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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/30977-0.txt b/30977-0.txt new file mode 100644 index 0000000..998e373 --- /dev/null +++ b/30977-0.txt @@ -0,0 +1,8927 @@ +The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie de Rossini, tome I + +Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +Release Date: January 15, 2010 [EBook #30977] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LE LIVRE DU DIVAN + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + +I + +ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR + +HENRI MARTINEAU + +PARIS + +_LE DIVAN_ +37, Rue Bonaparte, 37 + +MCMXXIX + + + + +VIE DE ROSSINI + +I + +CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS +DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 +A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA. + +EXEMPLAIRE Nº 418 + + + + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + +Laissez aller votre pensée +comme cet insecte qu'on +lâche en l'air avec un fil à +la patte. + +SOCRATE. _Nuées d'Aristophane._ + + + + +PRÉFACE DE L'ÉDITEUR + + +_La_ Vie de Rossini _parut en France vers la fin de mai 1824, chez +Auguste Boulant et Cie, libraires à Paris, rue du Battoir._ + +_Cette même année, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention: +seconde édition, titre qui contenait du reste une faute d'impression, +car on ne voyait qu'un s à Rossini. Un carton de quatre pages donnant +une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre été +glissé entre la préface et l'introduction de cette pseudo seconde +édition._ + +_Le livre, favorablement accueilli, suscita à ce point la curiosité du +public qu'il amena l'épuisement de la première édition, en un volume, +de_ Rome, Naples et Florence _en 1817. Sa propre vente fut également +fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet +ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer +encore à cette date en même temps qu'il se préoccupait d'activer la +vente de tous ses premiers livres. Nulle autre édition non plus n'en +fut donnée avant celle des Å“uvres complètes chez Michel-Lévy, en 1854. +Celle-ci, constamment réimprimée depuis lors, était seule dans le +commerce jusqu'au jour où, dans la collection Champion, parut en 1923, +grâce aux soins particulièrement heureux de M. Henry Prunières, +l'édition critique en deux volumes que cette Å“uvre méritait._ + +_Fidèle à mon plan, j'ai suivi dans la présente édition le texte +original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus +évidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunières, et en +me servant de ses recherches, j'ai rétabli fréquemment le texte correct +des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mémoire et de +façon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises, +je n'avais pas à les rectifier et à y substituer ma leçon: les +dictionnaires sont là pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis +contenté d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je +sans doute réussi à offrir un texte convenable non seulement aux dévôts, +peut-être un peu clair-semés, de Rossini, mais aux fidèles de Stendhal +moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'âme mélomane que +révèle à chaque page de ce recueil l'auteur de_ la Chartreuse. + + * * * * * + +_Stendhal attribue volontiers son goût pour la musique à cette origine +italienne qu'il voulût toujours et assez spécieusement se reconnaître: +les Gagnon, ses ancêtres maternels, seraient descendus, d'après une +tradition familiale, d'un Guadagni qui s'était autrefois réfugié à +Avignon après avoir en Italie assassiné un homme. Mais, comme il se +voit, ses dispositions héréditaires avaient sauté quelques générations, +car le jeune Beyle était né, il en fait encore l'aveu, «dans une famille +essentiellement inharmonique.» Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs +il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les +cloches de la paroisse Saint-André, le bruit de la pompe de la place +Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande +barre de fer, et aussi une flûte dont un commis marchand jouait sur +cette même place, au quatrième étage d'une maison voisine._ + +_En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, après +elles, l'ouïe du jeune Beyle n'est réellement enchantée que lorsqu'il +entend_ le Traité Nul _de Gaveau, qu'il devait juger plus tard «si +sautillant, si filet de vinaigre, si français», mais dont il raffole +toute une saison aux alentours de sa quinzième année. Encore est-il +croyable que cet opéra lui plaît surtout parce que Mlle Cubly qui le +chante, le rend du même coup amoureux de l'amour. C'est moins le +spectacle que la femme qu'il chérit; il nous le laisse explicitement +entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opéras du +temps furent alors portés au sublime._ + +_La vraie révélation de la musique lui reste encore à acquérir, du moins +en soupçonne-t-il l'existence. Sa curiosité est avertie, il s'inquiète +d'en savoir davantage. C'est environ l'époque où il obtient de sa +famille de prendre un professeur de violon: un nommé Mention, fort +pauvre avec le cÅ“ur d'un artiste. Mais un jour que son élève joue plus +mal qu'à l'ordinaire, le maître refuse de lui continuer son +enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom +d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il +se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il +revient une dernière fois à la clarinette quand en 1801, dragon en +garnison à Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leçons au +chef de musique du 91e de ligne. Mais il a le bon sens de reconnaître +bientôt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette +dernière expérience au delà de quelques semaines._ + +_Auparavant il étudia également la musique vocale à l'insu de ses +parents chez un fort bon chanteur, prétend-il. Le résultat n'est pas +meilleur, et il nous raconte tous ces insuccès avec modestie: «J'avais +horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs +italiens, un entre autres où je lisais_ Amore, _ou je ne sais quoi_, +nell'cimento; _je comprenais_: dans le ciment, dans le mortier. +_J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais +commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de +la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour +l'apprendre.»_ + +_Son bagage musical est donc fort léger quand soudain à Ivrée, dans les +derniers jours de mai 1800, venant à peine de pénétrer en Italie, il +assiste au_ Matrimonio Segreto _et en reçoit une empreinte ineffaçable. +En une soirée, et pour la vie entière, Beyle comprend et sent la +musique. Désormais il ne cessera d'en être passionné. Durant les +dix-sept mois qu'il va séjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps +sera la Scala de Milan. Il garde de ces représentations un tel souvenir +que le cÅ“ur lui bat avec une cruelle et délicieuse intensité quand, de +retour à Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur +ravivent soudain le regret de ces belles heures._ + +_En France cependant, il est plus occupé de tragédie et de comédie que +d'opéra. Il ne sait néanmoins se désintéresser de la musique et dans une +lettre du 6 octobre 1807, il mande à sa sÅ“ur Pauline: «La musique me +console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne +d'une voix fausse me délasse de deux heures de paperasserie.»_ + +_A cette même sÅ“ur, la confidente fidèle de sa bonne et de sa mauvaise +fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il +assiste à Vienne, en 1809, sans penser assurément qu'il consacrerait un +jour un livre à ce grand musicien:_ + +_«Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un +simple paysan, qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme +sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux +autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous +les musiciens de la ville se réunirent à Schotten-Kirchen pour exécuter +en son honneur le_ Requiem _de Mozart. J'y étais, et en uniforme, au +deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme: +trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figure mesquine._ Le +Requiem _me parût trop bruyant et ne m'intéressa pas, mais je commence +à comprendre_ Don Juan, _qu'on donne en allemand, presque toutes les +semaines, au théâtre de Wieden.»_ + +_L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour +lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitième année se +réveillent dès qu'il repose le pied dans cette divine Scala que +l'éloignement même avait parée de tant d'agréments. Il commence à avoir +des idées musicales arrêtées; il a ouvert des livres d'histoire, il +connaît la biographie des principaux compositeurs et se vante de +n'ignorer pas davantage à quelle date exacte se place l'apogée de la +musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne +le dissimule point, il partage très volontiers les opinions. Il +l'utilisera du reste par la suite pour écrire la quatorzième de ses_ +Lettres sur Haydn. + +_Rentré en France, il s'oriente à nouveau vers la comédie, car il n'a +point encore renoncé à devenir un autre Molière; mais il n'en fréquente +pas moins assidûment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour +maîtresse, depuis 1811 et durant trois années, la jeune chanteuse de +musique italienne Angéline Béreyter. Il devient à cette époque un +familier de l'opera-buffa où cette aimable personne tient de petits +rôles. Chaque soir elle vient s'établir dans son lit et il lui fait +chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angéline a +certainement eu «sa petite part dans les livres que Stendhal écrivit +plus tard sur la musique»[1]. En ce temps, Beyle revient exprès de +Saint-Cloud à Paris pour assister à un acte du_ Matrimonio Segreto _et +souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle._ + +_C'est sa période de splendeur: il dépense plus de trois mille francs +par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possède une +calèche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants à +la mode parler haut avec un insupportable air de fat._ + +_En quelques mois, à la chute de Napoléon tout s'écroule, mais ce +cataclysme nous vaut un écrivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se +trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et +parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font +cruellement défaut, il imagine d'écrire un volume de biographie +anecdotique._ + +_Comment il compose au juste ces_ Lettres sur Haydn suivies d'une vie de +Mozart et de considérations sur Métastase _qui virent le jour en 1814, +jusqu'à quel point il démarque Carpani pour la première partie de son +livre et différents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu +ailleurs[2]. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier à la +musique; et bien que la fortune de ce livre ait été assez peu brillante, +l'auteur n'en est pas moins classé dès lors, et bon gré mal gré, parmi +les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le +tiennent pour tel et lui-même, quelque peu de penchant qu'il ait jamais +eu à se prendre au sérieux, se doit justement reconnaître des idées +personnelles sur le sujet. Il ne désire que les fortifier et les mûrir. +Précisément il décide d'aller vivre en Italie où tout l'attire: l'amour, +les arts et aussi le bon marché de la vie. Il y reprend cette douce +existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si +véridique: «A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais +devenu une espèce de connaisseur.»_ + +_Il est certain que Stendhal a déjà entendu pas mal de musique en +Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il fréquente à Milan +chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs à la mode et +chez ces sÅ“urs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premières +chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les +compositeurs de sa connaissance, ou du moins il écoute avec ravissement +leurs propos. Rossini rencontre en sa présence le poète Monti et +peut-être lui arrive-t-il de prendre part à leur conversation._ + +_Chassé des États autrichiens en 1821, Beyle se refait à Paris une vie +analogue à celle qu'il menait à Milan. Il va fréquemment à l'Opéra, et +il termine ses soirées chez Mme Pasta qui habite ainsi que lui-même +l'hôtel des Lillois, au nº 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette +chambre d'hôtel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes +sur_ l'Amour, _et qu'il va maintenant consacrer son temps libre à la +musique. Colomb, dans sa_ Notice _a bien évoqué la genèse de l'Å“uvre +future: «Mme Pasta, alors à l'apogée de son magnifique talent, +occupait le premier étage de la même maison; elle y recevait tous les +soirs, de onze à deux heures, une société d'élite; beaucoup d'Italiens +faisaient partie de ces réunions, auxquelles Beyle manquait rarement. +Là , soit par conviction, soit par courtoisie pour la maîtresse de la +maison, personne n'aurait osé élever la voix en faveur de la musique +française; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu +de cette atmosphère, regrettant profondément la société de Milan dont +on l'avait prié de s'éloigner deux années auparavant, il n'est pas +étonnant que Beyle, dans la_ Vie de Rossini, _montre tant de dédain pour +la musique française.»_ + +_On parle beaucoup à cette époque de Rossini. Nul ne le connaît mieux +que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opéras et +s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mûrie. Avant 1814, +il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que très hâtivement dans +son étude sur_ Métastase. _On peut dire qu'il le découvre en 1816 et +qu'il ne commence à l'apprécier qu'un an ou deux après: «Je m'imagine +que Paër et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant, +rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que +s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire +raffoler Paris», écrit-il à Mareste, de Milan, le 26 août 1818._ + +_Ce qui ne l'empêche aucunement de critiquer ferme dans le même temps +quelques Å“uvres du maestro, en particulier_ Dorliska. _Il n'a garde +d'oublier non plus tout ce que Rossini doit à Cimarosa: «Rossini a fait +cinq opéras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir +du cercle; je verrai. Quant au_ Barbier, _faites bouillir quatre opéras +de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven; +mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples +croches, et vous avez le_ Barbier, _qui n'est pas digne de dénouer les +cordons de_ Sigillara, _de_ Tancrède, _et de_ l'Italiana in Algeri.» _Ce +n'était pas là le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus +que Beyle, dès 1820, estime que Rossini ne fait plus que se répéter. +C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent à Milan de +1819 à 1821 lui paraît, à la longue, grossière. Mais quand à la fin de +1821 il constate quelles médiocrités tiennent en France l'affiche du +théâtre italien, il oublie un peu ses sévérités; la musique de Rossini +comparée à ce qui fait d'ordinaire les délices de Paris lui semble au +moins vivante, empreinte d'énergie rustique, féconde, agréable, légère. +Et il n'est pas jusqu'à la couleur de Crébillon fils répandue sur le +tout qui n'achève de le séduire._ + +_Déjà collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes à +l'époque où pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses très modiques +ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, à _ The Paris Monthly +Review, _un article qui paraît en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste. +L'article est bientôt démarqué par_ The Blackwood's Edinburg Magazine, +_dans son numéro d'octobre. Ce démarquage est reproduit textuellement à +son tour dans le numéro de novembre de_ The Galignani's Monthly Review. +_Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est +ensuite insérée dans un volume paru dans cette même ville en 1824, sous +ce titre:_ Rossini e la sua musica. + +_On voit par ce simple exposé combien Rossini piquait alors la curiosité +et combien le plagiat était courant à cette époque, Stendhal fut trop +souvent le bénéficiaire de ces mÅ“urs littéraires pour que nous ne +signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en être aussi la victime._ + +_Toujours est-il qu'en Italie l'article était en général considéré comme +un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice +retirée de la scène et qui vivait à Bologne, publia en réponse une +brochure de 62 pages qui s'élevait violemment non seulement contre +l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parlé de +Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de +comédienne[3]._ + +_Devant le succès de son étude du_ Paris Monthly Review, _Stendhal +propose à l'éditeur Murray qui avait précédemment publié la traduction +des_ Vies de Haydn, Mozart et Métastase, _de lui donner une sorte +d'histoire de la musique au commencement du_ XIXe _siècle, où il +développerait les idées exprimées dans son premier article sur Rossini. +Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins à +l'ouvrage projeté, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au +seul Rossini. Son manuscrit, terminé au printemps 1823, est aussitôt +envoyé à Londres où le livre est mis en vente, l'année suivante, en +janvier, chez l'éditeur Hookham sous le titre de:_ Memoirs of Rossini by +the author of the Life of Haydn and Mozart. _Mais avec un sans-gêne +assez curieux le traducteur y prévient le lecteur qu'il a assez mutilé +le manuscrit anonyme qui lui a été remis, notamment en ce qui touche la +religion, la politique et les mÅ“urs italiennes. De son côté, pendant que +le livre est traduit et imprimé en Angleterre, Stendhal retravaille son +ouvrage, le corrige, le complète et le gonfle en ajoutant des notes et +des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une préface qu'il date de +Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne à Paris le +bon à tirer de l'édition française profondément différente de l'édition +anglaise et beaucoup plus longue. Cette_ Vie de Rossini _n'est pas à +proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplète +et, s'arrêtant à 1819, ignore les Å“uvres plus fortes de la seconde +manière du compositeur. C'est en outre un ouvrage écrit à bâtons rompus, +pleins de digressions, de redites et d'un désordre charmant. Il trahit +la hâte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses +curieuses et d'idées originales. L'auteur avait bien tort de dire avec +son habituelle modestie: «J'espère bien que si notre brochure existe +encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu.» Grand Dieu! que +c'eût été dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus +qualifié, M. Henry Prunières, qui s'est préoccupé de ses sources, la_ +Vie de Rossini _est tout entière de première main et de premier jet. Et +pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqué, sur la +seule foi de la mauvaise réputation de Beyle et de la ressemblance des +titres, d'alléguer qu'il avait encore dû profiter des travaux de Carpani +qui venait de publier de son côté les_ Rossiniane. _Calomnie pure: les +deux Å“uvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que +Beyle se soit privé d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui +ont précédé le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux +et à la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa +correspondance qu'il réclamait à son ami de Mareste un chapitre sur +l'établissement de l'opéra bouffe à Paris. Mais un fait à noter c'est le +parallélisme absolu des jugements émis par Stendhal dans ses lettres +intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne +reproduit au travers même des opinions empruntées que le jugement +réfléchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de +pensée qui n'appartiennent bien qu'à lui._ + +_L'ouvrage parut à son heure. L'actualité le servit: Rossini arrivait à +Paris peu après sa publication. Et le succès en fut assez grand pour +valoir à Beyle une réputation bien établie de mélomane. Aussi le_ +Journal de Paris _lui offrit-il de tenir la rubrique du théâtre italien +dans ses colonnes. Durant près de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8 +juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signées M. où il +défendra ses idées les plus chères en faisant une campagne généreuse +pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connût bien, +mais on ne peut dénier qu'il soit sur ce sujet tout à fait renseigné ni +qu'il en parlât clairement et avec feu._ + + * * * * * + +_Beyle affirme que la rêverie fut ce qu'il préféra à tout, «même à +passer pour homme d'esprit». Il confesse par ailleurs que son état +habituel a été celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses +la musique ne devait-elle pas apporter alors à ce sentimental? «La bonne +musique, dit-il dans sa_ Vie de Haydn, _ne se trompe pas et va droit au +fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore.»_ + +_Suivant M. Henri Delacroix qui en a donné une analyse fort +minutieuse[4], Stendhal a esquissé une véritable idéologie de la +musique. Pour bien la dégager, il faut glaner avec patience à travers +son Å“uvre entière. Il ne s'est pas contenté en effet de parler musique +dans les livres qu'il consacre à Haydn ou à Rossini, dans les essais où +il se complaît à décrire pour les mieux goûter tous les aspects de +l'Italie, ou encore dans ses Å“uvres autobiographiques. Dans ses romans +eux-mêmes il note fréquemment le pouvoir qu'une douce mélodie exerce sur +une âme sensible._ + +_Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace à ses pensées. +Elle le fait songer avec une intensité plus grande, avec plus de clarté, +à ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il +établit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mêmes +lois du reste les régissent. On connaît le rôle de l'imagination dans +l'amour d'après les théories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte +à la cristallisation. L'imagination de Beyle est de même si vivement +fouettée par la musique qu'il n'aperçoit tout d'abord que son rôle +d'excitant et qu'il note dans son_ Journal: _«Si je perdais toute +imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la +musique.»_ + +_On découvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est +amoureux ou, ce qui chez lui revient à peu près au même, quand il est +désolé par un amour malheureux. D'où ce corollaire: «L'habitude de la +musique et de sa rêverie prédispose à l'amour.» Idée qu'il développe +plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plénitude: «Je +viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le +cÅ“ur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de +la présence de ce qu'il aime; c'est-à -dire qu'elle donne le bonheur +apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.»_ + +_Toute musique sublime nous jette donc dans une rêverie profonde et nous +donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le +bonheur, même en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'espérance? +C'est-à -dire commencer à tenir ces promesses que la beauté apporte +toujours avec elle. Car en même temps que la musique fait briller +l'espérance, elle console des chagrins passés: «Les beaux-arts sont +faits pour consoler. C'est quand l'âme a des regrets, c'est durant les +premières tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit +la méfiance s'élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la +campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la musique.» Mais de même +qu'un remède agit différemment suivant les tempéraments, la puissance de +la musique sur un être demeure proportionnelle à la richesse de sa vie +intérieure._ + +_S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté à la vie +d'un homme et à l'histoire de sa sensibilité, on pense bien que nul +mieux que Stendhal n'en fournirait plus éclatante confirmation. Ces +théories ne sont en effet que les reflets de toute son existence +sentimentale, les émanations mêmes de son art et de son génie. M. Romain +Rolland a bien noté qu'il était tout «imprégné d'une sorte de buée +musicale». Il n'écrit que pour noter les sons de son âme sur qui toute +Å“uvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans +cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opéras qui +le charmèrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il perçoit +l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flûte le fait +songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo +Dolce. Et, pour les lecteurs de la_ Vie de Haydn, _il ne sera point +besoin d'insister sur ce singulier parallèle entre les peintres et les +musiciens dont l'inspiration ou le métier ont, d'après lui, une exacte +correspondance._ + +_Tous les héros de ses romans sont du reste à cet égard peints à sa +propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure à chaudes larmes en +entendant chanter des airs de Pergolèse et de Cimarosa; Mathilde de la +Môle exalte sa passion en répétant sur son piano la cantilène qui, toute +la soirée, à l'Opéra, lui a fait rêver de Julien avec extase. Et de même +la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amène à fleur +d'âme le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mêmes, de Lucien +Leuwen et de Mme de Chasteller._ + +_C'est que pour Stendhal la musique en résumé n'est autre chose que le +langage du cÅ“ur: «Dans les instants de peine et de bonheur, la situation +du cÅ“ur change, à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues +vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des +choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de +tels mouvements que vingt personnes peut-être sur mille ont éprouvés... +Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un +siècle, cette langue qui leur manquait.» Il importe au surplus assez peu +si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais +dédaigné pour sa part d'être classé dans l'élite. Mais quand il en vient +à s'interroger sur son propre goût, il ne peut éluder cette juste +question: «La musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du +bonheur de la jeunesse, ou par elle-même? Je suis pour ce dernier avis.» +Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que +comme des signes, ceux mêmes de la passion à son paroxysme, mais d'autre +part il croit reconnaître que c'est, dégagée de tout sens particulier, +et par elle-même, que la musique du_ Matrimonio Segreto _lui plaît tant. +Il l'a peut-être entendu durant ses séjours à Paris soixante ou cent +fois à l'Odéon. Pareillement le_ Don Juan _de Mozart lui a, dit-il +encore, procuré un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littérature._ + +_En revanche, il abhorre tout ce qui est français en musique:_ romance, +_ou opéra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dicté par sa théorie +des passions, auxquelles il croit impropre le Français vain, léger, +jamais mélancolique, quand l'Italien sait de plain-pied éprouver tous +les transports de l'âme._ + +_Il est peut-être plus inattendu de voir encore Beyle préférer +l'opera-buffa à l'opéra-seria: mais le premier est plein d'une vie, +d'une vivacité et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase +du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours déplu. Sans +doute aussi l'opéra-bouffe est-il plus spécifiquement italien, et cet +argument a toujours son poids auprès d'un Stendhal. Une logique +semblable lui fait préférer la musique vocale à la musique +instrumentale. On eût pu croire que, n'étant plus bridée par les +contraintes du livret, son imagination emportée par le rythme des seuls +instruments vagabonderait avec plus de délices. Tout au contraire. Et il +s'est expliqué fort nettement sur ce point: «Je n'ai aucun goût pour la +musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine +et du chÅ“ur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La +seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se +faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant.» Il +convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le +mélomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur +exprimant ses états d'âme remuera toujours, avec une intensité à +laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur +qui veut poursuivre partout la connaissance du cÅ“ur humain. Aucune +sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opéra réussi qui +offre à lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les +acteurs expriment en chantant le sens général du drame et les passions +qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette +souligner la première impression fournie par la mélodie, et peindre par +surcroît d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec +la révélation du principal état d'âme. Voilà un précieux point d'appui +pour l'étude de l'homme et grâce auquel on ne risque plus de s'égarer. +Et Beyle songe uniquement à l'opéra quand il prétend que la musique vaut +surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus +puissants moyens de représenter, d'analyser et en même temps de saisir,_ +avec évidence, force et clarté, _des sentiments, une âme, un caractère._ + +_La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramène Stendhal +à l'étude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa_ Vie de Haydn _à +divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est là un apport +qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de géographie de la +sensibilité musicale. Il multiplie les observations sur les différents +peuples, sur la mélancolie foncière des Italiens, sur la société +viennoise à qui la volupté seule est permise, sur la psychologie +amoureuse des Allemands. Il brosse à chaque page un tableau de mÅ“urs et +il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que +donne la musique aux individus et le tempérament de ces individus, ce +qui le conduit logiquement à la psychologie des races. Sujet fécond où +il se montre dès son premier ouvrage le précurseur de Taine et de +Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postérieurs ces +mêmes recherches et ces mêmes théories et il aboutira à cette conclusion +que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un +compte exact du sol dont elle émane: «Cette espèce d'écume qu'on nomme +Beaux-Arts, est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour +faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la +fermentation.»_ + +_Bien entendu Beyle ne saurait goûter que la musique romantique et son +goût ressort de sa définition même, puisque dans cet art charmant, +pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que +ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue +indistinctement leur_ style moderne. + +_Il ne les met cependant point pour cela sur le même rang. Ses +préférences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible, +il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'idée de faire graver +sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui +vint à Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment où il +trace la_ Vie de Henri Brulard, _son jugement n'a changé en rien: +«J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces +deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que de +me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre...» Il avait +précédemment avancé dans des termes à peu près identiques, que le +dernier qu'il entendait, était toujours le plus grand._ + +_Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort légitime: +presque un lieu commun. Au temps où Stendhal proclamait le génie du +musicien autrichien, celui-ci était encore assez discuté pour qu'il +parût original, audacieux même à beaucoup, d'écrire, non seulement en +France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la_ Flûte +enchantée _possède un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et +qu'il ne craint aucun rival pour les cantilènes qui expriment les +passions. Accorder surtout à _ Idomeneo _une place de choix entre tous +les opéras du jeune maître passait pour une opinion singulièrement +révolutionnaire. Henri Beyle, à cent ans de distance, se trouve +parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour +comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immédiat de sa +musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment +n'eut-il pas contresigné cette opinion, celui qui, séduit sans doute +moins instantanément que par Cimarosa, avait découvert peu à peu le +charme unique qui se dégage des opéras de Mozart, et qui, ayant compris +que cette musique était celle qui convenait le mieux à son âme, ne se +lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours véritablement transporté par +l'amoureuse mélancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dégage +des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il +disait: «Il n'amuse jamais, c'est comme une maîtresse sérieuse et +souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa +tristesse...» L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait +profondément; du moins, à Vienne, il avait acheté son portrait et avait +recherché les gens qui, l'ayant approché, pouvaient parler de lui._ + + * * * * * + +_Quelques censeurs sévères et fort mal instruits se sont parfois +demandés comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart +et l'apprécie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi +facilement de Rossini. Certes il se plaît à la gaieté et à la grâce +légère de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le +comparer à Mozart: l'auteur du_ Barbier de Séville _lui semble trop peu +poétique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le goûte même +médiocrement, nous avons déjà insisté sur ce point. Il n'en vient en +France à lui adresser des éloges que par réaction et parce qu'il l'y +voit trop durement critiqué. Il le compare à Simon Mayer, à Paër, à bien +d'autres alors célèbres et dont il a percé l'agrément relatif et la +réelle médiocrité. Rossini, reconnaît-il volontiers, a plus de style que +presque tous ses émules, plus même que le délicieux Cimarosa qui, par +ailleurs, rappelle Raphaël. Encore faut-il bien entendre ce que le mot +style représente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des_ Promenades +dans Rome, _M. Jacques Boulenger[5] a découvert cette note de sa main: +«Même stile: Rossini et M. Scribe.» Stendhal indique ainsi partout avec +liberté dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre +pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il +avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du +maestro n'était point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au +demeurant lui paraît «vif, léger, piquant, jamais ennuyeux», et s'il le +loue et le blâme fort judicieusement, le plaçant en fin de compte au +rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les +plus autorisés,--l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son +cynisme le choquait non moins que son formidable appétit et sa grossière +désinvolture vis-à -vis des femmes. Que cette délicatesse ne nous +surprenne point: elle rayonne dans toute l'Å“uvre de Beyle. Et il fallait +être singulièrement aveugle ou pressé pour se laisser égarer par +quelques boutades volontairement outrancières et destinées à donner le +change. Rien de plus faux que d'en faire un héros de table d'hôte._ + +_Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens +que Stendhal énumère complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour +sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette +assez agréable et que l'on boit avec plaisir dans les moments où, l'on +trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en +faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette +assez plate._ + +_Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la +musique de son temps et tout en n'étant pas assez fou pour bouder ce +qu'on lui offrait chaque soir à la Scala de Milan, savait fort bien +faire montre de goût et créer parmi tant de compositeurs une hiérarchie +point du tout méprisable._ + +_Au surplus ces opinions ne sont peut-être pas aussi désuètes qu'on +aurait pu le craindre à les rencontrer sous la plume d'un critique +improvisé. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paraître +hâtive: quelques heures de violon, quelques leçons de clarinette ou de +musique vocale n'ont pu suffire à lui donner la culture technique qui +lui manquera toujours. Mais à côté des dispositions propres qu'il +apportait, à côté de ce don inné qui dans les lettres et dans les arts +demeure la part principale et la plus mystérieuse du génie, il faut se +souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes +et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il +savait fort bien lire. Il n'a jamais désiré non plus être pris trop au +sérieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingué. Il s'est +expliqué lui-même à ce sujet avec beaucoup de netteté[6]: «A peine je +connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme indigne de jouer +du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'écrire les +idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a +de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis +souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour être laquais de +Paisiello à Naples._ + + * * * * * + +_»Dans les beaux temps de mon goût pour la musique à Milan, de 1814 à +1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto à +la_ Scala, _je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute la +musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire? +quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie_ plus noble et plus tendre +_que celle du maestro._ + +_»Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière +de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger +sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la +première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus +intelligible qu'après l'avoir travaillée._ + +_»Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans +les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me +semblent comme le trait de Priam, sine ictu._ + +_»Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie et j'ai vu +l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier +comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):_ + + _Un mort s'en allait tristement_ + _S'emparer de son dernier gîte,_ + _Un curé s'en allait gaîment_ + _Enterrer ce mort au plus vite._ + +_»C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles +françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer_ gi-teu, vi-teu. +_Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique, +comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.»_ + +_Ce fut néanmoins un constant objet d'étonnement, d'abord pour ses amis +et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs +semblables dans des catégories toutes faites, que de découvrir un +Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme +il répondait à cette perpétuelle objection d'ignorance: «Je dois dire +sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au même moment je sentais dans +le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils_ (ses amis) +_n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies +dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement +qu'à _ travers un cristal. _Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!»_ + +_Il est toujours présomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette +présomption est cependant assez répandue chez les techniciens, ou du +moins chez ceux qui se prétendent tels, pour fermer la bouche aux +amateurs sur des sujets qu'ils croient être les seuls à bien posséder._ + +_Stendhal fut ainsi critiqué avec violence, d'abord par Berlioz qui +avait relevé, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de +vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M. +Saint-Saëns jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire écho. Il ne +limita pas ses griefs au seul domaine où il lui fut permis de les +formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures +et d'affirmer la stupidité de tous les livres de Stendhal dans le moment +même où il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en +affirmait pas moins, entre autres choses, que les_ Vies de Haydn, +Mozart et Métastase _renferment des opinions du dernier bourgeois sur la +musique. L'attaque à peine déclanchée, Maurice Barrés se porta au +secours de Beyle pour le féliciter au contraire d'avoir demandé avant +tout à la musique «de nous procurer un plaisir physique». C'est là +l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront +probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte +de courage pour bien marquer ainsi le point de départ sensoriel de tout +plaisir esthétique. M. Saint-Saëns, lui, était de ceux qui s'élevaient +avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il, +est un des produits les plus délicats de l'esprit humain. Hé! sans +doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans +l'esprit de l'homme qui n'ait dû auparavant passer par ses sens? Et +est-ce le moyen de bien séduire l'esprit que de commencer par déchirer +le tympan?_ + +_M. Saint-Saëns montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu +Stendhal quand il lui reproche encore de se pâmer sans aucun +discernement devant toute musique italienne, et de ne se pâmer que +devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement +de Beyle sur Rossini est nuancé, comme il sait être sévère pour +Paisiello? Nous pourrions de même montrer aisément comme il est +méprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, «ce +Marmontel, sans aucune espèce de talent...»_ + +_Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la +musique italienne. Il n'a cependant point trop maltraité Haydn, et l'un +des premiers il rendit hommage au_ Freischütz _de Weber. Il n'a pas, il +est vrai, entièrement compris Beethoven, dont l'Å“uvre ne lui fut jamais +bien familière. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il +empruntait à Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura +louer sa fougue à la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que +la déclamation de Glück lui semble «la plus triste chose du monde»? +Debussy tout près de nous ne pensera pas bien différemment et les +partisans de Glück auraient mauvaise grâce à répliquer que Claude +Debussy n'entendait rien à la musique._ + +_Toutes les anecdotes, plus ou moins déformées, qu'on apportera sur +Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement écrit de sa main. +Nous croyons volontiers à la laide grimace qu'on lui vit faire un soir +que, dans le salon privé de l'Ambassade de France à Rome, on chantait +les mélodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de même soutenir +avec son goût du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait +trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son +contradicteur, au comble de l'exaspération lui ait en suite de ces +propos fait fermer sa porte._ + +_Beyle en ce temps-là ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa +jeunesse. Après 1830, l'ère du dilettantisme était close. Le consul +n'allait pas renier les principes si chers autrefois à l'amateur qu'il +avait été._ + +_Mais en définitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons +encore l'assurance de ce spécialiste qu'on ne saurait récuser: M. Henry +Prunières, directeur de la Revue Musicale, qui résume ainsi le débat: +«Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume +hasardés, on est frappé de la justesse des jugements qu'il porte sur les +musiciens de son temps»._ + +_A l'abri de cette autorité nous n'avons plus grand besoin de nous +inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. André Maurel +qui, n'ayant pas fréquenté suffisamment Stendhal, lui prête presque +toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la +musique qu'aime Beyle, allègue-t-il entre autres choses, ce sont les +femmes. Bien sûr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies +femmes; et même loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend +poursuivre son perpétuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce +griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous +serions bien mal exprimé dans cette étude si l'on pouvait encore +prétendre que son plaisir ne fut jamais désintéressé et qu'il ne +recherchait absolument dans la musique que l'idée de l'amour._ + +_Stendhal analyse avec trop de sagacité les opéras qu'il aime, pour +qu'on lui vienne reprocher sérieusement de les avoir mal écoutés. +C'était un épicurien qui savait tirer de la musique des jouissances +complexes,--et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique +et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas +moins viable et charmante._ + +_A qui fera-t-on croire que c'est être stupide que d'aimer la rêverie +tendre et d'écrire: «La bonne musique me fait rêver avec délices à ce +qui occupe mon cÅ“ur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un +chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de +plaisir à mon âme»? Il faudrait être soi-même bien austère pour ne voir +qu'un dérèglement de l'imagination dans cette façon sensible de goûter +les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du goût, +ni celle de l'éducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus +urgent de réhabiliter «le plaisir en musique.» Mais nous n'avons voulu +que retracer le rôle qu'elle a joué dans la vie de Stendhal et rappeler +que dans un élan de sincérité il a pu un jour s'écrier: «La musique, mes +uniques amours»!_ + +Henri MARTINEAU. + +[Illustration] + + + + +PRÉFACE + + +Depuis la mort de Napoléon, il s'est trouvé un autre homme duquel on +parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne, +à Paris comme à Calcutta. + +La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la +civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer +une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette +hauteur. + +Les titres du conteur à la confiance du lecteur, sont d'avoir habité +huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses +chefs-d'Å“uvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se +trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux; il a su, +dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la +société, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de +Rossini. + +L'auteur de l'ouvrage suivant en a déjà fait deux ou trois autres, +toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont dit que quand +on se mêlait d'écrire, il fallait employer les précautions oratoires, +académiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.; +qu'il n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne +heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce +titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver +jamais. + +Le présent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napoléon, +l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa +jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se +trouvant en Italie, lors des grands succès de Rossini, il eut occasion +d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne. + +Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voilà ce qui forme la +brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le +mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite, +elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite en présence des petits +événements qu'elle raconte. + +Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le +nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes. + +Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant! et d'un homme +comme Rossini, dont la vie ne laisse d'autres traces que le souvenir +des sensations agréables dont il remplit tous les cÅ“urs! Je voudrais +bien que ce grand artiste, qui est en même temps un homme charmant, eût +l'idée d'écrire lui-même ses Mémoires, à la manière de Goldoni. Comme il +a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses +Mémoires seraient bien autrement piquants. J'espère qu'il y aura assez +d'inexactitudes dans cette _Vie de Rossini_ pour le fâcher un peu, et +l'engager à écrire. Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de +lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple, +que tel grand seigneur envié. Le seigneur a gagné un gros lot _en +argent_ à la loterie de la nature, lui y a gagné un nom qui ne peut plus +périr, du génie, et surtout du bonheur. + +Le présent livre avait été fait pour être publié en anglais; c'est une +école de musique qu'il a vue près de la place Beauvau, qui a donné à +l'auteur l'audace d'imprimer en France. + +Montmorency, 30 septembre 1823. + +[Illustration] + + + + +INTRODUCTION + + + + +I + + +Le 11 janvier 1801, Cimarosa mourut à Venise, des suites des traitements +barbares qu'il venait d'éprouver à Naples, dans les prisons où l'avait +fait jeter la reine Caroline. + +Paisiello n'est mort qu'en 1816; mais on peut dire que depuis les +dernières années de l'autre siècle, le génie musical, qui se manifeste +de si bonne heure, mais s'éteint si vite, avait cessé d'animer le +compositeur aimable et gracieux plutôt qu'énergique et brillant du _Roi +Théodore_ et de la _Scuffiara_. + +Cimarosa agit sur l'imagination par de longues périodes musicales qui +joignent, à une extrême richesse, une extrême régularité. + +Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du _Matrimonio +segreto_, et entre autres le second: + + Io ti lascio perchè uniti. + +Ces chants sont les plus beaux qu'il ait été donné à l'âme humaine de +concevoir: remarquez cependant qu'ils sont _réguliers_, et d'une +régularité que notre esprit peut saisir: c'est un grand mal; dès qu'on +en connaît plusieurs, on peut en quelque sorte _prévoir_ la suite et le +développement de ceux dont on entend le début. Tout le mal est dans ce +mot _prévoir_, et c'est de là que nous verrons dans peu sortir le style +et la gloire de Rossini. + +Paisiello ne remue jamais aussi profondément que Cimarosa; il n'évoque +pas dans l'âme du spectateur les images qui donnent des jouissances aux +passions profondes, ses émotions ne s'élèvent guère au delà de la +_grâce_; mais il a excellé dans ce genre; sa grâce est celle du Corrège, +tendre, rarement piquante, mais séduisante, mais irrésistible. Je +citerai comme exemple connu à Paris, le _quartetto_ de _la Molinara_. + + Quelli la, + +lorsque le notaire _Pistofolo_ se charge si plaisamment de faire à la +meunière les déclarations d'amour du gouverneur et du seigneur féodal, +ses rivaux. + +La manière bien remarquable de Paisiello est de répéter plusieurs fois +le même trait de chant, et à chaque fois avec des grâces nouvelles qui +le font entrer de plus en plus avant dans l'âme du spectateur. + +Rien au monde n'est plus opposé au style de Cimarosa, étincelant de +verve comique, de passion, de force et de gaieté. Rossini aussi se +répète, mais ce n'est pas exprès; et ce qui fait le comble de la grâce +chez Paisiello, est en lui belle paresse incarnée. Je me hâte d'ajouter, +de peur qu'on ne me range avec les détracteurs de cet homme aimable, +que, seul parmi les modernes, il a mérité d'être comparé aux deux grands +maîtres qui cessèrent de briller vers le commencement du XIXe siècle. +En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout +étonnés un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses +dont nous ne nous doutions pas auparavant. Réfléchir sur les beaux-arts +fait sentir. + + + + +II + +DIFFÉRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE D'ITALIE + + +En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter; +or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas répéter de +l'harmonie avec sa voix seule. + +Voilà sur quoi est basée l'extrême différence de la musique allemande et +de la musique italienne. Un jeune Italien plein d'une passion, après y +avoir réfléchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus +poignante, se met à chanter à mi-voix un air de Rossini, et il choisit, +sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque +rapport à la situation de son âme; bientôt, au lieu de le chanter à +mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter, +l'expression particulière de la nuance de passion qu'il endure. Cet écho +de son âme le console; son chant est, si l'on veut, comme un miroir dans +lequel il s'observe: son âme était irritée contre le destin, il n'y +avait que de la colère; elle va finir par avoir pitié d'elle-même. + +A mesure que le jeune Italien se distrait par son chant, il remarque +cette couleur nouvelle qu'il donne à l'air qu'il a choisi; il s'y +complaît, il s'attendrit. De cet état de l'âme à écrire un air nouveau, +il n'y a qu'un pas; et comme le climat et leurs habitudes ont donné aux +habitants de l'Italie méridionale une voix très-forte, le plus souvent +ils n'ont pas besoin de piano pour composer[7]. J'ai connu vingt jeunes +gens à Naples qui écrivent un air avec aussi peu de prétention qu'à +Londres on fait une lettre ou à Paris un couplet. Souvent en rentrant +chez eux le soir, ils se mettent au piano, et, sous ce délicieux climat, +passent une partie de la nuit à chanter et à improviser. Leur esprit est +à mille lieues de songer à écrire et à la gloriole d'auteur; ils ont +donné jour à la passion qui les anime, voilà tout leur secret, voilà +tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances +semblables, aurait lu jusqu'à une heure ou deux quelque auteur favori, +mais il aurait moins créé que le Napolitain, son âme aurait été moins +active; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction +possible dès qu'on improvise au piano, et l'on ne songe qu'à +l'expression; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons. + +Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par +jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons énormes au bout des +doigts de la main gauche, durillons qui la déforment entièrement; mais +l'on parvient à tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus +habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux +heures de gammes, ses sons ont déjà moins de pureté et ses passages +moins de brillant. Le degré de patience et de constance nécessaire pour +ce genre de talent est fort rare dans les pays du midi, et ne s'allie +guère à une tête ardente. Tout le temps que l'on joue du violon ou de la +flûte, l'on est attentif à la beauté ou à la justesse des sons, et non +pas à ce qu'_ils expriment_. Notez ce mot, il explique encore le secret +des deux musiques. + +Il y a eu des pères en Italie qui, dans le siècle dernier, ont condamné +leur fils à devenir un bon violon ou un bon hautbois, à peu près comme +d'autres faisaient de leurs enfants des castrats; mais de nos jours, le +talent de la musique instrumentale s'est tout à fait réfugié dans la +tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forêts de la Germanie, +il suffit à ces âmes rêveuses, de la beauté des sons, _même sans +mélodie_, pour redoubler l'activité et les plaisirs de leur imagination +vagabonde. + +Il y a une vingtaine d'années qu'à Rome on entreprit de donner _Don +Juan_; les symphonistes essayèrent, pendant quinze jours, de faire aller +ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet +opéra, pendant le souper de don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en +purent venir à bout. Ils étaient pleins d'âme, et n'avaient nulle +patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de +l'Opéra, rue Le Peletier, jouer admirablement, à la première vue, une +symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo +d'_Armide_, chanté par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu à l'Opéra de +superbes talents, cultivés avec une patience à toute épreuve, et pas de +génie musical. + +A Rome, il y a vingt ans, on déclara, d'une voix unanime, que les +étrangers vantaient beaucoup trop l'Å“uvre de Mozart, et que le morceau +des trois orchestres, en particulier, était tout à fait absurde, et +digne de la barbarie tudesque. + +Le despotisme minutieux[8] qui depuis deux siècles enlace et étouffe le +génie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les +journaux, au dernier degré de grossièreté et de bassesse; on appelle un +homme un scélérat, un âne, un voleur, etc., à peu près comme à +Londres[9], et bientôt à Paris, pour peu que la liberté de la presse +continue à nous apprendre à mépriser un homme vulgaire, même lorsqu'il +imprime. Ordinairement en Italie le journaliste est lui-même l'un des +principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier +tout ce qui acquiert une notabilité quelconque, et par là lui fait peur. +Or, en Italie comme en France, comme partout, l'opinion publique sur les +spectacles ne peut se former que par les journaux; c'est une pensée qui +s'évapore si personne ne se présente pour la recueillir, et, faute +d'avoir noté la première chaîne du raisonnement, jamais l'on n'arrive à +la seconde. + +Je demande pardon d'avoir présenté une idée odieuse, mais je serais au +désespoir qu'on jugeât de la belle Italie, de la terre sublime qui +recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Vigano, par les +turpitudes de sa presse périodique, ou sur les phrases vides d'idées des +livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu'à ce que l'Italie ait un +gouvernement modéré, comme celui dont on jouit en Toscane depuis +dix-huit mois, je demande en grâce, et je puis dire en justice, qu'on ne +la juge que sur cette partie de son âme qu'elle peut révéler par les +beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui +impriment. + +Je me trouvais il y a quelques années (1816) dans une des plus grandes +villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient établi un +théâtre bourgeois, monté avec le plus grand luxe, eurent l'idée de +célébrer l'arrivée dans leurs murs, de la princesse Béatrix d'Este, +belle-mère de l'empereur François. Ils firent composer, en son honneur, +un opéra entièrement nouveau, paroles et musique; c'est le plus grand +honneur qu'on puisse rendre en Italie. Le poëte imagina d'arranger en +opéra une comédie de Goldoni, intitulée _Torquato Tasso_. On fait la +musique en huit jours, la pièce est mise en répétition, tout marche +rapidement; la veille même de la représentation, le chambellan de la +princesse vint dire aux citoyens distingués qui tenaient à honneur de +chanter devant elle, qu'il était peu respectueux de rappeler, devant une +princesse de la maison d'Este, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des +torts envers cette illustre famille. + +Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega à +celui du Tasse. + +La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en +excitant leur imagination à produire certaines images analogues aux +passions dont ils sont agités. Vous voyez par quel mécanisme indirect, +mais sûr, la musique d'un pays doit prendre la nuance du gouvernement +qui forme les âmes en ce pays. De toutes les passions généreuses, la +tyrannie ne permettant en Italie que l'amour, la musique n'a commencé à +être belliqueuse que dans _Tancrède_, postérieur de dix ans aux prodiges +d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces grandes journées eussent réveillé +l'Italie[10], le nom de la guerre et des armes n'était employé en +musique que pour faire valoir les sacrifices faits à l'amour. Comment +des gens à qui la gloire était défendue, et qui ne voyaient dans les +armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraient-ils pu +trouver du charme à rêver aux sensations guerrières? + +Voyez, au contraire, la musique à peine née en France, produire +sur-le-champ le sublime: _Allons, enfants de la patrie_, et _le Chant du +départ_. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens, +ils n'ont rien fait d'égal; c'est qu'ils copient, à l'aveugle, +l'expression de l'amour et que l'amour, en France, n'est qu'une passion +secondaire que la _vanité_ et _l'esprit_ se chargent d'étouffer. + +Quoi qu'il en soit de la vérité de cette remarque impertinente, je pense +que tout le monde est d'accord que la musique n'a d'effet que par +l'imagination. Or il est une chose qui paralyse sûrement l'imagination, +c'est la _mémoire_. A l'instant qu'en entendant un bel air, je me +rappelle les illusions et le petit roman qu'il avait fait naître en moi +à la dernière fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination +est glacée, et la musique n'est plus une fée toute-puissante sur mon +cÅ“ur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet +secondaire, quelque mérite subalterne, la difficulté de l'exécution par +exemple. + +Un de mes amis écrivait, il y a un an, à une dame qui se trouvait à la +campagne: «L'on va donner _Tancrède_ au théâtre Louvois; ce n'est qu'à +la trois ou quatrième représentation que nous sentirons bien les +finesses de cette musique si fraîche et si belliqueuse. Après l'avoir +comprise, elle s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera +dans la plénitude de sa puissance durant vingt ou trente +représentations, après quoi elle sera usée pour nous. Plus vif aura été +notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engagés à +chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complète +sera notre _saturation_, si j'ose m'exprimer ainsi.» On ne saurait, en +musique, être fidèle à ses anciennes admirations. Si _Tancrède_ ravit +encore après quarante représentations, ce sera un autre public; une +autre classe de la société sera venue à Louvois, attirée par les +articles des journaux; ou bien, c'est que l'on est si mal à ce théâtre, +le corps éprouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmées, +que la fatigue se montre bien vite, et qu'on ne peut guère goûter à +chaque soirée qu'un acte d'un opéra; au lieu de quarante +représentations, il en faudra quatre-vingts pour apprécier _Tancrède_. + +Une chose fort triste, qui est peut-être une vérité, c'est que _le beau +idéal_ change tous les trente ans, en musique. De là vient que cherchant +à donner une idée de la révolution opérée par Rossini, il a été inutile +de remonter beaucoup au delà de Cimarosa et de Paisiello[11]. + +Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessèrent de travailler, ils +fournissaient de nouveautés, depuis vingt ans, tous les théâtres +d'Italie et du monde. Leur style, leur manière de faire, n'avaient plus +le charme de l'_imprévu_. Le vieux et aimable Pachiarotti me contait, à +Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal +Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apportés de Londres, +qu'autrefois, à Milan, on lui faisait répéter chaque soirée, jusqu'à +cinq fois, un certain air de Cimarosa; j'avoue que pour ajouter foi à un +tel excès d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que +cette anecdote me fût confirmée par une foule de témoins oculaires. +Comment le cÅ“ur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec +cette fureur? + +Si un air que nous avons entendu il y a dix ans, nous fait encore +plaisir, c'est d'une autre manière, c'est en nous rappelant les idées +agréables dont alors notre imagination était heureuse; mais ce n'est +plus en produisant une ivresse nouvelle. Une tige de pervenche rappelait +aussi à Jean-Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse. + +Ce qui fait de la musique le plus entraînant des plaisirs de l'âme, et +lui donne une supériorité marquée sur la plus belle poésie, sur +_Lalla-Rook_, ou la _Jérusalem_, c'est qu'il s'y mêle un plaisir +physique extrêmement vif. Les mathématiques font un plaisir toujours +égal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins; à l'autre extrémité +de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir +extrême, mais de peu de durée, et de peu de fixité. La morale, +l'histoire, les romans, la poésie, qui occupent, sur le clavier de nos +plaisirs, tout l'intervalle entre les mathématiques et l'Opéra-Buffa, +donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus +durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les +éprouver encore. + +Tout est, au contraire, incertitude et imagination en musique; l'opéra +qui vous a fait le plus vif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours +après, et n'y plus trouver que l'ennui le plus plat, ou un agacement +désagréable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme à +voix glapissante; ou il fait étouffant dans la salle; ou l'un de vos +voisins, en se balançant agréablement, communique à votre chaise un +mouvement continu et presque régulier. La musique est une jouissance +tellement physique, que l'on voit que j'arrive à des conditions de +plaisir presque triviales à écrire. + +C'est souvent une cause d'un genre pas plus relevé qui gâte une soirée +où l'on a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge +commode. On va chercher bien loin une belle raison métaphysique ou +littéraire pour expliquer pourquoi l'_Elisabetta_ ne fait aucun plaisir; +c'est tout simplement qu'on étouffait dans la salle, et qu'on était mal +à son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plaisir +musical cette espèce de _draw-back_ (difficulté de naître); ensuite on +écoute avec _pédanterie_; on se _fait un devoir_ de tout entendre. _Se +faire un devoir!_ quelle phrase anglaise, quelle idée anti-musicale! +C'est comme se faire un devoir d'avoir soif. + +Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de +l'oreille, en les forçant de prendre un certain degré de tension (par +exemple, durant le premier final de _Così fan tutte_ de Mozart), ce +plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain état de +tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables, et +à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre +moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire; c'est ainsi que +quelques baies de _bella-dona_ cueillies par erreur dans un jardin, le +forcent à être fou. + +Cotugno, le premier médecin de Naples, me disait lors du succès fou de +_Moïse_: «Entre autres louanges que l'on peut donner à votre héros, +mettez celle d'assassin. Je puis vous citer plus de quarante attaques de +fièvre cérébrale nerveuse, ou de convulsions violentes, chez des jeunes +femmes trop éprises de la musique, qui n'ont pas d'autre cause que la +prière des Hébreux au troisième acte, avec son superbe changement de +ton.» + +Le même philosophe, car ce grand médecin Cotugno était digne de ce +titre, disait que le demi-jour était nécessaire à la musique. La lumière +trop vive irrite le nerf optique; or la vie ne peut pas se trouver _à la +fois_ présente au nerf optique et au nerf auditif. Vous avez le choix +des deux plaisirs; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux +deux à la fois. Je soupçonne une autre circonstance, ajoutait Cotugno, +qui tient peut-être au galvanisme. Pour trouver des sensations +délicieuses en musique, il faut être isolé de tout autre corps humain. +Notre oreille est peut-être environnée d'une atmosphère musicale de +laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-être elle existe. +Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut être en quelque sorte +isolé comme pour les expériences électriques, et qu'il y ait au moins un +intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La +chaleur animale d'un corps étranger me semble fatale au plaisir musical. + +Je suis bien loin de prétendre affirmer cette théorie du philosophe +napolitain, je n'ai peut-être pas même assez de science pour la répéter +correctement. + +Tout ce que je sais par l'expérience de quelques amis intimes, c'est +qu'une suite de belles mélodies napolitaines force l'imagination du +spectateur à lui présenter certaines images, et en même temps met son +âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces +images. + +Lorsqu'on commence seulement à aimer la musique, on est étonné de ce qui +se passe en soi, et l'on ne songe qu'à goûter le nouveau plaisir dont on +vient de faire la découverte. + +Lorsqu'on aime déjà depuis longtemps cet art enchanteur, la musique, +lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir à notre imagination des +images séduisantes relatives à la passion qui nous occupe dans le +moment. On voit bien que tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que +plus un homme est solidement raisonnable, moins il en est susceptible. + +Il n'y a de réel dans la musique que l'état où elle laisse l'âme, et +j'accorderai aux moralistes que cet état la dispose puissamment à la +rêverie et aux passions tendres. + + + + +III + +HISTOIRE DE L'INTERRÈGNE APRÈS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812 + + +Après Cimarosa, et lorsque Paisiello eut cessé de travailler, la musique +languit en Italie jusqu'à ce qu'il parût un génie original. Je devrais +dire le plaisir musical languit; il y avait bien toujours des transports +et de l'admiration folle dans les salles de spectacle, mais c'est comme +il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, même en lisant les +romans de Ducray-Duminil, ou des mouchoirs agités et des _vivat_ pour la +joyeuse entrée même des plus mauvais souverains. + +Rossini a écrit avant 1812; mais ce n'est qu'en cette année-là qu'il +obtint la faveur de composer pour le grand théâtre de Milan. + +Pour apprécier ce génie brillant, il faut de toute nécessité voir dans +quel état il trouva la musique, et jeter un coup d'Å“il sur les +compositeurs qui eurent des succès de 1800 à 1812. + +Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie, +uniquement parce que tous les grands théâtres ont l'obligation de donner +des opéras nouveaux à certaines époques de l'année; sans quoi, sous +prétexte d'admirer les anciens compositeurs, les pédants du pays +n'auraient pas manqué d'étouffer et de proscrire tous les génies +naissants; ils n'eussent laissé prospérer que de plats copistes. + +L'Italie n'est le pays du _beau_ dans tous les genres que parce qu'on y +éprouve le besoin du nouveau dans le beau idéal, et que chacun +n'écoutant que son propre cÅ“ur, les pédants y jouissent de tout le +mépris qu'ils méritent. + +Après Cimarosa et avant Rossini, deux noms se présentent, Mayer et Paër. + +Mayer, Allemand perfectionné en Italie, et qui depuis quarante ans s'est +fixé à Bergame, a donné une cinquantaine d'opéras, de 1795 à 1820. Il +eut du succès, parce qu'il présentait au public une petite nouveauté qui +surprenait, et attachait l'oreille. Son talent consistait à mettre dans +l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs, +les richesses d'harmonie qu'à la même époque Haydn et Mozart créaient en +Allemagne. Il ne savait guère faire chanter la voix humaine, mais il +faisait parler les instruments. + +Sa _Lodoïska_, donnée en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue +admirablement chantée à Schoenbrunn en 1809, par la charmante +Balzamini, qui mourut bientôt après, au moment où elle allait devenir +une des cantatrices les plus distinguées de l'Italie. Madame Balzamini +devait son talent à sa laideur. + +Les _due Gironate_ de Mayer sont de 1801; en 1802, il donna _I Misteri +Eleusini_, qui se firent la réputation qu'a aujourd'hui _Don Juan_. _Don +Juan_ n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile à lire. +_I Misteri Eleusini_ passèrent pour l'Å“uvre musicale la plus forte et la +plus énergique de l'époque. La marche de l'art était frappante, on +allait de la mélodie à l'harmonie. + +Les maîtres italiens quittaient le _facile_ et le _simple_ pour le +composé et le savant. MM. Mayer et Paër osant faire en grand, avec +hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres _maestri_ +essayaient timidement, et en commettant à chaque instant des fautes +contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de +génie; ce qui acheva de compléter l'illusion, c'est qu'ils avaient +réellement beaucoup de talent. + +Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une +musique d'opéra devant, à ce qu'il paraît, se borner à trente ans, ces +maîtres ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas +tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en +1820 MM. Mayer et Paër figureraient dans les annales de la musique au +rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres du +premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. _Ginevra +di Scozia_ est de 1803; c'est l'épisode d'_Ariodant_, qui forme l'un des +chants les plus admirables du délicieux _Orlando_, de l'Arioste. +L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il a +écrit comme il faut écrire pour un peuple musicien; à l'autre extrémité +du clavier poétique, je vois le petit abbé Delille. + +Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs +de passion et de jalousie d'_Ariodant_ et de la belle _Ecossaise_, qu'il +croit infidèle, sont _forts_ presque uniquement en effets d'harmonie et +en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de +sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la +patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce _sentiment_ leur fait +voir l'histoire de toute la révolution française et de ses suites, dans +l'_Apocalypse[12]_. + +Le sentiment des Allemands, trop dégagé des liens terrestres, et trop +nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en +France le genre niais[13]. Les têtes qui éprouvent des passions en +Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt l'existence de ce dont +elles ont besoin. + +Le sujet d'_Ariodant_ est si beau pour la musique, que Mayer a trouvé +trois ou quatre inspirations; par exemple, le chÅ“ur chanté par les pieux +solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir, vient chercher un +asile. Ce chÅ“ur réclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix +plutôt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore à +Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visière de son casque baissée, +et sa maîtresse, qui ne le reconnaît pas. Ariodant va se battre contre +son propre frère pour essayer de sauver sa maîtresse; il est sur le +point de lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire qu'il est +Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation, +une des plus touchantes, peut-être, que puisse fournir la plus touchante +des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une +musique fût bien dure à l'oreille, fût bien peu musique, pour ne pas +mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'Å“uvre. + +Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les cÅ“urs tendres +l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une réflexion: qu'eût-il +été avec l'énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart? Nous aurions +eu une seconde scène de Sara, dans l'oratorio d'_Abraham._ Cette scène +de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son +fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le +chef-d'Å“uvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur +aux plus beaux airs de Grétry et de Dalayrac. + +Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était +applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l'égal des +grands maîtres? L'opéra de 1807, _Adelasia ed Aleramo_, parut supérieur +à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. _La Rosa +bianca e la Rosa rossa_, sujet superbe tiré de l'histoire des guerres +civiles d'Angleterre, eut un grand succès en 1812. Walter Scott n'avait +pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un peuple, +l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor +Bonoldi fit admirer, dans la _Rosa bianca_, une voix charmante. + +Le premier _allegro_ de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme +de trivialité tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prétend +trouver des chants gais. + +La reconnaissance d'_Enrico_ et de son ami _Vanoldo_ est remplie d'une +grâce naïve que n'a jamais rencontrée Rossini, parce qu'elle tient à +l'absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër. + +Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto _E de serto il +bosco intorno_. C'est le chef-d'Å“uvre de Mayer, et ce serait un des +chefs-d'Å“uvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers +la fin. Le poëte a fourni au _maestro_ une manière délicieuse, et +vraiment digne de Métastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son +ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherché à plaire à celle +qu'il aime, s'écrie: + + Ah chi puô mirarla in volto + E non ardere d'amor! + +Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour +exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt +qu'énergiques préféreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux +traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa. + +Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaieté d'un bonhomme sans +esprit. + +_Gli Originali_ font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps +de vraie musique italienne. C'est _la Mélomanie_. Lorsque cet opéra +parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu +alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu. +On se demandait: Quels airs délicieux dans le genre de + + Sei morelli e quatro baj, + +de + + Mentr'io ero un mascalzone, + +de + + Amicone del mio core, + +Cimarosa n'eût-il pas faits sur un tel sujet? + +Le Mélomane véritable, ridicule assez rare en France, où d'ordinaire il +n'est qu'une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie. + +Lorsque j'étais en garnison à Brescia, l'on me fit faire la connaissance +de l'homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il +était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert, +et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers +sans s'en apercevoir. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait +jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs. + +J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et +faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut +degré. + +Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que +l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des +regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme +allait cesser d'être à la mode. S'il eût fait de nouveaux airs, au lieu +de s'en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la +_mémoire_ pour troubler l'empire de l'_imagination_, on se fût rappelé +mal à propos le souvenir des chefs-d'Å“uvre qui venaient, pendant vingt +ans de suite, de charmer tous les cÅ“urs. + +Mayer est le maestro le plus savant de l'interrègne, comme il en est le +plus fécond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous +les sens les partitions de _Medea_, de _Cora_, d'_Adelazia_, d'_Eliza_, +vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection désespérante de +Despréaux: vous ne savez pourquoi vous n'êtes pas plus ému. Passez à un +opéra de Rossini, vous sentez tout à coup l'air pur et frais des hautes +Alpes; vous vous sentez respirer plus à l'aise; on croit renaître; vous +aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les +idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout +est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c'est la profusion +et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le +compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste. + +Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui, +pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple, +le _sestetto_ d'_Elena_. Je me souviens que dans un temps aussi je +trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées. +Depuis, j'ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j'ai retrouvé la +plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l'on étudiait +Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour +les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un +grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il +aura admirablement déguisé ses emprunts. + +Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et +dit tout bonnement au copiste du théâtre: «Voilà _la Faniska_ de +Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu'à telle autre.» +C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol. + +Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise; +il créa un genre emphatique et lourd, qui s'écartait beaucoup du beau +naturel, mais qui cependant n'était pas sans mérite, surtout une fois +qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a été cause que la +réputation de Mayer a été anéantie par Rossini en un clin d'Å“il; c'est +le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le _beau_ +naturel paraît un jour, et l'on s'étonne d'avoir pu être dupe si +longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour +empêcher qu'on ne joue _Shakspeare_, et pour lancer contre lui la +jeunesse libérale. Le jour où l'on jouera _Macbeth_, que deviendront nos +tragédies modernes? + +Je crois qu'après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom +allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrègne qui a eu le +succès le plus européen. Cela tient peut-être à ce que M. Paër, outre un +talent incontestable et très remarquable, est un homme très-fin, de +beaucoup d'esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu'une des +preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de +suite Rossini caché aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme +fait pour plaire à des Français, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de +la musique. + +Toutes les premières pièces de Rossini jouées à Paris, ont été montées +d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première +représentation de _l'Italiana in Algeri_. Lorsque peu après l'on donna +_la Pietra del Paragone_, on eut l'attention de supprimer les deux +morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'Å“uvre en Italie: l'air +_Eco pietosa_, et le finale _sigillara_. Il n'est pas jusqu'au chÅ“ur +délicieux du second acte de _Tancrède_, chanté sur le pont, dans la +forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouvé prudent de +raccourcir de moitié. + +Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait +chanter le grand rôle _bouffe_ de _l'Italiana in Algeri_ par +mademoiselle Naldi. + +Un des premiers ouvrages de M. Paër est l'_Oro fa Tutto_ (1793). Son +premier chef-d'Å“uvre est _la Griselda_ (1797). A quoi bon parler de cet +opéra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connaît l'air +délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire _Sargine_ (1803). +Je mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu'a fait +M. Paër. L'_Agnese_ ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès +européen à la facilité qu'il y a d'imiter d'une manière effrayante les +fous, que personne ne se soucie d'aller étudier avec trop de détails +dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L'âme +profondément ébranlée par le spectacle horrible d'un père devenu fou +parce que sa fille l'a abandonné, s'ouvre facilement aux impressions de +la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été sublimes +dans le rôle du fou. Ce succès ne m'empêche pas de croire que les +beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La +charmante piété filiale de Cordelia me console de la folie de _Lear_ +(tragédie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'état +affreux où se trouve le père de l'_Agnèse_. La musique centuplant ma +sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable. +_L'Agnese_ fait pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus +désagréable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera +toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler +sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est +inévitable, oublions-la. + +La _Camilla_ (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de +l'horreur qui, dans ce temps-là , nous valut les romans de madame +Radcliffe, a cependant plus de mérite que _l'Agnese_; le sujet est moins +horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie, +était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes +de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie: + + _Signor, la vita è corta,_ + _Partiam per carità ._ + +A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée, +comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès +qu'il n'y a pas _douceur pour l'oreille_, il n'y a pas musique. + +Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est +toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus +grands succès, et ces succès ont duré dix ans; je ne vois guère +aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce +talent amènerait-il la vogue? Rossini nous a accoutumés à la +surabondance des idées, Mozart à leur profondeur; il est peut-être bien +tard pour la musique de Gluck. + +Après MM. Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l'interrègne qui +s'écoula entre Cimarosa et Rossini, il me reste à nommer quelques +talents inférieurs. Je renvoie ces noms-là à l'appendice[14]. + + + + +IV + +MOZART EN ITALIE + + +J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper +pour toujours, et exclusivement, de Rossini. + +La scène musicale en Italie était occupée depuis dix ans par MM. Mayer, +Paër, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une +trentaine de noms plus ou moins oubliés aujourd'hui, et qui y régnaient +tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa +et des Pergolèse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout à coup +comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui +n'étaient grands que par l'absence des grands hommes. + +Mayer, Paër, et leurs imitateurs, cherchaient depuis longtemps à +adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les +_mezzo-termine_, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des +succès flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au +contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherché qu'à +se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel +qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société +que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux. + +D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait; il n'était pas là pour +flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans +la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pénétré en Europe que depuis +sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les +voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du +prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce +aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***, à côté d'un opéra de +Mozart? La position était inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart était +un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des +beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble +si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour. + +Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la +Scala à Milan, _Mitridate_, en 1770, et _Lucio Silla_, en 1773[15]. Ces +opéras ne manquèrent pas de succès, mais il n'est pas probable qu'un +enfant ait osé braver la mode. Quel qu'ait été le mérite de ces +ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Piccini, +Paisiello, ces succès n'avaient laissé aucune trace. + +Vers 1803, les triomphes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent +importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusèrent bravement d'y +croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On +connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart +faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des +vieilles idées dit en France de Shakspeare: «C'est un sauvage qui ne +manque pas d'énergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le +fumier d'Ennius; s'il eût eu l'avantage de prendre des leçons de +Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-être fait quelque chose.» Et +il ne fut plus question de Mozart. + +En 1807, quelques Italiens de distinction, que Napoléon avait menés à +sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé +par Munich, se mirent à reparler de Mozart: on se décida à essayer une +de ses pièces, _l'Enlèvement du Sérail_, je crois. Mais pour exécuter +cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être +un excellent _tempiste_, ne jamais faire d'infidélités à la _mesure_. Il +ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en +l'entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance: _C'est +l'amour_[16], ou _Di tanti palpiti_, de _Tancrède_. Les symphonistes +italiens se mirent à travailler, mais il ne sortait rien de cet océan de +notes, qui noircissaient la partition de cet étranger. Il fallait +d'abord que tout le monde allât en mesure, et surtout _entrât_ et +_sortît_ juste, au moment prescrit. Les paresseux appelèrent cela de la +barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer à +Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer, +et qui avaient plus d'orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour +des Italiens, de renoncer à de la musique comme trop difficile; ils +menacèrent de retirer leur protection au théâtre où l'opéra allemand +était en répétition, et l'on donna enfin l'Å“uvre de Mozart. Pauvre +Mozart! des personnes qui se trouvaient à cette représentation, et qui, +depuis, ont appris à aimer ce grand homme, m'ont assuré n'avoir jamais +vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales, +produisaient une cacophonie épouvantable; on eût dit un sabbat de +diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au +milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés. + +Le même soir il se forma deux partis. Le _patriotisme d'antichambre_, +comme disait M. Turgot à propos du _Siège de Calais_, tragédie +nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande +maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et +déclara dans tous les cafés que jamais homme né hors de l'Italie ne +parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette +mesure parfaite qui le caractérise: _Gli accompagnamenti tedeschi non +sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi_. + +L'autre parti, guidé par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient +été à Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurément +des morceaux d'ensemble, mais deux ou trois petits airs, ou _duetti_, +écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à +_honneur national_ eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent +qu'il fallait être _mauvais Italien_ pour admirer de la musique faite +par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de +l'opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l'orchestre jouant plus mal +chaque soir. Les gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande +ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la +Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler +à tout venant, et à plus forte raison d'écrire), ces gens dirent: +«Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant +d'acharnement à prouver qu'il est médiocre, puisque nous lui voyons +prodiguer des injures qu'on n'a jamais adressées aux Nicolini et aux +Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'époque), il serait bien +possible que cet étranger eût un coin de génie.» + +Voilà ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de +personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas +pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures +grossières des journaux écrits par les agents de la police. La cause de +Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue. + +Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas +grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en +adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils répètent partout et +à tue-tête, ayant su, par une lettre qu'une de ses maîtresses lui +écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se +mit à en parler avec mystère. Il fit appeler les six meilleurs +symphonistes de la ville, qu'il éblouissait de son luxe, et étourdissait +du fracas de ses chevaux anglais et de ses calèches fabriquées à +Londres, et il fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale +de _Don Juan_. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps +de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque +oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en +Italie, il est sûr d'être obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres +cinq ou six _buli_ de Brescia, capables de toutes les violences. + +Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour +parvenir à jouer _in tempo_ (en mesure) le premier finale de _Don Juan_. +Alors pour la première fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince +prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En +deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit +exécuter à sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une +conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de _Don +Juan_. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva +bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant +de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari +considérable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette +tranquillité profonde d'une ville d'Italie, devint bientôt la grande +nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait parié qu'il +ferait exécuter quelques morceaux de _Don Juan_, et que messieurs tels +et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint +sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de +Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et +le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de +_Sargine_ et de _Cora_. On mourait de rire, à ce que l'on m'a conté, +rien qu'à entendre ces assertions. Le prince, dont la vanité goûtait des +plaisirs très vifs, retarda le grand jour sous divers prétextes; il +vint enfin ce jour mémorable. Le concert d'épreuve eut lieu à la maison +de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans, +il en a été plus fat de moitié. + +Cet événement fit du bruit; on se mit à jouer Mozart en Italie. A Rome, +vers 1811, on estropia _Don Juan_. Mademoiselle Eiser, celle qui a joué +un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse +à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans _Don Juan_, et fort +bien. Sa voix était admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que +par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela +ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce +dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna _Don Juan_ à +la _Scala_, succès d'étonnement. En 1815, on donna _les Noces de +Figaro_, qui furent mieux comprises. En 1816, _la Flûte enchantée_ tomba +et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de _Don Juan_ eut enfin +un succès fou, si l'on peut appeler _fou_ un succès lorsqu'il s'agit de +Mozart. + +Aujourd'hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin +d'y être senti. Son principal effet dans l'opinion publique a été de +jeter au second rang Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction +allemande. + +En ce sens, il a aplani les voies à Rossini, dont l'immense réputation +ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouvé de +rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini, +et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello. +Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd'hui en France +les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes +nobles de Racine. Ils étaient sûrs d'être extrêmement applaudis, +extrêmement loués, et en beau style; mais il restait toujours un peu +d'_ennui_ au fond de l'âme de leurs prôneurs, qui, partant, étaient +toujours prêts à se fâcher. C'étaient des succès comme ceux de _Saül_, +du _Maire du palais_, de _Clytemnestre_, de _Louis IX_; personne dans la +salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en bâillant, prouvait +à son voisin que c'était fort beau. + + + + +V + +DU STYLE DE MOZART + + +Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix +ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart leur voix mérite +d'être comptée, et leur jugement pris en considération. + +Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et +en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas _calculée pour ce +climat_; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des +images mélancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable +et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le même à +Bologne et à Königsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus +impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y +empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'âme; +il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant; c'est +une fureur; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès +de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien +n'a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que +cette nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le +langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses +nuances, depuis la jeune fille tendre, _Ha! tu sai ch'io vivo in pene_, +de _Carolina_, dans le _Matrimonio segreto_, jusqu'au vieillard, fou +d'amour, _Io venia per sposarti_. J'abandonne ces idées sur la +différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une +métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de +pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le +peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorité, +elles n'y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse; tout au plus, +si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par cÅ“ur une +vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas +d'humeur à faire des phrases pour ces sortes de gens. + +Revenons à Mozart et à ses chants pleins de _violence_, comme disent les +Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais +j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini +aura pâli. C'est qu'il a été inventeur de tous points et dans tous les +sens; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encore un peu à +Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn. + +La science de l'Harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra +supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout +de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il +ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de +faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force des couleurs; ou +mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la +convenance des sentiments. + +Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui, +dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les +forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force +de sa musique est telle, que l'image présentée restant fort indistincte, +l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie. +Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une maîtresse +sérieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à +cause de sa tristesse; ces femmes-là , ou manquent tout à fait de faire +effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois, +font une impression profonde et s'emparent de l'âme tout entière et pour +toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique +nécessairement sans passions, prétend toujours faire croire qu'elle a +des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette +mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de +sa musique sur le cÅ“ur humain. + +En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre, +parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur +succès vient: 1º de ce qu'ils sont de bonne foi; 2º de ce que peu à peu +leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une +opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre énoncer; 3º enfin, de ce +que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la +mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés, +répètent toujours et avec modestie le même sentiment. + +Ces gens-là ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport +_la Pietra del Paragone_ et _l'Italiana in Algeri_; ils ont été touchés +du quartetto de _Bianca e Faliero_; ils disent que Rossini a porté la +vie dans l'opéra _seria_; mais, au fond, ils le regardent comme un +brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand +effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber +Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des +qualités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart. +Rien ne fait moins de _fracas_ en peinture que l'air modeste et la +céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont +abaissés sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphaël, le +vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et +qui, pour les âmes _communes_, est une chose si _commune_). + +Il en est de même du duetto: + + Là ci darem la mano + Là mi dirai di si. + +Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le +comble de l'ennui à la plupart de nos _dandys_. + +Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l'air _Sono docile_ de +Rosine dans le _Barbier de Séville_. Qu'importe que cet air soit un +contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens? + +La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique +et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mêmes personnes; +Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la +nièce, dans la comédie des _Femmes_ de Dumoustier: + + Va, + Tu ne plairas jamais à qui j'aurai su plaire. + +Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si +Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'idées au +même degré que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacité +et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases +que Cimarosa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs +dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique +que + + Amicone del mio core, + +Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva +avec Figaro, + + Oggi arriva un reggimento + È mio amico il colonello, + + (1er acte du _Barbier_). + +ou un duetto aussi léger que celui de Rosine avec Figaro (1er acte). +Mozart n'a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique; il est le +contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il +ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans l'air + + Quelle pupille tenere, + +des _Horaces_. + +Il ne comprenait pas qu'on pût ne pas trembler en aimant. + +Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et +de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera +_saturé_ des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on +reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de +l'auteur de _Così fan tutte_. + +Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie; c'est dans _Don +Juan_, lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et +dans _Così fan tutte_; c'est justement aussi souvent que Rossini a été +mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans _la Gazza ladra_, où un jeune +militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une +maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans _Otello_ que le duetto +des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le +quartetto de _Bianca e Faliero_, le duetto d'_Armide_, et même le +superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de mille passions, +s'éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisément +de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime. +C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante. + +Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'Å“uvre de +Rossini, _la Pietra del Paragone_, _l'Italiana in Algeri_, _Tancredi_, +_Otello_, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance +qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance, +si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans _la Gazza ladra_ +et dans l'introduction de _Moïse_, Rossini a voulu se rapprocher du +style _fort_ des Allemands. + +Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto: + + Crudel, perchè finora farmi languir così? + +Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que: + + Mentr'io ero un mascalzone, + +ou bien encore le duel des _Nemici generosi_, de Cimarosa, si bien joué +à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli. + +Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et +d'aussi léger que le duetto: + + D'un bel uso di Turchia + +du _Turco in Italia_. Cela est Français dans tout le beau de +l'expression. + +C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se +pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la +tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène +musicale. Pour qui sait entendre, on les imite même dans les petites +musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini. + + +FIN DE L'INTRODUCTION + + + + +VIE DE ROSSINI + + + + +CHAPITRE PREMIER + +SES PREMIÈRES ANNÉES + + +Le 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à Pesaro[17], jolie petite +ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez +fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et +les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de +désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages +de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont +rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents +puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là , comme sur la frontière +d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et +désolation; tout est douce volupté et beauté touchante vers les rives +ombragées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la +civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes +s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser +d'être féroces. La douce volupté les civilisa; ils reconnurent qu'aimer +valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est +pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le +bon Dieu en avait fait une île! + +Son état politique n'est point à envier; toutefois, c'est de +l'_ensemble_ de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis +quelques siècles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du +monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini +et Vigano, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les +beaux-arts, sont nés au pays où l'on aime. + +Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit +l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour. + +Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission à ses sujets +que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de _danger_ +en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire +tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce +bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le +gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête +d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la société, +mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt +ans.) + +Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de +venin, qui sort de la fange de marais immenses; il paraît tout à coup au +milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupté fait +place à la terreur; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont +il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien +vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de +regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'est un mal +nécessaire, personne ne s'en irrite. + +Le jour où l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cessé +de vivre en Italie, et l'on aura à leur place de belles discussions +politiques comme à Londres ou à Washington. + +L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une idée +calomnieuse[18], est bien plus favorable à l'énergie des passions que +les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à +l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison. + +Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour +lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société +est juge de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et +d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée +jusqu'à la poltronnerie la plus amusante). + +Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les +beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des +ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus +spirituel et le plus fin n'aperçoit les beaux-arts que comme au travers +d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de +finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de +l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus +que le matériel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture, +et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la +musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un +tableau de Raphaël, l'homme du nord en fera consister la sublimité dans +le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on +musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le _Miroir_. + +Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé +précisément par ces gens si fins dont je viens de médire; leur +supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du +monde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles +qu'à demi. Si j'avais à faire une histoire de la musique ou de la +peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la +publierais. + +Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une +expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion +plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait +quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air +_agitato_. + +En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les +passions occupée par la peur de manquer aux mille convenances, ou le +projet de lancer un calembour heureux. + +En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent +comme ennemis acharnés des beaux-arts. Toutes les passions sont +comprimées dans les hautes classes par une timidité souffrante qui +n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou anéanties chez la +plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze +heures de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer +de pain et de mourir au milieu de la rue. + +On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du _dolce far niente_, et de +l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant, +grâce à ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le nord seulement que +l'on peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les +beaux-arts. + +La Romagne, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les +plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a +longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays; il +y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde. + +Le père de Rossini était un pauvre joueur de cor de troisième ordre, de +ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de +Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou +voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres +impromptus qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une +beauté, était une _seconda donna_ passable. Ils allaient de ville en +ville et de troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme +chantant sur la scène; pauvres par conséquent: et Rossini leur fils, +couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle +à la pauvreté paternelle, n'avait pas mis de côté, pour tout capital, il +y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie +annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne. + +On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une +industrie bien incertaine n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait +guère de l'avenir. + +En 1799, les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne; mais il +ne commença à étudier la musique qu'à l'âge de douze ans, en 1804; son +maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune +Gioacchino gagnait déjà quelques _paoli_ en allant chanter dans les +églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites manières +le faisaient bien venir des prêtres directeurs des _Funzioni_. Sous le +professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art +d'accompagner et les règles du contrepoint. Dès l'année 1806, il était +en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce +fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes espérances; sa +jolie figure faisait penser à en faire un ténor. + +Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en +Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare, +Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le +jeune Rossini cessa de chanter dans les églises. Le 20 mars de cette +année, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du +père Stanislao Mattei. + +Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en état de composer une +symphonie et une cantate intitulée: _Il pianto d'Armonia_. C'est son +premier ouvrage de musique vocale. Immédiatement après il fut élu +directeur de l'académie des _Concordi_ (réunion musicale existant alors +dans le sein du lycée de Bologne). + +Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger, +comme chef d'orchestre, les _Quatre Saisons_ de Haydn, que l'on exécuta +à Bologne; la _Création_, que l'on donna en même temps (mai 1811), fut +dirigée par le célèbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini +n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite +maison à Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la +famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur protection. Une +femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée +de l'envoyer à Venise; il y composa, pour le théâtre _San-Mosè_, un +petit opéra en un acte intitulé _la Cambiale di Matrimonio_ (1810). +Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année +suivante (1811) il y fit jouer _l'Equivoco stravagante_. Il retourna à +Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, _l'Inganno felice_. + +Ici le génie éclate de toutes parts. Un Å“il exercé reconnaît sans peine, +dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux +capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'Å“uvre de +Rossini. + +Il y a un beau _terzetto_, celui du paysan _Tarabotto_, du seigneur +féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne +reconnaît pas. + +L'_Inganno felice_ est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de +l'école du Pérugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités +de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n'osait pas +encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste se +compose de deux choses: une âme exigeante, tendre, passionnée, +dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui +donner des jouissances en créant des beautés nouvelles. Les protecteurs +de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant +le saint temps de carême de 1812 un _oratorio_ intitulé: _Ciro in +Babilonia_ (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur, +ce me semble, pour l'énergie, à l'_Inganno felice_. Rossini fut appelé +de nouveau à Venise; mais l'_imprésario_ de _San-Mosè_, non content +d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames, +et dont le génie naissant allait procurer la vogue à son théâtre, le +voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini donna +sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à +son rang, et que peut-être il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays +moins sauvage. + +En sa qualité de compositeur, Rossini était maître absolu de faire +exécuter tout ce qui lui passerait par la tête aux instruments de son +orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, _la Scala di seta_ (l'Échelle +de soie), qu'il fit pour l'_imprésario_ insolent, toutes les +extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais +manqué dans cette tête-là . Par exemple, à l'_allegro_ de l'ouverture, +les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit +coup avec l'archet sur le réverbère en fer-blanc dans lequel est placée +la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère +d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de +la Terre-Ferme pour l'opéra du jeune _maestro_. Ce public, qui deux +heures avant l'ouverture, assiégeait les portes, et qui ensuite avait +été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement +insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin +d'être affligé, demanda en riant à l'_imprésario_ ce qu'il avait gagné à +le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis lui avaient +procuré un engagement. Rossini reparut un mois après à Venise; il donna +successivement deux _farze_ (opéras en un acte) au théâtre _San Mosè_: +_l'Occasione fa il ladro_ (1812) et _il Figlio per azzardo_ (carnaval de +1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit _Tancrède_. + +On peut juger du succès qu'eut cette Å“uvre céleste à Venise, le pays +d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et +roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût +pas distrait de Rossini. C'était une folie, une vraie _fureur_, comme +dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le +gondolier jusqu'au plus grand seigneur, tout le monde répétait: + + Ti rivedro, mi rivedrai. + +Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés d'imposer silence à +l'auditoire, qui chantait: + + Ti rivedro! + +ceci est un fait certain dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans +les salons de madame Benzoni. + +Les _dilettanti_ se disaient en s'abordant: _Notre Cimarosa est revenu +au monde_[19]; C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs, +c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de +la langueur et de la lenteur dans l'_opéra seria_; les morceaux +admirables étaient clair-semés, souvent ils se trouvaient séparés par +quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui: Rossini venait de +porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection +de l'opéra buffa. + +Le véritable opéra buffa, celui dont les _libretti_ furent écrits en +napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello, +Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage +d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie: on serait +prêt à commencer le dialogue avec lui: c'est l'Å“uvre, jusqu'ici, où +l'homme s'est le plus approché de la perfection. Il n'y a donc rien à +faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend +un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique[20]. Le succès de +Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans +l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra _di mezzo +carattere_, comme _le Barbier de Séville_, et dans l'opéra séria, comme +_Tancrède_; car ne vous figurez pas que _le Barbier de Séville_ tout gai +qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa; il n'est qu'au second +degré de gaieté. + +On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples, à peine, depuis les +progrès de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait +de hautbois ou de basson aux chefs-d'Å“uvre des Fioravanti et des +Paisiello. Rossini s'est bien gardé de toucher à ce genre; c'est comme +qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après _Macbeth_. Il a +entrepris la besogne _faisable_ de porter la vie dans l'opéra seria. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE II + +TANCRÈDE. + + +Ce charmant opéra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon +analyser et juger _Tancrède_? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce +qu'il en doit penser, et au lieu de juger _Tancrède_ avec moi, ne +va-t-il pas me juger avec _Tancrède_? Grâce à madame Pasta, Paris ne +voit-il pas _Tancrède_ comme il n'a jamais été donné nulle part? + +Quel prodige qu'une jeune femme qui, à peine arrivée à l'âge des +passions, nous présente, avec un chant suave, un talent tragique aussi +remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent _différent_, et un +talent plus simple! + +Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'être +incomplet, je vais essayer une analyse rapide de _Tancrède_. + +Les premières mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de +noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu'à l'_allegro_. Il y +a là un caractère de nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de +la première représentation, entraîna tous les cÅ“urs. Rossini n'avait +point osé venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son +engagement l'y obligeait; il avait peur d'être accueilli par des +sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le +cÅ“ur l'accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son +précédent opéra. Le compositeur enfant s'était caché sous le théâtre, +dans le passage qui conduit à l'orchestre. Après l'avoir cherché +partout, le premier violon, voyant que l'heure avançait, et que le +public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si +ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première +représentation, se détermina à commencer l'opéra. Le premier allegro de +l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les +bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa +place au piano. + +Cet _allegro_ est plein de fierté et d'élégance. C'est bien là ce qui +convient au nom chevaleresque de _Tancrède_; voilà bien l'amant d'une +femme à grand caractère; c'est bien là , enfin, le génie de Rossini dans +sa pureté. Quand il est lui-même, il a de l'élégance comme un jeune +héros français, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn. +Il faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette +force dans les airs des _Horaces et des Curiaces_. Rossini, suivant, +sans s'en douter, les traces de Canova, a substitué de l'_élégance_ à +cette _force_, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a +compris la tendance de son siècle, il s'est écarté du _beau idéal_ de +Cimarosa, précisément comme Canova a osé s'écarter du _beau idéal +antique_[21]. + +Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa, +quelquefois il a été _lourd_: c'est qu'il a eu recours à ces _lieux +communs_ d'harmonie, éternelle ressource des Mayer, des Winter, des +Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force +dans la mélodie. + +Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu métaphysique, quand +Rossini est lui-même, il a de l'élégance et de l'esprit, et non de la +force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven. + +Cette réflexion m'a été suggérée surtout par cet allegro de l'ouverture +de _Tancrède_. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins +d'une grâce et d'une finesse tout à fait françaises; mais il n'y a point +de pathétique. + +L'ouverture finit, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers +syracusains. Ils chantent en chÅ“ur: + + Pace, onore... fede, amore. + +Ce chÅ“ur est fort agréable, mais est-ce bien là le mot qu'il devrait +nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette _force_ dont +je viens de parler, et que l'on remarque presque à chaque pas dans les +Å“uvres de Haydn? Ce chÅ“ur a un air doucereux assez déplacé partout, et +plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen âge. + + Cinq chevaliers français conquirent la Sicile, + +dit le poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit +féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'après +nature, dans le templier Boisguilbert d'_Ivanhoe_, ce sont ces +chevaliers qui vont bientôt envoyer à une mort cruelle l'aimable fille +de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux: + + Pace, onore. + +Ce chÅ“ur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de +l'_Astrée_, + + Où, jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement. + +Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen âge? Les chevaliers +couverts de fer de ces temps barbares, même quand ils juraient une paix, +devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille +garde rentrant à Paris après Austerlitz. + +L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphaël +souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le +plus nécessaire. + +Cette _introduction_[22] de _Tancrède_ produit toujours peu d'effet, +quoique la mélodie en soit agréable. Si l'idée de corriger, et de +corriger un ouvrage heureux, n'était pas à mille lieues du caractère de +Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce chÅ“ur des chevaliers +de Syracuse. + +Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau +de chant qui annonce l'entrée d'Aménaïde: + + Più dolce e placida. + +Avant lui la musique n'avait jamais exprimé à ce point l'élégance noble +et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie. + +La cavatine d'Aménaïde, _come dolce all'alma mia_, manque de la +mélancolie que Mozart y eût mise, et l'on y remarque des agréments trop +jolis pour n'être pas déplacés. Une jeune fille d'une âme un peu élevée +qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste: Voltaire a +cherché cette nuance. Rossini était trop jeune pour la sentir, ou, pour +mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment +n'est peut-être jamais entré dans son âme; toujours il a craint d'être +ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eût imité un +instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui +était dicté par son génie, et ce génie, s'il a de la tendresse, ne +connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie. + +Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à +l'italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une +plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il +faut l'admirable _portamento_ de madame Pasta pour que le débarquement +de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite +barque dont on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un +effet risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules +dans lesquelles les arbres _font ombre_ sur le ciel. A Milan on aperçoit +à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter ces choses-là à +l'imagination, le débarquement de Tancrède et de ses écuyers. La +décoration sublime est un chef-d'Å“uvre de Sanquirico ou de Perego; +l'admiration qu'elle vous donne vous fait _oublier_ de porter un Å“il +critique sur les détails de l'action qui se passe devant vous. +Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en décorations, et +les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui. + +A Venise, Rossini avait fait pour l'arrivée de Tancrède un grand air +dont la Malanote ne voulut pas[23]; et comme cette excellente cantatrice +était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle +ne lui déclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la +première représentation. + +Qu'on juge du désespoir du _maestro_! Voilà de ces choses qui font +devenir fou à cet âge et dans cette position; âge heureux où l'on +devient fou! «Si après l'équipée de mon dernier opéra, se disait +Rossini, l'on siffle l'entrée de Tancrède, tout l'opéra _va a terra_ +(tombe à plat).» + +Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui +vient; il écrit quelques lignes, c'est le fameux + + Tu che accendi, + +l'air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en plus de +lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette +cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une +longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu +chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l'église d'une des +petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l'air de +_bonheur_ de la Mythologie, même dans la religion terrible des +chrétiens. + +A Venise, cet air s'appelle l'_aria dei risi_. J'avoue que c'est un nom +bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite +anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. _Aria dei +risi_, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'_air du riz_. En Lombardie, +tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit +maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime +le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait +toujours faire cette question importante: _bisogna mettere i risi_? +Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le cameriere lui fit la +question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt +Rossini avait fini l'air. + + Di tanti palpiti. + +Le nom d'_aria dei risi_ rappelle qu'il a été fait en un instant. + +Que dire de cette admirable cantilène? Il me semble qu'il serait +également ridicule d'en parier et à qui la connaît, et à qui ne l'a +jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe? + +Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède +savent que le récitatif + + O patria, ingrata patria! + +peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame +Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la +leçon de chant du _Barbier de Séville_. On peut chanter supérieurement +un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette +sublime; il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même le +passage sur les mots _alma gloria_ ne sera jamais chanté par un être né +en deçà des Alpes. + +Les mots _mi rivedrai, ti rivedró_, exigent le sentiment ou le souvenir +de l'amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord +mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre +pourquoi _mi rivedrai_ est mis avant _ti rivedró_. Si nos gens de goût +entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a là _manque de +politesse_ de Tancrède a l'égard d'Aménaïde, et peut-être _oubli total +des convenances_. + +A l'arrivée de Tancrède on peut voir dans l'orchestre le sublime de +l'_harmonie dramatique_. + +Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer +les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par +les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire +dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage +lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage +déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son cÅ“ur; il convient +ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il +emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate +qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine. S'il +parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui +portons, et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde +en revoyant les lieux qu'habite Aménaïde. Tancrède doit se taire; mais +pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui +l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de +son âme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec +lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix. + +Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et +des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas +faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement +ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage +lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant, +dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure +exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que +pour nous reposer des effets d'orchestre. Le héros est comme ces +princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne +pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient +toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse +importante. + +Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractères +distinctifs: par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède, +Rossini a employé la flûte[24]; cet instrument a un talent tout +particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse[25], et c'est bien +là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne +peut reparaître que sous un déguisement. + +Si l'on veut arriver par un autre chemin à l'idée de l'harmonie dans ses +rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employé avec succès +le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-être qui a +valu les succès les plus étonnants à l'immortel auteur d'_Old +Mortality_. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l'harmonie, +de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par +des descriptions. Voyez dès la première page d'_Ivanhoe_ cette admirable +description du soleil couchant qui darde des rayons déjà affaiblis et +presque horizontaux au travers des branches les plus basses et les plus +touffues des arbres qui cachent l'habitation de _Cédric_ le Saxon. Ces +rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'un éclairci de cette forêt +sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur +de porcs. L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire +cette forêt éclairée par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les +singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu'il +nous présente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous +sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages +vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un +prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman +par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque +tout son effet. + +Voilà comment les gens de génie emploient l'harmonie en musique, +exactement comme Walter Scott se sert de la _description_ dans +_Ivanhoe_; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent +l'harmonie comme M. l'abbé Delille entasse les descriptions les unes sur +les autres dans son poëme de _la Pitié_. Vous souvient-il encore combien +les personnages épisodiques de M. l'abbé Delille sont pâles et +décolorés? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela à Paris en +1804? Quels progrès immenses n'avons-nous pas faits depuis cette époque? +Espérons que nous en ferons bientôt de semblables en musique, et que +l'harmonie allemande suivra la poésie à _la Louis XV_. Nos anciens +auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'idée de +décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à +l'harmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans +l'excès contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans +l'harmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale +de madame de Staël comme des descriptions du chantre des _Jardins_, et +que nous en viendrons à ne parler des aspects touchants de la nature que +quand notre cÅ“ur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et +en jouir. + +A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la +_description_, quelquefois même d'une manière impatientante, comme +lorsque la charmante petite muette Fenella de _Peveril du Pic_, veut +empêcher Julian de sortir du château de Holm-Peel dans l'île de Man. Ici +la description impatiente à peu près comme l'harmonie allemande choque +les cÅ“urs italiens; mais lorsqu'elle est bien placée, elle laisse l'âme +dans un état d'émotion qui la prépare merveilleusement à se laisser +toucher par le plus simple dialogue; et c'est, à l'aide de ses +admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'être +simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d'autres +avaient mis à la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues +aussi vrais que la nature. + +Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée +un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical, +Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n'avait +pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects +sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique. +Il se servit de la description d'une manière ravissante; quelquefois +mais fort rarement, il l'employa d'une façon un peu exagérée. Mayer, +Winter, Weigl, comme M. l'abbé Delille, jettent à pleines mains des +descriptions peu intéressantes et fort _savantes_ (très-fortes en +grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une +manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est +singulièrement pittoresque; il arrête toujours les yeux, mais +quelquefois il les fatigue. + +A chaque instant dans la _Gazza ladra_, par exemple, on voudrait faire +taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et +fort, il convient aux gens sensibles; les _dilettanti_ voudraient plus +de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix +humaines. + +Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition +de _Tancrède_; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui +pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de +vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de _Tancrède_ +toutes les fois que l'on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop +de simplicité. + +Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la _nouveauté_ de +ce _style_, ce furent des chants délicieux garnis, si j'ose m'exprimer +ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui +réveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les +choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements +produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix. +_Fanno col canto conversazione rispettosa_[26], dit l'un des amateurs +les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l'auteur de l'_Uomo_, +et de l'_Elefanteide_, satires délicieuses). + +Il y a des fautes dans le premier _final_ de _Tancrède_, me disait un +soir à Brescia l'aimable Pellico (le premier poëte tragique de l'Italie, +aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg); +il y a des sauts d'un son à l'autre dans ce _final_, qui étonnent +l'oreille.--Mais l'oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument +jamais être étonnée? Si vous voulez qu'on fasse des découvertes, laissez +un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait +jamais voulu permettre d'étonner l'oreille, le fougueux et singulier +Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn? + +Si, dans le premier acte de _Tancrède_, Rossini ne fait pas encore usage +de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes +d'une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons +plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs. +Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase +qu'Aménaïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassan: + + Deh! tu almen. + +Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la +fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sûr. La partie de ce +quatuor, chantée à mi-voix par Orbassan, est délicieuse; il semble que +les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de +basse: on ne sait où l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupté. + +Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante: + + No; che il morir non è. + +Mais on l'oublie bientôt pour le délicieux duetto + + Ah! se de'mali miei, + +dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec +ce qu'on vient d'entendre. + +L'expression marquante de cette délicieuse partition de _Tancrède_ est +l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse +folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une chose +d'_âme_ de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n'être plus +qu'une _vilenie méthodique et mathématique_[27]. Ici il ne doit plus +être question des moyens _physiques_ de l'art choisis par Rossini, et +par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien +au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu'il peint une +chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo _Ah! se de'mali miei_, +qui commence par la profonde mélancolie d'un héros, + + Nemico il ciel provai, + Fin da prim'anni ognor. + .................. + Ah! son si misero. + +finit par l'éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous +les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si +naturel et si touchant, nous avons de l'_honneur moderne_ dans toute sa +pureté, et voilà ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'idée de faire +avant _Arcole_ et _Lodi_. Ces mots sont les premiers que Rossini ait +entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796. +Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ces immortelles +demi-brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans +croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à +_Tolentino_ ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand +les oripeaux monarchiques nous eurent énervés, nous furent enlevés si +facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire à +Tancrède, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre. + +Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse +infinie et digne d'un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à +dix-sept ans, ce que d'autres parviennent à peine à comprendre et à +sentir à la suite d'études longues et pénibles. + +Le mouvement de mélodie + + Il vivo lampo, + +au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que +Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement +vrai, parfaitement neuf. + +Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d'être +économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels +que celui qui fait dire à Tancrède: + + Odiarla! o ciel non so. + +Ce personnage n'a qu'une faible émotion, ce me semble, qui, dans les +transports d'une passion, songe à être élégant, c'est-à -dire songe qu'il +existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu'ils peuvent penser de +lui, et veut être bien à leurs yeux. L'homme passionné ne peut plus +garder que ce degré d'élégance involontaire qui, chez lui, est devenue +habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les +mots: + + Di quella spada. + +J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent +plaisamment qu'à force de lire Boileau on apprend à se connaître en +chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments. +Ils vantent surtout le style sévère: + + Non raggioniam di loro, ma guarda e passa[28]. + +Les douze mesures que chante Tancrède, quand on le ramène sur le char de +triomphe, sont délicieuses: c'est un repos pour l'âme. Le chÅ“ur des +chevaliers qui cherchent Tancrède dans la forêt, _Regna il terror_, est +presque aussi beau, dans un autre genre, que l'air _Il vivo lampo_. +C'est, suivant moi, la perfection de l'union de la mélodie italienne à +l'harmonie allemande. Là devrait s'arrêter la révolution qui nous +précipite vers l'harmonie compliquée. + +La force de cette révolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur +vingt jolies petites filles à qui l'on enseigne la musique, dix-neuf +apprennent le piano; c'est à une seule qu'on montre à chanter, et les +dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En +Italie, tout le monde cherche à arriver au _beau musical_ par la voix. + +Je deviendrais infini, si je cédais au plaisir de dire ce que je pense +de chacun des morceaux de _Tancrède_, ou plutôt ce qu'on en pensait à +Naples, à Florence, à Brescia, où j'ai vu cet opéra: car je me méfie +plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils +sont sincères, sont tout au monde pour qui les éprouve, mais fort +indifférents et même ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage +pas. Je prie le lecteur de croire que le _Je_, dans cette brochure, +n'est qu'une tournure qui pourrait être remplacée par: On disait à +Naples, dans la société du marquis Berio..., ou: M. Peruchini, de +Venise, cet amateur si instruit, dont les sentiments font loi, nous +disait un jour chez madame Bensoni..., ou: J'ai vu, ce soir, au cercle +qui se réunit autour du fauteuil de M. l'avocat Antonini, à Bologne, M. +Agguchi soutenir que l'harmonie allemande...; le comte Giraud était de +son avis, que M. Gherardi, l'ami de Rossini, a combattu à outrance. + +Le petit nombre de sentiments tout à fait personnels qui se rencontrent +dans cette brochure sont présentés avec les formes dubitatives qui +conviennent à l'auteur plus qu'à personne, et il avoue ici que pour +faire cette _Vie de Rossini_ il a pris de toutes mains, et, par exemple, +dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand +homme et ses ouvrages. + +Ainsi, j'entendis dire un soir à l'aimable Gherardi, dans la loge de +madame Z***, à Bologne: «Ce qui me frappe dans la musique de _Tancrède_, +c'est la jeunesse. L'audace fait certainement l'un des traits les plus +frappants de la musique de Rossini, comme de son caractère. Mais dans +_Tancrède_, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m'étonne +dans la _Gazza ladra_ ou le _Barbier_. Tout y est simple et pur. Il n'y +a point de luxe; c'est le génie dans toute sa naïveté, et, si l'on me +permet cette expression, c'est le génie vierge encore. J'aime de +_Tancrède_ jusqu'à je ne sais quel air d'ancienneté qui me frappe dans +la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées +par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques, et qui +cependant échappent encore trop tôt à l'attention qu'elles captivent, et +à l'âme qu'elles enchantent. En un mot, j'aime _Tancrède_ comme j'aime +le _Rinaldo_ du Tasse, parce qu'il offre la manière de sentir d'un grand +homme dans sa candeur virginale.» + +Rossini, qui venait, dans son opéra avec accompagnements de réverbères +de fer-blanc, d'offenser le public de Venise, se garda bien d'avoir +recours aux lieux communs de mélodie et d'harmonie qui remplissaient les +partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans +_Tancrède_, du moins en l'écoutant à la scène, un seul de ces lieux +communs d'harmonie qui forment comme le corps de réserve des +compositeurs allemands, et que, plus tard, Rossini n'a que trop employés +dans ses opéras à l'allemande, tels que _Mosè_, _Otello_, _la Gazza +ladra_, _Ermione_, etc. + +A Naples, accusé d'ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands +artistes qui, sur leurs vieux jours, finissaient par la pédanterie et +l'envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du _style sévère_. +Style sévère dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des +amateurs qui répètent leurs phrases, sans trop s'en rendre compte, veut +presque toujours dire emploi des lieux communs de l'harmonie, emploi qui +fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout à +fait dupe en 1817, dans la _Testa di Bronzo_, de Soliva, à Milan. + +Il y aurait une remarque de vingt lignes à faire sur chacun des airs ou +des morceaux d'ensemble de _Tancrède_. Ces réflexions sont agréables à +côté d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'éprouver, elles +redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le +souvenir et les font entrer dans le domaine de la mémoire. Transportées +dans un livre, et loin d'un piano, ces réflexions pourraient fatiguer. +Il faut tout le tragique de cette terrible parole _ennui_ pour me forcer +à cesser de louer _Tancrède_. + +On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux +comme homme qu'il était glorieux comme compositeur. Bientôt la +Marcolini, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la fleur du +génie et de la jeunesse, l'arracha aux grandes dames ses premières +protectrices. Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes +répandues. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez compliquée et +surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractère +audacieux et gai de Rossini, et sa facilité à prendre des partis +décisifs: mais, en vérité, je ne puis imprimer cette anecdote-là . +Quelques changements que je misse dans les noms, pour dépayser les +curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout +le monde en Italie nommerait les acteurs: attendons quelques années. On +dit que la Marcolini, pour n'être pas en reste avec Rossini, lui +sacrifia le prince Lucien Bonaparte. + +C'est pour la Marcolini, c'est pour sa délicieuse voix de contralto, +c'est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rôle si plaisant +de _l'Italiana in Algeri_, que nous voyons si noblement défigurer dans +le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu'elle est +jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse, +passionnée, et, il faut bien l'avouer, ne songeant guère au _qu'en +dira-t-on_, en une respectable miss de l'Yorkshire, qui songe toujours, +et avant tout, à mériter les suffrages des commères de sa paroisse, sans +lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu nous +poursuivra-t-elle partout? Est-ce bien pour avoir la majestueuse vision +(_the noble prospect_) d'une femme parfaite que j'entre à l'Opéra-Buffa? +Serait-ce offenser la gravité de notre siècle, blesser les convenances, +etc., etc., que d'oser penser que plus les mÅ“urs sont tristes, +collets-montés et hypocrites, plus les délassements devraient être gais? + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE III + +L'ITALIANA IN ALGERI + + +Mais parlons de _l'Italiana_, non pas telle que des gens adroits nous +l'ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini, mais +telle qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune auteur +au premier rang des _maestri_. + +Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à +s'évanouir que les effets de la musique; comme tout le charme dépend de +l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de réel, il suffit +d'une association involontaire d'idées désagréables pour empêcher à +jamais l'effet d'un chef-d'Å“uvre dans un pays. Tel est le sort de +_l'Italiana_ à Paris; elle y a été tellement gâtée qu'elle n'y fera +jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec +l'idée qu'on va voir quelque chose de médiocre. Ce seul préjugé serait +fatal partout à la meilleure musique du monde; que sera-ce chez un +peuple où chacun dirait volontiers à son voisin: «Monsieur, faites-moi +l'amitié de me dire si j'ai du plaisir?» + +L'ouverture de _l'Italiana_ est délicieuse, mais elle est trop gaie; +c'est un grand défaut. + +L'introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la +douleur d'une pauvre femme délaissée. Le chant qui fixe les yeux sur cet +état de l'âme, + + Il mio sposo non più m'ama, + +est délicieux, et cette douleur n'a rien de tragique. + +Arrêtons-nous sur ce peu de mots: c'est tout simplement la perfection du +genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mérite cette louange, et +Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait +_l'Italiana in Algeri_, il était dans la fleur du génie et de la +jeunesse: il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à faire +de la musique _forte_; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le +plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins +pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens[29], c'est qu'ils +veulent avant tout, en musique, des chants agréables et plus légers que +passionnés. Ils furent servis à souhait dans _l'Italiana_; jamais peuple +n'a joui d'un spectacle plus conforme à son caractère; et de tous les +opéras qui ont jamais existé, c'est celui qui devait plaire le plus à +des Vénitiens. + +Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait +en même temps _l'Italiana in Algeri_ à Brescia, à Vérone, à Venise, à +Vicence et à Trévise. + +Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple, +cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup +d'honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres; mais il y avait +une certaine verve dans l'exécution, un _brio_, un entraînement général +que l'on ne trouve jamais à l'Opéra dans nos climats raisonneurs. Je +voyais cette espèce de folie musicale s'emparer de l'orchestre et des +spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès +d'applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus +entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant +de joie dans un chétif théâtre où rien assurément n'était au-dessus du +médiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n'était +fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le _réel_ et le _triste_ +de la vie. Il n'y avait certainement pas une tête dans la salle qui +s'avisât de _juger_ ce qu'on voyait. Le chant, les décorations, +l'exécution vive de l'orchestre, le jeu des acteurs rempli +d'improvisations, rien n'était fait pour arrêter ici-bas l'imagination +du spectateur, qui, pour peu qu'il fût bien disposé, se trouvait bientôt +dans un autre monde que le nôtre, et dans un monde bien autrement gai. +Mais tout cela veut être vu, et a fort mauvaise grâce dans un récit. + +Nous étions tous livrés aux plus folles illusions de la musique. Les +acteurs, enhardis, inspirés par les applaudissements excessifs et par +les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple, +ils n'auraient jamais osé hasarder le lendemain. J'ai vu le délicieux +bouffe Paccini, qui jouait messer Taddeo à San-Benedetto, à Venise, nous +avouer, à la fin d'une soirée de grand succès et de haute folie, que la +plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a +de plus gai au monde, n'était rien pour lui, mis en parallèle avec une +telle représentation. + +Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien +de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus +naturel en Italie que le chant de Mustafa: + + Cara, m'hai rotto il timpano. + +C'est bien là un amant lassé de sa maîtresse; mais il n'y a rien +d'humiliant pour l'amour-propre, rien de moqueur. + +Remarquez que je parle toujours de la musique et jamais des paroles, que +je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un +opéra. Je prends la situation du poëte, et ne lui demande qu'un seul +mot, un seul, pour me nommer le sentiment; par exemple, je vois dans +Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et en sa +qualité de souverain ne manquant pas de vanité. Peut-être que l'ensemble +des paroles me gâterait tout cela. Qu'y faire? Il vaudrait mieux sans +doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le _libretto_, il serait +charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se désenchanter le +moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que +l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien d'un grand +poëte. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le +_libretto_. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la première soirée +pour prendre une idée de l'action. A chaque morceau on lisait le premier +vers qui nomme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit +peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne +vint à l'idée de personne d'ouvrir ce petit volume couvert de papier +d'or. + +Madame B***, à Venise, redoutant encore l'effet désagréable du +_libretto_, ne l'admettait pas dans sa loge, même à la première +représentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante +lignes, et ensuite, par nos 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en +quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau +d'ensemble; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de +Lindor, coquetterie d'Isabelle à l'égard du bey, et ce petit extrait +était suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le +monde trouvait cette idée fort commode. C'est ainsi qu'on devrait +imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel +mot prendre pour éviter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la +musique comme on l'aime à Venise. + +La cavatine de Lindor, l'amant aimé, dans _l'Italiana in Algeri_, + + Languir per una bella, + +est d'une fraîcheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est +simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait +jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n'oublierai jamais +l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul +ténor qui existe aujourd'hui. C'était un des plus grands triomphes de la +musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure, +sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de +cette cavatine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion; elle n'est pas +trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point +obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous +sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s'empare de nous. C'est la +musique la plus _physique_ que je connaisse. + +Ce moment délicieux est renouvelé un instant après; mais si le plaisir +qu'on nous propose était exactement de même nature, de toute nécessité +il serait moins vif. + +Le duetto entre Lindor et Mustafa + + Se inclinassi a prender moglie + +est aussi agréable que la cavatine; mais déjà il a une nuance de plus de +dramatique et de sérieux; Lindor se défend de prendre la femme que le +bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des _Débats_ ont +trouvé l'action de la pièce folle, sans voir, les pauvres gens, que si +elle n'était pas folle, elle ne conviendrait plus à ce genre de musique, +qui n'est elle-même qu'une folie organisée et complète[30]. Si nos +littérateurs estimables veulent du raisonnable et du passionné, +renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passion ne se +présente que de temps à autre, comme pour nous délasser de la gaieté, et +c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un +sentiment tendre est irrésistible; il a les charmes réunis de l'imprévu +et du contraste. Comme à l'Opéra, quand la musique est bonne, l'âme ne +peut pas être à demi occupée d'une passion, la passion continue nous +occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou +de l'opéra buffa. + +La réplique de Mustafa + + Son due stelle + +à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer, +est à mourir de rire. La réflexion de Lindor + + D'ogni parte io qui m'inciampo + +est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite. On ne saurait +trouver plus de fraîcheur. La contre-partie de Mustafa + + Caro amico, non c'è scampo + +est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand +défaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne +sont autre chose que des _batteries_ destinées uniquement à faire +briller la cantilène délicieuse confiée au ténor. Cimarosa avait l'art +de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l'oreille, si +par hasard l'attention s'égarait jusqu'à s'en occuper. Ici, si, à une +quatrième ou cinquième représentation, l'oreille songe à la seconde +partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de concert +par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de +Rossini avec le même regret qu'on remarque, dans une jolie figure de +dix-huit ans, un léger pli de la peau, près de l'Å“il, qui deviendra une +ride dix ans plus tard. + +Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la première +fois, dans ce _duetto_, la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne +faire que de la musique de concert. + +L'air d'Isabelle + + Cruda sorte! amor tiranno + +est faible et sans génie. En revanche, où trouver des louanges dignes du +fameux _duetto_ + + Ai capricci della sorte? + +J'y vois une élégance que peut-être l'on chercherait en vain dans +Cimarosa; c'est cette élégance noble et simple qui fait de Rossini le +musicien par excellence d'un auditoire français. Ce genre de mérite, +tout à fait nouveau en musique, tient peut-être à ce qu'il y a moins de +passion dans ce duetto que Cimarosa n'en eût mis, La transition + + Messer Taddeo... + Ride il babbeo + +est délicieuse. + +Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs. +Le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux scènes de +récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos +yeux. + +Il y a un _repos_ admirable dans la grande scène où le bey Mustafa +reçoit Isabelle, c'est le chant du chÅ“ur: + + Oh! che rara beltà . + +Voilà un trait de génie, un instant de musique d'église dans un opéra +buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l'a fait bien court. + +La cantilène + + Maltrattata dalla sorte + +est un chef-d'Å“uvre de coquetterie; c'est suivant moi, la première fois +que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs. +Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l'amour véritable dans +la bouche de ses coquettes. C'est peut-être la seule faute que ce grand +homme ait à se reprocher en peignant les cÅ“urs de femmes. Il fallait +dans l'air d'Isabelle qu'il y eût à la fois assez d'amour pour tromper +la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public. + +Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent. +Remarquez le trait: + + Ah! chi sa mai Taddeo? + +Voilà le véritable style bouffe, voilà le comique dont la musique est +capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible. + +Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus délicat que +celui de Lindor qui entre à l'instant, avec la femme délaissée et son +amie: + + Pria di dividerci da voi, signore. + +Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que +Mozart et Cimarosa peuvent envier. + +Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs +estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale. + +Il est bien vrai que le bey dit: + + Come scoppio di cannone + La mia testa fa bumbùm; + +que Taddeo dit aussi: + + Sono come una cornacchia + Che spennata fa crà , crà [31]. + +Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M. +Etienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats, +charmants pour ce _finale_, et la musique cependant être comme celle de +Dalayrac ou de Mondonville? C'est comme si l'on s'avisait de louer, dans +la _Transfiguration_, le soin qu'a pris Raphaël de peindre ce tableau +sur une toile très-fine et de première qualité de Hollande. + +A Venise, à la fin de ce _finale_ chanté par Paccini, Galli et la +Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient +les yeux. + +L'impression est bien celle que les gens de goût attendent d'un opéra +buffa; elle est extrêmement forte, c'est donc un chef-d'Å“uvre. On +n'était pas obligé à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu'à exprimer +les détails de ce raisonnement; tout le monde s'écriait en mourant de +rire: Sublime! divin! + +Ce qui caractérise ce chef-d'Å“uvre, c'est l'extrême rapidité et +l'absence de l'emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots; +mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font attention aux +paroles? Rousseau s'est chargé de la réponse. On trouve cette phrase +italienne dans un certain endroit de ses Å’uvres: _Zanetto, lascia le +donne, e studia la matematica_[32]. + + +SECOND ACTE. + +Dans le second acte, rien de plus vif que l'entrée de Taddeo: + + Ah! signor Mustafa! + +L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation +est forte, elle est expliquée en peu de mots, fort clairement et d'une +manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus +gai que l'air et la pantomime + + Viva il gran Kaïmakan! + +mais il faut pour cela que l'on ose exécuter la pantomime, et c'est ce +qu'on n'a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffensif; mais la +dignité! + +La fin de l'air + + Quà bisogna far il conto + +égale les plus jolies idées bouffes de Cimarosa, et cependant c'est un +style tout à fait différent, beaucoup plus d'esprit, et beaucoup moins +de chaleur. + +Je vous engage à étudier l'accompagnement et la cantilène du +raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de +choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L'expression des +paroles + + Se ricuso... il palo è pronto, + E se accetto... è mio dovere, + Di portagi il candeliere + Kaïmakan, signore, io resto. + +est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et +que l'étude et l'application empêchent de trouver, loin de les fournir à +l'imagination d'un maestro; voilà de ces choses qu'on ne voit jamais +chez les Allemands. + +Il n'y avait qu'une manière de finir un air aussi gai. La poétique de +l'art aurait dit à tous les compositeurs vulgaires: il faut un moment de +tristesse; mais comment être profondément triste, en même temps +très-simple, et de toute nécessité fort rapide? Rossini a répondu par la +phrase sublime et si facile en apparence: + + Ah Taddeo! quant'era meglio + Che tu andassi in fondo al mar! + +Il n'est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations +reçues sur un avancement qui désole et avec une politesse forcée, ne +rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-là . L'effet est si +profond, qu'il y a des jours où l'on a pitié de Taddeo, en dépit de sa +qualité si ridicule d'amant non préféré. + +Après un air et un chÅ“ur si comiques, il fallait un long repos, et il a +été ménagé avec beaucoup d'art par l'auteur du libretto. + +L'air d'Isabelle + + Per lui che adoro + +devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n'a pas été aussi +heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et +redoublées d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du +spectateur. Le fond de l'étoffe est si pauvre, que l'on voit malgré soi +que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la +magnificence et l'effet. + +Rossini retrouve tout son génie dans le _quintetto_: + + Ti presento di mia mano + Ser Taddeo Kaïmakan. + +C'est peut-être le chef-d'Å“uvre de la pièce. Toute cette musique est +éminemment dramatique. Rien de plus gai et en même temps de plus vrai +que le trait d'Isabelle: + + Il tuo muso è fatto a posta. + +Rien de plus coquet et de plus trompeur que + + Aggradisco, o mio signore. + +Les éternûments du pauvre Mustafa ont fait rire même à Paris. +L'obstination d'un sot piqué au jeu est parfaitement rendue par + + Ch'ei starnuti fin che scoppia + Non mi movo via di quà . + +A peine commence-t-on à être las du genre bouffe et de l'excessive +gaieté, que l'âme se repose sur la délicieuse phrase: + + Di due sciocchi uniti insieme. + +Mais à la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun: + + Tu pur mi prende a gioco + +n'est encore que des _batteries_ de clarinette; c'est de la musique +d'écolier ou de paresseux. + +En revanche, le terzetto _papataci_ est de la plus grande force; le +contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa: + + Che vuol poi significar? + .... A color che mai non sanno, + +est délicieux pour l'oreille; voilà de ces effets tout à fait +indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne +veulent voir la musique qu'à travers les paroles. + +Rien de plus gai et de plus entraînant que la fin du terzetto; + + Fra gl'amori e le bellezze. + +Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble, +délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste: + + Se mai torno a miei paesi. + +La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on +l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette +autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques +dilettanti: + +«Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un théâtre du boulevard pour +y faire des bouffonneries.» + +J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance; +tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du +plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des +phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a +l'honneur de leur ouvrir ses portes. _Il n'y a rien de comparable à ceci +dans toute l'Italie_, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur +joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie +vis-à -vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet +qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi +bon en médire? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur +qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes +immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de +Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient à +un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre +qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il +peut être supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse +pris la parole, j'aurais joué le rôle ridicule d'un jardinier qui +apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture; il propose sa +méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence. + +La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire +donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire +qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de +rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux. +Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à +qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût +bien ne pas mutiler ses Å“uvres, et les entendre au moins une fois telles +qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses +privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se +faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s'est tout +doucement laissé priver; en revanche, il n'use pas mal de celui +d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter +à la fois dans l'opéra italien des _Nozze di Figaro_. Quel triomphe +flatteur pour l'_honneur national_! Il a beaucoup applaudi; il avait +entre autres plaisirs celui de la variété: chacune de ces demoiselles +chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux +n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité. + +Le génie, dans _l'Italiana in Algeri_, finit avec le magnifique terzetto +qu'on a trouvé trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un +tour de force en faveur de madame Marcolini; où trouver une _prima +donna_ d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades +à la fin d'une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui +embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner _l'Italiana_; +à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté +cet air-là comme tous les autres. + +Cet air est en même temps un monument historique. Quoi! un monument +historique dans le final d'un opéra buffa?--Hélas! oui, Messieurs, cela +est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace +d'être. + + Pensa alla patria, e intrepido + Il tuo dover adempi; + Vedi per tutta Italia + Rinascere gli esempi + Di ardire e di valor[33]. + +Napoléon venait de recréer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de +vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en +1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à leur +imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne +pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur +a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie + + Intrepido + Il tuo dover adempi, + +qu'il songe à les délasser par + + Sciocco tu ridi ancora. + +Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance +des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant. + + Vanne mi fai dispetto, + +toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations. + + Rivedrem le patrie arene + +est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de +l'autre amour. + +Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs +qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu _haute trahison_, ce chef-d'Å“uvre +n'a jamais ennuyé. Figurez-vous _Andromaque_ donnée aux _Français_, et +l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste; c'est à peu près +l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie +personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde ou de Juliette, dans +lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos +yeux. + +Voilà , me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien +sérieux sur un jeu d'enfant, sur un opéra buffa.--Je conviens de tout, +et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation. +Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire +des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans +qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps +pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un +grand sérieux à une chose si intéressante pour eux? Voyez en moi l'un de +ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou +bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un cÅ“ur, +vous acquerrez des plaisirs. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IV + +LA PIETRA DEL PARAGONE + + +Il me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager +(_scritturare_)[34] Rossini à Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour +_la Scala_, la _Pietra del Paragone_. Il avait vingt et un ans. Il eut +le bonheur d'être chanté par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et +Parlamagni, à la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succès fou. +La bonté du public s'étendit jusqu'au pauvre _Vasoli_, ancien grenadier +de l'armée d'Égypte, presque aveugle, et chanteur du troisième ordre, +qui se fit une réputation dans l'air du _Missipipi_. + +La _Pietra del Paragone_ est, suivant moi, le chef-d'Å“uvre de Rossini +dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer à cette +phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme +celle de l'_Italiana in Algeri_: la _Pietra del Paragone_ n'est pas +connue à Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la +faire paraître que mutilée; elle a manqué son effet, et pour toujours. + +Le _libretto_ est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se +succèdent avec une rapidité charmante, elles sont expliquées fort +clairement, en peu de mots, et très souvent ces mots sont comiques. Ces +situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux +passions et aux goûts habituels de chaque personnage, ne s'écartent +point de la vie réelle et des habitudes sociales de cette heureuse +Italie, si fortunée par son cÅ“ur, si malheureuse par ses petits tyrans. +Le chef-d'Å“uvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations +_fortes_, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui +n'a qu'un vernis de gaieté, comme l'_Intérieur d'un bureau_ ou le +_Solliciteur_[35], dont les héros me font pitié à la seconde fois que je +les vois, ne réveillent pas même une seule idée sombre; mais c'est en +vain que l'on chercherait dans un _libretto_ italien, ces mots +spirituels qui étincellent dans les pièces du Gymnase, et font tant de +plaisir à la première représentation et même à la seconde. + +Cet opéra s'appelle _la Pierre de touche_, parce qu'il s'agit d'un jeune +homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hériter d'une fortune +considérable, et qui tente une épreuve, qui _essaie_ comme avec une +_pierre de touche_ le cÅ“ur des amis et même des maîtresses qui lui sont +arrivés en même temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux +du concert de flatteries et d'égards qui environne le comte Asdrubal; +tout lui rit excepté son propre cÅ“ur: il aime la marquise Clarice, jeune +veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps +de la _villegiatura_ dans son palais, situé au milieu de la forêt de +Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-être Clarice n'aime en lui +que sa brillante fortune et son grand état de maison. + +Tous les voyageurs se rappelleront la forêt de Viterbe et ses aspects +délicieux. C'est de là que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tiré +tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout à fait d'accord +avec les passions qui agitent les habitants du château. Le comte +Asdrubal a un ami intime, jeune poëte sans vanité académique, sans +affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune +enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il soupçonne qu'on lui +préfère Asdrubal. Clarice, de son côté, pense que si elle laisse +paraître sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, même en acceptant +sa main, qu'elle a été bien aise de partager une grande fortune et une +belle existence dans le monde. + +Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espèces qui +abondent au château du comte, le poëte a placé sur le premier plan _don +Marforio_, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers +hommes de la nation[36] qui se chargent du soin de nous parler tous les +matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce _don Marforio_, intrigant, +poltron, _vantard_, méchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous +faire rire, de concert avec un _don Pacuvio_, nouvelliste acharné, qui a +toujours un secret d'importance à confier à tout le monde. Ce ridicule +presque impossible en France à cause de la demi-liberté de la presse +dont nous jouissons, se trouve à chaque pas en Italie, où les gazettes +sont archicensurées et où les gouvernements ne se font pas faute faire +jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle +dans un café, et ne les lâchent que lorsque chacun a confessé de qui il +tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte à dormir debout. + +Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome, +ont pour faire la conversation avec eux dans le château d'Asdrubal, deux +jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fâchées de l'épouser. +Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en +pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime. + +Au lever de la toile, tous ces caractères sont mis en jeu d'une manière +aussi vive que pittoresque par un chÅ“ur superbe; _don Pacuvio_, le +nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la +dernière importance aux amis du comte, et même aux deux jeunes femmes +qui prétendent à sa main. Le nouvelliste est fort mal reçu et finit par +mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes. + +Joconde, le jeune poète passionné, et don Marforio, le journaliste, +paraissent et chantent ensemble un duo littéraire, et qui, comme on le +pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. «J'anéantis mille poëtes +par un seul coup de mon journal», dit le folliculaire: + + Mille vati al suolo io stendo + Con un colpo di giornale. + +«Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.--Je la mépriserais à ce +prix! s'écrie le jeune poëte. Que peut-il y avoir de commun entre un +journal et moi?» Ce _duetto_ est extrêmement piquant, et il fallait +Rossini pour le faire. On y admire de la légèreté, du feu, de l'esprit +et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde +inattaquable par la vanité, le quitte en lui lançant un mot piquant sur +son amour malheureux pour Clarice: «Il y a bien de la grandeur d'âme, +lui dit-il, mais il y a rarement du succès à lutter contre des millions, +avec un cÅ“ur bien épris pour tout avantage.» Cette triste vérité navre +le jeune poëte; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice, +dont on a tant parlé, paraît enfin; elle chante la cavatine + + Eco pietosa tu sei la sola, + +aussi célèbre en Italie que l'air de _Tancrède_, mais que les prudents +directeurs de notre Opéra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer. + +On sent combien il est dans les moyens de la musique de peindre un +amour sans espoir, et avec lequel les scènes précédentes nous ont fait +faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrarié +par l'obstacle vulgaire d'un père ou d'un tuteur, mais par la crainte, +bien autrement cruelle, de paraître aux yeux de ce qu'on aime n'avoir +qu'une âme vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette +différence est immense. + + Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola + Che mi consola nel mio dolor[37]. + +En effet, où trouver une confidente dans la situation de Clarice? il +n'en est plus pour les âmes un peu élevées. Toutes les amies possibles +auraient dit à Clarice: Épousez, épousez bien vite, n'importe par quel +moyen, et vous serez aimée ensuite si vous pouvez. + +Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet +voisin, s'avise de faire l'écho; c'est une idée folle et hors de son +système à laquelle il n'a pas la force de résister. Quand Clarice dit: + + Quel dirmi, o dio, non t'amo, + +le comte répond _amo_. Voilà une nuance que Rossini n'avait pas dans +l'air de _Tancrède_; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien +faite pour l'opéra et les douces illusions de la musique aurait produit +à Paris! C'est bien là ce qu'ont senti nos _directeurs_ prudents. + +Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte +n'a été que passager; elle le rencontre un moment après, il est aussi +gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il médite sa +grande épreuve; on le voit donner les dernières instructions à +l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperçu de l'amour malheureux +de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-même +comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparaît +enfin pour revenir bientôt après déguisé en Turc. Le Turc a fait +présenter par huissier à l'intendant une lettre de change en très-bonne +forme, signée par le père du comte Asdrubal, et dont le montant, deux +millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte. +L'intendant ne manque pas de reconnaître véritable et valable la +signature du père de son maître, et tout le monde croit celui-ci ruiné. +Il paraît enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau +_finale_ bouffe que Rossini ait jamais écrit. + +_Sigillara_ est le mot barbare et à moitié italien avec lequel Galli, +déguisé en Turc, répond à toutes les objections qu'on peut lui faire. Il +veut mettre les scellés partout. Ce mot baroque, sans cesse répété par +le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa réponse à tout ce +qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple né +pour le _beau_, qu'il fit changer le nom de la pièce. Si vous parlez de +la _Pietra del paragone_ en Lombardie, personne ne vous entend; il faut +dire _il Sigillara_. + +C'est ce _finale_ qu'on a supprimé à Paris. + +La réplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer à ce que les +huissiers mettent les scellés sur sa chambre et ses papiers, est célèbre +en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit naître dans le temps. + + D. Marforio.--Mi far critica giornale + Che aver fama in ogni loco. + + Il Turco.--Ti lasciar al men per poco + Il bon senso a respirar[38]. + +L'effet du final _Sigillara_ fut délicieux pour le public; cet opéra +créa à _la Scala_ une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en +foule à Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de +toutes les villes à vingt lieues à la ronde. Rossini fut le premier +personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de +le récompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-être des +jolies femmes de la Lombardie, jusque-là fidèle à tous ses devoirs, et +qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait à sa +gloire, à son palais, à son mari, et enleva publiquement Rossini à la +Marcolini. Rossini fit de sa jeune maîtresse la première musicienne +peut-être de l'Italie; c'est à côté d'elle, sur son piano, et à sa +maison de campagne de B***, qu'il a composé la plupart des airs et des +_cantilènes_ qui, plus tard, ont fait le succès de ses trente +chefs-d'Å“uvre. + +Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante +d'un nouveau royaume, où le _taux_ de la sottise exigée par le roi était +moins élevé que dans tous les États voisins, réunissait tous les genres +d'activité, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs; +or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'être riche +qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les mÅ“urs nouvelles de Milan +avaient une vigueur inconnue depuis le moyen âge[39], et cependant nulle +affectation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napoléon; on +ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et +argent comptant. + +Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, était d'autant plus touchant qu'il +allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait déjà prêter +l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le +succès fou de la _Pietra del paragone_ nos armées fuyaient sur le +_Borysthène_ et le d..... _u....._ s'avançait à grands pas. + +Quelle que soit l'indifférence habituelle et peut-être un peu jouée de +Rossini, il ne peut s'empêcher quelquefois de parler avec l'accent de +l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle époque de sa jeunesse +où il fut heureux en même temps que tout un peuple qui, après trois +cents ans d'éteignoir, s'élançait au bonheur. + +Le second acte de la _Pietra del paragone_ s'ouvre par un _quartetto_ +unique dans les Å“uvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le +charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments +vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en +parler. + +Vient ensuite un duel comique entre _don Marforio_, le journaliste, qui +a eu l'insolence de parler d'amour à Clarice, et _Joconde_, le jeune +poëte, qui l'adore sans en être aimé et qui prétend la venger. + +Le journaliste poussé à bout, s'écrie: + + Dirò ben di voi nel mio giornale. + --Potentissimi dei! sarebbe questa + Una ragion più forte + Per ammazzarti subito[40]. + +Ce duel se complique par l'arrivée du comte, qui prétend aussi se faire +rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses +malheurs. Le grand _terzetto_ qui résulte de cette situation peut +soutenir la comparaison avec le célèbre duel des _Nemici generosi_ de +Cimarosa; la différence entre les deux _maestri_ est toujours celle de +la passion à l'esprit. + +La plaisanterie forcée du journaliste poltron qui voudrait bien terminer +l'affaire à l'amiable: + + Con quel che resta ucciso + Io poi mi battero, + +est délicieuse en musique. + +Le chant + + Ecco i soliti saluti, + +pendant que les deux amis, qui ont pris les épées apportées sur des +plats d'argent par deux laquais en grande livrée, font les saluts +d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les idées qu'il réveille +ont juste le degré de sérieux nécessaire pour tromper un homme d'esprit +rendu bête par la peur. + +Ce _terzetto_, délicieux partout, eut un succès fou en Italie, où, +presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie _ad hominem_ contre +le journaliste officiel qui, malgré ses hautes protections, voit +toujours fondre sur lui de temps à autre quelques-uns de ces orages de +coups de bâton dont Scapin se moque. A Milan, où tout le monde se +connaît, le succès fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don +Marforio s'était procuré un habit complet que toute la ville avait vu +porter par le journaliste protégé de la police. + +La _Pietra del paragone_ finit par un grand air comme l'_Italiana in +Algeri_. La Marcolini voulut paraître sous des habits d'homme, et +Rossini fit arranger par le poëte que Clarice se déguiserait en +capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son +amour. + +Personne à Milan, pas même le journaliste plaisanté, ne s'avisa de +trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la première distinction, +s'amusât à prendre l'uniforme de capitaine de hussards et eût l'idée de +venir saluer le public le sabre à la main, à la tête de sa troupe. Si la +Marcolini l'avait exigé, Rossini l'eût fait chanter à cheval. L'air est +fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment où +l'intérêt devrait être le plus vif, la passion manque, l'imagination ne +sait plus où se prendre pour être électrisée, et l'on finit pauvrement +par applaudir des roulades comme dans un concert. + +A Milan, Rossini vola l'idée de ses _crescendo_, depuis si célèbres, à +un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V + +LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE. + + +Après tant de succès, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille à +laquelle il est passionnément attaché. Il n'a écrit de sa vie qu'à une +seule personne, c'est sa mère, et il adresse sans façon ses lettres: + + _All'ornatissima signora Rossini, madre + del celebre maestro._ + + in Bologna. + +Tel est le caractère de l'homme; moitié au sérieux, moitié en se +moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe guère à la petite +modestie d'académie; c'est ce qui me fait croire qu'à Paris il n'aurait +pas de succès personnel. Heureux par son génie au milieu du peuple le +plus sensible de l'univers, enivré d'hommages au sortir de l'enfance, il +croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que +Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au même rang +qu'un général de division ou qu'un ministre. Ils ont gagné un gros lot +à la loterie de l'ambition; lui, il a gagné un gros lot à la loterie de +la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire à +Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la société du prince +Chigi. + +Vers le temps de son voyage à Pesaro, il eut un nouveau succès alors +bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissèrent devant +son génie naissant. Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie osa +proposer une exception en sa faveur au prince Eugène; et le prince, +malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à +la voix publique. Rossini, dégagé du métier de soldat, alla à Bologne; +il y était attendu par des aventures du même genre que celles de Milan, +l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles. + +Les rigoristes de Bologne, célèbres en Italie, et qui jouent en musique +à peu près le même rôle que les membres de l'Académie française pour les +trois unités, lui reprochèrent avec raison de faire quelquefois des +fautes contre les règles de la composition. Il en convint. «Je n'aurais +pas tant de fautes à me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je +lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai à peine six +semaines pour composer un opéra; je m'amuse pendant le premier mois. Et +quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est à mon âge et avec mes +succès? Voulez-vous que j'attende d'être vieux et envieux? Enfin +arrivent les quinze derniers jours; j'écris tous les matins un _duetto_ +ou un air, que l'on répète le soir. Comment voulez-vous que je +m'aperçoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements +(_l'instrumentazione_)?» + +On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de +grammaire. Des pédants prétendirent jadis que Voltaire ne savait pas +l'orthographe.--Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol. + +A Bologne, M. Gherardi répondait aux déclamations des pédants, qui +reprochaient amèrement à Rossini des infractions nombreuses aux règles +de la composition: «Qui a fait ces règles? sont-ce des gens supérieurs +en génie à l'auteur de _Tancrède_? Une sottise, parce qu'elle est +antique et que tous les maîtres d'école l'enseignent, cesse-t-elle +d'être une sottise? + +«Examinons ces prétendues règles: et d'abord qu'est-ce que des règles +que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperçoive et sans que +ses plaisirs en soient le moins du monde diminués?» + +Je crois qu'à Paris M. Berton, de l'Institut, a renouvelé cette +querelle[41]. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en +entendant les opéras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime à +Voltaire de ne pas employer les mêmes coupes de phrase et les mêmes +_tours_ que La Bruyère et Montesquieu. Le second de ces grands écrivains +disait: «Un membre de l'Académie française écrit comme on écrit, un +homme d'esprit écrit comme _il_ écrit.» + +Il fallait un prétexte à l'envie d'une cinquantaine de compositeurs +_connus_, qui venaient de se voir anéantis en quelques mois par les +Å“uvres d'un étourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par +une _classe_, font toujours un certain effet et ils seront reproduits +tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des _fautes d'orthographe_ +occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je la supprime. +Le seul exposé technique des objections des pédants remplirait dix +feuillets. Le lecteur peut aller à Feydeau un jour où l'on donne +_Montano et Stéphanie_, et le lendemain venir au _Tancrède_. M. Berton +apparemment n'est pas tombé dans ces fautes de composition qu'il +reproche avec tant de hauteur à _M. Rossini_: eh bien! je prie le +lecteur de répondre la main sur la conscience; quelle est la différence +des deux ouvrages? + +Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un +sequin, se seraient chargés de corriger toutes les fautes de langue d'un +opéra de Rossini. J'ai ouï faire une autre objection: les pauvres +d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de _ce qu'il ne tire +pas un meilleur parti de ses idées_. C'est l'avare qui traite de fou +l'homme riche et heureux qui jette un louis à une petite paysanne en +échange d'un bouquet de roses. Il n'est pas donné à tout le monde de +comprendre les plaisirs de l'étourderie. + +A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus sérieux que celui des +pédants: sa maîtresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses +enfants, sa réputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre +d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle +tendresse; mais bientôt parut aussi la femme la plus célèbre et la plus +jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux, +leur chanta un air bouffe, et les planta là ; il n'est pas fort pour +l'amour-passion. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VI + +L'IMPRESARIO ET SON THÉATRE + + +De Bologne, qui est le quartier général de la musique en Italie, Rossini +fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. On faisait +partout aux _impresari_ la condition de faire écrire un opéra par +Rossini. On lui donnait en général mille francs par opéra, et il en +faisait quatre ou cinq tous les ans. + +Voici le mécanisme des théâtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est très +souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rôle donne de +la considération et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un +riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du théâtre de la ville où il +brille; il forme une troupe, toujours composée de la _prima donna_, le +_tenore_[42], le _basso cantante_, le _basso buffo_, une seconde femme +et un troisième bouffe. L'_imprésario_ engage un maestro (compositeur), +qui lui fait un opéra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour +la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprésario achète le poëme +(libretto); c'est une dépense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque +malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si +comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa +gloire en Lombardie, où la plus petite ville a cinq ou six maisons de +cent mille livres de rente. L'imprésario, qui est le chef d'une de ces +maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre +à un régisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert +d'intendant; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna: +le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s'il lui +donnera le bras en public. + +La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation, +après un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays. +Cette _prima recita_ fait le plus grand événement public pour la petite +ville, et tel que je n'en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à +dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les +défauts de l'opéra avec toute la force d'attention qu'ils ont reçue du +ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première +représentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est +ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se +disperse. Cela s'appelle en général une saison (una stagione). La +meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas +engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Milan; là +ils ont des agents de théâtre qui s'occupent de les placer et de les +voler. + +Après cette petite description des mÅ“urs théâtrales, le lecteur se fera +tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France +que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les +villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée, +il était reçu, fêté, porté aux nues par les _dilettanti_ du pays; les +quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à +hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu'il a +dans l'esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la +comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comédies de +Machiavel, des _Fiabe_ de Gozzi, des poëmes de Buratti, et sent fort +bien les sottises d'un libretto. _Tu mi hai dato versi_, _ma non +situazioni_, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poëte crotté qui +se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet, +_umiliato alla gloria del più gran maestro d'Italia e del mondo_. + +Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à +refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s'occuper +sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au +piano, et on le voit obligé de mutiler les plus belles idées du monde, +parce que le _tenore_ ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée +avait besoin, ou parce que la _prima donna_ chante toujours faux dans le +passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il +n'y a que le _basso_ qui puisse chanter. + +Enfin, vingt jours avant la première représentation, Rossini, +connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met à écrire. Il se lève +tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui, +quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. Il +va dîner avec eux à l'_Osteria_, et souvent souper; il rentre fort tard, +et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de +la musique qu'il improvise, quelquefois un _miserere_, au grand scandale +des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c'est à cette époque de la +journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées +les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits +bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les _instrumente_, pour +parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit +vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne +s'embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son _Moïse_, +quelqu'un lui dit: «Vous faites chanter des Hébreux, les ferez-vous +naziller comme à la synagogue?» Cette idée le frappe, et sur-le-champ il +compose un chÅ“ur magnifique qui commence en effet par certaines +combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule +chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours +créateur, toujours en action, c'est la présence d'un pédant qui vient +lui parler gloire et théorie et l'accabler de compliments savants. Alors +il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus +remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et +l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour dédaigneuse +s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son +rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou +ignobles est infiniment restreint; de là , la couleur particulière de la +poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne +rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de +Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abbé Delille; le mot _noble_ n'a +pas le même sens en Italie et en France. + +Rossini dit un jour à un pédant, _monsignore_ de son métier, qui l'avait +relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se +lever: «_Ella mi vanta per mia gloria_, etc.» «Vous voulez bien me +parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon véritable +titre à l'immortalité? c'est d'être le plus bel homme de mon siècle. +Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une +statue d'Achille.» A ces mots, il saute de son lit et paraît aux yeux du +monsignore (prélat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand +manque de respect en ce pays-là . + +«Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est +fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité...» Je +supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise +plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou +que lui donnent ses propres idées; il improvise des sottises à +l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Le +monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite. + +Composer n'est rien, à ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire +répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le +supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine, +ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus +suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste +des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille. + +Mais ces séances, si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux +le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour +d'un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu'on appelle le _ridotto_ du +théâtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu +huit ou dix pauvres diables d'acteurs répéter au bruit de la cuisine et +du tourne-broche du voisin; je les ai vus éprouver et rendre +admirablement les impressions les plus fugitives et les plus +entraînantes que puisse donner la musique; c'est là que l'homme du nord, +étonné, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano, +ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre, chanter et +accompagner _par instinct_, et avec un _brio_ admirable, la musique la +plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et +arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent +fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès de +verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui +viennent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m'ont charmé, moi +ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l'Institut. + +L'homme de bonne foi, étranger à l'Italie, reconnaît sur-le-champ que +rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des +chanteurs loin du Vésuve[43]. Dans ces pays du _beau_, l'enfant à la +mamelle entend chanter, et ce n'est pas précisément des airs comme +_Malbrouk_ ou _C'est l'amour, l'amour_. Sous un climat brûlant, sous une +tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le désespoir ou le +bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une +lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la +discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on +n'écrit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte +de pays[44] contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur, à la +première occasion, fait coffrer comme carbonari tous les poëtes de +l'endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j'écrirais +vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque +contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que +discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abbé ou le Cav. +di M., qui fait le rôle d'espion, étant de la plus drôle d'ignorance, +s'il répète au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et renégat +libéral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait +l'apparence du sens commun, à l'instant la preuve de la police est +faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le préfet de police +vous fait appeler et vous dit gravement: Vous déclarez la guerre au +gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, _pescano in +quel che dite_[45]. + +Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont +tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut être accusé +calomnieusement; cela ne passe pas la portée connue de l'espion. + +Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano, +dans le ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième +ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le +sanctuaire du génie musical et de l'enthousiasme des arts sans +forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; en revanche aussi, +toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de +l'amour-propre le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi +autour de ce méchant piano. Quelquefois il y périt; on le brise à coups +de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux à la tête. Je +conseille à tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce +spectacle. Cet intérieur de la troupe fait la conversation de toute la +ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus +brillant de l'année, de la réussite ou de la chute de l'opéra nouveau. +Une petite ville, dans cet état d'ivresse, oublie l'existence du reste +du monde; c'est durant ces incertitudes que l'_imprésario_ joue un rôle +admirable pour son amour-propre, et qu'il est à la lettre le premier +homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir +acheté ce rôle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le poëte +Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prétentions +d'une troupe d'opéra. Il y a le rôle d'un ténor allemand qui n'entend +pas un mot d'italien, qui est à mourir de rire. Cela est digne de +Regnard ou de Shakspeare. La vérité est si _outrée_, c'est une si drôle +de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intérêts de leur +gloire, enivrés qu'ils sont par les accents divins d'une musique +passionnée, que l'embarras du poëte a été de diminuer, d'affaiblir des +trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vérité et la +nature, bien loin de les charger. La vérité la plus vraie eût paru comme +une caricature dépourvue de toute vraisemblance. + +Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les +dernières années de sa carrière théâtrale, à moins qu'au commencement de +l'opéra sa première entrée n'eût lieu à cheval, ou du haut d'une +colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se +balançait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut. + +Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il +n'y trouve pas la parole _felice ognora_, sur laquelle il lui est +commode de faire des roulades. + +Mais revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété, +et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première +représentation de son opéra. + +Cette soirée décisive arrive enfin. Le _maestro_ se place au piano; la +salle est aussi pleine qu'elle puisse l'être. On est accouru de vingt +milles à la ronde. Les curieux campent dans leurs calèches au milieu des +rues; toutes les auberges sont combles dès la veille; et l'on y est +d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé. Au moment de la +représentation, la ville a l'air d'un désert. Toutes les passions, +toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entière est +concentrée dans la salle. + +L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là +éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou +plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Paris, des +vanités inquiètes, interrogeant de l'Å“il la vanité du voisin[46]; ce +sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements, de trépignements, +de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher +leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la _seule +bonne_; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible. +Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable, +parlez-lui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera +magistrat distingué, bon médecin, bon mari, excellent académicien, tout +ce que vous voudrez enfin, excepté un homme fait pour sentir la musique +ou la peinture. + +A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le +vacarme épouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en +donnerait qu'une idée peu exacte. + +On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie: +_bravo Davide, brava Pisaroni_; ou bien toute la salle retentit des +cris: _bravo maestro!_ Rossini se lève de sa place au piano, sa belle +figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui; il fait +trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris +singuliers; on lui crie des phrases entières de louanges: ensuite l'on +passe à un autre morceau. + +Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de +son opéra nouveau; après quoi, il reçoit ses soixante-dix sequins (huit +cents francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par +ses nouveaux amis, c'est-à -dire par toute la ville, et part en voiturin, +avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que +d'effets, pour aller recommencer le même rôle, à quarante milles de là , +dans une ville voisine. Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la +première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux +père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit +ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne +manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de +lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancône à +Reggio, il se donna pour un maître de musique ennemi mortel de Rossini, +et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique +exécrable, qu'il composait à l'instant, sur les paroles connues de ses +airs les plus célèbres, musique qu'il faisait bafouer comme étant celle +des prétendus chefs d'Å“uvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de +mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle +fatuité à lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie +c'est la conversation la plus à la mode; et après un mot sur Napoléon, +c'est toujours le propos auquel on revient. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VII + +GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE + + +Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera +beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie +orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent +son lot aussitôt que les pédants l'eurent honoré de leur haine, et que +tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués +contre lui. + +L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus +d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse. + +Rossini se moque des pédants; mais s'il eut toujours assez de mépris +pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir +beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale. + +Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les +nations se sont faite du mot _goût_, on en est souvent revenu à la +signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens +propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une +belle pêche. + +Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en +ouvrant sa belle pêche: le goût des sucreries et des saveurs douces +disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans, +s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un +goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de +piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois +demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de +barres. + +Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui +plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs +insipides, lui fait demander un mets allemand, le _saur-craut_; ce mot +baroque veut dire _choux aigre_. Il y a loin de là à la pêche, dont le +parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma +comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand +Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût +pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de +dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes +officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam. + +A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des +sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses +piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un +marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de +papa. + +Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un goût piquant, cet +éloignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà +l'image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte, +des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la +mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux +qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire, +représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût +blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730 +que les Leo[47], les Vinci[48], les Pergolèse[49], inventèrent, à +Naples, les chants les plus doux, les mélodies les plus suaves, les +cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille +humaine d'avoir la jouissance. + +Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention, +diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire +remarquer au lecteur. + +De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui +devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé, +s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre +piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêches et leur +délicieux parfum pour demander du _saur-craut_, des sauces épicées et du +kirsch waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il +paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles, +je l'avoue, mais elles me semblent claires. + +Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans +les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différentes et +successives. Où s'arrêtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais, +c'est qu'à chaque période (et chacune d'elles a duré douze ou quinze +ans, à peu près le temps qu'un grand compositeur est à la mode) à +chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution. + +Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de +mes devanciers, en proclamant que la _perfection_ de l'union de la +mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de _Tancrède_. +Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à +ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la +_Gazza ladra_ et _Otello_, qui me présentent des sensations moins +douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus +fortes. + +Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes +les fois que je me sers des mots _délicieux_, _sublime_, _parfait_. Dans +les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je +sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les +emploie pour abréger. + +On dit en France, pour indiquer une nuance d'opinion: _c'est un patriote +de 89_; je me dénonce moi-même comme étant un _Rossiniste de 1815_. Ce +fut l'année où l'on admira le plus en Italie le _style_ et la musique de +_Tancrède_[50]. + +Un amateur de 1780, préférant à tout, comme de juste, le style de +Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement _Tancrède_ aussi +bruyant et aussi surchargé d'effets d'orchestre que me semblent l'être +_Otello_ et _la Gazza ladra_. + +Loin de prétendre à une impartialité ridicule et impossible dans les +arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout à +fait à la mode: je me déclare partial. L'impartialité dans les arts est, +comme la _raison_ en amour, le partage des cÅ“urs froids ou faiblement +épris. Je suis donc partial autant que peut l'être un _bon homme_ de +lettres. La différence, c'est que je ne veux faire pendre personne, pas +même M. Maria Weber, l'auteur du _Freyschütz_, l'opéra allemand qui fait +fureur dans ce moment aux rives de la Sprée et de l'Oder. + +Un partisan du _Freyschütz_ verra en moi un bon homme impossible à +ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il +m'appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je +suis plus ou moins bien né, et dont je me sers pour énoncer mon opinion +sur les gens que charmait, vers l'an 1750, un opéra comique de Galuppi, +avec ses longs récitatifs. + +Je crois que pour être clair, je n'ai rien de mieux à faire que de +placer ici la liste des enchanteurs qui ont passé successivement en +Italie pour avoir atteint le dernier terme de l'art et la perfection du +vrai beau. + +A chaque nouveau génie qui paraissait, il s'engageait une dispute +générale fort vive, et surtout impossible à terminer, entre les gens de +quarante ans qui avaient vu de _meilleurs temps_, et les jeunes gens de +vingt; car un homme de talent écrit toujours dans le _style_ (dans le +mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie) qu'il trouve à la mode à +son entrée dans le monde[51]. + +Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi +d'anathèmes pour leurs successeurs immédiats: + +Porpora brilla en 1710[52]. +Durante 1718. +Leo 1725. +Galuppi, surnommé il Buranello, +parce qu'il était de la petite +île de _Burano_, à une portée de +canon de Venise 1728. +Pergolèse 1730. +Vinci 1730. +Hasse 1730. +Jomelli 1739. +Logroscino, l'inventeur des finales 1739. +Guglielmi, créateur de l'opéra buffa 1752. +Piccini 1753. +Sacchini 1760. +Sarti 1755. +Paisiello 1766. +Anfossi 1761. +Traetta 1763. +Zingarelli 1778. +Mayer 1800. +Cimarosa 1790. +Mosca 1800. +Paër 1802. +Pavesi 1802. +Generali 1800. +Rossini } 1812. +Mozart } + +Je mets ces deux grands noms ensemble, par l'effet combiné de +l'éloignement des lieux, de la difficulté de lire Mozart, et du mépris +des Italiens pour les artistes étrangers: on peut dire que Mozart et +Rossini ont débuté ensemble en Italie vers l'an 1812. + +Aujourd'hui il y a un maestro qui fait oublier l'auteur de _Tancrède_: +c'est celui de _la Gazza ladra_, de _Zelmire_, de _Sémiramis_, de +_Mosè_, d'_Otello_; c'est le Rossini de 1820[53]. + +Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison. + +Voyez deux rivières majestueuses prendre leur source en des contrées +éloignées, parcourir des régions fort différentes, et cependant finir +par confondre leurs eaux: tels sont le Rhône et la Saône. Le Rhône tombe +des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La +Saône prend sa source dans le nord de la France; le Rhône parcourt en +bondissant la vallée étroite et pittoresque du Valais; la Saône arrose +les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent +enfin se réunir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux +et rapide, le plus beau de France, qui va passer si vivement sous les +arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus hardi nautonier. + +Telle est l'histoire des deux écoles de musique, l'allemande et +l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et +Naples. Alexandre Scarlatti créa l'école d'Italie, Bach créa l'école +allemande[54]. + +Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs différents, +représentés aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se +confondre pour ne former qu'une seule école; et leur réunion à jamais +mémorable doit peut-être avoir lieu sous nos yeux, dans ce Paris qui, +malgré les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de +l'Europe[55]. + +Placés par le hasard au point de la réunion, debout sur le promontoire +élevé qui sépare encore ces courants majestueux, observons les derniers +mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles +forment avant de se réunir à jamais. + +D'un côté je vois Rossini donnant _Zelmire_ à Vienne en 1823; de l'autre +je vois Maria Weber triompher le même jour à Berlin avec le +_Freyschütz_. + +Dans l'école italienne de 1815, et dans l'opéra de _Tancrède_, que je +prends comme le représentant de cette école, afin d'éviter toute idée +vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant. + +Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui _irrite_ +doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot _irriter_, +j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que +l'oreille a toujours besoin (en Europe du moins) de se reposer sur un +accord parfait; tout accord dissonant lui déplaît, _l'irrite_ (ici faire +une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à +l'accord parfait. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII + +IRRUPTION DES CÅ’URS SECS.--IDÉOLOGIE DE LA MUSIQUE + + +L'harmonie doit-elle se faire remarquer par elle-même, et détourner +notre attention de la _mélodie_, ou simplement augmenter l'effet de +celle-ci? + +J'avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les +beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule +chose extrêmement belle, et non par la réunion de plusieurs choses +médiocrement touchantes. Le cÅ“ur humain n'a que des émotions peu vives +lorsque ses jouissances sont entremêlées de la nécessité de choisir +entre deux plaisirs de nature différente. Si je sens le besoin +d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais à une symphonie de Haydn, +de Mozart ou de Beethoven; je vais au _Mariage secret_, ou au _Roi +Théodore_, si j'aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs +réunis autant que possible je vais voir à la Scala, _Don Juan_ ou +_Tancrède_. J'avoue que si je pénètre plus avant dans la nuit de +l'harmonie, la musique a moins de charmes _pour moi_. + +Il faut un tour de force pour être incorrect en écrivant une phrase de +mélodie; rien n'est au contraire plus facile que de faire des fautes en +notant dix mesures d'harmonie. + +_La science est nécessaire_ pour écrire de l'harmonie. Voilà la +nécessité fatale qui a donné prétexte aux sots et aux pédants de toutes +les couleurs, pour s'immiscer dans la musique. + +Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens +qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui +l'_Histoire de Charles XII_ de Voltaire se présentait incognito à +l'Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens +ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques +inexactitudes de détail, et certes il serait malheureux: tel paraît, aux +yeux des pédants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends +justice; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient[56]. + +La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de +Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d'après les +règles de la syntaxe; mais du reste, ces mois n'offrent aucun sens. + +Rossini, au contraire, opprimé qu'il était par le nombre et la vivacité +des sentiments et des nuances de sentiment qui se présentaient à la fois +à son esprit, a fait quelques petites fautes de grammaire. Dans ses +partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix +, +en écrivant à côté: _Per soddisfazione de' pedanti_. Un élève, après six +mois de Conservatoire, voit ces négligences, qui souvent sont des +essais. + +Il nous reste à donner un coup d'Å“il à l'état actuel de la grammaire +musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes? Qui a +fait cette grammaire? sont-ce des gens supérieurs en génie à Rossini? Il +ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse +fidélité les usages d'une nation; les gens qui ont écrit la langue +musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait, à proprement +parler, un _usage général_. La musique attend son Lavoisier. Cet homme +de génie fera des expériences sur le cÅ“ur humain et sur l'organe de +l'ouïe lui-même. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on +aiguise, d'un morceau de liège que l'on coupe, de deux orgues de +Barbarie jouant des airs différents, ou simplement d'un papier que l'on +chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs +délicats. + +Il y a des oppositions ou des accords de sons dont les effets agréables +sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que +l'on coupe ou du papier que l'on chiffonne. + +Le Lavoisier de la musique, auquel j'accorde libéralement un cÅ“ur très +sensible à ces effets, se livrera à plusieurs années d'expériences, +après quoi il _déduira_ de ses expériences les règles de la musique. + +Dans son ouvrage, au mot _colère_, il nous présentera les vingt +cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère; +il en fera de même pour la _jalousie_, _l'amour heureux_, les _tourments +de l'absence_, etc. + +Souvent l'accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de +sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer. + +L'homme supérieur dont j'invoque la présence donnera les airs qu'il aura +choisis comme exprimant le mieux la _colère_, avec leurs +accompagnements. Font-ils plus d'effets avec ou sans accompagnements? +Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accompagnements? + +Toutes ces grandes questions, résolues par _des expériences_, +établiront enfin une véritable théorie de la musique, basée sur la +_nature du cÅ“ur humain_ en Europe, et sur les _habitudes de l'oreille_. + +La plupart des règles qui oppriment dans ce moment le génie des +musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont +des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d'esprit et +d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'être soumise au +creuset de l'expérience[57]. Ce sont des règles impérieuses qui ne sont +appuyées sur rien[58], ce sont des conséquences qui ne partent d'aucun +principe; mais par malheur il en est de l'autorité de ces règles comme +de celle des rois; elles sont environnées de beaucoup de gens en crédit, +qui ont le plus grand intérêt du monde à soutenir leur infaillibilité. +Si l'on ébranle le respect pour les règles, si l'on a la scandaleuse +témérité de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'être _des règles_, +que deviendra l'importance et la vanité d'un professeur au +Conservatoire? + +Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux? + +Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivés à une certaine +époque de leur carrière, s'aperçoivent qu'il y a absence de fondements +dans l'édifice qu'ils élèvent; la peur les saisit; ils quittent l'étude +du langage du cÅ“ur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu +d'élever de belles colonnes ou des portiques élégants, ils perdent le +temps de leur jeunesse à pousser en terre des fouilles profondes. Quand +enfin ils sortent tout poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est +surchargée de vérités mathématiques; mais le beau temps de la jeunesse +est passé, et leur cÅ“ur se trouve vide des sentiments dont la présence +met en état d'écrire de la musique, comme le duetto d'_Armide_: + + Amor possente nome. + +Il y a des accords qui sont d'un effet évident, d'une expression pour +ainsi dire parlante: il ne faut que les entendre une fois pour convenir +de leur qualité. C'est une expérience que je conseille fort aux amateurs +qui ont une âme. Le précipice dont ils ont à se garder, c'est +l'impatience naturelle à tous les hommes, qui leur fera prendre le roman +de la science pour son histoire. + +Rien n'est pénible comme d'examiner, de douter, quand on a des +plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et +plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position de l'âme, +la moindre théorie brillante séduit et entraîne[59]. Comme en idéologie +il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut +courir; de même, dans la _théorie des arts_, il faut retenir l'âme, qui +sans cesse veut jouir et non examiner[60]. + +Il est un autre écueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage +les âmes sèches[61]. Lorsqu'elles se mettent à la chasse des vérités sur +cette matière, elles perdent la vue à moitié route, et prennent +misérablement le difficile pour le beau. + +N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants génies musicaux de +l'époque actuelle? + +On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes +questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale, +que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les +passions du cÅ“ur humain et les habitudes de notre imagination +européenne. + +Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai-je donner au +public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu'il sera +fort malaisé à comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je +voudrais qu'il me fût possible de n'admettre à la lecture de cet ouvrage +que les gens qui viennent de pleurer à _Otello_. + +Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans +son état actuel. Les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec +les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant +_juste_, d'après une telle science, on arrive sans cesse à des +conséquences absurdes, et que la plus petite épinette suffit pour +démentir. + +Mais si vous aviez passé quatre ans à chercher des diamants dans une +mine obscure, ne seriez-vous pas disposé à prendre pour des diamants +superbes, et d'une aussi _belle eau_ que le Régent, des morceaux de +verre que des charlatans adroits vous feraient entrevoir au fond des +sombres galeries de cette mine? L'orgueil naturel à l'homme pervertit en +ce cas l'organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d'âme pour +avouer qu'on a perdu quatre ans, et que l'on n'a jamais vu bien +distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire +vous ont présenté à chaque journée de ces quatre ans, en vous disant: +_Ne voyez-vous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec +tel autre?_ et en vous liant à chaque fois par votre assentiment. + +En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chanteur; +il ne lui est plus possible de songer à divers agréments qu'il lui eût +été loisible de faire s'il y avait eu un moindre nombre d'accords dans +l'accompagnement. Avec des accompagnements à l'allemande, le chanteur +qui hasarde des agréments court risque à chaque instant de sortir de +l'harmonie. + +Après _Tancrède_, Rossini est devenu toujours plus compliqué. + +Il a imité Haydn et Mozart, comme Raphaël, quelques années après être +sorti de l'école du Pérugin, se mit à chercher la force sur les traces +de Michel-Ange. Au lieu d'offrir aux hommes de la grâce et des plaisirs, +il entreprit de leur faire peur. + +L'orchestre de Rossini a fait tort de plus en plus au chant de ses +acteurs. Toutefois ses accompagnements pèchent plutôt par la _quantité_ +que par la _qualité_, comme ceux des Allemands: j'entends que les +accompagnements allemands ôtant toute liberté au chanteur, l'empêchent +de faire les ornements que son génie lui aurait inspirés. Un Davide, par +exemple, est impossible avec une _instrumentazione_ allemande. Elle +taquine la mélodie, comme disait Grétry; elle défend impérieusement au +chanteur de se prévaloir de tous les moyens d'expression de son art. +(Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et +les _fioriture_ de tous les genres.) + +Cette différence dans la nature des accompagnements, _en apparence +également bruyants_, distingue encore l'école allemande de l'école +d'Italie[62]. + +Aujourd'hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier, +en écrivant dans le style de _Tancrède_, bien différent du style de +_Mosè_, d'_Elisabetta_, de _Maometto_, de _la Gazza ladra_. + +Nous verrons plus tard quelques anecdotes relatives à la cour de Naples, +qui ont forcé Rossini à changer de style. Je ne pense pas que ce grand +artiste donnât d'autres raisons de son changement, si par extraordinaire +il voulait une fois en sa vie parler de musique d'un ton sérieux. Il +pourrait alléguer cependant que plusieurs de ses derniers opéras ont été +écrits pour des salles immenses et fort bruyantes. A _San Carlo_ et à +_la Scala_, trois mille cinq cents spectateurs sont placés commodément. +Le parterre lui-même est assis fort à l'aise sur de larges banquettes à +dossier que l'on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a +dû écrire pour des voix fatiguées. S'il les eût laissées _scoperte_, +chantant seules, avec peu d'accompagnements, ou s'il leur eût donné à +exécuter des chants larges et soutenus (_spianati e sostenuti_), il +aurait eu à craindre que les fautes de chant ne fussent trop évidentes, +trop distinctement entendues, et fatales au _maestro_ comme au chanteur. +Un jour qu'on lui reprochait à Venise l'absence de beaux chants bien +développés sur des mesures lentes: «_Dunque non sapete per che cani io +scrivo?_ répondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez.» Il est à +peu près convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les +morceaux d'ensemble. _La Gazza ladra_, écrite pour l'immense salle de +_la Scala_, paraît d'un effet plus _dur_ qu'elle ne l'est réellement, +jouée dans une petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un +orchestre qui méprise les nuances et regarde le _piano_ comme un signe +de faiblesse[63]. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IX + +L'AURELIANO IN PALMIRA + + +Je ne parlerai pas beaucoup de l'_Aureliano in Palmira_: ma grande +raison, c'est que je ne l'ai pas vu. Cet opéra fut composé pour Milan en +1814; il eut le bonheur d'être chanté par Velutti et la Corréa: la +Corréa, une des plus belles voix de femme qui aient paru depuis quarante +ans; Velutti, le dernier des bons castrats. + +Je ne pense pas que l'_Aureliano_ ait été donné ailleurs qu'à Milan. Je +puis répondre qu'il n'a pas paru à Naples de mon temps; seulement, lors +du succès de l'_Élisabeth_ de Rossini, le parti de l'envie se mit à dire +que cette musique n'était autre que celle de l'_Aureliano in Palmira_. +Cette assertion n'était fondée qu'à l'égard de l'ouverture. Rossini, +sachant bien que celle de l'_Aureliano_ n'était pas connue des +Napolitains, s'en servit sans façon. + +Je ne connais de cet opéra que le duetto + + Se tu m'ami, o mia regina, + +entre un contralto et un soprano. J'ai eu le bonheur de l'entendre +chanter cet hiver, à Paris, par deux voix comparables, si ce n'est +supérieures, à tout ce que l'Italie a de plus délicat et de plus +parfait. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve que la France +produit de belles voix comme tous les pays du monde; seulement nos +professeurs de chant ne sont pas des Crescentini, et l'on croit encore +en province et dans la rue Le Peletier que chanter _fort_ c'est chanter +bien. + +Ravi par l'accord parfait des voix délicieuses qui nous faisaient +entendre + + Se tu m'ami, o mia regina, + +je me suis surpris plusieurs fois à croire que ce duetto est le plus +beau que Rossini ait jamais écrit. Ce que je puis assurer, c'est qu'il +produit l'effet auquel on peut reconnaître la musique sublime: il jette +dans une rêverie profonde. + +Lorsque, songeant à quelque souvenir de notre propre vie, et agités +encore en quelque sorte par le sentiment d'autrefois, nous venons à +reconnaître tout à coup le portrait de ce sentiment dans quelque +cantilène de notre connaissance, nous pouvons assurer qu'elle est belle. +Il me semble qu'il arrive alors une sorte de vérification de la +ressemblance entre ce que le chant exprime et ce que nous avons senti, +qui nous fait voir et goûter plus en détail les moindres nuances de +notre sentiment, et des nuances à nous-mêmes _inconnues_ jusqu'à ce +moment. C'est par ce mécanisme, si je ne me trompe, que la musique +entretient et nourrit les rêveries de l'amour malheureux. + +Je n'ai vu non plus qu'une fois le _Demetrio e Polibio_ de Rossini: +c'était en 1814. Nous étions, un soir du mois de juin, à Brescia, à +prendre des glaces sur les vingt-trois heures (sept heures du soir), +dans le jardin de la contessina L***, sous les grands arbres qui en font +un lieu de délices dans ce climat brûlant. Ce jardin, un peu élevé +au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situé de +manière à être couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance +sur la ville. Une femme de la société chantait à mi-voix un air qui +parut aimable, car il se fit un silence général.--Quel est cet air? +demanda-t-on quand elle eut cessé de chanter.--Il est de _Demetrio e +Polibio_. C'est le fameux duetto + + Questo cor ti giura affetto. + +--Est-ce le _Demetrio_ que les petites Mombelli donnent demain à +Como?--Précisément; Rossini l'a écrit pour elles (1812), et avec les +passages que leur père, le vieux ténor Mombelli, lui a indiqués comme +étant le mieux dans la voix de ses filles. + +--Est-il sûr que l'opéra soit de Rossini? dit une de ces dames. On +assure que Mombelli a travaillé à la musique.--Il aura peut-être fourni +à Rossini quelque ancien motif à la mode, lorsque lui, Mombelli, était +célèbre, vers l'an 1780 ou 90. On dit que les petites Mombelli sont +parentes de Rossini.--Pourquoi n'irions-nous pas à Como, voir +l'ouverture de la salle? dit la maîtresse de la maison.--Allons à Como, +répondit-on de toutes parts: et moins de demi-heure après, nous étions +quatre voitures au galop des chevaux de poste sur la route de Como, en +passant par Bergame. Cette route côtoie les plus belles collines qui +existent peut-être en Europe. Il fallait aller vite pour arriver à Como +avant que le soleil du lendemain ne fût brûlant, et c'est ce qui nous +faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent +toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui même, +assure-t-on, ont des intelligences dans la première de ces deux villes. +Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos plaisirs. +Sous prétexte de les distraire, nous osions nous livrer à toutes les +idées singulières, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-être un +peu de la folie que donne une belle nuit, _stellata_. Sous ce délicieux +climat, le _bleu_ du ciel est différent du nôtre. La suite de lacs et de +montagnes couvertes de grands châtaigniers, d'orangers et d'oliviers qui +s'étend de _Bassano_ à _Domo d'Ossola_, est peut-être la plus belle +chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a célébré ce pays, il +est resté à peu près inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de +peur de paraître exagéré. Je ne crains déjà que trop qu'on m'adresse ce +reproche pour tous les beaux effets que j'attribue à la musique. + +Nous arrivâmes à Como à neuf heures du matin. Le soleil était déjà +brûlant; mais j'étais ami de l'hôte de _l'Angelo_, dont l'auberge donne +sur le lac (en Italie, aucune amitié n'est à négliger); il nous donna +des chambres très fraîches; les vagues du lac venaient se briser au pied +de nos fenêtres, à huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut à +l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui +voulurent se baigner; et enfin, à huit heures du soir, nous nous +trouvâmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce +soir-là au public pour la première fois. La foule était immense. On +était accouru des _monti di Brianza_, de Varese, de Bellagio, de Lecco, +de Chiavena, de la _Tramezina_, de tous les bords du lac, à trente +milles de distance. Nos trois loges nous coûtèrent 40 sequins (450 fr.), +et encore fut-ce par grâce que nous les obtînmes: nous dûmes cette +faveur à mon ami l'hôte de _l'Angelo_. + +Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour +élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première +fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un +énorme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes à +chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui +viennent au théâtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la +condition d'_utilité_ nécessaire à la _beauté_ en architecture. Ce +portique est situé sur une jolie petite place, derrière la superbe +cathédrale d'ordre gothique mitigé. A la gauche de cette place s'élève +la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrière du lac de +Como. Nous trouvâmes que l'intérieur du théâtre répondait, par la +hardiesse et la simplicité de ses lignes, à la mâle beauté de la façade. +Tout cela avait été construit en trois ans par des particuliers, et dans +une ville de dix mille habitants, qui voit croître de l'herbe dans la +plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt +ans que je passe à Dijon, j'y vois toujours le théâtre avec ses murs +élevés à dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donné à la +France vingt hommes d'esprit célèbres par leurs écrits: Buffon, de +Brosses, Bossuet, Piron, Crébillon, etc.; mais puisque nous excellons +par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supériorité dans +les lettres, et laissons le sceptre des arts à la belle Italie. + +Un officier fort aimable et très-bel homme, M. M***, aide de camp du +général L., que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'_atrio_ du +théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au +fait de tous ces petits détails que l'on a grande envie de savoir quand +on arrive dans un théâtre inconnu. + +«La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule +famille. Des deux sÅ“urs Mombelli; l'une, toujours habillée en homme au +théâtre, fait les rôles de _musico_, c'est _Marianne_; l'autre, +_Esther_, à une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement +suave, et remplit les rôles de _prima donna_. Dans _Demetrio e Polibio_, +que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de +leur théâtre, le vieux Mombelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle +du roi. Celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé +Olivieri, attaché depuis longtemps à madame Mombelli la mère, et qui, +pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'_utilités_, +et, à la maison, est le cuisinier et le _maestro di casa_ de la famille. +Sans être jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent +généralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur +père, qui est un ambitieux (_un dirittone_), veut les marier.» + +Mis ainsi au fait de la petite chronique du théâtre, nous vîmes enfin +commencer _Demetrio e Polibio_. Je n'ai, je crois, jamais senti plus +vivement que Rossini est un grand artiste. Nous étions transportés, +c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous présentait les chants +les plus purs, les mélodies les plus suaves. Nous nous trouvâmes bientôt +comme perdus dans les détours d'un jardin délicieux, tel que celui de +Windsor, par exemple, et où chaque nouveau site vous semble le plus beau +de tous, jusqu'à ce que, réfléchissant un peu sur votre admiration, vous +vous apercevez que vous avez accordé à vingt choses différentes le titre +de la plus belle. + +Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du +beau ciel d'Italie, qui ne renferme ni mélancolie ni malheur[64], et +qui est évidemment l'attendrissement d'une âme forte, quoi de plus +touchant que la cavatine du _musico_: + + Pien di contento il seno? + +La manière dont elle fut chantée par Marianne Mombelli, aujourd'hui +madame Lambertini, nous parut le chef-d'Å“uvre du _canto liscio e +spianato_ (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile +comparé à la manière de madame de Staël, où chaque phrase est chargée, à +en couler à fond, de sensibilité et de philosophie). A cette distance de +temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me +souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fûmes arrivés +au duetto entre le _soprano_ et le _basso_: + + Mio figlio non sei, + Pur figlio ti chiamo, + +nous cessâmes de louer la cavatine, et pensâmes que rien au monde ne +pouvait mieux peindre la tendresse passionnée et aimable d'un père pour +son fils. Nous nous disions: Voilà le style de _Tancrède_, mais cela est +supérieur pour l'expression. + +Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière +raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartetto: + + Donami omai, Siveno. + +Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de neuf années, pendant +lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce +quartetto est un des chefs-d'Å“uvre de Rossini. Rien au monde n'est +supérieur à ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul +quartetto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal. Il y a, par +exemple, une légèreté de touche (ce qu'en peinture on appelle _fait avec +rien_) que je n'ai jamais vue chez Mozart. + +Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit +répéter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le +faire recommencer une troisième fois, lorsqu'un ami de la famille +Mombelli vint au parterre dire aux _dilettanti_ que les jeunes Mombelli +n'avaient pas une santé très forte, et que si on voulait avoir encore +une fois le _quartetto_, on s'exposait à leur faire manquer les autres +morceaux de l'opéra. «Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette +force?»--«Certainement, répondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et +de sa maîtresse, + + Questo cor ti giura amore, + +et deux ou trois autres encore.» Cette raison fit son effet sur le +parterre de Como, la curiosité calma les transports de l'enthousiasme le +plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto + + Questo cor ti giura amore; + +il est impossible de peindre l'amour avec plus de grâce et moins de +tristesse. + +Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilènes sublimes, c'était +la grâce et la _modestie_ des accompagnements, si j'ose ainsi parler. +Ces chants étaient les premières fleurs de l'imagination de Rossini; ils +ont toute la fraîcheur du matin de la vie. + +Plus tard, Rossini s'est avancé dans les sombres régions du Nord, où, à +côté d'un beau point de vue, se trouve _l'horreur_ d'un précipice +profond, et triste à contempler; et cette _horreur_ fait partie +intégrante de ce nouveau genre de _beau_[65]. + +Ce grand maître, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a +conquis l'admiration des cÅ“urs peu sensibles, et des musiciens qui sont +savants à l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens nés +hors de l'Italie, réunis en un congrès, ne parviendraient jamais à faire +un quartetto comme + + Donami omai, Siveno. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE X + +IL TURCO IN ITALIA + + +L'automne de la même année 1814, Rossini fit pour la _Scala_, le _Turco +in Italia_: on demandait un pendant à l'_Italiana in Algeri_. Galli, qui +pendant plusieurs années avait rempli d'une manière admirable le rôle du +bey dans l'_Italiana_, fut chargé de représenter le jeune Turc qui, +poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la +première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement +cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un +amant (don Narciso), qui n'est nullement disposé à céder la place à un +Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de +plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l'occasion de +tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari. + +La cavatine de don Geronio est d'une gaieté parfaite: + + Vado in traccia d'una zingara + Che mi sappia astrologar, + Che mi dica, in confidenza, + Se col tempo e la pazienza, + Il cervello di mia moglie + Potro giungere a sanar[66]. + +Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cimarosa, +surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soi-même: + + Ma la zingara ch'io bramo + È impossibile trovar. + +Toutefois si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de +Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est fort différent. +Le rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du +célèbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait +cette cavatine d'une manière différente: tantôt nous avions le mari +amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari +philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le +ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini +se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains +que le seul récit n'en déplaise. Il faut savoir que ce soir-là , la +société était fort occupée d'un pauvre époux qui était loin de prendre +avec philosophie les accidents de son état. On ne parlait, dans la +plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur, +qu'il venait d'apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que +personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa +cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari +malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable; +il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord, +quelques personnes seulement s'aperçurent qu'il y avait un grand rapport +entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public +tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il +tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer +les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie +universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et +vint se placer en évidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu +élevée au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux +jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point +du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientôt +à ses gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il +contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d'arriver, et +qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte +qu'il avait faite la nuit précédente. + +Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes, +sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour, +pour pouvoir se figurer les accès de rire convulsif qui saisirent un +public vif et malin, à la vue de l'époux malheureux dans la loge, et de +Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa +cavatine, copiait à l'instant ses moindres gestes et les exagérait d'une +manière grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police +oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage +entra dans la loge et parvint non sans peine, à en extraire le duc +éploré. + +La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d'avantage dans le +salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à la belle Italie: + + Bell'Italia, al fin ti miro, + Vi saluto amiche sponde! + +L'auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur +adoré à Milan, et qui paraissait pour la première fois, de retour de +Barcelone, où il était allé chanter pendant un an. + +Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre, +firent retentir l'immense salle de la _Scala_; mais l'on trouva que +Rossini, qui était au piano, ne s'était nullement distingué dans ce +duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse _bravo Galli!_ +et pas une seule fois _bravo maestro!_ car, aux premières +représentations d'un opéra, les applaudissements accordés au chanteur et +au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il +n'est pas question du poëte. Il faut être littérateur français pour +s'aviser de juger un opéra par le mérite des paroles. + +Il me serait impossible de peindre d'une manière qui approche de la +réalité, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant +quartetto[67]: + + Siete Turco, non vi credo + Cento donne intorno avete, + Le comprate, le vendete + Quando spento è in voi l'ardor[68] + +Je n'ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que +chaque phrase, chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse +musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de répéter +ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme, à qui elles +servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir +réfuter son prétexte. + +La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire. + +Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la +galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de +Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les +suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L'extrême fraîcheur +de cette cantilène sublime n'est altérée que pour esquisser les premiers +traits de la passion naissante. + +Comment peindre la nuance délicieuse du reproche _le comprate, le +vendete_, répété plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau, +par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse +Italie! ce n'est que là qu'on connaît l'amour. + +Don Geronio, qui ne s'aperçoit que trop de la passion naissante de +Fiorilla, emploie les grands moyens: + + Se tu più mormori + Solo una sillaba, + Un cimiterio + Qui si farà [69]. + +Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un +modèle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionné, comique, +dans l'expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le +temps que l'esprit mettrait à saisir cette finesse, à l'admirer, à +l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien +pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut _juger_ pour sentir +l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la +musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais +goûter ensemble. Il faut être homme de lettres français[70] pour ne pas +revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique +répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la +même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne +comprennent-ils pas qu'une seule de ces répétitions tue le vers, la +mesure, le rythme, et qu'un mot spirituel, répété ou seulement +_prononcé lentement_, est souvent une sottise[71]? + +Les vers d'un opéra n'existent que dans le libretto, et grâce à la +manière dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que +l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionnés +où le chant succède au récitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait +d'y reconnaître des vers. + +La fin du quartetto dont j'ai cité quelques mots sans esprit français +mais excellents pour la musique, offre une cantilène parfaite de comique +et de vérité dramatique: + + Nel volto estatico + Di questo e quello, + +paroles que les quatre personnages intéressés, donna Fiorilla, son +amant, son mari et le Turc, chantent ensemble. + +A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui +prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa +donna Fiorilla: l'ensemble était parfait. + +Au second acte, le duetto si piquant, + + D'un bel uso di Turchia + Forse avrai novella intesa, + +dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre +sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles +convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnât +pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus +de légèreté, plus de gaieté et plus de cette grâce brillante que +personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut défier +hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont +des choses d'un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n'ont rien fait +qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C'est comme les +arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à +Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello. + +Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon +enthousiasme; je me hâte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau +soit parfaitement chanté: il y faut absolument un Galli[72]. La grâce +disparaît tout à fait, pour peu que les chanteurs manquent de facilité +ou de hardiesse. + +La scène du bal est un autre chef-d'Å“uvre. Je ne sais si les gens graves +qui président à l'opéra bouffon ont osé en gratifier le public de Paris, +lorsqu'ils lui ont donné une édition corrigée du _Turco in Italia_. + +Le quintetto + + Oh! guardate che accidente, + Non conosco più mia moglie[73], + +est peut-être ce que j'ai entendu de plus délicieux dans les opéras +bouffons de Rossini; c'est que la simplicité y lutte avec la force +d'expression. Mais il faut n'être pas tout à fait de sang-froid pour +goûter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant +qu'une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager; le personnage +triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou +bien: farce digne des tréteaux! + +On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il était +trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau +chef-d'Å“uvre de Rossini. L'orgueil national était blessé. Ils +prétendirent que Rossini s'était copié lui-même. On pouvait prendre +cette liberté pour les théâtres des petites villes; mais pour _la +Scala_, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons +Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans +plus tard, _le Turco in Italia_ fut redonné à Milan et reçu avec +enthousiasme. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI + +ROSSINI VA A NAPLES + + +Vers 1814, la gloire de Rossini parvint jusqu'à Naples, qui s'étonna +qu'il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas +Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de +Milan, garçon de café qui à force de jouer, et surtout de tailler au +pharaon, et de donner à jouer, s'est fait une fortune de plusieurs +millions. M. Barbaja, formé aux affaires à Milan, au milieu des +fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six +mois, à la suite de l'armée, ne manque pas d'un certain coup d'Å“il. Il +vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait +dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à +raison, allait être l'homme du jour en musique; il prit la poste, et +vint le chercher à Bologne. Rossini, accoutumé à avoir affaire à de +pauvres diables d'_impresari_, toujours en état de banqueroute +flagrante, fut étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui, +probablement, trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt +sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté +sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa une _scrittura_ de +plusieurs années. Il s'engagea à composer, pour M. Barbaja, deux opéras +nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous +les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand +théâtre de _San-Carlo_ à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé _del +Fondo_. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un +intérêt dans les jeux tenus à ferme par M. Barbaja, intérêt qui a valu +au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année. + +La direction musicale de _San-Carlo_ et du théâtre _del Fondo_, dont +Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de +manÅ“uvre, qui l'a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des +voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une +quantité de musique incroyable. Cela seul eût suffi pour flétrir un +talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état +d'exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de +Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les +critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de +se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un +style au niveau de ce que je raconte. + +Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme +Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de +tous les côtés. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de +tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus +acharné, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour +d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini, n'a fini qu'en +1822, et a eu l'influence la plus marquée sur son talent, sur son +bonheur, et sur l'économie de toute sa vie. + +Toujours heureux, Rossini débuta à Naples, de la manière la plus +brillante, ce fut par _Elisabetta regina d'Inghilterra_, opera seria +(fin de 1815). + +Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout +les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable +Parthénope, il faut remonter très haut. + +Le personnage influent à Naples est grand chasseur, grand joueur de +ballon, cavalier infatigable, pêcheur intrépide; c'est un homme tout +physique; il n'a peut-être qu'un seul sentiment, qui tient probablement +encore à ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies. +Du reste, également privé de cÅ“ur pour le mal comme pour le bien, c'est +un être absolument sans aucune sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi +qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une +exagération; il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais +signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier. + +Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au +milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des +pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à +Naples, et voilà que l'une des plus belles choses de sa Naples chérie, +une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour, +le magnifique théâtre de _San-Carlo_, est anéanti en une nuit par le +feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un +royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se +présente un homme qui lui dit: «Sire, cet immense théâtre que la flamme +achève de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il +n'était hier.» M. Barbaja a tenu parole. En entrant dans le nouveau +Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois +depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M. +Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume, +directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait +mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui +toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle +Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a été de 1806 à 1815, une des +premières chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commencé à avoir +souvent la voix fatiguée; c'est ce que chez les chanteurs du second +ordre, on appelle vulgairement _chanter faux_. De 1816 à 1822, +mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté au-dessus ou au-dessous du +ton, et a été ce qu'on appelle partout _exécrable_; mais c'est ce qu'il +ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle +Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de +_San-Carlo_, et a été constamment applaudie. Voilà , suivant moi, un des +triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût +dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de +l'univers, c'est sans contredit celui de la musique. Hé bien, durant +cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu a été vexé de +la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M. +Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini; il payait, +autour du roi, _qui il fallait payer_ (c'est la phrase napolitaine); il +était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse. + +Vingt fois je me suis trouvé à _San-Carlo_. Mademoiselle Colbrand +commençait un air; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible +d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés, +mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe +du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles! +obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes +voisins, nous allions faire un tour au _Largo di Castello_, et revenions +au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto +ou quelque morceau d'ensemble où la fatale protégée de M. Barbaja et du +roi ne fît pas entendre sa superbe voix en décadence. Pendant la durée +éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand +n'a osé reparaître sur la scène qu'en se faisant précéder par les plus +humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire +une réputation à mademoiselle Chomel qui, à Naples, s'appelle _Comelli_, +et qu'on savait sa rivale de toute manière. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XII + +L'ELISABETTA + + +Lorsque, vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples, et donna son +Élisabeth, les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien +loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-être cette chanteuse +célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant: +de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique, +un Å“il de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau +noir-jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette femme, qui, hors de la +scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît +le front chargé du diadème, frappe d'un respect involontaire, même les +gens qui viennent de la quitter au foyer. + +Le château de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en +1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de +_l'Elisabetta_ jouée à Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas +d'abord le caractère de cette reine illustre, chez qui les faiblesses +d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en +temps les qualités d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman, +Leicester, favori d'Élisabeth, est sur le point d'être élevé au trône, +et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-même d'une +femme moins impérieuse et plus aimable, qu'il a osé épouser en secret, +il espère pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et armé du +souverain pouvoir. Dans l'opéra, l'épouse de Leicester ne s'appelle pas +Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mélodrame +français, par un M. Smith, Toscan établi à Naples. + +Le premier duetto _en mineur_, entre Leicester et sa jeune épouse, est +magnifique et fort original. _Elisabetta_ était la première musique de +Rossini que l'on entendait à Naples; sa grande réputation, acquise dans +le nord de l'Italie, avait disposé le public napolitain à le juger avec +sévérité; on peut dire que ce premier duetto + + Incauta! che festi? + +décida le succès de l'opéra et du maestro. + +Un courtisan nommé _Norfolk_, jaloux du haut degré de faveur où le +sentiment de la reine a placé Leicester, révèle à cette princesse le +secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui +apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'Écosse, et +dont l'arrivée triomphale forme le commencement du premier acte, ramène +avec lui sa nouvelle épouse, parmi les jeunes otages que l'Écosse envoie +à Élisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages. +Elle vient ainsi d'attacher à sa cour sa rivale, cachée sous les +vêtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond +est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui +déchirent le cÅ“ur de la reine, sont aux prises de la manière la plus +cruelle. Le duetto + + Con qual fulmine improviso + Mi percosse irato il cielo! + +entre la reine et Norfolk, a eu autant de succès à Paris qu'à Naples. Il +y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour +l'orgueil; mais l'amour n'y paraît que furieux. + +La reine, hors d'elle-même, prescrit au grand-maréchal de sa cour de +faire rassembler ses gardes, et de les préparer à la prompte exécution +de ses ordres, quels qu'ils puissent être. Elle lui ordonne en même +temps de faire paraître devant elle tous les otages écossais, et enfin +d'appeler Leicester, qu'elle veut voir à l'instant. Après ces ordres +rapides, donnés en peu de mots, Élisabeth reste seule. Il faut avouer +que mademoiselle Colbrand était superbe en cet instant; elle ne se +permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans +mouvement, en attendant la scène qui se prépare et l'homme qui l'a +trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer à la mort +cet amant perfide. Voilà les situations que la musique réclame. + +Enfin Leicester paraît, mais les otages écossais s'avancent en même +temps que lui. L'Å“il furieux d'Élisabeth cherche parmi ces pages l'être +qu'elle doit haïr; elle a bientôt deviné Mathilde à son trouble. La +passion des personnages se trahit par des mots entrecoupés. Enfin le +chant commence, c'est le _finale_ du premier acte. La reine, qui se voit +trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret à un garde, qui +bientôt reparaît avec un coussin recouvert d'un voile. Élisabeth, après +un dernier regard jeté rapidement sur Mathilde et sur Leicester, écarte +ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre paraît sur le +coussin; elle l'offre à Leicester en même temps que sa main. + +Ce moment est superbe. Ce moyen, déplacé peut-être dans la tragédie, +est magnifique et du plus grand effet dans l'opéra, qui réclame les +choses qui parlent aux yeux. + +Élisabeth, qui se complaît dans sa fureur, se dit à elle-même: + + Qual colpo inaspettato + Che lor serbava il fato, + Il gelo della morte + Impallidir li fè[74]. + +Leicester ne reçoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci, +furieuse, saisit le jeune page et l'entraîne sur le devant de la scène; +elle dit à son amant: «Voilà la perfide qui fait de toi un traître.» +Mathilde et son époux se voient découverts; dans leur trouble, ils ne +répondent que par des mots entrecoupés. La reine appelle ses gardes. +Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi à tous les +détails de ce grand événement, et à l'éclatante disgrâce de Leicester, +auquel les gardes demandent son épée. + +Il était impossible d'offrir un plus beau _finale_ à la musique; cet art +divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgré lui, +lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientôt celles de l'amour. Ici +la jalousie poussée jusqu'à la rage chez Élisabeth, le désespoir le +plus profond chez Leicester, l'amour tendre et éploré dans sa jeune +épouse, tout sert à souhait la musique. Il serait peu exact de dire que +cette situation contribua beaucoup au succès de Rossini. A la première +représentation, les Napolitains étaient ivres de bonheur. Je me +souviendrai toujours de cette première soirée. C'était un jour de gala à +la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans +laquelle j'assistais à la première représentation d'_Élisabeth_, était +d'abord fort disposée à la sévérité envers ce maestro, né loin de +Naples, et qui avait acquis ailleurs sa célébrité. + +Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux +Leicester (Nozzari) et sa jeune épouse déguisée en page (mademoiselle +Dardanelli), désarma tous les cÅ“urs. Le charmant style de Rossini acheva +bien vite la séduction. On trouvait les grandes émotions de l'opéra +seria, et elles n'étaient achetées par aucun moment de langueur et +d'ennui. + +La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne +dispose à goûter la splendeur, rien n'éloigne l'idée des chagrins +solitaires et des peines de l'amour, comme les cérémonies brillantes +d'un jour de fête à la cour. Or, il faut avouer que la musique +d'_Élisabeth_ est beaucoup plus _magnifique_ que pathétique; à chaque +instant les voix exécutent des batteries de clarinette, et les plus +beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert. + +Mais que nous étions loin de toutes ces froides critiques à la première +représentation! nous étions ravis: c'est le mot propre. + +Arrivé à ce superbe _finale_ du premier acte, je m'aperçois que j'ai +oublié l'ouverture. Elle commença le succès de la pièce. Je me souviens +que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la +princesse de Belmonte: «Cette ouverture n'est que celle de _l'Aureliano +in Palmira_, renforcée d'harmonie.» Il s'est trouvé dans la suite que +rien n'était plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla à Rome +pour écrire le _Barbier de Séville_, sa paresse reprit cette même +ouverture pour la troisième fois. Elle se trouve ainsi avoir à exprimer +les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des âmes les plus hautes +dont l'histoire ait gardé la mémoire, et les folies du barbier Figaro. +Le plus petit changement _de temps_ suffit souvent pour donner l'accent +de la plus profonde mélancolie à l'air le plus gai. Essayez de chanter +en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: _Non più andrai +farfallone amoroso_. + +Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employée par +Rossini, forment la péroraison du premier _finale_ de _l'Elisabetta_. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIII + +SUITE DE L'ELISABETH + + +Le second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Élisabeth fait +amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour +lui adresser ces paroles fatales: + + T'inoltra, in me tu vedi + Il tuo giudice, o donna. + +«La politique condamne à une mort ignominieuse une femme ennemie qui a +osé s'introduire dans ma cour sous un déguisement perfide. Un reste de +pitié parle encore dans mon âme. Écris, renonce aux prétendus droits que +tu peux te croire sur le cÅ“ur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton +erreur.» + +Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il +serra tous les cÅ“urs. + +Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scène, pour comprendre +le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies +qu'elle faisait faire à cette époque. + +Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre +des dessins fort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la +dernière exactitude, le costume de la sévère Élisabeth. Ces habits du +seizième siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux +traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient +l'anecdote de la vérité du costume; cette idée consacrant, par le +prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand, +augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination +la plus exaltée par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une +Élisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle +San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on +devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette +belle reine. + +Mademoiselle Colbrand, dans Élisabeth, n'avait point de gestes, rien de +théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des _poses_ ou des +_mouvements tragiques_. Son pouvoir immense, les événements importants +qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ses +yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était +le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste +d'orgueil: c'était la manière d'être d'une femme belle encore, qui dès +longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté suivie +de la plus prompte obéissance[75]. En voyant mademoiselle Colbrand +parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis +vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cette +_ancienneté_ des habitudes que le pouvoir suprême fait contracter, +c'est l'évidence de l'absence de toute espèce de doute sur le dévouement +que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait +principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient +dans la tranquillité des mouvements de la reine. Le peu de mouvements +qu'elle faisait lui étaient arrachés par la violence des combats de +passions qui déchiraient son âme, aucun par l'intention de se faire +obéir. Nos plus grands acteurs tragiques, Talma lui-même, ne sont pas +exempts de gestes forts et impérieux, dans les rôles de tyrans. +Peut-être ces gestes impérieux, ces espèces de gasconnades tragiques, +sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais goût, tel que +celui qui décide du sort de nos tragédies; mais ces gestes, pour être +applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du +monde qui fait le moins de gestes[76]; ils lui sont inutiles: il est +depuis longtemps accoutumé à voir ses moindres signes suivis, avec la +rapidité de l'éclair, de l'exécution de ses volontés. + +La scène superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande +tragédienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde, + + Pensa che sol per poco + Sospendo l'ira mia, + +qui se change bientôt en terzetto, par l'arrivée de Leicester. + +On nous dit que c'était Rossini qui avait eu l'idée de l'arrivée de +Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats +de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir +de l'amour sincère dans un cÅ“ur de seize ans. On peut dire que dans le +genre du libretto d'opéra, cette idée est de génie. + +Après ce terzetto magnifique, nous eûmes deux airs chantés, l'un par +Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien +composés. On peut juger s'ils furent bien chantés par deux ténors rivaux +paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait +de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles. +Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu +commun, et n'être pas à la hauteur du reste de l'opéra. + +Leicester est mis en prison et condamné à mort par les cours de justice +du pays. Quelques moments avant l'exécution, Élisabeth ne peut résister +à l'idée de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pénétrer un +sentiment tendre dans un cÅ“ur dévoué à l'ambition et aux sombres +jouissances du pouvoir. Elle paraît dans la prison de Leicester. Le +traître Norfolk y était avant elle, et à son arrivée se cache derrière +un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils +reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit +découvert et sans espoir de pardon, se précipite sur Élisabeth, un +poignard à la main. Mathilde, la jeune épouse de Leicester, qui venait +lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par +un cri qui l'avertit du danger. + +Élisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester, +pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs, +peut-être un peu faibles, qui précèdent, par l'un des plus magnifiques +_finale_ qu'il ait peut-être jamais écrits. + +Le cri de la reine, + + Bell'alme generose, + +porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public. Nous fûmes plus de +quinze représentations avant de pouvoir porter un Å“il critique sur ce +morceau superbe. + +Élisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde; voici ses paroles: + + Bell'alme generose, + A questo sen venite: + Vivete, ormai gioite + Siate felici ognor[77]. + +Quand enfin nous eûmes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvâmes +que ce chant était doux et tranquille comme le calme après la tempête. +Du reste, Rossini a réuni, je crois, tous les défauts de son style dans +ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est étouffé sous un +déluge d'ornements déplacés et de roulades qui ont l'air d'être écrites +pour des instruments à vent, et non pour une voix humaine. + +Mais il faut être juste, Rossini arrivait à Naples; il voulait réussir, +il dut s'attacher à plaire à la prima donna qui gouvernait entièrement +le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de +pathétique dans son talent; il a été magnifique comme sa personne; +c'était une reine, c'était Élisabeth, mais c'était Élisabeth donnant des +ordres du haut d'un trône, et non pas pardonnant avec générosité. + +Quand le génie de Rossini l'eût porté au pathétique, ce que je suis loin +d'accorder, il eût dû s'en abstenir à cause de la voix de la célèbre +cantatrice à laquelle il confiait le rôle d'Élisabeth. + +Dans le morceau _bell'alme generose_, Rossini, par un artifice fort +simple rassembla tous les agréments, de quelque espèce qu'ils fussent, +que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire +en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va +juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces +agréments étaient faits avec une telle supériorité, que, malgré +l'absurdité flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt +représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient +déplacés. + +Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques: + +«Élisabeth est reine même en pardonnant. Dans un cÅ“ur si altier, le +pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de +politique. Quelle est la femme, même sans être reine, qui puisse +pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme?» + +Alors les vieux dilettanti se fâchaient: «Toute votre musique pèche par +l'absence du pathétique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme +le talent de votre première chanteuse. Elle devait être profondément +tendre dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du +terzetto + + Pensa che sol per poco, + +qui encore est plutôt simple comme un nocturne, que tendre comme un air +de passion; mais il repose l'âme de la magnificence de tout ce qui +l'entoure, et il doit au contraste les quatre cinquièmes du plaisir +qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifié +l'expression et la situation dramatique aux broderies de la +Colbrand.»--_J'ai sacrifié au succès_, répondit Rossini avec une sorte +de fierté qui lui allait à merveille. L'aimable archevêque de T... vint +à son secours. A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé devant le peuple, +dit pour toute réponse à ses ennemis: «Romains, il y a dix ans qu'à +pareil jour je détruisis Carthage; allons au Capitole rendre grâces aux +dieux immortels.» + +Il est sûr que l'effet d'_Élisabeth_ fut prodigieux. Quoique fort +inférieur à _Otello_, par exemple, il y a dans cet opéra bien des choses +d'une fraîcheur délicieuse et entraînante. + +Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour +les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce +reproche: «J'avais ces deux ténors, et je n'avais pas de voix de basse +pour le rôle du traître Norfolk.» La vérité est qu'avant Rossini on ne +donnait jamais des rôles importants aux voix de basse dans l'opéra +séria. Ce maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix, +des parties difficiles dans les opéras de _mezzo carattere_, tels que +_la Cenerentola_, _la Gazza ladra_, _Torvaldo e Dorliska_, etc.; et +l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les +Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIV + +OPÉRAS DE ROSSINI A NAPLES + + +Mademoiselle Colbrand chanta, dans une même année, l'_Élisabeth_ de +Rossini, la _Gabrielle de Vergy_ de Caraffa, _la Cora_ et la _Médée_ de +Mayer, et tout cela d'une manière sublime, et surtout avec une agilité +incroyable dans la voix. San-Carlo présentait alors un des plus beaux +spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus +difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et +par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; dès l'année +suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà +une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un +air sans fautes. La seule crainte d'être toujours tout près d'une note +fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être +heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner: voilà ce que les +Français ne veulent pas comprendre; leur manière de jouir des arts, +c'est de les juger. + +On attendait les premières mesures de l'air de mademoiselle Colbrand; +voyait-on qu'elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi +le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au café prendre +une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces +promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et +attendit qu'on l'en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il +murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était +honorée parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se +voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l'éternel sujet de ses +vanteries et de son orgueil envers les étrangers. Le public témoigna de +mille manières sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes +se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court +l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de +complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de cÅ“urs que +tous les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera +peut-être digne de la liberté dans cent ans. + +En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est +pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur donner, c'est +mademoiselle Colbrand qu'il fallait ôter. + +Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On +vit bientôt que, par caractère, c'était l'homme le plus étranger à +l'intrigue, et surtout à l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appelé +par M. Barbaja à Naples, lié d'amour avec mademoiselle Colbrand, il +était difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir +quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples, +toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure +envie de le siffler. Lui, de son côté, ne pouvant plus compter sur la +voix de mademoiselle Colbrand, s'est jeté de plus en plus dans +l'harmonie allemande, et surtout s'est éloigné de plus en plus de la +_véritable expression dramatique_. Mademoiselle Colbrand le persécutait +sans cesse pour qu'il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix +avait l'habitude. + +On voit par quel enchaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini +a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C'est un +grand poëte, et un poëte comique forcé à être _érudit_, et érudit sur +des choses tristes et sérieuses. Qu'on se figure Voltaire obligé, pour +vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet. + +Rossini a été quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et +plein de feu[78]. + +Après l'_Élisabeth_, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval +(1816) _Torvaldo e Dorliska_ et le _Barbier_; il reparut à Naples et fit +jouer _la Gazetta_, petit opéra buffa, demi-succès, et ensuite _Otello_ +au théâtre _del Fondo_. Après _Otello_ il alla à Rome pour _la +Cenerentola_, et fit son voyage de Milan pour _la Gazza ladra_. A peine +de retour à Naples, il donna l'_Armide_. + +Le jour de la première représentation, le public le punit de la voix +incertaine de mademoiselle Colbrand, et l'_Armide_ réussit peu, malgré +le superbe duetto. Vivement piqué de la froideur qu'on lui montrait, +Rossini chercha à conquérir un succès sans employer la voix de +mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours à son +orchestre, et de l'accessoire fit le principal. Il prit une revanche +complète de l'irréussite d'_Armide_ dans le _Moïse_. Le succès fut +immense. De ce moment le goût de Rossini fut faussé. Il écrit de +_l'harmonie_ légère et spirituelle en se jouant: il avait, au contraire, +assez de peine, après vingt opéras, à trouver des cantilènes nouvelles. +La paresse, d'accord avec la nécessité, lui fit adopter le genre +allemand. _Moïse_ fut immédiatement suivi de _Ricciardo e Zoraïde_, +d'_Ermione_, de _la Donna del Lago_ et de _Maometto secondo_. Tous ces +opéras allèrent aux nues, à l'exception d'_Ermione_, qui était un essai. +Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre déclamé, donné +aux Français par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour +l'oreille n'était pas faite pour plaire beaucoup à des Napolitains. +D'ailleurs, dans _Ermione_, tout le monde se fâchait, et toujours, et il +n'y avait qu'une seule couleur, celle de la colère. La colère, en +musique, n'est bonne que comme contraste. C'est un axiome napolitain, +qu'il faut la colère du tuteur avant l'air tendre de la pupille. + +Pour les derniers opéras que je viens de nommer, Rossini eut une +ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe contr'alto et +cantatrice décidément du premier ordre. + +Les hommes pour lesquels il a écrit sont Garcia, Davide le fils et +Nozzari, tous les trois ténors; Davide, le premier ténor existant, et +qui met du génie dans son chant: il improvise sans cesse, et +quelquefois se trompe; Garcia, remarquable par la sûreté étonnante de sa +voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant +a été un des meilleurs chanteurs de l'Europe. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XV + +TORVALDO E DORLISKA + + +Après l'éclatant succès de l'_Élisabeth_, Rossini fut appelé à Rome pour +le carnaval de 1816; il y composa, au théâtre _Valle_, un opéra +semi-serio assez médiocre, _Torvaldo e Dorliska_; et au théâtre +_Argentina_, son chef-d'Å“uvre du _Barbier de Séville_. Rossini écrivit +_Torvaldo_ pour les deux premières basses d'Italie, Galli et Remorini, +en 1816; Lablache et Zuchelli étaient encore peu connus. Il eut pour +ténor Domenico Donzelli, alors excellent, et surtout plein de feu. + +Il y a un cri de passion dans le grand air de Dorliska, + + Ah! Torvaldo! + Dove sei? + +qui, lorsqu'il est chanté avec hardiesse et abandon, produit toujours +beaucoup d'effet. Le reste de cet air, un terzetto entre le tyran, +l'amant et un portier bouffon: + + Ah! qual raggio di speranza! + +et l'on peut dire tout l'opéra, ferait la réputation d'un maestro +ordinaire, mais n'ajoute rien à celle de Rossini. C'est comme un mauvais +roman de Walter Scott, le rival du maestro de Pesaro en célébrité +européenne. Certainement un inconnu qui aurait fait _le Pirate_ ou +_l'Abbé_, serait sorti à l'instant des rangs vulgaires de la +littérature. Ce qui distingue le grand maître, c'est la hardiesse du +trait, la négligence des détails, le grandiose de la touche; il sait +économiser l'attention pour la lancer tout entière sur ce qui est +important. Walter Scott répète le même mot trois fois dans une phrase, +comme Rossini le même trait de mélodie, exécuté successivement par la +clarinette, le violon et le hautbois. + +J'aime mieux une ébauche du Corrège, qu'un grand tableau fort soigné de +Charles Lebrun, ou de tel de nos grands peintres. + +Le tyran, dans l'opéra de _Dorliska_, lequel a la niaiserie uniforme et +visant au sublime du style, et par le manque total d'originalité et +d'individualité dans les personnages, me semble une traduction de +quelque mélodrame du boulevard, le tyran chante un superbe _agitato_: +c'est un des plus beaux airs que l'on puisse choisir pour une voix de +basse; aussi Lablache et Galli ne manquent-ils guère de le placer dans +leurs concerts. J'ajouterai, pour diminuer les regrets de ceux des +lecteurs qui ne le connaîtraient pas, que cet air n'est autre chose que +le fameux duetto de la lettre, dans le second acte d'_Otello_, + + Non m'inganno, al mio rivale. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVI + +IL BARBIERE DI SIVIGLIA + + +Rossini trouva l'imprésario du théâtre Argentina à Rome, tourmenté par +la police, qui lui refusait tous les _libretti_ (poëmes), sous prétexte +d'allusions. Quand un peuple est spirituel et mécontent, tout devient +allusion[79]. Dans un moment d'humeur, l'imprésario romain proposa au +gouverneur de Rome _le Barbier de Séville_, très-joli libretto mis jadis +en musique par Paisiello. Le gouverneur, ennuyé ce jour-là de parler +mÅ“urs et décence, accepta. Ce mot jeta Rossini dans un cruel embarras, +car il a trop d'esprit pour n'être pas modeste envers le vrai mérite. +Il se hâta d'écrire à Paisiello à Naples. Le vieux maestro, qui n'était +pas sans un grand fonds de _gasconisme_, et qui se mourait de jalousie +du succès de l'_Élisabeth_, lui répondit très poliment qu'il +applaudissait avec une joie véritable au choix fait par la police +papale. Il comptait apparemment sur une chute éclatante. + +Rossini mit une préface très modeste au-devant du _libretto_, montra la +lettre de Paisiello à tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail. +En treize jours, la musique du _Barbier_ fut achevée. Rossini croyant +travailler pour les Romains, venait de créer le chef-d'Å“uvre de la +_musique française_, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui, +modelée sur le caractère des Français d'aujourd'hui, est faite pour +plaire le plus profondément possible à ce peuple, tant que la guerre +civile n'aura pas changé son caractère. + +Les chanteurs de Rossini furent madame Giorgi pour le rôle de Rosine, +Garcia pour celui d'Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le +médecin Bartholo. La pièce fut donnée au théâtre d'Argentina, le 26 +décembre 1816[80]. (C'est le jour où la _stagione_ du carnaval commence +en Italie.) + +Les Romains trouvèrent le commencement de l'opéra ennuyeux et bien +inférieur à Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grâce naïve, +inimitable, et ce style le miracle de la simplicité. L'air de Rosine +_sono docile_ parut hors de caractère; on dit que le jeune maestro avait +fait une virago d'une ingénue. La pièce se releva au duetto entre Rosine +et Figaro, qui est d'une légèreté admirable et le triomphe du style de +Rossini. L'air de la _Calunnia_ fut jugé magnifique et original, les +Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816. + +Après le grand air de Bazile, on regretta sans cesse davantage la grâce +naïve et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuyés des choses +communes qui commencent le second acte, choqués du manque total +d'expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le +public de Rome, si fier de ses connaissances musicales, fit un acte de +hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de +sottise. Le lendemain la pièce alla aux nues; l'on voulut bien +s'apercevoir que si Rossini n'avait pas les mérites de Paisiello, il +n'avait pas aussi la langueur de son style, défaut cruel qui gâte +souvent les ouvrages, si semblables d'ailleurs, de Paisiello et du +Guide. Depuis vingt ou trente ans que l'ancien maître a écrit, le public +romain s'étant mis à faire moins de conversation à l'opéra, il lui +arrive de s'ennuyer aux récitatifs éternels qui séparent les morceaux de +musique des opéras de 1780. C'est comme si, parmi nous, le parterre +s'avise, dans trente ans d'ici, de trouver incompréhensibles les +entr'actes éternels de nos tragédies actuelles, parce qu'on aura trouvé +le moyen de l'amuser dans les entr'actes, soit avec deux ou trois jeux +d'orgues, qui se répondent et font assaut[81], soit par des expériences +de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l'état de perfection où +nous avons porté tous les arts, il faut bien s'attendre que la postérité +aura l'impertinence d'inventer aussi quelque chose. + +L'ouverture du _Barbier_ amusa beaucoup à Rome; on y vit ou l'on crut y +voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les +gémissements de la pupille. Le petit terzetto + + Piano, pianissimo, + +du second acte, alla aux nues. «Mais c'est de la petite musique, disait +le parti contraire à Rossini; cela est amusant, sautillant, mais +n'exprime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidèle et tendre, au +lieu du scélérat qu'on lui avait peint, et c'est par d'insignifiantes +roulades qu'elle prétend nous faire partager son bonheur!» + + Di sorpresa, di contento + Son vicina a delirar. + +Hé bien, les roulades si singulièrement placées sur ces paroles, et qui +faillirent, même le second jour, entraîner la chute de la pièce à Rome, +ont eu beaucoup de succès à Paris; on y aime la galanterie et non +l'amour. _Le Barbier_, si facile à comprendre par la musique, et surtout +par le poëme, a été l'époque de la conversion de beaucoup de gens. Il +fut donné le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pédants qui +défendaient Paisiello comme _ancien_, n'est que de janvier 1820. (Voir +_la Renommée_, journal libéral d'alors.) Je ne doute pas que quelques +dilettanti ne me reprochent de m'arrêter à des lieux communs inutiles à +dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d'alors et même +ceux d'aujourd'hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le +public ait fait d'immenses progrès depuis quatre ans. + +La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s'est +défaite des récitatifs ennuyeux et a conquis les _morceaux d'ensemble_. +Il est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six +à la fois.--Vous avez raison; il est même souverainement absurde de +chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu'il arrive, même sous +l'empire de la passion la plus violente, de parler un peu longtemps deux +à la fois? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on +accorde d'attention à ce que dit la personne que nous voulons persuader. +Voyez les sauvages[82] et les Turcs, qui ne cherchent pas à se faire une +réputation de vivacité et d'esprit. Rien de plus judicieux que ce +raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? Hé bien, l'expérience le +détruit de fond en comble. Rien de plus agréable que les duetti. Donc, +pauvres littérateurs estimables qui appliquez votre dialectique +puissante à juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une +dissertation pour prouver que Cicéron nous amuse, ou que M. Scoppa vient +enfin de trouver le vrai rhythme de la langue française et l'art de +faire de beaux vers. + +La vivacité et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et +réveille un peu ces pauvres gens _solides_ que la mode jette +impitoyablement dans la salle de Louvois[83]. + +Rossini luttant contre un des génies de la musique dans _le Barbier_, a +eu le bon esprit, soit par hasard, soit bonne théorie, d'être éminemment +lui-même. + +Le jour où nous serons possédés de la curiosité, avantageuse ou non pour +nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini, +c'est dans _le Barbier_ que nous devons le chercher. Un des plus grands +traits de ce style y éclate d'une manière frappante. Rossini, qui fait +si bien les finals, les morceaux d'ensemble, les duetti, est faible et +joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicité. Le +chant _spianato_ est son écueil. + +Les Romains trouvèrent que si Cimarosa eût fait la musique du _Barbier_, +elle eût peut-être été un peu moins vive, un peu moins brillante, mais +bien plus comique et bien autrement expressive. Avez-vous été +militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arrivé de retrouver +tout à coup aux eaux de Baden, une maîtresse charmante que vous aviez +adorée, dix ans auparavant, à Dresde ou à Bayreuth? Le premier moment +est délicieux; mais le troisième ou quatrième jour, vous trouvez trop de +délices, trop d'adorations, trop de douceur. Le dévouement sans bornes +de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-être +oser en convenir avec vous-même, le piquant et les caprices d'une belle +Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement +l'impression que vient de me faire l'admirable musique du _Matrimonio +segreto_, à la reprise qu'on vient d'en donner à Paris, pour +mademoiselle de Meri. Le premier jour, en sortant du théâtre, je ne +voyais dans Rossini qu'un pygmée. Je me souviens que je me dis: Il ne +faut pas se presser de juger et de porter des décisions, je suis sous le +charme. Hier (19 août 1823), en sortant de la quatrième représentation +du _Matrimonio_, j'ai aperçu bien haut l'obélisque immense, symbole de +la gloire de Rossini. L'absence des dissonances se fait cruellement +sentir dans le second acte du _Matrimonio_. Je trouve que le désespoir +et le malheur y sont exprimés à l'eau rose. Nous avons fait des progrès +dans le malheur depuis 1793[84]. Le grand quartetto du premier acte, + + Che triste silenzio! + +paraît long; en un mot, Cimarosa a plus d'idées que Rossini, et surtout +de bien meilleures idées, mais Rossini a le meilleur style. + +Comme, en amour, c'est le piquant des caprices de l'Italie qui manque à +une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique, c'est le +piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux +grâces délicieuses et suaves de la mélodie italienne. Rappelez-vous le +_ti maledico_ du second acte d'_Otello_, ne devrait-il pas y avoir dans +le _Matrimonio_ quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand +Geronimo, si entiché de la noblesse, découvre que sa fille Carolina a +épousé un commis? Un dilettante auquel j'ai soumis ce chapitre sur le +_Barbier_, pour qu'il corrigeât les erreurs de fait où je tombe souvent, +comme l'astrologue de La Fontaine dans un puits, en regardant au ciel, +me dit: «Est-ce là ce que vous nous donnez pour une analyse du +_Barbier_? C'est de la crème fouettée. Je ne puis me faire à ces +phrases en filigrane. Allons, mettez-vous à l'ouvrage sérieusement, +ouvrons la partition, je vais vous jouer les principaux airs; faites une +analyse serrée et raisonnable.» + +On sent bien dans le cÅ“ur des donneurs de sérénade, qui forme +l'introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grâce et +douceur, mais non pas simplicité. L'air du comte Almaviva est faible et +commun; c'est un amoureux français de 1770. En revanche, tout le feu de +Rossini éclate dans le chÅ“ur + + Mille grazie, mio signore! + +et cette vivacité s'élève bientôt jusqu'à la verve et au _brio_, ce qui +n'arrive pas toujours à Rossini. Ici son âme semble s'être échauffée aux +traits de son esprit. Le comte s'éloigne en entendant venir Figaro; il +dit en s'en allant: + + Già l'alba è appena, e amor non si vergogna. + +Voilà qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on +sait de reste que l'amour est une excuse qui couvre toutes choses aux +yeux des indifférents. L'amour, dans le Nord, est au contraire timide et +tremblant, même avec les indifférents. + +La cavatine de Figaro + + Largo al factotum, + +chantée par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d'Å“uvre de la +musique française. Que de feu! que de légèreté, que d'esprit dans le +trait: + + Per un barbiere di qualità ! + +Quelle expression dans + + Colla donnetta... + Col cavaliere... + +Cela a plu à Paris, et pouvait fort bien être sifflé à cause du sens +leste des paroles. Je ne sais si jamais Préville a joué Figaro autrement +que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me +semble, toute la légèreté gracieuse, toute l'allure scélérate et +prudente d'un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de +Bartholo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce +rôle aux _Français_ aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos +littérateurs estimables est de représenter les acteurs de Louvois comme +des bouffons à mille lieues de toute vérité et de toute expression +dramatique, et auxquels, par conséquent, il serait impertinent de +demander de l'intérêt. Encore hier soir, j'ai entendu développer cette +théorie; un homme à ailes de pigeon l'expliquait à deux pauvres jeunes +femmes qui approuvaient du geste, et cela à un théâtre qui vient de voir +le second acte de _la Gazza ladra_ joué par Galli, sans parler de madame +Pasta dans _Roméo_, _Desdemona_, _Médée_, et partout. + +Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pédants, d'entreprendre de +les raisonner? Oui, messieurs, le vrai pathétique est au +Théâtre-Français; allez-y voir _Iphigénie en Aulide_, et goûtez-y bien +ce récitatif lamentable qui n'attend plus qu'un accompagnement de +contrebasse pour passer à l'état de mauvaise musique de Gluck. + +La situation du balcon, dans le _Barbier_, est divine pour la musique; +c'est de la grâce naïve et tendre. Rossini l'esquive pour arriver au +superbe duetto bouffe: + + All'idea di quel metallo! + +Les premières mesures expriment d'une manière parfaite l'omnipotence de +l'or aux yeux de Figaro. L'exhortation du comte + + Su, vediam di quel metallo, + +est bien, au contraire, d'un jeune homme de qualité qui n'a pas assez +d'amour pour ne pas s'amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne +d'un Figaro, à la vue de l'or. + +J'ai parlé ailleurs de l'admirable rapidité de + + Oggi arriva un reggimento, + --Sì, è mio amico il colonello. + +Il me semble que ce passage est, en ce genre, le chef-d'Å“uvre de +Rossini, et par conséquent de l'art musical. Je regrette de remarquer +une nuance de vulgarité dans + + Che invenzione prelibata! + +Je trouve, au contraire, un modèle de vrai comique dans ce passage de +l'ivresse du comte: + + Perchè d'un che non è in se + Che dal vino casca giù, + Il tutor, credete a me, + Il tutor si fiderà . + +J'admire toujours la sûreté de la voix de Garcia dans le passage + + Vado... ma il meglio mi scordavo. + +Il y a là un changement de ton, dans le fond de la scène, sans entendre +l'orchestre, qui est le comble de la difficulté. + +Je regarde la fin de ce duetto, depuis + + La bottega? non si sbaglia, + +comme au-dessus de tout éloge. C'est ce duetto qui tuera le grand Opéra +français. Il faut convenir que jamais plus lourd ennemi n'aura succombé +sous un assaillant plus léger. C'est en vain que l'Opéra français +assommait les gens de goût dès le temps de La Bruyère, il n'y a guère +que cent cinquante ans; il a résisté à une soixantaine de ministères +différents. Il fallait, pour lui porter le dernier coup, l'apparition de +la vraie musique française. Les plus grands criminels, après Rossini, +sont MM. Massimino, Choron et Castil-Blaze. + +Je ne serais point étonné qu'en désespoir de cause, on n'arrivât à +supprimer l'opéra buffa; on le trahit déjà : voir la manière scandaleuse +dont on vient de remettre les _Horaces_ de Cimarosa. + +La cavatine de Rosine: + + Una voce poco fa, + +est piquante; elle est vive, mais elle triomphe trop. Il y a beaucoup +d'assurance dans le chant de cette jeune pupille persécutée, et bien peu +d'amour. Il est hors de doute qu'avec tant de courage elle attrapera +son tuteur. + +Le chant de victoire sur les paroles: + + Lindoro mio sarà + ......... + Una vipera sarò, + +est le triomphe d'une belle voix. Madame Fodor y était excellente et +l'on pourrait dire parfaite. Sa superbe voix a quelquefois un peu de +dureté (école française), et la dureté n'est pas tout à fait hors de +place dans le chant d'une fille aussi résolue. Quoique je regarde ce +ton-là comme calomniant la nature, même à Rome, j'y vois une preuve +nouvelle de l'immense distance qui sépare l'amour mélancolique et tendre +des belles Allemandes que l'on rencontre dans les jardins anglais des +bords de l'Elbe, du sentiment vif et tyrannique qui enflamme les jeunes +filles du midi de l'Italie[85]. + +L'air célèbre de la calomnie, + + La calunnia è un venticello, + +me donne la même idée que le fameux duetto du second acte de _la +Cenerentola_: + + Un segreto d'importanza. + +J'ai eu le courage de dire que, sans Cimarosa et le duetto des deux voix +de basse du _Mariage secret_, jamais nous n'aurions eu le duetto de _la +Cenerentola_: je braverai encore une fois l'accusation de paradoxe. +L'air de _la Calunnia_ ne me semble qu'un extrait de Mozart, fait par un +homme d'infiniment d'esprit, et qui lui-même écrit fort bien. Pour +l'effet dramatique, cet air est trop long; mais il fait un contraste +admirable avec la légèreté de tous les chants qui précèdent. Le +_Matrimonio segreto_, par exemple, manque d'un tel contraste. Cet air +était admirablement chanté au théâtre de _la Scala_, à Milan, par M. +Levasseur, qui y obtenait un très grand succès. Ce chanteur, quoique +Français et la gloire du Conservatoire, n'étant pas applaudi à Louvois, +il chante avec timidité; et la seule sensation qu'il donne, c'est la +crainte de le voir se tromper. Voltaire disait que pour réussir dans les +arts, et surtout au théâtre, il faut avoir le diable au corps. + +MM. Meyerbeer, Morlachi, Paccini, Mercadante, Mosca, Mayer, Spontini et +autres contemporains de Rossini, ne demandent pas mieux sans doute que +de copier Mozart; mais jamais ils n'ont trouvé dans les partitions du +grand homme un air comme celui de _la Calunnia_. Sans prétendre égaler +Rossini à Raphaël, je dirai que c'est ainsi que Raphaël copiait +Michel-Ange dans la belle fresque[86] du prophète Isaïe, à l'église de +Saint-Augustin, près la place Navone à Rome. + +Le _Matrimonio segreto_ n'a rien d'aussi fort dans le genre triste que: + + E il meschino calunniato. + +Le duetto + + Dunque io son... tu non m'inganni? + +nous représente une jolie femme de vingt-six ans, assez galante et fort +vive, qui consulte un confident sur les moyens d'accorder un rendez-vous +à un homme qui lui plaît. Je ne croirai jamais que l'amour chez une +jeune fille, même à Rome, soit à ce point privé de mélancolie, et +j'oserai dire d'une certaine fleur de délicatesse et de timidité. + + Lo sapevo pria di te, + +est une phrase musicale qui, au nord des Alpes, pourrait sembler hors de +la nature. C'est, suivant moi, bien gratuitement que Rossini s'est privé +d'une grâce charmante: l'amour même le plus passionné ne vit que de +pudeur; le priver de ce sentiment, c'est tomber dans l'erreur vulgaire +des hommes grossiers de tous les pays. Je sais que quand on a seize +opéras à se reprocher, on cherche le nouveau. Le bon et grand Corneille +avoue un sentiment analogue dans l'examen de _Nicomède_; mais ce n'est +pas ainsi que j'explique le manque de délicatesse de cet air de Rossini. +Il eut à Rome, précisément pendant qu'il écrivait _Torvaldo_ et _le +Barbier_, de drôles d'aventures, bien plutôt dans le genre de Faublas +que dans celui de Pétrarque. Involontairement, et par suite de cette +susceptibilité de sentiment qui fait l'homme de génie dans les arts, il +peignit les femmes qui l'aimaient, et que peut-être il aimait un peu. +Sans s'en douter, il prenait pour juges de l'air qu'il écrivait à trois +heures du matin, les femmes avec lesquelles il venait de passer la +soirée, et aux yeux desquelles le sentiment timide et tendre eût passé +pour le ridicule _di un colegiale_. + +Rossini dut des succès incroyables et flatteurs à un sang-froid et à un +désintérêt singuliers. L'opéra du _Barbier_, et plusieurs de ceux qu'il +a écrits depuis, me portent à redouter ces succès; ne les devrait-il +point à l'absence de toute différence entre les femmes? Je craindrais +que ses succès auprès des grandes dames romaines ne l'aient rendu +insensible à la grâce féminine. Dans le _Barbier_, dès qu'il faut être +tendre, il devient élégant et recherché, mais ne sort pas du style +tempéré; c'est presque Fontenelle parlant d'amour. Cette manière est +fort bien dans l'usage de la vie, mais elle ne vaut rien pour la gloire. +Je trouve bien plus d'énergie et d'abandon dans les premiers ouvrages de +Rossini: comparez _la Pietra del Paragone_, _Demetrio e Polibio_, +_l'Aureliano in Palmira_ au _Barbier_. Je soupçonne qu'il est devenu un +peu incrédule en amour: c'est un grand pas de fait comme philosophe pour +un homme de vingt-quatre ans; tant mieux pour sa tranquillité, mais tant +pis pour son talent. Canova et Vigano avaient le ridicule d'aimer. + +Une fois le genre du roman de Crébillon adopté pour la couleur générale +du _Barbier_, il est impossible de voir plus d'esprit et de cette +originalité piquante qui fait le charme de la galanterie, que dans: + + Sol due righe di biglietto + ............. + Il maestro faccio a lei! + Donne, donne, eterni Dei! + +Voilà encore de la vraie musique française dans toute sa pureté et dans +tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous +rendre sérieux, nous pourrons encore longtemps être accusés +d'_indifférence_ en beaucoup de matières. Il y a peut-être encore un +siècle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri +Morton d'_Old Mortality_. Grâces au ciel, la France est encore pour +longtemps le pays de la galanterie aimable et légère. Or, tant que cette +galanterie fera le trait principal de notre société et du caractère +national, _le Barbier de Séville_ et le duetto _Sol due righe di +biglietto_ seront les modèles éternels de la musique française. +Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la +Céliante du _Philosophe marié_, ou la Julie du _Dissipateur_, l'on ne +trouve presque plus rien à reprendre dans le ton de son amour. +Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton +affecté, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une idée, +quelque agréable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer. +Comparez ce duetto, _Sol due righe di biglietto_, avec celui de +Farinelli, dans le _Mariage secret_, entre le Comte et Elisetta +(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mêmes acteurs qui chantent le +duetto du _Barbier_), vous remarquerez à chaque instant, et surtout +vers la fin, des phrases que Rossini eût syncopées dans la crainte de +paraître long. + +Il y a du bonheur véritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte, +et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans + + Fortunati i affetti miei! + +Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans +lesquels Rossini se soit élevé à cette hauteur de force et +d'originalité. J'en conclurais volontiers que si Rossini fût né avec +cinquante mille livres de rente, comme son collègue M. Meyerbeer, son +génie se fût déclaré pour l'opéra buffa. Mais il fallait vivre; il +trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opéra séria, toute +puissante à Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi +ridicule dans les détails qu'impuissante pour les grandes choses, a +établi que le billet d'entrée au théâtre se paierait un tiers de plus +pour l'opéra _semi-seria_, comme l'_Agnese_, que pour l'opéra buffa, +comme _le Barbier_; ce qui fait voir que les sots de tous les pays, +littéraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile. +Auraient-ils la conscience du rôle qu'ils jouent dans le monde, et celle +de leur nombre? Ce sont les premières idées de cette même police, +inventée il y a quarante ans par Léopold, grand-duc de Toscane, qui ont +privé l'Italie de ce beau genre de littérature indigène, la _commedia +dell'arte_, celle qu'on jouait à l'impromptu, et que Goldoni crut +remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comédie qui existe +encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables à Gênes, à +Rome, à Milan, et dont les pièces non écrites échappent à la censure, et +sont filles de l'inspiration du moment et des intérêts du jour. +Croirait-on qu'un homme d'État tel que le cardinal Consalvi, un homme +qui sait gouverner son maître d'abord, et ensuite l'État pas trop mal, +et qui eut jadis l'esprit d'être l'ami intime de Cimarosa, passe trois +heures à éplucher les paroles d'un misérable libretto d'opéra buffa +(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'être à même de juger de +tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot +_cozzar_ (lutter) était répété trop souvent dans le libretto. Il se +donnait tant de soins par tendresse pour les mÅ“urs romaines, et pour les +conserver pures et sans taches. + +Ici je ne puis m'expliquer, même à demi-mot; j'en appelle aux voyageurs +qui ont passé un hiver à Rome, ou qui savent, par exemple, les +anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles +gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opéra. +Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les +vingt juges les plus prévaricateurs tous les ans, et vous aurez fait +mille fois plus pour les mÅ“urs. Mettant à part les vols, la justice +vendue et autres bagatelles de ce genre, songez à ce que peuvent être +les mÅ“urs d'un pays où toute la cour, où tous les employés de l'État +sont célibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilités! +Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai, +arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces +vieillards ont été prêtres dès l'âge de vingt ans, et ils ont eu dans la +maison paternelle l'exemple séduisant du bonheur donné par les passions +fortes. Les pauvres Romains ont été tellement façonnés par quelques +siècles de ce gouvernement que je n'ose décrire[87], qu'ils ont perdu +jusqu'à la faculté de s'étonner de pareilles choses, et que leur seule +vertu est leur férocité. Plusieurs des plus intrépides officiers de +Napoléon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une +excellente armée: mais deux siècles du despotisme de Napoléon ne +réussiraient peut-être pas à y établir les mÅ“urs décentes et pures d'une +petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au +_Barbier_; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense; +une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulières pour la santé, +jaillit au pied d'une chaîne de hautes montagnes. Savez-vous comment +elle a été formée dans le sein de la montagne? Jusqu'à ce qu'on nous +démontre le _comment_, je prétends que chacune des circonstances de ces +montagnes, la forme des vallons, le gisement des forêts, etc., tout a +influé sur cette source délicieuse et limpide, auprès de laquelle le +chasseur vient se rafraîchir et prendre une vigueur qui tient du +miracle. Tous les gouvernements de l'Europe établissent des +conservatoires; plusieurs princes aiment réellement la musique, et lui +sacrifient tout leur budget; créent-ils pour cela des êtres comme +Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs? + +Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant nécessaire dans +l'ensemble des mÅ“urs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins +froid dans la rue Le Peletier qu'à Dresde ou à Darmstadt. Pourquoi y +est-on plus barbare? Pourquoi l'orchestre de Dresde ou de Reggio +exécute-t-il divinement un _crescendo_ de Rossini, chose impossible à +Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner[88]? + +L'air de Bartholo + + A un dottor della mia sorte, + +est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache. +Je ne puis que répéter ce que j'ai dit trop souvent peut-être de ces +airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant, +infiniment moins de verve, de passion et d'idées comiques. Je vois dans +le libretto ce vers: + + Ferma olà ! non mi toccate. + +A qui connaît les mÅ“urs de Rome, il y a là dedans toute la méfiance de +la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois siècles au génie +du christianisme[89]: je parierais bien que l'auteur du libretto +n'habita jamais la douce Lombardie. + +L'entrée du comte Almaviva déguisé en soldat, et le commencement du +_finale_ du premier acte, sont un modèle de légèreté et d'esprit. Il y a +un joli contraste entre la lourde vanité du Bartholo qui répète trois +fois, d'une manière si marquée, + + Dottor Bartolo! + Dottor Bartolo! + +et l'aparté du comte: + + Ah! venisse il caro oggetto! + +Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie délicieuse. Rien de plus +léger et de plus piquant que ce _finale_; il y a dans ce seul morceau +les idées nécessaires pour faire tout un opéra de Feydeau. Peu à peu, et +à mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce _finale_ prend une teinte +de sérieux fort marquée; il y en a déjà beaucoup dans l'avertissement de +Figaro au comte: + + Signor, giudizio, per carità . + +L'effet du chÅ“ur + + La forza, + Aprite quà , + +est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et +de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, après le déluge de +jolies petites notes qu'elle vient d'entendre. + +Le chant à trois et ensuite à cinq, qui explique la raison du tapage au +commandant de la gendarmerie de Séville, est le seul passage de cet +opéra décidément mal exécuté à Paris. La coupe de ce morceau rappelle un +peu l'explication donnée à Geronimo, à la fin du premier acte du +_Matrimonio segreto_. C'est là la grande critique que l'on peut faire du +_Barbier_ de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le +sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle édition +corrigée et plus piquante, de quelque partition de _Cimarosa_, qu'on a +jadis admirée, et vous savez que rien ne coupe les ailes à l'imagination +comme l'appel à la mémoire. + +L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en liberté, et du +salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle +qu'elle s'exerçait à Palerme il y a peu d'années. Un Français, fort joli +homme, point fat, et plus connu encore par son amabilité douce, que par +sa parfaite bravoure, est insulté grossièrement au spectacle par un +homme puissant; il l'en punit. On avertit le jeune Français de prendre +garde à lui à la sortie du théâtre. En effet, le seigneur sicilien +l'attaque. Le Français, fort adroit les armes à la main, le désarme sans +le tuer, et, se croyant à Paris, appelle la garde. Cette garde avait été +témoin de l'attaque, et s'empresse d'arrêter l'assassin; il se nomme +avec hauteur, la garde s'éloigne en lui faisant mille excuses basses; +s'il eût dit un mot de plus, elle arrêtait le Français. Il n'y a donc +aucune invraisemblance à ce que nous voyons se passer dans le _finale_ +du _Barbier_; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilité dans +laquelle tombe le tuteur, à la vue de la justice de son pays; il doit y +être accoutumé de reste: les caractères secs et injustes tels que +Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre; +ces gens là mangent au budget. + +J'ai toujours vu l'immobilité du tuteur, pendant que tout le monde +chante + + Freddo e immobile + Come una statua, + +produire un mauvais effet. Dès que le spectateur a le temps de +s'apercevoir que le ridicule est outré, il ne rit plus, et partant la +farce est mauvaise. Il faut étourdir le spectateur comme Molière ou +Cimarosa; c'est là une des entraves de la musique bouffe. En sa qualité +de musique, _elle ne peut pas aller vite_, et les évolutions d'une +farce, pour être bonnes, doivent être rapides comme l'éclair. La musique +doit vous donner _directement_ le rire que ferait naître une bonne +comédie jouée avec feu. + + +SECOND ACTE + +Le duetto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble +languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion; +dès qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte +répète trop souvent: + + Pace e gioja. + +Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En +Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux +qui a le malheur d'être trop connu: + + La biondina in gondoletta. + +Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne; +ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du +Parmigianino opposé au style sage et sévère du Dominiquin ou du +Poussin; cette musique est comme l'écho affaibli du bonheur voluptueux +dont on jouissait à Venise vers l'an 1760. En suivant et vérifiant, par +des exemples, les conséquences de cet aperçu, je ferais un traité de +politique[90]. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde +qui chante le mieux les airs vénitiens; sa vocalisation était l'opposé +du genre français. Si nous avions du _naturel_ dans les arts, c'est +cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame +Branchu. + +Dans un théâtre bien réglé, Rosine changerait l'air de sa leçon à toutes +les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste +chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l'a jamais été, +nous donnait toujours l'air de _Tancrède_: + + Di tanti palpiti, + +arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque; on voyait +à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s'agiter en cadence. + +Rossini raconte lui-même qu'il a voulu donner un échantillon de la +musique ancienne, dans l'air du tuteur: + + Quando mi sei vicina. + +Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement +il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolèse ou de +Logroscino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands +maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la +gloire succombait alors sous les efforts des jésuites. + +Le grand quintetto de l'arrivée et du renvoi de Basile est un morceau +capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'Å“uvre de grâce et de +simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par +toute l'Italie. A la dernière reprise du _Barbier_ de Paisiello, à la +Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce +fut le seul. J'engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la +même soirée; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, en un +quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le +morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau, +l'unanimité du conseil que l'on donne à Basile, _allez vous coucher_, et +c'est ce qui provoque un rire délicieux et inextinguible comme celui +des dieux. Il y a beaucoup de vérité dramatique dans: + + Ehì, dottore, una parola, + +de Rossini; dans + + Siete giallo come un morto; + +dans + + Questa è febbre scarlatina. + +Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de +sentiment que l'on peut faire compliment à Rossini sur la vérité +dramatique; c'est peut-être une des causes de son grand succès. Il est +piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les +scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succès +de tous les romans. + +Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette +scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur, +qu'on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si +trompé. + +Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta: + + Il vecchiotto cerca moglie. + +C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grâce et de +comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime +à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la +fortune d'un opéra de Morlachi[91], ou de tel autre de ses rivaux. + +Je trouve la tempête du second acte du _Barbier_, fort inférieure à +celle de la _Cenerentola_. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre +chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un +scélérat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre à Bartholo. +Almaviva la détrompe en tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que +des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un +tel moment. J'hésitais à dire que le chef-d'Å“uvre de la pièce est, à mes +yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les +scènes d'amour de _Quentin Durward_: + + Zitti, zitti, piano, piano. + +J'apprends qu'à Vienne, où l'on a eu le bonheur d'entendre à la fois +Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours répéter ce +petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le goût musical des +Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Métastase, qui +habita quarante ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la +haute société; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe, +et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d'être +directeurs de l'Opéra. + +Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie et défaut bien +futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment où +l'action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur +d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il +exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il +conviendrait à un libretto extrait d'une des jolies comédies de Lope de +Vega. + +J'espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne +manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui +des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de +dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de +Mérilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant Rossini, +mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique +sera l'éclipse totale du bon vieux goût français: quel dommage! les +progrès faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort +alarmants; j'en juge par des témoins irrécusables et mathématiques, les +livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et +hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l'an 1833. Le +parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les +Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne +sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVII + +DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS + + +Il y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste, +c'est ce qui fait que jamais la faculté du _mépris_ n'y a été en plus +grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur +fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent +Cicéron, qui sont abonnés à _la Quotidienne_, etc., etc., auront beau +dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que +les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me +sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération +qui disparaît et de mÅ“urs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la +musique italienne. Paris, c'est-à -dire le public qui juge souverainement +en France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution, +une vaste réunion d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un +seul instant sur cette considération unique, mais d'une immense +conséquence: le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place. + +Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et +trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On +achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on +était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme +entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place +que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait +plus qu'à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable, +immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour +lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement, +c'était _la considération personnelle_ que ce jeune homme parvenait +quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le +fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de +France. + +Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le +Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon[92]; celui +d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un peuple +qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint +naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans +le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être +d'Alembert[93]. + +Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magallon au +bras d'un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas +de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien +conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il +s'établit dans les arts un goût factice et faux[94]. Comme la passion ou +l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les +jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et +clairement quelque chose, mais bien d'être agréable _par elle-même_ et +d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation +de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que l'_attention_ avait perdu +de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une +égale légèreté[95]. Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre +combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière. +Rappelez-vous la bagarre des Champs-Élysées le jour du feu d'artifice à +l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des +marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon +bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu, +qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui +périssaient, s'écriait d'un ton piteux: «Messieurs, Messieurs, sauvez un +maréchal de France[96].» + +Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour +l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta. +Il est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du +siècle. + +Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet +et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces +grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs +expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir[97]. La société +n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux +Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abbé Barthélemy; mais, +dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le +plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid +fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au +milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus +d'idée, c'eût été un cÅ“ur simple, susceptible d'une passion sincère et +forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce +genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus +spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule; +et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir +s'il put y échapper. + +Les cÅ“urs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les +sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les +Français la faculté nommée _imagination_. + +On se moqua d'elle dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à +s'exercer sur de petits détails _jolis_, et surtout, avant de se +passionner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon, +pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les +voisins. + +L'imagination étant tombée à ce point de marasme dans la France de 1770, +on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal +était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris +et la _propreté_[98] du chant français. Pour la musique, il y eut un +petit événement de détail; une reine jeune et séduisante nous arriva de +Vienne. Les Allemands sont un peuple de _bonne foi_; comme tels, ils ont +de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous +valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du +coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de l'_importance_ à la musique +sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu +créer une imagination à ce peuple. + +Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 était une +réunion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs +au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis +qui se fortifient depuis quatre ans, nous sommes peut-être à la veille +de devenir passionnés: ce changement extrême décide toute la question. + +Mon ambition est de détourner un bien petit filet d'eau de cette cascade +immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur; je ne vous +prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux +changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts, +et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement[99]. + +La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans, +élèves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit +mois chaque année dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de +vanité à avoir avec ses frères et sÅ“urs, ils connaissent également et la +jolie robe écossaise, et votre _grande fantaisie_ sur le piano. Si le +ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les français +énergiques du siècle de Henri IV et de d'Aubigné; nous prendrons les +mÅ“urs passionnées des romans de Walter Scott. Au milieu du fléau de la +guerre, la légèreté française se renfermera dans de justes bornes, +l'_imagination_ renaîtra, et bientôt sera suivie par la musique. Toutes +les fois que l'on trouve _solitude et imagination_ dans un coin du +monde, l'on ne tarde guère à y voir paraître le goût pour la +musique[100], tout comme il serait contradictoire de demander une +passion bien vive pour cet art à un peuple qui passe sa vie en public, +et qui se croit ennuyé et presque ridicule dès qu'il se trouve seul un +instant[101]. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs à ailes de +pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de _Tancrède et_ +d'_Otello_ que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie +sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un +homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle? Ce qui me fait +croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que +soient les manÅ“uvres de Feydeau et de l'Opéra, c'est que les jeunes +femmes de vingt ans, élevées dans nos mÅ“urs nouvelles, dès que le nom de +Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de +Gluck et de Grétry[102]. Le succès fou du _Barbier_ ne vient pas tant +de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des valses et +contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on +finit par comprendre le _Barbier_ et trouver un vrai plaisir à +Louvois[103]. + +J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si +imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en +paraissant dans la rue ou au café, devrait y créer des passions +véritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi; +ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son +cabinet, c'est le _ridicule_; le grand objet de sa profonde et haineuse +jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les +idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770 +sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de +plaisant, c'est que jamais, et pas même en 1770, ces idées n'y furent +naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant +d'Issoudun ou de Montbrison[104]. + +Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse idée de mettre des +paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique +pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment +française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût +trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes, +n'est-ce pas là ce _Barbier_ qui fait _courir tout Paris_? Quant aux +femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs +de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que +les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant +de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur +devant des jouissances un peu vives. Chose singulière! des gens si peu +exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le +fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de +sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose +leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue +dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de +se trouver seul de son avis; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au +mois de janvier ou que le _Renégat_ l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle +dans les _Feuilles_ de Paris[105]. + +Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en +matière de goût quitte de si tôt les gens de province. Ils seront plutôt +des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un +goût _simple_, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et +sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir. + +Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts, +l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution +musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à +Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opéra vingt ans plus +tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre +les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de +l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle +unique au monde. Figurez-vous _Otello_ chanté par madame Pasta, Garcia +et Davide; et entre les deux actes, le ballet des _Pages du duc de +Vendôme_, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole, +mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon. + +J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans +lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux +_Barbiers de Séville_ à Paris et de la victoire de Rossini, le tout +d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent +toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué +par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et +y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des +détails peut-être ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût +musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère +dans cette branche de nos plaisirs[106]. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVIII + +OTELLO + + +Rossini comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand +on ne connaît que par les livres l'amour passion (celui de Julie +d'Étanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la +peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la _Religieuse portugaise_, +et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte +dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable +d'éprouver cette sorte de jalousie _qui peut être touchante au théâtre_. +Dans la tragédie de Shakspeare, on sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué +Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la +guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et +qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n'aurait +plus eu de saveur à ses yeux, si j'ose hasarder ce néologisme italien; +il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de +Desdemona. + +J'espère que vous conviendrez avec moi, ô mon lecteur, que pour que la +jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut +qu'elle prenne naissance dans une âme possédée de l'amour à la Werther, +j'entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L'amour +qui ne s'élève pas au moins jusqu'à ce degré d'énergie, n'est pas digne, +à mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence +avec un cÅ“ur vulgaire. + +L'amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de +vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d'un genre +subalterne, est, à la vérité, _féroce_ comme l'autre jalousie, mais elle +ne saurait être touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanité; elle est +toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comédie), à +moins que l'être qui l'éprouve ne soit tout puissant par son rang, +auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien +de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par +vanité; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Néron, des +Philippe II et de tous les monstres couronnés. + +Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le +trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient à +y songer, il ne fasse pas le moindre doute que, seul dans la vie après +la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même +poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon cÅ“ur, je ne +puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le +cou à l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de +justice de son temps, n'en est que plus allègre: c'est comme le fat de +nos jours qui s'amuse à faire mourir de chagrin une femme qui l'aime. + +Cette grande condition morale de l'intérêt, _la vue de la mort certaine +d'Othello dans le lointain_, manque entièrement à l'Otello de Rossini. +Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que +ce n'est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce +sujet, le plus fécond en pensées touchantes de tous ceux que peut donner +l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu'à ce point de +trivialité, de n'être plus qu'un conte de _Barbe-Bleue_. + +Je m'imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien +ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office +était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de +Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit +situations, deux ou trois seulement devaient être de _fureur_: car la +musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber +dans le _genre ennuyeux_. La première scène de l'_Othello_ anglais nous +montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant méprisé de Desdemona, va +réveiller le sénateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlevé sa +fille. Voilà le sujet d'un chÅ“ur. + +La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux +yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu'à lui en laisser voir toute la +folie. Il lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre +et la gloire. Voilà un air pour Othello. + +La troisième situation nous montre Othello faisant l'histoire de son +amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse +admirable du poëte d'avoir su rendre _nécessaire_ un récit aussi délicat +et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine +africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du XVIe +siècle, tout tend à rendre plausible l'accusation portée par le vieux +sénateur Barbarigo, père de Desdemona. Othello raconte, pour se +justifier, la manière simple dont il a su gagner le cÅ“ur de sa jeune +épouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'événements +étranges et de périls extrêmes. Un sénateur s'écrie: «Je ne voudrais +pas que ma fille eût entendu les récits d'Othello.» Desdemona arrive +réclamée par son père; et devant cette auguste assemblée, cette jeune +fille timide, méconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette +dans les bras d'Othello, auquel le vieux sénateur irrité crie: «_Maure, +rappellent toi qu'elle a trahi son père, elle pourra bien un jour trahir +son époux._» Voilà , ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de +l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée, +un chÅ“ur de sénateurs vivement touchés de l'étrange scène qui vient +troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur +comprend bien clairement tout cela. + +Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la +folie, et qui de plus nous intéressent à son amour, en nous faisant +connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint, il +a pu gagner le cÅ“ur de Desdemona, chose fort nécessaire; car nous ne +pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais +un tel homme tue sa maîtresse, ce ne sera pas par _vanité_, cette idée +affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien +a-t-il remplacé cette situation parfaite d'Othello racontant devant +nous l'histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d'un général +vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la +fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné. + +Cette entrée triomphale est suivie d'un récitatif et d'un grand air, + + Ah! si per voi gia sento, + +qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello à travers son +orgueil, et ses mépris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or +l'orgueil dans le cÅ“ur d'Othello était précisément la chose au monde +dont il fallait le plus écarter toute idée. + +Après cette cruelle ineptie d'être allé choisir un lieu commun qui fait +contre-sens, il n'y a plus rien à dire du _libretto_. Il fallait que le +génie de Rossini sauvât l'opéra, non pas malgré la sottise des paroles, +rien de plus commun, mais malgré le _contre-sens des situations_, ce qui +est bien autrement difficile. + +Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que +peut-être il n'a pas. J'avoue que je le soupçonne violemment de n'avoir +jamais aimé jusqu'au point d'en être _ridicule_. Depuis que la grande +passion est en faveur dans la haute société[107], tout le monde voulant +être comme la haute société, j'ai le malheur de ne pouvoir croire à +l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules. + +Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce +ridicule; il est vrai que cette vie s'est terminée avant trente-six ans. +Dans le plus gai des sujets, _les Noces de Figaro_, il ne peut +s'empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous +l'air + + Vedro mentr'io sospiro + Felice un servo mio! + +et le duetto + + Crudel perchè finora? + +Le spectateur voit à l'instant que quand cette jalousie-là conduirait à +un crime, il faudrait en accuser le délire d'un cÅ“ur torturé par la plus +affreuse douleur dont l'âme humaine soit susceptible, et non par la +_vanité blessée_. Rien de pareil dans tout l'opéra de Rossini; nous +trouverons toujours de la _colère_ au lieu du profond malheur; nous +verrons toujours la vanité blessée d'un être tout puissant sur le sort +de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de +l'amour-passion trahi par ce qu'il aime. + +Il fallait deux _duetti_ avec Jago: le premier, dans lequelle monstre +donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu +aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des +louanges de Desdemona. + +La fureur aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et +même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse. +Mais l'auteur du libretto était un littérateur trop instruit pour imiter +un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans +adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire; et un moyen +qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de +deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu'Orosmane, +Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont +on lui sut fort bon gré à Naples, le poëte voulut en revenir à l'antique +légende italienne[108] qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa +tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu'il pille, il ne +met pas même d'incertitude et de retour à l'amour expirant dans le cÅ“ur +d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto, +celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copié de la nature eût +appris au littérateur estimable que je prends la liberté de critiquer, +que le cÅ“ur humain rend plus d'un combat, est agité par plus d'un doute, +avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui +existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet +aimé. Ce qui sauve l'_Otello_ de Rossini, c'est le souvenir de celui de +Shakspeare. Ce grand poëte a fait d'Othello un personnage aussi +historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom +d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d'Alexandre +de courage indompté; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu'il +ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela; nous dirions: C'est le poëte +qui ne sait pas son métier. Comme la musique d'_Otello_ est admirable +sous tous les rapports _autres que celui de l'expression_, nous nous +faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque; car rien ne +dispose mieux à _imaginer_ un mérite qui n'existe pas, que l'admiration +soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes +si étonnés de voir faire aussi vite que la parole des vers, chose fort +difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent +admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si +quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les +montrer. + +Dans _Otello_, électrisés par des chants _magnifiques_, transportés par +la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le _libretto_. + +Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à +ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec +une nuance de sensibilité _vraie et simple_ qui manque trop souvent aux +morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent +Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en +exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le +grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter +d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris +connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont +elle dit: + + Mura infelici ogni di m'aggiro! + +Avec de tels talents, toute illusion devient facile, et nous parvenons +bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale +qui fait dire à Virgile que Didon _est pâle de sa mort future_[109], une +partition, d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un +chef-d'Å“uvre dans le style magnifique[110]. + +Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les Å“uvres de Rossini, +il faut avoir recours à son premier ouvrage, _Demetrio e Polibio_(1809); +dans _Otello_(1816), il n'a deviné les accents du cÅ“ur que dans le rôle +de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto: + + Vorrei che il tuo pensiero; + +car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à +vos yeux, la romance est _triste_ et non pas _tendre_. Demandez aux +femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que +l'autre. + +M. Caraffa, compositeur qui n est pas au rang de Rossini, a un air +d'_adieu_ (à la fin du premier acte des _Titans de Vigano_[111]) qui +donne sur-le-champ l'idée de l'_extrême tendresse_. Qu'Othello chante un +tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona, à la suite d'un +rendez-vous périlleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette +tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel +genre de mort est réservé à Desdemona, Je ne vois que de la _colère_ +dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colère provenant +de vanité offensée. + +Le principal motif et le _crescendo_ de l'ouverture sont plus éclatants +que tragiques; l'_allégro_ est fort gai. + +J'approuve beaucoup cette idée au commencement d'un drame aussi sombre; +car ce qui m'intéresse, c'est le _changement_ qui a lieu dans l'âme +d'Othello, si heureux au moment où je le vois enlever sa maîtresse, et +digne d'être cité en exemple des misères humaines lorsqu'il la tue au +dernier acte. Mais, je le répète, pour que ce contraste sublime, parce +qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionné peut +craindre un sort semblable, se retrouve dans l'opéra, il faut qu'il +commence par une peinture vive et fortement colorée du bonheur +d'Othello, et de son amour tendre et dévoué. Dans ce système, +l'expression de la fureur serait réservée pour la fin du second acte; au +troisième, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice[112]. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIX + +SUITE D'OTELLO + + +Le solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes, +mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire +de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grâce noble. + +Je trouve plus de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose +dans le premier chÅ“ur: + + Viva Otello, viva il prode! + +ce chÅ“ur est écrit avec infiniment d'esprit. + +Le récitatif d'Othello qui s'avance: + + Vincemmo, o padri! + +est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment +où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: _Tu mourras_. + +Rossini s'étant une fois résigné à suivre les contre-sens du _libretto_, +il a dû renoncer à peindre le bonheur d'Othello, et placer des teintes +de mélancolie dès son premier air: + + Ah! si per voi gia sento. + +Nozzari, qui chanta le rôle d'Othello que Rossini avait écrit pour +Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées +sur ces paroles: + + Deh! amor dirada il nembo + Cagion di tanti affanni! + +Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique, +l'aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets +auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas songé. Je me +souviens que les Napolitains virent avec étonnement la beauté des gestes +et la grâce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello; +il n'était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui +présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer. +J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans _l'Agnese_ +(opéra de M. Paër); nous avons à Paris sept ou huit bons acteurs, MM. +Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Léon, etc., etc. Remarquez +qu'ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas +au théâtre un seul amoureux passable. Peu de personnes ont vu les +extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous +les jours des amoureux. + +Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune +fat Roderigo: + + No, non temer: serena il mesto ciglio, + Fidati all'amistà , scorda il periglio. + +Je ne doute pas que l'un des grands secrets du _maestro_ qui est destiné +à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne +foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage +d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et +qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les +fureurs d'Othello et pour ses _duetti_ avec Jago? + +La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son +chef-d'Å“uvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de +feu: c'est un volcan, disait-on à _San-Carlo_. Mais aussi cette force +est toujours la même; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais +du grave au doux, du plaisant au sévère; nous sommes sans cesse dans les +trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est +le sublime aux yeux des gens peu doués pour les arts, c'est l'absence +des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'_Otello_ sont toujours +obligés comme ceux du grand opéra français. Il fallait réserver cette +ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de génie dans +son ballet d'_Otello_, qu'il eut la hardiesse de commencer par une +_fourlane_[113]. + +Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une +grande scène dans le genre noble et doux: c'est une fête de nuit +qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fête qu'il +devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano, +nous n'éprouvions pas la satiété du _terrible_ et du fort; et bientôt +les larmes étaient dans tous les yeux. J'ai très rarement vu pleurer à +l'_Otello_ de Rossini. + +Dans l'_Otello_ tel qu'on l'a arrangé pour Paris, le superbe récitatif +de madame Pasta + + Mura infelici ogni di m'aggiro, + +compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans +laquelle il a contribué à entraîner Rossini. Mais le mérite en est +uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice +du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement +remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie +dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini. +Madame Pasta y place des agréments que l'on peut dire sublimes; aussi le +public l'applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l'air + + O quante lagrime + Finor versai, + +qu'on a pris dans la _Donna del Lago_ de Rossini, et qui fut écrit par +ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle +Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la +manière dont madame Pasta dit ces mots: + + Ogn'altro oggetto + È a me funesto, + Tutto è imperfetto, + Tutto detesto[114]. + +Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de +telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule! Et +pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et avec une +naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si +j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet +air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et +surtout trop sérieuse. L'effet général de l'opéra aurait gagné à ce que +le choix de madame Pasta tombât sur un air d'_amour tendre_, écrit dans +un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche +d'uniformité, le caractère que je viens d'indiquer étant précisément +celui que Rossini a donné à l'admirable duetto + + Vorrei che il tuo pensiero, + +qui commence avec tant de génie sans être précédé d'aucune ritournelle. +Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'être bien chanté, m'a toujours +semblé le chef-d'Å“uvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la +simplicité de style de l'auteur de _Tancrède_, et il a plus de feu et de +hardiesse dans la cantilène. Je n'ai jamais rencontré ce duetto au +théâtre tel qu'il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où +j'ai eu le bonheur de l'entendre chanter cet hiver d'une manière +sublime, et par deux voix françaises: je trouvais la perfection de +madame Barilli réunie à une chaleur de sentiment que cette grande +cantatrice laissait quelquefois désirer. + +Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de +_Tancrède_ dans le chÅ“ur + + Santo imen, te guidi amore! + +C'est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le +jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans _Tancrède_ et dans +_Demetrio e Polibio_. Ce chÅ“ur, bien chanté, est l'un des plus beaux +morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple +de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mélodie de +la belle Parthénope[115]. + +Le _finale_ qui suit, + + Nel cuor d'un padre amante, + +passe en général pour un des chefs-d'Å“uvre de Rossini. On peut dire avec +vérité qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un +morceau semblable. On ne l'a jamais entendu à Paris tel qu'il était à +Naples. Nous avions à _San-Carlo_, Davide pour le rôle de Roderigo, et +Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rôle du père de +Desdemona. Ce n'est pas qu'à Paris la voix de M. Levasseur ne soit +magnifique, mais cet acteur est timide. + +Davide était au-dessus de tout éloge dans + + Confusa è l'alma mia, + +et dans toute la suite du _finale_[116]. Quelle que soit la niaiserie +des paroles, Davide était divin dans + + Ti parli l'amore, + Non essermi _infida_. + +Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, était ce +que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se +passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans +que l'on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par +exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands artistes ne +se sont fait entendre ensemble que dans la _Camilla_ de M. Paër. + +L'entrée d'_Otello_ est superbe. Voici enfin une de ces situations que +réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec +tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de +l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière +particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la +première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello; il +le joue avec feu et fureur; c'est le véritable Maure. + +La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute +louange dans ce dialogue: + + RODERIGO.--E qual diritto mai, + .......... + Per renderlo infedel? + + OTELLO.--Virtù, costanza, amore. + +Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart, +c'est-à -dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le +genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible +de rien écrire de plus beau comme musique et en même temps de plus vrai, +de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment +dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari luttant ensemble +de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie +de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux +que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manière sublime + + È ver: giurai. + +Tout le monde connaît + + Impia, ti maledico[117]. + +Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a +rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'_Adelina_ de Generali. + +Le chÅ“ur qui suit est superbe: + + Ah! che giorno d'orror! + +Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poëte, +la musique de + + Impia, ti maledico + +aurait dû exprimer ces paroles d'Othello, + + Va, je ne t'aime plus, + +qu'Othello hors de lui aurait adressées à Desdemona en lui montrant le +mouchoir fatal qu'elle vient de donner à son rival Roderigo. + +Qu'avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur _Elmiro_, père de +Desdemona, et de sa colère d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien +autrement touchant, bien autrement près de tous les cÅ“urs, un amant +passionné qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort. + +Il n'est point d'amour véritable, quel que soit son bonheur actuel, qui +ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans +le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et +superstitieuses. Voilà l'aperçu sublime qu'on a sacrifié à la colère +d'orgueil d'un vieux sénateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut +pas de mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que +j'espère que quelque âme charitable refera des paroles qui aient le sens +commun pour la musique de Rossini. + + Incerta l'anima + +exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue, +par impossibilité de continuer à être ému à ce point, qui succède dans +le cÅ“ur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu du génie +de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de +vivacité et de rapidité dans des moments semblables. + + Smanio, deliro e tremo, + +de _Desdemona_, termine dignement ce magnifique _finale_. Je m'arrête et +cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce +morceau, qu'on ne sait comment en faire l'éloge ou la description. Je +rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois, +nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un +Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec +l'_abandon_ que Galli portait dans le second acte de la _Gazza ladra_, +lorsqu'il paraît devant le tribunal[118]. + + +SECOND ACTE + +Le manque d'un grand chanteur pour le rôle de Roderigo, fait que l'on +passe, à Paris, l'air + + Che ascolto! ohimè! che dici? + +C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec +tant de force dans _Polyeucte_, la douleur d'un amant qui, au plus fort +de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre. +Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona. + +Dans le grand duetto entre Othello et Jago, + + Non m'inganno, al mio rivale, + +le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une +des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le +précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une +grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue: + + JAGO. --Nel suo ciglio il cor li vedo. + + OTELLO.--_Ti son fida_... Ahimè! che vedo? + + JAGO. --Quanta gioja io sento al cor. + +A la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que +madame Pasta ait jamais données, ce rôle de _Jago_ a enfin été bien +joué par un débutant digne des encouragements du public[119]; il a fort +bien dit cette cantilène si vraie: + + Già la fiera gelosia. + +En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fâcheux +arrivé au terzetto + + Ah vieni, nel tuo sangue, + +si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule +est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto + + Tra tante smanie e tante. + +La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel. +Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un +accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui, +déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité, +et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique. + +Il y a un fort beau passage d'orchestre, _agitato_, dans l'air de +_Desdemona_ au moment de l'arrivée de ses femmes: + + Qual nuova a me recate? + +On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet, +surtout à cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de +tout le second acte: + + Salvo del suo periglio? + Altro non chiede il cor. + +Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le +passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta, + + Se il padre m'abbandona. + +C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la +supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand. + +Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous +lui dirions encore ici: Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père? +Apprenez que le cÅ“ur humain n'est susceptible que d'une grande passion à +la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son +père, que _Desdemona_, abandonnée par sa famille et perdue de +réputation, doit dire: + + Se Otello m'abbandona + Da chi sperar pietà ? + +Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres. +L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez +d'art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle +avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil +d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays +vénitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante +ces beaux vers du Dante: + + Nessun maggior dolore + Che ricordarsi del tempo felice + Nella miseria[120]. + +La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en +s'écriant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie +lui fait cette réponse touchante: + + È il gondoliere che cantando inganna + Il cammin sulla placida laguna + Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna. + +Il y a du bonheur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de +récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne +le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance +et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas +précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres +d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au +milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe; +elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice: + + Assisa al piè d'un salice. + +Il était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire +de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme +de société qu'il était privé de talents comme poëte). Il y a peu à dire +à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un +style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation, et, +à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue. + +Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, égarée par sa douleur, +oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent +vient briser un panneau de vitrage de la croisée gothique de sa +chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à +la pauvre affligée[121]. Elle reprend un instant sa romance, mais les +larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de +congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne +pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond[122]. + +Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que +les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle +habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas +encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien +supérieur à la romance. + +Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la dérobent aux +spectateurs. + +Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle +superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a +obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à +une grande distance, tout à fait au fond de la scène, Othello qui, une +lampe à la main et son _cangiar_ nu sous le bras, pénètre dans +l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une +tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure +frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste +obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les +détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre; la lame du +_cangiar_ nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la +lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive +enfin sur le devant de la scène, il s'approche du lit, il écarte le +rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la +figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe; +un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son +sommeil: _Amato ben!_ Les éclairs se succèdent rapidement désormais, +comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette +chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la +cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe +encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie: + + Ah! che tra i lampi, il cielo + A me più chiaro il suo delitto addita[123]! + +Desdemona se réveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation. +Othello saisit son _cangiar_, Desdemona se réfugie vers son lit; comme +elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux +spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend +de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue. + +Ce fut à une représentation d'_Otello_, à Venise, dans une de ces +soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les +pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à +propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame +Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella. +Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le +lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgré tant de +désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité; le trait est +historique, et peint les mÅ“urs et même le gouvernement de Venise. + +Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise +et de toute l'Italie. La composition de la musique était fort simple à +cette époque; le maestro n'écrivait presque qu'un canavas; le chanteur +était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son +génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est +Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire exactement tous les +ornements, toutes les _fioriture_ que le chanteur doit exécuter. On +était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là +que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du +chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode +n'approchait de Stradella: c'était un proverbe qu'il était le maître du +cÅ“ur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la +capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour +les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses mÅ“urs. +Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus +distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent +l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde +Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était +publiquement courtisée par un noble vénitien d'une des familles les plus +puissantes de la république. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame +Gherardi nous fit voir le portrait dans le palais d'une de ses amies, +le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une +superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux +noirs remplis de ce _feu contenu_ qui fait tant d'impression. La +perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise +l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la +physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire qu'un tel homme, +distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion +et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune; il +enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus +songer qu'à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se +retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant +la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la +patrie d'Hortensia; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés, +prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent +de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble +vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir. +Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes +d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait une grande +_funzione_ accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran; +ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin +trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la +rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la +commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de +Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les +sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils +étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres +morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à +chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime. +Ces assassins l'avaient à peine entendue quelques instants, qu'ils se +sentirent touchés: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette +perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante! +Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand +morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à +sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la +mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils +attendent longtemps Stradella en dehors de l'église; ils le voient enfin +sortir par une petite porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent, +le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que +c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement +qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent +l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans +délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont +arrivés trop tard. + +Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on +leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre, +vont par mer jusqu'à la _Spezzia_, et de là gagnent Turin par des +chemins détournés. Le noble vénitien, de son côté, reçoit le rapport de +ses _buli_, n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se +charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à +Rome auprès du père d'Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu'il +ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur. +Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les cÅ“urs italiens cet +esprit de vengeance si oublié aujourd'hui: c'était l'honneur de ces +temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la +sûreté personelle[124], dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le +noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans +toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que +Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui +deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de +recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors +ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont. + +De son côté, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des +démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu +la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette +princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur +ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella +le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais. +Ces précautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis +quelques mois d'une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire +qu'après l'aventure de Rome, le noble vénitien s'était lassé de les +poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts +de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec +un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père +d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis, +cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de +Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la +nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son +palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader[125]. + +Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui +le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets +pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance. +Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur, +et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment, de faire épier +Hortensia et son amant. + +On sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était l'_honneur_ +de ces temps; si le noble vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût +été méprisé[126]. + +Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touchée du +sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer +par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, ennuyée du séjour du +couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes; Stradella l'y conduisit, +et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés +dans leur lit. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +TABLE + +DU PREMIER VOLUME + + +PRÉFACE DE L'ÉDITEUR I + + +PRÉFACE 1 + + +INTRODUCTION. § I. Cimarosa 5 + +§ II. Différence de la musique allemande +et de la musique d'Italie 8 + +Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816 13 + +La mémoire paralyse l'imagination 15 + +Conditions _physiques_ du plaisir musical; +grandeur des salles; position commode +du corps: air pur et souvent renouvelé 20 + +Le demi-jour nécessaire à l'effet de la +musique 21 + +§ III. Histoire de l'_interrègne_ après Cimarosa +et avant Rossini, de 1800 à 1812 23 + +Coup d'Å“il sur les Å’uvres et le talent de +Mayer 24 + +Duetti d'_Ariodant_ et de la _Rosa Bianca_, +les chefs-d'Å“uvre de Mayer 28 + +M. Paër et ses principaux ouvrages 34 + +§ IV. Mozart en Italie 37 + +Un prince fait un pari sur Mozart, et le +fait connaître en Italie 43 + +Un mot sur le style de Mozart 47 + +Différence de styles de Mozart, Cimarosa +et Rossini 54 + +CHAP. Ier. Ses premières années 57 + +La civilisation prend naissance sur les +rives de la Méditerranée; encore aujourd'hui +on y aime mieux aimer et jouir +que combattre; de là les malheurs de +l'Italie 58 + +La France et l'Angleterre par rapport aux +Beaux-Arts 61 + +Les parents de Rossini sont musiciens 62 + + +CHAP. II. _Tancrède_, premier _opéra séria_ de +Rossini 71 + +Le premier chÅ“ur de _Tancrède_ plus pastoral +que guerrier 74 + +La Malanote refuse un air que Rossini +avait composé pour l'entrée de Tancrède; +il trouve l'air _di tanti palpiti_ 77 + +L'harmonie joue en musique le rôle de +la _description_ dans les romans de +Walter Scott 83 + +Duetto guerrier: _Ah! se de'mali miei_ 88 + + +CHAP. III. _L'Italiana in Algeri_ 98 + +Manière de se servir du libretto d'un +opéra, à la première représentation 103 + +Caractères de la musique de _l'Italiana_ 110 + +Singulière bonté du public de Louvois 117 + + +CHAP. IV. _La Pietra del Paragone_ 121 + +Air célèbre _Ecco pietosa_, supprimé à +Paris par des gens qui espéraient +dérober Rossini à la France 127 + +_La Pietra del Paragone_ finit par un grand +air comme _l'Italiana in Algeri_ et _la Cenerentola_ 134 + +CHAP. V. La conscription et les envieux 136 + +M. Berton et _le Miroir_ 138 + +Rossini fait des fautes de syntaxe et +manque de pureté dans le style; ce +qui est inexcusable, dit M. Berton 139 + + +CHAP. VI. L'imprésario et son théâtre 148 + +Réponse de Rossini au _Monsignore_ pédant 153 + +Comédie de _Sografi_ sur les prétentions des +chanteurs 157 + +La _prima sera_ (première représentation) 158 + + +CHAP. VII. Guerre de l'harmonie contre la +mélodie 162 + +Les aliments d'un goût piquant font +oublier le parfum de la pêche 164 + +Epoques où ont brillé les principaux +maîtres de l'école italienne 168 + + +CHAP. VIII. Irruption des cÅ“urs secs.--Idéologie +de la musique 174 + +Négligences de Rossini marquées d'une + 176 + +En compliquant les accompagnements, +on diminue la liberté du chant 182 + +Les accompagnements de Rossini pèchent +plutôt par la _quantité_ que par la _qualité_ 183 + +L'orchestre de Louvois 184 + +Le piano est regardé comme un signe de +faiblesse 185 + + +CHAP. IX. _L'Aureliano in Palmira_ 186 + +Duetto superbe, _Se tu m'ami, o mia +regina_ 187 + +_Demetrio e Polibio_, premier opéra composé +par Rossini, au printemps de 1809 188 + +Ouverture du théâtre de Como 190 + +CHAP. X. _Il Turco in Italia_ 198 + + +CHAP. XI. Rossini va à Naples 209 + +_Scrittura_ contracté par Rossini avec +M. Barbaja 210 + +Influence de la voix de la _prima donna_ +de Naples sur le talent de Rossini 213 + + +CHAP. XII. L'_Elisabetta_ 216 + + +CHAP. XIII. Suite de l'_Elisabetta_ 224 + +Ode italienne sur la mort de Napoléon, +à comparer à l'ode anglaise de lord +Byron, et à la méditation de M. de +Lamartine sur le même sujet 226 + +Critique du style de Rossini par les vieux +amateurs de Naples, contemporains de +Cimarosa et de Paisiello 232 + + +CHAP. XIV. Rossini compose dix opéras à +Naples 235 + + +CHAP. XV. _Torvaldo e Dorliska_ 241 + + +CHAP. XVI. Analyse musicale du _Barbier de +Séville_ 244 + +Cimarosa n'a pas fait usage de _dissonances_ +dans le _Matrimonio segreto_; il +venait cependant de voir applaudir tous +les chefs-d'Å“uvre de Mozart 251 + +Aventures de Rossini à Rome 262 + + +CHAP. XVII. Du public relativement aux +beaux-arts, solitude et chant à l'église, +sources du goût pour l'opéra 279 + +De la province relativement aux Beaux-Arts 287 + +CHAP. XVIII. Analyse musicale d'_Otello_ 292 + +Quelle est la jalousie qui peut être touchante +au théâtre 293 + +Singulière observation de M. l'abbé Girard +sur l'usage qui, en 1746, permet la +galanterie aux femmes mariées et leur +défend l'amour-passion 298 + +L'auteur du libretto d'_Otello_ n'a pas donné +les situations qui appartiennent a ce +beau sujet 299 + +M. _Kean_, le premier acteur tragique de +l'époque, n'a jamais été vanté à l'Europe +par un écrivain à la mode comme +madame de Staël 304 + + +CHAP. XIX. Suite d'_Otello_ 305 + +Quel est le plus beau morceau de cet +opéra 310 + +La musique du vers _Impia, ti maledico_ +devait être sur ces paroles d'Otello: +_Va, je ne t'aime plus_ 314 + +Romance du saule 321 + +Pantomime de la mort de Desdemona dans +les théâtres d'Italie 323 + +Histoire de la mort de Stradella 324 + +FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME + + +ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 28 DÉCEMBRE 1928 + SUR LES PRESSES + DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE + _F. GRISARD, Administrateur_ + 11, RUE DES MARCHERIES, 11 + ALENÇON (ORNE) + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] Paul Arbelet: _Stendhal et le petit Ange._ Les Amis d'Édouard, nº +99. + +[2] Préface de l'éditeur aux _Vies de Haydn, Mozart et Métastase_. Le +Divan, 1928. + +[3] M. Henry Prunières a donné la traduction intégrale de ce libelle en +appendice à son édition de la _Vie de Rossini_, chez Champion, en 1923. + +[4] Henri Delacroix: _La Psychologie de Stendhal_, 1 vol. Alcan, 1918. + +[5] _Candidature au Stendhal Club: Stendhal inédit_, p. 126 Edition du +Divan. + +[6] Cf. _Vie de Henri Brulard_, tome II, pp. 203-205, édition du Divan. + +[7] C'est ainsi que sont nés ces chants sublimes, plaintifs pour la +plupart, qui depuis plusieurs siècles se répètent dans le royaume de +Naples. Je citerai pour exemple à ceux qui connaissent ce beau pays, le +chant national nommé _la CavÅ“jola_, et le _Pestagallo_, particulier aux +Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me dit: La musica è +il lamento dell'amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai 1819 + +[8] En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, très-jeune alors, M. Toni, +qui depuis est devenu un imprimeur célèbre, était employé du +gouvernement vénitien à Vérone; il y vivait heureux et content d'un +petit emploi de dix-huit cents fr., et faisait la cour à la princesse +P****. Tout à coup il fut destitué, avec menace de prison. Il courut à +Venise: après trois mois de finesses et de sollicitations, il put +adresser un mot, entre deux portes, à un membre du conseil des Dix, qui +lui dit: «Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un _habit bleu_? +nous vous avons cru jacobin.» L'année 1822 a été témoin, à Milan, de +traits de cette espèce. Aimer le Dante, qui écrivait en 1300, passe, en +Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis _libéraux_ d'un +homme qui aime trop le Dante cessent peu à peu de le voir aussi +fréquemment. + +[9] Voir les injures atroces dont un nommé Philpott vient d'affubler le +célèbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui existe, la +_Revue d'Edimbourg_. + +[10] Voir dans la correspondance de Napoléon, année 1796 l'esprit public +de Milan et de Brescia. Vingt-quatre coquins habillés de rouge, chargés +de la police de la ville, formaient toute l'armée milanaise. Voir, dans +les bulletins de l'armée d'Espagne, ce que Napoléon avait fait de ce +peuple. + +[11] Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a donné une +excellente histoire de la musique. Je trouve que ce bel ouvrage est gâté +par un peu d'obscurité. Peut-être que le voile désagréable qui +s'interpose entre notre Å“il et les idées de l'auteur vient de ce qu'il +ne nous a pas dit bien clairement quel était son _credo_ en musique. +Peut-être aurait-il dû donner des exemples de ce qu'il trouve beau, +sublime, médiocre, etc. + +[12] Historique, Bâle, 1823. + +[13] Voir leur célèbre tragédie de l'_Expiation_, par Mülner. Je ne +voudrais pas du héros Hugo, comte d'Eridur, pour en faire un caporal. + +[14] Anfossi, Coccia, Farinelli, Federici, Fioravanti, Generali, les +deux Guglielmo père et fils, Manfroce, Martini, Mosca, Nazolini, +Nicolini, Orgitano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Salieri, Sarti, Tarchi, +Trento, Weigl, Winter, Zingarelli, etc., etc. + +[15] Mozart, né à Salzbourg en 1756, mort à Vienne en 1796{*}, avait +quatorze ans lorsqu'il écrivit le _Mitridate_. + +{*} Mozart mourut en 1791. N. D. L. E. + +[16] Ce chant ignoble me semble moins plat, je l'avoue à ma honte, que +les romances célèbres de M. R. et de tant d'autres. Il a au moins un +rythme en rapport avec la vivacité du caractère national. + +[17] Son père, Joseph Rossini, sa mère, Anna Guidarini l'une des plus +jolies femmes de la Romagne. + +[18] Potter, _Histoire de l'Église_, état de l'Eglise en 1781. Giannone, +_Histoire de Naples_. Il faut excepter l'excellent gouvernement dont on +jouit à Florence en 1823. Mais combien durera-t-il? D'ailleurs, il ne +produira rien pour les beaux-arts; l'enthousiasme est mort en Toscane +depuis bien des années. + +[19] Cimarosa, adoré à Venise, et ami particulier de la plupart des +amateurs de musique, y était mort peu d'années auparavant, en 1801. + +[20] Voir les six tempéraments dans l'immortel ouvrage de Cabanis: _Des +Rapports du physique et du moral de l'homme_. + +[21] Il y a ici un point de contact frappant entre la sculpture et la +musique. Voir, pour le développement de cette idée un peu difficile, +l'_Histoire de la Peinture en Italie_, tome II, page 133. + +[22] On appelle _introduction_ tout ce qu'on chante depuis la fin de +l'ouverture jusqu'au premier récitatif. + +[23] Madame Pasta l'a placé dernièrement dans le premier acte de la +_Rosa bianca_; les situations sont pareilles. + +[24] M. Prunières fait remarquer que c'est en réalité la clarinette qui +a dans ce récitatif le rôle important. N.D.L.E. + +[25] On pourrait dire que la flûte a une certaine analogie avec les +grandes draperies _bleu d'outremer_ prodiguées par plusieurs peintres +célèbres, et entre autres par Carlo Dolce, dans les sujets tendres et +sérieux; mais une telle remarque qui passerait peut-être pour du génie à +Bayreuth ou à KÅ“nigsberg, ne semblera pas chimérique à Paris. Heureux le +pays où, dès qu'on est vague et obscur, l'on peut espérer de paraître +sublime! + +[26] Les accompagnements ne sortent jamais des bornes d'une conversation +respectueuse à l'égard du _chant_, ils ont soin de se taire dès que le +chant paraît avoir quelque chose à dire; dans la musique allemande, au +contraire, les accompagnements sont insolents. + +[27] Voir la _Tactique_ de M. de Guibert. Bayard ne voulut jamais être +général en chef. + +[28] Paroles adressées par Virgile au Dante, en traversant l'enfer des +_tièdes_: A quoi bon discourir de ces gens? donne leur un regard et +passons. + +[29] Le caractère vénitien est esquisse avec toute la grâce et l'effet +possible dans un roman de Schiller, intitulé _Mémoires du comte d'O_. +Voici un problème moral digne de toute l'attention des philosophes. Le +pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de l'Europe était +celui qui avait les lois écrites les plus atroces. Voir les +constitutions de l'inquisition d'État dans l'_Histoire de Venise_ de M. +Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurément Boston, justement +celui où le gouvernement est à peu près parfait. Le mot de l'énigme ne +serait-il pas _Religion_? + +[30] Voir l'effet analogue cherché par Métastase dans le drame sérieux. +_Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase_, p. 374. + +[31] Telle que le retentissement du canon, ma tête fait bon... bon. + +Taddeo.--Je suis comme une corneille qui, après avoir perdu ses plumes +fait crà , crà .--Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles +que pour les faire. + +[32] Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et étudie les +mathématiques. + +(_Confessions._) + + +[33] Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton devoir; pense que +l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples sublimes de +valeur et de dévouement. + +[34] La _scrittura_ est une petite convention de deux pages, +ordinairement imprimée, qui contient les obligations réciproques du +_maestro_ ou du chanteur, et celles de l'_impresario_ qui les engage +(_scrittura_). Il y a beaucoup d'intrigues pour les _scritture_ des +premiers talents, cela est amusant; je conseille au voyageur de voir de +près cette diplomatie-là , il y a souvent plus d'esprit que dans l'autre. +Là , comme pour la peinture, les coutumes du pays où l'art a pris +naissance se confondent avec la théorie de cet art, et souvent +expliquent plusieurs de ses procédés. Le génie de Rossini a presque +toujours été influencé par la _scrittura_ qu'il avait signée. Un prince +qui lui eût fait une pension de trois mille francs l'aurait mis à même +d'attendre le moment de l'inspiration pour écrire, et eût donné, par ce +simple moyen, une physionomie nouvelle aux productions de son génie. Nos +compositeurs français, MM. Auber, Boïeldieu, Berton, etc., écrivent un +opéra tous les ans fort à leur aise; Rossini, rappelant les beaux temps +de la peinture, a écrit, pendant toute sa jeunesse, comme le Guide +peignait, quatre ou cinq opéras par an, pour payer son hôte et sa +blanchisseuse. J'ai honte de descendre à des détails aussi vulgaires; +j'en demande pardon au lecteur; mais enfin c'est une biographie que +j'écris, et telle est la vérité. Le difficile dans tous les genres, +c'est de lutter avec les malheurs qui ont quelque chose de bas et de +commun, et qui repoussent ainsi le secours de l'imagination. C'est au +milieu de telles circonstances que Rossini a conservé la fraîcheur de +son génie; il est vrai que les mÅ“urs de l'Italie actuelle n'étant qu'une +suite et une conséquence des républiques du moyen âge, la pauvreté n'y +est pas avilissante, et avilissante comme en France, pays monarchique, +où avant tout il faut _parestre_, comme dit si bien le baron de +_FÅ“neste_{*}. + +Une chose qui passe pour miraculeuse en Italie, c'est un _imprésario_ +qui ne fait pas banqueroute, et qui paie régulièrement ses chanteurs et +son maestro. Quand on voit de près quels pauvres diables sont ces +_impresari_, on a réellement pitié du pauvre maestro qui, pour vivre, +est obligé d'attendre l'argent que ces gens mal vêtus doivent lui payer. +La première idée qui se présente en voyant un _imprésario_ italien, +c'est que, dès qu'il verra vingt sequins ensemble, il achètera un habit +et prendra la fuite avec les sequins. + +{*} Roman très-curieux d'Agrippa d'Aubigné, presque aussi intéressant +que l'Histoire de sa vie écrite par lui-même. Cette histoire peint Henri +IV presque aussi bien que Quentin Durward nous représente Louis XI. J'y +vois sur Henri IV des anecdotes que je n'ose citer. Ce roi fut un grand +homme sans doute, mais non pas un grand homme à l'eau rose. Il y a des +traits de ressemblance frappants entre Henri IV et Napoléon, entre +certains passages de la vie de d'Aubigné et les mémoires de Las Cases. +Un seul mobile est différent: Henri IV aimait les femmes comme Napoléon +les batailles. + +[35] Je cite les seules véritables comédies de l'époque La comédie, au +Théâtre-Français, n'est plus qu'une _épître sérieuse_ coupée en +dialogues et abondante en morale. Voir _la Fille d'honneur_, _les Deux +Cousines_, _les Comédiens_, etc. + +[36] MM. Jouy, de la Mennais, Etienne, le vicomte de Chateaubriand, +Benjamin Constant, de Bonald, de Pradt, le comte de Marcellus, Mignet, +Buchou Fiévée, etc., etc. + +[37] Echo, nymphe aimable, comme moi malheureuse, tu es la seule qui +daigne me consoler dans ma douleur. + +[38] Je fais un journal parfait, qu'on recherche en tous lieux; vous +voulez l'interrompre?--Ainsi du moins, pour quelques instants, le bon +sens pourra respirer. + +[39] Bulletins de l'armée d'Espagne, les généraux Bertholetti, Suchi, +Schiassetti, etc.; le comte Prina, ministre; le peintre Appiani, le +poëte Monti, etc., etc. + +[40] Don Marforio.--Eh bien! laissez-moi faire, je vous arrangerai de la +gloire dans mon journal. + +Joconde.--Dieux Immortels! voilà une nouvelle raison pour t'expédier +sans délai. + +[41] J'ai des craintes sérieuses que quelques méchants ne mettent en +doute mon respect profond pour tous les compositeurs français en +général, tant anciens que modernes, et pour M. Berton en particulier. Je +crois faire un acte de justice envers M. Berton et envers moi, en +reproduisant ici les lettres curieuses auxquelles je fais allusion dans +le texte. Ce que je crains avant tout, c'est de passer pour _mauvais +Français_; on conviendra qu'il serait affreux pour moi qu'une simple +brochure sur la musique me fît perdre à jamais ma réputation de +patriotisme. + +LETTRE DE M. BERTON. + +_Abeille_ du 4 août 1821. + +«M. Rossini a une imagination brillante, de la verve, de l'originalité, +une grande fécondité; mais il sait qu'il n'est pas toujours pur et +correct; et, quoi qu'en disent certaines personnes la pureté du style +n'est pas à dédaigner, et les fautes de la syntaxe de la langue dans +laquelle on écrit ne sont jamais excusables. M. Rossini sait tout cela, +et c'est pourquoi je me permets de le dire ici. D'ailleurs, puisque les +écrivains de nos journaux quotidiens se constituent juges en musique, +ayant pris mes licences dans _Montano_, _le Délire_, _Aline_, etc., je +crois avoir le droit de donner mon opinion _ex professo_. Je la donne +avec franchise et la signe, ce que ne font pas toujours certaines +personnes qui s'efforcent incognito de faire et défaire des réputations. +Tout ceci n'a été suggéré que par l'amour de l'art, et dans l'intérêt +même de M. Rossini. Ce compositeur est, sans contredit, le talent le +plus brillant que l'Italie ait produit depuis Cimarosa; mais on peut +mériter le titre de célèbre sans pourtant être à la hauteur de Mozart.» + +Je me refuse le plaisir de transcrire de longs passages d'une brochure +de M. Berton, intitulée: _De la musique mécanique et de la musique +philosophique, par M. Berton, membre de l'Institut royal de France_, +1821, 24 pages. M. Rossini y est remis à sa place. Il paraît que cet +Italien ne s'élève pas au-dessus de la _musique mécanique_. Dans une +autre dissertation de sept pages, insérée dans _l'Abeille_ (tome IV, +page 267), M. Berton prouve que l'auteur d'_Otello_ n'a fait que des +_arabesques_ en musique. En Italie, un M. Majer, de Venise, vient +d'établir la même vérité. + + +RÉPONSE DU _Miroir_ (11 août 1831). + +Ce n'est plus au rédacteur novice d'une feuille obscure que j'ai +affaire; ce n'est plus des traits d'un compositeur de salon que j'ai à +me défendre, un athlète vigoureux et renommé par plus d'une victoire +descend dans la lice, et m'y porte le défi le plus formel. L'auteur de +_Montano_, d'_Aline_ et du _Délire_ provoque en moi l'admirateur +d'_Otello_, de _Tancrède_ et du _Barbier_. Les antirossinistes comptent +enfin dans leurs rangs un homme dont ils peuvent se prévaloir. Les +préjugés du professorat sont avoués par un des maîtres de la scène, et +la contre-révolution musicale a pour champion un membre de l'Institut. + +M. Berton prélude au combat par des paroles dont la hauteur inusitée +dans la polémique littéraire trahit le sentiment intime et profond de +son incontestable supériorité. J'en fais la remarque, mais je suis loin +de lui en faire un reproche. J'aime, au contraire, cette expression +franche et naïve d'une noble confiance: une attitude fière convient à un +brave, et la forfanterie du langage n'est pas déplacée dans le duel. M. +Berton ne se contente pas d'admirer les anciens, il s'efforce encore de +les imiter; il sait que dans ces luttes héroïques, dont Homère et +Virgile nous ont laissé de si brillantes descriptions, les combattants +ne manquaient jamais, avant d'en venir aux mains, d'échanger une foule +d'expressions de menace et de dédain. Il est vrai que le plus +présomptueux n'était pas toujours le plus vaillant: témoin _Pâris_, qui +provoquait tous les jours les plus illustres guerriers du camp des +Grecs, et s'enfuyait, comme un cerf timide, au moment du combat; mais +cela n'ôte rien à ce que l'usage dont je parle avait de respectable, et +l'exemple n'en est pas moins bon à suivre pour un adorateur de la +savante antiquité. Quant à moi, qui ne professe pas, comme M. Berton, +pour les hommes et pour les choses d'autrefois un culte absolument +exclusif, il est tout simple que je n'emprunte pas pour me défendre le +ton sur lequel il a cru devoir m'attaquer. J'opposerai à sa jactance +renouvelée des Grecs ma modestie et ma politesse toutes modernes. Il ne +me sera pas difficile d'être moins impérieux et moins tranchant, soit +que j'exprime mon sentiment sur la partition d'_Otello_, soit que je +dise mon opinion sur Racine, que ce savant musicien place fort au-dessus +de l'auteur de _Brutus_ et de _Mahomet_. + +M. Berton me reproche de ne pas signer mes articles: cet illustre +professeur s'exagère beaucoup, à ce qu'il paraît, l'importance de notre +débat; il se croit encore au temps des disputes sur les partitions de +Gluck et de Piccini: une querelle musicale est presque à ses yeux une +affaire d'honneur; il oublie d'ailleurs que je ne l'ai nommé dans aucun +de mes articles, et que l'agression est toute de son côté. S'il était +question de toute autre chose que d'un cartel littéraire, je me ferais +connaître avec empressement; mais j'aurai grand soin de m'en abstenir +tant que nous ne bataillerons que sur la prééminence de Racine ou de +Voltaire, de Mozart ou de Rossini. Une signature aussi respectable que +celle de M. Berton pourrait encore recommander un article qui n'aurait +par lui-même aucune espèce de valeur: un nom aussi obscur que le mien +ferait peut-être perdre à mes opinions le crédit qu'elles se sont acquis +auprès du public. J'en conclus que mon honorable adversaire n'a pas tort +quand il signe, et qu'à mon tour j'ai raison quand je ne signe pas. + +C'est un épouvantable blasphème aux yeux de M. Berton que de trouver +Rossini plus _dramatique_ que Mozart: ce blasphème, si c'en est un, je +l'ai réellement proféré. Le crime est donc clairement défini; reste à +savoir si l'accusation est fondée, et si le public, seul jury que je +reconnaisse, attache du blâme aux paroles pour lesquelles je suis +dénoncé. Je pourrais à la rigueur, me dispenser de dire en quoi l'auteur +d'_Otello_ est plus dramatique, puisque M. Berton s'abstient de montrer +en quoi il l'est moins; mais le savant académicien auquel je réponds m'a +déclaré qu'ayant pris ses licences dans _Montano_, dans _le Délire_, et +même dans _les Rigueurs du cloître_, il se croyait le droit d'être cru +sur parole quand il assignait le rang d'un compositeur. Voltaire +écrivant son commentaire sur Corneille, La Harpe et M. Lemercier +analysant dans la chaire de l'Athénée les ouvrages de nos plus grands +écrivains, avaient assez habituellement la complaisance de prouver ce +qu'ils affirmaient. On peut dire cependant qu'ils avaient pris aussi +leurs licences, le premier dans vingt chefs-d'Å“uvre, le second dans +_Warwick_ et _Philoctête_, le dernier dans _Pinto_, _Plaute_ et +_Agamemnon_. Mais il paraît que les professeurs du Conservatoire ont des +licences qui leur sont particulières, et auxquelles les gens de lettres +ne participent pas. J'avais cru jusqu'à ce jour qu'ils se bornaient à +réclamer pour leurs doctes partitions l'important privilège de tout dire +sans rien prouver. + +Rossini ne se contente pas de dire, il prouve ce qu'il dit: son éloge +est dans ce peu de mots. Voilà en quoi et pourquoi il est dramatique. Il +dessine ses caractères, il conduit son action comme si le poëte n'était +pas à ses côtés. La vivacité spirituelle de Figaro, la maligne défiance +du tuteur de Rosine, ce mélange de fureur et de tendresse qui +caractérise l'amour d'Othello, voilà des beautés vraiment dramatiques +qui, en perdant l'appui des paroles, conserveraient encore la plus +grande partie de leur charme ou de leur grandeur. Qu'il y ait ailleurs +plus d'harmonie musicale, un style plus sévère et plus correct, une +obéissance plus scrupuleuse aux règles de la composition, toutes ces +qualités sont, pour l'effet dramatique, d'utiles auxiliaires, mais elles +ne le constituent pas essentiellement. Soyez de bonne foi; oubliez vos +préventions d'école, et faites taire le préjugé des noms; prêtez à +Mozart l'attention de l'esprit autant que celle de l'oreille; et dites +si le Figaro des _Noces_ est aussi original, aussi piquant, aussi +scénique que le Figaro de _Rossini_. Que m'importe à moi, spectateur +d'une représentation théâtrale, que l'intendant du comte Almaviva chante +des airs délicieux, qui n'ont avec son caractère ou sa situation que des +rapports éloignés ou imparfaits? Quand je veux entendre des sons, je +vais au concert; quand je vais au spectacle, j'y cherche le rire ou +l'émotion. Que l'auteur du drame qu'on représente devant moi s'appelle +poëte, chorégraphe ou compositeur; qu'il procède par des paroles, par +des notes ou par des pas, peu importe; il a atteint le but de son art, +il a rempli sa promesse et mon attente, quand, par une fidèle peinture +des mÅ“urs, par l'enchaînement des scènes, par la vérité des situations +et des caractères, il est arrivé à ce degré d'imitation où j'oublie que +le spectacle qui m'est offert n'est qu'une récréation ingénieuse et un +mensonge convenu. C'est ce qu'a fait Rossini plus qu'aucun autre +compositeur, et autant que le lui ont permis les étroites limites de +l'art dans lequel il a obtenu des succès si nombreux et si brillants. Le +poëme est pour Mozart une traduction indispensable; il n'est pour +Rossini qu'un second accompagnement: le Figaro du _Barbier_ est un +personnage tout à fait comique, le Figaro de Mozart n'est qu'un +excellent musicien. + +Quoi qu'en ait dit mon illustre antagoniste, je ne crois pas que +Rossini, qu'il appelle M. Rossini, répudie les éloges que j'ai donnés à +ses admirables compositions. S'il en était ainsi, l'auteur d'_Otello_ +serait un homme tout à fait prodigieux. Il joindrait la palme du +caractère à celle du talent. Ce double miracle est peu vraisemblable. +Les musiciens modestes sont presque aussi rares que les musiciens +dramatiques. + + +SECONDE RÉPONSE (nº 173) A L'OCCASION D'_Otello_. + +_Otello_ continue d'attirer la foule: le mérite de cet opéra n'est plus +contesté aujourd'hui que par quelques professeurs de piano, musiciens +anatomistes pour qui le mérite de l'originalité, de l'esprit et de la +verve dramatique disparaît devant l'irrégularité d'un _finale_ ou les +imperfections d'un quintette. Le public, qui a trop de raison pour +chercher au spectacle autre chose que du plaisir, se garde bien de +chicaner un compositeur qui lui plaît, sur ses prétendues infractions +aux axiomes du Conservatoire et aux théories du professorat. Il n'attend +pas pour s'émouvoir qu'il y soit autorisé par les puristes de la rue +Bergère, et ses bravos sont indépendants de la justesse du contre-point. + +La querelle qui s'est élevée entre les appréciateurs du talent de +Rossini et les partisans de l'ancien régime musical, vient peut-être +uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont été mal définis. On +a dit que l'auteur d'_Otello_ et du _Barbier_ était plus essentiellement +dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prédécesseurs. +Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus +dessous. Le Dictionnaire de l'Académie suffisait pour nous mettre +d'accord. On y aurait vu que le mérite dramatique est indépendant de la +perfection du style et de l'obéissance servile aux règles de la +composition. Non que sous ce double rapport même, Rossini soit, à +beaucoup près, aussi défectueux que le prétendent ses détracteurs; mais, +en accordant qu'il mérite à cet égard tous les reproches dont il est +l'objet, il reste démontré, au moins par le fait, que les partitions de +ce célèbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus +populaires que celles des maîtres les plus renommés. Voilà ce que +j'entends par le mot _dramatique_, et il est impossible de l'entendre +autrement. La musique est un art dont les moyens sont étroits et +limités. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est chargée de +traduire, et qui la traduisent à leur tour, et vous en ferez une sorte +d'idiome hiéroglyphique intelligible pour quelques adeptes, +indéchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la +combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical, +produira l'expression la plus rapprochée du langage ordinaire, sera le +plus dramatique et le plus vrai. C'est là précisément ce qu'a fait +Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se +passer de poëte: il a, autant que possible, affranchi son art d'une +nécessité qui lui ôte la moitié de sa gloire. C'est un étranger plein de +grâces, qui, à force d'esprit, parvient à se faire entendre sans +interprète: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des +obscurités de la langue dans laquelle il écrit, et qui, pour être +compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des éclaircissements +d'un commentateur. + +Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolèse plus fini et +plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut être vrai +sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met +mieux en rapport avec notre intelligence, et possède plus intimement le +secret de nos goûts et de nos impressions. Il y a dans la musique de +Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux +magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-être pas autant +d'éclat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance +qu'au théâtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont +que des peintres de portraits. + +Si ces réflexions paraissent justes, elles pourront servir de préface au +traité de paix que je suis très disposé à conclure avec mes savants +antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de +la musique. Rossini sera à nos yeux le premier des musiciens qui font +des opéras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord. + +Il ne me restera plus qu'à faire entendre raison aux détracteurs de la +musique italienne, autre espèce de maniaques et d'exclusifs qui mettent +la nationalité au nombre des éléments qui constituent le mérite d'une +romance ou d'un quatuor. Ces honnêtes gens ne veulent pas qu'on soit +cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni +française, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne +ou mauvaise, et voilà tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien à son +mérite ou à ses défauts. Il n'y a, au fait, que deux espèces de musique: +la musique qui plaît, et la musique qui ne plaît pas. + +Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour être rangées dans la +première de ces catégories, des talents auxquels l'administration de la +rue de Louvois a remis le soin de leur exécution; mais ces talents +méritent aussi beaucoup d'éloges, et il est juste de dire que l'opéra +italien n'a peut-être jamais été joué avec un ensemble aussi parfait. +Madame Pasta, depuis ses débuts, a fait de véritables progrès. Garcia se +montre dans _Otello_ chanteur habile et grand tragédien; il saisit à +merveille toutes les nuances dont se compose le caractère violent et +passionné de l'amant de Desdemona. + + * * * * * + +Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique +me sauront un gré infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de +l'Institut, et surtout de leur avoir indiqué l'_Abeille_, journal où ce +grand compositeur a déposé, à diverses reprises, ses jugements sur M. +Rossini, et les avis qu'il veut bien donner à cet Italien. + +Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient +de mettre en lumière une réponse plus accablante encore pour l'auteur +d'_Otello_ et du _Barbier_. C'est la partition de _Virginie_, grand +opéra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succès +fou à l'Académie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe. +Mais où trouver en Italie un acteur pour chanter le rôle d'Appius comme +M. Derivis? Voilà une difficulté. + +[42] On entend par _tenore_ la voix forte de poitrine dans les tons +élevés. Davide brille dans la voix de tête, le _falsetto_. On écrit en +général l'opéra buffa et l'opéra _di mezzo carattere_ pour des ténors à +vois ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont +appelés _tenori di mezzo carattere_, Les vrais ténors brillaient dans +l'opéra séria. + +[43] _Tu regere imperio populos, Romane, memento._ VIRGILE. + +[44] Sonnet de... à Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Poëmes de +Buratti, à Venise. + +[45] Mes administrés _pêchent_ des idées dans ce que vous dites. Ce +reproche est historique, 1819. + +[46] Toutes les premières représentations sont froides à Louvois. + +[47] Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales de la +musique antique, le _Misero pargoletto_ de Demophon. + +[48] Voir l'_Artaxerce_ de Métastase, le chef-d'Å“uvre de Vinci. + +[49] Dans le genre pathétique, on n'a jamais surpassé l'air: _Se cerca, +se dice_, de l'_Olympiade_. _La Servante Maîtresse_ est un opéra buffa +admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et en ôter les +récitatifs, pour faire courir tout Paris. Voilà un grand avantage des +nations étrangères, les chants de Pergolèse n'ont pas pour elles le +ridicule d'être des _choses passées de mode_. + +Les portraits de nos grands-pères, avec leurs habits brodés à la Louis +XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aïeux du temps de +François Ier nous les rendent au contraire vénérables, dans ces +grands portraits qui nous regardent d'un air sévère. + +[50] En musique tout comme en littérature, un ouvrage peut avoir un fort +bon _style_ et des idées assez communes, et _vice versa_. Je préfère le +_style_ de Rossini, mais je trouve plus de génie à Cimarosa. Le premier +final du _Matrimonio segreto_ offre la perfection du style et des +_idées_. + +[51] _Avoir du goût_, même en littérature, veut toujours dire habiller +ses idées à la dernière mode, à la dernière mode de la très-bonne +compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786. + +[52] Souvent les premiers opéras d'un maestro restent les meilleurs. Le +génie musical se développe de fort bonne heure; mais il faut bien +accorder quatre ou cinq ans à l'opinion publique pour qu'un compositeur +fasse décidément négliger l'homme de talent qui l'a précédé. Je pense +que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que les compositeurs célèbres +dont je donne la liste, ont commencé à être fort à la mode. + +[53] Voici les époques exactes de quelques grands maîtres: Alexandre +Scarlatti, né à Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le fondateur de +l'art musical moderne.--Bach, 1685, 1750.--Porpora, né en 1685, mort en +1767.--Durante, 1663, 1755.--Léo, 1694, 1745.--Galuppi, 1703, +1785.--Pergolèse, 1704, 1737.--Handel, 1684, 1759.--Vinci, 1705, +1732.--Hasse, 1705, 1783.--Jomelli, 1714, 1774.--Benda, mort en +1714.--Guglielmi, 1727, 1804.--Piccini, 1728, 1800.--Sacchini, 1735, +1786.--Sarti, 1730, 1802--Paisiello, 1741, 1815.--Anfossi 1736, +1775.--Traetta, 1738, 1779.--Zingarelli, né en 1752.--Mayer, +1760.--Cimarosa, 1754, 1801.--Mozart, 1756, 1792.--Rossini, +1791.--Beethoven, 1772.--Paër, 1774.--Pavesi, 1785.--Mosca, +1778.--Generali, 1786.--Morlachi, né en 1788.--Pacini, né en +1800.--Caraffa, 1793.--Mercadante, 1800.--Kreutzer, de Vienne, né en +1800, l'espoir de l'école allemande. + +[54] Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique. + +[55] Il faudrait, il est vrai, que le théâtre de l'Opéra-Buffa fût +organisé d'une manière à peu près raisonnable. Il paraît qu'en 1828, le +but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'_Otello_, de +_Roméo_ et de _Tancrède_; il nous manque madame Fodor et un ténor. + +[56] Voir l'_Abeille_ de 1821, et _la Pandore_ du 23 juillet et du 12 +août 1823. + +[57] Bacon dirait aussi de la musique: _Humano ingenio non plumæ +addendæ, sed potius plumbum et pondera_. + +[58] Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 du Platon de +M. Cousin, t. I. + +[59] C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs âmes candides +s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment +d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et +partant ridicule. + +[60] A la bonne heure, suivez la route la plus agréable, ayez des +plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas. + +[61] The blunt minded. + +[62] Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait d'immenses +progrès en musique et en _non affectation_, tout ce que je viens de dire +paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant. M. Massimino +sera l'un des principaux auteurs de cette révolution. Sa manière +d'enseigner est digne de toutes sortes d'éloges. Voir la brochure de M. +Imbinbo. + +[63] En parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce chapitre, je +sais bien que je prête le flanc à la critique de _mauvaise foi_. Pour +lui ôter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques réellement +difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de phrases +incidentes et explicatives, ce chapitre, déjà peut-être assez ennuyeux: +c'est ce que je décline de faire; et, avec une vertu vraiment romaine, +je m'immole pour le salut de mon lecteur. + +[64] Différence des paysages suisses à ceux de la belle Ausonie. Voir la +charmante description de _Varèse_ dans le _Journal des Débats_ du 29 +juillet 1823. + +[65] Les accompagnements de l'arrivée de Moïse, dans l'opéra de ce nom. + +[66] Où trouver une bohémienne qui puisse m'éclairer sur mon sort? Avec +le temps et la patience, parviendrai-je à guérir la folie de ma femme. + +Mais, hélas! la bohémienne que je cherche est impossible à rencontrer. + +[67] Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunières fait remarquer le +lapsus. N. D. L. E. + +[68] Vous êtes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent femmes +dans vos sérails, vous les achetez, vous les vendez quand elles cessent +de vous plaire. + +[69] Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule syllabe, je +fais de ce lieu-ci un cimetière. + +[70] MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de _la Pandore_, etc., etc. M. +Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait Mozart _un +faiseur de charivari souvent barbare_. Ses successeurs sont bien plus +sévères envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir l'_Abeille_, +t. II, p. 267; _la Renommée_, _le Miroir_, etc. + +[71] Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***, dans une +circonstance politique assez difficile: «Hé bien, Monseigneur, comment +vont les affaires?--Comme vous voyez, assez mal.» + +Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le +galimatias de _la Pandore_ sur la musique. + +[72] Stendhal a écrit Davide, lapsus corrigé par M. Prunières. N. D. L. +E. + +[73] Prenez pitié de mon accident, dit le pauvre mari, qui trouve que +tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis plus +reconnaître ma femme. + +[74] A ce coup imprévu, que le destin réservait à ces perfides, le +frisson de la mort met la pâleur sur leurs fronts. + +[75] _Il celere obbedir._ + +M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napoléon. Ce sont les seuls +vers, à ma connaissance, dignes du sujet. + +Ei fû; siccome immobile, Dato il mortal sospiro, Stette la spoglia +immemore Orba di un tanto spiro, Cosi percossa e attonita La Terra al +nunzio sta. + +Muta pensando all'ultima Ora dell'uom fatale, Ne sa quando una simile +Orma di piè mortale La sua cruenta polvere A calpestar verrà . + +Dall'Alpi alle Piramidi, Dal Manzanarrè al Reno, Di quel securo in +fulmine, Tenea dietro al baleno, Scoppiô da Scilla al Tanai, Dall'uno +all'altro mar. + +Fù vera gloria? ai posteri L'ardus sentenza; noi Chiniam la fronte al +Massimo Fattor che volle in Lui Del Creator suo spirito Più vasta orma +stampar. .................... + +Ei sparve, e i di nell'ozio Chiuse in si breve sponda, Segno d'immensa +invidia, E di pietà profonda, D'inestinguibil odio, Et d'indomato amor. +...................... + +Oh! quante volte al tacito Morir di un giorno inerte, Chinati i rai +fulminei, Le braccia al sen conserte, Stette, e dei di che furono +L'assalse li sovvenir! + +Ei ripenso le mobili Tende, i percossi valli, E il lampo de i manipoli, +E l'onda de cavalli, E il concitato imperio, ...................... +...................... + + +[76] Alfieri _Vita_, figure de Louis XV. + +[77] Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi; vivez, soyez +heureuses désormais; goûtez un bonheur dont je serai la source. + +[78] Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique d'opéra +avec peu de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas douter +de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands peuvent +voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au risque de +passer pour mauvais citoyen. + +[79] La guerre du gendarme contre la pensée présente partout des +circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre à Talma la +représentation de _Tibère_, tragédie de Chénier, qui est mort il y a dix +ans, de peur des allusions. Allusions à qui? et de la part d'un poëte +mort en 1812 en exécrant Napoléon. + +A Vienne, l'on vient de suspendre les représentations d'_Abufar_, +charmant opéra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples à un +amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan +n'est pas frère de Salema; et plût à Dieu que les jolies Viennoises ne +pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel +qu'il soit, c'est le châle qui est funeste à la vertu. + +[80] En réalité le 20 Février 1816. N. D. L. E. + +[81] Comme à l'église _de Gesù_, à Rome, les 31 décembre et 1er +janvier de chaque année. + +[82] _MÅ“urs et Coutumes des nations indiennes_, ouvrage traduit de +l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822. + +[83] L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique savamment; +l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et passagères; le +Français, plus vain que sensible, parvient à en parler avec esprit; +l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. (_Raison, Folie_, tome I, page +230.) + +[84] Première représentation du _Matrimonio segreto_ en 1793 à Vienne. +L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde représentation dans la +même soirée. + +[85] Voir le croquis des amours de la Zitella Borghèse, dans les lettres +du président de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250 + +Et sequitur leviter Filia matris iter. + + +[86] Edition de 1824: «Dans le bel à fresque» + +N.D.L.E. + + +[87] Burckhardt, _Mémoires de la cour du pape_, dont il était majordome; +de Potter, _Histoire de l'Eglise_; Gorani. + +[88] Peut-être amour et bonne foi d'un côté; de l'autre, vanité et +continuelle _attention aux autres_. + +[89] La religion est la seule loi vivante dans les États du pape. +Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous +traverserez. Le génie froid du protestantisme tue les arts; voir Genève +et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honnêteté, +la raison, la justice, en sont le nécessaire. + +[90] Voir les Mémoires de Carlo Gozzi, et son éternelle querelle avec le +signor Gratarol; rien de plus opposé à Giacopo Ortiz. Voir les Å’uvres de +madame Albrizzi. + +[91] Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise, qui nous +apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand maître de l'époque. Un +homme d'esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux depuis que +Rossini a refusé son poëme des _Athéniennes_, nous assure, de son côté, +que le grand maître de l'époque, c'est M. Spontini. Que va dire M. +Berton de l'Institut? + +[92] Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents fois par an chez +le restaurateur; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par mois. Un +jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la vie se +passait à souper, et l'on ne soupe plus. + +[93] Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du Deffant et +de mademoiselle de Lespinasse. + +[94] Nous l'appelons _factice_ et _faux_ en 1823, mais il était fort +naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la +quantité d'_émotion possible_ dans chaque homme (ce qui fait le domaine +des arts) était fort restreinte. + +[95] Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. Batailles +des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun, détails de +son expédition en Amérique. + +[96] Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de +Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par des +éditeurs prudents. + +[97] «Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le fort et le +faible», dit Montesquieu, _Grandeur des Romains_. Jamais Marmontel +n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot; les littérateurs de la +vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les querelles +que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote. Les savants +craignent pour Hérodote. + +[98] Mémoires de madame d'Épinay: détail de la matinée de M. d'Épinay. + +[99] Voir _Racine et Shakspeare_, 1823. + +[100] Zurich. _Solitude_ et _chant à l'église_, voilà les sources du +goût pour l'opéra buffa. + +[101] _Tableau des États-Unis_, par Volney, page 490. + +[102] Qui s'en vengent bien. Voir les _Annales littéraires_, c'est le +journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme Voltaire. +Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique; et comme +d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte +d'absurdités qu'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu +qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les _Débats_, un de leurs +journaux les plus accrédites, en parlant de Monsigny, donnait à ce +bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire +par quatre colonnes de feuilleton. Il est fâcheux pour l'Europe qu'elle +ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de +croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont +précieux comme thermomètre indiquant l'état actuel de l'opinion de +Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie +trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gymnase, qui +se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite +chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande +délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non +les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du +Vaudeville.) + +La patrie de Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville +du monde pour l'esprit. On jetterait pêle-mêle dans un alambic l'Italie, +l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais à faire +_Candide_, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot +explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est +attentif à la parole chantée, et jamais _à la cantilène_ sur laquelle on +la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et _non le +chant_. + +[103] Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de l'opéra +italien à Louvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second acte +étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau est +perdu. Quel dommage pour la gloire nationale! + +[104] _Le Spleen_, conte de M. de Bezenval, mÅ“urs de Besançon. + +[105] J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le malheur +de prendre à la lettre les louanges ironiques données à _la Caroléîde_ +et à _Ipsiboé_. + +[106] Sans les aristarques de profession, la révolution des arts se +ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés à avoir +une Académie française, estimons-la _juste_ ce qu'elle vaut. Tâchons de +ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et _donnée +de haut_{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu pédants, +tâchons de ne pas devenir exagérés. + +{*} Paroles des DÉBATS en racontant les injures élégants adressées au +romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture +de son cours, mars 1823. + +[107] L'abbé Girard, observateur ingénieux, écrivait en 1746: «L'usage, +qui permet la galanterie aux femmes mariées leur défend la passion; elle +serait ridicule chez elles.» + +(_Synonymes_, article _Amour_.) + +[108] _Cento novelle_ di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1, décade 3, +nouvelle 7, pag. 313-321, édition de Venise, 1608. + +[109] _Pallida morte futurâ._ + +[110] Les tableaux de Paul Véronèse, Venise triomphante, par exemple, +sont aussi des chef-d'Å“uvre dans le _style magnifique_; ce style est +beaucoup plus généralement goûté que celui de Raphaël; mais enfin, pour +la juste expression des passions, il faut en revenir aux chambres du +Vatican. + +[111] Cet air appartient à la _Gabrielle de Vergy_, l'un des +chefs-d'Å“uvre de M. Caraffa. C'est le duetto, + +Oh istante felice + + +[112] Voir la manière admirable dont M. Kean joue ce dernier acte, et +l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prière de +Desdemona, il s'écrie: _Amen! amen! With all my soul!_ Je ne trouve rien +de comparable à l'Angleterre pour la déclamation et les jardins. + +[113] Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la seconde +partie est toute mélancolique. Vigano est un homme de génie, connu +seulement en Lombardie, où il est mort en 1821, après avoir donné les +ballets d'_Otello_, de _Myrrha_, de _la Vestale_, de _Prométhée_, etc., +etc. + +[114] «Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune, tout me +semble odieux.» + +Il y a un feu et une _force contenue_ admirable dans la manière dont +madame Pasta dit ce mot, _detesto_, tout à fait dans le bas de sa +superbe voix. Ce son retentit dans tous les cÅ“urs. + +[115] + +........... _Tenet nunc,_ _Partenope._ (VIRGILE). + + +[116] Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet aimable +artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges. Je parle +du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif à +côté de tous les jugements que l'on porte des voix des chanteurs dans le +courant de cette biographie. + +[117] Va, malheureuse! je te maudis. + +[118] Les savants disent que le trio du _finale_ du premier acte +d'_Otello_ rappelle un trio de _Don Juan_; l'accompagnement de +clarinette est le même. L'accompagnement de l'orchestre pendant +qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second +acte) est à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en +_mi bémol_. + +[119] M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappelé l'inimitable Bocci, +qui faisait Jago dans le ballet de Vigano. + +[120] Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps +heureux au sein de la misère. + +[121] Il était d'un grand effet à Naples, où l'on croît à la +_jettatura_. + +[122] Chant de la statue dans _Don Juan_; désespoir de D. Anna quand +elle aperçoit le cadavre de son père. + +[123] _Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair à mes yeux!_ +Cela veut dire que l'éclair lui fait voir que Desdemona est endormie, et +que les mots _caro ben_ (toi que j'aime) sont adressés en songe à +l'homme qu'elle aime, et non pas à lui Othello, qui s'avance, et qu'elle +ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort. + +[124] Voir les Mémoires de Benvenuto, et l'excellente _Histoire de +Toscane_ de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien +supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les mÅ“urs et +la physionomie d'un siècle. + +[125] Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823. + +[126] Anecdote de mon ami de Bergame, obligé, par la rumeur publique, +d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui l'avait +regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de six +semaines en Suisse. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I *** + +***** This file should be named 30977-0.txt or 30977-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/9/7/30977/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/30977-0.zip b/30977-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..671dd0a --- /dev/null +++ b/30977-0.zip diff --git a/30977-8.txt b/30977-8.txt new file mode 100644 index 0000000..eee9a47 --- /dev/null +++ b/30977-8.txt @@ -0,0 +1,8941 @@ +The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie de Rossini, tome I + +Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +Release Date: January 15, 2010 [EBook #30977] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +LE LIVRE DU DIVAN + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + +I + +ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR + +HENRI MARTINEAU + +PARIS + +_LE DIVAN_ +37, Rue Bonaparte, 37 + +MCMXXIX + + + + +VIE DE ROSSINI + +I + +CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS +DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 +A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA. + +EXEMPLAIRE Nº 418 + + + + +STENDHAL + +VIE + +DE ROSSINI + +Laissez aller votre pensée +comme cet insecte qu'on +lâche en l'air avec un fil à +la patte. + +SOCRATE. _Nuées d'Aristophane._ + +I + +D + +PARIS + +_LE DIVAN_ + +37, Rue Bonaparte, 37 + + * * * * * + +MCMXXIX + + + + +PRÉFACE DE L'ÉDITEUR + + +_La_ Vie de Rossini _parut en France vers la fin de mai 1824, chez +Auguste Boulant et Cie, libraires à Paris, rue du Battoir._ + +_Cette même année, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention: +seconde édition, titre qui contenait du reste une faute d'impression, +car on ne voyait qu'un s à Rossini. Un carton de quatre pages donnant +une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre été +glissé entre la préface et l'introduction de cette pseudo seconde +édition._ + +_Le livre, favorablement accueilli, suscita à ce point la curiosité du +public qu'il amena l'épuisement de la première édition, en un volume, +de_ Rome, Naples et Florence _en 1817. Sa propre vente fut également +fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet +ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer +encore à cette date en même temps qu'il se préoccupait d'activer la +vente de tous ses premiers livres. Nulle autre édition non plus n'en +fut donnée avant celle des oeuvres complètes chez Michel-Lévy, en 1854. +Celle-ci, constamment réimprimée depuis lors, était seule dans le +commerce jusqu'au jour où, dans la collection Champion, parut en 1923, +grâce aux soins particulièrement heureux de M. Henry Prunières, +l'édition critique en deux volumes que cette oeuvre méritait._ + +_Fidèle à mon plan, j'ai suivi dans la présente édition le texte +original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus +évidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunières, et en +me servant de ses recherches, j'ai rétabli fréquemment le texte correct +des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mémoire et de +façon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises, +je n'avais pas à les rectifier et à y substituer ma leçon: les +dictionnaires sont là pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis +contenté d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je +sans doute réussi à offrir un texte convenable non seulement aux dévôts, +peut-être un peu clair-semés, de Rossini, mais aux fidèles de Stendhal +moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'âme mélomane que +révèle à chaque page de ce recueil l'auteur de_ la Chartreuse. + + * * * * * + +_Stendhal attribue volontiers son goût pour la musique à cette origine +italienne qu'il voulût toujours et assez spécieusement se reconnaître: +les Gagnon, ses ancêtres maternels, seraient descendus, d'après une +tradition familiale, d'un Guadagni qui s'était autrefois réfugié à +Avignon après avoir en Italie assassiné un homme. Mais, comme il se +voit, ses dispositions héréditaires avaient sauté quelques générations, +car le jeune Beyle était né, il en fait encore l'aveu, «dans une famille +essentiellement inharmonique.» Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs +il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les +cloches de la paroisse Saint-André, le bruit de la pompe de la place +Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande +barre de fer, et aussi une flûte dont un commis marchand jouait sur +cette même place, au quatrième étage d'une maison voisine._ + +_En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, après +elles, l'ouïe du jeune Beyle n'est réellement enchantée que lorsqu'il +entend_ le Traité Nul _de Gaveau, qu'il devait juger plus tard «si +sautillant, si filet de vinaigre, si français», mais dont il raffole +toute une saison aux alentours de sa quinzième année. Encore est-il +croyable que cet opéra lui plaît surtout parce que Mlle Cubly qui le +chante, le rend du même coup amoureux de l'amour. C'est moins le +spectacle que la femme qu'il chérit; il nous le laisse explicitement +entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opéras du +temps furent alors portés au sublime._ + +_La vraie révélation de la musique lui reste encore à acquérir, du moins +en soupçonne-t-il l'existence. Sa curiosité est avertie, il s'inquiète +d'en savoir davantage. C'est environ l'époque où il obtient de sa +famille de prendre un professeur de violon: un nommé Mention, fort +pauvre avec le coeur d'un artiste. Mais un jour que son élève joue plus +mal qu'à l'ordinaire, le maître refuse de lui continuer son +enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom +d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il +se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il +revient une dernière fois à la clarinette quand en 1801, dragon en +garnison à Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leçons au +chef de musique du 91e de ligne. Mais il a le bon sens de reconnaître +bientôt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette +dernière expérience au delà de quelques semaines._ + +_Auparavant il étudia également la musique vocale à l'insu de ses +parents chez un fort bon chanteur, prétend-il. Le résultat n'est pas +meilleur, et il nous raconte tous ces insuccès avec modestie: «J'avais +horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs +italiens, un entre autres où je lisais_ Amore, _ou je ne sais quoi_, +nell'cimento; _je comprenais_: dans le ciment, dans le mortier. +_J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais +commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de +la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour +l'apprendre.»_ + +_Son bagage musical est donc fort léger quand soudain à Ivrée, dans les +derniers jours de mai 1800, venant à peine de pénétrer en Italie, il +assiste au_ Matrimonio Segreto _et en reçoit une empreinte ineffaçable. +En une soirée, et pour la vie entière, Beyle comprend et sent la +musique. Désormais il ne cessera d'en être passionné. Durant les +dix-sept mois qu'il va séjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps +sera la Scala de Milan. Il garde de ces représentations un tel souvenir +que le coeur lui bat avec une cruelle et délicieuse intensité quand, de +retour à Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur +ravivent soudain le regret de ces belles heures._ + +_En France cependant, il est plus occupé de tragédie et de comédie que +d'opéra. Il ne sait néanmoins se désintéresser de la musique et dans une +lettre du 6 octobre 1807, il mande à sa soeur Pauline: «La musique me +console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne +d'une voix fausse me délasse de deux heures de paperasserie.»_ + +_A cette même soeur, la confidente fidèle de sa bonne et de sa mauvaise +fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il +assiste à Vienne, en 1809, sans penser assurément qu'il consacrerait un +jour un livre à ce grand musicien:_ + +_«Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un +simple paysan, qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme +sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux +autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous +les musiciens de la ville se réunirent à Schotten-Kirchen pour exécuter +en son honneur le_ Requiem _de Mozart. J'y étais, et en uniforme, au +deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme: +trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figure mesquine._ Le +Requiem _me parût trop bruyant et ne m'intéressa pas, mais je commence +à comprendre_ Don Juan, _qu'on donne en allemand, presque toutes les +semaines, au théâtre de Wieden.»_ + +_L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour +lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitième année se +réveillent dès qu'il repose le pied dans cette divine Scala que +l'éloignement même avait parée de tant d'agréments. Il commence à avoir +des idées musicales arrêtées; il a ouvert des livres d'histoire, il +connaît la biographie des principaux compositeurs et se vante de +n'ignorer pas davantage à quelle date exacte se place l'apogée de la +musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne +le dissimule point, il partage très volontiers les opinions. Il +l'utilisera du reste par la suite pour écrire la quatorzième de ses_ +Lettres sur Haydn. + +_Rentré en France, il s'oriente à nouveau vers la comédie, car il n'a +point encore renoncé à devenir un autre Molière; mais il n'en fréquente +pas moins assidûment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour +maîtresse, depuis 1811 et durant trois années, la jeune chanteuse de +musique italienne Angéline Béreyter. Il devient à cette époque un +familier de l'opera-buffa où cette aimable personne tient de petits +rôles. Chaque soir elle vient s'établir dans son lit et il lui fait +chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angéline a +certainement eu «sa petite part dans les livres que Stendhal écrivit +plus tard sur la musique»[1]. En ce temps, Beyle revient exprès de +Saint-Cloud à Paris pour assister à un acte du_ Matrimonio Segreto _et +souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle._ + +_C'est sa période de splendeur: il dépense plus de trois mille francs +par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possède une +calèche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants à +la mode parler haut avec un insupportable air de fat._ + +_En quelques mois, à la chute de Napoléon tout s'écroule, mais ce +cataclysme nous vaut un écrivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se +trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et +parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font +cruellement défaut, il imagine d'écrire un volume de biographie +anecdotique._ + +_Comment il compose au juste ces_ Lettres sur Haydn suivies d'une vie de +Mozart et de considérations sur Métastase _qui virent le jour en 1814, +jusqu'à quel point il démarque Carpani pour la première partie de son +livre et différents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu +ailleurs[2]. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier à la +musique; et bien que la fortune de ce livre ait été assez peu brillante, +l'auteur n'en est pas moins classé dès lors, et bon gré mal gré, parmi +les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le +tiennent pour tel et lui-même, quelque peu de penchant qu'il ait jamais +eu à se prendre au sérieux, se doit justement reconnaître des idées +personnelles sur le sujet. Il ne désire que les fortifier et les mûrir. +Précisément il décide d'aller vivre en Italie où tout l'attire: l'amour, +les arts et aussi le bon marché de la vie. Il y reprend cette douce +existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si +véridique: «A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais +devenu une espèce de connaisseur.»_ + +_Il est certain que Stendhal a déjà entendu pas mal de musique en +Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il fréquente à Milan +chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs à la mode et +chez ces soeurs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premières +chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les +compositeurs de sa connaissance, ou du moins il écoute avec ravissement +leurs propos. Rossini rencontre en sa présence le poète Monti et +peut-être lui arrive-t-il de prendre part à leur conversation._ + +_Chassé des États autrichiens en 1821, Beyle se refait à Paris une vie +analogue à celle qu'il menait à Milan. Il va fréquemment à l'Opéra, et +il termine ses soirées chez Mme Pasta qui habite ainsi que lui-même +l'hôtel des Lillois, au nº 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette +chambre d'hôtel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes +sur_ l'Amour, _et qu'il va maintenant consacrer son temps libre à la +musique. Colomb, dans sa_ Notice _a bien évoqué la genèse de l'oeuvre +future: «Mme Pasta, alors à l'apogée de son magnifique talent, +occupait le premier étage de la même maison; elle y recevait tous les +soirs, de onze à deux heures, une société d'élite; beaucoup d'Italiens +faisaient partie de ces réunions, auxquelles Beyle manquait rarement. +Là, soit par conviction, soit par courtoisie pour la maîtresse de la +maison, personne n'aurait osé élever la voix en faveur de la musique +française; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu +de cette atmosphère, regrettant profondément la société de Milan dont +on l'avait prié de s'éloigner deux années auparavant, il n'est pas +étonnant que Beyle, dans la_ Vie de Rossini, _montre tant de dédain pour +la musique française.»_ + +_On parle beaucoup à cette époque de Rossini. Nul ne le connaît mieux +que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opéras et +s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mûrie. Avant 1814, +il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que très hâtivement dans +son étude sur_ Métastase. _On peut dire qu'il le découvre en 1816 et +qu'il ne commence à l'apprécier qu'un an ou deux après: «Je m'imagine +que Paër et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant, +rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que +s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire +raffoler Paris», écrit-il à Mareste, de Milan, le 26 août 1818._ + +_Ce qui ne l'empêche aucunement de critiquer ferme dans le même temps +quelques oeuvres du maestro, en particulier_ Dorliska. _Il n'a garde +d'oublier non plus tout ce que Rossini doit à Cimarosa: «Rossini a fait +cinq opéras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir +du cercle; je verrai. Quant au_ Barbier, _faites bouillir quatre opéras +de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven; +mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples +croches, et vous avez le_ Barbier, _qui n'est pas digne de dénouer les +cordons de_ Sigillara, _de_ Tancrède, _et de_ l'Italiana in Algeri.» _Ce +n'était pas là le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus +que Beyle, dès 1820, estime que Rossini ne fait plus que se répéter. +C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent à Milan de +1819 à 1821 lui paraît, à la longue, grossière. Mais quand à la fin de +1821 il constate quelles médiocrités tiennent en France l'affiche du +théâtre italien, il oublie un peu ses sévérités; la musique de Rossini +comparée à ce qui fait d'ordinaire les délices de Paris lui semble au +moins vivante, empreinte d'énergie rustique, féconde, agréable, légère. +Et il n'est pas jusqu'à la couleur de Crébillon fils répandue sur le +tout qui n'achève de le séduire._ + +_Déjà collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes à +l'époque où pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses très modiques +ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, à_ The Paris Monthly +Review, _un article qui paraît en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste. +L'article est bientôt démarqué par_ The Blackwood's Edinburg Magazine, +_dans son numéro d'octobre. Ce démarquage est reproduit textuellement à +son tour dans le numéro de novembre de_ The Galignani's Monthly Review. +_Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est +ensuite insérée dans un volume paru dans cette même ville en 1824, sous +ce titre:_ Rossini e la sua musica. + +_On voit par ce simple exposé combien Rossini piquait alors la curiosité +et combien le plagiat était courant à cette époque, Stendhal fut trop +souvent le bénéficiaire de ces moeurs littéraires pour que nous ne +signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en être aussi la victime._ + +_Toujours est-il qu'en Italie l'article était en général considéré comme +un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice +retirée de la scène et qui vivait à Bologne, publia en réponse une +brochure de 62 pages qui s'élevait violemment non seulement contre +l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parlé de +Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de +comédienne[3]._ + +_Devant le succès de son étude du_ Paris Monthly Review, _Stendhal +propose à l'éditeur Murray qui avait précédemment publié la traduction +des_ Vies de Haydn, Mozart et Métastase, _de lui donner une sorte +d'histoire de la musique au commencement du_ XIXe _siècle, où il +développerait les idées exprimées dans son premier article sur Rossini. +Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins à +l'ouvrage projeté, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au +seul Rossini. Son manuscrit, terminé au printemps 1823, est aussitôt +envoyé à Londres où le livre est mis en vente, l'année suivante, en +janvier, chez l'éditeur Hookham sous le titre de:_ Memoirs of Rossini by +the author of the Life of Haydn and Mozart. _Mais avec un sans-gêne +assez curieux le traducteur y prévient le lecteur qu'il a assez mutilé +le manuscrit anonyme qui lui a été remis, notamment en ce qui touche la +religion, la politique et les moeurs italiennes. De son côté, pendant que +le livre est traduit et imprimé en Angleterre, Stendhal retravaille son +ouvrage, le corrige, le complète et le gonfle en ajoutant des notes et +des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une préface qu'il date de +Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne à Paris le +bon à tirer de l'édition française profondément différente de l'édition +anglaise et beaucoup plus longue. Cette_ Vie de Rossini _n'est pas à +proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplète +et, s'arrêtant à 1819, ignore les oeuvres plus fortes de la seconde +manière du compositeur. C'est en outre un ouvrage écrit à bâtons rompus, +pleins de digressions, de redites et d'un désordre charmant. Il trahit +la hâte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses +curieuses et d'idées originales. L'auteur avait bien tort de dire avec +son habituelle modestie: «J'espère bien que si notre brochure existe +encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu.» Grand Dieu! que +c'eût été dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus +qualifié, M. Henry Prunières, qui s'est préoccupé de ses sources, la_ +Vie de Rossini _est tout entière de première main et de premier jet. Et +pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqué, sur la +seule foi de la mauvaise réputation de Beyle et de la ressemblance des +titres, d'alléguer qu'il avait encore dû profiter des travaux de Carpani +qui venait de publier de son côté les_ Rossiniane. _Calomnie pure: les +deux oeuvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que +Beyle se soit privé d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui +ont précédé le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux +et à la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa +correspondance qu'il réclamait à son ami de Mareste un chapitre sur +l'établissement de l'opéra bouffe à Paris. Mais un fait à noter c'est le +parallélisme absolu des jugements émis par Stendhal dans ses lettres +intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne +reproduit au travers même des opinions empruntées que le jugement +réfléchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de +pensée qui n'appartiennent bien qu'à lui._ + +_L'ouvrage parut à son heure. L'actualité le servit: Rossini arrivait à +Paris peu après sa publication. Et le succès en fut assez grand pour +valoir à Beyle une réputation bien établie de mélomane. Aussi le_ +Journal de Paris _lui offrit-il de tenir la rubrique du théâtre italien +dans ses colonnes. Durant près de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8 +juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signées M. où il +défendra ses idées les plus chères en faisant une campagne généreuse +pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connût bien, +mais on ne peut dénier qu'il soit sur ce sujet tout à fait renseigné ni +qu'il en parlât clairement et avec feu._ + + * * * * * + +_Beyle affirme que la rêverie fut ce qu'il préféra à tout, «même à +passer pour homme d'esprit». Il confesse par ailleurs que son état +habituel a été celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses +la musique ne devait-elle pas apporter alors à ce sentimental? «La bonne +musique, dit-il dans sa_ Vie de Haydn, _ne se trompe pas et va droit au +fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore.»_ + +_Suivant M. Henri Delacroix qui en a donné une analyse fort +minutieuse[4], Stendhal a esquissé une véritable idéologie de la +musique. Pour bien la dégager, il faut glaner avec patience à travers +son oeuvre entière. Il ne s'est pas contenté en effet de parler musique +dans les livres qu'il consacre à Haydn ou à Rossini, dans les essais où +il se complaît à décrire pour les mieux goûter tous les aspects de +l'Italie, ou encore dans ses oeuvres autobiographiques. Dans ses romans +eux-mêmes il note fréquemment le pouvoir qu'une douce mélodie exerce sur +une âme sensible._ + +_Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace à ses pensées. +Elle le fait songer avec une intensité plus grande, avec plus de clarté, +à ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il +établit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mêmes +lois du reste les régissent. On connaît le rôle de l'imagination dans +l'amour d'après les théories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte +à la cristallisation. L'imagination de Beyle est de même si vivement +fouettée par la musique qu'il n'aperçoit tout d'abord que son rôle +d'excitant et qu'il note dans son_ Journal: _«Si je perdais toute +imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la +musique.»_ + +_On découvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est +amoureux ou, ce qui chez lui revient à peu près au même, quand il est +désolé par un amour malheureux. D'où ce corollaire: «L'habitude de la +musique et de sa rêverie prédispose à l'amour.» Idée qu'il développe +plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plénitude: «Je +viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le +coeur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de +la présence de ce qu'il aime; c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur +apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.»_ + +_Toute musique sublime nous jette donc dans une rêverie profonde et nous +donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le +bonheur, même en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'espérance? +C'est-à-dire commencer à tenir ces promesses que la beauté apporte +toujours avec elle. Car en même temps que la musique fait briller +l'espérance, elle console des chagrins passés: «Les beaux-arts sont +faits pour consoler. C'est quand l'âme a des regrets, c'est durant les +premières tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit +la méfiance s'élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la +campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la musique.» Mais de même +qu'un remède agit différemment suivant les tempéraments, la puissance de +la musique sur un être demeure proportionnelle à la richesse de sa vie +intérieure._ + +_S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté à la vie +d'un homme et à l'histoire de sa sensibilité, on pense bien que nul +mieux que Stendhal n'en fournirait plus éclatante confirmation. Ces +théories ne sont en effet que les reflets de toute son existence +sentimentale, les émanations mêmes de son art et de son génie. M. Romain +Rolland a bien noté qu'il était tout «imprégné d'une sorte de buée +musicale». Il n'écrit que pour noter les sons de son âme sur qui toute +oeuvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans +cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opéras qui +le charmèrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il perçoit +l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flûte le fait +songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo +Dolce. Et, pour les lecteurs de la_ Vie de Haydn, _il ne sera point +besoin d'insister sur ce singulier parallèle entre les peintres et les +musiciens dont l'inspiration ou le métier ont, d'après lui, une exacte +correspondance._ + +_Tous les héros de ses romans sont du reste à cet égard peints à sa +propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure à chaudes larmes en +entendant chanter des airs de Pergolèse et de Cimarosa; Mathilde de la +Môle exalte sa passion en répétant sur son piano la cantilène qui, toute +la soirée, à l'Opéra, lui a fait rêver de Julien avec extase. Et de même +la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amène à fleur +d'âme le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mêmes, de Lucien +Leuwen et de Mme de Chasteller._ + +_C'est que pour Stendhal la musique en résumé n'est autre chose que le +langage du coeur: «Dans les instants de peine et de bonheur, la situation +du coeur change, à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues +vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des +choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de +tels mouvements que vingt personnes peut-être sur mille ont éprouvés... +Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un +siècle, cette langue qui leur manquait.» Il importe au surplus assez peu +si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais +dédaigné pour sa part d'être classé dans l'élite. Mais quand il en vient +à s'interroger sur son propre goût, il ne peut éluder cette juste +question: «La musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du +bonheur de la jeunesse, ou par elle-même? Je suis pour ce dernier avis.» +Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que +comme des signes, ceux mêmes de la passion à son paroxysme, mais d'autre +part il croit reconnaître que c'est, dégagée de tout sens particulier, +et par elle-même, que la musique du_ Matrimonio Segreto _lui plaît tant. +Il l'a peut-être entendu durant ses séjours à Paris soixante ou cent +fois à l'Odéon. Pareillement le_ Don Juan _de Mozart lui a, dit-il +encore, procuré un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littérature._ + +_En revanche, il abhorre tout ce qui est français en musique:_ romance, +_ou opéra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dicté par sa théorie +des passions, auxquelles il croit impropre le Français vain, léger, +jamais mélancolique, quand l'Italien sait de plain-pied éprouver tous +les transports de l'âme._ + +_Il est peut-être plus inattendu de voir encore Beyle préférer +l'opera-buffa à l'opéra-seria: mais le premier est plein d'une vie, +d'une vivacité et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase +du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours déplu. Sans +doute aussi l'opéra-bouffe est-il plus spécifiquement italien, et cet +argument a toujours son poids auprès d'un Stendhal. Une logique +semblable lui fait préférer la musique vocale à la musique +instrumentale. On eût pu croire que, n'étant plus bridée par les +contraintes du livret, son imagination emportée par le rythme des seuls +instruments vagabonderait avec plus de délices. Tout au contraire. Et il +s'est expliqué fort nettement sur ce point: «Je n'ai aucun goût pour la +musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine +et du choeur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La +seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se +faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant.» Il +convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le +mélomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur +exprimant ses états d'âme remuera toujours, avec une intensité à +laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur +qui veut poursuivre partout la connaissance du coeur humain. Aucune +sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opéra réussi qui +offre à lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les +acteurs expriment en chantant le sens général du drame et les passions +qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette +souligner la première impression fournie par la mélodie, et peindre par +surcroît d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec +la révélation du principal état d'âme. Voilà un précieux point d'appui +pour l'étude de l'homme et grâce auquel on ne risque plus de s'égarer. +Et Beyle songe uniquement à l'opéra quand il prétend que la musique vaut +surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus +puissants moyens de représenter, d'analyser et en même temps de saisir,_ +avec évidence, force et clarté, _des sentiments, une âme, un caractère._ + +_La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramène Stendhal +à l'étude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa_ Vie de Haydn _à +divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est là un apport +qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de géographie de la +sensibilité musicale. Il multiplie les observations sur les différents +peuples, sur la mélancolie foncière des Italiens, sur la société +viennoise à qui la volupté seule est permise, sur la psychologie +amoureuse des Allemands. Il brosse à chaque page un tableau de moeurs et +il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que +donne la musique aux individus et le tempérament de ces individus, ce +qui le conduit logiquement à la psychologie des races. Sujet fécond où +il se montre dès son premier ouvrage le précurseur de Taine et de +Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postérieurs ces +mêmes recherches et ces mêmes théories et il aboutira à cette conclusion +que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un +compte exact du sol dont elle émane: «Cette espèce d'écume qu'on nomme +Beaux-Arts, est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour +faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la +fermentation.»_ + +_Bien entendu Beyle ne saurait goûter que la musique romantique et son +goût ressort de sa définition même, puisque dans cet art charmant, +pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que +ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue +indistinctement leur_ style moderne. + +_Il ne les met cependant point pour cela sur le même rang. Ses +préférences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible, +il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'idée de faire graver +sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui +vint à Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment où il +trace la_ Vie de Henri Brulard, _son jugement n'a changé en rien: +«J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces +deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que de +me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre...» Il avait +précédemment avancé dans des termes à peu près identiques, que le +dernier qu'il entendait, était toujours le plus grand._ + +_Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort légitime: +presque un lieu commun. Au temps où Stendhal proclamait le génie du +musicien autrichien, celui-ci était encore assez discuté pour qu'il +parût original, audacieux même à beaucoup, d'écrire, non seulement en +France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la_ Flûte +enchantée _possède un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et +qu'il ne craint aucun rival pour les cantilènes qui expriment les +passions. Accorder surtout à_ Idomeneo _une place de choix entre tous +les opéras du jeune maître passait pour une opinion singulièrement +révolutionnaire. Henri Beyle, à cent ans de distance, se trouve +parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour +comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immédiat de sa +musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment +n'eut-il pas contresigné cette opinion, celui qui, séduit sans doute +moins instantanément que par Cimarosa, avait découvert peu à peu le +charme unique qui se dégage des opéras de Mozart, et qui, ayant compris +que cette musique était celle qui convenait le mieux à son âme, ne se +lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours véritablement transporté par +l'amoureuse mélancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dégage +des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il +disait: «Il n'amuse jamais, c'est comme une maîtresse sérieuse et +souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa +tristesse...» L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait +profondément; du moins, à Vienne, il avait acheté son portrait et avait +recherché les gens qui, l'ayant approché, pouvaient parler de lui._ + + * * * * * + +_Quelques censeurs sévères et fort mal instruits se sont parfois +demandés comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart +et l'apprécie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi +facilement de Rossini. Certes il se plaît à la gaieté et à la grâce +légère de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le +comparer à Mozart: l'auteur du_ Barbier de Séville _lui semble trop peu +poétique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le goûte même +médiocrement, nous avons déjà insisté sur ce point. Il n'en vient en +France à lui adresser des éloges que par réaction et parce qu'il l'y +voit trop durement critiqué. Il le compare à Simon Mayer, à Paër, à bien +d'autres alors célèbres et dont il a percé l'agrément relatif et la +réelle médiocrité. Rossini, reconnaît-il volontiers, a plus de style que +presque tous ses émules, plus même que le délicieux Cimarosa qui, par +ailleurs, rappelle Raphaël. Encore faut-il bien entendre ce que le mot +style représente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des_ Promenades +dans Rome, _M. Jacques Boulenger[5] a découvert cette note de sa main: +«Même stile: Rossini et M. Scribe.» Stendhal indique ainsi partout avec +liberté dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre +pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il +avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du +maestro n'était point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au +demeurant lui paraît «vif, léger, piquant, jamais ennuyeux», et s'il le +loue et le blâme fort judicieusement, le plaçant en fin de compte au +rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les +plus autorisés,--l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son +cynisme le choquait non moins que son formidable appétit et sa grossière +désinvolture vis-à-vis des femmes. Que cette délicatesse ne nous +surprenne point: elle rayonne dans toute l'oeuvre de Beyle. Et il fallait +être singulièrement aveugle ou pressé pour se laisser égarer par +quelques boutades volontairement outrancières et destinées à donner le +change. Rien de plus faux que d'en faire un héros de table d'hôte._ + +_Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens +que Stendhal énumère complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour +sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette +assez agréable et que l'on boit avec plaisir dans les moments où, l'on +trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en +faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette +assez plate._ + +_Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la +musique de son temps et tout en n'étant pas assez fou pour bouder ce +qu'on lui offrait chaque soir à la Scala de Milan, savait fort bien +faire montre de goût et créer parmi tant de compositeurs une hiérarchie +point du tout méprisable._ + +_Au surplus ces opinions ne sont peut-être pas aussi désuètes qu'on +aurait pu le craindre à les rencontrer sous la plume d'un critique +improvisé. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paraître +hâtive: quelques heures de violon, quelques leçons de clarinette ou de +musique vocale n'ont pu suffire à lui donner la culture technique qui +lui manquera toujours. Mais à côté des dispositions propres qu'il +apportait, à côté de ce don inné qui dans les lettres et dans les arts +demeure la part principale et la plus mystérieuse du génie, il faut se +souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes +et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il +savait fort bien lire. Il n'a jamais désiré non plus être pris trop au +sérieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingué. Il s'est +expliqué lui-même à ce sujet avec beaucoup de netteté[6]: «A peine je +connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme indigne de jouer +du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'écrire les +idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a +de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis +souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour être laquais de +Paisiello à Naples._ + + * * * * * + +_»Dans les beaux temps de mon goût pour la musique à Milan, de 1814 à +1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto à +la_ Scala, _je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute la +musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire? +quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie_ plus noble et plus tendre +_que celle du maestro._ + +_»Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière +de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger +sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la +première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus +intelligible qu'après l'avoir travaillée._ + +_»Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans +les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me +semblent comme le trait de Priam, sine ictu._ + +_»Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie et j'ai vu +l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier +comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):_ + + _Un mort s'en allait tristement_ + _S'emparer de son dernier gîte,_ + _Un curé s'en allait gaîment_ + _Enterrer ce mort au plus vite._ + +_»C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles +françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer_ gi-teu, vi-teu. +_Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique, +comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.»_ + +_Ce fut néanmoins un constant objet d'étonnement, d'abord pour ses amis +et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs +semblables dans des catégories toutes faites, que de découvrir un +Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme +il répondait à cette perpétuelle objection d'ignorance: «Je dois dire +sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au même moment je sentais dans +le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils_ (ses amis) +_n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies +dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement +qu'à_ travers un cristal. _Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!»_ + +_Il est toujours présomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette +présomption est cependant assez répandue chez les techniciens, ou du +moins chez ceux qui se prétendent tels, pour fermer la bouche aux +amateurs sur des sujets qu'ils croient être les seuls à bien posséder._ + +_Stendhal fut ainsi critiqué avec violence, d'abord par Berlioz qui +avait relevé, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de +vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M. +Saint-Saëns jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire écho. Il ne +limita pas ses griefs au seul domaine où il lui fut permis de les +formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures +et d'affirmer la stupidité de tous les livres de Stendhal dans le moment +même où il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en +affirmait pas moins, entre autres choses, que les_ Vies de Haydn, +Mozart et Métastase _renferment des opinions du dernier bourgeois sur la +musique. L'attaque à peine déclanchée, Maurice Barrés se porta au +secours de Beyle pour le féliciter au contraire d'avoir demandé avant +tout à la musique «de nous procurer un plaisir physique». C'est là +l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront +probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte +de courage pour bien marquer ainsi le point de départ sensoriel de tout +plaisir esthétique. M. Saint-Saëns, lui, était de ceux qui s'élevaient +avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il, +est un des produits les plus délicats de l'esprit humain. Hé! sans +doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans +l'esprit de l'homme qui n'ait dû auparavant passer par ses sens? Et +est-ce le moyen de bien séduire l'esprit que de commencer par déchirer +le tympan?_ + +_M. Saint-Saëns montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu +Stendhal quand il lui reproche encore de se pâmer sans aucun +discernement devant toute musique italienne, et de ne se pâmer que +devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement +de Beyle sur Rossini est nuancé, comme il sait être sévère pour +Paisiello? Nous pourrions de même montrer aisément comme il est +méprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, «ce +Marmontel, sans aucune espèce de talent...»_ + +_Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la +musique italienne. Il n'a cependant point trop maltraité Haydn, et l'un +des premiers il rendit hommage au_ Freischütz _de Weber. Il n'a pas, il +est vrai, entièrement compris Beethoven, dont l'oeuvre ne lui fut jamais +bien familière. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il +empruntait à Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura +louer sa fougue à la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que +la déclamation de Glück lui semble «la plus triste chose du monde»? +Debussy tout près de nous ne pensera pas bien différemment et les +partisans de Glück auraient mauvaise grâce à répliquer que Claude +Debussy n'entendait rien à la musique._ + +_Toutes les anecdotes, plus ou moins déformées, qu'on apportera sur +Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement écrit de sa main. +Nous croyons volontiers à la laide grimace qu'on lui vit faire un soir +que, dans le salon privé de l'Ambassade de France à Rome, on chantait +les mélodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de même soutenir +avec son goût du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait +trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son +contradicteur, au comble de l'exaspération lui ait en suite de ces +propos fait fermer sa porte._ + +_Beyle en ce temps-là ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa +jeunesse. Après 1830, l'ère du dilettantisme était close. Le consul +n'allait pas renier les principes si chers autrefois à l'amateur qu'il +avait été._ + +_Mais en définitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons +encore l'assurance de ce spécialiste qu'on ne saurait récuser: M. Henry +Prunières, directeur de la Revue Musicale, qui résume ainsi le débat: +«Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume +hasardés, on est frappé de la justesse des jugements qu'il porte sur les +musiciens de son temps»._ + +_A l'abri de cette autorité nous n'avons plus grand besoin de nous +inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. André Maurel +qui, n'ayant pas fréquenté suffisamment Stendhal, lui prête presque +toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la +musique qu'aime Beyle, allègue-t-il entre autres choses, ce sont les +femmes. Bien sûr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies +femmes; et même loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend +poursuivre son perpétuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce +griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous +serions bien mal exprimé dans cette étude si l'on pouvait encore +prétendre que son plaisir ne fut jamais désintéressé et qu'il ne +recherchait absolument dans la musique que l'idée de l'amour._ + +_Stendhal analyse avec trop de sagacité les opéras qu'il aime, pour +qu'on lui vienne reprocher sérieusement de les avoir mal écoutés. +C'était un épicurien qui savait tirer de la musique des jouissances +complexes,--et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique +et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas +moins viable et charmante._ + +_A qui fera-t-on croire que c'est être stupide que d'aimer la rêverie +tendre et d'écrire: «La bonne musique me fait rêver avec délices à ce +qui occupe mon coeur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un +chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de +plaisir à mon âme»? Il faudrait être soi-même bien austère pour ne voir +qu'un dérèglement de l'imagination dans cette façon sensible de goûter +les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du goût, +ni celle de l'éducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus +urgent de réhabiliter «le plaisir en musique.» Mais nous n'avons voulu +que retracer le rôle qu'elle a joué dans la vie de Stendhal et rappeler +que dans un élan de sincérité il a pu un jour s'écrier: «La musique, mes +uniques amours»!_ + +Henri MARTINEAU. + +[Illustration] + + + + +PRÉFACE + + +Depuis la mort de Napoléon, il s'est trouvé un autre homme duquel on +parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne, +à Paris comme à Calcutta. + +La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la +civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer +une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette +hauteur. + +Les titres du conteur à la confiance du lecteur, sont d'avoir habité +huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses +chefs-d'oeuvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se +trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux; il a su, +dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la +société, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de +Rossini. + +L'auteur de l'ouvrage suivant en a déjà fait deux ou trois autres, +toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont dit que quand +on se mêlait d'écrire, il fallait employer les précautions oratoires, +académiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.; +qu'il n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne +heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce +titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver +jamais. + +Le présent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napoléon, +l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa +jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se +trouvant en Italie, lors des grands succès de Rossini, il eut occasion +d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne. + +Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voilà ce qui forme la +brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le +mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite, +elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite en présence des petits +événements qu'elle raconte. + +Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le +nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes. + +Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant! et d'un homme +comme Rossini, dont la vie ne laisse d'autres traces que le souvenir +des sensations agréables dont il remplit tous les coeurs! Je voudrais +bien que ce grand artiste, qui est en même temps un homme charmant, eût +l'idée d'écrire lui-même ses Mémoires, à la manière de Goldoni. Comme il +a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses +Mémoires seraient bien autrement piquants. J'espère qu'il y aura assez +d'inexactitudes dans cette _Vie de Rossini_ pour le fâcher un peu, et +l'engager à écrire. Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de +lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple, +que tel grand seigneur envié. Le seigneur a gagné un gros lot _en +argent_ à la loterie de la nature, lui y a gagné un nom qui ne peut plus +périr, du génie, et surtout du bonheur. + +Le présent livre avait été fait pour être publié en anglais; c'est une +école de musique qu'il a vue près de la place Beauvau, qui a donné à +l'auteur l'audace d'imprimer en France. + +Montmorency, 30 septembre 1823. + +[Illustration] + + + + +INTRODUCTION + + + + +I + + +Le 11 janvier 1801, Cimarosa mourut à Venise, des suites des traitements +barbares qu'il venait d'éprouver à Naples, dans les prisons où l'avait +fait jeter la reine Caroline. + +Paisiello n'est mort qu'en 1816; mais on peut dire que depuis les +dernières années de l'autre siècle, le génie musical, qui se manifeste +de si bonne heure, mais s'éteint si vite, avait cessé d'animer le +compositeur aimable et gracieux plutôt qu'énergique et brillant du _Roi +Théodore_ et de la _Scuffiara_. + +Cimarosa agit sur l'imagination par de longues périodes musicales qui +joignent, à une extrême richesse, une extrême régularité. + +Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du _Matrimonio +segreto_, et entre autres le second: + + Io ti lascio perchè uniti. + +Ces chants sont les plus beaux qu'il ait été donné à l'âme humaine de +concevoir: remarquez cependant qu'ils sont _réguliers_, et d'une +régularité que notre esprit peut saisir: c'est un grand mal; dès qu'on +en connaît plusieurs, on peut en quelque sorte _prévoir_ la suite et le +développement de ceux dont on entend le début. Tout le mal est dans ce +mot _prévoir_, et c'est de là que nous verrons dans peu sortir le style +et la gloire de Rossini. + +Paisiello ne remue jamais aussi profondément que Cimarosa; il n'évoque +pas dans l'âme du spectateur les images qui donnent des jouissances aux +passions profondes, ses émotions ne s'élèvent guère au delà de la +_grâce_; mais il a excellé dans ce genre; sa grâce est celle du Corrège, +tendre, rarement piquante, mais séduisante, mais irrésistible. Je +citerai comme exemple connu à Paris, le _quartetto_ de _la Molinara_. + + Quelli la, + +lorsque le notaire _Pistofolo_ se charge si plaisamment de faire à la +meunière les déclarations d'amour du gouverneur et du seigneur féodal, +ses rivaux. + +La manière bien remarquable de Paisiello est de répéter plusieurs fois +le même trait de chant, et à chaque fois avec des grâces nouvelles qui +le font entrer de plus en plus avant dans l'âme du spectateur. + +Rien au monde n'est plus opposé au style de Cimarosa, étincelant de +verve comique, de passion, de force et de gaieté. Rossini aussi se +répète, mais ce n'est pas exprès; et ce qui fait le comble de la grâce +chez Paisiello, est en lui belle paresse incarnée. Je me hâte d'ajouter, +de peur qu'on ne me range avec les détracteurs de cet homme aimable, +que, seul parmi les modernes, il a mérité d'être comparé aux deux grands +maîtres qui cessèrent de briller vers le commencement du XIXe siècle. +En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout +étonnés un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses +dont nous ne nous doutions pas auparavant. Réfléchir sur les beaux-arts +fait sentir. + + + + +II + +DIFFÉRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE D'ITALIE + + +En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter; +or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas répéter de +l'harmonie avec sa voix seule. + +Voilà sur quoi est basée l'extrême différence de la musique allemande et +de la musique italienne. Un jeune Italien plein d'une passion, après y +avoir réfléchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus +poignante, se met à chanter à mi-voix un air de Rossini, et il choisit, +sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque +rapport à la situation de son âme; bientôt, au lieu de le chanter à +mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter, +l'expression particulière de la nuance de passion qu'il endure. Cet écho +de son âme le console; son chant est, si l'on veut, comme un miroir dans +lequel il s'observe: son âme était irritée contre le destin, il n'y +avait que de la colère; elle va finir par avoir pitié d'elle-même. + +A mesure que le jeune Italien se distrait par son chant, il remarque +cette couleur nouvelle qu'il donne à l'air qu'il a choisi; il s'y +complaît, il s'attendrit. De cet état de l'âme à écrire un air nouveau, +il n'y a qu'un pas; et comme le climat et leurs habitudes ont donné aux +habitants de l'Italie méridionale une voix très-forte, le plus souvent +ils n'ont pas besoin de piano pour composer[7]. J'ai connu vingt jeunes +gens à Naples qui écrivent un air avec aussi peu de prétention qu'à +Londres on fait une lettre ou à Paris un couplet. Souvent en rentrant +chez eux le soir, ils se mettent au piano, et, sous ce délicieux climat, +passent une partie de la nuit à chanter et à improviser. Leur esprit est +à mille lieues de songer à écrire et à la gloriole d'auteur; ils ont +donné jour à la passion qui les anime, voilà tout leur secret, voilà +tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances +semblables, aurait lu jusqu'à une heure ou deux quelque auteur favori, +mais il aurait moins créé que le Napolitain, son âme aurait été moins +active; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction +possible dès qu'on improvise au piano, et l'on ne songe qu'à +l'expression; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons. + +Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par +jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons énormes au bout des +doigts de la main gauche, durillons qui la déforment entièrement; mais +l'on parvient à tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus +habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux +heures de gammes, ses sons ont déjà moins de pureté et ses passages +moins de brillant. Le degré de patience et de constance nécessaire pour +ce genre de talent est fort rare dans les pays du midi, et ne s'allie +guère à une tête ardente. Tout le temps que l'on joue du violon ou de la +flûte, l'on est attentif à la beauté ou à la justesse des sons, et non +pas à ce qu'_ils expriment_. Notez ce mot, il explique encore le secret +des deux musiques. + +Il y a eu des pères en Italie qui, dans le siècle dernier, ont condamné +leur fils à devenir un bon violon ou un bon hautbois, à peu près comme +d'autres faisaient de leurs enfants des castrats; mais de nos jours, le +talent de la musique instrumentale s'est tout à fait réfugié dans la +tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forêts de la Germanie, +il suffit à ces âmes rêveuses, de la beauté des sons, _même sans +mélodie_, pour redoubler l'activité et les plaisirs de leur imagination +vagabonde. + +Il y a une vingtaine d'années qu'à Rome on entreprit de donner _Don +Juan_; les symphonistes essayèrent, pendant quinze jours, de faire aller +ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet +opéra, pendant le souper de don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en +purent venir à bout. Ils étaient pleins d'âme, et n'avaient nulle +patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de +l'Opéra, rue Le Peletier, jouer admirablement, à la première vue, une +symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo +d'_Armide_, chanté par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu à l'Opéra de +superbes talents, cultivés avec une patience à toute épreuve, et pas de +génie musical. + +A Rome, il y a vingt ans, on déclara, d'une voix unanime, que les +étrangers vantaient beaucoup trop l'oeuvre de Mozart, et que le morceau +des trois orchestres, en particulier, était tout à fait absurde, et +digne de la barbarie tudesque. + +Le despotisme minutieux[8] qui depuis deux siècles enlace et étouffe le +génie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les +journaux, au dernier degré de grossièreté et de bassesse; on appelle un +homme un scélérat, un âne, un voleur, etc., à peu près comme à +Londres[9], et bientôt à Paris, pour peu que la liberté de la presse +continue à nous apprendre à mépriser un homme vulgaire, même lorsqu'il +imprime. Ordinairement en Italie le journaliste est lui-même l'un des +principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier +tout ce qui acquiert une notabilité quelconque, et par là lui fait peur. +Or, en Italie comme en France, comme partout, l'opinion publique sur les +spectacles ne peut se former que par les journaux; c'est une pensée qui +s'évapore si personne ne se présente pour la recueillir, et, faute +d'avoir noté la première chaîne du raisonnement, jamais l'on n'arrive à +la seconde. + +Je demande pardon d'avoir présenté une idée odieuse, mais je serais au +désespoir qu'on jugeât de la belle Italie, de la terre sublime qui +recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Vigano, par les +turpitudes de sa presse périodique, ou sur les phrases vides d'idées des +livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu'à ce que l'Italie ait un +gouvernement modéré, comme celui dont on jouit en Toscane depuis +dix-huit mois, je demande en grâce, et je puis dire en justice, qu'on ne +la juge que sur cette partie de son âme qu'elle peut révéler par les +beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui +impriment. + +Je me trouvais il y a quelques années (1816) dans une des plus grandes +villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient établi un +théâtre bourgeois, monté avec le plus grand luxe, eurent l'idée de +célébrer l'arrivée dans leurs murs, de la princesse Béatrix d'Este, +belle-mère de l'empereur François. Ils firent composer, en son honneur, +un opéra entièrement nouveau, paroles et musique; c'est le plus grand +honneur qu'on puisse rendre en Italie. Le poëte imagina d'arranger en +opéra une comédie de Goldoni, intitulée _Torquato Tasso_. On fait la +musique en huit jours, la pièce est mise en répétition, tout marche +rapidement; la veille même de la représentation, le chambellan de la +princesse vint dire aux citoyens distingués qui tenaient à honneur de +chanter devant elle, qu'il était peu respectueux de rappeler, devant une +princesse de la maison d'Este, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des +torts envers cette illustre famille. + +Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega à +celui du Tasse. + +La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en +excitant leur imagination à produire certaines images analogues aux +passions dont ils sont agités. Vous voyez par quel mécanisme indirect, +mais sûr, la musique d'un pays doit prendre la nuance du gouvernement +qui forme les âmes en ce pays. De toutes les passions généreuses, la +tyrannie ne permettant en Italie que l'amour, la musique n'a commencé à +être belliqueuse que dans _Tancrède_, postérieur de dix ans aux prodiges +d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces grandes journées eussent réveillé +l'Italie[10], le nom de la guerre et des armes n'était employé en +musique que pour faire valoir les sacrifices faits à l'amour. Comment +des gens à qui la gloire était défendue, et qui ne voyaient dans les +armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraient-ils pu +trouver du charme à rêver aux sensations guerrières? + +Voyez, au contraire, la musique à peine née en France, produire +sur-le-champ le sublime: _Allons, enfants de la patrie_, et _le Chant du +départ_. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens, +ils n'ont rien fait d'égal; c'est qu'ils copient, à l'aveugle, +l'expression de l'amour et que l'amour, en France, n'est qu'une passion +secondaire que la _vanité_ et _l'esprit_ se chargent d'étouffer. + +Quoi qu'il en soit de la vérité de cette remarque impertinente, je pense +que tout le monde est d'accord que la musique n'a d'effet que par +l'imagination. Or il est une chose qui paralyse sûrement l'imagination, +c'est la _mémoire_. A l'instant qu'en entendant un bel air, je me +rappelle les illusions et le petit roman qu'il avait fait naître en moi +à la dernière fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination +est glacée, et la musique n'est plus une fée toute-puissante sur mon +coeur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet +secondaire, quelque mérite subalterne, la difficulté de l'exécution par +exemple. + +Un de mes amis écrivait, il y a un an, à une dame qui se trouvait à la +campagne: «L'on va donner _Tancrède_ au théâtre Louvois; ce n'est qu'à +la trois ou quatrième représentation que nous sentirons bien les +finesses de cette musique si fraîche et si belliqueuse. Après l'avoir +comprise, elle s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera +dans la plénitude de sa puissance durant vingt ou trente +représentations, après quoi elle sera usée pour nous. Plus vif aura été +notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engagés à +chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complète +sera notre _saturation_, si j'ose m'exprimer ainsi.» On ne saurait, en +musique, être fidèle à ses anciennes admirations. Si _Tancrède_ ravit +encore après quarante représentations, ce sera un autre public; une +autre classe de la société sera venue à Louvois, attirée par les +articles des journaux; ou bien, c'est que l'on est si mal à ce théâtre, +le corps éprouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmées, +que la fatigue se montre bien vite, et qu'on ne peut guère goûter à +chaque soirée qu'un acte d'un opéra; au lieu de quarante +représentations, il en faudra quatre-vingts pour apprécier _Tancrède_. + +Une chose fort triste, qui est peut-être une vérité, c'est que _le beau +idéal_ change tous les trente ans, en musique. De là vient que cherchant +à donner une idée de la révolution opérée par Rossini, il a été inutile +de remonter beaucoup au delà de Cimarosa et de Paisiello[11]. + +Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessèrent de travailler, ils +fournissaient de nouveautés, depuis vingt ans, tous les théâtres +d'Italie et du monde. Leur style, leur manière de faire, n'avaient plus +le charme de l'_imprévu_. Le vieux et aimable Pachiarotti me contait, à +Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal +Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apportés de Londres, +qu'autrefois, à Milan, on lui faisait répéter chaque soirée, jusqu'à +cinq fois, un certain air de Cimarosa; j'avoue que pour ajouter foi à un +tel excès d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que +cette anecdote me fût confirmée par une foule de témoins oculaires. +Comment le coeur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec +cette fureur? + +Si un air que nous avons entendu il y a dix ans, nous fait encore +plaisir, c'est d'une autre manière, c'est en nous rappelant les idées +agréables dont alors notre imagination était heureuse; mais ce n'est +plus en produisant une ivresse nouvelle. Une tige de pervenche rappelait +aussi à Jean-Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse. + +Ce qui fait de la musique le plus entraînant des plaisirs de l'âme, et +lui donne une supériorité marquée sur la plus belle poésie, sur +_Lalla-Rook_, ou la _Jérusalem_, c'est qu'il s'y mêle un plaisir +physique extrêmement vif. Les mathématiques font un plaisir toujours +égal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins; à l'autre extrémité +de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir +extrême, mais de peu de durée, et de peu de fixité. La morale, +l'histoire, les romans, la poésie, qui occupent, sur le clavier de nos +plaisirs, tout l'intervalle entre les mathématiques et l'Opéra-Buffa, +donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus +durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les +éprouver encore. + +Tout est, au contraire, incertitude et imagination en musique; l'opéra +qui vous a fait le plus vif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours +après, et n'y plus trouver que l'ennui le plus plat, ou un agacement +désagréable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme à +voix glapissante; ou il fait étouffant dans la salle; ou l'un de vos +voisins, en se balançant agréablement, communique à votre chaise un +mouvement continu et presque régulier. La musique est une jouissance +tellement physique, que l'on voit que j'arrive à des conditions de +plaisir presque triviales à écrire. + +C'est souvent une cause d'un genre pas plus relevé qui gâte une soirée +où l'on a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge +commode. On va chercher bien loin une belle raison métaphysique ou +littéraire pour expliquer pourquoi l'_Elisabetta_ ne fait aucun plaisir; +c'est tout simplement qu'on étouffait dans la salle, et qu'on était mal +à son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plaisir +musical cette espèce de _draw-back_ (difficulté de naître); ensuite on +écoute avec _pédanterie_; on se _fait un devoir_ de tout entendre. _Se +faire un devoir!_ quelle phrase anglaise, quelle idée anti-musicale! +C'est comme se faire un devoir d'avoir soif. + +Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de +l'oreille, en les forçant de prendre un certain degré de tension (par +exemple, durant le premier final de _Così fan tutte_ de Mozart), ce +plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain état de +tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables, et +à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre +moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire; c'est ainsi que +quelques baies de _bella-dona_ cueillies par erreur dans un jardin, le +forcent à être fou. + +Cotugno, le premier médecin de Naples, me disait lors du succès fou de +_Moïse_: «Entre autres louanges que l'on peut donner à votre héros, +mettez celle d'assassin. Je puis vous citer plus de quarante attaques de +fièvre cérébrale nerveuse, ou de convulsions violentes, chez des jeunes +femmes trop éprises de la musique, qui n'ont pas d'autre cause que la +prière des Hébreux au troisième acte, avec son superbe changement de +ton.» + +Le même philosophe, car ce grand médecin Cotugno était digne de ce +titre, disait que le demi-jour était nécessaire à la musique. La lumière +trop vive irrite le nerf optique; or la vie ne peut pas se trouver _à la +fois_ présente au nerf optique et au nerf auditif. Vous avez le choix +des deux plaisirs; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux +deux à la fois. Je soupçonne une autre circonstance, ajoutait Cotugno, +qui tient peut-être au galvanisme. Pour trouver des sensations +délicieuses en musique, il faut être isolé de tout autre corps humain. +Notre oreille est peut-être environnée d'une atmosphère musicale de +laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-être elle existe. +Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut être en quelque sorte +isolé comme pour les expériences électriques, et qu'il y ait au moins un +intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La +chaleur animale d'un corps étranger me semble fatale au plaisir musical. + +Je suis bien loin de prétendre affirmer cette théorie du philosophe +napolitain, je n'ai peut-être pas même assez de science pour la répéter +correctement. + +Tout ce que je sais par l'expérience de quelques amis intimes, c'est +qu'une suite de belles mélodies napolitaines force l'imagination du +spectateur à lui présenter certaines images, et en même temps met son +âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces +images. + +Lorsqu'on commence seulement à aimer la musique, on est étonné de ce qui +se passe en soi, et l'on ne songe qu'à goûter le nouveau plaisir dont on +vient de faire la découverte. + +Lorsqu'on aime déjà depuis longtemps cet art enchanteur, la musique, +lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir à notre imagination des +images séduisantes relatives à la passion qui nous occupe dans le +moment. On voit bien que tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que +plus un homme est solidement raisonnable, moins il en est susceptible. + +Il n'y a de réel dans la musique que l'état où elle laisse l'âme, et +j'accorderai aux moralistes que cet état la dispose puissamment à la +rêverie et aux passions tendres. + + + + +III + +HISTOIRE DE L'INTERRÈGNE APRÈS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812 + + +Après Cimarosa, et lorsque Paisiello eut cessé de travailler, la musique +languit en Italie jusqu'à ce qu'il parût un génie original. Je devrais +dire le plaisir musical languit; il y avait bien toujours des transports +et de l'admiration folle dans les salles de spectacle, mais c'est comme +il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, même en lisant les +romans de Ducray-Duminil, ou des mouchoirs agités et des _vivat_ pour la +joyeuse entrée même des plus mauvais souverains. + +Rossini a écrit avant 1812; mais ce n'est qu'en cette année-là qu'il +obtint la faveur de composer pour le grand théâtre de Milan. + +Pour apprécier ce génie brillant, il faut de toute nécessité voir dans +quel état il trouva la musique, et jeter un coup d'oeil sur les +compositeurs qui eurent des succès de 1800 à 1812. + +Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie, +uniquement parce que tous les grands théâtres ont l'obligation de donner +des opéras nouveaux à certaines époques de l'année; sans quoi, sous +prétexte d'admirer les anciens compositeurs, les pédants du pays +n'auraient pas manqué d'étouffer et de proscrire tous les génies +naissants; ils n'eussent laissé prospérer que de plats copistes. + +L'Italie n'est le pays du _beau_ dans tous les genres que parce qu'on y +éprouve le besoin du nouveau dans le beau idéal, et que chacun +n'écoutant que son propre coeur, les pédants y jouissent de tout le +mépris qu'ils méritent. + +Après Cimarosa et avant Rossini, deux noms se présentent, Mayer et Paër. + +Mayer, Allemand perfectionné en Italie, et qui depuis quarante ans s'est +fixé à Bergame, a donné une cinquantaine d'opéras, de 1795 à 1820. Il +eut du succès, parce qu'il présentait au public une petite nouveauté qui +surprenait, et attachait l'oreille. Son talent consistait à mettre dans +l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs, +les richesses d'harmonie qu'à la même époque Haydn et Mozart créaient en +Allemagne. Il ne savait guère faire chanter la voix humaine, mais il +faisait parler les instruments. + +Sa _Lodoïska_, donnée en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue +admirablement chantée à Schoenbrunn en 1809, par la charmante +Balzamini, qui mourut bientôt après, au moment où elle allait devenir +une des cantatrices les plus distinguées de l'Italie. Madame Balzamini +devait son talent à sa laideur. + +Les _due Gironate_ de Mayer sont de 1801; en 1802, il donna _I Misteri +Eleusini_, qui se firent la réputation qu'a aujourd'hui _Don Juan_. _Don +Juan_ n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile à lire. +_I Misteri Eleusini_ passèrent pour l'oeuvre musicale la plus forte et la +plus énergique de l'époque. La marche de l'art était frappante, on +allait de la mélodie à l'harmonie. + +Les maîtres italiens quittaient le _facile_ et le _simple_ pour le +composé et le savant. MM. Mayer et Paër osant faire en grand, avec +hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres _maestri_ +essayaient timidement, et en commettant à chaque instant des fautes +contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de +génie; ce qui acheva de compléter l'illusion, c'est qu'ils avaient +réellement beaucoup de talent. + +Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une +musique d'opéra devant, à ce qu'il paraît, se borner à trente ans, ces +maîtres ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas +tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en +1820 MM. Mayer et Paër figureraient dans les annales de la musique au +rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres du +premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. _Ginevra +di Scozia_ est de 1803; c'est l'épisode d'_Ariodant_, qui forme l'un des +chants les plus admirables du délicieux _Orlando_, de l'Arioste. +L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il a +écrit comme il faut écrire pour un peuple musicien; à l'autre extrémité +du clavier poétique, je vois le petit abbé Delille. + +Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs +de passion et de jalousie d'_Ariodant_ et de la belle _Ecossaise_, qu'il +croit infidèle, sont _forts_ presque uniquement en effets d'harmonie et +en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de +sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la +patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce _sentiment_ leur fait +voir l'histoire de toute la révolution française et de ses suites, dans +l'_Apocalypse[12]_. + +Le sentiment des Allemands, trop dégagé des liens terrestres, et trop +nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en +France le genre niais[13]. Les têtes qui éprouvent des passions en +Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt l'existence de ce dont +elles ont besoin. + +Le sujet d'_Ariodant_ est si beau pour la musique, que Mayer a trouvé +trois ou quatre inspirations; par exemple, le choeur chanté par les pieux +solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir, vient chercher un +asile. Ce choeur réclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix +plutôt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore à +Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visière de son casque baissée, +et sa maîtresse, qui ne le reconnaît pas. Ariodant va se battre contre +son propre frère pour essayer de sauver sa maîtresse; il est sur le +point de lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire qu'il est +Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation, +une des plus touchantes, peut-être, que puisse fournir la plus touchante +des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une +musique fût bien dure à l'oreille, fût bien peu musique, pour ne pas +mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'oeuvre. + +Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les coeurs tendres +l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une réflexion: qu'eût-il +été avec l'énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart? Nous aurions +eu une seconde scène de Sara, dans l'oratorio d'_Abraham._ Cette scène +de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son +fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le +chef-d'oeuvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur +aux plus beaux airs de Grétry et de Dalayrac. + +Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était +applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l'égal des +grands maîtres? L'opéra de 1807, _Adelasia ed Aleramo_, parut supérieur +à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. _La Rosa +bianca e la Rosa rossa_, sujet superbe tiré de l'histoire des guerres +civiles d'Angleterre, eut un grand succès en 1812. Walter Scott n'avait +pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un peuple, +l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor +Bonoldi fit admirer, dans la _Rosa bianca_, une voix charmante. + +Le premier _allegro_ de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme +de trivialité tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prétend +trouver des chants gais. + +La reconnaissance d'_Enrico_ et de son ami _Vanoldo_ est remplie d'une +grâce naïve que n'a jamais rencontrée Rossini, parce qu'elle tient à +l'absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër. + +Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto _E de serto il +bosco intorno_. C'est le chef-d'oeuvre de Mayer, et ce serait un des +chefs-d'oeuvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers +la fin. Le poëte a fourni au _maestro_ une manière délicieuse, et +vraiment digne de Métastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son +ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherché à plaire à celle +qu'il aime, s'écrie: + + Ah chi puô mirarla in volto + E non ardere d'amor! + +Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour +exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt +qu'énergiques préféreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux +traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa. + +Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaieté d'un bonhomme sans +esprit. + +_Gli Originali_ font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps +de vraie musique italienne. C'est _la Mélomanie_. Lorsque cet opéra +parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu +alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu. +On se demandait: Quels airs délicieux dans le genre de + + Sei morelli e quatro baj, + +de + + Mentr'io ero un mascalzone, + +de + + Amicone del mio core, + +Cimarosa n'eût-il pas faits sur un tel sujet? + +Le Mélomane véritable, ridicule assez rare en France, où d'ordinaire il +n'est qu'une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie. + +Lorsque j'étais en garnison à Brescia, l'on me fit faire la connaissance +de l'homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il +était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert, +et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers +sans s'en apercevoir. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait +jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs. + +J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et +faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut +degré. + +Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que +l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des +regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme +allait cesser d'être à la mode. S'il eût fait de nouveaux airs, au lieu +de s'en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la +_mémoire_ pour troubler l'empire de l'_imagination_, on se fût rappelé +mal à propos le souvenir des chefs-d'oeuvre qui venaient, pendant vingt +ans de suite, de charmer tous les coeurs. + +Mayer est le maestro le plus savant de l'interrègne, comme il en est le +plus fécond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous +les sens les partitions de _Medea_, de _Cora_, d'_Adelazia_, d'_Eliza_, +vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection désespérante de +Despréaux: vous ne savez pourquoi vous n'êtes pas plus ému. Passez à un +opéra de Rossini, vous sentez tout à coup l'air pur et frais des hautes +Alpes; vous vous sentez respirer plus à l'aise; on croit renaître; vous +aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les +idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout +est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c'est la profusion +et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le +compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste. + +Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui, +pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple, +le _sestetto_ d'_Elena_. Je me souviens que dans un temps aussi je +trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées. +Depuis, j'ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j'ai retrouvé la +plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l'on étudiait +Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour +les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un +grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il +aura admirablement déguisé ses emprunts. + +Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et +dit tout bonnement au copiste du théâtre: «Voilà _la Faniska_ de +Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu'à telle autre.» +C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol. + +Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise; +il créa un genre emphatique et lourd, qui s'écartait beaucoup du beau +naturel, mais qui cependant n'était pas sans mérite, surtout une fois +qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a été cause que la +réputation de Mayer a été anéantie par Rossini en un clin d'oeil; c'est +le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le _beau_ +naturel paraît un jour, et l'on s'étonne d'avoir pu être dupe si +longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour +empêcher qu'on ne joue _Shakspeare_, et pour lancer contre lui la +jeunesse libérale. Le jour où l'on jouera _Macbeth_, que deviendront nos +tragédies modernes? + +Je crois qu'après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom +allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrègne qui a eu le +succès le plus européen. Cela tient peut-être à ce que M. Paër, outre un +talent incontestable et très remarquable, est un homme très-fin, de +beaucoup d'esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu'une des +preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de +suite Rossini caché aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme +fait pour plaire à des Français, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de +la musique. + +Toutes les premières pièces de Rossini jouées à Paris, ont été montées +d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première +représentation de _l'Italiana in Algeri_. Lorsque peu après l'on donna +_la Pietra del Paragone_, on eut l'attention de supprimer les deux +morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'oeuvre en Italie: l'air +_Eco pietosa_, et le finale _sigillara_. Il n'est pas jusqu'au choeur +délicieux du second acte de _Tancrède_, chanté sur le pont, dans la +forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouvé prudent de +raccourcir de moitié. + +Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait +chanter le grand rôle _bouffe_ de _l'Italiana in Algeri_ par +mademoiselle Naldi. + +Un des premiers ouvrages de M. Paër est l'_Oro fa Tutto_ (1793). Son +premier chef-d'oeuvre est _la Griselda_ (1797). A quoi bon parler de cet +opéra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connaît l'air +délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire _Sargine_ (1803). +Je mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu'a fait +M. Paër. L'_Agnese_ ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès +européen à la facilité qu'il y a d'imiter d'une manière effrayante les +fous, que personne ne se soucie d'aller étudier avec trop de détails +dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L'âme +profondément ébranlée par le spectacle horrible d'un père devenu fou +parce que sa fille l'a abandonné, s'ouvre facilement aux impressions de +la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été sublimes +dans le rôle du fou. Ce succès ne m'empêche pas de croire que les +beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La +charmante piété filiale de Cordelia me console de la folie de _Lear_ +(tragédie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'état +affreux où se trouve le père de l'_Agnèse_. La musique centuplant ma +sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable. +_L'Agnese_ fait pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus +désagréable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera +toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler +sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est +inévitable, oublions-la. + +La _Camilla_ (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de +l'horreur qui, dans ce temps-là, nous valut les romans de madame +Radcliffe, a cependant plus de mérite que _l'Agnese_; le sujet est moins +horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie, +était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes +de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie: + + _Signor, la vita è corta,_ + _Partiam per carità._ + +A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée, +comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès +qu'il n'y a pas _douceur pour l'oreille_, il n'y a pas musique. + +Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est +toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus +grands succès, et ces succès ont duré dix ans; je ne vois guère +aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce +talent amènerait-il la vogue? Rossini nous a accoutumés à la +surabondance des idées, Mozart à leur profondeur; il est peut-être bien +tard pour la musique de Gluck. + +Après MM. Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l'interrègne qui +s'écoula entre Cimarosa et Rossini, il me reste à nommer quelques +talents inférieurs. Je renvoie ces noms-là à l'appendice[14]. + + + + +IV + +MOZART EN ITALIE + + +J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper +pour toujours, et exclusivement, de Rossini. + +La scène musicale en Italie était occupée depuis dix ans par MM. Mayer, +Paër, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une +trentaine de noms plus ou moins oubliés aujourd'hui, et qui y régnaient +tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa +et des Pergolèse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout à coup +comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui +n'étaient grands que par l'absence des grands hommes. + +Mayer, Paër, et leurs imitateurs, cherchaient depuis longtemps à +adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les +_mezzo-termine_, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des +succès flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au +contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherché qu'à +se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel +qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société +que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux. + +D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait; il n'était pas là pour +flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans +la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pénétré en Europe que depuis +sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les +voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du +prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce +aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***, à côté d'un opéra de +Mozart? La position était inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart était +un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des +beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble +si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour. + +Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la +Scala à Milan, _Mitridate_, en 1770, et _Lucio Silla_, en 1773[15]. Ces +opéras ne manquèrent pas de succès, mais il n'est pas probable qu'un +enfant ait osé braver la mode. Quel qu'ait été le mérite de ces +ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Piccini, +Paisiello, ces succès n'avaient laissé aucune trace. + +Vers 1803, les triomphes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent +importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusèrent bravement d'y +croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On +connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart +faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des +vieilles idées dit en France de Shakspeare: «C'est un sauvage qui ne +manque pas d'énergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le +fumier d'Ennius; s'il eût eu l'avantage de prendre des leçons de +Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-être fait quelque chose.» Et +il ne fut plus question de Mozart. + +En 1807, quelques Italiens de distinction, que Napoléon avait menés à +sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé +par Munich, se mirent à reparler de Mozart: on se décida à essayer une +de ses pièces, _l'Enlèvement du Sérail_, je crois. Mais pour exécuter +cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être +un excellent _tempiste_, ne jamais faire d'infidélités à la _mesure_. Il +ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en +l'entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance: _C'est +l'amour_[16], ou _Di tanti palpiti_, de _Tancrède_. Les symphonistes +italiens se mirent à travailler, mais il ne sortait rien de cet océan de +notes, qui noircissaient la partition de cet étranger. Il fallait +d'abord que tout le monde allât en mesure, et surtout _entrât_ et +_sortît_ juste, au moment prescrit. Les paresseux appelèrent cela de la +barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer à +Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer, +et qui avaient plus d'orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour +des Italiens, de renoncer à de la musique comme trop difficile; ils +menacèrent de retirer leur protection au théâtre où l'opéra allemand +était en répétition, et l'on donna enfin l'oeuvre de Mozart. Pauvre +Mozart! des personnes qui se trouvaient à cette représentation, et qui, +depuis, ont appris à aimer ce grand homme, m'ont assuré n'avoir jamais +vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales, +produisaient une cacophonie épouvantable; on eût dit un sabbat de +diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au +milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés. + +Le même soir il se forma deux partis. Le _patriotisme d'antichambre_, +comme disait M. Turgot à propos du _Siège de Calais_, tragédie +nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande +maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et +déclara dans tous les cafés que jamais homme né hors de l'Italie ne +parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette +mesure parfaite qui le caractérise: _Gli accompagnamenti tedeschi non +sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi_. + +L'autre parti, guidé par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient +été à Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurément +des morceaux d'ensemble, mais deux ou trois petits airs, ou _duetti_, +écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à +_honneur national_ eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent +qu'il fallait être _mauvais Italien_ pour admirer de la musique faite +par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de +l'opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l'orchestre jouant plus mal +chaque soir. Les gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande +ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la +Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler +à tout venant, et à plus forte raison d'écrire), ces gens dirent: +«Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant +d'acharnement à prouver qu'il est médiocre, puisque nous lui voyons +prodiguer des injures qu'on n'a jamais adressées aux Nicolini et aux +Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'époque), il serait bien +possible que cet étranger eût un coin de génie.» + +Voilà ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de +personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas +pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures +grossières des journaux écrits par les agents de la police. La cause de +Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue. + +Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas +grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en +adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils répètent partout et +à tue-tête, ayant su, par une lettre qu'une de ses maîtresses lui +écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se +mit à en parler avec mystère. Il fit appeler les six meilleurs +symphonistes de la ville, qu'il éblouissait de son luxe, et étourdissait +du fracas de ses chevaux anglais et de ses calèches fabriquées à +Londres, et il fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale +de _Don Juan_. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps +de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque +oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en +Italie, il est sûr d'être obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres +cinq ou six _buli_ de Brescia, capables de toutes les violences. + +Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour +parvenir à jouer _in tempo_ (en mesure) le premier finale de _Don Juan_. +Alors pour la première fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince +prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En +deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit +exécuter à sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une +conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de _Don +Juan_. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva +bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant +de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari +considérable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette +tranquillité profonde d'une ville d'Italie, devint bientôt la grande +nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait parié qu'il +ferait exécuter quelques morceaux de _Don Juan_, et que messieurs tels +et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint +sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de +Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et +le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de +_Sargine_ et de _Cora_. On mourait de rire, à ce que l'on m'a conté, +rien qu'à entendre ces assertions. Le prince, dont la vanité goûtait des +plaisirs très vifs, retarda le grand jour sous divers prétextes; il +vint enfin ce jour mémorable. Le concert d'épreuve eut lieu à la maison +de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans, +il en a été plus fat de moitié. + +Cet événement fit du bruit; on se mit à jouer Mozart en Italie. A Rome, +vers 1811, on estropia _Don Juan_. Mademoiselle Eiser, celle qui a joué +un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse +à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans _Don Juan_, et fort +bien. Sa voix était admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que +par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela +ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce +dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna _Don Juan_ à +la _Scala_, succès d'étonnement. En 1815, on donna _les Noces de +Figaro_, qui furent mieux comprises. En 1816, _la Flûte enchantée_ tomba +et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de _Don Juan_ eut enfin +un succès fou, si l'on peut appeler _fou_ un succès lorsqu'il s'agit de +Mozart. + +Aujourd'hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin +d'y être senti. Son principal effet dans l'opinion publique a été de +jeter au second rang Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction +allemande. + +En ce sens, il a aplani les voies à Rossini, dont l'immense réputation +ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouvé de +rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini, +et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello. +Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd'hui en France +les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes +nobles de Racine. Ils étaient sûrs d'être extrêmement applaudis, +extrêmement loués, et en beau style; mais il restait toujours un peu +d'_ennui_ au fond de l'âme de leurs prôneurs, qui, partant, étaient +toujours prêts à se fâcher. C'étaient des succès comme ceux de _Saül_, +du _Maire du palais_, de _Clytemnestre_, de _Louis IX_; personne dans la +salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en bâillant, prouvait +à son voisin que c'était fort beau. + + + + +V + +DU STYLE DE MOZART + + +Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix +ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart leur voix mérite +d'être comptée, et leur jugement pris en considération. + +Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et +en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas _calculée pour ce +climat_; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des +images mélancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable +et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le même à +Bologne et à Königsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus +impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y +empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'âme; +il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant; c'est +une fureur; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès +de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien +n'a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que +cette nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le +langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses +nuances, depuis la jeune fille tendre, _Ha! tu sai ch'io vivo in pene_, +de _Carolina_, dans le _Matrimonio segreto_, jusqu'au vieillard, fou +d'amour, _Io venia per sposarti_. J'abandonne ces idées sur la +différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une +métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de +pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le +peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorité, +elles n'y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse; tout au plus, +si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par coeur une +vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas +d'humeur à faire des phrases pour ces sortes de gens. + +Revenons à Mozart et à ses chants pleins de _violence_, comme disent les +Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais +j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini +aura pâli. C'est qu'il a été inventeur de tous points et dans tous les +sens; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encore un peu à +Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn. + +La science de l'Harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra +supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout +de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il +ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de +faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force des couleurs; ou +mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la +convenance des sentiments. + +Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui, +dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les +forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force +de sa musique est telle, que l'image présentée restant fort indistincte, +l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie. +Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une maîtresse +sérieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à +cause de sa tristesse; ces femmes-là, ou manquent tout à fait de faire +effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois, +font une impression profonde et s'emparent de l'âme tout entière et pour +toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique +nécessairement sans passions, prétend toujours faire croire qu'elle a +des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette +mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de +sa musique sur le coeur humain. + +En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre, +parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur +succès vient: 1º de ce qu'ils sont de bonne foi; 2º de ce que peu à peu +leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une +opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre énoncer; 3º enfin, de ce +que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la +mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés, +répètent toujours et avec modestie le même sentiment. + +Ces gens-là ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport +_la Pietra del Paragone_ et _l'Italiana in Algeri_; ils ont été touchés +du quartetto de _Bianca e Faliero_; ils disent que Rossini a porté la +vie dans l'opéra _seria_; mais, au fond, ils le regardent comme un +brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand +effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber +Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des +qualités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart. +Rien ne fait moins de _fracas_ en peinture que l'air modeste et la +céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont +abaissés sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphaël, le +vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et +qui, pour les âmes _communes_, est une chose si _commune_). + +Il en est de même du duetto: + + Là ci darem la mano + Là mi dirai di si. + +Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le +comble de l'ennui à la plupart de nos _dandys_. + +Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l'air _Sono docile_ de +Rosine dans le _Barbier de Séville_. Qu'importe que cet air soit un +contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens? + +La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique +et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mêmes personnes; +Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la +nièce, dans la comédie des _Femmes_ de Dumoustier: + + Va, + Tu ne plairas jamais à qui j'aurai su plaire. + +Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si +Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'idées au +même degré que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacité +et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases +que Cimarosa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs +dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique +que + + Amicone del mio core, + +Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva +avec Figaro, + + Oggi arriva un reggimento + È mio amico il colonello, + + (1er acte du _Barbier_). + +ou un duetto aussi léger que celui de Rosine avec Figaro (1er acte). +Mozart n'a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique; il est le +contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il +ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans l'air + + Quelle pupille tenere, + +des _Horaces_. + +Il ne comprenait pas qu'on pût ne pas trembler en aimant. + +Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et +de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera +_saturé_ des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on +reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de +l'auteur de _Così fan tutte_. + +Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie; c'est dans _Don +Juan_, lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et +dans _Così fan tutte_; c'est justement aussi souvent que Rossini a été +mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans _la Gazza ladra_, où un jeune +militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une +maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans _Otello_ que le duetto +des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le +quartetto de _Bianca e Faliero_, le duetto d'_Armide_, et même le +superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de mille passions, +s'éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisément +de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime. +C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante. + +Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'oeuvre de +Rossini, _la Pietra del Paragone_, _l'Italiana in Algeri_, _Tancredi_, +_Otello_, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance +qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance, +si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans _la Gazza ladra_ +et dans l'introduction de _Moïse_, Rossini a voulu se rapprocher du +style _fort_ des Allemands. + +Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto: + + Crudel, perchè finora farmi languir così? + +Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que: + + Mentr'io ero un mascalzone, + +ou bien encore le duel des _Nemici generosi_, de Cimarosa, si bien joué +à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli. + +Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et +d'aussi léger que le duetto: + + D'un bel uso di Turchia + +du _Turco in Italia_. Cela est Français dans tout le beau de +l'expression. + +C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se +pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la +tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène +musicale. Pour qui sait entendre, on les imite même dans les petites +musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini. + + +FIN DE L'INTRODUCTION + + + + +VIE DE ROSSINI + + + + +CHAPITRE PREMIER + +SES PREMIÈRES ANNÉES + + +Le 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à Pesaro[17], jolie petite +ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez +fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et +les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de +désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages +de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont +rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents +puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là, comme sur la frontière +d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et +désolation; tout est douce volupté et beauté touchante vers les rives +ombragées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la +civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes +s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser +d'être féroces. La douce volupté les civilisa; ils reconnurent qu'aimer +valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est +pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le +bon Dieu en avait fait une île! + +Son état politique n'est point à envier; toutefois, c'est de +l'_ensemble_ de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis +quelques siècles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du +monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini +et Vigano, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les +beaux-arts, sont nés au pays où l'on aime. + +Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit +l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour. + +Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission à ses sujets +que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de _danger_ +en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire +tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce +bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le +gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête +d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la société, +mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt +ans.) + +Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de +venin, qui sort de la fange de marais immenses; il paraît tout à coup au +milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupté fait +place à la terreur; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont +il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien +vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de +regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'est un mal +nécessaire, personne ne s'en irrite. + +Le jour où l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cessé +de vivre en Italie, et l'on aura à leur place de belles discussions +politiques comme à Londres ou à Washington. + +L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une idée +calomnieuse[18], est bien plus favorable à l'énergie des passions que +les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à +l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison. + +Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour +lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société +est juge de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et +d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée +jusqu'à la poltronnerie la plus amusante). + +Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les +beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des +ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus +spirituel et le plus fin n'aperçoit les beaux-arts que comme au travers +d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de +finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de +l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus +que le matériel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture, +et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la +musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un +tableau de Raphaël, l'homme du nord en fera consister la sublimité dans +le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on +musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le _Miroir_. + +Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé +précisément par ces gens si fins dont je viens de médire; leur +supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du +monde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles +qu'à demi. Si j'avais à faire une histoire de la musique ou de la +peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la +publierais. + +Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une +expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion +plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait +quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air +_agitato_. + +En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les +passions occupée par la peur de manquer aux mille convenances, ou le +projet de lancer un calembour heureux. + +En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent +comme ennemis acharnés des beaux-arts. Toutes les passions sont +comprimées dans les hautes classes par une timidité souffrante qui +n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou anéanties chez la +plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze +heures de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer +de pain et de mourir au milieu de la rue. + +On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du _dolce far niente_, et de +l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant, +grâce à ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le nord seulement que +l'on peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les +beaux-arts. + +La Romagne, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les +plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a +longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays; il +y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde. + +Le père de Rossini était un pauvre joueur de cor de troisième ordre, de +ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de +Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou +voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres +impromptus qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une +beauté, était une _seconda donna_ passable. Ils allaient de ville en +ville et de troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme +chantant sur la scène; pauvres par conséquent: et Rossini leur fils, +couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle +à la pauvreté paternelle, n'avait pas mis de côté, pour tout capital, il +y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie +annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne. + +On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une +industrie bien incertaine n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait +guère de l'avenir. + +En 1799, les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne; mais il +ne commença à étudier la musique qu'à l'âge de douze ans, en 1804; son +maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune +Gioacchino gagnait déjà quelques _paoli_ en allant chanter dans les +églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites manières +le faisaient bien venir des prêtres directeurs des _Funzioni_. Sous le +professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art +d'accompagner et les règles du contrepoint. Dès l'année 1806, il était +en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce +fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes espérances; sa +jolie figure faisait penser à en faire un ténor. + +Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en +Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare, +Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le +jeune Rossini cessa de chanter dans les églises. Le 20 mars de cette +année, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du +père Stanislao Mattei. + +Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en état de composer une +symphonie et une cantate intitulée: _Il pianto d'Armonia_. C'est son +premier ouvrage de musique vocale. Immédiatement après il fut élu +directeur de l'académie des _Concordi_ (réunion musicale existant alors +dans le sein du lycée de Bologne). + +Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger, +comme chef d'orchestre, les _Quatre Saisons_ de Haydn, que l'on exécuta +à Bologne; la _Création_, que l'on donna en même temps (mai 1811), fut +dirigée par le célèbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini +n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite +maison à Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la +famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur protection. Une +femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée +de l'envoyer à Venise; il y composa, pour le théâtre _San-Mosè_, un +petit opéra en un acte intitulé _la Cambiale di Matrimonio_ (1810). +Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année +suivante (1811) il y fit jouer _l'Equivoco stravagante_. Il retourna à +Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, _l'Inganno felice_. + +Ici le génie éclate de toutes parts. Un oeil exercé reconnaît sans peine, +dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux +capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'oeuvre de +Rossini. + +Il y a un beau _terzetto_, celui du paysan _Tarabotto_, du seigneur +féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne +reconnaît pas. + +L'_Inganno felice_ est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de +l'école du Pérugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités +de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n'osait pas +encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste se +compose de deux choses: une âme exigeante, tendre, passionnée, +dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui +donner des jouissances en créant des beautés nouvelles. Les protecteurs +de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant +le saint temps de carême de 1812 un _oratorio_ intitulé: _Ciro in +Babilonia_ (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur, +ce me semble, pour l'énergie, à l'_Inganno felice_. Rossini fut appelé +de nouveau à Venise; mais l'_imprésario_ de _San-Mosè_, non content +d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames, +et dont le génie naissant allait procurer la vogue à son théâtre, le +voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini donna +sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à +son rang, et que peut-être il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays +moins sauvage. + +En sa qualité de compositeur, Rossini était maître absolu de faire +exécuter tout ce qui lui passerait par la tête aux instruments de son +orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, _la Scala di seta_ (l'Échelle +de soie), qu'il fit pour l'_imprésario_ insolent, toutes les +extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais +manqué dans cette tête-là. Par exemple, à l'_allegro_ de l'ouverture, +les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit +coup avec l'archet sur le réverbère en fer-blanc dans lequel est placée +la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère +d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de +la Terre-Ferme pour l'opéra du jeune _maestro_. Ce public, qui deux +heures avant l'ouverture, assiégeait les portes, et qui ensuite avait +été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement +insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin +d'être affligé, demanda en riant à l'_imprésario_ ce qu'il avait gagné à +le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis lui avaient +procuré un engagement. Rossini reparut un mois après à Venise; il donna +successivement deux _farze_ (opéras en un acte) au théâtre _San Mosè_: +_l'Occasione fa il ladro_ (1812) et _il Figlio per azzardo_ (carnaval de +1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit _Tancrède_. + +On peut juger du succès qu'eut cette oeuvre céleste à Venise, le pays +d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et +roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût +pas distrait de Rossini. C'était une folie, une vraie _fureur_, comme +dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le +gondolier jusqu'au plus grand seigneur, tout le monde répétait: + + Ti rivedro, mi rivedrai. + +Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés d'imposer silence à +l'auditoire, qui chantait: + + Ti rivedro! + +ceci est un fait certain dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans +les salons de madame Benzoni. + +Les _dilettanti_ se disaient en s'abordant: _Notre Cimarosa est revenu +au monde_[19]; C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs, +c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de +la langueur et de la lenteur dans l'_opéra seria_; les morceaux +admirables étaient clair-semés, souvent ils se trouvaient séparés par +quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui: Rossini venait de +porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection +de l'opéra buffa. + +Le véritable opéra buffa, celui dont les _libretti_ furent écrits en +napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello, +Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage +d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie: on serait +prêt à commencer le dialogue avec lui: c'est l'oeuvre, jusqu'ici, où +l'homme s'est le plus approché de la perfection. Il n'y a donc rien à +faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend +un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique[20]. Le succès de +Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans +l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra _di mezzo +carattere_, comme _le Barbier de Séville_, et dans l'opéra séria, comme +_Tancrède_; car ne vous figurez pas que _le Barbier de Séville_ tout gai +qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa; il n'est qu'au second +degré de gaieté. + +On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples, à peine, depuis les +progrès de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait +de hautbois ou de basson aux chefs-d'oeuvre des Fioravanti et des +Paisiello. Rossini s'est bien gardé de toucher à ce genre; c'est comme +qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après _Macbeth_. Il a +entrepris la besogne _faisable_ de porter la vie dans l'opéra seria. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE II + +TANCRÈDE. + + +Ce charmant opéra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon +analyser et juger _Tancrède_? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce +qu'il en doit penser, et au lieu de juger _Tancrède_ avec moi, ne +va-t-il pas me juger avec _Tancrède_? Grâce à madame Pasta, Paris ne +voit-il pas _Tancrède_ comme il n'a jamais été donné nulle part? + +Quel prodige qu'une jeune femme qui, à peine arrivée à l'âge des +passions, nous présente, avec un chant suave, un talent tragique aussi +remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent _différent_, et un +talent plus simple! + +Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'être +incomplet, je vais essayer une analyse rapide de _Tancrède_. + +Les premières mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de +noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu'à l'_allegro_. Il y +a là un caractère de nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de +la première représentation, entraîna tous les coeurs. Rossini n'avait +point osé venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son +engagement l'y obligeait; il avait peur d'être accueilli par des +sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le +coeur l'accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son +précédent opéra. Le compositeur enfant s'était caché sous le théâtre, +dans le passage qui conduit à l'orchestre. Après l'avoir cherché +partout, le premier violon, voyant que l'heure avançait, et que le +public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si +ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première +représentation, se détermina à commencer l'opéra. Le premier allegro de +l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les +bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa +place au piano. + +Cet _allegro_ est plein de fierté et d'élégance. C'est bien là ce qui +convient au nom chevaleresque de _Tancrède_; voilà bien l'amant d'une +femme à grand caractère; c'est bien là, enfin, le génie de Rossini dans +sa pureté. Quand il est lui-même, il a de l'élégance comme un jeune +héros français, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn. +Il faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette +force dans les airs des _Horaces et des Curiaces_. Rossini, suivant, +sans s'en douter, les traces de Canova, a substitué de l'_élégance_ à +cette _force_, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a +compris la tendance de son siècle, il s'est écarté du _beau idéal_ de +Cimarosa, précisément comme Canova a osé s'écarter du _beau idéal +antique_[21]. + +Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa, +quelquefois il a été _lourd_: c'est qu'il a eu recours à ces _lieux +communs_ d'harmonie, éternelle ressource des Mayer, des Winter, des +Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force +dans la mélodie. + +Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu métaphysique, quand +Rossini est lui-même, il a de l'élégance et de l'esprit, et non de la +force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven. + +Cette réflexion m'a été suggérée surtout par cet allegro de l'ouverture +de _Tancrède_. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins +d'une grâce et d'une finesse tout à fait françaises; mais il n'y a point +de pathétique. + +L'ouverture finit, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers +syracusains. Ils chantent en choeur: + + Pace, onore... fede, amore. + +Ce choeur est fort agréable, mais est-ce bien là le mot qu'il devrait +nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette _force_ dont +je viens de parler, et que l'on remarque presque à chaque pas dans les +oeuvres de Haydn? Ce choeur a un air doucereux assez déplacé partout, et +plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen âge. + + Cinq chevaliers français conquirent la Sicile, + +dit le poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit +féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'après +nature, dans le templier Boisguilbert d'_Ivanhoe_, ce sont ces +chevaliers qui vont bientôt envoyer à une mort cruelle l'aimable fille +de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux: + + Pace, onore. + +Ce choeur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de +l'_Astrée_, + + Où, jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement. + +Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen âge? Les chevaliers +couverts de fer de ces temps barbares, même quand ils juraient une paix, +devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille +garde rentrant à Paris après Austerlitz. + +L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphaël +souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le +plus nécessaire. + +Cette _introduction_[22] de _Tancrède_ produit toujours peu d'effet, +quoique la mélodie en soit agréable. Si l'idée de corriger, et de +corriger un ouvrage heureux, n'était pas à mille lieues du caractère de +Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce choeur des chevaliers +de Syracuse. + +Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau +de chant qui annonce l'entrée d'Aménaïde: + + Più dolce e placida. + +Avant lui la musique n'avait jamais exprimé à ce point l'élégance noble +et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie. + +La cavatine d'Aménaïde, _come dolce all'alma mia_, manque de la +mélancolie que Mozart y eût mise, et l'on y remarque des agréments trop +jolis pour n'être pas déplacés. Une jeune fille d'une âme un peu élevée +qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste: Voltaire a +cherché cette nuance. Rossini était trop jeune pour la sentir, ou, pour +mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment +n'est peut-être jamais entré dans son âme; toujours il a craint d'être +ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eût imité un +instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui +était dicté par son génie, et ce génie, s'il a de la tendresse, ne +connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie. + +Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à +l'italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une +plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il +faut l'admirable _portamento_ de madame Pasta pour que le débarquement +de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite +barque dont on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un +effet risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules +dans lesquelles les arbres _font ombre_ sur le ciel. A Milan on aperçoit +à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter ces choses-là à +l'imagination, le débarquement de Tancrède et de ses écuyers. La +décoration sublime est un chef-d'oeuvre de Sanquirico ou de Perego; +l'admiration qu'elle vous donne vous fait _oublier_ de porter un oeil +critique sur les détails de l'action qui se passe devant vous. +Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en décorations, et +les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui. + +A Venise, Rossini avait fait pour l'arrivée de Tancrède un grand air +dont la Malanote ne voulut pas[23]; et comme cette excellente cantatrice +était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle +ne lui déclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la +première représentation. + +Qu'on juge du désespoir du _maestro_! Voilà de ces choses qui font +devenir fou à cet âge et dans cette position; âge heureux où l'on +devient fou! «Si après l'équipée de mon dernier opéra, se disait +Rossini, l'on siffle l'entrée de Tancrède, tout l'opéra _va a terra_ +(tombe à plat).» + +Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui +vient; il écrit quelques lignes, c'est le fameux + + Tu che accendi, + +l'air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en plus de +lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette +cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une +longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu +chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l'église d'une des +petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l'air de +_bonheur_ de la Mythologie, même dans la religion terrible des +chrétiens. + +A Venise, cet air s'appelle l'_aria dei risi_. J'avoue que c'est un nom +bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite +anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. _Aria dei +risi_, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'_air du riz_. En Lombardie, +tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit +maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime +le riz fort peu cuit, quatre minutes avant de servir, le cuisinier fait +toujours faire cette question importante: _bisogna mettere i risi_? +Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le cameriere lui fit la +question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt +Rossini avait fini l'air. + + Di tanti palpiti. + +Le nom d'_aria dei risi_ rappelle qu'il a été fait en un instant. + +Que dire de cette admirable cantilène? Il me semble qu'il serait +également ridicule d'en parier et à qui la connaît, et à qui ne l'a +jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe? + +Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède +savent que le récitatif + + O patria, ingrata patria! + +peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame +Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la +leçon de chant du _Barbier de Séville_. On peut chanter supérieurement +un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette +sublime; il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même le +passage sur les mots _alma gloria_ ne sera jamais chanté par un être né +en deçà des Alpes. + +Les mots _mi rivedrai, ti rivedró_, exigent le sentiment ou le souvenir +de l'amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord +mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre +pourquoi _mi rivedrai_ est mis avant _ti rivedró_. Si nos gens de goût +entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a là _manque de +politesse_ de Tancrède a l'égard d'Aménaïde, et peut-être _oubli total +des convenances_. + +A l'arrivée de Tancrède on peut voir dans l'orchestre le sublime de +l'_harmonie dramatique_. + +Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer +les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par +les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire +dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage +lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage +déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son coeur; il convient +ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il +emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate +qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine. S'il +parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui +portons, et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde +en revoyant les lieux qu'habite Aménaïde. Tancrède doit se taire; mais +pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui +l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de +son âme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec +lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix. + +Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et +des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas +faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement +ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage +lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant, +dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure +exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que +pour nous reposer des effets d'orchestre. Le héros est comme ces +princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne +pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient +toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse +importante. + +Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractères +distinctifs: par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède, +Rossini a employé la flûte[24]; cet instrument a un talent tout +particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse[25], et c'est bien +là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne +peut reparaître que sous un déguisement. + +Si l'on veut arriver par un autre chemin à l'idée de l'harmonie dans ses +rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employé avec succès +le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-être qui a +valu les succès les plus étonnants à l'immortel auteur d'_Old +Mortality_. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l'harmonie, +de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par +des descriptions. Voyez dès la première page d'_Ivanhoe_ cette admirable +description du soleil couchant qui darde des rayons déjà affaiblis et +presque horizontaux au travers des branches les plus basses et les plus +touffues des arbres qui cachent l'habitation de _Cédric_ le Saxon. Ces +rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'un éclairci de cette forêt +sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur +de porcs. L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire +cette forêt éclairée par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les +singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu'il +nous présente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous +sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages +vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un +prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman +par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque +tout son effet. + +Voilà comment les gens de génie emploient l'harmonie en musique, +exactement comme Walter Scott se sert de la _description_ dans +_Ivanhoe_; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent +l'harmonie comme M. l'abbé Delille entasse les descriptions les unes sur +les autres dans son poëme de _la Pitié_. Vous souvient-il encore combien +les personnages épisodiques de M. l'abbé Delille sont pâles et +décolorés? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela à Paris en +1804? Quels progrès immenses n'avons-nous pas faits depuis cette époque? +Espérons que nous en ferons bientôt de semblables en musique, et que +l'harmonie allemande suivra la poésie à _la Louis XV_. Nos anciens +auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'idée de +décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à +l'harmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans +l'excès contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans +l'harmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale +de madame de Staël comme des descriptions du chantre des _Jardins_, et +que nous en viendrons à ne parler des aspects touchants de la nature que +quand notre coeur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et +en jouir. + +A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la +_description_, quelquefois même d'une manière impatientante, comme +lorsque la charmante petite muette Fenella de _Peveril du Pic_, veut +empêcher Julian de sortir du château de Holm-Peel dans l'île de Man. Ici +la description impatiente à peu près comme l'harmonie allemande choque +les coeurs italiens; mais lorsqu'elle est bien placée, elle laisse l'âme +dans un état d'émotion qui la prépare merveilleusement à se laisser +toucher par le plus simple dialogue; et c'est, à l'aide de ses +admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'être +simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d'autres +avaient mis à la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues +aussi vrais que la nature. + +Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée +un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical, +Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n'avait +pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects +sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique. +Il se servit de la description d'une manière ravissante; quelquefois +mais fort rarement, il l'employa d'une façon un peu exagérée. Mayer, +Winter, Weigl, comme M. l'abbé Delille, jettent à pleines mains des +descriptions peu intéressantes et fort _savantes_ (très-fortes en +grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une +manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est +singulièrement pittoresque; il arrête toujours les yeux, mais +quelquefois il les fatigue. + +A chaque instant dans la _Gazza ladra_, par exemple, on voudrait faire +taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et +fort, il convient aux gens sensibles; les _dilettanti_ voudraient plus +de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix +humaines. + +Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition +de _Tancrède_; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui +pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de +vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de _Tancrède_ +toutes les fois que l'on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop +de simplicité. + +Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la _nouveauté_ de +ce _style_, ce furent des chants délicieux garnis, si j'ose m'exprimer +ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui +réveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les +choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements +produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix. +_Fanno col canto conversazione rispettosa_[26], dit l'un des amateurs +les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l'auteur de l'_Uomo_, +et de l'_Elefanteide_, satires délicieuses). + +Il y a des fautes dans le premier _final_ de _Tancrède_, me disait un +soir à Brescia l'aimable Pellico (le premier poëte tragique de l'Italie, +aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg); +il y a des sauts d'un son à l'autre dans ce _final_, qui étonnent +l'oreille.--Mais l'oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument +jamais être étonnée? Si vous voulez qu'on fasse des découvertes, laissez +un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait +jamais voulu permettre d'étonner l'oreille, le fougueux et singulier +Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn? + +Si, dans le premier acte de _Tancrède_, Rossini ne fait pas encore usage +de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes +d'une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons +plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs. +Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase +qu'Aménaïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassan: + + Deh! tu almen. + +Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la +fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sûr. La partie de ce +quatuor, chantée à mi-voix par Orbassan, est délicieuse; il semble que +les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de +basse: on ne sait où l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupté. + +Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante: + + No; che il morir non è. + +Mais on l'oublie bientôt pour le délicieux duetto + + Ah! se de'mali miei, + +dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec +ce qu'on vient d'entendre. + +L'expression marquante de cette délicieuse partition de _Tancrède_ est +l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse +folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une chose +d'_âme_ de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n'être plus +qu'une _vilenie méthodique et mathématique_[27]. Ici il ne doit plus +être question des moyens _physiques_ de l'art choisis par Rossini, et +par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien +au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu'il peint une +chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo _Ah! se de'mali miei_, +qui commence par la profonde mélancolie d'un héros, + + Nemico il ciel provai, + Fin da prim'anni ognor. + .................. + Ah! son si misero. + +finit par l'éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous +les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si +naturel et si touchant, nous avons de l'_honneur moderne_ dans toute sa +pureté, et voilà ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'idée de faire +avant _Arcole_ et _Lodi_. Ces mots sont les premiers que Rossini ait +entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796. +Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ces immortelles +demi-brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans +croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à +_Tolentino_ ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand +les oripeaux monarchiques nous eurent énervés, nous furent enlevés si +facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire à +Tancrède, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre. + +Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse +infinie et digne d'un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à +dix-sept ans, ce que d'autres parviennent à peine à comprendre et à +sentir à la suite d'études longues et pénibles. + +Le mouvement de mélodie + + Il vivo lampo, + +au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que +Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement +vrai, parfaitement neuf. + +Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d'être +économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels +que celui qui fait dire à Tancrède: + + Odiarla! o ciel non so. + +Ce personnage n'a qu'une faible émotion, ce me semble, qui, dans les +transports d'une passion, songe à être élégant, c'est-à-dire songe qu'il +existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu'ils peuvent penser de +lui, et veut être bien à leurs yeux. L'homme passionné ne peut plus +garder que ce degré d'élégance involontaire qui, chez lui, est devenue +habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les +mots: + + Di quella spada. + +J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent +plaisamment qu'à force de lire Boileau on apprend à se connaître en +chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments. +Ils vantent surtout le style sévère: + + Non raggioniam di loro, ma guarda e passa[28]. + +Les douze mesures que chante Tancrède, quand on le ramène sur le char de +triomphe, sont délicieuses: c'est un repos pour l'âme. Le choeur des +chevaliers qui cherchent Tancrède dans la forêt, _Regna il terror_, est +presque aussi beau, dans un autre genre, que l'air _Il vivo lampo_. +C'est, suivant moi, la perfection de l'union de la mélodie italienne à +l'harmonie allemande. Là devrait s'arrêter la révolution qui nous +précipite vers l'harmonie compliquée. + +La force de cette révolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur +vingt jolies petites filles à qui l'on enseigne la musique, dix-neuf +apprennent le piano; c'est à une seule qu'on montre à chanter, et les +dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En +Italie, tout le monde cherche à arriver au _beau musical_ par la voix. + +Je deviendrais infini, si je cédais au plaisir de dire ce que je pense +de chacun des morceaux de _Tancrède_, ou plutôt ce qu'on en pensait à +Naples, à Florence, à Brescia, où j'ai vu cet opéra: car je me méfie +plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils +sont sincères, sont tout au monde pour qui les éprouve, mais fort +indifférents et même ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage +pas. Je prie le lecteur de croire que le _Je_, dans cette brochure, +n'est qu'une tournure qui pourrait être remplacée par: On disait à +Naples, dans la société du marquis Berio..., ou: M. Peruchini, de +Venise, cet amateur si instruit, dont les sentiments font loi, nous +disait un jour chez madame Bensoni..., ou: J'ai vu, ce soir, au cercle +qui se réunit autour du fauteuil de M. l'avocat Antonini, à Bologne, M. +Agguchi soutenir que l'harmonie allemande...; le comte Giraud était de +son avis, que M. Gherardi, l'ami de Rossini, a combattu à outrance. + +Le petit nombre de sentiments tout à fait personnels qui se rencontrent +dans cette brochure sont présentés avec les formes dubitatives qui +conviennent à l'auteur plus qu'à personne, et il avoue ici que pour +faire cette _Vie de Rossini_ il a pris de toutes mains, et, par exemple, +dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand +homme et ses ouvrages. + +Ainsi, j'entendis dire un soir à l'aimable Gherardi, dans la loge de +madame Z***, à Bologne: «Ce qui me frappe dans la musique de _Tancrède_, +c'est la jeunesse. L'audace fait certainement l'un des traits les plus +frappants de la musique de Rossini, comme de son caractère. Mais dans +_Tancrède_, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m'étonne +dans la _Gazza ladra_ ou le _Barbier_. Tout y est simple et pur. Il n'y +a point de luxe; c'est le génie dans toute sa naïveté, et, si l'on me +permet cette expression, c'est le génie vierge encore. J'aime de +_Tancrède_ jusqu'à je ne sais quel air d'ancienneté qui me frappe dans +la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées +par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques, et qui +cependant échappent encore trop tôt à l'attention qu'elles captivent, et +à l'âme qu'elles enchantent. En un mot, j'aime _Tancrède_ comme j'aime +le _Rinaldo_ du Tasse, parce qu'il offre la manière de sentir d'un grand +homme dans sa candeur virginale.» + +Rossini, qui venait, dans son opéra avec accompagnements de réverbères +de fer-blanc, d'offenser le public de Venise, se garda bien d'avoir +recours aux lieux communs de mélodie et d'harmonie qui remplissaient les +partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans +_Tancrède_, du moins en l'écoutant à la scène, un seul de ces lieux +communs d'harmonie qui forment comme le corps de réserve des +compositeurs allemands, et que, plus tard, Rossini n'a que trop employés +dans ses opéras à l'allemande, tels que _Mosè_, _Otello_, _la Gazza +ladra_, _Ermione_, etc. + +A Naples, accusé d'ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands +artistes qui, sur leurs vieux jours, finissaient par la pédanterie et +l'envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du _style sévère_. +Style sévère dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des +amateurs qui répètent leurs phrases, sans trop s'en rendre compte, veut +presque toujours dire emploi des lieux communs de l'harmonie, emploi qui +fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout à +fait dupe en 1817, dans la _Testa di Bronzo_, de Soliva, à Milan. + +Il y aurait une remarque de vingt lignes à faire sur chacun des airs ou +des morceaux d'ensemble de _Tancrède_. Ces réflexions sont agréables à +côté d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'éprouver, elles +redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le +souvenir et les font entrer dans le domaine de la mémoire. Transportées +dans un livre, et loin d'un piano, ces réflexions pourraient fatiguer. +Il faut tout le tragique de cette terrible parole _ennui_ pour me forcer +à cesser de louer _Tancrède_. + +On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux +comme homme qu'il était glorieux comme compositeur. Bientôt la +Marcolini, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la fleur du +génie et de la jeunesse, l'arracha aux grandes dames ses premières +protectrices. Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes +répandues. