fort à leur aise; Rossini, rappelant les beaux temps
+de la peinture, a écrit, pendant toute sa jeunesse, comme le Guide
+peignait, quatre ou cinq opéras par an, pour payer son hôte et sa
+blanchisseuse. J'ai honte de descendre à des détails aussi vulgaires;
+j'en demande pardon au lecteur; mais enfin c'est une biographie que
+j'écris, et telle est la vérité. Le difficile dans tous les genres,
+c'est de lutter avec les malheurs qui ont quelque chose de bas et de
+commun, et qui repoussent ainsi le secours de l'imagination. C'est au
+milieu de telles circonstances que Rossini a conservé la fraîcheur de
+son génie; il est vrai que les mœurs de l'Italie actuelle n'étant qu'une
+suite et une conséquence des républiques du moyen âge, la pauvreté n'y
+est pas avilissante, et avilissante comme en France, pays monarchique,
+où avant tout il faut _parestre_, comme dit si bien le baron de
+_Fœneste_{*}.
+
+Une chose qui passe pour miraculeuse en Italie, c'est un _imprésario_
+qui ne fait pas banqueroute, et qui paie régulièrement ses chanteurs et
+son maestro. Quand on voit de près quels pauvres diables sont ces
+_impresari_, on a réellement pitié du pauvre maestro qui, pour vivre,
+est obligé d'attendre l'argent que ces gens mal vêtus doivent lui payer.
+La première idée qui se présente en voyant un _imprésario_ italien,
+c'est que, dès qu'il verra vingt sequins ensemble, il achètera un habit
+et prendra la fuite avec les sequins.
+
+{*} Roman très-curieux d'Agrippa d'Aubigné, presque aussi intéressant
+que l'Histoire de sa vie écrite par lui-même. Cette histoire peint Henri
+IV presque aussi bien que Quentin Durward nous représente Louis XI. J'y
+vois sur Henri IV des anecdotes que je n'ose citer. Ce roi fut un grand
+homme sans doute, mais non pas un grand homme à l'eau rose. Il y a des
+traits de ressemblance frappants entre Henri IV et Napoléon, entre
+certains passages de la vie de d'Aubigné et les mémoires de Las Cases.
+Un seul mobile est différent: Henri IV aimait les femmes comme Napoléon
+les batailles.
+
+[35] Je cite les seules véritables comédies de l'époque La comédie, au
+Théâtre-Français, n'est plus qu'une _épître sérieuse_ coupée en
+dialogues et abondante en morale. Voir _la Fille d'honneur_, _les Deux
+Cousines_, _les Comédiens_, etc.
+
+[36] MM. Jouy, de la Mennais, Etienne, le vicomte de Chateaubriand,
+Benjamin Constant, de Bonald, de Pradt, le comte de Marcellus, Mignet,
+Buchou Fiévée, etc., etc.
+
+[37] Echo, nymphe aimable, comme moi malheureuse, tu es la seule qui
+daigne me consoler dans ma douleur.
+
+[38] Je fais un journal parfait, qu'on recherche en tous lieux; vous
+voulez l'interrompre?--Ainsi du moins, pour quelques instants, le bon
+sens pourra respirer.
+
+[39] Bulletins de l'armée d'Espagne, les généraux Bertholetti, Suchi,
+Schiassetti, etc.; le comte Prina, ministre; le peintre Appiani, le
+poëte Monti, etc., etc.
+
+[40] Don Marforio.--Eh bien! laissez-moi faire, je vous arrangerai de la
+gloire dans mon journal.
+
+Joconde.--Dieux Immortels! voilà une nouvelle raison pour t'expédier
+sans délai.
+
+[41] J'ai des craintes sérieuses que quelques méchants ne mettent en
+doute mon respect profond pour tous les compositeurs français en
+général, tant anciens que modernes, et pour M. Berton en particulier. Je
+crois faire un acte de justice envers M. Berton et envers moi, en
+reproduisant ici les lettres curieuses auxquelles je fais allusion dans
+le texte. Ce que je crains avant tout, c'est de passer pour _mauvais
+Français_; on conviendra qu'il serait affreux pour moi qu'une simple
+brochure sur la musique me fît perdre à jamais ma réputation de
+patriotisme.
+
+LETTRE DE M. BERTON.
+
+_Abeille_ du 4 août 1821.
+
+«M. Rossini a une imagination brillante, de la verve, de l'originalité,
+une grande fécondité; mais il sait qu'il n'est pas toujours pur et
+correct; et, quoi qu'en disent certaines personnes la pureté du style
+n'est pas à dédaigner, et les fautes de la syntaxe de la langue dans
+laquelle on écrit ne sont jamais excusables. M. Rossini sait tout cela,
+et c'est pourquoi je me permets de le dire ici. D'ailleurs, puisque les
+écrivains de nos journaux quotidiens se constituent juges en musique,
+ayant pris mes licences dans _Montano_, _le Délire_, _Aline_, etc., je
+crois avoir le droit de donner mon opinion _ex professo_. Je la donne
+avec franchise et la signe, ce que ne font pas toujours certaines
+personnes qui s'efforcent incognito de faire et défaire des réputations.
+Tout ceci n'a été suggéré que par l'amour de l'art, et dans l'intérêt
+même de M. Rossini. Ce compositeur est, sans contredit, le talent le
+plus brillant que l'Italie ait produit depuis Cimarosa; mais on peut
+mériter le titre de célèbre sans pourtant être à la hauteur de Mozart.»
+
+Je me refuse le plaisir de transcrire de longs passages d'une brochure
+de M. Berton, intitulée: _De la musique mécanique et de la musique
+philosophique, par M. Berton, membre de l'Institut royal de France_,
+1821, 24 pages. M. Rossini y est remis à sa place. Il paraît que cet
+Italien ne s'élève pas au-dessus de la _musique mécanique_. Dans une
+autre dissertation de sept pages, insérée dans _l'Abeille_ (tome IV,
+page 267), M. Berton prouve que l'auteur d'_Otello_ n'a fait que des
+_arabesques_ en musique. En Italie, un M. Majer, de Venise, vient
+d'établir la même vérité.
+
+
+RÉPONSE DU _Miroir_ (11 août 1831).
+
+Ce n'est plus au rédacteur novice d'une feuille obscure que j'ai
+affaire; ce n'est plus des traits d'un compositeur de salon que j'ai à
+me défendre, un athlète vigoureux et renommé par plus d'une victoire
+descend dans la lice, et m'y porte le défi le plus formel. L'auteur de
+_Montano_, d'_Aline_ et du _Délire_ provoque en moi l'admirateur
+d'_Otello_, de _Tancrède_ et du _Barbier_. Les antirossinistes comptent
+enfin dans leurs rangs un homme dont ils peuvent se prévaloir. Les
+préjugés du professorat sont avoués par un des maîtres de la scène, et
+la contre-révolution musicale a pour champion un membre de l'Institut.
+
+M. Berton prélude au combat par des paroles dont la hauteur inusitée
+dans la polémique littéraire trahit le sentiment intime et profond de
+son incontestable supériorité. J'en fais la remarque, mais je suis loin
+de lui en faire un reproche. J'aime, au contraire, cette expression
+franche et naïve d'une noble confiance: une attitude fière convient à un
+brave, et la forfanterie du langage n'est pas déplacée dans le duel. M.
+Berton ne se contente pas d'admirer les anciens, il s'efforce encore de
+les imiter; il sait que dans ces luttes héroïques, dont Homère et
+Virgile nous ont laissé de si brillantes descriptions, les combattants
+ne manquaient jamais, avant d'en venir aux mains, d'échanger une foule
+d'expressions de menace et de dédain. Il est vrai que le plus
+présomptueux n'était pas toujours le plus vaillant: témoin _Pâris_, qui
+provoquait tous les jours les plus illustres guerriers du camp des
+Grecs, et s'enfuyait, comme un cerf timide, au moment du combat; mais
+cela n'ôte rien à ce que l'usage dont je parle avait de respectable, et
+l'exemple n'en est pas moins bon à suivre pour un adorateur de la
+savante antiquité. Quant à moi, qui ne professe pas, comme M. Berton,
+pour les hommes et pour les choses d'autrefois un culte absolument
+exclusif, il est tout simple que je n'emprunte pas pour me défendre le
+ton sur lequel il a cru devoir m'attaquer. J'opposerai à sa jactance
+renouvelée des Grecs ma modestie et ma politesse toutes modernes. Il ne
+me sera pas difficile d'être moins impérieux et moins tranchant, soit
+que j'exprime mon sentiment sur la partition d'_Otello_, soit que je
+dise mon opinion sur Racine, que ce savant musicien place fort au-dessus
+de l'auteur de _Brutus_ et de _Mahomet_.
+
+M. Berton me reproche de ne pas signer mes articles: cet illustre
+professeur s'exagère beaucoup, à ce qu'il paraît, l'importance de notre
+débat; il se croit encore au temps des disputes sur les partitions de
+Gluck et de Piccini: une querelle musicale est presque à ses yeux une
+affaire d'honneur; il oublie d'ailleurs que je ne l'ai nommé dans aucun
+de mes articles, et que l'agression est toute de son côté. S'il était
+question de toute autre chose que d'un cartel littéraire, je me ferais
+connaître avec empressement; mais j'aurai grand soin de m'en abstenir
+tant que nous ne bataillerons que sur la prééminence de Racine ou de
+Voltaire, de Mozart ou de Rossini. Une signature aussi respectable que
+celle de M. Berton pourrait encore recommander un article qui n'aurait
+par lui-même aucune espèce de valeur: un nom aussi obscur que le mien
+ferait peut-être perdre à mes opinions le crédit qu'elles se sont acquis
+auprès du public. J'en conclus que mon honorable adversaire n'a pas tort
+quand il signe, et qu'à mon tour j'ai raison quand je ne signe pas.
+
+C'est un épouvantable blasphème aux yeux de M. Berton que de trouver
+Rossini plus _dramatique_ que Mozart: ce blasphème, si c'en est un, je
+l'ai réellement proféré. Le crime est donc clairement défini; reste à
+savoir si l'accusation est fondée, et si le public, seul jury que je
+reconnaisse, attache du blâme aux paroles pour lesquelles je suis
+dénoncé. Je pourrais à la rigueur, me dispenser de dire en quoi l'auteur
+d'_Otello_ est plus dramatique, puisque M. Berton s'abstient de montrer
+en quoi il l'est moins; mais le savant académicien auquel je réponds m'a
+déclaré qu'ayant pris ses licences dans _Montano_, dans _le Délire_, et
+même dans _les Rigueurs du cloître_, il se croyait le droit d'être cru
+sur parole quand il assignait le rang d'un compositeur. Voltaire
+écrivant son commentaire sur Corneille, La Harpe et M. Lemercier
+analysant dans la chaire de l'Athénée les ouvrages de nos plus grands
+écrivains, avaient assez habituellement la complaisance de prouver ce
+qu'ils affirmaient. On peut dire cependant qu'ils avaient pris aussi
+leurs licences, le premier dans vingt chefs-d'œuvre, le second dans
+_Warwick_ et _Philoctête_, le dernier dans _Pinto_, _Plaute_ et
+_Agamemnon_. Mais il paraît que les professeurs du Conservatoire ont des
+licences qui leur sont particulières, et auxquelles les gens de lettres
+ne participent pas. J'avais cru jusqu'à ce jour qu'ils se bornaient à
+réclamer pour leurs doctes partitions l'important privilège de tout dire
+sans rien prouver.
+
+Rossini ne se contente pas de dire, il prouve ce qu'il dit: son éloge
+est dans ce peu de mots. Voilà en quoi et pourquoi il est dramatique. Il
+dessine ses caractères, il conduit son action comme si le poëte n'était
+pas à ses côtés. La vivacité spirituelle de Figaro, la maligne défiance
+du tuteur de Rosine, ce mélange de fureur et de tendresse qui
+caractérise l'amour d'Othello, voilà des beautés vraiment dramatiques
+qui, en perdant l'appui des paroles, conserveraient encore la plus
+grande partie de leur charme ou de leur grandeur. Qu'il y ait ailleurs
+plus d'harmonie musicale, un style plus sévère et plus correct, une
+obéissance plus scrupuleuse aux règles de la composition, toutes ces
+qualités sont, pour l'effet dramatique, d'utiles auxiliaires, mais elles
+ne le constituent pas essentiellement. Soyez de bonne foi; oubliez vos
+préventions d'école, et faites taire le préjugé des noms; prêtez à
+Mozart l'attention de l'esprit autant que celle de l'oreille; et dites
+si le Figaro des _Noces_ est aussi original, aussi piquant, aussi
+scénique que le Figaro de _Rossini_. Que m'importe à moi, spectateur
+d'une représentation théâtrale, que l'intendant du comte Almaviva chante
+des airs délicieux, qui n'ont avec son caractère ou sa situation que des
+rapports éloignés ou imparfaits? Quand je veux entendre des sons, je
+vais au concert; quand je vais au spectacle, j'y cherche le rire ou
+l'émotion. Que l'auteur du drame qu'on représente devant moi s'appelle
+poëte, chorégraphe ou compositeur; qu'il procède par des paroles, par
+des notes ou par des pas, peu importe; il a atteint le but de son art,
+il a rempli sa promesse et mon attente, quand, par une fidèle peinture
+des mœurs, par l'enchaînement des scènes, par la vérité des situations
+et des caractères, il est arrivé à ce degré d'imitation où j'oublie que
+le spectacle qui m'est offert n'est qu'une récréation ingénieuse et un
+mensonge convenu. C'est ce qu'a fait Rossini plus qu'aucun autre
+compositeur, et autant que le lui ont permis les étroites limites de
+l'art dans lequel il a obtenu des succès si nombreux et si brillants. Le
+poëme est pour Mozart une traduction indispensable; il n'est pour
+Rossini qu'un second accompagnement: le Figaro du _Barbier_ est un
+personnage tout à fait comique, le Figaro de Mozart n'est qu'un
+excellent musicien.
+
+Quoi qu'en ait dit mon illustre antagoniste, je ne crois pas que
+Rossini, qu'il appelle M. Rossini, répudie les éloges que j'ai donnés à
+ses admirables compositions. S'il en était ainsi, l'auteur d'_Otello_
+serait un homme tout à fait prodigieux. Il joindrait la palme du
+caractère à celle du talent. Ce double miracle est peu vraisemblable.
+Les musiciens modestes sont presque aussi rares que les musiciens
+dramatiques.
+
+
+SECONDE RÉPONSE (nº 173) A L'OCCASION D'_Otello_.
+
+_Otello_ continue d'attirer la foule: le mérite de cet opéra n'est plus
+contesté aujourd'hui que par quelques professeurs de piano, musiciens
+anatomistes pour qui le mérite de l'originalité, de l'esprit et de la
+verve dramatique disparaît devant l'irrégularité d'un _finale_ ou les
+imperfections d'un quintette. Le public, qui a trop de raison pour
+chercher au spectacle autre chose que du plaisir, se garde bien de
+chicaner un compositeur qui lui plaît, sur ses prétendues infractions
+aux axiomes du Conservatoire et aux théories du professorat. Il n'attend
+pas pour s'émouvoir qu'il y soit autorisé par les puristes de la rue
+Bergère, et ses bravos sont indépendants de la justesse du contre-point.
+
+La querelle qui s'est élevée entre les appréciateurs du talent de
+Rossini et les partisans de l'ancien régime musical, vient peut-être
+uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont été mal définis. On
+a dit que l'auteur d'_Otello_ et du _Barbier_ était plus essentiellement
+dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prédécesseurs.
+Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus
+dessous. Le Dictionnaire de l'Académie suffisait pour nous mettre
+d'accord. On y aurait vu que le mérite dramatique est indépendant de la
+perfection du style et de l'obéissance servile aux règles de la
+composition. Non que sous ce double rapport même, Rossini soit, à
+beaucoup près, aussi défectueux que le prétendent ses détracteurs; mais,
+en accordant qu'il mérite à cet égard tous les reproches dont il est
+l'objet, il reste démontré, au moins par le fait, que les partitions de
+ce célèbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus
+populaires que celles des maîtres les plus renommés. Voilà ce que
+j'entends par le mot _dramatique_, et il est impossible de l'entendre
+autrement. La musique est un art dont les moyens sont étroits et
+limités. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est chargée de
+traduire, et qui la traduisent à leur tour, et vous en ferez une sorte
+d'idiome hiéroglyphique intelligible pour quelques adeptes,
+indéchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la
+combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical,
+produira l'expression la plus rapprochée du langage ordinaire, sera le
+plus dramatique et le plus vrai. C'est là précisément ce qu'a fait
+Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se
+passer de poëte: il a, autant que possible, affranchi son art d'une
+nécessité qui lui ôte la moitié de sa gloire. C'est un étranger plein de
+grâces, qui, à force d'esprit, parvient à se faire entendre sans
+interprète: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des
+obscurités de la langue dans laquelle il écrit, et qui, pour être
+compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des éclaircissements
+d'un commentateur.
+
+Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolèse plus fini et
+plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut être vrai
+sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met
+mieux en rapport avec notre intelligence, et possède plus intimement le
+secret de nos goûts et de nos impressions. Il y a dans la musique de
+Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux
+magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-être pas autant
+d'éclat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance
+qu'au théâtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont
+que des peintres de portraits.
+
+Si ces réflexions paraissent justes, elles pourront servir de préface au
+traité de paix que je suis très disposé à conclure avec mes savants
+antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de
+la musique. Rossini sera à nos yeux le premier des musiciens qui font
+des opéras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord.
+
+Il ne me restera plus qu'à faire entendre raison aux détracteurs de la
+musique italienne, autre espèce de maniaques et d'exclusifs qui mettent
+la nationalité au nombre des éléments qui constituent le mérite d'une
+romance ou d'un quatuor. Ces honnêtes gens ne veulent pas qu'on soit
+cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni
+française, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne
+ou mauvaise, et voilà tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien à son
+mérite ou à ses défauts. Il n'y a, au fait, que deux espèces de musique:
+la musique qui plaît, et la musique qui ne plaît pas.
+
+Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour être rangées dans la
+première de ces catégories, des talents auxquels l'administration de la
+rue de Louvois a remis le soin de leur exécution; mais ces talents
+méritent aussi beaucoup d'éloges, et il est juste de dire que l'opéra
+italien n'a peut-être jamais été joué avec un ensemble aussi parfait.
+Madame Pasta, depuis ses débuts, a fait de véritables progrès. Garcia se
+montre dans _Otello_ chanteur habile et grand tragédien; il saisit à
+merveille toutes les nuances dont se compose le caractère violent et
+passionné de l'amant de Desdemona.
+
+ * * * * *
+
+Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique
+me sauront un gré infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de
+l'Institut, et surtout de leur avoir indiqué l'_Abeille_, journal où ce
+grand compositeur a déposé, à diverses reprises, ses jugements sur M.
+Rossini, et les avis qu'il veut bien donner à cet Italien.
+
+Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient
+de mettre en lumière une réponse plus accablante encore pour l'auteur
+d'_Otello_ et du _Barbier_. C'est la partition de _Virginie_, grand
+opéra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succès
+fou à l'Académie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe.
+Mais où trouver en Italie un acteur pour chanter le rôle d'Appius comme
+M. Derivis? Voilà une difficulté.
+
+[42] On entend par _tenore_ la voix forte de poitrine dans les tons
+élevés. Davide brille dans la voix de tête, le _falsetto_. On écrit en
+général l'opéra buffa et l'opéra _di mezzo carattere_ pour des ténors à
+vois ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont
+appelés _tenori di mezzo carattere_, Les vrais ténors brillaient dans
+l'opéra séria.
+
+[43] _Tu regere imperio populos, Romane, memento._ VIRGILE.
+
+[44] Sonnet de... à Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Poëmes de
+Buratti, à Venise.
+
+[45] Mes administrés _pêchent_ des idées dans ce que vous dites. Ce
+reproche est historique, 1819.
+
+[46] Toutes les premières représentations sont froides à Louvois.
+
+[47] Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales de la
+musique antique, le _Misero pargoletto_ de Demophon.
+
+[48] Voir l'_Artaxerce_ de Métastase, le chef-d'œuvre de Vinci.
+
+[49] Dans le genre pathétique, on n'a jamais surpassé l'air: _Se cerca,
+se dice_, de l'_Olympiade_. _La Servante Maîtresse_ est un opéra buffa
+admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et en ôter les
+récitatifs, pour faire courir tout Paris. Voilà un grand avantage des
+nations étrangères, les chants de Pergolèse n'ont pas pour elles le
+ridicule d'être des _choses passées de mode_.
+
+Les portraits de nos grands-pères, avec leurs habits brodés à la Louis
+XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aïeux du temps de
+François Ier nous les rendent au contraire vénérables, dans ces
+grands portraits qui nous regardent d'un air sévère.
+
+[50] En musique tout comme en littérature, un ouvrage peut avoir un fort
+bon _style_ et des idées assez communes, et _vice versa_. Je préfère le
+_style_ de Rossini, mais je trouve plus de génie à Cimarosa. Le premier
+final du _Matrimonio segreto_ offre la perfection du style et des
+_idées_.
+
+[51] _Avoir du goût_, même en littérature, veut toujours dire habiller
+ses idées à la dernière mode, à la dernière mode de la très-bonne
+compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786.
+
+[52] Souvent les premiers opéras d'un maestro restent les meilleurs. Le
+génie musical se développe de fort bonne heure; mais il faut bien
+accorder quatre ou cinq ans à l'opinion publique pour qu'un compositeur
+fasse décidément négliger l'homme de talent qui l'a précédé. Je pense
+que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que les compositeurs célèbres
+dont je donne la liste, ont commencé à être fort à la mode.
+
+[53] Voici les époques exactes de quelques grands maîtres: Alexandre
+Scarlatti, né à Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le fondateur de
+l'art musical moderne.--Bach, 1685, 1750.--Porpora, né en 1685, mort en
+1767.--Durante, 1663, 1755.--Léo, 1694, 1745.--Galuppi, 1703,
+1785.--Pergolèse, 1704, 1737.--Handel, 1684, 1759.--Vinci, 1705,
+1732.--Hasse, 1705, 1783.--Jomelli, 1714, 1774.--Benda, mort en
+1714.--Guglielmi, 1727, 1804.--Piccini, 1728, 1800.--Sacchini, 1735,
+1786.--Sarti, 1730, 1802--Paisiello, 1741, 1815.--Anfossi 1736,
+1775.--Traetta, 1738, 1779.--Zingarelli, né en 1752.--Mayer,
+1760.--Cimarosa, 1754, 1801.--Mozart, 1756, 1792.--Rossini,
+1791.--Beethoven, 1772.--Paër, 1774.--Pavesi, 1785.--Mosca,
+1778.--Generali, 1786.--Morlachi, né en 1788.--Pacini, né en
+1800.--Caraffa, 1793.--Mercadante, 1800.--Kreutzer, de Vienne, né en
+1800, l'espoir de l'école allemande.
+
+[54] Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique.
+
+[55] Il faudrait, il est vrai, que le théâtre de l'Opéra-Buffa fût
+organisé d'une manière à peu près raisonnable. Il paraît qu'en 1828, le
+but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'_Otello_, de
+_Roméo_ et de _Tancrède_; il nous manque madame Fodor et un ténor.
+
+[56] Voir l'_Abeille_ de 1821, et _la Pandore_ du 23 juillet et du 12
+août 1823.
+
+[57] Bacon dirait aussi de la musique: _Humano ingenio non plumæ
+addendæ, sed potius plumbum et pondera_.
+
+[58] Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 du Platon de
+M. Cousin, t. I.
+
+[59] C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs âmes candides
+s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment
+d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et
+partant ridicule.
+
+[60] A la bonne heure, suivez la route la plus agréable, ayez des
+plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas.
+
+[61] The blunt minded.
+
+[62] Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait d'immenses
+progrès en musique et en _non affectation_, tout ce que je viens de dire
+paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant. M. Massimino
+sera l'un des principaux auteurs de cette révolution. Sa manière
+d'enseigner est digne de toutes sortes d'éloges. Voir la brochure de M.
+Imbinbo.
+
+[63] En parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce chapitre, je
+sais bien que je prête le flanc à la critique de _mauvaise foi_. Pour
+lui ôter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques réellement
+difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de phrases
+incidentes et explicatives, ce chapitre, déjà peut-être assez ennuyeux:
+c'est ce que je décline de faire; et, avec une vertu vraiment romaine,
+je m'immole pour le salut de mon lecteur.
+
+[64] Différence des paysages suisses à ceux de la belle Ausonie. Voir la
+charmante description de _Varèse_ dans le _Journal des Débats_ du 29
+juillet 1823.
+
+[65] Les accompagnements de l'arrivée de Moïse, dans l'opéra de ce nom.
+
+[66] Où trouver une bohémienne qui puisse m'éclairer sur mon sort? Avec
+le temps et la patience, parviendrai-je à guérir la folie de ma femme.
+
+Mais, hélas! la bohémienne que je cherche est impossible à rencontrer.
+
+[67] Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunières fait remarquer le
+lapsus. N. D. L. E.
+
+[68] Vous êtes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent femmes
+dans vos sérails, vous les achetez, vous les vendez quand elles cessent
+de vous plaire.
+
+[69] Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule syllabe, je
+fais de ce lieu-ci un cimetière.
+
+[70] MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de _la Pandore_, etc., etc. M.
+Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait Mozart _un
+faiseur de charivari souvent barbare_. Ses successeurs sont bien plus
+sévères envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir l'_Abeille_,
+t. II, p. 267; _la Renommée_, _le Miroir_, etc.
+
+[71] Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***, dans une
+circonstance politique assez difficile: «Hé bien, Monseigneur, comment
+vont les affaires?--Comme vous voyez, assez mal.»
+
+Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le
+galimatias de _la Pandore_ sur la musique.
+
+[72] Stendhal a écrit Davide, lapsus corrigé par M. Prunières. N. D. L.
+E.
+
+[73] Prenez pitié de mon accident, dit le pauvre mari, qui trouve que
+tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis plus
+reconnaître ma femme.
+
+[74] A ce coup imprévu, que le destin réservait à ces perfides, le
+frisson de la mort met la pâleur sur leurs fronts.
+
+[75] _Il celere obbedir._
+
+M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napoléon. Ce sont les seuls
+vers, à ma connaissance, dignes du sujet.
+
+Ei fû; siccome immobile, Dato il mortal sospiro, Stette la spoglia
+immemore Orba di un tanto spiro, Cosi percossa e attonita La Terra al
+nunzio sta.
+
+Muta pensando all'ultima Ora dell'uom fatale, Ne sa quando una simile
+Orma di piè mortale La sua cruenta polvere A calpestar verrà.
+
+Dall'Alpi alle Piramidi, Dal Manzanarrè al Reno, Di quel securo in
+fulmine, Tenea dietro al baleno, Scoppiô da Scilla al Tanai, Dall'uno
+all'altro mar.
+
+Fù vera gloria? ai posteri L'ardus sentenza; noi Chiniam la fronte al
+Massimo Fattor che volle in Lui Del Creator suo spirito Più vasta orma
+stampar. ....................
+
+Ei sparve, e i di nell'ozio Chiuse in si breve sponda, Segno d'immensa
+invidia, E di pietà profonda, D'inestinguibil odio, Et d'indomato amor.
+......................
+
+Oh! quante volte al tacito Morir di un giorno inerte, Chinati i rai
+fulminei, Le braccia al sen conserte, Stette, e dei di che furono
+L'assalse li sovvenir!
+
+Ei ripenso le mobili Tende, i percossi valli, E il lampo de i manipoli,
+E l'onda de cavalli, E il concitato imperio, ......................
+......................
+
+
+[76] Alfieri _Vita_, figure de Louis XV.
+
+[77] Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi; vivez, soyez
+heureuses désormais; goûtez un bonheur dont je serai la source.
+
+[78] Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique d'opéra
+avec peu de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas douter
+de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands peuvent
+voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au risque de
+passer pour mauvais citoyen.
+
+[79] La guerre du gendarme contre la pensée présente partout des
+circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre à Talma la
+représentation de _Tibère_, tragédie de Chénier, qui est mort il y a dix
+ans, de peur des allusions. Allusions à qui? et de la part d'un poëte
+mort en 1812 en exécrant Napoléon.
+
+A Vienne, l'on vient de suspendre les représentations d'_Abufar_,
+charmant opéra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples à un
+amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan
+n'est pas frère de Salema; et plût à Dieu que les jolies Viennoises ne
+pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel
+qu'il soit, c'est le châle qui est funeste à la vertu.
+
+[80] En réalité le 20 Février 1816. N. D. L. E.
+
+[81] Comme à l'église _de Gesù_, à Rome, les 31 décembre et 1er
+janvier de chaque année.
+
+[82] _Mœurs et Coutumes des nations indiennes_, ouvrage traduit de
+l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822.
+
+[83] L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique savamment;
+l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et passagères; le
+Français, plus vain que sensible, parvient à en parler avec esprit;
+l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. (_Raison, Folie_, tome I, page
+230.)
+
+[84] Première représentation du _Matrimonio segreto_ en 1793 à Vienne.
+L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde représentation dans la
+même soirée.
+
+[85] Voir le croquis des amours de la Zitella Borghèse, dans les lettres
+du président de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250
+
+Et sequitur leviter Filia matris iter.
+
+
+[86] Edition de 1824: «Dans le bel à fresque»
+
+N.D.L.E.
+
+
+[87] Burckhardt, _Mémoires de la cour du pape_, dont il était majordome;
+de Potter, _Histoire de l'Eglise_; Gorani.
+
+[88] Peut-être amour et bonne foi d'un côté; de l'autre, vanité et
+continuelle _attention aux autres_.
+
+[89] La religion est la seule loi vivante dans les États du pape.
+Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous
+traverserez. Le génie froid du protestantisme tue les arts; voir Genève
+et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honnêteté,
+la raison, la justice, en sont le nécessaire.
+
+[90] Voir les Mémoires de Carlo Gozzi, et son éternelle querelle avec le
+signor Gratarol; rien de plus opposé à Giacopo Ortiz. Voir les Œuvres de
+madame Albrizzi.
+
+[91] Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise, qui nous
+apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand maître de l'époque. Un
+homme d'esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux depuis que
+Rossini a refusé son poëme des _Athéniennes_, nous assure, de son côté,
+que le grand maître de l'époque, c'est M. Spontini. Que va dire M.
+Berton de l'Institut?
+
+[92] Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents fois par an chez
+le restaurateur; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par mois. Un
+jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la vie se
+passait à souper, et l'on ne soupe plus.
+
+[93] Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du Deffant et
+de mademoiselle de Lespinasse.
+
+[94] Nous l'appelons _factice_ et _faux_ en 1823, mais il était fort
+naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la
+quantité d'_émotion possible_ dans chaque homme (ce qui fait le domaine
+des arts) était fort restreinte.
+
+[95] Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. Batailles
+des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun, détails de
+son expédition en Amérique.
+
+[96] Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de
+Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par des
+éditeurs prudents.
+
+[97] «Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le fort et le
+faible», dit Montesquieu, _Grandeur des Romains_. Jamais Marmontel
+n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot; les littérateurs de la
+vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les querelles
+que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote. Les savants
+craignent pour Hérodote.
+
+[98] Mémoires de madame d'Épinay: détail de la matinée de M. d'Épinay.
+
+[99] Voir _Racine et Shakspeare_, 1823.
+
+[100] Zurich. _Solitude_ et _chant à l'église_, voilà les sources du
+goût pour l'opéra buffa.
+
+[101] _Tableau des États-Unis_, par Volney, page 490.
+
+[102] Qui s'en vengent bien. Voir les _Annales littéraires_, c'est le
+journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme Voltaire.
+Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique; et comme
+d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte
+d'absurdités qu'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu
+qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les _Débats_, un de leurs
+journaux les plus accrédites, en parlant de Monsigny, donnait à ce
+bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire
+par quatre colonnes de feuilleton. Il est fâcheux pour l'Europe qu'elle
+ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de
+croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont
+précieux comme thermomètre indiquant l'état actuel de l'opinion de
+Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie
+trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gymnase, qui
+se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite
+chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande
+délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non
+les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du
+Vaudeville.)
+
+La patrie de Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville
+du monde pour l'esprit. On jetterait pêle-mêle dans un alambic l'Italie,
+l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais à faire
+_Candide_, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot
+explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est
+attentif à la parole chantée, et jamais _à la cantilène_ sur laquelle on
+la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et _non le
+chant_.
+
+[103] Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de l'opéra
+italien à Louvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second acte
+étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau est
+perdu. Quel dommage pour la gloire nationale!
+
+[104] _Le Spleen_, conte de M. de Bezenval, mœurs de Besançon.
+
+[105] J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le malheur
+de prendre à la lettre les louanges ironiques données à _la Caroléîde_
+et à _Ipsiboé_.
+
+[106] Sans les aristarques de profession, la révolution des arts se
+ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés à avoir
+une Académie française, estimons-la _juste_ ce qu'elle vaut. Tâchons de
+ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et _donnée
+de haut_{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu pédants,
+tâchons de ne pas devenir exagérés.
+
+{*} Paroles des DÉBATS en racontant les injures élégants adressées au
+romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture
+de son cours, mars 1823.
+
+[107] L'abbé Girard, observateur ingénieux, écrivait en 1746: «L'usage,
+qui permet la galanterie aux femmes mariées leur défend la passion; elle
+serait ridicule chez elles.»
+
+(_Synonymes_, article _Amour_.)
+
+[108] _Cento novelle_ di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1, décade 3,
+nouvelle 7, pag. 313-321, édition de Venise, 1608.
+
+[109] _Pallida morte futurâ._
+
+[110] Les tableaux de Paul Véronèse, Venise triomphante, par exemple,
+sont aussi des chef-d'œuvre dans le _style magnifique_; ce style est
+beaucoup plus généralement goûté que celui de Raphaël; mais enfin, pour
+la juste expression des passions, il faut en revenir aux chambres du
+Vatican.
+
+[111] Cet air appartient à la _Gabrielle de Vergy_, l'un des
+chefs-d'œuvre de M. Caraffa. C'est le duetto,
+
+Oh istante felice
+
+
+[112] Voir la manière admirable dont M. Kean joue ce dernier acte, et
+l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prière de
+Desdemona, il s'écrie: _Amen! amen! With all my soul!_ Je ne trouve rien
+de comparable à l'Angleterre pour la déclamation et les jardins.
+
+[113] Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la seconde
+partie est toute mélancolique. Vigano est un homme de génie, connu
+seulement en Lombardie, où il est mort en 1821, après avoir donné les
+ballets d'_Otello_, de _Myrrha_, de _la Vestale_, de _Prométhée_, etc.,
+etc.
+
+[114] «Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune, tout me
+semble odieux.»
+
+Il y a un feu et une _force contenue_ admirable dans la manière dont
+madame Pasta dit ce mot, _detesto_, tout à fait dans le bas de sa
+superbe voix. Ce son retentit dans tous les cœurs.
+
+[115]
+
+........... _Tenet nunc,_ _Partenope._ (VIRGILE).
+
+
+[116] Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet aimable
+artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges. Je parle
+du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif à
+côté de tous les jugements que l'on porte des voix des chanteurs dans le
+courant de cette biographie.
+
+[117] Va, malheureuse! je te maudis.
+
+[118] Les savants disent que le trio du _finale_ du premier acte
+d'_Otello_ rappelle un trio de _Don Juan_; l'accompagnement de
+clarinette est le même. L'accompagnement de l'orchestre pendant
+qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second
+acte) est à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en
+_mi bémol_.
+
+[119] M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappelé l'inimitable Bocci,
+qui faisait Jago dans le ballet de Vigano.
+
+[120] Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps
+heureux au sein de la misère.
+
+[121] Il était d'un grand effet à Naples, où l'on croît à la
+_jettatura_.
+
+[122] Chant de la statue dans _Don Juan_; désespoir de D. Anna quand
+elle aperçoit le cadavre de son père.
+
+[123] _Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair à mes yeux!_
+Cela veut dire que l'éclair lui fait voir que Desdemona est endormie, et
+que les mots _caro ben_ (toi que j'aime) sont adressés en songe à
+l'homme qu'elle aime, et non pas à lui Othello, qui s'avance, et qu'elle
+ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort.
+
+[124] Voir les Mémoires de Benvenuto, et l'excellente _Histoire de
+Toscane_ de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien
+supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les mœurs et
+la physionomie d'un siècle.
+
+[125] Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823.
+
+[126] Anecdote de mon ami de Bergame, obligé, par la rumeur publique,
+d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui l'avait
+regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de six
+semaines en Suisse.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by
+Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I ***
+
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+produced from images generously made available by the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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@@ -0,0 +1,8941 @@
+The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by
+Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie de Rossini, tome I
+
+Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+Release Date: January 15, 2010 [EBook #30977]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+LE LIVRE DU DIVAN
+
+STENDHAL
+
+VIE
+
+DE ROSSINI
+
+I
+
+ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR
+
+HENRI MARTINEAU
+
+PARIS
+
+_LE DIVAN_
+37, Rue Bonaparte, 37
+
+MCMXXIX
+
+
+
+
+VIE DE ROSSINI
+
+I
+
+CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
+DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1
+A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA.
+
+EXEMPLAIRE Nº 418
+
+
+
+
+STENDHAL
+
+VIE
+
+DE ROSSINI
+
+Laissez aller votre pensée
+comme cet insecte qu'on
+lâche en l'air avec un fil à
+la patte.
+
+SOCRATE. _Nuées d'Aristophane._
+
+I
+
+D
+
+PARIS
+
+_LE DIVAN_
+
+37, Rue Bonaparte, 37
+
+ * * * * *
+
+MCMXXIX
+
+
+
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
+
+
+_La_ Vie de Rossini _parut en France vers la fin de mai 1824, chez
+Auguste Boulant et Cie, libraires à Paris, rue du Battoir._
+
+_Cette même année, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention:
+seconde édition, titre qui contenait du reste une faute d'impression,
+car on ne voyait qu'un s à Rossini. Un carton de quatre pages donnant
+une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre été
+glissé entre la préface et l'introduction de cette pseudo seconde
+édition._
+
+_Le livre, favorablement accueilli, suscita à ce point la curiosité du
+public qu'il amena l'épuisement de la première édition, en un volume,
+de_ Rome, Naples et Florence _en 1817. Sa propre vente fut également
+fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet
+ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer
+encore à cette date en même temps qu'il se préoccupait d'activer la
+vente de tous ses premiers livres. Nulle autre édition non plus n'en
+fut donnée avant celle des oeuvres complètes chez Michel-Lévy, en 1854.
+Celle-ci, constamment réimprimée depuis lors, était seule dans le
+commerce jusqu'au jour où, dans la collection Champion, parut en 1923,
+grâce aux soins particulièrement heureux de M. Henry Prunières,
+l'édition critique en deux volumes que cette oeuvre méritait._
+
+_Fidèle à mon plan, j'ai suivi dans la présente édition le texte
+original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus
+évidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunières, et en
+me servant de ses recherches, j'ai rétabli fréquemment le texte correct
+des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mémoire et de
+façon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises,
+je n'avais pas à les rectifier et à y substituer ma leçon: les
+dictionnaires sont là pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis
+contenté d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je
+sans doute réussi à offrir un texte convenable non seulement aux dévôts,
+peut-être un peu clair-semés, de Rossini, mais aux fidèles de Stendhal
+moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'âme mélomane que
+révèle à chaque page de ce recueil l'auteur de_ la Chartreuse.
+
+ * * * * *
+
+_Stendhal attribue volontiers son goût pour la musique à cette origine
+italienne qu'il voulût toujours et assez spécieusement se reconnaître:
+les Gagnon, ses ancêtres maternels, seraient descendus, d'après une
+tradition familiale, d'un Guadagni qui s'était autrefois réfugié à
+Avignon après avoir en Italie assassiné un homme. Mais, comme il se
+voit, ses dispositions héréditaires avaient sauté quelques générations,
+car le jeune Beyle était né, il en fait encore l'aveu, «dans une famille
+essentiellement inharmonique.» Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs
+il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les
+cloches de la paroisse Saint-André, le bruit de la pompe de la place
+Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande
+barre de fer, et aussi une flûte dont un commis marchand jouait sur
+cette même place, au quatrième étage d'une maison voisine._
+
+_En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, après
+elles, l'ouïe du jeune Beyle n'est réellement enchantée que lorsqu'il
+entend_ le Traité Nul _de Gaveau, qu'il devait juger plus tard «si
+sautillant, si filet de vinaigre, si français», mais dont il raffole
+toute une saison aux alentours de sa quinzième année. Encore est-il
+croyable que cet opéra lui plaît surtout parce que Mlle Cubly qui le
+chante, le rend du même coup amoureux de l'amour. C'est moins le
+spectacle que la femme qu'il chérit; il nous le laisse explicitement
+entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opéras du
+temps furent alors portés au sublime._
+
+_La vraie révélation de la musique lui reste encore à acquérir, du moins
+en soupçonne-t-il l'existence. Sa curiosité est avertie, il s'inquiète
+d'en savoir davantage. C'est environ l'époque où il obtient de sa
+famille de prendre un professeur de violon: un nommé Mention, fort
+pauvre avec le coeur d'un artiste. Mais un jour que son élève joue plus
+mal qu'à l'ordinaire, le maître refuse de lui continuer son
+enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom
+d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il
+se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il
+revient une dernière fois à la clarinette quand en 1801, dragon en
+garnison à Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leçons au
+chef de musique du 91e de ligne. Mais il a le bon sens de reconnaître
+bientôt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette
+dernière expérience au delà de quelques semaines._
+
+_Auparavant il étudia également la musique vocale à l'insu de ses
+parents chez un fort bon chanteur, prétend-il. Le résultat n'est pas
+meilleur, et il nous raconte tous ces insuccès avec modestie: «J'avais
+horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs
+italiens, un entre autres où je lisais_ Amore, _ou je ne sais quoi_,
+nell'cimento; _je comprenais_: dans le ciment, dans le mortier.
+_J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais
+commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de
+la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour
+l'apprendre.»_
+
+_Son bagage musical est donc fort léger quand soudain à Ivrée, dans les
+derniers jours de mai 1800, venant à peine de pénétrer en Italie, il
+assiste au_ Matrimonio Segreto _et en reçoit une empreinte ineffaçable.
+En une soirée, et pour la vie entière, Beyle comprend et sent la
+musique. Désormais il ne cessera d'en être passionné. Durant les
+dix-sept mois qu'il va séjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps
+sera la Scala de Milan. Il garde de ces représentations un tel souvenir
+que le coeur lui bat avec une cruelle et délicieuse intensité quand, de
+retour à Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur
+ravivent soudain le regret de ces belles heures._
+
+_En France cependant, il est plus occupé de tragédie et de comédie que
+d'opéra. Il ne sait néanmoins se désintéresser de la musique et dans une
+lettre du 6 octobre 1807, il mande à sa soeur Pauline: «La musique me
+console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne
+d'une voix fausse me délasse de deux heures de paperasserie.»_
+
+_A cette même soeur, la confidente fidèle de sa bonne et de sa mauvaise
+fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il
+assiste à Vienne, en 1809, sans penser assurément qu'il consacrerait un
+jour un livre à ce grand musicien:_
+
+_«Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un
+simple paysan, qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme
+sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux
+autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous
+les musiciens de la ville se réunirent à Schotten-Kirchen pour exécuter
+en son honneur le_ Requiem _de Mozart. J'y étais, et en uniforme, au
+deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme:
+trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figure mesquine._ Le
+Requiem _me parût trop bruyant et ne m'intéressa pas, mais je commence
+à comprendre_ Don Juan, _qu'on donne en allemand, presque toutes les
+semaines, au théâtre de Wieden.»_
+
+_L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour
+lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitième année se
+réveillent dès qu'il repose le pied dans cette divine Scala que
+l'éloignement même avait parée de tant d'agréments. Il commence à avoir
+des idées musicales arrêtées; il a ouvert des livres d'histoire, il
+connaît la biographie des principaux compositeurs et se vante de
+n'ignorer pas davantage à quelle date exacte se place l'apogée de la
+musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne
+le dissimule point, il partage très volontiers les opinions. Il
+l'utilisera du reste par la suite pour écrire la quatorzième de ses_
+Lettres sur Haydn.
+
+_Rentré en France, il s'oriente à nouveau vers la comédie, car il n'a
+point encore renoncé à devenir un autre Molière; mais il n'en fréquente
+pas moins assidûment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour
+maîtresse, depuis 1811 et durant trois années, la jeune chanteuse de
+musique italienne Angéline Béreyter. Il devient à cette époque un
+familier de l'opera-buffa où cette aimable personne tient de petits
+rôles. Chaque soir elle vient s'établir dans son lit et il lui fait
+chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angéline a
+certainement eu «sa petite part dans les livres que Stendhal écrivit
+plus tard sur la musique»[1]. En ce temps, Beyle revient exprès de
+Saint-Cloud à Paris pour assister à un acte du_ Matrimonio Segreto _et
+souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle._
+
+_C'est sa période de splendeur: il dépense plus de trois mille francs
+par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possède une
+calèche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants à
+la mode parler haut avec un insupportable air de fat._
+
+_En quelques mois, à la chute de Napoléon tout s'écroule, mais ce
+cataclysme nous vaut un écrivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se
+trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et
+parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font
+cruellement défaut, il imagine d'écrire un volume de biographie
+anecdotique._
+
+_Comment il compose au juste ces_ Lettres sur Haydn suivies d'une vie de
+Mozart et de considérations sur Métastase _qui virent le jour en 1814,
+jusqu'à quel point il démarque Carpani pour la première partie de son
+livre et différents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu
+ailleurs[2]. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier à la
+musique; et bien que la fortune de ce livre ait été assez peu brillante,
+l'auteur n'en est pas moins classé dès lors, et bon gré mal gré, parmi
+les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le
+tiennent pour tel et lui-même, quelque peu de penchant qu'il ait jamais
+eu à se prendre au sérieux, se doit justement reconnaître des idées
+personnelles sur le sujet. Il ne désire que les fortifier et les mûrir.
+Précisément il décide d'aller vivre en Italie où tout l'attire: l'amour,
+les arts et aussi le bon marché de la vie. Il y reprend cette douce
+existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si
+véridique: «A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais
+devenu une espèce de connaisseur.»_
+
+_Il est certain que Stendhal a déjà entendu pas mal de musique en
+Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il fréquente à Milan
+chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs à la mode et
+chez ces soeurs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premières
+chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les
+compositeurs de sa connaissance, ou du moins il écoute avec ravissement
+leurs propos. Rossini rencontre en sa présence le poète Monti et
+peut-être lui arrive-t-il de prendre part à leur conversation._
+
+_Chassé des États autrichiens en 1821, Beyle se refait à Paris une vie
+analogue à celle qu'il menait à Milan. Il va fréquemment à l'Opéra, et
+il termine ses soirées chez Mme Pasta qui habite ainsi que lui-même
+l'hôtel des Lillois, au nº 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette
+chambre d'hôtel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes
+sur_ l'Amour, _et qu'il va maintenant consacrer son temps libre à la
+musique. Colomb, dans sa_ Notice _a bien évoqué la genèse de l'oeuvre
+future: «Mme Pasta, alors à l'apogée de son magnifique talent,
+occupait le premier étage de la même maison; elle y recevait tous les
+soirs, de onze à deux heures, une société d'élite; beaucoup d'Italiens
+faisaient partie de ces réunions, auxquelles Beyle manquait rarement.
+Là, soit par conviction, soit par courtoisie pour la maîtresse de la
+maison, personne n'aurait osé élever la voix en faveur de la musique
+française; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu
+de cette atmosphère, regrettant profondément la société de Milan dont
+on l'avait prié de s'éloigner deux années auparavant, il n'est pas
+étonnant que Beyle, dans la_ Vie de Rossini, _montre tant de dédain pour
+la musique française.»_
+
+_On parle beaucoup à cette époque de Rossini. Nul ne le connaît mieux
+que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opéras et
+s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mûrie. Avant 1814,
+il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que très hâtivement dans
+son étude sur_ Métastase. _On peut dire qu'il le découvre en 1816 et
+qu'il ne commence à l'apprécier qu'un an ou deux après: «Je m'imagine
+que Paër et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant,
+rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que
+s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire
+raffoler Paris», écrit-il à Mareste, de Milan, le 26 août 1818._
+
+_Ce qui ne l'empêche aucunement de critiquer ferme dans le même temps
+quelques oeuvres du maestro, en particulier_ Dorliska. _Il n'a garde
+d'oublier non plus tout ce que Rossini doit à Cimarosa: «Rossini a fait
+cinq opéras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir
+du cercle; je verrai. Quant au_ Barbier, _faites bouillir quatre opéras
+de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven;
+mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples
+croches, et vous avez le_ Barbier, _qui n'est pas digne de dénouer les
+cordons de_ Sigillara, _de_ Tancrède, _et de_ l'Italiana in Algeri.» _Ce
+n'était pas là le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus
+que Beyle, dès 1820, estime que Rossini ne fait plus que se répéter.
+C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent à Milan de
+1819 à 1821 lui paraît, à la longue, grossière. Mais quand à la fin de
+1821 il constate quelles médiocrités tiennent en France l'affiche du
+théâtre italien, il oublie un peu ses sévérités; la musique de Rossini
+comparée à ce qui fait d'ordinaire les délices de Paris lui semble au
+moins vivante, empreinte d'énergie rustique, féconde, agréable, légère.
+Et il n'est pas jusqu'à la couleur de Crébillon fils répandue sur le
+tout qui n'achève de le séduire._
+
+_Déjà collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes à
+l'époque où pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses très modiques
+ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, à_ The Paris Monthly
+Review, _un article qui paraît en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste.
+L'article est bientôt démarqué par_ The Blackwood's Edinburg Magazine,
+_dans son numéro d'octobre. Ce démarquage est reproduit textuellement à
+son tour dans le numéro de novembre de_ The Galignani's Monthly Review.
+_Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est
+ensuite insérée dans un volume paru dans cette même ville en 1824, sous
+ce titre:_ Rossini e la sua musica.
+
+_On voit par ce simple exposé combien Rossini piquait alors la curiosité
+et combien le plagiat était courant à cette époque, Stendhal fut trop
+souvent le bénéficiaire de ces moeurs littéraires pour que nous ne
+signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en être aussi la victime._
+
+_Toujours est-il qu'en Italie l'article était en général considéré comme
+un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice
+retirée de la scène et qui vivait à Bologne, publia en réponse une
+brochure de 62 pages qui s'élevait violemment non seulement contre
+l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parlé de
+Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de
+comédienne[3]._
+
+_Devant le succès de son étude du_ Paris Monthly Review, _Stendhal
+propose à l'éditeur Murray qui avait précédemment publié la traduction
+des_ Vies de Haydn, Mozart et Métastase, _de lui donner une sorte
+d'histoire de la musique au commencement du_ XIXe _siècle, où il
+développerait les idées exprimées dans son premier article sur Rossini.
+Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins à
+l'ouvrage projeté, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au
+seul Rossini. Son manuscrit, terminé au printemps 1823, est aussitôt
+envoyé à Londres où le livre est mis en vente, l'année suivante, en
+janvier, chez l'éditeur Hookham sous le titre de:_ Memoirs of Rossini by
+the author of the Life of Haydn and Mozart. _Mais avec un sans-gêne
+assez curieux le traducteur y prévient le lecteur qu'il a assez mutilé
+le manuscrit anonyme qui lui a été remis, notamment en ce qui touche la
+religion, la politique et les moeurs italiennes. De son côté, pendant que
+le livre est traduit et imprimé en Angleterre, Stendhal retravaille son
+ouvrage, le corrige, le complète et le gonfle en ajoutant des notes et
+des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une préface qu'il date de
+Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne à Paris le
+bon à tirer de l'édition française profondément différente de l'édition
+anglaise et beaucoup plus longue. Cette_ Vie de Rossini _n'est pas à
+proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplète
+et, s'arrêtant à 1819, ignore les oeuvres plus fortes de la seconde
+manière du compositeur. C'est en outre un ouvrage écrit à bâtons rompus,
+pleins de digressions, de redites et d'un désordre charmant. Il trahit
+la hâte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses
+curieuses et d'idées originales. L'auteur avait bien tort de dire avec
+son habituelle modestie: «J'espère bien que si notre brochure existe
+encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu.» Grand Dieu! que
+c'eût été dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus
+qualifié, M. Henry Prunières, qui s'est préoccupé de ses sources, la_
+Vie de Rossini _est tout entière de première main et de premier jet. Et
+pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqué, sur la
+seule foi de la mauvaise réputation de Beyle et de la ressemblance des
+titres, d'alléguer qu'il avait encore dû profiter des travaux de Carpani
+qui venait de publier de son côté les_ Rossiniane. _Calomnie pure: les
+deux oeuvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que
+Beyle se soit privé d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui
+ont précédé le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux
+et à la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa
+correspondance qu'il réclamait à son ami de Mareste un chapitre sur
+l'établissement de l'opéra bouffe à Paris. Mais un fait à noter c'est le
+parallélisme absolu des jugements émis par Stendhal dans ses lettres
+intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne
+reproduit au travers même des opinions empruntées que le jugement
+réfléchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de
+pensée qui n'appartiennent bien qu'à lui._
+
+_L'ouvrage parut à son heure. L'actualité le servit: Rossini arrivait à
+Paris peu après sa publication. Et le succès en fut assez grand pour
+valoir à Beyle une réputation bien établie de mélomane. Aussi le_
+Journal de Paris _lui offrit-il de tenir la rubrique du théâtre italien
+dans ses colonnes. Durant près de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8
+juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signées M. où il
+défendra ses idées les plus chères en faisant une campagne généreuse
+pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connût bien,
+mais on ne peut dénier qu'il soit sur ce sujet tout à fait renseigné ni
+qu'il en parlât clairement et avec feu._
+
+ * * * * *
+
+_Beyle affirme que la rêverie fut ce qu'il préféra à tout, «même à
+passer pour homme d'esprit». Il confesse par ailleurs que son état
+habituel a été celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses
+la musique ne devait-elle pas apporter alors à ce sentimental? «La bonne
+musique, dit-il dans sa_ Vie de Haydn, _ne se trompe pas et va droit au
+fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore.»_
+
+_Suivant M. Henri Delacroix qui en a donné une analyse fort
+minutieuse[4], Stendhal a esquissé une véritable idéologie de la
+musique. Pour bien la dégager, il faut glaner avec patience à travers
+son oeuvre entière. Il ne s'est pas contenté en effet de parler musique
+dans les livres qu'il consacre à Haydn ou à Rossini, dans les essais où
+il se complaît à décrire pour les mieux goûter tous les aspects de
+l'Italie, ou encore dans ses oeuvres autobiographiques. Dans ses romans
+eux-mêmes il note fréquemment le pouvoir qu'une douce mélodie exerce sur
+une âme sensible._
+
+_Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace à ses pensées.
+Elle le fait songer avec une intensité plus grande, avec plus de clarté,
+à ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il
+établit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mêmes
+lois du reste les régissent. On connaît le rôle de l'imagination dans
+l'amour d'après les théories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte
+à la cristallisation. L'imagination de Beyle est de même si vivement
+fouettée par la musique qu'il n'aperçoit tout d'abord que son rôle
+d'excitant et qu'il note dans son_ Journal: _«Si je perdais toute
+imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la
+musique.»_
+
+_On découvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est
+amoureux ou, ce qui chez lui revient à peu près au même, quand il est
+désolé par un amour malheureux. D'où ce corollaire: «L'habitude de la
+musique et de sa rêverie prédispose à l'amour.» Idée qu'il développe
+plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plénitude: «Je
+viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le
+coeur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de
+la présence de ce qu'il aime; c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur
+apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.»_
+
+_Toute musique sublime nous jette donc dans une rêverie profonde et nous
+donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le
+bonheur, même en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'espérance?
+C'est-à-dire commencer à tenir ces promesses que la beauté apporte
+toujours avec elle. Car en même temps que la musique fait briller
+l'espérance, elle console des chagrins passés: «Les beaux-arts sont
+faits pour consoler. C'est quand l'âme a des regrets, c'est durant les
+premières tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit
+la méfiance s'élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la
+campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la musique.» Mais de même
+qu'un remède agit différemment suivant les tempéraments, la puissance de
+la musique sur un être demeure proportionnelle à la richesse de sa vie
+intérieure._
+
+_S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté à la vie
+d'un homme et à l'histoire de sa sensibilité, on pense bien que nul
+mieux que Stendhal n'en fournirait plus éclatante confirmation. Ces
+théories ne sont en effet que les reflets de toute son existence
+sentimentale, les émanations mêmes de son art et de son génie. M. Romain
+Rolland a bien noté qu'il était tout «imprégné d'une sorte de buée
+musicale». Il n'écrit que pour noter les sons de son âme sur qui toute
+oeuvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans
+cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opéras qui
+le charmèrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il perçoit
+l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flûte le fait
+songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo
+Dolce. Et, pour les lecteurs de la_ Vie de Haydn, _il ne sera point
+besoin d'insister sur ce singulier parallèle entre les peintres et les
+musiciens dont l'inspiration ou le métier ont, d'après lui, une exacte
+correspondance._
+
+_Tous les héros de ses romans sont du reste à cet égard peints à sa
+propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure à chaudes larmes en
+entendant chanter des airs de Pergolèse et de Cimarosa; Mathilde de la
+Môle exalte sa passion en répétant sur son piano la cantilène qui, toute
+la soirée, à l'Opéra, lui a fait rêver de Julien avec extase. Et de même
+la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amène à fleur
+d'âme le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mêmes, de Lucien
+Leuwen et de Mme de Chasteller._
+
+_C'est que pour Stendhal la musique en résumé n'est autre chose que le
+langage du coeur: «Dans les instants de peine et de bonheur, la situation
+du coeur change, à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues
+vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des
+choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de
+tels mouvements que vingt personnes peut-être sur mille ont éprouvés...
+Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un
+siècle, cette langue qui leur manquait.» Il importe au surplus assez peu
+si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais
+dédaigné pour sa part d'être classé dans l'élite. Mais quand il en vient
+à s'interroger sur son propre goût, il ne peut éluder cette juste
+question: «La musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du
+bonheur de la jeunesse, ou par elle-même? Je suis pour ce dernier avis.»
+Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que
+comme des signes, ceux mêmes de la passion à son paroxysme, mais d'autre
+part il croit reconnaître que c'est, dégagée de tout sens particulier,
+et par elle-même, que la musique du_ Matrimonio Segreto _lui plaît tant.
+Il l'a peut-être entendu durant ses séjours à Paris soixante ou cent
+fois à l'Odéon. Pareillement le_ Don Juan _de Mozart lui a, dit-il
+encore, procuré un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littérature._
+
+_En revanche, il abhorre tout ce qui est français en musique:_ romance,
+_ou opéra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dicté par sa théorie
+des passions, auxquelles il croit impropre le Français vain, léger,
+jamais mélancolique, quand l'Italien sait de plain-pied éprouver tous
+les transports de l'âme._
+
+_Il est peut-être plus inattendu de voir encore Beyle préférer
+l'opera-buffa à l'opéra-seria: mais le premier est plein d'une vie,
+d'une vivacité et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase
+du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours déplu. Sans
+doute aussi l'opéra-bouffe est-il plus spécifiquement italien, et cet
+argument a toujours son poids auprès d'un Stendhal. Une logique
+semblable lui fait préférer la musique vocale à la musique
+instrumentale. On eût pu croire que, n'étant plus bridée par les
+contraintes du livret, son imagination emportée par le rythme des seuls
+instruments vagabonderait avec plus de délices. Tout au contraire. Et il
+s'est expliqué fort nettement sur ce point: «Je n'ai aucun goût pour la
+musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine
+et du choeur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La
+seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se
+faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant.» Il
+convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le
+mélomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur
+exprimant ses états d'âme remuera toujours, avec une intensité à
+laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur
+qui veut poursuivre partout la connaissance du coeur humain. Aucune
+sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opéra réussi qui
+offre à lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les
+acteurs expriment en chantant le sens général du drame et les passions
+qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette
+souligner la première impression fournie par la mélodie, et peindre par
+surcroît d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec
+la révélation du principal état d'âme. Voilà un précieux point d'appui
+pour l'étude de l'homme et grâce auquel on ne risque plus de s'égarer.
+Et Beyle songe uniquement à l'opéra quand il prétend que la musique vaut
+surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus
+puissants moyens de représenter, d'analyser et en même temps de saisir,_
+avec évidence, force et clarté, _des sentiments, une âme, un caractère._
+
+_La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramène Stendhal
+à l'étude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa_ Vie de Haydn _à
+divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est là un apport
+qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de géographie de la
+sensibilité musicale. Il multiplie les observations sur les différents
+peuples, sur la mélancolie foncière des Italiens, sur la société
+viennoise à qui la volupté seule est permise, sur la psychologie
+amoureuse des Allemands. Il brosse à chaque page un tableau de moeurs et
+il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que
+donne la musique aux individus et le tempérament de ces individus, ce
+qui le conduit logiquement à la psychologie des races. Sujet fécond où
+il se montre dès son premier ouvrage le précurseur de Taine et de
+Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postérieurs ces
+mêmes recherches et ces mêmes théories et il aboutira à cette conclusion
+que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un
+compte exact du sol dont elle émane: «Cette espèce d'écume qu'on nomme
+Beaux-Arts, est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour
+faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la
+fermentation.»_
+
+_Bien entendu Beyle ne saurait goûter que la musique romantique et son
+goût ressort de sa définition même, puisque dans cet art charmant,
+pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que
+ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue
+indistinctement leur_ style moderne.
+
+_Il ne les met cependant point pour cela sur le même rang. Ses
+préférences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible,
+il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'idée de faire graver
+sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui
+vint à Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment où il
+trace la_ Vie de Henri Brulard, _son jugement n'a changé en rien:
+«J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces
+deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que de
+me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre...» Il avait
+précédemment avancé dans des termes à peu près identiques, que le
+dernier qu'il entendait, était toujours le plus grand._
+
+_Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort légitime:
+presque un lieu commun. Au temps où Stendhal proclamait le génie du
+musicien autrichien, celui-ci était encore assez discuté pour qu'il
+parût original, audacieux même à beaucoup, d'écrire, non seulement en
+France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la_ Flûte
+enchantée _possède un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et
+qu'il ne craint aucun rival pour les cantilènes qui expriment les
+passions. Accorder surtout à_ Idomeneo _une place de choix entre tous
+les opéras du jeune maître passait pour une opinion singulièrement
+révolutionnaire. Henri Beyle, à cent ans de distance, se trouve
+parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour
+comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immédiat de sa
+musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment
+n'eut-il pas contresigné cette opinion, celui qui, séduit sans doute
+moins instantanément que par Cimarosa, avait découvert peu à peu le
+charme unique qui se dégage des opéras de Mozart, et qui, ayant compris
+que cette musique était celle qui convenait le mieux à son âme, ne se
+lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours véritablement transporté par
+l'amoureuse mélancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dégage
+des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il
+disait: «Il n'amuse jamais, c'est comme une maîtresse sérieuse et
+souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa
+tristesse...» L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait
+profondément; du moins, à Vienne, il avait acheté son portrait et avait
+recherché les gens qui, l'ayant approché, pouvaient parler de lui._
+
+ * * * * *
+
+_Quelques censeurs sévères et fort mal instruits se sont parfois
+demandés comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart
+et l'apprécie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi
+facilement de Rossini. Certes il se plaît à la gaieté et à la grâce
+légère de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le
+comparer à Mozart: l'auteur du_ Barbier de Séville _lui semble trop peu
+poétique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le goûte même
+médiocrement, nous avons déjà insisté sur ce point. Il n'en vient en
+France à lui adresser des éloges que par réaction et parce qu'il l'y
+voit trop durement critiqué. Il le compare à Simon Mayer, à Paër, à bien
+d'autres alors célèbres et dont il a percé l'agrément relatif et la
+réelle médiocrité. Rossini, reconnaît-il volontiers, a plus de style que
+presque tous ses émules, plus même que le délicieux Cimarosa qui, par
+ailleurs, rappelle Raphaël. Encore faut-il bien entendre ce que le mot
+style représente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des_ Promenades
+dans Rome, _M. Jacques Boulenger[5] a découvert cette note de sa main:
+«Même stile: Rossini et M. Scribe.» Stendhal indique ainsi partout avec
+liberté dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre
+pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il
+avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du
+maestro n'était point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au
+demeurant lui paraît «vif, léger, piquant, jamais ennuyeux», et s'il le
+loue et le blâme fort judicieusement, le plaçant en fin de compte au
+rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les
+plus autorisés,--l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son
+cynisme le choquait non moins que son formidable appétit et sa grossière
+désinvolture vis-à-vis des femmes. Que cette délicatesse ne nous
+surprenne point: elle rayonne dans toute l'oeuvre de Beyle. Et il fallait
+être singulièrement aveugle ou pressé pour se laisser égarer par
+quelques boutades volontairement outrancières et destinées à donner le
+change. Rien de plus faux que d'en faire un héros de table d'hôte._
+
+_Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens
+que Stendhal énumère complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour
+sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette
+assez agréable et que l'on boit avec plaisir dans les moments où, l'on
+trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en
+faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette
+assez plate._
+
+_Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la
+musique de son temps et tout en n'étant pas assez fou pour bouder ce
+qu'on lui offrait chaque soir à la Scala de Milan, savait fort bien
+faire montre de goût et créer parmi tant de compositeurs une hiérarchie
+point du tout méprisable._
+
+_Au surplus ces opinions ne sont peut-être pas aussi désuètes qu'on
+aurait pu le craindre à les rencontrer sous la plume d'un critique
+improvisé. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paraître
+hâtive: quelques heures de violon, quelques leçons de clarinette ou de
+musique vocale n'ont pu suffire à lui donner la culture technique qui
+lui manquera toujours. Mais à côté des dispositions propres qu'il
+apportait, à côté de ce don inné qui dans les lettres et dans les arts
+demeure la part principale et la plus mystérieuse du génie, il faut se
+souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes
+et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il
+savait fort bien lire. Il n'a jamais désiré non plus être pris trop au
+sérieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingué. Il s'est
+expliqué lui-même à ce sujet avec beaucoup de netteté[6]: «A peine je
+connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme indigne de jouer
+du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'écrire les
+idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a
+de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis
+souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour être laquais de
+Paisiello à Naples._
+
+ * * * * *
+
+_»Dans les beaux temps de mon goût pour la musique à Milan, de 1814 à
+1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto à
+la_ Scala, _je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute la
+musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire?
+quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie_ plus noble et plus tendre
+_que celle du maestro._
+
+_»Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière
+de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger
+sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la
+première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus
+intelligible qu'après l'avoir travaillée._
+
+_»Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans
+les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me
+semblent comme le trait de Priam, sine ictu._
+
+_»Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie et j'ai vu
+l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier
+comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):_
+
+ _Un mort s'en allait tristement_
+ _S'emparer de son dernier gîte,_
+ _Un curé s'en allait gaîment_
+ _Enterrer ce mort au plus vite._
+
+_»C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles
+françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer_ gi-teu, vi-teu.
+_Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique,
+comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.»_
+
+_Ce fut néanmoins un constant objet d'étonnement, d'abord pour ses amis
+et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs
+semblables dans des catégories toutes faites, que de découvrir un
+Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme
+il répondait à cette perpétuelle objection d'ignorance: «Je dois dire
+sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au même moment je sentais dans
+le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils_ (ses amis)
+_n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies
+dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement
+qu'à_ travers un cristal. _Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!»_
+
+_Il est toujours présomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette
+présomption est cependant assez répandue chez les techniciens, ou du
+moins chez ceux qui se prétendent tels, pour fermer la bouche aux
+amateurs sur des sujets qu'ils croient être les seuls à bien posséder._
+
+_Stendhal fut ainsi critiqué avec violence, d'abord par Berlioz qui
+avait relevé, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de
+vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M.
+Saint-Saëns jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire écho. Il ne
+limita pas ses griefs au seul domaine où il lui fut permis de les
+formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures
+et d'affirmer la stupidité de tous les livres de Stendhal dans le moment
+même où il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en
+affirmait pas moins, entre autres choses, que les_ Vies de Haydn,
+Mozart et Métastase _renferment des opinions du dernier bourgeois sur la
+musique. L'attaque à peine déclanchée, Maurice Barrés se porta au
+secours de Beyle pour le féliciter au contraire d'avoir demandé avant
+tout à la musique «de nous procurer un plaisir physique». C'est là
+l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront
+probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte
+de courage pour bien marquer ainsi le point de départ sensoriel de tout
+plaisir esthétique. M. Saint-Saëns, lui, était de ceux qui s'élevaient
+avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il,
+est un des produits les plus délicats de l'esprit humain. Hé! sans
+doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans
+l'esprit de l'homme qui n'ait dû auparavant passer par ses sens? Et
+est-ce le moyen de bien séduire l'esprit que de commencer par déchirer
+le tympan?_
+
+_M. Saint-Saëns montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu
+Stendhal quand il lui reproche encore de se pâmer sans aucun
+discernement devant toute musique italienne, et de ne se pâmer que
+devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement
+de Beyle sur Rossini est nuancé, comme il sait être sévère pour
+Paisiello? Nous pourrions de même montrer aisément comme il est
+méprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, «ce
+Marmontel, sans aucune espèce de talent...»_
+
+_Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la
+musique italienne. Il n'a cependant point trop maltraité Haydn, et l'un
+des premiers il rendit hommage au_ Freischütz _de Weber. Il n'a pas, il
+est vrai, entièrement compris Beethoven, dont l'oeuvre ne lui fut jamais
+bien familière. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il
+empruntait à Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura
+louer sa fougue à la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que
+la déclamation de Glück lui semble «la plus triste chose du monde»?
+Debussy tout près de nous ne pensera pas bien différemment et les
+partisans de Glück auraient mauvaise grâce à répliquer que Claude
+Debussy n'entendait rien à la musique._
+
+_Toutes les anecdotes, plus ou moins déformées, qu'on apportera sur
+Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement écrit de sa main.
+Nous croyons volontiers à la laide grimace qu'on lui vit faire un soir
+que, dans le salon privé de l'Ambassade de France à Rome, on chantait
+les mélodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de même soutenir
+avec son goût du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait
+trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son
+contradicteur, au comble de l'exaspération lui ait en suite de ces
+propos fait fermer sa porte._
+
+_Beyle en ce temps-là ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa
+jeunesse. Après 1830, l'ère du dilettantisme était close. Le consul
+n'allait pas renier les principes si chers autrefois à l'amateur qu'il
+avait été._
+
+_Mais en définitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons
+encore l'assurance de ce spécialiste qu'on ne saurait récuser: M. Henry
+Prunières, directeur de la Revue Musicale, qui résume ainsi le débat:
+«Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume
+hasardés, on est frappé de la justesse des jugements qu'il porte sur les
+musiciens de son temps»._
+
+_A l'abri de cette autorité nous n'avons plus grand besoin de nous
+inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. André Maurel
+qui, n'ayant pas fréquenté suffisamment Stendhal, lui prête presque
+toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la
+musique qu'aime Beyle, allègue-t-il entre autres choses, ce sont les
+femmes. Bien sûr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies
+femmes; et même loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend
+poursuivre son perpétuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce
+griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous
+serions bien mal exprimé dans cette étude si l'on pouvait encore
+prétendre que son plaisir ne fut jamais désintéressé et qu'il ne
+recherchait absolument dans la musique que l'idée de l'amour._
+
+_Stendhal analyse avec trop de sagacité les opéras qu'il aime, pour
+qu'on lui vienne reprocher sérieusement de les avoir mal écoutés.
+C'était un épicurien qui savait tirer de la musique des jouissances
+complexes,--et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique
+et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas
+moins viable et charmante._
+
+_A qui fera-t-on croire que c'est être stupide que d'aimer la rêverie
+tendre et d'écrire: «La bonne musique me fait rêver avec délices à ce
+qui occupe mon coeur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un
+chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de
+plaisir à mon âme»? Il faudrait être soi-même bien austère pour ne voir
+qu'un dérèglement de l'imagination dans cette façon sensible de goûter
+les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du goût,
+ni celle de l'éducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus
+urgent de réhabiliter «le plaisir en musique.» Mais nous n'avons voulu
+que retracer le rôle qu'elle a joué dans la vie de Stendhal et rappeler
+que dans un élan de sincérité il a pu un jour s'écrier: «La musique, mes
+uniques amours»!_
+
+Henri MARTINEAU.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Depuis la mort de Napoléon, il s'est trouvé un autre homme duquel on
+parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne,
+à Paris comme à Calcutta.
+
+La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la
+civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer
+une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette
+hauteur.
+
+Les titres du conteur à la confiance du lecteur, sont d'avoir habité
+huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses
+chefs-d'oeuvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se
+trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux; il a su,
+dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la
+société, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de
+Rossini.
+
+L'auteur de l'ouvrage suivant en a déjà fait deux ou trois autres,
+toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont dit que quand
+on se mêlait d'écrire, il fallait employer les précautions oratoires,
+académiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.;
+qu'il n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne
+heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce
+titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver
+jamais.
+
+Le présent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napoléon,
+l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa
+jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se
+trouvant en Italie, lors des grands succès de Rossini, il eut occasion
+d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne.
+
+Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voilà ce qui forme la
+brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le
+mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite,
+elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite en présence des petits
+événements qu'elle raconte.
+
+Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le
+nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes.
+
+Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant! et d'un homme
+comme Rossini, dont la vie ne laisse d'autres traces que le souvenir
+des sensations agréables dont il remplit tous les coeurs! Je voudrais
+bien que ce grand artiste, qui est en même temps un homme charmant, eût
+l'idée d'écrire lui-même ses Mémoires, à la manière de Goldoni. Comme il
+a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses
+Mémoires seraient bien autrement piquants. J'espère qu'il y aura assez
+d'inexactitudes dans cette _Vie de Rossini_ pour le fâcher un peu, et
+l'engager à écrire. Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de
+lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple,
+que tel grand seigneur envié. Le seigneur a gagné un gros lot _en
+argent_ à la loterie de la nature, lui y a gagné un nom qui ne peut plus
+périr, du génie, et surtout du bonheur.
+
+Le présent livre avait été fait pour être publié en anglais; c'est une
+école de musique qu'il a vue près de la place Beauvau, qui a donné à
+l'auteur l'audace d'imprimer en France.
+
+Montmorency, 30 septembre 1823.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+
+
+I
+
+
+Le 11 janvier 1801, Cimarosa mourut à Venise, des suites des traitements
+barbares qu'il venait d'éprouver à Naples, dans les prisons où l'avait
+fait jeter la reine Caroline.
+
+Paisiello n'est mort qu'en 1816; mais on peut dire que depuis les
+dernières années de l'autre siècle, le génie musical, qui se manifeste
+de si bonne heure, mais s'éteint si vite, avait cessé d'animer le
+compositeur aimable et gracieux plutôt qu'énergique et brillant du _Roi
+Théodore_ et de la _Scuffiara_.
+
+Cimarosa agit sur l'imagination par de longues périodes musicales qui
+joignent, à une extrême richesse, une extrême régularité.
+
+Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du _Matrimonio
+segreto_, et entre autres le second:
+
+ Io ti lascio perchè uniti.
+
+Ces chants sont les plus beaux qu'il ait été donné à l'âme humaine de
+concevoir: remarquez cependant qu'ils sont _réguliers_, et d'une
+régularité que notre esprit peut saisir: c'est un grand mal; dès qu'on
+en connaît plusieurs, on peut en quelque sorte _prévoir_ la suite et le
+développement de ceux dont on entend le début. Tout le mal est dans ce
+mot _prévoir_, et c'est de là que nous verrons dans peu sortir le style
+et la gloire de Rossini.
+
+Paisiello ne remue jamais aussi profondément que Cimarosa; il n'évoque
+pas dans l'âme du spectateur les images qui donnent des jouissances aux
+passions profondes, ses émotions ne s'élèvent guère au delà de la
+_grâce_; mais il a excellé dans ce genre; sa grâce est celle du Corrège,
+tendre, rarement piquante, mais séduisante, mais irrésistible. Je
+citerai comme exemple connu à Paris, le _quartetto_ de _la Molinara_.
+
+ Quelli la,
+
+lorsque le notaire _Pistofolo_ se charge si plaisamment de faire à la
+meunière les déclarations d'amour du gouverneur et du seigneur féodal,
+ses rivaux.
+
+La manière bien remarquable de Paisiello est de répéter plusieurs fois
+le même trait de chant, et à chaque fois avec des grâces nouvelles qui
+le font entrer de plus en plus avant dans l'âme du spectateur.
+
+Rien au monde n'est plus opposé au style de Cimarosa, étincelant de
+verve comique, de passion, de force et de gaieté. Rossini aussi se
+répète, mais ce n'est pas exprès; et ce qui fait le comble de la grâce
+chez Paisiello, est en lui belle paresse incarnée. Je me hâte d'ajouter,
+de peur qu'on ne me range avec les détracteurs de cet homme aimable,
+que, seul parmi les modernes, il a mérité d'être comparé aux deux grands
+maîtres qui cessèrent de briller vers le commencement du XIXe siècle.
+En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout
+étonnés un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses
+dont nous ne nous doutions pas auparavant. Réfléchir sur les beaux-arts
+fait sentir.
+
+
+
+
+II
+
+DIFFÉRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE D'ITALIE
+
+
+En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter;
+or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas répéter de
+l'harmonie avec sa voix seule.
+
+Voilà sur quoi est basée l'extrême différence de la musique allemande et
+de la musique italienne. Un jeune Italien plein d'une passion, après y
+avoir réfléchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus
+poignante, se met à chanter à mi-voix un air de Rossini, et il choisit,
+sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque
+rapport à la situation de son âme; bientôt, au lieu de le chanter à
+mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter,
+l'expression particulière de la nuance de passion qu'il endure. Cet écho
+de son âme le console; son chant est, si l'on veut, comme un miroir dans
+lequel il s'observe: son âme était irritée contre le destin, il n'y
+avait que de la colère; elle va finir par avoir pitié d'elle-même.
+
+A mesure que le jeune Italien se distrait par son chant, il remarque
+cette couleur nouvelle qu'il donne à l'air qu'il a choisi; il s'y
+complaît, il s'attendrit. De cet état de l'âme à écrire un air nouveau,
+il n'y a qu'un pas; et comme le climat et leurs habitudes ont donné aux
+habitants de l'Italie méridionale une voix très-forte, le plus souvent
+ils n'ont pas besoin de piano pour composer[7]. J'ai connu vingt jeunes
+gens à Naples qui écrivent un air avec aussi peu de prétention qu'à
+Londres on fait une lettre ou à Paris un couplet. Souvent en rentrant
+chez eux le soir, ils se mettent au piano, et, sous ce délicieux climat,
+passent une partie de la nuit à chanter et à improviser. Leur esprit est
+à mille lieues de songer à écrire et à la gloriole d'auteur; ils ont
+donné jour à la passion qui les anime, voilà tout leur secret, voilà
+tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances
+semblables, aurait lu jusqu'à une heure ou deux quelque auteur favori,
+mais il aurait moins créé que le Napolitain, son âme aurait été moins
+active; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction
+possible dès qu'on improvise au piano, et l'on ne songe qu'à
+l'expression; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons.
+
+Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par
+jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons énormes au bout des
+doigts de la main gauche, durillons qui la déforment entièrement; mais
+l'on parvient à tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus
+habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux
+heures de gammes, ses sons ont déjà moins de pureté et ses passages
+moins de brillant. Le degré de patience et de constance nécessaire pour
+ce genre de talent est fort rare dans les pays du midi, et ne s'allie
+guère à une tête ardente. Tout le temps que l'on joue du violon ou de la
+flûte, l'on est attentif à la beauté ou à la justesse des sons, et non
+pas à ce qu'_ils expriment_. Notez ce mot, il explique encore le secret
+des deux musiques.
+
+Il y a eu des pères en Italie qui, dans le siècle dernier, ont condamné
+leur fils à devenir un bon violon ou un bon hautbois, à peu près comme
+d'autres faisaient de leurs enfants des castrats; mais de nos jours, le
+talent de la musique instrumentale s'est tout à fait réfugié dans la
+tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forêts de la Germanie,
+il suffit à ces âmes rêveuses, de la beauté des sons, _même sans
+mélodie_, pour redoubler l'activité et les plaisirs de leur imagination
+vagabonde.
+
+Il y a une vingtaine d'années qu'à Rome on entreprit de donner _Don
+Juan_; les symphonistes essayèrent, pendant quinze jours, de faire aller
+ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet
+opéra, pendant le souper de don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en
+purent venir à bout. Ils étaient pleins d'âme, et n'avaient nulle
+patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de
+l'Opéra, rue Le Peletier, jouer admirablement, à la première vue, une
+symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo
+d'_Armide_, chanté par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu à l'Opéra de
+superbes talents, cultivés avec une patience à toute épreuve, et pas de
+génie musical.
+
+A Rome, il y a vingt ans, on déclara, d'une voix unanime, que les
+étrangers vantaient beaucoup trop l'oeuvre de Mozart, et que le morceau
+des trois orchestres, en particulier, était tout à fait absurde, et
+digne de la barbarie tudesque.
+
+Le despotisme minutieux[8] qui depuis deux siècles enlace et étouffe le
+génie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les
+journaux, au dernier degré de grossièreté et de bassesse; on appelle un
+homme un scélérat, un âne, un voleur, etc., à peu près comme à
+Londres[9], et bientôt à Paris, pour peu que la liberté de la presse
+continue à nous apprendre à mépriser un homme vulgaire, même lorsqu'il
+imprime. Ordinairement en Italie le journaliste est lui-même l'un des
+principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier
+tout ce qui acquiert une notabilité quelconque, et par là lui fait peur.
+Or, en Italie comme en France, comme partout, l'opinion publique sur les
+spectacles ne peut se former que par les journaux; c'est une pensée qui
+s'évapore si personne ne se présente pour la recueillir, et, faute
+d'avoir noté la première chaîne du raisonnement, jamais l'on n'arrive à
+la seconde.
+
+Je demande pardon d'avoir présenté une idée odieuse, mais je serais au
+désespoir qu'on jugeât de la belle Italie, de la terre sublime qui
+recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Vigano, par les
+turpitudes de sa presse périodique, ou sur les phrases vides d'idées des
+livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu'à ce que l'Italie ait un
+gouvernement modéré, comme celui dont on jouit en Toscane depuis
+dix-huit mois, je demande en grâce, et je puis dire en justice, qu'on ne
+la juge que sur cette partie de son âme qu'elle peut révéler par les
+beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui
+impriment.
+
+Je me trouvais il y a quelques années (1816) dans une des plus grandes
+villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient établi un
+théâtre bourgeois, monté avec le plus grand luxe, eurent l'idée de
+célébrer l'arrivée dans leurs murs, de la princesse Béatrix d'Este,
+belle-mère de l'empereur François. Ils firent composer, en son honneur,
+un opéra entièrement nouveau, paroles et musique; c'est le plus grand
+honneur qu'on puisse rendre en Italie. Le poëte imagina d'arranger en
+opéra une comédie de Goldoni, intitulée _Torquato Tasso_. On fait la
+musique en huit jours, la pièce est mise en répétition, tout marche
+rapidement; la veille même de la représentation, le chambellan de la
+princesse vint dire aux citoyens distingués qui tenaient à honneur de
+chanter devant elle, qu'il était peu respectueux de rappeler, devant une
+princesse de la maison d'Este, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des
+torts envers cette illustre famille.
+
+Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega à
+celui du Tasse.
+
+La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en
+excitant leur imagination à produire certaines images analogues aux
+passions dont ils sont agités. Vous voyez par quel mécanisme indirect,
+mais sûr, la musique d'un pays doit prendre la nuance du gouvernement
+qui forme les âmes en ce pays. De toutes les passions généreuses, la
+tyrannie ne permettant en Italie que l'amour, la musique n'a commencé à
+être belliqueuse que dans _Tancrède_, postérieur de dix ans aux prodiges
+d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces grandes journées eussent réveillé
+l'Italie[10], le nom de la guerre et des armes n'était employé en
+musique que pour faire valoir les sacrifices faits à l'amour. Comment
+des gens à qui la gloire était défendue, et qui ne voyaient dans les
+armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraient-ils pu
+trouver du charme à rêver aux sensations guerrières?
+
+Voyez, au contraire, la musique à peine née en France, produire
+sur-le-champ le sublime: _Allons, enfants de la patrie_, et _le Chant du
+départ_. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens,
+ils n'ont rien fait d'égal; c'est qu'ils copient, à l'aveugle,
+l'expression de l'amour et que l'amour, en France, n'est qu'une passion
+secondaire que la _vanité_ et _l'esprit_ se chargent d'étouffer.
+
+Quoi qu'il en soit de la vérité de cette remarque impertinente, je pense
+que tout le monde est d'accord que la musique n'a d'effet que par
+l'imagination. Or il est une chose qui paralyse sûrement l'imagination,
+c'est la _mémoire_. A l'instant qu'en entendant un bel air, je me
+rappelle les illusions et le petit roman qu'il avait fait naître en moi
+à la dernière fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination
+est glacée, et la musique n'est plus une fée toute-puissante sur mon
+coeur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet
+secondaire, quelque mérite subalterne, la difficulté de l'exécution par
+exemple.
+
+Un de mes amis écrivait, il y a un an, à une dame qui se trouvait à la
+campagne: «L'on va donner _Tancrède_ au théâtre Louvois; ce n'est qu'à
+la trois ou quatrième représentation que nous sentirons bien les
+finesses de cette musique si fraîche et si belliqueuse. Après l'avoir
+comprise, elle s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera
+dans la plénitude de sa puissance durant vingt ou trente
+représentations, après quoi elle sera usée pour nous. Plus vif aura été
+notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engagés à
+chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complète
+sera notre _saturation_, si j'ose m'exprimer ainsi.» On ne saurait, en
+musique, être fidèle à ses anciennes admirations. Si _Tancrède_ ravit
+encore après quarante représentations, ce sera un autre public; une
+autre classe de la société sera venue à Louvois, attirée par les
+articles des journaux; ou bien, c'est que l'on est si mal à ce théâtre,
+le corps éprouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmées,
+que la fatigue se montre bien vite, et qu'on ne peut guère goûter à
+chaque soirée qu'un acte d'un opéra; au lieu de quarante
+représentations, il en faudra quatre-vingts pour apprécier _Tancrède_.
+
+Une chose fort triste, qui est peut-être une vérité, c'est que _le beau
+idéal_ change tous les trente ans, en musique. De là vient que cherchant
+à donner une idée de la révolution opérée par Rossini, il a été inutile
+de remonter beaucoup au delà de Cimarosa et de Paisiello[11].
+
+Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessèrent de travailler, ils
+fournissaient de nouveautés, depuis vingt ans, tous les théâtres
+d'Italie et du monde. Leur style, leur manière de faire, n'avaient plus
+le charme de l'_imprévu_. Le vieux et aimable Pachiarotti me contait, à
+Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal
+Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apportés de Londres,
+qu'autrefois, à Milan, on lui faisait répéter chaque soirée, jusqu'à
+cinq fois, un certain air de Cimarosa; j'avoue que pour ajouter foi à un
+tel excès d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que
+cette anecdote me fût confirmée par une foule de témoins oculaires.
+Comment le coeur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec
+cette fureur?
+
+Si un air que nous avons entendu il y a dix ans, nous fait encore
+plaisir, c'est d'une autre manière, c'est en nous rappelant les idées
+agréables dont alors notre imagination était heureuse; mais ce n'est
+plus en produisant une ivresse nouvelle. Une tige de pervenche rappelait
+aussi à Jean-Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse.
+
+Ce qui fait de la musique le plus entraînant des plaisirs de l'âme, et
+lui donne une supériorité marquée sur la plus belle poésie, sur
+_Lalla-Rook_, ou la _Jérusalem_, c'est qu'il s'y mêle un plaisir
+physique extrêmement vif. Les mathématiques font un plaisir toujours
+égal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins; à l'autre extrémité
+de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir
+extrême, mais de peu de durée, et de peu de fixité. La morale,
+l'histoire, les romans, la poésie, qui occupent, sur le clavier de nos
+plaisirs, tout l'intervalle entre les mathématiques et l'Opéra-Buffa,
+donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus
+durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les
+éprouver encore.
+
+Tout est, au contraire, incertitude et imagination en musique; l'opéra
+qui vous a fait le plus vif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours
+après, et n'y plus trouver que l'ennui le plus plat, ou un agacement
+désagréable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme à
+voix glapissante; ou il fait étouffant dans la salle; ou l'un de vos
+voisins, en se balançant agréablement, communique à votre chaise un
+mouvement continu et presque régulier. La musique est une jouissance
+tellement physique, que l'on voit que j'arrive à des conditions de
+plaisir presque triviales à écrire.
+
+C'est souvent une cause d'un genre pas plus relevé qui gâte une soirée
+où l'on a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge
+commode. On va chercher bien loin une belle raison métaphysique ou
+littéraire pour expliquer pourquoi l'_Elisabetta_ ne fait aucun plaisir;
+c'est tout simplement qu'on étouffait dans la salle, et qu'on était mal
+à son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plaisir
+musical cette espèce de _draw-back_ (difficulté de naître); ensuite on
+écoute avec _pédanterie_; on se _fait un devoir_ de tout entendre. _Se
+faire un devoir!_ quelle phrase anglaise, quelle idée anti-musicale!
+C'est comme se faire un devoir d'avoir soif.
+
+Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de
+l'oreille, en les forçant de prendre un certain degré de tension (par
+exemple, durant le premier final de _Così fan tutte_ de Mozart), ce
+plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain état de
+tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables, et
+à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre
+moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire; c'est ainsi que
+quelques baies de _bella-dona_ cueillies par erreur dans un jardin, le
+forcent à être fou.
+
+Cotugno, le premier médecin de Naples, me disait lors du succès fou de
+_Moïse_: «Entre autres louanges que l'on peut donner à votre héros,
+mettez celle d'assassin. Je puis vous citer plus de quarante attaques de
+fièvre cérébrale nerveuse, ou de convulsions violentes, chez des jeunes
+femmes trop éprises de la musique, qui n'ont pas d'autre cause que la
+prière des Hébreux au troisième acte, avec son superbe changement de
+ton.»
+
+Le même philosophe, car ce grand médecin Cotugno était digne de ce
+titre, disait que le demi-jour était nécessaire à la musique. La lumière
+trop vive irrite le nerf optique; or la vie ne peut pas se trouver _à la
+fois_ présente au nerf optique et au nerf auditif. Vous avez le choix
+des deux plaisirs; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux
+deux à la fois. Je soupçonne une autre circonstance, ajoutait Cotugno,
+qui tient peut-être au galvanisme. Pour trouver des sensations
+délicieuses en musique, il faut être isolé de tout autre corps humain.
+Notre oreille est peut-être environnée d'une atmosphère musicale de
+laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-être elle existe.
+Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut être en quelque sorte
+isolé comme pour les expériences électriques, et qu'il y ait au moins un
+intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La
+chaleur animale d'un corps étranger me semble fatale au plaisir musical.
+
+Je suis bien loin de prétendre affirmer cette théorie du philosophe
+napolitain, je n'ai peut-être pas même assez de science pour la répéter
+correctement.
+
+Tout ce que je sais par l'expérience de quelques amis intimes, c'est
+qu'une suite de belles mélodies napolitaines force l'imagination du
+spectateur à lui présenter certaines images, et en même temps met son
+âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces
+images.
+
+Lorsqu'on commence seulement à aimer la musique, on est étonné de ce qui
+se passe en soi, et l'on ne songe qu'à goûter le nouveau plaisir dont on
+vient de faire la découverte.
+
+Lorsqu'on aime déjà depuis longtemps cet art enchanteur, la musique,
+lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir à notre imagination des
+images séduisantes relatives à la passion qui nous occupe dans le
+moment. On voit bien que tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que
+plus un homme est solidement raisonnable, moins il en est susceptible.
+
+Il n'y a de réel dans la musique que l'état où elle laisse l'âme, et
+j'accorderai aux moralistes que cet état la dispose puissamment à la
+rêverie et aux passions tendres.
+
+
+
+
+III
+
+HISTOIRE DE L'INTERRÈGNE APRÈS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812
+
+
+Après Cimarosa, et lorsque Paisiello eut cessé de travailler, la musique
+languit en Italie jusqu'à ce qu'il parût un génie original. Je devrais
+dire le plaisir musical languit; il y avait bien toujours des transports
+et de l'admiration folle dans les salles de spectacle, mais c'est comme
+il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, même en lisant les
+romans de Ducray-Duminil, ou des mouchoirs agités et des _vivat_ pour la
+joyeuse entrée même des plus mauvais souverains.
+
+Rossini a écrit avant 1812; mais ce n'est qu'en cette année-là qu'il
+obtint la faveur de composer pour le grand théâtre de Milan.
+
+Pour apprécier ce génie brillant, il faut de toute nécessité voir dans
+quel état il trouva la musique, et jeter un coup d'oeil sur les
+compositeurs qui eurent des succès de 1800 à 1812.
+
+Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie,
+uniquement parce que tous les grands théâtres ont l'obligation de donner
+des opéras nouveaux à certaines époques de l'année; sans quoi, sous
+prétexte d'admirer les anciens compositeurs, les pédants du pays
+n'auraient pas manqué d'étouffer et de proscrire tous les génies
+naissants; ils n'eussent laissé prospérer que de plats copistes.
+
+L'Italie n'est le pays du _beau_ dans tous les genres que parce qu'on y
+éprouve le besoin du nouveau dans le beau idéal, et que chacun
+n'écoutant que son propre coeur, les pédants y jouissent de tout le
+mépris qu'ils méritent.
+
+Après Cimarosa et avant Rossini, deux noms se présentent, Mayer et Paër.
+
+Mayer, Allemand perfectionné en Italie, et qui depuis quarante ans s'est
+fixé à Bergame, a donné une cinquantaine d'opéras, de 1795 à 1820. Il
+eut du succès, parce qu'il présentait au public une petite nouveauté qui
+surprenait, et attachait l'oreille. Son talent consistait à mettre dans
+l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs,
+les richesses d'harmonie qu'à la même époque Haydn et Mozart créaient en
+Allemagne. Il ne savait guère faire chanter la voix humaine, mais il
+faisait parler les instruments.
+
+Sa _Lodoïska_, donnée en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue
+admirablement chantée à Schoenbrunn en 1809, par la charmante
+Balzamini, qui mourut bientôt après, au moment où elle allait devenir
+une des cantatrices les plus distinguées de l'Italie. Madame Balzamini
+devait son talent à sa laideur.
+
+Les _due Gironate_ de Mayer sont de 1801; en 1802, il donna _I Misteri
+Eleusini_, qui se firent la réputation qu'a aujourd'hui _Don Juan_. _Don
+Juan_ n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile à lire.
+_I Misteri Eleusini_ passèrent pour l'oeuvre musicale la plus forte et la
+plus énergique de l'époque. La marche de l'art était frappante, on
+allait de la mélodie à l'harmonie.
+
+Les maîtres italiens quittaient le _facile_ et le _simple_ pour le
+composé et le savant. MM. Mayer et Paër osant faire en grand, avec
+hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres _maestri_
+essayaient timidement, et en commettant à chaque instant des fautes
+contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de
+génie; ce qui acheva de compléter l'illusion, c'est qu'ils avaient
+réellement beaucoup de talent.
+
+Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une
+musique d'opéra devant, à ce qu'il paraît, se borner à trente ans, ces
+maîtres ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas
+tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en
+1820 MM. Mayer et Paër figureraient dans les annales de la musique au
+rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres du
+premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. _Ginevra
+di Scozia_ est de 1803; c'est l'épisode d'_Ariodant_, qui forme l'un des
+chants les plus admirables du délicieux _Orlando_, de l'Arioste.
+L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il a
+écrit comme il faut écrire pour un peuple musicien; à l'autre extrémité
+du clavier poétique, je vois le petit abbé Delille.
+
+Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs
+de passion et de jalousie d'_Ariodant_ et de la belle _Ecossaise_, qu'il
+croit infidèle, sont _forts_ presque uniquement en effets d'harmonie et
+en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de
+sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la
+patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce _sentiment_ leur fait
+voir l'histoire de toute la révolution française et de ses suites, dans
+l'_Apocalypse[12]_.
+
+Le sentiment des Allemands, trop dégagé des liens terrestres, et trop
+nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en
+France le genre niais[13]. Les têtes qui éprouvent des passions en
+Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt l'existence de ce dont
+elles ont besoin.
+
+Le sujet d'_Ariodant_ est si beau pour la musique, que Mayer a trouvé
+trois ou quatre inspirations; par exemple, le choeur chanté par les pieux
+solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir, vient chercher un
+asile. Ce choeur réclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix
+plutôt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore à
+Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visière de son casque baissée,
+et sa maîtresse, qui ne le reconnaît pas. Ariodant va se battre contre
+son propre frère pour essayer de sauver sa maîtresse; il est sur le
+point de lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire qu'il est
+Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation,
+une des plus touchantes, peut-être, que puisse fournir la plus touchante
+des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une
+musique fût bien dure à l'oreille, fût bien peu musique, pour ne pas
+mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'oeuvre.
+
+Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les coeurs tendres
+l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une réflexion: qu'eût-il
+été avec l'énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart? Nous aurions
+eu une seconde scène de Sara, dans l'oratorio d'_Abraham._ Cette scène
+de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son
+fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le
+chef-d'oeuvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur
+aux plus beaux airs de Grétry et de Dalayrac.
+
+Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était
+applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l'égal des
+grands maîtres? L'opéra de 1807, _Adelasia ed Aleramo_, parut supérieur
+à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. _La Rosa
+bianca e la Rosa rossa_, sujet superbe tiré de l'histoire des guerres
+civiles d'Angleterre, eut un grand succès en 1812. Walter Scott n'avait
+pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un peuple,
+l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor
+Bonoldi fit admirer, dans la _Rosa bianca_, une voix charmante.
+
+Le premier _allegro_ de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme
+de trivialité tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prétend
+trouver des chants gais.
+
+La reconnaissance d'_Enrico_ et de son ami _Vanoldo_ est remplie d'une
+grâce naïve que n'a jamais rencontrée Rossini, parce qu'elle tient à
+l'absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër.
+
+Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto _E de serto il
+bosco intorno_. C'est le chef-d'oeuvre de Mayer, et ce serait un des
+chefs-d'oeuvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers
+la fin. Le poëte a fourni au _maestro_ une manière délicieuse, et
+vraiment digne de Métastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son
+ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherché à plaire à celle
+qu'il aime, s'écrie:
+
+ Ah chi puô mirarla in volto
+ E non ardere d'amor!
+
+Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour
+exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt
+qu'énergiques préféreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux
+traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa.
+
+Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaieté d'un bonhomme sans
+esprit.
+
+_Gli Originali_ font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps
+de vraie musique italienne. C'est _la Mélomanie_. Lorsque cet opéra
+parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu
+alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu.
+On se demandait: Quels airs délicieux dans le genre de
+
+ Sei morelli e quatro baj,
+
+de
+
+ Mentr'io ero un mascalzone,
+
+de
+
+ Amicone del mio core,
+
+Cimarosa n'eût-il pas faits sur un tel sujet?
+
+Le Mélomane véritable, ridicule assez rare en France, où d'ordinaire il
+n'est qu'une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie.
+
+Lorsque j'étais en garnison à Brescia, l'on me fit faire la connaissance
+de l'homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il
+était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert,
+et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers
+sans s'en apercevoir. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait
+jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs.
+
+J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et
+faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut
+degré.
+
+Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que
+l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des
+regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme
+allait cesser d'être à la mode. S'il eût fait de nouveaux airs, au lieu
+de s'en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la
+_mémoire_ pour troubler l'empire de l'_imagination_, on se fût rappelé
+mal à propos le souvenir des chefs-d'oeuvre qui venaient, pendant vingt
+ans de suite, de charmer tous les coeurs.
+
+Mayer est le maestro le plus savant de l'interrègne, comme il en est le
+plus fécond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous
+les sens les partitions de _Medea_, de _Cora_, d'_Adelazia_, d'_Eliza_,
+vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection désespérante de
+Despréaux: vous ne savez pourquoi vous n'êtes pas plus ému. Passez à un
+opéra de Rossini, vous sentez tout à coup l'air pur et frais des hautes
+Alpes; vous vous sentez respirer plus à l'aise; on croit renaître; vous
+aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les
+idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout
+est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c'est la profusion
+et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le
+compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste.
+
+Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui,
+pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple,
+le _sestetto_ d'_Elena_. Je me souviens que dans un temps aussi je
+trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées.
+Depuis, j'ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j'ai retrouvé la
+plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l'on étudiait
+Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour
+les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un
+grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il
+aura admirablement déguisé ses emprunts.
+
+Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et
+dit tout bonnement au copiste du théâtre: «Voilà _la Faniska_ de
+Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu'à telle autre.»
+C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol.
+
+Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise;
+il créa un genre emphatique et lourd, qui s'écartait beaucoup du beau
+naturel, mais qui cependant n'était pas sans mérite, surtout une fois
+qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a été cause que la
+réputation de Mayer a été anéantie par Rossini en un clin d'oeil; c'est
+le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le _beau_
+naturel paraît un jour, et l'on s'étonne d'avoir pu être dupe si
+longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour
+empêcher qu'on ne joue _Shakspeare_, et pour lancer contre lui la
+jeunesse libérale. Le jour où l'on jouera _Macbeth_, que deviendront nos
+tragédies modernes?
+
+Je crois qu'après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom
+allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrègne qui a eu le
+succès le plus européen. Cela tient peut-être à ce que M. Paër, outre un
+talent incontestable et très remarquable, est un homme très-fin, de
+beaucoup d'esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu'une des
+preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de
+suite Rossini caché aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme
+fait pour plaire à des Français, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de
+la musique.
+
+Toutes les premières pièces de Rossini jouées à Paris, ont été montées
+d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première
+représentation de _l'Italiana in Algeri_. Lorsque peu après l'on donna
+_la Pietra del Paragone_, on eut l'attention de supprimer les deux
+morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'oeuvre en Italie: l'air
+_Eco pietosa_, et le finale _sigillara_. Il n'est pas jusqu'au choeur
+délicieux du second acte de _Tancrède_, chanté sur le pont, dans la
+forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouvé prudent de
+raccourcir de moitié.
+
+Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait
+chanter le grand rôle _bouffe_ de _l'Italiana in Algeri_ par
+mademoiselle Naldi.
+
+Un des premiers ouvrages de M. Paër est l'_Oro fa Tutto_ (1793). Son
+premier chef-d'oeuvre est _la Griselda_ (1797). A quoi bon parler de cet
+opéra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connaît l'air
+délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire _Sargine_ (1803).
+Je mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu'a fait
+M. Paër. L'_Agnese_ ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès
+européen à la facilité qu'il y a d'imiter d'une manière effrayante les
+fous, que personne ne se soucie d'aller étudier avec trop de détails
+dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L'âme
+profondément ébranlée par le spectacle horrible d'un père devenu fou
+parce que sa fille l'a abandonné, s'ouvre facilement aux impressions de
+la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été sublimes
+dans le rôle du fou. Ce succès ne m'empêche pas de croire que les
+beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La
+charmante piété filiale de Cordelia me console de la folie de _Lear_
+(tragédie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'état
+affreux où se trouve le père de l'_Agnèse_. La musique centuplant ma
+sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable.
+_L'Agnese_ fait pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus
+désagréable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera
+toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler
+sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est
+inévitable, oublions-la.
+
+La _Camilla_ (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de
+l'horreur qui, dans ce temps-là, nous valut les romans de madame
+Radcliffe, a cependant plus de mérite que _l'Agnese_; le sujet est moins
+horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie,
+était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes
+de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie:
+
+ _Signor, la vita è corta,_
+ _Partiam per carità._
+
+A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée,
+comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès
+qu'il n'y a pas _douceur pour l'oreille_, il n'y a pas musique.
+
+Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est
+toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus
+grands succès, et ces succès ont duré dix ans; je ne vois guère
+aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce
+talent amènerait-il la vogue? Rossini nous a accoutumés à la
+surabondance des idées, Mozart à leur profondeur; il est peut-être bien
+tard pour la musique de Gluck.
+
+Après MM. Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l'interrègne qui
+s'écoula entre Cimarosa et Rossini, il me reste à nommer quelques
+talents inférieurs. Je renvoie ces noms-là à l'appendice[14].
+
+
+
+
+IV
+
+MOZART EN ITALIE
+
+
+J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper
+pour toujours, et exclusivement, de Rossini.
+
+La scène musicale en Italie était occupée depuis dix ans par MM. Mayer,
+Paër, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une
+trentaine de noms plus ou moins oubliés aujourd'hui, et qui y régnaient
+tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa
+et des Pergolèse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout à coup
+comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui
+n'étaient grands que par l'absence des grands hommes.
+
+Mayer, Paër, et leurs imitateurs, cherchaient depuis longtemps à
+adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les
+_mezzo-termine_, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des
+succès flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au
+contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherché qu'à
+se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel
+qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société
+que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux.
+
+D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait; il n'était pas là pour
+flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans
+la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pénétré en Europe que depuis
+sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les
+voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du
+prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce
+aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***, à côté d'un opéra de
+Mozart? La position était inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart était
+un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des
+beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble
+si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour.
+
+Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la
+Scala à Milan, _Mitridate_, en 1770, et _Lucio Silla_, en 1773[15]. Ces
+opéras ne manquèrent pas de succès, mais il n'est pas probable qu'un
+enfant ait osé braver la mode. Quel qu'ait été le mérite de ces
+ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Piccini,
+Paisiello, ces succès n'avaient laissé aucune trace.
+
+Vers 1803, les triomphes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent
+importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusèrent bravement d'y
+croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On
+connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart
+faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des
+vieilles idées dit en France de Shakspeare: «C'est un sauvage qui ne
+manque pas d'énergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le
+fumier d'Ennius; s'il eût eu l'avantage de prendre des leçons de
+Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-être fait quelque chose.» Et
+il ne fut plus question de Mozart.
+
+En 1807, quelques Italiens de distinction, que Napoléon avait menés à
+sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé
+par Munich, se mirent à reparler de Mozart: on se décida à essayer une
+de ses pièces, _l'Enlèvement du Sérail_, je crois. Mais pour exécuter
+cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être
+un excellent _tempiste_, ne jamais faire d'infidélités à la _mesure_. Il
+ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en
+l'entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance: _C'est
+l'amour_[16], ou _Di tanti palpiti_, de _Tancrède_. Les symphonistes
+italiens se mirent à travailler, mais il ne sortait rien de cet océan de
+notes, qui noircissaient la partition de cet étranger. Il fallait
+d'abord que tout le monde allât en mesure, et surtout _entrât_ et
+_sortît_ juste, au moment prescrit. Les paresseux appelèrent cela de la
+barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer à
+Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer,
+et qui avaient plus d'orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour
+des Italiens, de renoncer à de la musique comme trop difficile; ils
+menacèrent de retirer leur protection au théâtre où l'opéra allemand
+était en répétition, et l'on donna enfin l'oeuvre de Mozart. Pauvre
+Mozart! des personnes qui se trouvaient à cette représentation, et qui,
+depuis, ont appris à aimer ce grand homme, m'ont assuré n'avoir jamais
+vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales,
+produisaient une cacophonie épouvantable; on eût dit un sabbat de
+diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au
+milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés.
+
+Le même soir il se forma deux partis. Le _patriotisme d'antichambre_,
+comme disait M. Turgot à propos du _Siège de Calais_, tragédie
+nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande
+maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et
+déclara dans tous les cafés que jamais homme né hors de l'Italie ne
+parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette
+mesure parfaite qui le caractérise: _Gli accompagnamenti tedeschi non
+sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi_.
+
+L'autre parti, guidé par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient
+été à Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurément
+des morceaux d'ensemble, mais deux ou trois petits airs, ou _duetti_,
+écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à
+_honneur national_ eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent
+qu'il fallait être _mauvais Italien_ pour admirer de la musique faite
+par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de
+l'opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l'orchestre jouant plus mal
+chaque soir. Les gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande
+ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la
+Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler
+à tout venant, et à plus forte raison d'écrire), ces gens dirent:
+«Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant
+d'acharnement à prouver qu'il est médiocre, puisque nous lui voyons
+prodiguer des injures qu'on n'a jamais adressées aux Nicolini et aux
+Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'époque), il serait bien
+possible que cet étranger eût un coin de génie.»
+
+Voilà ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de
+personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas
+pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures
+grossières des journaux écrits par les agents de la police. La cause de
+Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue.
+
+Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas
+grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en
+adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils répètent partout et
+à tue-tête, ayant su, par une lettre qu'une de ses maîtresses lui
+écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se
+mit à en parler avec mystère. Il fit appeler les six meilleurs
+symphonistes de la ville, qu'il éblouissait de son luxe, et étourdissait
+du fracas de ses chevaux anglais et de ses calèches fabriquées à
+Londres, et il fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale
+de _Don Juan_. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps
+de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque
+oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en
+Italie, il est sûr d'être obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres
+cinq ou six _buli_ de Brescia, capables de toutes les violences.
+
+Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour
+parvenir à jouer _in tempo_ (en mesure) le premier finale de _Don Juan_.
+Alors pour la première fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince
+prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En
+deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit
+exécuter à sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une
+conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de _Don
+Juan_. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva
+bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant
+de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari
+considérable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette
+tranquillité profonde d'une ville d'Italie, devint bientôt la grande
+nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait parié qu'il
+ferait exécuter quelques morceaux de _Don Juan_, et que messieurs tels
+et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint
+sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de
+Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et
+le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de
+_Sargine_ et de _Cora_. On mourait de rire, à ce que l'on m'a conté,
+rien qu'à entendre ces assertions. Le prince, dont la vanité goûtait des
+plaisirs très vifs, retarda le grand jour sous divers prétextes; il
+vint enfin ce jour mémorable. Le concert d'épreuve eut lieu à la maison
+de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans,
+il en a été plus fat de moitié.
+
+Cet événement fit du bruit; on se mit à jouer Mozart en Italie. A Rome,
+vers 1811, on estropia _Don Juan_. Mademoiselle Eiser, celle qui a joué
+un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse
+à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans _Don Juan_, et fort
+bien. Sa voix était admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que
+par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela
+ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce
+dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna _Don Juan_ à
+la _Scala_, succès d'étonnement. En 1815, on donna _les Noces de
+Figaro_, qui furent mieux comprises. En 1816, _la Flûte enchantée_ tomba
+et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de _Don Juan_ eut enfin
+un succès fou, si l'on peut appeler _fou_ un succès lorsqu'il s'agit de
+Mozart.
+
+Aujourd'hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin
+d'y être senti. Son principal effet dans l'opinion publique a été de
+jeter au second rang Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction
+allemande.
+
+En ce sens, il a aplani les voies à Rossini, dont l'immense réputation
+ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouvé de
+rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini,
+et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello.
+Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd'hui en France
+les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes
+nobles de Racine. Ils étaient sûrs d'être extrêmement applaudis,
+extrêmement loués, et en beau style; mais il restait toujours un peu
+d'_ennui_ au fond de l'âme de leurs prôneurs, qui, partant, étaient
+toujours prêts à se fâcher. C'étaient des succès comme ceux de _Saül_,
+du _Maire du palais_, de _Clytemnestre_, de _Louis IX_; personne dans la
+salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en bâillant, prouvait
+à son voisin que c'était fort beau.
+
+
+
+
+V
+
+DU STYLE DE MOZART
+
+
+Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix
+ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart leur voix mérite
+d'être comptée, et leur jugement pris en considération.
+
+Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et
+en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas _calculée pour ce
+climat_; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des
+images mélancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable
+et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le même à
+Bologne et à Königsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus
+impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y
+empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'âme;
+il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant; c'est
+une fureur; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès
+de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien
+n'a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que
+cette nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le
+langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses
+nuances, depuis la jeune fille tendre, _Ha! tu sai ch'io vivo in pene_,
+de _Carolina_, dans le _Matrimonio segreto_, jusqu'au vieillard, fou
+d'amour, _Io venia per sposarti_. J'abandonne ces idées sur la
+différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une
+métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de
+pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le
+peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorité,
+elles n'y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse; tout au plus,
+si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par coeur une
+vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas
+d'humeur à faire des phrases pour ces sortes de gens.
+
+Revenons à Mozart et à ses chants pleins de _violence_, comme disent les
+Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais
+j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini
+aura pâli. C'est qu'il a été inventeur de tous points et dans tous les
+sens; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encore un peu à
+Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn.
+
+La science de l'Harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra
+supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout
+de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il
+ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de
+faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force des couleurs; ou
+mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la
+convenance des sentiments.
+
+Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui,
+dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les
+forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force
+de sa musique est telle, que l'image présentée restant fort indistincte,
+l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie.
+Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une maîtresse
+sérieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à
+cause de sa tristesse; ces femmes-là, ou manquent tout à fait de faire
+effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois,
+font une impression profonde et s'emparent de l'âme tout entière et pour
+toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique
+nécessairement sans passions, prétend toujours faire croire qu'elle a
+des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette
+mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de
+sa musique sur le coeur humain.
+
+En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre,
+parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur
+succès vient: 1º de ce qu'ils sont de bonne foi; 2º de ce que peu à peu
+leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une
+opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre énoncer; 3º enfin, de ce
+que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la
+mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés,
+répètent toujours et avec modestie le même sentiment.
+
+Ces gens-là ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport
+_la Pietra del Paragone_ et _l'Italiana in Algeri_; ils ont été touchés
+du quartetto de _Bianca e Faliero_; ils disent que Rossini a porté la
+vie dans l'opéra _seria_; mais, au fond, ils le regardent comme un
+brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand
+effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber
+Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des
+qualités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart.
+Rien ne fait moins de _fracas_ en peinture que l'air modeste et la
+céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont
+abaissés sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphaël, le
+vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et
+qui, pour les âmes _communes_, est une chose si _commune_).
+
+Il en est de même du duetto:
+
+ Là ci darem la mano
+ Là mi dirai di si.
+
+Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le
+comble de l'ennui à la plupart de nos _dandys_.
+
+Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l'air _Sono docile_ de
+Rosine dans le _Barbier de Séville_. Qu'importe que cet air soit un
+contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens?
+
+La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique
+et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mêmes personnes;
+Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la
+nièce, dans la comédie des _Femmes_ de Dumoustier:
+
+ Va,
+ Tu ne plairas jamais à qui j'aurai su plaire.
+
+Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si
+Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'idées au
+même degré que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacité
+et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases
+que Cimarosa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs
+dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique
+que
+
+ Amicone del mio core,
+
+Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva
+avec Figaro,
+
+ Oggi arriva un reggimento
+ È mio amico il colonello,
+
+ (1er acte du _Barbier_).
+
+ou un duetto aussi léger que celui de Rosine avec Figaro (1er acte).
+Mozart n'a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique; il est le
+contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il
+ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans l'air
+
+ Quelle pupille tenere,
+
+des _Horaces_.
+
+Il ne comprenait pas qu'on pût ne pas trembler en aimant.
+
+Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et
+de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera
+_saturé_ des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on
+reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de
+l'auteur de _Così fan tutte_.
+
+Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie; c'est dans _Don
+Juan_, lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et
+dans _Così fan tutte_; c'est justement aussi souvent que Rossini a été
+mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans _la Gazza ladra_, où un jeune
+militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une
+maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans _Otello_ que le duetto
+des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le
+quartetto de _Bianca e Faliero_, le duetto d'_Armide_, et même le
+superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de mille passions,
+s'éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisément
+de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime.
+C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante.
+
+Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'oeuvre de
+Rossini, _la Pietra del Paragone_, _l'Italiana in Algeri_, _Tancredi_,
+_Otello_, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance
+qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance,
+si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans _la Gazza ladra_
+et dans l'introduction de _Moïse_, Rossini a voulu se rapprocher du
+style _fort_ des Allemands.
+
+Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto:
+
+ Crudel, perchè finora farmi languir così?
+
+Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que:
+
+ Mentr'io ero un mascalzone,
+
+ou bien encore le duel des _Nemici generosi_, de Cimarosa, si bien joué
+à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli.
+
+Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et
+d'aussi léger que le duetto:
+
+ D'un bel uso di Turchia
+
+du _Turco in Italia_. Cela est Français dans tout le beau de
+l'expression.
+
+C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se
+pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la
+tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène
+musicale. Pour qui sait entendre, on les imite même dans les petites
+musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini.
+
+
+FIN DE L'INTRODUCTION
+
+
+
+
+VIE DE ROSSINI
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+SES PREMIÈRES ANNÉES
+
+
+Le 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à Pesaro[17], jolie petite
+ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez
+fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et
+les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de
+désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages
+de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont
+rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents
+puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là, comme sur la frontière
+d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et
+désolation; tout est douce volupté et beauté touchante vers les rives
+ombragées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la
+civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes
+s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser
+d'être féroces. La douce volupté les civilisa; ils reconnurent qu'aimer
+valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est
+pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le
+bon Dieu en avait fait une île!
+
+Son état politique n'est point à envier; toutefois, c'est de
+l'_ensemble_ de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis
+quelques siècles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du
+monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini
+et Vigano, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les
+beaux-arts, sont nés au pays où l'on aime.
+
+Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit
+l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour.
+
+Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission à ses sujets
+que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de _danger_
+en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire
+tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce
+bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le
+gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête
+d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la société,
+mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt
+ans.)
+
+Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de
+venin, qui sort de la fange de marais immenses; il paraît tout à coup au
+milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupté fait
+place à la terreur; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont
+il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien
+vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de
+regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'est un mal
+nécessaire, personne ne s'en irrite.
+
+Le jour où l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cessé
+de vivre en Italie, et l'on aura à leur place de belles discussions
+politiques comme à Londres ou à Washington.
+
+L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une idée
+calomnieuse[18], est bien plus favorable à l'énergie des passions que
+les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à
+l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison.
+
+Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour
+lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société
+est juge de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et
+d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée
+jusqu'à la poltronnerie la plus amusante).
+
+Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les
+beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des
+ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus
+spirituel et le plus fin n'aperçoit les beaux-arts que comme au travers
+d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de
+finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de
+l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus
+que le matériel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture,
+et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la
+musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un
+tableau de Raphaël, l'homme du nord en fera consister la sublimité dans
+le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on
+musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le _Miroir_.
+
+Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé
+précisément par ces gens si fins dont je viens de médire; leur
+supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du
+monde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles
+qu'à demi. Si j'avais à faire une histoire de la musique ou de la
+peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la
+publierais.
+
+Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une
+expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion
+plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait
+quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air
+_agitato_.
+
+En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les
+passions occupée par la peur de manquer aux mille convenances, ou le
+projet de lancer un calembour heureux.
+
+En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent
+comme ennemis acharnés des beaux-arts. Toutes les passions sont
+comprimées dans les hautes classes par une timidité souffrante qui
+n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou anéanties chez la
+plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze
+heures de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer
+de pain et de mourir au milieu de la rue.
+
+On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du _dolce far niente_, et de
+l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant,
+grâce à ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le nord seulement que
+l'on peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les
+beaux-arts.
+
+La Romagne, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les
+plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a
+longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays; il
+y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde.
+
+Le père de Rossini était un pauvre joueur de cor de troisième ordre, de
+ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de
+Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou
+voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres
+impromptus qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une
+beauté, était une _seconda donna_ passable. Ils allaient de ville en
+ville et de troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme
+chantant sur la scène; pauvres par conséquent: et Rossini leur fils,
+couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle
+à la pauvreté paternelle, n'avait pas mis de côté, pour tout capital, il
+y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie
+annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne.
+
+On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une
+industrie bien incertaine n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait
+guère de l'avenir.
+
+En 1799, les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne; mais il
+ne commença à étudier la musique qu'à l'âge de douze ans, en 1804; son
+maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune
+Gioacchino gagnait déjà quelques _paoli_ en allant chanter dans les
+églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites manières
+le faisaient bien venir des prêtres directeurs des _Funzioni_. Sous le
+professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art
+d'accompagner et les règles du contrepoint. Dès l'année 1806, il était
+en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce
+fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes espérances; sa
+jolie figure faisait penser à en faire un ténor.
+
+Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en
+Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare,
+Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le
+jeune Rossini cessa de chanter dans les églises. Le 20 mars de cette
+année, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du
+père Stanislao Mattei.
+
+Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en état de composer une
+symphonie et une cantate intitulée: _Il pianto d'Armonia_. C'est son
+premier ouvrage de musique vocale. Immédiatement après il fut élu
+directeur de l'académie des _Concordi_ (réunion musicale existant alors
+dans le sein du lycée de Bologne).
+
+Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger,
+comme chef d'orchestre, les _Quatre Saisons_ de Haydn, que l'on exécuta
+à Bologne; la _Création_, que l'on donna en même temps (mai 1811), fut
+dirigée par le célèbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini
+n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite
+maison à Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la
+famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur protection. Une
+femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée
+de l'envoyer à Venise; il y composa, pour le théâtre _San-Mosè_, un
+petit opéra en un acte intitulé _la Cambiale di Matrimonio_ (1810).
+Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année
+suivante (1811) il y fit jouer _l'Equivoco stravagante_. Il retourna à
+Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, _l'Inganno felice_.
+
+Ici le génie éclate de toutes parts. Un oeil exercé reconnaît sans peine,
+dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux
+capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'oeuvre de
+Rossini.
+
+Il y a un beau _terzetto_, celui du paysan _Tarabotto_, du seigneur
+féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne
+reconnaît pas.
+
+L'_Inganno felice_ est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de
+l'école du Pérugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités
+de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n'osait pas
+encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste se
+compose de deux choses: une âme exigeante, tendre, passionnée,
+dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui
+donner des jouissances en créant des beautés nouvelles. Les protecteurs
+de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant
+le saint temps de carême de 1812 un _oratorio_ intitulé: _Ciro in
+Babilonia_ (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur,
+ce me semble, pour l'énergie, à l'_Inganno felice_. Rossini fut appelé
+de nouveau à Venise; mais l'_imprésario_ de _San-Mosè_, non content
+d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames,
+et dont le génie naissant allait procurer la vogue à son théâtre, le
+voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini donna
+sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à
+son rang, et que peut-être il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays
+moins sauvage.
+
+En sa qualité de compositeur, Rossini était maître absolu de faire
+exécuter tout ce qui lui passerait par la tête aux instruments de son
+orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, _la Scala di seta_ (l'Échelle
+de soie), qu'il fit pour l'_imprésario_ insolent, toutes les
+extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais
+manqué dans cette tête-là. Par exemple, à l'_allegro_ de l'ouverture,
+les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit
+coup avec l'archet sur le réverbère en fer-blanc dans lequel est placée
+la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère
+d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de
+la Terre-Ferme pour l'opéra du jeune _maestro_. Ce public, qui deux
+heures avant l'ouverture, assiégeait les portes, et qui ensuite avait
+été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement
+insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin
+d'être affligé, demanda en riant à l'_imprésario_ ce qu'il avait gagné à
+le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis lui avaient
+procuré un engagement. Rossini reparut un mois après à Venise; il donna
+successivement deux _farze_ (opéras en un acte) au théâtre _San Mosè_:
+_l'Occasione fa il ladro_ (1812) et _il Figlio per azzardo_ (carnaval de
+1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit _Tancrède_.
+
+On peut juger du succès qu'eut cette oeuvre céleste à Venise, le pays
+d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et
+roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût
+pas distrait de Rossini. C'était une folie, une vraie _fureur_, comme
+dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le
+gondolier jusqu'au plus grand seigneur, tout le monde répétait:
+
+ Ti rivedro, mi rivedrai.
+
+Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés d'imposer silence à
+l'auditoire, qui chantait:
+
+ Ti rivedro!
+
+ceci est un fait certain dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans
+les salons de madame Benzoni.
+
+Les _dilettanti_ se disaient en s'abordant: _Notre Cimarosa est revenu
+au monde_[19]; C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs,
+c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de
+la langueur et de la lenteur dans l'_opéra seria_; les morceaux
+admirables étaient clair-semés, souvent ils se trouvaient séparés par
+quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui: Rossini venait de
+porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection
+de l'opéra buffa.
+
+Le véritable opéra buffa, celui dont les _libretti_ furent écrits en
+napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello,
+Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage
+d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie: on serait
+prêt à commencer le dialogue avec lui: c'est l'oeuvre, jusqu'ici, où
+l'homme s'est le plus approché de la perfection. Il n'y a donc rien à
+faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend
+un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique[20]. Le succès de
+Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans
+l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra _di mezzo
+carattere_, comme _le Barbier de Séville_, et dans l'opéra séria, comme
+_Tancrède_; car ne vous figurez pas que _le Barbier de Séville_ tout gai
+qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa; il n'est qu'au second
+degré de gaieté.
+
+On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples, à peine, depuis les
+progrès de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait
+de hautbois ou de basson aux chefs-d'oeuvre des Fioravanti et des
+Paisiello. Rossini s'est bien gardé de toucher à ce genre; c'est comme
+qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après _Macbeth_. Il a
+entrepris la besogne _faisable_ de porter la vie dans l'opéra seria.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+TANCRÈDE.
+
+
+Ce charmant opéra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon
+analyser et juger _Tancrède_? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce
+qu'il en doit penser, et au lieu de juger _Tancrède_ avec moi, ne
+va-t-il pas me juger avec _Tancrède_? Grâce à madame Pasta, Paris ne
+voit-il pas _Tancrède_ comme il n'a jamais été donné nulle part?
+
+Quel prodige qu'une jeune femme qui, à peine arrivée à l'âge des
+passions, nous présente, avec un chant suave, un talent tragique aussi
+remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent _différent_, et un
+talent plus simple!
+
+Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'être
+incomplet, je vais essayer une analyse rapide de _Tancrède_.
+
+Les premières mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de
+noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu'à l'_allegro_. Il y
+a là un caractère de nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de
+la première représentation, entraîna tous les coeurs. Rossini n'avait
+point osé venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son
+engagement l'y obligeait; il avait peur d'être accueilli par des
+sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le
+coeur l'accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son
+précédent opéra. Le compositeur enfant s'était caché sous le théâtre,
+dans le passage qui conduit à l'orchestre. Après l'avoir cherché
+partout, le premier violon, voyant que l'heure avançait, et que le
+public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si
+ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première
+représentation, se détermina à commencer l'opéra. Le premier allegro de
+l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les
+bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa
+place au piano.
+
+Cet _allegro_ est plein de fierté et d'élégance. C'est bien là ce qui
+convient au nom chevaleresque de _Tancrède_; voilà bien l'amant d'une
+femme à grand caractère; c'est bien là, enfin, le génie de Rossini dans
+sa pureté. Quand il est lui-même, il a de l'élégance comme un jeune
+héros français, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn.
+Il faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette
+force dans les airs des _Horaces et des Curiaces_. Rossini, suivant,
+sans s'en douter, les traces de Canova, a substitué de l'_élégance_ à
+cette _force_, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a
+compris la tendance de son siècle, il s'est écarté du _beau idéal_ de
+Cimarosa, précisément comme Canova a osé s'écarter du _beau idéal
+antique_[21].
+
+Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa,
+quelquefois il a été _lourd_: c'est qu'il a eu recours à ces _lieux
+communs_ d'harmonie, éternelle ressource des Mayer, des Winter, des
+Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force
+dans la mélodie.
+
+Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu métaphysique, quand
+Rossini est lui-même, il a de l'élégance et de l'esprit, et non de la
+force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven.
+
+Cette réflexion m'a été suggérée surtout par cet allegro de l'ouverture
+de _Tancrède_. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins
+d'une grâce et d'une finesse tout à fait françaises; mais il n'y a point
+de pathétique.
+
+L'ouverture finit, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers
+syracusains. Ils chantent en choeur:
+
+ Pace, onore... fede, amore.
+
+Ce choeur est fort agréable, mais est-ce bien là le mot qu'il devrait
+nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette _force_ dont
+je viens de parler, et que l'on remarque presque à chaque pas dans les
+oeuvres de Haydn? Ce choeur a un air doucereux assez déplacé partout, et
+plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen âge.
+
+ Cinq chevaliers français conquirent la Sicile,
+
+dit le poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit
+féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'après
+nature, dans le templier Boisguilbert d'_Ivanhoe_, ce sont ces
+chevaliers qui vont bientôt envoyer à une mort cruelle l'aimable fille
+de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux:
+
+ Pace, onore.
+
+Ce choeur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de
+l'_Astrée_,
+
+ Où, jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement.
+
+Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen âge? Les chevaliers
+couverts de fer de ces temps barbares, même quand ils juraient une paix,
+devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille
+garde rentrant à Paris après Austerlitz.
+
+L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphaël
+souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le
+plus nécessaire.
+
+Cette _introduction_[22] de _Tancrède_ produit toujours peu d'effet,
+quoique la mélodie en soit agréable. Si l'idée de corriger, et de
+corriger un ouvrage heureux, n'était pas à mille lieues du caractère de
+Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce choeur des chevaliers
+de Syracuse.
+
+Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau
+de chant qui annonce l'entrée d'Aménaïde:
+
+ Più dolce e placida.
+
+Avant lui la musique n'avait jamais exprimé à ce point l'élégance noble
+et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie.
+
+La cavatine d'Aménaïde, _come dolce all'alma mia_, manque de la
+mélancolie que Mozart y eût mise, et l'on y remarque des agréments trop
+jolis pour n'être pas déplacés. Une jeune fille d'une âme un peu élevée
+qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste: Voltaire a
+cherché cette nuance. Rossini était trop jeune pour la sentir, ou, pour
+mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment
+n'est peut-être jamais entré dans son âme; toujours il a craint d'être
+ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eût imité un
+instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui
+était dicté par son génie, et ce génie, s'il a de la tendresse, ne
+connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie.
+
+Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à
+l'italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une
+plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il
+faut l'admirable _portamento_ de madame Pasta pour que le débarquement
+de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite
+barque dont on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un
+effet risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules
+dans lesquelles les arbres _font ombre_ sur le ciel. A Milan on aperçoit
+à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter ces choses-là à
+l'imagination, le débarquement de Tancrède et de ses écuyers. La
+décoration sublime est un chef-d'oeuvre de Sanquirico ou de Perego;
+l'admiration qu'elle vous donne vous fait _oublier_ de porter un oeil
+critique sur les détails de l'action qui se passe devant vous.
+Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en décorations, et
+les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui.
+
+A Venise, Rossini avait fait pour l'arrivée de Tancrède un grand air
+dont la Malanote ne voulut pas[23]; et comme cette excellente cantatrice
+était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle
+ne lui déclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la
+première représentation.
+
+Qu'on juge du désespoir du _maestro_! Voilà de ces choses qui font
+devenir fou à cet âge et dans cette position; âge heureux où l'on
+devient fou! «Si après l'équipée de mon dernier opéra, se disait
+Rossini, l'on siffle l'entrée de Tancrède, tout l'opéra _va a terra_
+(tombe à plat).»
+
+Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui
+vient; il écrit quelques lignes, c'est le fameux
+
+ Tu che accendi,
+
+l'air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en plus de
+lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette
+cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une
+longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu
+chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l'église d'une des
+petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l'air de
+_bonheur_ de la Mythologie, même dans la religion terrible des
+chrétiens.
+
+A Venise, cet air s'appelle l'_aria dei risi_. J'avoue que c'est un nom
+bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite
+anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. _Aria dei
+risi_, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'_air du riz_. En Lombardie,
+tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit
+maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime
+le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait
+toujours faire cette question importante: _bisogna mettere i risi_?
+Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le cameriere lui fit la
+question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt
+Rossini avait fini l'air.
+
+ Di tanti palpiti.
+
+Le nom d'_aria dei risi_ rappelle qu'il a été fait en un instant.
+
+Que dire de cette admirable cantilène? Il me semble qu'il serait
+également ridicule d'en parier et à qui la connaît, et à qui ne l'a
+jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe?
+
+Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède
+savent que le récitatif
+
+ O patria, ingrata patria!
+
+peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame
+Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la
+leçon de chant du _Barbier de Séville_. On peut chanter supérieurement
+un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette
+sublime; il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même le
+passage sur les mots _alma gloria_ ne sera jamais chanté par un être né
+en deçà des Alpes.
+
+Les mots _mi rivedrai, ti rivedró_, exigent le sentiment ou le souvenir
+de l'amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord
+mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre
+pourquoi _mi rivedrai_ est mis avant _ti rivedró_. Si nos gens de goût
+entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a là _manque de
+politesse_ de Tancrède a l'égard d'Aménaïde, et peut-être _oubli total
+des convenances_.
+
+A l'arrivée de Tancrède on peut voir dans l'orchestre le sublime de
+l'_harmonie dramatique_.
+
+Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer
+les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par
+les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire
+dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage
+lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage
+déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son coeur; il convient
+ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il
+emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate
+qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine. S'il
+parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui
+portons, et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde
+en revoyant les lieux qu'habite Aménaïde. Tancrède doit se taire; mais
+pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui
+l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de
+son âme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec
+lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix.
+
+Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et
+des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas
+faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement
+ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage
+lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant,
+dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure
+exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que
+pour nous reposer des effets d'orchestre. Le héros est comme ces
+princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne
+pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient
+toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse
+importante.
+
+Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractères
+distinctifs: par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède,
+Rossini a employé la flûte[24]; cet instrument a un talent tout
+particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse[25], et c'est bien
+là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne
+peut reparaître que sous un déguisement.
+
+Si l'on veut arriver par un autre chemin à l'idée de l'harmonie dans ses
+rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employé avec succès
+le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-être qui a
+valu les succès les plus étonnants à l'immortel auteur d'_Old
+Mortality_. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l'harmonie,
+de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par
+des descriptions. Voyez dès la première page d'_Ivanhoe_ cette admirable
+description du soleil couchant qui darde des rayons déjà affaiblis et
+presque horizontaux au travers des branches les plus basses et les plus
+touffues des arbres qui cachent l'habitation de _Cédric_ le Saxon. Ces
+rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'un éclairci de cette forêt
+sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur
+de porcs. L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire
+cette forêt éclairée par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les
+singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu'il
+nous présente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous
+sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages
+vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un
+prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman
+par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque
+tout son effet.
+
+Voilà comment les gens de génie emploient l'harmonie en musique,
+exactement comme Walter Scott se sert de la _description_ dans
+_Ivanhoe_; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent
+l'harmonie comme M. l'abbé Delille entasse les descriptions les unes sur
+les autres dans son poëme de _la Pitié_. Vous souvient-il encore combien
+les personnages épisodiques de M. l'abbé Delille sont pâles et
+décolorés? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela à Paris en
+1804? Quels progrès immenses n'avons-nous pas faits depuis cette époque?
+Espérons que nous en ferons bientôt de semblables en musique, et que
+l'harmonie allemande suivra la poésie à _la Louis XV_. Nos anciens
+auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'idée de
+décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à
+l'harmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans
+l'excès contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans
+l'harmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale
+de madame de Staël comme des descriptions du chantre des _Jardins_, et
+que nous en viendrons à ne parler des aspects touchants de la nature que
+quand notre coeur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et
+en jouir.
+
+A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la
+_description_, quelquefois même d'une manière impatientante, comme
+lorsque la charmante petite muette Fenella de _Peveril du Pic_, veut
+empêcher Julian de sortir du château de Holm-Peel dans l'île de Man. Ici
+la description impatiente à peu près comme l'harmonie allemande choque
+les coeurs italiens; mais lorsqu'elle est bien placée, elle laisse l'âme
+dans un état d'émotion qui la prépare merveilleusement à se laisser
+toucher par le plus simple dialogue; et c'est, à l'aide de ses
+admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'être
+simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d'autres
+avaient mis à la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues
+aussi vrais que la nature.
+
+Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée
+un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical,
+Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n'avait
+pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects
+sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique.
+Il se servit de la description d'une manière ravissante; quelquefois
+mais fort rarement, il l'employa d'une façon un peu exagérée. Mayer,
+Winter, Weigl, comme M. l'abbé Delille, jettent à pleines mains des
+descriptions peu intéressantes et fort _savantes_ (très-fortes en
+grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une
+manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est
+singulièrement pittoresque; il arrête toujours les yeux, mais
+quelquefois il les fatigue.
+
+A chaque instant dans la _Gazza ladra_, par exemple, on voudrait faire
+taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et
+fort, il convient aux gens sensibles; les _dilettanti_ voudraient plus
+de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix
+humaines.
+
+Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition
+de _Tancrède_; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui
+pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de
+vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de _Tancrède_
+toutes les fois que l'on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop
+de simplicité.
+
+Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la _nouveauté_ de
+ce _style_, ce furent des chants délicieux garnis, si j'ose m'exprimer
+ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui
+réveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les
+choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements
+produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix.
+_Fanno col canto conversazione rispettosa_[26], dit l'un des amateurs
+les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l'auteur de l'_Uomo_,
+et de l'_Elefanteide_, satires délicieuses).
+
+Il y a des fautes dans le premier _final_ de _Tancrède_, me disait un
+soir à Brescia l'aimable Pellico (le premier poëte tragique de l'Italie,
+aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg);
+il y a des sauts d'un son à l'autre dans ce _final_, qui étonnent
+l'oreille.--Mais l'oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument
+jamais être étonnée? Si vous voulez qu'on fasse des découvertes, laissez
+un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait
+jamais voulu permettre d'étonner l'oreille, le fougueux et singulier
+Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn?
+
+Si, dans le premier acte de _Tancrède_, Rossini ne fait pas encore usage
+de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes
+d'une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons
+plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs.
+Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase
+qu'Aménaïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassan:
+
+ Deh! tu almen.
+
+Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la
+fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sûr. La partie de ce
+quatuor, chantée à mi-voix par Orbassan, est délicieuse; il semble que
+les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de
+basse: on ne sait où l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupté.
+
+Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante:
+
+ No; che il morir non è.
+
+Mais on l'oublie bientôt pour le délicieux duetto
+
+ Ah! se de'mali miei,
+
+dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec
+ce qu'on vient d'entendre.
+
+L'expression marquante de cette délicieuse partition de _Tancrède_ est
+l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse
+folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une chose
+d'_âme_ de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n'être plus
+qu'une _vilenie méthodique et mathématique_[27]. Ici il ne doit plus
+être question des moyens _physiques_ de l'art choisis par Rossini, et
+par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien
+au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu'il peint une
+chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo _Ah! se de'mali miei_,
+qui commence par la profonde mélancolie d'un héros,
+
+ Nemico il ciel provai,
+ Fin da prim'anni ognor.
+ ..................
+ Ah! son si misero.
+
+finit par l'éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous
+les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si
+naturel et si touchant, nous avons de l'_honneur moderne_ dans toute sa
+pureté, et voilà ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'idée de faire
+avant _Arcole_ et _Lodi_. Ces mots sont les premiers que Rossini ait
+entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796.
+Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ces immortelles
+demi-brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans
+croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à
+_Tolentino_ ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand
+les oripeaux monarchiques nous eurent énervés, nous furent enlevés si
+facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire à
+Tancrède, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre.
+
+Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse
+infinie et digne d'un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à
+dix-sept ans, ce que d'autres parviennent à peine à comprendre et à
+sentir à la suite d'études longues et pénibles.
+
+Le mouvement de mélodie
+
+ Il vivo lampo,
+
+au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que
+Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement
+vrai, parfaitement neuf.
+
+Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d'être
+économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels
+que celui qui fait dire à Tancrède:
+
+ Odiarla! o ciel non so.
+
+Ce personnage n'a qu'une faible émotion, ce me semble, qui, dans les
+transports d'une passion, songe à être élégant, c'est-à-dire songe qu'il
+existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu'ils peuvent penser de
+lui, et veut être bien à leurs yeux. L'homme passionné ne peut plus
+garder que ce degré d'élégance involontaire qui, chez lui, est devenue
+habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les
+mots:
+
+ Di quella spada.
+
+J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent
+plaisamment qu'à force de lire Boileau on apprend à se connaître en
+chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments.
+Ils vantent surtout le style sévère:
+
+ Non raggioniam di loro, ma guarda e passa[28].
+
+Les douze mesures que chante Tancrède, quand on le ramène sur le char de
+triomphe, sont délicieuses: c'est un repos pour l'âme. Le choeur des
+chevaliers qui cherchent Tancrède dans la forêt, _Regna il terror_, est
+presque aussi beau, dans un autre genre, que l'air _Il vivo lampo_.
+C'est, suivant moi, la perfection de l'union de la mélodie italienne à
+l'harmonie allemande. Là devrait s'arrêter la révolution qui nous
+précipite vers l'harmonie compliquée.
+
+La force de cette révolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur
+vingt jolies petites filles à qui l'on enseigne la musique, dix-neuf
+apprennent le piano; c'est à une seule qu'on montre à chanter, et les
+dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En
+Italie, tout le monde cherche à arriver au _beau musical_ par la voix.
+
+Je deviendrais infini, si je cédais au plaisir de dire ce que je pense
+de chacun des morceaux de _Tancrède_, ou plutôt ce qu'on en pensait à
+Naples, à Florence, à Brescia, où j'ai vu cet opéra: car je me méfie
+plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils
+sont sincères, sont tout au monde pour qui les éprouve, mais fort
+indifférents et même ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage
+pas. Je prie le lecteur de croire que le _Je_, dans cette brochure,
+n'est qu'une tournure qui pourrait être remplacée par: On disait à
+Naples, dans la société du marquis Berio..., ou: M. Peruchini, de
+Venise, cet amateur si instruit, dont les sentiments font loi, nous
+disait un jour chez madame Bensoni..., ou: J'ai vu, ce soir, au cercle
+qui se réunit autour du fauteuil de M. l'avocat Antonini, à Bologne, M.
+Agguchi soutenir que l'harmonie allemande...; le comte Giraud était de
+son avis, que M. Gherardi, l'ami de Rossini, a combattu à outrance.
+
+Le petit nombre de sentiments tout à fait personnels qui se rencontrent
+dans cette brochure sont présentés avec les formes dubitatives qui
+conviennent à l'auteur plus qu'à personne, et il avoue ici que pour
+faire cette _Vie de Rossini_ il a pris de toutes mains, et, par exemple,
+dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand
+homme et ses ouvrages.
+
+Ainsi, j'entendis dire un soir à l'aimable Gherardi, dans la loge de
+madame Z***, à Bologne: «Ce qui me frappe dans la musique de _Tancrède_,
+c'est la jeunesse. L'audace fait certainement l'un des traits les plus
+frappants de la musique de Rossini, comme de son caractère. Mais dans
+_Tancrède_, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m'étonne
+dans la _Gazza ladra_ ou le _Barbier_. Tout y est simple et pur. Il n'y
+a point de luxe; c'est le génie dans toute sa naïveté, et, si l'on me
+permet cette expression, c'est le génie vierge encore. J'aime de
+_Tancrède_ jusqu'à je ne sais quel air d'ancienneté qui me frappe dans
+la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées
+par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques, et qui
+cependant échappent encore trop tôt à l'attention qu'elles captivent, et
+à l'âme qu'elles enchantent. En un mot, j'aime _Tancrède_ comme j'aime
+le _Rinaldo_ du Tasse, parce qu'il offre la manière de sentir d'un grand
+homme dans sa candeur virginale.»
+
+Rossini, qui venait, dans son opéra avec accompagnements de réverbères
+de fer-blanc, d'offenser le public de Venise, se garda bien d'avoir
+recours aux lieux communs de mélodie et d'harmonie qui remplissaient les
+partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans
+_Tancrède_, du moins en l'écoutant à la scène, un seul de ces lieux
+communs d'harmonie qui forment comme le corps de réserve des
+compositeurs allemands, et que, plus tard, Rossini n'a que trop employés
+dans ses opéras à l'allemande, tels que _Mosè_, _Otello_, _la Gazza
+ladra_, _Ermione_, etc.
+
+A Naples, accusé d'ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands
+artistes qui, sur leurs vieux jours, finissaient par la pédanterie et
+l'envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du _style sévère_.
+Style sévère dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des
+amateurs qui répètent leurs phrases, sans trop s'en rendre compte, veut
+presque toujours dire emploi des lieux communs de l'harmonie, emploi qui
+fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout à
+fait dupe en 1817, dans la _Testa di Bronzo_, de Soliva, à Milan.
+
+Il y aurait une remarque de vingt lignes à faire sur chacun des airs ou
+des morceaux d'ensemble de _Tancrède_. Ces réflexions sont agréables à
+côté d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'éprouver, elles
+redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le
+souvenir et les font entrer dans le domaine de la mémoire. Transportées
+dans un livre, et loin d'un piano, ces réflexions pourraient fatiguer.
+Il faut tout le tragique de cette terrible parole _ennui_ pour me forcer
+à cesser de louer _Tancrède_.
+
+On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux
+comme homme qu'il était glorieux comme compositeur. Bientôt la
+Marcolini, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la fleur du
+génie et de la jeunesse, l'arracha aux grandes dames ses premières
+protectrices. Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes
+répandues. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez compliquée et
+surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractère
+audacieux et gai de Rossini, et sa facilité à prendre des partis
+décisifs: mais, en vérité, je ne puis imprimer cette anecdote-là.
+Quelques changements que je misse dans les noms, pour dépayser les
+curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout
+le monde en Italie nommerait les acteurs: attendons quelques années. On
+dit que la Marcolini, pour n'être pas en reste avec Rossini, lui
+sacrifia le prince Lucien Bonaparte.
+
+C'est pour la Marcolini, c'est pour sa délicieuse voix de contralto,
+c'est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rôle si plaisant
+de _l'Italiana in Algeri_, que nous voyons si noblement défigurer dans
+le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu'elle est
+jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse,
+passionnée, et, il faut bien l'avouer, ne songeant guère au _qu'en
+dira-t-on_, en une respectable miss de l'Yorkshire, qui songe toujours,
+et avant tout, à mériter les suffrages des commères de sa paroisse, sans
+lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu nous
+poursuivra-t-elle partout? Est-ce bien pour avoir la majestueuse vision
+(_the noble prospect_) d'une femme parfaite que j'entre à l'Opéra-Buffa?
+Serait-ce offenser la gravité de notre siècle, blesser les convenances,
+etc., etc., que d'oser penser que plus les moeurs sont tristes,
+collets-montés et hypocrites, plus les délassements devraient être gais?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'ITALIANA IN ALGERI
+
+
+Mais parlons de _l'Italiana_, non pas telle que des gens adroits nous
+l'ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini, mais
+telle qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune auteur
+au premier rang des _maestri_.
+
+Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à
+s'évanouir que les effets de la musique; comme tout le charme dépend de
+l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de réel, il suffit
+d'une association involontaire d'idées désagréables pour empêcher à
+jamais l'effet d'un chef-d'oeuvre dans un pays. Tel est le sort de
+_l'Italiana_ à Paris; elle y a été tellement gâtée qu'elle n'y fera
+jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec
+l'idée qu'on va voir quelque chose de médiocre. Ce seul préjugé serait
+fatal partout à la meilleure musique du monde; que sera-ce chez un
+peuple où chacun dirait volontiers à son voisin: «Monsieur, faites-moi
+l'amitié de me dire si j'ai du plaisir?»
+
+L'ouverture de _l'Italiana_ est délicieuse, mais elle est trop gaie;
+c'est un grand défaut.
+
+L'introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la
+douleur d'une pauvre femme délaissée. Le chant qui fixe les yeux sur cet
+état de l'âme,
+
+ Il mio sposo non più m'ama,
+
+est délicieux, et cette douleur n'a rien de tragique.
+
+Arrêtons-nous sur ce peu de mots: c'est tout simplement la perfection du
+genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mérite cette louange, et
+Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait
+_l'Italiana in Algeri_, il était dans la fleur du génie et de la
+jeunesse: il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à faire
+de la musique _forte_; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le
+plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins
+pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens[29], c'est qu'ils
+veulent avant tout, en musique, des chants agréables et plus légers que
+passionnés. Ils furent servis à souhait dans _l'Italiana_; jamais peuple
+n'a joui d'un spectacle plus conforme à son caractère; et de tous les
+opéras qui ont jamais existé, c'est celui qui devait plaire le plus à
+des Vénitiens.
+
+Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait
+en même temps _l'Italiana in Algeri_ à Brescia, à Vérone, à Venise, à
+Vicence et à Trévise.
+
+Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple,
+cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup
+d'honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres; mais il y avait
+une certaine verve dans l'exécution, un _brio_, un entraînement général
+que l'on ne trouve jamais à l'Opéra dans nos climats raisonneurs. Je
+voyais cette espèce de folie musicale s'emparer de l'orchestre et des
+spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès
+d'applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus
+entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant
+de joie dans un chétif théâtre où rien assurément n'était au-dessus du
+médiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n'était
+fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le _réel_ et le _triste_
+de la vie. Il n'y avait certainement pas une tête dans la salle qui
+s'avisât de _juger_ ce qu'on voyait. Le chant, les décorations,
+l'exécution vive de l'orchestre, le jeu des acteurs rempli
+d'improvisations, rien n'était fait pour arrêter ici-bas l'imagination
+du spectateur, qui, pour peu qu'il fût bien disposé, se trouvait bientôt
+dans un autre monde que le nôtre, et dans un monde bien autrement gai.
+Mais tout cela veut être vu, et a fort mauvaise grâce dans un récit.
+
+Nous étions tous livrés aux plus folles illusions de la musique. Les
+acteurs, enhardis, inspirés par les applaudissements excessifs et par
+les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple,
+ils n'auraient jamais osé hasarder le lendemain. J'ai vu le délicieux
+bouffe Paccini, qui jouait messer Taddeo à San-Benedetto, à Venise, nous
+avouer, à la fin d'une soirée de grand succès et de haute folie, que la
+plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a
+de plus gai au monde, n'était rien pour lui, mis en parallèle avec une
+telle représentation.
+
+Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien
+de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus
+naturel en Italie que le chant de Mustafa:
+
+ Cara, m'hai rotto il timpano.
+
+C'est bien là un amant lassé de sa maîtresse; mais il n'y a rien
+d'humiliant pour l'amour-propre, rien de moqueur.
+
+Remarquez que je parle toujours de la musique et jamais des paroles, que
+je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un
+opéra. Je prends la situation du poëte, et ne lui demande qu'un seul
+mot, un seul, pour me nommer le sentiment; par exemple, je vois dans
+Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et en sa
+qualité de souverain ne manquant pas de vanité. Peut-être que l'ensemble
+des paroles me gâterait tout cela. Qu'y faire? Il vaudrait mieux sans
+doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le _libretto_, il serait
+charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se désenchanter le
+moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que
+l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien d'un grand
+poëte. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le
+_libretto_. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la première soirée
+pour prendre une idée de l'action. A chaque morceau on lisait le premier
+vers qui nomme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit
+peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne
+vint à l'idée de personne d'ouvrir ce petit volume couvert de papier
+d'or.
+
+Madame B***, à Venise, redoutant encore l'effet désagréable du
+_libretto_, ne l'admettait pas dans sa loge, même à la première
+représentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante
+lignes, et ensuite, par nos 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en
+quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau
+d'ensemble; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de
+Lindor, coquetterie d'Isabelle à l'égard du bey, et ce petit extrait
+était suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le
+monde trouvait cette idée fort commode. C'est ainsi qu'on devrait
+imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel
+mot prendre pour éviter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la
+musique comme on l'aime à Venise.
+
+La cavatine de Lindor, l'amant aimé, dans _l'Italiana in Algeri_,
+
+ Languir per una bella,
+
+est d'une fraîcheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est
+simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait
+jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n'oublierai jamais
+l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul
+ténor qui existe aujourd'hui. C'était un des plus grands triomphes de la
+musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure,
+sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de
+cette cavatine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion; elle n'est pas
+trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point
+obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous
+sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s'empare de nous. C'est la
+musique la plus _physique_ que je connaisse.
+
+Ce moment délicieux est renouvelé un instant après; mais si le plaisir
+qu'on nous propose était exactement de même nature, de toute nécessité
+il serait moins vif.
+
+Le duetto entre Lindor et Mustafa
+
+ Se inclinassi a prender moglie
+
+est aussi agréable que la cavatine; mais déjà il a une nuance de plus de
+dramatique et de sérieux; Lindor se défend de prendre la femme que le
+bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des _Débats_ ont
+trouvé l'action de la pièce folle, sans voir, les pauvres gens, que si
+elle n'était pas folle, elle ne conviendrait plus à ce genre de musique,
+qui n'est elle-même qu'une folie organisée et complète[30]. Si nos
+littérateurs estimables veulent du raisonnable et du passionné,
+renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passion ne se
+présente que de temps à autre, comme pour nous délasser de la gaieté, et
+c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un
+sentiment tendre est irrésistible; il a les charmes réunis de l'imprévu
+et du contraste. Comme à l'Opéra, quand la musique est bonne, l'âme ne
+peut pas être à demi occupée d'une passion, la passion continue nous
+occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou
+de l'opéra buffa.
+
+La réplique de Mustafa
+
+ Son due stelle
+
+à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer,
+est à mourir de rire. La réflexion de Lindor
+
+ D'ogni parte io qui m'inciampo
+
+est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite. On ne saurait
+trouver plus de fraîcheur. La contre-partie de Mustafa
+
+ Caro amico, non c'è scampo
+
+est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand
+défaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne
+sont autre chose que des _batteries_ destinées uniquement à faire
+briller la cantilène délicieuse confiée au ténor. Cimarosa avait l'art
+de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l'oreille, si
+par hasard l'attention s'égarait jusqu'à s'en occuper. Ici, si, à une
+quatrième ou cinquième représentation, l'oreille songe à la seconde
+partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de concert
+par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de
+Rossini avec le même regret qu'on remarque, dans une jolie figure de
+dix-huit ans, un léger pli de la peau, près de l'oeil, qui deviendra une
+ride dix ans plus tard.
+
+Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la première
+fois, dans ce _duetto_, la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne
+faire que de la musique de concert.
+
+L'air d'Isabelle
+
+ Cruda sorte! amor tiranno
+
+est faible et sans génie. En revanche, où trouver des louanges dignes du
+fameux _duetto_
+
+ Ai capricci della sorte?
+
+J'y vois une élégance que peut-être l'on chercherait en vain dans
+Cimarosa; c'est cette élégance noble et simple qui fait de Rossini le
+musicien par excellence d'un auditoire français. Ce genre de mérite,
+tout à fait nouveau en musique, tient peut-être à ce qu'il y a moins de
+passion dans ce duetto que Cimarosa n'en eût mis, La transition
+
+ Messer Taddeo...
+ Ride il babbeo
+
+est délicieuse.
+
+Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs.
+Le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux scènes de
+récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos
+yeux.
+
+Il y a un _repos_ admirable dans la grande scène où le bey Mustafa
+reçoit Isabelle, c'est le chant du choeur:
+
+ Oh! che rara beltà.
+
+Voilà un trait de génie, un instant de musique d'église dans un opéra
+buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l'a fait bien court.
+
+La cantilène
+
+ Maltrattata dalla sorte
+
+est un chef-d'oeuvre de coquetterie; c'est suivant moi, la première fois
+que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs.
+Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l'amour véritable dans
+la bouche de ses coquettes. C'est peut-être la seule faute que ce grand
+homme ait à se reprocher en peignant les coeurs de femmes. Il fallait
+dans l'air d'Isabelle qu'il y eût à la fois assez d'amour pour tromper
+la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public.
+
+Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent.
+Remarquez le trait:
+
+ Ah! chi sa mai Taddeo?
+
+Voilà le véritable style bouffe, voilà le comique dont la musique est
+capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible.
+
+Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus délicat que
+celui de Lindor qui entre à l'instant, avec la femme délaissée et son
+amie:
+
+ Pria di dividerci da voi, signore.
+
+Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que
+Mozart et Cimarosa peuvent envier.
+
+Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs
+estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale.
+
+Il est bien vrai que le bey dit:
+
+ Come scoppio di cannone
+ La mia testa fa bumbùm;
+
+que Taddeo dit aussi:
+
+ Sono come una cornacchia
+ Che spennata fa crà, crà[31].
+
+Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M.
+Etienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats,
+charmants pour ce _finale_, et la musique cependant être comme celle de
+Dalayrac ou de Mondonville? C'est comme si l'on s'avisait de louer, dans
+la _Transfiguration_, le soin qu'a pris Raphaël de peindre ce tableau
+sur une toile très-fine et de première qualité de Hollande.
+
+A Venise, à la fin de ce _finale_ chanté par Paccini, Galli et la
+Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient
+les yeux.
+
+L'impression est bien celle que les gens de goût attendent d'un opéra
+buffa; elle est extrêmement forte, c'est donc un chef-d'oeuvre. On
+n'était pas obligé à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu'à exprimer
+les détails de ce raisonnement; tout le monde s'écriait en mourant de
+rire: Sublime! divin!
+
+Ce qui caractérise ce chef-d'oeuvre, c'est l'extrême rapidité et
+l'absence de l'emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots;
+mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font attention aux
+paroles? Rousseau s'est chargé de la réponse. On trouve cette phrase
+italienne dans un certain endroit de ses OEuvres: _Zanetto, lascia le
+donne, e studia la matematica_[32].
+
+
+SECOND ACTE.
+
+Dans le second acte, rien de plus vif que l'entrée de Taddeo:
+
+ Ah! signor Mustafa!
+
+L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation
+est forte, elle est expliquée en peu de mots, fort clairement et d'une
+manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus
+gai que l'air et la pantomime
+
+ Viva il gran Kaïmakan!
+
+mais il faut pour cela que l'on ose exécuter la pantomime, et c'est ce
+qu'on n'a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffensif; mais la
+dignité!
+
+La fin de l'air
+
+ Quà bisogna far il conto
+
+égale les plus jolies idées bouffes de Cimarosa, et cependant c'est un
+style tout à fait différent, beaucoup plus d'esprit, et beaucoup moins
+de chaleur.
+
+Je vous engage à étudier l'accompagnement et la cantilène du
+raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de
+choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L'expression des
+paroles
+
+ Se ricuso... il palo è pronto,
+ E se accetto... è mio dovere,
+ Di portagi il candeliere
+ Kaïmakan, signore, io resto.
+
+est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et
+que l'étude et l'application empêchent de trouver, loin de les fournir à
+l'imagination d'un maestro; voilà de ces choses qu'on ne voit jamais
+chez les Allemands.
+
+Il n'y avait qu'une manière de finir un air aussi gai. La poétique de
+l'art aurait dit à tous les compositeurs vulgaires: il faut un moment de
+tristesse; mais comment être profondément triste, en même temps
+très-simple, et de toute nécessité fort rapide? Rossini a répondu par la
+phrase sublime et si facile en apparence:
+
+ Ah Taddeo! quant'era meglio
+ Che tu andassi in fondo al mar!
+
+Il n'est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations
+reçues sur un avancement qui désole et avec une politesse forcée, ne
+rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-là. L'effet est si
+profond, qu'il y a des jours où l'on a pitié de Taddeo, en dépit de sa
+qualité si ridicule d'amant non préféré.
+
+Après un air et un choeur si comiques, il fallait un long repos, et il a
+été ménagé avec beaucoup d'art par l'auteur du libretto.
+
+L'air d'Isabelle
+
+ Per lui che adoro
+
+devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n'a pas été aussi
+heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et
+redoublées d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du
+spectateur. Le fond de l'étoffe est si pauvre, que l'on voit malgré soi
+que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la
+magnificence et l'effet.
+
+Rossini retrouve tout son génie dans le _quintetto_:
+
+ Ti presento di mia mano
+ Ser Taddeo Kaïmakan.
+
+C'est peut-être le chef-d'oeuvre de la pièce. Toute cette musique est
+éminemment dramatique. Rien de plus gai et en même temps de plus vrai
+que le trait d'Isabelle:
+
+ Il tuo muso è fatto a posta.
+
+Rien de plus coquet et de plus trompeur que
+
+ Aggradisco, o mio signore.
+
+Les éternûments du pauvre Mustafa ont fait rire même à Paris.
+L'obstination d'un sot piqué au jeu est parfaitement rendue par
+
+ Ch'ei starnuti fin che scoppia
+ Non mi movo via di quà.
+
+A peine commence-t-on à être las du genre bouffe et de l'excessive
+gaieté, que l'âme se repose sur la délicieuse phrase:
+
+ Di due sciocchi uniti insieme.
+
+Mais à la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun:
+
+ Tu pur mi prende a gioco
+
+n'est encore que des _batteries_ de clarinette; c'est de la musique
+d'écolier ou de paresseux.
+
+En revanche, le terzetto _papataci_ est de la plus grande force; le
+contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa:
+
+ Che vuol poi significar?
+ .... A color che mai non sanno,
+
+est délicieux pour l'oreille; voilà de ces effets tout à fait
+indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne
+veulent voir la musique qu'à travers les paroles.
+
+Rien de plus gai et de plus entraînant que la fin du terzetto;
+
+ Fra gl'amori e le bellezze.
+
+Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble,
+délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste:
+
+ Se mai torno a miei paesi.
+
+La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on
+l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette
+autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques
+dilettanti:
+
+«Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un théâtre du boulevard pour
+y faire des bouffonneries.»
+
+J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance;
+tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du
+plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des
+phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a
+l'honneur de leur ouvrir ses portes. _Il n'y a rien de comparable à ceci
+dans toute l'Italie_, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur
+joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie
+vis-à-vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet
+qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi
+bon en médire? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur
+qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes
+immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de
+Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient à
+un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre
+qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il
+peut être supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse
+pris la parole, j'aurais joué le rôle ridicule d'un jardinier qui
+apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture; il propose sa
+méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence.
+
+La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire
+donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire
+qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de
+rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux.
+Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à
+qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût
+bien ne pas mutiler ses oeuvres, et les entendre au moins une fois telles
+qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses
+privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se
+faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s'est tout
+doucement laissé priver; en revanche, il n'use pas mal de celui
+d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter
+à la fois dans l'opéra italien des _Nozze di Figaro_. Quel triomphe
+flatteur pour l'_honneur national_! Il a beaucoup applaudi; il avait
+entre autres plaisirs celui de la variété: chacune de ces demoiselles
+chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux
+n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité.
+
+Le génie, dans _l'Italiana in Algeri_, finit avec le magnifique terzetto
+qu'on a trouvé trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un
+tour de force en faveur de madame Marcolini; où trouver une _prima
+donna_ d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades
+à la fin d'une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui
+embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner _l'Italiana_;
+à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté
+cet air-là comme tous les autres.
+
+Cet air est en même temps un monument historique. Quoi! un monument
+historique dans le final d'un opéra buffa?--Hélas! oui, Messieurs, cela
+est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace
+d'être.
+
+ Pensa alla patria, e intrepido
+ Il tuo dover adempi;
+ Vedi per tutta Italia
+ Rinascere gli esempi
+ Di ardire e di valor[33].
+
+Napoléon venait de recréer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de
+vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en
+1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à leur
+imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne
+pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur
+a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie
+
+ Intrepido
+ Il tuo dover adempi,
+
+qu'il songe à les délasser par
+
+ Sciocco tu ridi ancora.
+
+Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance
+des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant.
+
+ Vanne mi fai dispetto,
+
+toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations.
+
+ Rivedrem le patrie arene
+
+est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de
+l'autre amour.
+
+Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs
+qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu _haute trahison_, ce chef-d'oeuvre
+n'a jamais ennuyé. Figurez-vous _Andromaque_ donnée aux _Français_, et
+l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste; c'est à peu près
+l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie
+personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde ou de Juliette, dans
+lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos
+yeux.
+
+Voilà, me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien
+sérieux sur un jeu d'enfant, sur un opéra buffa.--Je conviens de tout,
+et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation.
+Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire
+des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans
+qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps
+pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un
+grand sérieux à une chose si intéressante pour eux? Voyez en moi l'un de
+ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou
+bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un coeur,
+vous acquerrez des plaisirs.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA PIETRA DEL PARAGONE
+
+
+Il me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager
+(_scritturare_)[34] Rossini à Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour
+_la Scala_, la _Pietra del Paragone_. Il avait vingt et un ans. Il eut
+le bonheur d'être chanté par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et
+Parlamagni, à la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succès fou.
+La bonté du public s'étendit jusqu'au pauvre _Vasoli_, ancien grenadier
+de l'armée d'Égypte, presque aveugle, et chanteur du troisième ordre,
+qui se fit une réputation dans l'air du _Missipipi_.
+
+La _Pietra del Paragone_ est, suivant moi, le chef-d'oeuvre de Rossini
+dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer à cette
+phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme
+celle de l'_Italiana in Algeri_: la _Pietra del Paragone_ n'est pas
+connue à Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la
+faire paraître que mutilée; elle a manqué son effet, et pour toujours.
+
+Le _libretto_ est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se
+succèdent avec une rapidité charmante, elles sont expliquées fort
+clairement, en peu de mots, et très souvent ces mots sont comiques. Ces
+situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux
+passions et aux goûts habituels de chaque personnage, ne s'écartent
+point de la vie réelle et des habitudes sociales de cette heureuse
+Italie, si fortunée par son coeur, si malheureuse par ses petits tyrans.
+Le chef-d'oeuvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations
+_fortes_, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui
+n'a qu'un vernis de gaieté, comme l'_Intérieur d'un bureau_ ou le
+_Solliciteur_[35], dont les héros me font pitié à la seconde fois que je
+les vois, ne réveillent pas même une seule idée sombre; mais c'est en
+vain que l'on chercherait dans un _libretto_ italien, ces mots
+spirituels qui étincellent dans les pièces du Gymnase, et font tant de
+plaisir à la première représentation et même à la seconde.
+
+Cet opéra s'appelle _la Pierre de touche_, parce qu'il s'agit d'un jeune
+homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hériter d'une fortune
+considérable, et qui tente une épreuve, qui _essaie_ comme avec une
+_pierre de touche_ le coeur des amis et même des maîtresses qui lui sont
+arrivés en même temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux
+du concert de flatteries et d'égards qui environne le comte Asdrubal;
+tout lui rit excepté son propre coeur: il aime la marquise Clarice, jeune
+veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps
+de la _villegiatura_ dans son palais, situé au milieu de la forêt de
+Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-être Clarice n'aime en lui
+que sa brillante fortune et son grand état de maison.
+
+Tous les voyageurs se rappelleront la forêt de Viterbe et ses aspects
+délicieux. C'est de là que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tiré
+tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout à fait d'accord
+avec les passions qui agitent les habitants du château. Le comte
+Asdrubal a un ami intime, jeune poëte sans vanité académique, sans
+affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune
+enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il soupçonne qu'on lui
+préfère Asdrubal. Clarice, de son côté, pense que si elle laisse
+paraître sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, même en acceptant
+sa main, qu'elle a été bien aise de partager une grande fortune et une
+belle existence dans le monde.
+
+Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espèces qui
+abondent au château du comte, le poëte a placé sur le premier plan _don
+Marforio_, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers
+hommes de la nation[36] qui se chargent du soin de nous parler tous les
+matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce _don Marforio_, intrigant,
+poltron, _vantard_, méchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous
+faire rire, de concert avec un _don Pacuvio_, nouvelliste acharné, qui a
+toujours un secret d'importance à confier à tout le monde. Ce ridicule
+presque impossible en France à cause de la demi-liberté de la presse
+dont nous jouissons, se trouve à chaque pas en Italie, où les gazettes
+sont archicensurées et où les gouvernements ne se font pas faute faire
+jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle
+dans un café, et ne les lâchent que lorsque chacun a confessé de qui il
+tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte à dormir debout.
+
+Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome,
+ont pour faire la conversation avec eux dans le château d'Asdrubal, deux
+jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fâchées de l'épouser.
+Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en
+pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime.
+
+Au lever de la toile, tous ces caractères sont mis en jeu d'une manière
+aussi vive que pittoresque par un choeur superbe; _don Pacuvio_, le
+nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la
+dernière importance aux amis du comte, et même aux deux jeunes femmes
+qui prétendent à sa main. Le nouvelliste est fort mal reçu et finit par
+mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes.
+
+Joconde, le jeune poète passionné, et don Marforio, le journaliste,
+paraissent et chantent ensemble un duo littéraire, et qui, comme on le
+pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. «J'anéantis mille poëtes
+par un seul coup de mon journal», dit le folliculaire:
+
+ Mille vati al suolo io stendo
+ Con un colpo di giornale.
+
+«Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.--Je la mépriserais à ce
+prix! s'écrie le jeune poëte. Que peut-il y avoir de commun entre un
+journal et moi?» Ce _duetto_ est extrêmement piquant, et il fallait
+Rossini pour le faire. On y admire de la légèreté, du feu, de l'esprit
+et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde
+inattaquable par la vanité, le quitte en lui lançant un mot piquant sur
+son amour malheureux pour Clarice: «Il y a bien de la grandeur d'âme,
+lui dit-il, mais il y a rarement du succès à lutter contre des millions,
+avec un coeur bien épris pour tout avantage.» Cette triste vérité navre
+le jeune poëte; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice,
+dont on a tant parlé, paraît enfin; elle chante la cavatine
+
+ Eco pietosa tu sei la sola,
+
+aussi célèbre en Italie que l'air de _Tancrède_, mais que les prudents
+directeurs de notre Opéra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer.
+
+On sent combien il est dans les moyens de la musique de peindre un
+amour sans espoir, et avec lequel les scènes précédentes nous ont fait
+faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrarié
+par l'obstacle vulgaire d'un père ou d'un tuteur, mais par la crainte,
+bien autrement cruelle, de paraître aux yeux de ce qu'on aime n'avoir
+qu'une âme vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette
+différence est immense.
+
+ Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola
+ Che mi consola nel mio dolor[37].
+
+En effet, où trouver une confidente dans la situation de Clarice? il
+n'en est plus pour les âmes un peu élevées. Toutes les amies possibles
+auraient dit à Clarice: Épousez, épousez bien vite, n'importe par quel
+moyen, et vous serez aimée ensuite si vous pouvez.
+
+Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet
+voisin, s'avise de faire l'écho; c'est une idée folle et hors de son
+système à laquelle il n'a pas la force de résister. Quand Clarice dit:
+
+ Quel dirmi, o dio, non t'amo,
+
+le comte répond _amo_. Voilà une nuance que Rossini n'avait pas dans
+l'air de _Tancrède_; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien
+faite pour l'opéra et les douces illusions de la musique aurait produit
+à Paris! C'est bien là ce qu'ont senti nos _directeurs_ prudents.
+
+Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte
+n'a été que passager; elle le rencontre un moment après, il est aussi
+gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il médite sa
+grande épreuve; on le voit donner les dernières instructions à
+l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperçu de l'amour malheureux
+de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-même
+comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparaît
+enfin pour revenir bientôt après déguisé en Turc. Le Turc a fait
+présenter par huissier à l'intendant une lettre de change en très-bonne
+forme, signée par le père du comte Asdrubal, et dont le montant, deux
+millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte.
+L'intendant ne manque pas de reconnaître véritable et valable la
+signature du père de son maître, et tout le monde croit celui-ci ruiné.
+Il paraît enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau
+_finale_ bouffe que Rossini ait jamais écrit.
+
+_Sigillara_ est le mot barbare et à moitié italien avec lequel Galli,
+déguisé en Turc, répond à toutes les objections qu'on peut lui faire. Il
+veut mettre les scellés partout. Ce mot baroque, sans cesse répété par
+le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa réponse à tout ce
+qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple né
+pour le _beau_, qu'il fit changer le nom de la pièce. Si vous parlez de
+la _Pietra del paragone_ en Lombardie, personne ne vous entend; il faut
+dire _il Sigillara_.
+
+C'est ce _finale_ qu'on a supprimé à Paris.
+
+La réplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer à ce que les
+huissiers mettent les scellés sur sa chambre et ses papiers, est célèbre
+en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit naître dans le temps.
+
+ D. Marforio.--Mi far critica giornale
+ Che aver fama in ogni loco.
+
+ Il Turco.--Ti lasciar al men per poco
+ Il bon senso a respirar[38].
+
+L'effet du final _Sigillara_ fut délicieux pour le public; cet opéra
+créa à _la Scala_ une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en
+foule à Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de
+toutes les villes à vingt lieues à la ronde. Rossini fut le premier
+personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de
+le récompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-être des
+jolies femmes de la Lombardie, jusque-là fidèle à tous ses devoirs, et
+qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait à sa
+gloire, à son palais, à son mari, et enleva publiquement Rossini à la
+Marcolini. Rossini fit de sa jeune maîtresse la première musicienne
+peut-être de l'Italie; c'est à côté d'elle, sur son piano, et à sa
+maison de campagne de B***, qu'il a composé la plupart des airs et des
+_cantilènes_ qui, plus tard, ont fait le succès de ses trente
+chefs-d'oeuvre.
+
+Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante
+d'un nouveau royaume, où le _taux_ de la sottise exigée par le roi était
+moins élevé que dans tous les États voisins, réunissait tous les genres
+d'activité, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs;
+or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'être riche
+qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les moeurs nouvelles de Milan
+avaient une vigueur inconnue depuis le moyen âge[39], et cependant nulle
+affectation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napoléon; on
+ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et
+argent comptant.
+
+Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, était d'autant plus touchant qu'il
+allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait déjà prêter
+l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le
+succès fou de la _Pietra del paragone_ nos armées fuyaient sur le
+_Borysthène_ et le d..... _u....._ s'avançait à grands pas.
+
+Quelle que soit l'indifférence habituelle et peut-être un peu jouée de
+Rossini, il ne peut s'empêcher quelquefois de parler avec l'accent de
+l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle époque de sa jeunesse
+où il fut heureux en même temps que tout un peuple qui, après trois
+cents ans d'éteignoir, s'élançait au bonheur.
+
+Le second acte de la _Pietra del paragone_ s'ouvre par un _quartetto_
+unique dans les oeuvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le
+charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments
+vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en
+parler.
+
+Vient ensuite un duel comique entre _don Marforio_, le journaliste, qui
+a eu l'insolence de parler d'amour à Clarice, et _Joconde_, le jeune
+poëte, qui l'adore sans en être aimé et qui prétend la venger.
+
+Le journaliste poussé à bout, s'écrie:
+
+ Dirò ben di voi nel mio giornale.
+ --Potentissimi dei! sarebbe questa
+ Una ragion più forte
+ Per ammazzarti subito[40].
+
+Ce duel se complique par l'arrivée du comte, qui prétend aussi se faire
+rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses
+malheurs. Le grand _terzetto_ qui résulte de cette situation peut
+soutenir la comparaison avec le célèbre duel des _Nemici generosi_ de
+Cimarosa; la différence entre les deux _maestri_ est toujours celle de
+la passion à l'esprit.
+
+La plaisanterie forcée du journaliste poltron qui voudrait bien terminer
+l'affaire à l'amiable:
+
+ Con quel che resta ucciso
+ Io poi mi battero,
+
+est délicieuse en musique.
+
+Le chant
+
+ Ecco i soliti saluti,
+
+pendant que les deux amis, qui ont pris les épées apportées sur des
+plats d'argent par deux laquais en grande livrée, font les saluts
+d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les idées qu'il réveille
+ont juste le degré de sérieux nécessaire pour tromper un homme d'esprit
+rendu bête par la peur.
+
+Ce _terzetto_, délicieux partout, eut un succès fou en Italie, où,
+presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie _ad hominem_ contre
+le journaliste officiel qui, malgré ses hautes protections, voit
+toujours fondre sur lui de temps à autre quelques-uns de ces orages de
+coups de bâton dont Scapin se moque. A Milan, où tout le monde se
+connaît, le succès fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don
+Marforio s'était procuré un habit complet que toute la ville avait vu
+porter par le journaliste protégé de la police.
+
+La _Pietra del paragone_ finit par un grand air comme l'_Italiana in
+Algeri_. La Marcolini voulut paraître sous des habits d'homme, et
+Rossini fit arranger par le poëte que Clarice se déguiserait en
+capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son
+amour.
+
+Personne à Milan, pas même le journaliste plaisanté, ne s'avisa de
+trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la première distinction,
+s'amusât à prendre l'uniforme de capitaine de hussards et eût l'idée de
+venir saluer le public le sabre à la main, à la tête de sa troupe. Si la
+Marcolini l'avait exigé, Rossini l'eût fait chanter à cheval. L'air est
+fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment où
+l'intérêt devrait être le plus vif, la passion manque, l'imagination ne
+sait plus où se prendre pour être électrisée, et l'on finit pauvrement
+par applaudir des roulades comme dans un concert.
+
+A Milan, Rossini vola l'idée de ses _crescendo_, depuis si célèbres, à
+un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE.
+
+
+Après tant de succès, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille à
+laquelle il est passionnément attaché. Il n'a écrit de sa vie qu'à une
+seule personne, c'est sa mère, et il adresse sans façon ses lettres:
+
+ _All'ornatissima signora Rossini, madre
+ del celebre maestro._
+
+ in Bologna.
+
+Tel est le caractère de l'homme; moitié au sérieux, moitié en se
+moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe guère à la petite
+modestie d'académie; c'est ce qui me fait croire qu'à Paris il n'aurait
+pas de succès personnel. Heureux par son génie au milieu du peuple le
+plus sensible de l'univers, enivré d'hommages au sortir de l'enfance, il
+croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que
+Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au même rang
+qu'un général de division ou qu'un ministre. Ils ont gagné un gros lot
+à la loterie de l'ambition; lui, il a gagné un gros lot à la loterie de
+la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire à
+Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la société du prince
+Chigi.
+
+Vers le temps de son voyage à Pesaro, il eut un nouveau succès alors
+bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissèrent devant
+son génie naissant. Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie osa
+proposer une exception en sa faveur au prince Eugène; et le prince,
+malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à
+la voix publique. Rossini, dégagé du métier de soldat, alla à Bologne;
+il y était attendu par des aventures du même genre que celles de Milan,
+l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles.
+
+Les rigoristes de Bologne, célèbres en Italie, et qui jouent en musique
+à peu près le même rôle que les membres de l'Académie française pour les
+trois unités, lui reprochèrent avec raison de faire quelquefois des
+fautes contre les règles de la composition. Il en convint. «Je n'aurais
+pas tant de fautes à me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je
+lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai à peine six
+semaines pour composer un opéra; je m'amuse pendant le premier mois. Et
+quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est à mon âge et avec mes
+succès? Voulez-vous que j'attende d'être vieux et envieux? Enfin
+arrivent les quinze derniers jours; j'écris tous les matins un _duetto_
+ou un air, que l'on répète le soir. Comment voulez-vous que je
+m'aperçoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements
+(_l'instrumentazione_)?»
+
+On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de
+grammaire. Des pédants prétendirent jadis que Voltaire ne savait pas
+l'orthographe.--Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol.
+
+A Bologne, M. Gherardi répondait aux déclamations des pédants, qui
+reprochaient amèrement à Rossini des infractions nombreuses aux règles
+de la composition: «Qui a fait ces règles? sont-ce des gens supérieurs
+en génie à l'auteur de _Tancrède_? Une sottise, parce qu'elle est
+antique et que tous les maîtres d'école l'enseignent, cesse-t-elle
+d'être une sottise?
+
+«Examinons ces prétendues règles: et d'abord qu'est-ce que des règles
+que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperçoive et sans que
+ses plaisirs en soient le moins du monde diminués?»
+
+Je crois qu'à Paris M. Berton, de l'Institut, a renouvelé cette
+querelle[41]. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en
+entendant les opéras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime à
+Voltaire de ne pas employer les mêmes coupes de phrase et les mêmes
+_tours_ que La Bruyère et Montesquieu. Le second de ces grands écrivains
+disait: «Un membre de l'Académie française écrit comme on écrit, un
+homme d'esprit écrit comme _il_ écrit.»
+
+Il fallait un prétexte à l'envie d'une cinquantaine de compositeurs
+_connus_, qui venaient de se voir anéantis en quelques mois par les
+oeuvres d'un étourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par
+une _classe_, font toujours un certain effet et ils seront reproduits
+tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des _fautes d'orthographe_
+occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je la supprime.
+Le seul exposé technique des objections des pédants remplirait dix
+feuillets. Le lecteur peut aller à Feydeau un jour où l'on donne
+_Montano et Stéphanie_, et le lendemain venir au _Tancrède_. M. Berton
+apparemment n'est pas tombé dans ces fautes de composition qu'il
+reproche avec tant de hauteur à _M. Rossini_: eh bien! je prie le
+lecteur de répondre la main sur la conscience; quelle est la différence
+des deux ouvrages?
+
+Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un
+sequin, se seraient chargés de corriger toutes les fautes de langue d'un
+opéra de Rossini. J'ai ouï faire une autre objection: les pauvres
+d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de _ce qu'il ne tire
+pas un meilleur parti de ses idées_. C'est l'avare qui traite de fou
+l'homme riche et heureux qui jette un louis à une petite paysanne en
+échange d'un bouquet de roses. Il n'est pas donné à tout le monde de
+comprendre les plaisirs de l'étourderie.
+
+A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus sérieux que celui des
+pédants: sa maîtresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses
+enfants, sa réputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre
+d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle
+tendresse; mais bientôt parut aussi la femme la plus célèbre et la plus
+jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux,
+leur chanta un air bouffe, et les planta là; il n'est pas fort pour
+l'amour-passion.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'IMPRESARIO ET SON THÉATRE
+
+
+De Bologne, qui est le quartier général de la musique en Italie, Rossini
+fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. On faisait
+partout aux _impresari_ la condition de faire écrire un opéra par
+Rossini. On lui donnait en général mille francs par opéra, et il en
+faisait quatre ou cinq tous les ans.
+
+Voici le mécanisme des théâtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est très
+souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rôle donne de
+la considération et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un
+riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du théâtre de la ville où il
+brille; il forme une troupe, toujours composée de la _prima donna_, le
+_tenore_[42], le _basso cantante_, le _basso buffo_, une seconde femme
+et un troisième bouffe. L'_imprésario_ engage un maestro (compositeur),
+qui lui fait un opéra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour
+la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprésario achète le poëme
+(libretto); c'est une dépense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque
+malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si
+comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa
+gloire en Lombardie, où la plus petite ville a cinq ou six maisons de
+cent mille livres de rente. L'imprésario, qui est le chef d'une de ces
+maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre
+à un régisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert
+d'intendant; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna:
+le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s'il lui
+donnera le bras en public.
+
+La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation,
+après un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays.