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez compliquée et +surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractère +audacieux et gai de Rossini, et sa facilité à prendre des partis +décisifs: mais, en vérité, je ne puis imprimer cette anecdote-là. +Quelques changements que je misse dans les noms, pour dépayser les +curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout +le monde en Italie nommerait les acteurs: attendons quelques années. On +dit que la Marcolini, pour n'être pas en reste avec Rossini, lui +sacrifia le prince Lucien Bonaparte. + +C'est pour la Marcolini, c'est pour sa délicieuse voix de contralto, +c'est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rôle si plaisant +de _l'Italiana in Algeri_, que nous voyons si noblement défigurer dans +le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu'elle est +jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse, +passionnée, et, il faut bien l'avouer, ne songeant guère au _qu'en +dira-t-on_, en une respectable miss de l'Yorkshire, qui songe toujours, +et avant tout, à mériter les suffrages des commères de sa paroisse, sans +lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu nous +poursuivra-t-elle partout? Est-ce bien pour avoir la majestueuse vision +(_the noble prospect_) d'une femme parfaite que j'entre à l'Opéra-Buffa? +Serait-ce offenser la gravité de notre siècle, blesser les convenances, +etc., etc., que d'oser penser que plus les moeurs sont tristes, +collets-montés et hypocrites, plus les délassements devraient être gais? + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE III + +L'ITALIANA IN ALGERI + + +Mais parlons de _l'Italiana_, non pas telle que des gens adroits nous +l'ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini, mais +telle qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune auteur +au premier rang des _maestri_. + +Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à +s'évanouir que les effets de la musique; comme tout le charme dépend de +l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de réel, il suffit +d'une association involontaire d'idées désagréables pour empêcher à +jamais l'effet d'un chef-d'oeuvre dans un pays. Tel est le sort de +_l'Italiana_ à Paris; elle y a été tellement gâtée qu'elle n'y fera +jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec +l'idée qu'on va voir quelque chose de médiocre. Ce seul préjugé serait +fatal partout à la meilleure musique du monde; que sera-ce chez un +peuple où chacun dirait volontiers à son voisin: «Monsieur, faites-moi +l'amitié de me dire si j'ai du plaisir?» + +L'ouverture de _l'Italiana_ est délicieuse, mais elle est trop gaie; +c'est un grand défaut. + +L'introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la +douleur d'une pauvre femme délaissée. Le chant qui fixe les yeux sur cet +état de l'âme, + + Il mio sposo non più m'ama, + +est délicieux, et cette douleur n'a rien de tragique. + +Arrêtons-nous sur ce peu de mots: c'est tout simplement la perfection du +genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mérite cette louange, et +Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait +_l'Italiana in Algeri_, il était dans la fleur du génie et de la +jeunesse: il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à faire +de la musique _forte_; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le +plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins +pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens[29], c'est qu'ils +veulent avant tout, en musique, des chants agréables et plus légers que +passionnés. Ils furent servis à souhait dans _l'Italiana_; jamais peuple +n'a joui d'un spectacle plus conforme à son caractère; et de tous les +opéras qui ont jamais existé, c'est celui qui devait plaire le plus à +des Vénitiens. + +Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait +en même temps _l'Italiana in Algeri_ à Brescia, à Vérone, à Venise, à +Vicence et à Trévise. + +Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple, +cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup +d'honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres; mais il y avait +une certaine verve dans l'exécution, un _brio_, un entraînement général +que l'on ne trouve jamais à l'Opéra dans nos climats raisonneurs. Je +voyais cette espèce de folie musicale s'emparer de l'orchestre et des +spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès +d'applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus +entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant +de joie dans un chétif théâtre où rien assurément n'était au-dessus du +médiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n'était +fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le _réel_ et le _triste_ +de la vie. Il n'y avait certainement pas une tête dans la salle qui +s'avisât de _juger_ ce qu'on voyait. Le chant, les décorations, +l'exécution vive de l'orchestre, le jeu des acteurs rempli +d'improvisations, rien n'était fait pour arrêter ici-bas l'imagination +du spectateur, qui, pour peu qu'il fût bien disposé, se trouvait bientôt +dans un autre monde que le nôtre, et dans un monde bien autrement gai. +Mais tout cela veut être vu, et a fort mauvaise grâce dans un récit. + +Nous étions tous livrés aux plus folles illusions de la musique. Les +acteurs, enhardis, inspirés par les applaudissements excessifs et par +les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple, +ils n'auraient jamais osé hasarder le lendemain. J'ai vu le délicieux +bouffe Paccini, qui jouait messer Taddeo à San-Benedetto, à Venise, nous +avouer, à la fin d'une soirée de grand succès et de haute folie, que la +plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a +de plus gai au monde, n'était rien pour lui, mis en parallèle avec une +telle représentation. + +Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien +de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus +naturel en Italie que le chant de Mustafa: + + Cara, m'hai rotto il timpano. + +C'est bien là un amant lassé de sa maîtresse; mais il n'y a rien +d'humiliant pour l'amour-propre, rien de moqueur. + +Remarquez que je parle toujours de la musique et jamais des paroles, que +je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un +opéra. Je prends la situation du poëte, et ne lui demande qu'un seul +mot, un seul, pour me nommer le sentiment; par exemple, je vois dans +Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et en sa +qualité de souverain ne manquant pas de vanité. Peut-être que l'ensemble +des paroles me gâterait tout cela. Qu'y faire? Il vaudrait mieux sans +doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le _libretto_, il serait +charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se désenchanter le +moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que +l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien d'un grand +poëte. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le +_libretto_. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la première soirée +pour prendre une idée de l'action. A chaque morceau on lisait le premier +vers qui nomme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit +peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne +vint à l'idée de personne d'ouvrir ce petit volume couvert de papier +d'or. + +Madame B***, à Venise, redoutant encore l'effet désagréable du +_libretto_, ne l'admettait pas dans sa loge, même à la première +représentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante +lignes, et ensuite, par nos 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en +quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau +d'ensemble; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de +Lindor, coquetterie d'Isabelle à l'égard du bey, et ce petit extrait +était suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le +monde trouvait cette idée fort commode. C'est ainsi qu'on devrait +imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel +mot prendre pour éviter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la +musique comme on l'aime à Venise. + +La cavatine de Lindor, l'amant aimé, dans _l'Italiana in Algeri_, + + Languir per una bella, + +est d'une fraîcheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est +simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait +jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n'oublierai jamais +l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul +ténor qui existe aujourd'hui. C'était un des plus grands triomphes de la +musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure, +sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de +cette cavatine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion; elle n'est pas +trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point +obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous +sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s'empare de nous. C'est la +musique la plus _physique_ que je connaisse. + +Ce moment délicieux est renouvelé un instant après; mais si le plaisir +qu'on nous propose était exactement de même nature, de toute nécessité +il serait moins vif. + +Le duetto entre Lindor et Mustafa + + Se inclinassi a prender moglie + +est aussi agréable que la cavatine; mais déjà il a une nuance de plus de +dramatique et de sérieux; Lindor se défend de prendre la femme que le +bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des _Débats_ ont +trouvé l'action de la pièce folle, sans voir, les pauvres gens, que si +elle n'était pas folle, elle ne conviendrait plus à ce genre de musique, +qui n'est elle-même qu'une folie organisée et complète[30]. Si nos +littérateurs estimables veulent du raisonnable et du passionné, +renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passion ne se +présente que de temps à autre, comme pour nous délasser de la gaieté, et +c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un +sentiment tendre est irrésistible; il a les charmes réunis de l'imprévu +et du contraste. Comme à l'Opéra, quand la musique est bonne, l'âme ne +peut pas être à demi occupée d'une passion, la passion continue nous +occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou +de l'opéra buffa. + +La réplique de Mustafa + + Son due stelle + +à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer, +est à mourir de rire. La réflexion de Lindor + + D'ogni parte io qui m'inciampo + +est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite. On ne saurait +trouver plus de fraîcheur. La contre-partie de Mustafa + + Caro amico, non c'è scampo + +est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand +défaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne +sont autre chose que des _batteries_ destinées uniquement à faire +briller la cantilène délicieuse confiée au ténor. Cimarosa avait l'art +de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l'oreille, si +par hasard l'attention s'égarait jusqu'à s'en occuper. Ici, si, à une +quatrième ou cinquième représentation, l'oreille songe à la seconde +partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de concert +par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de +Rossini avec le même regret qu'on remarque, dans une jolie figure de +dix-huit ans, un léger pli de la peau, près de l'oeil, qui deviendra une +ride dix ans plus tard. + +Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la première +fois, dans ce _duetto_, la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne +faire que de la musique de concert. + +L'air d'Isabelle + + Cruda sorte! amor tiranno + +est faible et sans génie. En revanche, où trouver des louanges dignes du +fameux _duetto_ + + Ai capricci della sorte? + +J'y vois une élégance que peut-être l'on chercherait en vain dans +Cimarosa; c'est cette élégance noble et simple qui fait de Rossini le +musicien par excellence d'un auditoire français. Ce genre de mérite, +tout à fait nouveau en musique, tient peut-être à ce qu'il y a moins de +passion dans ce duetto que Cimarosa n'en eût mis, La transition + + Messer Taddeo... + Ride il babbeo + +est délicieuse. + +Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs. +Le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux scènes de +récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos +yeux. + +Il y a un _repos_ admirable dans la grande scène où le bey Mustafa +reçoit Isabelle, c'est le chant du choeur: + + Oh! che rara beltà. + +Voilà un trait de génie, un instant de musique d'église dans un opéra +buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l'a fait bien court. + +La cantilène + + Maltrattata dalla sorte + +est un chef-d'oeuvre de coquetterie; c'est suivant moi, la première fois +que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs. +Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l'amour véritable dans +la bouche de ses coquettes. C'est peut-être la seule faute que ce grand +homme ait à se reprocher en peignant les coeurs de femmes. Il fallait +dans l'air d'Isabelle qu'il y eût à la fois assez d'amour pour tromper +la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public. + +Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent. +Remarquez le trait: + + Ah! chi sa mai Taddeo? + +Voilà le véritable style bouffe, voilà le comique dont la musique est +capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible. + +Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus délicat que +celui de Lindor qui entre à l'instant, avec la femme délaissée et son +amie: + + Pria di dividerci da voi, signore. + +Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que +Mozart et Cimarosa peuvent envier. + +Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs +estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale. + +Il est bien vrai que le bey dit: + + Come scoppio di cannone + La mia testa fa bumbùm; + +que Taddeo dit aussi: + + Sono come una cornacchia + Che spennata fa crà, crà[31]. + +Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M. +Etienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats, +charmants pour ce _finale_, et la musique cependant être comme celle de +Dalayrac ou de Mondonville? C'est comme si l'on s'avisait de louer, dans +la _Transfiguration_, le soin qu'a pris Raphaël de peindre ce tableau +sur une toile très-fine et de première qualité de Hollande. + +A Venise, à la fin de ce _finale_ chanté par Paccini, Galli et la +Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient +les yeux. + +L'impression est bien celle que les gens de goût attendent d'un opéra +buffa; elle est extrêmement forte, c'est donc un chef-d'oeuvre. On +n'était pas obligé à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu'à exprimer +les détails de ce raisonnement; tout le monde s'écriait en mourant de +rire: Sublime! divin! + +Ce qui caractérise ce chef-d'oeuvre, c'est l'extrême rapidité et +l'absence de l'emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots; +mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font attention aux +paroles? Rousseau s'est chargé de la réponse. On trouve cette phrase +italienne dans un certain endroit de ses OEuvres: _Zanetto, lascia le +donne, e studia la matematica_[32]. + + +SECOND ACTE. + +Dans le second acte, rien de plus vif que l'entrée de Taddeo: + + Ah! signor Mustafa! + +L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation +est forte, elle est expliquée en peu de mots, fort clairement et d'une +manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus +gai que l'air et la pantomime + + Viva il gran Kaïmakan! + +mais il faut pour cela que l'on ose exécuter la pantomime, et c'est ce +qu'on n'a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffensif; mais la +dignité! + +La fin de l'air + + Quà bisogna far il conto + +égale les plus jolies idées bouffes de Cimarosa, et cependant c'est un +style tout à fait différent, beaucoup plus d'esprit, et beaucoup moins +de chaleur. + +Je vous engage à étudier l'accompagnement et la cantilène du +raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de +choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L'expression des +paroles + + Se ricuso... il palo è pronto, + E se accetto... è mio dovere, + Di portagi il candeliere + Kaïmakan, signore, io resto. + +est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et +que l'étude et l'application empêchent de trouver, loin de les fournir à +l'imagination d'un maestro; voilà de ces choses qu'on ne voit jamais +chez les Allemands. + +Il n'y avait qu'une manière de finir un air aussi gai. La poétique de +l'art aurait dit à tous les compositeurs vulgaires: il faut un moment de +tristesse; mais comment être profondément triste, en même temps +très-simple, et de toute nécessité fort rapide? Rossini a répondu par la +phrase sublime et si facile en apparence: + + Ah Taddeo! quant'era meglio + Che tu andassi in fondo al mar! + +Il n'est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations +reçues sur un avancement qui désole et avec une politesse forcée, ne +rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-là. L'effet est si +profond, qu'il y a des jours où l'on a pitié de Taddeo, en dépit de sa +qualité si ridicule d'amant non préféré. + +Après un air et un choeur si comiques, il fallait un long repos, et il a +été ménagé avec beaucoup d'art par l'auteur du libretto. + +L'air d'Isabelle + + Per lui che adoro + +devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n'a pas été aussi +heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et +redoublées d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du +spectateur. Le fond de l'étoffe est si pauvre, que l'on voit malgré soi +que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la +magnificence et l'effet. + +Rossini retrouve tout son génie dans le _quintetto_: + + Ti presento di mia mano + Ser Taddeo Kaïmakan. + +C'est peut-être le chef-d'oeuvre de la pièce. Toute cette musique est +éminemment dramatique. Rien de plus gai et en même temps de plus vrai +que le trait d'Isabelle: + + Il tuo muso è fatto a posta. + +Rien de plus coquet et de plus trompeur que + + Aggradisco, o mio signore. + +Les éternûments du pauvre Mustafa ont fait rire même à Paris. +L'obstination d'un sot piqué au jeu est parfaitement rendue par + + Ch'ei starnuti fin che scoppia + Non mi movo via di quà. + +A peine commence-t-on à être las du genre bouffe et de l'excessive +gaieté, que l'âme se repose sur la délicieuse phrase: + + Di due sciocchi uniti insieme. + +Mais à la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun: + + Tu pur mi prende a gioco + +n'est encore que des _batteries_ de clarinette; c'est de la musique +d'écolier ou de paresseux. + +En revanche, le terzetto _papataci_ est de la plus grande force; le +contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa: + + Che vuol poi significar? + .... A color che mai non sanno, + +est délicieux pour l'oreille; voilà de ces effets tout à fait +indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne +veulent voir la musique qu'à travers les paroles. + +Rien de plus gai et de plus entraînant que la fin du terzetto; + + Fra gl'amori e le bellezze. + +Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble, +délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste: + + Se mai torno a miei paesi. + +La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on +l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette +autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques +dilettanti: + +«Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un théâtre du boulevard pour +y faire des bouffonneries.» + +J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance; +tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du +plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des +phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a +l'honneur de leur ouvrir ses portes. _Il n'y a rien de comparable à ceci +dans toute l'Italie_, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur +joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie +vis-à-vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet +qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi +bon en médire? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur +qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes +immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de +Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient à +un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre +qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il +peut être supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse +pris la parole, j'aurais joué le rôle ridicule d'un jardinier qui +apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture; il propose sa +méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence. + +La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire +donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire +qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de +rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux. +Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à +qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût +bien ne pas mutiler ses oeuvres, et les entendre au moins une fois telles +qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses +privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se +faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s'est tout +doucement laissé priver; en revanche, il n'use pas mal de celui +d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter +à la fois dans l'opéra italien des _Nozze di Figaro_. Quel triomphe +flatteur pour l'_honneur national_! Il a beaucoup applaudi; il avait +entre autres plaisirs celui de la variété: chacune de ces demoiselles +chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux +n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité. + +Le génie, dans _l'Italiana in Algeri_, finit avec le magnifique terzetto +qu'on a trouvé trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un +tour de force en faveur de madame Marcolini; où trouver une _prima +donna_ d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades +à la fin d'une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui +embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner _l'Italiana_; +à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté +cet air-là comme tous les autres. + +Cet air est en même temps un monument historique. Quoi! un monument +historique dans le final d'un opéra buffa?--Hélas! oui, Messieurs, cela +est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace +d'être. + + Pensa alla patria, e intrepido + Il tuo dover adempi; + Vedi per tutta Italia + Rinascere gli esempi + Di ardire e di valor[33]. + +Napoléon venait de recréer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de +vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en +1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à leur +imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne +pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur +a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie + + Intrepido + Il tuo dover adempi, + +qu'il songe à les délasser par + + Sciocco tu ridi ancora. + +Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance +des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant. + + Vanne mi fai dispetto, + +toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations. + + Rivedrem le patrie arene + +est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de +l'autre amour. + +Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs +qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu _haute trahison_, ce chef-d'oeuvre +n'a jamais ennuyé. Figurez-vous _Andromaque_ donnée aux _Français_, et +l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste; c'est à peu près +l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie +personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde ou de Juliette, dans +lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos +yeux. + +Voilà, me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien +sérieux sur un jeu d'enfant, sur un opéra buffa.--Je conviens de tout, +et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation. +Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire +des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans +qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps +pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un +grand sérieux à une chose si intéressante pour eux? Voyez en moi l'un de +ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou +bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un coeur, +vous acquerrez des plaisirs. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IV + +LA PIETRA DEL PARAGONE + + +Il me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager +(_scritturare_)[34] Rossini à Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour +_la Scala_, la _Pietra del Paragone_. Il avait vingt et un ans. Il eut +le bonheur d'être chanté par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et +Parlamagni, à la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succès fou. +La bonté du public s'étendit jusqu'au pauvre _Vasoli_, ancien grenadier +de l'armée d'Égypte, presque aveugle, et chanteur du troisième ordre, +qui se fit une réputation dans l'air du _Missipipi_. + +La _Pietra del Paragone_ est, suivant moi, le chef-d'oeuvre de Rossini +dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer à cette +phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme +celle de l'_Italiana in Algeri_: la _Pietra del Paragone_ n'est pas +connue à Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la +faire paraître que mutilée; elle a manqué son effet, et pour toujours. + +Le _libretto_ est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se +succèdent avec une rapidité charmante, elles sont expliquées fort +clairement, en peu de mots, et très souvent ces mots sont comiques. Ces +situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux +passions et aux goûts habituels de chaque personnage, ne s'écartent +point de la vie réelle et des habitudes sociales de cette heureuse +Italie, si fortunée par son coeur, si malheureuse par ses petits tyrans. +Le chef-d'oeuvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations +_fortes_, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui +n'a qu'un vernis de gaieté, comme l'_Intérieur d'un bureau_ ou le +_Solliciteur_[35], dont les héros me font pitié à la seconde fois que je +les vois, ne réveillent pas même une seule idée sombre; mais c'est en +vain que l'on chercherait dans un _libretto_ italien, ces mots +spirituels qui étincellent dans les pièces du Gymnase, et font tant de +plaisir à la première représentation et même à la seconde. + +Cet opéra s'appelle _la Pierre de touche_, parce qu'il s'agit d'un jeune +homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hériter d'une fortune +considérable, et qui tente une épreuve, qui _essaie_ comme avec une +_pierre de touche_ le coeur des amis et même des maîtresses qui lui sont +arrivés en même temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux +du concert de flatteries et d'égards qui environne le comte Asdrubal; +tout lui rit excepté son propre coeur: il aime la marquise Clarice, jeune +veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps +de la _villegiatura_ dans son palais, situé au milieu de la forêt de +Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-être Clarice n'aime en lui +que sa brillante fortune et son grand état de maison. + +Tous les voyageurs se rappelleront la forêt de Viterbe et ses aspects +délicieux. C'est de là que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tiré +tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout à fait d'accord +avec les passions qui agitent les habitants du château. Le comte +Asdrubal a un ami intime, jeune poëte sans vanité académique, sans +affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune +enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il soupçonne qu'on lui +préfère Asdrubal. Clarice, de son côté, pense que si elle laisse +paraître sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, même en acceptant +sa main, qu'elle a été bien aise de partager une grande fortune et une +belle existence dans le monde. + +Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espèces qui +abondent au château du comte, le poëte a placé sur le premier plan _don +Marforio_, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers +hommes de la nation[36] qui se chargent du soin de nous parler tous les +matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce _don Marforio_, intrigant, +poltron, _vantard_, méchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous +faire rire, de concert avec un _don Pacuvio_, nouvelliste acharné, qui a +toujours un secret d'importance à confier à tout le monde. Ce ridicule +presque impossible en France à cause de la demi-liberté de la presse +dont nous jouissons, se trouve à chaque pas en Italie, où les gazettes +sont archicensurées et où les gouvernements ne se font pas faute faire +jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle +dans un café, et ne les lâchent que lorsque chacun a confessé de qui il +tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte à dormir debout. + +Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome, +ont pour faire la conversation avec eux dans le château d'Asdrubal, deux +jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fâchées de l'épouser. +Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en +pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime. + +Au lever de la toile, tous ces caractères sont mis en jeu d'une manière +aussi vive que pittoresque par un choeur superbe; _don Pacuvio_, le +nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la +dernière importance aux amis du comte, et même aux deux jeunes femmes +qui prétendent à sa main. Le nouvelliste est fort mal reçu et finit par +mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes. + +Joconde, le jeune poète passionné, et don Marforio, le journaliste, +paraissent et chantent ensemble un duo littéraire, et qui, comme on le +pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. «J'anéantis mille poëtes +par un seul coup de mon journal», dit le folliculaire: + + Mille vati al suolo io stendo + Con un colpo di giornale. + +«Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.--Je la mépriserais à ce +prix! s'écrie le jeune poëte. Que peut-il y avoir de commun entre un +journal et moi?» Ce _duetto_ est extrêmement piquant, et il fallait +Rossini pour le faire. On y admire de la légèreté, du feu, de l'esprit +et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde +inattaquable par la vanité, le quitte en lui lançant un mot piquant sur +son amour malheureux pour Clarice: «Il y a bien de la grandeur d'âme, +lui dit-il, mais il y a rarement du succès à lutter contre des millions, +avec un coeur bien épris pour tout avantage.» Cette triste vérité navre +le jeune poëte; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice, +dont on a tant parlé, paraît enfin; elle chante la cavatine + + Eco pietosa tu sei la sola, + +aussi célèbre en Italie que l'air de _Tancrède_, mais que les prudents +directeurs de notre Opéra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer. + +On sent combien il est dans les moyens de la musique de peindre un +amour sans espoir, et avec lequel les scènes précédentes nous ont fait +faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrarié +par l'obstacle vulgaire d'un père ou d'un tuteur, mais par la crainte, +bien autrement cruelle, de paraître aux yeux de ce qu'on aime n'avoir +qu'une âme vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette +différence est immense. + + Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola + Che mi consola nel mio dolor[37]. + +En effet, où trouver une confidente dans la situation de Clarice? il +n'en est plus pour les âmes un peu élevées. Toutes les amies possibles +auraient dit à Clarice: Épousez, épousez bien vite, n'importe par quel +moyen, et vous serez aimée ensuite si vous pouvez. + +Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet +voisin, s'avise de faire l'écho; c'est une idée folle et hors de son +système à laquelle il n'a pas la force de résister. Quand Clarice dit: + + Quel dirmi, o dio, non t'amo, + +le comte répond _amo_. Voilà une nuance que Rossini n'avait pas dans +l'air de _Tancrède_; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien +faite pour l'opéra et les douces illusions de la musique aurait produit +à Paris! C'est bien là ce qu'ont senti nos _directeurs_ prudents. + +Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte +n'a été que passager; elle le rencontre un moment après, il est aussi +gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il médite sa +grande épreuve; on le voit donner les dernières instructions à +l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperçu de l'amour malheureux +de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-même +comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparaît +enfin pour revenir bientôt après déguisé en Turc. Le Turc a fait +présenter par huissier à l'intendant une lettre de change en très-bonne +forme, signée par le père du comte Asdrubal, et dont le montant, deux +millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte. +L'intendant ne manque pas de reconnaître véritable et valable la +signature du père de son maître, et tout le monde croit celui-ci ruiné. +Il paraît enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau +_finale_ bouffe que Rossini ait jamais écrit. + +_Sigillara_ est le mot barbare et à moitié italien avec lequel Galli, +déguisé en Turc, répond à toutes les objections qu'on peut lui faire. Il +veut mettre les scellés partout. Ce mot baroque, sans cesse répété par +le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa réponse à tout ce +qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple né +pour le _beau_, qu'il fit changer le nom de la pièce. Si vous parlez de +la _Pietra del paragone_ en Lombardie, personne ne vous entend; il faut +dire _il Sigillara_. + +C'est ce _finale_ qu'on a supprimé à Paris. + +La réplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer à ce que les +huissiers mettent les scellés sur sa chambre et ses papiers, est célèbre +en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit naître dans le temps. + + D. Marforio.--Mi far critica giornale + Che aver fama in ogni loco. + + Il Turco.--Ti lasciar al men per poco + Il bon senso a respirar[38]. + +L'effet du final _Sigillara_ fut délicieux pour le public; cet opéra +créa à _la Scala_ une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en +foule à Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de +toutes les villes à vingt lieues à la ronde. Rossini fut le premier +personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de +le récompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-être des +jolies femmes de la Lombardie, jusque-là fidèle à tous ses devoirs, et +qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait à sa +gloire, à son palais, à son mari, et enleva publiquement Rossini à la +Marcolini. Rossini fit de sa jeune maîtresse la première musicienne +peut-être de l'Italie; c'est à côté d'elle, sur son piano, et à sa +maison de campagne de B***, qu'il a composé la plupart des airs et des +_cantilènes_ qui, plus tard, ont fait le succès de ses trente +chefs-d'oeuvre. + +Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante +d'un nouveau royaume, où le _taux_ de la sottise exigée par le roi était +moins élevé que dans tous les États voisins, réunissait tous les genres +d'activité, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs; +or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'être riche +qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les moeurs nouvelles de Milan +avaient une vigueur inconnue depuis le moyen âge[39], et cependant nulle +affectation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napoléon; on +ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et +argent comptant. + +Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, était d'autant plus touchant qu'il +allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait déjà prêter +l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le +succès fou de la _Pietra del paragone_ nos armées fuyaient sur le +_Borysthène_ et le d..... _u....._ s'avançait à grands pas. + +Quelle que soit l'indifférence habituelle et peut-être un peu jouée de +Rossini, il ne peut s'empêcher quelquefois de parler avec l'accent de +l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle époque de sa jeunesse +où il fut heureux en même temps que tout un peuple qui, après trois +cents ans d'éteignoir, s'élançait au bonheur. + +Le second acte de la _Pietra del paragone_ s'ouvre par un _quartetto_ +unique dans les oeuvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le +charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments +vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en +parler. + +Vient ensuite un duel comique entre _don Marforio_, le journaliste, qui +a eu l'insolence de parler d'amour à Clarice, et _Joconde_, le jeune +poëte, qui l'adore sans en être aimé et qui prétend la venger. + +Le journaliste poussé à bout, s'écrie: + + Dirò ben di voi nel mio giornale. + --Potentissimi dei! sarebbe questa + Una ragion più forte + Per ammazzarti subito[40]. + +Ce duel se complique par l'arrivée du comte, qui prétend aussi se faire +rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses +malheurs. Le grand _terzetto_ qui résulte de cette situation peut +soutenir la comparaison avec le célèbre duel des _Nemici generosi_ de +Cimarosa; la différence entre les deux _maestri_ est toujours celle de +la passion à l'esprit. + +La plaisanterie forcée du journaliste poltron qui voudrait bien terminer +l'affaire à l'amiable: + + Con quel che resta ucciso + Io poi mi battero, + +est délicieuse en musique. + +Le chant + + Ecco i soliti saluti, + +pendant que les deux amis, qui ont pris les épées apportées sur des +plats d'argent par deux laquais en grande livrée, font les saluts +d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les idées qu'il réveille +ont juste le degré de sérieux nécessaire pour tromper un homme d'esprit +rendu bête par la peur. + +Ce _terzetto_, délicieux partout, eut un succès fou en Italie, où, +presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie _ad hominem_ contre +le journaliste officiel qui, malgré ses hautes protections, voit +toujours fondre sur lui de temps à autre quelques-uns de ces orages de +coups de bâton dont Scapin se moque. A Milan, où tout le monde se +connaît, le succès fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don +Marforio s'était procuré un habit complet que toute la ville avait vu +porter par le journaliste protégé de la police. + +La _Pietra del paragone_ finit par un grand air comme l'_Italiana in +Algeri_. La Marcolini voulut paraître sous des habits d'homme, et +Rossini fit arranger par le poëte que Clarice se déguiserait en +capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son +amour. + +Personne à Milan, pas même le journaliste plaisanté, ne s'avisa de +trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la première distinction, +s'amusât à prendre l'uniforme de capitaine de hussards et eût l'idée de +venir saluer le public le sabre à la main, à la tête de sa troupe. Si la +Marcolini l'avait exigé, Rossini l'eût fait chanter à cheval. L'air est +fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment où +l'intérêt devrait être le plus vif, la passion manque, l'imagination ne +sait plus où se prendre pour être électrisée, et l'on finit pauvrement +par applaudir des roulades comme dans un concert. + +A Milan, Rossini vola l'idée de ses _crescendo_, depuis si célèbres, à +un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE V + +LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE. + + +Après tant de succès, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille à +laquelle il est passionnément attaché. Il n'a écrit de sa vie qu'à une +seule personne, c'est sa mère, et il adresse sans façon ses lettres: + + _All'ornatissima signora Rossini, madre + del celebre maestro._ + + in Bologna. + +Tel est le caractère de l'homme; moitié au sérieux, moitié en se +moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe guère à la petite +modestie d'académie; c'est ce qui me fait croire qu'à Paris il n'aurait +pas de succès personnel. Heureux par son génie au milieu du peuple le +plus sensible de l'univers, enivré d'hommages au sortir de l'enfance, il +croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que +Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au même rang +qu'un général de division ou qu'un ministre. Ils ont gagné un gros lot +à la loterie de l'ambition; lui, il a gagné un gros lot à la loterie de +la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire à +Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la société du prince +Chigi. + +Vers le temps de son voyage à Pesaro, il eut un nouveau succès alors +bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissèrent devant +son génie naissant. Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie osa +proposer une exception en sa faveur au prince Eugène; et le prince, +malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à +la voix publique. Rossini, dégagé du métier de soldat, alla à Bologne; +il y était attendu par des aventures du même genre que celles de Milan, +l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles. + +Les rigoristes de Bologne, célèbres en Italie, et qui jouent en musique +à peu près le même rôle que les membres de l'Académie française pour les +trois unités, lui reprochèrent avec raison de faire quelquefois des +fautes contre les règles de la composition. Il en convint. «Je n'aurais +pas tant de fautes à me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je +lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai à peine six +semaines pour composer un opéra; je m'amuse pendant le premier mois. Et +quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est à mon âge et avec mes +succès? Voulez-vous que j'attende d'être vieux et envieux? Enfin +arrivent les quinze derniers jours; j'écris tous les matins un _duetto_ +ou un air, que l'on répète le soir. Comment voulez-vous que je +m'aperçoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements +(_l'instrumentazione_)?» + +On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de +grammaire. Des pédants prétendirent jadis que Voltaire ne savait pas +l'orthographe.--Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol. + +A Bologne, M. Gherardi répondait aux déclamations des pédants, qui +reprochaient amèrement à Rossini des infractions nombreuses aux règles +de la composition: «Qui a fait ces règles? sont-ce des gens supérieurs +en génie à l'auteur de _Tancrède_? Une sottise, parce qu'elle est +antique et que tous les maîtres d'école l'enseignent, cesse-t-elle +d'être une sottise? + +«Examinons ces prétendues règles: et d'abord qu'est-ce que des règles +que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperçoive et sans que +ses plaisirs en soient le moins du monde diminués?» + +Je crois qu'à Paris M. Berton, de l'Institut, a renouvelé cette +querelle[41]. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en +entendant les opéras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime à +Voltaire de ne pas employer les mêmes coupes de phrase et les mêmes +_tours_ que La Bruyère et Montesquieu. Le second de ces grands écrivains +disait: «Un membre de l'Académie française écrit comme on écrit, un +homme d'esprit écrit comme _il_ écrit.» + +Il fallait un prétexte à l'envie d'une cinquantaine de compositeurs +_connus_, qui venaient de se voir anéantis en quelques mois par les +oeuvres d'un étourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par +une _classe_, font toujours un certain effet et ils seront reproduits +tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des _fautes d'orthographe_ +occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je la supprime. +Le seul exposé technique des objections des pédants remplirait dix +feuillets. Le lecteur peut aller à Feydeau un jour où l'on donne +_Montano et Stéphanie_, et le lendemain venir au _Tancrède_. M. Berton +apparemment n'est pas tombé dans ces fautes de composition qu'il +reproche avec tant de hauteur à _M. Rossini_: eh bien! je prie le +lecteur de répondre la main sur la conscience; quelle est la différence +des deux ouvrages? + +Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un +sequin, se seraient chargés de corriger toutes les fautes de langue d'un +opéra de Rossini. J'ai ouï faire une autre objection: les pauvres +d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de _ce qu'il ne tire +pas un meilleur parti de ses idées_. C'est l'avare qui traite de fou +l'homme riche et heureux qui jette un louis à une petite paysanne en +échange d'un bouquet de roses. Il n'est pas donné à tout le monde de +comprendre les plaisirs de l'étourderie. + +A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus sérieux que celui des +pédants: sa maîtresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses +enfants, sa réputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre +d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle +tendresse; mais bientôt parut aussi la femme la plus célèbre et la plus +jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux, +leur chanta un air bouffe, et les planta là; il n'est pas fort pour +l'amour-passion. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VI + +L'IMPRESARIO ET SON THÉATRE + + +De Bologne, qui est le quartier général de la musique en Italie, Rossini +fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. On faisait +partout aux _impresari_ la condition de faire écrire un opéra par +Rossini. On lui donnait en général mille francs par opéra, et il en +faisait quatre ou cinq tous les ans. + +Voici le mécanisme des théâtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est très +souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rôle donne de +la considération et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un +riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du théâtre de la ville où il +brille; il forme une troupe, toujours composée de la _prima donna_, le +_tenore_[42], le _basso cantante_, le _basso buffo_, une seconde femme +et un troisième bouffe. L'_imprésario_ engage un maestro (compositeur), +qui lui fait un opéra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour +la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprésario achète le poëme +(libretto); c'est une dépense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque +malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si +comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa +gloire en Lombardie, où la plus petite ville a cinq ou six maisons de +cent mille livres de rente. L'imprésario, qui est le chef d'une de ces +maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre +à un régisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert +d'intendant; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna: +le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s'il lui +donnera le bras en public. + +La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation, +après un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays. +Cette _prima recita_ fait le plus grand événement public pour la petite +ville, et tel que je n'en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à +dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les +défauts de l'opéra avec toute la force d'attention qu'ils ont reçue du +ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première +représentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est +ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se +disperse. Cela s'appelle en général une saison (una stagione). La +meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas +engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Milan; là +ils ont des agents de théâtre qui s'occupent de les placer et de les +voler. + +Après cette petite description des moeurs théâtrales, le lecteur se fera +tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France +que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les +villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée, +il était reçu, fêté, porté aux nues par les _dilettanti_ du pays; les +quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à +hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu'il a +dans l'esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la +comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comédies de +Machiavel, des _Fiabe_ de Gozzi, des poëmes de Buratti, et sent fort +bien les sottises d'un libretto. _Tu mi hai dato versi_, _ma non +situazioni_, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poëte crotté qui +se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet, +_umiliato alla gloria del più gran maestro d'Italia e del mondo_. + +Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à +refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s'occuper +sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au +piano, et on le voit obligé de mutiler les plus belles idées du monde, +parce que le _tenore_ ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée +avait besoin, ou parce que la _prima donna_ chante toujours faux dans le +passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il +n'y a que le _basso_ qui puisse chanter. + +Enfin, vingt jours avant la première représentation, Rossini, +connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met à écrire. Il se lève +tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui, +quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. Il +va dîner avec eux à l'_Osteria_, et souvent souper; il rentre fort tard, +et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de +la musique qu'il improvise, quelquefois un _miserere_, au grand scandale +des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c'est à cette époque de la +journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées +les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits +bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les _instrumente_, pour +parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit +vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne +s'embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son _Moïse_, +quelqu'un lui dit: «Vous faites chanter des Hébreux, les ferez-vous +naziller comme à la synagogue?» Cette idée le frappe, et sur-le-champ il +compose un choeur magnifique qui commence en effet par certaines +combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule +chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours +créateur, toujours en action, c'est la présence d'un pédant qui vient +lui parler gloire et théorie et l'accabler de compliments savants. Alors +il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus +remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et +l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour dédaigneuse +s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son +rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou +ignobles est infiniment restreint; de là, la couleur particulière de la +poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne +rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de +Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abbé Delille; le mot _noble_ n'a +pas le même sens en Italie et en France. + +Rossini dit un jour à un pédant, _monsignore_ de son métier, qui l'avait +relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se +lever: «_Ella mi vanta per mia gloria_, etc.» «Vous voulez bien me +parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon véritable +titre à l'immortalité? c'est d'être le plus bel homme de mon siècle. +Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une +statue d'Achille.» A ces mots, il saute de son lit et paraît aux yeux du +monsignore (prélat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand +manque de respect en ce pays-là. + +«Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est +fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité...» Je +supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise +plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou +que lui donnent ses propres idées; il improvise des sottises à +l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Le +monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite. + +Composer n'est rien, à ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire +répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le +supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine, +ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus +suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste +des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille. + +Mais ces séances, si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux +le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour +d'un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu'on appelle le _ridotto_ du +théâtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu +huit ou dix pauvres diables d'acteurs répéter au bruit de la cuisine et +du tourne-broche du voisin; je les ai vus éprouver et rendre +admirablement les impressions les plus fugitives et les plus +entraînantes que puisse donner la musique; c'est là que l'homme du nord, +étonné, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano, +ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre, chanter et +accompagner _par instinct_, et avec un _brio_ admirable, la musique la +plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et +arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent +fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès de +verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui +viennent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m'ont charmé, moi +ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l'Institut. + +L'homme de bonne foi, étranger à l'Italie, reconnaît sur-le-champ que +rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des +chanteurs loin du Vésuve[43]. Dans ces pays du _beau_, l'enfant à la +mamelle entend chanter, et ce n'est pas précisément des airs comme +_Malbrouk_ ou _C'est l'amour, l'amour_. Sous un climat brûlant, sous une +tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le désespoir ou le +bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une +lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la +discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on +n'écrit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte +de pays[44] contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur, à la +première occasion, fait coffrer comme carbonari tous les poëtes de +l'endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j'écrirais +vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque +contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que +discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abbé ou le Cav. +di M., qui fait le rôle d'espion, étant de la plus drôle d'ignorance, +s'il répète au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et renégat +libéral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait +l'apparence du sens commun, à l'instant la preuve de la police est +faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le préfet de police +vous fait appeler et vous dit gravement: Vous déclarez la guerre au +gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, _pescano in +quel che dite_[45]. + +Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont +tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut être accusé +calomnieusement; cela ne passe pas la portée connue de l'espion. + +Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano, +dans le ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième +ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le +sanctuaire du génie musical et de l'enthousiasme des arts sans +forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; en revanche aussi, +toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de +l'amour-propre le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi +autour de ce méchant piano. Quelquefois il y périt; on le brise à coups +de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux à la tête. Je +conseille à tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce +spectacle. Cet intérieur de la troupe fait la conversation de toute la +ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus +brillant de l'année, de la réussite ou de la chute de l'opéra nouveau. +Une petite ville, dans cet état d'ivresse, oublie l'existence du reste +du monde; c'est durant ces incertitudes que l'_imprésario_ joue un rôle +admirable pour son amour-propre, et qu'il est à la lettre le premier +homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir +acheté ce rôle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le poëte +Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prétentions +d'une troupe d'opéra. Il y a le rôle d'un ténor allemand qui n'entend +pas un mot d'italien, qui est à mourir de rire. Cela est digne de +Regnard ou de Shakspeare. La vérité est si _outrée_, c'est une si drôle +de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intérêts de leur +gloire, enivrés qu'ils sont par les accents divins d'une musique +passionnée, que l'embarras du poëte a été de diminuer, d'affaiblir des +trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vérité et la +nature, bien loin de les charger. La vérité la plus vraie eût paru comme +une caricature dépourvue de toute vraisemblance. + +Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les +dernières années de sa carrière théâtrale, à moins qu'au commencement de +l'opéra sa première entrée n'eût lieu à cheval, ou du haut d'une +colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se +balançait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut. + +Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il +n'y trouve pas la parole _felice ognora_, sur laquelle il lui est +commode de faire des roulades. + +Mais revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété, +et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première +représentation de son opéra. + +Cette soirée décisive arrive enfin. Le _maestro_ se place au piano; la +salle est aussi pleine qu'elle puisse l'être. On est accouru de vingt +milles à la ronde. Les curieux campent dans leurs calèches au milieu des +rues; toutes les auberges sont combles dès la veille; et l'on y est +d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé. Au moment de la +représentation, la ville a l'air d'un désert. Toutes les passions, +toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entière est +concentrée dans la salle. + +L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là +éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou +plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Paris, des +vanités inquiètes, interrogeant de l'oeil la vanité du voisin[46]; ce +sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements, de trépignements, +de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher +leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la _seule +bonne_; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible. +Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable, +parlez-lui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera +magistrat distingué, bon médecin, bon mari, excellent académicien, tout +ce que vous voudrez enfin, excepté un homme fait pour sentir la musique +ou la peinture. + +A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le +vacarme épouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en +donnerait qu'une idée peu exacte. + +On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie: +_bravo Davide, brava Pisaroni_; ou bien toute la salle retentit des +cris: _bravo maestro!_ Rossini se lève de sa place au piano, sa belle +figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui; il fait +trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris +singuliers; on lui crie des phrases entières de louanges: ensuite l'on +passe à un autre morceau. + +Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de +son opéra nouveau; après quoi, il reçoit ses soixante-dix sequins (huit +cents francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par +ses nouveaux amis, c'est-à-dire par toute la ville, et part en voiturin, +avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que +d'effets, pour aller recommencer le même rôle, à quarante milles de là, +dans une ville voisine. Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la +première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux +père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit +ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne +manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de +lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancône à +Reggio, il se donna pour un maître de musique ennemi mortel de Rossini, +et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique +exécrable, qu'il composait à l'instant, sur les paroles connues de ses +airs les plus célèbres, musique qu'il faisait bafouer comme étant celle +des prétendus chefs d'oeuvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de +mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle +fatuité à lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie +c'est la conversation la plus à la mode; et après un mot sur Napoléon, +c'est toujours le propos auquel on revient. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VII + +GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE + + +Je demande la permission de placer ici une digression qui abrégera +beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie +orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent +son lot aussitôt que les pédants l'eurent honoré de leur haine, et que +tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués +contre lui. + +L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus +d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse. + +Rossini se moque des pédants; mais s'il eut toujours assez de mépris +pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir +beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale. + +Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les +nations se sont faite du mot _goût_, on en est souvent revenu à la +signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens +propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une +belle pêche. + +Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en +ouvrant sa belle pêche: le goût des sucreries et des saveurs douces +disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans, +s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un +goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de +piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois +demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de +barres. + +Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui +plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs +insipides, lui fait demander un mets allemand, le _saur-craut_; ce mot +baroque veut dire _choux aigre_. Il y a loin de là à la pêche, dont le +parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma +comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand +Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût +pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de +dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes +officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam. + +A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des +sucreries, qui charmaient son enfance, et contracte celui des choses +piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un +marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de +papa. + +Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un goût piquant, cet +éloignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà +l'image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte, +des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la +mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux +qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire, +représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût +blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730 +que les Leo[47], les Vinci[48], les Pergolèse[49], inventèrent, à +Naples, les chants les plus doux, les mélodies les plus suaves, les +cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille +humaine d'avoir la jouissance. + +Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention, +diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire +remarquer au lecteur. + +De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui +devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé, +s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre +piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêches et leur +délicieux parfum pour demander du _saur-craut_, des sauces épicées et du +kirsch waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il +paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles, +je l'avoue, mais elles me semblent claires. + +Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans +les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différentes et +successives. Où s'arrêtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais, +c'est qu'à chaque période (et chacune d'elles a duré douze ou quinze +ans, à peu près le temps qu'un grand compositeur est à la mode) à +chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution. + +Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de +mes devanciers, en proclamant que la _perfection_ de l'union de la +mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de _Tancrède_. +Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à +ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la +_Gazza ladra_ et _Otello_, qui me présentent des sensations moins +douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus +fortes. + +Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes +les fois que je me sers des mots _délicieux_, _sublime_, _parfait_. Dans +les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je +sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les +emploie pour abréger. + +On dit en France, pour indiquer une nuance d'opinion: _c'est un patriote +de 89_; je me dénonce moi-même comme étant un _Rossiniste de 1815_. Ce +fut l'année où l'on admira le plus en Italie le _style_ et la musique de +_Tancrède_[50]. + +Un amateur de 1780, préférant à tout, comme de juste, le style de +Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement _Tancrède_ aussi +bruyant et aussi surchargé d'effets d'orchestre que me semblent l'être +_Otello_ et _la Gazza ladra_. + +Loin de prétendre à une impartialité ridicule et impossible dans les +arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout à +fait à la mode: je me déclare partial. L'impartialité dans les arts est, +comme la _raison_ en amour, le partage des coeurs froids ou faiblement +épris. Je suis donc partial autant que peut l'être un _bon homme_ de +lettres. La différence, c'est que je ne veux faire pendre personne, pas +même M. Maria Weber, l'auteur du _Freyschütz_, l'opéra allemand qui fait +fureur dans ce moment aux rives de la Sprée et de l'Oder. + +Un partisan du _Freyschütz_ verra en moi un bon homme impossible à +ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il +m'appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je +suis plus ou moins bien né, et dont je me sers pour énoncer mon opinion +sur les gens que charmait, vers l'an 1750, un opéra comique de Galuppi, +avec ses longs récitatifs. + +Je crois que pour être clair, je n'ai rien de mieux à faire que de +placer ici la liste des enchanteurs qui ont passé successivement en +Italie pour avoir atteint le dernier terme de l'art et la perfection du +vrai beau. + +A chaque nouveau génie qui paraissait, il s'engageait une dispute +générale fort vive, et surtout impossible à terminer, entre les gens de +quarante ans qui avaient vu de _meilleurs temps_, et les jeunes gens de +vingt; car un homme de talent écrit toujours dans le _style_ (dans le +mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie) qu'il trouve à la mode à +son entrée dans le monde[51]. + +Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi +d'anathèmes pour leurs successeurs immédiats: + +Porpora brilla en 1710[52]. +Durante 1718. +Leo 1725. +Galuppi, surnommé il Buranello, +parce qu'il était de la petite +île de _Burano_, à une portée de +canon de Venise 1728. +Pergolèse 1730. +Vinci 1730. +Hasse 1730. +Jomelli 1739. +Logroscino, l'inventeur des finales 1739. +Guglielmi, créateur de l'opéra buffa 1752. +Piccini 1753. +Sacchini 1760. +Sarti 1755. +Paisiello 1766. +Anfossi 1761. +Traetta 1763. +Zingarelli 1778. +Mayer 1800. +Cimarosa 1790. +Mosca 1800. +Paër 1802. +Pavesi 1802. +Generali 1800. +Rossini } 1812. +Mozart } + +Je mets ces deux grands noms ensemble, par l'effet combiné de +l'éloignement des lieux, de la difficulté de lire Mozart, et du mépris +des Italiens pour les artistes étrangers: on peut dire que Mozart et +Rossini ont débuté ensemble en Italie vers l'an 1812. + +Aujourd'hui il y a un maestro qui fait oublier l'auteur de _Tancrède_: +c'est celui de _la Gazza ladra_, de _Zelmire_, de _Sémiramis_, de +_Mosè_, d'_Otello_; c'est le Rossini de 1820[53]. + +Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison. + +Voyez deux rivières majestueuses prendre leur source en des contrées +éloignées, parcourir des régions fort différentes, et cependant finir +par confondre leurs eaux: tels sont le Rhône et la Saône. Le Rhône tombe +des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La +Saône prend sa source dans le nord de la France; le Rhône parcourt en +bondissant la vallée étroite et pittoresque du Valais; la Saône arrose +les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent +enfin se réunir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux +et rapide, le plus beau de France, qui va passer si vivement sous les +arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus hardi nautonier. + +Telle est l'histoire des deux écoles de musique, l'allemande et +l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et +Naples. Alexandre Scarlatti créa l'école d'Italie, Bach créa l'école +allemande[54]. + +Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs différents, +représentés aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se +confondre pour ne former qu'une seule école; et leur réunion à jamais +mémorable doit peut-être avoir lieu sous nos yeux, dans ce Paris qui, +malgré les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de +l'Europe[55]. + +Placés par le hasard au point de la réunion, debout sur le promontoire +élevé qui sépare encore ces courants majestueux, observons les derniers +mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles +forment avant de se réunir à jamais. + +D'un côté je vois Rossini donnant _Zelmire_ à Vienne en 1823; de l'autre +je vois Maria Weber triompher le même jour à Berlin avec le +_Freyschütz_. + +Dans l'école italienne de 1815, et dans l'opéra de _Tancrède_, que je +prends comme le représentant de cette école, afin d'éviter toute idée +vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant. + +Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui _irrite_ +doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot _irriter_, +j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que +l'oreille a toujours besoin (en Europe du moins) de se reposer sur un +accord parfait; tout accord dissonant lui déplaît, _l'irrite_ (ici faire +une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à +l'accord parfait. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE VIII + +IRRUPTION DES COEURS SECS.--IDÉOLOGIE DE LA MUSIQUE + + +L'harmonie doit-elle se faire remarquer par elle-même, et détourner +notre attention de la _mélodie_, ou simplement augmenter l'effet de +celle-ci? + +J'avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les +beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule +chose extrêmement belle, et non par la réunion de plusieurs choses +médiocrement touchantes. Le coeur humain n'a que des émotions peu vives +lorsque ses jouissances sont entremêlées de la nécessité de choisir +entre deux plaisirs de nature différente. Si je sens le besoin +d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais à une symphonie de Haydn, +de Mozart ou de Beethoven; je vais au _Mariage secret_, ou au _Roi +Théodore_, si j'aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs +réunis autant que possible je vais voir à la Scala, _Don Juan_ ou +_Tancrède_. J'avoue que si je pénètre plus avant dans la nuit de +l'harmonie, la musique a moins de charmes _pour moi_. + +Il faut un tour de force pour être incorrect en écrivant une phrase de +mélodie; rien n'est au contraire plus facile que de faire des fautes en +notant dix mesures d'harmonie. + +_La science est nécessaire_ pour écrire de l'harmonie. Voilà la +nécessité fatale qui a donné prétexte aux sots et aux pédants de toutes +les couleurs, pour s'immiscer dans la musique. + +Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens +qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui +l'_Histoire de Charles XII_ de Voltaire se présentait incognito à +l'Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens +ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques +inexactitudes de détail, et certes il serait malheureux: tel paraît, aux +yeux des pédants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends +justice; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient[56]. + +La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de +Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d'après les +règles de la syntaxe; mais du reste, ces mois n'offrent aucun sens. + +Rossini, au contraire, opprimé qu'il était par le nombre et la vivacité +des sentiments et des nuances de sentiment qui se présentaient à la fois +à son esprit, a fait quelques petites fautes de grammaire. Dans ses +partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix +, +en écrivant à côté: _Per soddisfazione de' pedanti_. Un élève, après six +mois de Conservatoire, voit ces négligences, qui souvent sont des +essais. + +Il nous reste à donner un coup d'oeil à l'état actuel de la grammaire +musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes? Qui a +fait cette grammaire? sont-ce des gens supérieurs en génie à Rossini? Il +ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse +fidélité les usages d'une nation; les gens qui ont écrit la langue +musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait, à proprement +parler, un _usage général_. La musique attend son Lavoisier. Cet homme +de génie fera des expériences sur le coeur humain et sur l'organe de +l'ouïe lui-même. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on +aiguise, d'un morceau de liège que l'on coupe, de deux orgues de +Barbarie jouant des airs différents, ou simplement d'un papier que l'on +chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs +délicats. + +Il y a des oppositions ou des accords de sons dont les effets agréables +sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que +l'on coupe ou du papier que l'on chiffonne. + +Le Lavoisier de la musique, auquel j'accorde libéralement un coeur très +sensible à ces effets, se livrera à plusieurs années d'expériences, +après quoi il _déduira_ de ses expériences les règles de la musique. + +Dans son ouvrage, au mot _colère_, il nous présentera les vingt +cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère; +il en fera de même pour la _jalousie_, _l'amour heureux_, les _tourments +de l'absence_, etc. + +Souvent l'accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de +sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer. + +L'homme supérieur dont j'invoque la présence donnera les airs qu'il aura +choisis comme exprimant le mieux la _colère_, avec leurs +accompagnements. Font-ils plus d'effets avec ou sans accompagnements? +Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accompagnements? + +Toutes ces grandes questions, résolues par _des expériences_, +établiront enfin une véritable théorie de la musique, basée sur la +_nature du coeur humain_ en Europe, et sur les _habitudes de l'oreille_. + +La plupart des règles qui oppriment dans ce moment le génie des +musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont +des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d'esprit et +d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'être soumise au +creuset de l'expérience[57]. Ce sont des règles impérieuses qui ne sont +appuyées sur rien[58], ce sont des conséquences qui ne partent d'aucun +principe; mais par malheur il en est de l'autorité de ces règles comme +de celle des rois; elles sont environnées de beaucoup de gens en crédit, +qui ont le plus grand intérêt du monde à soutenir leur infaillibilité. +Si l'on ébranle le respect pour les règles, si l'on a la scandaleuse +témérité de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'être _des règles_, +que deviendra l'importance et la vanité d'un professeur au +Conservatoire? + +Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux? + +Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivés à une certaine +époque de leur carrière, s'aperçoivent qu'il y a absence de fondements +dans l'édifice qu'ils élèvent; la peur les saisit; ils quittent l'étude +du langage du coeur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu +d'élever de belles colonnes ou des portiques élégants, ils perdent le +temps de leur jeunesse à pousser en terre des fouilles profondes. Quand +enfin ils sortent tout poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est +surchargée de vérités mathématiques; mais le beau temps de la jeunesse +est passé, et leur coeur se trouve vide des sentiments dont la présence +met en état d'écrire de la musique, comme le duetto d'_Armide_: + + Amor possente nome. + +Il y a des accords qui sont d'un effet évident, d'une expression pour +ainsi dire parlante: il ne faut que les entendre une fois pour convenir +de leur qualité. C'est une expérience que je conseille fort aux amateurs +qui ont une âme. Le précipice dont ils ont à se garder, c'est +l'impatience naturelle à tous les hommes, qui leur fera prendre le roman +de la science pour son histoire. + +Rien n'est pénible comme d'examiner, de douter, quand on a des +plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et +plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position de l'âme, +la moindre théorie brillante séduit et entraîne[59]. Comme en idéologie +il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut +courir; de même, dans la _théorie des arts_, il faut retenir l'âme, qui +sans cesse veut jouir et non examiner[60]. + +Il est un autre écueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage +les âmes sèches[61]. Lorsqu'elles se mettent à la chasse des vérités sur +cette matière, elles perdent la vue à moitié route, et prennent +misérablement le difficile pour le beau. + +N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants génies musicaux de +l'époque actuelle? + +On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes +questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale, +que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les +passions du coeur humain et les habitudes de notre imagination +européenne. + +Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai-je donner au +public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu'il sera +fort malaisé à comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je +voudrais qu'il me fût possible de n'admettre à la lecture de cet ouvrage +que les gens qui viennent de pleurer à _Otello_. + +Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans +son état actuel. Les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec +les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant +_juste_, d'après une telle science, on arrive sans cesse à des +conséquences absurdes, et que la plus petite épinette suffit pour +démentir. + +Mais si vous aviez passé quatre ans à chercher des diamants dans une +mine obscure, ne seriez-vous pas disposé à prendre pour des diamants +superbes, et d'une aussi _belle eau_ que le Régent, des morceaux de +verre que des charlatans adroits vous feraient entrevoir au fond des +sombres galeries de cette mine? L'orgueil naturel à l'homme pervertit en +ce cas l'organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d'âme pour +avouer qu'on a perdu quatre ans, et que l'on n'a jamais vu bien +distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire +vous ont présenté à chaque journée de ces quatre ans, en vous disant: +_Ne voyez-vous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec +tel autre?_ et en vous liant à chaque fois par votre assentiment. + +En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chanteur; +il ne lui est plus possible de songer à divers agréments qu'il lui eût +été loisible de faire s'il y avait eu un moindre nombre d'accords dans +l'accompagnement. Avec des accompagnements à l'allemande, le chanteur +qui hasarde des agréments court risque à chaque instant de sortir de +l'harmonie. + +Après _Tancrède_, Rossini est devenu toujours plus compliqué. + +Il a imité Haydn et Mozart, comme Raphaël, quelques années après être +sorti de l'école du Pérugin, se mit à chercher la force sur les traces +de Michel-Ange. Au lieu d'offrir aux hommes de la grâce et des plaisirs, +il entreprit de leur faire peur. + +L'orchestre de Rossini a fait tort de plus en plus au chant de ses +acteurs. Toutefois ses accompagnements pèchent plutôt par la _quantité_ +que par la _qualité_, comme ceux des Allemands: j'entends que les +accompagnements allemands ôtant toute liberté au chanteur, l'empêchent +de faire les ornements que son génie lui aurait inspirés. Un Davide, par +exemple, est impossible avec une _instrumentazione_ allemande. Elle +taquine la mélodie, comme disait Grétry; elle défend impérieusement au +chanteur de se prévaloir de tous les moyens d'expression de son art. +(Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et +les _fioriture_ de tous les genres.) + +Cette différence dans la nature des accompagnements, _en apparence +également bruyants_, distingue encore l'école allemande de l'école +d'Italie[62]. + +Aujourd'hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier, +en écrivant dans le style de _Tancrède_, bien différent du style de +_Mosè_, d'_Elisabetta_, de _Maometto_, de _la Gazza ladra_. + +Nous verrons plus tard quelques anecdotes relatives à la cour de Naples, +qui ont forcé Rossini à changer de style. Je ne pense pas que ce grand +artiste donnât d'autres raisons de son changement, si par extraordinaire +il voulait une fois en sa vie parler de musique d'un ton sérieux. Il +pourrait alléguer cependant que plusieurs de ses derniers opéras ont été +écrits pour des salles immenses et fort bruyantes. A _San Carlo_ et à +_la Scala_, trois mille cinq cents spectateurs sont placés commodément. +Le parterre lui-même est assis fort à l'aise sur de larges banquettes à +dossier que l'on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a +dû écrire pour des voix fatiguées. S'il les eût laissées _scoperte_, +chantant seules, avec peu d'accompagnements, ou s'il leur eût donné à +exécuter des chants larges et soutenus (_spianati e sostenuti_), il +aurait eu à craindre que les fautes de chant ne fussent trop évidentes, +trop distinctement entendues, et fatales au _maestro_ comme au chanteur. +Un jour qu'on lui reprochait à Venise l'absence de beaux chants bien +développés sur des mesures lentes: «_Dunque non sapete per che cani io +scrivo?_ répondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez.» Il est à +peu près convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les +morceaux d'ensemble. _La Gazza ladra_, écrite pour l'immense salle de +_la Scala_, paraît d'un effet plus _dur_ qu'elle ne l'est réellement, +jouée dans une petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un +orchestre qui méprise les nuances et regarde le _piano_ comme un signe +de faiblesse[63]. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE IX + +L'AURELIANO IN PALMIRA + + +Je ne parlerai pas beaucoup de l'_Aureliano in Palmira_: ma grande +raison, c'est que je ne l'ai pas vu. Cet opéra fut composé pour Milan en +1814; il eut le bonheur d'être chanté par Velutti et la Corréa: la +Corréa, une des plus belles voix de femme qui aient paru depuis quarante +ans; Velutti, le dernier des bons castrats. + +Je ne pense pas que l'_Aureliano_ ait été donné ailleurs qu'à Milan. Je +puis répondre qu'il n'a pas paru à Naples de mon temps; seulement, lors +du succès de l'_Élisabeth_ de Rossini, le parti de l'envie se mit à dire +que cette musique n'était autre que celle de l'_Aureliano in Palmira_. +Cette assertion n'était fondée qu'à l'égard de l'ouverture. Rossini, +sachant bien que celle de l'_Aureliano_ n'était pas connue des +Napolitains, s'en servit sans façon. + +Je ne connais de cet opéra que le duetto + + Se tu m'ami, o mia regina, + +entre un contralto et un soprano. J'ai eu le bonheur de l'entendre +chanter cet hiver, à Paris, par deux voix comparables, si ce n'est +supérieures, à tout ce que l'Italie a de plus délicat et de plus +parfait. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve que la France +produit de belles voix comme tous les pays du monde; seulement nos +professeurs de chant ne sont pas des Crescentini, et l'on croit encore +en province et dans la rue Le Peletier que chanter _fort_ c'est chanter +bien. + +Ravi par l'accord parfait des voix délicieuses qui nous faisaient +entendre + + Se tu m'ami, o mia regina, + +je me suis surpris plusieurs fois à croire que ce duetto est le plus +beau que Rossini ait jamais écrit. Ce que je puis assurer, c'est qu'il +produit l'effet auquel on peut reconnaître la musique sublime: il jette +dans une rêverie profonde. + +Lorsque, songeant à quelque souvenir de notre propre vie, et agités +encore en quelque sorte par le sentiment d'autrefois, nous venons à +reconnaître tout à coup le portrait de ce sentiment dans quelque +cantilène de notre connaissance, nous pouvons assurer qu'elle est belle. +Il me semble qu'il arrive alors une sorte de vérification de la +ressemblance entre ce que le chant exprime et ce que nous avons senti, +qui nous fait voir et goûter plus en détail les moindres nuances de +notre sentiment, et des nuances à nous-mêmes _inconnues_ jusqu'à ce +moment. C'est par ce mécanisme, si je ne me trompe, que la musique +entretient et nourrit les rêveries de l'amour malheureux. + +Je n'ai vu non plus qu'une fois le _Demetrio e Polibio_ de Rossini: +c'était en 1814. Nous étions, un soir du mois de juin, à Brescia, à +prendre des glaces sur les vingt-trois heures (sept heures du soir), +dans le jardin de la contessina L***, sous les grands arbres qui en font +un lieu de délices dans ce climat brûlant. Ce jardin, un peu élevé +au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situé de +manière à être couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance +sur la ville. Une femme de la société chantait à mi-voix un air qui +parut aimable, car il se fit un silence général.--Quel est cet air? +demanda-t-on quand elle eut cessé de chanter.--Il est de _Demetrio e +Polibio_. C'est le fameux duetto + + Questo cor ti giura affetto. + +--Est-ce le _Demetrio_ que les petites Mombelli donnent demain à +Como?--Précisément; Rossini l'a écrit pour elles (1812), et avec les +passages que leur père, le vieux ténor Mombelli, lui a indiqués comme +étant le mieux dans la voix de ses filles. + +--Est-il sûr que l'opéra soit de Rossini? dit une de ces dames. On +assure que Mombelli a travaillé à la musique.--Il aura peut-être fourni +à Rossini quelque ancien motif à la mode, lorsque lui, Mombelli, était +célèbre, vers l'an 1780 ou 90. On dit que les petites Mombelli sont +parentes de Rossini.--Pourquoi n'irions-nous pas à Como, voir +l'ouverture de la salle? dit la maîtresse de la maison.--Allons à Como, +répondit-on de toutes parts: et moins de demi-heure après, nous étions +quatre voitures au galop des chevaux de poste sur la route de Como, en +passant par Bergame. Cette route côtoie les plus belles collines qui +existent peut-être en Europe. Il fallait aller vite pour arriver à Como +avant que le soleil du lendemain ne fût brûlant, et c'est ce qui nous +faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent +toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui même, +assure-t-on, ont des intelligences dans la première de ces deux villes. +Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos plaisirs. +Sous prétexte de les distraire, nous osions nous livrer à toutes les +idées singulières, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-être un +peu de la folie que donne une belle nuit, _stellata_. Sous ce délicieux +climat, le _bleu_ du ciel est différent du nôtre. La suite de lacs et de +montagnes couvertes de grands châtaigniers, d'orangers et d'oliviers qui +s'étend de _Bassano_ à _Domo d'Ossola_, est peut-être la plus belle +chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a célébré ce pays, il +est resté à peu près inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de +peur de paraître exagéré. Je ne crains déjà que trop qu'on m'adresse ce +reproche pour tous les beaux effets que j'attribue à la musique. + +Nous arrivâmes à Como à neuf heures du matin. Le soleil était déjà +brûlant; mais j'étais ami de l'hôte de _l'Angelo_, dont l'auberge donne +sur le lac (en Italie, aucune amitié n'est à négliger); il nous donna +des chambres très fraîches; les vagues du lac venaient se briser au pied +de nos fenêtres, à huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut à +l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui +voulurent se baigner; et enfin, à huit heures du soir, nous nous +trouvâmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce +soir-là au public pour la première fois. La foule était immense. On +était accouru des _monti di Brianza_, de Varese, de Bellagio, de Lecco, +de Chiavena, de la _Tramezina_, de tous les bords du lac, à trente +milles de distance. Nos trois loges nous coûtèrent 40 sequins (450 fr.), +et encore fut-ce par grâce que nous les obtînmes: nous dûmes cette +faveur à mon ami l'hôte de _l'Angelo_. + +Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour +élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première +fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un +énorme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes à +chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui +viennent au théâtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la +condition d'_utilité_ nécessaire à la _beauté_ en architecture. Ce +portique est situé sur une jolie petite place, derrière la superbe +cathédrale d'ordre gothique mitigé. A la gauche de cette place s'élève +la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrière du lac de +Como. Nous trouvâmes que l'intérieur du théâtre répondait, par la +hardiesse et la simplicité de ses lignes, à la mâle beauté de la façade. +Tout cela avait été construit en trois ans par des particuliers, et dans +une ville de dix mille habitants, qui voit croître de l'herbe dans la +plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt +ans que je passe à Dijon, j'y vois toujours le théâtre avec ses murs +élevés à dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donné à la +France vingt hommes d'esprit célèbres par leurs écrits: Buffon, de +Brosses, Bossuet, Piron, Crébillon, etc.; mais puisque nous excellons +par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supériorité dans +les lettres, et laissons le sceptre des arts à la belle Italie. + +Un officier fort aimable et très-bel homme, M. M***, aide de camp du +général L., que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'_atrio_ du +théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au +fait de tous ces petits détails que l'on a grande envie de savoir quand +on arrive dans un théâtre inconnu. + +«La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule +famille. Des deux soeurs Mombelli; l'une, toujours habillée en homme au +théâtre, fait les rôles de _musico_, c'est _Marianne_; l'autre, +_Esther_, à une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement +suave, et remplit les rôles de _prima donna_. Dans _Demetrio e Polibio_, +que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de +leur théâtre, le vieux Mombelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle +du roi. Celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé +Olivieri, attaché depuis longtemps à madame Mombelli la mère, et qui, +pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'_utilités_, +et, à la maison, est le cuisinier et le _maestro di casa_ de la famille. +Sans être jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent +généralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur +père, qui est un ambitieux (_un dirittone_), veut les marier.» + +Mis ainsi au fait de la petite chronique du théâtre, nous vîmes enfin +commencer _Demetrio e Polibio_. Je n'ai, je crois, jamais senti plus +vivement que Rossini est un grand artiste. Nous étions transportés, +c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous présentait les chants +les plus purs, les mélodies les plus suaves. Nous nous trouvâmes bientôt +comme perdus dans les détours d'un jardin délicieux, tel que celui de +Windsor, par exemple, et où chaque nouveau site vous semble le plus beau +de tous, jusqu'à ce que, réfléchissant un peu sur votre admiration, vous +vous apercevez que vous avez accordé à vingt choses différentes le titre +de la plus belle. + +Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du +beau ciel d'Italie, qui ne renferme ni mélancolie ni malheur[64], et +qui est évidemment l'attendrissement d'une âme forte, quoi de plus +touchant que la cavatine du _musico_: + + Pien di contento il seno? + +La manière dont elle fut chantée par Marianne Mombelli, aujourd'hui +madame Lambertini, nous parut le chef-d'oeuvre du _canto liscio e +spianato_ (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile +comparé à la manière de madame de Staël, où chaque phrase est chargée, à +en couler à fond, de sensibilité et de philosophie). A cette distance de +temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me +souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fûmes arrivés +au duetto entre le _soprano_ et le _basso_: + + Mio figlio non sei, + Pur figlio ti chiamo, + +nous cessâmes de louer la cavatine, et pensâmes que rien au monde ne +pouvait mieux peindre la tendresse passionnée et aimable d'un père pour +son fils. Nous nous disions: Voilà le style de _Tancrède_, mais cela est +supérieur pour l'expression. + +Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière +raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartetto: + + Donami omai, Siveno. + +Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de neuf années, pendant +lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce +quartetto est un des chefs-d'oeuvre de Rossini. Rien au monde n'est +supérieur à ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul +quartetto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal. Il y a, par +exemple, une légèreté de touche (ce qu'en peinture on appelle _fait avec +rien_) que je n'ai jamais vue chez Mozart. + +Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit +répéter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le +faire recommencer une troisième fois, lorsqu'un ami de la famille +Mombelli vint au parterre dire aux _dilettanti_ que les jeunes Mombelli +n'avaient pas une santé très forte, et que si on voulait avoir encore +une fois le _quartetto_, on s'exposait à leur faire manquer les autres +morceaux de l'opéra. «Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette +force?»--«Certainement, répondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et +de sa maîtresse, + + Questo cor ti giura amore, + +et deux ou trois autres encore.» Cette raison fit son effet sur le +parterre de Como, la curiosité calma les transports de l'enthousiasme le +plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto + + Questo cor ti giura amore; + +il est impossible de peindre l'amour avec plus de grâce et moins de +tristesse. + +Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilènes sublimes, c'était +la grâce et la _modestie_ des accompagnements, si j'ose ainsi parler. +Ces chants étaient les premières fleurs de l'imagination de Rossini; ils +ont toute la fraîcheur du matin de la vie. + +Plus tard, Rossini s'est avancé dans les sombres régions du Nord, où, à +côté d'un beau point de vue, se trouve _l'horreur_ d'un précipice +profond, et triste à contempler; et cette _horreur_ fait partie +intégrante de ce nouveau genre de _beau_[65]. + +Ce grand maître, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a +conquis l'admiration des coeurs peu sensibles, et des musiciens qui sont +savants à l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens nés +hors de l'Italie, réunis en un congrès, ne parviendraient jamais à faire +un quartetto comme + + Donami omai, Siveno. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE X + +IL TURCO IN ITALIA + + +L'automne de la même année 1814, Rossini fit pour la _Scala_, le _Turco +in Italia_: on demandait un pendant à l'_Italiana in Algeri_. Galli, qui +pendant plusieurs années avait rempli d'une manière admirable le rôle du +bey dans l'_Italiana_, fut chargé de représenter le jeune Turc qui, +poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la +première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement +cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un +amant (don Narciso), qui n'est nullement disposé à céder la place à un +Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de +plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l'occasion de +tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari. + +La cavatine de don Geronio est d'une gaieté parfaite: + + Vado in traccia d'una zingara + Che mi sappia astrologar, + Che mi dica, in confidenza, + Se col tempo e la pazienza, + Il cervello di mia moglie + Potro giungere a sanar[66]. + +Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cimarosa, +surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soi-même: + + Ma la zingara ch'io bramo + È impossibile trovar. + +Toutefois si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de +Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est fort différent. +Le rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du +célèbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait +cette cavatine d'une manière différente: tantôt nous avions le mari +amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari +philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le +ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini +se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains +que le seul récit n'en déplaise. Il faut savoir que ce soir-là, la +société était fort occupée d'un pauvre époux qui était loin de prendre +avec philosophie les accidents de son état. On ne parlait, dans la +plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur, +qu'il venait d'apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que +personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa +cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari +malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable; +il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord, +quelques personnes seulement s'aperçurent qu'il y avait un grand rapport +entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public +tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il +tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer +les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie +universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et +vint se placer en évidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu +élevée au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux +jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point +du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientôt +à ses gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il +contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d'arriver, et +qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte +qu'il avait faite la nuit précédente. + +Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes, +sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour, +pour pouvoir se figurer les accès de rire convulsif qui saisirent un +public vif et malin, à la vue de l'époux malheureux dans la loge, et de +Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa +cavatine, copiait à l'instant ses moindres gestes et les exagérait d'une +manière grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police +oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage +entra dans la loge et parvint non sans peine, à en extraire le duc +éploré. + +La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d'avantage dans le +salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à la belle Italie: + + Bell'Italia, al fin ti miro, + Vi saluto amiche sponde! + +L'auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur +adoré à Milan, et qui paraissait pour la première fois, de retour de +Barcelone, où il était allé chanter pendant un an. + +Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre, +firent retentir l'immense salle de la _Scala_; mais l'on trouva que +Rossini, qui était au piano, ne s'était nullement distingué dans ce +duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse _bravo Galli!_ +et pas une seule fois _bravo maestro!_ car, aux premières +représentations d'un opéra, les applaudissements accordés au chanteur et +au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il +n'est pas question du poëte. Il faut être littérateur français pour +s'aviser de juger un opéra par le mérite des paroles. + +Il me serait impossible de peindre d'une manière qui approche de la +réalité, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant +quartetto[67]: + + Siete Turco, non vi credo + Cento donne intorno avete, + Le comprate, le vendete + Quando spento è in voi l'ardor[68] + +Je n'ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que +chaque phrase, chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse +musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de répéter +ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme, à qui elles +servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir +réfuter son prétexte. + +La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire. + +Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la +galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de +Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les +suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L'extrême fraîcheur +de cette cantilène sublime n'est altérée que pour esquisser les premiers +traits de la passion naissante. + +Comment peindre la nuance délicieuse du reproche _le comprate, le +vendete_, répété plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau, +par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse +Italie! ce n'est que là qu'on connaît l'amour. + +Don Geronio, qui ne s'aperçoit que trop de la passion naissante de +Fiorilla, emploie les grands moyens: + + Se tu più mormori + Solo una sillaba, + Un cimiterio + Qui si farà[69]. + +Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un +modèle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionné, comique, +dans l'expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le +temps que l'esprit mettrait à saisir cette finesse, à l'admirer, à +l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien +pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut _juger_ pour sentir +l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la +musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais +goûter ensemble. Il faut être homme de lettres français[70] pour ne pas +revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique +répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la +même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne +comprennent-ils pas qu'une seule de ces répétitions tue le vers, la +mesure, le rythme, et qu'un mot spirituel, répété ou seulement +_prononcé lentement_, est souvent une sottise[71]? + +Les vers d'un opéra n'existent que dans le libretto, et grâce à la +manière dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que +l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionnés +où le chant succède au récitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait +d'y reconnaître des vers. + +La fin du quartetto dont j'ai cité quelques mots sans esprit français +mais excellents pour la musique, offre une cantilène parfaite de comique +et de vérité dramatique: + + Nel volto estatico + Di questo e quello, + +paroles que les quatre personnages intéressés, donna Fiorilla, son +amant, son mari et le Turc, chantent ensemble. + +A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui +prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa +donna Fiorilla: l'ensemble était parfait. + +Au second acte, le duetto si piquant, + + D'un bel uso di Turchia + Forse avrai novella intesa, + +dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre +sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles +convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnât +pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus +de légèreté, plus de gaieté et plus de cette grâce brillante que +personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut défier +hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont +des choses d'un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n'ont rien fait +qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C'est comme les +arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à +Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello. + +Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon +enthousiasme; je me hâte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau +soit parfaitement chanté: il y faut absolument un Galli[72]. La grâce +disparaît tout à fait, pour peu que les chanteurs manquent de facilité +ou de hardiesse. + +La scène du bal est un autre chef-d'oeuvre. Je ne sais si les gens graves +qui président à l'opéra bouffon ont osé en gratifier le public de Paris, +lorsqu'ils lui ont donné une édition corrigée du _Turco in Italia_. + +Le quintetto + + Oh! guardate che accidente, + Non conosco più mia moglie[73], + +est peut-être ce que j'ai entendu de plus délicieux dans les opéras +bouffons de Rossini; c'est que la simplicité y lutte avec la force +d'expression. Mais il faut n'être pas tout à fait de sang-froid pour +goûter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant +qu'une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager; le personnage +triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou +bien: farce digne des tréteaux! + +On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il était +trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau +chef-d'oeuvre de Rossini. L'orgueil national était blessé. Ils +prétendirent que Rossini s'était copié lui-même. On pouvait prendre +cette liberté pour les théâtres des petites villes; mais pour _la +Scala_, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons +Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans +plus tard, _le Turco in Italia_ fut redonné à Milan et reçu avec +enthousiasme. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XI + +ROSSINI VA A NAPLES + + +Vers 1814, la gloire de Rossini parvint jusqu'à Naples, qui s'étonna +qu'il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas +Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de +Milan, garçon de café qui à force de jouer, et surtout de tailler au +pharaon, et de donner à jouer, s'est fait une fortune de plusieurs +millions. M. Barbaja, formé aux affaires à Milan, au milieu des +fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six +mois, à la suite de l'armée, ne manque pas d'un certain coup d'oeil. Il +vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait +dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à +raison, allait être l'homme du jour en musique; il prit la poste, et +vint le chercher à Bologne. Rossini, accoutumé à avoir affaire à de +pauvres diables d'_impresari_, toujours en état de banqueroute +flagrante, fut étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui, +probablement, trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt +sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté +sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa une _scrittura_ de +plusieurs années. Il s'engagea à composer, pour M. Barbaja, deux opéras +nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous +les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand +théâtre de _San-Carlo_ à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé _del +Fondo_. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un +intérêt dans les jeux tenus à ferme par M. Barbaja, intérêt qui a valu +au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année. + +La direction musicale de _San-Carlo_ et du théâtre _del Fondo_, dont +Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de +manoeuvre, qui l'a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des +voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une +quantité de musique incroyable. Cela seul eût suffi pour flétrir un +talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état +d'exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de +Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les +critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de +se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un +style au niveau de ce que je raconte. + +Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme +Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de +tous les côtés. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de +tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus +acharné, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour +d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini, n'a fini qu'en +1822, et a eu l'influence la plus marquée sur son talent, sur son +bonheur, et sur l'économie de toute sa vie. + +Toujours heureux, Rossini débuta à Naples, de la manière la plus +brillante, ce fut par _Elisabetta regina d'Inghilterra_, opera seria +(fin de 1815). + +Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout +les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable +Parthénope, il faut remonter très haut. + +Le personnage influent à Naples est grand chasseur, grand joueur de +ballon, cavalier infatigable, pêcheur intrépide; c'est un homme tout +physique; il n'a peut-être qu'un seul sentiment, qui tient probablement +encore à ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies. +Du reste, également privé de coeur pour le mal comme pour le bien, c'est +un être absolument sans aucune sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi +qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une +exagération; il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais +signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier. + +Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au +milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des +pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à +Naples, et voilà que l'une des plus belles choses de sa Naples chérie, +une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour, +le magnifique théâtre de _San-Carlo_, est anéanti en une nuit par le +feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un +royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se +présente un homme qui lui dit: «Sire, cet immense théâtre que la flamme +achève de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il +n'était hier.» M. Barbaja a tenu parole. En entrant dans le nouveau +Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois +depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M. +Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume, +directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait +mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui +toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle +Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a été de 1806 à 1815, une des +premières chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commencé à avoir +souvent la voix fatiguée; c'est ce que chez les chanteurs du second +ordre, on appelle vulgairement _chanter faux_. De 1816 à 1822, +mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté au-dessus ou au-dessous du +ton, et a été ce qu'on appelle partout _exécrable_; mais c'est ce qu'il +ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle +Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de +_San-Carlo_, et a été constamment applaudie. Voilà, suivant moi, un des +triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût +dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de +l'univers, c'est sans contredit celui de la musique. Hé bien, durant +cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu a été vexé de +la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M. +Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini; il payait, +autour du roi, _qui il fallait payer_ (c'est la phrase napolitaine); il +était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse. + +Vingt fois je me suis trouvé à _San-Carlo_. Mademoiselle Colbrand +commençait un air; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible +d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés, +mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe +du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles! +obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes +voisins, nous allions faire un tour au _Largo di Castello_, et revenions +au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto +ou quelque morceau d'ensemble où la fatale protégée de M. Barbaja et du +roi ne fît pas entendre sa superbe voix en décadence. Pendant la durée +éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand +n'a osé reparaître sur la scène qu'en se faisant précéder par les plus +humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire +une réputation à mademoiselle Chomel qui, à Naples, s'appelle _Comelli_, +et qu'on savait sa rivale de toute manière. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XII + +L'ELISABETTA + + +Lorsque, vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples, et donna son +Élisabeth, les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien +loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-être cette chanteuse +célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant: +de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique, +un oeil de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau +noir-jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette femme, qui, hors de la +scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît +le front chargé du diadème, frappe d'un respect involontaire, même les +gens qui viennent de la quitter au foyer. + +Le château de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en +1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de +_l'Elisabetta_ jouée à Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas +d'abord le caractère de cette reine illustre, chez qui les faiblesses +d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en +temps les qualités d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman, +Leicester, favori d'Élisabeth, est sur le point d'être élevé au trône, +et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-même d'une +femme moins impérieuse et plus aimable, qu'il a osé épouser en secret, +il espère pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et armé du +souverain pouvoir. Dans l'opéra, l'épouse de Leicester ne s'appelle pas +Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mélodrame +français, par un M. Smith, Toscan établi à Naples. + +Le premier duetto _en mineur_, entre Leicester et sa jeune épouse, est +magnifique et fort original. _Elisabetta_ était la première musique de +Rossini que l'on entendait à Naples; sa grande réputation, acquise dans +le nord de l'Italie, avait disposé le public napolitain à le juger avec +sévérité; on peut dire que ce premier duetto + + Incauta! che festi? + +décida le succès de l'opéra et du maestro. + +Un courtisan nommé _Norfolk_, jaloux du haut degré de faveur où le +sentiment de la reine a placé Leicester, révèle à cette princesse le +secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui +apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'Écosse, et +dont l'arrivée triomphale forme le commencement du premier acte, ramène +avec lui sa nouvelle épouse, parmi les jeunes otages que l'Écosse envoie +à Élisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages. +Elle vient ainsi d'attacher à sa cour sa rivale, cachée sous les +vêtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond +est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui +déchirent le coeur de la reine, sont aux prises de la manière la plus +cruelle. Le duetto + + Con qual fulmine improviso + Mi percosse irato il cielo! + +entre la reine et Norfolk, a eu autant de succès à Paris qu'à Naples. Il +y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour +l'orgueil; mais l'amour n'y paraît que furieux. + +La reine, hors d'elle-même, prescrit au grand-maréchal de sa cour de +faire rassembler ses gardes, et de les préparer à la prompte exécution +de ses ordres, quels qu'ils puissent être. Elle lui ordonne en même +temps de faire paraître devant elle tous les otages écossais, et enfin +d'appeler Leicester, qu'elle veut voir à l'instant. Après ces ordres +rapides, donnés en peu de mots, Élisabeth reste seule. Il faut avouer +que mademoiselle Colbrand était superbe en cet instant; elle ne se +permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans +mouvement, en attendant la scène qui se prépare et l'homme qui l'a +trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer à la mort +cet amant perfide. Voilà les situations que la musique réclame. + +Enfin Leicester paraît, mais les otages écossais s'avancent en même +temps que lui. L'oeil furieux d'Élisabeth cherche parmi ces pages l'être +qu'elle doit haïr; elle a bientôt deviné Mathilde à son trouble. La +passion des personnages se trahit par des mots entrecoupés. Enfin le +chant commence, c'est le _finale_ du premier acte. La reine, qui se voit +trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret à un garde, qui +bientôt reparaît avec un coussin recouvert d'un voile. Élisabeth, après +un dernier regard jeté rapidement sur Mathilde et sur Leicester, écarte +ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre paraît sur le +coussin; elle l'offre à Leicester en même temps que sa main. + +Ce moment est superbe. Ce moyen, déplacé peut-être dans la tragédie, +est magnifique et du plus grand effet dans l'opéra, qui réclame les +choses qui parlent aux yeux. + +Élisabeth, qui se complaît dans sa fureur, se dit à elle-même: + + Qual colpo inaspettato + Che lor serbava il fato, + Il gelo della morte + Impallidir li fè[74]. + +Leicester ne reçoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci, +furieuse, saisit le jeune page et l'entraîne sur le devant de la scène; +elle dit à son amant: «Voilà la perfide qui fait de toi un traître.» +Mathilde et son époux se voient découverts; dans leur trouble, ils ne +répondent que par des mots entrecoupés. La reine appelle ses gardes. +Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi à tous les +détails de ce grand événement, et à l'éclatante disgrâce de Leicester, +auquel les gardes demandent son épée. + +Il était impossible d'offrir un plus beau _finale_ à la musique; cet art +divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgré lui, +lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientôt celles de l'amour. Ici +la jalousie poussée jusqu'à la rage chez Élisabeth, le désespoir le +plus profond chez Leicester, l'amour tendre et éploré dans sa jeune +épouse, tout sert à souhait la musique. Il serait peu exact de dire que +cette situation contribua beaucoup au succès de Rossini. A la première +représentation, les Napolitains étaient ivres de bonheur. Je me +souviendrai toujours de cette première soirée. C'était un jour de gala à +la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans +laquelle j'assistais à la première représentation d'_Élisabeth_, était +d'abord fort disposée à la sévérité envers ce maestro, né loin de +Naples, et qui avait acquis ailleurs sa célébrité. + +Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux +Leicester (Nozzari) et sa jeune épouse déguisée en page (mademoiselle +Dardanelli), désarma tous les coeurs. Le charmant style de Rossini acheva +bien vite la séduction. On trouvait les grandes émotions de l'opéra +seria, et elles n'étaient achetées par aucun moment de langueur et +d'ennui. + +La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne +dispose à goûter la splendeur, rien n'éloigne l'idée des chagrins +solitaires et des peines de l'amour, comme les cérémonies brillantes +d'un jour de fête à la cour. Or, il faut avouer que la musique +d'_Élisabeth_ est beaucoup plus _magnifique_ que pathétique; à chaque +instant les voix exécutent des batteries de clarinette, et les plus +beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert. + +Mais que nous étions loin de toutes ces froides critiques à la première +représentation! nous étions ravis: c'est le mot propre. + +Arrivé à ce superbe _finale_ du premier acte, je m'aperçois que j'ai +oublié l'ouverture. Elle commença le succès de la pièce. Je me souviens +que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la +princesse de Belmonte: «Cette ouverture n'est que celle de _l'Aureliano +in Palmira_, renforcée d'harmonie.» Il s'est trouvé dans la suite que +rien n'était plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla à Rome +pour écrire le _Barbier de Séville_, sa paresse reprit cette même +ouverture pour la troisième fois. Elle se trouve ainsi avoir à exprimer +les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des âmes les plus hautes +dont l'histoire ait gardé la mémoire, et les folies du barbier Figaro. +Le plus petit changement _de temps_ suffit souvent pour donner l'accent +de la plus profonde mélancolie à l'air le plus gai. Essayez de chanter +en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: _Non più andrai +farfallone amoroso_. + +Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employée par +Rossini, forment la péroraison du premier _finale_ de _l'Elisabetta_. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIII + +SUITE DE L'ELISABETH + + +Le second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Élisabeth fait +amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour +lui adresser ces paroles fatales: + + T'inoltra, in me tu vedi + Il tuo giudice, o donna. + +«La politique condamne à une mort ignominieuse une femme ennemie qui a +osé s'introduire dans ma cour sous un déguisement perfide. Un reste de +pitié parle encore dans mon âme. Écris, renonce aux prétendus droits que +tu peux te croire sur le coeur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton +erreur.» + +Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il +serra tous les coeurs. + +Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scène, pour comprendre +le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies +qu'elle faisait faire à cette époque. + +Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre +des dessins fort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la +dernière exactitude, le costume de la sévère Élisabeth. Ces habits du +seizième siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux +traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient +l'anecdote de la vérité du costume; cette idée consacrant, par le +prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand, +augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination +la plus exaltée par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une +Élisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle +San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on +devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette +belle reine. + +Mademoiselle Colbrand, dans Élisabeth, n'avait point de gestes, rien de +théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des _poses_ ou des +_mouvements tragiques_. Son pouvoir immense, les événements importants +qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ses +yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était +le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste +d'orgueil: c'était la manière d'être d'une femme belle encore, qui dès +longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté suivie +de la plus prompte obéissance[75]. En voyant mademoiselle Colbrand +parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis +vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cette +_ancienneté_ des habitudes que le pouvoir suprême fait contracter, +c'est l'évidence de l'absence de toute espèce de doute sur le dévouement +que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait +principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient +dans la tranquillité des mouvements de la reine. Le peu de mouvements +qu'elle faisait lui étaient arrachés par la violence des combats de +passions qui déchiraient son âme, aucun par l'intention de se faire +obéir. Nos plus grands acteurs tragiques, Talma lui-même, ne sont pas +exempts de gestes forts et impérieux, dans les rôles de tyrans. +Peut-être ces gestes impérieux, ces espèces de gasconnades tragiques, +sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais goût, tel que +celui qui décide du sort de nos tragédies; mais ces gestes, pour être +applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du +monde qui fait le moins de gestes[76]; ils lui sont inutiles: il est +depuis longtemps accoutumé à voir ses moindres signes suivis, avec la +rapidité de l'éclair, de l'exécution de ses volontés. + +La scène superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande +tragédienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde, + + Pensa che sol per poco + Sospendo l'ira mia, + +qui se change bientôt en terzetto, par l'arrivée de Leicester. + +On nous dit que c'était Rossini qui avait eu l'idée de l'arrivée de +Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats +de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir +de l'amour sincère dans un coeur de seize ans. On peut dire que dans le +genre du libretto d'opéra, cette idée est de génie. + +Après ce terzetto magnifique, nous eûmes deux airs chantés, l'un par +Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien +composés. On peut juger s'ils furent bien chantés par deux ténors rivaux +paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait +de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles. +Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu +commun, et n'être pas à la hauteur du reste de l'opéra. + +Leicester est mis en prison et condamné à mort par les cours de justice +du pays. Quelques moments avant l'exécution, Élisabeth ne peut résister +à l'idée de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pénétrer un +sentiment tendre dans un coeur dévoué à l'ambition et aux sombres +jouissances du pouvoir. Elle paraît dans la prison de Leicester. Le +traître Norfolk y était avant elle, et à son arrivée se cache derrière +un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils +reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit +découvert et sans espoir de pardon, se précipite sur Élisabeth, un +poignard à la main. Mathilde, la jeune épouse de Leicester, qui venait +lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par +un cri qui l'avertit du danger. + +Élisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester, +pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs, +peut-être un peu faibles, qui précèdent, par l'un des plus magnifiques +_finale_ qu'il ait peut-être jamais écrits. + +Le cri de la reine, + + Bell'alme generose, + +porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public. Nous fûmes plus de +quinze représentations avant de pouvoir porter un oeil critique sur ce +morceau superbe. + +Élisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde; voici ses paroles: + + Bell'alme generose, + A questo sen venite: + Vivete, ormai gioite + Siate felici ognor[77]. + +Quand enfin nous eûmes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvâmes +que ce chant était doux et tranquille comme le calme après la tempête. +Du reste, Rossini a réuni, je crois, tous les défauts de son style dans +ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est étouffé sous un +déluge d'ornements déplacés et de roulades qui ont l'air d'être écrites +pour des instruments à vent, et non pour une voix humaine. + +Mais il faut être juste, Rossini arrivait à Naples; il voulait réussir, +il dut s'attacher à plaire à la prima donna qui gouvernait entièrement +le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de +pathétique dans son talent; il a été magnifique comme sa personne; +c'était une reine, c'était Élisabeth, mais c'était Élisabeth donnant des +ordres du haut d'un trône, et non pas pardonnant avec générosité. + +Quand le génie de Rossini l'eût porté au pathétique, ce que je suis loin +d'accorder, il eût dû s'en abstenir à cause de la voix de la célèbre +cantatrice à laquelle il confiait le rôle d'Élisabeth. + +Dans le morceau _bell'alme generose_, Rossini, par un artifice fort +simple rassembla tous les agréments, de quelque espèce qu'ils fussent, +que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire +en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va +juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces +agréments étaient faits avec une telle supériorité, que, malgré +l'absurdité flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt +représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient +déplacés. + +Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques: + +«Élisabeth est reine même en pardonnant. Dans un coeur si altier, le +pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de +politique. Quelle est la femme, même sans être reine, qui puisse +pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme?» + +Alors les vieux dilettanti se fâchaient: «Toute votre musique pèche par +l'absence du pathétique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme +le talent de votre première chanteuse. Elle devait être profondément +tendre dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du +terzetto + + Pensa che sol per poco, + +qui encore est plutôt simple comme un nocturne, que tendre comme un air +de passion; mais il repose l'âme de la magnificence de tout ce qui +l'entoure, et il doit au contraste les quatre cinquièmes du plaisir +qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifié +l'expression et la situation dramatique aux broderies de la +Colbrand.»--_J'ai sacrifié au succès_, répondit Rossini avec une sorte +de fierté qui lui allait à merveille. L'aimable archevêque de T... vint +à son secours. A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé devant le peuple, +dit pour toute réponse à ses ennemis: «Romains, il y a dix ans qu'à +pareil jour je détruisis Carthage; allons au Capitole rendre grâces aux +dieux immortels.» + +Il est sûr que l'effet d'_Élisabeth_ fut prodigieux. Quoique fort +inférieur à _Otello_, par exemple, il y a dans cet opéra bien des choses +d'une fraîcheur délicieuse et entraînante. + +Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour +les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce +reproche: «J'avais ces deux ténors, et je n'avais pas de voix de basse +pour le rôle du traître Norfolk.» La vérité est qu'avant Rossini on ne +donnait jamais des rôles importants aux voix de basse dans l'opéra +séria. Ce maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix, +des parties difficiles dans les opéras de _mezzo carattere_, tels que +_la Cenerentola_, _la Gazza ladra_, _Torvaldo e Dorliska_, etc.; et +l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les +Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIV + +OPÉRAS DE ROSSINI A NAPLES + + +Mademoiselle Colbrand chanta, dans une même année, l'_Élisabeth_ de +Rossini, la _Gabrielle de Vergy_ de Caraffa, _la Cora_ et la _Médée_ de +Mayer, et tout cela d'une manière sublime, et surtout avec une agilité +incroyable dans la voix. San-Carlo présentait alors un des plus beaux +spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus +difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et +par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; dès l'année +suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà +une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un +air sans fautes. La seule crainte d'être toujours tout près d'une note +fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être +heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner: voilà ce que les +Français ne veulent pas comprendre; leur manière de jouir des arts, +c'est de les juger. + +On attendait les premières mesures de l'air de mademoiselle Colbrand; +voyait-on qu'elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi +le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au café prendre +une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces +promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et +attendit qu'on l'en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il +murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était +honorée parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se +voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l'éternel sujet de ses +vanteries et de son orgueil envers les étrangers. Le public témoigna de +mille manières sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes +se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court +l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de +complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de coeurs que +tous les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera +peut-être digne de la liberté dans cent ans. + +En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est +pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur donner, c'est +mademoiselle Colbrand qu'il fallait ôter. + +Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On +vit bientôt que, par caractère, c'était l'homme le plus étranger à +l'intrigue, et surtout à l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appelé +par M. Barbaja à Naples, lié d'amour avec mademoiselle Colbrand, il +était difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir +quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples, +toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure +envie de le siffler. Lui, de son côté, ne pouvant plus compter sur la +voix de mademoiselle Colbrand, s'est jeté de plus en plus dans +l'harmonie allemande, et surtout s'est éloigné de plus en plus de la +_véritable expression dramatique_. Mademoiselle Colbrand le persécutait +sans cesse pour qu'il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix +avait l'habitude. + +On voit par quel enchaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini +a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C'est un +grand poëte, et un poëte comique forcé à être _érudit_, et érudit sur +des choses tristes et sérieuses. Qu'on se figure Voltaire obligé, pour +vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet. + +Rossini a été quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et +plein de feu[78]. + +Après l'_Élisabeth_, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval +(1816) _Torvaldo e Dorliska_ et le _Barbier_; il reparut à Naples et fit +jouer _la Gazetta_, petit opéra buffa, demi-succès, et ensuite _Otello_ +au théâtre _del Fondo_. Après _Otello_ il alla à Rome pour _la +Cenerentola_, et fit son voyage de Milan pour _la Gazza ladra_. A peine +de retour à Naples, il donna l'_Armide_. + +Le jour de la première représentation, le public le punit de la voix +incertaine de mademoiselle Colbrand, et l'_Armide_ réussit peu, malgré +le superbe duetto. Vivement piqué de la froideur qu'on lui montrait, +Rossini chercha à conquérir un succès sans employer la voix de +mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours à son +orchestre, et de l'accessoire fit le principal. Il prit une revanche +complète de l'irréussite d'_Armide_ dans le _Moïse_. Le succès fut +immense. De ce moment le goût de Rossini fut faussé. Il écrit de +_l'harmonie_ légère et spirituelle en se jouant: il avait, au contraire, +assez de peine, après vingt opéras, à trouver des cantilènes nouvelles. +La paresse, d'accord avec la nécessité, lui fit adopter le genre +allemand. _Moïse_ fut immédiatement suivi de _Ricciardo e Zoraïde_, +d'_Ermione_, de _la Donna del Lago_ et de _Maometto secondo_. Tous ces +opéras allèrent aux nues, à l'exception d'_Ermione_, qui était un essai. +Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre déclamé, donné +aux Français par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour +l'oreille n'était pas faite pour plaire beaucoup à des Napolitains. +D'ailleurs, dans _Ermione_, tout le monde se fâchait, et toujours, et il +n'y avait qu'une seule couleur, celle de la colère. La colère, en +musique, n'est bonne que comme contraste. C'est un axiome napolitain, +qu'il faut la colère du tuteur avant l'air tendre de la pupille. + +Pour les derniers opéras que je viens de nommer, Rossini eut une +ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe contr'alto et +cantatrice décidément du premier ordre. + +Les hommes pour lesquels il a écrit sont Garcia, Davide le fils et +Nozzari, tous les trois ténors; Davide, le premier ténor existant, et +qui met du génie dans son chant: il improvise sans cesse, et +quelquefois se trompe; Garcia, remarquable par la sûreté étonnante de sa +voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant +a été un des meilleurs chanteurs de l'Europe. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XV + +TORVALDO E DORLISKA + + +Après l'éclatant succès de l'_Élisabeth_, Rossini fut appelé à Rome pour +le carnaval de 1816; il y composa, au théâtre _Valle_, un opéra +semi-serio assez médiocre, _Torvaldo e Dorliska_; et au théâtre +_Argentina_, son chef-d'oeuvre du _Barbier de Séville_. Rossini écrivit +_Torvaldo_ pour les deux premières basses d'Italie, Galli et Remorini, +en 1816; Lablache et Zuchelli étaient encore peu connus. Il eut pour +ténor Domenico Donzelli, alors excellent, et surtout plein de feu. + +Il y a un cri de passion dans le grand air de Dorliska, + + Ah! Torvaldo! + Dove sei? + +qui, lorsqu'il est chanté avec hardiesse et abandon, produit toujours +beaucoup d'effet. Le reste de cet air, un terzetto entre le tyran, +l'amant et un portier bouffon: + + Ah! qual raggio di speranza! + +et l'on peut dire tout l'opéra, ferait la réputation d'un maestro +ordinaire, mais n'ajoute rien à celle de Rossini. C'est comme un mauvais +roman de Walter Scott, le rival du maestro de Pesaro en célébrité +européenne. Certainement un inconnu qui aurait fait _le Pirate_ ou +_l'Abbé_, serait sorti à l'instant des rangs vulgaires de la +littérature. Ce qui distingue le grand maître, c'est la hardiesse du +trait, la négligence des détails, le grandiose de la touche; il sait +économiser l'attention pour la lancer tout entière sur ce qui est +important. Walter Scott répète le même mot trois fois dans une phrase, +comme Rossini le même trait de mélodie, exécuté successivement par la +clarinette, le violon et le hautbois. + +J'aime mieux une ébauche du Corrège, qu'un grand tableau fort soigné de +Charles Lebrun, ou de tel de nos grands peintres. + +Le tyran, dans l'opéra de _Dorliska_, lequel a la niaiserie uniforme et +visant au sublime du style, et par le manque total d'originalité et +d'individualité dans les personnages, me semble une traduction de +quelque mélodrame du boulevard, le tyran chante un superbe _agitato_: +c'est un des plus beaux airs que l'on puisse choisir pour une voix de +basse; aussi Lablache et Galli ne manquent-ils guère de le placer dans +leurs concerts. J'ajouterai, pour diminuer les regrets de ceux des +lecteurs qui ne le connaîtraient pas, que cet air n'est autre chose que +le fameux duetto de la lettre, dans le second acte d'_Otello_, + + Non m'inganno, al mio rivale. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVI + +IL BARBIERE DI SIVIGLIA + + +Rossini trouva l'imprésario du théâtre Argentina à Rome, tourmenté par +la police, qui lui refusait tous les _libretti_ (poëmes), sous prétexte +d'allusions. Quand un peuple est spirituel et mécontent, tout devient +allusion[79]. Dans un moment d'humeur, l'imprésario romain proposa au +gouverneur de Rome _le Barbier de Séville_, très-joli libretto mis jadis +en musique par Paisiello. Le gouverneur, ennuyé ce jour-là de parler +moeurs et décence, accepta. Ce mot jeta Rossini dans un cruel embarras, +car il a trop d'esprit pour n'être pas modeste envers le vrai mérite. +Il se hâta d'écrire à Paisiello à Naples. Le vieux maestro, qui n'était +pas sans un grand fonds de _gasconisme_, et qui se mourait de jalousie +du succès de l'_Élisabeth_, lui répondit très poliment qu'il +applaudissait avec une joie véritable au choix fait par la police +papale. Il comptait apparemment sur une chute éclatante. + +Rossini mit une préface très modeste au-devant du _libretto_, montra la +lettre de Paisiello à tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail. +En treize jours, la musique du _Barbier_ fut achevée. Rossini croyant +travailler pour les Romains, venait de créer le chef-d'oeuvre de la +_musique française_, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui, +modelée sur le caractère des Français d'aujourd'hui, est faite pour +plaire le plus profondément possible à ce peuple, tant que la guerre +civile n'aura pas changé son caractère. + +Les chanteurs de Rossini furent madame Giorgi pour le rôle de Rosine, +Garcia pour celui d'Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le +médecin Bartholo. La pièce fut donnée au théâtre d'Argentina, le 26 +décembre 1816[80]. (C'est le jour où la _stagione_ du carnaval commence +en Italie.) + +Les Romains trouvèrent le commencement de l'opéra ennuyeux et bien +inférieur à Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grâce naïve, +inimitable, et ce style le miracle de la simplicité. L'air de Rosine +_sono docile_ parut hors de caractère; on dit que le jeune maestro avait +fait une virago d'une ingénue. La pièce se releva au duetto entre Rosine +et Figaro, qui est d'une légèreté admirable et le triomphe du style de +Rossini. L'air de la _Calunnia_ fut jugé magnifique et original, les +Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816. + +Après le grand air de Bazile, on regretta sans cesse davantage la grâce +naïve et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuyés des choses +communes qui commencent le second acte, choqués du manque total +d'expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le +public de Rome, si fier de ses connaissances musicales, fit un acte de +hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de +sottise. Le lendemain la pièce alla aux nues; l'on voulut bien +s'apercevoir que si Rossini n'avait pas les mérites de Paisiello, il +n'avait pas aussi la langueur de son style, défaut cruel qui gâte +souvent les ouvrages, si semblables d'ailleurs, de Paisiello et du +Guide. Depuis vingt ou trente ans que l'ancien maître a écrit, le public +romain s'étant mis à faire moins de conversation à l'opéra, il lui +arrive de s'ennuyer aux récitatifs éternels qui séparent les morceaux de +musique des opéras de 1780. C'est comme si, parmi nous, le parterre +s'avise, dans trente ans d'ici, de trouver incompréhensibles les +entr'actes éternels de nos tragédies actuelles, parce qu'on aura trouvé +le moyen de l'amuser dans les entr'actes, soit avec deux ou trois jeux +d'orgues, qui se répondent et font assaut[81], soit par des expériences +de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l'état de perfection où +nous avons porté tous les arts, il faut bien s'attendre que la postérité +aura l'impertinence d'inventer aussi quelque chose. + +L'ouverture du _Barbier_ amusa beaucoup à Rome; on y vit ou l'on crut y +voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les +gémissements de la pupille. Le petit terzetto + + Piano, pianissimo, + +du second acte, alla aux nues. «Mais c'est de la petite musique, disait +le parti contraire à Rossini; cela est amusant, sautillant, mais +n'exprime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidèle et tendre, au +lieu du scélérat qu'on lui avait peint, et c'est par d'insignifiantes +roulades qu'elle prétend nous faire partager son bonheur!» + + Di sorpresa, di contento + Son vicina a delirar. + +Hé bien, les roulades si singulièrement placées sur ces paroles, et qui +faillirent, même le second jour, entraîner la chute de la pièce à Rome, +ont eu beaucoup de succès à Paris; on y aime la galanterie et non +l'amour. _Le Barbier_, si facile à comprendre par la musique, et surtout +par le poëme, a été l'époque de la conversion de beaucoup de gens. Il +fut donné le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pédants qui +défendaient Paisiello comme _ancien_, n'est que de janvier 1820. (Voir +_la Renommée_, journal libéral d'alors.) Je ne doute pas que quelques +dilettanti ne me reprochent de m'arrêter à des lieux communs inutiles à +dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d'alors et même +ceux d'aujourd'hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le +public ait fait d'immenses progrès depuis quatre ans. + +La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s'est +défaite des récitatifs ennuyeux et a conquis les _morceaux d'ensemble_. +Il est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six +à la fois.