+Cette _prima recita_ fait le plus grand événement public pour la petite
+ville, et tel que je n'en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à
+dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les
+défauts de l'opéra avec toute la force d'attention qu'ils ont reçue du
+ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première
+représentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est
+ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se
+disperse. Cela s'appelle en général une saison (una stagione). La
+meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas
+engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Milan; là
+ils ont des agents de théâtre qui s'occupent de les placer et de les
+voler.
+
+Après cette petite description des moeurs théâtrales, le lecteur se fera
+tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France
+que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les
+villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée,
+il était reçu, fêté, porté aux nues par les _dilettanti_ du pays; les
+quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à
+hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu'il a
+dans l'esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la
+comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comédies de
+Machiavel, des _Fiabe_ de Gozzi, des poëmes de Buratti, et sent fort
+bien les sottises d'un libretto. _Tu mi hai dato versi_, _ma non
+situazioni_, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poëte crotté qui
+se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet,
+_umiliato alla gloria del più gran maestro d'Italia e del mondo_.
+
+Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à
+refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s'occuper
+sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au
+piano, et on le voit obligé de mutiler les plus belles idées du monde,
+parce que le _tenore_ ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée
+avait besoin, ou parce que la _prima donna_ chante toujours faux dans le
+passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il
+n'y a que le _basso_ qui puisse chanter.
+
+Enfin, vingt jours avant la première représentation, Rossini,
+connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met à écrire. Il se lève
+tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui,
+quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. Il
+va dîner avec eux à l'_Osteria_, et souvent souper; il rentre fort tard,
+et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de
+la musique qu'il improvise, quelquefois un _miserere_, au grand scandale
+des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c'est à cette époque de la
+journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées
+les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits
+bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les _instrumente_, pour
+parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit
+vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne
+s'embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son _Moïse_,
+quelqu'un lui dit: «Vous faites chanter des Hébreux, les ferez-vous
+naziller comme à la synagogue?» Cette idée le frappe, et sur-le-champ il
+compose un choeur magnifique qui commence en effet par certaines
+combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule
+chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours
+créateur, toujours en action, c'est la présence d'un pédant qui vient
+lui parler gloire et théorie et l'accabler de compliments savants. Alors
+il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus
+remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et
+l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour dédaigneuse
+s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son
+rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou
+ignobles est infiniment restreint; de là, la couleur particulière de la
+poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne
+rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de
+Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abbé Delille; le mot _noble_ n'a
+pas le même sens en Italie et en France.
+
+Rossini dit un jour à un pédant, _monsignore_ de son métier, qui l'avait
+relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se
+lever: «_Ella mi vanta per mia gloria_, etc.» «Vous voulez bien me
+parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon véritable
+titre à l'immortalité? c'est d'être le plus bel homme de mon siècle.
+Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une
+statue d'Achille.» A ces mots, il saute de son lit et paraît aux yeux du
+monsignore (prélat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand
+manque de respect en ce pays-là.
+
+«Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est
+fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité...» Je
+supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise
+plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou
+que lui donnent ses propres idées; il improvise des sottises à
+l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Le
+monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite.
+
+Composer n'est rien, à ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire
+répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le
+supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine,
+ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus
+suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste
+des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille.
+
+Mais ces séances, si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux
+le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour
+d'un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu'on appelle le _ridotto_ du
+théâtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu
+huit ou dix pauvres diables d'acteurs répéter au bruit de la cuisine et
+du tourne-broche du voisin; je les ai vus éprouver et rendre
+admirablement les impressions les plus fugitives et les plus
+entraînantes que puisse donner la musique; c'est là que l'homme du nord,
+étonné, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano,
+ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre, chanter et
+accompagner _par instinct_, et avec un _brio_ admirable, la musique la
+plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et
+arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent
+fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès de
+verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui
+viennent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m'ont charmé, moi
+ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l'Institut.
+
+L'homme de bonne foi, étranger à l'Italie, reconnaît sur-le-champ que
+rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des
+chanteurs loin du Vésuve[43]. Dans ces pays du _beau_, l'enfant à la
+mamelle entend chanter, et ce n'est pas précisément des airs comme
+_Malbrouk_ ou _C'est l'amour, l'amour_. Sous un climat brûlant, sous une
+tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le désespoir ou le
+bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une
+lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la
+discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on
+n'écrit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte
+de pays[44] contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur, à la
+première occasion, fait coffrer comme carbonari tous les poëtes de
+l'endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j'écrirais
+vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque
+contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que
+discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abbé ou le Cav.
+di M., qui fait le rôle d'espion, étant de la plus drôle d'ignorance,
+s'il répète au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et renégat
+libéral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait
+l'apparence du sens commun, à l'instant la preuve de la police est
+faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le préfet de police
+vous fait appeler et vous dit gravement: Vous déclarez la guerre au
+gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, _pescano in
+quel che dite_[45].
+
+Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont
+tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut être accusé
+calomnieusement; cela ne passe pas la portée connue de l'espion.
+
+Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano,
+dans le ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième
+ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le
+sanctuaire du génie musical et de l'enthousiasme des arts sans
+forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; en revanche aussi,
+toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de
+l'amour-propre le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi
+autour de ce méchant piano. Quelquefois il y périt; on le brise à coups
+de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux à la tête. Je
+conseille à tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce
+spectacle. Cet intérieur de la troupe fait la conversation de toute la
+ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus
+brillant de l'année, de la réussite ou de la chute de l'opéra nouveau.
+Une petite ville, dans cet état d'ivresse, oublie l'existence du reste
+du monde; c'est durant ces incertitudes que l'_imprésario_ joue un rôle
+admirable pour son amour-propre, et qu'il est à la lettre le premier
+homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir
+acheté ce rôle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le poëte
+Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prétentions
+d'une troupe d'opéra. Il y a le rôle d'un ténor allemand qui n'entend
+pas un mot d'italien, qui est à mourir de rire. Cela est digne de
+Regnard ou de Shakspeare. La vérité est si _outrée_, c'est une si drôle
+de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intérêts de leur
+gloire, enivrés qu'ils sont par les accents divins d'une musique
+passionnée, que l'embarras du poëte a été de diminuer, d'affaiblir des
+trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vérité et la
+nature, bien loin de les charger. La vérité la plus vraie eût paru comme
+une caricature dépourvue de toute vraisemblance.
+
+Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les
+dernières années de sa carrière théâtrale, à moins qu'au commencement de
+l'opéra sa première entrée n'eût lieu à cheval, ou du haut d'une
+colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se
+balançait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut.
+
+Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il
+n'y trouve pas la parole _felice ognora_, sur laquelle il lui est
+commode de faire des roulades.
+
+Mais revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété,
+et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première
+représentation de son opéra.
+
+Cette soirée décisive arrive enfin. Le _maestro_ se place au piano; la
+salle est aussi pleine qu'elle puisse l'être. On est accouru de vingt
+milles à la ronde. Les curieux campent dans leurs calèches au milieu des
+rues; toutes les auberges sont combles dès la veille; et l'on y est
+d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé. Au moment de la
+représentation, la ville a l'air d'un désert. Toutes les passions,
+toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entière est
+concentrée dans la salle.
+
+L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là
+éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou
+plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Paris, des
+vanités inquiètes, interrogeant de l'oeil la vanité du voisin[46]; ce
+sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements, de trépignements,
+de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher
+leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la _seule
+bonne_; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible.
+Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable,
+parlez-lui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera
+magistrat distingué, bon médecin, bon mari, excellent académicien, tout
+ce que vous voudrez enfin, excepté un homme fait pour sentir la musique
+ou la peinture.
+
+A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le
+vacarme épouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en
+donnerait qu'une idée peu exacte.
+
+On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie:
+_bravo Davide, brava Pisaroni_; ou bien toute la salle retentit des
+cris: _bravo maestro!_ Rossini se lève de sa place au piano, sa belle
+figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui; il fait
+trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris
+singuliers; on lui crie des phrases entières de louanges: ensuite l'on
+passe à un autre morceau.
+
+Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de
+son opéra nouveau; après quoi, il reçoit ses soixante-dix sequins (huit
+cents francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par
+ses nouveaux amis, c'est-à-dire par toute la ville, et part en voiturin,
+avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que
+d'effets, pour aller recommencer le même rôle, à quarante milles de là,
+dans une ville voisine. Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la
+première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux
+père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit
+ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne
+manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de
+lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancône à
+Reggio, il se donna pour un maître de musique ennemi mortel de Rossini,
+et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique
+exécrable, qu'il composait à l'instant, sur les paroles connues de ses
+airs les plus célèbres, musique qu'il faisait bafouer comme étant celle
+des prétendus chefs d'oeuvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de
+mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle
+fatuité à lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie
+c'est la conversation la plus à la mode; et après un mot sur Napoléon,
+c'est toujours le propos auquel on revient.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE
+
+
+Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera
+beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie
+orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent
+son lot aussitôt que les pédants l'eurent honoré de leur haine, et que
+tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués
+contre lui.
+
+L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus
+d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.
+
+Rossini se moque des pédants; mais s'il eut toujours assez de mépris
+pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir
+beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.
+
+Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les
+nations se sont faite du mot _goût_, on en est souvent revenu à la
+signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens
+propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une
+belle pêche.
+
+Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en
+ouvrant sa belle pêche: le goût des sucreries et des saveurs douces
+disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans,
+s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un
+goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de
+piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois
+demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de
+barres.
+
+Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui
+plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs
+insipides, lui fait demander un mets allemand, le _saur-craut_; ce mot
+baroque veut dire _choux aigre_. Il y a loin de là à la pêche, dont le
+parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma
+comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand
+Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût
+pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de
+dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes
+officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.
+
+A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des
+sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses
+piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un
+marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de
+papa.
+
+Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un goût piquant, cet
+éloignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà
+l'image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte,
+des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la
+mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux
+qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire,
+représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût
+blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730
+que les Leo[47], les Vinci[48], les Pergolèse[49], inventèrent, à
+Naples, les chants les plus doux, les mélodies les plus suaves, les
+cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille
+humaine d'avoir la jouissance.
+
+Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention,
+diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire
+remarquer au lecteur.
+
+De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui
+devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé,
+s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre
+piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêches et leur
+délicieux parfum pour demander du _saur-craut_, des sauces épicées et du
+kirsch waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il
+paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles,
+je l'avoue, mais elles me semblent claires.
+
+Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans
+les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différentes et
+successives. Où s'arrêtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais,
+c'est qu'à chaque période (et chacune d'elles a duré douze ou quinze
+ans, à peu près le temps qu'un grand compositeur est à la mode) à
+chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution.
+
+Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de
+mes devanciers, en proclamant que la _perfection_ de l'union de la
+mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de _Tancrède_.
+Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à
+ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la
+_Gazza ladra_ et _Otello_, qui me présentent des sensations moins
+douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus
+fortes.
+
+Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes
+les fois que je me sers des mots _délicieux_, _sublime_, _parfait_. Dans
+les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je
+sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les
+emploie pour abréger.
+
+On dit en France, pour indiquer une nuance d'opinion: _c'est un patriote
+de 89_; je me dénonce moi-même comme étant un _Rossiniste de 1815_. Ce
+fut l'année où l'on admira le plus en Italie le _style_ et la musique de
+_Tancrède_[50].
+
+Un amateur de 1780, préférant à tout, comme de juste, le style de
+Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement _Tancrède_ aussi
+bruyant et aussi surchargé d'effets d'orchestre que me semblent l'être
+_Otello_ et _la Gazza ladra_.
+
+Loin de prétendre à une impartialité ridicule et impossible dans les
+arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout à
+fait à la mode: je me déclare partial. L'impartialité dans les arts est,
+comme la _raison_ en amour, le partage des coeurs froids ou faiblement
+épris. Je suis donc partial autant que peut l'être un _bon homme_ de
+lettres. La différence, c'est que je ne veux faire pendre personne, pas
+même M. Maria Weber, l'auteur du _Freyschütz_, l'opéra allemand qui fait
+fureur dans ce moment aux rives de la Sprée et de l'Oder.
+
+Un partisan du _Freyschütz_ verra en moi un bon homme impossible à
+ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il
+m'appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je
+suis plus ou moins bien né, et dont je me sers pour énoncer mon opinion
+sur les gens que charmait, vers l'an 1750, un opéra comique de Galuppi,
+avec ses longs récitatifs.
+
+Je crois que pour être clair, je n'ai rien de mieux à faire que de
+placer ici la liste des enchanteurs qui ont passé successivement en
+Italie pour avoir atteint le dernier terme de l'art et la perfection du
+vrai beau.
+
+A chaque nouveau génie qui paraissait, il s'engageait une dispute
+générale fort vive, et surtout impossible à terminer, entre les gens de
+quarante ans qui avaient vu de _meilleurs temps_, et les jeunes gens de
+vingt; car un homme de talent écrit toujours dans le _style_ (dans le
+mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie) qu'il trouve à la mode à
+son entrée dans le monde[51].
+
+Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi
+d'anathèmes pour leurs successeurs immédiats:
+
+Porpora brilla en 1710[52].
+Durante 1718.
+Leo 1725.
+Galuppi, surnommé il Buranello,
+parce qu'il était de la petite
+île de _Burano_, à une portée de
+canon de Venise 1728.
+Pergolèse 1730.
+Vinci 1730.
+Hasse 1730.
+Jomelli 1739.
+Logroscino, l'inventeur des finales 1739.
+Guglielmi, créateur de l'opéra buffa 1752.
+Piccini 1753.
+Sacchini 1760.
+Sarti 1755.
+Paisiello 1766.
+Anfossi 1761.
+Traetta 1763.
+Zingarelli 1778.
+Mayer 1800.
+Cimarosa 1790.
+Mosca 1800.
+Paër 1802.
+Pavesi 1802.
+Generali 1800.
+Rossini } 1812.
+Mozart }
+
+Je mets ces deux grands noms ensemble, par l'effet combiné de
+l'éloignement des lieux, de la difficulté de lire Mozart, et du mépris
+des Italiens pour les artistes étrangers: on peut dire que Mozart et
+Rossini ont débuté ensemble en Italie vers l'an 1812.
+
+Aujourd'hui il y a un maestro qui fait oublier l'auteur de _Tancrède_:
+c'est celui de _la Gazza ladra_, de _Zelmire_, de _Sémiramis_, de
+_Mosè_, d'_Otello_; c'est le Rossini de 1820[53].
+
+Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison.
+
+Voyez deux rivières majestueuses prendre leur source en des contrées
+éloignées, parcourir des régions fort différentes, et cependant finir
+par confondre leurs eaux: tels sont le Rhône et la Saône. Le Rhône tombe
+des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La
+Saône prend sa source dans le nord de la France; le Rhône parcourt en
+bondissant la vallée étroite et pittoresque du Valais; la Saône arrose
+les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent
+enfin se réunir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux
+et rapide, le plus beau de France, qui va passer si vivement sous les
+arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus hardi nautonier.
+
+Telle est l'histoire des deux écoles de musique, l'allemande et
+l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et
+Naples. Alexandre Scarlatti créa l'école d'Italie, Bach créa l'école
+allemande[54].
+
+Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs différents,
+représentés aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se
+confondre pour ne former qu'une seule école; et leur réunion à jamais
+mémorable doit peut-être avoir lieu sous nos yeux, dans ce Paris qui,
+malgré les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de
+l'Europe[55].
+
+Placés par le hasard au point de la réunion, debout sur le promontoire
+élevé qui sépare encore ces courants majestueux, observons les derniers
+mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles
+forment avant de se réunir à jamais.
+
+D'un côté je vois Rossini donnant _Zelmire_ à Vienne en 1823; de l'autre
+je vois Maria Weber triompher le même jour à Berlin avec le
+_Freyschütz_.
+
+Dans l'école italienne de 1815, et dans l'opéra de _Tancrède_, que je
+prends comme le représentant de cette école, afin d'éviter toute idée
+vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant.
+
+Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui _irrite_
+doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot _irriter_,
+j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que
+l'oreille a toujours besoin (en Europe du moins) de se reposer sur un
+accord parfait; tout accord dissonant lui déplaît, _l'irrite_ (ici faire
+une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à
+l'accord parfait.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+IRRUPTION DES COEURS SECS.--IDÉOLOGIE DE LA MUSIQUE
+
+
+L'harmonie doit-elle se faire remarquer par elle-même, et détourner
+notre attention de la _mélodie_, ou simplement augmenter l'effet de
+celle-ci?
+
+J'avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les
+beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule
+chose extrêmement belle, et non par la réunion de plusieurs choses
+médiocrement touchantes. Le coeur humain n'a que des émotions peu vives
+lorsque ses jouissances sont entremêlées de la nécessité de choisir
+entre deux plaisirs de nature différente. Si je sens le besoin
+d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais à une symphonie de Haydn,
+de Mozart ou de Beethoven; je vais au _Mariage secret_, ou au _Roi
+Théodore_, si j'aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs
+réunis autant que possible je vais voir à la Scala, _Don Juan_ ou
+_Tancrède_. J'avoue que si je pénètre plus avant dans la nuit de
+l'harmonie, la musique a moins de charmes _pour moi_.
+
+Il faut un tour de force pour être incorrect en écrivant une phrase de
+mélodie; rien n'est au contraire plus facile que de faire des fautes en
+notant dix mesures d'harmonie.
+
+_La science est nécessaire_ pour écrire de l'harmonie. Voilà la
+nécessité fatale qui a donné prétexte aux sots et aux pédants de toutes
+les couleurs, pour s'immiscer dans la musique.
+
+Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens
+qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui
+l'_Histoire de Charles XII_ de Voltaire se présentait incognito à
+l'Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens
+ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques
+inexactitudes de détail, et certes il serait malheureux: tel paraît, aux
+yeux des pédants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends
+justice; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient[56].
+
+La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de
+Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d'après les
+règles de la syntaxe; mais du reste, ces mois n'offrent aucun sens.
+
+Rossini, au contraire, opprimé qu'il était par le nombre et la vivacité
+des sentiments et des nuances de sentiment qui se présentaient à la fois
+à son esprit, a fait quelques petites fautes de grammaire. Dans ses
+partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix +,
+en écrivant à côté: _Per soddisfazione de' pedanti_. Un élève, après six
+mois de Conservatoire, voit ces négligences, qui souvent sont des
+essais.
+
+Il nous reste à donner un coup d'oeil à l'état actuel de la grammaire
+musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes? Qui a
+fait cette grammaire? sont-ce des gens supérieurs en génie à Rossini? Il
+ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse
+fidélité les usages d'une nation; les gens qui ont écrit la langue
+musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait, à proprement
+parler, un _usage général_. La musique attend son Lavoisier. Cet homme
+de génie fera des expériences sur le coeur humain et sur l'organe de
+l'ouïe lui-même. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on
+aiguise, d'un morceau de liège que l'on coupe, de deux orgues de
+Barbarie jouant des airs différents, ou simplement d'un papier que l'on
+chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs
+délicats.
+
+Il y a des oppositions ou des accords de sons dont les effets agréables
+sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que
+l'on coupe ou du papier que l'on chiffonne.
+
+Le Lavoisier de la musique, auquel j'accorde libéralement un coeur très
+sensible à ces effets, se livrera à plusieurs années d'expériences,
+après quoi il _déduira_ de ses expériences les règles de la musique.
+
+Dans son ouvrage, au mot _colère_, il nous présentera les vingt
+cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère;
+il en fera de même pour la _jalousie_, _l'amour heureux_, les _tourments
+de l'absence_, etc.
+
+Souvent l'accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de
+sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer.
+
+L'homme supérieur dont j'invoque la présence donnera les airs qu'il aura
+choisis comme exprimant le mieux la _colère_, avec leurs
+accompagnements. Font-ils plus d'effets avec ou sans accompagnements?
+Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accompagnements?
+
+Toutes ces grandes questions, résolues par _des expériences_,
+établiront enfin une véritable théorie de la musique, basée sur la
+_nature du coeur humain_ en Europe, et sur les _habitudes de l'oreille_.
+
+La plupart des règles qui oppriment dans ce moment le génie des
+musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont
+des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d'esprit et
+d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'être soumise au
+creuset de l'expérience[57]. Ce sont des règles impérieuses qui ne sont
+appuyées sur rien[58], ce sont des conséquences qui ne partent d'aucun
+principe; mais par malheur il en est de l'autorité de ces règles comme
+de celle des rois; elles sont environnées de beaucoup de gens en crédit,
+qui ont le plus grand intérêt du monde à soutenir leur infaillibilité.
+Si l'on ébranle le respect pour les règles, si l'on a la scandaleuse
+témérité de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'être _des règles_,
+que deviendra l'importance et la vanité d'un professeur au
+Conservatoire?
+
+Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux?
+
+Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivés à une certaine
+époque de leur carrière, s'aperçoivent qu'il y a absence de fondements
+dans l'édifice qu'ils élèvent; la peur les saisit; ils quittent l'étude
+du langage du coeur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu
+d'élever de belles colonnes ou des portiques élégants, ils perdent le
+temps de leur jeunesse à pousser en terre des fouilles profondes. Quand
+enfin ils sortent tout poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est
+surchargée de vérités mathématiques; mais le beau temps de la jeunesse
+est passé, et leur coeur se trouve vide des sentiments dont la présence
+met en état d'écrire de la musique, comme le duetto d'_Armide_:
+
+ Amor possente nome.
+
+Il y a des accords qui sont d'un effet évident, d'une expression pour
+ainsi dire parlante: il ne faut que les entendre une fois pour convenir
+de leur qualité. C'est une expérience que je conseille fort aux amateurs
+qui ont une âme. Le précipice dont ils ont à se garder, c'est
+l'impatience naturelle à tous les hommes, qui leur fera prendre le roman
+de la science pour son histoire.
+
+Rien n'est pénible comme d'examiner, de douter, quand on a des
+plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et
+plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position de l'âme,
+la moindre théorie brillante séduit et entraîne[59]. Comme en idéologie
+il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut
+courir; de même, dans la _théorie des arts_, il faut retenir l'âme, qui
+sans cesse veut jouir et non examiner[60].
+
+Il est un autre écueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage
+les âmes sèches[61]. Lorsqu'elles se mettent à la chasse des vérités sur
+cette matière, elles perdent la vue à moitié route, et prennent
+misérablement le difficile pour le beau.
+
+N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants génies musicaux de
+l'époque actuelle?
+
+On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes
+questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale,
+que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les
+passions du coeur humain et les habitudes de notre imagination
+européenne.
+
+Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai-je donner au
+public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu'il sera
+fort malaisé à comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je
+voudrais qu'il me fût possible de n'admettre à la lecture de cet ouvrage
+que les gens qui viennent de pleurer à _Otello_.
+
+Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans
+son état actuel. Les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec
+les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant
+_juste_, d'après une telle science, on arrive sans cesse à des
+conséquences absurdes, et que la plus petite épinette suffit pour
+démentir.
+
+Mais si vous aviez passé quatre ans à chercher des diamants dans une
+mine obscure, ne seriez-vous pas disposé à prendre pour des diamants
+superbes, et d'une aussi _belle eau_ que le Régent, des morceaux de
+verre que des charlatans adroits vous feraient entrevoir au fond des
+sombres galeries de cette mine? L'orgueil naturel à l'homme pervertit en
+ce cas l'organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d'âme pour
+avouer qu'on a perdu quatre ans, et que l'on n'a jamais vu bien
+distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire
+vous ont présenté à chaque journée de ces quatre ans, en vous disant:
+_Ne voyez-vous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec
+tel autre?_ et en vous liant à chaque fois par votre assentiment.
+
+En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chanteur;
+il ne lui est plus possible de songer à divers agréments qu'il lui eût
+été loisible de faire s'il y avait eu un moindre nombre d'accords dans
+l'accompagnement. Avec des accompagnements à l'allemande, le chanteur
+qui hasarde des agréments court risque à chaque instant de sortir de
+l'harmonie.
+
+Après _Tancrède_, Rossini est devenu toujours plus compliqué.
+
+Il a imité Haydn et Mozart, comme Raphaël, quelques années après être
+sorti de l'école du Pérugin, se mit à chercher la force sur les traces
+de Michel-Ange. Au lieu d'offrir aux hommes de la grâce et des plaisirs,
+il entreprit de leur faire peur.
+
+L'orchestre de Rossini a fait tort de plus en plus au chant de ses
+acteurs. Toutefois ses accompagnements pèchent plutôt par la _quantité_
+que par la _qualité_, comme ceux des Allemands: j'entends que les
+accompagnements allemands ôtant toute liberté au chanteur, l'empêchent
+de faire les ornements que son génie lui aurait inspirés. Un Davide, par
+exemple, est impossible avec une _instrumentazione_ allemande. Elle
+taquine la mélodie, comme disait Grétry; elle défend impérieusement au
+chanteur de se prévaloir de tous les moyens d'expression de son art.
+(Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et
+les _fioriture_ de tous les genres.)
+
+Cette différence dans la nature des accompagnements, _en apparence
+également bruyants_, distingue encore l'école allemande de l'école
+d'Italie[62].
+
+Aujourd'hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier,
+en écrivant dans le style de _Tancrède_, bien différent du style de
+_Mosè_, d'_Elisabetta_, de _Maometto_, de _la Gazza ladra_.
+
+Nous verrons plus tard quelques anecdotes relatives à la cour de Naples,
+qui ont forcé Rossini à changer de style. Je ne pense pas que ce grand
+artiste donnât d'autres raisons de son changement, si par extraordinaire
+il voulait une fois en sa vie parler de musique d'un ton sérieux. Il
+pourrait alléguer cependant que plusieurs de ses derniers opéras ont été
+écrits pour des salles immenses et fort bruyantes. A _San Carlo_ et à
+_la Scala_, trois mille cinq cents spectateurs sont placés commodément.
+Le parterre lui-même est assis fort à l'aise sur de larges banquettes à
+dossier que l'on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a
+dû écrire pour des voix fatiguées. S'il les eût laissées _scoperte_,
+chantant seules, avec peu d'accompagnements, ou s'il leur eût donné à
+exécuter des chants larges et soutenus (_spianati e sostenuti_), il
+aurait eu à craindre que les fautes de chant ne fussent trop évidentes,
+trop distinctement entendues, et fatales au _maestro_ comme au chanteur.
+Un jour qu'on lui reprochait à Venise l'absence de beaux chants bien
+développés sur des mesures lentes: «_Dunque non sapete per che cani io
+scrivo?_ répondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez.» Il est à
+peu près convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les
+morceaux d'ensemble. _La Gazza ladra_, écrite pour l'immense salle de
+_la Scala_, paraît d'un effet plus _dur_ qu'elle ne l'est réellement,
+jouée dans une petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un
+orchestre qui méprise les nuances et regarde le _piano_ comme un signe
+de faiblesse[63].
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'AURELIANO IN PALMIRA
+
+
+Je ne parlerai pas beaucoup de l'_Aureliano in Palmira_: ma grande
+raison, c'est que je ne l'ai pas vu. Cet opéra fut composé pour Milan en
+1814; il eut le bonheur d'être chanté par Velutti et la Corréa: la
+Corréa, une des plus belles voix de femme qui aient paru depuis quarante
+ans; Velutti, le dernier des bons castrats.
+
+Je ne pense pas que l'_Aureliano_ ait été donné ailleurs qu'à Milan. Je
+puis répondre qu'il n'a pas paru à Naples de mon temps; seulement, lors
+du succès de l'_Élisabeth_ de Rossini, le parti de l'envie se mit à dire
+que cette musique n'était autre que celle de l'_Aureliano in Palmira_.
+Cette assertion n'était fondée qu'à l'égard de l'ouverture. Rossini,
+sachant bien que celle de l'_Aureliano_ n'était pas connue des
+Napolitains, s'en servit sans façon.
+
+Je ne connais de cet opéra que le duetto
+
+ Se tu m'ami, o mia regina,
+
+entre un contralto et un soprano. J'ai eu le bonheur de l'entendre
+chanter cet hiver, à Paris, par deux voix comparables, si ce n'est
+supérieures, à tout ce que l'Italie a de plus délicat et de plus
+parfait. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve que la France
+produit de belles voix comme tous les pays du monde; seulement nos
+professeurs de chant ne sont pas des Crescentini, et l'on croit encore
+en province et dans la rue Le Peletier que chanter _fort_ c'est chanter
+bien.
+
+Ravi par l'accord parfait des voix délicieuses qui nous faisaient
+entendre
+
+ Se tu m'ami, o mia regina,
+
+je me suis surpris plusieurs fois à croire que ce duetto est le plus
+beau que Rossini ait jamais écrit. Ce que je puis assurer, c'est qu'il
+produit l'effet auquel on peut reconnaître la musique sublime: il jette
+dans une rêverie profonde.
+
+Lorsque, songeant à quelque souvenir de notre propre vie, et agités
+encore en quelque sorte par le sentiment d'autrefois, nous venons à
+reconnaître tout à coup le portrait de ce sentiment dans quelque
+cantilène de notre connaissance, nous pouvons assurer qu'elle est belle.
+Il me semble qu'il arrive alors une sorte de vérification de la
+ressemblance entre ce que le chant exprime et ce que nous avons senti,
+qui nous fait voir et goûter plus en détail les moindres nuances de
+notre sentiment, et des nuances à nous-mêmes _inconnues_ jusqu'à ce
+moment. C'est par ce mécanisme, si je ne me trompe, que la musique
+entretient et nourrit les rêveries de l'amour malheureux.
+
+Je n'ai vu non plus qu'une fois le _Demetrio e Polibio_ de Rossini:
+c'était en 1814. Nous étions, un soir du mois de juin, à Brescia, à
+prendre des glaces sur les vingt-trois heures (sept heures du soir),
+dans le jardin de la contessina L***, sous les grands arbres qui en font
+un lieu de délices dans ce climat brûlant. Ce jardin, un peu élevé
+au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situé de
+manière à être couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance
+sur la ville. Une femme de la société chantait à mi-voix un air qui
+parut aimable, car il se fit un silence général.--Quel est cet air?
+demanda-t-on quand elle eut cessé de chanter.--Il est de _Demetrio e
+Polibio_. C'est le fameux duetto
+
+ Questo cor ti giura affetto.
+
+--Est-ce le _Demetrio_ que les petites Mombelli donnent demain à
+Como?--Précisément; Rossini l'a écrit pour elles (1812), et avec les
+passages que leur père, le vieux ténor Mombelli, lui a indiqués comme
+étant le mieux dans la voix de ses filles.
+
+--Est-il sûr que l'opéra soit de Rossini? dit une de ces dames. On
+assure que Mombelli a travaillé à la musique.--Il aura peut-être fourni
+à Rossini quelque ancien motif à la mode, lorsque lui, Mombelli, était
+célèbre, vers l'an 1780 ou 90. On dit que les petites Mombelli sont
+parentes de Rossini.--Pourquoi n'irions-nous pas à Como, voir
+l'ouverture de la salle? dit la maîtresse de la maison.--Allons à Como,
+répondit-on de toutes parts: et moins de demi-heure après, nous étions
+quatre voitures au galop des chevaux de poste sur la route de Como, en
+passant par Bergame. Cette route côtoie les plus belles collines qui
+existent peut-être en Europe. Il fallait aller vite pour arriver à Como
+avant que le soleil du lendemain ne fût brûlant, et c'est ce qui nous
+faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent
+toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui même,
+assure-t-on, ont des intelligences dans la première de ces deux villes.
+Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos plaisirs.
+Sous prétexte de les distraire, nous osions nous livrer à toutes les
+idées singulières, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-être un
+peu de la folie que donne une belle nuit, _stellata_. Sous ce délicieux
+climat, le _bleu_ du ciel est différent du nôtre. La suite de lacs et de
+montagnes couvertes de grands châtaigniers, d'orangers et d'oliviers qui
+s'étend de _Bassano_ à _Domo d'Ossola_, est peut-être la plus belle
+chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a célébré ce pays, il
+est resté à peu près inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de
+peur de paraître exagéré. Je ne crains déjà que trop qu'on m'adresse ce
+reproche pour tous les beaux effets que j'attribue à la musique.
+
+Nous arrivâmes à Como à neuf heures du matin. Le soleil était déjà
+brûlant; mais j'étais ami de l'hôte de _l'Angelo_, dont l'auberge donne
+sur le lac (en Italie, aucune amitié n'est à négliger); il nous donna
+des chambres très fraîches; les vagues du lac venaient se briser au pied
+de nos fenêtres, à huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut à
+l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui
+voulurent se baigner; et enfin, à huit heures du soir, nous nous
+trouvâmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce
+soir-là au public pour la première fois. La foule était immense. On
+était accouru des _monti di Brianza_, de Varese, de Bellagio, de Lecco,
+de Chiavena, de la _Tramezina_, de tous les bords du lac, à trente
+milles de distance. Nos trois loges nous coûtèrent 40 sequins (450 fr.),
+et encore fut-ce par grâce que nous les obtînmes: nous dûmes cette
+faveur à mon ami l'hôte de _l'Angelo_.
+
+Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour
+élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première
+fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un
+énorme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes à
+chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui
+viennent au théâtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la
+condition d'_utilité_ nécessaire à la _beauté_ en architecture. Ce
+portique est situé sur une jolie petite place, derrière la superbe
+cathédrale d'ordre gothique mitigé. A la gauche de cette place s'élève
+la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrière du lac de
+Como. Nous trouvâmes que l'intérieur du théâtre répondait, par la
+hardiesse et la simplicité de ses lignes, à la mâle beauté de la façade.
+Tout cela avait été construit en trois ans par des particuliers, et dans
+une ville de dix mille habitants, qui voit croître de l'herbe dans la
+plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt
+ans que je passe à Dijon, j'y vois toujours le théâtre avec ses murs
+élevés à dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donné à la
+France vingt hommes d'esprit célèbres par leurs écrits: Buffon, de
+Brosses, Bossuet, Piron, Crébillon, etc.; mais puisque nous excellons
+par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supériorité dans
+les lettres, et laissons le sceptre des arts à la belle Italie.
+
+Un officier fort aimable et très-bel homme, M. M***, aide de camp du
+général L., que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'_atrio_ du
+théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au
+fait de tous ces petits détails que l'on a grande envie de savoir quand
+on arrive dans un théâtre inconnu.
+
+«La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule
+famille. Des deux soeurs Mombelli; l'une, toujours habillée en homme au
+théâtre, fait les rôles de _musico_, c'est _Marianne_; l'autre,
+_Esther_, à une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement
+suave, et remplit les rôles de _prima donna_. Dans _Demetrio e Polibio_,
+que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de
+leur théâtre, le vieux Mombelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle
+du roi. Celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé
+Olivieri, attaché depuis longtemps à madame Mombelli la mère, et qui,
+pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'_utilités_,
+et, à la maison, est le cuisinier et le _maestro di casa_ de la famille.
+Sans être jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent
+généralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur
+père, qui est un ambitieux (_un dirittone_), veut les marier.»
+
+Mis ainsi au fait de la petite chronique du théâtre, nous vîmes enfin
+commencer _Demetrio e Polibio_. Je n'ai, je crois, jamais senti plus
+vivement que Rossini est un grand artiste. Nous étions transportés,
+c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous présentait les chants
+les plus purs, les mélodies les plus suaves. Nous nous trouvâmes bientôt
+comme perdus dans les détours d'un jardin délicieux, tel que celui de
+Windsor, par exemple, et où chaque nouveau site vous semble le plus beau
+de tous, jusqu'à ce que, réfléchissant un peu sur votre admiration, vous
+vous apercevez que vous avez accordé à vingt choses différentes le titre
+de la plus belle.
+
+Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du
+beau ciel d'Italie, qui ne renferme ni mélancolie ni malheur[64], et
+qui est évidemment l'attendrissement d'une âme forte, quoi de plus
+touchant que la cavatine du _musico_:
+
+ Pien di contento il seno?
+
+La manière dont elle fut chantée par Marianne Mombelli, aujourd'hui
+madame Lambertini, nous parut le chef-d'oeuvre du _canto liscio e
+spianato_ (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile
+comparé à la manière de madame de Staël, où chaque phrase est chargée, à
+en couler à fond, de sensibilité et de philosophie). A cette distance de
+temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me
+souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fûmes arrivés
+au duetto entre le _soprano_ et le _basso_:
+
+ Mio figlio non sei,
+ Pur figlio ti chiamo,
+
+nous cessâmes de louer la cavatine, et pensâmes que rien au monde ne
+pouvait mieux peindre la tendresse passionnée et aimable d'un père pour
+son fils. Nous nous disions: Voilà le style de _Tancrède_, mais cela est
+supérieur pour l'expression.
+
+Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière
+raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartetto:
+
+ Donami omai, Siveno.
+
+Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de neuf années, pendant
+lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce
+quartetto est un des chefs-d'oeuvre de Rossini. Rien au monde n'est
+supérieur à ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul
+quartetto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal. Il y a, par
+exemple, une légèreté de touche (ce qu'en peinture on appelle _fait avec
+rien_) que je n'ai jamais vue chez Mozart.
+
+Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit
+répéter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le
+faire recommencer une troisième fois, lorsqu'un ami de la famille
+Mombelli vint au parterre dire aux _dilettanti_ que les jeunes Mombelli
+n'avaient pas une santé très forte, et que si on voulait avoir encore
+une fois le _quartetto_, on s'exposait à leur faire manquer les autres
+morceaux de l'opéra. «Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette
+force?»--«Certainement, répondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et
+de sa maîtresse,
+
+ Questo cor ti giura amore,
+
+et deux ou trois autres encore.» Cette raison fit son effet sur le
+parterre de Como, la curiosité calma les transports de l'enthousiasme le
+plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto
+
+ Questo cor ti giura amore;
+
+il est impossible de peindre l'amour avec plus de grâce et moins de
+tristesse.
+
+Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilènes sublimes, c'était
+la grâce et la _modestie_ des accompagnements, si j'ose ainsi parler.
+Ces chants étaient les premières fleurs de l'imagination de Rossini; ils
+ont toute la fraîcheur du matin de la vie.
+
+Plus tard, Rossini s'est avancé dans les sombres régions du Nord, où, à
+côté d'un beau point de vue, se trouve _l'horreur_ d'un précipice
+profond, et triste à contempler; et cette _horreur_ fait partie
+intégrante de ce nouveau genre de _beau_[65].
+
+Ce grand maître, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a
+conquis l'admiration des coeurs peu sensibles, et des musiciens qui sont
+savants à l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens nés
+hors de l'Italie, réunis en un congrès, ne parviendraient jamais à faire
+un quartetto comme
+
+ Donami omai, Siveno.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+IL TURCO IN ITALIA
+
+
+L'automne de la même année 1814, Rossini fit pour la _Scala_, le _Turco
+in Italia_: on demandait un pendant à l'_Italiana in Algeri_. Galli, qui
+pendant plusieurs années avait rempli d'une manière admirable le rôle du
+bey dans l'_Italiana_, fut chargé de représenter le jeune Turc qui,
+poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la
+première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement
+cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un
+amant (don Narciso), qui n'est nullement disposé à céder la place à un
+Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de
+plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l'occasion de
+tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari.
+
+La cavatine de don Geronio est d'une gaieté parfaite:
+
+ Vado in traccia d'una zingara
+ Che mi sappia astrologar,
+ Che mi dica, in confidenza,
+ Se col tempo e la pazienza,
+ Il cervello di mia moglie
+ Potro giungere a sanar[66].
+
+Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cimarosa,
+surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soi-même:
+
+ Ma la zingara ch'io bramo
+ È impossibile trovar.
+
+Toutefois si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de
+Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est fort différent.
+Le rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du
+célèbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait
+cette cavatine d'une manière différente: tantôt nous avions le mari
+amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari
+philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le
+ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini
+se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains
+que le seul récit n'en déplaise. Il faut savoir que ce soir-là, la
+société était fort occupée d'un pauvre époux qui était loin de prendre
+avec philosophie les accidents de son état. On ne parlait, dans la
+plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur,
+qu'il venait d'apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que
+personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa
+cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari
+malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable;
+il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord,
+quelques personnes seulement s'aperçurent qu'il y avait un grand rapport
+entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public
+tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il
+tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer
+les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie
+universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et
+vint se placer en évidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu
+élevée au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux
+jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point
+du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientôt
+à ses gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il
+contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d'arriver, et
+qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte
+qu'il avait faite la nuit précédente.
+
+Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes,
+sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour,
+pour pouvoir se figurer les accès de rire convulsif qui saisirent un
+public vif et malin, à la vue de l'époux malheureux dans la loge, et de
+Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa
+cavatine, copiait à l'instant ses moindres gestes et les exagérait d'une
+manière grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police
+oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage
+entra dans la loge et parvint non sans peine, à en extraire le duc
+éploré.
+
+La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d'avantage dans le
+salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à la belle Italie:
+
+ Bell'Italia, al fin ti miro,
+ Vi saluto amiche sponde!
+
+L'auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur
+adoré à Milan, et qui paraissait pour la première fois, de retour de
+Barcelone, où il était allé chanter pendant un an.
+
+Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre,
+firent retentir l'immense salle de la _Scala_; mais l'on trouva que
+Rossini, qui était au piano, ne s'était nullement distingué dans ce
+duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse _bravo Galli!_
+et pas une seule fois _bravo maestro!_ car, aux premières
+représentations d'un opéra, les applaudissements accordés au chanteur et
+au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il
+n'est pas question du poëte. Il faut être littérateur français pour
+s'aviser de juger un opéra par le mérite des paroles.
+
+Il me serait impossible de peindre d'une manière qui approche de la
+réalité, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant
+quartetto[67]:
+
+ Siete Turco, non vi credo
+ Cento donne intorno avete,
+ Le comprate, le vendete
+ Quando spento è in voi l'ardor[68]
+
+Je n'ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que
+chaque phrase, chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse
+musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de répéter
+ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme, à qui elles
+servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir
+réfuter son prétexte.
+
+La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire.
+
+Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la
+galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de
+Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les
+suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L'extrême fraîcheur
+de cette cantilène sublime n'est altérée que pour esquisser les premiers
+traits de la passion naissante.
+
+Comment peindre la nuance délicieuse du reproche _le comprate, le
+vendete_, répété plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau,
+par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse
+Italie! ce n'est que là qu'on connaît l'amour.
+
+Don Geronio, qui ne s'aperçoit que trop de la passion naissante de
+Fiorilla, emploie les grands moyens:
+
+ Se tu più mormori
+ Solo una sillaba,
+ Un cimiterio
+ Qui si farà[69].
+
+Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un
+modèle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionné, comique,
+dans l'expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le
+temps que l'esprit mettrait à saisir cette finesse, à l'admirer, à
+l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien
+pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut _juger_ pour sentir
+l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la
+musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais
+goûter ensemble. Il faut être homme de lettres français[70] pour ne pas
+revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique
+répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la
+même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne
+comprennent-ils pas qu'une seule de ces répétitions tue le vers, la
+mesure, le rythme, et qu'un mot spirituel, répété ou seulement
+_prononcé lentement_, est souvent une sottise[71]?
+
+Les vers d'un opéra n'existent que dans le libretto, et grâce à la
+manière dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que
+l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionnés
+où le chant succède au récitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait
+d'y reconnaître des vers.
+
+La fin du quartetto dont j'ai cité quelques mots sans esprit français
+mais excellents pour la musique, offre une cantilène parfaite de comique
+et de vérité dramatique:
+
+ Nel volto estatico
+ Di questo e quello,
+
+paroles que les quatre personnages intéressés, donna Fiorilla, son
+amant, son mari et le Turc, chantent ensemble.
+
+A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui
+prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa
+donna Fiorilla: l'ensemble était parfait.
+
+Au second acte, le duetto si piquant,
+
+ D'un bel uso di Turchia
+ Forse avrai novella intesa,
+
+dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre
+sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles
+convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnât
+pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus
+de légèreté, plus de gaieté et plus de cette grâce brillante que
+personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut défier
+hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont
+des choses d'un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n'ont rien fait
+qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C'est comme les
+arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à
+Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello.
+
+Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon
+enthousiasme; je me hâte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau
+soit parfaitement chanté: il y faut absolument un Galli[72]. La grâce
+disparaît tout à fait, pour peu que les chanteurs manquent de facilité
+ou de hardiesse.
+
+La scène du bal est un autre chef-d'oeuvre. Je ne sais si les gens graves
+qui président à l'opéra bouffon ont osé en gratifier le public de Paris,
+lorsqu'ils lui ont donné une édition corrigée du _Turco in Italia_.
+
+Le quintetto
+
+ Oh! guardate che accidente,
+ Non conosco più mia moglie[73],
+
+est peut-être ce que j'ai entendu de plus délicieux dans les opéras
+bouffons de Rossini; c'est que la simplicité y lutte avec la force
+d'expression. Mais il faut n'être pas tout à fait de sang-froid pour
+goûter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant
+qu'une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager; le personnage
+triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou
+bien: farce digne des tréteaux!
+
+On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il était
+trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau
+chef-d'oeuvre de Rossini. L'orgueil national était blessé. Ils
+prétendirent que Rossini s'était copié lui-même. On pouvait prendre
+cette liberté pour les théâtres des petites villes; mais pour _la
+Scala_, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons
+Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans
+plus tard, _le Turco in Italia_ fut redonné à Milan et reçu avec
+enthousiasme.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ROSSINI VA A NAPLES
+
+
+Vers 1814, la gloire de Rossini parvint jusqu'à Naples, qui s'étonna
+qu'il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas
+Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de
+Milan, garçon de café qui à force de jouer, et surtout de tailler au
+pharaon, et de donner à jouer, s'est fait une fortune de plusieurs
+millions. M. Barbaja, formé aux affaires à Milan, au milieu des
+fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six
+mois, à la suite de l'armée, ne manque pas d'un certain coup d'oeil. Il
+vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait
+dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à
+raison, allait être l'homme du jour en musique; il prit la poste, et
+vint le chercher à Bologne. Rossini, accoutumé à avoir affaire à de
+pauvres diables d'_impresari_, toujours en état de banqueroute
+flagrante, fut étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui,
+probablement, trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt
+sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté
+sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa une _scrittura_ de
+plusieurs années. Il s'engagea à composer, pour M. Barbaja, deux opéras
+nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous
+les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand
+théâtre de _San-Carlo_ à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé _del
+Fondo_. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un
+intérêt dans les jeux tenus à ferme par M. Barbaja, intérêt qui a valu
+au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année.
+
+La direction musicale de _San-Carlo_ et du théâtre _del Fondo_, dont
+Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de
+manoeuvre, qui l'a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des
+voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une
+quantité de musique incroyable. Cela seul eût suffi pour flétrir un
+talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état
+d'exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de
+Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les
+critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de
+se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un
+style au niveau de ce que je raconte.
+
+Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme
+Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de
+tous les côtés. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de
+tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus
+acharné, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour
+d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini, n'a fini qu'en
+1822, et a eu l'influence la plus marquée sur son talent, sur son
+bonheur, et sur l'économie de toute sa vie.
+
+Toujours heureux, Rossini débuta à Naples, de la manière la plus
+brillante, ce fut par _Elisabetta regina d'Inghilterra_, opera seria
+(fin de 1815).
+
+Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout
+les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable
+Parthénope, il faut remonter très haut.
+
+Le personnage influent à Naples est grand chasseur, grand joueur de
+ballon, cavalier infatigable, pêcheur intrépide; c'est un homme tout
+physique; il n'a peut-être qu'un seul sentiment, qui tient probablement
+encore à ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies.
+Du reste, également privé de coeur pour le mal comme pour le bien, c'est
+un être absolument sans aucune sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi
+qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une
+exagération; il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais
+signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier.
+
+Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au
+milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des
+pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à
+Naples, et voilà que l'une des plus belles choses de sa Naples chérie,
+une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour,
+le magnifique théâtre de _San-Carlo_, est anéanti en une nuit par le
+feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un
+royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se
+présente un homme qui lui dit: «Sire, cet immense théâtre que la flamme
+achève de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il
+n'était hier.» M. Barbaja a tenu parole. En entrant dans le nouveau
+Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois
+depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M.
+Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume,
+directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait
+mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui
+toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle
+Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a été de 1806 à 1815, une des
+premières chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commencé à avoir
+souvent la voix fatiguée; c'est ce que chez les chanteurs du second
+ordre, on appelle vulgairement _chanter faux_. De 1816 à 1822,
+mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté au-dessus ou au-dessous du
+ton, et a été ce qu'on appelle partout _exécrable_; mais c'est ce qu'il
+ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle
+Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de
+_San-Carlo_, et a été constamment applaudie. Voilà, suivant moi, un des
+triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût
+dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de
+l'univers, c'est sans contredit celui de la musique. Hé bien, durant
+cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu a été vexé de
+la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M.
+Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini; il payait,
+autour du roi, _qui il fallait payer_ (c'est la phrase napolitaine); il
+était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse.
+
+Vingt fois je me suis trouvé à _San-Carlo_. Mademoiselle Colbrand
+commençait un air; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible
+d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés,
+mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe
+du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles!
+obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes
+voisins, nous allions faire un tour au _Largo di Castello_, et revenions
+au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto
+ou quelque morceau d'ensemble où la fatale protégée de M. Barbaja et du
+roi ne fît pas entendre sa superbe voix en décadence. Pendant la durée
+éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand
+n'a osé reparaître sur la scène qu'en se faisant précéder par les plus
+humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire
+une réputation à mademoiselle Chomel qui, à Naples, s'appelle _Comelli_,
+et qu'on savait sa rivale de toute manière.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'ELISABETTA
+
+
+Lorsque, vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples, et donna son
+Élisabeth, les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien
+loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-être cette chanteuse
+célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant:
+de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique,
+un oeil de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau
+noir-jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette femme, qui, hors de la
+scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît
+le front chargé du diadème, frappe d'un respect involontaire, même les
+gens qui viennent de la quitter au foyer.
+
+Le château de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en
+1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de
+_l'Elisabetta_ jouée à Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas
+d'abord le caractère de cette reine illustre, chez qui les faiblesses
+d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en
+temps les qualités d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman,
+Leicester, favori d'Élisabeth, est sur le point d'être élevé au trône,
+et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-même d'une
+femme moins impérieuse et plus aimable, qu'il a osé épouser en secret,
+il espère pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et armé du
+souverain pouvoir. Dans l'opéra, l'épouse de Leicester ne s'appelle pas
+Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mélodrame
+français, par un M. Smith, Toscan établi à Naples.
+
+Le premier duetto _en mineur_, entre Leicester et sa jeune épouse, est
+magnifique et fort original. _Elisabetta_ était la première musique de
+Rossini que l'on entendait à Naples; sa grande réputation, acquise dans
+le nord de l'Italie, avait disposé le public napolitain à le juger avec
+sévérité; on peut dire que ce premier duetto
+
+ Incauta! che festi?
+
+décida le succès de l'opéra et du maestro.
+
+Un courtisan nommé _Norfolk_, jaloux du haut degré de faveur où le
+sentiment de la reine a placé Leicester, révèle à cette princesse le
+secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui
+apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'Écosse, et
+dont l'arrivée triomphale forme le commencement du premier acte, ramène
+avec lui sa nouvelle épouse, parmi les jeunes otages que l'Écosse envoie
+à Élisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages.
+Elle vient ainsi d'attacher à sa cour sa rivale, cachée sous les
+vêtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond
+est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui
+déchirent le coeur de la reine, sont aux prises de la manière la plus
+cruelle. Le duetto
+
+ Con qual fulmine improviso
+ Mi percosse irato il cielo!
+
+entre la reine et Norfolk, a eu autant de succès à Paris qu'à Naples. Il
+y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour
+l'orgueil; mais l'amour n'y paraît que furieux.
+
+La reine, hors d'elle-même, prescrit au grand-maréchal de sa cour de
+faire rassembler ses gardes, et de les préparer à la prompte exécution
+de ses ordres, quels qu'ils puissent être. Elle lui ordonne en même
+temps de faire paraître devant elle tous les otages écossais, et enfin
+d'appeler Leicester, qu'elle veut voir à l'instant. Après ces ordres
+rapides, donnés en peu de mots, Élisabeth reste seule. Il faut avouer
+que mademoiselle Colbrand était superbe en cet instant; elle ne se
+permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans
+mouvement, en attendant la scène qui se prépare et l'homme qui l'a
+trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer à la mort
+cet amant perfide. Voilà les situations que la musique réclame.
+
+Enfin Leicester paraît, mais les otages écossais s'avancent en même
+temps que lui. L'oeil furieux d'Élisabeth cherche parmi ces pages l'être
+qu'elle doit haïr; elle a bientôt deviné Mathilde à son trouble. La
+passion des personnages se trahit par des mots entrecoupés. Enfin le
+chant commence, c'est le _finale_ du premier acte. La reine, qui se voit
+trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret à un garde, qui
+bientôt reparaît avec un coussin recouvert d'un voile. Élisabeth, après
+un dernier regard jeté rapidement sur Mathilde et sur Leicester, écarte
+ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre paraît sur le
+coussin; elle l'offre à Leicester en même temps que sa main.
+
+Ce moment est superbe. Ce moyen, déplacé peut-être dans la tragédie,
+est magnifique et du plus grand effet dans l'opéra, qui réclame les
+choses qui parlent aux yeux.
+
+Élisabeth, qui se complaît dans sa fureur, se dit à elle-même:
+
+ Qual colpo inaspettato
+ Che lor serbava il fato,
+ Il gelo della morte
+ Impallidir li fè[74].
+
+Leicester ne reçoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci,
+furieuse, saisit le jeune page et l'entraîne sur le devant de la scène;
+elle dit à son amant: «Voilà la perfide qui fait de toi un traître.»
+Mathilde et son époux se voient découverts; dans leur trouble, ils ne
+répondent que par des mots entrecoupés. La reine appelle ses gardes.
+Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi à tous les
+détails de ce grand événement, et à l'éclatante disgrâce de Leicester,
+auquel les gardes demandent son épée.
+
+Il était impossible d'offrir un plus beau _finale_ à la musique; cet art
+divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgré lui,
+lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientôt celles de l'amour. Ici
+la jalousie poussée jusqu'à la rage chez Élisabeth, le désespoir le
+plus profond chez Leicester, l'amour tendre et éploré dans sa jeune
+épouse, tout sert à souhait la musique. Il serait peu exact de dire que
+cette situation contribua beaucoup au succès de Rossini. A la première
+représentation, les Napolitains étaient ivres de bonheur. Je me
+souviendrai toujours de cette première soirée. C'était un jour de gala à
+la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans
+laquelle j'assistais à la première représentation d'_Élisabeth_, était
+d'abord fort disposée à la sévérité envers ce maestro, né loin de
+Naples, et qui avait acquis ailleurs sa célébrité.
+
+Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux
+Leicester (Nozzari) et sa jeune épouse déguisée en page (mademoiselle
+Dardanelli), désarma tous les coeurs. Le charmant style de Rossini acheva
+bien vite la séduction. On trouvait les grandes émotions de l'opéra
+seria, et elles n'étaient achetées par aucun moment de langueur et
+d'ennui.
+
+La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne
+dispose à goûter la splendeur, rien n'éloigne l'idée des chagrins
+solitaires et des peines de l'amour, comme les cérémonies brillantes
+d'un jour de fête à la cour. Or, il faut avouer que la musique
+d'_Élisabeth_ est beaucoup plus _magnifique_ que pathétique; à chaque
+instant les voix exécutent des batteries de clarinette, et les plus
+beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert.
+
+Mais que nous étions loin de toutes ces froides critiques à la première
+représentation! nous étions ravis: c'est le mot propre.
+
+Arrivé à ce superbe _finale_ du premier acte, je m'aperçois que j'ai
+oublié l'ouverture. Elle commença le succès de la pièce. Je me souviens
+que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la
+princesse de Belmonte: «Cette ouverture n'est que celle de _l'Aureliano
+in Palmira_, renforcée d'harmonie.» Il s'est trouvé dans la suite que
+rien n'était plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla à Rome
+pour écrire le _Barbier de Séville_, sa paresse reprit cette même
+ouverture pour la troisième fois. Elle se trouve ainsi avoir à exprimer
+les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des âmes les plus hautes
+dont l'histoire ait gardé la mémoire, et les folies du barbier Figaro.
+Le plus petit changement _de temps_ suffit souvent pour donner l'accent
+de la plus profonde mélancolie à l'air le plus gai. Essayez de chanter
+en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: _Non più andrai
+farfallone amoroso_.
+
+Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employée par
+Rossini, forment la péroraison du premier _finale_ de _l'Elisabetta_.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+SUITE DE L'ELISABETH
+
+
+Le second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Élisabeth fait
+amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour
+lui adresser ces paroles fatales:
+
+ T'inoltra, in me tu vedi
+ Il tuo giudice, o donna.
+
+«La politique condamne à une mort ignominieuse une femme ennemie qui a
+osé s'introduire dans ma cour sous un déguisement perfide. Un reste de
+pitié parle encore dans mon âme. Écris, renonce aux prétendus droits que
+tu peux te croire sur le coeur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton
+erreur.»
+
+Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il
+serra tous les coeurs.
+
+Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scène, pour comprendre
+le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies
+qu'elle faisait faire à cette époque.
+
+Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre
+des dessins fort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la
+dernière exactitude, le costume de la sévère Élisabeth. Ces habits du
+seizième siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux
+traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient
+l'anecdote de la vérité du costume; cette idée consacrant, par le
+prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand,
+augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination
+la plus exaltée par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une
+Élisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle
+San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on
+devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette
+belle reine.
+
+Mademoiselle Colbrand, dans Élisabeth, n'avait point de gestes, rien de
+théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des _poses_ ou des
+_mouvements tragiques_. Son pouvoir immense, les événements importants
+qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ses
+yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était
+le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste
+d'orgueil: c'était la manière d'être d'une femme belle encore, qui dès
+longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté suivie
+de la plus prompte obéissance[75]. En voyant mademoiselle Colbrand
+parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis
+vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cette
+_ancienneté_ des habitudes que le pouvoir suprême fait contracter,
+c'est l'évidence de l'absence de toute espèce de doute sur le dévouement
+que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait
+principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient
+dans la tranquillité des mouvements de la reine. Le peu de mouvements
+qu'elle faisait lui étaient arrachés par la violence des combats de
+passions qui déchiraient son âme, aucun par l'intention de se faire
+obéir. Nos plus grands acteurs tragiques, Talma lui-même, ne sont pas
+exempts de gestes forts et impérieux, dans les rôles de tyrans.
+Peut-être ces gestes impérieux, ces espèces de gasconnades tragiques,
+sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais goût, tel que
+celui qui décide du sort de nos tragédies; mais ces gestes, pour être
+applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du
+monde qui fait le moins de gestes[76]; ils lui sont inutiles: il est
+depuis longtemps accoutumé à voir ses moindres signes suivis, avec la
+rapidité de l'éclair, de l'exécution de ses volontés.
+
+La scène superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande
+tragédienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde,
+
+ Pensa che sol per poco
+ Sospendo l'ira mia,
+
+qui se change bientôt en terzetto, par l'arrivée de Leicester.
+
+On nous dit que c'était Rossini qui avait eu l'idée de l'arrivée de
+Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats
+de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir
+de l'amour sincère dans un coeur de seize ans. On peut dire que dans le
+genre du libretto d'opéra, cette idée est de génie.
+
+Après ce terzetto magnifique, nous eûmes deux airs chantés, l'un par
+Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien
+composés. On peut juger s'ils furent bien chantés par deux ténors rivaux
+paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait
+de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles.
+Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu
+commun, et n'être pas à la hauteur du reste de l'opéra.
+
+Leicester est mis en prison et condamné à mort par les cours de justice
+du pays. Quelques moments avant l'exécution, Élisabeth ne peut résister
+à l'idée de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pénétrer un
+sentiment tendre dans un coeur dévoué à l'ambition et aux sombres
+jouissances du pouvoir. Elle paraît dans la prison de Leicester. Le
+traître Norfolk y était avant elle, et à son arrivée se cache derrière
+un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils
+reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit
+découvert et sans espoir de pardon, se précipite sur Élisabeth, un
+poignard à la main. Mathilde, la jeune épouse de Leicester, qui venait
+lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par
+un cri qui l'avertit du danger.
+
+Élisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester,
+pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs,
+peut-être un peu faibles, qui précèdent, par l'un des plus magnifiques
+_finale_ qu'il ait peut-être jamais écrits.
+
+Le cri de la reine,
+
+ Bell'alme generose,
+
+porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public. Nous fûmes plus de
+quinze représentations avant de pouvoir porter un oeil critique sur ce
+morceau superbe.
+
+Élisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde; voici ses paroles:
+
+ Bell'alme generose,
+ A questo sen venite:
+ Vivete, ormai gioite
+ Siate felici ognor[77].
+
+Quand enfin nous eûmes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvâmes
+que ce chant était doux et tranquille comme le calme après la tempête.
+Du reste, Rossini a réuni, je crois, tous les défauts de son style dans
+ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est étouffé sous un
+déluge d'ornements déplacés et de roulades qui ont l'air d'être écrites
+pour des instruments à vent, et non pour une voix humaine.
+
+Mais il faut être juste, Rossini arrivait à Naples; il voulait réussir,
+il dut s'attacher à plaire à la prima donna qui gouvernait entièrement
+le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de
+pathétique dans son talent; il a été magnifique comme sa personne;
+c'était une reine, c'était Élisabeth, mais c'était Élisabeth donnant des
+ordres du haut d'un trône, et non pas pardonnant avec générosité.
+
+Quand le génie de Rossini l'eût porté au pathétique, ce que je suis loin
+d'accorder, il eût dû s'en abstenir à cause de la voix de la célèbre
+cantatrice à laquelle il confiait le rôle d'Élisabeth.
+
+Dans le morceau _bell'alme generose_, Rossini, par un artifice fort
+simple rassembla tous les agréments, de quelque espèce qu'ils fussent,
+que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire
+en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va
+juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces
+agréments étaient faits avec une telle supériorité, que, malgré
+l'absurdité flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt
+représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient
+déplacés.
+
+Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques:
+
+«Élisabeth est reine même en pardonnant. Dans un coeur si altier, le
+pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de
+politique. Quelle est la femme, même sans être reine, qui puisse
+pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme?»
+
+Alors les vieux dilettanti se fâchaient: «Toute votre musique pèche par
+l'absence du pathétique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme
+le talent de votre première chanteuse. Elle devait être profondément
+tendre dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du
+terzetto
+
+ Pensa che sol per poco,
+
+qui encore est plutôt simple comme un nocturne, que tendre comme un air
+de passion; mais il repose l'âme de la magnificence de tout ce qui
+l'entoure, et il doit au contraste les quatre cinquièmes du plaisir
+qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifié
+l'expression et la situation dramatique aux broderies de la
+Colbrand.»--_J'ai sacrifié au succès_, répondit Rossini avec une sorte
+de fierté qui lui allait à merveille. L'aimable archevêque de T... vint
+à son secours. A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé devant le peuple,
+dit pour toute réponse à ses ennemis: «Romains, il y a dix ans qu'à
+pareil jour je détruisis Carthage; allons au Capitole rendre grâces aux
+dieux immortels.»
+
+Il est sûr que l'effet d'_Élisabeth_ fut prodigieux. Quoique fort
+inférieur à _Otello_, par exemple, il y a dans cet opéra bien des choses
+d'une fraîcheur délicieuse et entraînante.
+
+Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour
+les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce
+reproche: «J'avais ces deux ténors, et je n'avais pas de voix de basse
+pour le rôle du traître Norfolk.» La vérité est qu'avant Rossini on ne
+donnait jamais des rôles importants aux voix de basse dans l'opéra
+séria. Ce maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix,
+des parties difficiles dans les opéras de _mezzo carattere_, tels que
+_la Cenerentola_, _la Gazza ladra_, _Torvaldo e Dorliska_, etc.; et
+l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les
+Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+OPÉRAS DE ROSSINI A NAPLES
+
+
+Mademoiselle Colbrand chanta, dans une même année, l'_Élisabeth_ de
+Rossini, la _Gabrielle de Vergy_ de Caraffa, _la Cora_ et la _Médée_ de
+Mayer, et tout cela d'une manière sublime, et surtout avec une agilité
+incroyable dans la voix. San-Carlo présentait alors un des plus beaux
+spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus
+difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et
+par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; dès l'année
+suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà
+une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un
+air sans fautes. La seule crainte d'être toujours tout près d'une note
+fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être
+heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner: voilà ce que les
+Français ne veulent pas comprendre; leur manière de jouir des arts,
+c'est de les juger.
+
+On attendait les premières mesures de l'air de mademoiselle Colbrand;
+voyait-on qu'elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi
+le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au café prendre
+une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces
+promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et
+attendit qu'on l'en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il
+murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était
+honorée parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se
+voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l'éternel sujet de ses
+vanteries et de son orgueil envers les étrangers. Le public témoigna de
+mille manières sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes
+se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court
+l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de
+complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de coeurs que
+tous les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera
+peut-être digne de la liberté dans cent ans.
+
+En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est
+pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur donner, c'est
+mademoiselle Colbrand qu'il fallait ôter.
+
+Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On
+vit bientôt que, par caractère, c'était l'homme le plus étranger à
+l'intrigue, et surtout à l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appelé
+par M. Barbaja à Naples, lié d'amour avec mademoiselle Colbrand, il
+était difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir
+quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples,
+toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure
+envie de le siffler. Lui, de son côté, ne pouvant plus compter sur la
+voix de mademoiselle Colbrand, s'est jeté de plus en plus dans
+l'harmonie allemande, et surtout s'est éloigné de plus en plus de la
+_véritable expression dramatique_. Mademoiselle Colbrand le persécutait
+sans cesse pour qu'il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix
+avait l'habitude.
+
+On voit par quel enchaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini
+a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C'est un
+grand poëte, et un poëte comique forcé à être _érudit_, et érudit sur
+des choses tristes et sérieuses. Qu'on se figure Voltaire obligé, pour
+vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet.
+
+Rossini a été quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et
+plein de feu[78].
+
+Après l'_Élisabeth_, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval
+(1816) _Torvaldo e Dorliska_ et le _Barbier_; il reparut à Naples et fit
+jouer _la Gazetta_, petit opéra buffa, demi-succès, et ensuite _Otello_
+au théâtre _del Fondo_. Après _Otello_ il alla à Rome pour _la
+Cenerentola_, et fit son voyage de Milan pour _la Gazza ladra_. A peine
+de retour à Naples, il donna l'_Armide_.
+
+Le jour de la première représentation, le public le punit de la voix
+incertaine de mademoiselle Colbrand, et l'_Armide_ réussit peu, malgré
+le superbe duetto. Vivement piqué de la froideur qu'on lui montrait,
+Rossini chercha à conquérir un succès sans employer la voix de
+mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours à son
+orchestre, et de l'accessoire fit le principal. Il prit une revanche
+complète de l'irréussite d'_Armide_ dans le _Moïse_. Le succès fut
+immense. De ce moment le goût de Rossini fut faussé. Il écrit de
+_l'harmonie_ légère et spirituelle en se jouant: il avait, au contraire,
+assez de peine, après vingt opéras, à trouver des cantilènes nouvelles.
+La paresse, d'accord avec la nécessité, lui fit adopter le genre
+allemand. _Moïse_ fut immédiatement suivi de _Ricciardo e Zoraïde_,
+d'_Ermione_, de _la Donna del Lago_ et de _Maometto secondo_. Tous ces
+opéras allèrent aux nues, à l'exception d'_Ermione_, qui était un essai.
+Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre déclamé, donné
+aux Français par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour
+l'oreille n'était pas faite pour plaire beaucoup à des Napolitains.
+D'ailleurs, dans _Ermione_, tout le monde se fâchait, et toujours, et il
+n'y avait qu'une seule couleur, celle de la colère. La colère, en
+musique, n'est bonne que comme contraste. C'est un axiome napolitain,
+qu'il faut la colère du tuteur avant l'air tendre de la pupille.
+
+Pour les derniers opéras que je viens de nommer, Rossini eut une
+ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe contr'alto et
+cantatrice décidément du premier ordre.
+
+Les hommes pour lesquels il a écrit sont Garcia, Davide le fils et
+Nozzari, tous les trois ténors; Davide, le premier ténor existant, et
+qui met du génie dans son chant: il improvise sans cesse, et
+quelquefois se trompe; Garcia, remarquable par la sûreté étonnante de sa
+voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant
+a été un des meilleurs chanteurs de l'Europe.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+TORVALDO E DORLISKA
+
+
+Après l'éclatant succès de l'_Élisabeth_, Rossini fut appelé à Rome pour
+le carnaval de 1816; il y composa, au théâtre _Valle_, un opéra
+semi-serio assez médiocre, _Torvaldo e Dorliska_; et au théâtre
+_Argentina_, son chef-d'oeuvre du _Barbier de Séville_. Rossini écrivit
+_Torvaldo_ pour les deux premières basses d'Italie, Galli et Remorini,
+en 1816; Lablache et Zuchelli étaient encore peu connus. Il eut pour
+ténor Domenico Donzelli, alors excellent, et surtout plein de feu.
+
+Il y a un cri de passion dans le grand air de Dorliska,
+
+ Ah! Torvaldo!
+ Dove sei?
+
+qui, lorsqu'il est chanté avec hardiesse et abandon, produit toujours
+beaucoup d'effet. Le reste de cet air, un terzetto entre le tyran,
+l'amant et un portier bouffon:
+
+ Ah! qual raggio di speranza!
+
+et l'on peut dire tout l'opéra, ferait la réputation d'un maestro
+ordinaire, mais n'ajoute rien à celle de Rossini. C'est comme un mauvais
+roman de Walter Scott, le rival du maestro de Pesaro en célébrité
+européenne. Certainement un inconnu qui aurait fait _le Pirate_ ou
+_l'Abbé_, serait sorti à l'instant des rangs vulgaires de la
+littérature. Ce qui distingue le grand maître, c'est la hardiesse du
+trait, la négligence des détails, le grandiose de la touche; il sait
+économiser l'attention pour la lancer tout entière sur ce qui est
+important. Walter Scott répète le même mot trois fois dans une phrase,
+comme Rossini le même trait de mélodie, exécuté successivement par la
+clarinette, le violon et le hautbois.
+
+J'aime mieux une ébauche du Corrège, qu'un grand tableau fort soigné de
+Charles Lebrun, ou de tel de nos grands peintres.
+
+Le tyran, dans l'opéra de _Dorliska_, lequel a la niaiserie uniforme et
+visant au sublime du style, et par le manque total d'originalité et
+d'individualité dans les personnages, me semble une traduction de
+quelque mélodrame du boulevard, le tyran chante un superbe _agitato_:
+c'est un des plus beaux airs que l'on puisse choisir pour une voix de
+basse; aussi Lablache et Galli ne manquent-ils guère de le placer dans
+leurs concerts. J'ajouterai, pour diminuer les regrets de ceux des
+lecteurs qui ne le connaîtraient pas, que cet air n'est autre chose que
+le fameux duetto de la lettre, dans le second acte d'_Otello_,
+
+ Non m'inganno, al mio rivale.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+IL BARBIERE DI SIVIGLIA
+
+
+Rossini trouva l'imprésario du théâtre Argentina à Rome, tourmenté par
+la police, qui lui refusait tous les _libretti_ (poëmes), sous prétexte
+d'allusions. Quand un peuple est spirituel et mécontent, tout devient
+allusion[79]. Dans un moment d'humeur, l'imprésario romain proposa au
+gouverneur de Rome _le Barbier de Séville_, très-joli libretto mis jadis
+en musique par Paisiello. Le gouverneur, ennuyé ce jour-là de parler
+moeurs et décence, accepta. Ce mot jeta Rossini dans un cruel embarras,
+car il a trop d'esprit pour n'être pas modeste envers le vrai mérite.
+Il se hâta d'écrire à Paisiello à Naples. Le vieux maestro, qui n'était
+pas sans un grand fonds de _gasconisme_, et qui se mourait de jalousie
+du succès de l'_Élisabeth_, lui répondit très poliment qu'il
+applaudissait avec une joie véritable au choix fait par la police
+papale. Il comptait apparemment sur une chute éclatante.
+
+Rossini mit une préface très modeste au-devant du _libretto_, montra la
+lettre de Paisiello à tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail.
+En treize jours, la musique du _Barbier_ fut achevée. Rossini croyant
+travailler pour les Romains, venait de créer le chef-d'oeuvre de la
+_musique française_, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui,
+modelée sur le caractère des Français d'aujourd'hui, est faite pour
+plaire le plus profondément possible à ce peuple, tant que la guerre
+civile n'aura pas changé son caractère.
+
+Les chanteurs de Rossini furent madame Giorgi pour le rôle de Rosine,
+Garcia pour celui d'Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le
+médecin Bartholo. La pièce fut donnée au théâtre d'Argentina, le 26
+décembre 1816[80]. (C'est le jour où la _stagione_ du carnaval commence
+en Italie.)
+
+Les Romains trouvèrent le commencement de l'opéra ennuyeux et bien
+inférieur à Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grâce naïve,
+inimitable, et ce style le miracle de la simplicité. L'air de Rosine
+_sono docile_ parut hors de caractère; on dit que le jeune maestro avait
+fait une virago d'une ingénue. La pièce se releva au duetto entre Rosine
+et Figaro, qui est d'une légèreté admirable et le triomphe du style de
+Rossini. L'air de la _Calunnia_ fut jugé magnifique et original, les
+Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816.
+
+Après le grand air de Bazile, on regretta sans cesse davantage la grâce
+naïve et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuyés des choses
+communes qui commencent le second acte, choqués du manque total
+d'expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le
+public de Rome, si fier de ses connaissances musicales, fit un acte de
+hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de
+sottise. Le lendemain la pièce alla aux nues; l'on voulut bien
+s'apercevoir que si Rossini n'avait pas les mérites de Paisiello, il
+n'avait pas aussi la langueur de son style, défaut cruel qui gâte
+souvent les ouvrages, si semblables d'ailleurs, de Paisiello et du
+Guide. Depuis vingt ou trente ans que l'ancien maître a écrit, le public
+romain s'étant mis à faire moins de conversation à l'opéra, il lui
+arrive de s'ennuyer aux récitatifs éternels qui séparent les morceaux de
+musique des opéras de 1780. C'est comme si, parmi nous, le parterre
+s'avise, dans trente ans d'ici, de trouver incompréhensibles les
+entr'actes éternels de nos tragédies actuelles, parce qu'on aura trouvé
+le moyen de l'amuser dans les entr'actes, soit avec deux ou trois jeux
+d'orgues, qui se répondent et font assaut[81], soit par des expériences
+de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l'état de perfection où
+nous avons porté tous les arts, il faut bien s'attendre que la postérité
+aura l'impertinence d'inventer aussi quelque chose.
+
+L'ouverture du _Barbier_ amusa beaucoup à Rome; on y vit ou l'on crut y
+voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les
+gémissements de la pupille. Le petit terzetto
+
+ Piano, pianissimo,
+
+du second acte, alla aux nues. «Mais c'est de la petite musique, disait
+le parti contraire à Rossini; cela est amusant, sautillant, mais
+n'exprime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidèle et tendre, au
+lieu du scélérat qu'on lui avait peint, et c'est par d'insignifiantes
+roulades qu'elle prétend nous faire partager son bonheur!»
+
+ Di sorpresa, di contento
+ Son vicina a delirar.
+
+Hé bien, les roulades si singulièrement placées sur ces paroles, et qui
+faillirent, même le second jour, entraîner la chute de la pièce à Rome,
+ont eu beaucoup de succès à Paris; on y aime la galanterie et non
+l'amour. _Le Barbier_, si facile à comprendre par la musique, et surtout
+par le poëme, a été l'époque de la conversion de beaucoup de gens. Il
+fut donné le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pédants qui
+défendaient Paisiello comme _ancien_, n'est que de janvier 1820. (Voir
+_la Renommée_, journal libéral d'alors.) Je ne doute pas que quelques
+dilettanti ne me reprochent de m'arrêter à des lieux communs inutiles à
+dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d'alors et même
+ceux d'aujourd'hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le
+public ait fait d'immenses progrès depuis quatre ans.
+
+La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s'est
+défaite des récitatifs ennuyeux et a conquis les _morceaux d'ensemble_.
+Il est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six
+à la fois.--Vous avez raison; il est même souverainement absurde de
+chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu'il arrive, même sous
+l'empire de la passion la plus violente, de parler un peu longtemps deux
+à la fois? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on
+accorde d'attention à ce que dit la personne que nous voulons persuader.
+Voyez les sauvages[82] et les Turcs, qui ne cherchent pas à se faire une
+réputation de vivacité et d'esprit. Rien de plus judicieux que ce
+raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? Hé bien, l'expérience le
+détruit de fond en comble. Rien de plus agréable que les duetti. Donc,
+pauvres littérateurs estimables qui appliquez votre dialectique
+puissante à juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une
+dissertation pour prouver que Cicéron nous amuse, ou que M. Scoppa vient
+enfin de trouver le vrai rhythme de la langue française et l'art de
+faire de beaux vers.
+
+La vivacité et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et
+réveille un peu ces pauvres gens _solides_ que la mode jette
+impitoyablement dans la salle de Louvois[83].
+
+Rossini luttant contre un des génies de la musique dans _le Barbier_, a
+eu le bon esprit, soit par hasard, soit bonne théorie, d'être éminemment
+lui-même.
+
+Le jour où nous serons possédés de la curiosité, avantageuse ou non pour
+nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini,
+c'est dans _le Barbier_ que nous devons le chercher. Un des plus grands
+traits de ce style y éclate d'une manière frappante. Rossini, qui fait
+si bien les finals, les morceaux d'ensemble, les duetti, est faible et
+joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicité. Le
+chant _spianato_ est son écueil.
+
+Les Romains trouvèrent que si Cimarosa eût fait la musique du _Barbier_,
+elle eût peut-être été un peu moins vive, un peu moins brillante, mais
+bien plus comique et bien autrement expressive. Avez-vous été
+militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arrivé de retrouver
+tout à coup aux eaux de Baden, une maîtresse charmante que vous aviez
+adorée, dix ans auparavant, à Dresde ou à Bayreuth? Le premier moment
+est délicieux; mais le troisième ou quatrième jour, vous trouvez trop de
+délices, trop d'adorations, trop de douceur. Le dévouement sans bornes
+de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-être
+oser en convenir avec vous-même, le piquant et les caprices d'une belle
+Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement
+l'impression que vient de me faire l'admirable musique du _Matrimonio
+segreto_, à la reprise qu'on vient d'en donner à Paris, pour
+mademoiselle de Meri. Le premier jour, en sortant du théâtre, je ne
+voyais dans Rossini qu'un pygmée. Je me souviens que je me dis: Il ne
+faut pas se presser de juger et de porter des décisions, je suis sous le
+charme. Hier (19 août 1823), en sortant de la quatrième représentation
+du _Matrimonio_, j'ai aperçu bien haut l'obélisque immense, symbole de
+la gloire de Rossini. L'absence des dissonances se fait cruellement
+sentir dans le second acte du _Matrimonio_. Je trouve que le désespoir
+et le malheur y sont exprimés à l'eau rose. Nous avons fait des progrès
+dans le malheur depuis 1793[84]. Le grand quartetto du premier acte,
+
+ Che triste silenzio!
+
+paraît long; en un mot, Cimarosa a plus d'idées que Rossini, et surtout
+de bien meilleures idées, mais Rossini a le meilleur style.
+
+Comme, en amour, c'est le piquant des caprices de l'Italie qui manque à
+une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique, c'est le
+piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux
+grâces délicieuses et suaves de la mélodie italienne. Rappelez-vous le
+_ti maledico_ du second acte d'_Otello_, ne devrait-il pas y avoir dans
+le _Matrimonio_ quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand
+Geronimo, si entiché de la noblesse, découvre que sa fille Carolina a
+épousé un commis? Un dilettante auquel j'ai soumis ce chapitre sur le
+_Barbier_, pour qu'il corrigeât les erreurs de fait où je tombe souvent,
+comme l'astrologue de La Fontaine dans un puits, en regardant au ciel,
+me dit: «Est-ce là ce que vous nous donnez pour une analyse du
+_Barbier_? C'est de la crème fouettée. Je ne puis me faire à ces
+phrases en filigrane. Allons, mettez-vous à l'ouvrage sérieusement,
+ouvrons la partition, je vais vous jouer les principaux airs; faites une
+analyse serrée et raisonnable.»
+
+On sent bien dans le coeur des donneurs de sérénade, qui forme
+l'introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grâce et
+douceur, mais non pas simplicité. L'air du comte Almaviva est faible et
+commun; c'est un amoureux français de 1770. En revanche, tout le feu de
+Rossini éclate dans le choeur
+
+ Mille grazie, mio signore!
+
+et cette vivacité s'élève bientôt jusqu'à la verve et au _brio_, ce qui
+n'arrive pas toujours à Rossini. Ici son âme semble s'être échauffée aux
+traits de son esprit. Le comte s'éloigne en entendant venir Figaro; il
+dit en s'en allant:
+
+ Già l'alba è appena, e amor non si vergogna.
+
+Voilà qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on
+sait de reste que l'amour est une excuse qui couvre toutes choses aux
+yeux des indifférents. L'amour, dans le Nord, est au contraire timide et
+tremblant, même avec les indifférents.
+
+La cavatine de Figaro
+
+ Largo al factotum,
+
+chantée par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d'oeuvre de la
+musique française. Que de feu! que de légèreté, que d'esprit dans le
+trait:
+
+ Per un barbiere di qualità!
+
+Quelle expression dans
+
+ Colla donnetta...
+ Col cavaliere...
+
+Cela a plu à Paris, et pouvait fort bien être sifflé à cause du sens
+leste des paroles. Je ne sais si jamais Préville a joué Figaro autrement
+que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me
+semble, toute la légèreté gracieuse, toute l'allure scélérate et
+prudente d'un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de
+Bartholo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce
+rôle aux _Français_ aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos
+littérateurs estimables est de représenter les acteurs de Louvois comme
+des bouffons à mille lieues de toute vérité et de toute expression
+dramatique, et auxquels, par conséquent, il serait impertinent de
+demander de l'intérêt. Encore hier soir, j'ai entendu développer cette
+théorie; un homme à ailes de pigeon l'expliquait à deux pauvres jeunes
+femmes qui approuvaient du geste, et cela à un théâtre qui vient de voir
+le second acte de _la Gazza ladra_ joué par Galli, sans parler de madame
+Pasta dans _Roméo_, _Desdemona_, _Médée_, et partout.
+
+Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pédants, d'entreprendre de
+les raisonner? Oui, messieurs, le vrai pathétique est au
+Théâtre-Français; allez-y voir _Iphigénie en Aulide_, et goûtez-y bien
+ce récitatif lamentable qui n'attend plus qu'un accompagnement de
+contrebasse pour passer à l'état de mauvaise musique de Gluck.
+
+La situation du balcon, dans le _Barbier_, est divine pour la musique;
+c'est de la grâce naïve et tendre. Rossini l'esquive pour arriver au
+superbe duetto bouffe:
+
+ All'idea di quel metallo!
+
+Les premières mesures expriment d'une manière parfaite l'omnipotence de
+l'or aux yeux de Figaro. L'exhortation du comte
+
+ Su, vediam di quel metallo,
+
+est bien, au contraire, d'un jeune homme de qualité qui n'a pas assez
+d'amour pour ne pas s'amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne
+d'un Figaro, à la vue de l'or.
+
+J'ai parlé ailleurs de l'admirable rapidité de
+
+ Oggi arriva un reggimento,
+ --Sì, è mio amico il colonello.
+
+Il me semble que ce passage est, en ce genre, le chef-d'oeuvre de
+Rossini, et par conséquent de l'art musical. Je regrette de remarquer
+une nuance de vulgarité dans
+
+ Che invenzione prelibata!
+
+Je trouve, au contraire, un modèle de vrai comique dans ce passage de
+l'ivresse du comte:
+
+ Perchè d'un che non è in se
+ Che dal vino casca giù,
+ Il tutor, credete a me,
+ Il tutor si fiderà.
+
+J'admire toujours la sûreté de la voix de Garcia dans le passage
+
+ Vado... ma il meglio mi scordavo.
+
+Il y a là un changement de ton, dans le fond de la scène, sans entendre
+l'orchestre, qui est le comble de la difficulté.
+
+Je regarde la fin de ce duetto, depuis
+
+ La bottega? non si sbaglia,
+
+comme au-dessus de tout éloge. C'est ce duetto qui tuera le grand Opéra
+français. Il faut convenir que jamais plus lourd ennemi n'aura succombé
+sous un assaillant plus léger. C'est en vain que l'Opéra français
+assommait les gens de goût dès le temps de La Bruyère, il n'y a guère
+que cent cinquante ans; il a résisté à une soixantaine de ministères
+différents. Il fallait, pour lui porter le dernier coup, l'apparition de
+la vraie musique française. Les plus grands criminels, après Rossini,
+sont MM. Massimino, Choron et Castil-Blaze.
+
+Je ne serais point étonné qu'en désespoir de cause, on n'arrivât à
+supprimer l'opéra buffa; on le trahit déjà: voir la manière scandaleuse
+dont on vient de remettre les _Horaces_ de Cimarosa.
+
+La cavatine de Rosine:
+
+ Una voce poco fa,
+
+est piquante; elle est vive, mais elle triomphe trop. Il y a beaucoup
+d'assurance dans le chant de cette jeune pupille persécutée, et bien peu
+d'amour. Il est hors de doute qu'avec tant de courage elle attrapera
+son tuteur.
+
+Le chant de victoire sur les paroles:
+
+ Lindoro mio sarà
+ .........
+ Una vipera sarò,
+
+est le triomphe d'une belle voix. Madame Fodor y était excellente et
+l'on pourrait dire parfaite. Sa superbe voix a quelquefois un peu de
+dureté (école française), et la dureté n'est pas tout à fait hors de
+place dans le chant d'une fille aussi résolue. Quoique je regarde ce
+ton-là comme calomniant la nature, même à Rome, j'y vois une preuve
+nouvelle de l'immense distance qui sépare l'amour mélancolique et tendre
+des belles Allemandes que l'on rencontre dans les jardins anglais des
+bords de l'Elbe, du sentiment vif et tyrannique qui enflamme les jeunes
+filles du midi de l'Italie[85].
+
+L'air célèbre de la calomnie,
+
+ La calunnia è un venticello,
+
+me donne la même idée que le fameux duetto du second acte de _la
+Cenerentola_:
+
+ Un segreto d'importanza.
+
+J'ai eu le courage de dire que, sans Cimarosa et le duetto des deux voix
+de basse du _Mariage secret_, jamais nous n'aurions eu le duetto de _la
+Cenerentola_: je braverai encore une fois l'accusation de paradoxe.
+L'air de _la Calunnia_ ne me semble qu'un extrait de Mozart, fait par un
+homme d'infiniment d'esprit, et qui lui-même écrit fort bien. Pour
+l'effet dramatique, cet air est trop long; mais il fait un contraste
+admirable avec la légèreté de tous les chants qui précèdent. Le
+_Matrimonio segreto_, par exemple, manque d'un tel contraste. Cet air
+était admirablement chanté au théâtre de _la Scala_, à Milan, par M.
+Levasseur, qui y obtenait un très grand succès. Ce chanteur, quoique
+Français et la gloire du Conservatoire, n'étant pas applaudi à Louvois,
+il chante avec timidité; et la seule sensation qu'il donne, c'est la
+crainte de le voir se tromper. Voltaire disait que pour réussir dans les
+arts, et surtout au théâtre, il faut avoir le diable au corps.
+
+MM. Meyerbeer, Morlachi, Paccini, Mercadante, Mosca, Mayer, Spontini et
+autres contemporains de Rossini, ne demandent pas mieux sans doute que
+de copier Mozart; mais jamais ils n'ont trouvé dans les partitions du
+grand homme un air comme celui de _la Calunnia_. Sans prétendre égaler
+Rossini à Raphaël, je dirai que c'est ainsi que Raphaël copiait
+Michel-Ange dans la belle fresque[86] du prophète Isaïe, à l'église de
+Saint-Augustin, près la place Navone à Rome.
+
+Le _Matrimonio segreto_ n'a rien d'aussi fort dans le genre triste que:
+
+ E il meschino calunniato.
+
+Le duetto
+
+ Dunque io son... tu non m'inganni?
+
+nous représente une jolie femme de vingt-six ans, assez galante et fort
+vive, qui consulte un confident sur les moyens d'accorder un rendez-vous
+à un homme qui lui plaît. Je ne croirai jamais que l'amour chez une
+jeune fille, même à Rome, soit à ce point privé de mélancolie, et
+j'oserai dire d'une certaine fleur de délicatesse et de timidité.
+
+ Lo sapevo pria di te,
+
+est une phrase musicale qui, au nord des Alpes, pourrait sembler hors de
+la nature. C'est, suivant moi, bien gratuitement que Rossini s'est privé
+d'une grâce charmante: l'amour même le plus passionné ne vit que de
+pudeur; le priver de ce sentiment, c'est tomber dans l'erreur vulgaire
+des hommes grossiers de tous les pays. Je sais que quand on a seize
+opéras à se reprocher, on cherche le nouveau. Le bon et grand Corneille
+avoue un sentiment analogue dans l'examen de _Nicomède_; mais ce n'est
+pas ainsi que j'explique le manque de délicatesse de cet air de Rossini.
+Il eut à Rome, précisément pendant qu'il écrivait _Torvaldo_ et _le
+Barbier_, de drôles d'aventures, bien plutôt dans le genre de Faublas
+que dans celui de Pétrarque. Involontairement, et par suite de cette
+susceptibilité de sentiment qui fait l'homme de génie dans les arts, il
+peignit les femmes qui l'aimaient, et que peut-être il aimait un peu.
+Sans s'en douter, il prenait pour juges de l'air qu'il écrivait à trois
+heures du matin, les femmes avec lesquelles il venait de passer la
+soirée, et aux yeux desquelles le sentiment timide et tendre eût passé
+pour le ridicule _di un colegiale_.
+
+Rossini dut des succès incroyables et flatteurs à un sang-froid et à un
+désintérêt singuliers. L'opéra du _Barbier_, et plusieurs de ceux qu'il
+a écrits depuis, me portent à redouter ces succès; ne les devrait-il
+point à l'absence de toute différence entre les femmes? Je craindrais
+que ses succès auprès des grandes dames romaines ne l'aient rendu
+insensible à la grâce féminine. Dans le _Barbier_, dès qu'il faut être
+tendre, il devient élégant et recherché, mais ne sort pas du style
+tempéré; c'est presque Fontenelle parlant d'amour. Cette manière est
+fort bien dans l'usage de la vie, mais elle ne vaut rien pour la gloire.
+Je trouve bien plus d'énergie et d'abandon dans les premiers ouvrages de
+Rossini: comparez _la Pietra del Paragone_, _Demetrio e Polibio_,
+_l'Aureliano in Palmira_ au _Barbier_. Je soupçonne qu'il est devenu un
+peu incrédule en amour: c'est un grand pas de fait comme philosophe pour
+un homme de vingt-quatre ans; tant mieux pour sa tranquillité, mais tant
+pis pour son talent. Canova et Vigano avaient le ridicule d'aimer.
+
+Une fois le genre du roman de Crébillon adopté pour la couleur générale
+du _Barbier_, il est impossible de voir plus d'esprit et de cette
+originalité piquante qui fait le charme de la galanterie, que dans:
+
+ Sol due righe di biglietto
+ .............
+ Il maestro faccio a lei!
+ Donne, donne, eterni Dei!
+
+Voilà encore de la vraie musique française dans toute sa pureté et dans
+tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous
+rendre sérieux, nous pourrons encore longtemps être accusés
+d'_indifférence_ en beaucoup de matières. Il y a peut-être encore un
+siècle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri
+Morton d'_Old Mortality_. Grâces au ciel, la France est encore pour
+longtemps le pays de la galanterie aimable et légère. Or, tant que cette
+galanterie fera le trait principal de notre société et du caractère
+national, _le Barbier de Séville_ et le duetto _Sol due righe di
+biglietto_ seront les modèles éternels de la musique française.
+Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la
+Céliante du _Philosophe marié_, ou la Julie du _Dissipateur_, l'on ne
+trouve presque plus rien à reprendre dans le ton de son amour.
+Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton
+affecté, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une idée,
+quelque agréable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer.
+Comparez ce duetto, _Sol due righe di biglietto_, avec celui de
+Farinelli, dans le _Mariage secret_, entre le Comte et Elisetta
+(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mêmes acteurs qui chantent le
+duetto du _Barbier_), vous remarquerez à chaque instant, et surtout
+vers la fin, des phrases que Rossini eût syncopées dans la crainte de
+paraître long.
+
+Il y a du bonheur véritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte,
+et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans
+
+ Fortunati i affetti miei!
+
+Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans
+lesquels Rossini se soit élevé à cette hauteur de force et
+d'originalité. J'en conclurais volontiers que si Rossini fût né avec
+cinquante mille livres de rente, comme son collègue M. Meyerbeer, son
+génie se fût déclaré pour l'opéra buffa. Mais il fallait vivre; il
+trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opéra séria, toute
+puissante à Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi
+ridicule dans les détails qu'impuissante pour les grandes choses, a
+établi que le billet d'entrée au théâtre se paierait un tiers de plus
+pour l'opéra _semi-seria_, comme l'_Agnese_, que pour l'opéra buffa,
+comme _le Barbier_; ce qui fait voir que les sots de tous les pays,
+littéraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile.
+Auraient-ils la conscience du rôle qu'ils jouent dans le monde, et celle
+de leur nombre? Ce sont les premières idées de cette même police,
+inventée il y a quarante ans par Léopold, grand-duc de Toscane, qui ont
+privé l'Italie de ce beau genre de littérature indigène, la _commedia
+dell'arte_, celle qu'on jouait à l'impromptu, et que Goldoni crut
+remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comédie qui existe
+encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables à Gênes, à
+Rome, à Milan, et dont les pièces non écrites échappent à la censure, et
+sont filles de l'inspiration du moment et des intérêts du jour.
+Croirait-on qu'un homme d'État tel que le cardinal Consalvi, un homme
+qui sait gouverner son maître d'abord, et ensuite l'État pas trop mal,
+et qui eut jadis l'esprit d'être l'ami intime de Cimarosa, passe trois
+heures à éplucher les paroles d'un misérable libretto d'opéra buffa
+(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'être à même de juger de
+tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot
+_cozzar_ (lutter) était répété trop souvent dans le libretto. Il se
+donnait tant de soins par tendresse pour les moeurs romaines, et pour les
+conserver pures et sans taches.
+
+Ici je ne puis m'expliquer, même à demi-mot; j'en appelle aux voyageurs
+qui ont passé un hiver à Rome, ou qui savent, par exemple, les
+anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles
+gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opéra.
+Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les
+vingt juges les plus prévaricateurs tous les ans, et vous aurez fait
+mille fois plus pour les moeurs. Mettant à part les vols, la justice
+vendue et autres bagatelles de ce genre, songez à ce que peuvent être
+les moeurs d'un pays où toute la cour, où tous les employés de l'État
+sont célibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilités!
+Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai,
+arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces
+vieillards ont été prêtres dès l'âge de vingt ans, et ils ont eu dans la
+maison paternelle l'exemple séduisant du bonheur donné par les passions
+fortes. Les pauvres Romains ont été tellement façonnés par quelques
+siècles de ce gouvernement que je n'ose décrire[87], qu'ils ont perdu
+jusqu'à la faculté de s'étonner de pareilles choses, et que leur seule
+vertu est leur férocité. Plusieurs des plus intrépides officiers de
+Napoléon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une
+excellente armée: mais deux siècles du despotisme de Napoléon ne
+réussiraient peut-être pas à y établir les moeurs décentes et pures d'une
+petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au
+_Barbier_; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense;
+une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulières pour la santé,
+jaillit au pied d'une chaîne de hautes montagnes. Savez-vous comment
+elle a été formée dans le sein de la montagne? Jusqu'à ce qu'on nous
+démontre le _comment_, je prétends que chacune des circonstances de ces
+montagnes, la forme des vallons, le gisement des forêts, etc., tout a
+influé sur cette source délicieuse et limpide, auprès de laquelle le
+chasseur vient se rafraîchir et prendre une vigueur qui tient du
+miracle. Tous les gouvernements de l'Europe établissent des
+conservatoires; plusieurs princes aiment réellement la musique, et lui
+sacrifient tout leur budget; créent-ils pour cela des êtres comme
+Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs?
+
+Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant nécessaire dans
+l'ensemble des moeurs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins
+froid dans la rue Le Peletier qu'à Dresde ou à Darmstadt. Pourquoi y
+est-on plus barbare? Pourquoi l'orchestre de Dresde ou de Reggio
+exécute-t-il divinement un _crescendo_ de Rossini, chose impossible à
+Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner[88]?
+
+L'air de Bartholo
+
+ A un dottor della mia sorte,
+
+est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache.
+Je ne puis que répéter ce que j'ai dit trop souvent peut-être de ces
+airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant,
+infiniment moins de verve, de passion et d'idées comiques. Je vois dans
+le libretto ce vers:
+
+ Ferma olà! non mi toccate.
+
+A qui connaît les moeurs de Rome, il y a là dedans toute la méfiance de
+la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois siècles au génie
+du christianisme[89]: je parierais bien que l'auteur du libretto
+n'habita jamais la douce Lombardie.
+
+L'entrée du comte Almaviva déguisé en soldat, et le commencement du
+_finale_ du premier acte, sont un modèle de légèreté et d'esprit. Il y a
+un joli contraste entre la lourde vanité du Bartholo qui répète trois
+fois, d'une manière si marquée,
+
+ Dottor Bartolo!
+ Dottor Bartolo!
+
+et l'aparté du comte:
+
+ Ah! venisse il caro oggetto!
+
+Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie délicieuse. Rien de plus
+léger et de plus piquant que ce _finale_; il y a dans ce seul morceau
+les idées nécessaires pour faire tout un opéra de Feydeau. Peu à peu, et
+à mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce _finale_ prend une teinte
+de sérieux fort marquée; il y en a déjà beaucoup dans l'avertissement de
+Figaro au comte:
+
+ Signor, giudizio, per carità.
+
+L'effet du choeur
+
+ La forza,
+ Aprite quà,
+
+est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et
+de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, après le déluge de
+jolies petites notes qu'elle vient d'entendre.
+
+Le chant à trois et ensuite à cinq, qui explique la raison du tapage au
+commandant de la gendarmerie de Séville, est le seul passage de cet
+opéra décidément mal exécuté à Paris. La coupe de ce morceau rappelle un
+peu l'explication donnée à Geronimo, à la fin du premier acte du
+_Matrimonio segreto_. C'est là la grande critique que l'on peut faire du
+_Barbier_ de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le
+sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle édition
+corrigée et plus piquante, de quelque partition de _Cimarosa_, qu'on a
+jadis admirée, et vous savez que rien ne coupe les ailes à l'imagination
+comme l'appel à la mémoire.
+
+L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en liberté, et du
+salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle
+qu'elle s'exerçait à Palerme il y a peu d'années. Un Français, fort joli
+homme, point fat, et plus connu encore par son amabilité douce, que par
+sa parfaite bravoure, est insulté grossièrement au spectacle par un
+homme puissant; il l'en punit. On avertit le jeune Français de prendre
+garde à lui à la sortie du théâtre. En effet, le seigneur sicilien
+l'attaque. Le Français, fort adroit les armes à la main, le désarme sans
+le tuer, et, se croyant à Paris, appelle la garde. Cette garde avait été
+témoin de l'attaque, et s'empresse d'arrêter l'assassin; il se nomme
+avec hauteur, la garde s'éloigne en lui faisant mille excuses basses;
+s'il eût dit un mot de plus, elle arrêtait le Français. Il n'y a donc
+aucune invraisemblance à ce que nous voyons se passer dans le _finale_
+du _Barbier_; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilité dans
+laquelle tombe le tuteur, à la vue de la justice de son pays; il doit y
+être accoutumé de reste: les caractères secs et injustes tels que
+Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre;
+ces gens là mangent au budget.
+
+J'ai toujours vu l'immobilité du tuteur, pendant que tout le monde
+chante
+
+ Freddo e immobile
+ Come una statua,
+
+produire un mauvais effet. Dès que le spectateur a le temps de
+s'apercevoir que le ridicule est outré, il ne rit plus, et partant la
+farce est mauvaise. Il faut étourdir le spectateur comme Molière ou
+Cimarosa; c'est là une des entraves de la musique bouffe. En sa qualité
+de musique, _elle ne peut pas aller vite_, et les évolutions d'une
+farce, pour être bonnes, doivent être rapides comme l'éclair. La musique
+doit vous donner _directement_ le rire que ferait naître une bonne
+comédie jouée avec feu.
+
+
+SECOND ACTE
+
+Le duetto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble
+languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion;
+dès qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte
+répète trop souvent:
+
+ Pace e gioja.
+
+Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En
+Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux
+qui a le malheur d'être trop connu:
+
+ La biondina in gondoletta.
+
+Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne;
+ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du
+Parmigianino opposé au style sage et sévère du Dominiquin ou du
+Poussin; cette musique est comme l'écho affaibli du bonheur voluptueux
+dont on jouissait à Venise vers l'an 1760. En suivant et vérifiant, par
+des exemples, les conséquences de cet aperçu, je ferais un traité de
+politique[90]. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde
+qui chante le mieux les airs vénitiens; sa vocalisation était l'opposé
+du genre français. Si nous avions du _naturel_ dans les arts, c'est
+cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame
+Branchu.
+
+Dans un théâtre bien réglé, Rosine changerait l'air de sa leçon à toutes
+les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste
+chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l'a jamais été,
+nous donnait toujours l'air de _Tancrède_:
+
+ Di tanti palpiti,
+
+arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque; on voyait
+à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s'agiter en cadence.
+
+Rossini raconte lui-même qu'il a voulu donner un échantillon de la
+musique ancienne, dans l'air du tuteur:
+
+ Quando mi sei vicina.
+
+Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement
+il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolèse ou de
+Logroscino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands
+maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la
+gloire succombait alors sous les efforts des jésuites.
+
+Le grand quintetto de l'arrivée et du renvoi de Basile est un morceau
+capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'oeuvre de grâce et de
+simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par
+toute l'Italie. A la dernière reprise du _Barbier_ de Paisiello, à la
+Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce
+fut le seul. J'engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la
+même soirée; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, en un
+quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le
+morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau,
+l'unanimité du conseil que l'on donne à Basile, _allez vous coucher_, et
+c'est ce qui provoque un rire délicieux et inextinguible comme celui
+des dieux. Il y a beaucoup de vérité dramatique dans:
+
+ Ehì, dottore, una parola,
+
+de Rossini; dans
+
+ Siete giallo come un morto;
+
+dans
+
+ Questa è febbre scarlatina.
+
+Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de
+sentiment que l'on peut faire compliment à Rossini sur la vérité
+dramatique; c'est peut-être une des causes de son grand succès. Il est
+piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les
+scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succès
+de tous les romans.
+
+Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette
+scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur,
+qu'on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si
+trompé.
+
+Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta:
+
+ Il vecchiotto cerca moglie.
+
+C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grâce et de
+comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime
+à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la
+fortune d'un opéra de Morlachi[91], ou de tel autre de ses rivaux.
+
+Je trouve la tempête du second acte du _Barbier_, fort inférieure à
+celle de la _Cenerentola_. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre
+chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un
+scélérat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre à Bartholo.
+Almaviva la détrompe en tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que
+des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un
+tel moment. J'hésitais à dire que le chef-d'oeuvre de la pièce est, à mes
+yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les
+scènes d'amour de _Quentin Durward_:
+
+ Zitti, zitti, piano, piano.
+
+J'apprends qu'à Vienne, où l'on a eu le bonheur d'entendre à la fois
+Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours répéter ce
+petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le goût musical des
+Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Métastase, qui
+habita quarante ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la
+haute société; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe,
+et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d'être
+directeurs de l'Opéra.
+
+Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie et défaut bien
+futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment où
+l'action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur
+d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il
+exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il
+conviendrait à un libretto extrait d'une des jolies comédies de Lope de
+Vega.
+
+J'espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne
+manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui
+des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de
+dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de
+Mérilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant Rossini,
+mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique
+sera l'éclipse totale du bon vieux goût français: quel dommage! les
+progrès faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort
+alarmants; j'en juge par des témoins irrécusables et mathématiques, les
+livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et
+hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l'an 1833. Le
+parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les
+Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne
+sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS
+
+
+Il y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste,
+c'est ce qui fait que jamais la faculté du _mépris_ n'y a été en plus
+grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur
+fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent
+Cicéron, qui sont abonnés à _la Quotidienne_, etc., etc., auront beau
+dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que
+les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me
+sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération
+qui disparaît et de moeurs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la
+musique italienne. Paris, c'est-à-dire le public qui juge souverainement
+en France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution,
+une vaste réunion d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un
+seul instant sur cette considération unique, mais d'une immense
+conséquence: le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place.
+
+Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et
+trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On
+achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on
+était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme
+entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place
+que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait
+plus qu'à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable,
+immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour
+lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement,
+c'était _la considération personnelle_ que ce jeune homme parvenait
+quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le
+fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de
+France.
+
+Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le
+Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon[92]; celui
+d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un peuple
+qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint
+naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans
+le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être
+d'Alembert[93].
+
+Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magallon au
+bras d'un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas
+de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien
+conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il
+s'établit dans les arts un goût factice et faux[94]. Comme la passion ou
+l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les
+jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et
+clairement quelque chose, mais bien d'être agréable _par elle-même_ et
+d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation
+de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que l'_attention_ avait perdu
+de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une
+égale légèreté[95]. Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre
+combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière.
+Rappelez-vous la bagarre des Champs-Élysées le jour du feu d'artifice à
+l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des
+marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon
+bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu,
+qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui
+périssaient, s'écriait d'un ton piteux: «Messieurs, Messieurs, sauvez un
+maréchal de France[96].»
+
+Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour
+l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta.
+Il est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du
+siècle.
+
+Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet
+et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces
+grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs
+expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir[97]. La société
+n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux
+Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abbé Barthélemy; mais,
+dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le
+plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid
+fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au
+milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus
+d'idée, c'eût été un coeur simple, susceptible d'une passion sincère et
+forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce
+genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus
+spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule;
+et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir
+s'il put y échapper.
+
+Les coeurs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les
+sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les
+Français la faculté nommée _imagination_.
+
+On se moqua d'elle dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à
+s'exercer sur de petits détails _jolis_, et surtout, avant de se
+passionner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon,
+pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les
+voisins.
+
+L'imagination étant tombée à ce point de marasme dans la France de 1770,
+on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal
+était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris
+et la _propreté_[98] du chant français. Pour la musique, il y eut un
+petit événement de détail; une reine jeune et séduisante nous arriva de
+Vienne. Les Allemands sont un peuple de _bonne foi_; comme tels, ils ont
+de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous
+valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du
+coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de l'_importance_ à la musique
+sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu
+créer une imagination à ce peuple.
+
+Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 était une
+réunion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs
+au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis
+qui se fortifient depuis quatre ans, nous sommes peut-être à la veille
+de devenir passionnés: ce changement extrême décide toute la question.
+
+Mon ambition est de détourner un bien petit filet d'eau de cette cascade
+immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur; je ne vous
+prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux
+changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts,
+et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement[99].
+
+La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans,
+élèves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit
+mois chaque année dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de
+vanité à avoir avec ses frères et soeurs, ils connaissent également et la
+jolie robe écossaise, et votre _grande fantaisie_ sur le piano. Si le
+ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les français
+énergiques du siècle de Henri IV et de d'Aubigné; nous prendrons les
+moeurs passionnées des romans de Walter Scott. Au milieu du fléau de la
+guerre, la légèreté française se renfermera dans de justes bornes,
+l'_imagination_ renaîtra, et bientôt sera suivie par la musique. Toutes
+les fois que l'on trouve _solitude et imagination_ dans un coin du
+monde, l'on ne tarde guère à y voir paraître le goût pour la
+musique[100], tout comme il serait contradictoire de demander une
+passion bien vive pour cet art à un peuple qui passe sa vie en public,
+et qui se croit ennuyé et presque ridicule dès qu'il se trouve seul un
+instant[101]. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs à ailes de
+pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de _Tancrède et_
+d'_Otello_ que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie
+sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un
+homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle? Ce qui me fait
+croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que
+soient les manoeuvres de Feydeau et de l'Opéra, c'est que les jeunes
+femmes de vingt ans, élevées dans nos moeurs nouvelles, dès que le nom de
+Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de
+Gluck et de Grétry[102]. Le succès fou du _Barbier_ ne vient pas tant
+de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des valses et
+contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on
+finit par comprendre le _Barbier_ et trouver un vrai plaisir à
+Louvois[103].
+
+J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si
+imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en
+paraissant dans la rue ou au café, devrait y créer des passions
+véritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi;
+ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son
+cabinet, c'est le _ridicule_; le grand objet de sa profonde et haineuse
+jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les
+idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770
+sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de
+plaisant, c'est que jamais, et pas même en 1770, ces idées n'y furent
+naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant
+d'Issoudun ou de Montbrison[104].
+
+Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse idée de mettre des
+paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique
+pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment
+française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût
+trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes,
+n'est-ce pas là ce _Barbier_ qui fait _courir tout Paris_? Quant aux
+femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs
+de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que
+les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant
+de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur
+devant des jouissances un peu vives. Chose singulière! des gens si peu
+exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le
+fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de
+sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose
+leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue
+dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de
+se trouver seul de son avis; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au
+mois de janvier ou que le _Renégat_ l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle
+dans les _Feuilles_ de Paris[105].
+
+Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en
+matière de goût quitte de si tôt les gens de province. Ils seront plutôt
+des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un
+goût _simple_, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et
+sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir.
+
+Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts,
+l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution
+musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à
+Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opéra vingt ans plus
+tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre
+les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de
+l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle
+unique au monde. Figurez-vous _Otello_ chanté par madame Pasta, Garcia
+et Davide; et entre les deux actes, le ballet des _Pages du duc de
+Vendôme_, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole,
+mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon.
+
+J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans
+lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux
+_Barbiers de Séville_ à Paris et de la victoire de Rossini, le tout
+d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent
+toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué
+par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et
+y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des
+détails peut-être ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût
+musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère
+dans cette branche de nos plaisirs[106].
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+OTELLO
+
+
+Rossini comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand
+on ne connaît que par les livres l'amour passion (celui de Julie
+d'Étanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la
+peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la _Religieuse portugaise_,
+et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte
+dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable
+d'éprouver cette sorte de jalousie _qui peut être touchante au théâtre_.
+Dans la tragédie de Shakspeare, on sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué
+Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la
+guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et
+qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n'aurait
+plus eu de saveur à ses yeux, si j'ose hasarder ce néologisme italien;
+il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de
+Desdemona.
+
+J'espère que vous conviendrez avec moi, ô mon lecteur, que pour que la
+jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut
+qu'elle prenne naissance dans une âme possédée de l'amour à la Werther,
+j'entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L'amour
+qui ne s'élève pas au moins jusqu'à ce degré d'énergie, n'est pas digne,
+à mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence
+avec un coeur vulgaire.
+
+L'amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de
+vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d'un genre
+subalterne, est, à la vérité, _féroce_ comme l'autre jalousie, mais elle
+ne saurait être touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanité; elle est
+toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comédie), à
+moins que l'être qui l'éprouve ne soit tout puissant par son rang,
+auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien
+de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par
+vanité; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Néron, des
+Philippe II et de tous les monstres couronnés.
+
+Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le
+trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient à
+y songer, il ne fasse pas le moindre doute que, seul dans la vie après
+la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même
+poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon coeur, je ne
+puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le
+cou à l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de
+justice de son temps, n'en est que plus allègre: c'est comme le fat de
+nos jours qui s'amuse à faire mourir de chagrin une femme qui l'aime.
+
+Cette grande condition morale de l'intérêt, _la vue de la mort certaine
+d'Othello dans le lointain_, manque entièrement à l'Otello de Rossini.
+Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que
+ce n'est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce
+sujet, le plus fécond en pensées touchantes de tous ceux que peut donner
+l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu'à ce point de
+trivialité, de n'être plus qu'un conte de _Barbe-Bleue_.
+
+Je m'imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien
+ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office
+était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de
+Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit
+situations, deux ou trois seulement devaient être de _fureur_: car la
+musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber
+dans le _genre ennuyeux_. La première scène de l'_Othello_ anglais nous
+montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant méprisé de Desdemona, va
+réveiller le sénateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlevé sa
+fille. Voilà le sujet d'un choeur.
+
+La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux
+yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu'à lui en laisser voir toute la
+folie. Il lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre
+et la gloire. Voilà un air pour Othello.
+
+La troisième situation nous montre Othello faisant l'histoire de son
+amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse
+admirable du poëte d'avoir su rendre _nécessaire_ un récit aussi délicat
+et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine
+africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du XVIe
+siècle, tout tend à rendre plausible l'accusation portée par le vieux
+sénateur Barbarigo, père de Desdemona. Othello raconte, pour se
+justifier, la manière simple dont il a su gagner le coeur de sa jeune
+épouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'événements
+étranges et de périls extrêmes. Un sénateur s'écrie: «Je ne voudrais
+pas que ma fille eût entendu les récits d'Othello.» Desdemona arrive
+réclamée par son père; et devant cette auguste assemblée, cette jeune
+fille timide, méconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette
+dans les bras d'Othello, auquel le vieux sénateur irrité crie: «_Maure,
+rappellent toi qu'elle a trahi son père, elle pourra bien un jour trahir
+son époux._» Voilà, ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de
+l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée,
+un choeur de sénateurs vivement touchés de l'étrange scène qui vient
+troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur
+comprend bien clairement tout cela.
+
+Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la
+folie, et qui de plus nous intéressent à son amour, en nous faisant
+connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint, il
+a pu gagner le coeur de Desdemona, chose fort nécessaire; car nous ne
+pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais
+un tel homme tue sa maîtresse, ce ne sera pas par _vanité_, cette idée
+affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien
+a-t-il remplacé cette situation parfaite d'Othello racontant devant
+nous l'histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d'un général
+vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la
+fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné.
+
+Cette entrée triomphale est suivie d'un récitatif et d'un grand air,
+
+ Ah! si per voi gia sento,
+
+qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello à travers son
+orgueil, et ses mépris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or
+l'orgueil dans le coeur d'Othello était précisément la chose au monde
+dont il fallait le plus écarter toute idée.
+
+Après cette cruelle ineptie d'être allé choisir un lieu commun qui fait
+contre-sens, il n'y a plus rien à dire du _libretto_. Il fallait que le
+génie de Rossini sauvât l'opéra, non pas malgré la sottise des paroles,
+rien de plus commun, mais malgré le _contre-sens des situations_, ce qui
+est bien autrement difficile.
+
+Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que
+peut-être il n'a pas. J'avoue que je le soupçonne violemment de n'avoir
+jamais aimé jusqu'au point d'en être _ridicule_. Depuis que la grande
+passion est en faveur dans la haute société[107], tout le monde voulant
+être comme la haute société, j'ai le malheur de ne pouvoir croire à
+l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules.
+
+Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce
+ridicule; il est vrai que cette vie s'est terminée avant trente-six ans.
+Dans le plus gai des sujets, _les Noces de Figaro_, il ne peut
+s'empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous
+l'air
+
+ Vedro mentr'io sospiro
+ Felice un servo mio!
+
+et le duetto
+
+ Crudel perchè finora?
+
+Le spectateur voit à l'instant que quand cette jalousie-là conduirait à
+un crime, il faudrait en accuser le délire d'un coeur torturé par la plus
+affreuse douleur dont l'âme humaine soit susceptible, et non par la
+_vanité blessée_. Rien de pareil dans tout l'opéra de Rossini; nous
+trouverons toujours de la _colère_ au lieu du profond malheur; nous
+verrons toujours la vanité blessée d'un être tout puissant sur le sort
+de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de
+l'amour-passion trahi par ce qu'il aime.
+
+Il fallait deux _duetti_ avec Jago: le premier, dans lequelle monstre
+donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu
+aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des
+louanges de Desdemona.
+
+La fureur aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et
+même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse.
+Mais l'auteur du libretto était un littérateur trop instruit pour imiter
+un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans
+adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire; et un moyen
+qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de
+deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu'Orosmane,
+Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont
+on lui sut fort bon gré à Naples, le poëte voulut en revenir à l'antique
+légende italienne[108] qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa
+tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu'il pille, il ne
+met pas même d'incertitude et de retour à l'amour expirant dans le coeur
+d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto,
+celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copié de la nature eût
+appris au littérateur estimable que je prends la liberté de critiquer,
+que le coeur humain rend plus d'un combat, est agité par plus d'un doute,
+avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui
+existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet
+aimé. Ce qui sauve l'_Otello_ de Rossini, c'est le souvenir de celui de
+Shakspeare. Ce grand poëte a fait d'Othello un personnage aussi
+historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom
+d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d'Alexandre
+de courage indompté; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu'il
+ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela; nous dirions: C'est le poëte
+qui ne sait pas son métier. Comme la musique d'_Otello_ est admirable
+sous tous les rapports _autres que celui de l'expression_, nous nous
+faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque; car rien ne
+dispose mieux à _imaginer_ un mérite qui n'existe pas, que l'admiration
+soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes
+si étonnés de voir faire aussi vite que la parole des vers, chose fort
+difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent
+admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si
+quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les
+montrer.
+
+Dans _Otello_, électrisés par des chants _magnifiques_, transportés par
+la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le _libretto_.
+
+Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à
+ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec
+une nuance de sensibilité _vraie et simple_ qui manque trop souvent aux
+morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent
+Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en
+exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le
+grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter
+d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris
+connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont
+elle dit:
+
+ Mura infelici ogni di m'aggiro!
+
+Avec de tels talents, toute illusion devient facile, et nous parvenons
+bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale
+qui fait dire à Virgile que Didon _est pâle de sa mort future_[109], une
+partition, d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un
+chef-d'oeuvre dans le style magnifique[110].
+
+Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les oeuvres de Rossini,
+il faut avoir recours à son premier ouvrage, _Demetrio e Polibio_(1809);
+dans _Otello_(1816), il n'a deviné les accents du coeur que dans le rôle
+de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto:
+
+ Vorrei che il tuo pensiero;
+
+car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à
+vos yeux, la romance est _triste_ et non pas _tendre_. Demandez aux
+femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que
+l'autre.
+
+M. Caraffa, compositeur qui n est pas au rang de Rossini, a un air
+d'_adieu_ (à la fin du premier acte des _Titans de Vigano_[111]) qui
+donne sur-le-champ l'idée de l'_extrême tendresse_. Qu'Othello chante un
+tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona, à la suite d'un
+rendez-vous périlleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette
+tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel
+genre de mort est réservé à Desdemona, Je ne vois que de la _colère_
+dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colère provenant
+de vanité offensée.
+
+Le principal motif et le _crescendo_ de l'ouverture sont plus éclatants
+que tragiques; l'_allégro_ est fort gai.
+
+J'approuve beaucoup cette idée au commencement d'un drame aussi sombre;
+car ce qui m'intéresse, c'est le _changement_ qui a lieu dans l'âme
+d'Othello, si heureux au moment où je le vois enlever sa maîtresse, et
+digne d'être cité en exemple des misères humaines lorsqu'il la tue au
+dernier acte. Mais, je le répète, pour que ce contraste sublime, parce
+qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionné peut
+craindre un sort semblable, se retrouve dans l'opéra, il faut qu'il
+commence par une peinture vive et fortement colorée du bonheur
+d'Othello, et de son amour tendre et dévoué. Dans ce système,
+l'expression de la fureur serait réservée pour la fin du second acte; au
+troisième, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice[112].
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+SUITE D'OTELLO
+
+
+Le solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes,
+mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire
+de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grâce noble.
+
+Je trouve plus de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose
+dans le premier choeur:
+
+ Viva Otello, viva il prode!
+
+ce choeur est écrit avec infiniment d'esprit.
+
+Le récitatif d'Othello qui s'avance:
+
+ Vincemmo, o padri!
+
+est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment
+où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: _Tu mourras_.
+
+Rossini s'étant une fois résigné à suivre les contre-sens du _libretto_,
+il a dû renoncer à peindre le bonheur d'Othello, et placer des teintes
+de mélancolie dès son premier air:
+
+ Ah! si per voi gia sento.
+
+Nozzari, qui chanta le rôle d'Othello que Rossini avait écrit pour
+Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées
+sur ces paroles:
+
+ Deh! amor dirada il nembo
+ Cagion di tanti affanni!
+
+Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique,
+l'aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets
+auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas songé. Je me
+souviens que les Napolitains virent avec étonnement la beauté des gestes
+et la grâce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello;
+il n'était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui
+présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer.
+J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans _l'Agnese_
+(opéra de M. Paër); nous avons à Paris sept ou huit bons acteurs, MM.
+Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Léon, etc., etc. Remarquez
+qu'ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas
+au théâtre un seul amoureux passable. Peu de personnes ont vu les
+extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous
+les jours des amoureux.
+
+Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune
+fat Roderigo:
+
+ No, non temer: serena il mesto ciglio,
+ Fidati all'amistà, scorda il periglio.
+
+Je ne doute pas que l'un des grands secrets du _maestro_ qui est destiné
+à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne
+foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage
+d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et
+qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les
+fureurs d'Othello et pour ses _duetti_ avec Jago?
+
+La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son
+chef-d'oeuvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de
+feu: c'est un volcan, disait-on à _San-Carlo_. Mais aussi cette force
+est toujours la même; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais
+du grave au doux, du plaisant au sévère; nous sommes sans cesse dans les
+trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est
+le sublime aux yeux des gens peu doués pour les arts, c'est l'absence
+des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'_Otello_ sont toujours
+obligés comme ceux du grand opéra français. Il fallait réserver cette
+ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de génie dans
+son ballet d'_Otello_, qu'il eut la hardiesse de commencer par une
+_fourlane_[113].
+
+Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une
+grande scène dans le genre noble et doux: c'est une fête de nuit
+qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fête qu'il
+devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano,
+nous n'éprouvions pas la satiété du _terrible_ et du fort; et bientôt
+les larmes étaient dans tous les yeux. J'ai très rarement vu pleurer à
+l'_Otello_ de Rossini.
+
+Dans l'_Otello_ tel qu'on l'a arrangé pour Paris, le superbe récitatif
+de madame Pasta
+
+ Mura infelici ogni di m'aggiro,
+
+compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans
+laquelle il a contribué à entraîner Rossini. Mais le mérite en est
+uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice
+du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement
+remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie
+dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini.
+Madame Pasta y place des agréments que l'on peut dire sublimes; aussi le
+public l'applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l'air
+
+ O quante lagrime
+ Finor versai,
+
+qu'on a pris dans la _Donna del Lago_ de Rossini, et qui fut écrit par
+ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle
+Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la
+manière dont madame Pasta dit ces mots:
+
+ Ogn'altro oggetto
+ È a me funesto,
+ Tutto è imperfetto,
+ Tutto detesto[114].
+
+Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de
+telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule! Et
+pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et avec une
+naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si
+j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet
+air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et
+surtout trop sérieuse. L'effet général de l'opéra aurait gagné à ce que
+le choix de madame Pasta tombât sur un air d'_amour tendre_, écrit dans
+un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche
+d'uniformité, le caractère que je viens d'indiquer étant précisément
+celui que Rossini a donné à l'admirable duetto
+
+ Vorrei che il tuo pensiero,
+
+qui commence avec tant de génie sans être précédé d'aucune ritournelle.
+Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'être bien chanté, m'a toujours
+semblé le chef-d'oeuvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la
+simplicité de style de l'auteur de _Tancrède_, et il a plus de feu et de
+hardiesse dans la cantilène. Je n'ai jamais rencontré ce duetto au
+théâtre tel qu'il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où
+j'ai eu le bonheur de l'entendre chanter cet hiver d'une manière
+sublime, et par deux voix françaises: je trouvais la perfection de
+madame Barilli réunie à une chaleur de sentiment que cette grande
+cantatrice laissait quelquefois désirer.
+
+Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de
+_Tancrède_ dans le choeur
+
+ Santo imen, te guidi amore!
+
+C'est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le
+jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans _Tancrède_ et dans
+_Demetrio e Polibio_. Ce choeur, bien chanté, est l'un des plus beaux
+morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple
+de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mélodie de
+la belle Parthénope[115].
+
+Le _finale_ qui suit,
+
+ Nel cuor d'un padre amante,
+
+passe en général pour un des chefs-d'oeuvre de Rossini. On peut dire avec
+vérité qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un
+morceau semblable. On ne l'a jamais entendu à Paris tel qu'il était à
+Naples. Nous avions à _San-Carlo_, Davide pour le rôle de Roderigo, et
+Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rôle du père de
+Desdemona. Ce n'est pas qu'à Paris la voix de M. Levasseur ne soit
+magnifique, mais cet acteur est timide.
+
+Davide était au-dessus de tout éloge dans
+
+ Confusa è l'alma mia,
+
+et dans toute la suite du _finale_[116]. Quelle que soit la niaiserie
+des paroles, Davide était divin dans
+
+ Ti parli l'amore,
+ Non essermi _infida_.
+
+Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, était ce
+que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se
+passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans
+que l'on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par
+exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands artistes ne
+se sont fait entendre ensemble que dans la _Camilla_ de M. Paër.
+
+L'entrée d'_Otello_ est superbe. Voici enfin une de ces situations que
+réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec
+tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de
+l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière
+particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la
+première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello; il
+le joue avec feu et fureur; c'est le véritable Maure.
+
+La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute
+louange dans ce dialogue:
+
+ RODERIGO.--E qual diritto mai,
+ ..........
+ Per renderlo infedel?
+
+ OTELLO.--Virtù, costanza, amore.
+
+Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart,
+c'est-à-dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le
+genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible
+de rien écrire de plus beau comme musique et en même temps de plus vrai,
+de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment
+dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari luttant ensemble
+de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie
+de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux
+que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manière sublime
+
+ È ver: giurai.
+
+Tout le monde connaît
+
+ Impia, ti maledico[117].
+
+Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a
+rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'_Adelina_ de Generali.
+
+Le choeur qui suit est superbe:
+
+ Ah! che giorno d'orror!
+
+Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poëte,
+la musique de
+
+ Impia, ti maledico
+
+aurait dû exprimer ces paroles d'Othello,
+
+ Va, je ne t'aime plus,
+
+qu'Othello hors de lui aurait adressées à Desdemona en lui montrant le
+mouchoir fatal qu'elle vient de donner à son rival Roderigo.
+
+Qu'avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur _Elmiro_, père de
+Desdemona, et de sa colère d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien
+autrement touchant, bien autrement près de tous les coeurs, un amant
+passionné qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort.
+
+Il n'est point d'amour véritable, quel que soit son bonheur actuel, qui
+ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans
+le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et
+superstitieuses. Voilà l'aperçu sublime qu'on a sacrifié à la colère
+d'orgueil d'un vieux sénateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut
+pas de mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que
+j'espère que quelque âme charitable refera des paroles qui aient le sens
+commun pour la musique de Rossini.
+
+ Incerta l'anima
+
+exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue,
+par impossibilité de continuer à être ému à ce point, qui succède dans
+le coeur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu du génie
+de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de
+vivacité et de rapidité dans des moments semblables.
+
+ Smanio, deliro e tremo,
+
+de _Desdemona_, termine dignement ce magnifique _finale_. Je m'arrête et
+cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce
+morceau, qu'on ne sait comment en faire l'éloge ou la description. Je
+rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois,
+nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un
+Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec
+l'_abandon_ que Galli portait dans le second acte de la _Gazza ladra_,
+lorsqu'il paraît devant le tribunal[118].
+
+
+SECOND ACTE
+
+Le manque d'un grand chanteur pour le rôle de Roderigo, fait que l'on
+passe, à Paris, l'air
+
+ Che ascolto! ohimè! che dici?
+
+C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec
+tant de force dans _Polyeucte_, la douleur d'un amant qui, au plus fort
+de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre.
+Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona.
+
+Dans le grand duetto entre Othello et Jago,
+
+ Non m'inganno, al mio rivale,
+
+le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une
+des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le
+précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une
+grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue:
+
+ JAGO. --Nel suo ciglio il cor li vedo.
+
+ OTELLO.--_Ti son fida_... Ahimè! che vedo?
+
+ JAGO. --Quanta gioja io sento al cor.
+
+A la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que
+madame Pasta ait jamais données, ce rôle de _Jago_ a enfin été bien
+joué par un débutant digne des encouragements du public[119]; il a fort
+bien dit cette cantilène si vraie:
+
+ Già la fiera gelosia.
+
+En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fâcheux
+arrivé au terzetto
+
+ Ah vieni, nel tuo sangue,
+
+si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule
+est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto
+
+ Tra tante smanie e tante.
+
+La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel.
+Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un
+accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui,
+déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité,
+et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique.
+
+Il y a un fort beau passage d'orchestre, _agitato_, dans l'air de
+_Desdemona_ au moment de l'arrivée de ses femmes:
+
+ Qual nuova a me recate?
+
+On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet,
+surtout à cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de
+tout le second acte:
+
+ Salvo del suo periglio?
+ Altro non chiede il cor.
+
+Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le
+passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta,
+
+ Se il padre m'abbandona.
+
+C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la
+supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand.
+
+Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous
+lui dirions encore ici: Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père?
+Apprenez que le coeur humain n'est susceptible que d'une grande passion à
+la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son
+père, que _Desdemona_, abandonnée par sa famille et perdue de
+réputation, doit dire:
+
+ Se Otello m'abbandona
+ Da chi sperar pietà?
+
+Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres.
+L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez
+d'art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle
+avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil
+d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays
+vénitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante
+ces beaux vers du Dante:
+
+ Nessun maggior dolore
+ Che ricordarsi del tempo felice
+ Nella miseria[120].
+
+La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en
+s'écriant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie
+lui fait cette réponse touchante:
+
+ È il gondoliere che cantando inganna
+ Il cammin sulla placida laguna
+ Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna.
+
+Il y a du bonheur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de
+récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne
+le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance
+et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas
+précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres
+d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au
+milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe;
+elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice:
+
+ Assisa al piè d'un salice.
+
+Il était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire
+de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme
+de société qu'il était privé de talents comme poëte). Il y a peu à dire
+à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un
+style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation, et,
+à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue.
+
+Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, égarée par sa douleur,
+oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent
+vient briser un panneau de vitrage de la croisée gothique de sa
+chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à
+la pauvre affligée[121]. Elle reprend un instant sa romance, mais les
+larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de
+congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne
+pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond[122].
+
+Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que
+les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle
+habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas
+encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien
+supérieur à la romance.
+
+Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la dérobent aux
+spectateurs.
+
+Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle
+superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a
+obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à
+une grande distance, tout à fait au fond de la scène, Othello qui, une
+lampe à la main et son _cangiar_ nu sous le bras, pénètre dans
+l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une
+tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure
+frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste
+obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les
+détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre; la lame du
+_cangiar_ nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la
+lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive
+enfin sur le devant de la scène, il s'approche du lit, il écarte le
+rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la
+figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe;
+un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son
+sommeil: _Amato ben!_ Les éclairs se succèdent rapidement désormais,
+comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette
+chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la
+cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe
+encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie:
+
+ Ah! che tra i lampi, il cielo
+ A me più chiaro il suo delitto addita[123]!
+
+Desdemona se réveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation.
+Othello saisit son _cangiar_, Desdemona se réfugie vers son lit; comme
+elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux
+spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend
+de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue.
+
+Ce fut à une représentation d'_Otello_, à Venise, dans une de ces
+soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les
+pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à
+propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame
+Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella.
+Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le
+lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgré tant de
+désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité; le trait est
+historique, et peint les moeurs et même le gouvernement de Venise.
+
+Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise
+et de toute l'Italie. La composition de la musique était fort simple à
+cette époque; le maestro n'écrivait presque qu'un canavas; le chanteur
+était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son
+génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est
+Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire exactement tous les
+ornements, toutes les _fioriture_ que le chanteur doit exécuter. On
+était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là
+que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du
+chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode
+n'approchait de Stradella: c'était un proverbe qu'il était le maître du
+coeur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la
+capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour
+les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses moeurs.
+Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus
+distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent
+l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde
+Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était
+publiquement courtisée par un noble vénitien d'une des familles les plus
+puissantes de la république. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame
+Gherardi nous fit voir le portrait dans le palais d'une de ses amies,
+le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une
+superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux
+noirs remplis de ce _feu contenu_ qui fait tant d'impression. La
+perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise
+l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la
+physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire qu'un tel homme,
+distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion
+et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune; il
+enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus
+songer qu'à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se
+retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant
+la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la
+patrie d'Hortensia; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés,
+prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent
+de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble
+vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir.
+Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes
+d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait une grande
+_funzione_ accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran;
+ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin
+trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la
+rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la
+commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de
+Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les
+sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils
+étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres
+morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à
+chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime.
+Ces assassins l'avaient à peine entendue quelques instants, qu'ils se
+sentirent touchés: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette
+perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante!
+Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand
+morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à
+sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la
+mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils
+attendent longtemps Stradella en dehors de l'église; ils le voient enfin
+sortir par une petite porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent,
+le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que
+c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement
+qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent
+l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans
+délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont
+arrivés trop tard.
+
+Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on
+leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre,
+vont par mer jusqu'à la _Spezzia_, et de là gagnent Turin par des
+chemins détournés. Le noble vénitien, de son côté, reçoit le rapport de
+ses _buli_, n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se
+charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à
+Rome auprès du père d'Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu'il
+ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur.
+Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les coeurs italiens cet
+esprit de vengeance si oublié aujourd'hui: c'était l'honneur de ces
+temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la
+sûreté personelle[124], dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le
+noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans
+toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que
+Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui
+deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de
+recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors
+ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont.
+
+De son côté, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des
+démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu
+la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette
+princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur
+ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella
+le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais.
+Ces précautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis
+quelques mois d'une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire
+qu'après l'aventure de Rome, le noble vénitien s'était lassé de les
+poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts
+de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec
+un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père
+d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis,
+cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de
+Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la
+nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son
+palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader[125].
+
+Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui
+le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets
+pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance.
+Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur,
+et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment, de faire épier
+Hortensia et son amant.
+
+On sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était l'_honneur_
+de ces temps; si le noble vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût
+été méprisé[126].
+
+Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touchée du
+sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer
+par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, ennuyée du séjour du
+couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes; Stradella l'y conduisit,
+et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés
+dans leur lit.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+TABLE
+
+DU PREMIER VOLUME
+
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITEUR I
+
+
+PRÉFACE 1
+
+
+INTRODUCTION. § I. Cimarosa 5
+
+§ II. Différence de la musique allemande
+et de la musique d'Italie 8
+
+Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816 13
+
+La mémoire paralyse l'imagination 15
+
+Conditions _physiques_ du plaisir musical;
+grandeur des salles; position commode
+du corps: air pur et souvent renouvelé 20
+
+Le demi-jour nécessaire à l'effet de la
+musique 21
+
+§ III. Histoire de l'_interrègne_ après Cimarosa
+et avant Rossini, de 1800 à 1812 23
+
+Coup d'oeil sur les OEuvres et le talent de
+Mayer 24
+
+Duetti d'_Ariodant_ et de la _Rosa Bianca_,
+les chefs-d'oeuvre de Mayer 28
+
+M. Paër et ses principaux ouvrages 34
+
+§ IV. Mozart en Italie 37
+
+Un prince fait un pari sur Mozart, et le
+fait connaître en Italie 43
+
+Un mot sur le style de Mozart 47
+
+Différence de styles de Mozart, Cimarosa
+et Rossini 54
+
+CHAP. Ier. Ses premières années 57
+
+La civilisation prend naissance sur les
+rives de la Méditerranée; encore aujourd'hui
+on y aime mieux aimer et jouir
+que combattre; de là les malheurs de
+l'Italie 58
+
+La France et l'Angleterre par rapport aux
+Beaux-Arts 61
+
+Les parents de Rossini sont musiciens 62
+
+
+CHAP. II. _Tancrède_, premier _opéra séria_ de
+Rossini 71
+
+Le premier choeur de _Tancrède_ plus pastoral
+que guerrier 74
+
+La Malanote refuse un air que Rossini
+avait composé pour l'entrée de Tancrède;
+il trouve l'air _di tanti palpiti_ 77
+
+L'harmonie joue en musique le rôle de
+la _description_ dans les romans de
+Walter Scott 83
+
+Duetto guerrier: _Ah! se de'mali miei_ 88
+
+
+CHAP. III. _L'Italiana in Algeri_ 98
+
+Manière de se servir du libretto d'un
+opéra, à la première représentation 103
+
+Caractères de la musique de _l'Italiana_ 110
+
+Singulière bonté du public de Louvois 117
+
+
+CHAP. IV. _La Pietra del Paragone_ 121
+
+Air célèbre _Ecco pietosa_, supprimé à
+Paris par des gens qui espéraient
+dérober Rossini à la France 127
+
+_La Pietra del Paragone_ finit par un grand
+air comme _l'Italiana in Algeri_ et _la Cenerentola_ 134
+
+CHAP. V. La conscription et les envieux 136
+
+M. Berton et _le Miroir_ 138
+
+Rossini fait des fautes de syntaxe et
+manque de pureté dans le style; ce
+qui est inexcusable, dit M. Berton 139
+
+
+CHAP. VI. L'imprésario et son théâtre 148
+
+Réponse de Rossini au _Monsignore_ pédant 153
+
+Comédie de _Sografi_ sur les prétentions des
+chanteurs 157
+
+La _prima sera_ (première représentation) 158
+
+
+CHAP. VII. Guerre de l'harmonie contre la
+mélodie 162
+
+Les aliments d'un goût piquant font
+oublier le parfum de la pêche 164
+
+Epoques où ont brillé les principaux
+maîtres de l'école italienne 168
+
+
+CHAP. VIII. Irruption des coeurs secs.--Idéologie
+de la musique 174
+
+Négligences de Rossini marquées d'une + 176
+
+En compliquant les accompagnements,
+on diminue la liberté du chant 182
+
+Les accompagnements de Rossini pèchent
+plutôt par la _quantité_ que par la _qualité_ 183
+
+L'orchestre de Louvois 184
+
+Le piano est regardé comme un signe de
+faiblesse 185
+
+
+CHAP. IX. _L'Aureliano in Palmira_ 186
+
+Duetto superbe, _Se tu m'ami, o mia
+regina_ 187
+
+_Demetrio e Polibio_, premier opéra composé
+par Rossini, au printemps de 1809 188
+
+Ouverture du théâtre de Como 190
+
+CHAP. X. _Il Turco in Italia_ 198
+
+
+CHAP. XI. Rossini va à Naples 209
+
+_Scrittura_ contracté par Rossini avec
+M. Barbaja 210
+
+Influence de la voix de la _prima donna_
+de Naples sur le talent de Rossini 213
+
+
+CHAP. XII. L'_Elisabetta_ 216
+
+
+CHAP. XIII. Suite de l'_Elisabetta_ 224
+
+Ode italienne sur la mort de Napoléon,
+à comparer à l'ode anglaise de lord
+Byron, et à la méditation de M. de
+Lamartine sur le même sujet 226
+
+Critique du style de Rossini par les vieux
+amateurs de Naples, contemporains de
+Cimarosa et de Paisiello 232
+
+
+CHAP. XIV. Rossini compose dix opéras à
+Naples 235
+
+
+CHAP. XV. _Torvaldo e Dorliska_ 241
+
+
+CHAP. XVI. Analyse musicale du _Barbier de
+Séville_ 244
+
+Cimarosa n'a pas fait usage de _dissonances_
+dans le _Matrimonio segreto_; il
+venait cependant de voir applaudir tous
+les chefs-d'oeuvre de Mozart 251
+
+Aventures de Rossini à Rome 262
+
+
+CHAP. XVII. Du public relativement aux
+beaux-arts, solitude et chant à l'église,
+sources du goût pour l'opéra 279
+
+De la province relativement aux Beaux-Arts 287
+
+CHAP. XVIII. Analyse musicale d'_Otello_ 292
+
+Quelle est la jalousie qui peut être touchante
+au théâtre 293
+
+Singulière observation de M. l'abbé Girard
+sur l'usage qui, en 1746, permet la
+galanterie aux femmes mariées et leur
+défend l'amour-passion 298
+
+L'auteur du libretto d'_Otello_ n'a pas donné
+les situations qui appartiennent a ce
+beau sujet 299
+
+M. _Kean_, le premier acteur tragique de
+l'époque, n'a jamais été vanté à l'Europe
+par un écrivain à la mode comme
+madame de Staël 304
+
+
+CHAP. XIX. Suite d'_Otello_ 305
+
+Quel est le plus beau morceau de cet
+opéra 310
+
+La musique du vers _Impia, ti maledico_
+devait être sur ces paroles d'Otello:
+_Va, je ne t'aime plus_ 314
+
+Romance du saule 321
+
+Pantomime de la mort de Desdemona dans
+les théâtres d'Italie 323
+
+Histoire de la mort de Stradella 324
+
+FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME
+
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 28 DÉCEMBRE 1928
+ SUR LES PRESSES
+ DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE
+ _F. GRISARD, Administrateur_
+ 11, RUE DES MARCHERIES, 11
+ ALENÇON (ORNE)
+
+ * * * * *
+
+
+NOTES:
+
+[1] Paul Arbelet: _Stendhal et le petit Ange._ Les Amis d'Édouard, nº
+99.
+
+[2] Préface de l'éditeur aux _Vies de Haydn, Mozart et Métastase_. Le
+Divan, 1928.
+
+[3] M. Henry Prunières a donné la traduction intégrale de ce libelle en
+appendice à son édition de la _Vie de Rossini_, chez Champion, en 1923.
+
+[4] Henri Delacroix: _La Psychologie de Stendhal_, 1 vol. Alcan, 1918.
+
+[5] _Candidature au Stendhal Club: Stendhal inédit_, p. 126 Edition du
+Divan.
+
+[6] Cf. _Vie de Henri Brulard_, tome II, pp. 203-205, édition du Divan.
+
+[7] C'est ainsi que sont nés ces chants sublimes, plaintifs pour la
+plupart, qui depuis plusieurs siècles se répètent dans le royaume de
+Naples. Je citerai pour exemple à ceux qui connaissent ce beau pays, le
+chant national nommé _la Cavoejola_, et le _Pestagallo_, particulier aux
+Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me dit: La musica è
+il lamento dell'amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai 1819
+
+[8] En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, très-jeune alors, M. Toni,
+qui depuis est devenu un imprimeur célèbre, était employé du
+gouvernement vénitien à Vérone; il y vivait heureux et content d'un
+petit emploi de dix-huit cents fr., et faisait la cour à la princesse
+P****. Tout à coup il fut destitué, avec menace de prison. Il courut à
+Venise: après trois mois de finesses et de sollicitations, il put
+adresser un mot, entre deux portes, à un membre du conseil des Dix, qui
+lui dit: «Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un _habit bleu_?
+nous vous avons cru jacobin.» L'année 1822 a été témoin, à Milan, de
+traits de cette espèce. Aimer le Dante, qui écrivait en 1300, passe, en
+Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis _libéraux_ d'un
+homme qui aime trop le Dante cessent peu à peu de le voir aussi
+fréquemment.
+
+[9] Voir les injures atroces dont un nommé Philpott vient d'affubler le
+célèbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui existe, la
+_Revue d'Edimbourg_.
+
+[10] Voir dans la correspondance de Napoléon, année 1796 l'esprit public
+de Milan et de Brescia. Vingt-quatre coquins habillés de rouge, chargés
+de la police de la ville, formaient toute l'armée milanaise. Voir, dans
+les bulletins de l'armée d'Espagne, ce que Napoléon avait fait de ce
+peuple.
+
+[11] Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a donné une
+excellente histoire de la musique. Je trouve que ce bel ouvrage est gâté
+par un peu d'obscurité. Peut-être que le voile désagréable qui
+s'interpose entre notre oeil et les idées de l'auteur vient de ce qu'il
+ne nous a pas dit bien clairement quel était son _credo_ en musique.
+Peut-être aurait-il dû donner des exemples de ce qu'il trouve beau,
+sublime, médiocre, etc.
+
+[12] Historique, Bâle, 1823.
+
+[13] Voir leur célèbre tragédie de l'_Expiation_, par Mülner. Je ne
+voudrais pas du héros Hugo, comte d'Eridur, pour en faire un caporal.
+
+[14] Anfossi, Coccia, Farinelli, Federici, Fioravanti, Generali, les
+deux Guglielmo père et fils, Manfroce, Martini, Mosca, Nazolini,
+Nicolini, Orgitano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Salieri, Sarti, Tarchi,
+Trento, Weigl, Winter, Zingarelli, etc., etc.
+
+[15] Mozart, né à Salzbourg en 1756, mort à Vienne en 1796{*}, avait
+quatorze ans lorsqu'il écrivit le _Mitridate_.
+
+{*} Mozart mourut en 1791. N. D. L. E.
+
+[16] Ce chant ignoble me semble moins plat, je l'avoue à ma honte, que
+les romances célèbres de M. R. et de tant d'autres. Il a au moins un
+rythme en rapport avec la vivacité du caractère national.
+
+[17] Son père, Joseph Rossini, sa mère, Anna Guidarini l'une des plus
+jolies femmes de la Romagne.
+
+[18] Potter, _Histoire de l'Église_, état de l'Eglise en 1781. Giannone,
+_Histoire de Naples_. Il faut excepter l'excellent gouvernement dont on
+jouit à Florence en 1823. Mais combien durera-t-il? D'ailleurs, il ne
+produira rien pour les beaux-arts; l'enthousiasme est mort en Toscane
+depuis bien des années.
+
+[19] Cimarosa, adoré à Venise, et ami particulier de la plupart des
+amateurs de musique, y était mort peu d'années auparavant, en 1801.
+
+[20] Voir les six tempéraments dans l'immortel ouvrage de Cabanis: _Des
+Rapports du physique et du moral de l'homme_.
+
+[21] Il y a ici un point de contact frappant entre la sculpture et la
+musique. Voir, pour le développement de cette idée un peu difficile,
+l'_Histoire de la Peinture en Italie_, tome II, page 133.
+
+[22] On appelle _introduction_ tout ce qu'on chante depuis la fin de
+l'ouverture jusqu'au premier récitatif.
+
+[23] Madame Pasta l'a placé dernièrement dans le premier acte de la
+_Rosa bianca_; les situations sont pareilles.
+
+[24] M. Prunières fait remarquer que c'est en réalité la clarinette qui
+a dans ce récitatif le rôle important. N.D.L.E.
+
+[25] On pourrait dire que la flûte a une certaine analogie avec les
+grandes draperies _bleu d'outremer_ prodiguées par plusieurs peintres
+célèbres, et entre autres par Carlo Dolce, dans les sujets tendres et
+sérieux; mais une telle remarque qui passerait peut-être pour du génie à
+Bayreuth ou à Koenigsberg, ne semblera pas chimérique à Paris. Heureux le
+pays où, dès qu'on est vague et obscur, l'on peut espérer de paraître
+sublime!
+
+[26] Les accompagnements ne sortent jamais des bornes d'une conversation
+respectueuse à l'égard du _chant_, ils ont soin de se taire dès que le
+chant paraît avoir quelque chose à dire; dans la musique allemande, au
+contraire, les accompagnements sont insolents.
+
+[27] Voir la _Tactique_ de M. de Guibert. Bayard ne voulut jamais être
+général en chef.
+
+[28] Paroles adressées par Virgile au Dante, en traversant l'enfer des
+_tièdes_: A quoi bon discourir de ces gens? donne leur un regard et
+passons.
+
+[29] Le caractère vénitien est esquisse avec toute la grâce et l'effet
+possible dans un roman de Schiller, intitulé _Mémoires du comte d'O_.
+Voici un problème moral digne de toute l'attention des philosophes. Le
+pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de l'Europe était
+celui qui avait les lois écrites les plus atroces. Voir les
+constitutions de l'inquisition d'État dans l'_Histoire de Venise_ de M.
+Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurément Boston, justement
+celui où le gouvernement est à peu près parfait. Le mot de l'énigme ne
+serait-il pas _Religion_?
+
+[30] Voir l'effet analogue cherché par Métastase dans le drame sérieux.
+_Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase_, p. 374.
+
+[31] Telle que le retentissement du canon, ma tête fait bon... bon.
+
+Taddeo.--Je suis comme une corneille qui, après avoir perdu ses plumes
+fait crà, crà.--Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles
+que pour les faire.
+
+[32] Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et étudie les
+mathématiques.
+
+(_Confessions._)
+
+
+[33] Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton devoir; pense que
+l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples sublimes de
+valeur et de dévouement.
+
+[34] La _scrittura_ est une petite convention de deux pages,
+ordinairement imprimée, qui contient les obligations réciproques du
+_maestro_ ou du chanteur, et celles de l'_impresario_ qui les engage
+(_scrittura_). Il y a beaucoup d'intrigues pour les _scritture_ des
+premiers talents, cela est amusant; je conseille au voyageur de voir de
+près cette diplomatie-là, il y a souvent plus d'esprit que dans l'autre.
+Là, comme pour la peinture, les coutumes du pays où l'art a pris
+naissance se confondent avec la théorie de cet art, et souvent
+expliquent plusieurs de ses procédés. Le génie de Rossini a presque
+toujours été influencé par la _scrittura_ qu'il avait signée. Un prince
+qui lui eût fait une pension de trois mille francs l'aurait mis à même
+d'attendre le moment de l'inspiration pour écrire, et eût donné, par ce
+simple moyen, une physionomie nouvelle aux productions de son génie. Nos
+compositeurs français, MM. Auber, Boïeldieu, Berton, etc., écrivent un
+opéra tous les ans fort à leur aise; Rossini, rappelant les beaux temps
+de la peinture, a écrit, pendant toute sa jeunesse, comme le Guide
+peignait, quatre ou cinq opéras par an, pour payer son hôte et sa
+blanchisseuse. J'ai honte de descendre à des détails aussi vulgaires;
+j'en demande pardon au lecteur; mais enfin c'est une biographie que
+j'écris, et telle est la vérité. Le difficile dans tous les genres,
+c'est de lutter avec les malheurs qui ont quelque chose de bas et de
+commun, et qui repoussent ainsi le secours de l'imagination. C'est au
+milieu de telles circonstances que Rossini a conservé la fraîcheur de
+son génie; il est vrai que les moeurs de l'Italie actuelle n'étant qu'une
+suite et une conséquence des républiques du moyen âge, la pauvreté n'y
+est pas avilissante, et avilissante comme en France, pays monarchique,
+où avant tout il faut _parestre_, comme dit si bien le baron de
+_Foeneste_{*}.
+
+Une chose qui passe pour miraculeuse en Italie, c'est un _imprésario_
+qui ne fait pas banqueroute, et qui paie régulièrement ses chanteurs et
+son maestro. Quand on voit de près quels pauvres diables sont ces
+_impresari_, on a réellement pitié du pauvre maestro qui, pour vivre,
+est obligé d'attendre l'argent que ces gens mal vêtus doivent lui payer.
+La première idée qui se présente en voyant un _imprésario_ italien,
+c'est que, dès qu'il verra vingt sequins ensemble, il achètera un habit
+et prendra la fuite avec les sequins.
+
+{*} Roman très-curieux d'Agrippa d'Aubigné, presque aussi intéressant
+que l'Histoire de sa vie écrite par lui-même. Cette histoire peint Henri
+IV presque aussi bien que Quentin Durward nous représente Louis XI. J'y
+vois sur Henri IV des anecdotes que je n'ose citer. Ce roi fut un grand
+homme sans doute, mais non pas un grand homme à l'eau rose. Il y a des
+traits de ressemblance frappants entre Henri IV et Napoléon, entre
+certains passages de la vie de d'Aubigné et les mémoires de Las Cases.
+Un seul mobile est différent: Henri IV aimait les femmes comme Napoléon
+les batailles.
+
+[35] Je cite les seules véritables comédies de l'époque La comédie, au
+Théâtre-Français, n'est plus qu'une _épître sérieuse_ coupée en
+dialogues et abondante en morale. Voir _la Fille d'honneur_, _les Deux
+Cousines_, _les Comédiens_, etc.
+
+[36] MM. Jouy, de la Mennais, Etienne, le vicomte de Chateaubriand,
+Benjamin Constant, de Bonald, de Pradt, le comte de Marcellus, Mignet,
+Buchou Fiévée, etc., etc.
+
+[37] Echo, nymphe aimable, comme moi malheureuse, tu es la seule qui
+daigne me consoler dans ma douleur.
+
+[38] Je fais un journal parfait, qu'on recherche en tous lieux; vous
+voulez l'interrompre?--Ainsi du moins, pour quelques instants, le bon
+sens pourra respirer.
+
+[39] Bulletins de l'armée d'Espagne, les généraux Bertholetti, Suchi,
+Schiassetti, etc.; le comte Prina, ministre; le peintre Appiani, le
+poëte Monti, etc., etc.
+
+[40] Don Marforio.--Eh bien! laissez-moi faire, je vous arrangerai de la
+gloire dans mon journal.
+
+Joconde.--Dieux Immortels! voilà une nouvelle raison pour t'expédier
+sans délai.
+
+[41] J'ai des craintes sérieuses que quelques méchants ne mettent en
+doute mon respect profond pour tous les compositeurs français en
+général, tant anciens que modernes, et pour M. Berton en particulier. Je
+crois faire un acte de justice envers M. Berton et envers moi, en
+reproduisant ici les lettres curieuses auxquelles je fais allusion dans
+le texte. Ce que je crains avant tout, c'est de passer pour _mauvais
+Français_; on conviendra qu'il serait affreux pour moi qu'une simple
+brochure sur la musique me fît perdre à jamais ma réputation de
+patriotisme.
+
+LETTRE DE M. BERTON.
+
+_Abeille_ du 4 août 1821.
+
+«M. Rossini a une imagination brillante, de la verve, de l'originalité,
+une grande fécondité; mais il sait qu'il n'est pas toujours pur et
+correct; et, quoi qu'en disent certaines personnes la pureté du style
+n'est pas à dédaigner, et les fautes de la syntaxe de la langue dans
+laquelle on écrit ne sont jamais excusables. M. Rossini sait tout cela,
+et c'est pourquoi je me permets de le dire ici. D'ailleurs, puisque les
+écrivains de nos journaux quotidiens se constituent juges en musique,
+ayant pris mes licences dans _Montano_, _le Délire_, _Aline_, etc., je
+crois avoir le droit de donner mon opinion _ex professo_. Je la donne
+avec franchise et la signe, ce que ne font pas toujours certaines
+personnes qui s'efforcent incognito de faire et défaire des réputations.
+Tout ceci n'a été suggéré que par l'amour de l'art, et dans l'intérêt
+même de M. Rossini. Ce compositeur est, sans contredit, le talent le
+plus brillant que l'Italie ait produit depuis Cimarosa; mais on peut
+mériter le titre de célèbre sans pourtant être à la hauteur de Mozart.»
+
+Je me refuse le plaisir de transcrire de longs passages d'une brochure
+de M. Berton, intitulée: _De la musique mécanique et de la musique
+philosophique, par M. Berton, membre de l'Institut royal de France_,
+1821, 24 pages. M. Rossini y est remis à sa place. Il paraît que cet
+Italien ne s'élève pas au-dessus de la _musique mécanique_. Dans une
+autre dissertation de sept pages, insérée dans _l'Abeille_ (tome IV,
+page 267), M. Berton prouve que l'auteur d'_Otello_ n'a fait que des
+_arabesques_ en musique. En Italie, un M. Majer, de Venise, vient
+d'établir la même vérité.
+
+
+RÉPONSE DU _Miroir_ (11 août 1831).
+
+Ce n'est plus au rédacteur novice d'une feuille obscure que j'ai
+affaire; ce n'est plus des traits d'un compositeur de salon que j'ai à
+me défendre, un athlète vigoureux et renommé par plus d'une victoire
+descend dans la lice, et m'y porte le défi le plus formel. L'auteur de
+_Montano_, d'_Aline_ et du _Délire_ provoque en moi l'admirateur
+d'_Otello_, de _Tancrède_ et du _Barbier_. Les antirossinistes comptent
+enfin dans leurs rangs un homme dont ils peuvent se prévaloir. Les
+préjugés du professorat sont avoués par un des maîtres de la scène, et
+la contre-révolution musicale a pour champion un membre de l'Institut.
+
+M. Berton prélude au combat par des paroles dont la hauteur inusitée
+dans la polémique littéraire trahit le sentiment intime et profond de
+son incontestable supériorité. J'en fais la remarque, mais je suis loin
+de lui en faire un reproche. J'aime, au contraire, cette expression
+franche et naïve d'une noble confiance: une attitude fière convient à un
+brave, et la forfanterie du langage n'est pas déplacée dans le duel. M.
+Berton ne se contente pas d'admirer les anciens, il s'efforce encore de
+les imiter; il sait que dans ces luttes héroïques, dont Homère et
+Virgile nous ont laissé de si brillantes descriptions, les combattants
+ne manquaient jamais, avant d'en venir aux mains, d'échanger une foule
+d'expressions de menace et de dédain. Il est vrai que le plus
+présomptueux n'était pas toujours le plus vaillant: témoin _Pâris_, qui
+provoquait tous les jours les plus illustres guerriers du camp des
+Grecs, et s'enfuyait, comme un cerf timide, au moment du combat; mais
+cela n'ôte rien à ce que l'usage dont je parle avait de respectable, et
+l'exemple n'en est pas moins bon à suivre pour un adorateur de la
+savante antiquité. Quant à moi, qui ne professe pas, comme M. Berton,
+pour les hommes et pour les choses d'autrefois un culte absolument
+exclusif, il est tout simple que je n'emprunte pas pour me défendre le
+ton sur lequel il a cru devoir m'attaquer. J'opposerai à sa jactance
+renouvelée des Grecs ma modestie et ma politesse toutes modernes. Il ne
+me sera pas difficile d'être moins impérieux et moins tranchant, soit
+que j'exprime mon sentiment sur la partition d'_Otello_, soit que je
+dise mon opinion sur Racine, que ce savant musicien place fort au-dessus
+de l'auteur de _Brutus_ et de _Mahomet_.
+
+M. Berton me reproche de ne pas signer mes articles: cet illustre
+professeur s'exagère beaucoup, à ce qu'il paraît, l'importance de notre
+débat; il se croit encore au temps des disputes sur les partitions de
+Gluck et de Piccini: une querelle musicale est presque à ses yeux une
+affaire d'honneur; il oublie d'ailleurs que je ne l'ai nommé dans aucun
+de mes articles, et que l'agression est toute de son côté. S'il était
+question de toute autre chose que d'un cartel littéraire, je me ferais
+connaître avec empressement; mais j'aurai grand soin de m'en abstenir
+tant que nous ne bataillerons que sur la prééminence de Racine ou de
+Voltaire, de Mozart ou de Rossini. Une signature aussi respectable que
+celle de M. Berton pourrait encore recommander un article qui n'aurait
+par lui-même aucune espèce de valeur: un nom aussi obscur que le mien
+ferait peut-être perdre à mes opinions le crédit qu'elles se sont acquis
+auprès du public. J'en conclus que mon honorable adversaire n'a pas tort
+quand il signe, et qu'à mon tour j'ai raison quand je ne signe pas.
+
+C'est un épouvantable blasphème aux yeux de M. Berton que de trouver
+Rossini plus _dramatique_ que Mozart: ce blasphème, si c'en est un, je
+l'ai réellement proféré. Le crime est donc clairement défini; reste à
+savoir si l'accusation est fondée, et si le public, seul jury que je
+reconnaisse, attache du blâme aux paroles pour lesquelles je suis
+dénoncé. Je pourrais à la rigueur, me dispenser de dire en quoi l'auteur
+d'_Otello_ est plus dramatique, puisque M. Berton s'abstient de montrer
+en quoi il l'est moins; mais le savant académicien auquel je réponds m'a
+déclaré qu'ayant pris ses licences dans _Montano_, dans _le Délire_, et
+même dans _les Rigueurs du cloître_, il se croyait le droit d'être cru
+sur parole quand il assignait le rang d'un compositeur. Voltaire
+écrivant son commentaire sur Corneille, La Harpe et M. Lemercier
+analysant dans la chaire de l'Athénée les ouvrages de nos plus grands
+écrivains, avaient assez habituellement la complaisance de prouver ce
+qu'ils affirmaient. On peut dire cependant qu'ils avaient pris aussi
+leurs licences, le premier dans vingt chefs-d'oeuvre, le second dans
+_Warwick_ et _Philoctête_, le dernier dans _Pinto_, _Plaute_ et
+_Agamemnon_. Mais il paraît que les professeurs du Conservatoire ont des
+licences qui leur sont particulières, et auxquelles les gens de lettres
+ne participent pas. J'avais cru jusqu'à ce jour qu'ils se bornaient à
+réclamer pour leurs doctes partitions l'important privilège de tout dire
+sans rien prouver.
+
+Rossini ne se contente pas de dire, il prouve ce qu'il dit: son éloge
+est dans ce peu de mots. Voilà en quoi et pourquoi il est dramatique. Il
+dessine ses caractères, il conduit son action comme si le poëte n'était
+pas à ses côtés. La vivacité spirituelle de Figaro, la maligne défiance
+du tuteur de Rosine, ce mélange de fureur et de tendresse qui
+caractérise l'amour d'Othello, voilà des beautés vraiment dramatiques
+qui, en perdant l'appui des paroles, conserveraient encore la plus
+grande partie de leur charme ou de leur grandeur. Qu'il y ait ailleurs
+plus d'harmonie musicale, un style plus sévère et plus correct, une
+obéissance plus scrupuleuse aux règles de la composition, toutes ces
+qualités sont, pour l'effet dramatique, d'utiles auxiliaires, mais elles
+ne le constituent pas essentiellement. Soyez de bonne foi; oubliez vos
+préventions d'école, et faites taire le préjugé des noms; prêtez à
+Mozart l'attention de l'esprit autant que celle de l'oreille; et dites
+si le Figaro des _Noces_ est aussi original, aussi piquant, aussi
+scénique que le Figaro de _Rossini_. Que m'importe à moi, spectateur
+d'une représentation théâtrale, que l'intendant du comte Almaviva chante
+des airs délicieux, qui n'ont avec son caractère ou sa situation que des
+rapports éloignés ou imparfaits? Quand je veux entendre des sons, je
+vais au concert; quand je vais au spectacle, j'y cherche le rire ou
+l'émotion. Que l'auteur du drame qu'on représente devant moi s'appelle
+poëte, chorégraphe ou compositeur; qu'il procède par des paroles, par
+des notes ou par des pas, peu importe; il a atteint le but de son art,
+il a rempli sa promesse et mon attente, quand, par une fidèle peinture
+des moeurs, par l'enchaînement des scènes, par la vérité des situations
+et des caractères, il est arrivé à ce degré d'imitation où j'oublie que
+le spectacle qui m'est offert n'est qu'une récréation ingénieuse et un
+mensonge convenu. C'est ce qu'a fait Rossini plus qu'aucun autre
+compositeur, et autant que le lui ont permis les étroites limites de
+l'art dans lequel il a obtenu des succès si nombreux et si brillants. Le
+poëme est pour Mozart une traduction indispensable; il n'est pour
+Rossini qu'un second accompagnement: le Figaro du _Barbier_ est un
+personnage tout à fait comique, le Figaro de Mozart n'est qu'un
+excellent musicien.
+
+Quoi qu'en ait dit mon illustre antagoniste, je ne crois pas que
+Rossini, qu'il appelle M. Rossini, répudie les éloges que j'ai donnés à
+ses admirables compositions. S'il en était ainsi, l'auteur d'_Otello_
+serait un homme tout à fait prodigieux. Il joindrait la palme du
+caractère à celle du talent. Ce double miracle est peu vraisemblable.
+Les musiciens modestes sont presque aussi rares que les musiciens
+dramatiques.
+
+
+SECONDE RÉPONSE (nº 173) A L'OCCASION D'_Otello_.
+
+_Otello_ continue d'attirer la foule: le mérite de cet opéra n'est plus
+contesté aujourd'hui que par quelques professeurs de piano, musiciens
+anatomistes pour qui le mérite de l'originalité, de l'esprit et de la
+verve dramatique disparaît devant l'irrégularité d'un _finale_ ou les
+imperfections d'un quintette. Le public, qui a trop de raison pour
+chercher au spectacle autre chose que du plaisir, se garde bien de
+chicaner un compositeur qui lui plaît, sur ses prétendues infractions
+aux axiomes du Conservatoire et aux théories du professorat. Il n'attend
+pas pour s'émouvoir qu'il y soit autorisé par les puristes de la rue
+Bergère, et ses bravos sont indépendants de la justesse du contre-point.
+
+La querelle qui s'est élevée entre les appréciateurs du talent de
+Rossini et les partisans de l'ancien régime musical, vient peut-être
+uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont été mal définis. On
+a dit que l'auteur d'_Otello_ et du _Barbier_ était plus essentiellement
+dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prédécesseurs.
+Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus
+dessous. Le Dictionnaire de l'Académie suffisait pour nous mettre
+d'accord. On y aurait vu que le mérite dramatique est indépendant de la
+perfection du style et de l'obéissance servile aux règles de la
+composition. Non que sous ce double rapport même, Rossini soit, à
+beaucoup près, aussi défectueux que le prétendent ses détracteurs; mais,
+en accordant qu'il mérite à cet égard tous les reproches dont il est
+l'objet, il reste démontré, au moins par le fait, que les partitions de
+ce célèbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus
+populaires que celles des maîtres les plus renommés. Voilà ce que
+j'entends par le mot _dramatique_, et il est impossible de l'entendre
+autrement. La musique est un art dont les moyens sont étroits et
+limités. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est chargée de
+traduire, et qui la traduisent à leur tour, et vous en ferez une sorte
+d'idiome hiéroglyphique intelligible pour quelques adeptes,
+indéchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la
+combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical,
+produira l'expression la plus rapprochée du langage ordinaire, sera le
+plus dramatique et le plus vrai. C'est là précisément ce qu'a fait
+Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se
+passer de poëte: il a, autant que possible, affranchi son art d'une
+nécessité qui lui ôte la moitié de sa gloire. C'est un étranger plein de
+grâces, qui, à force d'esprit, parvient à se faire entendre sans
+interprète: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des
+obscurités de la langue dans laquelle il écrit, et qui, pour être
+compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des éclaircissements
+d'un commentateur.
+
+Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolèse plus fini et
+plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut être vrai
+sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met
+mieux en rapport avec notre intelligence, et possède plus intimement le
+secret de nos goûts et de nos impressions. Il y a dans la musique de
+Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux
+magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-être pas autant
+d'éclat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance
+qu'au théâtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont
+que des peintres de portraits.
+
+Si ces réflexions paraissent justes, elles pourront servir de préface au
+traité de paix que je suis très disposé à conclure avec mes savants
+antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de
+la musique. Rossini sera à nos yeux le premier des musiciens qui font
+des opéras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord.
+
+Il ne me restera plus qu'à faire entendre raison aux détracteurs de la
+musique italienne, autre espèce de maniaques et d'exclusifs qui mettent
+la nationalité au nombre des éléments qui constituent le mérite d'une
+romance ou d'un quatuor. Ces honnêtes gens ne veulent pas qu'on soit
+cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni
+française, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne
+ou mauvaise, et voilà tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien à son
+mérite ou à ses défauts. Il n'y a, au fait, que deux espèces de musique:
+la musique qui plaît, et la musique qui ne plaît pas.
+
+Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour être rangées dans la
+première de ces catégories, des talents auxquels l'administration de la
+rue de Louvois a remis le soin de leur exécution; mais ces talents
+méritent aussi beaucoup d'éloges, et il est juste de dire que l'opéra
+italien n'a peut-être jamais été joué avec un ensemble aussi parfait.
+Madame Pasta, depuis ses débuts, a fait de véritables progrès. Garcia se
+montre dans _Otello_ chanteur habile et grand tragédien; il saisit à
+merveille toutes les nuances dont se compose le caractère violent et
+passionné de l'amant de Desdemona.
+
+ * * * * *
+
+Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique
+me sauront un gré infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de
+l'Institut, et surtout de leur avoir indiqué l'_Abeille_, journal où ce
+grand compositeur a déposé, à diverses reprises, ses jugements sur M.
+Rossini, et les avis qu'il veut bien donner à cet Italien.
+
+Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient
+de mettre en lumière une réponse plus accablante encore pour l'auteur
+d'_Otello_ et du _Barbier_. C'est la partition de _Virginie_, grand
+opéra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succès
+fou à l'Académie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe.
+Mais où trouver en Italie un acteur pour chanter le rôle d'Appius comme
+M. Derivis? Voilà une difficulté.
+
+[42] On entend par _tenore_ la voix forte de poitrine dans les tons
+élevés. Davide brille dans la voix de tête, le _falsetto_. On écrit en
+général l'opéra buffa et l'opéra _di mezzo carattere_ pour des ténors à
+vois ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont
+appelés _tenori di mezzo carattere_, Les vrais ténors brillaient dans
+l'opéra séria.
+
+[43] _Tu regere imperio populos, Romane, memento._ VIRGILE.
+
+[44] Sonnet de... à Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Poëmes de
+Buratti, à Venise.
+
+[45] Mes administrés _pêchent_ des idées dans ce que vous dites. Ce
+reproche est historique, 1819.
+
+[46] Toutes les premières représentations sont froides à Louvois.
+
+[47] Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales de la
+musique antique, le _Misero pargoletto_ de Demophon.
+
+[48] Voir l'_Artaxerce_ de Métastase, le chef-d'oeuvre de Vinci.
+
+[49] Dans le genre pathétique, on n'a jamais surpassé l'air: _Se cerca,
+se dice_, de l'_Olympiade_. _La Servante Maîtresse_ est un opéra buffa
+admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et en ôter les
+récitatifs, pour faire courir tout Paris. Voilà un grand avantage des
+nations étrangères, les chants de Pergolèse n'ont pas pour elles le
+ridicule d'être des _choses passées de mode_.
+
+Les portraits de nos grands-pères, avec leurs habits brodés à la Louis
+XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aïeux du temps de
+François Ier nous les rendent au contraire vénérables, dans ces
+grands portraits qui nous regardent d'un air sévère.
+
+[50] En musique tout comme en littérature, un ouvrage peut avoir un fort
+bon _style_ et des idées assez communes, et _vice versa_. Je préfère le
+_style_ de Rossini, mais je trouve plus de génie à Cimarosa. Le premier
+final du _Matrimonio segreto_ offre la perfection du style et des
+_idées_.
+
+[51] _Avoir du goût_, même en littérature, veut toujours dire habiller
+ses idées à la dernière mode, à la dernière mode de la très-bonne
+compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786.
+
+[52] Souvent les premiers opéras d'un maestro restent les meilleurs. Le
+génie musical se développe de fort bonne heure; mais il faut bien
+accorder quatre ou cinq ans à l'opinion publique pour qu'un compositeur
+fasse décidément négliger l'homme de talent qui l'a précédé. Je pense
+que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que les compositeurs célèbres
+dont je donne la liste, ont commencé à être fort à la mode.
+
+[53] Voici les époques exactes de quelques grands maîtres: Alexandre
+Scarlatti, né à Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le fondateur de
+l'art musical moderne.--Bach, 1685, 1750.--Porpora, né en 1685, mort en
+1767.--Durante, 1663, 1755.--Léo, 1694, 1745.--Galuppi, 1703,
+1785.--Pergolèse, 1704, 1737.--Handel, 1684, 1759.--Vinci, 1705,
+1732.--Hasse, 1705, 1783.--Jomelli, 1714, 1774.--Benda, mort en
+1714.--Guglielmi, 1727, 1804.--Piccini, 1728, 1800.--Sacchini, 1735,
+1786.--Sarti, 1730, 1802--Paisiello, 1741, 1815.--Anfossi 1736,
+1775.--Traetta, 1738, 1779.--Zingarelli, né en 1752.--Mayer,
+1760.--Cimarosa, 1754, 1801.--Mozart, 1756, 1792.--Rossini,
+1791.--Beethoven, 1772.--Paër, 1774.--Pavesi, 1785.--Mosca,
+1778.--Generali, 1786.--Morlachi, né en 1788.--Pacini, né en
+1800.--Caraffa, 1793.--Mercadante, 1800.--Kreutzer, de Vienne, né en
+1800, l'espoir de l'école allemande.
+
+[54] Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique.
+
+[55] Il faudrait, il est vrai, que le théâtre de l'Opéra-Buffa fût
+organisé d'une manière à peu près raisonnable. Il paraît qu'en 1828, le
+but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'_Otello_, de
+_Roméo_ et de _Tancrède_; il nous manque madame Fodor et un ténor.
+
+[56] Voir l'_Abeille_ de 1821, et _la Pandore_ du 23 juillet et du 12
+août 1823.
+
+[57] Bacon dirait aussi de la musique: _Humano ingenio non plumæ
+addendæ, sed potius plumbum et pondera_.
+
+[58] Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 du Platon de
+M. Cousin, t. I.
+
+[59] C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs âmes candides
+s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment
+d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et
+partant ridicule.
+
+[60] A la bonne heure, suivez la route la plus agréable, ayez des
+plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas.
+
+[61] The blunt minded.
+
+[62] Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait d'immenses
+progrès en musique et en _non affectation_, tout ce que je viens de dire
+paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant. M. Massimino
+sera l'un des principaux auteurs de cette révolution. Sa manière
+d'enseigner est digne de toutes sortes d'éloges. Voir la brochure de M.
+Imbinbo.
+
+[63] En parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce chapitre, je
+sais bien que je prête le flanc à la critique de _mauvaise foi_. Pour
+lui ôter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques réellement
+difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de phrases
+incidentes et explicatives, ce chapitre, déjà peut-être assez ennuyeux:
+c'est ce que je décline de faire; et, avec une vertu vraiment romaine,
+je m'immole pour le salut de mon lecteur.
+
+[64] Différence des paysages suisses à ceux de la belle Ausonie. Voir la
+charmante description de _Varèse_ dans le _Journal des Débats_ du 29
+juillet 1823.
+
+[65] Les accompagnements de l'arrivée de Moïse, dans l'opéra de ce nom.
+
+[66] Où trouver une bohémienne qui puisse m'éclairer sur mon sort? Avec
+le temps et la patience, parviendrai-je à guérir la folie de ma femme.
+
+Mais, hélas! la bohémienne que je cherche est impossible à rencontrer.
+
+[67] Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunières fait remarquer le
+lapsus. N. D. L. E.
+
+[68] Vous êtes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent femmes
+dans vos sérails, vous les achetez, vous les vendez quand elles cessent
+de vous plaire.
+
+[69] Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule syllabe, je
+fais de ce lieu-ci un cimetière.
+
+[70] MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de _la Pandore_, etc., etc. M.
+Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait Mozart _un
+faiseur de charivari souvent barbare_. Ses successeurs sont bien plus
+sévères envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir l'_Abeille_,
+t. II, p. 267; _la Renommée_, _le Miroir_, etc.
+
+[71] Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***, dans une
+circonstance politique assez difficile: «Hé bien, Monseigneur, comment
+vont les affaires?--Comme vous voyez, assez mal.»
+
+Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le
+galimatias de _la Pandore_ sur la musique.
+
+[72] Stendhal a écrit Davide, lapsus corrigé par M. Prunières. N. D. L.
+E.
+
+[73] Prenez pitié de mon accident, dit le pauvre mari, qui trouve que
+tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis plus
+reconnaître ma femme.
+
+[74] A ce coup imprévu, que le destin réservait à ces perfides, le
+frisson de la mort met la pâleur sur leurs fronts.
+
+[75] _Il celere obbedir._
+
+M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napoléon. Ce sont les seuls
+vers, à ma connaissance, dignes du sujet.
+
+Ei fû; siccome immobile, Dato il mortal sospiro, Stette la spoglia
+immemore Orba di un tanto spiro, Cosi percossa e attonita La Terra al
+nunzio sta.
+
+Muta pensando all'ultima Ora dell'uom fatale, Ne sa quando una simile
+Orma di piè mortale La sua cruenta polvere A calpestar verrà.
+
+Dall'Alpi alle Piramidi, Dal Manzanarrè al Reno, Di quel securo in
+fulmine, Tenea dietro al baleno, Scoppiô da Scilla al Tanai, Dall'uno
+all'altro mar.
+
+Fù vera gloria? ai posteri L'ardus sentenza; noi Chiniam la fronte al
+Massimo Fattor che volle in Lui Del Creator suo spirito Più vasta orma
+stampar. ....................
+
+Ei sparve, e i di nell'ozio Chiuse in si breve sponda, Segno d'immensa
+invidia, E di pietà profonda, D'inestinguibil odio, Et d'indomato amor.
+......................
+
+Oh! quante volte al tacito Morir di un giorno inerte, Chinati i rai
+fulminei, Le braccia al sen conserte, Stette, e dei di che furono
+L'assalse li sovvenir!
+
+Ei ripenso le mobili Tende, i percossi valli, E il lampo de i manipoli,
+E l'onda de cavalli, E il concitato imperio, ......................
+......................
+
+
+[76] Alfieri _Vita_, figure de Louis XV.
+
+[77] Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi; vivez, soyez
+heureuses désormais; goûtez un bonheur dont je serai la source.
+
+[78] Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique d'opéra
+avec peu de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas douter
+de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands peuvent
+voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au risque de
+passer pour mauvais citoyen.
+
+[79] La guerre du gendarme contre la pensée présente partout des
+circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre à Talma la
+représentation de _Tibère_, tragédie de Chénier, qui est mort il y a dix
+ans, de peur des allusions. Allusions à qui? et de la part d'un poëte
+mort en 1812 en exécrant Napoléon.
+
+A Vienne, l'on vient de suspendre les représentations d'_Abufar_,
+charmant opéra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples à un
+amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan
+n'est pas frère de Salema; et plût à Dieu que les jolies Viennoises ne
+pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel
+qu'il soit, c'est le châle qui est funeste à la vertu.
+
+[80] En réalité le 20 Février 1816. N. D. L. E.
+
+[81] Comme à l'église _de Gesù_, à Rome, les 31 décembre et 1er
+janvier de chaque année.
+
+[82] _Moeurs et Coutumes des nations indiennes_, ouvrage traduit de
+l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822.
+
+[83] L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique savamment;
+l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et passagères; le
+Français, plus vain que sensible, parvient à en parler avec esprit;
+l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. (_Raison, Folie_, tome I, page
+230.)
+
+[84] Première représentation du _Matrimonio segreto_ en 1793 à Vienne.
+L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde représentation dans la
+même soirée.
+
+[85] Voir le croquis des amours de la Zitella Borghèse, dans les lettres
+du président de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250
+
+Et sequitur leviter Filia matris iter.
+
+
+[86] Edition de 1824: «Dans le bel à fresque»
+
+N.D.L.E.
+
+
+[87] Burckhardt, _Mémoires de la cour du pape_, dont il était majordome;
+de Potter, _Histoire de l'Eglise_; Gorani.
+
+[88] Peut-être amour et bonne foi d'un côté; de l'autre, vanité et
+continuelle _attention aux autres_.
+
+[89] La religion est la seule loi vivante dans les États du pape.
+Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous
+traverserez. Le génie froid du protestantisme tue les arts; voir Genève
+et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honnêteté,
+la raison, la justice, en sont le nécessaire.
+
+[90] Voir les Mémoires de Carlo Gozzi, et son éternelle querelle avec le
+signor Gratarol; rien de plus opposé à Giacopo Ortiz. Voir les OEuvres de
+madame Albrizzi.
+
+[91] Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise, qui nous
+apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand maître de l'époque. Un
+homme d'esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux depuis que
+Rossini a refusé son poëme des _Athéniennes_, nous assure, de son côté,
+que le grand maître de l'époque, c'est M. Spontini. Que va dire M.
+Berton de l'Institut?
+
+[92] Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents fois par an chez
+le restaurateur; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par mois. Un
+jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la vie se
+passait à souper, et l'on ne soupe plus.
+
+[93] Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du Deffant et
+de mademoiselle de Lespinasse.
+
+[94] Nous l'appelons _factice_ et _faux_ en 1823, mais il était fort
+naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la
+quantité d'_émotion possible_ dans chaque homme (ce qui fait le domaine
+des arts) était fort restreinte.
+
+[95] Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. Batailles
+des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun, détails de
+son expédition en Amérique.
+
+[96] Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de
+Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par des
+éditeurs prudents.
+
+[97] «Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le fort et le
+faible», dit Montesquieu, _Grandeur des Romains_. Jamais Marmontel
+n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot; les littérateurs de la
+vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les querelles
+que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote. Les savants
+craignent pour Hérodote.
+
+[98] Mémoires de madame d'Épinay: détail de la matinée de M. d'Épinay.
+
+[99] Voir _Racine et Shakspeare_, 1823.
+
+[100] Zurich. _Solitude_ et _chant à l'église_, voilà les sources du
+goût pour l'opéra buffa.
+
+[101] _Tableau des États-Unis_, par Volney, page 490.
+
+[102] Qui s'en vengent bien. Voir les _Annales littéraires_, c'est le
+journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme Voltaire.
+Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique; et comme
+d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte
+d'absurdités qu'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu
+qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les _Débats_, un de leurs
+journaux les plus accrédites, en parlant de Monsigny, donnait à ce
+bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire
+par quatre colonnes de feuilleton. Il est fâcheux pour l'Europe qu'elle
+ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de
+croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont
+précieux comme thermomètre indiquant l'état actuel de l'opinion de
+Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie
+trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gymnase, qui
+se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite
+chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande
+délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non
+les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du
+Vaudeville.)
+
+La patrie de Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville
+du monde pour l'esprit. On jetterait pêle-mêle dans un alambic l'Italie,
+l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais à faire
+_Candide_, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot
+explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est
+attentif à la parole chantée, et jamais _à la cantilène_ sur laquelle on
+la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et _non le
+chant_.
+
+[103] Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de l'opéra
+italien à Louvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second acte
+étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau est
+perdu. Quel dommage pour la gloire nationale!
+
+[104] _Le Spleen_, conte de M. de Bezenval, moeurs de Besançon.
+
+[105] J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le malheur
+de prendre à la lettre les louanges ironiques données à _la Caroléîde_
+et à _Ipsiboé_.
+
+[106] Sans les aristarques de profession, la révolution des arts se
+ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés à avoir
+une Académie française, estimons-la _juste_ ce qu'elle vaut. Tâchons de
+ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et _donnée
+de haut_{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu pédants,
+tâchons de ne pas devenir exagérés.