--Vous avez raison; il est même souverainement absurde de +chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu'il arrive, même sous +l'empire de la passion la plus violente, de parler un peu longtemps deux +à la fois? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on +accorde d'attention à ce que dit la personne que nous voulons persuader. +Voyez les sauvages[82] et les Turcs, qui ne cherchent pas à se faire une +réputation de vivacité et d'esprit. Rien de plus judicieux que ce +raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? Hé bien, l'expérience le +détruit de fond en comble. Rien de plus agréable que les duetti. Donc, +pauvres littérateurs estimables qui appliquez votre dialectique +puissante à juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une +dissertation pour prouver que Cicéron nous amuse, ou que M. Scoppa vient +enfin de trouver le vrai rhythme de la langue française et l'art de +faire de beaux vers. + +La vivacité et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et +réveille un peu ces pauvres gens _solides_ que la mode jette +impitoyablement dans la salle de Louvois[83]. + +Rossini luttant contre un des génies de la musique dans _le Barbier_, a +eu le bon esprit, soit par hasard, soit bonne théorie, d'être éminemment +lui-même. + +Le jour où nous serons possédés de la curiosité, avantageuse ou non pour +nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini, +c'est dans _le Barbier_ que nous devons le chercher. Un des plus grands +traits de ce style y éclate d'une manière frappante. Rossini, qui fait +si bien les finals, les morceaux d'ensemble, les duetti, est faible et +joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicité. Le +chant _spianato_ est son écueil. + +Les Romains trouvèrent que si Cimarosa eût fait la musique du _Barbier_, +elle eût peut-être été un peu moins vive, un peu moins brillante, mais +bien plus comique et bien autrement expressive. Avez-vous été +militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arrivé de retrouver +tout à coup aux eaux de Baden, une maîtresse charmante que vous aviez +adorée, dix ans auparavant, à Dresde ou à Bayreuth? Le premier moment +est délicieux; mais le troisième ou quatrième jour, vous trouvez trop de +délices, trop d'adorations, trop de douceur. Le dévouement sans bornes +de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-être +oser en convenir avec vous-même, le piquant et les caprices d'une belle +Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement +l'impression que vient de me faire l'admirable musique du _Matrimonio +segreto_, à la reprise qu'on vient d'en donner à Paris, pour +mademoiselle de Meri. Le premier jour, en sortant du théâtre, je ne +voyais dans Rossini qu'un pygmée. Je me souviens que je me dis: Il ne +faut pas se presser de juger et de porter des décisions, je suis sous le +charme. Hier (19 août 1823), en sortant de la quatrième représentation +du _Matrimonio_, j'ai aperçu bien haut l'obélisque immense, symbole de +la gloire de Rossini. L'absence des dissonances se fait cruellement +sentir dans le second acte du _Matrimonio_. Je trouve que le désespoir +et le malheur y sont exprimés à l'eau rose. Nous avons fait des progrès +dans le malheur depuis 1793[84]. Le grand quartetto du premier acte, + + Che triste silenzio! + +paraît long; en un mot, Cimarosa a plus d'idées que Rossini, et surtout +de bien meilleures idées, mais Rossini a le meilleur style. + +Comme, en amour, c'est le piquant des caprices de l'Italie qui manque à +une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique, c'est le +piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux +grâces délicieuses et suaves de la mélodie italienne. Rappelez-vous le +_ti maledico_ du second acte d'_Otello_, ne devrait-il pas y avoir dans +le _Matrimonio_ quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand +Geronimo, si entiché de la noblesse, découvre que sa fille Carolina a +épousé un commis? Un dilettante auquel j'ai soumis ce chapitre sur le +_Barbier_, pour qu'il corrigeât les erreurs de fait où je tombe souvent, +comme l'astrologue de La Fontaine dans un puits, en regardant au ciel, +me dit: «Est-ce là ce que vous nous donnez pour une analyse du +_Barbier_? C'est de la crème fouettée. Je ne puis me faire à ces +phrases en filigrane. Allons, mettez-vous à l'ouvrage sérieusement, +ouvrons la partition, je vais vous jouer les principaux airs; faites une +analyse serrée et raisonnable.» + +On sent bien dans le coeur des donneurs de sérénade, qui forme +l'introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grâce et +douceur, mais non pas simplicité. L'air du comte Almaviva est faible et +commun; c'est un amoureux français de 1770. En revanche, tout le feu de +Rossini éclate dans le choeur + + Mille grazie, mio signore! + +et cette vivacité s'élève bientôt jusqu'à la verve et au _brio_, ce qui +n'arrive pas toujours à Rossini. Ici son âme semble s'être échauffée aux +traits de son esprit. Le comte s'éloigne en entendant venir Figaro; il +dit en s'en allant: + + Già l'alba è appena, e amor non si vergogna. + +Voilà qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on +sait de reste que l'amour est une excuse qui couvre toutes choses aux +yeux des indifférents. L'amour, dans le Nord, est au contraire timide et +tremblant, même avec les indifférents. + +La cavatine de Figaro + + Largo al factotum, + +chantée par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d'oeuvre de la +musique française. Que de feu! que de légèreté, que d'esprit dans le +trait: + + Per un barbiere di qualità! + +Quelle expression dans + + Colla donnetta... + Col cavaliere... + +Cela a plu à Paris, et pouvait fort bien être sifflé à cause du sens +leste des paroles. Je ne sais si jamais Préville a joué Figaro autrement +que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me +semble, toute la légèreté gracieuse, toute l'allure scélérate et +prudente d'un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de +Bartholo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce +rôle aux _Français_ aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos +littérateurs estimables est de représenter les acteurs de Louvois comme +des bouffons à mille lieues de toute vérité et de toute expression +dramatique, et auxquels, par conséquent, il serait impertinent de +demander de l'intérêt. Encore hier soir, j'ai entendu développer cette +théorie; un homme à ailes de pigeon l'expliquait à deux pauvres jeunes +femmes qui approuvaient du geste, et cela à un théâtre qui vient de voir +le second acte de _la Gazza ladra_ joué par Galli, sans parler de madame +Pasta dans _Roméo_, _Desdemona_, _Médée_, et partout. + +Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pédants, d'entreprendre de +les raisonner? Oui, messieurs, le vrai pathétique est au +Théâtre-Français; allez-y voir _Iphigénie en Aulide_, et goûtez-y bien +ce récitatif lamentable qui n'attend plus qu'un accompagnement de +contrebasse pour passer à l'état de mauvaise musique de Gluck. + +La situation du balcon, dans le _Barbier_, est divine pour la musique; +c'est de la grâce naïve et tendre. Rossini l'esquive pour arriver au +superbe duetto bouffe: + + All'idea di quel metallo! + +Les premières mesures expriment d'une manière parfaite l'omnipotence de +l'or aux yeux de Figaro. L'exhortation du comte + + Su, vediam di quel metallo, + +est bien, au contraire, d'un jeune homme de qualité qui n'a pas assez +d'amour pour ne pas s'amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne +d'un Figaro, à la vue de l'or. + +J'ai parlé ailleurs de l'admirable rapidité de + + Oggi arriva un reggimento, + --Sì, è mio amico il colonello. + +Il me semble que ce passage est, en ce genre, le chef-d'oeuvre de +Rossini, et par conséquent de l'art musical. Je regrette de remarquer +une nuance de vulgarité dans + + Che invenzione prelibata! + +Je trouve, au contraire, un modèle de vrai comique dans ce passage de +l'ivresse du comte: + + Perchè d'un che non è in se + Che dal vino casca giù, + Il tutor, credete a me, + Il tutor si fiderà. + +J'admire toujours la sûreté de la voix de Garcia dans le passage + + Vado... ma il meglio mi scordavo. + +Il y a là un changement de ton, dans le fond de la scène, sans entendre +l'orchestre, qui est le comble de la difficulté. + +Je regarde la fin de ce duetto, depuis + + La bottega? non si sbaglia, + +comme au-dessus de tout éloge. C'est ce duetto qui tuera le grand Opéra +français. Il faut convenir que jamais plus lourd ennemi n'aura succombé +sous un assaillant plus léger. C'est en vain que l'Opéra français +assommait les gens de goût dès le temps de La Bruyère, il n'y a guère +que cent cinquante ans; il a résisté à une soixantaine de ministères +différents. Il fallait, pour lui porter le dernier coup, l'apparition de +la vraie musique française. Les plus grands criminels, après Rossini, +sont MM. Massimino, Choron et Castil-Blaze. + +Je ne serais point étonné qu'en désespoir de cause, on n'arrivât à +supprimer l'opéra buffa; on le trahit déjà: voir la manière scandaleuse +dont on vient de remettre les _Horaces_ de Cimarosa. + +La cavatine de Rosine: + + Una voce poco fa, + +est piquante; elle est vive, mais elle triomphe trop. Il y a beaucoup +d'assurance dans le chant de cette jeune pupille persécutée, et bien peu +d'amour. Il est hors de doute qu'avec tant de courage elle attrapera +son tuteur. + +Le chant de victoire sur les paroles: + + Lindoro mio sarà + ......... + Una vipera sarò, + +est le triomphe d'une belle voix. Madame Fodor y était excellente et +l'on pourrait dire parfaite. Sa superbe voix a quelquefois un peu de +dureté (école française), et la dureté n'est pas tout à fait hors de +place dans le chant d'une fille aussi résolue. Quoique je regarde ce +ton-là comme calomniant la nature, même à Rome, j'y vois une preuve +nouvelle de l'immense distance qui sépare l'amour mélancolique et tendre +des belles Allemandes que l'on rencontre dans les jardins anglais des +bords de l'Elbe, du sentiment vif et tyrannique qui enflamme les jeunes +filles du midi de l'Italie[85]. + +L'air célèbre de la calomnie, + + La calunnia è un venticello, + +me donne la même idée que le fameux duetto du second acte de _la +Cenerentola_: + + Un segreto d'importanza. + +J'ai eu le courage de dire que, sans Cimarosa et le duetto des deux voix +de basse du _Mariage secret_, jamais nous n'aurions eu le duetto de _la +Cenerentola_: je braverai encore une fois l'accusation de paradoxe. +L'air de _la Calunnia_ ne me semble qu'un extrait de Mozart, fait par un +homme d'infiniment d'esprit, et qui lui-même écrit fort bien. Pour +l'effet dramatique, cet air est trop long; mais il fait un contraste +admirable avec la légèreté de tous les chants qui précèdent. Le +_Matrimonio segreto_, par exemple, manque d'un tel contraste. Cet air +était admirablement chanté au théâtre de _la Scala_, à Milan, par M. +Levasseur, qui y obtenait un très grand succès. Ce chanteur, quoique +Français et la gloire du Conservatoire, n'étant pas applaudi à Louvois, +il chante avec timidité; et la seule sensation qu'il donne, c'est la +crainte de le voir se tromper. Voltaire disait que pour réussir dans les +arts, et surtout au théâtre, il faut avoir le diable au corps. + +MM. Meyerbeer, Morlachi, Paccini, Mercadante, Mosca, Mayer, Spontini et +autres contemporains de Rossini, ne demandent pas mieux sans doute que +de copier Mozart; mais jamais ils n'ont trouvé dans les partitions du +grand homme un air comme celui de _la Calunnia_. Sans prétendre égaler +Rossini à Raphaël, je dirai que c'est ainsi que Raphaël copiait +Michel-Ange dans la belle fresque[86] du prophète Isaïe, à l'église de +Saint-Augustin, près la place Navone à Rome. + +Le _Matrimonio segreto_ n'a rien d'aussi fort dans le genre triste que: + + E il meschino calunniato. + +Le duetto + + Dunque io son... tu non m'inganni? + +nous représente une jolie femme de vingt-six ans, assez galante et fort +vive, qui consulte un confident sur les moyens d'accorder un rendez-vous +à un homme qui lui plaît. Je ne croirai jamais que l'amour chez une +jeune fille, même à Rome, soit à ce point privé de mélancolie, et +j'oserai dire d'une certaine fleur de délicatesse et de timidité. + + Lo sapevo pria di te, + +est une phrase musicale qui, au nord des Alpes, pourrait sembler hors de +la nature. C'est, suivant moi, bien gratuitement que Rossini s'est privé +d'une grâce charmante: l'amour même le plus passionné ne vit que de +pudeur; le priver de ce sentiment, c'est tomber dans l'erreur vulgaire +des hommes grossiers de tous les pays. Je sais que quand on a seize +opéras à se reprocher, on cherche le nouveau. Le bon et grand Corneille +avoue un sentiment analogue dans l'examen de _Nicomède_; mais ce n'est +pas ainsi que j'explique le manque de délicatesse de cet air de Rossini. +Il eut à Rome, précisément pendant qu'il écrivait _Torvaldo_ et _le +Barbier_, de drôles d'aventures, bien plutôt dans le genre de Faublas +que dans celui de Pétrarque. Involontairement, et par suite de cette +susceptibilité de sentiment qui fait l'homme de génie dans les arts, il +peignit les femmes qui l'aimaient, et que peut-être il aimait un peu. +Sans s'en douter, il prenait pour juges de l'air qu'il écrivait à trois +heures du matin, les femmes avec lesquelles il venait de passer la +soirée, et aux yeux desquelles le sentiment timide et tendre eût passé +pour le ridicule _di un colegiale_. + +Rossini dut des succès incroyables et flatteurs à un sang-froid et à un +désintérêt singuliers. L'opéra du _Barbier_, et plusieurs de ceux qu'il +a écrits depuis, me portent à redouter ces succès; ne les devrait-il +point à l'absence de toute différence entre les femmes? Je craindrais +que ses succès auprès des grandes dames romaines ne l'aient rendu +insensible à la grâce féminine. Dans le _Barbier_, dès qu'il faut être +tendre, il devient élégant et recherché, mais ne sort pas du style +tempéré; c'est presque Fontenelle parlant d'amour. Cette manière est +fort bien dans l'usage de la vie, mais elle ne vaut rien pour la gloire. +Je trouve bien plus d'énergie et d'abandon dans les premiers ouvrages de +Rossini: comparez _la Pietra del Paragone_, _Demetrio e Polibio_, +_l'Aureliano in Palmira_ au _Barbier_. Je soupçonne qu'il est devenu un +peu incrédule en amour: c'est un grand pas de fait comme philosophe pour +un homme de vingt-quatre ans; tant mieux pour sa tranquillité, mais tant +pis pour son talent. Canova et Vigano avaient le ridicule d'aimer. + +Une fois le genre du roman de Crébillon adopté pour la couleur générale +du _Barbier_, il est impossible de voir plus d'esprit et de cette +originalité piquante qui fait le charme de la galanterie, que dans: + + Sol due righe di biglietto + ............. + Il maestro faccio a lei! + Donne, donne, eterni Dei! + +Voilà encore de la vraie musique française dans toute sa pureté et dans +tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous +rendre sérieux, nous pourrons encore longtemps être accusés +d'_indifférence_ en beaucoup de matières. Il y a peut-être encore un +siècle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri +Morton d'_Old Mortality_. Grâces au ciel, la France est encore pour +longtemps le pays de la galanterie aimable et légère. Or, tant que cette +galanterie fera le trait principal de notre société et du caractère +national, _le Barbier de Séville_ et le duetto _Sol due righe di +biglietto_ seront les modèles éternels de la musique française. +Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la +Céliante du _Philosophe marié_, ou la Julie du _Dissipateur_, l'on ne +trouve presque plus rien à reprendre dans le ton de son amour. +Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton +affecté, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une idée, +quelque agréable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer. +Comparez ce duetto, _Sol due righe di biglietto_, avec celui de +Farinelli, dans le _Mariage secret_, entre le Comte et Elisetta +(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mêmes acteurs qui chantent le +duetto du _Barbier_), vous remarquerez à chaque instant, et surtout +vers la fin, des phrases que Rossini eût syncopées dans la crainte de +paraître long. + +Il y a du bonheur véritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte, +et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans + + Fortunati i affetti miei! + +Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans +lesquels Rossini se soit élevé à cette hauteur de force et +d'originalité. J'en conclurais volontiers que si Rossini fût né avec +cinquante mille livres de rente, comme son collègue M. Meyerbeer, son +génie se fût déclaré pour l'opéra buffa. Mais il fallait vivre; il +trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opéra séria, toute +puissante à Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi +ridicule dans les détails qu'impuissante pour les grandes choses, a +établi que le billet d'entrée au théâtre se paierait un tiers de plus +pour l'opéra _semi-seria_, comme l'_Agnese_, que pour l'opéra buffa, +comme _le Barbier_; ce qui fait voir que les sots de tous les pays, +littéraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile. +Auraient-ils la conscience du rôle qu'ils jouent dans le monde, et celle +de leur nombre? Ce sont les premières idées de cette même police, +inventée il y a quarante ans par Léopold, grand-duc de Toscane, qui ont +privé l'Italie de ce beau genre de littérature indigène, la _commedia +dell'arte_, celle qu'on jouait à l'impromptu, et que Goldoni crut +remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comédie qui existe +encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables à Gênes, à +Rome, à Milan, et dont les pièces non écrites échappent à la censure, et +sont filles de l'inspiration du moment et des intérêts du jour. +Croirait-on qu'un homme d'État tel que le cardinal Consalvi, un homme +qui sait gouverner son maître d'abord, et ensuite l'État pas trop mal, +et qui eut jadis l'esprit d'être l'ami intime de Cimarosa, passe trois +heures à éplucher les paroles d'un misérable libretto d'opéra buffa +(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'être à même de juger de +tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot +_cozzar_ (lutter) était répété trop souvent dans le libretto. Il se +donnait tant de soins par tendresse pour les moeurs romaines, et pour les +conserver pures et sans taches. + +Ici je ne puis m'expliquer, même à demi-mot; j'en appelle aux voyageurs +qui ont passé un hiver à Rome, ou qui savent, par exemple, les +anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles +gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opéra. +Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les +vingt juges les plus prévaricateurs tous les ans, et vous aurez fait +mille fois plus pour les moeurs. Mettant à part les vols, la justice +vendue et autres bagatelles de ce genre, songez à ce que peuvent être +les moeurs d'un pays où toute la cour, où tous les employés de l'État +sont célibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilités! +Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai, +arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces +vieillards ont été prêtres dès l'âge de vingt ans, et ils ont eu dans la +maison paternelle l'exemple séduisant du bonheur donné par les passions +fortes. Les pauvres Romains ont été tellement façonnés par quelques +siècles de ce gouvernement que je n'ose décrire[87], qu'ils ont perdu +jusqu'à la faculté de s'étonner de pareilles choses, et que leur seule +vertu est leur férocité. Plusieurs des plus intrépides officiers de +Napoléon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une +excellente armée: mais deux siècles du despotisme de Napoléon ne +réussiraient peut-être pas à y établir les moeurs décentes et pures d'une +petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au +_Barbier_; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense; +une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulières pour la santé, +jaillit au pied d'une chaîne de hautes montagnes. Savez-vous comment +elle a été formée dans le sein de la montagne? Jusqu'à ce qu'on nous +démontre le _comment_, je prétends que chacune des circonstances de ces +montagnes, la forme des vallons, le gisement des forêts, etc., tout a +influé sur cette source délicieuse et limpide, auprès de laquelle le +chasseur vient se rafraîchir et prendre une vigueur qui tient du +miracle. Tous les gouvernements de l'Europe établissent des +conservatoires; plusieurs princes aiment réellement la musique, et lui +sacrifient tout leur budget; créent-ils pour cela des êtres comme +Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs? + +Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant nécessaire dans +l'ensemble des moeurs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins +froid dans la rue Le Peletier qu'à Dresde ou à Darmstadt. Pourquoi y +est-on plus barbare? Pourquoi l'orchestre de Dresde ou de Reggio +exécute-t-il divinement un _crescendo_ de Rossini, chose impossible à +Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner[88]? + +L'air de Bartholo + + A un dottor della mia sorte, + +est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache. +Je ne puis que répéter ce que j'ai dit trop souvent peut-être de ces +airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant, +infiniment moins de verve, de passion et d'idées comiques. Je vois dans +le libretto ce vers: + + Ferma olà! non mi toccate. + +A qui connaît les moeurs de Rome, il y a là dedans toute la méfiance de +la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois siècles au génie +du christianisme[89]: je parierais bien que l'auteur du libretto +n'habita jamais la douce Lombardie. + +L'entrée du comte Almaviva déguisé en soldat, et le commencement du +_finale_ du premier acte, sont un modèle de légèreté et d'esprit. Il y a +un joli contraste entre la lourde vanité du Bartholo qui répète trois +fois, d'une manière si marquée, + + Dottor Bartolo! + Dottor Bartolo! + +et l'aparté du comte: + + Ah! venisse il caro oggetto! + +Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie délicieuse. Rien de plus +léger et de plus piquant que ce _finale_; il y a dans ce seul morceau +les idées nécessaires pour faire tout un opéra de Feydeau. Peu à peu, et +à mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce _finale_ prend une teinte +de sérieux fort marquée; il y en a déjà beaucoup dans l'avertissement de +Figaro au comte: + + Signor, giudizio, per carità. + +L'effet du choeur + + La forza, + Aprite quà, + +est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et +de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, après le déluge de +jolies petites notes qu'elle vient d'entendre. + +Le chant à trois et ensuite à cinq, qui explique la raison du tapage au +commandant de la gendarmerie de Séville, est le seul passage de cet +opéra décidément mal exécuté à Paris. La coupe de ce morceau rappelle un +peu l'explication donnée à Geronimo, à la fin du premier acte du +_Matrimonio segreto_. C'est là la grande critique que l'on peut faire du +_Barbier_ de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le +sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle édition +corrigée et plus piquante, de quelque partition de _Cimarosa_, qu'on a +jadis admirée, et vous savez que rien ne coupe les ailes à l'imagination +comme l'appel à la mémoire. + +L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en liberté, et du +salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle +qu'elle s'exerçait à Palerme il y a peu d'années. Un Français, fort joli +homme, point fat, et plus connu encore par son amabilité douce, que par +sa parfaite bravoure, est insulté grossièrement au spectacle par un +homme puissant; il l'en punit. On avertit le jeune Français de prendre +garde à lui à la sortie du théâtre. En effet, le seigneur sicilien +l'attaque. Le Français, fort adroit les armes à la main, le désarme sans +le tuer, et, se croyant à Paris, appelle la garde. Cette garde avait été +témoin de l'attaque, et s'empresse d'arrêter l'assassin; il se nomme +avec hauteur, la garde s'éloigne en lui faisant mille excuses basses; +s'il eût dit un mot de plus, elle arrêtait le Français. Il n'y a donc +aucune invraisemblance à ce que nous voyons se passer dans le _finale_ +du _Barbier_; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilité dans +laquelle tombe le tuteur, à la vue de la justice de son pays; il doit y +être accoutumé de reste: les caractères secs et injustes tels que +Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre; +ces gens là mangent au budget. + +J'ai toujours vu l'immobilité du tuteur, pendant que tout le monde +chante + + Freddo e immobile + Come una statua, + +produire un mauvais effet. Dès que le spectateur a le temps de +s'apercevoir que le ridicule est outré, il ne rit plus, et partant la +farce est mauvaise. Il faut étourdir le spectateur comme Molière ou +Cimarosa; c'est là une des entraves de la musique bouffe. En sa qualité +de musique, _elle ne peut pas aller vite_, et les évolutions d'une +farce, pour être bonnes, doivent être rapides comme l'éclair. La musique +doit vous donner _directement_ le rire que ferait naître une bonne +comédie jouée avec feu. + + +SECOND ACTE + +Le duetto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble +languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion; +dès qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte +répète trop souvent: + + Pace e gioja. + +Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En +Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux +qui a le malheur d'être trop connu: + + La biondina in gondoletta. + +Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne; +ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du +Parmigianino opposé au style sage et sévère du Dominiquin ou du +Poussin; cette musique est comme l'écho affaibli du bonheur voluptueux +dont on jouissait à Venise vers l'an 1760. En suivant et vérifiant, par +des exemples, les conséquences de cet aperçu, je ferais un traité de +politique[90]. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde +qui chante le mieux les airs vénitiens; sa vocalisation était l'opposé +du genre français. Si nous avions du _naturel_ dans les arts, c'est +cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame +Branchu. + +Dans un théâtre bien réglé, Rosine changerait l'air de sa leçon à toutes +les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste +chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l'a jamais été, +nous donnait toujours l'air de _Tancrède_: + + Di tanti palpiti, + +arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque; on voyait +à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s'agiter en cadence. + +Rossini raconte lui-même qu'il a voulu donner un échantillon de la +musique ancienne, dans l'air du tuteur: + + Quando mi sei vicina. + +Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement +il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolèse ou de +Logroscino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands +maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la +gloire succombait alors sous les efforts des jésuites. + +Le grand quintetto de l'arrivée et du renvoi de Basile est un morceau +capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'oeuvre de grâce et de +simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par +toute l'Italie. A la dernière reprise du _Barbier_ de Paisiello, à la +Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce +fut le seul. J'engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la +même soirée; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, en un +quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le +morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau, +l'unanimité du conseil que l'on donne à Basile, _allez vous coucher_, et +c'est ce qui provoque un rire délicieux et inextinguible comme celui +des dieux. Il y a beaucoup de vérité dramatique dans: + + Ehì, dottore, una parola, + +de Rossini; dans + + Siete giallo come un morto; + +dans + + Questa è febbre scarlatina. + +Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de +sentiment que l'on peut faire compliment à Rossini sur la vérité +dramatique; c'est peut-être une des causes de son grand succès. Il est +piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les +scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succès +de tous les romans. + +Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette +scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur, +qu'on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si +trompé. + +Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta: + + Il vecchiotto cerca moglie. + +C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grâce et de +comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime +à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la +fortune d'un opéra de Morlachi[91], ou de tel autre de ses rivaux. + +Je trouve la tempête du second acte du _Barbier_, fort inférieure à +celle de la _Cenerentola_. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre +chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un +scélérat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre à Bartholo. +Almaviva la détrompe en tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que +des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un +tel moment. J'hésitais à dire que le chef-d'oeuvre de la pièce est, à mes +yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les +scènes d'amour de _Quentin Durward_: + + Zitti, zitti, piano, piano. + +J'apprends qu'à Vienne, où l'on a eu le bonheur d'entendre à la fois +Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours répéter ce +petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le goût musical des +Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Métastase, qui +habita quarante ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la +haute société; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe, +et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d'être +directeurs de l'Opéra. + +Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie et défaut bien +futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment où +l'action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur +d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il +exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il +conviendrait à un libretto extrait d'une des jolies comédies de Lope de +Vega. + +J'espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne +manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui +des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de +dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de +Mérilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant Rossini, +mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique +sera l'éclipse totale du bon vieux goût français: quel dommage! les +progrès faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort +alarmants; j'en juge par des témoins irrécusables et mathématiques, les +livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et +hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l'an 1833. Le +parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les +Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne +sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVII + +DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS + + +Il y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste, +c'est ce qui fait que jamais la faculté du _mépris_ n'y a été en plus +grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur +fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent +Cicéron, qui sont abonnés à _la Quotidienne_, etc., etc., auront beau +dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que +les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me +sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération +qui disparaît et de moeurs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la +musique italienne. Paris, c'est-à-dire le public qui juge souverainement +en France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution, +une vaste réunion d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un +seul instant sur cette considération unique, mais d'une immense +conséquence: le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place. + +Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et +trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On +achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on +était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme +entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place +que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait +plus qu'à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable, +immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour +lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement, +c'était _la considération personnelle_ que ce jeune homme parvenait +quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le +fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de +France. + +Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le +Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon[92]; celui +d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un peuple +qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint +naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans +le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être +d'Alembert[93]. + +Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magallon au +bras d'un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas +de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien +conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il +s'établit dans les arts un goût factice et faux[94]. Comme la passion ou +l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les +jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et +clairement quelque chose, mais bien d'être agréable _par elle-même_ et +d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation +de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que l'_attention_ avait perdu +de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une +égale légèreté[95]. Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre +combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière. +Rappelez-vous la bagarre des Champs-Élysées le jour du feu d'artifice à +l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des +marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon +bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu, +qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui +périssaient, s'écriait d'un ton piteux: «Messieurs, Messieurs, sauvez un +maréchal de France[96].» + +Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour +l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta. +Il est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du +siècle. + +Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet +et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces +grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs +expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir[97]. La société +n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux +Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abbé Barthélemy; mais, +dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le +plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid +fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au +milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus +d'idée, c'eût été un coeur simple, susceptible d'une passion sincère et +forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce +genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus +spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule; +et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir +s'il put y échapper. + +Les coeurs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les +sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les +Français la faculté nommée _imagination_. + +On se moqua d'elle dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à +s'exercer sur de petits détails _jolis_, et surtout, avant de se +passionner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon, +pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les +voisins. + +L'imagination étant tombée à ce point de marasme dans la France de 1770, +on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal +était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris +et la _propreté_[98] du chant français. Pour la musique, il y eut un +petit événement de détail; une reine jeune et séduisante nous arriva de +Vienne. Les Allemands sont un peuple de _bonne foi_; comme tels, ils ont +de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous +valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du +coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de l'_importance_ à la musique +sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu +créer une imagination à ce peuple. + +Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 était une +réunion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs +au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis +qui se fortifient depuis quatre ans, nous sommes peut-être à la veille +de devenir passionnés: ce changement extrême décide toute la question. + +Mon ambition est de détourner un bien petit filet d'eau de cette cascade +immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur; je ne vous +prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux +changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts, +et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement[99]. + +La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans, +élèves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit +mois chaque année dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de +vanité à avoir avec ses frères et soeurs, ils connaissent également et la +jolie robe écossaise, et votre _grande fantaisie_ sur le piano. Si le +ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les français +énergiques du siècle de Henri IV et de d'Aubigné; nous prendrons les +moeurs passionnées des romans de Walter Scott. Au milieu du fléau de la +guerre, la légèreté française se renfermera dans de justes bornes, +l'_imagination_ renaîtra, et bientôt sera suivie par la musique. Toutes +les fois que l'on trouve _solitude et imagination_ dans un coin du +monde, l'on ne tarde guère à y voir paraître le goût pour la +musique[100], tout comme il serait contradictoire de demander une +passion bien vive pour cet art à un peuple qui passe sa vie en public, +et qui se croit ennuyé et presque ridicule dès qu'il se trouve seul un +instant[101]. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs à ailes de +pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de _Tancrède et_ +d'_Otello_ que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie +sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un +homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle? Ce qui me fait +croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que +soient les manoeuvres de Feydeau et de l'Opéra, c'est que les jeunes +femmes de vingt ans, élevées dans nos moeurs nouvelles, dès que le nom de +Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de +Gluck et de Grétry[102]. Le succès fou du _Barbier_ ne vient pas tant +de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des valses et +contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on +finit par comprendre le _Barbier_ et trouver un vrai plaisir à +Louvois[103]. + +J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si +imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en +paraissant dans la rue ou au café, devrait y créer des passions +véritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi; +ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son +cabinet, c'est le _ridicule_; le grand objet de sa profonde et haineuse +jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les +idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770 +sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de +plaisant, c'est que jamais, et pas même en 1770, ces idées n'y furent +naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant +d'Issoudun ou de Montbrison[104]. + +Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse idée de mettre des +paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique +pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment +française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût +trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes, +n'est-ce pas là ce _Barbier_ qui fait _courir tout Paris_? Quant aux +femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs +de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis cinq ans. Je crois que +les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant +de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur +devant des jouissances un peu vives. Chose singulière! des gens si peu +exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le +fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de +sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose +leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue +dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de +se trouver seul de son avis; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au +mois de janvier ou que le _Renégat_ l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle +dans les _Feuilles_ de Paris[105]. + +Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en +matière de goût quitte de si tôt les gens de province. Ils seront plutôt +des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un +goût _simple_, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et +sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir. + +Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts, +l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution +musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à +Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opéra vingt ans plus +tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre +les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de +l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle +unique au monde. Figurez-vous _Otello_ chanté par madame Pasta, Garcia +et Davide; et entre les deux actes, le ballet des _Pages du duc de +Vendôme_, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole, +mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon. + +J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans +lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux +_Barbiers de Séville_ à Paris et de la victoire de Rossini, le tout +d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent +toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué +par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et +y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des +détails peut-être ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût +musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère +dans cette branche de nos plaisirs[106]. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XVIII + +OTELLO + + +Rossini comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand +on ne connaît que par les livres l'amour passion (celui de Julie +d'Étanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la +peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la _Religieuse portugaise_, +et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte +dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable +d'éprouver cette sorte de jalousie _qui peut être touchante au théâtre_. +Dans la tragédie de Shakspeare, on sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué +Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la +guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et +qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n'aurait +plus eu de saveur à ses yeux, si j'ose hasarder ce néologisme italien; +il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de +Desdemona. + +J'espère que vous conviendrez avec moi, ô mon lecteur, que pour que la +jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut +qu'elle prenne naissance dans une âme possédée de l'amour à la Werther, +j'entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L'amour +qui ne s'élève pas au moins jusqu'à ce degré d'énergie, n'est pas digne, +à mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence +avec un coeur vulgaire. + +L'amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de +vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d'un genre +subalterne, est, à la vérité, _féroce_ comme l'autre jalousie, mais elle +ne saurait être touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanité; elle est +toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comédie), à +moins que l'être qui l'éprouve ne soit tout puissant par son rang, +auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien +de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par +vanité; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Néron, des +Philippe II et de tous les monstres couronnés. + +Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le +trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient à +y songer, il ne fasse pas le moindre doute que, seul dans la vie après +la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même +poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon coeur, je ne +puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le +cou à l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de +justice de son temps, n'en est que plus allègre: c'est comme le fat de +nos jours qui s'amuse à faire mourir de chagrin une femme qui l'aime. + +Cette grande condition morale de l'intérêt, _la vue de la mort certaine +d'Othello dans le lointain_, manque entièrement à l'Otello de Rossini. +Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que +ce n'est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce +sujet, le plus fécond en pensées touchantes de tous ceux que peut donner +l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu'à ce point de +trivialité, de n'être plus qu'un conte de _Barbe-Bleue_. + +Je m'imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien +ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office +était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de +Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit +situations, deux ou trois seulement devaient être de _fureur_: car la +musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber +dans le _genre ennuyeux_. La première scène de l'_Othello_ anglais nous +montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant méprisé de Desdemona, va +réveiller le sénateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlevé sa +fille. Voilà le sujet d'un choeur. + +La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux +yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu'à lui en laisser voir toute la +folie. Il lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre +et la gloire. Voilà un air pour Othello. + +La troisième situation nous montre Othello faisant l'histoire de son +amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse +admirable du poëte d'avoir su rendre _nécessaire_ un récit aussi délicat +et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine +africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du XVIe +siècle, tout tend à rendre plausible l'accusation portée par le vieux +sénateur Barbarigo, père de Desdemona. Othello raconte, pour se +justifier, la manière simple dont il a su gagner le coeur de sa jeune +épouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'événements +étranges et de périls extrêmes. Un sénateur s'écrie: «Je ne voudrais +pas que ma fille eût entendu les récits d'Othello.» Desdemona arrive +réclamée par son père; et devant cette auguste assemblée, cette jeune +fille timide, méconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette +dans les bras d'Othello, auquel le vieux sénateur irrité crie: «_Maure, +rappellent toi qu'elle a trahi son père, elle pourra bien un jour trahir +son époux._» Voilà, ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de +l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée, +un choeur de sénateurs vivement touchés de l'étrange scène qui vient +troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur +comprend bien clairement tout cela. + +Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la +folie, et qui de plus nous intéressent à son amour, en nous faisant +connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint, il +a pu gagner le coeur de Desdemona, chose fort nécessaire; car nous ne +pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais +un tel homme tue sa maîtresse, ce ne sera pas par _vanité_, cette idée +affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien +a-t-il remplacé cette situation parfaite d'Othello racontant devant +nous l'histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d'un général +vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la +fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné. + +Cette entrée triomphale est suivie d'un récitatif et d'un grand air, + + Ah! si per voi gia sento, + +qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello à travers son +orgueil, et ses mépris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or +l'orgueil dans le coeur d'Othello était précisément la chose au monde +dont il fallait le plus écarter toute idée. + +Après cette cruelle ineptie d'être allé choisir un lieu commun qui fait +contre-sens, il n'y a plus rien à dire du _libretto_. Il fallait que le +génie de Rossini sauvât l'opéra, non pas malgré la sottise des paroles, +rien de plus commun, mais malgré le _contre-sens des situations_, ce qui +est bien autrement difficile. + +Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que +peut-être il n'a pas. J'avoue que je le soupçonne violemment de n'avoir +jamais aimé jusqu'au point d'en être _ridicule_. Depuis que la grande +passion est en faveur dans la haute société[107], tout le monde voulant +être comme la haute société, j'ai le malheur de ne pouvoir croire à +l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules. + +Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce +ridicule; il est vrai que cette vie s'est terminée avant trente-six ans. +Dans le plus gai des sujets, _les Noces de Figaro_, il ne peut +s'empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous +l'air + + Vedro mentr'io sospiro + Felice un servo mio! + +et le duetto + + Crudel perchè finora? + +Le spectateur voit à l'instant que quand cette jalousie-là conduirait à +un crime, il faudrait en accuser le délire d'un coeur torturé par la plus +affreuse douleur dont l'âme humaine soit susceptible, et non par la +_vanité blessée_. Rien de pareil dans tout l'opéra de Rossini; nous +trouverons toujours de la _colère_ au lieu du profond malheur; nous +verrons toujours la vanité blessée d'un être tout puissant sur le sort +de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de +l'amour-passion trahi par ce qu'il aime. + +Il fallait deux _duetti_ avec Jago: le premier, dans lequelle monstre +donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu +aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des +louanges de Desdemona. + +La fureur aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et +même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse. +Mais l'auteur du libretto était un littérateur trop instruit pour imiter +un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans +adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire; et un moyen +qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de +deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu'Orosmane, +Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont +on lui sut fort bon gré à Naples, le poëte voulut en revenir à l'antique +légende italienne[108] qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa +tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu'il pille, il ne +met pas même d'incertitude et de retour à l'amour expirant dans le coeur +d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto, +celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copié de la nature eût +appris au littérateur estimable que je prends la liberté de critiquer, +que le coeur humain rend plus d'un combat, est agité par plus d'un doute, +avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui +existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet +aimé. Ce qui sauve l'_Otello_ de Rossini, c'est le souvenir de celui de +Shakspeare. Ce grand poëte a fait d'Othello un personnage aussi +historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom +d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d'Alexandre +de courage indompté; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu'il +ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela; nous dirions: C'est le poëte +qui ne sait pas son métier. Comme la musique d'_Otello_ est admirable +sous tous les rapports _autres que celui de l'expression_, nous nous +faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque; car rien ne +dispose mieux à _imaginer_ un mérite qui n'existe pas, que l'admiration +soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes +si étonnés de voir faire aussi vite que la parole des vers, chose fort +difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent +admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si +quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les +montrer. + +Dans _Otello_, électrisés par des chants _magnifiques_, transportés par +la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le _libretto_. + +Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à +ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec +une nuance de sensibilité _vraie et simple_ qui manque trop souvent aux +morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent +Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en +exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le +grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter +d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris +connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont +elle dit: + + Mura infelici ogni di m'aggiro! + +Avec de tels talents, toute illusion devient facile, et nous parvenons +bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale +qui fait dire à Virgile que Didon _est pâle de sa mort future_[109], une +partition, d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un +chef-d'oeuvre dans le style magnifique[110]. + +Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les oeuvres de Rossini, +il faut avoir recours à son premier ouvrage, _Demetrio e Polibio_(1809); +dans _Otello_(1816), il n'a deviné les accents du coeur que dans le rôle +de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto: + + Vorrei che il tuo pensiero; + +car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à +vos yeux, la romance est _triste_ et non pas _tendre_. Demandez aux +femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que +l'autre. + +M. Caraffa, compositeur qui n est pas au rang de Rossini, a un air +d'_adieu_ (à la fin du premier acte des _Titans de Vigano_[111]) qui +donne sur-le-champ l'idée de l'_extrême tendresse_. Qu'Othello chante un +tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona, à la suite d'un +rendez-vous périlleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette +tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel +genre de mort est réservé à Desdemona, Je ne vois que de la _colère_ +dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colère provenant +de vanité offensée. + +Le principal motif et le _crescendo_ de l'ouverture sont plus éclatants +que tragiques; l'_allégro_ est fort gai. + +J'approuve beaucoup cette idée au commencement d'un drame aussi sombre; +car ce qui m'intéresse, c'est le _changement_ qui a lieu dans l'âme +d'Othello, si heureux au moment où je le vois enlever sa maîtresse, et +digne d'être cité en exemple des misères humaines lorsqu'il la tue au +dernier acte. Mais, je le répète, pour que ce contraste sublime, parce +qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionné peut +craindre un sort semblable, se retrouve dans l'opéra, il faut qu'il +commence par une peinture vive et fortement colorée du bonheur +d'Othello, et de son amour tendre et dévoué. Dans ce système, +l'expression de la fureur serait réservée pour la fin du second acte; au +troisième, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice[112]. + +[Illustration] + + + + +CHAPITRE XIX + +SUITE D'OTELLO + + +Le solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes, +mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire +de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grâce noble. + +Je trouve plus de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose +dans le premier choeur: + + Viva Otello, viva il prode! + +ce choeur est écrit avec infiniment d'esprit. + +Le récitatif d'Othello qui s'avance: + + Vincemmo, o padri! + +est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment +où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: _Tu mourras_. + +Rossini s'étant une fois résigné à suivre les contre-sens du _libretto_, +il a dû renoncer à peindre le bonheur d'Othello, et placer des teintes +de mélancolie dès son premier air: + + Ah! si per voi gia sento. + +Nozzari, qui chanta le rôle d'Othello que Rossini avait écrit pour +Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées +sur ces paroles: + + Deh! amor dirada il nembo + Cagion di tanti affanni! + +Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique, +l'aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets +auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas songé. Je me +souviens que les Napolitains virent avec étonnement la beauté des gestes +et la grâce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello; +il n'était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui +présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer. +J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans _l'Agnese_ +(opéra de M. Paër); nous avons à Paris sept ou huit bons acteurs, MM. +Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Léon, etc., etc. Remarquez +qu'ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas +au théâtre un seul amoureux passable. Peu de personnes ont vu les +extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous +les jours des amoureux. + +Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune +fat Roderigo: + + No, non temer: serena il mesto ciglio, + Fidati all'amistà, scorda il periglio. + +Je ne doute pas que l'un des grands secrets du _maestro_ qui est destiné +à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne +foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage +d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et +qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les +fureurs d'Othello et pour ses _duetti_ avec Jago? + +La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son +chef-d'oeuvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de +feu: c'est un volcan, disait-on à _San-Carlo_. Mais aussi cette force +est toujours la même; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais +du grave au doux, du plaisant au sévère; nous sommes sans cesse dans les +trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est +le sublime aux yeux des gens peu doués pour les arts, c'est l'absence +des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'_Otello_ sont toujours +obligés comme ceux du grand opéra français. Il fallait réserver cette +ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de génie dans +son ballet d'_Otello_, qu'il eut la hardiesse de commencer par une +_fourlane_[113]. + +Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une +grande scène dans le genre noble et doux: c'est une fête de nuit +qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fête qu'il +devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano, +nous n'éprouvions pas la satiété du _terrible_ et du fort; et bientôt +les larmes étaient dans tous les yeux. J'ai très rarement vu pleurer à +l'_Otello_ de Rossini. + +Dans l'_Otello_ tel qu'on l'a arrangé pour Paris, le superbe récitatif +de madame Pasta + + Mura infelici ogni di m'aggiro, + +compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans +laquelle il a contribué à entraîner Rossini. Mais le mérite en est +uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice +du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement +remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie +dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini. +Madame Pasta y place des agréments que l'on peut dire sublimes; aussi le +public l'applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l'air + + O quante lagrime + Finor versai, + +qu'on a pris dans la _Donna del Lago_ de Rossini, et qui fut écrit par +ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle +Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la +manière dont madame Pasta dit ces mots: + + Ogn'altro oggetto + È a me funesto, + Tutto è imperfetto, + Tutto detesto[114]. + +Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de +telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule! Et +pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et avec une +naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si +j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet +air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et +surtout trop sérieuse. L'effet général de l'opéra aurait gagné à ce que +le choix de madame Pasta tombât sur un air d'_amour tendre_, écrit dans +un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche +d'uniformité, le caractère que je viens d'indiquer étant précisément +celui que Rossini a donné à l'admirable duetto + + Vorrei che il tuo pensiero, + +qui commence avec tant de génie sans être précédé d'aucune ritournelle. +Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'être bien chanté, m'a toujours +semblé le chef-d'oeuvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la +simplicité de style de l'auteur de _Tancrède_, et il a plus de feu et de +hardiesse dans la cantilène. Je n'ai jamais rencontré ce duetto au +théâtre tel qu'il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où +j'ai eu le bonheur de l'entendre chanter cet hiver d'une manière +sublime, et par deux voix françaises: je trouvais la perfection de +madame Barilli réunie à une chaleur de sentiment que cette grande +cantatrice laissait quelquefois désirer. + +Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de +_Tancrède_ dans le choeur + + Santo imen, te guidi amore! + +C'est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le +jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans _Tancrède_ et dans +_Demetrio e Polibio_. Ce choeur, bien chanté, est l'un des plus beaux +morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple +de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mélodie de +la belle Parthénope[115]. + +Le _finale_ qui suit, + + Nel cuor d'un padre amante, + +passe en général pour un des chefs-d'oeuvre de Rossini. On peut dire avec +vérité qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un +morceau semblable. On ne l'a jamais entendu à Paris tel qu'il était à +Naples. Nous avions à _San-Carlo_, Davide pour le rôle de Roderigo, et +Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rôle du père de +Desdemona. Ce n'est pas qu'à Paris la voix de M. Levasseur ne soit +magnifique, mais cet acteur est timide. + +Davide était au-dessus de tout éloge dans + + Confusa è l'alma mia, + +et dans toute la suite du _finale_[116]. Quelle que soit la niaiserie +des paroles, Davide était divin dans + + Ti parli l'amore, + Non essermi _infida_. + +Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, était ce +que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se +passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans +que l'on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par +exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands artistes ne +se sont fait entendre ensemble que dans la _Camilla_ de M. Paër. + +L'entrée d'_Otello_ est superbe. Voici enfin une de ces situations que +réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec +tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de +l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière +particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la +première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello; il +le joue avec feu et fureur; c'est le véritable Maure. + +La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute +louange dans ce dialogue: + + RODERIGO.--E qual diritto mai, + .......... + Per renderlo infedel? + + OTELLO.--Virtù, costanza, amore. + +Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart, +c'est-à-dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le +genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible +de rien écrire de plus beau comme musique et en même temps de plus vrai, +de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment +dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari luttant ensemble +de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie +de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux +que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manière sublime + + È ver: giurai. + +Tout le monde connaît + + Impia, ti maledico[117]. + +Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a +rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'_Adelina_ de Generali. + +Le choeur qui suit est superbe: + + Ah! che giorno d'orror! + +Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poëte, +la musique de + + Impia, ti maledico + +aurait dû exprimer ces paroles d'Othello, + + Va, je ne t'aime plus, + +qu'Othello hors de lui aurait adressées à Desdemona en lui montrant le +mouchoir fatal qu'elle vient de donner à son rival Roderigo. + +Qu'avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur _Elmiro_, père de +Desdemona, et de sa colère d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien +autrement touchant, bien autrement près de tous les coeurs, un amant +passionné qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort. + +Il n'est point d'amour véritable, quel que soit son bonheur actuel, qui +ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans +le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et +superstitieuses. Voilà l'aperçu sublime qu'on a sacrifié à la colère +d'orgueil d'un vieux sénateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut +pas de mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que +j'espère que quelque âme charitable refera des paroles qui aient le sens +commun pour la musique de Rossini. + + Incerta l'anima + +exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue, +par impossibilité de continuer à être ému à ce point, qui succède dans +le coeur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu du génie +de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de +vivacité et de rapidité dans des moments semblables. + + Smanio, deliro e tremo, + +de _Desdemona_, termine dignement ce magnifique _finale_. Je m'arrête et +cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce +morceau, qu'on ne sait comment en faire l'éloge ou la description. Je +rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois, +nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un +Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec +l'_abandon_ que Galli portait dans le second acte de la _Gazza ladra_, +lorsqu'il paraît devant le tribunal[118]. + + +SECOND ACTE + +Le manque d'un grand chanteur pour le rôle de Roderigo, fait que l'on +passe, à Paris, l'air + + Che ascolto! ohimè! che dici? + +C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec +tant de force dans _Polyeucte_, la douleur d'un amant qui, au plus fort +de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre. +Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona. + +Dans le grand duetto entre Othello et Jago, + + Non m'inganno, al mio rivale, + +le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une +des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le +précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une +grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue: + + JAGO. --Nel suo ciglio il cor li vedo. + + OTELLO.--_Ti son fida_... Ahimè! che vedo? + + JAGO. --Quanta gioja io sento al cor. + +A la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que +madame Pasta ait jamais données, ce rôle de _Jago_ a enfin été bien +joué par un débutant digne des encouragements du public[119]; il a fort +bien dit cette cantilène si vraie: + + Già la fiera gelosia. + +En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fâcheux +arrivé au terzetto + + Ah vieni, nel tuo sangue, + +si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule +est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto + + Tra tante smanie e tante. + +La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel. +Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un +accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui, +déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité, +et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique. + +Il y a un fort beau passage d'orchestre, _agitato_, dans l'air de +_Desdemona_ au moment de l'arrivée de ses femmes: + + Qual nuova a me recate? + +On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet, +surtout à cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de +tout le second acte: + + Salvo del suo periglio? + Altro non chiede il cor. + +Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le +passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta, + + Se il padre m'abbandona. + +C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la +supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand. + +Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous +lui dirions encore ici: Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père? +Apprenez que le coeur humain n'est susceptible que d'une grande passion à +la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son +père, que _Desdemona_, abandonnée par sa famille et perdue de +réputation, doit dire: + + Se Otello m'abbandona + Da chi sperar pietà? + +Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres. +L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez +d'art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle +avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil +d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays +vénitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante +ces beaux vers du Dante: + + Nessun maggior dolore + Che ricordarsi del tempo felice + Nella miseria[120]. + +La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en +s'écriant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie +lui fait cette réponse touchante: + + È il gondoliere che cantando inganna + Il cammin sulla placida laguna + Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna. + +Il y a du bonheur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de +récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne +le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance +et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas +précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres +d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au +milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe; +elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice: + + Assisa al piè d'un salice. + +Il était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire +de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme +de société qu'il était privé de talents comme poëte). Il y a peu à dire +à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un +style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation, et, +à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue. + +Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, égarée par sa douleur, +oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent +vient briser un panneau de vitrage de la croisée gothique de sa +chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à +la pauvre affligée[121]. Elle reprend un instant sa romance, mais les +larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de +congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne +pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond[122]. + +Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que +les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle +habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas +encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien +supérieur à la romance. + +Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la dérobent aux +spectateurs. + +Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle +superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a +obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à +une grande distance, tout à fait au fond de la scène, Othello qui, une +lampe à la main et son _cangiar_ nu sous le bras, pénètre dans +l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une +tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure +frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste +obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les +détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre; la lame du +_cangiar_ nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la +lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive +enfin sur le devant de la scène, il s'approche du lit, il écarte le +rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la +figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe; +un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son +sommeil: _Amato ben!_ Les éclairs se succèdent rapidement désormais, +comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette +chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la +cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe +encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie: + + Ah! che tra i lampi, il cielo + A me più chiaro il suo delitto addita[123]! + +Desdemona se réveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation. +Othello saisit son _cangiar_, Desdemona se réfugie vers son lit; comme +elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux +spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend +de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue. + +Ce fut à une représentation d'_Otello_, à Venise, dans une de ces +soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les +pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à +propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame +Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella. +Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le +lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgré tant de +désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité; le trait est +historique, et peint les moeurs et même le gouvernement de Venise. + +Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise +et de toute l'Italie. La composition de la musique était fort simple à +cette époque; le maestro n'écrivait presque qu'un canavas; le chanteur +était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son +génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est +Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire exactement tous les +ornements, toutes les _fioriture_ que le chanteur doit exécuter. On +était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là +que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du +chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode +n'approchait de Stradella: c'était un proverbe qu'il était le maître du +coeur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la +capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour +les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses moeurs. +Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus +distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent +l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde +Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était +publiquement courtisée par un noble vénitien d'une des familles les plus +puissantes de la république. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame +Gherardi nous fit voir le portrait dans le palais d'une de ses amies, +le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une +superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux +noirs remplis de ce _feu contenu_ qui fait tant d'impression. La +perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise +l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la +physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire qu'un tel homme, +distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion +et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune; il +enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus +songer qu'à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se +retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant +la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la +patrie d'Hortensia; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés, +prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent +de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble +vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir. +Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes +d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait une grande +_funzione_ accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran; +ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin +trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la +rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la +commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de +Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les +sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils +étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres +morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à +chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime. +Ces assassins l'avaient à peine entendue quelques instants, qu'ils se +sentirent touchés: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette +perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante! +Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand +morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à +sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la +mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils +attendent longtemps Stradella en dehors de l'église; ils le voient enfin +sortir par une petite porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent, +le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que +c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement +qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent +l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans +délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont +arrivés trop tard. + +Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on +leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre, +vont par mer jusqu'à la _Spezzia_, et de là gagnent Turin par des +chemins détournés. Le noble vénitien, de son côté, reçoit le rapport de +ses _buli_, n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se +charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à +Rome auprès du père d'Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu'il +ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur. +Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les coeurs italiens cet +esprit de vengeance si oublié aujourd'hui: c'était l'honneur de ces +temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la +sûreté personelle[124], dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le +noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans +toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que +Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui +deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de +recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors +ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont. + +De son côté, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des +démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu +la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette +princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur +ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella +le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais. +Ces précautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis +quelques mois d'une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire +qu'après l'aventure de Rome, le noble vénitien s'était lassé de les +poursuivre, quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts +de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec +un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père +d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis, +cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de +Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la +nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son +palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader[125]. + +Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui +le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets +pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance. +Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur, +et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment, de faire épier +Hortensia et son amant. + +On sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était l'_honneur_ +de ces temps; si le noble vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût +été méprisé[126]. + +Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touchée du +sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer +par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, ennuyée du séjour du +couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes; Stradella l'y conduisit, +et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés +dans leur lit. + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE + + + + +TABLE + +DU PREMIER VOLUME + + +PRÉFACE DE L'ÉDITEUR I + + +PRÉFACE 1 + + +INTRODUCTION. § I. Cimarosa 5 + +§ II. Différence de la musique allemande +et de la musique d'Italie 8 + +Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816 13 + +La mémoire paralyse l'imagination 15 + +Conditions _physiques_ du plaisir musical; +grandeur des salles; position commode +du corps: air pur et souvent renouvelé 20 + +Le demi-jour nécessaire à l'effet de la +musique 21 + +§ III. Histoire de l'_interrègne_ après Cimarosa +et avant Rossini, de 1800 à 1812 23 + +Coup d'oeil sur les OEuvres et le talent de +Mayer 24 + +Duetti d'_Ariodant_ et de la _Rosa Bianca_, +les chefs-d'oeuvre de Mayer 28 + +M. Paër et ses principaux ouvrages 34 + +§ IV. Mozart en Italie 37 + +Un prince fait un pari sur Mozart, et le +fait connaître en Italie 43 + +Un mot sur le style de Mozart 47 + +Différence de styles de Mozart, Cimarosa +et Rossini 54 + +CHAP. Ier. Ses premières années 57 + +La civilisation prend naissance sur les +rives de la Méditerranée; encore aujourd'hui +on y aime mieux aimer et jouir +que combattre; de là les malheurs de +l'Italie 58 + +La France et l'Angleterre par rapport aux +Beaux-Arts 61 + +Les parents de Rossini sont musiciens 62 + + +CHAP. II. _Tancrède_, premier _opéra séria_ de +Rossini 71 + +Le premier choeur de _Tancrède_ plus pastoral +que guerrier 74 + +La Malanote refuse un air que Rossini +avait composé pour l'entrée de Tancrède; +il trouve l'air _di tanti palpiti_ 77 + +L'harmonie joue en musique le rôle de +la _description_ dans les romans de +Walter Scott 83 + +Duetto guerrier: _Ah! se de'mali miei_ 88 + + +CHAP. III. _L'Italiana in Algeri_ 98 + +Manière de se servir du libretto d'un +opéra, à la première représentation 103 + +Caractères de la musique de _l'Italiana_ 110 + +Singulière bonté du public de Louvois 117 + + +CHAP. IV. _La Pietra del Paragone_ 121 + +Air célèbre _Ecco pietosa_, supprimé à +Paris par des gens qui espéraient +dérober Rossini à la France 127 + +_La Pietra del Paragone_ finit par un grand +air comme _l'Italiana in Algeri_ et _la Cenerentola_ 134 + +CHAP. V. La conscription et les envieux 136 + +M. Berton et _le Miroir_ 138 + +Rossini fait des fautes de syntaxe et +manque de pureté dans le style; ce +qui est inexcusable, dit M. Berton 139 + + +CHAP. VI. L'imprésario et son théâtre 148 + +Réponse de Rossini au _Monsignore_ pédant 153 + +Comédie de _Sografi_ sur les prétentions des +chanteurs 157 + +La _prima sera_ (première représentation) 158 + + +CHAP. VII. Guerre de l'harmonie contre la +mélodie 162 + +Les aliments d'un goût piquant font +oublier le parfum de la pêche 164 + +Epoques où ont brillé les principaux +maîtres de l'école italienne 168 + + +CHAP. VIII. Irruption des coeurs secs.--Idéologie +de la musique 174 + +Négligences de Rossini marquées d'une + 176 + +En compliquant les accompagnements, +on diminue la liberté du chant 182 + +Les accompagnements de Rossini pèchent +plutôt par la _quantité_ que par la _qualité_ 183 + +L'orchestre de Louvois 184 + +Le piano est regardé comme un signe de +faiblesse 185 + + +CHAP. IX. _L'Aureliano in Palmira_ 186 + +Duetto superbe, _Se tu m'ami, o mia +regina_ 187 + +_Demetrio e Polibio_, premier opéra composé +par Rossini, au printemps de 1809 188 + +Ouverture du théâtre de Como 190 + +CHAP. X. _Il Turco in Italia_ 198 + + +CHAP. XI. Rossini va à Naples 209 + +_Scrittura_ contracté par Rossini avec +M. Barbaja 210 + +Influence de la voix de la _prima donna_ +de Naples sur le talent de Rossini 213 + + +CHAP. XII. L'_Elisabetta_ 216 + + +CHAP. XIII. Suite de l'_Elisabetta_ 224 + +Ode italienne sur la mort de Napoléon, +à comparer à l'ode anglaise de lord +Byron, et à la méditation de M. de +Lamartine sur le même sujet 226 + +Critique du style de Rossini par les vieux +amateurs de Naples, contemporains de +Cimarosa et de Paisiello 232 + + +CHAP. XIV. Rossini compose dix opéras à +Naples 235 + + +CHAP. XV. _Torvaldo e Dorliska_ 241 + + +CHAP. XVI. Analyse musicale du _Barbier de +Séville_ 244 + +Cimarosa n'a pas fait usage de _dissonances_ +dans le _Matrimonio segreto_; il +venait cependant de voir applaudir tous +les chefs-d'oeuvre de Mozart 251 + +Aventures de Rossini à Rome 262 + + +CHAP. XVII. Du public relativement aux +beaux-arts, solitude et chant à l'église, +sources du goût pour l'opéra 279 + +De la province relativement aux Beaux-Arts 287 + +CHAP. XVIII. Analyse musicale d'_Otello_ 292 + +Quelle est la jalousie qui peut être touchante +au théâtre 293 + +Singulière observation de M. l'abbé Girard +sur l'usage qui, en 1746, permet la +galanterie aux femmes mariées et leur +défend l'amour-passion 298 + +L'auteur du libretto d'_Otello_ n'a pas donné +les situations qui appartiennent a ce +beau sujet 299 + +M. _Kean_, le premier acteur tragique de +l'époque, n'a jamais été vanté à l'Europe +par un écrivain à la mode comme +madame de Staël 304 + + +CHAP. XIX. Suite d'_Otello_ 305 + +Quel est le plus beau morceau de cet +opéra 310 + +La musique du vers _Impia, ti maledico_ +devait être sur ces paroles d'Otello: +_Va, je ne t'aime plus_ 314 + +Romance du saule 321 + +Pantomime de la mort de Desdemona dans +les théâtres d'Italie 323 + +Histoire de la mort de Stradella 324 + +FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME + + +ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 28 DÉCEMBRE 1928 + SUR LES PRESSES + DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE + _F. GRISARD, Administrateur_ + 11, RUE DES MARCHERIES, 11 + ALENÇON (ORNE) + + * * * * * + + +NOTES: + +[1] Paul Arbelet: _Stendhal et le petit Ange._ Les Amis d'Édouard, nº +99. + +[2] Préface de l'éditeur aux _Vies de Haydn, Mozart et Métastase_. Le +Divan, 1928. + +[3] M. Henry Prunières a donné la traduction intégrale de ce libelle en +appendice à son édition de la _Vie de Rossini_, chez Champion, en 1923. + +[4] Henri Delacroix: _La Psychologie de Stendhal_, 1 vol. Alcan, 1918. + +[5] _Candidature au Stendhal Club: Stendhal inédit_, p. 126 Edition du +Divan. + +[6] Cf. _Vie de Henri Brulard_, tome II, pp. 203-205, édition du Divan. + +[7] C'est ainsi que sont nés ces chants sublimes, plaintifs pour la +plupart, qui depuis plusieurs siècles se répètent dans le royaume de +Naples. Je citerai pour exemple à ceux qui connaissent ce beau pays, le +chant national nommé _la Cavoejola_, et le _Pestagallo_, particulier aux +Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me dit: La musica è +il lamento dell'amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai 1819 + +[8] En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, très-jeune alors, M. Toni, +qui depuis est devenu un imprimeur célèbre, était employé du +gouvernement vénitien à Vérone; il y vivait heureux et content d'un +petit emploi de dix-huit cents fr., et faisait la cour à la princesse +P****. Tout à coup il fut destitué, avec menace de prison. Il courut à +Venise: après trois mois de finesses et de sollicitations, il put +adresser un mot, entre deux portes, à un membre du conseil des Dix, qui +lui dit: «Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un _habit bleu_? +nous vous avons cru jacobin.» L'année 1822 a été témoin, à Milan, de +traits de cette espèce. Aimer le Dante, qui écrivait en 1300, passe, en +Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis _libéraux_ d'un +homme qui aime trop le Dante cessent peu à peu de le voir aussi +fréquemment. + +[9] Voir les injures atroces dont un nommé Philpott vient d'affubler le +célèbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui existe, la +_Revue d'Edimbourg_. + +[10] Voir dans la correspondance de Napoléon, année 1796 l'esprit public +de Milan et de Brescia. Vingt-quatre coquins habillés de rouge, chargés +de la police de la ville, formaient toute l'armée milanaise. Voir, dans +les bulletins de l'armée d'Espagne, ce que Napoléon avait fait de ce +peuple. + +[11] Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a donné une +excellente histoire de la musique. Je trouve que ce bel ouvrage est gâté +par un peu d'obscurité. Peut-être que le voile désagréable qui +s'interpose entre notre oeil et les idées de l'auteur vient de ce qu'il +ne nous a pas dit bien clairement quel était son _credo_ en musique. +Peut-être aurait-il dû donner des exemples de ce qu'il trouve beau, +sublime, médiocre, etc. + +[12] Historique, Bâle, 1823. + +[13] Voir leur célèbre tragédie de l'_Expiation_, par Mülner. Je ne +voudrais pas du héros Hugo, comte d'Eridur, pour en faire un caporal. + +[14] Anfossi, Coccia, Farinelli, Federici, Fioravanti, Generali, les +deux Guglielmo père et fils, Manfroce, Martini, Mosca, Nazolini, +Nicolini, Orgitano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Salieri, Sarti, Tarchi, +Trento, Weigl, Winter, Zingarelli, etc., etc. + +[15] Mozart, né à Salzbourg en 1756, mort à Vienne en 1796{*}, avait +quatorze ans lorsqu'il écrivit le _Mitridate_. + +{*} Mozart mourut en 1791. N. D. L. E. + +[16] Ce chant ignoble me semble moins plat, je l'avoue à ma honte, que +les romances célèbres de M. R. et de tant d'autres. Il a au moins un +rythme en rapport avec la vivacité du caractère national. + +[17] Son père, Joseph Rossini, sa mère, Anna Guidarini l'une des plus +jolies femmes de la Romagne. + +[18] Potter, _Histoire de l'Église_, état de l'Eglise en 1781. Giannone, +_Histoire de Naples_. Il faut excepter l'excellent gouvernement dont on +jouit à Florence en 1823. Mais combien durera-t-il? D'ailleurs, il ne +produira rien pour les beaux-arts; l'enthousiasme est mort en Toscane +depuis bien des années. + +[19] Cimarosa, adoré à Venise, et ami particulier de la plupart des +amateurs de musique, y était mort peu d'années auparavant, en 1801. + +[20] Voir les six tempéraments dans l'immortel ouvrage de Cabanis: _Des +Rapports du physique et du moral de l'homme_. + +[21] Il y a ici un point de contact frappant entre la sculpture et la +musique. Voir, pour le développement de cette idée un peu difficile, +l'_Histoire de la Peinture en Italie_, tome II, page 133. + +[22] On appelle _introduction_ tout ce qu'on chante depuis la fin de +l'ouverture jusqu'au premier récitatif. + +[23] Madame Pasta l'a placé dernièrement dans le premier acte de la +_Rosa bianca_; les situations sont pareilles. + +[24] M. Prunières fait remarquer que c'est en réalité la clarinette qui +a dans ce récitatif le rôle important. N.D.L.E. + +[25] On pourrait dire que la flûte a une certaine analogie avec les +grandes draperies _bleu d'outremer_ prodiguées par plusieurs peintres +célèbres, et entre autres par Carlo Dolce, dans les sujets tendres et +sérieux; mais une telle remarque qui passerait peut-être pour du génie à +Bayreuth ou à Koenigsberg, ne semblera pas chimérique à Paris. Heureux le +pays où, dès qu'on est vague et obscur, l'on peut espérer de paraître +sublime! + +[26] Les accompagnements ne sortent jamais des bornes d'une conversation +respectueuse à l'égard du _chant_, ils ont soin de se taire dès que le +chant paraît avoir quelque chose à dire; dans la musique allemande, au +contraire, les accompagnements sont insolents. + +[27] Voir la _Tactique_ de M. de Guibert. Bayard ne voulut jamais être +général en chef. + +[28] Paroles adressées par Virgile au Dante, en traversant l'enfer des +_tièdes_: A quoi bon discourir de ces gens? donne leur un regard et +passons. + +[29] Le caractère vénitien est esquisse avec toute la grâce et l'effet +possible dans un roman de Schiller, intitulé _Mémoires du comte d'O_. +Voici un problème moral digne de toute l'attention des philosophes. Le +pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de l'Europe était +celui qui avait les lois écrites les plus atroces. Voir les +constitutions de l'inquisition d'État dans l'_Histoire de Venise_ de M. +Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurément Boston, justement +celui où le gouvernement est à peu près parfait. Le mot de l'énigme ne +serait-il pas _Religion_? + +[30] Voir l'effet analogue cherché par Métastase dans le drame sérieux. +_Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase_, p. 374. + +[31] Telle que le retentissement du canon, ma tête fait bon... bon. + +Taddeo.--Je suis comme une corneille qui, après avoir perdu ses plumes +fait crà, crà.--Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles +que pour les faire. + +[32] Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et étudie les +mathématiques. + +(_Confessions._) + + +[33] Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton devoir; pense que +l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples sublimes de +valeur et de dévouement. + +[34] La _scrittura_ est une petite convention de deux pages, +ordinairement imprimée, qui contient les obligations réciproques du +_maestro_ ou du chanteur, et celles de l'_impresario_ qui les engage +(_scrittura_). Il y a beaucoup d'intrigues pour les _scritture_ des +premiers talents, cela est amusant; je conseille au voyageur de voir de +près cette diplomatie-là, il y a souvent plus d'esprit que dans l'autre. +Là, comme pour la peinture, les coutumes du pays où l'art a pris +naissance se confondent avec la théorie de cet art, et souvent +expliquent plusieurs de ses procédés. Le génie de Rossini a presque +toujours été influencé par la _scrittura_ qu'il avait signée. Un prince +qui lui eût fait une pension de trois mille francs l'aurait mis à même +d'attendre le moment de l'inspiration pour écrire, et eût donné, par ce +simple moyen, une physionomie nouvelle aux productions de son génie. Nos +compositeurs français, MM. Auber, Boïeldieu, Berton, etc., écrivent un +opéra tous les ans fort à leur aise; Rossini, rappelant les beaux temps +de la peinture, a écrit, pendant toute sa jeunesse, comme le Guide +peignait, quatre ou cinq opéras par an, pour payer son hôte et sa +blanchisseuse. J'ai honte de descendre à des détails aussi vulgaires; +j'en demande pardon au lecteur; mais enfin c'est une biographie que +j'écris, et telle est la vérité. Le difficile dans tous les genres, +c'est de lutter avec les malheurs qui ont quelque chose de bas et de +commun, et qui repoussent ainsi le secours de l'imagination. C'est au +milieu de telles circonstances que Rossini a conservé la fraîcheur de +son génie; il est vrai que les moeurs de l'Italie actuelle n'étant qu'une +suite et une conséquence des républiques du moyen âge, la pauvreté n'y +est pas avilissante, et avilissante comme en France, pays monarchique, +où avant tout il faut _parestre_, comme dit si bien le baron de +_Foeneste_{*}. + +Une chose qui passe pour miraculeuse en Italie, c'est un _imprésario_ +qui ne fait pas banqueroute, et qui paie régulièrement ses chanteurs et +son maestro. Quand on voit de près quels pauvres diables sont ces +_impresari_, on a réellement pitié du pauvre maestro qui, pour vivre, +est obligé d'attendre l'argent que ces gens mal vêtus doivent lui payer. +La première idée qui se présente en voyant un _imprésario_ italien, +c'est que, dès qu'il verra vingt sequins ensemble, il achètera un habit +et prendra la fuite avec les sequins. + +{*} Roman très-curieux d'Agrippa d'Aubigné, presque aussi intéressant +que l'Histoire de sa vie écrite par lui-même. Cette histoire peint Henri +IV presque aussi bien que Quentin Durward nous représente Louis XI. J'y +vois sur Henri IV des anecdotes que je n'ose citer. Ce roi fut un grand +homme sans doute, mais non pas un grand homme à l'eau rose. Il y a des +traits de ressemblance frappants entre Henri IV et Napoléon, entre +certains passages de la vie de d'Aubigné et les mémoires de Las Cases. +Un seul mobile est différent: Henri IV aimait les femmes comme Napoléon +les batailles. + +[35] Je cite les seules véritables comédies de l'époque La comédie, au +Théâtre-Français, n'est plus qu'une _épître sérieuse_ coupée en +dialogues et abondante en morale. Voir _la Fille d'honneur_, _les Deux +Cousines_, _les Comédiens_, etc. + +[36] MM. Jouy, de la Mennais, Etienne, le vicomte de Chateaubriand, +Benjamin Constant, de Bonald, de Pradt, le comte de Marcellus, Mignet, +Buchou Fiévée, etc., etc. + +[37] Echo, nymphe aimable, comme moi malheureuse, tu es la seule qui +daigne me consoler dans ma douleur. + +[38] Je fais un journal parfait, qu'on recherche en tous lieux; vous +voulez l'interrompre?--Ainsi du moins, pour quelques instants, le bon +sens pourra respirer. + +[39] Bulletins de l'armée d'Espagne, les généraux Bertholetti, Suchi, +Schiassetti, etc.; le comte Prina, ministre; le peintre Appiani, le +poëte Monti, etc., etc. + +[40] Don Marforio.--Eh bien! laissez-moi faire, je vous arrangerai de la +gloire dans mon journal. + +Joconde.--Dieux Immortels! voilà une nouvelle raison pour t'expédier +sans délai. + +[41] J'ai des craintes sérieuses que quelques méchants ne mettent en +doute mon respect profond pour tous les compositeurs français en +général, tant anciens que modernes, et pour M. Berton en particulier. Je +crois faire un acte de justice envers M. Berton et envers moi, en +reproduisant ici les lettres curieuses auxquelles je fais allusion dans +le texte. Ce que je crains avant tout, c'est de passer pour _mauvais +Français_; on conviendra qu'il serait affreux pour moi qu'une simple +brochure sur la musique me fît perdre à jamais ma réputation de +patriotisme. + +LETTRE DE M. BERTON. + +_Abeille_ du 4 août 1821. + +«M. Rossini a une imagination brillante, de la verve, de l'originalité, +une grande fécondité; mais il sait qu'il n'est pas toujours pur et +correct; et, quoi qu'en disent certaines personnes la pureté du style +n'est pas à dédaigner, et les fautes de la syntaxe de la langue dans +laquelle on écrit ne sont jamais excusables. M. Rossini sait tout cela, +et c'est pourquoi je me permets de le dire ici. D'ailleurs, puisque les +écrivains de nos journaux quotidiens se constituent juges en musique, +ayant pris mes licences dans _Montano_, _le Délire_, _Aline_, etc., je +crois avoir le droit de donner mon opinion _ex professo_. Je la donne +avec franchise et la signe, ce que ne font pas toujours certaines +personnes qui s'efforcent incognito de faire et défaire des réputations. +Tout ceci n'a été suggéré que par l'amour de l'art, et dans l'intérêt +même de M. Rossini. Ce compositeur est, sans contredit, le talent le +plus brillant que l'Italie ait produit depuis Cimarosa; mais on peut +mériter le titre de célèbre sans pourtant être à la hauteur de Mozart.» + +Je me refuse le plaisir de transcrire de longs passages d'une brochure +de M. Berton, intitulée: _De la musique mécanique et de la musique +philosophique, par M. Berton, membre de l'Institut royal de France_, +1821, 24 pages. M. Rossini y est remis à sa place. Il paraît que cet +Italien ne s'élève pas au-dessus de la _musique mécanique_. Dans une +autre dissertation de sept pages, insérée dans _l'Abeille_ (tome IV, +page 267), M. Berton prouve que l'auteur d'_Otello_ n'a fait que des +_arabesques_ en musique. En Italie, un M. Majer, de Venise, vient +d'établir la même vérité. + + +RÉPONSE DU _Miroir_ (11 août 1831). + +Ce n'est plus au rédacteur novice d'une feuille obscure que j'ai +affaire; ce n'est plus des traits d'un compositeur de salon que j'ai à +me défendre, un athlète vigoureux et renommé par plus d'une victoire +descend dans la lice, et m'y porte le défi le plus formel. L'auteur de +_Montano_, d'_Aline_ et du _Délire_ provoque en moi l'admirateur +d'_Otello_, de _Tancrède_ et du _Barbier_. Les antirossinistes comptent +enfin dans leurs rangs un homme dont ils peuvent se prévaloir. Les +préjugés du professorat sont avoués par un des maîtres de la scène, et +la contre-révolution musicale a pour champion un membre de l'Institut. + +M. Berton prélude au combat par des paroles dont la hauteur inusitée +dans la polémique littéraire trahit le sentiment intime et profond de +son incontestable supériorité. J'en fais la remarque, mais je suis loin +de lui en faire un reproche. J'aime, au contraire, cette expression +franche et naïve d'une noble confiance: une attitude fière convient à un +brave, et la forfanterie du langage n'est pas déplacée dans le duel. M. +Berton ne se contente pas d'admirer les anciens, il s'efforce encore de +les imiter; il sait que dans ces luttes héroïques, dont Homère et +Virgile nous ont laissé de si brillantes descriptions, les combattants +ne manquaient jamais, avant d'en venir aux mains, d'échanger une foule +d'expressions de menace et de dédain. Il est vrai que le plus +présomptueux n'était pas toujours le plus vaillant: témoin _Pâris_, qui +provoquait tous les jours les plus illustres guerriers du camp des +Grecs, et s'enfuyait, comme un cerf timide, au moment du combat; mais +cela n'ôte rien à ce que l'usage dont je parle avait de respectable, et +l'exemple n'en est pas moins bon à suivre pour un adorateur de la +savante antiquité. Quant à moi, qui ne professe pas, comme M. Berton, +pour les hommes et pour les choses d'autrefois un culte absolument +exclusif, il est tout simple que je n'emprunte pas pour me défendre le +ton sur lequel il a cru devoir m'attaquer. J'opposerai à sa jactance +renouvelée des Grecs ma modestie et ma politesse toutes modernes. Il ne +me sera pas difficile d'être moins impérieux et moins tranchant, soit +que j'exprime mon sentiment sur la partition d'_Otello_, soit que je +dise mon opinion sur Racine, que ce savant musicien place fort au-dessus +de l'auteur de _Brutus_ et de _Mahomet_. + +M. Berton me reproche de ne pas signer mes articles: cet illustre +professeur s'exagère beaucoup, à ce qu'il paraît, l'importance de notre +débat; il se croit encore au temps des disputes sur les partitions de +Gluck et de Piccini: une querelle musicale est presque à ses yeux une +affaire d'honneur; il oublie d'ailleurs que je ne l'ai nommé dans aucun +de mes articles, et que l'agression est toute de son côté. S'il était +question de toute autre chose que d'un cartel littéraire, je me ferais +connaître avec empressement; mais j'aurai grand soin de m'en abstenir +tant que nous ne bataillerons que sur la prééminence de Racine ou de +Voltaire, de Mozart ou de Rossini. Une signature aussi respectable que +celle de M. Berton pourrait encore recommander un article qui n'aurait +par lui-même aucune espèce de valeur: un nom aussi obscur que le mien +ferait peut-être perdre à mes opinions le crédit qu'elles se sont acquis +auprès du public. J'en conclus que mon honorable adversaire n'a pas tort +quand il signe, et qu'à mon tour j'ai raison quand je ne signe pas. + +C'est un épouvantable blasphème aux yeux de M. Berton que de trouver +Rossini plus _dramatique_ que Mozart: ce blasphème, si c'en est un, je +l'ai réellement proféré. Le crime est donc clairement défini; reste à +savoir si l'accusation est fondée, et si le public, seul jury que je +reconnaisse, attache du blâme aux paroles pour lesquelles je suis +dénoncé. Je pourrais à la rigueur, me dispenser de dire en quoi l'auteur +d'_Otello_ est plus dramatique, puisque M. Berton s'abstient de montrer +en quoi il l'est moins; mais le savant académicien auquel je réponds m'a +déclaré qu'ayant pris ses licences dans _Montano_, dans _le Délire_, et +même dans _les Rigueurs du cloître_, il se croyait le droit d'être cru +sur parole quand il assignait le rang d'un compositeur. Voltaire +écrivant son commentaire sur Corneille, La Harpe et M. Lemercier +analysant dans la chaire de l'Athénée les ouvrages de nos plus grands +écrivains, avaient assez habituellement la complaisance de prouver ce +qu'ils affirmaient. On peut dire cependant qu'ils avaient pris aussi +leurs licences, le premier dans vingt chefs-d'oeuvre, le second dans +_Warwick_ et _Philoctête_, le dernier dans _Pinto_, _Plaute_ et +_Agamemnon_. Mais il paraît que les professeurs du Conservatoire ont des +licences qui leur sont particulières, et auxquelles les gens de lettres +ne participent pas. J'avais cru jusqu'à ce jour qu'ils se bornaient à +réclamer pour leurs doctes partitions l'important privilège de tout dire +sans rien prouver. + +Rossini ne se contente pas de dire, il prouve ce qu'il dit: son éloge +est dans ce peu de mots. Voilà en quoi et pourquoi il est dramatique. Il +dessine ses caractères, il conduit son action comme si le poëte n'était +pas à ses côtés. La vivacité spirituelle de Figaro, la maligne défiance +du tuteur de Rosine, ce mélange de fureur et de tendresse qui +caractérise l'amour d'Othello, voilà des beautés vraiment dramatiques +qui, en perdant l'appui des paroles, conserveraient encore la plus +grande partie de leur charme ou de leur grandeur. Qu'il y ait ailleurs +plus d'harmonie musicale, un style plus sévère et plus correct, une +obéissance plus scrupuleuse aux règles de la composition, toutes ces +qualités sont, pour l'effet dramatique, d'utiles auxiliaires, mais elles +ne le constituent pas essentiellement. Soyez de bonne foi; oubliez vos +préventions d'école, et faites taire le préjugé des noms; prêtez à +Mozart l'attention de l'esprit autant que celle de l'oreille; et dites +si le Figaro des _Noces_ est aussi original, aussi piquant, aussi +scénique que le Figaro de _Rossini_. Que m'importe à moi, spectateur +d'une représentation théâtrale, que l'intendant du comte Almaviva chante +des airs délicieux, qui n'ont avec son caractère ou sa situation que des +rapports éloignés ou imparfaits? Quand je veux entendre des sons, je +vais au concert; quand je vais au spectacle, j'y cherche le rire ou +l'émotion. Que l'auteur du drame qu'on représente devant moi s'appelle +poëte, chorégraphe ou compositeur; qu'il procède par des paroles, par +des notes ou par des pas, peu importe; il a atteint le but de son art, +il a rempli sa promesse et mon attente, quand, par une fidèle peinture +des moeurs, par l'enchaînement des scènes, par la vérité des situations +et des caractères, il est arrivé à ce degré d'imitation où j'oublie que +le spectacle qui m'est offert n'est qu'une récréation ingénieuse et un +mensonge convenu. C'est ce qu'a fait Rossini plus qu'aucun autre +compositeur, et autant que le lui ont permis les étroites limites de +l'art dans lequel il a obtenu des succès si nombreux et si brillants. Le +poëme est pour Mozart une traduction indispensable; il n'est pour +Rossini qu'un second accompagnement: le Figaro du _Barbier_ est un +personnage tout à fait comique, le Figaro de Mozart n'est qu'un +excellent musicien. + +Quoi qu'en ait dit mon illustre antagoniste, je ne crois pas que +Rossini, qu'il appelle M. Rossini, répudie les éloges que j'ai donnés à +ses admirables compositions. S'il en était ainsi, l'auteur d'_Otello_ +serait un homme tout à fait prodigieux. Il joindrait la palme du +caractère à celle du talent. Ce double miracle est peu vraisemblable. +Les musiciens modestes sont presque aussi rares que les musiciens +dramatiques. + + +SECONDE RÉPONSE (nº 173) A L'OCCASION D'_Otello_. + +_Otello_ continue d'attirer la foule: le mérite de cet opéra n'est plus +contesté aujourd'hui que par quelques professeurs de piano, musiciens +anatomistes pour qui le mérite de l'originalité, de l'esprit et de la +verve dramatique disparaît devant l'irrégularité d'un _finale_ ou les +imperfections d'un quintette. Le public, qui a trop de raison pour +chercher au spectacle autre chose que du plaisir, se garde bien de +chicaner un compositeur qui lui plaît, sur ses prétendues infractions +aux axiomes du Conservatoire et aux théories du professorat. Il n'attend +pas pour s'émouvoir qu'il y soit autorisé par les puristes de la rue +Bergère, et ses bravos sont indépendants de la justesse du contre-point. + +La querelle qui s'est élevée entre les appréciateurs du talent de +Rossini et les partisans de l'ancien régime musical, vient peut-être +uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont été mal définis. On +a dit que l'auteur d'_Otello_ et du _Barbier_ était plus essentiellement +dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prédécesseurs. +Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus +dessous. Le Dictionnaire de l'Académie suffisait pour nous mettre +d'accord. On y aurait vu que le mérite dramatique est indépendant de la +perfection du style et de l'obéissance servile aux règles de la +composition. Non que sous ce double rapport même, Rossini soit, à +beaucoup près, aussi défectueux que le prétendent ses détracteurs; mais, +en accordant qu'il mérite à cet égard tous les reproches dont il est +l'objet, il reste démontré, au moins par le fait, que les partitions de +ce célèbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus +populaires que celles des maîtres les plus renommés. Voilà ce que +j'entends par le mot _dramatique_, et il est impossible de l'entendre +autrement. La musique est un art dont les moyens sont étroits et +limités. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est chargée de +traduire, et qui la traduisent à leur tour, et vous en ferez une sorte +d'idiome hiéroglyphique intelligible pour quelques adeptes, +indéchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la +combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical, +produira l'expression la plus rapprochée du langage ordinaire, sera le +plus dramatique et le plus vrai. C'est là précisément ce qu'a fait +Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se +passer de poëte: il a, autant que possible, affranchi son art d'une +nécessité qui lui ôte la moitié de sa gloire. C'est un étranger plein de +grâces, qui, à force d'esprit, parvient à se faire entendre sans +interprète: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des +obscurités de la langue dans laquelle il écrit, et qui, pour être +compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des éclaircissements +d'un commentateur. + +Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolèse plus fini et +plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut être vrai +sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met +mieux en rapport avec notre intelligence, et possède plus intimement le +secret de nos goûts et de nos impressions. Il y a dans la musique de +Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux +magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-être pas autant +d'éclat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance +qu'au théâtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont +que des peintres de portraits. + +Si ces réflexions paraissent justes, elles pourront servir de préface au +traité de paix que je suis très disposé à conclure avec mes savants +antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de +la musique. Rossini sera à nos yeux le premier des musiciens qui font +des opéras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord. + +Il ne me restera plus qu'à faire entendre raison aux détracteurs de la +musique italienne, autre espèce de maniaques et d'exclusifs qui mettent +la nationalité au nombre des éléments qui constituent le mérite d'une +romance ou d'un quatuor. Ces honnêtes gens ne veulent pas qu'on soit +cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni +française, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne +ou mauvaise, et voilà tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien à son +mérite ou à ses défauts. Il n'y a, au fait, que deux espèces de musique: +la musique qui plaît, et la musique qui ne plaît pas. + +Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour être rangées dans la +première de ces catégories, des talents auxquels l'administration de la +rue de Louvois a remis le soin de leur exécution; mais ces talents +méritent aussi beaucoup d'éloges, et il est juste de dire que l'opéra +italien n'a peut-être jamais été joué avec un ensemble aussi parfait. +Madame Pasta, depuis ses débuts, a fait de véritables progrès. Garcia se +montre dans _Otello_ chanteur habile et grand tragédien; il saisit à +merveille toutes les nuances dont se compose le caractère violent et +passionné de l'amant de Desdemona. + + * * * * * + +Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique +me sauront un gré infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de +l'Institut, et surtout de leur avoir indiqué l'_Abeille_, journal où ce +grand compositeur a déposé, à diverses reprises, ses jugements sur M. +Rossini, et les avis qu'il veut bien donner à cet Italien. + +Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient +de mettre en lumière une réponse plus accablante encore pour l'auteur +d'_Otello_ et du _Barbier_. C'est la partition de _Virginie_, grand +opéra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succès +fou à l'Académie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe. +Mais où trouver en Italie un acteur pour chanter le rôle d'Appius comme +M. Derivis? Voilà une difficulté. + +[42] On entend par _tenore_ la voix forte de poitrine dans les tons +élevés. Davide brille dans la voix de tête, le _falsetto_. On écrit en +général l'opéra buffa et l'opéra _di mezzo carattere_ pour des ténors à +vois ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont +appelés _tenori di mezzo carattere_, Les vrais ténors brillaient dans +l'opéra séria. + +[43] _Tu regere imperio populos, Romane, memento._ VIRGILE. + +[44] Sonnet de... à Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Poëmes de +Buratti, à Venise. + +[45] Mes administrés _pêchent_ des idées dans ce que vous dites. Ce +reproche est historique, 1819. + +[46] Toutes les premières représentations sont froides à Louvois. + +[47] Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales de la +musique antique, le _Misero pargoletto_ de Demophon. + +[48] Voir l'_Artaxerce_ de Métastase, le chef-d'oeuvre de Vinci. + +[49] Dans le genre pathétique, on n'a jamais surpassé l'air: _Se cerca, +se dice_, de l'_Olympiade_. _La Servante Maîtresse_ est un opéra buffa +admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et en ôter les +récitatifs, pour faire courir tout Paris. Voilà un grand avantage des +nations étrangères, les chants de Pergolèse n'ont pas pour elles le +ridicule d'être des _choses passées de mode_. + +Les portraits de nos grands-pères, avec leurs habits brodés à la Louis +XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aïeux du temps de +François Ier nous les rendent au contraire vénérables, dans ces +grands portraits qui nous regardent d'un air sévère. + +[50] En musique tout comme en littérature, un ouvrage peut avoir un fort +bon _style_ et des idées assez communes, et _vice versa_. Je préfère le +_style_ de Rossini, mais je trouve plus de génie à Cimarosa. Le premier +final du _Matrimonio segreto_ offre la perfection du style et des +_idées_. + +[51] _Avoir du goût_, même en littérature, veut toujours dire habiller +ses idées à la dernière mode, à la dernière mode de la très-bonne +compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786. + +[52] Souvent les premiers opéras d'un maestro restent les meilleurs. Le +génie musical se développe de fort bonne heure; mais il faut bien +accorder quatre ou cinq ans à l'opinion publique pour qu'un compositeur +fasse décidément négliger l'homme de talent qui l'a précédé. Je pense +que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que les compositeurs célèbres +dont je donne la liste, ont commencé à être fort à la mode. + +[53] Voici les époques exactes de quelques grands maîtres: Alexandre +Scarlatti, né à Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le fondateur de +l'art musical moderne.--Bach, 1685, 1750.--Porpora, né en 1685, mort en +1767.--Durante, 1663, 1755.--Léo, 1694, 1745.--Galuppi, 1703, +1785.--Pergolèse, 1704, 1737.--Handel, 1684, 1759.--Vinci, 1705, +1732.--Hasse, 1705, 1783.--Jomelli, 1714, 1774.--Benda, mort en +1714.--Guglielmi, 1727, 1804.--Piccini, 1728, 1800.--Sacchini, 1735, +1786.--Sarti, 1730, 1802--Paisiello, 1741, 1815.--Anfossi 1736, +1775.--Traetta, 1738, 1779.--Zingarelli, né en 1752.--Mayer, +1760.--Cimarosa, 1754, 1801.--Mozart, 1756, 1792.--Rossini, +1791.--Beethoven, 1772.--Paër, 1774.--Pavesi, 1785.--Mosca, +1778.--Generali, 1786.--Morlachi, né en 1788.--Pacini, né en +1800.--Caraffa, 1793.--Mercadante, 1800.--Kreutzer, de Vienne, né en +1800, l'espoir de l'école allemande. + +[54] Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique. + +[55] Il faudrait, il est vrai, que le théâtre de l'Opéra-Buffa fût +organisé d'une manière à peu près raisonnable. Il paraît qu'en 1828, le +but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'_Otello_, de +_Roméo_ et de _Tancrède_; il nous manque madame Fodor et un ténor. + +[56] Voir l'_Abeille_ de 1821, et _la Pandore_ du 23 juillet et du 12 +août 1823. + +[57] Bacon dirait aussi de la musique: _Humano ingenio non plumæ +addendæ, sed potius plumbum et pondera_. + +[58] Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 du Platon de +M. Cousin, t. I. + +[59] C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs âmes candides +s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment +d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et +partant ridicule. + +[60] A la bonne heure, suivez la route la plus agréable, ayez des +plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas. + +[61] The blunt minded. + +[62] Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait d'immenses +progrès en musique et en _non affectation_, tout ce que je viens de dire +paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant. M. Massimino +sera l'un des principaux auteurs de cette révolution. Sa manière +d'enseigner est digne de toutes sortes d'éloges. Voir la brochure de M. +Imbinbo. + +[63] En parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce chapitre, je +sais bien que je prête le flanc à la critique de _mauvaise foi_. Pour +lui ôter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques réellement +difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de phrases +incidentes et explicatives, ce chapitre, déjà peut-être assez ennuyeux: +c'est ce que je décline de faire; et, avec une vertu vraiment romaine, +je m'immole pour le salut de mon lecteur. + +[64] Différence des paysages suisses à ceux de la belle Ausonie. Voir la +charmante description de _Varèse_ dans le _Journal des Débats_ du 29 +juillet 1823. + +[65] Les accompagnements de l'arrivée de Moïse, dans l'opéra de ce nom. + +[66] Où trouver une bohémienne qui puisse m'éclairer sur mon sort? Avec +le temps et la patience, parviendrai-je à guérir la folie de ma femme. + +Mais, hélas! la bohémienne que je cherche est impossible à rencontrer. + +[67] Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunières fait remarquer le +lapsus. N. D. L. E. + +[68] Vous êtes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent femmes +dans vos sérails, vous les achetez, vous les vendez quand elles cessent +de vous plaire. + +[69] Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule syllabe, je +fais de ce lieu-ci un cimetière. + +[70] MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de _la Pandore_, etc., etc. M. +Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait Mozart _un +faiseur de charivari souvent barbare_. Ses successeurs sont bien plus +sévères envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir l'_Abeille_, +t. II, p. 267; _la Renommée_, _le Miroir_, etc. + +[71] Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***, dans une +circonstance politique assez difficile: «Hé bien, Monseigneur, comment +vont les affaires?--Comme vous voyez, assez mal.» + +Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le +galimatias de _la Pandore_ sur la musique. + +[72] Stendhal a écrit Davide, lapsus corrigé par M. Prunières. N. D. L. +E. + +[73] Prenez pitié de mon accident, dit le pauvre mari, qui trouve que +tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis plus +reconnaître ma femme. + +[74] A ce coup imprévu, que le destin réservait à ces perfides, le +frisson de la mort met la pâleur sur leurs fronts. + +[75] _Il celere obbedir._ + +M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napoléon. Ce sont les seuls +vers, à ma connaissance, dignes du sujet. + +Ei fû; siccome immobile, Dato il mortal sospiro, Stette la spoglia +immemore Orba di un tanto spiro, Cosi percossa e attonita La Terra al +nunzio sta. + +Muta pensando all'ultima Ora dell'uom fatale, Ne sa quando una simile +Orma di piè mortale La sua cruenta polvere A calpestar verrà. + +Dall'Alpi alle Piramidi, Dal Manzanarrè al Reno, Di quel securo in +fulmine, Tenea dietro al baleno, Scoppiô da Scilla al Tanai, Dall'uno +all'altro mar. + +Fù vera gloria? ai posteri L'ardus sentenza; noi Chiniam la fronte al +Massimo Fattor che volle in Lui Del Creator suo spirito Più vasta orma +stampar. .................... + +Ei sparve, e i di nell'ozio Chiuse in si breve sponda, Segno d'immensa +invidia, E di pietà profonda, D'inestinguibil odio, Et d'indomato amor. +...................... + +Oh! quante volte al tacito Morir di un giorno inerte, Chinati i rai +fulminei, Le braccia al sen conserte, Stette, e dei di che furono +L'assalse li sovvenir! + +Ei ripenso le mobili Tende, i percossi valli, E il lampo de i manipoli, +E l'onda de cavalli, E il concitato imperio, ...................... +...................... + + +[76] Alfieri _Vita_, figure de Louis XV. + +[77] Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi; vivez, soyez +heureuses désormais; goûtez un bonheur dont je serai la source. + +[78] Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique d'opéra +avec peu de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas douter +de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands peuvent +voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au risque de +passer pour mauvais citoyen. + +[79] La guerre du gendarme contre la pensée présente partout des +circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre à Talma la +représentation de _Tibère_, tragédie de Chénier, qui est mort il y a dix +ans, de peur des allusions. Allusions à qui? et de la part d'un poëte +mort en 1812 en exécrant Napoléon. + +A Vienne, l'on vient de suspendre les représentations d'_Abufar_, +charmant opéra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples à un +amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan +n'est pas frère de Salema; et plût à Dieu que les jolies Viennoises ne +pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel +qu'il soit, c'est le châle qui est funeste à la vertu. + +[80] En réalité le 20 Février 1816. N. D. L. E. + +[81] Comme à l'église _de Gesù_, à Rome, les 31 décembre et 1er +janvier de chaque année. + +[82] _Moeurs et Coutumes des nations indiennes_, ouvrage traduit de +l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822. + +[83] L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique savamment; +l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et passagères; le +Français, plus vain que sensible, parvient à en parler avec esprit; +l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. (_Raison, Folie_, tome I, page +230.) + +[84] Première représentation du _Matrimonio segreto_ en 1793 à Vienne. +L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde représentation dans la +même soirée. + +[85] Voir le croquis des amours de la Zitella Borghèse, dans les lettres +du président de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250 + +Et sequitur leviter Filia matris iter. + + +[86] Edition de 1824: «Dans le bel à fresque» + +N.D.L.E. + + +[87] Burckhardt, _Mémoires de la cour du pape_, dont il était majordome; +de Potter, _Histoire de l'Eglise_; Gorani. + +[88] Peut-être amour et bonne foi d'un côté; de l'autre, vanité et +continuelle _attention aux autres_. + +[89] La religion est la seule loi vivante dans les États du pape. +Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous +traverserez. Le génie froid du protestantisme tue les arts; voir Genève +et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honnêteté, +la raison, la justice, en sont le nécessaire. + +[90] Voir les Mémoires de Carlo Gozzi, et son éternelle querelle avec le +signor Gratarol; rien de plus opposé à Giacopo Ortiz. Voir les OEuvres de +madame Albrizzi. + +[91] Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise, qui nous +apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand maître de l'époque. Un +homme d'esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux depuis que +Rossini a refusé son poëme des _Athéniennes_, nous assure, de son côté, +que le grand maître de l'époque, c'est M. Spontini. Que va dire M. +Berton de l'Institut? + +[92] Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents fois par an chez +le restaurateur; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par mois. Un +jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la vie se +passait à souper, et l'on ne soupe plus. + +[93] Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du Deffant et +de mademoiselle de Lespinasse. + +[94] Nous l'appelons _factice_ et _faux_ en 1823, mais il était fort +naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la +quantité d'_émotion possible_ dans chaque homme (ce qui fait le domaine +des arts) était fort restreinte. + +[95] Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. Batailles +des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun, détails de +son expédition en Amérique. + +[96] Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame de +Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par des +éditeurs prudents. + +[97] «Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le fort et le +faible», dit Montesquieu, _Grandeur des Romains_. Jamais Marmontel +n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot; les littérateurs de la +vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les querelles +que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote. Les savants +craignent pour Hérodote. + +[98] Mémoires de madame d'Épinay: détail de la matinée de M. d'Épinay. + +[99] Voir _Racine et Shakspeare_, 1823. + +[100] Zurich. _Solitude_ et _chant à l'église_, voilà les sources du +goût pour l'opéra buffa. + +[101] _Tableau des États-Unis_, par Volney, page 490. + +[102] Qui s'en vengent bien. Voir les _Annales littéraires_, c'est le +journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme Voltaire. +Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique; et comme +d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte +d'absurdités qu'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu +qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les _Débats_, un de leurs +journaux les plus accrédites, en parlant de Monsigny, donnait à ce +bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire +par quatre colonnes de feuilleton. Il est fâcheux pour l'Europe qu'elle +ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de +croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont +précieux comme thermomètre indiquant l'état actuel de l'opinion de +Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie +trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gymnase, qui +se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite +chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande +délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non +les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du +Vaudeville.) + +La patrie de Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville +du monde pour l'esprit. On jetterait pêle-mêle dans un alambic l'Italie, +l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais à faire +_Candide_, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot +explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est +attentif à la parole chantée, et jamais _à la cantilène_ sur laquelle on +la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et _non le +chant_. + +[103] Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de l'opéra +italien à Louvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second acte +étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau est +perdu. Quel dommage pour la gloire nationale! + +[104] _Le Spleen_, conte de M. de Bezenval, moeurs de Besançon. + +[105] J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le malheur +de prendre à la lettre les louanges ironiques données à _la Caroléîde_ +et à _Ipsiboé_. + +[106] Sans les aristarques de profession, la révolution des arts se +ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés à avoir +une Académie française, estimons-la _juste_ ce qu'elle vaut. Tâchons de +ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale et _donnée +de haut_{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu pédants, +tâchons de ne pas devenir exagérés. + +{*} Paroles des DÉBATS en racontant les injures élégants adressées au +romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture +de son cours, mars 1823. + +[107] L'abbé Girard, observateur ingénieux, écrivait en 1746: «L'usage, +qui permet la galanterie aux femmes mariées leur défend la passion; elle +serait ridicule chez elles.» + +(_Synonymes_, article _Amour_.) + +[108] _Cento novelle_ di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1, décade 3, +nouvelle 7, pag. 313-321, édition de Venise, 1608. + +[109] _Pallida morte futurâ._ + +[110] Les tableaux de Paul Véronèse, Venise triomphante, par exemple, +sont aussi des chef-d'oeuvre dans le _style magnifique_; ce style est +beaucoup plus généralement goûté que celui de Raphaël; mais enfin, pour +la juste expression des passions, il faut en revenir aux chambres du +Vatican. + +[111] Cet air appartient à la _Gabrielle de Vergy_, l'un des +chefs-d'oeuvre de M. Caraffa. C'est le duetto, + +Oh istante felice + + +[112] Voir la manière admirable dont M. Kean joue ce dernier acte, et +l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prière de +Desdemona, il s'écrie: _Amen! amen! With all my soul!_ Je ne trouve rien +de comparable à l'Angleterre pour la déclamation et les jardins. + +[113] Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la seconde +partie est toute mélancolique. Vigano est un homme de génie, connu +seulement en Lombardie, où il est mort en 1821, après avoir donné les +ballets d'_Otello_, de _Myrrha_, de _la Vestale_, de _Prométhée_, etc., +etc. + +[114] «Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune, tout me +semble odieux.» + +Il y a un feu et une _force contenue_ admirable dans la manière dont +madame Pasta dit ce mot, _detesto_, tout à fait dans le bas de sa +superbe voix. Ce son retentit dans tous les coeurs. + +[115] + +........... _Tenet nunc,_ _Partenope._ (VIRGILE). + + +[116] Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet aimable +artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges. Je parle +du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce correctif à +côté de tous les jugements que l'on porte des voix des chanteurs dans le +courant de cette biographie. + +[117] Va, malheureuse! je te maudis. + +[118] Les savants disent que le trio du _finale_ du premier acte +d'_Otello_ rappelle un trio de _Don Juan_; l'accompagnement de +clarinette est le même. L'accompagnement de l'orchestre pendant +qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second +acte) est à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en +_mi bémol_. + +[119] M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappelé l'inimitable Bocci, +qui faisait Jago dans le ballet de Vigano. + +[120] Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps +heureux au sein de la misère. + +[121] Il était d'un grand effet à Naples, où l'on croît à la +_jettatura_. + +[122] Chant de la statue dans _Don Juan_; désespoir de D. Anna quand +elle aperçoit le cadavre de son père. + +[123] _Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair à mes yeux!_ +Cela veut dire que l'éclair lui fait voir que Desdemona est endormie, et +que les mots _caro ben_ (toi que j'aime) sont adressés en songe à +l'homme qu'elle aime, et non pas à lui Othello, qui s'avance, et qu'elle +ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort. + +[124] Voir les Mémoires de Benvenuto, et l'excellente _Histoire de +Toscane_ de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien +supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les moeurs et +la physionomie d'un siècle. + +[125] Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823. + +[126] Anecdote de mon ami de Bergame, obligé, par la rumeur publique, +d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui l'avait +regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de six +semaines en Suisse. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I *** + +***** This file should be named 30977-8.txt or 30977-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/9/7/30977/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/30977-8.zip b/30977-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6c3ce9c --- /dev/null +++ b/30977-8.zip diff --git a/30977-h.zip b/30977-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..286f065 --- /dev/null +++ b/30977-h.zip diff --git a/30977-h/30977-h.htm b/30977-h/30977-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ffeceb1 --- /dev/null +++ b/30977-h/30977-h.htm @@ -0,0 +1,9384 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of +Vie de Rossini I, par Stendhal. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:0%;} + +.ast {text-align:center;text-indent:0%;letter-spacing:5px;font-weight:bold;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;} + +.cette {text-align:center;text-indent:0%;margin:5% 25% 5% 25%;font-weight:bold;} + +.head {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;margin:5% auto 3% auto;} + +.lettre {float:left;font-size:325%;font-weight:bold;margin-top:-1.5%;padding-right:.5%;} + +.points {border-bottom:dotted gray 3px;padding-bottom:2%;} + +.r {text-align:right;margin-right:5%;} + +.sml {font-size:80%;} + +div.table {margin:10% auto auto auto;text-align:center;border:double gray 4px;max-width:15%;} + +.text {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;font-size:120%;} + + h1 {text-align:center;clear:both;letter-spacing:2px;} + + h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + +.top5 {margin-top:5%;} + +.top15 {margin-top:15%;} + + hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.pre {width:8%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} + + body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:95%;} + +.box {border:double 4px black;max-width:55%;margin:auto;} + +.box2 {border-top:double 4px black;} + + sup {font-size:75%;} + +.footnotes {border:double 6px gray;margin-top:15%;clear:both;} + +.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} + +.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} + +.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} + +.poem {margin-left:25%;white-space:nowrap;text-indent:0%;} + +.pagenum {font-style:normal;position:absolute;left:92%;font-size:75%;text-align:right;color:gray;background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie de Rossini, tome I + +Author: Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +Release Date: January 15, 2010 [EBook #30977] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<div class="box"> + +<p class="text">LE LIVRE DU DIVAN</p> +<div class="box2"><p> </p> +</div> +<h3 class="top5">STENDHAL</h3> +<hr style="width: 5%;" /> +<h1>VIE</h1> + +<h1>DE ROSSINI</h1> + +<p class="text">I</p> + +<p class="c"><b>ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR</b></p> + +<p class="text">HENRI MARTINEAU</p> + +<p class="text top15">PARIS<br /> +<i>LE DIVAN</i><br /> +37, Rue Bonaparte, 37</p> + +<hr style="width: 5%;" /> + +<p class="c sml"><b>MCMXXIX</b></p> +</div> + +<div class="table"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a><br /> +<a href="#NOTES"><b>NOTES</b></a></div> + +<h3>VIE DE ROSSINI</h3> + +<p class="text">I</p> + +<p class="cette">CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES: 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS +DE I A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 +A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA.</p> + +<p class="c">EXEMPLAIRE Nº 418</p> + + + + +<h3>STENDHAL</h3> + +<h1>VIE<br /> +DE ROSSINI</h1> + +<p class="r">Laissez aller votre pensée<br /> +comme cet insecte qu'on<br /> +lâche en l'air avec un fil à<br /> +la patte.</p> + +<p class="r"><span class="smcap">Socrate.</span> <i>Nuées d'Aristophane.</i></p> + + + + +<h3><a name="PREFACE_DE_LEDITEUR" id="PREFACE_DE_LEDITEUR"></a>PRÉFACE DE L'ÉDITEUR<a name="Page_i" id="Page_i"></a></h3> + +<hr class="pre" /> + +<p><i>La</i> Vie de Rossini <i>parut en France vers la fin de mai 1824, chez +Auguste Boulant et Cie, libraires à Paris, rue du Battoir.</i></p> + +<p><i>Cette même année, Beyle fit tirer un autre titre avec la mention: +seconde édition, titre qui contenait du reste une faute d'impression, +car on ne voyait qu'un s à Rossini. Un carton de quatre pages donnant +une notice sur la vie et les ouvrages de Mozart avait en outre été +glissé entre la préface et l'introduction de cette pseudo seconde +édition.</i></p> + +<p><i>Le livre, favorablement accueilli, suscita à ce point la curiosité du +public qu'il amena l'épuisement de la première édition, en un volume, +de</i> Rome, Naples et Florence <i>en 1817. Sa propre vente fut également +fort honorable, mais il demeurait cependant des exemplaires de cet +ouvrage chez les libraires, en 1834, puisque Beyle le faisait annoncer +encore à cette date en même temps qu'il se préoccupait d'activer la +vente de tous ses premiers livres. Nulle autre édition non plus n'en +fut donnée avant celle des œuvres complètes chez Michel-Lévy, en 1854. +Celle-ci, constamment réimprimée depuis lors, était seule dans le +commerce jusqu'au jour où, dans la collection Champion, parut en 1923, +grâce aux soins particulièrement heureux de M. Henry Prunières, +l'édition critique en deux volumes que cette œuvre méritait.</i></p> + +<p><i>Fidèle à mon plan, j'ai suivi dans la présente édition le texte +original, tout en en corrigeant les fautes typographiques, les lapsus +évidents, et souvent la ponctuation. A la suite de M. Prunières, et en +me servant de ses recherches, j'ai rétabli fréquemment le texte correct +des citations: on sait que Stendhal citait toujours de mémoire et de +façon fort inexacte. Pour les erreurs de fait qu'il a parfois commises, +je n'avais pas à les rectifier et à y substituer ma leçon: les +dictionnaires sont là pour venir en aide aux lecteurs. Je me suis +contenté d'indiquer en note les fautes trop marquantes. Ainsi aurai-je +sans doute réussi à offrir un texte convenable non seulement aux dévôts, +peut-être un peu clair-semés, de Rossini, mais aux fidèles de Stendhal +moins soucieux du grand compositeur italien, que de l'âme mélomane que +révèle à chaque page de ce recueil l'auteur de</i> la Chartreuse.</p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p><i>Stendhal attribue volontiers son goût pour la musique à cette origine +italienne qu'il voulût toujours et assez spécieusement se reconnaître: +les Gagnon, ses ancêtres maternels, seraient descendus, d'après une +tradition familiale, d'un Guadagni qui s'était autrefois réfugié à +Avignon après avoir en Italie assassiné un homme. Mais, comme il se +voit, ses dispositions héréditaires avaient sauté quelques générations, +car le jeune Beyle était né, il en fait encore l'aveu, «dans une famille +essentiellement inharmonique.» Si haut qu'il remonte dans ses souvenirs +il ne trouve durant toute son enfance d'autres plaisirs musicaux que les +cloches de la paroisse Saint-André, le bruit de la pompe de la place +Grenette quand les servantes, le soir, puisaient l'eau avec une grande +barre de fer, et aussi une flûte dont un commis marchand jouait sur +cette même place, au quatrième étage d'une maison voisine.</i></p> + +<p><i>En dehors de ces sensations un peu brutes, et, chronologiquement, après +elles, l'ouïe du jeune Beyle n'est réellement enchantée que lorsqu'il +entend</i> le Traité Nul <i>de Gaveau, qu'il devait juger plus tard «si +sautillant, si filet de vinaigre, si français», mais dont il raffole +toute une saison aux alentours de sa quinzième année. Encore est-il +croyable que cet opéra lui plaît surtout parce que Mlle Cubly qui le +chante, le rend du même coup amoureux de l'amour. C'est moins le +spectacle que la femme qu'il chérit; il nous le laisse explicitement +entendre quand il ajoute que pour lui tous les mauvais petits opéras du +temps furent alors portés au sublime.