+
+{*} Paroles des DÉBATS en racontant les injures élégants adressées au
+romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture
+de son cours, mars 1823.
+
+[107] L'abbé Girard, observateur ingénieux, écrivait en 1746: «L'usage,
+qui permet la galanterie aux femmes mariées leur défend la passion; elle
+serait ridicule chez elles.»
+
+(_Synonymes_, article _Amour_.)
+
+[108] _Cento novelle_ di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1, décade 3,
+nouvelle 7, pag. 313-321, édition de Venise, 1608.
+
+[109] _Pallida morte futurâ._
+
+[110] Les tableaux de Paul Véronèse, Venise triomphante, par exemple,
+sont aussi des chef-d'oeuvre dans le _style magnifique_; ce style est
+beaucoup plus généralement goûté que celui de Raphaël; mais enfin, pour
+la juste expression des passions, il faut en revenir aux chambres du
+Vatican.
+
+[111] Cet air appartient à la _Gabrielle de Vergy_, l'un des
+chefs-d'oeuvre de M. Caraffa. C'est le duetto,
+
+Oh istante felice
+
+
+[112] Voir la manière admirable dont M. Kean joue ce dernier acte, et
+l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prière de
+Desdemona, il s'écrie: _Amen! amen! With all my soul!_ Je ne trouve rien
+de comparable à l'Angleterre pour la déclamation et les jardins.
+
+[113] Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la seconde
+partie est toute mélancolique. Vigano est un homme de génie, connu
+seulement en Lombardie, où il est mort en 1821, après avoir donné les
+ballets d'_Otello_, de _Myrrha_, de _la Vestale_, de _Prométhée_, etc.,
+etc.
+
+[114] «Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune, tout me
+semble odieux.»
+
+Il y a un feu et une _force contenue_ admirable dans la manière dont
+madame Pasta dit ce mot, _detesto_, tout à fait dans le bas de sa
+superbe voix. Ce son retentit dans tous les coeurs.
+
+[115]
+
+........... _Tenet nunc,_ _Partenope._ (VIRGILE).
+
+
+[116] Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet aimable
+artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges. Je parle
+du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif à
+côté de tous les jugements que l'on porte des voix des chanteurs dans le
+courant de cette biographie.
+
+[117] Va, malheureuse! je te maudis.
+
+[118] Les savants disent que le trio du _finale_ du premier acte
+d'_Otello_ rappelle un trio de _Don Juan_; l'accompagnement de
+clarinette est le même. L'accompagnement de l'orchestre pendant
+qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second
+acte) est à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en
+_mi bémol_.
+
+[119] M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappelé l'inimitable Bocci,
+qui faisait Jago dans le ballet de Vigano.
+
+[120] Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps
+heureux au sein de la misère.
+
+[121] Il était d'un grand effet à Naples, où l'on croît à la
+_jettatura_.
+
+[122] Chant de la statue dans _Don Juan_; désespoir de D. Anna quand
+elle aperçoit le cadavre de son père.
+
+[123] _Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair à mes yeux!_
+Cela veut dire que l'éclair lui fait voir que Desdemona est endormie, et
+que les mots _caro ben_ (toi que j'aime) sont adressés en songe à
+l'homme qu'elle aime, et non pas à lui Othello, qui s'avance, et qu'elle
+ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort.
+
+[124] Voir les Mémoires de Benvenuto, et l'excellente _Histoire de
+Toscane_ de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien
+supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les moeurs et
+la physionomie d'un siècle.
+
+[125] Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823.
+
+[126] Anecdote de mon ami de Bergame, obligé, par la rumeur publique,
+d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui l'avait
+regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de six
+semaines en Suisse.
+
+
+
+
+
+
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+Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I ***
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+
+
+Title: La vie de Rossini, tome I
+
+Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+Release Date: January 15, 2010 [EBook #30977]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<hr class="full" />
+
+<div class="box">
+
+<p class="text">LE LIVRE DU DIVAN</p>
+<div class="box2"><p>&nbsp;</p>
+</div>
+<h3 class="top5">STENDHAL</h3>
+<hr style="width: 5%;" />
+<h1>VIE</h1>
+
+<h1>DE ROSSINI</h1>
+
+<p class="text">I</p>
+
+<p class="c"><b>ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR</b></p>
+
+<p class="text">HENRI MARTINEAU</p>
+
+<p class="text top15">PARIS<br />
+<i>LE DIVAN</i><br />
+37, Rue Bonaparte, 37</p>
+
+<hr style="width: 5%;" />
+
+<p class="c sml"><b>MCMXXIX</b></p>
+</div>
+
+<div class="table"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a><br />
+<a href="#NOTES"><b>NOTES</b></a></div>
+
+<h3>VIE DE ROSSINI</h3>
+
+<p class="text">I</p>
+
+<p class="cette">CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
+DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1
+A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA.</p>
+
+<p class="c">EXEMPLAIRE Nº 418</p>
+
+
+
+
+<h3>STENDHAL</h3>
+
+<h1>VIE<br />
+DE ROSSINI</h1>
+
+<p class="r">Laissez aller votre pensée<br />
+comme cet insecte qu'on<br />
+lâche en l'air avec un fil à<br />
+la patte.</p>
+
+<p class="r"><span class="smcap">Socrate.</span> <i>Nuées d'Aristophane.</i></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="PREFACE_DE_LEDITEUR" id="PREFACE_DE_LEDITEUR"></a>PRÉFACE DE L'ÉDITEUR<a name="Page_i" id="Page_i"></a></h3>
+
+<hr class="pre" />
+
+<p><i>La</i> Vie de Rossini <i>parut en France vers la fin de mai 1824, chez
+Auguste Boulant et Cie, libraires à Paris, rue du Battoir.</i></p>
+
+<p><i>Cette même année, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention:
+seconde édition, titre qui contenait du reste une faute d'impression,
+car on ne voyait qu'un s à Rossini. Un carton de quatre pages donnant
+une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre été
+glissé entre la préface et l'introduction de cette pseudo seconde
+édition.</i></p>
+
+<p><i>Le livre, favorablement accueilli, suscita à ce point la curiosité du
+public qu'il amena l'épuisement de la première édition, en un volume,
+de</i> Rome, Naples et Florence <i>en 1817. Sa propre vente fut également
+fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet
+ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer
+encore à cette date en même temps qu'il se préoccupait d'activer la
+vente de tous ses premiers livres. Nulle autre édition non plus n'en
+fut donnée avant celle des &#339;uvres complètes chez Michel-Lévy, en 1854.
+Celle-ci, constamment réimprimée depuis lors, était seule dans le
+commerce jusqu'au jour où, dans la collection Champion, parut en 1923,
+grâce aux soins particulièrement heureux de M. Henry Prunières,
+l'édition critique en deux volumes que cette &#339;uvre méritait.</i></p>
+
+<p><i>Fidèle à mon plan, j'ai suivi dans la présente édition le texte
+original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus
+évidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunières, et en
+me servant de ses recherches, j'ai rétabli fréquemment le texte correct
+des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mémoire et de
+façon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises,
+je n'avais pas à les rectifier et à y substituer ma leçon: les
+dictionnaires sont là pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis
+contenté d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je
+sans doute réussi à offrir un texte convenable non seulement aux dévôts,
+peut-être un peu clair-semés, de Rossini, mais aux fidèles de Stendhal
+moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'âme mélomane que
+révèle à chaque page de ce recueil l'auteur de</i> la Chartreuse.</p>
+
+<p class="ast">*<br />* *</p>
+
+<p><i>Stendhal attribue volontiers son goût pour la musique à cette origine
+italienne qu'il voulût toujours et assez spécieusement se reconnaître:
+les Gagnon, ses ancêtres maternels, seraient descendus, d'après une
+tradition familiale, d'un Guadagni qui s'était autrefois réfugié à
+Avignon après avoir en Italie assassiné un homme. Mais, comme il se
+voit, ses dispositions héréditaires avaient sauté quelques générations,
+car le jeune Beyle était né, il en fait encore l'aveu, «dans une famille
+essentiellement inharmonique.» Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs
+il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les
+cloches de la paroisse Saint-André, le bruit de la pompe de la place
+Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande
+barre de fer, et aussi une flûte dont un commis marchand jouait sur
+cette même place, au quatrième étage d'une maison voisine.</i></p>
+
+<p><i>En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, après
+elles, l'ouïe du jeune Beyle n'est réellement enchantée que lorsqu'il
+entend</i> le Traité Nul <i>de Gaveau, qu'il devait juger plus tard «si
+sautillant, si filet de vinaigre, si français», mais dont il raffole
+toute une saison aux alentours de sa quinzième année. Encore est-il
+croyable que cet opéra lui plaît surtout parce que Mlle Cubly qui le
+chante, le rend du même coup amoureux de l'amour. C'est moins le
+spectacle que la femme qu'il chérit; il nous le laisse explicitement
+entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opéras du
+temps furent alors portés au sublime.</i></p>
+
+<p><i>La vraie révélation de la musique lui reste encore à acquérir, du moins
+en soupçonne-t-il l'existence. Sa curiosité est avertie, il s'inquiète
+d'en savoir davantage. C'est environ l'époque où il obtient de sa
+famille de prendre un professeur de violon: un nommé Mention, fort
+pauvre avec le c&#339;ur d'un artiste. Mais un jour que son élève joue plus
+mal qu'à l'ordinaire, le maître refuse de lui continuer son
+enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom
+d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il
+se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il
+revient une dernière fois à la clarinette quand en 1801, dragon en
+garnison à Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leçons au
+chef de musique du 91<sup>e</sup> de ligne. Mais il a le bon sens de reconnaître
+bientôt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette
+dernière expérience au delà de quelques semaines.</i></p>
+
+<p><i>Auparavant il étudia également la musique vocale à l'insu de ses
+parents chez un fort bon chanteur, prétend-il. Le résultat n'est pas
+meilleur, et il nous raconte tous ces insuccès avec modestie: «J'avais
+horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs
+italiens, un entre autres où je lisais</i> Amore, <i>ou je ne sais quoi</i>,
+nell'cimento; <i>je comprenais</i>: dans le ciment, dans le mortier.
+<i>J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais
+commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de
+la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour
+l'apprendre.»</i></p>
+
+<p><i>Son bagage musical est donc fort léger quand soudain à Ivrée, dans les
+derniers jours de mai 1800, venant à peine de pénétrer en Italie, il
+assiste au</i> Matrimonio Segreto <i>et en reçoit une empreinte ineffaçable.
+En une soirée, et pour la vie entière, Beyle comprend et sent la
+musique. Désormais il ne cessera d'en être passionné. Durant les
+dix-sept mois qu'il va séjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps
+sera la Scala de Milan. Il garde de ces représentations un tel souvenir
+que le c&#339;ur lui bat avec une cruelle et délicieuse intensité quand, de
+retour à Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur
+ravivent soudain le regret de ces belles heures.</i></p>
+
+<p><i>En France cependant, il est plus occupé de tragédie et de comédie que
+d'opéra. Il ne sait néanmoins se désintéresser de la musique et dans une
+lettre du 6 octobre 1807, il mande à sa s&#339;ur Pauline: «La musique me
+console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne
+d'une voix fausse me délasse de deux heures de paperasserie.»</i></p>
+
+<p><i>A cette même s&#339;ur, la confidente fidèle de sa bonne et de sa mauvaise
+fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il
+assiste à Vienne, en 1809, sans penser assurément qu'il consacrerait un
+jour un livre à ce grand musicien:</i></p>
+
+<p><i>«Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un
+simple paysan, qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme
+sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux
+autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous
+les musiciens de la ville se réunirent à Schotten-Kirchen pour exécuter
+en son honneur le</i> Requiem <i>de Mozart. J'y étais, et en uniforme, au
+deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme:
+trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figure mesquine.</i> Le
+Requiem <i>me parût trop bruyant et ne m'intéressa pas, mais je commence
+à comprendre</i> Don Juan, <i>qu'on donne en allemand, presque toutes les
+semaines, au théâtre de Wieden.»</i></p>
+
+<p><i>L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour
+lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitième année se
+réveillent dès qu'il repose le pied dans cette divine Scala que
+l'éloignement même avait parée de tant d'agréments. Il commence à avoir
+des idées musicales arrêtées; il a ouvert des livres d'histoire, il
+connaît la biographie des principaux compositeurs et se vante de
+n'ignorer pas davantage à quelle date exacte se place l'apogée de la
+musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne
+le dissimule point, il partage très volontiers les opinions. Il
+l'utilisera du reste par la suite pour écrire la quatorzième de ses</i>
+Lettres sur Haydn.</p>
+
+<p><i>Rentré en France, il s'oriente à nouveau vers la comédie, car il n'a
+point encore renoncé à devenir un autre Molière; mais il n'en fréquente
+pas moins assidûment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour
+maîtresse, depuis 1811 et durant trois années, la jeune chanteuse de
+musique italienne Angéline Béreyter. Il devient à cette époque un
+familier de l'opera-buffa où cette aimable personne tient de petits
+rôles. Chaque soir elle vient s'établir dans son lit et il lui fait
+chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angéline a
+certainement eu «sa petite part dans les livres que Stendhal écrivit
+plus tard sur la musique»<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. En ce temps, Beyle revient exprès de
+Saint-Cloud à Paris pour assister à un acte du</i> Matrimonio Segreto <i>et
+souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle.</i></p>
+
+<p><i>C'est sa période de splendeur: il dépense plus de trois mille francs
+par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possède une
+calèche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants à
+la mode parler haut avec un insupportable air de fat.</i></p>
+
+<p><i>En quelques mois, à la chute de Napoléon tout s'écroule, mais ce
+cataclysme nous vaut un écrivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se
+trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et
+parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font
+cruellement défaut, il imagine d'écrire un volume de biographie
+anecdotique.</i></p>
+
+<p><i>Comment il compose au juste ces</i> Lettres sur Haydn suivies d'une vie de
+Mozart et de considérations sur Métastase <i>qui virent le jour en 1814,
+jusqu'à quel point il démarque Carpani pour la première partie de son
+livre et différents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu
+ailleurs<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier à la
+musique; et bien que la fortune de ce livre ait été assez peu brillante,
+l'auteur n'en est pas moins classé dès lors, et bon gré mal gré, parmi
+les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le
+tiennent pour tel et lui-même, quelque peu de penchant qu'il ait jamais
+eu à se prendre au sérieux, se doit justement reconnaître des idées
+personnelles sur le sujet. Il ne désire que les fortifier et les mûrir.
+Précisément il décide d'aller vivre en Italie où tout l'attire: l'amour,
+les arts et aussi le bon marché de la vie. Il y reprend cette douce
+existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si
+véridique: «A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais
+devenu une espèce de connaisseur.»</i></p>
+
+<p><i>Il est certain que Stendhal a déjà entendu pas mal de musique en
+Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il fréquente à Milan
+chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs à la mode et
+chez ces s&#339;urs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premières
+chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les
+compositeurs de sa connaissance, ou du moins il écoute avec ravissement
+leurs propos. Rossini rencontre en sa présence le poète Monti et
+peut-être lui arrive-t-il de prendre part à leur conversation.</i></p>
+
+<p><i>Chassé des États autrichiens en 1821, Beyle se refait à Paris une vie
+analogue à celle qu'il menait à Milan. Il va fréquemment à l'Opéra, et
+il termine ses soirées chez M<sup>me</sup> Pasta qui habite ainsi que lui-même
+l'hôtel des Lillois, au nº 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette
+chambre d'hôtel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes
+sur</i> l'Amour, <i>et qu'il va maintenant consacrer son temps libre à la
+musique. Colomb, dans sa</i> Notice <i>a bien évoqué la genèse de l'&#339;uvre
+future: «M<sup>me</sup> Pasta, alors à l'apogée de son magnifique talent,
+occupait le premier étage de la même maison; elle y recevait tous les
+soirs, de onze à deux heures, une société d'élite; beaucoup d'Italiens
+faisaient partie de ces réunions, auxquelles Beyle manquait rarement.
+Là, soit par conviction, soit par courtoisie pour la maîtresse de la
+maison, personne n'aurait osé élever la voix en faveur de la musique
+française; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu
+de cette atmosphère, regrettant profondément la société de Milan dont
+on l'avait prié de s'éloigner deux années auparavant, il n'est pas
+étonnant que Beyle, dans la</i> Vie de Rossini, <i>montre tant de dédain pour
+la musique française.»</i></p>
+
+<p><i>On parle beaucoup à cette époque de Rossini. Nul ne le connaît mieux
+que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opéras et
+s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mûrie. Avant 1814,
+il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que très hâtivement dans
+son étude sur</i> Métastase. <i>On peut dire qu'il le découvre en 1816 et
+qu'il ne commence à l'apprécier qu'un an ou deux après: «Je m'imagine
+que Paër et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant,
+rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que
+s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire
+raffoler Paris», écrit-il à Mareste, de Milan, le 26 août 1818.</i></p>
+
+<p><i>Ce qui ne l'empêche aucunement de critiquer ferme dans le même temps
+quelques &#339;uvres du maestro, en particulier</i> Dorliska. <i>Il n'a garde
+d'oublier non plus tout ce que Rossini doit à Cimarosa: «Rossini a fait
+cinq opéras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir
+du cercle; je verrai. Quant au</i> Barbier, <i>faites bouillir quatre opéras
+de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven;
+mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples
+croches, et vous avez le</i> Barbier, <i>qui n'est pas digne de dénouer les
+cordons de</i> Sigillara, <i>de</i> Tancrède, <i>et de</i> l'Italiana in Algeri.» <i>Ce
+n'était pas là le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus
+que Beyle, dès 1820, estime que Rossini ne fait plus que se répéter.
+C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent à Milan de
+1819 à 1821 lui paraît, à la longue, grossière. Mais quand à la fin de
+1821 il constate quelles médiocrités tiennent en France l'affiche du
+théâtre italien, il oublie un peu ses sévérités; la musique de Rossini
+comparée à ce qui fait d'ordinaire les délices de Paris lui semble au
+moins vivante, empreinte d'énergie rustique, féconde, agréable, légère.
+Et il n'est pas jusqu'à la couleur de Crébillon fils répandue sur le
+tout qui n'achève de le séduire.</i></p>
+
+<p><i>Déjà collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes à
+l'époque où pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses très modiques
+ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, à</i> The Paris Monthly
+Review, <i>un article qui paraît en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste.
+L'article est bientôt démarqué par</i> The Blackwood's Edinburg Magazine,
+<i>dans son numéro d'octobre. Ce démarquage est reproduit textuellement à
+son tour dans le numéro de novembre de</i> The Galignani's Monthly Review.
+<i>Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est
+ensuite insérée dans un volume paru dans cette même ville en 1824, sous
+ce titre:</i> Rossini e la sua musica.</p>
+
+<p><i>On voit par ce simple exposé combien Rossini piquait alors la curiosité
+et combien le plagiat était courant à cette époque, Stendhal fut trop
+souvent le bénéficiaire de ces m&#339;urs littéraires pour que nous ne
+signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en être aussi la victime.</i></p>
+
+<p><i>Toujours est-il qu'en Italie l'article était en général considéré comme
+un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice
+retirée de la scène et qui vivait à Bologne, publia en réponse une
+brochure de 62 pages qui s'élevait violemment non seulement contre
+l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parlé de
+Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de
+comédienne<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i></p>
+
+<p><i>Devant le succès de son étude du</i> Paris Monthly Review, <i>Stendhal
+propose à l'éditeur Murray qui avait précédemment publié la traduction
+des</i> Vies de Haydn, Mozart et Métastase, <i>de lui donner une sorte
+d'histoire de la musique au commencement du</i> <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècle, où il
+développerait les idées exprimées dans son premier article sur Rossini.
+Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins à
+l'ouvrage projeté, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au
+seul Rossini. Son manuscrit, terminé au printemps 1823, est aussitôt
+envoyé à Londres où le livre est mis en vente, l'année suivante, en
+janvier, chez l'éditeur Hookham sous le titre de:</i> Memoirs of Rossini by
+the author of the Life of Haydn and Mozart. <i>Mais avec un sans-gêne
+assez curieux le traducteur y prévient le lecteur qu'il a assez mutilé
+le manuscrit anonyme qui lui a été remis, notamment en ce qui touche la
+religion, la politique et les m&#339;urs italiennes. De son côté, pendant que
+le livre est traduit et imprimé en Angleterre, Stendhal retravaille son
+ouvrage, le corrige, le complète et le gonfle en ajoutant des notes et
+des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une préface qu'il date de
+Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne à Paris le
+bon à tirer de l'édition française profondément différente de l'édition
+anglaise et beaucoup plus longue. Cette</i> Vie de Rossini <i>n'est pas à
+proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplète
+et, s'arrêtant à 1819, ignore les &#339;uvres plus fortes de la seconde
+manière du compositeur. C'est en outre un ouvrage écrit à bâtons rompus,
+pleins de digressions, de redites et d'un désordre charmant. Il trahit
+la hâte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses
+curieuses et d'idées originales. L'auteur avait bien tort de dire avec
+son habituelle modestie: «J'espère bien que si notre brochure existe
+encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu.» Grand Dieu! que
+c'eût été dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus
+qualifié, M. Henry Prunières, qui s'est préoccupé de ses sources, la</i>
+Vie de Rossini <i>est tout entière de première main et de premier jet. Et
+pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqué, sur la
+seule foi de la mauvaise réputation de Beyle et de la ressemblance des
+titres, d'alléguer qu'il avait encore dû profiter des travaux de Carpani
+qui venait de publier de son côté les</i> Rossiniane. <i>Calomnie pure: les
+deux &#339;uvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que
+Beyle se soit privé d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui
+ont précédé le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux
+et à la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa
+correspondance qu'il réclamait à son ami de Mareste un chapitre sur
+l'établissement de l'opéra bouffe à Paris. Mais un fait à noter c'est le
+parallélisme absolu des jugements émis par Stendhal dans ses lettres
+intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne
+reproduit au travers même des opinions empruntées que le jugement
+réfléchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de
+pensée qui n'appartiennent bien qu'à lui.</i></p>
+
+<p><i>L'ouvrage parut à son heure. L'actualité le servit: Rossini arrivait à
+Paris peu après sa publication. Et le succès en fut assez grand pour
+valoir à Beyle une réputation bien établie de mélomane. Aussi le</i>
+Journal de Paris <i>lui offrit-il de tenir la rubrique du théâtre italien
+dans ses colonnes. Durant près de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8
+juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signées M. où il
+défendra ses idées les plus chères en faisant une campagne généreuse
+pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connût bien,
+mais on ne peut dénier qu'il soit sur ce sujet tout à fait renseigné ni
+qu'il en parlât clairement et avec feu.</i></p>
+
+<p class="ast">*<br />* *</p>
+
+<p><i>Beyle affirme que la rêverie fut ce qu'il préféra à tout, «même à
+passer pour homme d'esprit». Il confesse par ailleurs que son état
+habituel a été celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses
+la musique ne devait-elle pas apporter alors à ce sentimental? «La bonne
+musique, dit-il dans sa</i> Vie de Haydn, <i>ne se trompe pas et va droit au
+fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore.»</i></p>
+
+<p><i>Suivant M. Henri Delacroix qui en a donné une analyse fort
+minutieuse<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, Stendhal a esquissé une véritable idéologie de la
+musique. Pour bien la dégager, il faut glaner avec patience à travers
+son &#339;uvre entière. Il ne s'est pas contenté en effet de parler musique
+dans les livres qu'il consacre à Haydn ou à Rossini, dans les essais où
+il se complaît à décrire pour les mieux goûter tous les aspects de
+l'Italie, ou encore dans ses &#339;uvres autobiographiques. Dans ses romans
+eux-mêmes il note fréquemment le pouvoir qu'une douce mélodie exerce sur
+une âme sensible.</i></p>
+
+<p><i>Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace à ses pensées.
+Elle le fait songer avec une intensité plus grande, avec plus de clarté,
+à ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il
+établit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mêmes
+lois du reste les régissent. On connaît le rôle de l'imagination dans
+l'amour d'après les théories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte
+à la cristallisation. L'imagination de Beyle est de même si vivement
+fouettée par la musique qu'il n'aperçoit tout d'abord que son rôle
+d'excitant et qu'il note dans son</i> Journal: <i>«Si je perdais toute
+imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la
+musique.»</i></p>
+
+<p><i>On découvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est
+amoureux ou, ce qui chez lui revient à peu près au même, quand il est
+désolé par un amour malheureux. D'où ce corollaire: «L'habitude de la
+musique et de sa rêverie prédispose à l'amour.» Idée qu'il développe
+plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plénitude: «Je
+viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le
+c&#339;ur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de
+la présence de ce qu'il aime; c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur
+apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.»</i></p>
+
+<p><i>Toute musique sublime nous jette donc dans une rêverie profonde et nous
+donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le
+bonheur, même en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'espérance?
+C'est-à-dire commencer à tenir ces promesses que la beauté apporte
+toujours avec elle. Car en même temps que la musique fait briller
+l'espérance, elle console des chagrins passés: «Les beaux-arts sont
+faits pour consoler. C'est quand l'âme a des regrets, c'est durant les
+premières tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit
+la méfiance s'élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la
+campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la musique.» Mais de même
+qu'un remède agit différemment suivant les tempéraments, la puissance de
+la musique sur un être demeure proportionnelle à la richesse de sa vie
+intérieure.</i></p>
+
+<p><i>S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté à la vie
+d'un homme et à l'histoire de sa sensibilité, on pense bien que nul
+mieux que Stendhal n'en fournirait plus éclatante confirmation. Ces
+théories ne sont en effet que les reflets de toute son existence
+sentimentale, les émanations mêmes de son art et de son génie. M. Romain
+Rolland a bien noté qu'il était tout «imprégné d'une sorte de buée
+musicale». Il n'écrit que pour noter les sons de son âme sur qui toute
+&#339;uvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans
+cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opéras qui
+le charmèrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il perçoit
+l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flûte le fait
+songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo
+Dolce. Et, pour les lecteurs de la</i> Vie de Haydn, <i>il ne sera point
+besoin d'insister sur ce singulier parallèle entre les peintres et les
+musiciens dont l'inspiration ou le métier ont, d'après lui, une exacte
+correspondance.</i></p>
+
+<p><i>Tous les héros de ses romans sont du reste à cet égard peints à sa
+propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure à chaudes larmes en
+entendant chanter des airs de Pergolèse et de Cimarosa; Mathilde de la
+Môle exalte sa passion en répétant sur son piano la cantilène qui, toute
+la soirée, à l'Opéra, lui a fait rêver de Julien avec extase. Et de même
+la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amène à fleur
+d'âme le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mêmes, de Lucien
+Leuwen et de M<sup>me</sup> de Chasteller.</i></p>
+
+<p><i>C'est que pour Stendhal la musique en résumé n'est autre chose que le
+langage du c&#339;ur: «Dans les instants de peine et de bonheur, la situation
+du c&#339;ur change, à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues
+vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des
+choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de
+tels mouvements que vingt personnes peut-être sur mille ont éprouvés...
+Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un
+siècle, cette langue qui leur manquait.» Il importe au surplus assez peu
+si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais
+dédaigné pour sa part d'être classé dans l'élite. Mais quand il en vient
+à s'interroger sur son propre goût, il ne peut éluder cette juste
+question: «La musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du
+bonheur de la jeunesse, ou par elle-même? Je suis pour ce dernier avis.»
+Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que
+comme des signes, ceux mêmes de la passion à son paroxysme, mais d'autre
+part il croit reconnaître que c'est, dégagée de tout sens particulier,
+et par elle-même, que la musique du</i> Matrimonio Segreto <i>lui plaît tant.
+Il l'a peut-être entendu durant ses séjours à Paris soixante ou cent
+fois à l'Odéon. Pareillement le</i> Don Juan <i>de Mozart lui a, dit-il
+encore, procuré un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littérature.</i></p>
+
+<p><i>En revanche, il abhorre tout ce qui est français en musique:</i> romance,
+<i>ou opéra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dicté par sa théorie
+des passions, auxquelles il croit impropre le Français vain, léger,
+jamais mélancolique, quand l'Italien sait de plain-pied éprouver tous
+les transports de l'âme.</i></p>
+
+<p><i>Il est peut-être plus inattendu de voir encore Beyle préférer
+l'opera-buffa à l'opéra-seria: mais le premier est plein d'une vie,
+d'une vivacité et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase
+du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours déplu. Sans
+doute aussi l'opéra-bouffe est-il plus spécifiquement italien, et cet
+argument a toujours son poids auprès d'un Stendhal. Une logique
+semblable lui fait préférer la musique vocale à la musique
+instrumentale. On eût pu croire que, n'étant plus bridée par les
+contraintes du livret, son imagination emportée par le rythme des seuls
+instruments vagabonderait avec plus de délices. Tout au contraire. Et il
+s'est expliqué fort nettement sur ce point: «Je n'ai aucun goût pour la
+musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine
+et du ch&#339;ur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La
+seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se
+faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant.» Il
+convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le
+mélomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur
+exprimant ses états d'âme remuera toujours, avec une intensité à
+laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur
+qui veut poursuivre partout la connaissance du c&#339;ur humain. Aucune
+sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opéra réussi qui
+offre à lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les
+acteurs expriment en chantant le sens général du drame et les passions
+qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette
+souligner la première impression fournie par la mélodie, et peindre par
+surcroît d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec
+la révélation du principal état d'âme. Voilà un précieux point d'appui
+pour l'étude de l'homme et grâce auquel on ne risque plus de s'égarer.
+Et Beyle songe uniquement à l'opéra quand il prétend que la musique vaut
+surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus
+puissants moyens de représenter, d'analyser et en même temps de saisir,</i>
+avec évidence, force et clarté, <i>des sentiments, une âme, un caractère.</i></p>
+
+<p><i>La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramène Stendhal
+à l'étude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa</i> Vie de Haydn <i>à
+divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est là un apport
+qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de géographie de la
+sensibilité musicale. Il multiplie les observations sur les différents
+peuples, sur la mélancolie foncière des Italiens, sur la société
+viennoise à qui la volupté seule est permise, sur la psychologie
+amoureuse des Allemands. Il brosse à chaque page un tableau de m&#339;urs et
+il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que
+donne la musique aux individus et le tempérament de ces individus, ce
+qui le conduit logiquement à la psychologie des races. Sujet fécond où
+il se montre dès son premier ouvrage le précurseur de Taine et de
+Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postérieurs ces
+mêmes recherches et ces mêmes théories et il aboutira à cette conclusion
+que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un
+compte exact du sol dont elle émane: «Cette espèce d'écume qu'on nomme
+Beaux-Arts, est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour
+faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la
+fermentation.»</i></p>
+
+<p><i>Bien entendu Beyle ne saurait goûter que la musique romantique et son
+goût ressort de sa définition même, puisque dans cet art charmant,
+pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que
+ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue
+indistinctement leur</i> style moderne.</p>
+
+<p><i>Il ne les met cependant point pour cela sur le même rang. Ses
+préférences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible,
+il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'idée de faire graver
+sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui
+vint à Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment où il
+trace la</i> Vie de Henri Brulard, <i>son jugement n'a changé en rien:
+«J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces
+deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que de
+me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre...» Il avait
+précédemment avancé dans des termes à peu près identiques, que le
+dernier qu'il entendait, était toujours le plus grand.</i></p>
+
+<p><i>Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort légitime:
+presque un lieu commun. Au temps où Stendhal proclamait le génie du
+musicien autrichien, celui-ci était encore assez discuté pour qu'il
+parût original, audacieux même à beaucoup, d'écrire, non seulement en
+France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la</i> Flûte
+enchantée <i>possède un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et
+qu'il ne craint aucun rival pour les cantilènes qui expriment les
+passions. Accorder surtout à</i> Idomeneo <i>une place de choix entre tous
+les opéras du jeune maître passait pour une opinion singulièrement
+révolutionnaire. Henri Beyle, à cent ans de distance, se trouve
+parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour
+comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immédiat de sa
+musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment
+n'eut-il pas contresigné cette opinion, celui qui, séduit sans doute
+moins instantanément que par Cimarosa, avait découvert peu à peu le
+charme unique qui se dégage des opéras de Mozart, et qui, ayant compris
+que cette musique était celle qui convenait le mieux à son âme, ne se
+lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours véritablement transporté par
+l'amoureuse mélancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dégage
+des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il
+disait: «Il n'amuse jamais, c'est comme une maîtresse sérieuse et
+souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa
+tristesse...» L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait
+profondément; du moins, à Vienne, il avait acheté son portrait et avait
+recherché les gens qui, l'ayant approché, pouvaient parler de lui.</i></p>
+
+<p class="ast">*<br />* *</p>
+
+<p><i>Quelques censeurs sévères et fort mal instruits se sont parfois
+demandés comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart
+et l'apprécie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi
+facilement de Rossini. Certes il se plaît à la gaieté et à la grâce
+légère de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le
+comparer à Mozart: l'auteur du</i> Barbier de Séville <i>lui semble trop peu
+poétique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le goûte même
+médiocrement, nous avons déjà insisté sur ce point. Il n'en vient en
+France à lui adresser des éloges que par réaction et parce qu'il l'y
+voit trop durement critiqué. Il le compare à Simon Mayer, à Paër, à bien
+d'autres alors célèbres et dont il a percé l'agrément relatif et la
+réelle médiocrité. Rossini, reconnaît-il volontiers, a plus de style que
+presque tous ses émules, plus même que le délicieux Cimarosa qui, par
+ailleurs, rappelle Raphaël. Encore faut-il bien entendre ce que le mot
+style représente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des</i> Promenades
+dans Rome, <i>M. Jacques Boulenger<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> a découvert cette note de sa main:
+«Même stile: Rossini et M. Scribe.» Stendhal indique ainsi partout avec
+liberté dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre
+pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il
+avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du
+maestro n'était point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au
+demeurant lui paraît «vif, léger, piquant, jamais ennuyeux», et s'il le
+loue et le blâme fort judicieusement, le plaçant en fin de compte au
+rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les
+plus autorisés,&mdash;l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son
+cynisme le choquait non moins que son formidable appétit et sa grossière
+désinvolture vis-à-vis des femmes. Que cette délicatesse ne nous
+surprenne point: elle rayonne dans toute l'&#339;uvre de Beyle. Et il fallait
+être singulièrement aveugle ou pressé pour se laisser égarer par
+quelques boutades volontairement outrancières et destinées à donner le
+change. Rien de plus faux que d'en faire un héros de table d'hôte.</i></p>
+
+<p><i>Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens
+que Stendhal énumère complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour
+sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette
+assez agréable et que l'on boit avec plaisir dans les moments où, l'on
+trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en
+faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette
+assez plate.</i></p>
+
+<p><i>Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la
+musique de son temps et tout en n'étant pas assez fou pour bouder ce
+qu'on lui offrait chaque soir à la Scala de Milan, savait fort bien
+faire montre de goût et créer parmi tant de compositeurs une hiérarchie
+point du tout méprisable.</i></p>
+
+<p class="points"><i>Au surplus ces opinions ne sont peut-être pas aussi désuètes qu'on
+aurait pu le craindre à les rencontrer sous la plume d'un critique
+improvisé. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paraître
+hâtive: quelques heures de violon, quelques leçons de clarinette ou de
+musique vocale n'ont pu suffire à lui donner la culture technique qui
+lui manquera toujours. Mais à côté des dispositions propres qu'il
+apportait, à côté de ce don inné qui dans les lettres et dans les arts
+demeure la part principale et la plus mystérieuse du génie, il faut se
+souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes
+et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il
+savait fort bien lire. Il n'a jamais désiré non plus être pris trop au
+sérieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingué. Il s'est
+expliqué lui-même à ce sujet avec beaucoup de netteté<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>: «A peine je
+connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme indigne de jouer
+du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'écrire les
+idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a
+de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis
+souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour être laquais de
+Paisiello à Naples.</i></p>
+
+
+
+<p><i>»Dans les beaux temps de mon goût pour la musique à Milan, de 1814 à
+1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto à
+la</i> Scala, <i>je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute la
+musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire?
+quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie</i> plus noble et plus tendre
+<i>que celle du maestro.</i></p>
+
+<p><i>»Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière
+de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger
+sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la
+première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus
+intelligible qu'après l'avoir travaillée.</i></p>
+
+<p><i>»Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans
+les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me
+semblent comme le trait de Priam, sine ictu.</i></p>
+
+<p><i>»Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie et j'ai vu
+l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier
+comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):</i></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Un mort s'en allait tristement</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>S'emparer de son dernier gîte,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Un curé s'en allait gaîment</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Enterrer ce mort au plus vite.</i></span><br />
+</p>
+
+<p><i>»C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles
+françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer</i> gi-teu, vi-teu.
+<i>Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique,
+comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.»</i></p>
+
+<p><i>Ce fut néanmoins un constant objet d'étonnement, d'abord pour ses amis
+et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs
+semblables dans des catégories toutes faites, que de découvrir un
+Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme
+il répondait à cette perpétuelle objection d'ignorance: «Je dois dire
+sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au même moment je sentais dans
+le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils</i> (ses amis)
+<i>n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies
+dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement
+qu'à</i> travers un cristal. <i>Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!»</i></p>
+
+<p><i>Il est toujours présomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette
+présomption est cependant assez répandue chez les techniciens, ou du
+moins chez ceux qui se prétendent tels, pour fermer la bouche aux
+amateurs sur des sujets qu'ils croient être les seuls à bien posséder.</i></p>
+
+<p><i>Stendhal fut ainsi critiqué avec violence, d'abord par Berlioz qui
+avait relevé, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de
+vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M.
+Saint-Saëns jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire écho. Il ne
+limita pas ses griefs au seul domaine où il lui fut permis de les
+formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures
+et d'affirmer la stupidité de tous les livres de Stendhal dans le moment
+même où il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en
+affirmait pas moins, entre autres choses, que les</i> Vies de Haydn,
+Mozart et Métastase <i>renferment des opinions du dernier bourgeois sur la
+musique. L'attaque à peine déclanchée, Maurice Barrés se porta au
+secours de Beyle pour le féliciter au contraire d'avoir demandé avant
+tout à la musique «de nous procurer un plaisir physique». C'est là
+l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront
+probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte
+de courage pour bien marquer ainsi le point de départ sensoriel de tout
+plaisir esthétique. M. Saint-Saëns, lui, était de ceux qui s'élevaient
+avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il,
+est un des produits les plus délicats de l'esprit humain. Hé! sans
+doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans
+l'esprit de l'homme qui n'ait dû auparavant passer par ses sens? Et
+est-ce le moyen de bien séduire l'esprit que de commencer par déchirer
+le tympan?</i></p>
+
+<p><i>M. Saint-Saëns montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu
+Stendhal quand il lui reproche encore de se pâmer sans aucun
+discernement devant toute musique italienne, et de ne se pâmer que
+devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement
+de Beyle sur Rossini est nuancé, comme il sait être sévère pour
+Paisiello? Nous pourrions de même montrer aisément comme il est
+méprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, «ce
+Marmontel, sans aucune espèce de talent...»</i></p>
+
+<p><i>Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la
+musique italienne. Il n'a cependant point trop maltraité Haydn, et l'un
+des premiers il rendit hommage au</i> Freischütz <i>de Weber. Il n'a pas, il
+est vrai, entièrement compris Beethoven, dont l'&#339;uvre ne lui fut jamais
+bien familière. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il
+empruntait à Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura
+louer sa fougue à la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que
+la déclamation de Glück lui semble «la plus triste chose du monde»?
+Debussy tout près de nous ne pensera pas bien différemment et les
+partisans de Glück auraient mauvaise grâce à répliquer que Claude
+Debussy n'entendait rien à la musique.</i></p>
+
+<p><i>Toutes les anecdotes, plus ou moins déformées, qu'on apportera sur
+Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement écrit de sa main.
+Nous croyons volontiers à la laide grimace qu'on lui vit faire un soir
+que, dans le salon privé de l'Ambassade de France à Rome, on chantait
+les mélodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de même soutenir
+avec son goût du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait
+trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son
+contradicteur, au comble de l'exaspération lui ait en suite de ces
+propos fait fermer sa porte.</i></p>
+
+<p><i>Beyle en ce temps-là ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa
+jeunesse. Après 1830, l'ère du dilettantisme était close. Le consul
+n'allait pas renier les principes si chers autrefois à l'amateur qu'il
+avait été.</i></p>
+
+<p><i>Mais en définitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons
+encore l'assurance de ce spécialiste qu'on ne saurait récuser: M. Henry
+Prunières, directeur de la Revue Musicale, qui résume ainsi le débat:
+«Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume
+hasardés, on est frappé de la justesse des jugements qu'il porte sur les
+musiciens de son temps».</i></p>
+
+<p><i>A l'abri de cette autorité nous n'avons plus grand besoin de nous
+inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. André Maurel
+qui, n'ayant pas fréquenté suffisamment Stendhal, lui prête presque
+toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la
+musique qu'aime Beyle, allègue-t-il entre autres choses, ce sont les
+femmes. Bien sûr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies
+femmes; et même loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend
+poursuivre son perpétuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce
+griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous
+serions bien mal exprimé dans cette étude si l'on pouvait encore
+prétendre que son plaisir ne fut jamais désintéressé et qu'il ne
+recherchait absolument dans la musique que l'idée de l'amour.</i></p>
+
+<p><i>Stendhal analyse avec trop de sagacité les opéras qu'il aime, pour
+qu'on lui vienne reprocher sérieusement de les avoir mal écoutés.
+C'était un épicurien qui savait tirer de la musique des jouissances
+complexes,&mdash;et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique
+et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas
+moins viable et charmante.</i></p>
+
+<p><i>A qui fera-t-on croire que c'est être stupide que d'aimer la rêverie
+tendre et d'écrire: «La bonne musique me fait rêver avec délices à ce
+qui occupe mon c&#339;ur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un
+chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de
+plaisir à mon âme»? Il faudrait être soi-même bien austère pour ne voir
+qu'un dérèglement de l'imagination dans cette façon sensible de goûter
+les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du goût,
+ni celle de l'éducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus
+urgent de réhabiliter «le plaisir en musique.» Mais nous n'avons voulu
+que retracer le rôle qu'elle a joué dans la vie de Stendhal et rappeler
+que dans un élan de sincérité il a pu un jour s'écrier: «La musique, mes
+uniques amours»!</i></p>
+
+<p class="r">Henri <span class="smcap">Martineau</span>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p>
+
+<h3><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h3>
+
+<hr class="pre" />
+
+<p>Depuis la mort de Napoléon, il s'est trouvé un autre homme duquel on
+parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne,
+à Paris comme à Calcutta.</p>
+
+<p>La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la
+civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer
+une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette
+hauteur.</p>
+
+<p>Les titres du conteur à la confiance du lecteur, sont d'avoir habité
+huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses
+chefs-d'&#339;uvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se
+trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux; il a su,
+dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la
+société, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de
+Rossini.</p>
+
+<p>L'auteur de l'ouvrage suivant en a déjà fait deux ou trois autres,
+toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> dit que quand
+on se mêlait d'écrire, il fallait employer les précautions oratoires,
+académiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.;
+qu'il n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne
+heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce
+titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver
+jamais.</p>
+
+<p>Le présent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napoléon,
+l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa
+jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se
+trouvant en Italie, lors des grands succès de Rossini, il eut occasion
+d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne.</p>
+
+<p>Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voilà ce qui forme la
+brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le
+mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite,
+elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite en présence des petits
+événements qu'elle raconte.</p>
+
+<p>Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le
+nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes.</p>
+
+<p>Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant! et d'un homme
+comme<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> Rossini, dont la vie ne laisse d'autres traces que le souvenir
+des sensations agréables dont il remplit tous les c&#339;urs! Je voudrais
+bien que ce grand artiste, qui est en même temps un homme charmant, eût
+l'idée d'écrire lui-même ses Mémoires, à la manière de Goldoni. Comme il
+a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses
+Mémoires seraient bien autrement piquants. J'espère qu'il y aura assez
+d'inexactitudes dans cette <i>Vie de Rossini</i> pour le fâcher un peu, et
+l'engager à écrire. Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de
+lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple,
+que tel grand seigneur envié. Le seigneur a gagné un gros lot <i>en
+argent</i> à la loterie de la nature, lui y a gagné un nom qui ne peut plus
+périr, du génie, et surtout du bonheur.</p>
+
+<p>Le présent livre avait été fait pour être publié en anglais; c'est une
+école de musique qu'il a vue près de la place Beauvau, qui a donné à
+l'auteur l'audace d'imprimer en France.</p>
+
+<p class="c">Montmorency, 30 septembre 1823.<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p>
+
+
+<h3><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h3>
+
+<hr class="pre" />
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> 11 janvier 1801, Cimarosa mourut à Venise, des suites des traitements
+barbares qu'il venait d'éprouver à Naples, dans les prisons où l'avait
+fait jeter la reine Caroline.</p>
+
+<p>Paisiello n'est mort qu'en 1816; mais on peut dire que depuis les
+dernières années de l'autre siècle, le génie musical, qui se manifeste
+de si bonne heure, mais s'éteint si vite, avait cessé d'animer le
+compositeur aimable et gracieux plutôt qu'énergique et brillant du <i>Roi
+Théodore</i> et de la <i>Scuffiara</i>.</p>
+
+<p>Cimarosa agit sur l'imagination par de longues périodes musicales qui
+joignent, à une extrême richesse, une extrême régularité.</p>
+
+<p>Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du <i>Matrimonio
+segreto</i>, et entre autres le second:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Io ti lascio perchè uniti.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span></p>
+
+<p>Ces chants sont les plus beaux qu'il ait été donné à l'âme humaine de
+concevoir: remarquez cependant qu'ils sont <i>réguliers</i>, et d'une
+régularité que notre esprit peut saisir: c'est un grand mal; dès qu'on
+en connaît plusieurs, on peut en quelque sorte <i>prévoir</i> la suite et le
+développement de ceux dont on entend le début. Tout le mal est dans ce
+mot <i>prévoir</i>, et c'est de là que nous verrons dans peu sortir le style
+et la gloire de Rossini.</p>
+
+<p>Paisiello ne remue jamais aussi profondément que Cimarosa; il n'évoque
+pas dans l'âme du spectateur les images qui donnent des jouissances aux
+passions profondes, ses émotions ne s'élèvent guère au delà de la
+<i>grâce</i>; mais il a excellé dans ce genre; sa grâce est celle du Corrège,
+tendre, rarement piquante, mais séduisante, mais irrésistible. Je
+citerai comme exemple connu à Paris, le <i>quartetto</i> de <i>la Molinara</i>.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quelli la,</span><br />
+</p>
+
+<p>lorsque le notaire <i>Pistofolo</i> se charge si plaisamment de faire à la
+meunière les déclarations d'amour du gouverneur et du seigneur féodal,
+ses rivaux.</p>
+
+<p>La manière bien remarquable de Pai<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>siello est de répéter plusieurs fois
+le même trait de chant, et à chaque fois avec des grâces nouvelles qui
+le font entrer de plus en plus avant dans l'âme du spectateur.</p>
+
+<p>Rien au monde n'est plus opposé au style de Cimarosa, étincelant de
+verve comique, de passion, de force et de gaieté. Rossini aussi se
+répète, mais ce n'est pas exprès; et ce qui fait le comble de la grâce
+chez Paisiello, est en lui belle paresse incarnée. Je me hâte d'ajouter,
+de peur qu'on ne me range avec les détracteurs de cet homme aimable,
+que, seul parmi les modernes, il a mérité d'être comparé aux deux grands
+maîtres qui cessèrent de briller vers le commencement du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle.
+En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout
+étonnés un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses
+dont nous ne nous doutions pas auparavant. Réfléchir sur les beaux-arts
+fait sentir.<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3>
+
+<p class="head">DIFFÉRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE D'ITALIE</p>
+
+
+<p>En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter;
+or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas répéter de
+l'harmonie avec sa voix seule.</p>
+
+<p>Voilà sur quoi est basée l'extrême différence de la musique allemande et
+de la musique italienne. Un jeune Italien plein d'une passion, après y
+avoir réfléchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus
+poignante, se met à chanter à mi-voix un air de Rossini, et il choisit,
+sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque
+rapport à la situation de son âme; bientôt, au lieu de le chanter à
+mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter,
+l'expression particulière de la nuance de passion qu'il endure. Cet écho
+de son âme le console; son chant est, si l'on veut, comme un miroir dans
+lequel il s'observe: son âme était irritée contre le destin, il n'y
+avait que de la colère; elle va finir par avoir pitié d'elle-même.</p>
+
+<p>A mesure que le jeune Italien se dis<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>trait par son chant, il remarque
+cette couleur nouvelle qu'il donne à l'air qu'il a choisi; il s'y
+complaît, il s'attendrit. De cet état de l'âme à écrire un air nouveau,
+il n'y a qu'un pas; et comme le climat et leurs habitudes ont donné aux
+habitants de l'Italie méridionale une voix très-forte, le plus souvent
+ils n'ont pas besoin de piano pour composer<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. J'ai connu vingt jeunes
+gens à Naples qui écrivent un air avec aussi peu de prétention qu'à
+Londres on fait une lettre ou à Paris un couplet. Souvent en rentrant
+chez eux le soir, ils se mettent au piano, et, sous ce délicieux climat,
+passent une partie de la nuit à chanter et à improviser. Leur esprit est
+à mille lieues de songer à écrire et à la gloriole d'auteur; ils ont
+donné jour à la passion qui les anime, voilà tout leur secret, voilà
+tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances
+semblables, aurait lu jusqu'à une heure ou deux quelque auteur favori,
+mais il aurait moins créé que le Napolitain, son âme aurait été moins<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
+active; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction
+possible dès qu'on improvise au piano, et l'on ne songe qu'à
+l'expression; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons.</p>
+
+<p>Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par
+jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons énormes au bout des
+doigts de la main gauche, durillons qui la déforment entièrement; mais
+l'on parvient à tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus
+habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux
+heures de gammes, ses sons ont déjà moins de pureté et ses passages
+moins de brillant. Le degré de patience et de constance nécessaire pour
+ce genre de talent est fort rare dans les pays du midi, et ne s'allie
+guère à une tête ardente. Tout le temps que l'on joue du violon ou de la
+flûte, l'on est attentif à la beauté ou à la justesse des sons, et non
+pas à ce qu'<i>ils expriment</i>. Notez ce mot, il explique encore le secret
+des deux musiques.</p>
+
+<p>Il y a eu des pères en Italie qui, dans le siècle dernier, ont condamné
+leur fils à devenir un bon violon ou un bon hautbois, à peu près comme
+d'autres faisaient de leurs enfants des castrats; mais de nos jours, le
+talent de la musique instrumen<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>tale s'est tout à fait réfugié dans la
+tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forêts de la Germanie,
+il suffit à ces âmes rêveuses, de la beauté des sons, <i>même sans
+mélodie</i>, pour redoubler l'activité et les plaisirs de leur imagination
+vagabonde.</p>
+
+<p>Il y a une vingtaine d'années qu'à Rome on entreprit de donner <i>Don
+Juan</i>; les symphonistes essayèrent, pendant quinze jours, de faire aller
+ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet
+opéra, pendant le souper de don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en
+purent venir à bout. Ils étaient pleins d'âme, et n'avaient nulle
+patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de
+l'Opéra, rue Le Peletier, jouer admirablement, à la première vue, une
+symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo
+d'<i>Armide</i>, chanté par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu à l'Opéra de
+superbes talents, cultivés avec une patience à toute épreuve, et pas de
+génie musical.</p>
+
+<p>A Rome, il y a vingt ans, on déclara, d'une voix unanime, que les
+étrangers vantaient beaucoup trop l'&#339;uvre de Mozart, et que le morceau
+des trois orchestres, en particulier, était tout à fait absurde, et
+digne de la barbarie tudesque.<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p>
+
+<p>Le despotisme minutieux<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> qui depuis deux siècles enlace et étouffe le
+génie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les
+journaux, au dernier degré de grossièreté et de bassesse; on appelle un
+homme un scélérat, un âne, un voleur, etc., à peu près comme à
+Londres<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, et bientôt à Paris, pour peu que la liberté de la presse
+continue à nous apprendre à mépriser un homme vulgaire, même lorsqu'il
+imprime. Ordinairement en Italie le journaliste est lui-même l'un des
+principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier
+tout ce qui acquiert une notabilité quelconque, et par là lui fait peur.
+Or, en Italie comme en France, comme partout, l'opinion publique sur les
+spectacles<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> ne peut se former que par les journaux; c'est une pensée qui
+s'évapore si personne ne se présente pour la recueillir, et, faute
+d'avoir noté la première chaîne du raisonnement, jamais l'on n'arrive à
+la seconde.</p>
+
+<p>Je demande pardon d'avoir présenté une idée odieuse, mais je serais au
+désespoir qu'on jugeât de la belle Italie, de la terre sublime qui
+recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Vigano, par les
+turpitudes de sa presse périodique, ou sur les phrases vides d'idées des
+livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu'à ce que l'Italie ait un
+gouvernement modéré, comme celui dont on jouit en Toscane depuis
+dix-huit mois, je demande en grâce, et je puis dire en justice, qu'on ne
+la juge que sur cette partie de son âme qu'elle peut révéler par les
+beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui
+impriment.</p>
+
+<p>Je me trouvais il y a quelques années (1816) dans une des plus grandes
+villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient établi un
+théâtre bourgeois, monté avec le plus grand luxe, eurent l'idée de
+célébrer l'arrivée dans leurs murs, de la princesse Béatrix d'Este,
+belle-mère de l'empereur François. Ils firent composer, en son honneur,
+un opéra entièrement nou<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>veau, paroles et musique; c'est le plus grand
+honneur qu'on puisse rendre en Italie. Le poëte imagina d'arranger en
+opéra une comédie de Goldoni, intitulée <i>Torquato Tasso</i>. On fait la
+musique en huit jours, la pièce est mise en répétition, tout marche
+rapidement; la veille même de la représentation, le chambellan de la
+princesse vint dire aux citoyens distingués qui tenaient à honneur de
+chanter devant elle, qu'il était peu respectueux de rappeler, devant une
+princesse de la maison d'Este, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des
+torts envers cette illustre famille.</p>
+
+<p>Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega à
+celui du Tasse.</p>
+
+<p>La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en
+excitant leur imagination à produire certaines images analogues aux
+passions dont ils sont agités. Vous voyez par quel mécanisme indirect,
+mais sûr, la musique d'un pays doit prendre la nuance du gouvernement
+qui forme les âmes en ce pays. De toutes les passions généreuses, la
+tyrannie ne permettant en Italie que l'amour, la musique n'a commencé à
+être belliqueuse que dans <i>Tancrède</i>, postérieur de dix ans aux prodiges
+d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> grandes journées eussent réveillé
+l'Italie<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, le nom de la guerre et des armes n'était employé en
+musique que pour faire valoir les sacrifices faits à l'amour. Comment
+des gens à qui la gloire était défendue, et qui ne voyaient dans les
+armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraient-ils pu
+trouver du charme à rêver aux sensations guerrières?</p>
+
+<p>Voyez, au contraire, la musique à peine née en France, produire
+sur-le-champ le sublime: <i>Allons, enfants de la patrie</i>, et <i>le Chant du
+départ</i>. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens,
+ils n'ont rien fait d'égal; c'est qu'ils copient, à l'aveugle,
+l'expression de l'amour et que l'amour, en France, n'est qu'une passion
+secondaire que la <i>vanité</i> et <i>l'esprit</i> se chargent d'étouffer.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de la vérité de cette remarque impertinente, je pense
+que tout le monde est d'accord que la musique n'a d'effet que par
+l'imagination. Or il est une chose qui paralyse sûrement l'imagination,
+c'est la <i>mémoire</i>. A l'instant qu'en entendant un bel air, je me
+rappelle les illusions et le petit roman qu'il avait<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> fait naître en moi
+à la dernière fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination
+est glacée, et la musique n'est plus une fée toute-puissante sur mon
+c&#339;ur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet
+secondaire, quelque mérite subalterne, la difficulté de l'exécution par
+exemple.</p>
+
+<p>Un de mes amis écrivait, il y a un an, à une dame qui se trouvait à la
+campagne: «L'on va donner <i>Tancrède</i> au théâtre Louvois; ce n'est qu'à
+la trois ou quatrième représentation que nous sentirons bien les
+finesses de cette musique si fraîche et si belliqueuse. Après l'avoir
+comprise, elle s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera
+dans la plénitude de sa puissance durant vingt ou trente
+représentations, après quoi elle sera usée pour nous. Plus vif aura été
+notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engagés à
+chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complète
+sera notre <i>saturation</i>, si j'ose m'exprimer ainsi.» On ne saurait, en
+musique, être fidèle à ses anciennes admirations. Si <i>Tancrède</i> ravit
+encore après quarante représentations, ce sera un autre public; une
+autre classe de la société sera venue à Louvois, attirée par les
+articles des journaux; ou bien, c'est que<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> l'on est si mal à ce théâtre,
+le corps éprouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmées,
+que la fatigue se montre bien vite, et qu'on ne peut guère goûter à
+chaque soirée qu'un acte d'un opéra; au lieu de quarante
+représentations, il en faudra quatre-vingts pour apprécier <i>Tancrède</i>.</p>
+
+<p>Une chose fort triste, qui est peut-être une vérité, c'est que <i>le beau
+idéal</i> change tous les trente ans, en musique. De là vient que cherchant
+à donner une idée de la révolution opérée par Rossini, il a été inutile
+de remonter beaucoup au delà de Cimarosa et de Paisiello<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
+
+<p>Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessèrent de travailler, ils
+fournissaient de nouveautés, depuis vingt ans, tous les théâtres
+d'Italie et du monde. Leur style, leur manière de faire, n'avaient plus
+le charme de l'<i>imprévu</i>. Le vieux et aimable Pachiarotti me contait, à
+Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal
+Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apportés de Lon<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>dres,
+qu'autrefois, à Milan, on lui faisait répéter chaque soirée, jusqu'à
+cinq fois, un certain air de Cimarosa; j'avoue que pour ajouter foi à un
+tel excès d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que
+cette anecdote me fût confirmée par une foule de témoins oculaires.
+Comment le c&#339;ur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec
+cette fureur?</p>
+
+<p>Si un air que nous avons entendu il y a dix ans, nous fait encore
+plaisir, c'est d'une autre manière, c'est en nous rappelant les idées
+agréables dont alors notre imagination était heureuse; mais ce n'est
+plus en produisant une ivresse nouvelle. Une tige de pervenche rappelait
+aussi à Jean-Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse.</p>
+
+<p>Ce qui fait de la musique le plus entraînant des plaisirs de l'âme, et
+lui donne une supériorité marquée sur la plus belle poésie, sur
+<i>Lalla-Rook</i>, ou la <i>Jérusalem</i>, c'est qu'il s'y mêle un plaisir
+physique extrêmement vif. Les mathématiques font un plaisir toujours
+égal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins; à l'autre extrémité
+de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir
+extrême, mais de peu de durée, et de peu de fixité. La morale,
+l'histoire, les romans, la poésie, qui occupent, sur le clavier de<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> nos
+plaisirs, tout l'intervalle entre les mathématiques et l'Opéra-Buffa,
+donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus
+durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les
+éprouver encore.</p>
+
+<p>Tout est, au contraire, incertitude et imagination en musique; l'opéra
+qui vous a fait le plus vif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours
+après, et n'y plus trouver que l'ennui le plus plat, ou un agacement
+désagréable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme à
+voix glapissante; ou il fait étouffant dans la salle; ou l'un de vos
+voisins, en se balançant agréablement, communique à votre chaise un
+mouvement continu et presque régulier. La musique est une jouissance
+tellement physique, que l'on voit que j'arrive à des conditions de
+plaisir presque triviales à écrire.</p>
+
+<p>C'est souvent une cause d'un genre pas plus relevé qui gâte une soirée
+où l'on a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge
+commode. On va chercher bien loin une belle raison métaphysique ou
+littéraire pour expliquer pourquoi l'<i>Elisabetta</i> ne fait aucun plaisir;
+c'est tout simplement qu'on étouffait dans la salle, et qu'on était mal
+à son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plai<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>sir
+musical cette espèce de <i>draw-back</i> (difficulté de naître); ensuite on
+écoute avec <i>pédanterie</i>; on se <i>fait un devoir</i> de tout entendre. <i>Se
+faire un devoir!</i> quelle phrase anglaise, quelle idée anti-musicale!
+C'est comme se faire un devoir d'avoir soif.</p>
+
+<p>Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de
+l'oreille, en les forçant de prendre un certain degré de tension (par
+exemple, durant le premier final de <i>Così fan tutte</i> de Mozart), ce
+plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain état de
+tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables, et
+à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre
+moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire; c'est ainsi que
+quelques baies de <i>bella-dona</i> cueillies par erreur dans un jardin, le
+forcent à être fou.</p>
+
+<p>Cotugno, le premier médecin de Naples, me disait lors du succès fou de
+<i>Moïse</i>: «Entre autres louanges que l'on peut donner à votre héros,
+mettez celle d'assassin. Je puis vous citer plus de quarante attaques de
+fièvre cérébrale nerveuse, ou de convulsions violentes, chez des jeunes
+femmes trop éprises de la musique, qui n'ont pas d'autre cause que la
+prière des Hébreux au troisième<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> acte, avec son superbe changement de
+ton.»</p>
+
+<p>Le même philosophe, car ce grand médecin Cotugno était digne de ce
+titre, disait que le demi-jour était nécessaire à la musique. La lumière
+trop vive irrite le nerf optique; or la vie ne peut pas se trouver <i>à la
+fois</i> présente au nerf optique et au nerf auditif. Vous avez le choix
+des deux plaisirs; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux
+deux à la fois. Je soupçonne une autre circonstance, ajoutait Cotugno,
+qui tient peut-être au galvanisme. Pour trouver des sensations
+délicieuses en musique, il faut être isolé de tout autre corps humain.
+Notre oreille est peut-être environnée d'une atmosphère musicale de
+laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-être elle existe.
+Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut être en quelque sorte
+isolé comme pour les expériences électriques, et qu'il y ait au moins un
+intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La
+chaleur animale d'un corps étranger me semble fatale au plaisir musical.</p>
+
+<p>Je suis bien loin de prétendre affirmer cette théorie du philosophe
+napolitain, je n'ai peut-être pas même assez de science pour la répéter
+correctement.</p>
+
+<p>Tout ce que je sais par l'expérience de<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> quelques amis intimes, c'est
+qu'une suite de belles mélodies napolitaines force l'imagination du
+spectateur à lui présenter certaines images, et en même temps met son
+âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces
+images.</p>
+
+<p>Lorsqu'on commence seulement à aimer la musique, on est étonné de ce qui
+se passe en soi, et l'on ne songe qu'à goûter le nouveau plaisir dont on
+vient de faire la découverte.</p>
+
+<p>Lorsqu'on aime déjà depuis longtemps cet art enchanteur, la musique,
+lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir à notre imagination des
+images séduisantes relatives à la passion qui nous occupe dans le
+moment. On voit bien que tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que
+plus un homme est solidement raisonnable, moins il en est susceptible.</p>
+
+<p>Il n'y a de réel dans la musique que l'état où elle laisse l'âme, et
+j'accorderai aux moralistes que cet état la dispose puissamment à la
+rêverie et aux passions tendres.<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3>
+
+<p class="head">HISTOIRE DE L'INTERRÈGNE APRÈS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812</p>
+
+
+<p>Après Cimarosa, et lorsque Paisiello eut cessé de travailler, la musique
+languit en Italie jusqu'à ce qu'il parût un génie original. Je devrais
+dire le plaisir musical languit; il y avait bien toujours des transports
+et de l'admiration folle dans les salles de spectacle, mais c'est comme
+il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, même en lisant les
+romans de Ducray-Duminil, ou des mouchoirs agités et des <i>vivat</i> pour la
+joyeuse entrée même des plus mauvais souverains.</p>
+
+<p>Rossini a écrit avant 1812; mais ce n'est qu'en cette année-là qu'il
+obtint la faveur de composer pour le grand théâtre de Milan.</p>
+
+<p>Pour apprécier ce génie brillant, il faut de toute nécessité voir dans
+quel état il trouva la musique, et jeter un coup d'&#339;il sur les
+compositeurs qui eurent des succès de 1800 à 1812.</p>
+
+<p>Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie,
+uniquement parce que tous les grands théâtres ont l'obligation de donner
+des opéras nouveaux<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> à certaines époques de l'année; sans quoi, sous
+prétexte d'admirer les anciens compositeurs, les pédants du pays
+n'auraient pas manqué d'étouffer et de proscrire tous les génies
+naissants; ils n'eussent laissé prospérer que de plats copistes.</p>
+
+<p>L'Italie n'est le pays du <i>beau</i> dans tous les genres que parce qu'on y
+éprouve le besoin du nouveau dans le beau idéal, et que chacun
+n'écoutant que son propre c&#339;ur, les pédants y jouissent de tout le
+mépris qu'ils méritent.</p>
+
+<p>Après Cimarosa et avant Rossini, deux noms se présentent, Mayer et Paër.</p>
+
+<p>Mayer, Allemand perfectionné en Italie, et qui depuis quarante ans s'est
+fixé à Bergame, a donné une cinquantaine d'opéras, de 1795 à 1820. Il
+eut du succès, parce qu'il présentait au public une petite nouveauté qui
+surprenait, et attachait l'oreille. Son talent consistait à mettre dans
+l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs,
+les richesses d'harmonie qu'à la même époque Haydn et Mozart créaient en
+Allemagne. Il ne savait guère faire chanter la voix humaine, mais il
+faisait parler les instruments.</p>
+
+<p>Sa <i>Lodoïska</i>, donnée en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue
+admirablement chantée à Schoenbrunn en 1809,<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> par la charmante
+Balzamini, qui mourut bientôt après, au moment où elle allait devenir
+une des cantatrices les plus distinguées de l'Italie. Madame Balzamini
+devait son talent à sa laideur.</p>
+
+<p>Les <i>due Gironate</i> de Mayer sont de 1801; en 1802, il donna <i>I Misteri
+Eleusini</i>, qui se firent la réputation qu'a aujourd'hui <i>Don Juan</i>. <i>Don
+Juan</i> n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile à lire.
+<i>I Misteri Eleusini</i> passèrent pour l'&#339;uvre musicale la plus forte et la
+plus énergique de l'époque. La marche de l'art était frappante, on
+allait de la mélodie à l'harmonie.</p>
+
+<p>Les maîtres italiens quittaient le <i>facile</i> et le <i>simple</i> pour le
+composé et le savant. MM. Mayer et Paër osant faire en grand, avec
+hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres <i>maestri</i>
+essayaient timidement, et en commettant à chaque instant des fautes
+contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de
+génie; ce qui acheva de compléter l'illusion, c'est qu'ils avaient
+réellement beaucoup de talent.</p>
+
+<p>Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une
+musique d'opéra devant, à ce qu'il paraît, se borner à trente ans, ces
+maîtres ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
+tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en
+1820 MM. Mayer et Paër figureraient dans les annales de la musique au
+rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres du
+premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. <i>Ginevra
+di Scozia</i> est de 1803; c'est l'épisode d'<i>Ariodant</i>, qui forme l'un des
+chants les plus admirables du délicieux <i>Orlando</i>, de l'Arioste.
+L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il a
+écrit comme il faut écrire pour un peuple musicien; à l'autre extrémité
+du clavier poétique, je vois le petit abbé Delille.</p>
+
+<p>Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs
+de passion et de jalousie d'<i>Ariodant</i> et de la belle <i>Ecossaise</i>, qu'il
+croit infidèle, sont <i>forts</i> presque uniquement en effets d'harmonie et
+en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de
+sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la
+patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce <i>sentiment</i> leur fait
+voir l'histoire de toute la révolution française et de ses suites, dans
+l'<i>Apocalypse<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></i>.</p>
+
+<p>Le sentiment des Allemands, trop dégagé<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> des liens terrestres, et trop
+nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en
+France le genre niais<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Les têtes qui éprouvent des passions en
+Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt l'existence de ce dont
+elles ont besoin.</p>
+
+<p>Le sujet d'<i>Ariodant</i> est si beau pour la musique, que Mayer a trouvé
+trois ou quatre inspirations; par exemple, le ch&#339;ur chanté par les pieux
+solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir, vient chercher un
+asile. Ce ch&#339;ur réclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix
+plutôt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore à
+Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visière de son casque baissée,
+et sa maîtresse, qui ne le reconnaît pas. Ariodant va se battre contre
+son propre frère pour essayer de sauver sa maîtresse; il est sur le
+point de lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire qu'il est
+Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation,
+une des plus touchantes, peut-être, que puisse fournir la plus touchante
+des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une
+musique fût<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> bien dure à l'oreille, fût bien peu musique, pour ne pas
+mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les c&#339;urs tendres
+l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une réflexion: qu'eût-il
+été avec l'énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart? Nous aurions
+eu une seconde scène de Sara, dans l'oratorio d'<i>Abraham.</i> Cette scène
+de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son
+fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le
+chef-d'&#339;uvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur
+aux plus beaux airs de Grétry et de Dalayrac.</p>
+
+<p>Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était
+applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l'égal des
+grands maîtres? L'opéra de 1807, <i>Adelasia ed Aleramo</i>, parut supérieur
+à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. <i>La Rosa
+bianca e la Rosa rossa</i>, sujet superbe tiré de l'histoire des guerres
+civiles d'Angleterre, eut un grand succès en 1812. Walter Scott n'avait
+pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un peuple,
+l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor
+Bonoldi<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> fit admirer, dans la <i>Rosa bianca</i>, une voix charmante.</p>
+
+<p>Le premier <i>allegro</i> de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme
+de trivialité tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prétend
+trouver des chants gais.</p>
+
+<p>La reconnaissance d'<i>Enrico</i> et de son ami <i>Vanoldo</i> est remplie d'une
+grâce naïve que n'a jamais rencontrée Rossini, parce qu'elle tient à
+l'absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër.</p>
+
+<p>Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto <i>E de serto il
+bosco intorno</i>. C'est le chef-d'&#339;uvre de Mayer, et ce serait un des
+chefs-d'&#339;uvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers
+la fin. Le poëte a fourni au <i>maestro</i> une manière délicieuse, et
+vraiment digne de Métastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son
+ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherché à plaire à celle
+qu'il aime, s'écrie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah chi puô mirarla in volto</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">E non ardere d'amor!</span><br />
+</p>
+
+<p>Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour
+exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt
+qu'énergiques préféreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
+traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa.</p>
+
+<p>Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaieté d'un bonhomme sans
+esprit.</p>
+
+<p><i>Gli Originali</i> font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps
+de vraie musique italienne. C'est <i>la Mélomanie</i>. Lorsque cet opéra
+parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu
+alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu.
+On se demandait: Quels airs délicieux dans le genre de</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Sei morelli e quatro baj,</span><br />
+</p>
+
+<p>de</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mentr'io ero un mascalzone,</span><br />
+</p>
+
+<p>de</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Amicone del mio core,</span><br />
+</p>
+
+<p>Cimarosa n'eût-il pas faits sur un tel sujet?</p>
+
+<p>Le Mélomane véritable, ridicule assez rare en France, où d'ordinaire il
+n'est qu'une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie.</p>
+
+<p>Lorsque j'étais en garnison à Brescia, l'on me fit faire la connaissance
+de l'homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il
+était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
+et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers
+sans s'en apercevoir. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait
+jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs.</p>
+
+<p>J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et
+faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut
+degré.</p>
+
+<p>Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que
+l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des
+regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme
+allait cesser d'être à la mode. S'il eût fait de nouveaux airs, au lieu
+de s'en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la
+<i>mémoire</i> pour troubler l'empire de l'<i>imagination</i>, on se fût rappelé
+mal à propos le souvenir des chefs-d'&#339;uvre qui venaient, pendant vingt
+ans de suite, de charmer tous les c&#339;urs.</p>
+
+<p>Mayer est le maestro le plus savant de l'interrègne, comme il en est le
+plus fécond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous
+les sens les partitions de <i>Medea</i>, de <i>Cora</i>, d'<i>Adelazia</i>, d'<i>Eliza</i>,
+vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection désespérante de
+Despréaux: vous ne savez pourquoi vous n'êtes pas plus ému. Passez à un
+opéra de Rossini,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> vous sentez tout à coup l'air pur et frais des hautes
+Alpes; vous vous sentez respirer plus à l'aise; on croit renaître; vous
+aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les
+idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout
+est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c'est la profusion
+et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le
+compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste.</p>
+
+<p>Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui,
+pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple,
+le <i>sestetto</i> d'<i>Elena</i>. Je me souviens que dans un temps aussi je
+trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées.
+Depuis, j'ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j'ai retrouvé la
+plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l'on étudiait
+Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour
+les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un
+grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il
+aura admirablement déguisé ses emprunts.</p>
+
+<p>Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et
+dit tout bonnement au copiste du théâtre: «Voilà<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> <i>la Faniska</i> de
+Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu'à telle autre.»
+C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol.</p>
+
+<p>Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise;
+il créa un genre emphatique et lourd, qui s'écartait beaucoup du beau
+naturel, mais qui cependant n'était pas sans mérite, surtout une fois
+qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a été cause que la
+réputation de Mayer a été anéantie par Rossini en un clin d'&#339;il; c'est
+le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le <i>beau</i>
+naturel paraît un jour, et l'on s'étonne d'avoir pu être dupe si
+longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour
+empêcher qu'on ne joue <i>Shakspeare</i>, et pour lancer contre lui la
+jeunesse libérale. Le jour où l'on jouera <i>Macbeth</i>, que deviendront nos
+tragédies modernes?</p>
+
+<p>Je crois qu'après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom
+allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrègne qui a eu le
+succès le plus européen. Cela tient peut-être à ce que M. Paër, outre un
+talent incontestable et très remarquable, est un homme très-fin, de
+beaucoup d'esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu'une des<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
+preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de
+suite Rossini caché aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme
+fait pour plaire à des Français, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de
+la musique.</p>
+
+<p>Toutes les premières pièces de Rossini jouées à Paris, ont été montées
+d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première
+représentation de <i>l'Italiana in Algeri</i>. Lorsque peu après l'on donna
+<i>la Pietra del Paragone</i>, on eut l'attention de supprimer les deux
+morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'&#339;uvre en Italie: l'air
+<i>Eco pietosa</i>, et le finale <i>sigillara</i>. Il n'est pas jusqu'au ch&#339;ur
+délicieux du second acte de <i>Tancrède</i>, chanté sur le pont, dans la
+forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouvé prudent de
+raccourcir de moitié.</p>
+
+<p>Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait
+chanter le grand rôle <i>bouffe</i> de <i>l'Italiana in Algeri</i> par
+mademoiselle Naldi.</p>
+
+<p>Un des premiers ouvrages de M. Paër est l'<i>Oro fa Tutto</i> (1793). Son
+premier chef-d'&#339;uvre est <i>la Griselda</i> (1797). A quoi bon parler de cet
+opéra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connaît l'air
+délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire <i>Sargine</i> (1803).
+Je<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu'a fait
+M. Paër. L'<i>Agnese</i> ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès
+européen à la facilité qu'il y a d'imiter d'une manière effrayante les
+fous, que personne ne se soucie d'aller étudier avec trop de détails
+dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L'âme
+profondément ébranlée par le spectacle horrible d'un père devenu fou
+parce que sa fille l'a abandonné, s'ouvre facilement aux impressions de
+la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été sublimes
+dans le rôle du fou. Ce succès ne m'empêche pas de croire que les
+beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La
+charmante piété filiale de Cordelia me console de la folie de <i>Lear</i>
+(tragédie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'état
+affreux où se trouve le père de l'<i>Agnèse</i>. La musique centuplant ma
+sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable.
+<i>L'Agnese</i> fait pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus
+désagréable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera
+toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler
+sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est
+inévitable, oublions-la.<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p>
+
+<p>La <i>Camilla</i> (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de
+l'horreur qui, dans ce temps-là, nous valut les romans de madame
+Radcliffe, a cependant plus de mérite que <i>l'Agnese</i>; le sujet est moins
+horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie,
+était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes
+de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Signor, la vita è corta,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Partiam per carità.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée,
+comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès
+qu'il n'y a pas <i>douceur pour l'oreille</i>, il n'y a pas musique.</p>
+
+<p>Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est
+toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus
+grands succès, et ces succès ont duré dix ans; je ne vois guère
+aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce
+talent amènerait-il la vogue? Rossini nous a accoutumés à la
+surabondance des idées, Mozart à leur profondeur; il est peut-être bien
+tard pour la musique de Gluck.<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span></p>
+
+<p>Après MM. Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l'interrègne qui
+s'écoula entre Cimarosa et Rossini, il me reste à nommer quelques
+talents inférieurs. Je renvoie ces noms-là à l'appendice<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3>
+
+<p class="head">MOZART EN ITALIE</p>
+
+
+<p>J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper
+pour toujours, et exclusivement, de Rossini.</p>
+
+<p>La scène musicale en Italie était occupée depuis dix ans par MM. Mayer,
+Paër, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une
+trentaine de noms plus ou moins oubliés aujourd'hui, et qui y régnaient
+tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa
+et des Pergolèse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout à coup
+comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui
+n'étaient grands que par l'absence des grands hommes.</p>
+
+<p>Mayer, Paër, et leurs imitateurs, cher<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>chaient depuis longtemps à
+adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les
+<i>mezzo-termine</i>, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des
+succès flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au
+contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherché qu'à
+se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel
+qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société
+que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux.</p>
+
+<p>D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait; il n'était pas là pour
+flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans
+la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pénétré en Europe que depuis
+sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les
+voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du
+prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce
+aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***, à côté d'un opéra de
+Mozart? La position était inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart était
+un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des
+beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble
+si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour.<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span></p>
+
+<p>Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la
+Scala à Milan, <i>Mitridate</i>, en 1770, et <i>Lucio Silla</i>, en 1773<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Ces
+opéras ne manquèrent pas de succès, mais il n'est pas probable qu'un
+enfant ait osé braver la mode. Quel qu'ait été le mérite de ces
+ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Piccini,
+Paisiello, ces succès n'avaient laissé aucune trace.</p>
+
+<p>Vers 1803, les triomphes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent
+importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusèrent bravement d'y
+croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On
+connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart
+faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des
+vieilles idées dit en France de Shakspeare: «C'est un sauvage qui ne
+manque pas d'énergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le
+fumier d'Ennius; s'il eût eu l'avantage de prendre des leçons de
+Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-être fait quelque chose.» Et
+il ne fut plus question de Mozart.</p>
+
+<p>En 1807, quelques Italiens de distinc<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>tion, que Napoléon avait menés à
+sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé
+par Munich, se mirent à reparler de Mozart: on se décida à essayer une
+de ses pièces, <i>l'Enlèvement du Sérail</i>, je crois. Mais pour exécuter
+cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être
+un excellent <i>tempiste</i>, ne jamais faire d'infidélités à la <i>mesure</i>. Il
+ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en
+l'entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance: <i>C'est
+l'amour</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, ou <i>Di tanti palpiti</i>, de <i>Tancrède</i>. Les symphonistes
+italiens se mirent à travailler, mais il ne sortait rien de cet océan de
+notes, qui noircissaient la partition de cet étranger. Il fallait
+d'abord que tout le monde allât en mesure, et surtout <i>entrât</i> et
+<i>sortît</i> juste, au moment prescrit. Les paresseux appelèrent cela de la
+barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer à
+Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer,
+et qui avaient plus d'orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour
+des Italiens, de renoncer à de la musique<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> comme trop difficile; ils
+menacèrent de retirer leur protection au théâtre où l'opéra allemand
+était en répétition, et l'on donna enfin l'&#339;uvre de Mozart. Pauvre
+Mozart! des personnes qui se trouvaient à cette représentation, et qui,
+depuis, ont appris à aimer ce grand homme, m'ont assuré n'avoir jamais
+vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales,
+produisaient une cacophonie épouvantable; on eût dit un sabbat de
+diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au
+milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés.</p>
+
+<p>Le même soir il se forma deux partis. Le <i>patriotisme d'antichambre</i>,
+comme disait M. Turgot à propos du <i>Siège de Calais</i>, tragédie
+nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande
+maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et
+déclara dans tous les cafés que jamais homme né hors de l'Italie ne
+parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette
+mesure parfaite qui le caractérise: <i>Gli accompagnamenti tedeschi non
+sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi</i>.</p>
+
+<p>L'autre parti, guidé par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient
+été à Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurément
+des morceaux d'ensemble,<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> mais deux ou trois petits airs, ou <i>duetti</i>,
+écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à
+<i>honneur national</i> eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent
+qu'il fallait être <i>mauvais Italien</i> pour admirer de la musique faite
+par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de
+l'opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l'orchestre jouant plus mal
+chaque soir. Les gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande
+ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la
+Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler
+à tout venant, et à plus forte raison d'écrire), ces gens dirent:
+«Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant
+d'acharnement à prouver qu'il est médiocre, puisque nous lui voyons
+prodiguer des injures qu'on n'a jamais adressées aux Nicolini et aux
+Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'époque), il serait bien
+possible que cet étranger eût un coin de génie.»</p>
+
+<p>Voilà ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de
+personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas
+pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures
+grossières des journaux écrits par les<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> agents de la police. La cause de
+Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue.</p>
+
+<p>Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas
+grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en
+adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils répètent partout et
+à tue-tête, ayant su, par une lettre qu'une de ses maîtresses lui
+écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se
+mit à en parler avec mystère. Il fit appeler les six meilleurs
+symphonistes de la ville, qu'il éblouissait de son luxe, et étourdissait
+du fracas de ses chevaux anglais et de ses calèches fabriquées à
+Londres, et il fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale
+de <i>Don Juan</i>. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps
+de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque
+oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en
+Italie, il est sûr d'être obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres
+cinq ou six <i>buli</i> de Brescia, capables de toutes les violences.</p>
+
+<p>Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour
+parvenir à jouer <i>in tempo</i> (en mesure) le premier finale de <i>Don Juan</i>.
+Alors pour la première<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince
+prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En
+deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit
+exécuter à sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une
+conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de <i>Don
+Juan</i>. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva
+bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant
+de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari
+considérable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette
+tranquillité profonde d'une ville d'Italie, devint bientôt la grande
+nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait parié qu'il
+ferait exécuter quelques morceaux de <i>Don Juan</i>, et que messieurs tels
+et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint
+sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de
+Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et
+le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de
+<i>Sargine</i> et de <i>Cora</i>. On mourait de rire, à ce que l'on m'a conté,
+rien qu'à entendre ces assertions. Le prince, dont la vanité goûtait des
+plaisirs très vifs, retarda le grand jour<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> sous divers prétextes; il
+vint enfin ce jour mémorable. Le concert d'épreuve eut lieu à la maison
+de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans,
+il en a été plus fat de moitié.</p>
+
+<p>Cet événement fit du bruit; on se mit à jouer Mozart en Italie. A Rome,
+vers 1811, on estropia <i>Don Juan</i>. Mademoiselle Eiser, celle qui a joué
+un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse
+à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans <i>Don Juan</i>, et fort
+bien. Sa voix était admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que
+par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela
+ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce
+dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna <i>Don Juan</i> à
+la <i>Scala</i>, succès d'étonnement. En 1815, on donna <i>les Noces de
+Figaro</i>, qui furent mieux comprises. En 1816, <i>la Flûte enchantée</i> tomba
+et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de <i>Don Juan</i> eut enfin
+un succès fou, si l'on peut appeler <i>fou</i> un succès lorsqu'il s'agit de
+Mozart.</p>
+
+<p>Aujourd'hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin
+d'y être senti. Son principal effet dans l'opinion publique a été de
+jeter au second rang<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction
+allemande.</p>
+
+<p>En ce sens, il a aplani les voies à Rossini, dont l'immense réputation
+ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouvé de
+rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini,
+et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello.
+Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd'hui en France
+les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes
+nobles de Racine. Ils étaient sûrs d'être extrêmement applaudis,
+extrêmement loués, et en beau style; mais il restait toujours un peu
+d'<i>ennui</i> au fond de l'âme de leurs prôneurs, qui, partant, étaient
+toujours prêts à se fâcher. C'étaient des succès comme ceux de <i>Saül</i>,
+du <i>Maire du palais</i>, de <i>Clytemnestre</i>, de <i>Louis IX</i>; personne dans la
+salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en bâillant, prouvait
+à son voisin que c'était fort beau.<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3>
+
+<p class="head">DU STYLE DE MOZART</p>
+
+
+<p>Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix
+ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart leur voix mérite
+d'être comptée, et leur jugement pris en considération.</p>
+
+<p>Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et
+en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas <i>calculée pour ce
+climat</i>; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des
+images mélancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable
+et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le même à
+Bologne et à Königsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus
+impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y
+empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'âme;
+il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant; c'est
+une fureur; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès
+de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien
+n'a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que
+cette<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le
+langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses
+nuances, depuis la jeune fille tendre, <i>Ha! tu sai ch'io vivo in pene</i>,
+de <i>Carolina</i>, dans le <i>Matrimonio segreto</i>, jusqu'au vieillard, fou
+d'amour, <i>Io venia per sposarti</i>. J'abandonne ces idées sur la
+différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une
+métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de
+pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le
+peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorité,
+elles n'y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse; tout au plus,
+si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par c&#339;ur une
+vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas
+d'humeur à faire des phrases pour ces sortes de gens.</p>
+
+<p>Revenons à Mozart et à ses chants pleins de <i>violence</i>, comme disent les
+Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais
+j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini
+aura pâli. C'est qu'il a été inventeur de tous points et dans tous les
+sens; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encore un peu à
+Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn.<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p>
+
+<p>La science de l'Harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra
+supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout
+de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il
+ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de
+faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force des couleurs; ou
+mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la
+convenance des sentiments.</p>
+
+<p>Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui,
+dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les
+forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force
+de sa musique est telle, que l'image présentée restant fort indistincte,
+l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie.
+Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une maîtresse
+sérieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à
+cause de sa tristesse; ces femmes-là, ou manquent tout à fait de faire
+effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois,
+font une impression profonde et s'emparent de l'âme tout entière et pour
+toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique
+nécessairement sans passions,<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> prétend toujours faire croire qu'elle a
+des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette
+mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de
+sa musique sur le c&#339;ur humain.</p>
+
+<p>En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre,
+parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur
+succès vient: 1º de ce qu'ils sont de bonne foi; 2º de ce que peu à peu
+leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une
+opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre énoncer; 3º enfin, de ce
+que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la
+mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés,
+répètent toujours et avec modestie le même sentiment.</p>
+
+<p>Ces gens-là ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport
+<i>la Pietra del Paragone</i> et <i>l'Italiana in Algeri</i>; ils ont été touchés
+du quartetto de <i>Bianca e Faliero</i>; ils disent que Rossini a porté la
+vie dans l'opéra <i>seria</i>; mais, au fond, ils le regardent comme un
+brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand
+effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber
+Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des
+qua<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>lités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart.
+Rien ne fait moins de <i>fracas</i> en peinture que l'air modeste et la
+céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont
+abaissés sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphaël, le
+vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et
+qui, pour les âmes <i>communes</i>, est une chose si <i>commune</i>).</p>
+
+<p>Il en est de même du duetto:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Là ci darem la mano</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Là mi dirai di si.</span><br />
+</p>
+
+<p>Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le
+comble de l'ennui à la plupart de nos <i>dandys</i>.</p>
+
+<p>Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l'air <i>Sono docile</i> de
+Rosine dans le <i>Barbier de Séville</i>. Qu'importe que cet air soit un
+contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens?</p>
+
+<p>La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique
+et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mêmes personnes;
+Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la
+nièce, dans la comédie des <i>Femmes</i> de Dumoustier:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 17em;">Va,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tu ne plairas jamais à qui j'aurai su plaire.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p>
+
+<p>Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si
+Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'idées au
+même degré que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacité
+et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases
+que Cimarosa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs
+dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique
+que</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Amicone del mio core,</span><br />
+</p>
+
+<p>Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva
+avec Figaro,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oggi arriva un reggimento</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">È mio amico il colonello,</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">(1<sup>er</sup> acte du <i>Barbier</i>).</span><br />
+</p>
+
+<p>ou un duetto aussi léger que celui de Rosine avec Figaro (1<sup>er</sup> acte).
+Mozart n'a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique; il est le
+contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il
+ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans l'air</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quelle pupille tenere,</span><br />
+</p>
+
+<p>des <i>Horaces</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p>
+
+<p>Il ne comprenait pas qu'on pût ne pas trembler en aimant.</p>
+
+<p>Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et
+de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera
+<i>saturé</i> des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on
+reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de
+l'auteur de <i>Così fan tutte</i>.</p>
+
+<p>Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie; c'est dans <i>Don
+Juan</i>, lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et
+dans <i>Così fan tutte</i>; c'est justement aussi souvent que Rossini a été
+mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans <i>la Gazza ladra</i>, où un jeune
+militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une
+maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans <i>Otello</i> que le duetto
+des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le
+quartetto de <i>Bianca e Faliero</i>, le duetto d'<i>Armide</i>, et même le
+superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de mille passions,
+s'éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisément
+de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime.