</i></p> + +<p><i>La vraie révélation de la musique lui reste encore à acquérir, du moins +en soupçonne-t-il l'existence. Sa curiosité est avertie, il s'inquiète +d'en savoir davantage. C'est environ l'époque où il obtient de sa +famille de prendre un professeur de violon: un nommé Mention, fort +pauvre avec le cœur d'un artiste. Mais un jour que son élève joue plus +mal qu'à l'ordinaire, le maître refuse de lui continuer son +enseignement. Henri Beyle se transporte alors chez un allemand du nom +d'Hoffmann qui tente vainement de lui enseigner la clarinette. Puis il +se remet quelque peu au violon avec un M. Holleville. Plus tard il +revient une dernière fois à la clarinette quand en 1801, dragon en +garnison à Bergame, il lui prend la fantaisie de demander des leçons au +chef de musique du 91<sup>e</sup> de ligne. Mais il a le bon sens de reconnaître +bientôt qu'il vaut mieux ne pas insister et il ne pousse pas cette +dernière expérience au delà de quelques semaines.</i></p> + +<p><i>Auparavant il étudia également la musique vocale à l'insu de ses +parents chez un fort bon chanteur, prétend-il. Le résultat n'est pas +meilleur, et il nous raconte tous ces insuccès avec modestie: «J'avais +horreur tout le premier des sons que je produisais. J'achetais des airs +italiens, un entre autres où je lisais</i> Amore, <i>ou je ne sais quoi</i>, +nell'cimento; <i>je comprenais</i>: dans le ciment, dans le mortier. +<i>J'adorais ces airs italiens auxquels je ne comprenais rien. J'avais +commencé trop tard. Si quelque chose eût été capable de me dégoûter de +la musique, c'eût été les sons exécrables qu'il faut produire pour +l'apprendre.»</i></p> + +<p><i>Son bagage musical est donc fort léger quand soudain à Ivrée, dans les +derniers jours de mai 1800, venant à peine de pénétrer en Italie, il +assiste au</i> Matrimonio Segreto <i>et en reçoit une empreinte ineffaçable. +En une soirée, et pour la vie entière, Beyle comprend et sent la +musique. Désormais il ne cessera d'en être passionné. Durant les +dix-sept mois qu'il va séjourner en Lombardie, son plus doux passe-temps +sera la Scala de Milan. Il garde de ces représentations un tel souvenir +que le cœur lui bat avec une cruelle et délicieuse intensité quand, de +retour à Paris, un mot dans une conversation ou une gravure sur un mur +ravivent soudain le regret de ces belles heures.</i></p> + +<p><i>En France cependant, il est plus occupé de tragédie et de comédie que +d'opéra. Il ne sait néanmoins se désintéresser de la musique et dans une +lettre du 6 octobre 1807, il mande à sa sœur Pauline: «La musique me +console de bien des choses; un petit air de Cimarosa que je fredonne +d'une voix fausse me délasse de deux heures de paperasserie.»</i></p> + +<p><i>A cette même sœur, la confidente fidèle de sa bonne et de sa mauvaise +fortune, il raconte encore ce service en l'honneur de Haydn auquel il +assiste à Vienne, en 1809, sans penser assurément qu'il consacrerait un +jour un livre à ce grand musicien:</i></p> + +<p><i>«Haydn s'est éteint ici il y a un mois environ; c'était le fils d'un +simple paysan, qui s'était élevé à l'immortelle création par une âme +sensible et des études qui lui donnèrent le moyen de transmettre aux +autres les sensations qu'il éprouvait. Huit jours après sa mort, tous +les musiciens de la ville se réunirent à Schotten-Kirchen pour exécuter +en son honneur le</i> Requiem <i>de Mozart. J'y étais, et en uniforme, au +deuxième banc; le premier était rempli de la famille du grand homme: +trois ou quatre pauvres petites femmes en noir et à figure mesquine.</i> Le +Requiem <i>me parût trop bruyant et ne m'intéressa pas, mais je commence +à comprendre</i> Don Juan, <i>qu'on donne en allemand, presque toutes les +semaines, au théâtre de Wieden.»</i></p> + +<p><i>L'Italie, que revoit Beyle en 1811, redevient tout naturellement pour +lui la terre de la musique. Les impressions de sa dix-huitième année se +réveillent dès qu'il repose le pied dans cette divine Scala que +l'éloignement même avait parée de tant d'agréments. Il commence à avoir +des idées musicales arrêtées; il a ouvert des livres d'histoire, il +connaît la biographie des principaux compositeurs et se vante de +n'ignorer pas davantage à quelle date exacte se place l'apogée de la +musique. Cette assurance lui vient d'un ouvrage napolitain dont, il ne +le dissimule point, il partage très volontiers les opinions. Il +l'utilisera du reste par la suite pour écrire la quatorzième de ses</i> +Lettres sur Haydn.</p> + +<p><i>Rentré en France, il s'oriente à nouveau vers la comédie, car il n'a +point encore renoncé à devenir un autre Molière; mais il n'en fréquente +pas moins assidûment les salles de musique. D'autant plus qu'il a pour +maîtresse, depuis 1811 et durant trois années, la jeune chanteuse de +musique italienne Angéline Béreyter. Il devient à cette époque un +familier de l'opera-buffa où cette aimable personne tient de petits +rôles. Chaque soir elle vient s'établir dans son lit et il lui fait +chanter les airs qu'il aime de Cimarosa et de Mozart. Angéline a +certainement eu «sa petite part dans les livres que Stendhal écrivit +plus tard sur la musique»<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. En ce temps, Beyle revient exprès de +Saint-Cloud à Paris pour assister à un acte du</i> Matrimonio Segreto <i>et +souper d'un perdreau froid et d'une bouteille de champagne avec elle.</i></p> + +<p><i>C'est sa période de splendeur: il dépense plus de trois mille francs +par an pour les spectacles, les livres et les filles, il possède une +calèche, un cabriolet et deux chevaux. On le voit dans les restaurants à +la mode parler haut avec un insupportable air de fat.</i></p> + +<p><i>En quelques mois, à la chute de Napoléon tout s'écroule, mais ce +cataclysme nous vaut un écrivain. Henri Beyle ayant perdu ses places se +trouve des loisirs. Pour ne plus songer aux ennuis de sa situation et +parce qu'il pense se procurer ainsi les ressources qui lui font +cruellement défaut, il imagine d'écrire un volume de biographie +anecdotique.</i></p> + +<p><i>Comment il compose au juste ces</i> Lettres sur Haydn suivies d'une vie de +Mozart et de considérations sur Métastase <i>qui virent le jour en 1814, +jusqu'à quel point il démarque Carpani pour la première partie de son +livre et différents autres auteurs pour la suite, nous l'avons vu +ailleurs<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Le fait est qu'il vient de consacrer un livre entier à la +musique; et bien que la fortune de ce livre ait été assez peu brillante, +l'auteur n'en est pas moins classé dès lors, et bon gré mal gré, parmi +les musicographes. Les rares personnes averties de son pseudonyme le +tiennent pour tel et lui-même, quelque peu de penchant qu'il ait jamais +eu à se prendre au sérieux, se doit justement reconnaître des idées +personnelles sur le sujet. Il ne désire que les fortifier et les mûrir. +Précisément il décide d'aller vivre en Italie où tout l'attire: l'amour, +les arts et aussi le bon marché de la vie. Il y reprend cette douce +existence d'amateur dont le seul souvenir lui arrache ce cri si +véridique: «A force d'être heureux à la Scala (salle de Milan), j'étais +devenu une espèce de connaisseur.»</i></p> + +<p><i>Il est certain que Stendhal a déjà entendu pas mal de musique en +Italie, en France, en Autriche et en Allemagne. Il fréquente à Milan +chez Elena Vigano qui connaissait tous les compositeurs à la mode et +chez ces sœurs Mombelli, Esther et Annette, qu'il appelle les premières +chanteuses de l'Italie. Il discute avec les dilettantes et les +compositeurs de sa connaissance, ou du moins il écoute avec ravissement +leurs propos. Rossini rencontre en sa présence le poète Monti et +peut-être lui arrive-t-il de prendre part à leur conversation.</i></p> + +<p><i>Chassé des États autrichiens en 1821, Beyle se refait à Paris une vie +analogue à celle qu'il menait à Milan. Il va fréquemment à l'Opéra, et +il termine ses soirées chez M<sup>me</sup> Pasta qui habite ainsi que lui-même +l'hôtel des Lillois, au nº 63 de la rue de Richelieu. C'est dans cette +chambre d'hôtel qu'il vient de mettre au point ses deux petits volumes +sur</i> l'Amour, <i>et qu'il va maintenant consacrer son temps libre à la +musique. Colomb, dans sa</i> Notice <i>a bien évoqué la genèse de l'œuvre +future: «M<sup>me</sup> Pasta, alors à l'apogée de son magnifique talent, +occupait le premier étage de la même maison; elle y recevait tous les +soirs, de onze à deux heures, une société d'élite; beaucoup d'Italiens +faisaient partie de ces réunions, auxquelles Beyle manquait rarement. +Là, soit par conviction, soit par courtoisie pour la maîtresse de la +maison, personne n'aurait osé élever la voix en faveur de la musique +française; on s'abstenait d'en parler. Vivant habituellement au milieu +de cette atmosphère, regrettant profondément la société de Milan dont +on l'avait prié de s'éloigner deux années auparavant, il n'est pas +étonnant que Beyle, dans la</i> Vie de Rossini, <i>montre tant de dédain pour +la musique française.»</i></p> + +<p><i>On parle beaucoup à cette époque de Rossini. Nul ne le connaît mieux +que Stendhal, qui arrive d'Italie, a entendu presque tous ses opéras et +s'est fait lentement sur lui une opinion complexe et mûrie. Avant 1814, +il l'ignorait, ou presque. Il ne le mentionne que très hâtivement dans +son étude sur</i> Métastase. <i>On peut dire qu'il le découvre en 1816 et +qu'il ne commence à l'apprécier qu'un an ou deux après: «Je m'imagine +que Paër et Spontini sont jaloux de Rossini. Vif, généreux, brillant, +rapide, chevaleresque, aimant mieux peindre peu profond que +s'appesantir; sa musique, comme sa personne, est faite pour faire +raffoler Paris», écrit-il à Mareste, de Milan, le 26 août 1818.</i></p> + +<p><i>Ce qui ne l'empêche aucunement de critiquer ferme dans le même temps +quelques œuvres du maestro, en particulier</i> Dorliska. <i>Il n'a garde +d'oublier non plus tout ce que Rossini doit à Cimarosa: «Rossini a fait +cinq opéras qu'il copie toujours; la Gazza est une tentative pour sortir +du cercle; je verrai. Quant au</i> Barbier, <i>faites bouillir quatre opéras +de Cimarosa et deux de Paisiello, avec une symphonie de Beethoven; +mettez le tout en mesures vives, par des croches, beaucoup de triples +croches, et vous avez le</i> Barbier, <i>qui n'est pas digne de dénouer les +cordons de</i> Sigillara, <i>de</i> Tancrède, <i>et de</i> l'Italiana in Algeri.» <i>Ce +n'était pas là le jugement d'un partisan bien fanatique. D'autant plus +que Beyle, dès 1820, estime que Rossini ne fait plus que se répéter. +C'est que la faconde de cet homme d'esprit qu'il vit souvent à Milan de +1819 à 1821 lui paraît, à la longue, grossière. Mais quand à la fin de +1821 il constate quelles médiocrités tiennent en France l'affiche du +théâtre italien, il oublie un peu ses sévérités; la musique de Rossini +comparée à ce qui fait d'ordinaire les délices de Paris lui semble au +moins vivante, empreinte d'énergie rustique, féconde, agréable, légère. +Et il n'est pas jusqu'à la couleur de Crébillon fils répandue sur le +tout qui n'achève de le séduire.</i></p> + +<p><i>Déjà collaborateur de quelques revues anglaises, car nous sommes à +l'époque où pour vivre, Beyle a besoin d'augmenter ses très modiques +ressources, il donne sur Rossini, en janvier 1822, à</i> The Paris Monthly +Review, <i>un article qui paraît en anglais, sous le pseudonyme d'Alceste. +L'article est bientôt démarqué par</i> The Blackwood's Edinburg Magazine, +<i>dans son numéro d'octobre. Ce démarquage est reproduit textuellement à +son tour dans le numéro de novembre de</i> The Galignani's Monthly Review. +<i>Puis une feuille de Milan en publie une traduction italienne qui est +ensuite insérée dans un volume paru dans cette même ville en 1824, sous +ce titre:</i> Rossini e la sua musica.</p> + +<p><i>On voit par ce simple exposé combien Rossini piquait alors la curiosité +et combien le plagiat était courant à cette époque, Stendhal fut trop +souvent le bénéficiaire de ces mœurs littéraires pour que nous ne +signalions pas hautement qu'il lui arriva d'en être aussi la victime.</i></p> + +<p><i>Toujours est-il qu'en Italie l'article était en général considéré comme +un pamphlet et la signora Gertrude Giorgi Righetti, ancienne cantatrice +retirée de la scène et qui vivait à Bologne, publia en réponse une +brochure de 62 pages qui s'élevait violemment non seulement contre +l'article de Stendhal, mais contre tous ceux qui avaient mal parlé de +Rossini ou qui, par omission, avaient paru nier son propre talent de +comédienne<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>.</i></p> + +<p><i>Devant le succès de son étude du</i> Paris Monthly Review, <i>Stendhal +propose à l'éditeur Murray qui avait précédemment publié la traduction +des</i> Vies de Haydn, Mozart et Métastase, <i>de lui donner une sorte +d'histoire de la musique au commencement du</i> <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> <i>siècle, où il +développerait les idées exprimées dans son premier article sur Rossini. +Les pourparlers n'aboutissent pas. Beyle n'en travaille pas moins à +l'ouvrage projeté, mais il voit qu'il est plus opportun de s'attacher au +seul Rossini. Son manuscrit, terminé au printemps 1823, est aussitôt +envoyé à Londres où le livre est mis en vente, l'année suivante, en +janvier, chez l'éditeur Hookham sous le titre de:</i> Memoirs of Rossini by +the author of the Life of Haydn and Mozart. <i>Mais avec un sans-gêne +assez curieux le traducteur y prévient le lecteur qu'il a assez mutilé +le manuscrit anonyme qui lui a été remis, notamment en ce qui touche la +religion, la politique et les mœurs italiennes. De son côté, pendant que +le livre est traduit et imprimé en Angleterre, Stendhal retravaille son +ouvrage, le corrige, le complète et le gonfle en ajoutant des notes et +des chapitres nouveaux. Il lui ajoute une préface qu'il date de +Montmorency le 30 septembre 1823, et, en avril 1824, donne à Paris le +bon à tirer de l'édition française profondément différente de l'édition +anglaise et beaucoup plus longue. Cette</i> Vie de Rossini <i>n'est pas à +proprement parler une biographie; d'autant plus qu'elle est incomplète +et, s'arrêtant à 1819, ignore les œuvres plus fortes de la seconde +manière du compositeur. C'est en outre un ouvrage écrit à bâtons rompus, +pleins de digressions, de redites et d'un désordre charmant. Il trahit +la hâte et l'improvisation, mais il fourmille toutefois d'analyses +curieuses et d'idées originales. L'auteur avait bien tort de dire avec +son habituelle modestie: «J'espère bien que si notre brochure existe +encore en 1840, on ne manquera pas de la jeter au feu.» Grand Dieu! que +c'eût été dommage! d'autant plus que de l'avis de l'homme le plus +qualifié, M. Henry Prunières, qui s'est préoccupé de ses sources, la</i> +Vie de Rossini <i>est tout entière de première main et de premier jet. Et +pourtant plusieurs critiques malveillants n'avaient pas manqué, sur la +seule foi de la mauvaise réputation de Beyle et de la ressemblance des +titres, d'alléguer qu'il avait encore dû profiter des travaux de Carpani +qui venait de publier de son côté les</i> Rossiniane. <i>Calomnie pure: les +deux œuvres ne se ressemblent en rien. Ce n'est pas, bien entendu, que +Beyle se soit privé d'emprunter de toutes parts, sinon aux livres qui +ont précédé le sien, il n'y en a pas, du moins aux articles des journaux +et à la conversation des dilettantes. On sait ainsi par sa +correspondance qu'il réclamait à son ami de Mareste un chapitre sur +l'établissement de l'opéra bouffe à Paris. Mais un fait à noter c'est le +parallélisme absolu des jugements émis par Stendhal dans ses lettres +intimes avec ceux que nous retrouvons dans le livre. Celui-ci ne +reproduit au travers même des opinions empruntées que le jugement +réfléchi de l'auteur, et dans une langue, dans un style, un tour de +pensée qui n'appartiennent bien qu'à lui.</i></p> + +<p><i>L'ouvrage parut à son heure. L'actualité le servit: Rossini arrivait à +Paris peu après sa publication. Et le succès en fut assez grand pour +valoir à Beyle une réputation bien établie de mélomane. Aussi le</i> +Journal de Paris <i>lui offrit-il de tenir la rubrique du théâtre italien +dans ses colonnes. Durant près de trois ans, du 9 septembre 1824 au 8 +juin 1827, il y publiera quarante-deux chroniques signées M. où il +défendra ses idées les plus chères en faisant une campagne généreuse +pour la musique italienne. Sans doute est-ce la seule qu'il connût bien, +mais on ne peut dénier qu'il soit sur ce sujet tout à fait renseigné ni +qu'il en parlât clairement et avec feu.</i></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p><i>Beyle affirme que la rêverie fut ce qu'il préféra à tout, «même à +passer pour homme d'esprit». Il confesse par ailleurs que son état +habituel a été celui d'amant malheureux. Quelles ressources voluptueuses +la musique ne devait-elle pas apporter alors à ce sentimental? «La bonne +musique, dit-il dans sa</i> Vie de Haydn, <i>ne se trompe pas et va droit au +fond de l'âme chercher le chagrin qui nous dévore.»</i></p> + +<p><i>Suivant M. Henri Delacroix qui en a donné une analyse fort +minutieuse<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, Stendhal a esquissé une véritable idéologie de la +musique. Pour bien la dégager, il faut glaner avec patience à travers +son œuvre entière. Il ne s'est pas contenté en effet de parler musique +dans les livres qu'il consacre à Haydn ou à Rossini, dans les essais où +il se complaît à décrire pour les mieux goûter tous les aspects de +l'Italie, ou encore dans ses œuvres autobiographiques. Dans ses romans +eux-mêmes il note fréquemment le pouvoir qu'une douce mélodie exerce sur +une âme sensible.</i></p> + +<p><i>Pour lui, la musique apporte toujours une aide efficace à ses pensées. +Elle le fait songer avec une intensité plus grande, avec plus de clarté, +à ce qui l'occupe. Elle exalte surtout son sentiment amoureux, et il +établit une analogie constante entre l'amour et la musique. Les mêmes +lois du reste les régissent. On connaît le rôle de l'imagination dans +l'amour d'après les théories stendhaliennes, et tout ce qu'elle apporte +à la cristallisation. L'imagination de Beyle est de même si vivement +fouettée par la musique qu'il n'aperçoit tout d'abord que son rôle +d'excitant et qu'il note dans son</i> Journal: <i>«Si je perdais toute +imagination, je perdrais peut-être en même temps mon goût pour la +musique.»</i></p> + +<p><i>On découvre pareillement qu'il sent surtout la musique quand il est +amoureux ou, ce qui chez lui revient à peu près au même, quand il est +désolé par un amour malheureux. D'où ce corollaire: «L'habitude de la +musique et de sa rêverie prédispose à l'amour.» Idée qu'il développe +plusieurs fois ailleurs avec une abondante et magnifique plénitude: «Je +viens d'éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le +cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de +la présence de ce qu'il aime; c'est-à-dire qu'elle donne le bonheur +apparemment le plus vif qui existe sur cette terre.»</i></p> + +<p><i>Toute musique sublime nous jette donc dans une rêverie profonde et nous +donne de tendres regrets en nous procurant la vue du bonheur. Or voir le +bonheur, même en songe, qu'est-ce, sinon donner de l'espérance? +C'est-à-dire commencer à tenir ces promesses que la beauté apporte +toujours avec elle. Car en même temps que la musique fait briller +l'espérance, elle console des chagrins passés: «Les beaux-arts sont +faits pour consoler. C'est quand l'âme a des regrets, c'est durant les +premières tristesses des jours d'automne de la vie, c'est quand on voit +la méfiance s'élever comme un fantôme funeste derrière chaque haie de la +campagne, qu'il est bon d'avoir recours à la musique.» Mais de même +qu'un remède agit différemment suivant les tempéraments, la puissance de +la musique sur un être demeure proportionnelle à la richesse de sa vie +intérieure.</i></p> + +<p><i>S'il fallait illustrer ces théories par un exemple emprunté à la vie +d'un homme et à l'histoire de sa sensibilité, on pense bien que nul +mieux que Stendhal n'en fournirait plus éclatante confirmation. Ces +théories ne sont en effet que les reflets de toute son existence +sentimentale, les émanations mêmes de son art et de son génie. M. Romain +Rolland a bien noté qu'il était tout «imprégné d'une sorte de buée +musicale». Il n'écrit que pour noter les sons de son âme sur qui toute +œuvre d'art, tout beau paysage joue comme un archet. Il compare sans +cesse les sites pittoresques et les tableaux aux passages d'opéras qui +le charmèrent le plus. Avant Baudelaire et Rimbaud il perçoit +l'analogie des sons et des couleurs, quand le son de la flûte le fait +songer au bleu d'outremer qu'on voit aux draperies des tableaux de Carlo +Dolce. Et, pour les lecteurs de la</i> Vie de Haydn, <i>il ne sera point +besoin d'insister sur ce singulier parallèle entre les peintres et les +musiciens dont l'inspiration ou le métier ont, d'après lui, une exacte +correspondance.</i></p> + +<p><i>Tous les héros de ses romans sont du reste à cet égard peints à sa +propre ressemblance. Fabrice del Dongo pleure à chaudes larmes en +entendant chanter des airs de Pergolèse et de Cimarosa; Mathilde de la +Môle exalte sa passion en répétant sur son piano la cantilène qui, toute +la soirée, à l'Opéra, lui a fait rêver de Julien avec extase. Et de même +la musique de Mozart dans les jardins du Chasseur Vert amène à fleur +d'âme le sentiment mutuel, secret encore pour eux-mêmes, de Lucien +Leuwen et de M<sup>me</sup> de Chasteller.</i></p> + +<p><i>C'est que pour Stendhal la musique en résumé n'est autre chose que le +langage du cœur: «Dans les instants de peine et de bonheur, la situation +du cœur change, à chaque seconde. Il est tout simple que nos langues +vulgaires qui ne sont qu'une suite de signes convenus pour exprimer des +choses généralement connues, n'aient point de signe pour exprimer de +tels mouvements que vingt personnes peut-être sur mille ont éprouvés... +Sept ou huit hommes de génie trouvèrent en Italie, il y a près d'un +siècle, cette langue qui leur manquait.» Il importe au surplus assez peu +si le grand nombre ne comprend pas cette langue, Beyle n'a jamais +dédaigné pour sa part d'être classé dans l'élite. Mais quand il en vient +à s'interroger sur son propre goût, il ne peut éluder cette juste +question: «La musique me plaît-elle comme signe, comme souvenir du +bonheur de la jeunesse, ou par elle-même? Je suis pour ce dernier avis.» +Parfois il lui semble au contraire que certains airs ne lui plaisent que +comme des signes, ceux mêmes de la passion à son paroxysme, mais d'autre +part il croit reconnaître que c'est, dégagée de tout sens particulier, +et par elle-même, que la musique du</i> Matrimonio Segreto <i>lui plaît tant. +Il l'a peut-être entendu durant ses séjours à Paris soixante ou cent +fois à l'Odéon. Pareillement le</i> Don Juan <i>de Mozart lui a, dit-il +encore, procuré un plaisir plus vif qu'aucun ouvrage de littérature.</i></p> + +<p><i>En revanche, il abhorre tout ce qui est français en musique:</i> romance, +<i>ou opéra. Et ce jugement lui est en quelque sorte dicté par sa théorie +des passions, auxquelles il croit impropre le Français vain, léger, +jamais mélancolique, quand l'Italien sait de plain-pied éprouver tous +les transports de l'âme.</i></p> + +<p><i>Il est peut-être plus inattendu de voir encore Beyle préférer +l'opera-buffa à l'opéra-seria: mais le premier est plein d'une vie, +d'une vivacité et d'un capricieux enjouement, en face de quoi l'emphase +du second, cousine germaine de l'hypocrisie, lui a toujours déplu. Sans +doute aussi l'opéra-bouffe est-il plus spécifiquement italien, et cet +argument a toujours son poids auprès d'un Stendhal. Une logique +semblable lui fait préférer la musique vocale à la musique +instrumentale. On eût pu croire que, n'étant plus bridée par les +contraintes du livret, son imagination emportée par le rythme des seuls +instruments vagabonderait avec plus de délices. Tout au contraire. Et il +s'est expliqué fort nettement sur ce point: «Je n'ai aucun goût pour la +musique purement instrumentale, la musique même de la Chapelle Sixtine +et du chœur du chapitre de Saint-Pierre ne me fait aucun plaisir... La +seule mélodie vocale me semble le produit du génie. Un sot a beau se +faire savant, il ne peut, suivant moi, trouver un beau chant.» Il +convient certainement ici de ne point oublier que chez Stendhal le +mélomane se double toujours d'un psychologue et que la voix du chanteur +exprimant ses états d'âme remuera toujours, avec une intensité à +laquelle ne saurait atteindre une harmonie sans paroles, cet auditeur +qui veut poursuivre partout la connaissance du cœur humain. Aucune +sonate, aucune symphonie ne peut donc lutter avec un opéra réussi qui +offre à lui seul toutes les ressources du meilleur roman d'analyse. Les +acteurs expriment en chantant le sens général du drame et les passions +qui les meuvent, cependant que l'orchestre vient de sa riche palette +souligner la première impression fournie par la mélodie, et peindre par +surcroît d'autres nuances fugitives de sentiments qui se confondent avec +la révélation du principal état d'âme. Voilà un précieux point d'appui +pour l'étude de l'homme et grâce auquel on ne risque plus de s'égarer. +Et Beyle songe uniquement à l'opéra quand il prétend que la musique vaut +surtout par son pouvoir de suggestion et parce qu'elle est un des plus +puissants moyens de représenter, d'analyser et en même temps de saisir,</i> +avec évidence, force et clarté, <i>des sentiments, une âme, un caractère.</i></p> + +<p><i>La musique ainsi, de toutes ses merveilleuses avenues, ramène Stendhal +à l'étude de l'homme. Il emprunte aux trois quarts sa</i> Vie de Haydn <i>à +divers devanciers, mais il a soin d'y introduire, et c'est là un apport +qui lui est rigoureusement personnel, une sorte de géographie de la +sensibilité musicale. Il multiplie les observations sur les différents +peuples, sur la mélancolie foncière des Italiens, sur la société +viennoise à qui la volupté seule est permise, sur la psychologie +amoureuse des Allemands. Il brosse à chaque page un tableau de mœurs et +il recherche constamment les rapports existant entre le plaisir que +donne la musique aux individus et le tempérament de ces individus, ce +qui le conduit logiquement à la psychologie des races. Sujet fécond où +il se montre dès son premier ouvrage le précurseur de Taine et de +Gobineau; mais il n'abandonnera jamais dans ses livres postérieurs ces +mêmes recherches et ces mêmes théories et il aboutira à cette conclusion +que l'on ne peut comprendre la musique d'un peuple sans se rendre un +compte exact du sol dont elle émane: «Cette espèce d'écume qu'on nomme +Beaux-Arts, est le produit nécessaire d'une certaine fermentation. Pour +faire connaître l'écume, il faut faire voir la nature de la +fermentation.»</i></p> + +<p><i>Bien entendu Beyle ne saurait goûter que la musique romantique et son +goût ressort de sa définition même, puisque dans cet art charmant, +pose-t-il en principe, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que +ce qui nous fait plaisir. Et chez tous les auteurs qu'il aime, il loue +indistinctement leur</i> style moderne.</p> + +<p><i>Il ne les met cependant point pour cela sur le même rang. Ses +préférences au contraire sont fort nettes, et, sans discussion possible, +il place au-dessus de tous: Cimarosa et Mozart. L'idée de faire graver +sur sa tombe que durant toute sa vie il adora ces deux grands hommes lui +vint à Milan en 1820, et quinze ans environ plus tard, au moment où il +trace la</i> Vie de Henri Brulard, <i>son jugement n'a changé en rien: +«J'avouerai que je ne trouve parfaitement beaux que les chants de ces +deux seuls auteurs Cimarosa et Mozart, et l'on me pendrait plutôt que de +me faire dire avec sincérité lequel je préfère à l'autre...» Il avait +précédemment avancé dans des termes à peu près identiques, que le +dernier qu'il entendait, était toujours le plus grand.</i></p> + +<p><i>Cette admiration pour Mozart nous semble aujourd'hui fort légitime: +presque un lieu commun. Au temps où Stendhal proclamait le génie du +musicien autrichien, celui-ci était encore assez discuté pour qu'il +parût original, audacieux même à beaucoup, d'écrire, non seulement en +France mais en Italie et en Autriche, que l'auteur de la</i> Flûte +enchantée <i>possède un miraculeux pouvoir d'expression psychologique et +qu'il ne craint aucun rival pour les cantilènes qui expriment les +passions. Accorder surtout à</i> Idomeneo <i>une place de choix entre tous +les opéras du jeune maître passait pour une opinion singulièrement +révolutionnaire. Henri Beyle, à cent ans de distance, se trouve +parfaitement d'accord avec M. Adolphe Boschot qui affirme que pour +comprendre Mozart et pour l'aimer rien ne vaut le contact immédiat de sa +musique, et surtout un contact journalier, intime et fervent. Comment +n'eut-il pas contresigné cette opinion, celui qui, séduit sans doute +moins instantanément que par Cimarosa, avait découvert peu à peu le +charme unique qui se dégage des opéras de Mozart, et qui, ayant compris +que cette musique était celle qui convenait le mieux à son âme, ne se +lassa jamais de l'entendre? Il fut toujours véritablement transporté par +l'amoureuse mélancolie, la nuance de tristesse pensive, qui se dégage +des airs en apparence les plus pleins de folie du divin Mozart dont il +disait: «Il n'amuse jamais, c'est comme une maîtresse sérieuse et +souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à cause de sa +tristesse...» L'homme, il ne l'avait pas connu et il le regrettait +profondément; du moins, à Vienne, il avait acheté son portrait et avait +recherché les gens qui, l'ayant approché, pouvaient parler de lui.</i></p> + +<p class="ast">*<br />* *</p> + +<p><i>Quelques censeurs sévères et fort mal instruits se sont parfois +demandés comment Beyle qui montre un si juste enthousiasme pour Mozart +et l'apprécie avec tant de justesse peut ensuite s'engouer aussi +facilement de Rossini. Certes il se plaît à la gaieté et à la grâce +légère de ce dernier, mais il a bien trop de discernement pour le +comparer à Mozart: l'auteur du</i> Barbier de Séville <i>lui semble trop peu +poétique pour cela. Tant qu'il habite l'Italie il le goûte même +médiocrement, nous avons déjà insisté sur ce point. Il n'en vient en +France à lui adresser des éloges que par réaction et parce qu'il l'y +voit trop durement critiqué. Il le compare à Simon Mayer, à Paër, à bien +d'autres alors célèbres et dont il a percé l'agrément relatif et la +réelle médiocrité. Rossini, reconnaît-il volontiers, a plus de style que +presque tous ses émules, plus même que le délicieux Cimarosa qui, par +ailleurs, rappelle Raphaël. Encore faut-il bien entendre ce que le mot +style représente aux yeux de Beyle. Sur un exemplaire des</i> Promenades +dans Rome, <i>M. Jacques Boulenger<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> a découvert cette note de sa main: +«Même stile: Rossini et M. Scribe.» Stendhal indique ainsi partout avec +liberté dans son petit livre, qu'on aurait le plus grand tort de prendre +pour une apologie sans nuances, le fort et le faible de ce Rossini. S'il +avait bien reconnu que l'esprit primesautier et tout d'improvisation du +maestro n'était point sans analogie avec le sien propre, si l'artiste au +demeurant lui paraît «vif, léger, piquant, jamais ennuyeux», et s'il le +loue et le blâme fort judicieusement, le plaçant en fin de compte au +rang exact que lui assignent encore aujourd'hui les connaisseurs les +plus autorisés,—l'homme en revanche lui fut toujours antipathique: son +cynisme le choquait non moins que son formidable appétit et sa grossière +désinvolture vis-à-vis des femmes. Que cette délicatesse ne nous +surprenne point: elle rayonne dans toute l'œuvre de Beyle. Et il fallait +être singulièrement aveugle ou pressé pour se laisser égarer par +quelques boutades volontairement outrancières et destinées à donner le +change. Rien de plus faux que d'en faire un héros de table d'hôte.</i></p> + +<p><i>Il serait au surplus fastidieux de passer en revue tous les musiciens +que Stendhal énumère complaisamment dans ses ouvrages. Ne retenons pour +sa malice que son jugement sur Paisiello qui lui semble une piquette +assez agréable et que l'on boit avec plaisir dans les moments où, l'on +trouve le vin trop fort. Mais, ajoute-t-il fort pertinemment, il n'en +faut boire qu'un verre, car au bout d'un moment on trouve cette piquette +assez plate.</i></p> + +<p><i>Toutes ces nuances prouvent assez que Stendhal, tout en aimant la +musique de son temps et tout en n'étant pas assez fou pour bouder ce +qu'on lui offrait chaque soir à la Scala de Milan, savait fort bien +faire montre de goût et créer parmi tant de compositeurs une hiérarchie +point du tout méprisable.</i></p> + +<p class="points"><i>Au surplus ces opinions ne sont peut-être pas aussi désuètes qu'on +aurait pu le craindre à les rencontrer sous la plume d'un critique +improvisé. Evidemment la formation musicale de Stendhal a pu paraître +hâtive: quelques heures de violon, quelques leçons de clarinette ou de +musique vocale n'ont pu suffire à lui donner la culture technique qui +lui manquera toujours. Mais à côté des dispositions propres qu'il +apportait, à côté de ce don inné qui dans les lettres et dans les arts +demeure la part principale et la plus mystérieuse du génie, il faut se +souvenir qu'il fut toujours en contact avec des musiciens, des artistes +et des critiques professionnels, qu'il lisait beaucoup aussi et qu'il +savait fort bien lire. Il n'a jamais désiré non plus être pris trop au +sérieux, il lui suffisait de passer pour un amateur distingué. Il s'est +expliqué lui-même à ce sujet avec beaucoup de netteté<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>: «A peine je +connaissais les notes (M. Mention m'avait renvoyé comme indigne de jouer +du violon), mais je me disais: les notes ne sont que l'art d'écrire les +idées, l'essentiel est d'en avoir. Et je croyais en avoir. Ce qu'il y a +de plaisant, c'est que je le crois encore aujourd'hui, et je suis +souvent fâché de n'être pas parti de Paris pour être laquais de +Paisiello à Naples.</i></p> + + + +<p><i>»Dans les beaux temps de mon goût pour la musique à Milan, de 1814 à +1821, quand le matin d'un opéra nouveau j'allais retirer mon libretto à +la</i> Scala, <i>je ne pouvais m'empêcher en le lisant d'en faire toute la +musique de chanter les airs et les duos. Et oserai-je le dire? +quelquefois, le soir, je trouvais ma mélodie</i> plus noble et plus tendre +<i>que celle du maestro.</i></p> + +<p><i>»Comme je n'avais et je n'ai absolument aucune science, aucune manière +de fixer la mélodie sur un morceau de papier, pour pouvoir la corriger +sans crainte d'oublier la cantilène primitive, cela était comme la +première idée d'un livre qui me vient. Elle est cent fois plus +intelligible qu'après l'avoir travaillée.</i></p> + +<p><i>»Mais enfin cette première idée, c'est ce qui ne se trouve jamais dans +les livres des écrivains médiocres. Leurs phrases les plus fortes me +semblent comme le trait de Priam, sine ictu.</i></p> + +<p><i>»Par exemple, j'ai fait, ce me semble, une charmante mélodie et j'ai vu +l'accompagnement, pour ces vers de La Fontaine (critiqués par M. Nodier +comme peu pieux, mais vers 1820, sous les Bourbons):</i></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Un mort s'en allait tristement</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>S'emparer de son dernier gîte,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Un curé s'en allait gaîment</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Enterrer ce mort au plus vite.</i></span><br /> +</p> + +<p><i>»C'est peut-être la seule mélodie que j'aie faite sur des paroles +françaises. J'ai horreur de l'obligation de prononcer</i> gi-teu, vi-teu. +<i>Le Français me semble avoir le métalent le plus marqué pour la musique, +comme l'Italien a le métalent le plus étonnant pour la danse.»</i></p> + +<p><i>Ce fut néanmoins un constant objet d'étonnement, d'abord pour ses amis +et ses contemporains, aujourd'hui pour les gens qui aiment ranger leurs +semblables dans des catégories toutes faites, que de découvrir un +Stendhal dilettante et connaisseur en musique. Nous venons de voir comme +il répondait à cette perpétuelle objection d'ignorance: «Je dois dire +sans affectation aucune, ajoutait-il, qu'au même moment je sentais dans +le morceau qu'on exécutait des nuances qu'ils</i> (ses amis) +<i>n'apercevaient pas. Il en est de même pour les nuances des physionomies +dans les copies du même tableau. Je vois ces choses aussi clairement +qu'à</i> travers un cristal. <i>Mais, grand Dieu! on va me croire un sot!»</i></p> + +<p><i>Il est toujours présomptueux de prendre Stendhal pour un sot. Cette +présomption est cependant assez répandue chez les techniciens, ou du +moins chez ceux qui se prétendent tels, pour fermer la bouche aux +amateurs sur des sujets qu'ils croient être les seuls à bien posséder.</i></p> + +<p><i>Stendhal fut ainsi critiqué avec violence, d'abord par Berlioz qui +avait relevé, sans doute avec raison, plus d'une inexactitude de +vocabulaire musical dans les livres de son compatriote. Le grincheux M. +Saint-Saëns jugea bon, cinquante ans plus tard, de lui faire écho. Il ne +limita pas ses griefs au seul domaine où il lui fut permis de les +formuler sans ridicule; il ne craignit pas d'aborder les lettres pures +et d'affirmer la stupidité de tous les livres de Stendhal dans le moment +même où il reconnaissait n'avoir jamais pu en lire dix pages. Il n'en +affirmait pas moins, entre autres choses, que les</i> Vies de Haydn, +Mozart et Métastase <i>renferment des opinions du dernier bourgeois sur la +musique. L'attaque à peine déclanchée, Maurice Barrés se porta au +secours de Beyle pour le féliciter au contraire d'avoir demandé avant +tout à la musique «de nous procurer un plaisir physique». C'est là +l'expression propre de Stendhal et beaucoup de lecteurs y trouveront +probablement un simple truisme. Il faut cependant de nos jours une sorte +de courage pour bien marquer ainsi le point de départ sensoriel de tout +plaisir esthétique. M. Saint-Saëns, lui, était de ceux qui s'élevaient +avec le plus de violence contre cette opinion: la musique, clamait-il, +est un des produits les plus délicats de l'esprit humain. Hé! sans +doute, mais convient-il pour cela d'oublier qu'il n'est rien dans +l'esprit de l'homme qui n'ait dû auparavant passer par ses sens? Et +est-ce le moyen de bien séduire l'esprit que de commencer par déchirer +le tympan?</i></p> + +<p><i>M. Saint-Saëns montre suffisamment par ailleurs qu'il n'a jamais lu +Stendhal quand il lui reproche encore de se pâmer sans aucun +discernement devant toute musique italienne, et de ne se pâmer que +devant elle. Ne venons-nous pas au contraire de voir combien le jugement +de Beyle sur Rossini est nuancé, comme il sait être sévère pour +Paisiello? Nous pourrions de même montrer aisément comme il est +méprisant pour un Mercadante, pour un Paccini, pour un Donizetti, «ce +Marmontel, sans aucune espèce de talent...»</i></p> + +<p><i>Sans doute Beyle connaissait-il moins la musique allemande que la +musique italienne. Il n'a cependant point trop maltraité Haydn, et l'un +des premiers il rendit hommage au</i> Freischütz <i>de Weber. Il n'a pas, il +est vrai, entièrement compris Beethoven, dont l'œuvre ne lui fut jamais +bien familière. Il adoucit pourtant, en 1814, le jugement qu'il +empruntait à Carpani; et plus tard, dans son livre sur Rossini, il saura +louer sa fougue à la Michel-Ange. Faut-il l'accabler davantage parce que +la déclamation de Glück lui semble «la plus triste chose du monde»? +Debussy tout près de nous ne pensera pas bien différemment et les +partisans de Glück auraient mauvaise grâce à répliquer que Claude +Debussy n'entendait rien à la musique.</i></p> + +<p><i>Toutes les anecdotes, plus ou moins déformées, qu'on apportera sur +Stendhal ne changeront jamais ce qu'il a clairement écrit de sa main. +Nous croyons volontiers à la laide grimace qu'on lui vit faire un soir +que, dans le salon privé de l'Ambassade de France à Rome, on chantait +les mélodies de Schubert. Nous le voyons fort bien de même soutenir +avec son goût du paradoxe et de la contradiction que Beethoven faisait +trop de bruit pour avoir du talent, et nous admettons qu'Ingres, son +contradicteur, au comble de l'exaspération lui ait en suite de ces +propos fait fermer sa porte.</i></p> + +<p><i>Beyle en ce temps-là ne voulait plus sacrifier qu'aux dieux de sa +jeunesse. Après 1830, l'ère du dilettantisme était close. Le consul +n'allait pas renier les principes si chers autrefois à l'amateur qu'il +avait été.</i></p> + +<p><i>Mais en définitive Stendhal fut un critique assez sage. Nous en tenons +encore l'assurance de ce spécialiste qu'on ne saurait récuser: M. Henry +Prunières, directeur de la Revue Musicale, qui résume ainsi le débat: +«Si l'on passe sur quelques boutades, sur quelques traits de plume +hasardés, on est frappé de la justesse des jugements qu'il porte sur les +musiciens de son temps».</i></p> + +<p><i>A l'abri de cette autorité nous n'avons plus grand besoin de nous +inscrire trop vivement en faux contre l'assertion de M. André Maurel +qui, n'ayant pas fréquenté suffisamment Stendhal, lui prête presque +toujours des opinions qui ne sont pas les siennes. Ce n'est pas la +musique qu'aime Beyle, allègue-t-il entre autres choses, ce sont les +femmes. Bien sûr, Stendhal aime papoter dans les loges avec les jolies +femmes; et même loin d'elles, au parterre de la Scala, il entend +poursuivre son perpétuel songe amoureux. Il nous a dit quelle douce +griserie prolongeait encore en lui la voix des chanteurs. Mais nous nous +serions bien mal exprimé dans cette étude si l'on pouvait encore +prétendre que son plaisir ne fut jamais désintéressé et qu'il ne +recherchait absolument dans la musique que l'idée de l'amour.</i></p> + +<p><i>Stendhal analyse avec trop de sagacité les opéras qu'il aime, pour +qu'on lui vienne reprocher sérieusement de les avoir mal écoutés. +C'était un épicurien qui savait tirer de la musique des jouissances +complexes,—et il a certes bien pu errer assez souvent sur la technique +et les canons de l'art, sa critique impressionniste n'en demeure pas +moins viable et charmante.</i></p> + +<p><i>A qui fera-t-on croire que c'est être stupide que d'aimer la rêverie +tendre et d'écrire: «La bonne musique me fait rêver avec délices à ce +qui occupe mon cœur dans le moment... Mes sentiments brodent sur un +chant ce qui, d'après la passion dominante, peut faire le plus de +plaisir à mon âme»? Il faudrait être soi-même bien austère pour ne voir +qu'un dérèglement de l'imagination dans cette façon sensible de goûter +les arts. Nous entendons au surplus ne restreindre ni la part du goût, +ni celle de l'éducation. Pour aujourd'hui nous croirions cependant plus +urgent de réhabiliter «le plaisir en musique.» Mais nous n'avons voulu +que retracer le rôle qu'elle a joué dans la vie de Stendhal et rappeler +que dans un élan de sincérité il a pu un jour s'écrier: «La musique, mes +uniques amours»!</i></p> + +<p class="r">Henri <span class="smcap">Martineau</span>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Page 1]</a></span></p> + +<h3><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h3> + +<hr class="pre" /> + +<p>Depuis la mort de Napoléon, il s'est trouvé un autre homme duquel on +parle tous les jours à Moscou comme à Naples, à Londres comme à Vienne, +à Paris comme à Calcutta.</p> + +<p>La gloire de cet homme ne connaît d'autres bornes que celles de la +civilisation, et il n'a pas trente-deux ans! Je vais essayer de tracer +une esquisse des circonstances qui, si jeune, l'ont placé à cette +hauteur.</p> + +<p>Les titres du conteur à la confiance du lecteur, sont d'avoir habité +huit ou dix ans les villes que Rossini électrisait par ses +chefs-d'œuvre; l'auteur a fait des courses de cent milles pour se +trouver à la première représentation de plusieurs d'entre eux; il a su, +dans le temps, toutes les petites anecdotes qui couraient dans la +société, à Naples, à Venise, à Rome, lorsqu'on y jouait les opéras de +Rossini.</p> + +<p>L'auteur de l'ouvrage suivant en a déjà fait deux ou trois autres, +toujours sur des sujets frivoles. Les critiques lui ont<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span> dit que quand +on se mêlait d'écrire, il fallait employer les précautions oratoires, +académiques, etc.; qu'il ne saurait jamais faire un livre, etc., etc.; +qu'il n'aurait jamais l'honneur d'être homme de lettres. A la bonne +heure. Quelques personnes que le public nommera, ont si bien arrangé ce +titre, que tel galant homme peut s'estimer fort heureux de n'y arriver +jamais.</p> + +<p>Le présent livre n'est donc pas un livre. A la chute de Napoléon, +l'écrivain des pages suivantes, qui trouvait de la duperie à passer sa +jeunesse dans les haines politiques, se mit à courir le monde. Se +trouvant en Italie, lors des grands succès de Rossini, il eut occasion +d'en écrire à quelques amis d'Angleterre et de Pologne.</p> + +<p>Des lambeaux de ces lettres, transcrits de suite, voilà ce qui forme la +brochure qu'on va lire, parce que l'on aime Rossini, et non pas pour le +mérite de la brochure. De quelque manière que l'histoire soit écrite, +elle plaît, dit-on, et celle-ci a été écrite en présence des petits +événements qu'elle raconte.</p> + +<p>Je m'attends bien qu'il y aura trente ou quarante inexactitudes dans le +nombre infini de petits faits qui remplissent les pages suivantes.</p> + +<p>Il est si difficile d'écrire l'histoire d'un homme vivant! et d'un homme +comme<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span> Rossini, dont la vie ne laisse d'autres traces que le souvenir +des sensations agréables dont il remplit tous les cœurs! Je voudrais +bien que ce grand artiste, qui est en même temps un homme charmant, eût +l'idée d'écrire lui-même ses Mémoires, à la manière de Goldoni. Comme il +a cent fois plus d'esprit que Goldoni, et qu'il se moque de tout, ses +Mémoires seraient bien autrement piquants. J'espère qu'il y aura assez +d'inexactitudes dans cette <i>Vie de Rossini</i> pour le fâcher un peu, et +l'engager à écrire. Avant qu'il se fâche (s'il se fâche), j'ai besoin de +lui dire que je le respecte infiniment, et bien autrement, par exemple, +que tel grand seigneur envié. Le seigneur a gagné un gros lot <i>en +argent</i> à la loterie de la nature, lui y a gagné un nom qui ne peut plus +périr, du génie, et surtout du bonheur.</p> + +<p>Le présent livre avait été fait pour être publié en anglais; c'est une +école de musique qu'il a vue près de la place Beauvau, qui a donné à +l'auteur l'audace d'imprimer en France.</p> + +<p class="c">Montmorency, 30 septembre 1823.<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span></p> + + +<h3><a name="INTRODUCTION" id="INTRODUCTION"></a>INTRODUCTION</h3> + +<hr class="pre" /> + +<h3><a name="I" id="I"></a>I</h3> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> 11 janvier 1801, Cimarosa mourut à Venise, des suites des traitements +barbares qu'il venait d'éprouver à Naples, dans les prisons où l'avait +fait jeter la reine Caroline.</p> + +<p>Paisiello n'est mort qu'en 1816; mais on peut dire que depuis les +dernières années de l'autre siècle, le génie musical, qui se manifeste +de si bonne heure, mais s'éteint si vite, avait cessé d'animer le +compositeur aimable et gracieux plutôt qu'énergique et brillant du <i>Roi +Théodore</i> et de la <i>Scuffiara</i>.</p> + +<p>Cimarosa agit sur l'imagination par de longues périodes musicales qui +joignent, à une extrême richesse, une extrême régularité.</p> + +<p>Je citerai pour exemple les deux premiers duetti du <i>Matrimonio +segreto</i>, et entre autres le second:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Io ti lascio perchè uniti.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span></p> + +<p>Ces chants sont les plus beaux qu'il ait été donné à l'âme humaine de +concevoir: remarquez cependant qu'ils sont <i>réguliers</i>, et d'une +régularité que notre esprit peut saisir: c'est un grand mal; dès qu'on +en connaît plusieurs, on peut en quelque sorte <i>prévoir</i> la suite et le +développement de ceux dont on entend le début. Tout le mal est dans ce +mot <i>prévoir</i>, et c'est de là que nous verrons dans peu sortir le style +et la gloire de Rossini.</p> + +<p>Paisiello ne remue jamais aussi profondément que Cimarosa; il n'évoque +pas dans l'âme du spectateur les images qui donnent des jouissances aux +passions profondes, ses émotions ne s'élèvent guère au delà de la +<i>grâce</i>; mais il a excellé dans ce genre; sa grâce est celle du Corrège, +tendre, rarement piquante, mais séduisante, mais irrésistible. Je +citerai comme exemple connu à Paris, le <i>quartetto</i> de <i>la Molinara</i>.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quelli la,</span><br /> +</p> + +<p>lorsque le notaire <i>Pistofolo</i> se charge si plaisamment de faire à la +meunière les déclarations d'amour du gouverneur et du seigneur féodal, +ses rivaux.</p> + +<p>La manière bien remarquable de Pai<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>siello est de répéter plusieurs fois +le même trait de chant, et à chaque fois avec des grâces nouvelles qui +le font entrer de plus en plus avant dans l'âme du spectateur.</p> + +<p>Rien au monde n'est plus opposé au style de Cimarosa, étincelant de +verve comique, de passion, de force et de gaieté. Rossini aussi se +répète, mais ce n'est pas exprès; et ce qui fait le comble de la grâce +chez Paisiello, est en lui belle paresse incarnée. Je me hâte d'ajouter, +de peur qu'on ne me range avec les détracteurs de cet homme aimable, +que, seul parmi les modernes, il a mérité d'être comparé aux deux grands +maîtres qui cessèrent de briller vers le commencement du <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup> siècle. +En connaissant mieux le style de ces grands artistes, nous serons tout +étonnés un beau jour de sentir et de voir dans leur musique des choses +dont nous ne nous doutions pas auparavant. Réfléchir sur les beaux-arts +fait sentir.<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span></p> + + + +<h3><a name="II" id="II"></a>II</h3> + +<p class="head">DIFFÉRENCE DE LA MUSIQUE ALLEMANDE ET DE LA MUSIQUE D'ITALIE</p> + + +<p>En musique, on ne se rappelle bien que les choses que l'on peut répéter; +or un homme seul se retirant chez lui le soir, ne peut pas répéter de +l'harmonie avec sa voix seule.</p> + +<p>Voilà sur quoi est basée l'extrême différence de la musique allemande et +de la musique italienne. Un jeune Italien plein d'une passion, après y +avoir réfléchi quelque temps en silence, pendant qu'elle est plus +poignante, se met à chanter à mi-voix un air de Rossini, et il choisit, +sans y songer, parmi les airs de sa connaissance, celui qui a quelque +rapport à la situation de son âme; bientôt, au lieu de le chanter à +mi-voix, il le chante tout haut, et lui donne, sans s'en douter, +l'expression particulière de la nuance de passion qu'il endure. Cet écho +de son âme le console; son chant est, si l'on veut, comme un miroir dans +lequel il s'observe: son âme était irritée contre le destin, il n'y +avait que de la colère; elle va finir par avoir pitié d'elle-même.</p> + +<p>A mesure que le jeune Italien se dis<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>trait par son chant, il remarque +cette couleur nouvelle qu'il donne à l'air qu'il a choisi; il s'y +complaît, il s'attendrit. De cet état de l'âme à écrire un air nouveau, +il n'y a qu'un pas; et comme le climat et leurs habitudes ont donné aux +habitants de l'Italie méridionale une voix très-forte, le plus souvent +ils n'ont pas besoin de piano pour composer<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>. J'ai connu vingt jeunes +gens à Naples qui écrivent un air avec aussi peu de prétention qu'à +Londres on fait une lettre ou à Paris un couplet. Souvent en rentrant +chez eux le soir, ils se mettent au piano, et, sous ce délicieux climat, +passent une partie de la nuit à chanter et à improviser. Leur esprit est +à mille lieues de songer à écrire et à la gloriole d'auteur; ils ont +donné jour à la passion qui les anime, voilà tout leur secret, voilà +tout leur bonheur. En Angleterre, un jeune homme, dans des circonstances +semblables, aurait lu jusqu'à une heure ou deux quelque auteur favori, +mais il aurait moins créé que le Napolitain, son âme aurait été moins<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> +active; donc il a eu moins de plaisir. Il n'y a plus de distraction +possible dès qu'on improvise au piano, et l'on ne songe qu'à +l'expression; il est inutile de s'occuper de la justesse des sons.</p> + +<p>Pour bien jouer du violon, il faut faire des gammes trois heures par +jour, pendant huit ans. Alors il vient des durillons énormes au bout des +doigts de la main gauche, durillons qui la déforment entièrement; mais +l'on parvient à tirer de l'instrument des sons parfaits. Si le plus +habile joueur de violon passe trois ou quatre jours sans faire deux +heures de gammes, ses sons ont déjà moins de pureté et ses passages +moins de brillant. Le degré de patience et de constance nécessaire pour +ce genre de talent est fort rare dans les pays du midi, et ne s'allie +guère à une tête ardente. Tout le temps que l'on joue du violon ou de la +flûte, l'on est attentif à la beauté ou à la justesse des sons, et non +pas à ce qu'<i>ils expriment</i>. Notez ce mot, il explique encore le secret +des deux musiques.</p> + +<p>Il y a eu des pères en Italie qui, dans le siècle dernier, ont condamné +leur fils à devenir un bon violon ou un bon hautbois, à peu près comme +d'autres faisaient de leurs enfants des castrats; mais de nos jours, le +talent de la musique instrumen<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>tale s'est tout à fait réfugié dans la +tranquille et patiente Allemagne. Au milieu des forêts de la Germanie, +il suffit à ces âmes rêveuses, de la beauté des sons, <i>même sans +mélodie</i>, pour redoubler l'activité et les plaisirs de leur imagination +vagabonde.</p> + +<p>Il y a une vingtaine d'années qu'à Rome on entreprit de donner <i>Don +Juan</i>; les symphonistes essayèrent, pendant quinze jours, de faire aller +ensemble les trois orchestres qui se trouvent au dernier acte de cet +opéra, pendant le souper de don Juan. Jamais les musiciens de Rome n'en +purent venir à bout. Ils étaient pleins d'âme, et n'avaient nulle +patience. Par contre, j'ai vu, il y a quinze jours, l'orchestre de +l'Opéra, rue Le Peletier, jouer admirablement, à la première vue, une +symphonie diabolique de Cherubini, et ne pouvoir accompagner le duo +d'<i>Armide</i>, chanté par madame Pasta et Bordogni. J'ai vu à l'Opéra de +superbes talents, cultivés avec une patience à toute épreuve, et pas de +génie musical.</p> + +<p>A Rome, il y a vingt ans, on déclara, d'une voix unanime, que les +étrangers vantaient beaucoup trop l'œuvre de Mozart, et que le morceau +des trois orchestres, en particulier, était tout à fait absurde, et +digne de la barbarie tudesque.<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span></p> + +<p>Le despotisme minutieux<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a> qui depuis deux siècles enlace et étouffe le +génie italien, a fait tomber la critique permise par la censure dans les +journaux, au dernier degré de grossièreté et de bassesse; on appelle un +homme un scélérat, un âne, un voleur, etc., à peu près comme à +Londres<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, et bientôt à Paris, pour peu que la liberté de la presse +continue à nous apprendre à mépriser un homme vulgaire, même lorsqu'il +imprime. Ordinairement en Italie le journaliste est lui-même l'un des +principaux espions de la police, et celui par lequel elle fait injurier +tout ce qui acquiert une notabilité quelconque, et par là lui fait peur. +Or, en Italie comme en France, comme partout, l'opinion publique sur les +spectacles<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> ne peut se former que par les journaux; c'est une pensée qui +s'évapore si personne ne se présente pour la recueillir, et, faute +d'avoir noté la première chaîne du raisonnement, jamais l'on n'arrive à +la seconde.</p> + +<p>Je demande pardon d'avoir présenté une idée odieuse, mais je serais au +désespoir qu'on jugeât de la belle Italie, de la terre sublime qui +recouvre les cendres, encore chaudes, des Canova et des Vigano, par les +turpitudes de sa presse périodique, ou sur les phrases vides d'idées des +livres que la peur ose encore imprimer. Jusqu'à ce que l'Italie ait un +gouvernement modéré, comme celui dont on jouit en Toscane depuis +dix-huit mois, je demande en grâce, et je puis dire en justice, qu'on ne +la juge que sur cette partie de son âme qu'elle peut révéler par les +beaux-arts. Aujourd'hui il n'y a que les espions ou les nigauds qui +impriment.</p> + +<p>Je me trouvais il y a quelques années (1816) dans une des plus grandes +villes de Lombardie. Des amateurs riches, qui y avaient établi un +théâtre bourgeois, monté avec le plus grand luxe, eurent l'idée de +célébrer l'arrivée dans leurs murs, de la princesse Béatrix d'Este, +belle-mère de l'empereur François. Ils firent composer, en son honneur, +un opéra entièrement nou<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>veau, paroles et musique; c'est le plus grand +honneur qu'on puisse rendre en Italie. Le poëte imagina d'arranger en +opéra une comédie de Goldoni, intitulée <i>Torquato Tasso</i>. On fait la +musique en huit jours, la pièce est mise en répétition, tout marche +rapidement; la veille même de la représentation, le chambellan de la +princesse vint dire aux citoyens distingués qui tenaient à honneur de +chanter devant elle, qu'il était peu respectueux de rappeler, devant une +princesse de la maison d'Este, le nom du Tasse, d'un homme qui a eu des +torts envers cette illustre famille.</p> + +<p>Ce trait ne surprit personne, on substitua le nom de Lope de Vega à +celui du Tasse.</p> + +<p>La musique ne peut, ce me semble, avoir d'effet sur les hommes qu'en +excitant leur imagination à produire certaines images analogues aux +passions dont ils sont agités. Vous voyez par quel mécanisme indirect, +mais sûr, la musique d'un pays doit prendre la nuance du gouvernement +qui forme les âmes en ce pays. De toutes les passions généreuses, la +tyrannie ne permettant en Italie que l'amour, la musique n'a commencé à +être belliqueuse que dans <i>Tancrède</i>, postérieur de dix ans aux prodiges +d'Arcole et de Rivoli. Avant que ces<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span> grandes journées eussent réveillé +l'Italie<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, le nom de la guerre et des armes n'était employé en +musique que pour faire valoir les sacrifices faits à l'amour. Comment +des gens à qui la gloire était défendue, et qui ne voyaient dans les +armes qu'un instrument d'insolence et d'oppression, auraient-ils pu +trouver du charme à rêver aux sensations guerrières?</p> + +<p>Voyez, au contraire, la musique à peine née en France, produire +sur-le-champ le sublime: <i>Allons, enfants de la patrie</i>, et <i>le Chant du +départ</i>. Depuis trente ans que nos compositeurs imitent les Italiens, +ils n'ont rien fait d'égal; c'est qu'ils copient, à l'aveugle, +l'expression de l'amour et que l'amour, en France, n'est qu'une passion +secondaire que la <i>vanité</i> et <i>l'esprit</i> se chargent d'étouffer.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de la vérité de cette remarque impertinente, je pense +que tout le monde est d'accord que la musique n'a d'effet que par +l'imagination. Or il est une chose qui paralyse sûrement l'imagination, +c'est la <i>mémoire</i>. A l'instant qu'en entendant un bel air, je me +rappelle les illusions et le petit roman qu'il avait<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span> fait naître en moi +à la dernière fois que j'en fus ravi, tout est perdu, mon imagination +est glacée, et la musique n'est plus une fée toute-puissante sur mon +cœur. Si je la sens, ce ne sera que pour admirer quelque effet +secondaire, quelque mérite subalterne, la difficulté de l'exécution par +exemple.</p> + +<p>Un de mes amis écrivait, il y a un an, à une dame qui se trouvait à la +campagne: «L'on va donner <i>Tancrède</i> au théâtre Louvois; ce n'est qu'à +la trois ou quatrième représentation que nous sentirons bien les +finesses de cette musique si fraîche et si belliqueuse. Après l'avoir +comprise, elle s'emparera de plus en plus de notre imagination, et sera +dans la plénitude de sa puissance durant vingt ou trente +représentations, après quoi elle sera usée pour nous. Plus vif aura été +notre amour dans le commencement, plus souvent il nous aura engagés à +chanter cette musique sublime en sortant du spectacle, plus complète +sera notre <i>saturation</i>, si j'ose m'exprimer ainsi.» On ne saurait, en +musique, être fidèle à ses anciennes admirations. Si <i>Tancrède</i> ravit +encore après quarante représentations, ce sera un autre public; une +autre classe de la société sera venue à Louvois, attirée par les +articles des journaux; ou bien, c'est que<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> l'on est si mal à ce théâtre, +le corps éprouve un tel supplice pendant que les oreilles sont charmées, +que la fatigue se montre bien vite, et qu'on ne peut guère goûter à +chaque soirée qu'un acte d'un opéra; au lieu de quarante +représentations, il en faudra quatre-vingts pour apprécier <i>Tancrède</i>.</p> + +<p>Une chose fort triste, qui est peut-être une vérité, c'est que <i>le beau +idéal</i> change tous les trente ans, en musique. De là vient que cherchant +à donner une idée de la révolution opérée par Rossini, il a été inutile +de remonter beaucoup au delà de Cimarosa et de Paisiello<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p> + +<p>Lorsque, vers l'an 1800, ces grands hommes cessèrent de travailler, ils +fournissaient de nouveautés, depuis vingt ans, tous les théâtres +d'Italie et du monde. Leur style, leur manière de faire, n'avaient plus +le charme de l'<i>imprévu</i>. Le vieux et aimable Pachiarotti me contait, à +Padoue, en me faisant admirer son jardin anglais, la tour du cardinal +Bembo, et ses beaux meubles, curieusement apportés de Lon<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>dres, +qu'autrefois, à Milan, on lui faisait répéter chaque soirée, jusqu'à +cinq fois, un certain air de Cimarosa; j'avoue que pour ajouter foi à un +tel excès d'amour et de folie chez tout un peuple, j'ai eu besoin que +cette anecdote me fût confirmée par une foule de témoins oculaires. +Comment le cœur humain pourrait-il aimer toujours ce qu'il aime avec +cette fureur?</p> + +<p>Si un air que nous avons entendu il y a dix ans, nous fait encore +plaisir, c'est d'une autre manière, c'est en nous rappelant les idées +agréables dont alors notre imagination était heureuse; mais ce n'est +plus en produisant une ivresse nouvelle. Une tige de pervenche rappelait +aussi à Jean-Jacques Rousseau les beaux jours de sa jeunesse.</p> + +<p>Ce qui fait de la musique le plus entraînant des plaisirs de l'âme, et +lui donne une supériorité marquée sur la plus belle poésie, sur +<i>Lalla-Rook</i>, ou la <i>Jérusalem</i>, c'est qu'il s'y mêle un plaisir +physique extrêmement vif. Les mathématiques font un plaisir toujours +égal, qui n'est pas susceptible de plus ou de moins; à l'autre extrémité +de nos moyens de jouissance, je vois la musique. Elle donne un plaisir +extrême, mais de peu de durée, et de peu de fixité. La morale, +l'histoire, les romans, la poésie, qui occupent, sur le clavier de<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> nos +plaisirs, tout l'intervalle entre les mathématiques et l'Opéra-Buffa, +donnent des jouissances d'autant moins vives, qu'elles sont plus +durables, et qu'on peut y revenir davantage, avec la certitude de les +éprouver encore.</p> + +<p>Tout est, au contraire, incertitude et imagination en musique; l'opéra +qui vous a fait le plus vif plaisir, vous pouvez y revenir trois jours +après, et n'y plus trouver que l'ennui le plus plat, ou un agacement +désagréable de nerfs. C'est qu'il y a dans la loge voisine une femme à +voix glapissante; ou il fait étouffant dans la salle; ou l'un de vos +voisins, en se balançant agréablement, communique à votre chaise un +mouvement continu et presque régulier. La musique est une jouissance +tellement physique, que l'on voit que j'arrive à des conditions de +plaisir presque triviales à écrire.</p> + +<p>C'est souvent une cause d'un genre pas plus relevé qui gâte une soirée +où l'on a le bonheur d'entendre madame Pasta et d'avoir une loge +commode. On va chercher bien loin une belle raison métaphysique ou +littéraire pour expliquer pourquoi l'<i>Elisabetta</i> ne fait aucun plaisir; +c'est tout simplement qu'on étouffait dans la salle, et qu'on était mal +à son aise. La salle de Louvois est excellente pour donner au plai<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>sir +musical cette espèce de <i>draw-back</i> (difficulté de naître); ensuite on +écoute avec <i>pédanterie</i>; on se <i>fait un devoir</i> de tout entendre. <i>Se +faire un devoir!</i> quelle phrase anglaise, quelle idée anti-musicale! +C'est comme se faire un devoir d'avoir soif.</p> + +<p>Le plaisir tout physique et machinal que la musique donne aux nerfs de +l'oreille, en les forçant de prendre un certain degré de tension (par +exemple, durant le premier final de <i>Così fan tutte</i> de Mozart), ce +plaisir physique met apparemment le cerveau dans un certain état de +tension ou d'irritation qui le force à produire des images agréables, et +à sentir avec vingt fois plus d'ivresse les images qui, dans un autre +moment, ne lui auraient donné qu'un plaisir vulgaire; c'est ainsi que +quelques baies de <i>bella-dona</i> cueillies par erreur dans un jardin, le +forcent à être fou.</p> + +<p>Cotugno, le premier médecin de Naples, me disait lors du succès fou de +<i>Moïse</i>: «Entre autres louanges que l'on peut donner à votre héros, +mettez celle d'assassin. Je puis vous citer plus de quarante attaques de +fièvre cérébrale nerveuse, ou de convulsions violentes, chez des jeunes +femmes trop éprises de la musique, qui n'ont pas d'autre cause que la +prière des Hébreux au troisième<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span> acte, avec son superbe changement de +ton.»</p> + +<p>Le même philosophe, car ce grand médecin Cotugno était digne de ce +titre, disait que le demi-jour était nécessaire à la musique. La lumière +trop vive irrite le nerf optique; or la vie ne peut pas se trouver <i>à la +fois</i> présente au nerf optique et au nerf auditif. Vous avez le choix +des deux plaisirs; mais la force du cerveau humain ne suffit pas aux +deux à la fois. Je soupçonne une autre circonstance, ajoutait Cotugno, +qui tient peut-être au galvanisme. Pour trouver des sensations +délicieuses en musique, il faut être isolé de tout autre corps humain. +Notre oreille est peut-être environnée d'une atmosphère musicale de +laquelle je ne puis dire autre chose, sinon que peut-être elle existe. +Mais pour avoir des plaisirs parfaits, il faut être en quelque sorte +isolé comme pour les expériences électriques, et qu'il y ait au moins un +intervalle d'un pied entre vous et le corps humain le plus voisin. La +chaleur animale d'un corps étranger me semble fatale au plaisir musical.</p> + +<p>Je suis bien loin de prétendre affirmer cette théorie du philosophe +napolitain, je n'ai peut-être pas même assez de science pour la répéter +correctement.</p> + +<p>Tout ce que je sais par l'expérience de<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span> quelques amis intimes, c'est +qu'une suite de belles mélodies napolitaines force l'imagination du +spectateur à lui présenter certaines images, et en même temps met son +âme dans la situation la plus propre à sentir tout le charme de ces +images.</p> + +<p>Lorsqu'on commence seulement à aimer la musique, on est étonné de ce qui +se passe en soi, et l'on ne songe qu'à goûter le nouveau plaisir dont on +vient de faire la découverte.</p> + +<p>Lorsqu'on aime déjà depuis longtemps cet art enchanteur, la musique, +lorsqu'elle est parfaite, ne fait que fournir à notre imagination des +images séduisantes relatives à la passion qui nous occupe dans le +moment. On voit bien que tout le plaisir n'est qu'en illusion, et que +plus un homme est solidement raisonnable, moins il en est susceptible.</p> + +<p>Il n'y a de réel dans la musique que l'état où elle laisse l'âme, et +j'accorderai aux moralistes que cet état la dispose puissamment à la +rêverie et aux passions tendres.<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span></p> + + + +<h3><a name="III" id="III"></a>III</h3> + +<p class="head">HISTOIRE DE L'INTERRÈGNE APRÈS CIMAROSA ET AVANT ROSSINI, DE 1800 A 1812</p> + + +<p>Après Cimarosa, et lorsque Paisiello eut cessé de travailler, la musique +languit en Italie jusqu'à ce qu'il parût un génie original. Je devrais +dire le plaisir musical languit; il y avait bien toujours des transports +et de l'admiration folle dans les salles de spectacle, mais c'est comme +il y a des larmes dans de beaux yeux de dix-huit ans, même en lisant les +romans de Ducray-Duminil, ou des mouchoirs agités et des <i>vivat</i> pour la +joyeuse entrée même des plus mauvais souverains.</p> + +<p>Rossini a écrit avant 1812; mais ce n'est qu'en cette année-là qu'il +obtint la faveur de composer pour le grand théâtre de Milan.</p> + +<p>Pour apprécier ce génie brillant, il faut de toute nécessité voir dans +quel état il trouva la musique, et jeter un coup d'œil sur les +compositeurs qui eurent des succès de 1800 à 1812.</p> + +<p>Je remarquerai en passant que la musique est un art vivant en Italie, +uniquement parce que tous les grands théâtres ont l'obligation de donner +des opéras nouveaux<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span> à certaines époques de l'année; sans quoi, sous +prétexte d'admirer les anciens compositeurs, les pédants du pays +n'auraient pas manqué d'étouffer et de proscrire tous les génies +naissants; ils n'eussent laissé prospérer que de plats copistes.</p> + +<p>L'Italie n'est le pays du <i>beau</i> dans tous les genres que parce qu'on y +éprouve le besoin du nouveau dans le beau idéal, et que chacun +n'écoutant que son propre cœur, les pédants y jouissent de tout le +mépris qu'ils méritent.</p> + +<p>Après Cimarosa et avant Rossini, deux noms se présentent, Mayer et Paër.</p> + +<p>Mayer, Allemand perfectionné en Italie, et qui depuis quarante ans s'est +fixé à Bergame, a donné une cinquantaine d'opéras, de 1795 à 1820. Il +eut du succès, parce qu'il présentait au public une petite nouveauté qui +surprenait, et attachait l'oreille. Son talent consistait à mettre dans +l'orchestre, et dans les ritournelles et les accompagnements des airs, +les richesses d'harmonie qu'à la même époque Haydn et Mozart créaient en +Allemagne. Il ne savait guère faire chanter la voix humaine, mais il +faisait parler les instruments.</p> + +<p>Sa <i>Lodoïska</i>, donnée en 1800, enleva tous les suffrages. Je l'ai vue +admirablement chantée à Schoenbrunn en 1809,<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> par la charmante +Balzamini, qui mourut bientôt après, au moment où elle allait devenir +une des cantatrices les plus distinguées de l'Italie. Madame Balzamini +devait son talent à sa laideur.</p> + +<p>Les <i>due Gironate</i> de Mayer sont de 1801; en 1802, il donna <i>I Misteri +Eleusini</i>, qui se firent la réputation qu'a aujourd'hui <i>Don Juan</i>. <i>Don +Juan</i> n'existait pas alors pour l'Italie, comme trop difficile à lire. +<i>I Misteri Eleusini</i> passèrent pour l'œuvre musicale la plus forte et la +plus énergique de l'époque. La marche de l'art était frappante, on +allait de la mélodie à l'harmonie.</p> + +<p>Les maîtres italiens quittaient le <i>facile</i> et le <i>simple</i> pour le +composé et le savant. MM. Mayer et Paër osant faire en grand, avec +hardiesse, avec une science profonde, ce que tous les autres <i>maestri</i> +essayaient timidement, et en commettant à chaque instant des fautes +contre la grammaire de la langue, ces messieurs eurent un faux air de +génie; ce qui acheva de compléter l'illusion, c'est qu'ils avaient +réellement beaucoup de talent.</p> + +<p>Leur malheur a été que Rossini soit venu dix ans trop tôt. La vie d'une +musique d'opéra devant, à ce qu'il paraît, se borner à trente ans, ces +maîtres ont à se plaindre au sort de ce qu'il ne les a pas<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span> +tranquillement laissés achever leur temps. Si Rossini n'avait paru qu'en +1820 MM. Mayer et Paër figureraient dans les annales de la musique au +rang des Leo, des Durante, des Scarlatti, etc., grands maîtres du +premier ordre, qui ne sont passés de mode qu'après leur mort. <i>Ginevra +di Scozia</i> est de 1803; c'est l'épisode d'<i>Ariodant</i>, qui forme l'un des +chants les plus admirables du délicieux <i>Orlando</i>, de l'Arioste. +L'Arioste excite tant de transports en Italie, précisément parce qu'il a +écrit comme il faut écrire pour un peuple musicien; à l'autre extrémité +du clavier poétique, je vois le petit abbé Delille.</p> + +<p>Ainsi qu'on pouvait s'y attendre de la part d'un Allemand, tous les airs +de passion et de jalousie d'<i>Ariodant</i> et de la belle <i>Ecossaise</i>, qu'il +croit infidèle, sont <i>forts</i> presque uniquement en effets d'harmonie et +en accompagnements. Ce n'est pas que les Allemands manquent de +sentiment, à Dieu ne plaise que je sois injuste à ce point envers la +patrie de Mozart; mais en 1823, par exemple, ce <i>sentiment</i> leur fait +voir l'histoire de toute la révolution française et de ses suites, dans +l'<i>Apocalypse<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a></i>.</p> + +<p>Le sentiment des Allemands, trop dégagé<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> des liens terrestres, et trop +nourri d'imagination, tombe facilement dans ce que nous appelons en +France le genre niais<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. Les têtes qui éprouvent des passions en +Allemagne, manquant de logique, supposent bientôt l'existence de ce dont +elles ont besoin.</p> + +<p>Le sujet d'<i>Ariodant</i> est si beau pour la musique, que Mayer a trouvé +trois ou quatre inspirations; par exemple, le chœur chanté par les pieux +solitaires, au milieu desquels Ariodant, au désespoir, vient chercher un +asile. Ce chœur réclamant des effets d'harmonie, des oppositions de voix +plutôt que de beaux chants, est magnifique. On se souvient encore à +Naples du duetto entre Ariodant, qui a la visière de son casque baissée, +et sa maîtresse, qui ne le reconnaît pas. Ariodant va se battre contre +son propre frère pour essayer de sauver sa maîtresse; il est sur le +point de lui avouer tous ses soupçons, et de lui dire qu'il est +Ariodant, quand la trompette sonne et l'appelle au combat. La situation, +une des plus touchantes, peut-être, que puisse fournir la plus touchante +des passions de l'homme, est tellement belle, qu'il fallait qu'une +musique fût<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> bien dure à l'oreille, fût bien peu musique, pour ne pas +mettre des larmes dans tous les yeux. Celle-ci est un chef-d'œuvre.</p> + +<p>Il est odieux de critiquer ce duetto en Italie, tant les cœurs tendres +l'ont pris sous leur protection. Je ne ferai qu'une réflexion: qu'eût-il +été avec l'énergie de Cimarosa, ou la mélancolie de Mozart? Nous aurions +eu une seconde scène de Sara, dans l'oratorio d'<i>Abraham.</i> Cette scène +de Sara avec les pasteurs, auxquels elle demande des nouvelles de son +fils Isaac, qui est parti pour la montagne du sacrifice, est le +chef-d'œuvre de Cimarosa dans le genre pathétique. Cela est supérieur +aux plus beaux airs de Grétry et de Dalayrac.</p> + +<p>Chaque année Mayer donnait deux ou trois opéras nouveaux, et était +applaudi sur les premiers théâtres. Comment ne pas se croire l'égal des +grands maîtres? L'opéra de 1807, <i>Adelasia ed Aleramo</i>, parut supérieur +à tout ce que le compositeur bavarois avait encore donné. <i>La Rosa +bianca e la Rosa rossa</i>, sujet superbe tiré de l'histoire des guerres +civiles d'Angleterre, eut un grand succès en 1812. Walter Scott n'avait +pas encore révélé quelle quantité de sublime renferme, pour un peuple, +l'histoire de ses guerres civiles de la fin du moyen âge. Le ténor +Bonoldi<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span> fit admirer, dans la <i>Rosa bianca</i>, une voix charmante.</p> + +<p>Le premier <i>allegro</i> de l'ouverture de cet opéra montre dans quel abîme +de trivialité tombe d'ordinaire un compositeur allemand qui prétend +trouver des chants gais.</p> + +<p>La reconnaissance d'<i>Enrico</i> et de son ami <i>Vanoldo</i> est remplie d'une +grâce naïve que n'a jamais rencontrée Rossini, parce qu'elle tient à +l'absence de certaines qualités plus sublimes. Ce duo est de Paër.</p> + +<p>Le même genre de mérite brille dans le fameux duetto <i>E de serto il +bosco intorno</i>. C'est le chef-d'œuvre de Mayer, et ce serait un des +chefs-d'œuvre de la musique s'il y avait quelques traits de force vers +la fin. Le poëte a fourni au <i>maestro</i> une manière délicieuse, et +vraiment digne de Métastase, d'excuser la trahison de Vanoldo envers son +ami Enrico. Enrico en apprenant que son ami a cherché à plaire à celle +qu'il aime, s'écrie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah chi puô mirarla in volto</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">E non ardere d'amor!</span><br /> +</p> + +<p>Mayer a eu la bonne fortune de trouver une mélodie italienne pour +exprimer cette idée charmante. Toutes les âmes tendres et douces plutôt +qu'énergiques préféreront ce duetto, je n'en fais aucun doute, aux<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> +traits les plus vifs de Rossini et de Cimarosa.</p> + +<p>Dans le genre bouffe, Mayer a eu la grosse gaieté d'un bonhomme sans +esprit.</p> + +<p><i>Gli Originali</i> font plaisir lorsqu'on n'a pas entendu depuis longtemps +de vraie musique italienne. C'est <i>la Mélomanie</i>. Lorsque cet opéra +parut (1799), il fit cruellement sentir l'absence de Cimarosa, retenu +alors dans les prisons de Naples, et que le bruit public disait pendu. +On se demandait: Quels airs délicieux dans le genre de</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Sei morelli e quatro baj,</span><br /> +</p> + +<p>de</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mentr'io ero un mascalzone,</span><br /> +</p> + +<p>de</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Amicone del mio core,</span><br /> +</p> + +<p>Cimarosa n'eût-il pas faits sur un tel sujet?</p> + +<p>Le Mélomane véritable, ridicule assez rare en France, où d'ordinaire il +n'est qu'une prétention de la vanité, se trouve à chaque pas en Italie.</p> + +<p>Lorsque j'étais en garnison à Brescia, l'on me fit faire la connaissance +de l'homme du pays qui était peut-être le plus sensible à la musique. Il +était fort doux et fort poli; mais quand il se trouvait à un concert,<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> +et que la musique lui plaisait à un certain point, il ôtait ses souliers +sans s'en apercevoir. Arrivait-on à un passage sublime, il ne manquait +jamais de lancer ses souliers derrière lui sur les spectateurs.</p> + +<p>J'ai vu à Bologne le plus avare des hommes jeter ses écus à terre, et +faire une mine de possédé, quand la musique lui plaisait au plus haut +degré.</p> + +<p>Le Mélomane de Mayer ne fait que répéter sur la scène des actions que +l'on voit tous les jours dans la salle. Du reste, la forme seule des +regrets qu'inspirait l'absence de Cimarosa, indiquait que ce grand homme +allait cesser d'être à la mode. S'il eût fait de nouveaux airs, au lieu +de s'en laisser charmer avec naïveté, les amateurs eussent appelé la +<i>mémoire</i> pour troubler l'empire de l'<i>imagination</i>, on se fût rappelé +mal à propos le souvenir des chefs-d'œuvre qui venaient, pendant vingt +ans de suite, de charmer tous les cœurs.</p> + +<p>Mayer est le maestro le plus savant de l'interrègne, comme il en est le +plus fécond; tout chez lui est correct. Vous pouvez examiner dans tous +les sens les partitions de <i>Medea</i>, de <i>Cora</i>, d'<i>Adelazia</i>, d'<i>Eliza</i>, +vous n'y trouverez pas une faute; c'est la perfection désespérante de +Despréaux: vous ne savez pourquoi vous n'êtes pas plus ému. Passez à un +opéra de Rossini,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> vous sentez tout à coup l'air pur et frais des hautes +Alpes; vous vous sentez respirer plus à l'aise; on croit renaître; vous +aviez besoin de génie. Le jeune compositeur jette à pleines mains les +idées nouvelles; tantôt il réussit, souvent il manque son objet. Tout +est entassé, tout est pêle-mêle, tout est négligence; c'est la profusion +et l'insouciance de la richesse sans bornes. On redit: Mayer est le +compositeur le plus correct, Rossini est le grand artiste.</p> + +<p>Je ne disconviendrai pas que Mayer n'ait huit ou dix morceaux qui, +pendant trois ou quatre soirées, ont un faux air de génie; par exemple, +le <i>sestetto</i> d'<i>Elena</i>. Je me souviens que dans un temps aussi je +trouvais que Dalayrac avait de jolies idées, quoique mal arrangées. +Depuis, j'ai étudié un peu sérieusement Cimarosa, où j'ai retrouvé la +plupart des jolies idées de Dalayrac: peut-être, si l'on étudiait +Sacchini, Piccini, Buranello, y trouverait-on une raison suffisante pour +les éclairs de génie du bon Mayer. Seulement, comme l'Allemand a un +grand talent, et qu'il est aussi savant que Dalayrac est écolier, il +aura admirablement déguisé ses emprunts.</p> + +<p>Le bon Mayer, voyant un jour Cherubini à Venise, ne déguisait rien, et +dit tout bonnement au copiste du théâtre: «Voilà<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> <i>la Faniska</i> de +Cherubini, vous allez copier depuis telle page jusqu'à telle autre.» +C'était un morceau de vingt-sept pages, où il ne changea pas un bémol.</p> + +<p>Mayer fut pour la musique ce que Johnson a été pour la prose anglaise; +il créa un genre emphatique et lourd, qui s'écartait beaucoup du beau +naturel, mais qui cependant n'était pas sans mérite, surtout une fois +qu'on avait pu s'y accoutumer. Cette emphase a été cause que la +réputation de Mayer a été anéantie par Rossini en un clin d'œil; c'est +le sort qui attend toutes les affectations dans les arts. Le <i>beau</i> +naturel paraît un jour, et l'on s'étonne d'avoir pu être dupe si +longtemps. On voit que nos classiques ont bien leurs raisons pour +empêcher qu'on ne joue <i>Shakspeare</i>, et pour lancer contre lui la +jeunesse libérale. Le jour où l'on jouera <i>Macbeth</i>, que deviendront nos +tragédies modernes?</p> + +<p>Je crois qu'après Mayer, M. Paër, musicien né à Parme, malgré son nom +allemand, est celui de tous les compositeurs de l'interrègne qui a eu le +succès le plus européen. Cela tient peut-être à ce que M. Paër, outre un +talent incontestable et très remarquable, est un homme très-fin, de +beaucoup d'esprit, et fort agréable dans le monde. On dit qu'une des<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> +preuves les plus frappantes de cet esprit a été de tenir huit ans de +suite Rossini caché aux Parisiens. Notez que s'il y eut jamais un homme +fait pour plaire à des Français, c'est Rossini, Rossini le Voltaire de +la musique.</p> + +<p>Toutes les premières pièces de Rossini jouées à Paris, ont été montées +d'une manière ridicule. Il me souvient encore de la première +représentation de <i>l'Italiana in Algeri</i>. Lorsque peu après l'on donna +<i>la Pietra del Paragone</i>, on eut l'attention de supprimer les deux +morceaux qui ont fait la fortune de ce chef-d'œuvre en Italie: l'air +<i>Eco pietosa</i>, et le finale <i>sigillara</i>. Il n'est pas jusqu'au chœur +délicieux du second acte de <i>Tancrède</i>, chanté sur le pont, dans la +forêt, par les chevaliers de Syracuse, qu'on n'ait trouvé prudent de +raccourcir de moitié.</p> + +<p>Le jour même où je fais transcrire cette page, je vois que l'on fait +chanter le grand rôle <i>bouffe</i> de <i>l'Italiana in Algeri</i> par +mademoiselle Naldi.</p> + +<p>Un des premiers ouvrages de M. Paër est l'<i>Oro fa Tutto</i> (1793). Son +premier chef-d'œuvre est <i>la Griselda</i> (1797). A quoi bon parler de cet +opéra qui a fait le tour de l'Europe? Tout le monde connaît l'air +délicieux chanté par le ténor. Tout le monde admire <i>Sargine</i> (1803). +Je<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> mettrais volontiers ces deux opéras au-dessus de tout ce qu'a fait +M. Paër. L'<i>Agnese</i> ne me paraît pas du même rang; elle doit son succès +européen à la facilité qu'il y a d'imiter d'une manière effrayante les +fous, que personne ne se soucie d'aller étudier avec trop de détails +dans les retraites affreuses où les place la pitié publique. L'âme +profondément ébranlée par le spectacle horrible d'un père devenu fou +parce que sa fille l'a abandonné, s'ouvre facilement aux impressions de +la musique. Galli, Pelegrini, Ambrogetti, Zuchelli, ont été sublimes +dans le rôle du fou. Ce succès ne m'empêche pas de croire que les +beaux-arts ne doivent jamais s'emparer des sujets horribles. La +charmante piété filiale de Cordelia me console de la folie de <i>Lear</i> +(tragédie de Shakspeare); mais rien ne rend supportable pour moi l'état +affreux où se trouve le père de l'<i>Agnèse</i>. La musique centuplant ma +sensibilité, me rend cette scène horrible tout à fait insupportable. +<i>L'Agnese</i> fait pour moi souvenir désagréable, et d'autant plus +désagréable que le sujet est plus vrai. C'est comme la mort: on fera +toujours peur aux hommes en leur parlant de la mort; mais leur en parler +sera toujours une sottise ou un calcul de prêtre. Puisque la mort est +inévitable, oublions-la.<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p> + +<p>La <i>Camilla</i> (1798), quoique devant en partie son succès à la mode de +l'horreur qui, dans ce temps-là, nous valut les romans de madame +Radcliffe, a cependant plus de mérite que <i>l'Agnese</i>; le sujet est moins +horrible et plus tragique. Bassi, l'un des premiers bouffes de l'Italie, +était excellent dans le rôle du valet, lorsque, couché entre les jambes +de son maître, et chantant fort pour le réveiller, il lui crie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Signor, la vita è corta,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Partiam per carità.</i></span><br /> +</p> + +<p>A tout moment dans cette pièce on trouve de la déclamation chantée, +comme Gluck. C'est la plus triste chose du monde, cela est dur; or, dès +qu'il n'y a pas <i>douceur pour l'oreille</i>, il n'y a pas musique.</p> + +<p>Madame Paër, femme du compositeur, et fort bonne cantatrice, s'est +toujours acquittée, en Italie, du rôle de Camille; elle y a eu les plus +grands succès, et ces succès ont duré dix ans; je ne vois guère +aujourd'hui que madame Pasta qui pût jouer Camille avec talent. Ce +talent amènerait-il la vogue? Rossini nous a accoutumés à la +surabondance des idées, Mozart à leur profondeur; il est peut-être bien +tard pour la musique de Gluck.<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span></p> + +<p>Après MM. Mayer et Paër, les deux hommes célèbres de l'interrègne qui +s'écoula entre Cimarosa et Rossini, il me reste à nommer quelques +talents inférieurs. Je renvoie ces noms-là à l'appendice<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>.</p> + + + +<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV</h3> + +<p class="head">MOZART EN ITALIE</p> + + +<p>J'oubliais qu'il faut encore parler de Mozart, avant de nous occuper +pour toujours, et exclusivement, de Rossini.</p> + +<p>La scène musicale en Italie était occupée depuis dix ans par MM. Mayer, +Paër, Pavesi, Zingarelli, Generali, Fioravanti, Weigl, et par une +trentaine de noms plus ou moins oubliés aujourd'hui, et qui y régnaient +tranquillement. Ces messieurs se croyaient les successeurs des Cimarosa +et des Pergolèse, le public le croyait aussi; Mozart parut tout à coup +comme un colosse au milieu de tous ces petits compositeurs italiens, qui +n'étaient grands que par l'absence des grands hommes.</p> + +<p>Mayer, Paër, et leurs imitateurs, cher<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>chaient depuis longtemps à +adapter le genre allemand au goût italien, et, comme tous les +<i>mezzo-termine</i>, plaisant aux faibles des deux partis, ils avaient des +succès flatteurs pour qui n'est pas difficile en admiration. Mozart, au +contraire, comme tous les grands artistes, n'ayant jamais cherché qu'à +se plaire à lui-même, et aux gens qui lui ressemblaient, Mozart, tel +qu'un conspirateur espagnol, ne pouvait se flatter de prendre la société +que par les sommités; ce rôle est toujours dangereux.</p> + +<p>D'ailleurs, la présence personnelle lui manquait; il n'était pas là pour +flatter les puissants, payer les journaux, et faire mettre son nom dans +la bouche de la multitude: aussi n'a-t-il pénétré en Europe que depuis +sa mort. Ses rivaux étaient présents, écrivaient leur musique pour les +voix des acteurs, composaient de petits duos pour la maîtresse du +prince, se conciliaient des protections; et cependant qu'est-ce +aujourd'hui qu'une musique de Mayer ou de ***, à côté d'un opéra de +Mozart? La position était inverse en Italie vers l'an 1800. Mozart était +un barbare romantique, voulant envahir la terre classique des +beaux-arts. Il ne faut pas croire que cette révolution, qui nous semble +si naturelle aujourd'hui, se soit faite en un jour.<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span></p> + +<p>Mozart, encore enfant, avait fait deux opéras pour le théâtre de la +Scala à Milan, <i>Mitridate</i>, en 1770, et <i>Lucio Silla</i>, en 1773<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. Ces +opéras ne manquèrent pas de succès, mais il n'est pas probable qu'un +enfant ait osé braver la mode. Quel qu'ait été le mérite de ces +ouvrages, bientôt absorbés dans le torrent, guidé par Sacchini, Piccini, +Paisiello, ces succès n'avaient laissé aucune trace.</p> + +<p>Vers 1803, les triomphes de Mozart à Munich et à Vienne vinrent +importuner les dilettanti d'Italie, qui d'abord refusèrent bravement d'y +croire. Un barbare venir moissonner dans le champ des arts! On +connaissait depuis longtemps ses symphonies et ses quatuors, mais Mozart +faire de la musique pour la voix! On dit de lui ce que le parti des +vieilles idées dit en France de Shakspeare: «C'est un sauvage qui ne +manque pas d'énergie; on peut trouver quelques paillettes d'or dans le +fumier d'Ennius; s'il eût eu l'avantage de prendre des leçons de +Zingarelli et de Paisiello, il aurait peut-être fait quelque chose.» Et +il ne fut plus question de Mozart.</p> + +<p>En 1807, quelques Italiens de distinc<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>tion, que Napoléon avait menés à +sa suite, dans ses campagnes de 1805 et de 1806, et qui avaient passé +par Munich, se mirent à reparler de Mozart: on se décida à essayer une +de ses pièces, <i>l'Enlèvement du Sérail</i>, je crois. Mais pour exécuter +cet opéra, il fallait être symphoniste parfait; il fallait surtout être +un excellent <i>tempiste</i>, ne jamais faire d'infidélités à la <i>mesure</i>. Il +ne s'agissait plus de cette musique qui s'apprend d'oreille, en +l'entendant chanter une ou deux fois, comme à Paris la romance: <i>C'est +l'amour</i><a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>, ou <i>Di tanti palpiti</i>, de <i>Tancrède</i>. Les symphonistes +italiens se mirent à travailler, mais il ne sortait rien de cet océan de +notes, qui noircissaient la partition de cet étranger. Il fallait +d'abord que tout le monde allât en mesure, et surtout <i>entrât</i> et +<i>sortît</i> juste, au moment prescrit. Les paresseux appelèrent cela de la +barbarie; ce mot fut sur le point de prendre, et l'on faillit renoncer à +Mozart. Cependant, quelques jeunes gens riches, que je pourrais nommer, +et qui avaient plus d'orgueil que de vanité, trouvèrent ridicule, pour +des Italiens, de renoncer à de la musique<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> comme trop difficile; ils +menacèrent de retirer leur protection au théâtre où l'opéra allemand +était en répétition, et l'on donna enfin l'œuvre de Mozart. Pauvre +Mozart! des personnes qui se trouvaient à cette représentation, et qui, +depuis, ont appris à aimer ce grand homme, m'ont assuré n'avoir jamais +vu de tel charivari. Les morceaux d'ensemble, et surtout les finales, +produisaient une cacophonie épouvantable; on eût dit un sabbat de +diables en colère. Deux ou trois airs, et un duetto, surnagèrent au +milieu de cet océan de cris discordants, et furent assez bien exécutés.</p> + +<p>Le même soir il se forma deux partis. Le <i>patriotisme d'antichambre</i>, +comme disait M. Turgot à propos du <i>Siège de Calais</i>, tragédie +nationale, en 1763; le patriotisme d'antichambre, qui est la grande +maladie morale des Italiens, se réveilla dans toute sa fureur, et +déclara dans tous les cafés que jamais homme né hors de l'Italie ne +parviendrait à faire un bon air. Le chevalier M... dit alors avec cette +mesure parfaite qui le caractérise: <i>Gli accompagnamenti tedeschi non +sono guardie d'onore pel canto, ma gendarmi</i>.</p> + +<p>L'autre parti, guidé par deux ou trois jeunes militaires, qui avaient +été à Munich, soutenait qu'il y avait dans Mozart, non pas assurément +des morceaux d'ensemble,<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> mais deux ou trois petits airs, ou <i>duetti</i>, +écrits avec génie, et, mieux encore, écrits avec nouveauté. Les gens à +<i>honneur national</i> eurent recours à leur grand argument, ils déclarèrent +qu'il fallait être <i>mauvais Italien</i> pour admirer de la musique faite +par un ultramontain. Au milieu de ces cris, les représentations de +l'opéra de Mozart arrivèrent à leur fin, l'orchestre jouant plus mal +chaque soir. Les gens supérieurs (et il y a souvent dans une grande +ville d'Italie, deux ou trois hommes à vues profondes, mais génies à la +Machiavel, défiants, persécutés, sombres, qui se gardent bien de parler +à tout venant, et à plus forte raison d'écrire), ces gens dirent: +«Puisque le nom de Mozart excite tant de haine, puisqu'on met tant +d'acharnement à prouver qu'il est médiocre, puisque nous lui voyons +prodiguer des injures qu'on n'a jamais adressées aux Nicolini et aux +Puccita (les plus faibles des compositeurs de l'époque), il serait bien +possible que cet étranger eût un coin de génie.»</p> + +<p>Voilà ce qu'on disait chez la comtesse Bianca et dans d'autres loges de +personnes de la première distinction de la ville, que je ne nomme pas +pour ne point les compromettre. Je passe sous silence les injures +grossières des journaux écrits par les<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> agents de la police. La cause de +Mozart semblait perdue, et scandaleusement perdue.</p> + +<p>Un amateur de musique, fort noble et fort riche, mais qui n'avait pas +grand sens, de ces gens qui se font une existence dans le monde en +adoptant, tous les six mois, quelque paradoxe qu'ils répètent partout et +à tue-tête, ayant su, par une lettre qu'une de ses maîtresses lui +écrivait de Vienne, que Mozart était le premier musicien du monde, se +mit à en parler avec mystère. Il fit appeler les six meilleurs +symphonistes de la ville, qu'il éblouissait de son luxe, et étourdissait +du fracas de ses chevaux anglais et de ses calèches fabriquées à +Londres, et il fit essayer en secret à ces musiciens le premier finale +de <i>Don Juan</i>. Son palais était immense; il leur abandonna tout un corps +de logis situé sur les jardins. Il menaça de toute sa colère quiconque +oserait parler; et quand un homme riche en vient à ces paroles en +Italie, il est sûr d'être obéi. Celui dont je parle avait à ses ordres +cinq ou six <i>buli</i> de Brescia, capables de toutes les violences.</p> + +<p>Il ne fallut pas moins de six mois aux symphonistes du prince pour +parvenir à jouer <i>in tempo</i> (en mesure) le premier finale de <i>Don Juan</i>. +Alors pour la première<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span> fois, ils virent apparaître Mozart. Le prince +prit six chanteurs et chanteuses, auxquels il ordonna la discrétion. En +deux mois de travail, les chanteurs furent instruits. Le prince fit +exécuter à sa maison de campagne, toujours avec le secret d'une +conspiration, les finales et les principaux morceaux d'ensemble de <i>Don +Juan</i>. Il a de l'oreille comme tous les gens de son pays, il les trouva +bien. Assuré de cet effet, il devint un peu moins mystérieux en parlant +de Mozart; il se laissa attaquer, il arriva enfin à engager un pari +considérable pour l'amour-propre, et qui, au milieu de cette +tranquillité profonde d'une ville d'Italie, devint bientôt la grande +nouvelle de toute cette partie de la Lombardie. Il avait parié qu'il +ferait exécuter quelques morceaux de <i>Don Juan</i>, et que messieurs tels +et tels, des juges impartiaux, des noms desquels l'on convint +sur-le-champ, diraient que Mozart était un homme à peu près du mérite de +Mayer et de Paër, péchant comme eux par trop d'amour pour le tapage et +le fatras germanique mais en tout presque aussi fort que les auteurs de +<i>Sargine</i> et de <i>Cora</i>. On mourait de rire, à ce que l'on m'a conté, +rien qu'à entendre ces assertions. Le prince, dont la vanité goûtait des +plaisirs très vifs, retarda le grand jour<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span> sous divers prétextes; il +vint enfin ce jour mémorable. Le concert d'épreuve eut lieu à la maison +de campagne du prince, qui gagna tout d'une voix; et pendant deux ans, +il en a été plus fat de moitié.</p> + +<p>Cet événement fit du bruit; on se mit à jouer Mozart en Italie. A Rome, +vers 1811, on estropia <i>Don Juan</i>. Mademoiselle Eiser, celle qui a joué +un rôle au congrès de Vienne, et qui fit un instant oublier l'Apocalypse +à de grands personnages, jouait aussi un rôle dans <i>Don Juan</i>, et fort +bien. Sa voix était admirable, mais l'orchestre n'allait en mesure que +par hasard, les instruments couraient les uns après les autres; cela +ressemblait toujours à une symphonie de Haydn jouée par des amateurs (ce +dont le ciel veuille nous garder). Enfin, en 1814, on donna <i>Don Juan</i> à +la <i>Scala</i>, succès d'étonnement. En 1815, on donna <i>les Noces de +Figaro</i>, qui furent mieux comprises. En 1816, <i>la Flûte enchantée</i> tomba +et ruina l'entreprise Petrachi; mais la reprise de <i>Don Juan</i> eut enfin +un succès fou, si l'on peut appeler <i>fou</i> un succès lorsqu'il s'agit de +Mozart.</p> + +<p>Aujourd'hui Mozart est à peu près compris en Italie, mais il est loin +d'y être senti. Son principal effet dans l'opinion publique a été de +jeter au second rang<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span> Mayer, Weigl, Winter, et toute la faction +allemande.</p> + +<p>En ce sens, il a aplani les voies à Rossini, dont l'immense réputation +ne date que de 1815, et qui, en paraissant sur l'horizon, n'a trouvé de +rivaux que MM. Pavesi, Mosca, Guglielmi, Generali, Portogallo, Nicolini, +et autres derniers imitateurs du style des Cimarosa et des Paisiello. +Ces messieurs jouaient à peu près le rôle que font aujourd'hui en France +les derniers copistes du style épique et magnifique, et des scènes +nobles de Racine. Ils étaient sûrs d'être extrêmement applaudis, +extrêmement loués, et en beau style; mais il restait toujours un peu +d'<i>ennui</i> au fond de l'âme de leurs prôneurs, qui, partant, étaient +toujours prêts à se fâcher. C'étaient des succès comme ceux de <i>Saül</i>, +du <i>Maire du palais</i>, de <i>Clytemnestre</i>, de <i>Louis IX</i>; personne dans la +salle n'osait convenir de l'ennui, et chacun, tout en bâillant, prouvait +à son voisin que c'était fort beau.<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span></p> + + + +<h3><a name="V" id="V"></a>V</h3> + +<p class="head">DU STYLE DE MOZART</p> + + +<p>Aujourd'hui, en 1823, les Italiens, après une belle résistance de dix +ans, ayant cessé d'être hypocrites en parlant de Mozart leur voix mérite +d'être comptée, et leur jugement pris en considération.</p> + +<p>Mozart n'aura jamais en Italie le succès dont il jouit en Allemagne et +en Angleterre; c'est tout simple, sa musique n'est pas <i>calculée pour ce +climat</i>; elle est destinée surtout à toucher, en présentant à l'âme des +images mélancoliques, et qui font songer aux malheurs de la plus aimable +et de la plus tendre des passions. Or, l'amour n'est pas le même à +Bologne et à Königsberg; il est beaucoup plus vif en Italie, plus +impatient, plus emporté, se nourrissant moins d'imagination. Il ne s'y +empare pas peu à peu, et pour toujours, de toutes les facultés de l'âme; +il l'emporte d'assaut, et l'envahit tout entière et en un instant; c'est +une fureur; or, la fureur ne peut pas être mélancolique, c'est l'excès +de toutes les forces, et la mélancolie en est l'absence. L'amour italien +n'a encore été peint, que je sache, dans aucun roman, et de là vient que +cette<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> nation n'a pas de romans. Mais elle a Cimarosa, qui, dans le +langage du pays, a peint l'amour supérieurement, et dans toutes ses +nuances, depuis la jeune fille tendre, <i>Ha! tu sai ch'io vivo in pene</i>, +de <i>Carolina</i>, dans le <i>Matrimonio segreto</i>, jusqu'au vieillard, fou +d'amour, <i>Io venia per sposarti</i>. J'abandonne ces idées sur la +différence de l'amour dans les divers climats, qui nous mèneraient à une +métaphysique infinie. Les âmes faites pour comprendre ces sortes de +pensées, qui sont presque des sentiments, m'entendront de reste, sur le +peu que j'en ai dit; quant aux autres, et c'est l'immense majorité, +elles n'y verront jamais que de la métaphysique ennuyeuse; tout au plus, +si la mode en venait, elles daigneraient apprendre par cœur une +vingtaine de phrases sonores sur cet objet, mais je ne me sens pas +d'humeur à faire des phrases pour ces sortes de gens.</p> + +<p>Revenons à Mozart et à ses chants pleins de <i>violence</i>, comme disent les +Italiens. Il a paru sur l'horizon avec Rossini, vers l'an 1812; mais +j'ai grand'peur qu'on ne parle encore de lui quand l'astre de Rossini +aura pâli. C'est qu'il a été inventeur de tous points et dans tous les +sens; il ne ressemble à personne, et Rossini ressemble encore un peu à +Cimarosa, à Guglielmi, à Haydn.<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span></p> + +<p>La science de l'Harmonie peut faire tous les progrès qu'on voudra +supposer, on verra toujours avec étonnement que Mozart est allé au bout +de toutes les routes. Ainsi, quant à la partie mécanique de son art, il +ne sera jamais vaincu. C'est comme un peintre qui entreprendrait de +faire mieux que le Titien, pour la vérité et la force des couleurs; ou +mieux que Racine, pour la beauté des vers, la délicatesse et la +convenance des sentiments.</p> + +<p>Quant à la partie morale, Mozart est toujours sûr d'emporter avec lui, +dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres et rêveuses, et de les +forcer à s'occuper d'images touchantes et tristes. Quelquefois la force +de sa musique est telle, que l'image présentée restant fort indistincte, +l'âme se sent tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie. +Rossini amuse toujours, Mozart n'amuse jamais; c'est comme une maîtresse +sérieuse et souvent triste, mais qu'on aime davantage, précisément à +cause de sa tristesse; ces femmes-là, ou manquent tout à fait de faire +effet, et passent sous le nom de prudes, ou, si elles touchent une fois, +font une impression profonde et s'emparent de l'âme tout entière et pour +toujours. Mozart est à la mode dans la haute société, qui, quoique +nécessairement sans passions,<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> prétend toujours faire croire qu'elle a +des passions, et qu'elle est éprise des grandes passions. Tant que cette +mode durera, l'on ne pourra pas juger avec sûreté du véritable effet de +sa musique sur le cœur humain.</p> + +<p>En Italie, il y a certains amateurs qui, quoique en petit nombre, +parviennent, à la longue, à faire l'opinion dans les beaux-arts. Leur +succès vient: 1º de ce qu'ils sont de bonne foi; 2º de ce que peu à peu +leur voix se fait entendre de tous les esprits faits pour avoir une +opinion, et qui n'ont besoin que de l'entendre énoncer; 3º enfin, de ce +que, pendant que tout change autour d'eux, suivant les caprices de la +mode, eux n'élèvent jamais la voix, mais, quand ils sont interrogés, +répètent toujours et avec modestie le même sentiment.</p> + +<p>Ces gens-là ont été amusés par Rossini, ils ont applaudi avec transport +<i>la Pietra del Paragone</i> et <i>l'Italiana in Algeri</i>; ils ont été touchés +du quartetto de <i>Bianca e Faliero</i>; ils disent que Rossini a porté la +vie dans l'opéra <i>seria</i>; mais, au fond, ils le regardent comme un +brillant hérésiarque, comme un Pierre de Cortone (peintre du plus grand +effet, qui éblouit l'Italie pendant un temps, et fit presque tomber +Raphaël, qui semblait froid; Raphaël avait justement plusieurs des +qua<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>lités tendres et des perfections modestes qui caractérisent Mozart. +Rien ne fait moins de <i>fracas</i> en peinture que l'air modeste et la +céleste pureté d'une vierge du peintre d'Urbin; ses yeux divins sont +abaissés sur son fils: si ce cadre ne s'appelait pas Raphaël, le +vulgaire passerait sans daigner s'arrêter devant une chose si simple, et +qui, pour les âmes <i>communes</i>, est une chose si <i>commune</i>).</p> + +<p>Il en est de même du duetto:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Là ci darem la mano</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Là mi dirai di si.</span><br /> +</p> + +<p>Si cela ne s'appelait pas Mozart, cette mesure lente paraîtrait le +comble de l'ennui à la plupart de nos <i>dandys</i>.</p> + +<p>Ils sont au contraire réveillés et électrisés par l'air <i>Sono docile</i> de +Rosine dans le <i>Barbier de Séville</i>. Qu'importe que cet air soit un +contre-sens? est-ce qu'ils voient les contre-sens?</p> + +<p>La durée de la réputation de Mozart a un bonheur, c'est que sa musique +et celle de Rossini ne s'adressent presque pas aux mêmes personnes; +Mozart peut presque dire à son brillant rival ce que la tante dit à la +nièce, dans la comédie des <i>Femmes</i> de Dumoustier:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 17em;">Va,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tu ne plairas jamais à qui j'aurai su plaire.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p> + +<p>Ces gens de goût d'Italie, dont je parlais naguère, disent que si +Rossini ne brille pas par la verve comique et la richesse d'idées au +même degré que Cimarosa, il l'emporte sur le Napolitain par la vivacité +et la rapidité de son style. On le voit sans cesse syncoper les phrases +que Cimarosa prend toujours le soin de développer jusque dans leurs +dernières conséquences. Si Rossini n'a jamais fait un air aussi comique +que</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Amicone del mio core,</span><br /> +</p> + +<p>Cimarosa n'a jamais fait de duetto aussi rapide que celui d'Almaviva +avec Figaro,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oggi arriva un reggimento</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">È mio amico il colonello,</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">(1<sup>er</sup> acte du <i>Barbier</i>).</span><br /> +</p> + +<p>ou un duetto aussi léger que celui de Rosine avec Figaro (1<sup>er</sup> acte). +Mozart n'a rien de tout cela, ni légèreté, ni comique; il est le +contraire, non-seulement de Rossini, mais presque de Cimarosa. Jamais il +ne lui serait venu de ne pas mettre de mélancolie dans l'air</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quelle pupille tenere,</span><br /> +</p> + +<p>des <i>Horaces</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p> + +<p>Il ne comprenait pas qu'on pût ne pas trembler en aimant.</p> + +<p>Plus on se laisse ravir, plus on se nourrit de la musique de Rossini et +de Cimarosa, plus on se cultive pour la musique de Mozart; plus on sera +<i>saturé</i> des mesures vives et des petites notes de Rossini, plus on +reviendra avec plaisir aux grosses notes et aux mesures lentes de +l'auteur de <i>Così fan tutte</i>.</p> + +<p>Mozart n'a, je crois, été gai que deux fois en sa vie; c'est dans <i>Don +Juan</i>, lorsque Leporello engage à souper la statue du commandeur, et +dans <i>Così fan tutte</i>; c'est justement aussi souvent que Rossini a été +mélancolique. Il n'y a rien de sombre dans <i>la Gazza ladra</i>, où un jeune +militaire voit condamner à mort sous ses yeux, et mener au supplice, une +maîtresse adorée. Il n'y a de mélancolique dans <i>Otello</i> que le duetto +des deux femmes, la prière et la romance. Je citerai ensuite le +quartetto de <i>Bianca e Faliero</i>, le duetto d'<i>Armide</i>, et même le +superbe trait instrumental au moment où Renaud, agité de mille passions, +s'éloigne pour se rapprocher ensuite: ce duetto sublime est précisément +de l'amour italien, et ce n'est pas de la mélancolie qu'il exprime. +C'est de la passion sombre et forte ou bien délirante.<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span></p> + +<p>Il n'y a pas une idée de commune entre les véritables chefs-d'œuvre de +Rossini, <i>la Pietra del Paragone</i>, <i>l'Italiana in Algeri</i>, <i>Tancredi</i>, +<i>Otello</i>, et les opéras de Mozart. La ressemblance, mais ressemblance +qui ne pénètre pas plus avant que le physique du style, la ressemblance, +si ressemblance y a, est venue plus tard, quand, dans <i>la Gazza ladra</i> +et dans l'introduction de <i>Moïse</i>, Rossini a voulu se rapprocher du +style <i>fort</i> des Allemands.</p> + +<p>Jamais Rossini n'a fait quelque chose d'aussi touchant que le duetto:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Crudel, perchè finora farmi languir così?</span><br /> +</p> + +<p>Jamais il n'a fait quelque chose d'aussi comique que:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mentr'io ero un mascalzone,</span><br /> +</p> + +<p>ou bien encore le duel des <i>Nemici generosi</i>, de Cimarosa, si bien joué +à Paris, il y a quinze ans, par l'inimitable Barilli.</p> + +<p>Mais jamais Mozart et Cimarosa n'ont fait quelque chose d'aussi vif et +d'aussi léger que le duetto:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">D'un bel uso di Turchia</span><br /> +</p> + +<p>du <i>Turco in Italia</i>. Cela est Français dans tout le beau de +l'expression.<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p> + +<p>C'est, ce me semble, dans ce sens qu'il faut marcher pour bien se +pénétrer du style de ces trois grands maîtres, qui, suivis chacun de la +tourbe de ses imitateurs, se partagent maintenant en Europe la scène +musicale. Pour qui sait entendre, on les imite même dans les petites +musiques de Feydeau. Mais occupons-nous enfin de Rossini.</p> + + +<p class="c top15">FIN DE L'INTRODUCTION<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>[Pg 56]</p> + + + +<h1 class="top15">VIE DE ROSSINI</h1> + +<hr class="full" /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p class="head">SES PREMIÈRES ANNÉES</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> 29 février 1792, Joachim Rossini naquit à Pesaro<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, jolie petite +ville de l'État du pape, sur le golfe de Venise. C'est un port assez +fréquenté. Pesaro s'élève au milieu de collines couvertes de bois, et +les bois s'étendent précisément jusqu'au rivage de la mer. Rien de +désolé, rien de stérile, rien de brûlé par le vent de mer. Les rivages +de la Méditerranée, et en particulier ceux du golfe de Venise, n'ont +rien de l'aspect sauvage et sombre que les vagues immenses et les vents +puissants de l'Océan donnent à ses bords. Là, comme sur la frontière +d'un grand empire despotique, tout est pouvoir irrésistible et +désolation; tout est douce volupté et beauté<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span> touchante vers les rives +ombragées de la Méditerranée. On reconnaît sans peine le berceau de la +civilisation du monde. C'est là que, il y a quarante siècles, les hommes +s'avisèrent, pour la première fois, qu'il y avait du plaisir à cesser +d'être féroces. La douce volupté les civilisa; ils reconnurent qu'aimer +valait mieux que tuer: c'est encore l'erreur de la pauvre Italie, c'est +pour cela qu'elle fut tant de fois conquise et malheureuse. Ah! si le +bon Dieu en avait fait une île!</p> + +<p>Son état politique n'est point à envier; toutefois, c'est de +l'<i>ensemble</i> de sa civilisation que nous avons vu sortir, depuis +quelques siècles, tous les grands hommes qui ont fait les plaisirs du +monde. Depuis Raphaël jusqu'à Canova, depuis Pergolèse jusqu'à Rossini +et Vigano, tous les hommes de génie destinés à charmer l'univers par les +beaux-arts, sont nés au pays où l'on aime.</p> + +<p>Les défauts mêmes des gouvernements singuliers sous lesquels gémit +l'Italie, servent aux beaux-arts et à l'amour.</p> + +<p>Le gouvernement papal ne demandant pour toute soumission à ses sujets +que de payer l'impôt et d'aller à la messe, laisse beaucoup de <i>danger</i> +en circulation dans la société. Chacun est maître de faire et de dire +tout ce qui lui vient à la tête, pour son bonheur particulier, que ce<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span> +bonheur consiste à empoisonner son rival ou à adorer sa maîtresse. Le +gouvernement, abhorré et méprisé de temps immémorial, n'est à la tête +d'aucune opinion, d'aucune influence; il est au travers de la société, +mais il n'est point dans la société. (Tout cela est changé depuis vingt +ans.)</p> + +<p>Je me figure un monstre terrible, un dragon de la fable, gonflé de +venin, qui sort de la fange de marais immenses; il paraît tout à coup au +milieu des campagnes riantes et couvertes de fleurs; la volupté fait +place à la terreur; c'est un être malfaisant, fort, irrésistible, dont +il n'y a que mal à attendre, qu'on laisse passer, qu'on se range bien +vite pour éviter lorsqu'il se montre, mais que personne ne s'avise de +regarder; c'est un tremblement de terre, c'est la grêle, c'est un mal +nécessaire, personne ne s'en irrite.</p> + +<p>Le jour où l'on s'avisera de s'en irriter, les beaux-arts auront cessé +de vivre en Italie, et l'on aura à leur place de belles discussions +politiques comme à Londres ou à Washington.</p> + +<p>L'aimable petit gouvernement dont je viens de donner une idée +calomnieuse<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> est bien plus favorable à l'énergie des passions que +les gouvernements plus sages de France et d'Angleterre, qui visent à +l'opinion, et paient des gens de lettres pour prouver qu'ils ont raison.</p> + +<p>Or les beaux-arts ne vivent que de passions; c'est une des raisons pour +lesquelles ils ne peuvent prospérer dans le nord, où la haute société +est juge de tout (la haute société, nécessairement sans passions, et +d'ailleurs dévastée par l'ironie et la terreur du ridicule poussée +jusqu'à la poltronnerie la plus amusante).</p> + +<p>Il faut avoir senti le feu dévorant des passions pour exceller dans les +beaux-arts. Sans cette condition indispensable, d'avoir encouru des +ridicules effroyables dans sa jeunesse, l'homme d'ailleurs le plus +spirituel et le plus fin n'aperçoit les beaux-arts que comme au travers +d'un voile. Il voit et ne voit pas ce qui en fait le principe. Plein de +finesse et d'une admirable sagacité pour tous les autres objets de +l'attention humaine, dès qu'il arrive aux beaux-arts, il n'aperçoit plus +que le matériel de la chose; il ne voit que la toile dans la peinture, +et que le physique des sons et leurs combinaisons diverses dans la +musique. Tel est Voltaire parlant musique ou peinture. S'agit-il d'un +tableau de Raphaël, l'homme du nord en fera<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span> consister la sublimité dans +le talent matériel d'appliquer la couleur sur la toile. Parle-t-on +musique... Voyez ce qu'on disait tous les jours dans le <i>Miroir</i>.</p> + +<p>Je hasarde ces phrases satiriques, parce que j'ai l'espoir d'être jugé +précisément par ces gens si fins dont je viens de médire; leur +supériorité intellectuelle est telle qu'ils sont les meilleurs juges du +monde, même des descriptions de ces choses qui ne leur sont visibles +qu'à demi. Si j'avais à faire une histoire de la musique ou de la +peinture, je la sentirais en Italie, mais c'est à Paris que je la +publierais.</p> + +<p>Dès qu'il s'agit de la vérité d'une pensée ou de la justesse d'une +expression, les gens du nord, formés par deux cents ans d'une discussion +plus ou moins libre, reprennent toute cette supériorité qui les avait +quittés à l'aspect d'une statue, ou à la ritournelle d'un grand air +<i>agitato</i>.</p> + +<p>En France, le peintre ou le musicien trouve la place de toutes les +passions occupée par la peur de manquer aux mille convenances, ou le +projet de lancer un calembour heureux.</p> + +<p>En Angleterre, c'est l'orgueil ou la religion biblique qui se présentent +comme ennemis acharnés des beaux-arts. Toutes les passions sont +comprimées dans les hautes classes par une timidité souffrante<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span> qui +n'est encore qu'une des formes de l'orgueil, ou anéanties chez la +plupart des jeunes gens par l'horrible nécessité de consacrer quinze +heures de chaque journée à un dur travail, et ce sous peine de manquer +de pain et de mourir au milieu de la rue.</p> + +<p>On voit pourquoi la fertile Italie, patrie du <i>dolce far niente</i>, et de +l'amour, est aussi la patrie des beaux-arts, et pourquoi cependant, +grâce à ses petits tyrans soupçonneux, c'est dans le nord seulement que +l'on peut trouver des juges éclairés pour les dissertations sur les +beaux-arts.</p> + +<p>La Romagne, qui donna le jour à Rossini, est au nombre des contrées les +plus sauvages et les plus féroces de toute la péninsule. Il y a +longtemps que le gouvernement astucieux des prêtres pèse sur ce pays; il +y a longtemps aussi que toute générosité y est le comble de l'absurde.</p> + +<p>Le père de Rossini était un pauvre joueur de cor de troisième ordre, de +ces symphonistes ambulants qui, pour vivre, courent les foires de +Sinigaglia, de Fermo, de Forli et autres petites villes de la Romagne ou +voisines de la Romagne. Ils vont faire partie des petits orchestres +impromptus qu'on réunit pour l'opéra de la foire. Sa mère, qui a été une +beauté, était une <i>seconda donna</i> passable. Ils allaient de ville en +ville et de<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> troupe en troupe, le mari jouant dans l'orchestre, la femme +chantant sur la scène; pauvres par conséquent: et Rossini leur fils, +couvert de gloire, avec un nom qui retentit dans toute l'Europe, fidèle +à la pauvreté paternelle, n'avait pas mis de côté, pour tout capital, il +y a deux ans, lorsqu'il est allé à Vienne, une somme égale à la paie +annuelle d'une des actrices qui le chantent à Paris ou à Lisbonne.</p> + +<p>On vit pour rien à Pesaro, et cette famille, quoique subsistant sur une +industrie bien incertaine n'était pas triste, et surtout ne s'inquiétait +guère de l'avenir.</p> + +<p>En 1799, les parents de Rossini l'amenèrent de Pesaro à Bologne; mais il +ne commença à étudier la musique qu'à l'âge de douze ans, en 1804; son +maître fut D. Angelo Tesei. Au bout de quelques mois, le jeune +Gioacchino gagnait déjà quelques <i>paoli</i> en allant chanter dans les +églises. Sa belle voix de soprano et la vivacité de ses petites manières +le faisaient bien venir des prêtres directeurs des <i>Funzioni</i>. Sous le +professeur Angelo Tesei, Gioacchino apprit fort bien le chant, l'art +d'accompagner et les règles du contrepoint. Dès l'année 1806, il était +en état de chanter, à la première vue, quelque morceau de musique que ce +fût, et l'on commença à concevoir de lui de grandes<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> espérances; sa +jolie figure faisait penser à en faire un ténor.</p> + +<p>Le 27 août 1806, il quitta Bologne pour faire une tournée musicale en +Romagne. Il tint le piano comme directeur d'orchestre à Lugo, Ferrare, +Forli, Sinigaglia et autres petites villes. Ce ne fut qu'en 1807 que le +jeune Rossini cessa de chanter dans les églises. Le 20 mars de cette +année, il entra au lycée de Bologne, et prit des leçons de musique du +père Stanislao Mattei.</p> + +<p>Un an après (le 11 août 1808), Rossini fut en état de composer une +symphonie et une cantate intitulée: <i>Il pianto d'Armonia</i>. C'est son +premier ouvrage de musique vocale. Immédiatement après il fut élu +directeur de l'académie des <i>Concordi</i> (réunion musicale existant alors +dans le sein du lycée de Bologne).</p> + +<p>Rossini était si savant à dix-neuf ans, qu'il fut choisi pour diriger, +comme chef d'orchestre, les <i>Quatre Saisons</i> de Haydn, que l'on exécuta +à Bologne; la <i>Création</i>, que l'on donna en même temps (mai 1811), fut +dirigée par le célèbre soprano Marchesi. Quand les parents de Rossini +n'avaient point d'engagement, ils revenaient habiter leur pauvre petite +maison à Pesaro. Quelques amateurs riches de cette ville, je crois de la +famille Perticari, prirent le jeune Rossini sous leur pro<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span>tection. Une +femme aimable, et que j'ai encore connue fort jolie, eut l'heureuse idée +de l'envoyer à Venise; il y composa, pour le théâtre <i>San-Mosè</i>, un +petit opéra en un acte intitulé <i>la Cambiale di Matrimonio</i> (1810). +Après un joli petit succès, il revint à Bologne, et l'automne de l'année +suivante (1811) il y fit jouer <i>l'Equivoco stravagante</i>. Il retourna à +Venise, et donna, pour le carnaval de 1812, <i>l'Inganno felice</i>.</p> + +<p>Ici le génie éclate de toutes parts. Un œil exercé reconnaît sans peine, +dans cet opéra en un acte, les idées mères de quinze ou vingt morceaux +capitaux qui, plus tard ont fait la fortune des chefs-d'œuvre de +Rossini.</p> + +<p>Il y a un beau <i>terzetto</i>, celui du paysan <i>Tarabotto</i>, du seigneur +féodal et de la femme que le seigneur a exilée, qu'il adore et qu'il ne +reconnaît pas.</p> + +<p>L'<i>Inganno felice</i> est comme les premiers tableaux de Raphaël sortant de +l'école du Pérugin; on y trouve tous les défauts et toutes les timidités +de la première jeunesse. Rossini, effrayé de ses vingt ans, n'osait pas +encore chercher uniquement à se plaire à soi-même. Un grand artiste se +compose de deux choses: une âme exigeante, tendre, passionnée, +dédaigneuse, et un talent qui s'efforce de plaire à cette âme, et de lui +donner des jouissances<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span> en créant des beautés nouvelles. Les protecteurs +de Rossini lui procurèrent un engagement pour Ferrare. Il y donna durant +le saint temps de carême de 1812 un <i>oratorio</i> intitulé: <i>Ciro in +Babilonia</i> (Cyrus à Babylone), ouvrage rempli de grâces, mais inférieur, +ce me semble, pour l'énergie, à l'<i>Inganno felice</i>. Rossini fut appelé +de nouveau à Venise; mais l'<i>imprésario</i> de <i>San-Mosè</i>, non content +d'avoir pour quelques sequins un compositeur aimable, chéri des dames, +et dont le génie naissant allait procurer la vogue à son théâtre, le +voyant pauvre, se permit de le traiter légèrement. Rossini donna +sur-le-champ une marque de ce caractère original qui l'a toujours mis à +son rang, et que peut-être il n'eût jamais eu s'il fût né dans un pays +moins sauvage.</p> + +<p>En sa qualité de compositeur, Rossini était maître absolu de faire +exécuter tout ce qui lui passerait par la tête aux instruments de son +orchestre. Il réunit dans l'opéra nouveau, <i>la Scala di seta</i> (l'Échelle +de soie), qu'il fit pour l'<i>imprésario</i> insolent, toutes les +extravagances et les bizarreries qui, on peut le croire, n'ont jamais +manqué dans cette tête-là. Par exemple, à l'<i>allegro</i> de l'ouverture, +les violons devaient s'interrompre à chaque mesure pour donner un petit +coup avec<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span> l'archet sur le réverbère en fer-blanc dans lequel est placée +la chandelle qui les éclaire. Qu'on se figure l'étonnement et la colère +d'un public immense accouru de tous les quartiers de Venise et même de +la Terre-Ferme pour l'opéra du jeune <i>maestro</i>. Ce public, qui deux +heures avant l'ouverture, assiégeait les portes, et qui ensuite avait +été forcé d'attendre deux heures dans la salle, se crut personnellement +insulté, et siffla comme un public italien en colère. Rossini, loin +d'être affligé, demanda en riant à l'<i>imprésario</i> ce qu'il avait gagné à +le traiter avec légèreté, et partit pour Milan, où ses amis lui avaient +procuré un engagement. Rossini reparut un mois après à Venise; il donna +successivement deux <i>farze</i> (opéras en un acte) au théâtre <i>San Mosè</i>: +<i>l'Occasione fa il ladro</i> (1812) et <i>il Figlio per azzardo</i> (carnaval de +1813). Ce fut dans ce même carnaval de 1813 que Rossini fit <i>Tancrède</i>.</p> + +<p>On peut juger du succès qu'eut cette œuvre céleste à Venise, le pays +d'Italie où l'on juge le mieux de la beauté des chants. L'empereur et +roi Napoléon eût honoré Venise de sa présence, que son arrivée n'y eût +pas distrait de Rossini. C'était une folie, une vraie <i>fureur</i>, comme +dit cette belle langue italienne créée pour les arts. Depuis le +gondolier jusqu'au plus<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span> grand seigneur, tout le monde répétait:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ti rivedro, mi rivedrai.</span><br /> +</p> + +<p>Au tribunal où l'on plaide, les juges furent obligés d'imposer silence à +l'auditoire, qui chantait:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ti rivedro!</span><br /> +</p> + +<p>ceci est un fait certain dont j'ai trouvé des centaines de témoins dans +les salons de madame Benzoni.</p> + +<p>Les <i>dilettanti</i> se disaient en s'abordant: <i>Notre Cimarosa est revenu +au monde</i><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>; C'était bien mieux, c'étaient de nouveaux plaisirs, +c'étaient des effets nouveaux. Avant Rossini, il y avait souvent bien de +la langueur et de la lenteur dans l'<i>opéra seria</i>; les morceaux +admirables étaient clair-semés, souvent ils se trouvaient séparés par +quinze ou vingt minutes de récitatif et d'ennui: Rossini venait de +porter dans ce genre de composition le feu, la vivacité, la perfection +de l'opéra buffa.</p> + +<p>Le véritable opéra buffa, celui dont les<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> <i>libretti</i> furent écrits en +napolitain par Tita di Lorenzi, a atteint sa perfection par Paisiello, +Cimarosa et Fioravanti. Il est inutile de chercher au monde un ouvrage +d'art où il y ait plus de feu, plus de génie, plus de vie: on serait +prêt à commencer le dialogue avec lui: c'est l'œuvre, jusqu'ici, où +l'homme s'est le plus approché de la perfection. Il n'y a donc rien à +faire dans ce genre qu'à mourir de rire ou de plaisir, quand on entend +un bon opéra buffa et qu'on n'est pas né flegmatique<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>. Le succès de +Rossini est d'avoir transporté une partie de ce feu du ciel, fixé dans +l'opéra buffa, de l'avoir transporté, dis-je, dans l'opéra <i>di mezzo +carattere</i>, comme <i>le Barbier de Séville</i>, et dans l'opéra séria, comme +<i>Tancrède</i>; car ne vous figurez pas que <i>le Barbier de Séville</i> tout gai +qu'il vous semble, soit encore l'opéra buffa; il n'est qu'au second +degré de gaieté.</p> + +<p>On ne connaît guère l'opéra buffa hors de Naples, à peine, depuis les +progrès de la musique instrumentale, pourrait-on ajouter quelque trait +de hautbois ou de basson aux chefs-d'œuvre des Fioravanti et des +Paisiello. Rossini s'est bien gardé<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span> de toucher à ce genre; c'est comme +qui voudrait faire de la terreur d'assassinat après <i>Macbeth</i>. Il a +entrepris la besogne <i>faisable</i> de porter la vie dans l'opéra seria. + +<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3> + +<p class="head">TANCRÈDE.</p> + + +<p><span class="lettre">C</span><span class="smcap">e</span> charmant opéra a fait le tour de l'Europe en quatre ans. A quoi bon +analyser et juger <i>Tancrède</i>? Chaque lecteur ne sait-il pas déjà tout ce +qu'il en doit penser, et au lieu de juger <i>Tancrède</i> avec moi, ne +va-t-il pas me juger avec <i>Tancrède</i>? Grâce à madame Pasta, Paris ne +voit-il pas <i>Tancrède</i> comme il n'a jamais été donné nulle part?</p> + +<p>Quel prodige qu'une jeune femme qui, à peine arrivée à l'âge des +passions, nous présente, avec un chant suave, un talent tragique aussi +remarquable peut-être que Talma, et surtout un talent <i>différent</i>, et un +talent plus simple!</p> + +<p>Pour faire mon devoir d'historien, et ne pas encourir le reproche d'être +incomplet, je vais essayer une analyse rapide de <i>Tancrède</i>.</p> + +<p>Les premières mesures de l'ouverture ne manquent ni de charme ni de +noblesse; mais, suivant moi, le génie ne commence qu'à l'<i>allegro</i>. Il y +a là un caractère de<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span> nouveauté et de hardiesse qui à Venise, le soir de +la première représentation, entraîna tous les cœurs. Rossini n'avait +point osé venir se placer au piano, comme c'est l'usage et comme son +engagement l'y obligeait; il avait peur d'être accueilli par des +sifflets. L'honneur national du public de Venise avait encore sur le +cœur l'accompagnement obligé avec réverbères de fer-blanc de son +précédent opéra. Le compositeur enfant s'était caché sous le théâtre, +dans le passage qui conduit à l'orchestre. Après l'avoir cherché +partout, le premier violon, voyant que l'heure avançait, et que le +public commençait à donner des marques de cette impatience toujours si +ridicule aux yeux des acteurs, excepté les jours de première +représentation, se détermina à commencer l'opéra. Le premier allegro de +l'ouverture plut tellement, que pendant les applaudissements et les +bravos universels Rossini sortit de sa cachette, et osa se glisser à sa +place au piano.</p> + +<p>Cet <i>allegro</i> est plein de fierté et d'élégance. C'est bien là ce qui +convient au nom chevaleresque de <i>Tancrède</i>; voilà bien l'amant d'une +femme à grand caractère; c'est bien là, enfin, le génie de Rossini dans +sa pureté. Quand il est lui-même, il a de l'élégance comme un<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span> jeune +héros français, comme un Gaston de Foix, et non de la force comme Haydn. +Il faut de la force pour le beau idéal antique. Cimarosa trouva cette +force dans les airs des <i>Horaces et des Curiaces</i>. Rossini, suivant, +sans s'en douter, les traces de Canova, a substitué de l'<i>élégance</i> à +cette <i>force</i>, si utile et si estimée dans la Grèce antique; il a +compris la tendance de son siècle, il s'est écarté du <i>beau idéal</i> de +Cimarosa, précisément comme Canova a osé s'écarter du <i>beau idéal +antique</i><a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<p>Quand, plus tard, Rossini a voulu avoir de la force comme Cimarosa, +quelquefois il a été <i>lourd</i>: c'est qu'il a eu recours à ces <i>lieux +communs</i> d'harmonie, éternelle ressource des Mayer, des Winter, des +Weigl, et autres compositeurs allemands, et qu'il n'a pas eu de la force +dans la mélodie.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit de mon explication, un peu métaphysique, quand +Rossini est lui-même, il a de l'élégance et de l'esprit, et non de la +force comme Haydn, ou de la fougue à la Michel-Ange, comme Beethoven.</p> + +<p>Cette réflexion m'a été suggérée surtout par cet allegro de l'ouverture +de <i>Tan<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>crède</i>. Le motif principal renferme des tours neufs, pleins +d'une grâce et d'une finesse tout à fait françaises; mais il n'y a point +de pathétique.</p> + +<p>L'ouverture finit, la toile se lève, nous voyons entrer des chevaliers +syracusains. Ils chantent en chœur:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pace, onore... fede, amore.</span><br /> +</p> + +<p>Ce chœur est fort agréable, mais est-ce bien là le mot qu'il devrait +nous faire trouver? Ne manque-t-il pas évidemment de cette <i>force</i> dont +je viens de parler, et que l'on remarque presque à chaque pas dans les +œuvres de Haydn? Ce chœur a un air doucereux assez déplacé partout, et +plus qu'ailleurs parmi les chevaliers du moyen âge.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Cinq chevaliers français conquirent la Sicile,</span><br /> +</p> + +<p>dit le poëte, et ce sont ces chevaliers farouches, j'ai presque dit +féroces, dont Walter Scott vient de nous donner un portrait, d'après +nature, dans le templier Boisguilbert d'<i>Ivanhoe</i>, ce sont ces +chevaliers qui vont bientôt envoyer à une mort cruelle l'aimable fille +de l'un d'entre eux, qui viennent nous dire d'un air doux:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pace, onore.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span></p> + +<p>Ce chœur serait parfait pour célébrer une paix parmi les bergers de +l'<i>Astrée</i>,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Où, jusqu'à je vous hais, tout se dit tendrement.</span><br /> +</p> + +<p>Mais est-ce là la vigueur caractéristique du moyen âge? Les chevaliers +couverts de fer de ces temps barbares, même quand ils juraient une paix, +devaient avoir l'air farouche du lion qui se repose, ou de la vieille +garde rentrant à Paris après Austerlitz.</p> + +<p>L'excuse de Rossini, c'est que dans les premiers tableaux de Raphaël +souvent on cherche de la force, même dans les endroits où elle est le +plus nécessaire.</p> + +<p>Cette <i>introduction</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a> de <i>Tancrède</i> produit toujours peu d'effet, +quoique la mélodie en soit agréable. Si l'idée de corriger, et de +corriger un ouvrage heureux, n'était pas à mille lieues du caractère de +Rossini, il devrait accorder quelques minutes à ce chœur des chevaliers +de Syracuse.</p> + +<p>Rossini prend tout à fait sa revanche dans la ritournelle et le morceau +de chant qui annonce l'entrée d'Aménaïde:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Più dolce e placida.</span><br /> +</p> + +<p>Avant lui la musique n'avait jamais<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> exprimé à ce point l'élégance noble +et simple qui convient à une jeune princesse des siècles de chevalerie.</p> + +<p>La cavatine d'Aménaïde, <i>come dolce all'alma mia</i>, manque de la +mélancolie que Mozart y eût mise, et l'on y remarque des agréments trop +jolis pour n'être pas déplacés. Une jeune fille d'une âme un peu élevée +qui songe à son amant proscrit et absent, doit être triste: Voltaire a +cherché cette nuance. Rossini était trop jeune pour la sentir, ou, pour +mieux dire, et ne pas prendre sitôt le ton du panégyrique, ce sentiment +n'est peut-être jamais entré dans son âme; toujours il a craint d'être +ennuyeux en faisant de la musique triste. Plus tard, il eût imité un +instant Mozart; à dix-huit ans, il a écrit avec simplicité ce qui lui +était dicté par son génie, et ce génie, s'il a de la tendresse, ne +connaît guère, ce me semble, la tendresse accompagnée de mélancolie.</p> + +<p>Nous voici enfin à la célèbre entrée de Tancrède. Il faut un théâtre à +l'italienne pour que le débarquement du chevalier et de sa suite sur une +plage écartée et solitaire ait quelque chose de noble. A Louvois, il +faut l'admirable <i>portamento</i> de madame Pasta pour que le débarquement +de Tancrède, à quarante pas du spectateur, et sortant d'une petite +barque dont<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> on aperçoit les mouvements convulsifs, ne soit pas d'un +effet risible, et surtout le rivage étant formé de décorations ridicules +dans lesquelles les arbres <i>font ombre</i> sur le ciel. A Milan on aperçoit +à demi, dans le lointain, et comme il faut présenter ces choses-là à +l'imagination, le débarquement de Tancrède et de ses écuyers. La +décoration sublime est un chef-d'œuvre de Sanquirico ou de Perego; +l'admiration qu'elle vous donne vous fait <i>oublier</i> de porter un œil +critique sur les détails de l'action qui se passe devant vous. +Heureusement le public de Paris n'est pas difficile en décorations, et +les ridicules qu'il ne sent pas n'existent pas pour lui.</p> + +<p>A Venise, Rossini avait fait pour l'arrivée de Tancrède un grand air +dont la Malanote ne voulut pas<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>; et comme cette excellente cantatrice +était alors dans la fleur de la beauté, du talent et des caprices, elle +ne lui déclara son antipathie pour cet air que l'avant-veille de la +première représentation.</p> + +<p>Qu'on juge du désespoir du <i>maestro</i>! Voilà de ces choses qui font +devenir fou à cet âge et dans cette position; âge heureux où l'on +devient fou! «Si après l'équipée de mon dernier opéra, se disait<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span> +Rossini, l'on siffle l'entrée de Tancrède, tout l'opéra <i>va a terra</i> +(tombe à plat).»</p> + +<p>Le pauvre jeune homme rentre pensif à sa petite auberge. Une idée lui +vient; il écrit quelques lignes, c'est le fameux</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tu che accendi,</span><br /> +</p> + +<p>l'air au monde qui peut-être a jamais été le plus chanté et en plus de +lieux différents. On raconte à Venise que la première idée de cette +cantilène délicieuse, qui dit si bien le bonheur de se revoir après une +longue absence, est prise d'une litanie grecque; Rossini l'avait entendu +chanter quelques jours auparavant à vêpres, dans l'église d'une des +petites îles des lagunes de Venise. Les Grecs ont porté l'air de +<i>bonheur</i> de la Mythologie, même dans la religion terrible des +chrétiens.</p> + +<p>A Venise, cet air s'appelle l'<i>aria dei risi</i>. J'avoue que c'est un nom +bien vulgaire, et je suis assez embarrassé pour raconter la petite +anecdote plus gastronomique que poétique qui le lui a valu. <i>Aria dei +risi</i>, puisqu'il faut l'avouer, veut dire l'<i>air du riz</i>. En Lombardie, +tous les dîners, celui du plus grand seigneur comme celui du plus petit +maestro, commencent invariablement par un plat de riz; et comme on aime +le riz fort peu cuit, quatre minutes<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span> avant de servir, le cuisinier fait +toujours faire cette question importante: <i>bisogna mettere i risi</i>? +Comme Rossini rentrait chez lui désespéré, le cameriere lui fit la +question ordinaire; on mit le riz au feu, et avant qu'il fût prêt +Rossini avait fini l'air.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Di tanti palpiti.</span><br /> +</p> + +<p>Le nom d'<i>aria dei risi</i> rappelle qu'il a été fait en un instant.</p> + +<p>Que dire de cette admirable cantilène? Il me semble qu'il serait +également ridicule d'en parier et à qui la connaît, et à qui ne l'a +jamais entendue; et d'ailleurs qui ne l'a pas entendue en Europe?</p> + +<p>Les seules personnes qui ont vu madame Pasta dans le rôle de Tancrède +savent que le récitatif</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O patria, ingrata patria!</span><br /> +</p> + +<p>peut être plus sublime et plus entraînant que l'air lui-même. Madame +Fodor avait fait une contredanse de cet air qu'elle plaçait dans la +leçon de chant du <i>Barbier de Séville</i>. On peut chanter supérieurement +un air quelconque avec une belle voix, on peut être une serinette +sublime; il faut de l'âme pour les récitatifs. Dans l'air lui-même le +passage sur les mots<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> <i>alma gloria</i> ne sera jamais chanté par un être né +en deçà des Alpes.</p> + +<p>Les mots <i>mi rivedrai, ti rivedró</i>, exigent le sentiment ou le souvenir +de l'amour fou des heureuses régions du Midi. Les gens du Nord +mangeraient vingt poétiques comme celle de La Harpe avant de comprendre +pourquoi <i>mi rivedrai</i> est mis avant <i>ti rivedró</i>. Si nos gens de goût +entendaient l'italien, ils trouveraient qu'il y a là <i>manque de +politesse</i> de Tancrède a l'égard d'Aménaïde, et peut-être <i>oubli total +des convenances</i>.</p> + +<p>A l'arrivée de Tancrède on peut voir dans l'orchestre le sublime de +l'<i>harmonie dramatique</i>.</p> + +<p>Ce n'est pas, comme on le croit en Allemagne, l'art de faire exprimer +les sentiments du personnage qui est en scène par les clarinettes, par +les violoncelles, par les hautbois; c'est l'art bien plus rare de faire +dire par les instruments la partie de ces sentiments que le personnage +lui-même ne pourrait nous confier. Tancrède, en arrivant sur la plage +déserte, peint d'un mot ce qui se passe dans son cœur; il convient +ensuite à l'expression par le geste et par la voix humaine, qu'il +emploie quelques instants de silence à contempler cette patrie ingrate +qu'il revoit avec une émotion si mélangée de plaisir et de peine.<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span> S'il +parlait en ce moment, Tancrède choquerait l'intérêt que nous lui +portons, et l'idée que nous aimons à nous former de son émotion profonde +en revoyant les lieux qu'habite Aménaïde. Tancrède doit se taire; mais +pendant qu'il garde un silence qui convient si bien aux passions qui +l'agitent, les soupirs des cors vont nous peindre une autre partie de +son âme, et peut-être des sentiments dont il n'ose pas convenir avec +lui-même, et qu'il n'exprimerait jamais par la voix.</p> + +<p>Voilà ce que la musique ne savait pas faire du temps des Pergolèse et +des Sacchini, et voilà ce que les Allemands non plus ne savent pas +faire. Ils font dire tout bonnement par les instruments, non-seulement +ce qu'ils devraient nous apprendre, mais encore ce que le personnage +lui-même devrait nous dire par son chant. Ordinairement ce chant, +dépourvu d'expression ou exagérant l'expression comme l'enluminure +exagère les couleurs d'un tableau de Raphaël, ne se fait entendre que +pour nous reposer des effets d'orchestre. Le héros est comme ces +princes, remplis des meilleures intentions du monde, mais qui, ne +pouvant dire par eux-mêmes que des choses assez communes, vous renvoient +toujours à leurs ministres dès qu'il se présente à faire quelque réponse +importante.<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span></p> + +<p>Les instruments ont, comme les voix humaines, des caractères +distinctifs: par exemple, durant l'air et le récitatif de Tancrède, +Rossini a employé la flûte<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>; cet instrument a un talent tout +particulier pour peindre la joie mêlée de tristesse<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, et c'est bien +là le sentiment de Tancrède en revoyant cette patrie ingrate où il ne +peut reparaître que sous un déguisement.</p> + +<p>Si l'on veut arriver par un autre chemin à l'idée de l'harmonie dans ses +rapports avec le chant, je puis dire que Rossini a employé avec succès +le grand artifice de Walter Scott, le moyen de l'art peut-être qui a +valu les succès les plus étonnants à l'immortel auteur d'<i>Old +Mortality</i>. Comme Rossini prépare et soutient ses chants par l'harmonie, +de même Walter Scott prépare et soutient ses dialogues et ses récits par +des descriptions. Voyez dès la première page d'<i>Ivanhoe</i> cette admirable +description du soleil couchant qui darde des rayons déjà affaiblis et +presque horizontaux au<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> travers des branches les plus basses et les plus +touffues des arbres qui cachent l'habitation de <i>Cédric</i> le Saxon. Ces +rayons déjà pâlissants tombent au milieu d'un éclairci de cette forêt +sur les habits singuliers que portent le fou Wamba et Gurth le gardeur +de porcs. L'homme de génie écossais n'a pas encore achevé de décrire +cette forêt éclairée par les derniers rayons d'un soleil rasant, et les +singuliers vêtements des deux personnages, peu nobles assurément, qu'il +nous présente contre toutes les règles de la dignité, que nous nous +sentons déjà comme touchés par avance de ce que ces deux personnages +vont se dire. Lorsqu'ils parlent enfin, leurs moindres paroles ont un +prix infini. Essayez par la pensée de commencer le chapitre et le roman +par ce dialogue non préparé par la description, il aura perdu presque +tout son effet.