+C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante.<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span></p>
+
+<p>Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'&#339;uvre de
+Rossini, <i>la Pietra del Paragone</i>, <i>l'Italiana in Algeri</i>, <i>Tancredi</i>,
+<i>Otello</i>, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance
+qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance,
+si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans <i>la Gazza ladra</i>
+et dans l'introduction de <i>Moïse</i>, Rossini a voulu se rapprocher du
+style <i>fort</i> des Allemands.</p>
+
+<p>Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Crudel, perchè finora farmi languir così?</span><br />
+</p>
+
+<p>Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mentr'io ero un mascalzone,</span><br />
+</p>
+
+<p>ou bien encore le duel des <i>Nemici generosi</i>, de Cimarosa, si bien joué
+à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli.</p>
+
+<p>Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et
+d'aussi léger que le duetto:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">D'un bel uso di Turchia</span><br />
+</p>
+
+<p>du <i>Turco in Italia</i>. Cela est Français dans tout le beau de
+l'expression.<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p>
+
+<p>C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se
+pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la
+tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène
+musicale. Pour qui sait entendre, on les imite même dans les petites
+musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini.</p>
+
+
+<p class="c top15">FIN DE L'INTRODUCTION<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>[Pg 56]</p>
+
+
+
+<h1 class="top15">VIE DE ROSSINI</h1>
+
+<hr class="full" />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p class="head">SES PREMIÈRES ANNÉES</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à Pesaro<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, jolie petite
+ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez
+fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et
+les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de
+désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages
+de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont
+rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents
+puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là, comme sur la frontière
+d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et
+désolation; tout est douce volupté et beauté<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> touchante vers les rives
+ombragées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la
+civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes
+s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser
+d'être féroces. La douce volupté les civilisa; ils reconnurent qu'aimer
+valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est
+pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le
+bon Dieu en avait fait une île!</p>
+
+<p>Son état politique n'est point à envier; toutefois, c'est de
+l'<i>ensemble</i> de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis
+quelques siècles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du
+monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini
+et Vigano, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les
+beaux-arts, sont nés au pays où l'on aime.</p>
+
+<p>Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit
+l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour.</p>
+
+<p>Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission à ses sujets
+que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de <i>danger</i>
+en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire
+tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span>
+bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le
+gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête
+d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la société,
+mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt
+ans.)</p>
+
+<p>Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de
+venin, qui sort de la fange de marais immenses; il paraît tout à coup au
+milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupté fait
+place à la terreur; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont
+il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien
+vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de
+regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'est un mal
+nécessaire, personne ne s'en irrite.</p>
+
+<p>Le jour où l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cessé
+de vivre en Italie, et l'on aura à leur place de belles discussions
+politiques comme à Londres ou à Washington.</p>
+
+<p>L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une idée
+calomnieuse<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> est bien plus favorable à l'énergie des passions que
+les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à
+l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison.</p>
+
+<p>Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour
+lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société
+est juge de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et
+d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée
+jusqu'à la poltronnerie la plus amusante).</p>
+
+<p>Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les
+beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des
+ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus
+spirituel et le plus fin n'aperçoit les beaux-arts que comme au travers
+d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de
+finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de
+l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus
+que le matériel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture,
+et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la
+musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un
+tableau de Raphaël, l'homme du nord en fera<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> consister la sublimité dans
+le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on
+musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le <i>Miroir</i>.</p>
+
+<p>Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé
+précisément par ces gens si fins dont je viens de médire; leur
+supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du
+monde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles
+qu'à demi. Si j'avais à faire une histoire de la musique ou de la
+peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la
+publierais.</p>
+
+<p>Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une
+expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion
+plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait
+quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air
+<i>agitato</i>.</p>
+
+<p>En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les
+passions occupée par la peur de manquer aux mille convenances, ou le
+projet de lancer un calembour heureux.</p>
+
+<p>En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent
+comme ennemis acharnés des beaux-arts. Toutes les passions sont
+comprimées dans les hautes classes par une timidité souffrante<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> qui
+n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou anéanties chez la
+plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze
+heures de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer
+de pain et de mourir au milieu de la rue.</p>
+
+<p>On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du <i>dolce far niente</i>, et de
+l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant,
+grâce à ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le nord seulement que
+l'on peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les
+beaux-arts.</p>
+
+<p>La Romagne, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les
+plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a
+longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays; il
+y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde.</p>
+
+<p>Le père de Rossini était un pauvre joueur de cor de troisième ordre, de
+ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de
+Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou
+voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres
+impromptus qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une
+beauté, était une <i>seconda donna</i> passable. Ils allaient de ville en
+ville et de<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme
+chantant sur la scène; pauvres par conséquent: et Rossini leur fils,
+couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle
+à la pauvreté paternelle, n'avait pas mis de côté, pour tout capital, il
+y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie
+annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne.</p>
+
+<p>On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une
+industrie bien incertaine n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait
+guère de l'avenir.</p>
+
+<p>En 1799, les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne; mais il
+ne commença à étudier la musique qu'à l'âge de douze ans, en 1804; son
+maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune
+Gioacchino gagnait déjà quelques <i>paoli</i> en allant chanter dans les
+églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites manières
+le faisaient bien venir des prêtres directeurs des <i>Funzioni</i>. Sous le
+professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art
+d'accompagner et les règles du contrepoint. Dès l'année 1806, il était
+en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce
+fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> espérances; sa
+jolie figure faisait penser à en faire un ténor.</p>
+
+<p>Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en
+Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare,
+Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le
+jeune Rossini cessa de chanter dans les églises. Le 20 mars de cette
+année, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du
+père Stanislao Mattei.</p>
+
+<p>Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en état de composer une
+symphonie et une cantate intitulée: <i>Il pianto d'Armonia</i>. C'est son
+premier ouvrage de musique vocale. Immédiatement après il fut élu
+directeur de l'académie des <i>Concordi</i> (réunion musicale existant alors
+dans le sein du lycée de Bologne).</p>
+
+<p>Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger,
+comme chef d'orchestre, les <i>Quatre Saisons</i> de Haydn, que l'on exécuta
+à Bologne; la <i>Création</i>, que l'on donna en même temps (mai 1811), fut
+dirigée par le célèbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini
+n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite
+maison à Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la
+famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur pro<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>tection. Une
+femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée
+de l'envoyer à Venise; il y composa, pour le théâtre <i>San-Mosè</i>, un
+petit opéra en un acte intitulé <i>la Cambiale di Matrimonio</i> (1810).
+Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année
+suivante (1811) il y fit jouer <i>l'Equivoco stravagante</i>. Il retourna à
+Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, <i>l'Inganno felice</i>.</p>
+
+<p>Ici le génie éclate de toutes parts. Un &#339;il exercé reconnaît sans peine,
+dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux
+capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'&#339;uvre de
+Rossini.</p>
+
+<p>Il y a un beau <i>terzetto</i>, celui du paysan <i>Tarabotto</i>, du seigneur
+féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne
+reconnaît pas.</p>
+
+<p>L'<i>Inganno felice</i> est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de
+l'école du Pérugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités
+de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n'osait pas
+encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste se
+compose de deux choses: une âme exigeante, tendre, passionnée,
+dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui
+donner des jouissances<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> en créant des beautés nouvelles. Les protecteurs
+de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant
+le saint temps de carême de 1812 un <i>oratorio</i> intitulé: <i>Ciro in
+Babilonia</i> (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur,
+ce me semble, pour l'énergie, à l'<i>Inganno felice</i>. Rossini fut appelé
+de nouveau à Venise; mais l'<i>imprésario</i> de <i>San-Mosè</i>, non content
+d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames,
+et dont le génie naissant allait procurer la vogue à son théâtre, le
+voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini donna
+sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à
+son rang, et que peut-être il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays
+moins sauvage.</p>
+
+<p>En sa qualité de compositeur, Rossini était maître absolu de faire
+exécuter tout ce qui lui passerait par la tête aux instruments de son
+orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, <i>la Scala di seta</i> (l'Échelle
+de soie), qu'il fit pour l'<i>imprésario</i> insolent, toutes les
+extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais
+manqué dans cette tête-là. Par exemple, à l'<i>allegro</i> de l'ouverture,
+les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit
+coup avec<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> l'archet sur le réverbère en fer-blanc dans lequel est placée
+la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère
+d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de
+la Terre-Ferme pour l'opéra du jeune <i>maestro</i>. Ce public, qui deux
+heures avant l'ouverture, assiégeait les portes, et qui ensuite avait
+été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement
+insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin
+d'être affligé, demanda en riant à l'<i>imprésario</i> ce qu'il avait gagné à
+le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis lui avaient
+procuré un engagement. Rossini reparut un mois après à Venise; il donna
+successivement deux <i>farze</i> (opéras en un acte) au théâtre <i>San Mosè</i>:
+<i>l'Occasione fa il ladro</i> (1812) et <i>il Figlio per azzardo</i> (carnaval de
+1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit <i>Tancrède</i>.</p>
+
+<p>On peut juger du succès qu'eut cette &#339;uvre céleste à Venise, le pays
+d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et
+roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût
+pas distrait de Rossini. C'était une folie, une vraie <i>fureur</i>, comme
+dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le
+gondolier jusqu'au plus<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> grand seigneur, tout le monde répétait:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ti rivedro, mi rivedrai.</span><br />
+</p>
+
+<p>Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés d'imposer silence à
+l'auditoire, qui chantait:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ti rivedro!</span><br />
+</p>
+
+<p>ceci est un fait certain dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans
+les salons de madame Benzoni.</p>
+
+<p>Les <i>dilettanti</i> se disaient en s'abordant: <i>Notre Cimarosa est revenu
+au monde</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>; C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs,
+c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de
+la langueur et de la lenteur dans l'<i>opéra seria</i>; les morceaux
+admirables étaient clair-semés, souvent ils se trouvaient séparés par
+quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui: Rossini venait de
+porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection
+de l'opéra buffa.</p>
+
+<p>Le véritable opéra buffa, celui dont les<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> <i>libretti</i> furent écrits en
+napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello,
+Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage
+d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie: on serait
+prêt à commencer le dialogue avec lui: c'est l'&#339;uvre, jusqu'ici, où
+l'homme s'est le plus approché de la perfection. Il n'y a donc rien à
+faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend
+un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Le succès de
+Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans
+l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra <i>di mezzo
+carattere</i>, comme <i>le Barbier de Séville</i>, et dans l'opéra séria, comme
+<i>Tancrède</i>; car ne vous figurez pas que <i>le Barbier de Séville</i> tout gai
+qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa; il n'est qu'au second
+degré de gaieté.</p>
+
+<p>On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples, à peine, depuis les
+progrès de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait
+de hautbois ou de basson aux chefs-d'&#339;uvre des Fioravanti et des
+Paisiello. Rossini s'est bien gardé<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> de toucher à ce genre; c'est comme
+qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après <i>Macbeth</i>. Il a
+entrepris la besogne <i>faisable</i> de porter la vie dans l'opéra seria.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="head">TANCRÈDE.</p>
+
+
+<p><span class="lettre">C</span><span class="smcap">e</span> charmant opéra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon
+analyser et juger <i>Tancrède</i>? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce
+qu'il en doit penser, et au lieu de juger <i>Tancrède</i> avec moi, ne
+va-t-il pas me juger avec <i>Tancrède</i>? Grâce à madame Pasta, Paris ne
+voit-il pas <i>Tancrède</i> comme il n'a jamais été donné nulle part?</p>
+
+<p>Quel prodige qu'une jeune femme qui, à peine arrivée à l'âge des
+passions, nous présente, avec un chant suave, un talent tragique aussi
+remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent <i>différent</i>, et un
+talent plus simple!</p>
+
+<p>Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'être
+incomplet, je vais essayer une analyse rapide de <i>Tancrède</i>.</p>
+
+<p>Les premières mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de
+noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu'à l'<i>allegro</i>. Il y
+a là un caractère de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de
+la première représentation, entraîna tous les c&#339;urs. Rossini n'avait
+point osé venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son
+engagement l'y obligeait; il avait peur d'être accueilli par des
+sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le
+c&#339;ur l'accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son
+précédent opéra. Le compositeur enfant s'était caché sous le théâtre,
+dans le passage qui conduit à l'orchestre. Après l'avoir cherché
+partout, le premier violon, voyant que l'heure avançait, et que le
+public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si
+ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première
+représentation, se détermina à commencer l'opéra. Le premier allegro de
+l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les
+bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa
+place au piano.</p>
+
+<p>Cet <i>allegro</i> est plein de fierté et d'élégance. C'est bien là ce qui
+convient au nom chevaleresque de <i>Tancrède</i>; voilà bien l'amant d'une
+femme à grand caractère; c'est bien là, enfin, le génie de Rossini dans
+sa pureté. Quand il est lui-même, il a de l'élégance comme un<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> jeune
+héros français, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn.
+Il faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette
+force dans les airs des <i>Horaces et des Curiaces</i>. Rossini, suivant,
+sans s'en douter, les traces de Canova, a substitué de l'<i>élégance</i> à
+cette <i>force</i>, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a
+compris la tendance de son siècle, il s'est écarté du <i>beau idéal</i> de
+Cimarosa, précisément comme Canova a osé s'écarter du <i>beau idéal
+antique</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<p>Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa,
+quelquefois il a été <i>lourd</i>: c'est qu'il a eu recours à ces <i>lieux
+communs</i> d'harmonie, éternelle ressource des Mayer, des Winter, des
+Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force
+dans la mélodie.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu métaphysique, quand
+Rossini est lui-même, il a de l'élégance et de l'esprit, et non de la
+force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven.</p>
+
+<p>Cette réflexion m'a été suggérée surtout par cet allegro de l'ouverture
+de <i>Tan<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>crède</i>. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins
+d'une grâce et d'une finesse tout à fait françaises; mais il n'y a point
+de pathétique.</p>
+
+<p>L'ouverture finit, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers
+syracusains. Ils chantent en ch&#339;ur:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pace, onore... fede, amore.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce ch&#339;ur est fort agréable, mais est-ce bien là le mot qu'il devrait
+nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette <i>force</i> dont
+je viens de parler, et que l'on remarque presque à chaque pas dans les
+&#339;uvres de Haydn? Ce ch&#339;ur a un air doucereux assez déplacé partout, et
+plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen âge.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Cinq chevaliers français conquirent la Sicile,</span><br />
+</p>
+
+<p>dit le poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit
+féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'après
+nature, dans le templier Boisguilbert d'<i>Ivanhoe</i>, ce sont ces
+chevaliers qui vont bientôt envoyer à une mort cruelle l'aimable fille
+de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pace, onore.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span></p>
+
+<p>Ce ch&#339;ur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de
+l'<i>Astrée</i>,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Où, jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen âge? Les chevaliers
+couverts de fer de ces temps barbares, même quand ils juraient une paix,
+devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille
+garde rentrant à Paris après Austerlitz.</p>
+
+<p>L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphaël
+souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le
+plus nécessaire.</p>
+
+<p>Cette <i>introduction</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> de <i>Tancrède</i> produit toujours peu d'effet,
+quoique la mélodie en soit agréable. Si l'idée de corriger, et de
+corriger un ouvrage heureux, n'était pas à mille lieues du caractère de
+Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce ch&#339;ur des chevaliers
+de Syracuse.</p>
+
+<p>Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau
+de chant qui annonce l'entrée d'Aménaïde:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Più dolce e placida.</span><br />
+</p>
+
+<p>Avant lui la musique n'avait jamais<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> exprimé à ce point l'élégance noble
+et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie.</p>
+
+<p>La cavatine d'Aménaïde, <i>come dolce all'alma mia</i>, manque de la
+mélancolie que Mozart y eût mise, et l'on y remarque des agréments trop
+jolis pour n'être pas déplacés. Une jeune fille d'une âme un peu élevée
+qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste: Voltaire a
+cherché cette nuance. Rossini était trop jeune pour la sentir, ou, pour
+mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment
+n'est peut-être jamais entré dans son âme; toujours il a craint d'être
+ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eût imité un
+instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui
+était dicté par son génie, et ce génie, s'il a de la tendresse, ne
+connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie.</p>
+
+<p>Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à
+l'italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une
+plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il
+faut l'admirable <i>portamento</i> de madame Pasta pour que le débarquement
+de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite
+barque dont<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un
+effet risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules
+dans lesquelles les arbres <i>font ombre</i> sur le ciel. A Milan on aperçoit
+à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter ces choses-là à
+l'imagination, le débarquement de Tancrède et de ses écuyers. La
+décoration sublime est un chef-d'&#339;uvre de Sanquirico ou de Perego;
+l'admiration qu'elle vous donne vous fait <i>oublier</i> de porter un &#339;il
+critique sur les détails de l'action qui se passe devant vous.
+Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en décorations, et
+les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui.</p>
+
+<p>A Venise, Rossini avait fait pour l'arrivée de Tancrède un grand air
+dont la Malanote ne voulut pas<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>; et comme cette excellente cantatrice
+était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle
+ne lui déclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la
+première représentation.</p>
+
+<p>Qu'on juge du désespoir du <i>maestro</i>! Voilà de ces choses qui font
+devenir fou à cet âge et dans cette position; âge heureux où l'on
+devient fou! «Si après l'équipée de mon dernier opéra, se disait<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span>
+Rossini, l'on siffle l'entrée de Tancrède, tout l'opéra <i>va a terra</i>
+(tombe à plat).»</p>
+
+<p>Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui
+vient; il écrit quelques lignes, c'est le fameux</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tu che accendi,</span><br />
+</p>
+
+<p>l'air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en plus de
+lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette
+cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une
+longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu
+chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l'église d'une des
+petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l'air de
+<i>bonheur</i> de la Mythologie, même dans la religion terrible des
+chrétiens.</p>
+
+<p>A Venise, cet air s'appelle l'<i>aria dei risi</i>. J'avoue que c'est un nom
+bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite
+anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. <i>Aria dei
+risi</i>, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'<i>air du riz</i>. En Lombardie,
+tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit
+maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime
+le riz fort peu cuit, quatre minutes<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> avant de servir, le cuisinier fait
+toujours faire cette question importante: <i>bisogna mettere i risi</i>?
+Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le cameriere lui fit la
+question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt
+Rossini avait fini l'air.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Di tanti palpiti.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le nom d'<i>aria dei risi</i> rappelle qu'il a été fait en un instant.</p>
+
+<p>Que dire de cette admirable cantilène? Il me semble qu'il serait
+également ridicule d'en parier et à qui la connaît, et à qui ne l'a
+jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe?</p>
+
+<p>Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède
+savent que le récitatif</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O patria, ingrata patria!</span><br />
+</p>
+
+<p>peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame
+Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la
+leçon de chant du <i>Barbier de Séville</i>. On peut chanter supérieurement
+un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette
+sublime; il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même le
+passage sur les mots<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> <i>alma gloria</i> ne sera jamais chanté par un être né
+en deçà des Alpes.</p>
+
+<p>Les mots <i>mi rivedrai, ti rivedró</i>, exigent le sentiment ou le souvenir
+de l'amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord
+mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre
+pourquoi <i>mi rivedrai</i> est mis avant <i>ti rivedró</i>. Si nos gens de goût
+entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a là <i>manque de
+politesse</i> de Tancrède a l'égard d'Aménaïde, et peut-être <i>oubli total
+des convenances</i>.</p>
+
+<p>A l'arrivée de Tancrède on peut voir dans l'orchestre le sublime de
+l'<i>harmonie dramatique</i>.</p>
+
+<p>Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer
+les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par
+les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire
+dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage
+lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage
+déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son c&#339;ur; il convient
+ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il
+emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate
+qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine.<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> S'il
+parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui
+portons, et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde
+en revoyant les lieux qu'habite Aménaïde. Tancrède doit se taire; mais
+pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui
+l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de
+son âme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec
+lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix.</p>
+
+<p>Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et
+des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas
+faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement
+ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage
+lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant,
+dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure
+exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que
+pour nous reposer des effets d'orchestre. Le héros est comme ces
+princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne
+pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient
+toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse
+importante.<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p>
+
+<p>Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractères
+distinctifs: par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède,
+Rossini a employé la flûte<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>; cet instrument a un talent tout
+particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, et c'est bien
+là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne
+peut reparaître que sous un déguisement.</p>
+
+<p>Si l'on veut arriver par un autre chemin à l'idée de l'harmonie dans ses
+rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employé avec succès
+le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-être qui a
+valu les succès les plus étonnants à l'immortel auteur d'<i>Old
+Mortality</i>. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l'harmonie,
+de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par
+des descriptions. Voyez dès la première page d'<i>Ivanhoe</i> cette admirable
+description du soleil couchant qui darde des rayons déjà affaiblis et
+presque horizontaux au<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> travers des branches les plus basses et les plus
+touffues des arbres qui cachent l'habitation de <i>Cédric</i> le Saxon. Ces
+rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'un éclairci de cette forêt
+sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur
+de porcs. L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire
+cette forêt éclairée par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les
+singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu'il
+nous présente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous
+sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages
+vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un
+prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman
+par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque
+tout son effet.</p>
+
+<p>Voilà comment les gens de génie emploient l'harmonie en musique,
+exactement comme Walter Scott se sert de la <i>description</i> dans
+<i>Ivanhoe</i>; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent
+l'harmonie comme M. l'abbé Delille entasse les descriptions les unes sur
+les autres dans son poëme de <i>la Pitié</i>. Vous souvient-il encore combien
+les personnages épisodiques de M. l'abbé Delille sont pâles et<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span>
+décolorés? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela à Paris en
+1804? Quels progrès immenses n'avons-nous pas faits depuis cette époque?
+Espérons que nous en ferons bientôt de semblables en musique, et que
+l'harmonie allemande suivra la poésie à <i>la Louis XV</i>. Nos anciens
+auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'idée de
+décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à
+l'harmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans
+l'excès contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans
+l'harmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale
+de madame de Staël comme des descriptions du chantre des <i>Jardins</i>, et
+que nous en viendrons à ne parler des aspects touchants de la nature que
+quand notre c&#339;ur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et
+en jouir.</p>
+
+<p>A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la
+<i>description</i>, quelquefois même d'une manière impatientante, comme
+lorsque la charmante petite muette Fenella de <i>Peveril du Pic</i>, veut
+empêcher Julian de sortir du château de Holm-Peel dans l'île de Man. Ici
+la description impatiente à peu près comme l'harmonie allemande choque
+les c&#339;urs<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> italiens; mais lorsqu'elle est bien placée, elle laisse l'âme
+dans un état d'émotion qui la prépare merveilleusement à se laisser
+toucher par le plus simple dialogue; et c'est, à l'aide de ses
+admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'être
+simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d'autres
+avaient mis à la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues
+aussi vrais que la nature.</p>
+
+<p>Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée
+un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical,
+Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n'avait
+pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects
+sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique.
+Il se servit de la description d'une manière ravissante; quelquefois
+mais fort rarement, il l'employa d'une façon un peu exagérée. Mayer,
+Winter, Weigl, comme M. l'abbé Delille, jettent à pleines mains des
+descriptions peu intéressantes et fort <i>savantes</i> (très-fortes en
+grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une
+manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est
+singulièrement pittoresque; il arrête toujours<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> les yeux, mais
+quelquefois il les fatigue.</p>
+
+<p>A chaque instant dans la <i>Gazza ladra</i>, par exemple, on voudrait faire
+taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et
+fort, il convient aux gens sensibles; les <i>dilettanti</i> voudraient plus
+de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix
+humaines.</p>
+
+<p>Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition
+de <i>Tancrède</i>; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui
+pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de
+vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de <i>Tancrède</i>
+toutes les fois que l'on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop
+de simplicité.</p>
+
+<p>Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la <i>nouveauté</i> de
+ce <i>style</i>, ce furent des chants délicieux garnis, si j'ose m'exprimer
+ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui
+réveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les
+choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements
+produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix.
+<i>Fanno col canto conversazione rispettosa</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> dit l'un des amateurs
+les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l'auteur de l'<i>Uomo</i>,
+et de l'<i>Elefanteide</i>, satires délicieuses).</p>
+
+<p>Il y a des fautes dans le premier <i>final</i> de <i>Tancrède</i>, me disait un
+soir à Brescia l'aimable Pellico (le premier poëte tragique de l'Italie,
+aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg);
+il y a des sauts d'un son à l'autre dans ce <i>final</i>, qui étonnent
+l'oreille.&mdash;Mais l'oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument
+jamais être étonnée? Si vous voulez qu'on fasse des découvertes, laissez
+un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait
+jamais voulu permettre d'étonner l'oreille, le fougueux et singulier
+Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn?</p>
+
+<p>Si, dans le premier acte de <i>Tancrède</i>, Rossini ne fait pas encore usage
+de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes
+d'une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons
+plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs.
+Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase
+qu'Amé<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>naïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassan:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Deh! tu almen.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la
+fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sûr. La partie de ce
+quatuor, chantée à mi-voix par Orbassan, est délicieuse; il semble que
+les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de
+basse: on ne sait où l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupté.</p>
+
+<p>Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">No; che il morir non è.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais on l'oublie bientôt pour le délicieux duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! se de'mali miei,</span><br />
+</p>
+
+<p>dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec
+ce qu'on vient d'entendre.</p>
+
+<p>L'expression marquante de cette délicieuse partition de <i>Tancrède</i> est
+l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse
+folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> chose
+d'<i>âme</i> de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n'être plus
+qu'une <i>vilenie méthodique et mathématique</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Ici il ne doit plus
+être question des moyens <i>physiques</i> de l'art choisis par Rossini, et
+par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien
+au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu'il peint une
+chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo <i>Ah! se de'mali miei</i>,
+qui commence par la profonde mélancolie d'un héros,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Nemico il ciel provai,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fin da prim'anni ognor.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! son si misero.</span><br />
+</p>
+
+<p>finit par l'éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous
+les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si
+naturel et si touchant, nous avons de l'<i>honneur moderne</i> dans toute sa
+pureté, et voilà ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'idée de faire
+avant <i>Arcole</i> et <i>Lodi</i>. Ces mots sont les premiers que Rossini ait
+entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796.
+Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ces immortelles
+demi-<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans
+croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à
+<i>Tolentino</i> ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand
+les oripeaux monarchiques nous eurent énervés, nous furent enlevés si
+facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire à
+Tancrède, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre.</p>
+
+<p>Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse
+infinie et digne d'un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à
+dix-sept ans, ce que d'autres parviennent à peine à comprendre et à
+sentir à la suite d'études longues et pénibles.</p>
+
+<p>Le mouvement de mélodie</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il vivo lampo,</span><br />
+</p>
+
+<p>au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que
+Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement
+vrai, parfaitement neuf.</p>
+
+<p>Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d'être
+économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels
+que celui qui fait dire à Tancrède:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Odiarla! o ciel non so.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p>
+
+<p>Ce personnage n'a qu'une faible émotion, ce me semble, qui, dans les
+transports d'une passion, songe à être élégant, c'est-à-dire songe qu'il
+existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu'ils peuvent penser de
+lui, et veut être bien à leurs yeux. L'homme passionné ne peut plus
+garder que ce degré d'élégance involontaire qui, chez lui, est devenue
+habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les
+mots:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Di quella spada.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent
+plaisamment qu'à force de lire Boileau on apprend à se connaître en
+chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments.
+Ils vantent surtout le style sévère:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Non raggioniam di loro, ma guarda e passa<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les douze mesures que chante Tancrède, quand on le ramène sur le char de
+triomphe, sont délicieuses: c'est un repos pour l'âme. Le ch&#339;ur des
+chevaliers qui cherchent Tancrède dans la forêt, <i>Regna il terror</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> est
+presque aussi beau, dans un autre genre, que l'air <i>Il vivo lampo</i>.
+C'est, suivant moi, la perfection de l'union de la mélodie italienne à
+l'harmonie allemande. Là devrait s'arrêter la révolution qui nous
+précipite vers l'harmonie compliquée.</p>
+
+<p>La force de cette révolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur
+vingt jolies petites filles à qui l'on enseigne la musique, dix-neuf
+apprennent le piano; c'est à une seule qu'on montre à chanter, et les
+dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En
+Italie, tout le monde cherche à arriver au <i>beau musical</i> par la voix.</p>
+
+<p>Je deviendrais infini, si je cédais au plaisir de dire ce que je pense
+de chacun des morceaux de <i>Tancrède</i>, ou plutôt ce qu'on en pensait à
+Naples, à Florence, à Brescia, où j'ai vu cet opéra: car je me méfie
+plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils
+sont sincères, sont tout au monde pour qui les éprouve, mais fort
+indifférents et même ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage
+pas. Je prie le lecteur de croire que le <i>Je</i>, dans cette brochure,
+n'est qu'une tournure qui pourrait être remplacée par: On disait à
+Naples, dans la société du marquis Berio..., ou: M. Peruchini, de
+Venise, cet amateur si instruit,<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> dont les sentiments font loi, nous
+disait un jour chez madame Bensoni..., ou: J'ai vu, ce soir, au cercle
+qui se réunit autour du fauteuil de M. l'avocat Antonini, à Bologne, M.
+Agguchi soutenir que l'harmonie allemande...; le comte Giraud était de
+son avis, que M. Gherardi, l'ami de Rossini, a combattu à outrance.</p>
+
+<p>Le petit nombre de sentiments tout à fait personnels qui se rencontrent
+dans cette brochure sont présentés avec les formes dubitatives qui
+conviennent à l'auteur plus qu'à personne, et il avoue ici que pour
+faire cette <i>Vie de Rossini</i> il a pris de toutes mains, et, par exemple,
+dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand
+homme et ses ouvrages.</p>
+
+<p>Ainsi, j'entendis dire un soir à l'aimable Gherardi, dans la loge de
+madame Z***, à Bologne: «Ce qui me frappe dans la musique de <i>Tancrède</i>,
+c'est la jeunesse. L'audace fait certainement l'un des traits les plus
+frappants de la musique de Rossini, comme de son caractère. Mais dans
+<i>Tancrède</i>, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m'étonne
+dans la <i>Gazza ladra</i> ou le <i>Barbier</i>. Tout y est simple et pur. Il n'y
+a point de luxe; c'est le génie dans toute sa naïveté, et, si l'on me
+permet cette expression, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> le génie vierge encore. J'aime de
+<i>Tancrède</i> jusqu'à je ne sais quel air d'ancienneté qui me frappe dans
+la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées
+par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques, et qui
+cependant échappent encore trop tôt à l'attention qu'elles captivent, et
+à l'âme qu'elles enchantent. En un mot, j'aime <i>Tancrède</i> comme j'aime
+le <i>Rinaldo</i> du Tasse, parce qu'il offre la manière de sentir d'un grand
+homme dans sa candeur virginale.»</p>
+
+<p>Rossini, qui venait, dans son opéra avec accompagnements de réverbères
+de fer-blanc, d'offenser le public de Venise, se garda bien d'avoir
+recours aux lieux communs de mélodie et d'harmonie qui remplissaient les
+partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans
+<i>Tancrède</i>, du moins en l'écoutant à la scène, un seul de ces lieux
+communs d'harmonie qui forment comme le corps de réserve des
+compositeurs allemands, et que, plus tard, Rossini n'a que trop employés
+dans ses opéras à l'allemande, tels que <i>Mosè</i>, <i>Otello</i>, <i>la Gazza
+ladra</i>, <i>Ermione</i>, etc.</p>
+
+<p>A Naples, accusé d'ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands
+artistes qui, sur leurs vieux jours, finissaient par<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> la pédanterie et
+l'envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du <i>style sévère</i>.
+Style sévère dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des
+amateurs qui répètent leurs phrases, sans trop s'en rendre compte, veut
+presque toujours dire emploi des lieux communs de l'harmonie, emploi qui
+fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout à
+fait dupe en 1817, dans la <i>Testa di Bronzo</i>, de Soliva, à Milan.</p>
+
+<p>Il y aurait une remarque de vingt lignes à faire sur chacun des airs ou
+des morceaux d'ensemble de <i>Tancrède</i>. Ces réflexions sont agréables à
+côté d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'éprouver, elles
+redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le
+souvenir et les font entrer dans le domaine de la mémoire. Transportées
+dans un livre, et loin d'un piano, ces réflexions pourraient fatiguer.
+Il faut tout le tragique de cette terrible parole <i>ennui</i> pour me forcer
+à cesser de louer <i>Tancrède</i>.</p>
+
+<p>On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux
+comme homme qu'il était glorieux comme compositeur. Bientôt la
+Marcolini, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la fleur du
+génie et de la jeunesse, l'arracha aux grandes dames ses premières
+protectrices.<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes
+répandues. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez compliquée et
+surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractère
+audacieux et gai de Rossini, et sa facilité à prendre des partis
+décisifs: mais, en vérité, je ne puis imprimer cette anecdote-là.
+Quelques changements que je misse dans les noms, pour dépayser les
+curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout
+le monde en Italie nommerait les acteurs: attendons quelques années. On
+dit que la Marcolini, pour n'être pas en reste avec Rossini, lui
+sacrifia le prince Lucien Bonaparte.</p>
+
+<p>C'est pour la Marcolini, c'est pour sa délicieuse voix de contralto,
+c'est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rôle si plaisant
+de <i>l'Italiana in Algeri</i>, que nous voyons si noblement défigurer dans
+le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu'elle est
+jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse,
+passionnée, et, il faut bien l'avouer, ne songeant guère au <i>qu'en
+dira-t-on</i>, en une respectable miss de l'Yorkshire, qui songe toujours,
+et avant tout, à mériter les suffrages des commères de sa paroisse, sans
+lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> nous
+poursuivra-t-elle partout? Est-ce bien pour avoir la majestueuse vision
+(<i>the noble prospect</i>) d'une femme parfaite que j'entre à l'Opéra-Buffa?
+Serait-ce offenser la gravité de notre siècle, blesser les convenances,
+etc., etc., que d'oser penser que plus les m&#339;urs sont tristes,
+collets-montés et hypocrites, plus les délassements devraient être gais?
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="head">L'ITALIANA IN ALGERI</p>
+
+
+<p><span class="lettre">M</span><span class="smcap">ais</span>
+parlons de <i>l'Italiana</i>, non pas telle que des gens adroits nous
+l'ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini, mais
+telle qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune auteur
+au premier rang des <i>maestri</i>.</p>
+
+<p>Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à
+s'évanouir que les effets de la musique; comme tout le charme dépend de
+l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de réel, il suffit
+d'une association involontaire d'idées désagréables pour empêcher à
+jamais l'effet d'un chef-d'&#339;uvre dans un pays. Tel est le sort de
+<i>l'Italiana</i> à Paris; elle y a été tellement gâtée qu'elle n'y fera
+jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec
+l'idée qu'on va voir quelque chose de médiocre. Ce seul préjugé serait
+fatal partout à la meilleure musique du monde; que sera-ce chez un
+peuple où chacun dirait volontiers à son<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> voisin: «Monsieur, faites-moi
+l'amitié de me dire si j'ai du plaisir?»</p>
+
+<p>L'ouverture de <i>l'Italiana</i> est délicieuse, mais elle est trop gaie;
+c'est un grand défaut.</p>
+
+<p>L'introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la
+douleur d'une pauvre femme délaissée. Le chant qui fixe les yeux sur cet
+état de l'âme,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il mio sposo non più m'ama,</span><br />
+</p>
+
+<p>est délicieux, et cette douleur n'a rien de tragique.</p>
+
+<p>Arrêtons-nous sur ce peu de mots: c'est tout simplement la perfection du
+genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mérite cette louange, et
+Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait
+<i>l'Italiana in Algeri</i>, il était dans la fleur du génie et de la
+jeunesse: il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à faire
+de la musique <i>forte</i>; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le
+plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins
+pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, c'est qu'ils
+veulent avant tout, en<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> musique, des chants agréables et plus légers que
+passionnés. Ils furent servis à souhait dans <i>l'Italiana</i>; jamais peuple
+n'a joui d'un spectacle plus conforme à son caractère; et de tous les
+opéras qui ont jamais existé, c'est celui qui devait plaire le plus à
+des Vénitiens.</p>
+
+<p>Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait
+en même temps <i>l'Italiana in Algeri</i> à Brescia, à Vérone, à Venise, à
+Vicence et à Trévise.</p>
+
+<p>Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple,
+cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup
+d'honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres; mais il y avait
+une certaine verve dans l'exécution, un <i>brio</i>, un entraînement général
+que l'on ne trouve jamais à l'Opéra dans nos climats raisonneurs. Je
+voyais cette espèce de folie musicale s'emparer de l'orchestre et des
+spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès
+d'applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus
+entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant
+de joie dans un<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> chétif théâtre où rien assurément n'était au-dessus du
+médiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n'était
+fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le <i>réel</i> et le <i>triste</i>
+de la vie. Il n'y avait certainement pas une tête dans la salle qui
+s'avisât de <i>juger</i> ce qu'on voyait. Le chant, les décorations,
+l'exécution vive de l'orchestre, le jeu des acteurs rempli
+d'improvisations, rien n'était fait pour arrêter ici-bas l'imagination
+du spectateur, qui, pour peu qu'il fût bien disposé, se trouvait bientôt
+dans un autre monde que le nôtre, et dans un monde bien autrement gai.
+Mais tout cela veut être vu, et a fort mauvaise grâce dans un récit.</p>
+
+<p>Nous étions tous livrés aux plus folles illusions de la musique. Les
+acteurs, enhardis, inspirés par les applaudissements excessifs et par
+les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple,
+ils n'auraient jamais osé hasarder le lendemain. J'ai vu le délicieux
+bouffe Paccini, qui jouait messer Taddeo à San-Benedetto, à Venise, nous
+avouer, à la fin d'une soirée de grand succès et de haute folie, que la
+plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a
+de plus gai au monde, n'était rien pour lui, mis en parallèle avec une
+telle représentation.<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p>
+
+<p>Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien
+de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus
+naturel en Italie que le chant de Mustafa:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Cara, m'hai rotto il timpano.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est bien là un amant lassé de sa maîtresse; mais il n'y a rien
+d'humiliant pour l'amour-propre, rien de moqueur.</p>
+
+<p>Remarquez que je parle toujours de la musique et jamais des paroles, que
+je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un
+opéra. Je prends la situation du poëte, et ne lui demande qu'un seul
+mot, un seul, pour me nommer le sentiment; par exemple, je vois dans
+Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et en sa
+qualité de souverain ne manquant pas de vanité. Peut-être que l'ensemble
+des paroles me gâterait tout cela. Qu'y faire? Il vaudrait mieux sans
+doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le <i>libretto</i>, il serait
+charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se désenchanter le
+moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que
+l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> d'un grand
+poëte. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le
+<i>libretto</i>. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la première soirée
+pour prendre une idée de l'action. A chaque morceau on lisait le premier
+vers qui nomme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit
+peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne
+vint à l'idée de personne d'ouvrir ce petit volume couvert de papier
+d'or.</p>
+
+<p>Madame B***, à Venise, redoutant encore l'effet désagréable du
+<i>libretto</i>, ne l'admettait pas dans sa loge, même à la première
+représentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante
+lignes, et ensuite, par n<sup>os</sup> 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en
+quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau
+d'ensemble; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de
+Lindor, coquetterie d'Isabelle à l'égard du bey, et ce petit extrait
+était suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le
+monde trouvait cette idée fort commode. C'est ainsi qu'on devrait
+imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel
+mot prendre pour éviter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la
+musique comme on l'aime à Venise.<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p>
+
+<p>La cavatine de Lindor, l'amant aimé, dans <i>l'Italiana in Algeri</i>,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Languir per una bella,</span><br />
+</p>
+
+<p>est d'une fraîcheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est
+simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait
+jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n'oublierai jamais
+l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul
+ténor qui existe aujourd'hui. C'était un des plus grands triomphes de la
+musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure,
+sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de
+cette cavatine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion; elle n'est pas
+trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point
+obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous
+sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s'empare de nous. C'est la
+musique la plus <i>physique</i> que je connaisse.</p>
+
+<p>Ce moment délicieux est renouvelé un instant après; mais si le plaisir
+qu'on nous propose était exactement de même nature, de toute nécessité
+il serait moins vif.</p>
+
+<p>Le duetto entre Lindor et Mustafa</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se inclinassi a prender moglie</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p>
+
+<p>est aussi agréable que la cavatine; mais déjà il a une nuance de plus de
+dramatique et de sérieux; Lindor se défend de prendre la femme que le
+bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des <i>Débats</i> ont
+trouvé l'action de la pièce folle, sans voir, les pauvres gens, que si
+elle n'était pas folle, elle ne conviendrait plus à ce genre de musique,
+qui n'est elle-même qu'une folie organisée et complète<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Si nos
+littérateurs estimables veulent du raisonnable et du passionné,
+renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passion ne se
+présente que de temps à autre, comme pour nous délasser de la gaieté, et
+c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un
+sentiment tendre est irrésistible; il a les charmes réunis de l'imprévu
+et du contraste. Comme à l'Opéra, quand la musique est bonne, l'âme ne
+peut pas être à demi occupée d'une passion, la passion continue nous
+occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou
+de l'opéra buffa.</p>
+
+<p>La réplique de Mustafa</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Son due stelle</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p>
+
+<p>à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer,
+est à mourir de rire. La réflexion de Lindor</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">D'ogni parte io qui m'inciampo</span><br />
+</p>
+
+<p>est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite. On ne saurait
+trouver plus de fraîcheur. La contre-partie de Mustafa</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Caro amico, non c'è scampo</span><br />
+</p>
+
+<p>est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand
+défaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne
+sont autre chose que des <i>batteries</i> destinées uniquement à faire
+briller la cantilène délicieuse confiée au ténor. Cimarosa avait l'art
+de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l'oreille, si
+par hasard l'attention s'égarait jusqu'à s'en occuper. Ici, si, à une
+quatrième ou cinquième représentation, l'oreille songe à la seconde
+partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de concert
+par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de
+Rossini avec le même regret qu'on remarque, dans une jolie figure de
+dix-huit ans, un léger pli de la peau, près de l'&#339;il, qui deviendra une
+ride dix ans plus tard.<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span></p>
+
+<p>Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la première
+fois, dans ce <i>duetto</i>, la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne
+faire que de la musique de concert.</p>
+
+<p>L'air d'Isabelle</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Cruda sorte! amor tiranno</span><br />
+</p>
+
+<p>est faible et sans génie. En revanche, où trouver des louanges dignes du
+fameux <i>duetto</i></p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ai capricci della sorte?</span><br />
+</p>
+
+<p>J'y vois une élégance que peut-être l'on chercherait en vain dans
+Cimarosa; c'est cette élégance noble et simple qui fait de Rossini le
+musicien par excellence d'un auditoire français. Ce genre de mérite,
+tout à fait nouveau en musique, tient peut-être à ce qu'il y a moins de
+passion dans ce duetto que Cimarosa n'en eût mis, La transition</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Messer Taddeo...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ride il babbeo</span><br />
+</p>
+
+<p>est délicieuse.</p>
+
+<p>Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs.
+Le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> scènes de
+récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos
+yeux.</p>
+
+<p>Il y a un <i>repos</i> admirable dans la grande scène où le bey Mustafa
+reçoit Isabelle, c'est le chant du ch&#339;ur:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oh! che rara beltà.</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà un trait de génie, un instant de musique d'église dans un opéra
+buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l'a fait bien court.</p>
+
+<p>La cantilène</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Maltrattata dalla sorte</span><br />
+</p>
+
+<p>est un chef-d'&#339;uvre de coquetterie; c'est suivant moi, la première fois
+que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs.
+Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l'amour véritable dans
+la bouche de ses coquettes. C'est peut-être la seule faute que ce grand
+homme ait à se reprocher en peignant les c&#339;urs de femmes. Il fallait
+dans l'air d'Isabelle qu'il y eût à la fois assez d'amour pour tromper
+la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public.</p>
+
+<p>Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent.
+Remarquez le trait:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! chi sa mai Taddeo?</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p>
+
+<p>Voilà le véritable style bouffe, voilà le comique dont la musique est
+capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible.</p>
+
+<p>Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus délicat que
+celui de Lindor qui entre à l'instant, avec la femme délaissée et son
+amie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pria di dividerci da voi, signore.</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que
+Mozart et Cimarosa peuvent envier.</p>
+
+<p>Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs
+estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale.</p>
+
+<p>Il est bien vrai que le bey dit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Come scoppio di cannone</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La mia testa fa bumbùm;</span><br />
+</p>
+
+<p>que Taddeo dit aussi:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Sono come una cornacchia</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che spennata fa crà, crà<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p>
+
+<p>Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M.
+Etienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats,
+charmants pour ce <i>finale</i>, et la musique cependant être comme celle de
+Dalayrac ou de Mondonville? C'est comme si l'on s'avisait de louer, dans
+la <i>Transfiguration</i>, le soin qu'a pris Raphaël de peindre ce tableau
+sur une toile très-fine et de première qualité de Hollande.</p>
+
+<p>A Venise, à la fin de ce <i>finale</i> chanté par Paccini, Galli et la
+Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient
+les yeux.</p>
+
+<p>L'impression est bien celle que les gens de goût attendent d'un opéra
+buffa; elle est extrêmement forte, c'est donc un chef-d'&#339;uvre. On
+n'était pas obligé à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu'à exprimer
+les détails de ce raisonnement; tout le monde s'écriait en mourant de
+rire: Sublime! divin!</p>
+
+<p>Ce qui caractérise ce chef-d'&#339;uvre, c'est l'extrême rapidité et
+l'absence de l'emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots;
+mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font attention aux
+paroles? Rousseau s'est chargé de la réponse. On trouve cette phrase
+italienne dans un certain endroit de ses &#338;uvres:<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> <i>Zanetto, lascia le
+donne, e studia la matematica</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+
+<p class="head">SECOND ACTE.</p>
+
+<p>Dans le second acte, rien de plus vif que l'entrée de Taddeo:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! signor Mustafa!</span><br />
+</p>
+
+<p>L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation
+est forte, elle est expliquée en peu de mots, fort clairement et d'une
+manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus
+gai que l'air et la pantomime</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Viva il gran Kaïmakan!</span><br />
+</p>
+
+<p>mais il faut pour cela que l'on ose exécuter la pantomime, et c'est ce
+qu'on n'a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffensif; mais la
+dignité!</p>
+
+<p>La fin de l'air</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quà bisogna far il conto</span><br />
+</p>
+
+<p>égale les plus jolies idées bouffes de Cima<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>rosa, et cependant c'est un
+style tout à fait différent, beaucoup plus d'esprit, et beaucoup moins
+de chaleur.</p>
+
+<p>Je vous engage à étudier l'accompagnement et la cantilène du
+raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de
+choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L'expression des
+paroles</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se ricuso... il palo è pronto,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">E se accetto... è mio dovere,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Di portagi il candeliere</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Kaïmakan, signore, io resto.</span><br />
+</p>
+
+<p>est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et
+que l'étude et l'application empêchent de trouver, loin de les fournir à
+l'imagination d'un maestro; voilà de ces choses qu'on ne voit jamais
+chez les Allemands.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une manière de finir un air aussi gai. La poétique de
+l'art aurait dit à tous les compositeurs vulgaires: il faut un moment de
+tristesse; mais comment être profondément triste, en même temps
+très-simple, et de toute nécessité fort rapide? Rossini a répondu par la
+phrase sublime et si facile en apparence:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah Taddeo! quant'era meglio</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che tu andassi in fondo al mar!</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p>
+
+<p>Il n'est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations
+reçues sur un avancement qui désole et avec une politesse forcée, ne
+rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-là. L'effet est si
+profond, qu'il y a des jours où l'on a pitié de Taddeo, en dépit de sa
+qualité si ridicule d'amant non préféré.</p>
+
+<p>Après un air et un ch&#339;ur si comiques, il fallait un long repos, et il a
+été ménagé avec beaucoup d'art par l'auteur du libretto.</p>
+
+<p>L'air d'Isabelle</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Per lui che adoro</span><br />
+</p>
+
+<p>devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n'a pas été aussi
+heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et
+redoublées d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du
+spectateur. Le fond de l'étoffe est si pauvre, que l'on voit malgré soi
+que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la
+magnificence et l'effet.</p>
+
+<p>Rossini retrouve tout son génie dans le <i>quintetto</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ti presento di mia mano</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ser Taddeo Kaïmakan.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est peut-être le chef-d'&#339;uvre de la pièce. Toute cette musique est
+éminemment<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> dramatique. Rien de plus gai et en même temps de plus vrai
+que le trait d'Isabelle:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il tuo muso è fatto a posta.</span><br />
+</p>
+
+<p>Rien de plus coquet et de plus trompeur que</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Aggradisco, o mio signore.</span><br />
+</p>
+
+<p>Les éternûments du pauvre Mustafa ont fait rire même à Paris.
+L'obstination d'un sot piqué au jeu est parfaitement rendue par</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ch'ei starnuti fin che scoppia</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Non mi movo via di quà.</span><br />
+</p>
+
+<p>A peine commence-t-on à être las du genre bouffe et de l'excessive
+gaieté, que l'âme se repose sur la délicieuse phrase:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Di due sciocchi uniti insieme.</span><br />
+</p>
+
+<p>Mais à la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tu pur mi prende a gioco</span><br />
+</p>
+
+<p>n'est encore que des <i>batteries</i> de clarinette; c'est de la musique
+d'écolier ou de paresseux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>En revanche, le terzetto <i>papataci</i> est de la plus grande force; le
+contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Che vuol poi significar?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">.... A color che mai non sanno,</span><br />
+</p>
+
+<p>est délicieux pour l'oreille; voilà de ces effets tout à fait
+indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne
+veulent voir la musique qu'à travers les paroles.</p>
+
+<p>Rien de plus gai et de plus entraînant que la fin du terzetto;</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Fra gl'amori e le bellezze.</span><br />
+</p>
+
+<p>Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble,
+délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se mai torno a miei paesi.</span><br />
+</p>
+
+<p>La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on
+l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette
+autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques
+dilettanti:</p>
+
+<p>«Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un théâtre du boulevard pour
+y faire des bouffonneries.»<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span></p>
+
+<p>J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance;
+tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du
+plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des
+phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a
+l'honneur de leur ouvrir ses portes. <i>Il n'y a rien de comparable à ceci
+dans toute l'Italie</i>, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur
+joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie
+vis-à-vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet
+qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi
+bon en médire? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur
+qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes
+immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de
+Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient à
+un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre
+qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il
+peut être supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse
+pris la parole, j'aurais joué le rôle ridicule d'un jardinier qui
+apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture; il propose sa
+méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence.<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p>
+
+<p>La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire
+donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire
+qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de
+rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux.
+Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à
+qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût
+bien ne pas mutiler ses &#339;uvres, et les entendre au moins une fois telles
+qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses
+privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se
+faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s'est tout
+doucement laissé priver; en revanche, il n'use pas mal de celui
+d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter
+à la fois dans l'opéra italien des <i>Nozze di Figaro</i>. Quel triomphe
+flatteur pour l'<i>honneur national</i>! Il a beaucoup applaudi; il avait
+entre autres plaisirs celui de la variété: chacune de ces demoiselles
+chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux
+n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité.</p>
+
+<p>Le génie, dans <i>l'Italiana in Algeri</i>, finit avec le magnifique terzetto
+qu'on a trouvé<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un
+tour de force en faveur de madame Marcolini; où trouver une <i>prima
+donna</i> d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades
+à la fin d'une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui
+embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner <i>l'Italiana</i>;
+à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté
+cet air-là comme tous les autres.</p>
+
+<p>Cet air est en même temps un monument historique. Quoi! un monument
+historique dans le final d'un opéra buffa?&mdash;Hélas! oui, Messieurs, cela
+est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace
+d'être.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pensa alla patria, e intrepido</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il tuo dover adempi;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vedi per tutta Italia</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Rinascere gli esempi</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Di ardire e di valor<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Napoléon venait de recréer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de
+vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en
+1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> leur
+imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne
+pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur
+a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 8em;">Intrepido</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il tuo dover adempi,</span><br />
+</p>
+
+<p>qu'il songe à les délasser par</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Sciocco tu ridi ancora.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance
+des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Vanne mi fai dispetto,</span><br />
+</p>
+
+<p>toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Rivedrem le patrie arene</span><br />
+</p>
+
+<p>est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de
+l'autre amour.</p>
+
+<p>Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs
+qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu <i>haute trahison</i>, ce chef-d'&#339;uvre
+n'a jamais ennuyé. Figurez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> <i>Andromaque</i> donnée aux <i>Français</i>, et
+l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste; c'est à peu près
+l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie
+personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde ou de Juliette, dans
+lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos
+yeux.</p>
+
+<p>Voilà, me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien
+sérieux sur un jeu d'enfant, sur un opéra buffa.&mdash;Je conviens de tout,
+et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation.
+Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire
+des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans
+qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps
+pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un
+grand sérieux à une chose si intéressante pour eux? Voyez en moi l'un de
+ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou
+bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un c&#339;ur,
+vous acquerrez des plaisirs.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3>
+
+<p class="head">LA PIETRA DEL PARAGONE</p>
+
+
+<p><span class="lettre">I</span><span class="smcap">l</span>
+me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager
+(<i>scritturare</i>)<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> Rossini à Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour
+<i>la Scala</i>, la <i>Pietra del Paragone</i>. Il avait vingt et un ans. Il eut
+le bonheur d'être chanté par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et
+Parlamagni, à la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succès fou.
+La bonté du public s'étendit jusqu'au pauvre <i>Vasoli</i>, ancien grenadier
+de l'armée d'Égypte, presque aveugle, et chanteur du troisième ordre,
+qui se fit une réputation dans l'air du <i>Missipipi</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p>
+
+<p>La <i>Pietra del Paragone</i> est, suivant moi, le chef-d'&#339;uvre de Rossini
+dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer à cette
+phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme
+celle de l'<i>Italiana in Algeri</i>: la <i>Pietra del Paragone</i> n'est pas
+connue à Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la
+faire paraître que mutilée; elle a manqué son effet, et pour toujours.</p>
+
+<p>Le <i>libretto</i> est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se
+succèdent avec une rapidité charmante, elles sont expliquées fort
+clairement, en peu de mots, et très souvent ces mots sont comiques. Ces
+situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux
+passions et aux goûts habituels de chaque personnage,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> ne s'écartent
+point de la vie réelle et des habitudes sociales de cette heureuse
+Italie, si fortunée par son c&#339;ur, si malheureuse par ses petits tyrans.
+Le chef-d'&#339;uvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations
+<i>fortes</i>, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui
+n'a qu'un vernis de gaieté, comme l'<i>Intérieur d'un bureau</i> ou le
+<i>Solliciteur</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, dont les héros me font pitié à la seconde fois que je
+les vois, ne réveillent pas même une seule idée sombre; mais c'est en
+vain que l'on chercherait dans un <i>libretto</i> italien, ces<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> mots
+spirituels qui étincellent dans les pièces du Gymnase, et font tant de
+plaisir à la première représentation et même à la seconde.</p>
+
+<p>Cet opéra s'appelle <i>la Pierre de touche</i>, parce qu'il s'agit d'un jeune
+homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hériter d'une fortune
+considérable, et qui tente une épreuve, qui <i>essaie</i> comme avec une
+<i>pierre de touche</i> le c&#339;ur des amis et même des maîtresses qui lui sont
+arrivés en même temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux
+du concert de flatteries et d'égards qui environne le comte Asdrubal;
+tout lui rit excepté son propre c&#339;ur: il aime la marquise Clarice, jeune
+veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps
+de la <i>villegiatura</i> dans son palais, situé au milieu de la forêt de
+Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-être Clarice n'aime en lui
+que sa brillante fortune et son grand état de maison.</p>
+
+<p>Tous les voyageurs se rappelleront la forêt de Viterbe et ses aspects
+délicieux. C'est de là que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tiré
+tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout à fait d'accord
+avec les passions qui agitent les habitants du château. Le comte
+Asdrubal a un ami intime, jeune poëte sans vanité<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> académique, sans
+affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune
+enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il soupçonne qu'on lui
+préfère Asdrubal. Clarice, de son côté, pense que si elle laisse
+paraître sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, même en acceptant
+sa main, qu'elle a été bien aise de partager une grande fortune et une
+belle existence dans le monde.</p>
+
+<p>Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espèces qui
+abondent au château du comte, le poëte a placé sur le premier plan <i>don
+Marforio</i>, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers
+hommes de la nation<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a> qui se chargent du soin de nous parler tous les
+matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce <i>don Marforio</i>, intrigant,
+poltron, <i>vantard</i>, méchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous
+faire rire, de concert avec un <i>don Pacuvio</i>, nouvelliste acharné, qui a
+toujours un secret d'importance à confier à tout le monde. Ce ridicule
+presque impossible en France à cause de la demi-liberté de la presse
+dont nous jouissons, se trouve à chaque pas en Italie, où les gazettes
+sont archicensurées et où les gouvernements<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> ne se font pas faute faire
+jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle
+dans un café, et ne les lâchent que lorsque chacun a confessé de qui il
+tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte à dormir debout.</p>
+
+<p>Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome,
+ont pour faire la conversation avec eux dans le château d'Asdrubal, deux
+jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fâchées de l'épouser.
+Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en
+pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime.</p>
+
+<p>Au lever de la toile, tous ces caractères sont mis en jeu d'une manière
+aussi vive que pittoresque par un ch&#339;ur superbe; <i>don Pacuvio</i>, le
+nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la
+dernière importance aux amis du comte, et même aux deux jeunes femmes
+qui prétendent à sa main. Le nouvelliste est fort mal reçu et finit par
+mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes.</p>
+
+<p>Joconde, le jeune poète passionné, et don Marforio, le journaliste,
+paraissent et chantent ensemble un duo littéraire, et qui, comme on le
+pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. «J'anéantis mille<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> poëtes
+par un seul coup de mon journal», dit le folliculaire:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mille vati al suolo io stendo</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Con un colpo di giornale.</span><br />
+</p>
+
+<p>«Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.&mdash;Je la mépriserais à ce
+prix! s'écrie le jeune poëte. Que peut-il y avoir de commun entre un
+journal et moi?» Ce <i>duetto</i> est extrêmement piquant, et il fallait
+Rossini pour le faire. On y admire de la légèreté, du feu, de l'esprit
+et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde
+inattaquable par la vanité, le quitte en lui lançant un mot piquant sur
+son amour malheureux pour Clarice: «Il y a bien de la grandeur d'âme,
+lui dit-il, mais il y a rarement du succès à lutter contre des millions,
+avec un c&#339;ur bien épris pour tout avantage.» Cette triste vérité navre
+le jeune poëte; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice,
+dont on a tant parlé, paraît enfin; elle chante la cavatine</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Eco pietosa tu sei la sola,</span><br />
+</p>
+
+<p>aussi célèbre en Italie que l'air de <i>Tancrède</i>, mais que les prudents
+directeurs de notre Opéra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer.</p>
+
+<p>On sent combien il est dans les moyens<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> de la musique de peindre un
+amour sans espoir, et avec lequel les scènes précédentes nous ont fait
+faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrarié
+par l'obstacle vulgaire d'un père ou d'un tuteur, mais par la crainte,
+bien autrement cruelle, de paraître aux yeux de ce qu'on aime n'avoir
+qu'une âme vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette
+différence est immense.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che mi consola nel mio dolor<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>En effet, où trouver une confidente dans la situation de Clarice? il
+n'en est plus pour les âmes un peu élevées. Toutes les amies possibles
+auraient dit à Clarice: Épousez, épousez bien vite, n'importe par quel
+moyen, et vous serez aimée ensuite si vous pouvez.</p>
+
+<p>Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet
+voisin, s'avise de faire l'écho; c'est une idée folle et hors de son
+système à laquelle il n'a pas la force de résister. Quand Clarice dit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quel dirmi, o dio, non t'amo,</span><br />
+</p>
+
+<p>le comte répond <i>amo</i>. Voilà une nuance que<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> Rossini n'avait pas dans
+l'air de <i>Tancrède</i>; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien
+faite pour l'opéra et les douces illusions de la musique aurait produit
+à Paris! C'est bien là ce qu'ont senti nos <i>directeurs</i> prudents.</p>
+
+<p>Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte
+n'a été que passager; elle le rencontre un moment après, il est aussi
+gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il médite sa
+grande épreuve; on le voit donner les dernières instructions à
+l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperçu de l'amour malheureux
+de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-même
+comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparaît
+enfin pour revenir bientôt après déguisé en Turc. Le Turc a fait
+présenter par huissier à l'intendant une lettre de change en très-bonne
+forme, signée par le père du comte Asdrubal, et dont le montant, deux
+millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte.
+L'intendant ne manque pas de reconnaître véritable et valable la
+signature du père de son maître, et tout le monde croit celui-ci ruiné.
+Il paraît enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau
+<i>finale</i> bouffe que Rossini ait jamais écrit.</p>
+
+<p><i>Sigillara</i> est le mot barbare et à moitié<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> italien avec lequel Galli,
+déguisé en Turc, répond à toutes les objections qu'on peut lui faire. Il
+veut mettre les scellés partout. Ce mot baroque, sans cesse répété par
+le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa réponse à tout ce
+qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple né
+pour le <i>beau</i>, qu'il fit changer le nom de la pièce. Si vous parlez de
+la <i>Pietra del paragone</i> en Lombardie, personne ne vous entend; il faut
+dire <i>il Sigillara</i>.</p>
+
+<p>C'est ce <i>finale</i> qu'on a supprimé à Paris.</p>
+
+<p>La réplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer à ce que les
+huissiers mettent les scellés sur sa chambre et ses papiers, est célèbre
+en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit naître dans le temps.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">D. Marforio.&mdash;Mi far critica giornale</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Che aver fama in ogni loco.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 3em;">Il Turco.&mdash;Ti lasciar al men per poco</span><br />
+<span style="margin-left: 8em;">Il bon senso a respirar<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'effet du final <i>Sigillara</i> fut délicieux pour le public; cet opéra
+créa à <i>la Scala</i> une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en
+foule à Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de
+toutes les villes à vingt lieues à la ronde.<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> Rossini fut le premier
+personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de
+le récompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-être des
+jolies femmes de la Lombardie, jusque-là fidèle à tous ses devoirs, et
+qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait à sa
+gloire, à son palais, à son mari, et enleva publiquement Rossini à la
+Marcolini. Rossini fit de sa jeune maîtresse la première musicienne
+peut-être de l'Italie; c'est à côté d'elle, sur son piano, et à sa
+maison de campagne de B***, qu'il a composé la plupart des airs et des
+<i>cantilènes</i> qui, plus tard, ont fait le succès de ses trente
+chefs-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante
+d'un nouveau royaume, où le <i>taux</i> de la sottise exigée par le roi était
+moins élevé que dans tous les États voisins, réunissait tous les genres
+d'activité, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs;
+or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'être riche
+qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les m&#339;urs nouvelles de Milan
+avaient une vigueur inconnue depuis le moyen âge<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, et cependant nulle
+affec<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>tation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napoléon; on
+ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et
+argent comptant.</p>
+
+<p>Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, était d'autant plus touchant qu'il
+allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait déjà prêter
+l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le
+succès fou de la <i>Pietra del paragone</i> nos armées fuyaient sur le
+<i>Borysthène</i> et le d..... <i>u.....</i> s'avançait à grands pas.</p>
+
+<p>Quelle que soit l'indifférence habituelle et peut-être un peu jouée de
+Rossini, il ne peut s'empêcher quelquefois de parler avec l'accent de
+l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle époque de sa jeunesse
+où il fut heureux en même temps que tout un peuple qui, après trois
+cents ans d'éteignoir, s'élançait au bonheur.</p>
+
+<p>Le second acte de la <i>Pietra del paragone</i> s'ouvre par un <i>quartetto</i>
+unique dans les &#339;uvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le
+charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments
+vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en
+parler.</p>
+
+<p>Vient ensuite un duel comique entre <i>don Marforio</i>, le journaliste, qui
+a eu l'insolence de parler d'amour à Clarice, et <i>Joconde</i>, le jeune
+poëte, qui l'adore sans<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> en être aimé et qui prétend la venger.</p>
+
+<p>Le journaliste poussé à bout, s'écrie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Dirò ben di voi nel mio giornale.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&mdash;Potentissimi dei! sarebbe questa</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Una ragion più forte</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Per ammazzarti subito<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce duel se complique par l'arrivée du comte, qui prétend aussi se faire
+rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses
+malheurs. Le grand <i>terzetto</i> qui résulte de cette situation peut
+soutenir la comparaison avec le célèbre duel des <i>Nemici generosi</i> de
+Cimarosa; la différence entre les deux <i>maestri</i> est toujours celle de
+la passion à l'esprit.</p>
+
+<p>La plaisanterie forcée du journaliste poltron qui voudrait bien terminer
+l'affaire à l'amiable:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Con quel che resta ucciso</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Io poi mi battero,</span><br />
+</p>
+
+<p>est délicieuse en musique.</p>
+
+<p>Le chant</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ecco i soliti saluti,</span><br />
+</p>
+
+<p>pendant que les deux amis, qui ont pris<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> les épées apportées sur des
+plats d'argent par deux laquais en grande livrée, font les saluts
+d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les idées qu'il réveille
+ont juste le degré de sérieux nécessaire pour tromper un homme d'esprit
+rendu bête par la peur.</p>
+
+<p>Ce <i>terzetto</i>, délicieux partout, eut un succès fou en Italie, où,
+presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie <i>ad hominem</i> contre
+le journaliste officiel qui, malgré ses hautes protections, voit
+toujours fondre sur lui de temps à autre quelques-uns de ces orages de
+coups de bâton dont Scapin se moque. A Milan, où tout le monde se
+connaît, le succès fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don
+Marforio s'était procuré un habit complet que toute la ville avait vu
+porter par le journaliste protégé de la police.</p>
+
+<p>La <i>Pietra del paragone</i> finit par un grand air comme l'<i>Italiana in
+Algeri</i>. La Marcolini voulut paraître sous des habits d'homme, et
+Rossini fit arranger par le poëte que Clarice se déguiserait en
+capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son
+amour.</p>
+
+<p>Personne à Milan, pas même le journaliste plaisanté, ne s'avisa de
+trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la première distinction,
+s'amusât à prendre l'uniforme de capitaine de hussards et eût<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> l'idée de
+venir saluer le public le sabre à la main, à la tête de sa troupe. Si la
+Marcolini l'avait exigé, Rossini l'eût fait chanter à cheval. L'air est
+fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment où
+l'intérêt devrait être le plus vif, la passion manque, l'imagination ne
+sait plus où se prendre pour être électrisée, et l'on finit pauvrement
+par applaudir des roulades comme dans un concert.</p>
+
+<p>A Milan, Rossini vola l'idée de ses <i>crescendo</i>, depuis si célèbres, à
+un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3>
+
+<p class="head">LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE.</p>
+
+
+<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">près</span>
+tant de succès, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille à
+laquelle il est passionnément attaché. Il n'a écrit de sa vie qu'à une
+seule personne, c'est sa mère, et il adresse sans façon ses lettres:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>All'ornatissima signora Rossini, madre</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>del celebre maestro.</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 12em;">in Bologna.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tel est le caractère de l'homme; moitié au sérieux, moitié en se
+moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe guère à la petite
+modestie d'académie; c'est ce qui me fait croire qu'à Paris il n'aurait
+pas de succès personnel. Heureux par son génie au milieu du peuple le
+plus sensible de l'univers, enivré d'hommages au sortir de l'enfance, il
+croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que
+Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au même rang
+qu'un général de division ou qu'un ministre. Ils ont gagné<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> un gros lot
+à la loterie de l'ambition; lui, il a gagné un gros lot à la loterie de
+la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire à
+Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la société du prince
+Chigi.</p>
+
+<p>Vers le temps de son voyage à Pesaro, il eut un nouveau succès alors
+bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissèrent devant
+son génie naissant. Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie osa
+proposer une exception en sa faveur au prince Eugène; et le prince,
+malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à
+la voix publique. Rossini, dégagé du métier de soldat, alla à Bologne;
+il y était attendu par des aventures du même genre que celles de Milan,
+l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles.</p>
+
+<p>Les rigoristes de Bologne, célèbres en Italie, et qui jouent en musique
+à peu près le même rôle que les membres de l'Académie française pour les
+trois unités, lui reprochèrent avec raison de faire quelquefois des
+fautes contre les règles de la composition. Il en convint. «Je n'aurais
+pas tant de fautes à me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je
+lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai à peine six
+semaines pour composer un opéra; je m'amuse pendant le premier<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> mois. Et
+quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est à mon âge et avec mes
+succès? Voulez-vous que j'attende d'être vieux et envieux? Enfin
+arrivent les quinze derniers jours; j'écris tous les matins un <i>duetto</i>
+ou un air, que l'on répète le soir. Comment voulez-vous que je
+m'aperçoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements
+(<i>l'instrumentazione</i>)?»</p>
+
+<p>On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de
+grammaire. Des pédants prétendirent jadis que Voltaire ne savait pas
+l'orthographe.&mdash;Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol.</p>
+
+<p>A Bologne, M. Gherardi répondait aux déclamations des pédants, qui
+reprochaient amèrement à Rossini des infractions nombreuses aux règles
+de la composition: «Qui a fait ces règles? sont-ce des gens supérieurs
+en génie à l'auteur de <i>Tancrède</i>? Une sottise, parce qu'elle est
+antique et que tous les maîtres d'école l'enseignent, cesse-t-elle
+d'être une sottise?</p>
+
+<p>«Examinons ces prétendues règles: et d'abord qu'est-ce que des règles
+que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperçoive et sans que
+ses plaisirs en soient le moins du monde diminués?»</p>
+
+<p>Je crois qu'à Paris M. Berton, de l'Ins<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>titut, a renouvelé cette
+querelle<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en
+entendant les opéras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime à
+Voltaire<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> de ne pas employer les mêmes coupes de phrase et les mêmes
+<i>tours</i> que La Bruyère et Montesquieu. Le second de ces grands écrivains
+disait: «Un membre de l'Acadé<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>mie française écrit comme on écrit, un
+homme d'esprit écrit comme <i>il</i> écrit.»</p>
+
+<p>Il fallait un prétexte à l'envie d'une cinquantaine de compositeurs
+<i>connus</i>, qui<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> venaient de se voir anéantis en quelques mois par les
+&#339;uvres d'un étourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par
+une <i>classe</i>, font toujours un<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> certain effet et ils seront reproduits
+tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des <i>fautes d'orthographe</i>
+occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> la supprime.
+Le seul exposé technique des objections des pédants remplirait dix
+feuillets. Le lecteur peut aller à Feydeau un jour où l'on donne
+<i>Montano et Stéphanie</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> et le lendemain venir au <i>Tancrède</i>. M. Berton
+apparemment n'est pas tombé dans ces fautes de composition qu'il
+reproche <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>avec tant de hauteur à <i>M. Rossini</i>: eh bien! je prie le
+lecteur de répondre la main sur la conscience; quelle est la différence
+des deux ouvrages?</p>
+
+<p>Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un
+sequin, se seraient chargés de corriger toutes les fautes de langue d'un
+opéra de Rossini. J'ai ouï faire une autre objection: les pauvres
+d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de <i>ce qu'il ne tire
+pas un meilleur parti de ses idées</i>. C'est l'avare qui traite de fou
+l'homme riche et heureux qui jette un louis à une petite paysanne en
+échange d'un bouquet de roses. Il n'est pas donné à tout le monde de
+comprendre les plaisirs de l'étourderie.</p>
+
+<p>A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus sérieux que celui des<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
+pédants: sa maîtresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses
+enfants, sa réputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre
+d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle
+tendresse; mais bientôt parut aussi la femme la plus célèbre et la plus
+jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux,
+leur chanta un air bouffe, et les planta là; il n'est pas fort pour
+l'amour-passion.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3>
+
+<p class="head">L'IMPRESARIO ET SON THÉATRE</p>
+
+
+<p><span class="lettre">D</span><span class="smcap">e</span>
+Bologne, qui est le quartier général de la musique en Italie, Rossini
+fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. On faisait
+partout aux <i>impresari</i> la condition de faire écrire un opéra par
+Rossini. On lui donnait en général mille francs par opéra, et il en
+faisait quatre ou cinq tous les ans.</p>
+
+<p>Voici le mécanisme des théâtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est très
+souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rôle donne de
+la considération et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un
+riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du théâtre de la ville où il
+brille; il forme une troupe, toujours composée de la <i>prima donna</i>, le
+<i>tenore</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, le <i>basso cantante</i>, le <i>basso buffo</i>, une seconde femme<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
+et un troisième bouffe. L'<i>imprésario</i> engage un maestro (compositeur),
+qui lui fait un opéra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour
+la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprésario achète le poëme
+(libretto); c'est une dépense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque
+malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si
+comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa
+gloire en Lombardie, où la plus petite ville a cinq ou six maisons de
+cent mille livres de rente. L'imprésario, qui est le chef d'une de ces
+maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre
+à un régisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert
+d'intendant; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna:
+le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s'il lui
+donnera le bras en public.</p>
+
+<p>La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation,
+après un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays.
+Cette <i>prima recita</i> fait le plus grand événement public pour la petite
+ville, et tel que je n'en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à
+dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les
+défauts de l'opéra avec toute la force d'attention qu'ils ont reçue<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> du
+ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première
+représentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est
+ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se
+disperse. Cela s'appelle en général une saison (una stagione). La
+meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas
+engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Milan; là
+ils ont des agents de théâtre qui s'occupent de les placer et de les
+voler.</p>
+
+<p>Après cette petite description des m&#339;urs théâtrales, le lecteur se fera
+tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France
+que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les
+villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée,
+il était reçu, fêté, porté aux nues par les <i>dilettanti</i> du pays; les
+quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à
+hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu'il a
+dans l'esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la
+comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comédies de
+Machiavel, des <i>Fiabe</i> de Gozzi, des poëmes de Buratti, et sent fort
+bien les sottises d'un libretto. <i>Tu mi hai dato versi</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> <i>ma non
+situazioni</i>, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poëte crotté qui
+se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet,
+<i>umiliato alla gloria del più gran maestro d'Italia e del mondo</i>.</p>
+
+<p>Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à
+refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s'occuper
+sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au
+piano, et on le voit obligé de mutiler les plus belles idées du monde,
+parce que le <i>tenore</i> ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée
+avait besoin, ou parce que la <i>prima donna</i> chante toujours faux dans le
+passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il
+n'y a que le <i>basso</i> qui puisse chanter.</p>
+
+<p>Enfin, vingt jours avant la première représentation, Rossini,
+connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met à écrire. Il se lève
+tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui,
+quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. Il
+va dîner avec eux à l'<i>Osteria</i>, et souvent souper; il rentre fort tard,
+et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de
+la musique qu'il improvise, quelquefois un <i>miserere</i>, au grand scandale
+des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c'est à cette<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> époque de la
+journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées
+les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits
+bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les <i>instrumente</i>, pour
+parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit
+vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne
+s'embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son <i>Moïse</i>,
+quelqu'un lui dit: «Vous faites chanter des Hébreux, les ferez-vous
+naziller comme à la synagogue?» Cette idée le frappe, et sur-le-champ il
+compose un ch&#339;ur magnifique qui commence en effet par certaines
+combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule
+chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours
+créateur, toujours en action, c'est la présence d'un pédant qui vient
+lui parler gloire et théorie et l'accabler de compliments savants. Alors
+il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus
+remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et
+l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour dédaigneuse
+s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son
+rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou
+ignobles est infini<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>ment restreint; de là, la couleur particulière de la
+poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne
+rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de
+Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abbé Delille; le mot <i>noble</i> n'a
+pas le même sens en Italie et en France.</p>
+
+<p>Rossini dit un jour à un pédant, <i>monsignore</i> de son métier, qui l'avait
+relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se
+lever: «<i>Ella mi vanta per mia gloria</i>, etc.» «Vous voulez bien me
+parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon véritable
+titre à l'immortalité? c'est d'être le plus bel homme de mon siècle.
+Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une
+statue d'Achille.» A ces mots, il saute de son lit et paraît aux yeux du
+monsignore (prélat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand
+manque de respect en ce pays-là.</p>
+
+<p>«Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est
+fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité...» Je
+supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise
+plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou
+que lui donnent ses propres idées; il improvise des sottises<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> à
+l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Le
+monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite.</p>
+
+<p>Composer n'est rien, à ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire
+répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le
+supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine,
+ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus
+suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste
+des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille.</p>
+
+<p>Mais ces séances, si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux
+le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour
+d'un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu'on appelle le <i>ridotto</i> du
+théâtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu
+huit ou dix pauvres diables d'acteurs répéter au bruit de la cuisine et
+du tourne-broche du voisin; je les ai vus éprouver et rendre
+admirablement les impressions les plus fugitives et les plus
+entraînantes que puisse donner la musique; c'est là que l'homme du nord,
+étonné, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano,
+ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre, chanter et
+accompagner <i>par instinct</i>, et avec un <i>brio</i> admirable,<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> la musique la
+plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et
+arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent
+fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès de
+verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui
+viennent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m'ont charmé, moi
+ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l'Institut.</p>
+
+<p>L'homme de bonne foi, étranger à l'Italie, reconnaît sur-le-champ que
+rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des
+chanteurs loin du Vésuve<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Dans ces pays du <i>beau</i>, l'enfant à la
+mamelle entend chanter, et ce n'est pas précisément des airs comme
+<i>Malbrouk</i> ou <i>C'est l'amour, l'amour</i>. Sous un climat brûlant, sous une
+tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le désespoir ou le
+bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une
+lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la
+discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on
+n'écrit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte
+de pays<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur, à la
+première occasion, fait coffrer comme carbonari tous les poëtes de
+l'endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j'écrirais
+vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque
+contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que
+discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abbé ou le Cav.
+di M., qui fait le rôle d'espion, étant de la plus drôle d'ignorance,
+s'il répète au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et renégat
+libéral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait
+l'apparence du sens commun, à l'instant la preuve de la police est
+faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le préfet de police
+vous fait appeler et vous dit gravement: Vous déclarez la guerre au
+gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, <i>pescano in
+quel che dite</i><a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p>
+
+<p>Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont
+tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut être accusé
+calomnieusement; cela ne passe pas la portée connue de l'espion.</p>
+
+<p>Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano,
+dans le<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième
+ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le
+sanctuaire du génie musical et de l'enthousiasme des arts sans
+forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; en revanche aussi,
+toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de
+l'amour-propre le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi
+autour de ce méchant piano. Quelquefois il y périt; on le brise à coups
+de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux à la tête. Je
+conseille à tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce
+spectacle. Cet intérieur de la troupe fait la conversation de toute la
+ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus
+brillant de l'année, de la réussite ou de la chute de l'opéra nouveau.
+Une petite ville, dans cet état d'ivresse, oublie l'existence du reste
+du monde; c'est durant ces incertitudes que l'<i>imprésario</i> joue un rôle
+admirable pour son amour-propre, et qu'il est à la lettre le premier
+homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir
+acheté ce rôle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le poëte
+Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prétentions
+d'une troupe d'opéra. Il y a le rôle d'un ténor allemand qui n'entend
+pas<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> un mot d'italien, qui est à mourir de rire. Cela est digne de
+Regnard ou de Shakspeare. La vérité est si <i>outrée</i>, c'est une si drôle
+de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intérêts de leur
+gloire, enivrés qu'ils sont par les accents divins d'une musique
+passionnée, que l'embarras du poëte a été de diminuer, d'affaiblir des
+trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vérité et la
+nature, bien loin de les charger. La vérité la plus vraie eût paru comme
+une caricature dépourvue de toute vraisemblance.</p>
+
+<p>Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les
+dernières années de sa carrière théâtrale, à moins qu'au commencement de
+l'opéra sa première entrée n'eût lieu à cheval, ou du haut d'une
+colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se
+balançait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut.</p>
+
+<p>Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il
+n'y trouve pas la parole <i>felice ognora</i>, sur laquelle il lui est
+commode de faire des roulades.</p>
+
+<p>Mais revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété,
+et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première
+représentation de son opéra.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p>
+
+<p>Cette soirée décisive arrive enfin. Le <i>maestro</i> se place au piano; la
+salle est aussi pleine qu'elle puisse l'être. On est accouru de vingt
+milles à la ronde. Les curieux campent dans leurs calèches au milieu des
+rues; toutes les auberges sont combles dès la veille; et l'on y est
+d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé. Au moment de la
+représentation, la ville a l'air d'un désert. Toutes les passions,
+toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entière est
+concentrée dans la salle.</p>
+
+<p>L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là
+éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou
+plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Paris, des
+vanités inquiètes, interrogeant de l'&#339;il la vanité du voisin<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>; ce
+sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements, de trépignements,
+de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher
+leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la <i>seule
+bonne</i>; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible.
+Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable,
+parlez-lui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
+magistrat distingué, bon médecin, bon mari, excellent académicien, tout
+ce que vous voudrez enfin, excepté un homme fait pour sentir la musique
+ou la peinture.</p>
+
+<p>A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le
+vacarme épouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en
+donnerait qu'une idée peu exacte.</p>
+
+<p>On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie:
+<i>bravo Davide, brava Pisaroni</i>; ou bien toute la salle retentit des
+cris: <i>bravo maestro!</i> Rossini se lève de sa place au piano, sa belle
+figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui; il fait
+trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris
+singuliers; on lui crie des phrases entières de louanges: ensuite l'on
+passe à un autre morceau.</p>
+
+<p>Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de
+son opéra nouveau; après quoi, il reçoit ses soixante-dix sequins (huit
+cents francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par
+ses nouveaux amis, c'est-à-dire par toute la ville, et part en voiturin,
+avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que
+d'effets, pour aller recommencer le même rôle, à quarante milles de là,
+dans une ville voisine.<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la
+première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux
+père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit
+ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne
+manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de
+lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancône à
+Reggio, il se donna pour un maître de musique ennemi mortel de Rossini,
+et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique
+exécrable, qu'il composait à l'instant, sur les paroles connues de ses
+airs les plus célèbres, musique qu'il faisait bafouer comme étant celle
+des prétendus chefs d'&#339;uvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de
+mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle
+fatuité à lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie
+c'est la conversation la plus à la mode; et après un mot sur Napoléon,
+c'est toujours le propos auquel on revient.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3>
+
+<p class="head">GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span>
+demande la permission de placer ici une digression qui abrégera
+beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie
+orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent
+son lot aussitôt que les pédants l'eurent honoré de leur haine, et que
+tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués
+contre lui.</p>
+
+<p>L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus
+d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.</p>
+
+<p>Rossini se moque des pédants; mais s'il eut toujours assez de mépris
+pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir
+beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.</p>
+
+<p>Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les
+nations se sont faite du mot <i>goût</i>, on en est souvent revenu à la
+signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens
+propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une
+belle pêche.<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span></p>
+
+<p>Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en
+ouvrant sa belle pêche: le goût des sucreries et des saveurs douces
+disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans,
+s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un
+goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de
+piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois
+demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de
+barres.</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui
+plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs
+insipides, lui fait demander un mets allemand, le <i>saur-craut</i>; ce mot
+baroque veut dire <i>choux aigre</i>. Il y a loin de là à la pêche, dont le
+parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma
+comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand
+Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût
+pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de
+dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes
+officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.</p>
+
+<p>A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des
+sucreries, qui<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> charmaient son enfance, et contracte celui des choses
+piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un
+marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de
+papa.</p>
+
+<p>Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un goût piquant, cet
+éloignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà
+l'image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte,
+des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la
+mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux
+qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire,
+représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût
+blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730
+que les Leo<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, les Vinci<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, les Pergolèse<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, inventèrent, à
+Naples, les chants<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> les plus doux, les mélodies les plus suaves, les
+cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille
+humaine d'avoir la jouissance.</p>
+
+<p>Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention,
+diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire
+remarquer au lecteur.</p>
+
+<p>De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui
+devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé,
+s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre
+piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêches et leur
+délicieux parfum pour demander du <i>saur-craut</i>, des sauces épicées et du
+kirsch waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il
+paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles,
+je l'avoue, mais elles me semblent claires.</p>
+
+<p>Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans
+les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différentes et
+successives. Où s'arrêtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais,
+c'est qu'à chaque période (et chacune d'elles a duré douze ou quinze
+ans, à peu près le<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> temps qu'un grand compositeur est à la mode) à
+chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution.</p>
+
+<p>Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de
+mes devanciers, en proclamant que la <i>perfection</i> de l'union de la
+mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de <i>Tancrède</i>.
+Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à
+ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la
+<i>Gazza ladra</i> et <i>Otello</i>, qui me présentent des sensations moins
+douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus
+fortes.</p>
+
+<p>Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes
+les fois que je me sers des mots <i>délicieux</i>, <i>sublime</i>, <i>parfait</i>. Dans
+les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je
+sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les
+emploie pour abréger.</p>
+
+<p>On dit en France, pour indiquer une nuance d'opinion: <i>c'est un patriote
+de 89</i>; je me dénonce moi-même comme étant un <i>Rossiniste de 1815</i>. Ce
+fut l'année où l'on admira le plus en Italie le <i>style</i> et la musique de
+<i>Tancrède</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p>
+
+<p>Un amateur de 1780, préférant à tout, comme de juste, le style de
+Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement <i>Tancrède</i> aussi
+bruyant et aussi surchargé d'effets d'orchestre que me semblent l'être
+<i>Otello</i> et <i>la Gazza ladra</i>.</p>
+
+<p>Loin de prétendre à une impartialité ridicule et impossible dans les
+arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout à
+fait à la mode: je me déclare partial. L'impartialité dans les arts est,
+comme la <i>raison</i> en amour, le partage des c&#339;urs froids ou faiblement
+épris. Je suis donc partial autant que peut l'être un <i>bon homme</i> de
+lettres. La différence, c'est que je ne veux faire pendre personne, pas
+même M. Maria Weber, l'auteur du <i>Freyschütz</i>, l'opéra allemand qui fait
+fureur dans ce moment aux rives de la Sprée et de l'Oder.</p>
+
+<p>Un partisan du <i>Freyschütz</i> verra en moi un bon homme impossible à
+ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il
+m'appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je
+suis plus ou moins bien né, et dont je me sers pour énoncer mon opinion
+sur les gens que charmait, vers l'an 1750, un opéra<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> comique de Galuppi,
+avec ses longs récitatifs.</p>
+
+<p>Je crois que pour être clair, je n'ai rien de mieux à faire que de
+placer ici la liste des enchanteurs qui ont passé successivement en
+Italie pour avoir atteint le dernier terme de l'art et la perfection du
+vrai beau.</p>
+
+<p>A chaque nouveau génie qui paraissait, il s'engageait une dispute
+générale fort vive, et surtout impossible à terminer, entre les gens de
+quarante ans qui avaient vu de <i>meilleurs temps</i>, et les jeunes gens de
+vingt; car un homme de talent écrit toujours dans le <i>style</i> (dans le
+mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie) qu'il trouve à la mode à
+son entrée dans le monde<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
+
+<p>Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi
+d'anathèmes pour leurs successeurs immédiats:
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>[Pg 169]</p>
+
+<table summary="successeurs">
+<tr><td>Porpora brilla en</td><td align="right" colspan="2"><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>1710.</td></tr>
+<tr><td>Durante</td><td align="right" colspan="2">1718.</td></tr>
+<tr><td>Leo</td><td align="right" colspan="2">1725.</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>Galuppi, surnommé il<br />Buranello,
+ parce qu'il<br />était de la petite<br />île de <i>Burano</i>,
+à une<br />portée de canon<br />de Venise</td><td align="right" colspan="2">1728.</td></tr>
+<tr><td>Pergolèse</td><td align="right" colspan="2">1730.</td></tr>
+<tr><td>Vinci</td><td align="right" colspan="2">1730.</td></tr>
+<tr><td>Hasse</td><td align="right" colspan="2">1730.</td></tr>
+<tr><td>Jomelli</td><td align="right" colspan="2">1739.</td></tr>
+<tr><td>Logroscino, l'inventeur des finales</td><td align="right" colspan="2">1739.</td></tr>
+<tr><td>Guglielmi, créateur de l'opéra buffa</td><td align="right" colspan="2">1752.</td></tr>
+<tr><td>Piccini</td><td align="right" colspan="2">1753.</td></tr>
+<tr><td>Sacchini</td><td align="right" colspan="2">1760.</td></tr>
+<tr><td>Sarti</td><td align="right" colspan="2">1755.</td></tr>
+<tr><td>Paisiello</td><td align="right" colspan="2">1766.</td></tr>
+<tr><td>Anfossi</td><td align="right" colspan="2">1761.</td></tr>
+<tr><td>Traetta</td><td align="right" colspan="2">1763.</td></tr>
+<tr><td>Zingarelli</td><td align="right" colspan="2">1778.</td></tr>
+<tr><td>Mayer</td><td align="right" colspan="2">1800.</td></tr>
+<tr><td>Cimarosa</td><td align="right" colspan="2">1790.</td></tr>
+<tr><td>Mosca</td><td align="right" colspan="2">1800.</td></tr>
+<tr><td>Paër</td><td align="right" colspan="2">1802.</td></tr>
+<tr><td>Pavesi</td><td align="right" colspan="2">1802.</td></tr>
+<tr><td>Generali</td><td align="right" colspan="2">1800.</td></tr>
+<tr valign="middle"><td>Rossini</td><td style="font-size:200%;" rowspan="2">]</td><td align="right" rowspan="2">1812.</td></tr>
+<tr><td>Mozart</td></tr>
+</table>
+
+<p>Je mets ces deux grands noms ensemble, par l'effet combiné de
+l'éloignement des lieux, de la difficulté de lire Mozart, et du mépris
+des Italiens pour les artistes étrangers: on peut dire que Mozart et
+Rossini ont débuté ensemble en Italie vers l'an 1812.</p>
+
+<p>Aujourd'hui il y a un maestro qui fait oublier l'auteur de <i>Tancrède</i>:
+c'est celui de <i>la Gazza ladra</i>, de <i>Zelmire</i>, de <i>Sémiramis</i>, de
+<i>Mosè</i>, d'<i>Otello</i>; c'est le Rossini de 1820<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
+
+<p>Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison.<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p>
+
+<p>Voyez deux rivières majestueuses prendre leur source en des contrées
+éloignées, parcourir des régions fort différentes, et cependant finir
+par confondre leurs eaux: tels sont le Rhône et la Saône. Le Rhône tombe
+des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La
+Saône prend sa source dans le nord de la France; le Rhône parcourt en
+bondissant la vallée étroite et pittoresque du Valais; la Saône arrose
+les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent
+enfin se réunir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux
+et rapide, le plus beau de France, qui va passer si vivement sous les
+arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus hardi nautonier.</p>
+
+<p>Telle est l'histoire des deux écoles de musique, l'allemande et
+l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et
+Naples. Alexandre Scarlatti créa l'école d'Italie, Bach créa l'école
+allemande<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+<p>Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs différents,
+représentés aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se
+confondre pour ne former qu'une seule école; et leur réunion à<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> jamais
+mémorable doit peut-être avoir lieu sous nos yeux, dans ce Paris qui,
+malgré les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de
+l'Europe<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p>
+
+<p>Placés par le hasard au point de la réunion, debout sur le promontoire
+élevé qui sépare encore ces courants majestueux, observons les derniers
+mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles
+forment avant de se réunir à jamais.</p>
+
+<p>D'un côté je vois Rossini donnant <i>Zelmire</i> à Vienne en 1823; de l'autre
+je vois Maria Weber triompher le même jour à Berlin avec le
+<i>Freyschütz</i>.</p>
+
+<p>Dans l'école italienne de 1815, et dans l'opéra de <i>Tancrède</i>, que je
+prends comme le représentant de cette école, afin d'éviter toute idée
+vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant.</p>
+
+<p>Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui <i>irrite</i>
+doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot <i>irriter</i>,
+j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que
+l'oreille a toujours besoin (en Europe du<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> moins) de se reposer sur un
+accord parfait; tout accord dissonant lui déplaît, <i>l'irrite</i> (ici faire
+une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à
+l'accord parfait.
+<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<p class="head">IRRUPTION DES C&#338;URS SECS.&mdash;IDÉOLOGIE DE LA MUSIQUE</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">'harmonie</span>
+doit-elle se faire remarquer par elle-même, et détourner
+notre attention de la <i>mélodie</i>, ou simplement augmenter l'effet de
+celle-ci?</p>
+
+<p>J'avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les
+beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule
+chose extrêmement belle, et non par la réunion de plusieurs choses
+médiocrement touchantes. Le c&#339;ur humain n'a que des émotions peu vives
+lorsque ses jouissances sont entremêlées de la nécessité de choisir
+entre deux plaisirs de nature différente. Si je sens le besoin
+d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais à une symphonie de Haydn,
+de Mozart ou de Beethoven; je vais au <i>Mariage secret</i>, ou au <i>Roi
+Théodore</i>, si j'aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs
+réunis autant que possible je vais voir à la Scala, <i>Don Juan</i> ou
+<i>Tancrède</i>. J'avoue que si je pénètre plus<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> avant dans la nuit de
+l'harmonie, la musique a moins de charmes <i>pour moi</i>.</p>
+
+<p>Il faut un tour de force pour être incorrect en écrivant une phrase de
+mélodie; rien n'est au contraire plus facile que de faire des fautes en
+notant dix mesures d'harmonie.</p>
+
+<p><i>La science est nécessaire</i> pour écrire de l'harmonie. Voilà la
+nécessité fatale qui a donné prétexte aux sots et aux pédants de toutes
+les couleurs, pour s'immiscer dans la musique.</p>
+
+<p>Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens
+qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui
+l'<i>Histoire de Charles XII</i> de Voltaire se présentait incognito à
+l'Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens
+ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques
+inexactitudes de détail, et certes il serait malheureux: tel paraît, aux
+yeux des pédants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends
+justice; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<p>La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de
+Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d'après les
+règles de la syntaxe;<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span> mais du reste, ces mois n'offrent aucun sens.</p>
+
+<p>Rossini, au contraire, opprimé qu'il était par le nombre et la vivacité
+des sentiments et des nuances de sentiment qui se présentaient à la fois
+à son esprit, a fait quelques petites fautes de grammaire. Dans ses
+partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix +,
+en écrivant à côté: <i>Per soddisfazione de' pedanti</i>. Un élève, après six
+mois de Conservatoire, voit ces négligences, qui souvent sont des
+essais.</p>
+
+<p>Il nous reste à donner un coup d'&#339;il à l'état actuel de la grammaire
+musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes? Qui a
+fait cette grammaire? sont-ce des gens supérieurs en génie à Rossini? Il
+ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse
+fidélité les usages d'une nation; les gens qui ont écrit la langue
+musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait, à proprement
+parler, un <i>usage général</i>. La musique attend son Lavoisier. Cet homme
+de génie fera des expériences sur le c&#339;ur humain et sur l'organe de
+l'ouïe lui-même. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on
+aiguise, d'un morceau de liège que l'on coupe, de deux orgues de
+Barbarie jouant des airs différents, ou simplement<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> d'un papier que l'on
+chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs
+délicats.</p>
+
+<p>Il y a des oppositions ou des accords de sons dont les effets agréables
+sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que
+l'on coupe ou du papier que l'on chiffonne.</p>
+
+<p>Le Lavoisier de la musique, auquel j'accorde libéralement un c&#339;ur très
+sensible à ces effets, se livrera à plusieurs années d'expériences,
+après quoi il <i>déduira</i> de ses expériences les règles de la musique.</p>
+
+<p>Dans son ouvrage, au mot <i>colère</i>, il nous présentera les vingt
+cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère;
+il en fera de même pour la <i>jalousie</i>, <i>l'amour heureux</i>, les <i>tourments
+de l'absence</i>, etc.</p>
+
+<p>Souvent l'accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de
+sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer.</p>
+
+<p>L'homme supérieur dont j'invoque la présence donnera les airs qu'il aura
+choisis comme exprimant le mieux la <i>colère</i>, avec leurs
+accompagnements. Font-ils plus d'effets avec ou sans accompagnements?
+Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accompagnements?</p>
+
+<p>Toutes ces grandes questions, résolues<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> par <i>des expériences</i>,
+établiront enfin une véritable théorie de la musique, basée sur la
+<i>nature du c&#339;ur humain</i> en Europe, et sur les <i>habitudes de l'oreille</i>.</p>
+
+<p>La plupart des règles qui oppriment dans ce moment le génie des
+musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont
+des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d'esprit et
+d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'être soumise au
+creuset de l'expérience<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Ce sont des règles impérieuses qui ne sont
+appuyées sur rien<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, ce sont des conséquences qui ne partent d'aucun
+principe; mais par malheur il en est de l'autorité de ces règles comme
+de celle des rois; elles sont environnées de beaucoup de gens en crédit,
+qui ont le plus grand intérêt du monde à soutenir leur infaillibilité.
+Si l'on ébranle le respect pour les règles, si l'on a la scandaleuse
+témérité de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'être <i>des règles</i>,
+que deviendra l'importance et la vanité d'un professeur au
+Conservatoire?</p>
+
+<p>Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux?<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p>
+
+<p>Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivés à une certaine
+époque de leur carrière, s'aperçoivent qu'il y a absence de fondements
+dans l'édifice qu'ils élèvent; la peur les saisit; ils quittent l'étude
+du langage du c&#339;ur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu
+d'élever de belles colonnes ou des portiques élégants, ils perdent le
+temps de leur jeunesse à pousser en terre des fouilles profondes. Quand
+enfin ils sortent tout poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est
+surchargée de vérités mathématiques; mais le beau temps de la jeunesse
+est passé, et leur c&#339;ur se trouve vide des sentiments dont la présence
+met en état d'écrire de la musique, comme le duetto d'<i>Armide</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Amor possente nome.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a des accords qui sont d'un effet évident, d'une expression pour
+ainsi dire parlante: il ne faut que les entendre une fois pour convenir
+de leur qualité. C'est une expérience que je conseille fort aux amateurs
+qui ont une âme. Le précipice dont ils ont à se garder, c'est
+l'impatience naturelle à tous les hommes, qui leur fera prendre le roman
+de la science pour son histoire.</p>
+
+<p>Rien n'est pénible comme d'examiner,<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> de douter, quand on a des
+plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et
+plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position de l'âme,
+la moindre théorie brillante séduit et entraîne<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Comme en idéologie
+il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut
+courir; de même, dans la <i>théorie des arts</i>, il faut retenir l'âme, qui
+sans cesse veut jouir et non examiner<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p>
+
+<p>Il est un autre écueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage
+les âmes sèches<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Lorsqu'elles se mettent à la chasse des vérités sur
+cette matière, elles perdent la vue à moitié route, et prennent
+misérablement le difficile pour le beau.</p>
+
+<p>N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants génies musicaux de
+l'époque actuelle?</p>
+
+<p>On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes
+questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale,
+que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les
+passions du c&#339;ur humain et<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> les habitudes de notre imagination
+européenne.</p>
+
+<p>Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai-je donner au
+public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu'il sera
+fort malaisé à comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je
+voudrais qu'il me fût possible de n'admettre à la lecture de cet ouvrage
+que les gens qui viennent de pleurer à <i>Otello</i>.</p>
+
+<p>Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans
+son état actuel. Les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec
+les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant
+<i>juste</i>, d'après une telle science, on arrive sans cesse à des
+conséquences absurdes, et que la plus petite épinette suffit pour
+démentir.</p>
+
+<p>Mais si vous aviez passé quatre ans à chercher des diamants dans une
+mine obscure, ne seriez-vous pas disposé à prendre pour des diamants
+superbes, et d'une aussi <i>belle eau</i> que le Régent, des morceaux de
+verre que des charlatans adroits vous feraient entrevoir au fond des
+sombres galeries de cette mine? L'orgueil naturel à l'homme pervertit en
+ce cas l'organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d'âme pour
+avouer qu'on a perdu<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> quatre ans, et que l'on n'a jamais vu bien
+distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire
+vous ont présenté à chaque journée de ces quatre ans, en vous disant:
+<i>Ne voyez-vous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec
+tel autre?</i> et en vous liant à chaque fois par votre assentiment.</p>
+
+<p>En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chanteur;
+il ne lui est plus possible de songer à divers agréments qu'il lui eût
+été loisible de faire s'il y avait eu un moindre nombre d'accords dans
+l'accompagnement. Avec des accompagnements à l'allemande, le chanteur
+qui hasarde des agréments court risque à chaque instant de sortir de
+l'harmonie.</p>
+
+<p>Après <i>Tancrède</i>, Rossini est devenu toujours plus compliqué.</p>
+
+<p>Il a imité Haydn et Mozart, comme Raphaël, quelques années après être
+sorti de l'école du Pérugin, se mit à chercher la force sur les traces
+de Michel-Ange. Au lieu d'offrir aux hommes de la grâce et des plaisirs,
+il entreprit de leur faire peur.</p>
+
+<p>L'orchestre de Rossini a fait tort de plus en plus au chant de ses
+acteurs. Toutefois ses accompagnements pèchent plutôt par la <i>quantité</i>
+que par la <i>qualité</i>, comme<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> ceux des Allemands: j'entends que les
+accompagnements allemands ôtant toute liberté au chanteur, l'empêchent
+de faire les ornements que son génie lui aurait inspirés. Un Davide, par
+exemple, est impossible avec une <i>instrumentazione</i> allemande. Elle
+taquine la mélodie, comme disait Grétry; elle défend impérieusement au
+chanteur de se prévaloir de tous les moyens d'expression de son art.
+(Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et
+les <i>fioriture</i> de tous les genres.)</p>
+
+<p>Cette différence dans la nature des accompagnements, <i>en apparence
+également bruyants</i>, distingue encore l'école allemande de l'école
+d'Italie<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<p>Aujourd'hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier,
+en écrivant dans le style de <i>Tancrède</i>, bien différent du style de
+<i>Mosè</i>, d'<i>Elisabetta</i>, de <i>Maometto</i>, de <i>la Gazza ladra</i>.</p>
+
+<p>Nous verrons plus tard quelques anecdotes relatives à la cour de Naples,
+qui ont forcé Rossini à changer de style. Je ne<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> pense pas que ce grand
+artiste donnât d'autres raisons de son changement, si par extraordinaire
+il voulait une fois en sa vie parler de musique d'un ton sérieux. Il
+pourrait alléguer cependant que plusieurs de ses derniers opéras ont été
+écrits pour des salles immenses et fort bruyantes. A <i>San Carlo</i> et à
+<i>la Scala</i>, trois mille cinq cents spectateurs sont placés commodément.
+Le parterre lui-même est assis fort à l'aise sur de larges banquettes à
+dossier que l'on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a
+dû écrire pour des voix fatiguées. S'il les eût laissées <i>scoperte</i>,
+chantant seules, avec peu d'accompagnements, ou s'il leur eût donné à
+exécuter des chants larges et soutenus (<i>spianati e sostenuti</i>), il
+aurait eu à craindre que les fautes de chant ne fussent trop évidentes,
+trop distinctement entendues, et fatales au <i>maestro</i> comme au chanteur.
+Un jour qu'on lui reprochait à Venise l'absence de beaux chants bien
+développés sur des mesures lentes: «<i>Dunque non sapete per che cani io
+scrivo?</i> répondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez.» Il est à
+peu près convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les
+morceaux d'ensemble. <i>La Gazza ladra</i>, écrite pour l'immense salle de
+<i>la Scala</i>, paraît d'un effet plus <i>dur</i> qu'elle ne l'est réellement,
+jouée dans une<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un
+orchestre qui méprise les nuances et regarde le <i>piano</i> comme un signe
+de faiblesse<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>.
+<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3>
+
+<p class="head">L'AURELIANO IN PALMIRA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> ne parlerai pas beaucoup de l'<i>Aureliano in Palmira</i>: ma grande
+raison, c'est que je ne l'ai pas vu. Cet opéra fut composé pour Milan en
+1814; il eut le bonheur d'être chanté par Velutti et la Corréa: la
+Corréa, une des plus belles voix de femme qui aient paru depuis quarante
+ans; Velutti, le dernier des bons castrats.</p>
+
+<p>Je ne pense pas que l'<i>Aureliano</i> ait été donné ailleurs qu'à Milan. Je
+puis répondre qu'il n'a pas paru à Naples de mon temps; seulement, lors
+du succès de l'<i>Élisabeth</i> de Rossini, le parti de l'envie se mit à dire
+que cette musique n'était autre que celle de l'<i>Aureliano in Palmira</i>.
+Cette assertion n'était fondée qu'à l'égard de l'ouverture. Rossini,
+sachant bien que celle de l'<i>Aureliano</i> n'était pas connue des
+Napolitains, s'en servit sans façon.</p>
+
+<p>Je ne connais de cet opéra que le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se tu m'ami, o mia regina,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span></p>
+
+<p>entre un contralto et un soprano. J'ai eu le bonheur de l'entendre
+chanter cet hiver, à Paris, par deux voix comparables, si ce n'est
+supérieures, à tout ce que l'Italie a de plus délicat et de plus
+parfait. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve que la France
+produit de belles voix comme tous les pays du monde; seulement nos
+professeurs de chant ne sont pas des Crescentini, et l'on croit encore
+en province et dans la rue Le Peletier que chanter <i>fort</i> c'est chanter
+bien.</p>
+
+<p>Ravi par l'accord parfait des voix délicieuses qui nous faisaient
+entendre</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se tu m'ami, o mia regina,</span><br />
+</p>
+
+<p>je me suis surpris plusieurs fois à croire que ce duetto est le plus
+beau que Rossini ait jamais écrit. Ce que je puis assurer, c'est qu'il
+produit l'effet auquel on peut reconnaître la musique sublime: il jette
+dans une rêverie profonde.</p>
+
+<p>Lorsque, songeant à quelque souvenir de notre propre vie, et agités
+encore en quelque sorte par le sentiment d'autrefois, nous venons à
+reconnaître tout à coup le portrait de ce sentiment dans quelque
+cantilène de notre connaissance, nous pouvons assurer qu'elle est belle.
+Il me semble qu'il arrive alors une sorte de<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> vérification de la
+ressemblance entre ce que le chant exprime et ce que nous avons senti,
+qui nous fait voir et goûter plus en détail les moindres nuances de
+notre sentiment, et des nuances à nous-mêmes <i>inconnues</i> jusqu'à ce
+moment. C'est par ce mécanisme, si je ne me trompe, que la musique
+entretient et nourrit les rêveries de l'amour malheureux.</p>
+
+<p>Je n'ai vu non plus qu'une fois le <i>Demetrio e Polibio</i> de Rossini:
+c'était en 1814. Nous étions, un soir du mois de juin, à Brescia, à
+prendre des glaces sur les vingt-trois heures (sept heures du soir),
+dans le jardin de la contessina L***, sous les grands arbres qui en font
+un lieu de délices dans ce climat brûlant. Ce jardin, un peu élevé
+au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situé de
+manière à être couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance
+sur la ville. Une femme de la société chantait à mi-voix un air qui
+parut aimable, car il se fit un silence général.&mdash;Quel est cet air?
+demanda-t-on quand elle eut cessé de chanter.&mdash;Il est de <i>Demetrio e
+Polibio</i>. C'est le fameux duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Questo cor ti giura affetto.</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce le <i>Demetrio</i> que les petites Mom<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>belli donnent demain à
+Como?&mdash;Précisément; Rossini l'a écrit pour elles (1812), et avec les
+passages que leur père, le vieux ténor Mombelli, lui a indiqués comme
+étant le mieux dans la voix de ses filles.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il sûr que l'opéra soit de Rossini? dit une de ces dames. On
+assure que Mombelli a travaillé à la musique.&mdash;Il aura peut-être fourni
+à Rossini quelque ancien motif à la mode, lorsque lui, Mombelli, était
+célèbre, vers l'an 1780 ou 90. On dit que les petites Mombelli sont
+parentes de Rossini.&mdash;Pourquoi n'irions-nous pas à Como, voir
+l'ouverture de la salle? dit la maîtresse de la maison.&mdash;Allons à Como,
+répondit-on de toutes parts: et moins de demi-heure après, nous étions
+quatre voitures au galop des chevaux de poste sur la route de Como, en
+passant par Bergame. Cette route côtoie les plus belles collines qui
+existent peut-être en Europe. Il fallait aller vite pour arriver à Como
+avant que le soleil du lendemain ne fût brûlant, et c'est ce qui nous
+faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent
+toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui même,
+assure-t-on, ont des intelligences dans la première de ces deux villes.
+Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> plaisirs.
+Sous prétexte de les distraire, nous osions nous livrer à toutes les
+idées singulières, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-être un
+peu de la folie que donne une belle nuit, <i>stellata</i>. Sous ce délicieux
+climat, le <i>bleu</i> du ciel est différent du nôtre. La suite de lacs et de
+montagnes couvertes de grands châtaigniers, d'orangers et d'oliviers qui
+s'étend de <i>Bassano</i> à <i>Domo d'Ossola</i>, est peut-être la plus belle
+chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a célébré ce pays, il
+est resté à peu près inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de
+peur de paraître exagéré. Je ne crains déjà que trop qu'on m'adresse ce
+reproche pour tous les beaux effets que j'attribue à la musique.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes à Como à neuf heures du matin. Le soleil était déjà
+brûlant; mais j'étais ami de l'hôte de <i>l'Angelo</i>, dont l'auberge donne
+sur le lac (en Italie, aucune amitié n'est à négliger); il nous donna
+des chambres très fraîches; les vagues du lac venaient se briser au pied
+de nos fenêtres, à huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut à
+l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui
+voulurent se baigner; et enfin, à huit heures du soir, nous nous
+trouvâmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce
+soir-là au public<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> pour la première fois. La foule était immense. On
+était accouru des <i>monti di Brianza</i>, de Varese, de Bellagio, de Lecco,
+de Chiavena, de la <i>Tramezina</i>, de tous les bords du lac, à trente
+milles de distance. Nos trois loges nous coûtèrent 40 sequins (450 fr.),
+et encore fut-ce par grâce que nous les obtînmes: nous dûmes cette
+faveur à mon ami l'hôte de <i>l'Angelo</i>.</p>
+
+<p>Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour
+élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première
+fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un
+énorme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes à
+chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui
+viennent au théâtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la
+condition d'<i>utilité</i> nécessaire à la <i>beauté</i> en architecture. Ce
+portique est situé sur une jolie petite place, derrière la superbe
+cathédrale d'ordre gothique mitigé. A la gauche de cette place s'élève
+la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrière du lac de
+Como. Nous trouvâmes que l'intérieur du théâtre répondait, par la
+hardiesse et la simplicité de ses lignes, à la mâle beauté de la façade.
+Tout cela avait été construit en trois ans par des particuliers, et dans
+une ville de<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> dix mille habitants, qui voit croître de l'herbe dans la
+plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt
+ans que je passe à Dijon, j'y vois toujours le théâtre avec ses murs
+élevés à dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donné à la
+France vingt hommes d'esprit célèbres par leurs écrits: Buffon, de
+Brosses, Bossuet, Piron, Crébillon, etc.; mais puisque nous excellons
+par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supériorité dans
+les lettres, et laissons le sceptre des arts à la belle Italie.</p>
+
+<p>Un officier fort aimable et très-bel homme, M. M***, aide de camp du
+général L., que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'<i>atrio</i> du
+théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au
+fait de tous ces petits détails que l'on a grande envie de savoir quand
+on arrive dans un théâtre inconnu.</p>
+
+<p>«La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule
+famille. Des deux s&#339;urs Mombelli; l'une, toujours habillée en homme au
+théâtre, fait les rôles de <i>musico</i>, c'est <i>Marianne</i>; l'autre,
+<i>Esther</i>, à une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement
+suave, et remplit les rôles de <i>prima donna</i>. Dans <i>Demetrio e Polibio</i>,
+que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de
+leur<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span> théâtre, le vieux Mombelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle
+du roi. Celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé
+Olivieri, attaché depuis longtemps à madame Mombelli la mère, et qui,
+pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'<i>utilités</i>,
+et, à la maison, est le cuisinier et le <i>maestro di casa</i> de la famille.
+Sans être jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent
+généralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur
+père, qui est un ambitieux (<i>un dirittone</i>), veut les marier.»</p>
+
+<p>Mis ainsi au fait de la petite chronique du théâtre, nous vîmes enfin
+commencer <i>Demetrio e Polibio</i>. Je n'ai, je crois, jamais senti plus
+vivement que Rossini est un grand artiste. Nous étions transportés,
+c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous présentait les chants
+les plus purs, les mélodies les plus suaves. Nous nous trouvâmes bientôt
+comme perdus dans les détours d'un jardin délicieux, tel que celui de
+Windsor, par exemple, et où chaque nouveau site vous semble le plus beau
+de tous, jusqu'à ce que, réfléchissant un peu sur votre admiration, vous
+vous apercevez que vous avez accordé à vingt choses différentes le titre
+de la plus belle.</p>
+
+<p>Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du
+beau ciel<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> d'Italie, qui ne renferme ni mélancolie ni malheur<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, et
+qui est évidemment l'attendrissement d'une âme forte, quoi de plus
+touchant que la cavatine du <i>musico</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pien di contento il seno?</span><br />
+</p>
+
+<p>La manière dont elle fut chantée par Marianne Mombelli, aujourd'hui
+madame Lambertini, nous parut le chef-d'&#339;uvre du <i>canto liscio e
+spianato</i> (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile
+comparé à la manière de madame de Staël, où chaque phrase est chargée, à
+en couler à fond, de sensibilité et de philosophie). A cette distance de
+temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me
+souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fûmes arrivés
+au duetto entre le <i>soprano</i> et le <i>basso</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mio figlio non sei,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pur figlio ti chiamo,</span><br />
+</p>
+
+<p>nous cessâmes de louer la cavatine, et pensâmes que rien au monde ne
+pouvait mieux peindre la tendresse passionnée et aimable d'un père pour
+son fils. Nous nous disions: Voilà le style de <i>Tancrède</i>, mais cela est
+supérieur pour l'expression.<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span></p>
+
+<p>Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière
+raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartetto:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Donami omai, Siveno.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de neuf années, pendant
+lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce
+quartetto est un des chefs-d'&#339;uvre de Rossini. Rien au monde n'est
+supérieur à ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul
+quartetto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal. Il y a, par
+exemple, une légèreté de touche (ce qu'en peinture on appelle <i>fait avec
+rien</i>) que je n'ai jamais vue chez Mozart.</p>
+
+<p>Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit
+répéter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le
+faire recommencer une troisième fois, lorsqu'un ami de la famille
+Mombelli vint au parterre dire aux <i>dilettanti</i> que les jeunes Mombelli
+n'avaient pas une santé très forte, et que si on voulait avoir encore
+une fois le <i>quartetto</i>, on s'exposait à leur faire manquer les autres
+morceaux de l'opéra. «Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette
+force?»&mdash;«Certaine<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>ment, répondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et
+de sa maîtresse,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Questo cor ti giura amore,</span><br />
+</p>
+
+<p>et deux ou trois autres encore.» Cette raison fit son effet sur le
+parterre de Como, la curiosité calma les transports de l'enthousiasme le
+plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Questo cor ti giura amore;</span><br />
+</p>
+
+<p>il est impossible de peindre l'amour avec plus de grâce et moins de
+tristesse.</p>
+
+<p>Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilènes sublimes, c'était
+la grâce et la <i>modestie</i> des accompagnements, si j'ose ainsi parler.
+Ces chants étaient les premières fleurs de l'imagination de Rossini; ils
+ont toute la fraîcheur du matin de la vie.</p>
+
+<p>Plus tard, Rossini s'est avancé dans les sombres régions du Nord, où, à
+côté d'un beau point de vue, se trouve <i>l'horreur</i> d'un précipice
+profond, et triste à contempler; et cette <i>horreur</i> fait partie
+intégrante de ce nouveau genre de <i>beau</i><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<p>Ce grand maître, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a
+conquis l'ad<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>miration des c&#339;urs peu sensibles, et des musiciens qui sont
+savants à l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens nés
+hors de l'Italie, réunis en un congrès, ne parviendraient jamais à faire
+un quartetto comme</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Donami omai, Siveno.</span><br />
+
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3>
+
+<p class="head">IL TURCO IN ITALIA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">'automne</span>
+de la même année 1814, Rossini fit pour la <i>Scala</i>, le <i>Turco
+in Italia</i>: on demandait un pendant à l'<i>Italiana in Algeri</i>. Galli, qui
+pendant plusieurs années avait rempli d'une manière admirable le rôle du
+bey dans l'<i>Italiana</i>, fut chargé de représenter le jeune Turc qui,
+poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la
+première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement
+cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un
+amant (don Narciso), qui n'est nullement disposé à céder la place à un
+Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de
+plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l'occasion de
+tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari.</p>
+
+<p>La cavatine de don Geronio est d'une gaieté parfaite:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Vado in traccia d'una zingara</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span><span style="margin-left: 2em;">Che mi sappia astrologar,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che mi dica, in confidenza,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Se col tempo e la pazienza,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il cervello di mia moglie</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Potro giungere a sanar<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cimarosa,
+surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soi-même:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ma la zingara ch'io bramo</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">È impossibile trovar.</span><br />
+</p>
+
+<p>Toutefois si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de
+Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est fort différent.
+Le rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du
+célèbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait
+cette cavatine d'une manière différente: tantôt nous avions le mari
+amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari
+philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le
+ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini
+se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains
+que le seul récit n'en déplaise. Il<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> faut savoir que ce soir-là, la
+société était fort occupée d'un pauvre époux qui était loin de prendre
+avec philosophie les accidents de son état. On ne parlait, dans la
+plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur,
+qu'il venait d'apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que
+personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa
+cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari
+malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable;
+il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord,
+quelques personnes seulement s'aperçurent qu'il y avait un grand rapport
+entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public
+tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il
+tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer
+les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie
+universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et
+vint se placer en évidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu
+élevée au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux
+jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point
+du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientôt
+à ses<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il
+contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d'arriver, et
+qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte
+qu'il avait faite la nuit précédente.</p>
+
+<p>Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes,
+sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour,
+pour pouvoir se figurer les accès de rire convulsif qui saisirent un
+public vif et malin, à la vue de l'époux malheureux dans la loge, et de
+Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa
+cavatine, copiait à l'instant ses moindres gestes et les exagérait d'une
+manière grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police
+oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage
+entra dans la loge et parvint non sans peine, à en extraire le duc
+éploré.</p>
+
+<p>La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d'avantage dans le
+salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à la belle Italie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Bell'Italia, al fin ti miro,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vi saluto amiche sponde!</span><br />
+</p>
+
+<p>L'auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur
+adoré à Milan, et qui paraissait pour la première<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> fois, de retour de
+Barcelone, où il était allé chanter pendant un an.</p>
+
+<p>Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre,
+firent retentir l'immense salle de la <i>Scala</i>; mais l'on trouva que
+Rossini, qui était au piano, ne s'était nullement distingué dans ce
+duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse <i>bravo Galli!</i>
+et pas une seule fois <i>bravo maestro!</i> car, aux premières
+représentations d'un opéra, les applaudissements accordés au chanteur et
+au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il
+n'est pas question du poëte. Il faut être littérateur français pour
+s'aviser de juger un opéra par le mérite des paroles.</p>
+
+<p>Il me serait impossible de peindre d'une manière qui approche de la
+réalité, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant
+quartetto<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Siete Turco, non vi credo</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Cento donne intorno avete,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Le comprate, le vendete</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quando spento è in voi l'ardor<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a></span><br />
+</p>
+
+<p>Je n'ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que
+chaque phrase,<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse
+musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de répéter
+ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme, à qui elles
+servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir
+réfuter son prétexte.</p>
+
+<p>La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire.</p>
+
+<p>Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la
+galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de
+Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les
+suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L'extrême fraîcheur
+de cette cantilène sublime n'est altérée que pour esquisser les premiers
+traits de la passion naissante.</p>
+
+<p>Comment peindre la nuance délicieuse du reproche <i>le comprate, le
+vendete</i>, répété plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau,
+par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse
+Italie! ce n'est que là qu'on connaît l'amour.</p>
+
+<p>Don Geronio, qui ne s'aperçoit que trop de la passion naissante de
+Fiorilla, emploie les grands moyens:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se tu più mormori</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span><span style="margin-left: 2em;">Solo una sillaba,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Un cimiterio</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui si farà<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un
+modèle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionné, comique,
+dans l'expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le
+temps que l'esprit mettrait à saisir cette finesse, à l'admirer, à
+l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien
+pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut <i>juger</i> pour sentir
+l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la
+musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais
+goûter ensemble. Il faut être homme de lettres français<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> pour ne pas
+revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique
+répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la
+même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne
+comprennent-ils pas qu'une seule de ces répétitions tue le vers, la
+mesure, le<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> rythme, et qu'un mot spirituel, répété ou seulement
+<i>prononcé lentement</i>, est souvent une sottise<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>?</p>
+
+<p>Les vers d'un opéra n'existent que dans le libretto, et grâce à la
+manière dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que
+l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionnés
+où le chant succède au récitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait
+d'y reconnaître des vers.</p>
+
+<p>La fin du quartetto dont j'ai cité quelques mots sans esprit français
+mais excellents pour la musique, offre une cantilène parfaite de comique
+et de vérité dramatique:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Nel volto estatico</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Di questo e quello,</span><br />
+</p>
+
+<p>paroles que les quatre personnages intéressés, donna Fiorilla, son
+amant, son mari et le Turc, chantent ensemble.</p>
+
+<p>A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui
+prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa
+donna Fiorilla: l'ensemble était parfait.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span></p>
+
+<p>Au second acte, le duetto si piquant,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">D'un bel uso di Turchia</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Forse avrai novella intesa,</span><br />
+</p>
+
+<p>dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre
+sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles
+convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnât
+pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus
+de légèreté, plus de gaieté et plus de cette grâce brillante que
+personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut défier
+hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont
+des choses d'un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n'ont rien fait
+qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C'est comme les
+arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à
+Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello.</p>
+
+<p>Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon
+enthousiasme; je me hâte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau
+soit parfaitement chanté: il y faut absolument un Galli<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. La grâce
+disparaît tout à fait,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> pour peu que les chanteurs manquent de facilité
+ou de hardiesse.</p>
+
+<p>La scène du bal est un autre chef-d'&#339;uvre. Je ne sais si les gens graves
+qui président à l'opéra bouffon ont osé en gratifier le public de Paris,
+lorsqu'ils lui ont donné une édition corrigée du <i>Turco in Italia</i>.</p>
+
+<p>Le quintetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oh! guardate che accidente,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Non conosco più mia moglie<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>,</span><br />
+</p>
+
+<p>est peut-être ce que j'ai entendu de plus délicieux dans les opéras
+bouffons de Rossini; c'est que la simplicité y lutte avec la force
+d'expression. Mais il faut n'être pas tout à fait de sang-froid pour
+goûter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant
+qu'une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager; le personnage
+triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou
+bien: farce digne des tréteaux!</p>
+
+<p>On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il était
+trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau
+chef-d'&#339;uvre de Rossini. L'orgueil<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> national était blessé. Ils
+prétendirent que Rossini s'était copié lui-même. On pouvait prendre
+cette liberté pour les théâtres des petites villes; mais pour <i>la
+Scala</i>, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons
+Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans
+plus tard, <i>le Turco in Italia</i> fut redonné à Milan et reçu avec
+enthousiasme.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3>
+
+<p class="head">ROSSINI VA A NAPLES</p>
+
+
+<p><span class="lettre">V</span><span class="smcap">ers</span>
+1814, la gloire de Rossini parvint jusqu'à Naples, qui s'étonna
+qu'il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas
+Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de
+Milan, garçon de café qui à force de jouer, et surtout de tailler au
+pharaon, et de donner à jouer, s'est fait une fortune de plusieurs
+millions. M. Barbaja, formé aux affaires à Milan, au milieu des
+fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six
+mois, à la suite de l'armée, ne manque pas d'un certain coup d'&#339;il. Il
+vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait
+dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à
+raison, allait être l'homme du jour en musique; il prit la poste, et
+vint le chercher à Bologne. Rossini, accoutumé à avoir affaire à de
+pauvres diables d'<i>impresari</i>, toujours en état de banqueroute
+flagrante, fut<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui,
+probablement, trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt
+sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté
+sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa une <i>scrittura</i> de
+plusieurs années. Il s'engagea à composer, pour M. Barbaja, deux opéras
+nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous
+les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand
+théâtre de <i>San-Carlo</i> à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé <i>del
+Fondo</i>. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un
+intérêt dans les jeux tenus à ferme par M. Barbaja, intérêt qui a valu
+au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année.</p>
+
+<p>La direction musicale de <i>San-Carlo</i> et du théâtre <i>del Fondo</i>, dont
+Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de
+man&#339;uvre, qui l'a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des
+voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une
+quantité de musique incroyable. Cela seul eût suffi pour flétrir un
+talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état
+d'exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span>
+Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les
+critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de
+se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un
+style au niveau de ce que je raconte.</p>
+
+<p>Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme
+Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de
+tous les côtés. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de
+tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus
+acharné, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour
+d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini, n'a fini qu'en
+1822, et a eu l'influence la plus marquée sur son talent, sur son
+bonheur, et sur l'économie de toute sa vie.</p>
+
+<p>Toujours heureux, Rossini débuta à Naples, de la manière la plus
+brillante, ce fut par <i>Elisabetta regina d'Inghilterra</i>, opera seria
+(fin de 1815).</p>
+
+<p>Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout
+les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable
+Parthénope, il faut remonter très haut.</p>
+
+<p>Le personnage influent à Naples est grand chasseur, grand joueur de
+ballon, cavalier<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> infatigable, pêcheur intrépide; c'est un homme tout
+physique; il n'a peut-être qu'un seul sentiment, qui tient probablement
+encore à ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies.
+Du reste, également privé de c&#339;ur pour le mal comme pour le bien, c'est
+un être absolument sans aucune sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi
+qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une
+exagération; il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais
+signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier.</p>
+
+<p>Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au
+milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des
+pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à
+Naples, et voilà que l'une des plus belles choses de sa Naples chérie,
+une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour,
+le magnifique théâtre de <i>San-Carlo</i>, est anéanti en une nuit par le
+feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un
+royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se
+présente un homme qui lui dit: «Sire, cet immense théâtre que la flamme
+achève de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il
+n'était hier.» M. Barbaja a<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> tenu parole. En entrant dans le nouveau
+Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois
+depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M.
+Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume,
+directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait
+mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui
+toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle
+Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a été de 1806 à 1815, une des
+premières chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commencé à avoir
+souvent la voix fatiguée; c'est ce que chez les chanteurs du second
+ordre, on appelle vulgairement <i>chanter faux</i>. De 1816 à 1822,
+mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté au-dessus ou au-dessous du
+ton, et a été ce qu'on appelle partout <i>exécrable</i>; mais c'est ce qu'il
+ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle
+Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de
+<i>San-Carlo</i>, et a été constamment applaudie. Voilà, suivant moi, un des
+triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût
+dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de
+l'univers, c'est sans contredit celui de la<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> musique. Hé bien, durant
+cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu a été vexé de
+la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M.
+Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini; il payait,
+autour du roi, <i>qui il fallait payer</i> (c'est la phrase napolitaine); il
+était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse.</p>
+
+<p>Vingt fois je me suis trouvé à <i>San-Carlo</i>. Mademoiselle Colbrand
+commençait un air; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible
+d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés,
+mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe
+du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles!
+obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes
+voisins, nous allions faire un tour au <i>Largo di Castello</i>, et revenions
+au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto
+ou quelque morceau d'ensemble où la fatale protégée de M. Barbaja et du
+roi ne fît pas entendre sa superbe voix en décadence. Pendant la durée
+éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand
+n'a osé reparaître sur la scène qu'en se faisant précéder par les<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> plus
+humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire
+une réputation à mademoiselle Chomel qui, à Naples, s'appelle <i>Comelli</i>,
+et qu'on savait sa rivale de toute manière.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3>
+
+<p class="head">L'ELISABETTA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">orsque</span>,
+vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples, et donna son
+Élisabeth, les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien
+loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-être cette chanteuse
+célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant:
+de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique,
+un &#339;il de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau
+noir-jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette femme, qui, hors de la
+scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît
+le front chargé du diadème, frappe d'un respect involontaire, même les
+gens qui viennent de la quitter au foyer.</p>
+
+<p>Le château de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en
+1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de
+<i>l'Elisabetta</i> jouée à Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas
+d'abord le caractère de cette<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> reine illustre, chez qui les faiblesses
+d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en
+temps les qualités d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman,
+Leicester, favori d'Élisabeth, est sur le point d'être élevé au trône,
+et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-même d'une
+femme moins impérieuse et plus aimable, qu'il a osé épouser en secret,
+il espère pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et armé du
+souverain pouvoir. Dans l'opéra, l'épouse de Leicester ne s'appelle pas
+Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mélodrame
+français, par un M. Smith, Toscan établi à Naples.</p>
+
+<p>Le premier duetto <i>en mineur</i>, entre Leicester et sa jeune épouse, est
+magnifique et fort original. <i>Elisabetta</i> était la première musique de
+Rossini que l'on entendait à Naples; sa grande réputation, acquise dans
+le nord de l'Italie, avait disposé le public napolitain à le juger avec
+sévérité; on peut dire que ce premier duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Incauta! che festi?</span><br />
+</p>
+
+<p>décida le succès de l'opéra et du maestro.</p>
+
+<p>Un courtisan nommé <i>Norfolk</i>, jaloux du haut degré de faveur où le
+sentiment de la reine a placé Leicester, révèle à cette<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> princesse le
+secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui
+apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'Écosse, et
+dont l'arrivée triomphale forme le commencement du premier acte, ramène
+avec lui sa nouvelle épouse, parmi les jeunes otages que l'Écosse envoie
+à Élisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages.
+Elle vient ainsi d'attacher à sa cour sa rivale, cachée sous les
+vêtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond
+est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui
+déchirent le c&#339;ur de la reine, sont aux prises de la manière la plus
+cruelle. Le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Con qual fulmine improviso</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mi percosse irato il cielo!</span><br />
+</p>
+
+<p>entre la reine et Norfolk, a eu autant de succès à Paris qu'à Naples. Il
+y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour
+l'orgueil; mais l'amour n'y paraît que furieux.</p>
+
+<p>La reine, hors d'elle-même, prescrit au grand-maréchal de sa cour de
+faire rassembler ses gardes, et de les préparer à la prompte exécution
+de ses ordres, quels qu'ils puissent être. Elle lui ordonne en même
+temps de faire paraître devant elle<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> tous les otages écossais, et enfin
+d'appeler Leicester, qu'elle veut voir à l'instant. Après ces ordres
+rapides, donnés en peu de mots, Élisabeth reste seule. Il faut avouer
+que mademoiselle Colbrand était superbe en cet instant; elle ne se
+permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans
+mouvement, en attendant la scène qui se prépare et l'homme qui l'a
+trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer à la mort
+cet amant perfide. Voilà les situations que la musique réclame.</p>
+
+<p>Enfin Leicester paraît, mais les otages écossais s'avancent en même
+temps que lui. L'&#339;il furieux d'Élisabeth cherche parmi ces pages l'être
+qu'elle doit haïr; elle a bientôt deviné Mathilde à son trouble. La
+passion des personnages se trahit par des mots entrecoupés. Enfin le
+chant commence, c'est le <i>finale</i> du premier acte. La reine, qui se voit
+trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret à un garde, qui
+bientôt reparaît avec un coussin recouvert d'un voile. Élisabeth, après
+un dernier regard jeté rapidement sur Mathilde et sur Leicester, écarte
+ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre paraît sur le
+coussin; elle l'offre à Leicester en même temps que sa main.</p>
+
+<p>Ce moment est superbe. Ce moyen,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> déplacé peut-être dans la tragédie,
+est magnifique et du plus grand effet dans l'opéra, qui réclame les
+choses qui parlent aux yeux.</p>
+
+<p>Élisabeth, qui se complaît dans sa fureur, se dit à elle-même:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Qual colpo inaspettato</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che lor serbava il fato,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il gelo della morte</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Impallidir li fè<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Leicester ne reçoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci,
+furieuse, saisit le jeune page et l'entraîne sur le devant de la scène;
+elle dit à son amant: «Voilà la perfide qui fait de toi un traître.»
+Mathilde et son époux se voient découverts; dans leur trouble, ils ne
+répondent que par des mots entrecoupés. La reine appelle ses gardes.
+Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi à tous les
+détails de ce grand événement, et à l'éclatante disgrâce de Leicester,
+auquel les gardes demandent son épée.</p>
+
+<p>Il était impossible d'offrir un plus beau <i>finale</i> à la musique; cet art
+divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgré lui,
+lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientôt celles de l'amour. Ici
+la<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> jalousie poussée jusqu'à la rage chez Élisabeth, le désespoir le
+plus profond chez Leicester, l'amour tendre et éploré dans sa jeune
+épouse, tout sert à souhait la musique. Il serait peu exact de dire que
+cette situation contribua beaucoup au succès de Rossini. A la première
+représentation, les Napolitains étaient ivres de bonheur. Je me
+souviendrai toujours de cette première soirée. C'était un jour de gala à
+la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans
+laquelle j'assistais à la première représentation d'<i>Élisabeth</i>, était
+d'abord fort disposée à la sévérité envers ce maestro, né loin de
+Naples, et qui avait acquis ailleurs sa célébrité.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux
+Leicester (Nozzari) et sa jeune épouse déguisée en page (mademoiselle
+Dardanelli), désarma tous les c&#339;urs. Le charmant style de Rossini acheva
+bien vite la séduction. On trouvait les grandes émotions de l'opéra
+seria, et elles n'étaient achetées par aucun moment de langueur et
+d'ennui.</p>
+
+<p>La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne
+dispose à goûter la splendeur, rien n'éloigne l'idée des chagrins
+solitaires et des peines de l'amour, comme les cérémonies brillantes
+d'un jour<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> de fête à la cour. Or, il faut avouer que la musique
+d'<i>Élisabeth</i> est beaucoup plus <i>magnifique</i> que pathétique; à chaque
+instant les voix exécutent des batteries de clarinette, et les plus
+beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert.</p>
+
+<p>Mais que nous étions loin de toutes ces froides critiques à la première
+représentation! nous étions ravis: c'est le mot propre.</p>
+
+<p>Arrivé à ce superbe <i>finale</i> du premier acte, je m'aperçois que j'ai
+oublié l'ouverture. Elle commença le succès de la pièce. Je me souviens
+que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la
+princesse de Belmonte: «Cette ouverture n'est que celle de <i>l'Aureliano
+in Palmira</i>, renforcée d'harmonie.» Il s'est trouvé dans la suite que
+rien n'était plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla à Rome
+pour écrire le <i>Barbier de Séville</i>, sa paresse reprit cette même
+ouverture pour la troisième fois. Elle se trouve ainsi avoir à exprimer
+les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des âmes les plus hautes
+dont l'histoire ait gardé la mémoire, et les folies du barbier Figaro.
+Le plus petit changement <i>de temps</i> suffit souvent pour donner l'accent
+de la plus profonde mélancolie à l'air le plus gai. Essayez de chanter<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span>
+en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: <i>Non più andrai
+farfallone amoroso</i>.</p>
+
+<p>Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employée par
+Rossini, forment la péroraison du premier <i>finale</i> de <i>l'Elisabetta</i>.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<p class="head">SUITE DE L'ELISABETH</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Élisabeth fait
+amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour
+lui adresser ces paroles fatales:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">T'inoltra, in me tu vedi</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il tuo giudice, o donna.</span><br />
+</p>
+
+<p>«La politique condamne à une mort ignominieuse une femme ennemie qui a
+osé s'introduire dans ma cour sous un déguisement perfide. Un reste de
+pitié parle encore dans mon âme. Écris, renonce aux prétendus droits que
+tu peux te croire sur le c&#339;ur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton
+erreur.»</p>
+
+<p>Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il
+serra tous les c&#339;urs.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scène, pour comprendre
+le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies
+qu'elle faisait faire à cette époque.<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p>
+
+<p>Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre
+des dessins fort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la
+dernière exactitude, le costume de la sévère Élisabeth. Ces habits du
+seizième siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux
+traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient
+l'anecdote de la vérité du costume; cette idée consacrant, par le
+prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand,
+augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination
+la plus exaltée par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une
+Élisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle
+San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on
+devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette
+belle reine.</p>
+
+<p>Mademoiselle Colbrand, dans Élisabeth, n'avait point de gestes, rien de
+théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des <i>poses</i> ou des
+<i>mouvements tragiques</i>. Son pouvoir immense, les événements importants
+qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ses
+yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était
+le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span>
+d'orgueil: c'était la manière d'être d'une femme belle encore, qui dès
+longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté suivie
+de la plus prompte obéissance<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. En voyant mademoiselle Colbrand
+parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis
+vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cette
+<i>ancienneté</i> des habitudes que<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> le pouvoir suprême fait contracter,
+c'est l'évidence de l'absence de toute espèce de doute sur le dévouement
+que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait
+principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient
+dans la tranquillité des mouvements de la reine. Le peu de mouvements
+qu'elle faisait lui étaient arrachés par la violence des combats de
+passions qui déchiraient son âme, aucun par l'intention de se faire
+obéir. Nos plus grands<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> acteurs tragiques, Talma lui-même, ne sont pas
+exempts de gestes forts et impérieux, dans les rôles de tyrans.
+Peut-être ces gestes impérieux, ces espèces de gasconnades tragiques,
+sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais goût, tel que
+celui qui décide du sort de nos tragédies; mais ces gestes, pour être
+applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du
+monde qui fait le moins de gestes<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>; ils lui sont inutiles: il est
+depuis longtemps accoutumé à voir ses moindres signes suivis, avec la
+rapidité de l'éclair, de l'exécution de ses volontés.</p>
+
+<p>La scène superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande
+tragédienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pensa che sol per poco</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sospendo l'ira mia,</span><br />
+</p>
+
+<p>qui se change bientôt en terzetto, par l'arrivée de Leicester.</p>
+
+<p>On nous dit que c'était Rossini qui avait eu l'idée de l'arrivée de
+Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats
+de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span>
+de l'amour sincère dans un c&#339;ur de seize ans. On peut dire que dans le
+genre du libretto d'opéra, cette idée est de génie.</p>
+
+<p>Après ce terzetto magnifique, nous eûmes deux airs chantés, l'un par
+Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien
+composés. On peut juger s'ils furent bien chantés par deux ténors rivaux
+paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait
+de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles.
+Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu
+commun, et n'être pas à la hauteur du reste de l'opéra.</p>
+
+<p>Leicester est mis en prison et condamné à mort par les cours de justice
+du pays. Quelques moments avant l'exécution, Élisabeth ne peut résister
+à l'idée de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pénétrer un
+sentiment tendre dans un c&#339;ur dévoué à l'ambition et aux sombres
+jouissances du pouvoir. Elle paraît dans la prison de Leicester. Le
+traître Norfolk y était avant elle, et à son arrivée se cache derrière
+un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils
+reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit
+découvert et sans espoir de pardon, se précipite sur Élisabeth, un
+poignard à la main. Mathilde,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> la jeune épouse de Leicester, qui venait
+lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par
+un cri qui l'avertit du danger.</p>
+
+<p>Élisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester,
+pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs,
+peut-être un peu faibles, qui précèdent, par l'un des plus magnifiques
+<i>finale</i> qu'il ait peut-être jamais écrits.</p>
+
+<p>Le cri de la reine,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Bell'alme generose,</span><br />
+</p>
+
+<p>porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public. Nous fûmes plus de
+quinze représentations avant de pouvoir porter un &#339;il critique sur ce
+morceau superbe.</p>
+
+<p>Élisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde; voici ses paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Bell'alme generose,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A questo sen venite:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vivete, ormai gioite</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Siate felici ognor<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Quand enfin nous eûmes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvâmes
+que ce chant était doux et tranquille comme le calme après la tempête.
+Du reste,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> Rossini a réuni, je crois, tous les défauts de son style dans
+ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est étouffé sous un
+déluge d'ornements déplacés et de roulades qui ont l'air d'être écrites
+pour des instruments à vent, et non pour une voix humaine.</p>
+
+<p>Mais il faut être juste, Rossini arrivait à Naples; il voulait réussir,
+il dut s'attacher à plaire à la prima donna qui gouvernait entièrement
+le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de
+pathétique dans son talent; il a été magnifique comme sa personne;
+c'était une reine, c'était Élisabeth, mais c'était Élisabeth donnant des
+ordres du haut d'un trône, et non pas pardonnant avec générosité.</p>
+
+<p>Quand le génie de Rossini l'eût porté au pathétique, ce que je suis loin
+d'accorder, il eût dû s'en abstenir à cause de la voix de la célèbre
+cantatrice à laquelle il confiait le rôle d'Élisabeth.</p>
+
+<p>Dans le morceau <i>bell'alme generose</i>, Rossini, par un artifice fort
+simple rassembla tous les agréments, de quelque espèce qu'ils fussent,
+que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire
+en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va
+juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span>
+agréments étaient faits avec une telle supériorité, que, malgré
+l'absurdité flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt
+représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient
+déplacés.</p>
+
+<p>Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques:</p>
+
+<p>«Élisabeth est reine même en pardonnant. Dans un c&#339;ur si altier, le
+pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de
+politique. Quelle est la femme, même sans être reine, qui puisse
+pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme?»</p>
+
+<p>Alors les vieux dilettanti se fâchaient: «Toute votre musique pèche par
+l'absence du pathétique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme
+le talent de votre première chanteuse. Elle devait être profondément
+tendre dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du
+terzetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pensa che sol per poco,</span><br />
+</p>
+
+<p>qui encore est plutôt simple comme un nocturne, que tendre comme un air
+de passion; mais il repose l'âme de la magnificence de tout ce qui
+l'entoure, et il doit au contraste les quatre cin<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>quièmes du plaisir
+qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifié
+l'expression et la situation dramatique aux broderies de la
+Colbrand.»&mdash;<i>J'ai sacrifié au succès</i>, répondit Rossini avec une sorte
+de fierté qui lui allait à merveille. L'aimable archevêque de T... vint
+à son secours. A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé devant le peuple,
+dit pour toute réponse à ses ennemis: «Romains, il y a dix ans qu'à
+pareil jour je détruisis Carthage; allons au Capitole rendre grâces aux
+dieux immortels.»</p>
+
+<p>Il est sûr que l'effet d'<i>Élisabeth</i> fut prodigieux. Quoique fort
+inférieur à <i>Otello</i>, par exemple, il y a dans cet opéra bien des choses
+d'une fraîcheur délicieuse et entraînante.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour
+les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce
+reproche: «J'avais ces deux ténors, et je n'avais pas de voix de basse
+pour le rôle du traître Norfolk.» La vérité est qu'avant Rossini on ne
+donnait jamais des rôles importants aux voix de basse dans l'opéra
+séria. Ce maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix,
+des parties difficiles dans les opéras de <i>mezzo carattere</i>, tels que
+<i>la Cenerentola</i>, <i>la<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> Gazza ladra</i>, <i>Torvaldo e Dorliska</i>, etc.; et
+l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les
+Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<p class="head">OPÉRAS DE ROSSINI A NAPLES</p>
+
+
+<p><span class="lettre">M</span><span class="smcap">ademoiselle</span>
+Colbrand chanta, dans une même année, l'<i>Élisabeth</i> de
+Rossini, la <i>Gabrielle de Vergy</i> de Caraffa, <i>la Cora</i> et la <i>Médée</i> de
+Mayer, et tout cela d'une manière sublime, et surtout avec une agilité
+incroyable dans la voix. San-Carlo présentait alors un des plus beaux
+spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus
+difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et
+par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; dès l'année
+suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà
+une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un
+air sans fautes. La seule crainte d'être toujours tout près d'une note
+fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être
+heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner: voilà ce que les
+Français ne veulent pas com<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>prendre; leur manière de jouir des arts,
+c'est de les juger.</p>
+
+<p>On attendait les premières mesures de l'air de mademoiselle Colbrand;
+voyait-on qu'elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi
+le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au café prendre
+une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces
+promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et
+attendit qu'on l'en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il
+murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était
+honorée parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se
+voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l'éternel sujet de ses
+vanteries et de son orgueil envers les étrangers. Le public témoigna de
+mille manières sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes
+se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court
+l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de
+complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de c&#339;urs que
+tous les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera
+peut-être digne de la liberté dans cent ans.</p>
+
+<p>En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est
+pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> donner, c'est
+mademoiselle Colbrand qu'il fallait ôter.</p>
+
+<p>Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On
+vit bientôt que, par caractère, c'était l'homme le plus étranger à
+l'intrigue, et surtout à l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appelé
+par M. Barbaja à Naples, lié d'amour avec mademoiselle Colbrand, il
+était difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir
+quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples,
+toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure
+envie de le siffler. Lui, de son côté, ne pouvant plus compter sur la
+voix de mademoiselle Colbrand, s'est jeté de plus en plus dans
+l'harmonie allemande, et surtout s'est éloigné de plus en plus de la
+<i>véritable expression dramatique</i>. Mademoiselle Colbrand le persécutait
+sans cesse pour qu'il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix
+avait l'habitude.</p>
+
+<p>On voit par quel enchaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini
+a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C'est un
+grand poëte, et un poëte comique forcé à être <i>érudit</i>, et érudit sur
+des choses tristes et sérieuses. Qu'on se figure Voltaire obligé, pour
+vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet.<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span></p>
+
+<p>Rossini a été quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et
+plein de feu<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p>
+
+<p>Après l'<i>Élisabeth</i>, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval
+(1816) <i>Torvaldo e Dorliska</i> et le <i>Barbier</i>; il reparut à Naples et fit
+jouer <i>la Gazetta</i>, petit opéra buffa, demi-succès, et ensuite <i>Otello</i>
+au théâtre <i>del Fondo</i>. Après <i>Otello</i> il alla à Rome pour <i>la
+Cenerentola</i>, et fit son voyage de Milan pour <i>la Gazza ladra</i>. A peine
+de retour à Naples, il donna l'<i>Armide</i>.</p>
+
+<p>Le jour de la première représentation, le public le punit de la voix
+incertaine de mademoiselle Colbrand, et l'<i>Armide</i> réussit peu, malgré
+le superbe duetto. Vivement piqué de la froideur qu'on lui montrait,
+Rossini chercha à conquérir un succès sans employer la voix de
+mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours à son
+orchestre, et de l'accessoire fit le principal. Il prit une revanche
+complète de l'irréussite d'<i>Armide</i> dans le <i>Moïse</i>. Le succès fut
+immense. De ce moment le goût de Rossini fut faussé.<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> Il écrit de
+<i>l'harmonie</i> légère et spirituelle en se jouant: il avait, au contraire,
+assez de peine, après vingt opéras, à trouver des cantilènes nouvelles.
+La paresse, d'accord avec la nécessité, lui fit adopter le genre
+allemand. <i>Moïse</i> fut immédiatement suivi de <i>Ricciardo e Zoraïde</i>,
+d'<i>Ermione</i>, de <i>la Donna del Lago</i> et de <i>Maometto secondo</i>. Tous ces
+opéras allèrent aux nues, à l'exception d'<i>Ermione</i>, qui était un essai.
+Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre déclamé, donné
+aux Français par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour
+l'oreille n'était pas faite pour plaire beaucoup à des Napolitains.
+D'ailleurs, dans <i>Ermione</i>, tout le monde se fâchait, et toujours, et il
+n'y avait qu'une seule couleur, celle de la colère. La colère, en
+musique, n'est bonne que comme contraste. C'est un axiome napolitain,
+qu'il faut la colère du tuteur avant l'air tendre de la pupille.</p>
+
+<p>Pour les derniers opéras que je viens de nommer, Rossini eut une
+ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe contr'alto et
+cantatrice décidément du premier ordre.</p>
+
+<p>Les hommes pour lesquels il a écrit sont Garcia, Davide le fils et
+Nozzari, tous les trois ténors; Davide, le premier ténor existant, et
+qui met du génie dans<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> son chant: il improvise sans cesse, et
+quelquefois se trompe; Garcia, remarquable par la sûreté étonnante de sa
+voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant
+a été un des meilleurs chanteurs de l'Europe.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h3>
+
+<p class="head">TORVALDO E DORLISKA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">près</span>
+l'éclatant succès de l'<i>Élisabeth</i>, Rossini fut appelé à Rome pour
+le carnaval de 1816; il y composa, au théâtre <i>Valle</i>, un opéra
+semi-serio assez médiocre, <i>Torvaldo e Dorliska</i>; et au théâtre
+<i>Argentina</i>, son chef-d'&#339;uvre du <i>Barbier de Séville</i>. Rossini écrivit
+<i>Torvaldo</i> pour les deux premières basses d'Italie, Galli et Remorini,
+en 1816; Lablache et Zuchelli étaient encore peu connus. Il eut pour
+ténor Domenico Donzelli, alors excellent, et surtout plein de feu.</p>
+
+<p>Il y a un cri de passion dans le grand air de Dorliska,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! Torvaldo!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dove sei?</span><br />
+</p>
+
+<p>qui, lorsqu'il est chanté avec hardiesse et abandon, produit toujours
+beaucoup d'effet. Le reste de cet air, un terzetto entre le tyran,
+l'amant et un portier bouffon:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! qual raggio di speranza!</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p>
+
+<p>et l'on peut dire tout l'opéra, ferait la réputation d'un maestro
+ordinaire, mais n'ajoute rien à celle de Rossini. C'est comme un mauvais
+roman de Walter Scott, le rival du maestro de Pesaro en célébrité
+européenne. Certainement un inconnu qui aurait fait <i>le Pirate</i> ou
+<i>l'Abbé</i>, serait sorti à l'instant des rangs vulgaires de la
+littérature. Ce qui distingue le grand maître, c'est la hardiesse du
+trait, la négligence des détails, le grandiose de la touche; il sait
+économiser l'attention pour la lancer tout entière sur ce qui est
+important. Walter Scott répète le même mot trois fois dans une phrase,
+comme Rossini le même trait de mélodie, exécuté successivement par la
+clarinette, le violon et le hautbois.</p>
+
+<p>J'aime mieux une ébauche du Corrège, qu'un grand tableau fort soigné de
+Charles Lebrun, ou de tel de nos grands peintres.</p>
+
+<p>Le tyran, dans l'opéra de <i>Dorliska</i>, lequel a la niaiserie uniforme et
+visant au sublime du style, et par le manque total d'originalité et
+d'individualité dans les personnages, me semble une traduction de
+quelque mélodrame du boulevard, le tyran chante un superbe <i>agitato</i>:
+c'est un des plus beaux airs que l'on puisse choisir pour une voix de
+basse; aussi Lablache et Galli ne manquent-ils guère de le placer<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> dans
+leurs concerts. J'ajouterai, pour diminuer les regrets de ceux des
+lecteurs qui ne le connaîtraient pas, que cet air n'est autre chose que
+le fameux duetto de la lettre, dans le second acte d'<i>Otello</i>,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Non m'inganno, al mio rivale.</span><br />
+
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<p class="head">IL BARBIERE DI SIVIGLIA</p>
+
+
+<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ossini</span>
+trouva l'imprésario du théâtre Argentina à Rome, tourmenté par
+la police, qui lui refusait tous les <i>libretti</i> (poëmes), sous prétexte
+d'allusions. Quand un peuple est spirituel et mécontent, tout devient
+allusion<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Dans un moment d'humeur, l'imprésario romain proposa au
+gouverneur de Rome <i>le Barbier de Séville</i>, très-joli libretto mis jadis
+en musique par Paisiello. Le gouverneur, ennuyé ce jour-là de parler
+m&#339;urs et décence, accepta. Ce mot jeta Rossini dans un cruel embarras,
+car il a trop<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> d'esprit pour n'être pas modeste envers le vrai mérite.
+Il se hâta d'écrire à Paisiello à Naples. Le vieux maestro, qui n'était
+pas sans un grand fonds de <i>gasconisme</i>, et qui se mourait de jalousie
+du succès de l'<i>Élisabeth</i>, lui répondit très poliment qu'il
+applaudissait avec une joie véritable au choix fait par la police
+papale. Il comptait apparemment sur une chute éclatante.</p>
+
+<p>Rossini mit une préface très modeste au-devant du <i>libretto</i>, montra la
+lettre de Paisiello à tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail.
+En treize jours, la musique du <i>Barbier</i> fut achevée. Rossini croyant
+travailler pour les Romains, venait de créer le chef-d'&#339;uvre de la
+<i>musique française</i>, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui,
+modelée sur le caractère des Français d'aujourd'hui, est faite pour
+plaire le plus profondément possible à ce peuple, tant que la guerre
+civile n'aura pas changé son caractère.</p>
+
+<p>Les chanteurs de Rossini furent madame Giorgi pour le rôle de Rosine,
+Garcia pour celui d'Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le
+médecin Bartholo. La pièce fut donnée au théâtre d'Argentina, le 26
+décembre 1816<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. (C'est le jour<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> où la <i>stagione</i> du carnaval commence
+en Italie.)</p>
+
+<p>Les Romains trouvèrent le commencement de l'opéra ennuyeux et bien
+inférieur à Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grâce naïve,
+inimitable, et ce style le miracle de la simplicité. L'air de Rosine
+<i>sono docile</i> parut hors de caractère; on dit que le jeune maestro avait
+fait une virago d'une ingénue. La pièce se releva au duetto entre Rosine
+et Figaro, qui est d'une légèreté admirable et le triomphe du style de
+Rossini. L'air de la <i>Calunnia</i> fut jugé magnifique et original, les
+Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816.</p>
+
+<p>Après le grand air de Bazile, on regretta sans cesse davantage la grâce
+naïve et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuyés des choses
+communes qui commencent le second acte, choqués du manque total
+d'expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le
+public de Rome, si fier de ses connaissances musicales, fit un acte de
+hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de
+sottise. Le lendemain la pièce alla aux nues; l'on voulut bien
+s'apercevoir que si Rossini n'avait pas les mérites de Paisiello, il
+n'avait pas aussi la langueur de son style, défaut cruel qui gâte
+souvent les ouvrages, si semblables d'ailleurs, de Pai<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span>siello et du
+Guide. Depuis vingt ou trente ans que l'ancien maître a écrit, le public
+romain s'étant mis à faire moins de conversation à l'opéra, il lui
+arrive de s'ennuyer aux récitatifs éternels qui séparent les morceaux de
+musique des opéras de 1780. C'est comme si, parmi nous, le parterre
+s'avise, dans trente ans d'ici, de trouver incompréhensibles les
+entr'actes éternels de nos tragédies actuelles, parce qu'on aura trouvé
+le moyen de l'amuser dans les entr'actes, soit avec deux ou trois jeux
+d'orgues, qui se répondent et font assaut<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, soit par des expériences
+de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l'état de perfection où
+nous avons porté tous les arts, il faut bien s'attendre que la postérité
+aura l'impertinence d'inventer aussi quelque chose.</p>
+
+<p>L'ouverture du <i>Barbier</i> amusa beaucoup à Rome; on y vit ou l'on crut y
+voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les
+gémissements de la pupille. Le petit terzetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Piano, pianissimo,</span><br />
+</p>
+
+<p>du second acte, alla aux nues. «Mais c'est<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> de la petite musique, disait
+le parti contraire à Rossini; cela est amusant, sautillant, mais
+n'exprime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidèle et tendre, au
+lieu du scélérat qu'on lui avait peint, et c'est par d'insignifiantes
+roulades qu'elle prétend nous faire partager son bonheur!»</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Di sorpresa, di contento</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Son vicina a delirar.</span><br />
+</p>
+
+<p>Hé bien, les roulades si singulièrement placées sur ces paroles, et qui
+faillirent, même le second jour, entraîner la chute de la pièce à Rome,
+ont eu beaucoup de succès à Paris; on y aime la galanterie et non
+l'amour. <i>Le Barbier</i>, si facile à comprendre par la musique, et surtout
+par le poëme, a été l'époque de la conversion de beaucoup de gens. Il
+fut donné le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pédants qui
+défendaient Paisiello comme <i>ancien</i>, n'est que de janvier 1820. (Voir
+<i>la Renommée</i>, journal libéral d'alors.) Je ne doute pas que quelques
+dilettanti ne me reprochent de m'arrêter à des lieux communs inutiles à
+dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d'alors et même
+ceux d'aujourd'hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le
+public<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> ait fait d'immenses progrès depuis quatre ans.</p>
+
+<p>La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s'est
+défaite des récitatifs ennuyeux et a conquis les <i>morceaux d'ensemble</i>.
+Il est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six
+à la fois.&mdash;Vous avez raison; il est même souverainement absurde de
+chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu'il arrive, même sous
+l'empire de la passion la plus violente, de parler un peu longtemps deux
+à la fois? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on
+accorde d'attention à ce que dit la personne que nous voulons persuader.
+Voyez les sauvages<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a> et les Turcs, qui ne cherchent pas à se faire une
+réputation de vivacité et d'esprit. Rien de plus judicieux que ce
+raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? Hé bien, l'expérience le
+détruit de fond en comble. Rien de plus agréable que les duetti. Donc,
+pauvres littérateurs estimables qui appliquez votre dialectique
+puissante à juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une
+dissertation pour prouver que Cicéron nous amuse, ou que M. Scoppa vient
+enfin de trouver le vrai<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> rhythme de la langue française et l'art de
+faire de beaux vers.</p>
+
+<p>La vivacité et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et
+réveille un peu ces pauvres gens <i>solides</i> que la mode jette
+impitoyablement dans la salle de Louvois<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
+
+<p>Rossini luttant contre un des génies de la musique dans <i>le Barbier</i>, a
+eu le bon esprit, soit par hasard, soit bonne théorie, d'être éminemment
+lui-même.</p>
+
+<p>Le jour où nous serons possédés de la curiosité, avantageuse ou non pour
+nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini,
+c'est dans <i>le Barbier</i> que nous devons le chercher. Un des plus grands
+traits de ce style y éclate d'une manière frappante. Rossini, qui fait
+si bien les finals, les morceaux d'ensemble, les duetti, est faible et
+joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicité. Le
+chant <i>spianato</i> est son écueil.</p>
+
+<p>Les Romains trouvèrent que si Cimarosa eût fait la musique du <i>Barbier</i>,
+elle eût peut-être été un peu moins vive, un peu moins brillante, mais
+bien plus comique et bien autrement expressive. Avez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> été
+militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arrivé de retrouver
+tout à coup aux eaux de Baden, une maîtresse charmante que vous aviez
+adorée, dix ans auparavant, à Dresde ou à Bayreuth? Le premier moment
+est délicieux; mais le troisième ou quatrième jour, vous trouvez trop de
+délices, trop d'adorations, trop de douceur. Le dévouement sans bornes
+de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-être
+oser en convenir avec vous-même, le piquant et les caprices d'une belle
+Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement
+l'impression que vient de me faire l'admirable musique du <i>Matrimonio
+segreto</i>, à la reprise qu'on vient d'en donner à Paris, pour
+mademoiselle de Meri. Le premier jour, en sortant du théâtre, je ne
+voyais dans Rossini qu'un pygmée. Je me souviens que je me dis: Il ne
+faut pas se presser de juger et de porter des décisions, je suis sous le
+charme. Hier (19 août 1823), en sortant de la quatrième représentation
+du <i>Matrimonio</i>, j'ai aperçu bien haut l'obélisque immense, symbole de
+la gloire de Rossini. L'absence des dissonances se fait cruellement
+sentir dans le second acte du <i>Matrimonio</i>. Je trouve que le désespoir
+et le malheur y sont exprimés à l'eau rose. Nous avons fait des progrès
+dans<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> le malheur depuis 1793<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Le grand quartetto du premier acte,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Che triste silenzio!</span><br />
+</p>
+
+<p>paraît long; en un mot, Cimarosa a plus d'idées que Rossini, et surtout
+de bien meilleures idées, mais Rossini a le meilleur style.</p>
+
+<p>Comme, en amour, c'est le piquant des caprices de l'Italie qui manque à
+une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique, c'est le
+piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux
+grâces délicieuses et suaves de la mélodie italienne. Rappelez-vous le
+<i>ti maledico</i> du second acte d'<i>Otello</i>, ne devrait-il pas y avoir dans
+le <i>Matrimonio</i> quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand
+Geronimo, si entiché de la noblesse, découvre que sa fille Carolina a
+épousé un commis? Un dilettante auquel j'ai soumis ce chapitre sur le
+<i>Barbier</i>, pour qu'il corrigeât les erreurs de fait où je tombe souvent,
+comme l'astrologue de La Fontaine dans un puits, en regardant au ciel,
+me dit: «Est-ce là ce que vous nous donnez pour une analyse du
+<i>Barbier</i>? C'est de la crème fouettée. Je ne puis me faire à ces<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
+phrases en filigrane. Allons, mettez-vous à l'ouvrage sérieusement,
+ouvrons la partition, je vais vous jouer les principaux airs; faites une
+analyse serrée et raisonnable.»</p>
+
+<p>On sent bien dans le c&#339;ur des donneurs de sérénade, qui forme
+l'introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grâce et
+douceur, mais non pas simplicité. L'air du comte Almaviva est faible et
+commun; c'est un amoureux français de 1770. En revanche, tout le feu de
+Rossini éclate dans le ch&#339;ur</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mille grazie, mio signore!</span><br />
+</p>
+
+<p>et cette vivacité s'élève bientôt jusqu'à la verve et au <i>brio</i>, ce qui
+n'arrive pas toujours à Rossini. Ici son âme semble s'être échauffée aux
+traits de son esprit. Le comte s'éloigne en entendant venir Figaro; il
+dit en s'en allant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Già l'alba è appena, e amor non si vergogna.</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on
+sait de reste que l'amour est une excuse qui couvre toutes choses aux
+yeux des indifférents. L'amour, dans le Nord, est au contraire timide et
+tremblant, même avec les indifférents.<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span></p>
+
+<p>La cavatine de Figaro</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Largo al factotum,</span><br />
+</p>
+
+<p>chantée par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d'&#339;uvre de la
+musique française. Que de feu! que de légèreté, que d'esprit dans le
+trait:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Per un barbiere di qualità!</span><br />
+</p>
+
+<p>Quelle expression dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Colla donnetta...</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Col cavaliere...</span><br />
+</p>
+
+<p>Cela a plu à Paris, et pouvait fort bien être sifflé à cause du sens
+leste des paroles. Je ne sais si jamais Préville a joué Figaro autrement
+que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me
+semble, toute la légèreté gracieuse, toute l'allure scélérate et
+prudente d'un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de
+Bartholo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce
+rôle aux <i>Français</i> aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos
+littérateurs estimables est de représenter les acteurs de Louvois comme
+des bouffons à mille lieues de toute vérité et de toute expression
+dramatique, et auxquels, par conséquent, il serait impertinent de
+demander de l'intérêt. Encore hier soir, j'ai entendu déve<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>lopper cette
+théorie; un homme à ailes de pigeon l'expliquait à deux pauvres jeunes
+femmes qui approuvaient du geste, et cela à un théâtre qui vient de voir
+le second acte de <i>la Gazza ladra</i> joué par Galli, sans parler de madame
+Pasta dans <i>Roméo</i>, <i>Desdemona</i>, <i>Médée</i>, et partout.</p>
+
+<p>Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pédants, d'entreprendre de
+les raisonner? Oui, messieurs, le vrai pathétique est au
+Théâtre-Français; allez-y voir <i>Iphigénie en Aulide</i>, et goûtez-y bien
+ce récitatif lamentable qui n'attend plus qu'un accompagnement de
+contrebasse pour passer à l'état de mauvaise musique de Gluck.</p>
+
+<p>La situation du balcon, dans le <i>Barbier</i>, est divine pour la musique;
+c'est de la grâce naïve et tendre. Rossini l'esquive pour arriver au
+superbe duetto bouffe:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">All'idea di quel metallo!</span><br />
+</p>
+
+<p>Les premières mesures expriment d'une manière parfaite l'omnipotence de
+l'or aux yeux de Figaro. L'exhortation du comte</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Su, vediam di quel metallo,</span><br />
+</p>
+
+<p>est bien, au contraire, d'un jeune homme de qualité qui n'a pas assez
+d'amour pour<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> ne pas s'amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne
+d'un Figaro, à la vue de l'or.</p>
+
+<p>J'ai parlé ailleurs de l'admirable rapidité de</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Oggi arriva un reggimento,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">&mdash;Sì, è mio amico il colonello.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il me semble que ce passage est, en ce genre, le chef-d'&#339;uvre de
+Rossini, et par conséquent de l'art musical. Je regrette de remarquer
+une nuance de vulgarité dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Che invenzione prelibata!</span><br />
+</p>
+
+<p>Je trouve, au contraire, un modèle de vrai comique dans ce passage de
+l'ivresse du comte:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Perchè d'un che non è in se</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che dal vino casca giù,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il tutor, credete a me,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il tutor si fiderà.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'admire toujours la sûreté de la voix de Garcia dans le passage</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Vado... ma il meglio mi scordavo.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y a là un changement de ton, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> fond de la scène, sans entendre
+l'orchestre, qui est le comble de la difficulté.</p>
+
+<p>Je regarde la fin de ce duetto, depuis</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La bottega? non si sbaglia,</span><br />
+</p>
+
+<p>comme au-dessus de tout éloge. C'est ce duetto qui tuera le grand Opéra
+français. Il faut convenir que jamais plus lourd ennemi n'aura succombé
+sous un assaillant plus léger. C'est en vain que l'Opéra français
+assommait les gens de goût dès le temps de La Bruyère, il n'y a guère
+que cent cinquante ans; il a résisté à une soixantaine de ministères
+différents. Il fallait, pour lui porter le dernier coup, l'apparition de
+la vraie musique française. Les plus grands criminels, après Rossini,
+sont MM. Massimino, Choron et Castil-Blaze.</p>
+
+<p>Je ne serais point étonné qu'en désespoir de cause, on n'arrivât à
+supprimer l'opéra buffa; on le trahit déjà: voir la manière scandaleuse
+dont on vient de remettre les <i>Horaces</i> de Cimarosa.</p>
+
+<p>La cavatine de Rosine:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Una voce poco fa,</span><br />
+</p>
+
+<p>est piquante; elle est vive, mais elle triomphe trop. Il y a beaucoup
+d'assurance dans le chant de cette jeune pupille persécutée, et bien peu
+d'amour. Il est<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> hors de doute qu'avec tant de courage elle attrapera
+son tuteur.</p>
+
+<p>Le chant de victoire sur les paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Lindoro mio sarà</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Una vipera sarò,</span><br />
+</p>
+
+<p>est le triomphe d'une belle voix. Madame Fodor y était excellente et
+l'on pourrait dire parfaite. Sa superbe voix a quelquefois un peu de
+dureté (école française), et la dureté n'est pas tout à fait hors de
+place dans le chant d'une fille aussi résolue. Quoique je regarde ce
+ton-là comme calomniant la nature, même à Rome, j'y vois une preuve
+nouvelle de l'immense distance qui sépare l'amour mélancolique et tendre
+des belles Allemandes que l'on rencontre dans les jardins anglais des
+bords de l'Elbe, du sentiment vif et tyrannique qui enflamme les jeunes
+filles du midi de l'Italie<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p>
+
+<p>L'air célèbre de la calomnie,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La calunnia è un venticello,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span></p>
+
+<p>me donne la même idée que le fameux duetto du second acte de <i>la
+Cenerentola</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Un segreto d'importanza.</span><br />
+</p>
+
+<p>J'ai eu le courage de dire que, sans Cimarosa et le duetto des deux voix
+de basse du <i>Mariage secret</i>, jamais nous n'aurions eu le duetto de <i>la
+Cenerentola</i>: je braverai encore une fois l'accusation de paradoxe.
+L'air de <i>la Calunnia</i> ne me semble qu'un extrait de Mozart, fait par un
+homme d'infiniment d'esprit, et qui lui-même écrit fort bien. Pour
+l'effet dramatique, cet air est trop long; mais il fait un contraste
+admirable avec la légèreté de tous les chants qui précèdent. Le
+<i>Matrimonio segreto</i>, par exemple, manque d'un tel contraste. Cet air
+était admirablement chanté au théâtre de <i>la Scala</i>, à Milan, par M.
+Levasseur, qui y obtenait un très grand succès. Ce chanteur, quoique
+Français et la gloire du Conservatoire, n'étant pas applaudi à Louvois,
+il chante avec timidité; et la seule sensation qu'il donne, c'est la
+crainte de le voir se tromper. Voltaire disait que pour réussir dans les
+arts, et surtout au théâtre, il faut avoir le diable au corps.</p>
+
+<p>MM. Meyerbeer, Morlachi, Paccini, Mercadante, Mosca, Mayer, Spontini et
+autres<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> contemporains de Rossini, ne demandent pas mieux sans doute que
+de copier Mozart; mais jamais ils n'ont trouvé dans les partitions du
+grand homme un air comme celui de <i>la Calunnia</i>. Sans prétendre égaler
+Rossini à Raphaël, je dirai que c'est ainsi que Raphaël copiait
+Michel-Ange dans la belle fresque<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> du prophète Isaïe, à l'église de
+Saint-Augustin, près la place Navone à Rome.</p>
+
+<p>Le <i>Matrimonio segreto</i> n'a rien d'aussi fort dans le genre triste que:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">E il meschino calunniato.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Dunque io son... tu non m'inganni?</span><br />
+</p>
+
+<p>nous représente une jolie femme de vingt-six ans, assez galante et fort
+vive, qui consulte un confident sur les moyens d'accorder un rendez-vous
+à un homme qui lui plaît. Je ne croirai jamais que l'amour chez une
+jeune fille, même à Rome, soit à ce point privé de mélancolie, et
+j'oserai dire d'une certaine fleur de délicatesse et de timidité.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Lo sapevo pria di te,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span></p>
+
+<p>est une phrase musicale qui, au nord des Alpes, pourrait sembler hors de
+la nature. C'est, suivant moi, bien gratuitement que Rossini s'est privé
+d'une grâce charmante: l'amour même le plus passionné ne vit que de
+pudeur; le priver de ce sentiment, c'est tomber dans l'erreur vulgaire
+des hommes grossiers de tous les pays. Je sais que quand on a seize
+opéras à se reprocher, on cherche le nouveau. Le bon et grand Corneille
+avoue un sentiment analogue dans l'examen de <i>Nicomède</i>; mais ce n'est
+pas ainsi que j'explique le manque de délicatesse de cet air de Rossini.
+Il eut à Rome, précisément pendant qu'il écrivait <i>Torvaldo</i> et <i>le
+Barbier</i>, de drôles d'aventures, bien plutôt dans le genre de Faublas
+que dans celui de Pétrarque. Involontairement, et par suite de cette
+susceptibilité de sentiment qui fait l'homme de génie dans les arts, il
+peignit les femmes qui l'aimaient, et que peut-être il aimait un peu.
+Sans s'en douter, il prenait pour juges de l'air qu'il écrivait à trois
+heures du matin, les femmes avec lesquelles il venait de passer la
+soirée, et aux yeux desquelles le sentiment timide et tendre eût passé
+pour le ridicule <i>di un colegiale</i>.</p>
+
+<p>Rossini dut des succès incroyables et flatteurs à un sang-froid et à un
+désintérêt singuliers. L'opéra du <i>Barbier</i>, et plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> de ceux qu'il
+a écrits depuis, me portent à redouter ces succès; ne les devrait-il
+point à l'absence de toute différence entre les femmes? Je craindrais
+que ses succès auprès des grandes dames romaines ne l'aient rendu
+insensible à la grâce féminine. Dans le <i>Barbier</i>, dès qu'il faut être
+tendre, il devient élégant et recherché, mais ne sort pas du style
+tempéré; c'est presque Fontenelle parlant d'amour. Cette manière est
+fort bien dans l'usage de la vie, mais elle ne vaut rien pour la gloire.
+Je trouve bien plus d'énergie et d'abandon dans les premiers ouvrages de
+Rossini: comparez <i>la Pietra del Paragone</i>, <i>Demetrio e Polibio</i>,
+<i>l'Aureliano in Palmira</i> au <i>Barbier</i>. Je soupçonne qu'il est devenu un
+peu incrédule en amour: c'est un grand pas de fait comme philosophe pour
+un homme de vingt-quatre ans; tant mieux pour sa tranquillité, mais tant
+pis pour son talent. Canova et Vigano avaient le ridicule d'aimer.</p>
+
+<p>Une fois le genre du roman de Crébillon adopté pour la couleur générale
+du <i>Barbier</i>, il est impossible de voir plus d'esprit et de cette
+originalité piquante qui fait le charme de la galanterie, que dans:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Sol due righe di biglietto</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il maestro faccio a lei!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Donne, donne, eterni Dei!</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span></p>
+
+<p>Voilà encore de la vraie musique française dans toute sa pureté et dans
+tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous
+rendre sérieux, nous pourrons encore longtemps être accusés
+d'<i>indifférence</i> en beaucoup de matières. Il y a peut-être encore un
+siècle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri
+Morton d'<i>Old Mortality</i>. Grâces au ciel, la France est encore pour
+longtemps le pays de la galanterie aimable et légère. Or, tant que cette
+galanterie fera le trait principal de notre société et du caractère
+national, <i>le Barbier de Séville</i> et le duetto <i>Sol due righe di
+biglietto</i> seront les modèles éternels de la musique française.
+Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la
+Céliante du <i>Philosophe marié</i>, ou la Julie du <i>Dissipateur</i>, l'on ne
+trouve presque plus rien à reprendre dans le ton de son amour.
+Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton
+affecté, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une idée,
+quelque agréable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer.
+Comparez ce duetto, <i>Sol due righe di biglietto</i>, avec celui de
+Farinelli, dans le <i>Mariage secret</i>, entre le Comte et Elisetta
+(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mêmes acteurs qui chantent le
+duetto du <i>Barbier</i>), vous remar<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>querez à chaque instant, et surtout
+vers la fin, des phrases que Rossini eût syncopées dans la crainte de
+paraître long.</p>
+
+<p>Il y a du bonheur véritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte,
+et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Fortunati i affetti miei!</span><br />
+</p>
+
+<p>Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans
+lesquels Rossini se soit élevé à cette hauteur de force et
+d'originalité. J'en conclurais volontiers que si Rossini fût né avec
+cinquante mille livres de rente, comme son collègue M. Meyerbeer, son
+génie se fût déclaré pour l'opéra buffa. Mais il fallait vivre; il
+trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opéra séria, toute
+puissante à Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi
+ridicule dans les détails qu'impuissante pour les grandes choses, a
+établi que le billet d'entrée au théâtre se paierait un tiers de plus
+pour l'opéra <i>semi-seria</i>, comme l'<i>Agnese</i>, que pour l'opéra buffa,
+comme <i>le Barbier</i>; ce qui fait voir que les sots de tous les pays,
+littéraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile.
+Auraient-ils la conscience du rôle qu'ils jouent dans le monde, et celle
+de leur nombre? Ce sont<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> les premières idées de cette même police,
+inventée il y a quarante ans par Léopold, grand-duc de Toscane, qui ont
+privé l'Italie de ce beau genre de littérature indigène, la <i>commedia
+dell'arte</i>, celle qu'on jouait à l'impromptu, et que Goldoni crut
+remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comédie qui existe
+encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables à Gênes, à
+Rome, à Milan, et dont les pièces non écrites échappent à la censure, et
+sont filles de l'inspiration du moment et des intérêts du jour.
+Croirait-on qu'un homme d'État tel que le cardinal Consalvi, un homme
+qui sait gouverner son maître d'abord, et ensuite l'État pas trop mal,
+et qui eut jadis l'esprit d'être l'ami intime de Cimarosa, passe trois
+heures à éplucher les paroles d'un misérable libretto d'opéra buffa
+(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'être à même de juger de
+tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot
+<i>cozzar</i> (lutter) était répété trop souvent dans le libretto. Il se
+donnait tant de soins par tendresse pour les m&#339;urs romaines, et pour les
+conserver pures et sans taches.</p>
+
+<p>Ici je ne puis m'expliquer, même à demi-mot; j'en appelle aux voyageurs
+qui ont passé un hiver à Rome, ou qui<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> savent, par exemple, les
+anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles
+gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opéra.
+Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les
+vingt juges les plus prévaricateurs tous les ans, et vous aurez fait
+mille fois plus pour les m&#339;urs. Mettant à part les vols, la justice
+vendue et autres bagatelles de ce genre, songez à ce que peuvent être
+les m&#339;urs d'un pays où toute la cour, où tous les employés de l'État
+sont célibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilités!
+Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai,
+arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces
+vieillards ont été prêtres dès l'âge de vingt ans, et ils ont eu dans la
+maison paternelle l'exemple séduisant du bonheur donné par les passions
+fortes. Les pauvres Romains ont été tellement façonnés par quelques
+siècles de ce gouvernement que je n'ose décrire<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>, qu'ils ont perdu
+jusqu'à la faculté de s'étonner de pareilles choses, et que leur seule
+vertu est leur férocité. Plusieurs des plus intrépides officiers de
+Napoléon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une
+excellente armée: mais<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> deux siècles du despotisme de Napoléon ne
+réussiraient peut-être pas à y établir les m&#339;urs décentes et pures d'une
+petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au
+<i>Barbier</i>; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense;
+une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulières pour la santé,
+jaillit au pied d'une chaîne de hautes montagnes. Savez-vous comment
+elle a été formée dans le sein de la montagne? Jusqu'à ce qu'on nous
+démontre le <i>comment</i>, je prétends que chacune des circonstances de ces
+montagnes, la forme des vallons, le gisement des forêts, etc., tout a
+influé sur cette source délicieuse et limpide, auprès de laquelle le
+chasseur vient se rafraîchir et prendre une vigueur qui tient du
+miracle. Tous les gouvernements de l'Europe établissent des
+conservatoires; plusieurs princes aiment réellement la musique, et lui
+sacrifient tout leur budget; créent-ils pour cela des êtres comme
+Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs?</p>
+
+<p>Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant nécessaire dans
+l'ensemble des m&#339;urs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins
+froid dans la rue Le Peletier qu'à Dresde ou à Darmstadt. Pourquoi y
+est-on plus barbare? Pourquoi<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> l'orchestre de Dresde ou de Reggio
+exécute-t-il divinement un <i>crescendo</i> de Rossini, chose impossible à
+Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>?</p>
+
+<p>L'air de Bartholo</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">A un dottor della mia sorte,</span><br />
+</p>
+
+<p>est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache.
+Je ne puis que répéter ce que j'ai dit trop souvent peut-être de ces
+airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant,
+infiniment moins de verve, de passion et d'idées comiques. Je vois dans
+le libretto ce vers:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ferma olà! non mi toccate.</span><br />
+</p>
+
+<p>A qui connaît les m&#339;urs de Rome, il y a là dedans toute la méfiance de
+la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois siècles au génie
+du christianisme<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>: je parierais bien que l'auteur du libretto
+n'habita jamais la douce Lombardie.<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span></p>
+
+<p>L'entrée du comte Almaviva déguisé en soldat, et le commencement du
+<i>finale</i> du premier acte, sont un modèle de légèreté et d'esprit. Il y a
+un joli contraste entre la lourde vanité du Bartholo qui répète trois
+fois, d'une manière si marquée,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Dottor Bartolo!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dottor Bartolo!</span><br />
+</p>
+
+<p>et l'aparté du comte:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! venisse il caro oggetto!</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie délicieuse. Rien de plus
+léger et de plus piquant que ce <i>finale</i>; il y a dans ce seul morceau
+les idées nécessaires pour faire tout un opéra de Feydeau. Peu à peu, et
+à mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce <i>finale</i> prend une teinte
+de sérieux fort marquée; il y en a déjà beaucoup dans l'avertissement de
+Figaro au comte:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Signor, giudizio, per carità.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'effet du ch&#339;ur</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La forza,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aprite quà,</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p>
+
+<p>est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et
+de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, après le déluge de
+jolies petites notes qu'elle vient d'entendre.</p>
+
+<p>Le chant à trois et ensuite à cinq, qui explique la raison du tapage au
+commandant de la gendarmerie de Séville, est le seul passage de cet
+opéra décidément mal exécuté à Paris. La coupe de ce morceau rappelle un
+peu l'explication donnée à Geronimo, à la fin du premier acte du
+<i>Matrimonio segreto</i>. C'est là la grande critique que l'on peut faire du
+<i>Barbier</i> de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le
+sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle édition
+corrigée et plus piquante, de quelque partition de <i>Cimarosa</i>, qu'on a
+jadis admirée, et vous savez que rien ne coupe les ailes à l'imagination
+comme l'appel à la mémoire.</p>
+
+<p>L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en liberté, et du
+salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle
+qu'elle s'exerçait à Palerme il y a peu d'années. Un Français, fort joli
+homme, point fat, et plus connu encore par son amabilité douce, que par
+sa parfaite bravoure, est insulté grossièrement au spectacle par un
+homme puissant;<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span> il l'en punit. On avertit le jeune Français de prendre
+garde à lui à la sortie du théâtre. En effet, le seigneur sicilien
+l'attaque. Le Français, fort adroit les armes à la main, le désarme sans
+le tuer, et, se croyant à Paris, appelle la garde. Cette garde avait été
+témoin de l'attaque, et s'empresse d'arrêter l'assassin; il se nomme
+avec hauteur, la garde s'éloigne en lui faisant mille excuses basses;
+s'il eût dit un mot de plus, elle arrêtait le Français. Il n'y a donc
+aucune invraisemblance à ce que nous voyons se passer dans le <i>finale</i>
+du <i>Barbier</i>; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilité dans
+laquelle tombe le tuteur, à la vue de la justice de son pays; il doit y
+être accoutumé de reste: les caractères secs et injustes tels que
+Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre;
+ces gens là mangent au budget.</p>
+
+<p>J'ai toujours vu l'immobilité du tuteur, pendant que tout le monde
+chante</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Freddo e immobile</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Come una statua,</span><br />
+</p>
+
+<p>produire un mauvais effet. Dès que le spectateur a le temps de
+s'apercevoir que le ridicule est outré, il ne rit plus, et partant la
+farce est mauvaise. Il faut étourdir le spectateur comme Molière ou
+Cimarosa; c'est là une des entraves de la musique<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> bouffe. En sa qualité
+de musique, <i>elle ne peut pas aller vite</i>, et les évolutions d'une
+farce, pour être bonnes, doivent être rapides comme l'éclair. La musique
+doit vous donner <i>directement</i> le rire que ferait naître une bonne
+comédie jouée avec feu.</p>
+
+
+<p>SECOND ACTE</p>
+
+<p>Le duetto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble
+languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion;
+dès qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte
+répète trop souvent:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pace e gioja.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En
+Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux
+qui a le malheur d'être trop connu:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">La biondina in gondoletta.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne;
+ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du
+Parmigianino opposé au style<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> sage et sévère du Dominiquin ou du
+Poussin; cette musique est comme l'écho affaibli du bonheur voluptueux
+dont on jouissait à Venise vers l'an 1760. En suivant et vérifiant, par
+des exemples, les conséquences de cet aperçu, je ferais un traité de
+politique<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde
+qui chante le mieux les airs vénitiens; sa vocalisation était l'opposé
+du genre français. Si nous avions du <i>naturel</i> dans les arts, c'est
+cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame
+Branchu.</p>
+
+<p>Dans un théâtre bien réglé, Rosine changerait l'air de sa leçon à toutes
+les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste
+chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l'a jamais été,
+nous donnait toujours l'air de <i>Tancrède</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Di tanti palpiti,</span><br />
+</p>
+
+<p>arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque; on voyait
+à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s'agiter en cadence.<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p>
+
+<p>Rossini raconte lui-même qu'il a voulu donner un échantillon de la
+musique ancienne, dans l'air du tuteur:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quando mi sei vicina.</span><br />
+</p>
+
+<p>Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement
+il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolèse ou de
+Logroscino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands
+maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la
+gloire succombait alors sous les efforts des jésuites.</p>
+
+<p>Le grand quintetto de l'arrivée et du renvoi de Basile est un morceau
+capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'&#339;uvre de grâce et de
+simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par
+toute l'Italie. A la dernière reprise du <i>Barbier</i> de Paisiello, à la
+Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce
+fut le seul. J'engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la
+même soirée; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, en un
+quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le
+morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau,
+l'unanimité du conseil que l'on donne à Basile, <i>allez vous coucher</i>, et
+c'est ce qui provoque un rire délicieux et<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> inextinguible comme celui
+des dieux. Il y a beaucoup de vérité dramatique dans:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ehì, dottore, una parola,</span><br />
+</p>
+
+<p>de Rossini; dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Siete giallo come un morto;</span><br />
+</p>
+
+<p>dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Questa è febbre scarlatina.</span><br />
+</p>
+
+<p>Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de
+sentiment que l'on peut faire compliment à Rossini sur la vérité
+dramatique; c'est peut-être une des causes de son grand succès. Il est
+piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les
+scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succès
+de tous les romans.</p>
+
+<p>Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette
+scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur,
+qu'on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si
+trompé.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Il vecchiotto cerca moglie.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p>
+
+<p>C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grâce et de
+comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime
+à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la
+fortune d'un opéra de Morlachi<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, ou de tel autre de ses rivaux.</p>
+
+<p>Je trouve la tempête du second acte du <i>Barbier</i>, fort inférieure à
+celle de la <i>Cenerentola</i>. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre
+chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un
+scélérat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre à Bartholo.
+Almaviva la détrompe en tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que
+des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un
+tel moment. J'hésitais à dire que le chef-d'&#339;uvre de la pièce est, à mes
+yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les
+scènes d'amour de <i>Quentin Durward</i>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Zitti, zitti, piano, piano.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span></p>
+
+<p>J'apprends qu'à Vienne, où l'on a eu le bonheur d'entendre à la fois
+Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours répéter ce
+petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le goût musical des
+Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Métastase, qui
+habita quarante ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la
+haute société; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe,
+et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d'être
+directeurs de l'Opéra.</p>
+
+<p>Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie et défaut bien
+futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment où
+l'action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur
+d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il
+exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il
+conviendrait à un libretto extrait d'une des jolies comédies de Lope de
+Vega.</p>
+
+<p>J'espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne
+manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui
+des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de
+dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de
+Mérilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> Rossini,
+mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique
+sera l'éclipse totale du bon vieux goût français: quel dommage! les
+progrès faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort
+alarmants; j'en juge par des témoins irrécusables et mathématiques, les
+livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et
+hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l'an 1833. Le
+parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les
+Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne
+sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<p class="head">DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS</p>
+
+
+<p><span class="lettre">I</span><span class="smcap">l</span>
+y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste,
+c'est ce qui fait que jamais la faculté du <i>mépris</i> n'y a été en plus
+grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur
+fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent
+Cicéron, qui sont abonnés à <i>la Quotidienne</i>, etc., etc., auront beau
+dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que
+les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me
+sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération
+qui disparaît et de m&#339;urs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la
+musique italienne. Paris, c'est-à-dire le public qui juge souverainement
+en France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution,
+une vaste réunion d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un
+seul instant sur cette considération unique, mais d'une<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> immense
+conséquence: le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place.</p>
+
+<p>Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et
+trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On
+achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on
+était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme
+entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place
+que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait
+plus qu'à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable,
+immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour
+lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement,
+c'était <i>la considération personnelle</i> que ce jeune homme parvenait
+quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le
+fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de
+France.</p>
+
+<p>Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le
+Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>; celui
+d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> peuple
+qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint
+naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans
+le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être
+d'Alembert<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p>
+
+<p>Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magallon au
+bras d'un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas
+de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien
+conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il
+s'établit dans les arts un goût factice et faux<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Comme la passion ou
+l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les
+jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et
+clairement quelque chose, mais bien d'être agréable <i>par elle-même</i> et
+d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation
+de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que l'<i>attention</i> avait perdu
+de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une
+égale légèreté<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre
+combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière.
+Rappelez-vous la bagarre des Champs-Élysées le jour du feu d'artifice à
+l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des
+marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon
+bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu,
+qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui
+périssaient, s'écriait d'un ton piteux: «Messieurs, Messieurs, sauvez un
+maréchal de France<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.»</p>
+
+<p>Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour
+l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta.
+Il est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du
+siècle.</p>
+
+<p>Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet
+et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces
+grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs
+expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> La société
+n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux
+Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abbé Barthélemy; mais,
+dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le
+plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid
+fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au
+milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus
+d'idée, c'eût été un c&#339;ur simple, susceptible d'une passion sincère et
+forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce
+genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus
+spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule;
+et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir
+s'il put y échapper.</p>
+
+<p>Les c&#339;urs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les
+sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les
+Français la faculté nommée <i>imagination</i>.</p>
+
+<p>On se moqua d'elle dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à
+s'exercer sur de petits détails <i>jolis</i>, et surtout, avant de se
+passion<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>ner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon,
+pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les
+voisins.</p>
+
+<p>L'imagination étant tombée à ce point de marasme dans la France de 1770,
+on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal
+était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris
+et la <i>propreté</i><a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a> du chant français. Pour la musique, il y eut un
+petit événement de détail; une reine jeune et séduisante nous arriva de
+Vienne. Les Allemands sont un peuple de <i>bonne foi</i>; comme tels, ils ont
+de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous
+valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du
+coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de l'<i>importance</i> à la musique
+sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu
+créer une imagination à ce peuple.</p>
+
+<p>Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 était une
+réunion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs
+au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis
+qui se fortifient depuis quatre ans,<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> nous sommes peut-être à la veille
+de devenir passionnés: ce changement extrême décide toute la question.</p>
+
+<p>Mon ambition est de détourner un bien petit filet d'eau de cette cascade
+immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur; je ne vous
+prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux
+changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts,
+et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p>
+
+<p>La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans,
+élèves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit
+mois chaque année dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de
+vanité à avoir avec ses frères et s&#339;urs, ils connaissent également et la
+jolie robe écossaise, et votre <i>grande fantaisie</i> sur le piano. Si le
+ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les français
+énergiques du siècle de Henri IV et de d'Aubigné; nous prendrons les
+m&#339;urs passionnées des romans de Walter Scott. Au milieu du fléau de la
+guerre, la légèreté française se renfermera dans de justes bornes,
+l'<i>imagination</i> renaîtra, et bientôt sera suivie par la musique. Toutes<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span>
+les fois que l'on trouve <i>solitude et imagination</i> dans un coin du
+monde, l'on ne tarde guère à y voir paraître le goût pour la
+musique<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, tout comme il serait contradictoire de demander une
+passion bien vive pour cet art à un peuple qui passe sa vie en public,
+et qui se croit ennuyé et presque ridicule dès qu'il se trouve seul un
+instant<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs à ailes de
+pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de <i>Tancrède et</i>
+d'<i>Otello</i> que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie
+sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un
+homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle? Ce qui me fait
+croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que
+soient les man&#339;uvres de Feydeau et de l'Opéra, c'est que les jeunes
+femmes de vingt ans, élevées dans nos m&#339;urs nouvelles, dès que le nom de
+Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de
+Gluck et de Grétry<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Le succès fou du<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span> <i>Barbier</i> ne vient pas tant
+de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des valses et
+contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on
+finit par comprendre le <i>Barbier</i> et trouver un vrai plaisir à
+Louvois<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p>
+
+<p>J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si
+imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en
+paraissant dans la rue<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> ou au café, devrait y créer des passions
+véritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi;
+ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son
+cabinet, c'est le <i>ridicule</i>; le grand objet de sa profonde et haineuse
+jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les
+idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770
+sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de
+plaisant, c'est que jamais, et pas même en 1770, ces idées n'y furent
+naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant
+d'Issoudun ou de Montbrison<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p>
+
+<p>Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse idée de mettre des
+paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique
+pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment
+française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût
+trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes,
+n'est-ce pas là ce <i>Barbier</i> qui fait <i>courir tout Paris</i>? Quant aux
+femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs
+de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> cinq ans. Je crois que
+les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant
+de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur
+devant des jouissances un peu vives. Chose singulière! des gens si peu
+exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le
+fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de
+sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose
+leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue
+dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de
+se trouver seul de son avis; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au
+mois de janvier ou que le <i>Renégat</i> l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle
+dans les <i>Feuilles</i> de Paris<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<p>Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en
+matière de goût quitte de si tôt les gens de province. Ils seront plutôt
+des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un
+goût <i>simple</i>, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et
+sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir.<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p>
+
+<p>Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts,
+l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution
+musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à
+Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opéra vingt ans plus
+tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre
+les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de
+l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle
+unique au monde. Figurez-vous <i>Otello</i> chanté par madame Pasta, Garcia
+et Davide; et entre les deux actes, le ballet des <i>Pages du duc de
+Vendôme</i>, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole,
+mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon.</p>
+
+<p>J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans
+lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux
+<i>Barbiers de Séville</i> à Paris et de la victoire de Rossini, le tout
+d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent
+toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué
+par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et
+y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des
+détails peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût
+musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère
+dans cette branche de nos plaisirs<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<p class="head">OTELLO</p>
+
+
+<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ossini</span>
+comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand
+on ne connaît que par les livres l'amour passion (celui de Julie
+d'Étanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la
+peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la <i>Religieuse portugaise</i>,
+et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte
+dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable
+d'éprouver cette sorte de jalousie <i>qui peut être touchante au théâtre</i>.
+Dans la tragédie de Shakspeare, on sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué
+Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la
+guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et
+qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n'aurait
+plus eu de saveur à ses yeux, si j'ose hasarder ce néologisme italien;
+il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de
+Desdemona.</p>
+
+<p>J'espère que vous conviendrez avec moi,<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span> ô mon lecteur, que pour que la
+jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut
+qu'elle prenne naissance dans une âme possédée de l'amour à la Werther,
+j'entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L'amour
+qui ne s'élève pas au moins jusqu'à ce degré d'énergie, n'est pas digne,
+à mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence
+avec un c&#339;ur vulgaire.</p>
+
+<p>L'amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de
+vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d'un genre
+subalterne, est, à la vérité, <i>féroce</i> comme l'autre jalousie, mais elle
+ne saurait être touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanité; elle est
+toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comédie), à
+moins que l'être qui l'éprouve ne soit tout puissant par son rang,
+auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien
+de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par
+vanité; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Néron, des
+Philippe II et de tous les monstres couronnés.</p>
+
+<p>Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le
+trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient à
+y songer, il ne fasse pas<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> le moindre doute que, seul dans la vie après
+la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même
+poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon c&#339;ur, je ne
+puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le
+cou à l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de
+justice de son temps, n'en est que plus allègre: c'est comme le fat de
+nos jours qui s'amuse à faire mourir de chagrin une femme qui l'aime.</p>
+
+<p>Cette grande condition morale de l'intérêt, <i>la vue de la mort certaine
+d'Othello dans le lointain</i>, manque entièrement à l'Otello de Rossini.
+Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que
+ce n'est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce
+sujet, le plus fécond en pensées touchantes de tous ceux que peut donner
+l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu'à ce point de
+trivialité, de n'être plus qu'un conte de <i>Barbe-Bleue</i>.</p>
+
+<p>Je m'imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien
+ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office
+était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de
+Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
+situations, deux ou trois seulement devaient être de <i>fureur</i>: car la
+musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber
+dans le <i>genre ennuyeux</i>. La première scène de l'<i>Othello</i> anglais nous
+montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant méprisé de Desdemona, va
+réveiller le sénateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlevé sa
+fille. Voilà le sujet d'un ch&#339;ur.</p>
+
+<p>La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux
+yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu'à lui en laisser voir toute la
+folie. Il lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre
+et la gloire. Voilà un air pour Othello.</p>
+
+<p>La troisième situation nous montre Othello faisant l'histoire de son
+amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse
+admirable du poëte d'avoir su rendre <i>nécessaire</i> un récit aussi délicat
+et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine
+africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>
+siècle, tout tend à rendre plausible l'accusation portée par le vieux
+sénateur Barbarigo, père de Desdemona. Othello raconte, pour se
+justifier, la manière simple dont il a su gagner le c&#339;ur de sa jeune
+épouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'événements
+étranges et de périls<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span> extrêmes. Un sénateur s'écrie: «Je ne voudrais
+pas que ma fille eût entendu les récits d'Othello.» Desdemona arrive
+réclamée par son père; et devant cette auguste assemblée, cette jeune
+fille timide, méconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette
+dans les bras d'Othello, auquel le vieux sénateur irrité crie: «<i>Maure,
+rappellent toi qu'elle a trahi son père, elle pourra bien un jour trahir
+son époux.</i>» Voilà, ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de
+l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée,
+un ch&#339;ur de sénateurs vivement touchés de l'étrange scène qui vient
+troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur
+comprend bien clairement tout cela.</p>
+
+<p>Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la
+folie, et qui de plus nous intéressent à son amour, en nous faisant
+connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint, il
+a pu gagner le c&#339;ur de Desdemona, chose fort nécessaire; car nous ne
+pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais
+un tel homme tue sa maîtresse, ce ne sera pas par <i>vanité</i>, cette idée
+affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien
+a-t-il remplacé cette situation parfaite d'Othello racontant<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> devant
+nous l'histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d'un général
+vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la
+fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné.</p>
+
+<p>Cette entrée triomphale est suivie d'un récitatif et d'un grand air,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! si per voi gia sento,</span><br />
+</p>
+
+<p>qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello à travers son
+orgueil, et ses mépris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or
+l'orgueil dans le c&#339;ur d'Othello était précisément la chose au monde
+dont il fallait le plus écarter toute idée.</p>
+
+<p>Après cette cruelle ineptie d'être allé choisir un lieu commun qui fait
+contre-sens, il n'y a plus rien à dire du <i>libretto</i>. Il fallait que le
+génie de Rossini sauvât l'opéra, non pas malgré la sottise des paroles,
+rien de plus commun, mais malgré le <i>contre-sens des situations</i>, ce qui
+est bien autrement difficile.</p>
+
+<p>Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que
+peut-être il n'a pas. J'avoue que je le soupçonne violemment de n'avoir
+jamais aimé jusqu'au point d'en être <i>ridicule</i>. Depuis que la grande
+passion est en faveur dans la haute<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> société<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, tout le monde voulant
+être comme la haute société, j'ai le malheur de ne pouvoir croire à
+l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules.</p>
+
+<p>Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce
+ridicule; il est vrai que cette vie s'est terminée avant trente-six ans.
+Dans le plus gai des sujets, <i>les Noces de Figaro</i>, il ne peut
+s'empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous
+l'air</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Vedro mentr'io sospiro</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Felice un servo mio!</span><br />
+</p>
+
+<p>et le duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Crudel perchè finora?</span><br />
+</p>
+
+<p>Le spectateur voit à l'instant que quand cette jalousie-là conduirait à
+un crime, il faudrait en accuser le délire d'un c&#339;ur torturé par la plus
+affreuse douleur dont l'âme humaine soit susceptible, et non par la
+<i>vanité blessée</i>. Rien de pareil dans tout l'opéra de Rossini; nous
+trouverons toujours de la <i>colère</i> au lieu du profond malheur; nous
+verrons toujours la vanité<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> blessée d'un être tout puissant sur le sort
+de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de
+l'amour-passion trahi par ce qu'il aime.</p>
+
+<p>Il fallait deux <i>duetti</i> avec Jago: le premier, dans lequelle monstre
+donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu
+aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des
+louanges de Desdemona.</p>
+
+<p>La fureur aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et
+même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse.
+Mais l'auteur du libretto était un littérateur trop instruit pour imiter
+un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans
+adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire; et un moyen
+qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de
+deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu'Orosmane,
+Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont
+on lui sut fort bon gré à Naples, le poëte voulut en revenir à l'antique
+légende italienne<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a> qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa
+tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu'il pille, il ne
+met pas même<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> d'incertitude et de retour à l'amour expirant dans le c&#339;ur
+d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto,
+celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copié de la nature eût
+appris au littérateur estimable que je prends la liberté de critiquer,
+que le c&#339;ur humain rend plus d'un combat, est agité par plus d'un doute,
+avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui
+existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet
+aimé. Ce qui sauve l'<i>Otello</i> de Rossini, c'est le souvenir de celui de
+Shakspeare. Ce grand poëte a fait d'Othello un personnage aussi
+historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom
+d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d'Alexandre
+de courage indompté; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu'il
+ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela; nous dirions: C'est le poëte
+qui ne sait pas son métier. Comme la musique d'<i>Otello</i> est admirable
+sous tous les rapports <i>autres que celui de l'expression</i>, nous nous
+faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque; car rien ne
+dispose mieux à <i>imaginer</i> un mérite qui n'existe pas, que l'admiration
+soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes
+si étonnés de voir faire aussi vite que la<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span> parole des vers, chose fort
+difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent
+admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si
+quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les
+montrer.</p>
+
+<p>Dans <i>Otello</i>, électrisés par des chants <i>magnifiques</i>, transportés par
+la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le <i>libretto</i>.</p>
+
+<p>Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à
+ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec
+une nuance de sensibilité <i>vraie et simple</i> qui manque trop souvent aux
+morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent
+Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en
+exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le
+grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter
+d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris
+connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont
+elle dit:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mura infelici ogni di m'aggiro!</span><br />
+</p>
+
+<p>Avec de tels talents, toute illusion devient<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> facile, et nous parvenons
+bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale
+qui fait dire à Virgile que Didon <i>est pâle de sa mort future</i><a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, une
+partition, d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un
+chef-d'&#339;uvre dans le style magnifique<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p>
+
+<p>Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les &#339;uvres de Rossini,
+il faut avoir recours à son premier ouvrage, <i>Demetrio e Polibio</i>(1809);
+dans <i>Otello</i>(1816), il n'a deviné les accents du c&#339;ur que dans le rôle
+de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Vorrei che il tuo pensiero;</span><br />
+</p>
+
+<p>car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à
+vos yeux, la romance est <i>triste</i> et non pas <i>tendre</i>. Demandez aux
+femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que
+l'autre.</p>
+
+<p>M. Caraffa, compositeur qui n est pas au<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> rang de Rossini, a un air
+d'<i>adieu</i> (à la fin du premier acte des <i>Titans de Vigano</i><a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>) qui
+donne sur-le-champ l'idée de l'<i>extrême tendresse</i>. Qu'Othello chante un
+tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona, à la suite d'un
+rendez-vous périlleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette
+tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel
+genre de mort est réservé à Desdemona, Je ne vois que de la <i>colère</i>
+dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colère provenant
+de vanité offensée.</p>
+
+<p>Le principal motif et le <i>crescendo</i> de l'ouverture sont plus éclatants
+que tragiques; l'<i>allégro</i> est fort gai.</p>
+
+<p>J'approuve beaucoup cette idée au commencement d'un drame aussi sombre;
+car ce qui m'intéresse, c'est le <i>changement</i> qui a lieu dans l'âme
+d'Othello, si heureux au moment où je le vois enlever sa maîtresse, et
+digne d'être cité en exemple des misères humaines lorsqu'il la tue au
+dernier acte. Mais, je le répète, pour que ce contraste sublime, parce
+qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionné peut
+craindre un sort semblable, se<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span> retrouve dans l'opéra, il faut qu'il
+commence par une peinture vive et fortement colorée du bonheur
+d'Othello, et de son amour tendre et dévoué. Dans ce système,
+l'expression de la fureur serait réservée pour la fin du second acte; au
+troisième, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>.
+
+<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<p class="head">SUITE D'OTELLO</p>
+
+
+<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span>
+solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes,
+mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire
+de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grâce noble.</p>
+
+<p>Je trouve plus de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose
+dans le premier ch&#339;ur:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Viva Otello, viva il prode!</span><br />
+</p>
+
+<p>ce ch&#339;ur est écrit avec infiniment d'esprit.</p>
+
+<p>Le récitatif d'Othello qui s'avance:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Vincemmo, o padri!</span><br />
+</p>
+
+<p>est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment
+où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: <i>Tu mourras</i>.</p>
+
+<p>Rossini s'étant une fois résigné à suivre les contre-sens du <i>libretto</i>,
+il a dû renoncer à peindre le bonheur d'Othello, et placer<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> des teintes
+de mélancolie dès son premier air:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! si per voi gia sento.</span><br />
+</p>
+
+<p>Nozzari, qui chanta le rôle d'Othello que Rossini avait écrit pour
+Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées
+sur ces paroles:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Deh! amor dirada il nembo</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Cagion di tanti affanni!</span><br />
+</p>
+
+<p>Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique,
+l'aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets
+auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas songé. Je me
+souviens que les Napolitains virent avec étonnement la beauté des gestes
+et la grâce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello;
+il n'était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui
+présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer.
+J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans <i>l'Agnese</i>
+(opéra de M. Paër); nous avons à Paris sept ou huit bons acteurs, MM.
+Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Léon, etc., etc. Remarquez
+qu'ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas
+au théâtre un seul amoureux passable. Peu<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> de personnes ont vu les
+extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous
+les jours des amoureux.</p>
+
+<p>Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune
+fat Roderigo:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">No, non temer: serena il mesto ciglio,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fidati all'amistà, scorda il periglio.</span><br />
+</p>
+
+<p>Je ne doute pas que l'un des grands secrets du <i>maestro</i> qui est destiné
+à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne
+foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage
+d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et
+qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les
+fureurs d'Othello et pour ses <i>duetti</i> avec Jago?</p>
+
+<p>La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son
+chef-d'&#339;uvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de
+feu: c'est un volcan, disait-on à <i>San-Carlo</i>. Mais aussi cette force
+est toujours la même; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais
+du grave au doux, du plaisant au sévère; nous sommes sans cesse dans les
+trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est
+le sublime aux yeux des gens peu doués<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> pour les arts, c'est l'absence
+des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'<i>Otello</i> sont toujours
+obligés comme ceux du grand opéra français. Il fallait réserver cette
+ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de génie dans
+son ballet d'<i>Otello</i>, qu'il eut la hardiesse de commencer par une
+<i>fourlane</i><a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p>
+
+<p>Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une
+grande scène dans le genre noble et doux: c'est une fête de nuit
+qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fête qu'il
+devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano,
+nous n'éprouvions pas la satiété du <i>terrible</i> et du fort; et bientôt
+les larmes étaient dans tous les yeux. J'ai très rarement vu pleurer à
+l'<i>Otello</i> de Rossini.</p>
+
+<p>Dans l'<i>Otello</i> tel qu'on l'a arrangé pour Paris, le superbe récitatif
+de madame Pasta</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Mura infelici ogni di m'aggiro,</span><br />
+</p>
+
+<p>compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans
+laquelle il a contribué à entraîner Rossini. Mais le<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> mérite en est
+uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice
+du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement
+remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie
+dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini.
+Madame Pasta y place des agréments que l'on peut dire sublimes; aussi le
+public l'applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l'air</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O quante lagrime</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Finor versai,</span><br />
+</p>
+
+<p>qu'on a pris dans la <i>Donna del Lago</i> de Rossini, et qui fut écrit par
+ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle
+Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la
+manière dont madame Pasta dit ces mots:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ogn'altro oggetto</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">È a me funesto,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tutto è imperfetto,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Tutto detesto<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span></p>
+
+<p>Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de
+telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule! Et
+pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et avec une
+naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si
+j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet
+air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et
+surtout trop sérieuse. L'effet général de l'opéra aurait gagné à ce que
+le choix de madame Pasta tombât sur un air d'<i>amour tendre</i>, écrit dans
+un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche
+d'uniformité, le caractère que je viens d'indiquer étant précisément
+celui que Rossini a donné à l'admirable duetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Vorrei che il tuo pensiero,</span><br />
+</p>
+
+<p>qui commence avec tant de génie sans être précédé d'aucune ritournelle.
+Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'être bien chanté, m'a toujours
+semblé le chef-d'&#339;uvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la
+simplicité de style de l'auteur de <i>Tancrède</i>, et il a plus de feu et de
+hardiesse dans la cantilène. Je n'ai jamais rencontré ce duetto au
+théâtre tel qu'il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où
+j'ai eu le bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> de l'entendre chanter cet hiver d'une manière
+sublime, et par deux voix françaises: je trouvais la perfection de
+madame Barilli réunie à une chaleur de sentiment que cette grande
+cantatrice laissait quelquefois désirer.</p>
+
+<p>Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de
+<i>Tancrède</i> dans le ch&#339;ur</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Santo imen, te guidi amore!</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le
+jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans <i>Tancrède</i> et dans
+<i>Demetrio e Polibio</i>. Ce ch&#339;ur, bien chanté, est l'un des plus beaux
+morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple
+de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mélodie de
+la belle Parthénope<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p>
+
+<p>Le <i>finale</i> qui suit,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Nel cuor d'un padre amante,</span><br />
+</p>
+
+<p>passe en général pour un des chefs-d'&#339;uvre de Rossini. On peut dire avec
+vérité qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un
+morceau semblable. On ne l'a<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> jamais entendu à Paris tel qu'il était à
+Naples. Nous avions à <i>San-Carlo</i>, Davide pour le rôle de Roderigo, et
+Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rôle du père de
+Desdemona. Ce n'est pas qu'à Paris la voix de M. Levasseur ne soit
+magnifique, mais cet acteur est timide.</p>
+
+<p>Davide était au-dessus de tout éloge dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Confusa è l'alma mia,</span><br />
+</p>
+
+<p>et dans toute la suite du <i>finale</i><a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>. Quelle que soit la niaiserie
+des paroles, Davide était divin dans</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ti parli l'amore,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Non essermi <i>infida</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, était ce
+que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se
+passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans
+que l'on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par
+exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> artistes ne
+se sont fait entendre ensemble que dans la <i>Camilla</i> de M. Paër.</p>
+
+<p>L'entrée d'<i>Otello</i> est superbe. Voici enfin une de ces situations que
+réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec
+tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de
+l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière
+particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la
+première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello; il
+le joue avec feu et fureur; c'est le véritable Maure.</p>
+
+<p>La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute
+louange dans ce dialogue:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Roderigo.</span>&mdash;E qual diritto mai,</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">. . . . . . . . . .</span><br />
+<span style="margin-left: 6em;">Per renderlo infedel?</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Otello.</span>&mdash;Virtù, costanza, amore.</span><br />
+</p>
+
+<p>Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart,
+c'est-à-dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le
+genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible
+de rien écrire de plus beau comme musique et en même temps de plus vrai,
+de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment
+dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> luttant ensemble
+de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie
+de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux
+que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manière sublime</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">È ver: giurai.</span><br />
+</p>
+
+<p>Tout le monde connaît</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Impia, ti maledico<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a
+rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'<i>Adelina</i> de Generali.</p>
+
+<p>Le ch&#339;ur qui suit est superbe:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! che giorno d'orror!</span><br />
+</p>
+
+<p>Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poëte,
+la musique de</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Impia, ti maledico</span><br />
+</p>
+
+<p>aurait dû exprimer ces paroles d'Othello,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Va, je ne t'aime plus,</span><br />
+</p>
+
+<p>qu'Othello hors de lui aurait adressées à<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> Desdemona en lui montrant le
+mouchoir fatal qu'elle vient de donner à son rival Roderigo.</p>
+
+<p>Qu'avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur <i>Elmiro</i>, père de
+Desdemona, et de sa colère d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien
+autrement touchant, bien autrement près de tous les c&#339;urs, un amant
+passionné qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort.</p>
+
+<p>Il n'est point d'amour véritable, quel que soit son bonheur actuel, qui
+ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans
+le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et
+superstitieuses. Voilà l'aperçu sublime qu'on a sacrifié à la colère
+d'orgueil d'un vieux sénateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut
+pas de mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que
+j'espère que quelque âme charitable refera des paroles qui aient le sens
+commun pour la musique de Rossini.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Incerta l'anima</span><br />
+</p>
+
+<p>exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue,
+par impossibilité de continuer à être ému à ce point, qui succède dans
+le c&#339;ur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> du génie
+de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de
+vivacité et de rapidité dans des moments semblables.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Smanio, deliro e tremo,</span><br />
+</p>
+
+<p>de <i>Desdemona</i>, termine dignement ce magnifique <i>finale</i>. Je m'arrête et
+cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce
+morceau, qu'on ne sait comment en faire l'éloge ou la description. Je
+rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois,
+nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un
+Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec
+l'<i>abandon</i> que Galli portait dans le second acte de la <i>Gazza ladra</i>,
+lorsqu'il paraît devant le tribunal<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
+
+
+<p class="head">SECOND ACTE</p>
+
+<p>Le manque d'un grand chanteur pour<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> le rôle de Roderigo, fait que l'on
+passe, à Paris, l'air</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Che ascolto! ohimè! che dici?</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec
+tant de force dans <i>Polyeucte</i>, la douleur d'un amant qui, au plus fort
+de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre.
+Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona.</p>
+
+<p>Dans le grand duetto entre Othello et Jago,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Non m'inganno, al mio rivale,</span><br />
+</p>
+
+<p>le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une
+des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le
+précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une
+grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Jago.</span> &mdash;Nel suo ciglio il cor li vedo.</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Otello.</span>&mdash;<i>Ti son fida</i>... Ahimè! che vedo?</span><br />
+
+<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Jago.</span> &mdash;Quanta gioja io sento al cor.</span><br />
+</p>
+
+<p>A la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que
+madame<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> Pasta ait jamais données, ce rôle de <i>Jago</i> a enfin été bien
+joué par un débutant digne des encouragements du public<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>; il a fort
+bien dit cette cantilène si vraie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Già la fiera gelosia.</span><br />
+</p>
+
+<p>En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fâcheux
+arrivé au terzetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah vieni, nel tuo sangue,</span><br />
+</p>
+
+<p>si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule
+est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tra tante smanie e tante.</span><br />
+</p>
+
+<p>La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel.
+Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un
+accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui,
+déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité,
+et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique.<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p>
+
+<p>Il y a un fort beau passage d'orchestre, <i>agitato</i>, dans l'air de
+<i>Desdemona</i> au moment de l'arrivée de ses femmes:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Qual nuova a me recate?</span><br />
+</p>
+
+<p>On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet,
+surtout à cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de
+tout le second acte:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Salvo del suo periglio?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Altro non chiede il cor.</span><br />
+</p>
+
+<p>Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le
+passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta,</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se il padre m'abbandona.</span><br />
+</p>
+
+<p>C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la
+supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand.</p>
+
+<p>Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous
+lui dirions encore ici: Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père?
+Apprenez que le c&#339;ur humain n'est susceptible que d'une grande passion à
+la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son
+père, que <i>Desdemona</i>, abandonnée par sa<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> famille et perdue de
+réputation, doit dire:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Se Otello m'abbandona</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Da chi sperar pietà?</span><br />
+</p>
+
+<p>Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres.
+L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez
+d'art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle
+avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil
+d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays
+vénitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante
+ces beaux vers du Dante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">Nessun maggior dolore</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Che ricordarsi del tempo felice</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nella miseria<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en
+s'écriant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie
+lui fait cette réponse touchante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">È il gondoliere che cantando inganna</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Il cammin sulla placida laguna</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna.</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span></p>
+
+<p>Il y a du bonheur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de
+récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne
+le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance
+et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas
+précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres
+d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au
+milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe;
+elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Assisa al piè d'un salice.</span><br />
+</p>
+
+<p>Il était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire
+de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme
+de société qu'il était privé de talents comme poëte). Il y a peu à dire
+à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un
+style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation, et,
+à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue.</p>
+
+<p>Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, égarée par sa douleur,
+oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent
+vient briser un pan<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>neau de vitrage de la croisée gothique de sa
+chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à
+la pauvre affligée<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>. Elle reprend un instant sa romance, mais les
+larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de
+congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne
+pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p>
+
+<p>Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que
+les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle
+habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas
+encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien
+supérieur à la romance.</p>
+
+<p>Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la dérobent aux
+spectateurs.</p>
+
+<p>Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle
+superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a
+obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à
+une grande distance, tout à fait au fond de la scène, Othello qui, une
+lampe à la<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> main et son <i>cangiar</i> nu sous le bras, pénètre dans
+l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une
+tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure
+frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste
+obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les
+détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre; la lame du
+<i>cangiar</i> nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la
+lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive
+enfin sur le devant de la scène, il s'approche du lit, il écarte le
+rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la
+figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe;
+un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son
+sommeil: <i>Amato ben!</i> Les éclairs se succèdent rapidement désormais,
+comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette
+chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la
+cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe
+encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ah! che tra i lampi, il cielo</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">A me più chiaro il suo delitto addita<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>!</span><br />
+<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span></p>
+
+<p>Desdemona se réveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation.
+Othello saisit son <i>cangiar</i>, Desdemona se réfugie vers son lit; comme
+elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux
+spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend
+de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue.</p>
+
+<p>Ce fut à une représentation d'<i>Otello</i>, à Venise, dans une de ces
+soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les
+pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à
+propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame
+Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella.
+Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le
+lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgré tant de
+désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité; le trait est
+historique, et peint les m&#339;urs et même le gouvernement de Venise.</p>
+
+<p>Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise
+et de toute l'Italie. La composition de la musique<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> était fort simple à
+cette époque; le maestro n'écrivait presque qu'un canavas; le chanteur
+était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son
+génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est
+Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire exactement tous les
+ornements, toutes les <i>fioriture</i> que le chanteur doit exécuter. On
+était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là
+que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du
+chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode
+n'approchait de Stradella: c'était un proverbe qu'il était le maître du
+c&#339;ur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la
+capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour
+les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses m&#339;urs.
+Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus
+distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent
+l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde
+Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était
+publiquement courtisée par un noble vénitien d'une des familles les plus
+puissantes de la république. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame
+Gherardi nous fit voir le por<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>trait dans le palais d'une de ses amies,
+le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une
+superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux
+noirs remplis de ce <i>feu contenu</i> qui fait tant d'impression. La
+perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise
+l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la
+physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire qu'un tel homme,
+distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion
+et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune; il
+enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus
+songer qu'à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se
+retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant
+la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la
+patrie d'Hortensia; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés,
+prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent
+de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble
+vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir.
+Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes
+d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> une grande
+<i>funzione</i> accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran;
+ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin
+trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la
+rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la
+commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de
+Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les
+sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils
+étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres
+morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à
+chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime.
+Ces assassins l'avaient à peine entendue quelques instants, qu'ils se
+sentirent touchés: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette
+perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante!
+Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand
+morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à
+sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la
+mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils
+attendent longtemps Stradella en dehors de l'église; ils le voient enfin
+sortir par une petite<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent,
+le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que
+c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement
+qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent
+l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans
+délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont
+arrivés trop tard.</p>
+
+<p>Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on
+leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre,
+vont par mer jusqu'à la <i>Spezzia</i>, et de là gagnent Turin par des
+chemins détournés. Le noble vénitien, de son côté, reçoit le rapport de
+ses <i>buli</i>, n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se
+charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à
+Rome auprès du père d'Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu'il
+ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur.
+Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les c&#339;urs italiens cet
+esprit de vengeance si oublié aujourd'hui: c'était l'honneur de ces
+temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la
+sûreté <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>personelle<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le
+noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans
+toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que
+Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui
+deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de
+recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors
+ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont.</p>
+
+<p>De son côté, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des
+démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu
+la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette
+princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur
+ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella
+le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais.
+Ces précautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis
+quelques mois d'une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire
+qu'après l'aventure de Rome, le noble vénitien s'était lassé de les
+poursuivre,<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts
+de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec
+un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père
+d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis,
+cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de
+Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la
+nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son
+palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui
+le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets
+pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance.
+Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur,
+et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment, de faire épier
+Hortensia et son amant.</p>
+
+<p>On sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était l'<i>honneur</i>
+de ces temps; si le noble vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût
+été méprisé<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span></p>
+
+<p>Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touchée du
+sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer
+par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, ennuyée du séjour du
+couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes; Stradella l'y conduisit,
+et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés
+dans leur lit.</p>
+
+<p class="head top15">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p>
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p>
+<hr />
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span></p>
+
+<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE<br />
+DU PREMIER VOLUME</h3>
+
+
+<table summary="toc"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0">
+
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#PREFACE_DE_LEDITEUR">P<span class="smcap">réface de l'editeur</span></a></td><td align="right"><a href="#Page_i"><span class="smcap">i</span></a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#PREFACE">P<span class="smcap">réface</span></a></td><td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION.</a> <a href="#I">§ I.</a> Cimarosa</td><td align="right"><a href="#Page_5">5</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<a href="#II">§ II.</a> Différence de la musique allemande et de la musique d'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_8">8</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816</td><td align="right"><a href="#Page_13">13</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La mémoire paralyse l'imagination</td><td align="right"><a href="#Page_15">15</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Conditions <i>physiques</i> du plaisir musical; grandeur des salles; position commode du corps: air pur et souvent renouvelé</td><td align="right"><a href="#Page_20">20</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Le demi-jour nécessaire à l'effet de la musique</td><td align="right"><a href="#Page_21">21</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<a href="#III">§ III.</a> Histoire de l'<i>interrègne</i> après Cimarosa et avant Rossini, de 1800 à 1812</td><td align="right"><a href="#Page_23">23</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Coup d'&oelig;il sur les &OElig;uvres et le talent de Mayer</td><td align="right"><a href="#Page_24">24</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Duetti d'<i>Ariodant</i> et de la <i>Rosa Bianca</i>, les chefs-d'&oelig;uvre de Mayer</td><td align="right"><a href="#Page_28">28</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;M. Paër et ses principaux ouvrages</td><td align="right"><a href="#Page_34">34</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<a href="#IV">§ IV.</a> Mozart en Italie</td><td align="right"><a href="#Page_37">37</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Un prince fait un pari sur Mozart, et le fait connaître en Italie</td><td align="right"><a href="#Page_43">43</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Un mot sur le style de Mozart</td><td align="right"><a href="#Page_47">47</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Différence de styles de Mozart, Cimarosa et Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_54">54</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAP. Ier.</a> Ses premières années</td><td align="right"><a href="#Page_57">57</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La civilisation prend naissance sur les rives de la Méditerranée; encore aujourd'hui on y aime mieux aimer et jouir que combattre; de là les malheurs de l'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_58">58</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La France et l'Angleterre par rapport aux Beaux-Arts</td><td align="right"><a href="#Page_61">61</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Les parents de Rossini sont musiciens</td><td align="right"><a href="#Page_62">62</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_II">CHAP. II.</a> <i>Tancrède</i>, premier <i>opéra séria</i> de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_71">71</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Le premier ch&oelig;ur de <i>Tancrède</i> plus pastoral que guerrier</td><td align="right"><a href="#Page_74">74</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La Malanote refuse un air que Rossini avait composé pour l'entrée de Tancrède; il trouve l'air <i>di tanti palpiti</i></td><td align="right"><a href="#Page_77">77</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;L'harmonie joue en musique le rôle de la <i>description</i> dans les romans de Walter Scott</td><td align="right"><a href="#Page_83">83</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Duetto guerrier: <i>Ah! se de'mali miei</i></td><td align="right"><a href="#Page_88">88</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_III">CHAP. III.</a> <i>L'Italiana in Algeri</i></td><td align="right"><a href="#Page_98">98</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Manière de se servir du libretto d'un opéra, à la première représentation</td><td align="right"><a href="#Page_103">103</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Caractères de la musique de <i>l'Italiana</i></td><td align="right"><a href="#Page_110">110</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Singulière bonté du public de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_117">117</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_IV">CHAP. IV.</a> <i>La Pietra del Paragone</i></td><td align="right"><a href="#Page_121">121</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Air célèbre <i>Ecco pietosa</i>, supprimé à Paris par des gens qui espéraient dérober Rossini à la France</td><td align="right"><a href="#Page_127">127</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>La Pietra del Paragone</i> finit par un grand air comme <i>l'Italiana in Algeri</i> et <i>la Cenerentola</i></td><td align="right"><a href="#Page_134">134</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span><a href="#CHAPITRE_V">CHAP. V.</a> La conscription et les envieux</td><td align="right"><a href="#Page_136">136</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;M. Berton et <i>le Miroir</i></td><td align="right"><a href="#Page_138">138</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Rossini fait des fautes de syntaxe et manque de pureté dans le style; ce qui est inexcusable, dit M. Berton</td><td align="right"><a href="#Page_139">139</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_VI">CHAP. VI.</a> L'imprésario et son théâtre</td><td align="right"><a href="#Page_148">148</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Réponse de Rossini au <i>Monsignore</i> pédant</td><td align="right"><a href="#Page_153">153</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Comédie de <i>Sografi</i> sur les prétentions des chanteurs</td><td align="right"><a href="#Page_157">157</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La <i>prima sera</i> (première représentation)</td><td align="right"><a href="#Page_158">158</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_VII">CHAP. VII.</a> Guerre de l'harmonie contre la mélodie</td><td align="right"><a href="#Page_162">162</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Les aliments d'un goût piquant font oublier le parfum de la pêche</td><td align="right"><a href="#Page_164">164</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Epoques où ont brillé les principaux maîtres de l'école italienne</td><td align="right"><a href="#Page_168">168</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAP. VIII.</a> Irruption des c&oelig;urs secs.--Idéologie de la musique</td><td align="right"><a href="#Page_174">174</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Négligences de Rossini marquées d'une +</td><td align="right"><a href="#Page_176">176</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chant</td><td align="right"><a href="#Page_182">182</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Les accompagnements de Rossini pèchent plutôt par la <i>quantité</i> que par la <i>qualité</i></td><td align="right"><a href="#Page_183">183</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;L'orchestre de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_184">184</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Le piano est regardé comme un signe de faiblesse</td><td align="right"><a href="#Page_185">185</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_IX">CHAP. IX.</a> <i>L'Aureliano in Palmira</i></td><td align="right"><a href="#Page_186">186</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Duetto superbe, <i>Se tu m'ami, o mia regina</i></td><td align="right"><a href="#Page_187">187</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Demetrio e Polibio</i>, premier opéra composé par Rossini, au printemps de 1809</td><td align="right"><a href="#Page_188">188</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Ouverture du théâtre de Como</td><td align="right"><a href="#Page_190">190</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span><a href="#CHAPITRE_X">CHAP. X.</a> <i>Il Turco in Italia</i></td><td align="right"><a href="#Page_198">198</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XI">CHAP. XI.</a> Rossini va à Naples</td><td align="right"><a href="#Page_209">209</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;<i>Scrittura</i> contracté par Rossini avec M. Barbaja</td><td align="right"><a href="#Page_210">210</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Influence de la voix de la <i>prima donna</i> de Naples sur le talent de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_213">213</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XII">CHAP. XII.</a> L'<i>Elisabetta</i></td><td align="right"><a href="#Page_216">216</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAP. XIII.</a> Suite de l'<i>Elisabetta</i></td><td align="right"><a href="#Page_224">224</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Ode italienne sur la mort de Napoléon,
+à comparer à l'ode anglaise de lord Byron, et à la méditation de M. de Lamartine sur le même sujet</td><td align="right"><a href="#Page_226">226</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Critique du style de Rossini par les vieux amateurs de Naples, contemporains de Cimarosa et de Paisiello</td><td align="right"><a href="#Page_232">232</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAP. XIV.</a> Rossini compose dix opéras à Naples</td><td align="right"><a href="#Page_235">235</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XV">CHAP. XV.</a> <i>Torvaldo e Dorliska</i></td><td align="right"><a href="#Page_241">241</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAP. XVI.</a> Analyse musicale du <i>Barbier de Séville</i></td><td align="right"><a href="#Page_244">244</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Cimarosa n'a pas fait usage de <i>dissonances</i> dans le <i>Matrimonio segreto</i>; il venait cependant de voir applaudir tous les chefs-d'&oelig;uvre de Mozart</td><td align="right"><a href="#Page_251">251</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Aventures de Rossini à Rome</td><td align="right"><a href="#Page_262">262</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAP. XVII.</a> Du public relativement aux beaux-arts, solitude et chant à l'église, sources du goût pour l'opéra</td><td align="right"><a href="#Page_279">279</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;De la province relativement aux Beaux-Arts</td><td align="right"><a href="#Page_287">287</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span><a href="#CHAPITRE_XVIII">CHAP. XVIII.</a> Analyse musicale d'<i>Otello</i></td><td align="right"><a href="#Page_292">292</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Quelle est la jalousie qui peut être touchante au théâtre</td><td align="right"><a href="#Page_293">293</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Singulière observation de M. l'abbé Girard sur l'usage qui, en 1746, permet la galanterie aux femmes mariées et leur défend l'amour-passion</td><td align="right"><a href="#Page_298">298</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;L'auteur du libretto d'<i>Otello</i> n'a pas donné les situations qui appartiennent a ce beau sujet</td><td align="right"><a href="#Page_299">299</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;M. <i>Kean</i>, le premier acteur tragique de l'époque, n'a jamais été vanté à l'Europe par un écrivain à la mode comme madame de Staël</td><td align="right"><a href="#Page_304">304</a></td></tr>
+
+
+<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XIX">CHAP. XIX.</a> Suite d'<i>Otello</i></td><td align="right"><a href="#Page_305">305</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Quel est le plus beau morceau de cet opéra</td><td align="right"><a href="#Page_310">310</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;La musique du vers <i>Impia, ti maledico</i> devait être sur ces paroles d'Otello:
+<i>Va, je ne t'aime plus</i></td><td align="right"><a href="#Page_314">314</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Romance du saule</td><td align="right"><a href="#Page_321">321</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Pantomime de la mort de Desdemona dans les théâtres d'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_323">323</a></td></tr>
+
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp; &nbsp;Histoire de la mort de Stradella</td><td align="right"><a href="#Page_324">324</a></td></tr>
+
+</table>
+
+
+<p class="head">FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME</p>
+<hr class="full" />
+
+<p class="c top15">
+ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 28 DÉCEMBRE 1928<br />
+SUR LES PRESSES<br />
+DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE<br />
+<i>F. GRISARD, Administrateur</i><br />
+11, RUE DES MARCHERIES, 11<br />
+ALENÇON (ORNE)</p>
+
+
+
+<div class="footnotes"><h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Paul Arbelet: <i>Stendhal et le petit Ange.</i> Les Amis
+d'Édouard, nº 99.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Préface de l'éditeur aux <i>Vies de Haydn, Mozart et
+Métastase</i>. Le Divan, 1928.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> M. Henry Prunières a donné la traduction intégrale de ce
+libelle en appendice à son édition de la <i>Vie de Rossini</i>, chez
+Champion, en 1923.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Henri Delacroix: <i>La Psychologie de Stendhal</i>, 1 vol.
+Alcan, 1918.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Candidature au Stendhal Club: Stendhal inédit</i>, p. 126
+Edition du Divan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Cf. <i>Vie de Henri Brulard</i>, tome II, pp. 203-205, édition
+du Divan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> C'est ainsi que sont nés ces chants sublimes, plaintifs
+pour la plupart, qui depuis plusieurs siècles se répètent dans le
+royaume de Naples. Je citerai pour exemple à ceux qui connaissent ce
+beau pays, le chant national nommé <i>la Cav&#339;jola</i>, et le <i>Pestagallo</i>,
+particulier aux Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me
+dit: La musica è il lamento dell'amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai
+1819</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, très-jeune alors,
+M. Toni, qui depuis est devenu un imprimeur célèbre, était employé du
+gouvernement vénitien à Vérone; il y vivait heureux et content d'un
+petit emploi de dix-huit cents fr., et faisait la cour à la princesse
+P****. Tout à coup il fut destitué, avec menace de prison. Il courut à
+Venise: après trois mois de finesses et de sollicitations, il put
+adresser un mot, entre deux portes, à un membre du conseil des Dix, qui
+lui dit: «Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un <i>habit bleu</i>?
+nous vous avons cru jacobin.» L'année 1822 a été témoin, à Milan, de
+traits de cette espèce. Aimer le Dante, qui écrivait en 1300, passe, en
+Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis <i>libéraux</i> d'un
+homme qui aime trop le Dante cessent peu à peu de le voir aussi
+fréquemment.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir les injures atroces dont un nommé Philpott vient
+d'affubler le célèbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui
+existe, la <i>Revue d'Edimbourg</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voir dans la correspondance de Napoléon, année 1796
+l'esprit public de Milan et de Brescia. Vingt-quatre coquins habillés de
+rouge, chargés de la police de la ville, formaient toute l'armée
+milanaise. Voir, dans les bulletins de l'armée d'Espagne, ce que
+Napoléon avait fait de ce peuple.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a
+donné une excellente histoire de la musique. Je trouve que ce bel
+ouvrage est gâté par un peu d'obscurité. Peut-être que le voile
+désagréable qui s'interpose entre notre &#339;il et les idées de l'auteur
+vient de ce qu'il ne nous a pas dit bien clairement quel était son
+<i>credo</i> en musique. Peut-être aurait-il dû donner des exemples de ce
+qu'il trouve beau, sublime, médiocre, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Historique, Bâle, 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir leur célèbre tragédie de l'<i>Expiation</i>, par Mülner.
+Je ne voudrais pas du héros Hugo, comte d'Eridur, pour en faire un
+caporal.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Anfossi, Coccia, Farinelli, Federici, Fioravanti,
+Generali, les deux Guglielmo père et fils, Manfroce, Martini, Mosca,
+Nazolini, Nicolini, Orgitano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Salieri,
+Sarti, Tarchi, Trento, Weigl, Winter, Zingarelli, etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a>
+<a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a>
+Mozart, né à Salzbourg en 1756, mort à Vienne en 1796{*},
+avait quatorze ans lorsqu'il écrivit le <i>Mitridate</i>.</p>
+
+<p>{*} Mozart mourut en 1791. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Ce chant ignoble me semble moins plat, je l'avoue à ma
+honte, que les romances célèbres de M. R. et de tant d'autres. Il a au
+moins un rythme en rapport avec la vivacité du caractère national.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Son père, Joseph Rossini, sa mère, Anna Guidarini l'une
+des plus jolies femmes de la Romagne.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Potter, <i>Histoire de l'Église</i>, état de l'Eglise en 1781.
+Giannone, <i>Histoire de Naples</i>. Il faut excepter l'excellent
+gouvernement dont on jouit à Florence en 1823. Mais combien durera-t-il?
+D'ailleurs, il ne produira rien pour les beaux-arts; l'enthousiasme est
+mort en Toscane depuis bien des années.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Cimarosa, adoré à Venise, et ami particulier de la plupart
+des amateurs de musique, y était mort peu d'années auparavant, en 1801.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Voir les six tempéraments dans l'immortel ouvrage de
+Cabanis: <i>Des Rapports du physique et du moral de l'homme</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Il y a ici un point de contact frappant entre la sculpture
+et la musique. Voir, pour le développement de cette idée un peu
+difficile, l'<i>Histoire de la Peinture en Italie</i>, tome II, page 133.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> On appelle <i>introduction</i> tout ce qu'on chante depuis la
+fin de l'ouverture jusqu'au premier récitatif.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Madame Pasta l'a placé dernièrement dans le premier acte
+de la <i>Rosa bianca</i>; les situations sont pareilles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> M. Prunières fait remarquer que c'est en réalité la
+clarinette qui a dans ce récitatif le rôle important. N.D.L.E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> On pourrait dire que la flûte a une certaine analogie avec
+les grandes draperies <i>bleu d'outremer</i> prodiguées par plusieurs
+peintres célèbres, et entre autres par Carlo Dolce, dans les sujets
+tendres et sérieux; mais une telle remarque qui passerait peut-être pour
+du génie à Bayreuth ou à K&#339;nigsberg, ne semblera pas chimérique à Paris.
+Heureux le pays où, dès qu'on est vague et obscur, l'on peut espérer de
+paraître sublime!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Les accompagnements ne sortent jamais des bornes d'une
+conversation respectueuse à l'égard du <i>chant</i>, ils ont soin de se taire
+dès que le chant paraît avoir quelque chose à dire; dans la musique
+allemande, au contraire, les accompagnements sont insolents.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Voir la <i>Tactique</i> de M. de Guibert. Bayard ne voulut
+jamais être général en chef.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Paroles adressées par Virgile au Dante, en traversant
+l'enfer des <i>tièdes</i>: A quoi bon discourir de ces gens? donne leur un
+regard et passons.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Le caractère vénitien est esquisse avec toute la grâce et
+l'effet possible dans un roman de Schiller, intitulé <i>Mémoires du comte
+d'O</i>. Voici un problème moral digne de toute l'attention des
+philosophes. Le pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de
+l'Europe était celui qui avait les lois écrites les plus atroces. Voir
+les constitutions de l'inquisition d'État dans l'<i>Histoire de Venise</i> de
+M. Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurément Boston,
+justement celui où le gouvernement est à peu près parfait. Le mot de
+l'énigme ne serait-il pas <i>Religion</i>?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Voir l'effet analogue cherché par Métastase dans le drame
+sérieux. <i>Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase</i>, p. 374.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Telle que le retentissement du canon, ma tête fait bon...
+bon.</p>
+<p>Taddeo.&mdash;Je suis comme une corneille qui, après avoir perdu ses plumes
+fait crà, crà.&mdash;Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles
+que pour les faire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et étudie les
+mathématiques.
+<br /><span style="margin-left: 12em;">(<i>Confessions.</i>)</span></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton devoir;
+pense que l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples
+sublimes de valeur et de dévouement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> La <i>scrittura</i> est une petite convention de deux pages,
+ordinairement imprimée, qui contient les obligations réciproques du
+<i>maestro</i> ou du chanteur, et celles de l'<i>impresario</i> qui les engage
+(<i>scrittura</i>). Il y a beaucoup d'intrigues pour les <i>scritture</i> des
+premiers talents, cela est amusant; je conseille au voyageur de voir de
+près cette diplomatie-là, il y a souvent plus d'esprit que dans l'autre.
+Là, comme pour la peinture, les coutumes du pays où l'art a pris
+naissance se confondent avec la théorie de cet art, et souvent
+expliquent plusieurs de ses procédés. Le génie de Rossini a presque
+toujours été influencé par la <i>scrittura</i> qu'il avait signée. Un prince
+qui lui eût fait une pension de trois mille francs l'aurait mis à même
+d'attendre le moment de l'inspiration pour écrire, et eût donné, par ce
+simple moyen, une physionomie nouvelle aux productions de son génie. Nos
+compositeurs français, MM. Auber, Boïeldieu, Berton, etc., écrivent un
+opéra tous les ans fort à leur aise; Rossini, rappelant les beaux temps
+de la peinture, a écrit, pendant toute sa jeunesse, comme le Guide
+peignait, quatre ou cinq opéras par an, pour payer son hôte et sa
+blanchisseuse. J'ai honte de descendre à des détails aussi vulgaires;
+j'en demande pardon au lecteur; mais enfin c'est une biographie que
+j'écris, et telle est la vérité. Le difficile dans tous les genres,
+c'est de lutter avec les malheurs qui ont quelque chose de bas et de
+commun, et qui repoussent ainsi le secours de l'imagination. C'est au
+milieu de telles circonstances que Rossini a conservé la fraîcheur de
+son génie; il est vrai que les m&#339;urs de l'Italie actuelle n'étant qu'une
+suite et une conséquence des républiques du moyen âge, la pauvreté n'y
+est pas avilissante, et avilissante comme en France, pays monarchique,
+où avant tout il faut <i>parestre</i>, comme dit si bien le baron de
+<i>F&#339;neste</i>{*}.
+</p><p>
+Une chose qui passe pour miraculeuse en Italie, c'est un <i>imprésario</i>
+qui ne fait pas banqueroute, et qui paie régulièrement ses chanteurs et
+son maestro. Quand on voit de près quels pauvres diables sont ces
+<i>impresari</i>, on a réellement pitié du pauvre maestro qui, pour vivre,
+est obligé d'attendre l'argent que ces gens mal vêtus doivent lui payer.
+La première idée qui se présente en voyant un <i>imprésario</i> italien,
+c'est que, dès qu'il verra vingt sequins ensemble, il achètera un habit
+et prendra la fuite avec les sequins.
+</p><p>
+{*} Roman très-curieux d'Agrippa d'Aubigné, presque aussi intéressant
+que l'Histoire de sa vie écrite par lui-même. Cette histoire peint Henri
+IV presque aussi bien que Quentin Durward nous représente Louis XI. J'y
+vois sur Henri IV des anecdotes que je n'ose citer. Ce roi fut un grand
+homme sans doute, mais non pas un grand homme à l'eau rose. Il y a des
+traits de ressemblance frappants entre Henri IV et Napoléon, entre
+certains passages de la vie de d'Aubigné et les mémoires de Las Cases.
+Un seul mobile est différent: Henri IV aimait les femmes comme Napoléon
+les batailles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Je cite les seules véritables comédies de l'époque La
+comédie, au Théâtre-Français, n'est plus qu'une <i>épître sérieuse</i> coupée
+en dialogues et abondante en morale. Voir <i>la Fille d'honneur</i>, <i>les
+Deux Cousines</i>, <i>les Comédiens</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> MM. Jouy, de la Mennais, Etienne, le vicomte de
+Chateaubriand, Benjamin Constant, de Bonald, de Pradt, le comte de
+Marcellus, Mignet, Buchou Fiévée, etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Echo, nymphe aimable, comme moi malheureuse, tu es la
+seule qui daigne me consoler dans ma douleur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Je fais un journal parfait, qu'on recherche en tous lieux;
+vous voulez l'interrompre?&mdash;Ainsi du moins, pour quelques instants, le
+bon sens pourra respirer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Bulletins de l'armée d'Espagne, les généraux Bertholetti,
+Suchi, Schiassetti, etc.; le comte Prina, ministre; le peintre Appiani,
+le poëte Monti, etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Don Marforio.&mdash;Eh bien! laissez-moi faire, je vous
+arrangerai de la gloire dans mon journal.</p>
+<p>Joconde.&mdash;Dieux Immortels! voilà une nouvelle raison pour t'expédier
+sans délai.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> J'ai des craintes sérieuses que quelques méchants ne
+mettent en doute mon respect profond pour tous les compositeurs français
+en général, tant anciens que modernes, et pour M. Berton en particulier.
+Je crois faire un acte de justice envers M. Berton et envers moi, en
+reproduisant ici les lettres curieuses auxquelles je fais allusion dans
+le texte. Ce que je crains avant tout, c'est de passer pour <i>mauvais
+Français</i>; on conviendra qu'il serait affreux pour moi qu'une simple
+brochure sur la musique me fît perdre à jamais ma réputation de
+patriotisme.
+</p>
+
+<p class="c smcap">Lettre de M. Berton.</p>
+
+<p class="r"><i>Abeille</i> du 4 août 1821.</p>
+
+<p>«M. Rossini a une imagination brillante, de la verve, de l'originalité,
+une grande fécondité; mais il sait qu'il n'est pas toujours pur et
+correct; et, quoi qu'en disent certaines personnes la pureté du style
+n'est pas à dédaigner, et les fautes de la syntaxe de la langue dans
+laquelle on écrit ne sont jamais excusables. M. Rossini sait tout cela,
+et c'est pourquoi je me permets de le dire ici. D'ailleurs, puisque les
+écrivains de nos journaux quotidiens se constituent juges en musique,
+ayant pris mes licences dans <i>Montano</i>, <i>le Délire</i>, <i>Aline</i>, etc., je
+crois avoir le droit de donner mon opinion <i>ex professo</i>. Je la donne
+avec franchise et la signe, ce que ne font pas toujours certaines
+personnes qui s'efforcent incognito de faire et défaire des réputations.
+Tout ceci n'a été suggéré que par l'amour de l'art, et dans l'intérêt
+même de M. Rossini. Ce compositeur est, sans contredit, le talent le
+plus brillant que l'Italie ait produit depuis Cimarosa; mais on peut
+mériter le titre de célèbre sans pourtant être à la hauteur de Mozart.»
+</p><p>
+Je me refuse le plaisir de transcrire de longs passages d'une brochure
+de M. Berton, intitulée: <i>De la musique mécanique et de la musique
+philosophique, par M. Berton, membre de l'Institut royal de France</i>,
+1821, 24 pages. M. Rossini y est remis à sa place. Il paraît que cet
+Italien ne s'élève pas au-dessus de la <i>musique mécanique</i>. Dans une
+autre dissertation de sept pages, insérée dans <i>l'Abeille</i> (tome IV,
+page 267), M. Berton prouve que l'auteur d'<i>Otello</i> n'a fait que des
+<i>arabesques</i> en musique. En Italie, un M. Majer, de Venise, vient
+d'établir la même vérité.
+</p>
+<p class="c"><br />
+<span class="smcap">Réponse du</span> <i>Miroir</i> (11 août 1831).<br />
+</p><p>
+Ce n'est plus au rédacteur novice d'une feuille obscure que j'ai
+affaire; ce n'est plus des traits d'un compositeur de salon que j'ai à
+me défendre, un athlète vigoureux et renommé par plus d'une victoire
+descend dans la lice, et m'y porte le défi le plus formel. L'auteur de
+<i>Montano</i>, d'<i>Aline</i> et du <i>Délire</i> provoque en moi l'admirateur
+d'<i>Otello</i>, de <i>Tancrède</i> et du <i>Barbier</i>. Les antirossinistes comptent
+enfin dans leurs rangs un homme dont ils peuvent se prévaloir. Les
+préjugés du professorat sont avoués par un des maîtres de la scène, et
+la contre-révolution musicale a pour champion un membre de l'Institut.
+</p><p>
+M. Berton prélude au combat par des paroles dont la hauteur inusitée
+dans la polémique littéraire trahit le sentiment intime et profond de
+son incontestable supériorité. J'en fais la remarque, mais je suis loin
+de lui en faire un reproche. J'aime, au contraire, cette expression
+franche et naïve d'une noble confiance: une attitude fière convient à un
+brave, et la forfanterie du langage n'est pas déplacée dans le duel. M.
+Berton ne se contente pas d'admirer les anciens, il s'efforce encore de
+les imiter; il sait que dans ces luttes héroïques, dont Homère et
+Virgile nous ont laissé de si brillantes descriptions, les combattants
+ne manquaient jamais, avant d'en venir aux mains, d'échanger une foule
+d'expressions de menace et de dédain. Il est vrai que le plus
+présomptueux n'était pas toujours le plus vaillant: témoin <i>Pâris</i>, qui
+provoquait tous les jours les plus illustres guerriers du camp des
+Grecs, et s'enfuyait, comme un cerf timide, au moment du combat; mais
+cela n'ôte rien à ce que l'usage dont je parle avait de respectable, et
+l'exemple n'en est pas moins bon à suivre pour un adorateur de la
+savante antiquité. Quant à moi, qui ne professe pas, comme M. Berton,
+pour les hommes et pour les choses d'autrefois un culte absolument
+exclusif, il est tout simple que je n'emprunte pas pour me défendre le
+ton sur lequel il a cru devoir m'attaquer. J'opposerai à sa jactance
+renouvelée des Grecs ma modestie et ma politesse toutes modernes. Il ne
+me sera pas difficile d'être moins impérieux et moins tranchant, soit
+que j'exprime mon sentiment sur la partition d'<i>Otello</i>, soit que je
+dise mon opinion sur Racine, que ce savant musicien place fort au-dessus
+de l'auteur de <i>Brutus</i> et de <i>Mahomet</i>.
+</p><p>
+M. Berton me reproche de ne pas signer mes articles: cet illustre
+professeur s'exagère beaucoup, à ce qu'il paraît, l'importance de notre
+débat; il se croit encore au temps des disputes sur les partitions de
+Gluck et de Piccini: une querelle musicale est presque à ses yeux une
+affaire d'honneur; il oublie d'ailleurs que je ne l'ai nommé dans aucun
+de mes articles, et que l'agression est toute de son côté. S'il était
+question de toute autre chose que d'un cartel littéraire, je me ferais
+connaître avec empressement; mais j'aurai grand soin de m'en abstenir
+tant que nous ne bataillerons que sur la prééminence de Racine ou de
+Voltaire, de Mozart ou de Rossini. Une signature aussi respectable que
+celle de M. Berton pourrait encore recommander un article qui n'aurait
+par lui-même aucune espèce de valeur: un nom aussi obscur que le mien
+ferait peut-être perdre à mes opinions le crédit qu'elles se sont acquis
+auprès du public. J'en conclus que mon honorable adversaire n'a pas tort
+quand il signe, et qu'à mon tour j'ai raison quand je ne signe pas.
+</p><p>
+C'est un épouvantable blasphème aux yeux de M. Berton que de trouver
+Rossini plus <i>dramatique</i> que Mozart: ce blasphème, si c'en est un, je
+l'ai réellement proféré. Le crime est donc clairement défini; reste à
+savoir si l'accusation est fondée, et si le public, seul jury que je
+reconnaisse, attache du blâme aux paroles pour lesquelles je suis
+dénoncé. Je pourrais à la rigueur, me dispenser de dire en quoi l'auteur
+d'<i>Otello</i> est plus dramatique, puisque M. Berton s'abstient de montrer
+en quoi il l'est moins; mais le savant académicien auquel je réponds m'a
+déclaré qu'ayant pris ses licences dans <i>Montano</i>, dans <i>le Délire</i>, et
+même dans <i>les Rigueurs du cloître</i>, il se croyait le droit d'être cru
+sur parole quand il assignait le rang d'un compositeur. Voltaire
+écrivant son commentaire sur Corneille, La Harpe et M. Lemercier
+analysant dans la chaire de l'Athénée les ouvrages de nos plus grands
+écrivains, avaient assez habituellement la complaisance de prouver ce
+qu'ils affirmaient. On peut dire cependant qu'ils avaient pris aussi
+leurs licences, le premier dans vingt chefs-d'&#339;uvre, le second dans
+<i>Warwick</i> et <i>Philoctête</i>, le dernier dans <i>Pinto</i>, <i>Plaute</i> et
+<i>Agamemnon</i>. Mais il paraît que les professeurs du Conservatoire ont des
+licences qui leur sont particulières, et auxquelles les gens de lettres
+ne participent pas. J'avais cru jusqu'à ce jour qu'ils se bornaient à
+réclamer pour leurs doctes partitions l'important privilège de tout dire
+sans rien prouver.
+</p><p>
+Rossini ne se contente pas de dire, il prouve ce qu'il dit: son éloge
+est dans ce peu de mots. Voilà en quoi et pourquoi il est dramatique. Il
+dessine ses caractères, il conduit son action comme si le poëte n'était
+pas à ses côtés. La vivacité spirituelle de Figaro, la maligne défiance
+du tuteur de Rosine, ce mélange de fureur et de tendresse qui
+caractérise l'amour d'Othello, voilà des beautés vraiment dramatiques
+qui, en perdant l'appui des paroles, conserveraient encore la plus
+grande partie de leur charme ou de leur grandeur. Qu'il y ait ailleurs
+plus d'harmonie musicale, un style plus sévère et plus correct, une
+obéissance plus scrupuleuse aux règles de la composition, toutes ces
+qualités sont, pour l'effet dramatique, d'utiles auxiliaires, mais elles
+ne le constituent pas essentiellement. Soyez de bonne foi; oubliez vos
+préventions d'école, et faites taire le préjugé des noms; prêtez à
+Mozart l'attention de l'esprit autant que celle de l'oreille; et dites
+si le Figaro des <i>Noces</i> est aussi original, aussi piquant, aussi
+scénique que le Figaro de <i>Rossini</i>. Que m'importe à moi, spectateur
+d'une représentation théâtrale, que l'intendant du comte Almaviva chante
+des airs délicieux, qui n'ont avec son caractère ou sa situation que des
+rapports éloignés ou imparfaits? Quand je veux entendre des sons, je
+vais au concert; quand je vais au spectacle, j'y cherche le rire ou
+l'émotion. Que l'auteur du drame qu'on représente devant moi s'appelle
+poëte, chorégraphe ou compositeur; qu'il procède par des paroles, par
+des notes ou par des pas, peu importe; il a atteint le but de son art,
+il a rempli sa promesse et mon attente, quand, par une fidèle peinture
+des m&#339;urs, par l'enchaînement des scènes, par la vérité des situations
+et des caractères, il est arrivé à ce degré d'imitation où j'oublie que
+le spectacle qui m'est offert n'est qu'une récréation ingénieuse et un
+mensonge convenu. C'est ce qu'a fait Rossini plus qu'aucun autre
+compositeur, et autant que le lui ont permis les étroites limites de
+l'art dans lequel il a obtenu des succès si nombreux et si brillants. Le
+poëme est pour Mozart une traduction indispensable; il n'est pour
+Rossini qu'un second accompagnement: le Figaro du <i>Barbier</i> est un
+personnage tout à fait comique, le Figaro de Mozart n'est qu'un
+excellent musicien.
+</p><p>
+Quoi qu'en ait dit mon illustre antagoniste, je ne crois pas que
+Rossini, qu'il appelle M. Rossini, répudie les éloges que j'ai donnés à
+ses admirables compositions. S'il en était ainsi, l'auteur d'<i>Otello</i>
+serait un homme tout à fait prodigieux. Il joindrait la palme du
+caractère à celle du talent. Ce double miracle est peu vraisemblable.
+Les musiciens modestes sont presque aussi rares que les musiciens
+dramatiques.
+</p>
+<p class="c smcap">SECONDE RÉPONSE (nº 173) A L'OCCASION D'<i>Otello</i>.</p>
+
+<p><i>Otello</i> continue d'attirer la foule: le mérite de cet opéra n'est plus
+contesté aujourd'hui que par quelques professeurs de piano, musiciens
+anatomistes pour qui le mérite de l'originalité, de l'esprit et de la
+verve dramatique disparaît devant l'irrégularité d'un <i>finale</i> ou les
+imperfections d'un quintette. Le public, qui a trop de raison pour
+chercher au spectacle autre chose que du plaisir, se garde bien de
+chicaner un compositeur qui lui plaît, sur ses prétendues infractions
+aux axiomes du Conservatoire et aux théories du professorat. Il n'attend
+pas pour s'émouvoir qu'il y soit autorisé par les puristes de la rue
+Bergère, et ses bravos sont indépendants de la justesse du contre-point.
+</p><p>
+La querelle qui s'est élevée entre les appréciateurs du talent de
+Rossini et les partisans de l'ancien régime musical, vient peut-être
+uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont été mal définis. On
+a dit que l'auteur d'<i>Otello</i> et du <i>Barbier</i> était plus essentiellement
+dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prédécesseurs.
+Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus
+dessous. Le Dictionnaire de l'Académie suffisait pour nous mettre
+d'accord. On y aurait vu que le mérite dramatique est indépendant de la
+perfection du style et de l'obéissance servile aux règles de la
+composition. Non que sous ce double rapport même, Rossini soit, à
+beaucoup près, aussi défectueux que le prétendent ses détracteurs; mais,
+en accordant qu'il mérite à cet égard tous les reproches dont il est
+l'objet, il reste démontré, au moins par le fait, que les partitions de
+ce célèbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus
+populaires que celles des maîtres les plus renommés. Voilà ce que
+j'entends par le mot <i>dramatique</i>, et il est impossible de l'entendre
+autrement. La musique est un art dont les moyens sont étroits et
+limités. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est chargée de
+traduire, et qui la traduisent à leur tour, et vous en ferez une sorte
+d'idiome hiéroglyphique intelligible pour quelques adeptes,
+indéchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la
+combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical,
+produira l'expression la plus rapprochée du langage ordinaire, sera le
+plus dramatique et le plus vrai. C'est là précisément ce qu'a fait
+Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se
+passer de poëte: il a, autant que possible, affranchi son art d'une
+nécessité qui lui ôte la moitié de sa gloire. C'est un étranger plein de
+grâces, qui, à force d'esprit, parvient à se faire entendre sans
+interprète: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des
+obscurités de la langue dans laquelle il écrit, et qui, pour être
+compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des éclaircissements
+d'un commentateur.
+</p><p>
+Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolèse plus fini et
+plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut être vrai
+sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met
+mieux en rapport avec notre intelligence, et possède plus intimement le
+secret de nos goûts et de nos impressions. Il y a dans la musique de
+Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux
+magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-être pas autant
+d'éclat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance
+qu'au théâtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont
+que des peintres de portraits.
+</p><p>
+Si ces réflexions paraissent justes, elles pourront servir de préface au
+traité de paix que je suis très disposé à conclure avec mes savants
+antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de
+la musique. Rossini sera à nos yeux le premier des musiciens qui font
+des opéras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord.
+</p><p>
+Il ne me restera plus qu'à faire entendre raison aux détracteurs de la
+musique italienne, autre espèce de maniaques et d'exclusifs qui mettent
+la nationalité au nombre des éléments qui constituent le mérite d'une
+romance ou d'un quatuor. Ces honnêtes gens ne veulent pas qu'on soit
+cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni
+française, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne
+ou mauvaise, et voilà tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien à son
+mérite ou à ses défauts. Il n'y a, au fait, que deux espèces de musique:
+la musique qui plaît, et la musique qui ne plaît pas.
+</p><p>
+Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour être rangées dans la
+première de ces catégories, des talents auxquels l'administration de la
+rue de Louvois a remis le soin de leur exécution; mais ces talents
+méritent aussi beaucoup d'éloges, et il est juste de dire que l'opéra
+italien n'a peut-être jamais été joué avec un ensemble aussi parfait.
+Madame Pasta, depuis ses débuts, a fait de véritables progrès. Garcia se
+montre dans <i>Otello</i> chanteur habile et grand tragédien; il saisit à
+merveille toutes les nuances dont se compose le caractère violent et
+passionné de l'amant de Desdemona.
+</p>
+<hr class="pre" />
+<p>
+Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique
+me sauront un gré infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de
+l'Institut, et surtout de leur avoir indiqué l'<i>Abeille</i>, journal où ce
+grand compositeur a déposé, à diverses reprises, ses jugements sur M.
+Rossini, et les avis qu'il veut bien donner à cet Italien.
+</p><p>
+Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient
+de mettre en lumière une réponse plus accablante encore pour l'auteur
+d'<i>Otello</i> et du <i>Barbier</i>. C'est la partition de <i>Virginie</i>, grand
+opéra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succès
+fou à l'Académie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe.
+Mais où trouver en Italie un acteur pour chanter le rôle d'Appius comme
+M. Derivis? Voilà une difficulté.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> On entend par <i>tenore</i> la voix forte de poitrine dans les
+tons élevés. Davide brille dans la voix de tête, le <i>falsetto</i>. On écrit
+en général l'opéra buffa et l'opéra <i>di mezzo carattere</i> pour des ténors
+à vois ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont
+appelés <i>tenori di mezzo carattere</i>, Les vrais ténors brillaient dans
+l'opéra séria.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Tu regere imperio populos, Romane, memento.</i> <span class="smcap">Virgile.</span></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Sonnet de... à Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Poëmes
+de Buratti, à Venise.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Mes administrés <i>pêchent</i> des idées dans ce que vous
+dites. Ce reproche est historique, 1819.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Toutes les premières représentations sont froides à
+Louvois.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales
+de la musique antique, le <i>Misero pargoletto</i> de Demophon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir l'<i>Artaxerce</i> de Métastase, le chef-d'&#339;uvre de
+Vinci.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Dans le genre pathétique, on n'a jamais surpassé l'air:
+<i>Se cerca, se dice</i>, de l'<i>Olympiade</i>. <i>La Servante Maîtresse</i> est un
+opéra buffa admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et
+en ôter les récitatifs, pour faire courir tout Paris. Voilà un grand
+avantage des nations étrangères, les chants de Pergolèse n'ont pas pour
+elles le ridicule d'être des <i>choses passées de mode</i>.
+</p><p>
+Les portraits de nos grands-pères, avec leurs habits brodés à la Louis
+XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aïeux du temps de
+François I<sup>er</sup> nous les rendent au contraire vénérables, dans ces
+grands portraits qui nous regardent d'un air sévère.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> En musique tout comme en littérature, un ouvrage peut
+avoir un fort bon <i>style</i> et des idées assez communes, et <i>vice versa</i>.
+Je préfère le <i>style</i> de Rossini, mais je trouve plus de génie à
+Cimarosa. Le premier final du <i>Matrimonio segreto</i> offre la perfection
+du style et des <i>idées</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Avoir du goût</i>, même en littérature, veut toujours dire
+habiller ses idées à la dernière mode, à la dernière mode de la
+très-bonne compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Souvent les premiers opéras d'un maestro restent les
+meilleurs. Le génie musical se développe de fort bonne heure; mais il
+faut bien accorder quatre ou cinq ans à l'opinion publique pour qu'un
+compositeur fasse décidément négliger l'homme de talent qui l'a précédé.
+Je pense que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que les compositeurs
+célèbres dont je donne la liste, ont commencé à être fort à la mode.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Voici les époques exactes de quelques grands maîtres:
+Alexandre Scarlatti, né à Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le
+fondateur de l'art musical moderne.&mdash;Bach, 1685, 1750.&mdash;Porpora, né en
+1685, mort en 1767.&mdash;Durante, 1663, 1755.&mdash;Léo, 1694, 1745.&mdash;Galuppi,
+1703, 1785.&mdash;Pergolèse, 1704, 1737.&mdash;Handel, 1684, 1759.&mdash;Vinci, 1705,
+1732.&mdash;Hasse, 1705, 1783.&mdash;Jomelli, 1714, 1774.&mdash;Benda, mort en
+1714.&mdash;Guglielmi, 1727, 1804.&mdash;Piccini, 1728, 1800.&mdash;Sacchini, 1735,
+1786.&mdash;Sarti, 1730, 1802&mdash;Paisiello, 1741, 1815.&mdash;Anfossi 1736,
+1775.&mdash;Traetta, 1738, 1779.&mdash;Zingarelli, né en 1752.&mdash;Mayer,
+1760.&mdash;Cimarosa, 1754, 1801.&mdash;Mozart, 1756, 1792.&mdash;Rossini,
+1791.&mdash;Beethoven, 1772.&mdash;Paër, 1774.&mdash;Pavesi, 1785.&mdash;Mosca,
+1778.&mdash;Generali, 1786.&mdash;Morlachi, né en 1788.&mdash;Pacini, né en
+1800.&mdash;Caraffa, 1793.&mdash;Mercadante, 1800.&mdash;Kreutzer, de Vienne, né en
+1800, l'espoir de l'école allemande.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Il faudrait, il est vrai, que le théâtre de l'Opéra-Buffa
+fût organisé d'une manière à peu près raisonnable. Il paraît qu'en 1828,
+le but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'<i>Otello</i>, de
+<i>Roméo</i> et de <i>Tancrède</i>; il nous manque madame Fodor et un ténor.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Voir l'<i>Abeille</i> de 1821, et <i>la Pandore</i> du 23 juillet et
+du 12 août 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Bacon dirait aussi de la musique: <i>Humano ingenio non
+plumæ addendæ, sed potius plumbum et pondera</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 du
+Platon de M. Cousin, t. I.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs âmes candides
+s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment
+d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et
+partant ridicule.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> A la bonne heure, suivez la route la plus agréable, ayez
+des plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> The blunt minded.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait
+d'immenses progrès en musique et en <i>non affectation</i>, tout ce que je
+viens de dire paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant.
+M. Massimino sera l'un des principaux auteurs de cette révolution. Sa
+manière d'enseigner est digne de toutes sortes d'éloges. Voir la
+brochure de M. Imbinbo.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> En parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce
+chapitre, je sais bien que je prête le flanc à la critique de <i>mauvaise
+foi</i>. Pour lui ôter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques
+réellement difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de
+phrases incidentes et explicatives, ce chapitre, déjà peut-être assez
+ennuyeux: c'est ce que je décline de faire; et, avec une vertu vraiment
+romaine, je m'immole pour le salut de mon lecteur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Différence des paysages suisses à ceux de la belle
+Ausonie. Voir la charmante description de <i>Varèse</i> dans le <i>Journal des
+Débats</i> du 29 juillet 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Les accompagnements de l'arrivée de Moïse, dans l'opéra de
+ce nom.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Où trouver une bohémienne qui puisse m'éclairer sur mon
+sort? Avec le temps et la patience, parviendrai-je à guérir la folie de
+ma femme.
+</p><p>
+Mais, hélas! la bohémienne que je cherche est impossible à rencontrer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunières fait
+remarquer le lapsus. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Vous êtes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent
+femmes dans vos sérails, vous les achetez, vous les vendez quand elles
+cessent de vous plaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule
+syllabe, je fais de ce lieu-ci un cimetière.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de <i>la Pandore</i>, etc.,
+etc. M. Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait
+Mozart <i>un faiseur de charivari souvent barbare</i>. Ses successeurs sont
+bien plus sévères envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir
+l'<i>Abeille</i>, t. II, p. 267; <i>la Renommée</i>, <i>le Miroir</i>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***,
+dans une circonstance politique assez difficile: «Hé bien, Monseigneur,
+comment vont les affaires?&mdash;Comme vous voyez, assez mal.»
+</p><p>
+Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le
+galimatias de <i>la Pandore</i> sur la musique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Stendhal a écrit Davide, lapsus corrigé par M. Prunières.
+N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Prenez pitié de mon accident, dit le pauvre mari, qui
+trouve que tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis
+plus reconnaître ma femme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> A ce coup imprévu, que le destin réservait à ces perfides,
+le frisson de la mort met la pâleur sur leurs fronts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Il celere obbedir.</i>
+</p><p>
+M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napoléon. Ce sont les seuls
+vers, à ma connaissance, dignes du sujet.
+</p>
+
+<p class="poem">Ei fû; siccome immobile,<br />
+<span style="margin-left: 1em;">Dato il mortal sospiro,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Stette la spoglia immemore</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Orba di un tanto spiro,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Cosi percossa e attonita</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">La Terra al nunzio sta.</span><br />
+<br />
+Muta pensando all'ultima<br />
+<span style="margin-left: 1em;">Ora dell'uom fatale,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Ne sa quando una simile</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Orma di piè mortale</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">La sua cruenta polvere</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">A calpestar verrà.</span><br />
+<br />
+Dall'Alpi alle Piramidi,<br />
+<span style="margin-left: 1em;">Dal Manzanarrè al Reno,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Di quel securo in fulmine,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Tenea dietro al baleno,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Scoppiô da Scilla al Tanai,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Dall'uno all'altro mar.</span><br />
+<br />
+Fù vera gloria? ai posteri<br />
+<span style="margin-left: 1em;">L'ardus sentenza; noi</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Chiniam la fronte al Massimo</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Fattor che volle in Lui</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Del Creator suo spirito</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Più vasta orma stampar.</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">....................</span><br />
+<br />
+Ei sparve, e i di nell'ozio<br />
+<span style="margin-left: 1em;">Chiuse in si breve sponda,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Segno d'immensa invidia,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">E di pietà profonda,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">D'inestinguibil odio,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Et d'indomato amor.</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">......................</span><br />
+<br />
+Oh! quante volte al tacito<br />
+<span style="margin-left: 1em;">Morir di un giorno inerte,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Chinati i rai fulminei,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Le braccia al sen conserte,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Stette, e dei di che furono</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">L'assalse li sovvenir!</span><br />
+<br />
+Ei ripenso le mobili<br />
+<span style="margin-left: 1em;">Tende, i percossi valli,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">E il lampo de i manipoli,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">E l'onda de cavalli,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">E il concitato imperio,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">......................</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">......................</span><br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Alfieri <i>Vita</i>, figure de Louis XV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi; vivez,
+soyez heureuses désormais; goûtez un bonheur dont je serai la source.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique
+d'opéra avec peu de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas
+douter de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands
+peuvent voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au
+risque de passer pour mauvais citoyen.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> La guerre du gendarme contre la pensée présente partout
+des circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre à
+Talma la représentation de <i>Tibère</i>, tragédie de Chénier, qui est mort
+il y a dix ans, de peur des allusions. Allusions à qui? et de la part
+d'un poëte mort en 1812 en exécrant Napoléon.
+</p><p>
+A Vienne, l'on vient de suspendre les représentations d'<i>Abufar</i>,
+charmant opéra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples à un
+amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan
+n'est pas frère de Salema; et plût à Dieu que les jolies Viennoises ne
+pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel
+qu'il soit, c'est le châle qui est funeste à la vertu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> En réalité le 20 Février 1816. N. D. L. E.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Comme à l'église <i>de Gesù</i>, à Rome, les 31 décembre et
+1<sup>er</sup> janvier de chaque année.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>M&#339;urs et Coutumes des nations indiennes</i>, ouvrage traduit
+de l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique
+savamment; l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et
+passagères; le Français, plus vain que sensible, parvient à en parler
+avec esprit; l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. (<i>Raison, Folie</i>,
+tome I, page 230.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Première représentation du <i>Matrimonio segreto</i> en 1793 à
+Vienne. L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde représentation
+dans la même soirée.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Voir le croquis des amours de la Zitella Borghèse, dans
+les lettres du président de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250
+</p>
+
+<p class="poem">Et sequitur leviter<br />
+Filia matris iter.<br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Edition de 1824: «Dans le bel à fresque»
+<br />
+<span style="margin-left: 12em;">N.D.L.E.</span></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Burckhardt, <i>Mémoires de la cour du pape</i>, dont il était
+majordome; de Potter, <i>Histoire de l'Eglise</i>; Gorani.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Peut-être amour et bonne foi d'un côté; de l'autre, vanité
+et continuelle <i>attention aux autres</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> La religion est la seule loi vivante dans les États du
+pape. Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous
+traverserez. Le génie froid du protestantisme tue les arts; voir Genève
+et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honnêteté,
+la raison, la justice, en sont le nécessaire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Voir les Mémoires de Carlo Gozzi, et son éternelle
+querelle avec le signor Gratarol; rien de plus opposé à Giacopo Ortiz.
+Voir les &#338;uvres de madame Albrizzi.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise,
+qui nous apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand maître de
+l'époque. Un homme d'esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux
+depuis que Rossini a refusé son poëme des <i>Athéniennes</i>, nous assure, de
+son côté, que le grand maître de l'époque, c'est M. Spontini. Que va
+dire M. Berton de l'Institut?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents fois par
+an chez le restaurateur; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par
+mois. Un jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la
+vie se passait à souper, et l'on ne soupe plus.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du
+Deffant et de mademoiselle de Lespinasse.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Nous l'appelons <i>factice</i> et <i>faux</i> en 1823, mais il était
+fort naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que
+la quantité d'<i>émotion possible</i> dans chaque homme (ce qui fait le
+domaine des arts) était fort restreinte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen.
+Batailles des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun,
+détails de son expédition en Amérique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame
+de Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par
+des éditeurs prudents.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> «Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le
+fort et le faible», dit Montesquieu, <i>Grandeur des Romains</i>. Jamais
+Marmontel n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot; les littérateurs
+de la vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les
+querelles que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote.
+Les savants craignent pour Hérodote.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Mémoires de madame d'Épinay: détail de la matinée de M.
+d'Épinay.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Voir <i>Racine et Shakspeare</i>, 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Zurich. <i>Solitude</i> et <i>chant à l'église</i>, voilà les
+sources du goût pour l'opéra buffa.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Tableau des États-Unis</i>, par Volney, page 490.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Qui s'en vengent bien. Voir les <i>Annales littéraires</i>,
+c'est le journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme
+Voltaire. Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique;
+et comme d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte
+d'absurdités qu'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu
+qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les <i>Débats</i>, un de leurs
+journaux les plus accrédites, en parlant de Monsigny, donnait à ce
+bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire
+par quatre colonnes de feuilleton. Il est fâcheux pour l'Europe qu'elle
+ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de
+croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont
+précieux comme thermomètre indiquant l'état actuel de l'opinion de
+Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie
+trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gymnase, qui
+se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite
+chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande
+délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non
+les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du
+Vaudeville.)
+</p><p>
+La patrie de Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville
+du monde pour l'esprit. On jetterait pêle-mêle dans un alambic l'Italie,
+l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais à faire
+<i>Candide</i>, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot
+explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est
+attentif à la parole chantée, et jamais <i>à la cantilène</i> sur laquelle on
+la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et <i>non le
+chant</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de
+l'opéra italien à Louvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second
+acte étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau
+est perdu. Quel dommage pour la gloire nationale!</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Le Spleen</i>, conte de M. de Bezenval, m&#339;urs de Besançon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le
+malheur de prendre à la lettre les louanges ironiques données à <i>la
+Caroléîde</i> et à <i>Ipsiboé</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Sans les aristarques de profession, la révolution des
+arts se ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés à
+avoir une Académie française, estimons-la <i>juste</i> ce qu'elle vaut.
+Tâchons de ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale
+et <i>donnée de haut</i>{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu
+pédants, tâchons de ne pas devenir exagérés.
+</p><p>
+{*} Paroles des D<span class="smcap">ébats</span> en racontant les injures élégants adressées au
+romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture
+de son cours, mars 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> L'abbé Girard, observateur ingénieux, écrivait en 1746:
+«L'usage, qui permet la galanterie aux femmes mariées leur défend la
+passion; elle serait ridicule chez elles.»<br />(<i>Synonymes</i>, article
+<i>Amour</i>.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> <i>Cento novelle</i> di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1,
+décade 3, nouvelle 7, pag. 313-321, édition de Venise, 1608.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Pallida morte futurâ.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Les tableaux de Paul Véronèse, Venise triomphante, par
+exemple, sont aussi des chef-d'&#339;uvre dans le <i>style magnifique</i>; ce
+style est beaucoup plus généralement goûté que celui de Raphaël; mais
+enfin, pour la juste expression des passions, il faut en revenir aux
+chambres du Vatican.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Cet air appartient à la <i>Gabrielle de Vergy</i>, l'un des
+chefs-d'&#339;uvre de M. Caraffa. C'est le duetto,
+</p>
+
+<p class="c">Oh istante felice</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Voir la manière admirable dont M. Kean joue ce dernier
+acte, et l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prière de
+Desdemona, il s'écrie: <i>Amen! amen! With all my soul!</i> Je ne trouve rien
+de comparable à l'Angleterre pour la déclamation et les jardins.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la
+seconde partie est toute mélancolique. Vigano est un homme de génie,
+connu seulement en Lombardie, où il est mort en 1821, après avoir donné
+les ballets d'<i>Otello</i>, de <i>Myrrha</i>, de <i>la Vestale</i>, de <i>Prométhée</i>,
+etc., etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> «Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune,
+tout me semble odieux.»
+</p><p>
+Il y a un feu et une <i>force contenue</i> admirable dans la manière dont
+madame Pasta dit ce mot, <i>detesto</i>, tout à fait dans le bas de sa
+superbe voix. Ce son retentit dans tous les c&#339;urs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a>
+</p>
+
+<p class="poem"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . <i>Tenet nunc,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 3em;"><i>Partenope.</i>&nbsp; &nbsp; &nbsp; (<span class="smcap">Virgile</span>).</span><br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet
+aimable artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges.
+Je parle du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce
+correctif à côté de tous les jugements que l'on porte des voix des
+chanteurs dans le courant de cette biographie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Va, malheureuse! je te maudis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Les savants disent que le trio du <i>finale</i> du premier
+acte d'<i>Otello</i> rappelle un trio de <i>Don Juan</i>; l'accompagnement de
+clarinette est le même. L'accompagnement de l'orchestre pendant
+qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second
+acte) est à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en
+<i>mi bémol</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappelé l'inimitable
+Bocci, qui faisait Jago dans le ballet de Vigano.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir
+des temps heureux au sein de la misère.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Il était d'un grand effet à Naples, où l'on croît à la
+<i>jettatura</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Chant de la statue dans <i>Don Juan</i>; désespoir de D. Anna
+quand elle aperçoit le cadavre de son père.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair à mes
+yeux!</i> Cela veut dire que l'éclair lui fait voir que Desdemona est
+endormie, et que les mots <i>caro ben</i> (toi que j'aime) sont adressés en
+songe à l'homme qu'elle aime, et non pas à lui Othello, qui s'avance, et
+qu'elle ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Voir les Mémoires de Benvenuto, et l'excellente <i>Histoire
+de Toscane</i> de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien
+supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les m&#339;urs et
+la physionomie d'un siècle.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Anecdote de mon ami de Bergame, obligé, par la rumeur
+publique, d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui
+l'avait regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de
+six semaines en Suisse.</p></div>
+</div>
+
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by
+Marie-Henri Beyle (Stendhal)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+1.F.
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+
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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