</p> + +<p>Voilà comment les gens de génie emploient l'harmonie en musique, +exactement comme Walter Scott se sert de la <i>description</i> dans +<i>Ivanhoe</i>; les autres, le savant M. Cherubini, par exemple, jettent +l'harmonie comme M. l'abbé Delille entasse les descriptions les unes sur +les autres dans son poëme de <i>la Pitié</i>. Vous souvient-il encore combien +les personnages épisodiques de M. l'abbé Delille sont pâles et<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> +décolorés? Vous rappelez-vous combien l'on admirait cela à Paris en +1804? Quels progrès immenses n'avons-nous pas faits depuis cette époque? +Espérons que nous en ferons bientôt de semblables en musique, et que +l'harmonie allemande suivra la poésie à <i>la Louis XV</i>. Nos anciens +auteurs, La Bruyère, Pascal, Duclos, Voltaire, n'ont jamais eu l'idée de +décrire la nature, pas plus que Pergolèse et Buranello ne songèrent à +l'harmonie. Nous nous sommes réveillés de ce défaut pour tomber dans +l'excès contraire; c'est encore comme la musique qui se noie dans +l'harmonie. Espérons que nous nous corrigerons de la prose sentimentale +de madame de Staël comme des descriptions du chantre des <i>Jardins</i>, et +que nous en viendrons à ne parler des aspects touchants de la nature que +quand notre cœur nous laisse assez de sang-froid pour les remarquer et +en jouir.</p> + +<p>A chaque instant Walter Scott interrompt et soutient le dialogue par la +<i>description</i>, quelquefois même d'une manière impatientante, comme +lorsque la charmante petite muette Fenella de <i>Peveril du Pic</i>, veut +empêcher Julian de sortir du château de Holm-Peel dans l'île de Man. Ici +la description impatiente à peu près comme l'harmonie allemande choque +les cœurs<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span> italiens; mais lorsqu'elle est bien placée, elle laisse l'âme +dans un état d'émotion qui la prépare merveilleusement à se laisser +toucher par le plus simple dialogue; et c'est, à l'aide de ses +admirables descriptions que Walter Scott a pu avoir l'audace d'être +simple, abandonner le ton de rhéteur que Jean-Jacques et tant d'autres +avaient mis à la mode dans le roman, et enfin oser risquer des dialogues +aussi vrais que la nature.</p> + +<p>Peut-être aurai-je réussi par cette longue digression à donner une idée +un peu nette des diverses positions qu'occupent sur le Parnasse musical, +Pergolèse, Mayer, Mozart et Rossini. Du temps de Pergolèse, on n'avait +pas encore songé à employer dans le roman les descriptions des aspects +sublimes ou gais de la nature; Mozart fut le Walter Scott de la musique. +Il se servit de la description d'une manière ravissante; quelquefois +mais fort rarement, il l'employa d'une façon un peu exagérée. Mayer, +Winter, Weigl, comme M. l'abbé Delille, jettent à pleines mains des +descriptions peu intéressantes et fort <i>savantes</i> (très-fortes en +grammaire et en mécanisme de langue). Rossini les a employées d'une +manière qui plaît au public; sa couleur est vive, sa lumière est +singulièrement pittoresque; il arrête toujours<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> les yeux, mais +quelquefois il les fatigue.</p> + +<p>A chaque instant dans la <i>Gazza ladra</i>, par exemple, on voudrait faire +taire l'orchestre pour avoir un peu plus de chant. L'effet est dur et +fort, il convient aux gens sensibles; les <i>dilettanti</i> voudraient plus +de charme, plus de suavité, plus de chant simple et doux confié aux voix +humaines.</p> + +<p>Rossini était bien loin de ce défaut quand il créa la divine partition +de <i>Tancrède</i>; il trouva ce juste milieu de richesses et de luxe qui +pare la beauté sans la cacher, sans lui nuire, sans la surcharger de +vains ornements. Il faudra en revenir au style charmant de <i>Tancrède</i> +toutes les fois que l'on sera lassé de trop de bruit, ou ennuyé de trop +de simplicité.</p> + +<p>Ce qui excita des transports si vifs à Venise, ce fut la <i>nouveauté</i> de +ce <i>style</i>, ce furent des chants délicieux garnis, si j'ose m'exprimer +ainsi, d'accompagnements singuliers, imprévus, nouveaux, qui +réveillaient sans cesse l'oreille, et jetaient du piquant dans les +choses les plus communes en apparence; et cependant les accompagnements +produisaient des effets si séduisants sans jamais nuire à la voix. +<i>Fanno col canto conversazione rispettosa</i><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> dit l'un des amateurs +les plus spirituels de Venise, le célèbre Buratti (l'auteur de l'<i>Uomo</i>, +et de l'<i>Elefanteide</i>, satires délicieuses).</p> + +<p>Il y a des fautes dans le premier <i>final</i> de <i>Tancrède</i>, me disait un +soir à Brescia l'aimable Pellico (le premier poëte tragique de l'Italie, +aujourd'hui en prison pour quinze ans dans la forteresse du Spielberg); +il y a des sauts d'un son à l'autre dans ce <i>final</i>, qui étonnent +l'oreille.—Mais l'oreille, lui répondais-je, ne doit-elle absolument +jamais être étonnée? Si vous voulez qu'on fasse des découvertes, laissez +un peu courir au hasard vos vaisseaux sur les mers. Si l'on n'avait +jamais voulu permettre d'étonner l'oreille, le fougueux et singulier +Beethoven aurait-il jamais succédé au sage et noble Haydn?</p> + +<p>Si, dans le premier acte de <i>Tancrède</i>, Rossini ne fait pas encore usage +de tout le luxe de l'harmonie allemande, il a de ces phrases charmantes +d'une mélodie périodique et délicieuse, à la Cimarosa, que nous verrons +plus tard devenir de plus en plus rares dans ses ouvrages successifs. +Remarquez dans le superbe quintette du premier acte la phrase +qu'Amé<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>naïde adresse successivement à son père, à Tancrède, à Orbassan:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Deh! tu almen.</span><br /> +</p> + +<p>Le quatuor sans accompagnement, dans cet acte, repose l'oreille de la +fatigue de l'harmonie; ces morceaux sont d'un effet sûr. La partie de ce +quatuor, chantée à mi-voix par Orbassan, est délicieuse; il semble que +les sentiments sont conduits comme par la main par cette belle voix de +basse: on ne sait où l'on va, mais l'on se sent marcher avec volupté.</p> + +<p>Dès le commencement du second acte, on rencontre une phrase charmante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">No; che il morir non è.</span><br /> +</p> + +<p>Mais on l'oublie bientôt pour le délicieux duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! se de'mali miei,</span><br /> +</p> + +<p>dont le caractère fier et chevaleresque fait un si beau contraste avec +ce qu'on vient d'entendre.</p> + +<p>L'expression marquante de cette délicieuse partition de <i>Tancrède</i> est +l'ardeur belliqueuse et chevaleresque, cette touchante et délicieuse +folie du moyen âge qui, chez les esprits élevés, faisait une<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> chose +d'<i>âme</i> de la guerre et des dangers que nous avons réduits à n'être plus +qu'une <i>vilenie méthodique et mathématique</i><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>. Ici il ne doit plus +être question des moyens <i>physiques</i> de l'art choisis par Rossini, et +par lui employés avec plus ou moins de succès; nous sommes bien +au-dessus de telles considérations. Il faut remarquer qu'il peint une +chose nouvelle. La partie de Tancrède dans le duo <i>Ah! se de'mali miei</i>, +qui commence par la profonde mélancolie d'un héros,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Nemico il ciel provai,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fin da prim'anni ognor.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! son si misero.</span><br /> +</p> + +<p>finit par l'éclatant triomphe du courage qui sait se raidir contre tous +les malheurs. Après ce petit mouvement de faiblesse et d'amour, si +naturel et si touchant, nous avons de l'<i>honneur moderne</i> dans toute sa +pureté, et voilà ce qu'aucun maestro italien n'aurait eu l'idée de faire +avant <i>Arcole</i> et <i>Lodi</i>. Ces mots sont les premiers que Rossini ait +entendu prononcer autour de son berceau; ces noms sublimes sont de 1796. +Rossini avait cinq ans, il put voir passer à Pesaro ces immortelles +demi-<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>brigades de 1796, qui, animées du pur enthousiasme guerrier, sans +croix, sans luxe, sans grands cordons, allaient nous conquérir à +<i>Tolentino</i> ces tableaux, ces statues, ces monuments qui, depuis, quand +les oripeaux monarchiques nous eurent énervés, nous furent enlevés si +facilement. En entendant les accents sublimes que l'honneur inspire à +Tancrède, jurons de nous venger un jour et d'aller les reprendre.</p> + +<p>Pendant ce duo guerrier, les trompettes sont employées avec une adresse +infinie et digne d'un maître consommé. Rossini devinait par instinct, à +dix-sept ans, ce que d'autres parviennent à peine à comprendre et à +sentir à la suite d'études longues et pénibles.</p> + +<p>Le mouvement de mélodie</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il vivo lampo,</span><br /> +</p> + +<p>au moment où Tancrède tire son épée, me semble la plus belle chose que +Rossini ait jamais faite. Cela est parfaitement noble, parfaitement +vrai, parfaitement neuf.</p> + +<p>Je conseillerais à tous les chanteurs, et même à madame Pasta, d'être +économes de roulades dans les moments si courts de passion extrême, tels +que celui qui fait dire à Tancrède:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Odiarla! o ciel non so.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p> + +<p>Ce personnage n'a qu'une faible émotion, ce me semble, qui, dans les +transports d'une passion, songe à être élégant, c'est-à-dire songe qu'il +existe d'autres êtres, et bien plus, songe à ce qu'ils peuvent penser de +lui, et veut être bien à leurs yeux. L'homme passionné ne peut plus +garder que ce degré d'élégance involontaire qui, chez lui, est devenue +habitude. Les roulades, au contraire, sont divinement placées sur les +mots:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Di quella spada.</span><br /> +</p> + +<p>J'observerai en passant que les gens de lettres qui se figurent +plaisamment qu'à force de lire Boileau on apprend à se connaître en +chants italiens, sont des ennemis mortels des roulades et des agréments. +Ils vantent surtout le style sévère:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Non raggioniam di loro, ma guarda e passa<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Les douze mesures que chante Tancrède, quand on le ramène sur le char de +triomphe, sont délicieuses: c'est un repos pour l'âme. Le chœur des +chevaliers qui cherchent Tancrède dans la forêt, <i>Regna il terror</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> est +presque aussi beau, dans un autre genre, que l'air <i>Il vivo lampo</i>. +C'est, suivant moi, la perfection de l'union de la mélodie italienne à +l'harmonie allemande. Là devrait s'arrêter la révolution qui nous +précipite vers l'harmonie compliquée.</p> + +<p>La force de cette révolution vient de ce que, dans les pays du nord, sur +vingt jolies petites filles à qui l'on enseigne la musique, dix-neuf +apprennent le piano; c'est à une seule qu'on montre à chanter, et les +dix-neuf autres finissent par ne trouver beau que le difficile. En +Italie, tout le monde cherche à arriver au <i>beau musical</i> par la voix.</p> + +<p>Je deviendrais infini, si je cédais au plaisir de dire ce que je pense +de chacun des morceaux de <i>Tancrède</i>, ou plutôt ce qu'on en pensait à +Naples, à Florence, à Brescia, où j'ai vu cet opéra: car je me méfie +plus que personne des sentiments personnels; ces sentiments, quand ils +sont sincères, sont tout au monde pour qui les éprouve, mais fort +indifférents et même ridicules aux yeux du voisin qui ne les partage +pas. Je prie le lecteur de croire que le <i>Je</i>, dans cette brochure, +n'est qu'une tournure qui pourrait être remplacée par: On disait à +Naples, dans la société du marquis Berio..., ou: M. Peruchini, de +Venise, cet amateur si instruit,<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> dont les sentiments font loi, nous +disait un jour chez madame Bensoni..., ou: J'ai vu, ce soir, au cercle +qui se réunit autour du fauteuil de M. l'avocat Antonini, à Bologne, M. +Agguchi soutenir que l'harmonie allemande...; le comte Giraud était de +son avis, que M. Gherardi, l'ami de Rossini, a combattu à outrance.</p> + +<p>Le petit nombre de sentiments tout à fait personnels qui se rencontrent +dans cette brochure sont présentés avec les formes dubitatives qui +conviennent à l'auteur plus qu'à personne, et il avoue ici que pour +faire cette <i>Vie de Rossini</i> il a pris de toutes mains, et, par exemple, +dans tous les journaux allemands et italiens les jugements sur ce grand +homme et ses ouvrages.</p> + +<p>Ainsi, j'entendis dire un soir à l'aimable Gherardi, dans la loge de +madame Z***, à Bologne: «Ce qui me frappe dans la musique de <i>Tancrède</i>, +c'est la jeunesse. L'audace fait certainement l'un des traits les plus +frappants de la musique de Rossini, comme de son caractère. Mais dans +<i>Tancrède</i>, je ne trouve pas cette audace qui me transporte et m'étonne +dans la <i>Gazza ladra</i> ou le <i>Barbier</i>. Tout y est simple et pur. Il n'y +a point de luxe; c'est le génie dans toute sa naïveté, et, si l'on me +permet cette expression, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span> le génie vierge encore. J'aime de +<i>Tancrède</i> jusqu'à je ne sais quel air d'ancienneté qui me frappe dans +la coupe de plusieurs de ses chants; ce sont encore les formes employées +par Paisiello et Cimarosa, ces phrases longues et périodiques, et qui +cependant échappent encore trop tôt à l'attention qu'elles captivent, et +à l'âme qu'elles enchantent. En un mot, j'aime <i>Tancrède</i> comme j'aime +le <i>Rinaldo</i> du Tasse, parce qu'il offre la manière de sentir d'un grand +homme dans sa candeur virginale.»</p> + +<p>Rossini, qui venait, dans son opéra avec accompagnements de réverbères +de fer-blanc, d'offenser le public de Venise, se garda bien d'avoir +recours aux lieux communs de mélodie et d'harmonie qui remplissaient les +partitions de la plupart de ses rivaux. Je ne distingue pas dans +<i>Tancrède</i>, du moins en l'écoutant à la scène, un seul de ces lieux +communs d'harmonie qui forment comme le corps de réserve des +compositeurs allemands, et que, plus tard, Rossini n'a que trop employés +dans ses opéras à l'allemande, tels que <i>Mosè</i>, <i>Otello</i>, <i>la Gazza +ladra</i>, <i>Ermione</i>, etc.</p> + +<p>A Naples, accusé d'ignorance par les Zingarelli et les Paisiello, grands +artistes qui, sur leurs vieux jours, finissaient par<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span> la pédanterie et +l'envie, Rossini ambitionna le suffrage des amateurs du <i>style sévère</i>. +Style sévère dans la bouche des artistes charlatans, et dans celle des +amateurs qui répètent leurs phrases, sans trop s'en rendre compte, veut +presque toujours dire emploi des lieux communs de l'harmonie, emploi qui +fait souvent illusion aux ignorants, et dont, par exemple, je fus tout à +fait dupe en 1817, dans la <i>Testa di Bronzo</i>, de Soliva, à Milan.</p> + +<p>Il y aurait une remarque de vingt lignes à faire sur chacun des airs ou +des morceaux d'ensemble de <i>Tancrède</i>. Ces réflexions sont agréables à +côté d'un piano; en nous expliquant ce que nous venons d'éprouver, elles +redoublent la force de nos sensations, et surtout en fixent un peu le +souvenir et les font entrer dans le domaine de la mémoire. Transportées +dans un livre, et loin d'un piano, ces réflexions pourraient fatiguer. +Il faut tout le tragique de cette terrible parole <i>ennui</i> pour me forcer +à cesser de louer <i>Tancrède</i>.</p> + +<p>On sent bien que, dans un pays comme Venise, Rossini fut aussi heureux +comme homme qu'il était glorieux comme compositeur. Bientôt la +Marcolini, charmante cantatrice bouffe, alors dans toute la fleur du +génie et de la jeunesse, l'arracha aux grandes dames ses premières +protectrices.<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> Il fut fort ingrat, dit-on; il y eut bien des larmes +répandues. On raconte, à ce sujet, une anecdote assez compliquée et +surtout fort plaisante, qui met dans un jour parfait le caractère +audacieux et gai de Rossini, et sa facilité à prendre des partis +décisifs: mais, en vérité, je ne puis imprimer cette anecdote-là. +Quelques changements que je misse dans les noms, pour dépayser les +curieux, cette histoire a des circonstances si extraordinaires, que tout +le monde en Italie nommerait les acteurs: attendons quelques années. On +dit que la Marcolini, pour n'être pas en reste avec Rossini, lui +sacrifia le prince Lucien Bonaparte.</p> + +<p>C'est pour la Marcolini, c'est pour sa délicieuse voix de contralto, +c'est pour son admirable jeu comique qu'il composa le rôle si plaisant +de <i>l'Italiana in Algeri</i>, que nous voyons si noblement défigurer dans +le Nord. Telle actrice que je ne veux pas nommer, parce qu'elle est +jolie, nous traduit une jeune femme du Midi, gaie, folle, heureuse, +passionnée, et, il faut bien l'avouer, ne songeant guère au <i>qu'en +dira-t-on</i>, en une respectable miss de l'Yorkshire, qui songe toujours, +et avant tout, à mériter les suffrages des commères de sa paroisse, sans +lesquels suffrages elle ne trouvera pas de mari. La vertu<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span> nous +poursuivra-t-elle partout? Est-ce bien pour avoir la majestueuse vision +(<i>the noble prospect</i>) d'une femme parfaite que j'entre à l'Opéra-Buffa? +Serait-ce offenser la gravité de notre siècle, blesser les convenances, +etc., etc., que d'oser penser que plus les mœurs sont tristes, +collets-montés et hypocrites, plus les délassements devraient être gais? + +<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3> + +<p class="head">L'ITALIANA IN ALGERI</p> + + +<p><span class="lettre">M</span><span class="smcap">ais</span> +parlons de <i>l'Italiana</i>, non pas telle que des gens adroits nous +l'ont fait voir à Paris, afin de nous dégoûter un peu de Rossini, mais +telle qu'elle parut en Italie, lorsqu'elle vint placer son jeune auteur +au premier rang des <i>maestri</i>.</p> + +<p>Les reflets de l'arc-en-ciel ne sont pas plus délicats et plus faciles à +s'évanouir que les effets de la musique; comme tout le charme dépend de +l'imagination, et que la musique en soi n'a rien de réel, il suffit +d'une association involontaire d'idées désagréables pour empêcher à +jamais l'effet d'un chef-d'œuvre dans un pays. Tel est le sort de +<i>l'Italiana</i> à Paris; elle y a été tellement gâtée qu'elle n'y fera +jamais un certain plaisir. Tout le monde arrivera au spectacle avec +l'idée qu'on va voir quelque chose de médiocre. Ce seul préjugé serait +fatal partout à la meilleure musique du monde; que sera-ce chez un +peuple où chacun dirait volontiers à son<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> voisin: «Monsieur, faites-moi +l'amitié de me dire si j'ai du plaisir?»</p> + +<p>L'ouverture de <i>l'Italiana</i> est délicieuse, mais elle est trop gaie; +c'est un grand défaut.</p> + +<p>L'introduction est admirable; elle peint juste, et avec profondeur, la +douleur d'une pauvre femme délaissée. Le chant qui fixe les yeux sur cet +état de l'âme,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il mio sposo non più m'ama,</span><br /> +</p> + +<p>est délicieux, et cette douleur n'a rien de tragique.</p> + +<p>Arrêtons-nous sur ce peu de mots: c'est tout simplement la perfection du +genre bouffe. Aucun autre compositeur vivant ne mérite cette louange, et +Rossini lui-même a bientôt cessé d'y prétendre. Quand il écrivait +<i>l'Italiana in Algeri</i>, il était dans la fleur du génie et de la +jeunesse: il ne craignait pas de se répéter; il ne cherchait pas à faire +de la musique <i>forte</i>; il vivait dans cet aimable pays de Venise, le +plus gai de l'Italie et peut-être du monde, et certainement le moins +pédant. Le résultat de ce caractère des Vénitiens<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>, c'est qu'ils +veulent avant tout, en<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span> musique, des chants agréables et plus légers que +passionnés. Ils furent servis à souhait dans <i>l'Italiana</i>; jamais peuple +n'a joui d'un spectacle plus conforme à son caractère; et de tous les +opéras qui ont jamais existé, c'est celui qui devait plaire le plus à +des Vénitiens.</p> + +<p>Aussi, voyageant dans le pays de Venise en 1817, je trouvai qu'on jouait +en même temps <i>l'Italiana in Algeri</i> à Brescia, à Vérone, à Venise, à +Vicence et à Trévise.</p> + +<p>Il faut avouer que dans plusieurs de ces villes, à Vicence par exemple, +cette musique était chantée par des acteurs auxquels on ferait beaucoup +d'honneur en les comparant aux plus faibles des nôtres; mais il y avait +une certaine verve dans l'exécution, un <i>brio</i>, un entraînement général +que l'on ne trouve jamais à l'Opéra dans nos climats raisonneurs. Je +voyais cette espèce de folie musicale s'emparer de l'orchestre et des +spectateurs, dès le commencement du premier acte, au premier accès +d'applaudissements un peu vif, et donner à tous les plaisirs les plus +entraînants. Je prenais ma part de cette folie qui faisait naître tant +de joie dans un<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span> chétif théâtre où rien assurément n'était au-dessus du +médiocre. Je ne saurais expliquer le comment de tout cela. Rien n'était +fait dans ce charmant spectacle pour rappeler le <i>réel</i> et le <i>triste</i> +de la vie. Il n'y avait certainement pas une tête dans la salle qui +s'avisât de <i>juger</i> ce qu'on voyait. Le chant, les décorations, +l'exécution vive de l'orchestre, le jeu des acteurs rempli +d'improvisations, rien n'était fait pour arrêter ici-bas l'imagination +du spectateur, qui, pour peu qu'il fût bien disposé, se trouvait bientôt +dans un autre monde que le nôtre, et dans un monde bien autrement gai. +Mais tout cela veut être vu, et a fort mauvaise grâce dans un récit.</p> + +<p>Nous étions tous livrés aux plus folles illusions de la musique. Les +acteurs, enhardis, inspirés par les applaudissements excessifs et par +les cris des spectateurs, se permettaient des choses que, par exemple, +ils n'auraient jamais osé hasarder le lendemain. J'ai vu le délicieux +bouffe Paccini, qui jouait messer Taddeo à San-Benedetto, à Venise, nous +avouer, à la fin d'une soirée de grand succès et de haute folie, que la +plus délicieuse partie de gondole, le meilleur repas, tout ce qu'il y a +de plus gai au monde, n'était rien pour lui, mis en parallèle avec une +telle représentation.<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span></p> + +<p>Après le chant plaintif de la pauvre Elvire que le bey abandonne, rien +de plus gai, de moins cruel, de plus expressif, et surtout de plus +naturel en Italie que le chant de Mustafa:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Cara, m'hai rotto il timpano.</span><br /> +</p> + +<p>C'est bien là un amant lassé de sa maîtresse; mais il n'y a rien +d'humiliant pour l'amour-propre, rien de moqueur.</p> + +<p>Remarquez que je parle toujours de la musique et jamais des paroles, que +je ne connais pas. Je refais toujours, pour mon compte, les paroles d'un +opéra. Je prends la situation du poëte, et ne lui demande qu'un seul +mot, un seul, pour me nommer le sentiment; par exemple, je vois dans +Mustafa un homme ennuyé de sa maîtresse et de ses grandeurs, et en sa +qualité de souverain ne manquant pas de vanité. Peut-être que l'ensemble +des paroles me gâterait tout cela. Qu'y faire? Il vaudrait mieux sans +doute que Voltaire ou Beaumarchais eussent fait le <i>libretto</i>, il serait +charmant comme la musique; on pourrait le lire sans se désenchanter le +moins du monde. Mais comme les Voltaire sont rares, il est heureux que +l'art charmant qui nous occupe puisse se passer si bien<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span> d'un grand +poëte. Seulement, il ne faut pas avoir l'imprudence de lire le +<i>libretto</i>. A Vicence, je vis qu'on le parcourait la première soirée +pour prendre une idée de l'action. A chaque morceau on lisait le premier +vers qui nomme la passion ou la nuance de sentiment que la musique doit +peindre. Jamais, durant les quarante représentations suivantes, il ne +vint à l'idée de personne d'ouvrir ce petit volume couvert de papier +d'or.</p> + +<p>Madame B***, à Venise, redoutant encore l'effet désagréable du +<i>libretto</i>, ne l'admettait pas dans sa loge, même à la première +représentation. On lui faisait un sommaire de l'action en quarante +lignes, et ensuite, par n<sup>os</sup> 1, 2, 3, 4, etc., on lui donnait en +quatre ou cinq mots le sujet de chaque air, duetto ou morceau +d'ensemble; par exemple, jalousie de ser Taddeo, amour passionné de +Lindor, coquetterie d'Isabelle à l'égard du bey, et ce petit extrait +était suivi du premier vers de l'air ou du duetto. Je vis que tout le +monde trouvait cette idée fort commode. C'est ainsi qu'on devrait +imprimer des libretti pour les amateurs... en vérité, je ne sais quel +mot prendre pour éviter l'orgueil... pour les amateurs qui aiment la +musique comme on l'aime à Venise.<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p> + +<p>La cavatine de Lindor, l'amant aimé, dans <i>l'Italiana in Algeri</i>,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Languir per una bella,</span><br /> +</p> + +<p>est d'une fraîcheur parfaite. L'effet est puissant et la musique est +simple. Cette cavatine est une des plus jolies choses que Rossini ait +jamais écrites pour une véritable voix de ténor. Je n'oublierai jamais +l'effet qu'y produisait Davide, le premier ou pour mieux dire le seul +ténor qui existe aujourd'hui. C'était un des plus grands triomphes de la +musique. Entraînés par les badinages de cette voix élégante, pure, +sonore, les spectateurs oubliaient tout au monde. Le grand avantage de +cette cavatine, c'est qu'il n'y a pas trop de passion; elle n'est pas +trop dramatique. L'action commence seulement. Nous ne sommes point +obligés de penser à des circonstances plus ou moins compliquées, nous +sommes tout entiers au plaisir entraînant qui s'empare de nous. C'est la +musique la plus <i>physique</i> que je connaisse.</p> + +<p>Ce moment délicieux est renouvelé un instant après; mais si le plaisir +qu'on nous propose était exactement de même nature, de toute nécessité +il serait moins vif.</p> + +<p>Le duetto entre Lindor et Mustafa</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se inclinassi a prender moglie</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p> + +<p>est aussi agréable que la cavatine; mais déjà il a une nuance de plus de +dramatique et de sérieux; Lindor se défend de prendre la femme que le +bey veut lui transmettre. Nos graves littérateurs des <i>Débats</i> ont +trouvé l'action de la pièce folle, sans voir, les pauvres gens, que si +elle n'était pas folle, elle ne conviendrait plus à ce genre de musique, +qui n'est elle-même qu'une folie organisée et complète<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>. Si nos +littérateurs estimables veulent du raisonnable et du passionné, +renvoyons-les à Mozart. Dans le véritable opéra buffa, la passion ne se +présente que de temps à autre, comme pour nous délasser de la gaieté, et +c'est alors, pour le dire en passant, que l'effet de la peinture d'un +sentiment tendre est irrésistible; il a les charmes réunis de l'imprévu +et du contraste. Comme à l'Opéra, quand la musique est bonne, l'âme ne +peut pas être à demi occupée d'une passion, la passion continue nous +occuperait trop, nous fatiguerait, et adieu pour toujours le plaisir fou +de l'opéra buffa.</p> + +<p>La réplique de Mustafa</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Son due stelle</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p> + +<p>à Lindor, qui exige de beaux yeux dans la femme qu'il pourrait aimer, +est à mourir de rire. La réflexion de Lindor</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">D'ogni parte io qui m'inciampo</span><br /> +</p> + +<p>est de la plus belle musique que l'on ait jamais faite. On ne saurait +trouver plus de fraîcheur. La contre-partie de Mustafa</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Caro amico, non c'è scampo</span><br /> +</p> + +<p>est le premier signe que Rossini ait jamais donné de son plus grand +défaut musical. Ce chant de Mustafa est un chant de clarinette; ce ne +sont autre chose que des <i>batteries</i> destinées uniquement à faire +briller la cantilène délicieuse confiée au ténor. Cimarosa avait l'art +de rendre ces sortes de secondes parties agréables pour l'oreille, si +par hasard l'attention s'égarait jusqu'à s'en occuper. Ici, si, à une +quatrième ou cinquième représentation, l'oreille songe à la seconde +partie exécutée par Mustafa, elle ne trouve qu'une musique de concert +par trop insignifiante, et le charme décroît. Je note ce défaut de +Rossini avec le même regret qu'on remarque, dans une jolie figure de +dix-huit ans, un léger pli de la peau, près de l'œil, qui deviendra une +ride dix ans plus tard.<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span></p> + +<p>Rossini, au lieu de faire de la musique dramatique, eut pour la première +fois, dans ce <i>duetto</i>, la fatale paresse ou la fatale méfiance de ne +faire que de la musique de concert.</p> + +<p>L'air d'Isabelle</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Cruda sorte! amor tiranno</span><br /> +</p> + +<p>est faible et sans génie. En revanche, où trouver des louanges dignes du +fameux <i>duetto</i></p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ai capricci della sorte?</span><br /> +</p> + +<p>J'y vois une élégance que peut-être l'on chercherait en vain dans +Cimarosa; c'est cette élégance noble et simple qui fait de Rossini le +musicien par excellence d'un auditoire français. Ce genre de mérite, +tout à fait nouveau en musique, tient peut-être à ce qu'il y a moins de +passion dans ce duetto que Cimarosa n'en eût mis, La transition</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Messer Taddeo...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ride il babbeo</span><br /> +</p> + +<p>est délicieuse.</p> + +<p>Après un tel accès de folie, il fallait un repos pour les spectateurs. +Le libretto est bien fait, en ce qu'il nous donne deux<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> scènes de +récitatif pour essuyer les larmes que le rire fou avait mises dans nos +yeux.</p> + +<p>Il y a un <i>repos</i> admirable dans la grande scène où le bey Mustafa +reçoit Isabelle, c'est le chant du chœur:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oh! che rara beltà.</span><br /> +</p> + +<p>Voilà un trait de génie, un instant de musique d'église dans un opéra +buffa; mais Rossini ayant peur d'ennuyer, l'a fait bien court.</p> + +<p>La cantilène</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Maltrattata dalla sorte</span><br /> +</p> + +<p>est un chef-d'œuvre de coquetterie; c'est suivant moi, la première fois +que la coquetterie a été peinte en Italie avec ses vraies couleurs. +Cimarosa est un peu sujet à mettre les accents de l'amour véritable dans +la bouche de ses coquettes. C'est peut-être la seule faute que ce grand +homme ait à se reprocher en peignant les cœurs de femmes. Il fallait +dans l'air d'Isabelle qu'il y eût à la fois assez d'amour pour tromper +la dupe, et assez de gaieté pour amuser le public.</p> + +<p>Le quartetto de Taddeo, dans le finale du premier acte, est excellent. +Remarquez le trait:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! chi sa mai Taddeo?</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p> + +<p>Voilà le véritable style bouffe, voilà le comique dont la musique est +capable, et il est peint avec toute la largeur de pinceau possible.</p> + +<p>Jamais, au contraire, il n'y eut de chant plus frais et plus délicat que +celui de Lindor qui entre à l'instant, avec la femme délaissée et son +amie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pria di dividerci da voi, signore.</span><br /> +</p> + +<p>Voilà une opposition admirable, voilà un effet rapide et entraînant que +Mozart et Cimarosa peuvent envier.</p> + +<p>Je crois que les plus grands sots pourraient envier à nos littérateurs +estimables la critique qu'ils ont faite de la fin de ce finale.</p> + +<p>Il est bien vrai que le bey dit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Come scoppio di cannone</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La mia testa fa bumbùm;</span><br /> +</p> + +<p>que Taddeo dit aussi:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Sono come una cornacchia</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che spennata fa crà, crà<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p> + +<p>Comment ces pauvres gens ne se sont-ils pas dit que Marmontel ou M. +Etienne auraient pu écrire huit ou dix vers délicieux, délicats, +charmants pour ce <i>finale</i>, et la musique cependant être comme celle de +Dalayrac ou de Mondonville? C'est comme si l'on s'avisait de louer, dans +la <i>Transfiguration</i>, le soin qu'a pris Raphaël de peindre ce tableau +sur une toile très-fine et de première qualité de Hollande.</p> + +<p>A Venise, à la fin de ce <i>finale</i> chanté par Paccini, Galli et la +Marcolini, les spectateurs ne pouvaient plus respirer, et s'essuyaient +les yeux.</p> + +<p>L'impression est bien celle que les gens de goût attendent d'un opéra +buffa; elle est extrêmement forte, c'est donc un chef-d'œuvre. On +n'était pas obligé à Venise ou à Vicence, de descendre jusqu'à exprimer +les détails de ce raisonnement; tout le monde s'écriait en mourant de +rire: Sublime! divin!</p> + +<p>Ce qui caractérise ce chef-d'œuvre, c'est l'extrême rapidité et +l'absence de l'emphase. Il est impossible de dire plus en moins de mots; +mais comment faire entendre ces choses à des gens qui font attention aux +paroles? Rousseau s'est chargé de la réponse. On trouve cette phrase +italienne dans un certain endroit de ses Œuvres:<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span> <i>Zanetto, lascia le +donne, e studia la matematica</i><a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + + +<p class="head">SECOND ACTE.</p> + +<p>Dans le second acte, rien de plus vif que l'entrée de Taddeo:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! signor Mustafa!</span><br /> +</p> + +<p>L'auteur du libretto fait preuve de talent en cet endroit; la situation +est forte, elle est expliquée en peu de mots, fort clairement et d'une +manière comique. Il serait difficile de trouver quelque chose de plus +gai que l'air et la pantomime</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Viva il gran Kaïmakan!</span><br /> +</p> + +<p>mais il faut pour cela que l'on ose exécuter la pantomime, et c'est ce +qu'on n'a pas fait à Paris. Rien cependant de plus inoffensif; mais la +dignité!</p> + +<p>La fin de l'air</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quà bisogna far il conto</span><br /> +</p> + +<p>égale les plus jolies idées bouffes de Cima<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>rosa, et cependant c'est un +style tout à fait différent, beaucoup plus d'esprit, et beaucoup moins +de chaleur.</p> + +<p>Je vous engage à étudier l'accompagnement et la cantilène du +raisonnement que fait le pauvre Taddeo réduit à la dure extrémité de +choisir entre le pal et son amour pour Isabelle. L'expression des +paroles</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se ricuso... il palo è pronto,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">E se accetto... è mio dovere,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Di portagi il candeliere</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Kaïmakan, signore, io resto.</span><br /> +</p> + +<p>est admirable. Voilà de ces choses pour lesquelles il faut du génie, et +que l'étude et l'application empêchent de trouver, loin de les fournir à +l'imagination d'un maestro; voilà de ces choses qu'on ne voit jamais +chez les Allemands.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une manière de finir un air aussi gai. La poétique de +l'art aurait dit à tous les compositeurs vulgaires: il faut un moment de +tristesse; mais comment être profondément triste, en même temps +très-simple, et de toute nécessité fort rapide? Rossini a répondu par la +phrase sublime et si facile en apparence:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah Taddeo! quant'era meglio</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che tu andassi in fondo al mar!</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p> + +<p>Il n'est personne qui ait été à la cour, et à qui ces félicitations +reçues sur un avancement qui désole et avec une politesse forcée, ne +rappellent les souvenirs les plus gais de ce pays-là. L'effet est si +profond, qu'il y a des jours où l'on a pitié de Taddeo, en dépit de sa +qualité si ridicule d'amant non préféré.</p> + +<p>Après un air et un chœur si comiques, il fallait un long repos, et il a +été ménagé avec beaucoup d'art par l'auteur du libretto.</p> + +<p>L'air d'Isabelle</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Per lui che adoro</span><br /> +</p> + +<p>devait peindre la coquetterie, cette fois Rossini n'a pas été aussi +heureux que dans le duetto du premier acte. Les roulades élégantes et +redoublées d'Isabelle laissent tranquille et froide l'imagination du +spectateur. Le fond de l'étoffe est si pauvre, que l'on voit malgré soi +que les broderies sont mises pour la cacher, et non pour en augmenter la +magnificence et l'effet.</p> + +<p>Rossini retrouve tout son génie dans le <i>quintetto</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ti presento di mia mano</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ser Taddeo Kaïmakan.</span><br /> +</p> + +<p>C'est peut-être le chef-d'œuvre de la pièce. Toute cette musique est +éminemment<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span> dramatique. Rien de plus gai et en même temps de plus vrai +que le trait d'Isabelle:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il tuo muso è fatto a posta.</span><br /> +</p> + +<p>Rien de plus coquet et de plus trompeur que</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Aggradisco, o mio signore.</span><br /> +</p> + +<p>Les éternûments du pauvre Mustafa ont fait rire même à Paris. +L'obstination d'un sot piqué au jeu est parfaitement rendue par</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ch'ei starnuti fin che scoppia</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Non mi movo via di quà.</span><br /> +</p> + +<p>A peine commence-t-on à être las du genre bouffe et de l'excessive +gaieté, que l'âme se repose sur la délicieuse phrase:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Di due sciocchi uniti insieme.</span><br /> +</p> + +<p>Mais à la fin, le chant du pauvre Mustafa est faible et commun:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tu pur mi prende a gioco</span><br /> +</p> + +<p>n'est encore que des <i>batteries</i> de clarinette; c'est de la musique +d'écolier ou de paresseux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>En revanche, le terzetto <i>papataci</i> est de la plus grande force; le +contraste de la voix de ténor de Lindor avec la basse-taille de Mustafa:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Che vuol poi significar?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">.... A color che mai non sanno,</span><br /> +</p> + +<p>est délicieux pour l'oreille; voilà de ces effets tout à fait +indépendants des paroles, et par conséquent invisibles aux gens qui ne +veulent voir la musique qu'à travers les paroles.</p> + +<p>Rien de plus gai et de plus entraînant que la fin du terzetto;</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Fra gl'amori e le bellezze.</span><br /> +</p> + +<p>Au milieu des flots du comique le plus vif, il y a un trait noble, +délicat, presque tendre, qui produit un admirable contraste:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se mai torno a miei paesi.</span><br /> +</p> + +<p>La scène de la prestation du serment est peut-être encore supérieure; on +l'a supprimée à Paris, et pourquoi? Est-ce envie? est-ce pour cette +autre bonne raison qu'un des chefs de Louvois disait naguère à quelques +dilettanti:</p> + +<p>«Enfin, Messieurs, notre théâtre n'est pas un théâtre du boulevard pour +y faire des bouffonneries.»<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span></p> + +<p>J'abandonne la discussion de ce mystère qui est de peu d'importance; +tant pis pour les bonnes gens qui ne savent pas se faire donner du +plaisir pour leur argent. Ils n'en font pas moins chaque soir des +phrases admirables sur l'excellence et la supériorité du théâtre qui a +l'honneur de leur ouvrir ses portes. <i>Il n'y a rien de comparable à ceci +dans toute l'Italie</i>, se disent-ils entre eux. Pourquoi troubler leur +joie? elle est si innocente! Je me trouvai une fois dans ma vie +vis-à-vis de quelques grappes d'un petit raisin vert et assez aigrelet +qu'on nous apportait au dessert dans un château près d'Edimbourg. A quoi +bon en médire? N'aurait-il pas été méchant d'attrister le riche amateur +qui faisait venir ce raisin, à grands frais, dans des serres chaudes +immenses? Ce brave homme n'avait jamais vu de chasselas de +Fontainebleau, et il aurait eu bien plus d'esprit qu'il n'appartient à +un millionnaire possesseur de serres chaudes, s'il eût pu comprendre +qu'absolument parlant, dans le pays où le raisin croît en plein air, il +peut être supérieur à celui qu'il cultive à si grands frais. Si j'eusse +pris la parole, j'aurais joué le rôle ridicule d'un jardinier qui +apporte de bien loin une nouvelle méthode de culture; il propose sa +méthode, et il n'y a que lui pour jurer de son excellence.<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p> + +<p>La bonhomie du public de Louvois, qui n'a pas le courage de se faire +donner complètes les pièces de Rossini, est d'autant plus exemplaire +qu'il doit y avoir quelque part un article de règlement qui défend de +rien supprimer dans les ouvrages représentés sur les théâtres royaux. +Peut-être aussi que, tout règlement à part, un homme tel que Rossini, à +qui l'on daigne accorder quelque talent, aurait droit à ce qu'on voulût +bien ne pas mutiler ses œuvres, et les entendre au moins une fois telles +qu'il les a faites. Mais que deviendrait la place d'arrangeur et ses +privilèges? Laissons ce bon public se féliciter de sa politesse, et se +faire un sujet de vanité du droit de siffler, dont il s'est tout +doucement laissé priver; en revanche, il n'use pas mal de celui +d'applaudir. J'ai vu hier (juin 1823) quatre actrices françaises chanter +à la fois dans l'opéra italien des <i>Nozze di Figaro</i>. Quel triomphe +flatteur pour l'<i>honneur national</i>! Il a beaucoup applaudi; il avait +entre autres plaisirs celui de la variété: chacune de ces demoiselles +chantait aigre à sa manière; mais voilà ce que les journaux libéraux +n'oseront pas dire, de peur de hasarder leur popularité.</p> + +<p>Le génie, dans <i>l'Italiana in Algeri</i>, finit avec le magnifique terzetto +qu'on a trouvé<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> trop gai pour Paris. L'air de la fin est à la fois un +tour de force en faveur de madame Marcolini; où trouver une <i>prima +donna</i> d'une poitrine assez robuste pour chanter un grand air à roulades +à la fin d'une pièce aussi fatigante? Voilà de ces choses qui +embarrassent en Italie, et empêchent quelquefois de donner <i>l'Italiana</i>; +à Louvois, jamais de difficultés semblables; mademoiselle Naldi a chanté +cet air-là comme tous les autres.</p> + +<p>Cet air est en même temps un monument historique. Quoi! un monument +historique dans le final d'un opéra buffa?—Hélas! oui, Messieurs, cela +est peut-être contre les règles, mais cela n'en a pas moins l'audace +d'être.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pensa alla patria, e intrepido</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il tuo dover adempi;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vedi per tutta Italia</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Rinascere gli esempi</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Di ardire e di valor<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Napoléon venait de recréer le patriotisme, banni d'Italie, sous peine de +vingt ans de cachot, depuis la prise de Florence par les Médicis en +1530. Rossini sut lire dans l'âme de ses auditeurs, et donner à<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span> leur +imagination un plaisir dont elle sentait le besoin. Mais, attentif à ne +pas leur demander longtemps le même genre de rêveries, à peine leur +a-t-il inspiré les sentiments les plus nobles par la belle mélodie</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 8em;">Intrepido</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il tuo dover adempi,</span><br /> +</p> + +<p>qu'il songe à les délasser par</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Sciocco tu ridi ancora.</span><br /> +</p> + +<p>Ici la bassesse d'un certain parti qui protestait contre la renaissance +des sentiments généreux et profonds en Italie, fut flétrie par le chant.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vanne mi fai dispetto,</span><br /> +</p> + +<p>toujours couvert d'applaudissements aux premières représentations.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Rivedrem le patrie arene</span><br /> +</p> + +<p>est doux et tendre. L'amour de la patrie prend ici les accents de +l'autre amour.</p> + +<p>Ce sont là les derniers accents de ce charmant opéra. Partout ailleurs +qu'à Paris, où je crois qu'il y a eu <i>haute trahison</i>, ce chef-d'œuvre +n'a jamais ennuyé. Figurez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span> <i>Andromaque</i> donnée aux <i>Français</i>, et +l'aimable Monrose remplissant le rôle d'Oreste; c'est à peu près +l'équivalent de mademoiselle Naldi jouant la folle Isabelle. Cette jolie +personne doit se réserver pour les rôles d'Aménaïde ou de Juliette, dans +lesquels elle peut être assurée de plaire à nos oreilles autant qu'à nos +yeux.</p> + +<p>Voilà, me direz-vous, des raisonnements bien longs et surtout bien +sérieux sur un jeu d'enfant, sur un opéra buffa.—Je conviens de tout, +et de la futilité du sujet, et de la longueur de la dissertation. +Croyez-vous que si des enfants voulaient vous expliquer l'art de faire +des châteaux de cartes qui puissent s'élever jusqu'au second étage sans +qu'un souffle les renverse, il ne leur faudrait pas un certain temps +pour vous exposer leurs idées, et que surtout ils ne mettraient pas un +grand sérieux à une chose si intéressante pour eux? Voyez en moi l'un de +ces enfants. Certainement vous n'acquerrez pas des idées bien nettes ou +bien utiles en parlant musique; mais si le ciel vous a donné un cœur, +vous acquerrez des plaisirs. + +<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3> + +<p class="head">LA PIETRA DEL PARAGONE</p> + + +<p><span class="lettre">I</span><span class="smcap">l</span> +me semble que c'est madame Marcolini qui fit engager +(<i>scritturare</i>)<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a> Rossini à Milan pour l'automne de 1812. Il fit, pour +<i>la Scala</i>, la <i>Pietra del Paragone</i>. Il avait vingt et un ans. Il eut +le bonheur d'être chanté par la Marcolini, et par Galli, Bonoldi, et +Parlamagni, à la fleur de leur talent, et qui tous eurent un succès fou. +La bonté du public s'étendit jusqu'au pauvre <i>Vasoli</i>, ancien grenadier +de l'armée d'Égypte, presque aveugle, et chanteur du troisième ordre, +qui se fit une réputation dans l'air du <i>Missipipi</i>.<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p> + +<p>La <i>Pietra del Paragone</i> est, suivant moi, le chef-d'œuvre de Rossini +dans le genre bouffe. Je prie le lecteur de ne pas s'effrayer à cette +phrase admirative; je me garderai bien de hasarder une analyse comme +celle de l'<i>Italiana in Algeri</i>: la <i>Pietra del Paragone</i> n'est pas +connue à Paris; des gens d'esprit ont eu de bonnes raisons pour ne la +faire paraître que mutilée; elle a manqué son effet, et pour toujours.</p> + +<p>Le <i>libretto</i> est fort bien; ce sont encore des situations fortes qui se +succèdent avec une rapidité charmante, elles sont expliquées fort +clairement, en peu de mots, et très souvent ces mots sont comiques. Ces +situations, quoique vives et faisant un appel direct et puissant aux +passions et aux goûts habituels de chaque personnage,<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> ne s'écartent +point de la vie réelle et des habitudes sociales de cette heureuse +Italie, si fortunée par son cœur, si malheureuse par ses petits tyrans. +Le chef-d'œuvre du talent, en un tel pays, c'est que ces situations +<i>fortes</i>, bien loin de montrer la vie sous un point de vue triste et qui +n'a qu'un vernis de gaieté, comme l'<i>Intérieur d'un bureau</i> ou le +<i>Solliciteur</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>, dont les héros me font pitié à la seconde fois que je +les vois, ne réveillent pas même une seule idée sombre; mais c'est en +vain que l'on chercherait dans un <i>libretto</i> italien, ces<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> mots +spirituels qui étincellent dans les pièces du Gymnase, et font tant de +plaisir à la première représentation et même à la seconde.</p> + +<p>Cet opéra s'appelle <i>la Pierre de touche</i>, parce qu'il s'agit d'un jeune +homme, le comte Asdrubal, qui vient d'hériter d'une fortune +considérable, et qui tente une épreuve, qui <i>essaie</i> comme avec une +<i>pierre de touche</i> le cœur des amis et même des maîtresses qui lui sont +arrivés en même temps que la fortune. Un homme vulgaire serait heureux +du concert de flatteries et d'égards qui environne le comte Asdrubal; +tout lui rit excepté son propre cœur: il aime la marquise Clarice, jeune +veuve qui, avec une trentaine d'autres amis, est venue passer le temps +de la <i>villegiatura</i> dans son palais, situé au milieu de la forêt de +Viterbe, dans le voisinage de Rome; mais peut-être Clarice n'aime en lui +que sa brillante fortune et son grand état de maison.</p> + +<p>Tous les voyageurs se rappelleront la forêt de Viterbe et ses aspects +délicieux. C'est de là que Claude Lorrain et Guaspre Poussin ont tiré +tant de beaux paysages. Ces sites charmants sont tout à fait d'accord +avec les passions qui agitent les habitants du château. Le comte +Asdrubal a un ami intime, jeune poëte sans vanité<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> académique, sans +affectation, mais non pas sans amour. Joconde, c'est le nom du jeune +enthousiaste, aime aussi la marquise Clarice. Il soupçonne qu'on lui +préfère Asdrubal. Clarice, de son côté, pense que si elle laisse +paraître sa passion pour Asdrubal, il pourra croire, même en acceptant +sa main, qu'elle a été bien aise de partager une grande fortune et une +belle existence dans le monde.</p> + +<p>Parmi la foule de parasites et de flatteurs de toutes les espèces qui +abondent au château du comte, le poëte a placé sur le premier plan <i>don +Marforio</i>, le journaliste du pays. En France, ce sont les premiers +hommes de la nation<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a> qui se chargent du soin de nous parler tous les +matins; c'est tout le contraire en Italie. Ce <i>don Marforio</i>, intrigant, +poltron, <i>vantard</i>, méchant, mais non pas sot, se charge du soin de nous +faire rire, de concert avec un <i>don Pacuvio</i>, nouvelliste acharné, qui a +toujours un secret d'importance à confier à tout le monde. Ce ridicule +presque impossible en France à cause de la demi-liberté de la presse +dont nous jouissons, se trouve à chaque pas en Italie, où les gazettes +sont archicensurées et où les gouvernements<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> ne se font pas faute faire +jeter en prison douze ou quinze indiscrets qui ont redit une nouvelle +dans un café, et ne les lâchent que lorsque chacun a confessé de qui il +tient la nouvelle fatale, et qui souvent est un conte à dormir debout.</p> + +<p>Don Pacuvio et don Marforio, le nouvelliste et le journaliste de Rome, +ont pour faire la conversation avec eux dans le château d'Asdrubal, deux +jeunes parentes du comte, qui ne seraient pas fâchées de l'épouser. +Elles emploient pour y parvenir tous les petits moyens d'usage en +pareille occurrence, et don Marforio est leur conseiller intime.</p> + +<p>Au lever de la toile, tous ces caractères sont mis en jeu d'une manière +aussi vive que pittoresque par un chœur superbe; <i>don Pacuvio</i>, le +nouvelliste assommant, veut absolument communiquer une nouvelle de la +dernière importance aux amis du comte, et même aux deux jeunes femmes +qui prétendent à sa main. Le nouvelliste est fort mal reçu et finit par +mettre tout le monde en fuite; il poursuit ses victimes.</p> + +<p>Joconde, le jeune poète passionné, et don Marforio, le journaliste, +paraissent et chantent ensemble un duo littéraire, et qui, comme on le +pense bien, n'en est pas moins vif pour cela. «J'anéantis mille<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span> poëtes +par un seul coup de mon journal», dit le folliculaire:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mille vati al suolo io stendo</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Con un colpo di giornale.</span><br /> +</p> + +<p>«Faites-moi la cour et vous aurez de la gloire.—Je la mépriserais à ce +prix! s'écrie le jeune poëte. Que peut-il y avoir de commun entre un +journal et moi?» Ce <i>duetto</i> est extrêmement piquant, et il fallait +Rossini pour le faire. On y admire de la légèreté, du feu, de l'esprit +et une absence totale de passion. Le malin journaliste, trouvant Joconde +inattaquable par la vanité, le quitte en lui lançant un mot piquant sur +son amour malheureux pour Clarice: «Il y a bien de la grandeur d'âme, +lui dit-il, mais il y a rarement du succès à lutter contre des millions, +avec un cœur bien épris pour tout avantage.» Cette triste vérité navre +le jeune poëte; ils sortent tous les deux, et cette aimable Clarice, +dont on a tant parlé, paraît enfin; elle chante la cavatine</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Eco pietosa tu sei la sola,</span><br /> +</p> + +<p>aussi célèbre en Italie que l'air de <i>Tancrède</i>, mais que les prudents +directeurs de notre Opéra-Buffa ont eu l'esprit de supprimer.</p> + +<p>On sent combien il est dans les moyens<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span> de la musique de peindre un +amour sans espoir, et avec lequel les scènes précédentes nous ont fait +faire une connaissance intime. Il s'agit d'un amour non plus contrarié +par l'obstacle vulgaire d'un père ou d'un tuteur, mais par la crainte, +bien autrement cruelle, de paraître aux yeux de ce qu'on aime n'avoir +qu'une âme vile et commune. Les connaisseurs trouvent que cette +différence est immense.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Eco pietosa (dit Clarice) tu sei la sola</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che mi consola nel mio dolor<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>En effet, où trouver une confidente dans la situation de Clarice? il +n'en est plus pour les âmes un peu élevées. Toutes les amies possibles +auraient dit à Clarice: Épousez, épousez bien vite, n'importe par quel +moyen, et vous serez aimée ensuite si vous pouvez.</p> + +<p>Pendant que Clarice chante, le comte, qui se trouve dans un bosquet +voisin, s'avise de faire l'écho; c'est une idée folle et hors de son +système à laquelle il n'a pas la force de résister. Quand Clarice dit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quel dirmi, o dio, non t'amo,</span><br /> +</p> + +<p>le comte répond <i>amo</i>. Voilà une nuance que<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> Rossini n'avait pas dans +l'air de <i>Tancrède</i>; qu'on juge de l'effet qu'une situation aussi bien +faite pour l'opéra et les douces illusions de la musique aurait produit +à Paris! C'est bien là ce qu'ont senti nos <i>directeurs</i> prudents.</p> + +<p>Clarice a un instant de bonheur, mais l'aveu de la tendresse du comte +n'a été que passager; elle le rencontre un moment après, il est aussi +gai, aussi aimable, mais aussi froidement poli que jamais. Il médite sa +grande épreuve; on le voit donner les dernières instructions à +l'intendant qui doit le seconder. Il s'est aperçu de l'amour malheureux +de Joconde pour Clarice, et il est bien aise de voir par lui-même +comment ira en son absence le malheur de son ami. Le comte disparaît +enfin pour revenir bientôt après déguisé en Turc. Le Turc a fait +présenter par huissier à l'intendant une lettre de change en très-bonne +forme, signée par le père du comte Asdrubal, et dont le montant, deux +millions, absorbera la plus grande partie de la fortune du comte. +L'intendant ne manque pas de reconnaître véritable et valable la +signature du père de son maître, et tout le monde croit celui-ci ruiné. +Il paraît enfui sous son costume de Turc et vient commencer le plus beau +<i>finale</i> bouffe que Rossini ait jamais écrit.</p> + +<p><i>Sigillara</i> est le mot barbare et à moitié<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> italien avec lequel Galli, +déguisé en Turc, répond à toutes les objections qu'on peut lui faire. Il +veut mettre les scellés partout. Ce mot baroque, sans cesse répété par +le Turc, et dans tous les tons, puisqu'il fait sa réponse à tout ce +qu'on peut lui dire, fit une telle impression a Milan, sur ce peuple né +pour le <i>beau</i>, qu'il fit changer le nom de la pièce. Si vous parlez de +la <i>Pietra del paragone</i> en Lombardie, personne ne vous entend; il faut +dire <i>il Sigillara</i>.</p> + +<p>C'est ce <i>finale</i> qu'on a supprimé à Paris.</p> + +<p>La réplique du Turc au journaliste, qui veut s'opposer à ce que les +huissiers mettent les scellés sur sa chambre et ses papiers, est célèbre +en Italie par le rire inextinguible qu'elle fit naître dans le temps.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">D. Marforio.—Mi far critica giornale</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Che aver fama in ogni loco.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 3em;">Il Turco.—Ti lasciar al men per poco</span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">Il bon senso a respirar<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>L'effet du final <i>Sigillara</i> fut délicieux pour le public; cet opéra +créa à <i>la Scala</i> une époque d'enthousiasme et de joie; on accourait en +foule à Milan de Parme, de Plaisance, de Bergame, de Brescia et de +toutes les villes à vingt lieues à la ronde.<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span> Rossini fut le premier +personnage du pays; on s'empressait pour le voir. L'amour se chargea de +le récompenser. A la vue de tant de gloire, la plus jolie peut-être des +jolies femmes de la Lombardie, jusque-là fidèle à tous ses devoirs, et +qu'on citait en exemple aux jeunes femmes, oublia ce qu'elle devait à sa +gloire, à son palais, à son mari, et enleva publiquement Rossini à la +Marcolini. Rossini fit de sa jeune maîtresse la première musicienne +peut-être de l'Italie; c'est à côté d'elle, sur son piano, et à sa +maison de campagne de B***, qu'il a composé la plupart des airs et des +<i>cantilènes</i> qui, plus tard, ont fait le succès de ses trente +chefs-d'œuvre.</p> + +<p>Tout respirait alors le bonheur en Lombardie, Milan, capitale brillante +d'un nouveau royaume, où le <i>taux</i> de la sottise exigée par le roi était +moins élevé que dans tous les États voisins, réunissait tous les genres +d'activité, tous les moyens de faire fortune et d'avoir des plaisirs; +or, pour un pays comme pour un individu, ce n'est pas tant d'être riche +qui fait le bonheur, c'est de le devenir. Les mœurs nouvelles de Milan +avaient une vigueur inconnue depuis le moyen âge<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, et cependant nulle +affec<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>tation, nulle pruderie, nul enthousiasme aveugle pour Napoléon; on +ne lui donnait de la flatterie basse qu'autant qu'il la payait bien et +argent comptant.</p> + +<p>Ce bonheur de la Lombardie, en 1813, était d'autant plus touchant qu'il +allait finir. Je ne sais quel vague pressentiment faisait déjà prêter +l'oreille aux coups du canon qu'on entendait dans le nord. Pendant le +succès fou de la <i>Pietra del paragone</i> nos armées fuyaient sur le +<i>Borysthène</i> et le d..... <i>u.....</i> s'avançait à grands pas.</p> + +<p>Quelle que soit l'indifférence habituelle et peut-être un peu jouée de +Rossini, il ne peut s'empêcher quelquefois de parler avec l'accent de +l'enthousiasme, si rare chez lui, de cette belle époque de sa jeunesse +où il fut heureux en même temps que tout un peuple qui, après trois +cents ans d'éteignoir, s'élançait au bonheur.</p> + +<p>Le second acte de la <i>Pietra del paragone</i> s'ouvre par un <i>quartetto</i> +unique dans les œuvres de Rossini; il exprime parfaitement le ton et le +charme d'une conversation aimable entre gens qui ont des sentiments +vifs, mais qui cependant ne se livrent pas actuellement au bonheur d'en +parler.</p> + +<p>Vient ensuite un duel comique entre <i>don Marforio</i>, le journaliste, qui +a eu l'insolence de parler d'amour à Clarice, et <i>Joconde</i>, le jeune +poëte, qui l'adore sans<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span> en être aimé et qui prétend la venger.</p> + +<p>Le journaliste poussé à bout, s'écrie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Dirò ben di voi nel mio giornale.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">—Potentissimi dei! sarebbe questa</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Una ragion più forte</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Per ammazzarti subito<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Ce duel se complique par l'arrivée du comte, qui prétend aussi se faire +rendre raison d'un article insolent que le journaliste a fait sur ses +malheurs. Le grand <i>terzetto</i> qui résulte de cette situation peut +soutenir la comparaison avec le célèbre duel des <i>Nemici generosi</i> de +Cimarosa; la différence entre les deux <i>maestri</i> est toujours celle de +la passion à l'esprit.</p> + +<p>La plaisanterie forcée du journaliste poltron qui voudrait bien terminer +l'affaire à l'amiable:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Con quel che resta ucciso</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Io poi mi battero,</span><br /> +</p> + +<p>est délicieuse en musique.</p> + +<p>Le chant</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ecco i soliti saluti,</span><br /> +</p> + +<p>pendant que les deux amis, qui ont pris<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> les épées apportées sur des +plats d'argent par deux laquais en grande livrée, font les saluts +d'usage dans les salles d'armes, est parfait. Les idées qu'il réveille +ont juste le degré de sérieux nécessaire pour tromper un homme d'esprit +rendu bête par la peur.</p> + +<p>Ce <i>terzetto</i>, délicieux partout, eut un succès fou en Italie, où, +presque dans chaque ville, il faisait plaisanterie <i>ad hominem</i> contre +le journaliste officiel qui, malgré ses hautes protections, voit +toujours fondre sur lui de temps à autre quelques-uns de ces orages de +coups de bâton dont Scapin se moque. A Milan, où tout le monde se +connaît, le succès fut plus fou qu'ailleurs: l'acteur qui jouait don +Marforio s'était procuré un habit complet que toute la ville avait vu +porter par le journaliste protégé de la police.</p> + +<p>La <i>Pietra del paragone</i> finit par un grand air comme l'<i>Italiana in +Algeri</i>. La Marcolini voulut paraître sous des habits d'homme, et +Rossini fit arranger par le poëte que Clarice se déguiserait en +capitaine de hussards, toujours pour arracher au comte l'aveu de son +amour.</p> + +<p>Personne à Milan, pas même le journaliste plaisanté, ne s'avisa de +trouver absurde qu'une jeune dame romaine, de la première distinction, +s'amusât à prendre l'uniforme de capitaine de hussards et eût<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> l'idée de +venir saluer le public le sabre à la main, à la tête de sa troupe. Si la +Marcolini l'avait exigé, Rossini l'eût fait chanter à cheval. L'air est +fort beau; mais ce n'est qu'un grand air de bravoure; et au moment où +l'intérêt devrait être le plus vif, la passion manque, l'imagination ne +sait plus où se prendre pour être électrisée, et l'on finit pauvrement +par applaudir des roulades comme dans un concert.</p> + +<p>A Milan, Rossini vola l'idée de ses <i>crescendo</i>, depuis si célèbres, à +un compositeur nommé Joseph Mosca, qui se mit dans une grande colère. + +<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3> + +<p class="head">LA CONSCRIPTION ET L'ENVIE.</p> + + +<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">près</span> +tant de succès, Rossini alla revoir Pesaro et sa famille à +laquelle il est passionnément attaché. Il n'a écrit de sa vie qu'à une +seule personne, c'est sa mère, et il adresse sans façon ses lettres:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>All'ornatissima signora Rossini, madre</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>del celebre maestro.</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 12em;">in Bologna.</span><br /> +</p> + +<p>Tel est le caractère de l'homme; moitié au sérieux, moitié en se +moquant, il avoue la gloire qui l'entoure et ne songe guère à la petite +modestie d'académie; c'est ce qui me fait croire qu'à Paris il n'aurait +pas de succès personnel. Heureux par son génie au milieu du peuple le +plus sensible de l'univers, enivré d'hommages au sortir de l'enfance, il +croit en sa propre gloire, et ne voit pas pourquoi un homme tel que +Rossini ne serait pas naturellement et sans concession au même rang +qu'un général de division ou qu'un ministre. Ils ont gagné<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> un gros lot +à la loterie de l'ambition; lui, il a gagné un gros lot à la loterie de +la nature. Cette phrase est de Rossini, je la lui ai entendu dire à +Rome, en 1819, un soir qu'il faisait attendre la société du prince +Chigi.</p> + +<p>Vers le temps de son voyage à Pesaro, il eut un nouveau succès alors +bien rare; les terribles lois de la conscription s'abaissèrent devant +son génie naissant. Le ministre de l'intérieur du royaume d'Italie osa +proposer une exception en sa faveur au prince Eugène; et le prince, +malgré la peur affreuse que lui faisaient les lettres de Paris, céda à +la voix publique. Rossini, dégagé du métier de soldat, alla à Bologne; +il y était attendu par des aventures du même genre que celles de Milan, +l'enthousiasme du public et l'amour des plus belles.</p> + +<p>Les rigoristes de Bologne, célèbres en Italie, et qui jouent en musique +à peu près le même rôle que les membres de l'Académie française pour les +trois unités, lui reprochèrent avec raison de faire quelquefois des +fautes contre les règles de la composition. Il en convint. «Je n'aurais +pas tant de fautes à me reprocher, dit-il aux pauvres rigoristes, si je +lisais deux fois mon manuscrit; mais vous savez que j'ai à peine six +semaines pour composer un opéra; je m'amuse pendant le premier<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span> mois. Et +quand voulez-vous que je m'amuse, si ce n'est à mon âge et avec mes +succès? Voulez-vous que j'attende d'être vieux et envieux? Enfin +arrivent les quinze derniers jours; j'écris tous les matins un <i>duetto</i> +ou un air, que l'on répète le soir. Comment voulez-vous que je +m'aperçoive d'une faute de grammaire dans les accompagnements +(<i>l'instrumentazione</i>)?»</p> + +<p>On fit grand bruit dans les cercles de Bologne de ces fautes de +grammaire. Des pédants prétendirent jadis que Voltaire ne savait pas +l'orthographe.—Tant pis pour l'orthographe, dit Rivarol.</p> + +<p>A Bologne, M. Gherardi répondait aux déclamations des pédants, qui +reprochaient amèrement à Rossini des infractions nombreuses aux règles +de la composition: «Qui a fait ces règles? sont-ce des gens supérieurs +en génie à l'auteur de <i>Tancrède</i>? Une sottise, parce qu'elle est +antique et que tous les maîtres d'école l'enseignent, cesse-t-elle +d'être une sottise?</p> + +<p>«Examinons ces prétendues règles: et d'abord qu'est-ce que des règles +que l'on peut enfreindre sans que le public s'en aperçoive et sans que +ses plaisirs en soient le moins du monde diminués?»</p> + +<p>Je crois qu'à Paris M. Berton, de l'Ins<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>titut, a renouvelé cette +querelle<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>. Le fait est qu'on ne remarque nullement ces fautes en +entendant les opéras de Rossini. C'est comme si l'on faisait un crime à +Voltaire<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span> de ne pas employer les mêmes coupes de phrase et les mêmes +<i>tours</i> que La Bruyère et Montesquieu. Le second de ces grands écrivains +disait: «Un membre de l'Acadé<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>mie française écrit comme on écrit, un +homme d'esprit écrit comme <i>il</i> écrit.»</p> + +<p>Il fallait un prétexte à l'envie d'une cinquantaine de compositeurs +<i>connus</i>, qui<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> venaient de se voir anéantis en quelques mois par les +œuvres d'un étourdi de vingt ans. Ces sortes de reproches, soutenus par +une <i>classe</i>, font toujours un<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span> certain effet et ils seront reproduits +tant qu'on applaudira Rossini. La discussion des <i>fautes d'orthographe</i> +occuperait quarante pages et ennuierait mortellement; je<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> la supprime. +Le seul exposé technique des objections des pédants remplirait dix +feuillets. Le lecteur peut aller à Feydeau un jour où l'on donne +<i>Montano et Stéphanie</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> et le lendemain venir au <i>Tancrède</i>. M. Berton +apparemment n'est pas tombé dans ces fautes de composition qu'il +reproche <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span>avec tant de hauteur à <i>M. Rossini</i>: eh bien! je prie le +lecteur de répondre la main sur la conscience; quelle est la différence +des deux ouvrages?</p> + +<p>Il y a dans chaque ville d'Italie vingt croque-notes, qui pour un +sequin, se seraient chargés de corriger toutes les fautes de langue d'un +opéra de Rossini. J'ai ouï faire une autre objection: les pauvres +d'esprit, en lisant ses partitions, se scandalisent de <i>ce qu'il ne tire +pas un meilleur parti de ses idées</i>. C'est l'avare qui traite de fou +l'homme riche et heureux qui jette un louis à une petite paysanne en +échange d'un bouquet de roses. Il n'est pas donné à tout le monde de +comprendre les plaisirs de l'étourderie.</p> + +<p>A Bologne, le pauvre Rossini eut un embarras plus sérieux que celui des<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> +pédants: sa maîtresse de Milan, abandonnant son palais, son mari, ses +enfants, sa réputation, arriva un beau matin dans sa petite chambre +d'auberge plus que modeste. Le premier moment fut de la plus belle +tendresse; mais bientôt parut aussi la femme la plus célèbre et la plus +jolie de Bologne (la princesse C....). Rossini se moqua de toutes deux, +leur chanta un air bouffe, et les planta là; il n'est pas fort pour +l'amour-passion. + +<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3> + +<p class="head">L'IMPRESARIO ET SON THÉATRE</p> + + +<p><span class="lettre">D</span><span class="smcap">e</span> +Bologne, qui est le quartier général de la musique en Italie, Rossini +fut engagé pour toutes les villes où se trouve un théâtre. On faisait +partout aux <i>impresari</i> la condition de faire écrire un opéra par +Rossini. On lui donnait en général mille francs par opéra, et il en +faisait quatre ou cinq tous les ans.</p> + +<p>Voici le mécanisme des théâtres d'Italie: un entrepreneur (et c'est très +souvent le patricien le plus riche d'une petite ville; ce rôle donne de +la considération et des plaisirs, mais ordinairement il est ruineux), un +riche patricien, dis-je, prend l'entreprise du théâtre de la ville où il +brille; il forme une troupe, toujours composée de la <i>prima donna</i>, le +<i>tenore</i><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, le <i>basso cantante</i>, le <i>basso buffo</i>, une seconde femme<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span> +et un troisième bouffe. L'<i>imprésario</i> engage un maestro (compositeur), +qui lui fait un opéra nouveau, en ayant soin de calculer ses airs pour +la voix des sujets qui doivent les chanter. L'imprésario achète le poëme +(libretto); c'est une dépense de 60 ou 80 francs. L'auteur est quelque +malheureux abbé, parasite dans quelque maison riche du pays. Le rôle si +comique du parasite, si bien peint par Térence, est encore dans toute sa +gloire en Lombardie, où la plus petite ville a cinq ou six maisons de +cent mille livres de rente. L'imprésario, qui est le chef d'une de ces +maisons, remet le soin de toutes les affaires financières de son théâtre +à un régisseur, qui est d'ordinaire l'avocat archifripon qui lui sert +d'intendant; et lui, l'imprésario, devient amoureux de la prima donna: +le grand objet de curiosité dans la petite ville est de savoir s'il lui +donnera le bras en public.</p> + +<p>La troupe, ainsi organisée, donne enfin sa première représentation, +après un mois d'intrigues burlesques et qui font la nouvelle du pays. +Cette <i>prima recita</i> fait le plus grand événement public pour la petite +ville, et tel que je n'en trouve point à lui comparer à Paris. Huit à +dix mille personnes discutent pendant trois semaines les beautés et les +défauts de l'opéra avec toute la force d'attention qu'ils ont reçue<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span> du +ciel, et surtout avec toute la force de leurs poumons. Cette première +représentation, quand elle n'est pas interrompue par une esclandre, est +ordinairement suivie de vingt ou trente autres, après quoi la troupe se +disperse. Cela s'appelle en général une saison (una stagione). La +meilleure saison est celle du carnaval. Les chanteurs qui ne sont pas +engagés (scriturati) se tiennent communément à Bologne ou à Milan; là +ils ont des agents de théâtre qui s'occupent de les placer et de les +voler.</p> + +<p>Après cette petite description des mœurs théâtrales, le lecteur se fera +tout de suite une idée de la vie singulière et sans analogue en France +que Rossini mena de 1810 à 1816. Il parcourut successivement toutes les +villes d'Italie, passant deux ou trois mois dans chacune. A son arrivée, +il était reçu, fêté, porté aux nues par les <i>dilettanti</i> du pays; les +quinze ou vingt premiers jours se passaient à recevoir des dîners et à +hausser les épaules de la bêtise du libretto. Rossini, outre qu'il a +dans l'esprit un feu étonnant, a été élevé par sa première maîtresse (la +comtesse P*** de Pesaro), dans la lecture de l'Arioste, des comédies de +Machiavel, des <i>Fiabe</i> de Gozzi, des poëmes de Buratti, et sent fort +bien les sottises d'un libretto. <i>Tu mi hai dato versi</i>,<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span> <i>ma non +situazioni</i>, lui ai-je entendu dire plusieurs fois au poëte crotté qui +se confond en excuses et deux heures après lui apporte un sonnet, +<i>umiliato alla gloria del più gran maestro d'Italia e del mondo</i>.</p> + +<p>Après quinze ou vingt jours de cette vie dissipée, Rossini commence à +refuser les dîners et les soirées musicales, et il prétend s'occuper +sérieusement à étudier les voix de ses acteurs; il les fait chanter au +piano, et on le voit obligé de mutiler les plus belles idées du monde, +parce que le <i>tenore</i> ne peut pas atteindre à la note dont sa pensée +avait besoin, ou parce que la <i>prima donna</i> chante toujours faux dans le +passage de tel ton à tel autre. Quelquefois, dans toute la troupe, il +n'y a que le <i>basso</i> qui puisse chanter.</p> + +<p>Enfin, vingt jours avant la première représentation, Rossini, +connaissant bien les voix de ses chanteurs, se met à écrire. Il se lève +tard, compose au milieu de la conversation de ses nouveaux amis, qui, +quoi qu'il fasse, ne le quittent pas un instant de toute la journée. Il +va dîner avec eux à l'<i>Osteria</i>, et souvent souper; il rentre fort tard, +et ses amis le reconduisent jusqu'à sa porte en chantant à tue-tête de +la musique qu'il improvise, quelquefois un <i>miserere</i>, au grand scandale +des dévots du quartier. Il rentre enfin, et c'est à cette<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> époque de la +journée, vers les trois heures du matin, que lui sont venues ses idées +les plus brillantes. Il les écrit à la hâte et sans piano, sur de petits +bouts de papier, et le lendemain il les arrange, les <i>instrumente</i>, pour +parler son langage, en causant avec ses amis. Figurez-vous un esprit +vif, ardent, que toutes choses frappent, qui tire parti de tout, qui ne +s'embarrasse de rien. Ainsi, dernièrement, composant son <i>Moïse</i>, +quelqu'un lui dit: «Vous faites chanter des Hébreux, les ferez-vous +naziller comme à la synagogue?» Cette idée le frappe, et sur-le-champ il +compose un chœur magnifique qui commence en effet par certaines +combinaisons de sons qui rappellent un peu la synagogue juive. Une seule +chose à ma connaissance peut paralyser ce génie brillant, toujours +créateur, toujours en action, c'est la présence d'un pédant qui vient +lui parler gloire et théorie et l'accabler de compliments savants. Alors +il prend de l'humeur et se permet des plaisanteries souvent plus +remarquables par leur énergie grotesque que par la mesure parfaite et +l'atticisme. En Italie, comme il n'y a point eu de cour dédaigneuse +s'amusant à épurer la langue, et que personne ne s'avise de songer à son +rang avant que de rire, le nombre des choses réputées grossières ou +ignobles est infini<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>ment restreint; de là, la couleur particulière de la +poésie de Monti; cela est noble, cela est sublime, et cependant cela ne +rappelle nullement les scrupules et les timidités sottes d'un hôtel de +Rambouillet. C'est le contraire de M. l'abbé Delille; le mot <i>noble</i> n'a +pas le même sens en Italie et en France.</p> + +<p>Rossini dit un jour à un pédant, <i>monsignore</i> de son métier, qui l'avait +relancé jusque dans sa petite chambre d'auberge et qui l'empêchait de se +lever: «<i>Ella mi vanta per mia gloria</i>, etc.» «Vous voulez bien me +parler de ma gloire: savez-vous, monseigneur, quel est mon véritable +titre à l'immortalité? c'est d'être le plus bel homme de mon siècle. +Canova m'a dit qu'il compte me prendre un jour pour modèle pour une +statue d'Achille.» A ces mots, il saute de son lit et paraît aux yeux du +monsignore (prélat romain) en costume d'Achille, ce qui est un grand +manque de respect en ce pays-là.</p> + +<p>«Voyez-vous cette jambe, voyez-vous ce bras? continue-t-il: quand on est +fait de cette façon, je pense qu'on est sûr de l'immortalité...» Je +supprime la suite du discours; une fois lancé dans la mauvaise +plaisanterie, il s'exalte par le son de ses paroles et par le rire fou +que lui donnent ses propres idées; il improvise des sottises<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> à +l'infini, il devient outrageant, et rien ne peut l'arrêter. Le +monsignore pédant en fut bientôt réduit à prendre la fuite.</p> + +<p>Composer n'est rien, à ce que dit Rossini; l'ennuyeux, c'est de faire +répéter. C'est dans ce triste moment que le pauvre maestro endure le +supplice d'entendre défigurer, dans tous les tons de la voix humaine, +ses plus belles idées, ses cantilènes les plus brillantes ou les plus +suaves. Il y a de quoi se siffler soi-même, dit Rossini. Il sort triste +des répétitions, il est dégoûté de ce qu'il admirait la veille.</p> + +<p>Mais ces séances, si pénibles pour le jeune compositeur, sont à mes yeux +le triomphe de la sensibilité italienne; c'est là que rassemblés autour +d'un mauvais piano écloppé, dans le taudis qu'on appelle le <i>ridotto</i> du +théâtre de quelque petite ville, telle que Reggio ou Velletri, j'ai vu +huit ou dix pauvres diables d'acteurs répéter au bruit de la cuisine et +du tourne-broche du voisin; je les ai vus éprouver et rendre +admirablement les impressions les plus fugitives et les plus +entraînantes que puisse donner la musique; c'est là que l'homme du nord, +étonné, voit des ignorants, incapables de jouer une valse sur le piano, +ou de dire quelle est la différence d'un ton à un autre, chanter et +accompagner <i>par instinct</i>, et avec un <i>brio</i> admirable,<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span> la musique la +plus singulière et la plus originale, que le maestro recompose et +arrange sous leurs yeux à mesure qu'ils la chantent. Ils font cent +fautes; mais en musique, toutes les fautes qui sont faites par excès de +verve sont bientôt pardonnées, comme en amour toutes les fautes qui +viennent de trop aimer. Au reste, ces séances qui m'ont charmé, moi +ignorant, auraient sans doute scandalisé M. Berton de l'Institut.</p> + +<p>L'homme de bonne foi, étranger à l'Italie, reconnaît sur-le-champ que +rien n'est absurde comme de vouloir faire des compositeurs et des +chanteurs loin du Vésuve<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Dans ces pays du <i>beau</i>, l'enfant à la +mamelle entend chanter, et ce n'est pas précisément des airs comme +<i>Malbrouk</i> ou <i>C'est l'amour, l'amour</i>. Sous un climat brûlant, sous une +tyrannie sans pitié, où parler est si dangereux, le désespoir ou le +bonheur s'expriment plus naturellement par un chant plaintif que par une +lettre. On ne parle que de musique; on n'ose avoir une opinion et la +discuter avec feu et franchise que sur la musique; on ne lit et l'on +n'écrit qu'une seule chose, ce sont des sonnets satiriques en dialecte +de pays<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> contre le gouverneur de la ville; et le gouverneur, à la +première occasion, fait coffrer comme carbonari tous les poëtes de +l'endroit. Ceci est à la lettre, sans exagération aucune, et j'écrirais +vingt noms si la prudence le permettait. Réciter le sonnet burlesque +contre le gouverneur ou le souverain, est beaucoup moins dangereux que +discuter un principe politique ou un trait d'histoire. L'abbé ou le Cav. +di M., qui fait le rôle d'espion, étant de la plus drôle d'ignorance, +s'il répète au chef de la police, d'ordinaire homme d'esprit et renégat +libéral, quelque raisonnement qui se tienne debout et qui ait +l'apparence du sens commun, à l'instant la preuve de la police est +faite, et il est clair que l'espion ne calomnie pas. Le préfet de police +vous fait appeler et vous dit gravement: Vous déclarez la guerre au +gouvernement de mon maître, vous vous permettez de parler, <i>pescano in +quel che dite</i><a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>.</p> + +<p>Réciter le sonnet satirique à la mode est au contraire un péché dont +tout le monde se rend coupable, et dont tout le monde peut être accusé +calomnieusement; cela ne passe pas la portée connue de l'espion.</p> + +<p>Nous avons laissé Rossini faisant répéter son opéra à un mauvais piano, +dans le<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> ridotto de quelque petit théâtre d'une ville du troisième +ordre, comme Pavie ou Imola. Si cette petite salle obscure est le +sanctuaire du génie musical et de l'enthousiasme des arts sans +forfanterie et sans nulle idée au monde de comédie; en revanche aussi, +toutes les prétentions et les disputes les plus grotesques de +l'amour-propre le plus incroyable et le plus naïf s'étalent à l'envi +autour de ce méchant piano. Quelquefois il y périt; on le brise à coups +de poing, et l'on finit par s'en jeter les morceaux à la tête. Je +conseille à tout voyageur en Italie, sensible aux arts, de se donner ce +spectacle. Cet intérieur de la troupe fait la conversation de toute la +ville, qui attend son plaisir ou son ennui, pendant le mois le plus +brillant de l'année, de la réussite ou de la chute de l'opéra nouveau. +Une petite ville, dans cet état d'ivresse, oublie l'existence du reste +du monde; c'est durant ces incertitudes que l'<i>imprésario</i> joue un rôle +admirable pour son amour-propre, et qu'il est à la lettre le premier +homme du pays. J'ai vu des banquiers avares ne pas regretter d'avoir +acheté ce rôle flatteur par la perte de quinze cents louis. Le poëte +Sografi a fait un acte charmant sur les aventures et les prétentions +d'une troupe d'opéra. Il y a le rôle d'un ténor allemand qui n'entend +pas<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> un mot d'italien, qui est à mourir de rire. Cela est digne de +Regnard ou de Shakspeare. La vérité est si <i>outrée</i>, c'est une si drôle +de chose que des chanteurs italiens disputant sur les intérêts de leur +gloire, enivrés qu'ils sont par les accents divins d'une musique +passionnée, que l'embarras du poëte a été de diminuer, d'affaiblir des +trois quarts et de ramener aux limites du vraisemblable, la vérité et la +nature, bien loin de les charger. La vérité la plus vraie eût paru comme +une caricature dépourvue de toute vraisemblance.</p> + +<p>Marchesi (fameux soprano de Milan) ne voulait plus chanter, dans les +dernières années de sa carrière théâtrale, à moins qu'au commencement de +l'opéra sa première entrée n'eût lieu à cheval, ou du haut d'une +colline. Dans tous les cas, le bouquet de plumes blanches qui se +balançait sur son casque, devait avoir au moins six pieds de haut.</p> + +<p>Crivelli, encore aujourd'hui, refuse de chanter son premier air, s'il +n'y trouve pas la parole <i>felice ognora</i>, sur laquelle il lui est +commode de faire des roulades.</p> + +<p>Mais revenons à la ville d'Italie que nous avons laissée dans l'anxiété, +et l'on peut dire dans l'agitation qui précède le jour de la première +représentation de son opéra. + +<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span></p> + +<p>Cette soirée décisive arrive enfin. Le <i>maestro</i> se place au piano; la +salle est aussi pleine qu'elle puisse l'être. On est accouru de vingt +milles à la ronde. Les curieux campent dans leurs calèches au milieu des +rues; toutes les auberges sont combles dès la veille; et l'on y est +d'une insolence rare. Toutes les occupations ont cessé. Au moment de la +représentation, la ville a l'air d'un désert. Toutes les passions, +toutes les incertitudes, toute la vie d'une population entière est +concentrée dans la salle.</p> + +<p>L'ouverture commence: on entendrait voler une mouche. Elle finit, et là +éclate un vacarme épouvantable. Elle est portée aux nues, ou sifflée ou +plutôt hurlée sans miséricorde. Ce n'est plus, comme à Paris, des +vanités inquiètes, interrogeant de l'œil la vanité du voisin<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>; ce +sont des énergumènes cherchant, à force de hurlements, de trépignements, +de coups de cannes contre le dossier des banquettes, à faire triompher +leur manière de sentir, et surtout voulant prouver qu'elle est la <i>seule +bonne</i>; car il n'y a rien au monde d'intolérant comme l'homme sensible. +Dès que vous voyez dans les arts un homme modéré et raisonnable, +parlez-lui bien vite d'économie politique ou d'histoire, il sera<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span> +magistrat distingué, bon médecin, bon mari, excellent académicien, tout +ce que vous voudrez enfin, excepté un homme fait pour sentir la musique +ou la peinture.</p> + +<p>A chaque air de l'opéra nouveau, après un silence parfait, recommence le +vacarme épouvantable: le mugissement d'une mer en courroux ne vous en +donnerait qu'une idée peu exacte.</p> + +<p>On entend juger distinctement le chanteur et le compositeur. On crie: +<i>bravo Davide, brava Pisaroni</i>; ou bien toute la salle retentit des +cris: <i>bravo maestro!</i> Rossini se lève de sa place au piano, sa belle +figure prend l'expression de la gravité, chose rare chez lui; il fait +trois saluts, est couvert d'applaudissements, assourdi de cris +singuliers; on lui crie des phrases entières de louanges: ensuite l'on +passe à un autre morceau.</p> + +<p>Rossini paraît au piano durant les trois premières représentations de +son opéra nouveau; après quoi, il reçoit ses soixante-dix sequins (huit +cents francs), prend part à un grand dîner d'adieu qui lui est donné par +ses nouveaux amis, c'est-à-dire par toute la ville, et part en voiturin, +avec un porte-manteau beaucoup plus rempli de papiers de musique que +d'effets, pour aller recommencer le même rôle, à quarante milles de là, +dans une ville voisine.<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span> Ordinairement, il écrit à sa mère le soir de la +première représentation, et lui envoie, pour elle et pour son vieux +père, les deux tiers de la petite somme qu'il a reçue. Il part avec huit +ou dix sequins, mais le plus gai des hommes, et, chemin faisant, ne +manque pas de mystifier quelque sot si le hasard lui fait la grâce de +lui en envoyer. Une fois, comme il se rendait en voiturin d'Ancône à +Reggio, il se donna pour un maître de musique ennemi mortel de Rossini, +et passa tout le temps du voyage à faire chanter de la musique +exécrable, qu'il composait à l'instant, sur les paroles connues de ses +airs les plus célèbres, musique qu'il faisait bafouer comme étant celle +des prétendus chefs d'œuvre de cet animal nommé Rossini, que les gens de +mauvais goût avaient la sottise de porter aux nues. Il n'y a nulle +fatuité à lui de mettre ainsi le discours sur la musique; en Italie +c'est la conversation la plus à la mode; et après un mot sur Napoléon, +c'est toujours le propos auquel on revient. + +<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3> + +<p class="head">GUERRE DE L'HARMONIE CONTRE LA MÉLODIE</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> +demande la permission de placer ici une digression qui abrégera +beaucoup les discussions auxquelles nous allons être conduits par la vie +orageuse que Rossini va mener, et par les succès disputés qui formèrent +son lot aussitôt que les pédants l'eurent honoré de leur haine, et que +tous les compositeurs quelconques, grands et petits, se furent ligués +contre lui.</p> + +<p>L'envie une fois réveillée à Bologne contre Rossini, ne lui permit plus +d'obtenir les succès faciles de sa première jeunesse.</p> + +<p>Rossini se moque des pédants; mais s'il eut toujours assez de mépris +pour les individus, l'espèce tout entière ne laissa pas que d'avoir +beaucoup d'influence sur ses ouvrages, et une influence fatale.</p> + +<p>Pour éclaircir l'idée, assez obscure, que les littérateurs de toutes les +nations se sont faite du mot <i>goût</i>, on en est souvent revenu à la +signification simple de ce mot. Les plaisirs du goût, dans le sens +propre, sont ceux que sent un enfant auquel sa mère vient de donner une +belle pêche.<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span></p> + +<p>Je m'empare, au profit de l'art musical, de ce joli enfant, si joyeux en +ouvrant sa belle pêche: le goût des sucreries et des saveurs douces +disparaîtra bientôt chez lui; je le vois, à peine arrivé à seize ans, +s'abreuver de bière avec délices, et cependant cette liqueur est d'un +goût assez âpre, et qui offense d'abord, mais elle a beaucoup de +piquant. Les sucreries sembleraient fades à ce jeune écolier que je vois +demander de la bière avec tant d'empressement, en quittant une partie de +barres.</p> + +<p>Quelques années plus tard, ce n'est plus seulement la bière qui lui +plaît; l'éloignement qu'il éprouve pour ce qu'il appelle les saveurs +insipides, lui fait demander un mets allemand, le <i>saur-craut</i>; ce mot +baroque veut dire <i>choux aigre</i>. Il y a loin de là à la pêche, dont le +parfum délicieux faisait son bonheur à trois ans. Pour terminer ma +comparaison par des noms plus nobles, je rappellerai que le grand +Frédéric, l'ami de Voltaire, parvenu à un âge avancé, avait un tel goût +pour la cuisine fortement assaisonnée et les épices, que l'honneur de +dîner à la table du roi était devenu une corvée pour les jeunes +officiers français que la mode faisait courir aux revues de Potsdam.</p> + +<p>A mesure que l'homme vieillit, il perd le goût des fruits et des +sucreries, qui<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> charmaient son enfance, et contracte celui des choses +piquantes et fortes. Boire de l'eau-de-vie serait un supplice pour un +marmot de six ans, s'il n'était pas tout fier de faire usage du verre de +papa.</p> + +<p>Cette soif toujours croissante pour les aliments d'un goût piquant, cet +éloignement pour ceux qui n'ont qu'une saveur douce et suave, voilà +l'image, peut-être un peu trop vulgaire, mais d'ailleurs fort exacte, +des révolutions de la musique de l'an 1730 à l'année 1823. Je compare la +mélodie simple et charmante pour l'oreille, aux fruits parfumés et doux +qui font tant de plaisir dans l'enfance. L'harmonie, au contraire, +représente les mets piquants, âpres, fortement assaisonnés, dont le goût +blasé éprouve le besoin en avançant dans la vie. C'est vers l'an 1730 +que les Leo<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, les Vinci<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, les Pergolèse<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, inventèrent, à +Naples, les chants<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span> les plus doux, les mélodies les plus suaves, les +cantilènes les plus voluptueuses dont il ait été donné à l'oreille +humaine d'avoir la jouissance.</p> + +<p>Je supprime les détails historiques, qui, en arrêtant l'attention, +diminueraient la clarté du point de vue général que je veux faire +remarquer au lecteur.</p> + +<p>De 1730 à 1823, le peuple musical, semblable à un jeune enfant qui +devient un brillant jeune homme, et ensuite un vieillard un peu blasé, +s'est toujours éloigné du genre doux et suave, pour courir au genre +piquant et fort. On pourrait dire qu'il a laissé les pêches et leur +délicieux parfum pour demander du <i>saur-craut</i>, des sauces épicées et du +kirsch waser, aux grands compositeurs chargés de ses plaisirs, et qu'il +paie avec de la gloire. Toutes ces comparaisons ne sont pas bien nobles, +je l'avoue, mais elles me semblent claires.</p> + +<p>Cette révolution, qui occupe un intervalle de quatre-vingt-dix ans dans +les annales de l'esprit humain, a eu des périodes différentes et +successives. Où s'arrêtera-t-elle? Je l'ignore: tout ce que je sais, +c'est qu'à chaque période (et chacune d'elles a duré douze ou quinze +ans, à peu près le<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span> temps qu'un grand compositeur est à la mode) à +chaque période, dis-je, on a cru être arrivé au terme de la révolution.</p> + +<p>Moi-même, je suis probablement aussi dupe de mes sensations, qu'aucun de +mes devanciers, en proclamant que la <i>perfection</i> de l'union de la +mélodie antique avec l'harmonie moderne, c'est le style de <i>Tancrède</i>. +Je suis la dupe d'un magicien qui a donné les plaisirs les plus vifs à +ma première jeunesse, et, par contre-coup, je suis injuste envers la +<i>Gazza ladra</i> et <i>Otello</i>, qui me présentent des sensations moins +douces, moins enchanteresses, mais plus piquantes et peut-être plus +fortes.</p> + +<p>Je prie le lecteur d'avoir cette profession de foi sous les yeux, toutes +les fois que je me sers des mots <i>délicieux</i>, <i>sublime</i>, <i>parfait</i>. Dans +les moments de froide philosophie et de respect pour les gens secs, je +sens bien tout le ridicule dont ces mots sont susceptibles, mais je les +emploie pour abréger.</p> + +<p>On dit en France, pour indiquer une nuance d'opinion: <i>c'est un patriote +de 89</i>; je me dénonce moi-même comme étant un <i>Rossiniste de 1815</i>. Ce +fut l'année où l'on admira le plus en Italie le <i>style</i> et la musique de +<i>Tancrède</i><a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p> + +<p>Un amateur de 1780, préférant à tout, comme de juste, le style de +Paisiello et de Cimarosa, trouverait probablement <i>Tancrède</i> aussi +bruyant et aussi surchargé d'effets d'orchestre que me semblent l'être +<i>Otello</i> et <i>la Gazza ladra</i>.</p> + +<p>Loin de prétendre à une impartialité ridicule et impossible dans les +arts, je proclame hardiment un principe qui me semble, du reste, tout à +fait à la mode: je me déclare partial. L'impartialité dans les arts est, +comme la <i>raison</i> en amour, le partage des cœurs froids ou faiblement +épris. Je suis donc partial autant que peut l'être un <i>bon homme</i> de +lettres. La différence, c'est que je ne veux faire pendre personne, pas +même M. Maria Weber, l'auteur du <i>Freyschütz</i>, l'opéra allemand qui fait +fureur dans ce moment aux rives de la Sprée et de l'Oder.</p> + +<p>Un partisan du <i>Freyschütz</i> verra en moi un bon homme impossible à +ennuyer, et qui a ses raisons pour admirer le genre simple. Il +m'appliquera la phrase que je fais plus ou moins jolie, suivant que je +suis plus ou moins bien né, et dont je me sers pour énoncer mon opinion +sur les gens que charmait, vers l'an 1750, un opéra<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span> comique de Galuppi, +avec ses longs récitatifs.</p> + +<p>Je crois que pour être clair, je n'ai rien de mieux à faire que de +placer ici la liste des enchanteurs qui ont passé successivement en +Italie pour avoir atteint le dernier terme de l'art et la perfection du +vrai beau.</p> + +<p>A chaque nouveau génie qui paraissait, il s'engageait une dispute +générale fort vive, et surtout impossible à terminer, entre les gens de +quarante ans qui avaient vu de <i>meilleurs temps</i>, et les jeunes gens de +vingt; car un homme de talent écrit toujours dans le <i>style</i> (dans le +mélange proportionnel de mélodie et d'harmonie) qu'il trouve à la mode à +son entrée dans le monde<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a>.</p> + +<p>Voici la liste des grands artistes dont le nom a successivement servi +d'anathèmes pour leurs successeurs immédiats: + +<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>[Pg 169]</p> + +<table summary="successeurs"> +<tr><td>Porpora brilla en</td><td align="right" colspan="2"><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>1710.</td></tr> +<tr><td>Durante</td><td align="right" colspan="2">1718.</td></tr> +<tr><td>Leo</td><td align="right" colspan="2">1725.</td></tr> +<tr valign="bottom"><td>Galuppi, surnommé il<br />Buranello, + parce qu'il<br />était de la petite<br />île de <i>Burano</i>, +à une<br />portée de canon<br />de Venise</td><td align="right" colspan="2">1728.</td></tr> +<tr><td>Pergolèse</td><td align="right" colspan="2">1730.</td></tr> +<tr><td>Vinci</td><td align="right" colspan="2">1730.</td></tr> +<tr><td>Hasse</td><td align="right" colspan="2">1730.</td></tr> +<tr><td>Jomelli</td><td align="right" colspan="2">1739.</td></tr> +<tr><td>Logroscino, l'inventeur des finales</td><td align="right" colspan="2">1739.</td></tr> +<tr><td>Guglielmi, créateur de l'opéra buffa</td><td align="right" colspan="2">1752.</td></tr> +<tr><td>Piccini</td><td align="right" colspan="2">1753.</td></tr> +<tr><td>Sacchini</td><td align="right" colspan="2">1760.</td></tr> +<tr><td>Sarti</td><td align="right" colspan="2">1755.</td></tr> +<tr><td>Paisiello</td><td align="right" colspan="2">1766.</td></tr> +<tr><td>Anfossi</td><td align="right" colspan="2">1761.</td></tr> +<tr><td>Traetta</td><td align="right" colspan="2">1763.</td></tr> +<tr><td>Zingarelli</td><td align="right" colspan="2">1778.</td></tr> +<tr><td>Mayer</td><td align="right" colspan="2">1800.</td></tr> +<tr><td>Cimarosa</td><td align="right" colspan="2">1790.</td></tr> +<tr><td>Mosca</td><td align="right" colspan="2">1800.</td></tr> +<tr><td>Paër</td><td align="right" colspan="2">1802.</td></tr> +<tr><td>Pavesi</td><td align="right" colspan="2">1802.</td></tr> +<tr><td>Generali</td><td align="right" colspan="2">1800.</td></tr> +<tr valign="middle"><td>Rossini</td><td style="font-size:200%;" rowspan="2">]</td><td align="right" rowspan="2">1812.</td></tr> +<tr><td>Mozart</td></tr> +</table> + +<p>Je mets ces deux grands noms ensemble, par l'effet combiné de +l'éloignement des lieux, de la difficulté de lire Mozart, et du mépris +des Italiens pour les artistes étrangers: on peut dire que Mozart et +Rossini ont débuté ensemble en Italie vers l'an 1812.</p> + +<p>Aujourd'hui il y a un maestro qui fait oublier l'auteur de <i>Tancrède</i>: +c'est celui de <i>la Gazza ladra</i>, de <i>Zelmire</i>, de <i>Sémiramis</i>, de +<i>Mosè</i>, d'<i>Otello</i>; c'est le Rossini de 1820<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p> + +<p>Je supplie que l'on me permette une seconde comparaison.<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p> + +<p>Voyez deux rivières majestueuses prendre leur source en des contrées +éloignées, parcourir des régions fort différentes, et cependant finir +par confondre leurs eaux: tels sont le Rhône et la Saône. Le Rhône tombe +des glaciers du mont Saint-Gothard, entre la Suisse et l'Italie. La +Saône prend sa source dans le nord de la France; le Rhône parcourt en +bondissant la vallée étroite et pittoresque du Valais; la Saône arrose +les fertiles campagnes de la Bourgogne. Ces grands cours d'eau viennent +enfin se réunir sous les murs de Lyon, pour former ce fleuve majestueux +et rapide, le plus beau de France, qui va passer si vivement sous les +arcades du pont Saint-Esprit, et faire trembler le plus hardi nautonier.</p> + +<p>Telle est l'histoire des deux écoles de musique, l'allemande et +l'italienne; elles ont pris naissance en lieux bien distants, Dresde et +Naples. Alexandre Scarlatti créa l'école d'Italie, Bach créa l'école +allemande<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p> + +<p>Ces deux grands courants d'opinions et de plaisirs différents, +représentés aujourd'hui par Rossini et Weber, vont probablement se +confondre pour ne former qu'une seule école; et leur réunion à<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span> jamais +mémorable doit peut-être avoir lieu sous nos yeux, dans ce Paris qui, +malgré les censeurs et les rigueurs, est plus que jamais la capitale de +l'Europe<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>.</p> + +<p>Placés par le hasard au point de la réunion, debout sur le promontoire +élevé qui sépare encore ces courants majestueux, observons les derniers +mouvements de leurs ondes immenses, et les derniers tourbillons qu'elles +forment avant de se réunir à jamais.</p> + +<p>D'un côté je vois Rossini donnant <i>Zelmire</i> à Vienne en 1823; de l'autre +je vois Maria Weber triompher le même jour à Berlin avec le +<i>Freyschütz</i>.</p> + +<p>Dans l'école italienne de 1815, et dans l'opéra de <i>Tancrède</i>, que je +prends comme le représentant de cette école, afin d'éviter toute idée +vague ou obscure, les accompagnements ne nuisent pas au chant.</p> + +<p>Rossini trouva ce juste degré de clair-obscur harmonique qui <i>irrite</i> +doucement l'oreille sans la fatiguer. En me servant du mot <i>irriter</i>, +j'ai parlé le langage des physiologistes. L'expérience prouve que +l'oreille a toujours besoin (en Europe du<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> moins) de se reposer sur un +accord parfait; tout accord dissonant lui déplaît, <i>l'irrite</i> (ici faire +une expérience sur le piano voisin), et lui donne le besoin de revenir à +l'accord parfait. +<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p> + + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3> + +<p class="head">IRRUPTION DES CŒURS SECS.—IDÉOLOGIE DE LA MUSIQUE</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">'harmonie</span> +doit-elle se faire remarquer par elle-même, et détourner +notre attention de la <i>mélodie</i>, ou simplement augmenter l'effet de +celle-ci?</p> + +<p>J'avoue que je suis pour ce dernier parti. Je vois que dans les +beaux-arts, les grands effets sont produits, en général, par une seule +chose extrêmement belle, et non par la réunion de plusieurs choses +médiocrement touchantes. Le cœur humain n'a que des émotions peu vives +lorsque ses jouissances sont entremêlées de la nécessité de choisir +entre deux plaisirs de nature différente. Si je sens le besoin +d'entendre de l'harmonie magnifique, je vais à une symphonie de Haydn, +de Mozart ou de Beethoven; je vais au <i>Mariage secret</i>, ou au <i>Roi +Théodore</i>, si j'aime la mélodie. Si je désire jouir de ces deux plaisirs +réunis autant que possible je vais voir à la Scala, <i>Don Juan</i> ou +<i>Tancrède</i>. J'avoue que si je pénètre plus<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> avant dans la nuit de +l'harmonie, la musique a moins de charmes <i>pour moi</i>.</p> + +<p>Il faut un tour de force pour être incorrect en écrivant une phrase de +mélodie; rien n'est au contraire plus facile que de faire des fautes en +notant dix mesures d'harmonie.</p> + +<p><i>La science est nécessaire</i> pour écrire de l'harmonie. Voilà la +nécessité fatale qui a donné prétexte aux sots et aux pédants de toutes +les couleurs, pour s'immiscer dans la musique.</p> + +<p>Sans vouloir faire contre les savants une mauvaise épigramme, les gens +qui connaissent le monde avoueront avec moi que si aujourd'hui +l'<i>Histoire de Charles XII</i> de Voltaire se présentait incognito à +l'Académie des Inscriptions pour avoir le prix, les savants académiciens +ne seraient frappés, dans ce charmant ouvrage, que de quelques +inexactitudes de détail, et certes il serait malheureux: tel paraît, aux +yeux des pédants en musique, un ouvrage de Rossini. Je leur rends +justice; ils sont de bonne foi quand ils l'injurient<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> + +<p>La science du chant, telle qu'elle est aujourd'hui au Conservatoire de +Paris, enseigne à produire une suite de mots bien enchaînés d'après les +règles de la syntaxe;<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span> mais du reste, ces mois n'offrent aucun sens.</p> + +<p>Rossini, au contraire, opprimé qu'il était par le nombre et la vivacité +des sentiments et des nuances de sentiment qui se présentaient à la fois +à son esprit, a fait quelques petites fautes de grammaire. Dans ses +partitions originales il les a presque toujours notées avec une croix +, +en écrivant à côté: <i>Per soddisfazione de' pedanti</i>. Un élève, après six +mois de Conservatoire, voit ces négligences, qui souvent sont des +essais.</p> + +<p>Il nous reste à donner un coup d'œil à l'état actuel de la grammaire +musicale. Ces fautes de Rossini sont-elles de véritables fautes? Qui a +fait cette grammaire? sont-ce des gens supérieurs en génie à Rossini? Il +ne s'agit pas ici, comme pour les langues, de noter avec une scrupuleuse +fidélité les usages d'une nation; les gens qui ont écrit la langue +musicale sont en trop petit nombre pour qu'il y ait, à proprement +parler, un <i>usage général</i>. La musique attend son Lavoisier. Cet homme +de génie fera des expériences sur le cœur humain et sur l'organe de +l'ouïe lui-même. Tout le monde sait que le bruit d'une scie que l'on +aiguise, d'un morceau de liège que l'on coupe, de deux orgues de +Barbarie jouant des airs différents, ou simplement<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> d'un papier que l'on +chiffonne, suffit pour mettre aux abois certaines personnes à nerfs +délicats.</p> + +<p>Il y a des oppositions ou des accords de sons dont les effets agréables +sont aussi marqués que l'est, dans un sens opposé, le cri du liège que +l'on coupe ou du papier que l'on chiffonne.</p> + +<p>Le Lavoisier de la musique, auquel j'accorde libéralement un cœur très +sensible à ces effets, se livrera à plusieurs années d'expériences, +après quoi il <i>déduira</i> de ses expériences les règles de la musique.</p> + +<p>Dans son ouvrage, au mot <i>colère</i>, il nous présentera les vingt +cantilènes qui lui semblent exprimer le mieux le sentiment de la colère; +il en fera de même pour la <i>jalousie</i>, <i>l'amour heureux</i>, les <i>tourments +de l'absence</i>, etc.</p> + +<p>Souvent l'accompagnement rappelle à notre imagination une nuance de +sentiment que la voix seule ne pourrait pas exprimer.</p> + +<p>L'homme supérieur dont j'invoque la présence donnera les airs qu'il aura +choisis comme exprimant le mieux la <i>colère</i>, avec leurs +accompagnements. Font-ils plus d'effets avec ou sans accompagnements? +Jusqu'à quel point peut-on compliquer ces accompagnements?</p> + +<p>Toutes ces grandes questions, résolues<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> par <i>des expériences</i>, +établiront enfin une véritable théorie de la musique, basée sur la +<i>nature du cœur humain</i> en Europe, et sur les <i>habitudes de l'oreille</i>.</p> + +<p>La plupart des règles qui oppriment dans ce moment le génie des +musiciens, ressemblent à la philosophie de Platon ou de Kant; ce sont +des billevesées mathématiques inventées avec plus ou moins d'esprit et +d'imagination, mais dont chacune a grand besoin d'être soumise au +creuset de l'expérience<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. Ce sont des règles impérieuses qui ne sont +appuyées sur rien<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, ce sont des conséquences qui ne partent d'aucun +principe; mais par malheur il en est de l'autorité de ces règles comme +de celle des rois; elles sont environnées de beaucoup de gens en crédit, +qui ont le plus grand intérêt du monde à soutenir leur infaillibilité. +Si l'on ébranle le respect pour les règles, si l'on a la scandaleuse +témérité de vouloir examiner le droit qu'elles ont d'être <i>des règles</i>, +que deviendra l'importance et la vanité d'un professeur au +Conservatoire?</p> + +<p>Voulez-vous savoir ce qui arrive aux plus spirituels d'entre eux?<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p> + +<p>Les esprits justes, M. Cherubini par exemple, arrivés à une certaine +époque de leur carrière, s'aperçoivent qu'il y a absence de fondements +dans l'édifice qu'ils élèvent; la peur les saisit; ils quittent l'étude +du langage du cœur pour s'enfoncer dans un examen philosophique. Au lieu +d'élever de belles colonnes ou des portiques élégants, ils perdent le +temps de leur jeunesse à pousser en terre des fouilles profondes. Quand +enfin ils sortent tout poudreux de ces tranchées obscures, leur tête est +surchargée de vérités mathématiques; mais le beau temps de la jeunesse +est passé, et leur cœur se trouve vide des sentiments dont la présence +met en état d'écrire de la musique, comme le duetto d'<i>Armide</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Amor possente nome.</span><br /> +</p> + +<p>Il y a des accords qui sont d'un effet évident, d'une expression pour +ainsi dire parlante: il ne faut que les entendre une fois pour convenir +de leur qualité. C'est une expérience que je conseille fort aux amateurs +qui ont une âme. Le précipice dont ils ont à se garder, c'est +l'impatience naturelle à tous les hommes, qui leur fera prendre le roman +de la science pour son histoire.</p> + +<p>Rien n'est pénible comme d'examiner,<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span> de douter, quand on a des +plaisirs. Plus ceux de la musique sont entraînants et voluptueux, et +plus les doutes sont pénibles et odieux. Dans cette position de l'âme, +la moindre théorie brillante séduit et entraîne<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. Comme en idéologie +il faut savoir à chaque instant retenir notre intelligence qui veut +courir; de même, dans la <i>théorie des arts</i>, il faut retenir l'âme, qui +sans cesse veut jouir et non examiner<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p> + +<p>Il est un autre écueil, c'est celui contre lequel vont faire naufrage +les âmes sèches<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>. Lorsqu'elles se mettent à la chasse des vérités sur +cette matière, elles perdent la vue à moitié route, et prennent +misérablement le difficile pour le beau.</p> + +<p>N'est-ce point ainsi qu'a fini un des plus savants génies musicaux de +l'époque actuelle?</p> + +<p>On sent bien que je ne puis m'avancer que jusqu'au bord de ces grandes +questions. Je ne puis en esquisser tout au plus que la partie morale, +que celle qui est fondée sur les rapports que ces problèmes ont avec les +passions du cœur humain et<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span> les habitudes de notre imagination +européenne.</p> + +<p>Comme il faut commencer une fois, peut-être un jour oserai-je donner au +public un ouvrage scientifique sur ces grandes vérités. Outre qu'il sera +fort malaisé à comprendre, j'ai peur qu'il ne soit fort ridicule. Je +voudrais qu'il me fût possible de n'admettre à la lecture de cet ouvrage +que les gens qui viennent de pleurer à <i>Otello</i>.</p> + +<p>Je vais présenter quelques conséquences intelligibles de la science dans +son état actuel. Les vérités les plus démontrées sont encore mêlées avec +les assertions les plus téméraires et les moins prouvées. En raisonnant +<i>juste</i>, d'après une telle science, on arrive sans cesse à des +conséquences absurdes, et que la plus petite épinette suffit pour +démentir.</p> + +<p>Mais si vous aviez passé quatre ans à chercher des diamants dans une +mine obscure, ne seriez-vous pas disposé à prendre pour des diamants +superbes, et d'une aussi <i>belle eau</i> que le Régent, des morceaux de +verre que des charlatans adroits vous feraient entrevoir au fond des +sombres galeries de cette mine? L'orgueil naturel à l'homme pervertit en +ce cas l'organe de la vue. Il faudrait une rare grandeur d'âme pour +avouer qu'on a perdu<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> quatre ans, et que l'on n'a jamais vu bien +distinctement ce que des charlatans ou des professeurs de Conservatoire +vous ont présenté à chaque journée de ces quatre ans, en vous disant: +<i>Ne voyez-vous pas bien clairement que tel accord est incompatible avec +tel autre?</i> et en vous liant à chaque fois par votre assentiment.</p> + +<p>En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chanteur; +il ne lui est plus possible de songer à divers agréments qu'il lui eût +été loisible de faire s'il y avait eu un moindre nombre d'accords dans +l'accompagnement. Avec des accompagnements à l'allemande, le chanteur +qui hasarde des agréments court risque à chaque instant de sortir de +l'harmonie.</p> + +<p>Après <i>Tancrède</i>, Rossini est devenu toujours plus compliqué.</p> + +<p>Il a imité Haydn et Mozart, comme Raphaël, quelques années après être +sorti de l'école du Pérugin, se mit à chercher la force sur les traces +de Michel-Ange. Au lieu d'offrir aux hommes de la grâce et des plaisirs, +il entreprit de leur faire peur.</p> + +<p>L'orchestre de Rossini a fait tort de plus en plus au chant de ses +acteurs. Toutefois ses accompagnements pèchent plutôt par la <i>quantité</i> +que par la <i>qualité</i>, comme<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> ceux des Allemands: j'entends que les +accompagnements allemands ôtant toute liberté au chanteur, l'empêchent +de faire les ornements que son génie lui aurait inspirés. Un Davide, par +exemple, est impossible avec une <i>instrumentazione</i> allemande. Elle +taquine la mélodie, comme disait Grétry; elle défend impérieusement au +chanteur de se prévaloir de tous les moyens d'expression de son art. +(Les couleurs qui chargent la palette de Davide sont les ornements et +les <i>fioriture</i> de tous les genres.)</p> + +<p>Cette différence dans la nature des accompagnements, <i>en apparence +également bruyants</i>, distingue encore l'école allemande de l'école +d'Italie<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> + +<p>Aujourd'hui un compositeur pourrait battre Rossini et le faire oublier, +en écrivant dans le style de <i>Tancrède</i>, bien différent du style de +<i>Mosè</i>, d'<i>Elisabetta</i>, de <i>Maometto</i>, de <i>la Gazza ladra</i>.</p> + +<p>Nous verrons plus tard quelques anecdotes relatives à la cour de Naples, +qui ont forcé Rossini à changer de style. Je ne<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> pense pas que ce grand +artiste donnât d'autres raisons de son changement, si par extraordinaire +il voulait une fois en sa vie parler de musique d'un ton sérieux. Il +pourrait alléguer cependant que plusieurs de ses derniers opéras ont été +écrits pour des salles immenses et fort bruyantes. A <i>San Carlo</i> et à +<i>la Scala</i>, trois mille cinq cents spectateurs sont placés commodément. +Le parterre lui-même est assis fort à l'aise sur de larges banquettes à +dossier que l'on renouvelle tous les deux ans. Souvent aussi Rossini a +dû écrire pour des voix fatiguées. S'il les eût laissées <i>scoperte</i>, +chantant seules, avec peu d'accompagnements, ou s'il leur eût donné à +exécuter des chants larges et soutenus (<i>spianati e sostenuti</i>), il +aurait eu à craindre que les fautes de chant ne fussent trop évidentes, +trop distinctement entendues, et fatales au <i>maestro</i> comme au chanteur. +Un jour qu'on lui reprochait à Venise l'absence de beaux chants bien +développés sur des mesures lentes: «<i>Dunque non sapete per che cani io +scrivo?</i> répondit-il. Donnez-moi des Crivelli, et vous verrez.» Il est à +peu près convenu que pour les grandes salles il faut multiplier les +morceaux d'ensemble. <i>La Gazza ladra</i>, écrite pour l'immense salle de +<i>la Scala</i>, paraît d'un effet plus <i>dur</i> qu'elle ne l'est réellement, +jouée dans une<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span> petite salle fort silencieuse comme Louvois, et par un +orchestre qui méprise les nuances et regarde le <i>piano</i> comme un signe +de faiblesse<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. +<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3> + +<p class="head">L'AURELIANO IN PALMIRA</p> + + +<p><span class="lettre">J</span><span class="smcap">e</span> ne parlerai pas beaucoup de l'<i>Aureliano in Palmira</i>: ma grande +raison, c'est que je ne l'ai pas vu. Cet opéra fut composé pour Milan en +1814; il eut le bonheur d'être chanté par Velutti et la Corréa: la +Corréa, une des plus belles voix de femme qui aient paru depuis quarante +ans; Velutti, le dernier des bons castrats.</p> + +<p>Je ne pense pas que l'<i>Aureliano</i> ait été donné ailleurs qu'à Milan. Je +puis répondre qu'il n'a pas paru à Naples de mon temps; seulement, lors +du succès de l'<i>Élisabeth</i> de Rossini, le parti de l'envie se mit à dire +que cette musique n'était autre que celle de l'<i>Aureliano in Palmira</i>. +Cette assertion n'était fondée qu'à l'égard de l'ouverture. Rossini, +sachant bien que celle de l'<i>Aureliano</i> n'était pas connue des +Napolitains, s'en servit sans façon.</p> + +<p>Je ne connais de cet opéra que le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se tu m'ami, o mia regina,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span></p> + +<p>entre un contralto et un soprano. J'ai eu le bonheur de l'entendre +chanter cet hiver, à Paris, par deux voix comparables, si ce n'est +supérieures, à tout ce que l'Italie a de plus délicat et de plus +parfait. Je n'avais pas besoin de cette nouvelle preuve que la France +produit de belles voix comme tous les pays du monde; seulement nos +professeurs de chant ne sont pas des Crescentini, et l'on croit encore +en province et dans la rue Le Peletier que chanter <i>fort</i> c'est chanter +bien.</p> + +<p>Ravi par l'accord parfait des voix délicieuses qui nous faisaient +entendre</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se tu m'ami, o mia regina,</span><br /> +</p> + +<p>je me suis surpris plusieurs fois à croire que ce duetto est le plus +beau que Rossini ait jamais écrit. Ce que je puis assurer, c'est qu'il +produit l'effet auquel on peut reconnaître la musique sublime: il jette +dans une rêverie profonde.</p> + +<p>Lorsque, songeant à quelque souvenir de notre propre vie, et agités +encore en quelque sorte par le sentiment d'autrefois, nous venons à +reconnaître tout à coup le portrait de ce sentiment dans quelque +cantilène de notre connaissance, nous pouvons assurer qu'elle est belle. +Il me semble qu'il arrive alors une sorte de<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> vérification de la +ressemblance entre ce que le chant exprime et ce que nous avons senti, +qui nous fait voir et goûter plus en détail les moindres nuances de +notre sentiment, et des nuances à nous-mêmes <i>inconnues</i> jusqu'à ce +moment. C'est par ce mécanisme, si je ne me trompe, que la musique +entretient et nourrit les rêveries de l'amour malheureux.</p> + +<p>Je n'ai vu non plus qu'une fois le <i>Demetrio e Polibio</i> de Rossini: +c'était en 1814. Nous étions, un soir du mois de juin, à Brescia, à +prendre des glaces sur les vingt-trois heures (sept heures du soir), +dans le jardin de la contessina L***, sous les grands arbres qui en font +un lieu de délices dans ce climat brûlant. Ce jardin, un peu élevé +au-dessus du niveau de l'immense plaine de la Lombardie, est situé de +manière à être couvert par l'ombre de la colline verdoyante qui s'avance +sur la ville. Une femme de la société chantait à mi-voix un air qui +parut aimable, car il se fit un silence général.—Quel est cet air? +demanda-t-on quand elle eut cessé de chanter.—Il est de <i>Demetrio e +Polibio</i>. C'est le fameux duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Questo cor ti giura affetto.</span><br /> +</p> + +<p>—Est-ce le <i>Demetrio</i> que les petites Mom<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>belli donnent demain à +Como?—Précisément; Rossini l'a écrit pour elles (1812), et avec les +passages que leur père, le vieux ténor Mombelli, lui a indiqués comme +étant le mieux dans la voix de ses filles.</p> + +<p>—Est-il sûr que l'opéra soit de Rossini? dit une de ces dames. On +assure que Mombelli a travaillé à la musique.—Il aura peut-être fourni +à Rossini quelque ancien motif à la mode, lorsque lui, Mombelli, était +célèbre, vers l'an 1780 ou 90. On dit que les petites Mombelli sont +parentes de Rossini.—Pourquoi n'irions-nous pas à Como, voir +l'ouverture de la salle? dit la maîtresse de la maison.—Allons à Como, +répondit-on de toutes parts: et moins de demi-heure après, nous étions +quatre voitures au galop des chevaux de poste sur la route de Como, en +passant par Bergame. Cette route côtoie les plus belles collines qui +existent peut-être en Europe. Il fallait aller vite pour arriver à Como +avant que le soleil du lendemain ne fût brûlant, et c'est ce qui nous +faisait braver courageusement la peur des voleurs qui se rencontrent +toujours dans les environs de Brescia et de Bergame, et qui même, +assure-t-on, ont des intelligences dans la première de ces deux villes. +Je crois que la peur qui effrayait les femmes augmentait nos<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span> plaisirs. +Sous prétexte de les distraire, nous osions nous livrer à toutes les +idées singulières, inconnues sous un autre ciel, et tenant peut-être un +peu de la folie que donne une belle nuit, <i>stellata</i>. Sous ce délicieux +climat, le <i>bleu</i> du ciel est différent du nôtre. La suite de lacs et de +montagnes couvertes de grands châtaigniers, d'orangers et d'oliviers qui +s'étend de <i>Bassano</i> à <i>Domo d'Ossola</i>, est peut-être la plus belle +chose qui existe au monde. Comme aucun voyageur n'a célébré ce pays, il +est resté à peu près inconnu, et ce n'est pas moi qui en parlerai, de +peur de paraître exagéré. Je ne crains déjà que trop qu'on m'adresse ce +reproche pour tous les beaux effets que j'attribue à la musique.</p> + +<p>Nous arrivâmes à Como à neuf heures du matin. Le soleil était déjà +brûlant; mais j'étais ami de l'hôte de <i>l'Angelo</i>, dont l'auberge donne +sur le lac (en Italie, aucune amitié n'est à négliger); il nous donna +des chambres très fraîches; les vagues du lac venaient se briser au pied +de nos fenêtres, à huit pieds au-dessous de nos balcons. Il y eut à +l'instant des barques couvertes de voiles pour ceux d'entre nous qui +voulurent se baigner; et enfin, à huit heures du soir, nous nous +trouvâmes frais et dispos dans la nouvelle salle de Como, ouverte ce +soir-là au public<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span> pour la première fois. La foule était immense. On +était accouru des <i>monti di Brianza</i>, de Varese, de Bellagio, de Lecco, +de Chiavena, de la <i>Tramezina</i>, de tous les bords du lac, à trente +milles de distance. Nos trois loges nous coûtèrent 40 sequins (450 fr.), +et encore fut-ce par grâce que nous les obtînmes: nous dûmes cette +faveur à mon ami l'hôte de <i>l'Angelo</i>.</p> + +<p>Tous les gens aisés de Como et des environs s'étaient cotisés pour +élever ce théâtre, dans lequel on chantait ce soir-là pour la première +fois, et qui est de l'architecture la plus belle et la plus simple. Un +énorme portique, soutenu par six grandes colonnes corinthiennes à +chapiteaux de bronze, forme un abri commode sous lequel les gens qui +viennent au théâtre peuvent descendre de voiture: ainsi est remplie la +condition d'<i>utilité</i> nécessaire à la <i>beauté</i> en architecture. Ce +portique est situé sur une jolie petite place, derrière la superbe +cathédrale d'ordre gothique mitigé. A la gauche de cette place s'élève +la colline couverte d'arbres qui, au midi, forme la barrière du lac de +Como. Nous trouvâmes que l'intérieur du théâtre répondait, par la +hardiesse et la simplicité de ses lignes, à la mâle beauté de la façade. +Tout cela avait été construit en trois ans par des particuliers, et dans +une ville de<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> dix mille habitants, qui voit croître de l'herbe dans la +plupart de ses rues. Je me rappelai involontairement que depuis vingt +ans que je passe à Dijon, j'y vois toujours le théâtre avec ses murs +élevés à dix pieds au-dessus du sol. Il est vrai que Dijon a donné à la +France vingt hommes d'esprit célèbres par leurs écrits: Buffon, de +Brosses, Bossuet, Piron, Crébillon, etc.; mais puisque nous excellons +par l'esprit, ayons-en assez pour nous contenter de la supériorité dans +les lettres, et laissons le sceptre des arts à la belle Italie.</p> + +<p>Un officier fort aimable et très-bel homme, M. M***, aide de camp du +général L., que nous rencontrâmes fort heureusement dans l'<i>atrio</i> du +théâtre, et qui se trouva de la connaissance de ces dames, nous mit au +fait de tous ces petits détails que l'on a grande envie de savoir quand +on arrive dans un théâtre inconnu.</p> + +<p>«La troupe que vous allez voir, nous dit-il, se compose d'une seule +famille. Des deux sœurs Mombelli; l'une, toujours habillée en homme au +théâtre, fait les rôles de <i>musico</i>, c'est <i>Marianne</i>; l'autre, +<i>Esther</i>, à une voix plus étendue, quoique peut-être moins parfaitement +suave, et remplit les rôles de <i>prima donna</i>. Dans <i>Demetrio e Polibio</i>, +que la députation des amateurs de Como a choisi pour l'ouverture de +leur<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span> théâtre, le vieux Mombelli, ténor autrefois célèbre, fait le rôle +du roi. Celui du chef des conjurés sera rempli par un bonhomme nommé +Olivieri, attaché depuis longtemps à madame Mombelli la mère, et qui, +pour être utile à la famille, remplit au théâtre les rôles d'<i>utilités</i>, +et, à la maison, est le cuisinier et le <i>maestro di casa</i> de la famille. +Sans être jolies, les deux Mombelli ont des figures qui plaisent +généralement; mais elles sont d'une vertu sauvage. On suppose que leur +père, qui est un ambitieux (<i>un dirittone</i>), veut les marier.»</p> + +<p>Mis ainsi au fait de la petite chronique du théâtre, nous vîmes enfin +commencer <i>Demetrio e Polibio</i>. Je n'ai, je crois, jamais senti plus +vivement que Rossini est un grand artiste. Nous étions transportés, +c'est le mot propre. Chaque nouveau morceau nous présentait les chants +les plus purs, les mélodies les plus suaves. Nous nous trouvâmes bientôt +comme perdus dans les détours d'un jardin délicieux, tel que celui de +Windsor, par exemple, et où chaque nouveau site vous semble le plus beau +de tous, jusqu'à ce que, réfléchissant un peu sur votre admiration, vous +vous apercevez que vous avez accordé à vingt choses différentes le titre +de la plus belle.</p> + +<p>Quoi de plus suave et de plus tendre, mais de cette tendresse fille du +beau ciel<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> d'Italie, qui ne renferme ni mélancolie ni malheur<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, et +qui est évidemment l'attendrissement d'une âme forte, quoi de plus +touchant que la cavatine du <i>musico</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pien di contento il seno?</span><br /> +</p> + +<p>La manière dont elle fut chantée par Marianne Mombelli, aujourd'hui +madame Lambertini, nous parut le chef-d'œuvre du <i>canto liscio e +spianato</i> (simple et pur, sans ornements ambitieux, le style de Virgile +comparé à la manière de madame de Staël, où chaque phrase est chargée, à +en couler à fond, de sensibilité et de philosophie). A cette distance de +temps, je ne puis me rappeler l'intrigue du libretto; ce dont je me +souviens comme d'une chose d'hier, c'est que, quand nous fûmes arrivés +au duetto entre le <i>soprano</i> et le <i>basso</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mio figlio non sei,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pur figlio ti chiamo,</span><br /> +</p> + +<p>nous cessâmes de louer la cavatine, et pensâmes que rien au monde ne +pouvait mieux peindre la tendresse passionnée et aimable d'un père pour +son fils. Nous nous disions: Voilà le style de <i>Tancrède</i>, mais cela est +supérieur pour l'expression.<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span></p> + +<p>Notre admiration, comme celle du public, ne trouva plus de manière +raisonnable de s'exprimer quand nous fûmes arrivés au quartetto:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Donami omai, Siveno.</span><br /> +</p> + +<p>Je ne crains pas de le dire, après un intervalle de neuf années, pendant +lesquelles, faute de mieux, j'ai entendu bien de la musique, ce +quartetto est un des chefs-d'œuvre de Rossini. Rien au monde n'est +supérieur à ce morceau: quand Rossini n'aurait fait que ce seul +quartetto, Mozart et Cimarosa reconnaîtraient un égal. Il y a, par +exemple, une légèreté de touche (ce qu'en peinture on appelle <i>fait avec +rien</i>) que je n'ai jamais vue chez Mozart.</p> + +<p>Je me souviens que l'impression fut telle, que non-seulement on fit +répéter ce morceau, mais que, suivant un antique usage, on allait le +faire recommencer une troisième fois, lorsqu'un ami de la famille +Mombelli vint au parterre dire aux <i>dilettanti</i> que les jeunes Mombelli +n'avaient pas une santé très forte, et que si on voulait avoir encore +une fois le <i>quartetto</i>, on s'exposait à leur faire manquer les autres +morceaux de l'opéra. «Mais est-ce qu'il y a d'autres morceaux de cette +force?»—«Certaine<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>ment, répondit l'ami; il y a le duetto de l'amant et +de sa maîtresse,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Questo cor ti giura amore,</span><br /> +</p> + +<p>et deux ou trois autres encore.» Cette raison fit son effet sur le +parterre de Como, la curiosité calma les transports de l'enthousiasme le +plus fou. On avait bien raison de nous annoncer le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Questo cor ti giura amore;</span><br /> +</p> + +<p>il est impossible de peindre l'amour avec plus de grâce et moins de +tristesse.</p> + +<p>Ce qui augmentait encore le charme de ces cantilènes sublimes, c'était +la grâce et la <i>modestie</i> des accompagnements, si j'ose ainsi parler. +Ces chants étaient les premières fleurs de l'imagination de Rossini; ils +ont toute la fraîcheur du matin de la vie.</p> + +<p>Plus tard, Rossini s'est avancé dans les sombres régions du Nord, où, à +côté d'un beau point de vue, se trouve <i>l'horreur</i> d'un précipice +profond, et triste à contempler; et cette <i>horreur</i> fait partie +intégrante de ce nouveau genre de <i>beau</i><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> + +<p>Ce grand maître, en ayant recours aux contrastes pour faire effet, a +conquis l'ad<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>miration des cœurs peu sensibles, et des musiciens qui sont +savants à l'allemande. A l'exception de Mozart, tous les musiciens nés +hors de l'Italie, réunis en un congrès, ne parviendraient jamais à faire +un quartetto comme</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Donami omai, Siveno.</span><br /> + + +<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3> + +<p class="head">IL TURCO IN ITALIA</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">'automne</span> +de la même année 1814, Rossini fit pour la <i>Scala</i>, le <i>Turco +in Italia</i>: on demandait un pendant à l'<i>Italiana in Algeri</i>. Galli, qui +pendant plusieurs années avait rempli d'une manière admirable le rôle du +bey dans l'<i>Italiana</i>, fut chargé de représenter le jeune Turc qui, +poussé par la tempête, débarque en Italie et devient amoureux de la +première jolie femme que le hasard lui fait rencontrer. Malheureusement +cette jolie femme a, non-seulement un mari (don Geronio), mais encore un +amant (don Narciso), qui n'est nullement disposé à céder la place à un +Turc. Donna Fiorilla, la jeune femme, coquette et légère, est ravie de +plaire au bel étranger, et saisit avec empressement l'occasion de +tourmenter un peu son amant et de se moquer de son mari.</p> + +<p>La cavatine de don Geronio est d'une gaieté parfaite:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vado in traccia d'una zingara</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span><span style="margin-left: 2em;">Che mi sappia astrologar,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che mi dica, in confidenza,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Se col tempo e la pazienza,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il cervello di mia moglie</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Potro giungere a sanar<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Cette charmante cavatine est tout à fait dans le goût de Cimarosa, +surtout la réponse que le pauvre don Geronio se fait à soi-même:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ma la zingara ch'io bramo</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">È impossibile trovar.</span><br /> +</p> + +<p>Toutefois si les idées de cette cavatine sont de la famille de celles de +Cimarosa, le style dans lequel elles sont présentées est fort différent. +Le rôle de don Geronio est un de ceux qui ont fait la réputation du +célèbre bouffe Paccini. Je me rappelle que presque chaque soir il jouait +cette cavatine d'une manière différente: tantôt nous avions le mari +amoureux de sa femme et désespéré de ses folies; tantôt le mari +philosophe, qui se moque le premier des bizarreries de la moitié que le +ciel lui a donnée. A la quatrième ou cinquième représentation, Paccini +se permit une folie tellement éloignée de nos manières, que je crains +que le seul récit n'en déplaise. Il<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span> faut savoir que ce soir-là, la +société était fort occupée d'un pauvre époux qui était loin de prendre +avec philosophie les accidents de son état. On ne parlait, dans la +plupart des loges de la Scala, que des circonstances de son malheur, +qu'il venait d'apercevoir le jour même. Paccini, contrarié de voir que +personne ne faisait attention à l'opéra, se mit, au milieu de sa +cavatine, à imiter les gestes fort connus et le désespoir du mari +malheureux. Cette impertinence répréhensible eut un succès incroyable; +il y eut de la progression dans les plaisirs du public. D'abord, +quelques personnes seulement s'aperçurent qu'il y avait un grand rapport +entre le désespoir de Paccini et celui du duc de ***. Bientôt le public +tout entier reconnut les gestes et le mouchoir du pauvre duc, qu'il +tenait sans cesse à la main lorsqu'il parlait de sa femme, pour essuyer +les larmes du désespoir. Mais comment donner une idée de la joie +universelle, lorsque le duc malheureux lui-même arriva au spectacle, et +vint se placer en évidence dans la loge d'un de ses amis, fort peu +élevée au-dessus du parterre? Le public en masse se retourna pour mieux +jouir de sa présence. Non-seulement ce mari infortuné ne s'aperçut point +du grand effet qu'il produisait, mais encore le public reconnut bientôt +à ses<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span> gestes, et surtout aux mouvements piteux de son mouchoir, qu'il +contait son malheur aux personnes de la loge où il venait d'arriver, et +qu'il n'oubliait aucune des circonstances cruelles de la découverte +qu'il avait faite la nuit précédente.</p> + +<p>Il faut savoir combien les grandes villes d'Italie sont petites villes, +sous le rapport de la chronique scandaleuse et des aventures d'amour, +pour pouvoir se figurer les accès de rire convulsif qui saisirent un +public vif et malin, à la vue de l'époux malheureux dans la loge, et de +Paccini sur la scène, qui, les yeux fixés sur lui en chantant sa +cavatine, copiait à l'instant ses moindres gestes et les exagérait d'une +manière grotesque. L'orchestre oubliait d'accompagner, la police +oubliait de faire cesser le scandale. Heureusement quelque personne sage +entra dans la loge et parvint non sans peine, à en extraire le duc +éploré.</p> + +<p>La superbe voix de Galli se déploya avec beaucoup d'avantage dans le +salut que le Turc, à peine débarqué, adresse à la belle Italie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Bell'Italia, al fin ti miro,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vi saluto amiche sponde!</span><br /> +</p> + +<p>L'auteur du libretto avait ménagé une application pour Galli, chanteur +adoré à Milan, et qui paraissait pour la première<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span> fois, de retour de +Barcelone, où il était allé chanter pendant un an.</p> + +<p>Les roulements de la voix de Galli, semblables à ceux du tonnerre, +firent retentir l'immense salle de la <i>Scala</i>; mais l'on trouva que +Rossini, qui était au piano, ne s'était nullement distingué dans ce +duetto. Le public le lui fit sentir en criant sans cesse <i>bravo Galli!</i> +et pas une seule fois <i>bravo maestro!</i> car, aux premières +représentations d'un opéra, les applaudissements accordés au chanteur et +au maestro sont toujours parfaitement distincts. On sent bien qu'il +n'est pas question du poëte. Il faut être littérateur français pour +s'aviser de juger un opéra par le mérite des paroles.</p> + +<p>Il me serait impossible de peindre d'une manière qui approche de la +réalité, l'enthousiasme du public, lorsqu'on arriva au charmant +quartetto<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Siete Turco, non vi credo</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Cento donne intorno avete,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Le comprate, le vendete</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quando spento è in voi l'ardor<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a></span><br /> +</p> + +<p>Je n'ai pu résister à la tentation de copier ces quatre vers, parce que +chaque phrase,<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span> chaque mot a une grâce nouvelle dans la délicieuse +musique de Rossini. Quand on l'a entendue, on ne se lasse pas de répéter +ces paroles, si jolies dans la bouche d'une jeune femme, à qui elles +servent de prétexte pour ne pas se laisser aimer, et qui brûle de voir +réfuter son prétexte.</p> + +<p>La réponse du Turc est jolie comme un madrigal de Voltaire.</p> + +<p>Rossini seul au monde pouvait faire cette musique, qui peint la +galanterie expirante et se changeant en amour. Lorsque les paroles de +Fiorilla ne sont encore que de la galanterie, l'accompagnement qui les +suit exprime déjà les premières craintes de l'amour. L'extrême fraîcheur +de cette cantilène sublime n'est altérée que pour esquisser les premiers +traits de la passion naissante.</p> + +<p>Comment peindre la nuance délicieuse du reproche <i>le comprate, le +vendete</i>, répété plusieurs fois, et toujours avec un sentiment nouveau, +par la voix si fine et si juste de la charmante Luigina C***! Heureuse +Italie! ce n'est que là qu'on connaît l'amour.</p> + +<p>Don Geronio, qui ne s'aperçoit que trop de la passion naissante de +Fiorilla, emploie les grands moyens:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se tu più mormori</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span><span style="margin-left: 2em;">Solo una sillaba,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Un cimiterio</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui si farà<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Ces paroles sembleront choquantes à Paris, elles sont en Italie un +modèle du style de libretto. Il y a un sens clair, passionné, comique, +dans l'expression, et surtout sans aucune finesse à la Marivaux. Le +temps que l'esprit mettrait à saisir cette finesse, à l'admirer, à +l'applaudir, serait perdu pour le plaisir musical, et, ce qui est bien +pis encore, en détournerait pour longtemps. Il faut <i>juger</i> pour sentir +l'esprit; il faut oublier de juger pour avoir les illusions de la +musique: ce sont deux plaisirs que l'on doit se désabuser de jamais +goûter ensemble. Il faut être homme de lettres français<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> pour ne pas +revenir de cette erreur, sur la simple remarque que voici: la musique +répète sans cesse les mêmes mots, à chaque répétition elle donne à la +même parole un sens différent. Comment nos littérateurs estimables ne +comprennent-ils pas qu'une seule de ces répétitions tue le vers, la +mesure, le<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span> rythme, et qu'un mot spirituel, répété ou seulement +<i>prononcé lentement</i>, est souvent une sottise<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>?</p> + +<p>Les vers d'un opéra n'existent que dans le libretto, et grâce à la +manière dont l'imprimeur dispose les mots dans la page. Les paroles que +l'oreille entend sont toujours de la prose dans les moments passionnés +où le chant succède au récitatif; et jamais un aveugle ne s'aviserait +d'y reconnaître des vers.</p> + +<p>La fin du quartetto dont j'ai cité quelques mots sans esprit français +mais excellents pour la musique, offre une cantilène parfaite de comique +et de vérité dramatique:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Nel volto estatico</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Di questo e quello,</span><br /> +</p> + +<p>paroles que les quatre personnages intéressés, donna Fiorilla, son +amant, son mari et le Turc, chantent ensemble.</p> + +<p>A Milan, Paccini faisait le mari, Galli le Turc, Davide l'amant qui +prétend défendre ses droits contre un nouveau venu, et madame Festa +donna Fiorilla: l'ensemble était parfait.<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span></p> + +<p>Au second acte, le duetto si piquant,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">D'un bel uso di Turchia</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Forse avrai novella intesa,</span><br /> +</p> + +<p>dans lequel le jeune Turc propose tout simplement au mari de lui vendre +sa femme, est digne du charmant duetto du premier acte. Ces paroles +convenaient trop au tour d'esprit de Rossini pour qu'il ne leur donnât +pas un chant parfaitement dramatique. Il est impossible de réunir plus +de légèreté, plus de gaieté et plus de cette grâce brillante que +personne n'a su rendre comme le cygne de Pesaro. Ce duetto peut défier +hardiment tous les airs de Cimarosa et de Mozart: ces grands hommes ont +des choses d'un mérite égal, mais non pas supérieur. Ils n'ont rien fait +qui approche du ton de légèreté de cette cantilène. C'est comme les +arabesques de Raphaël aux loges du Vatican. Pour trouver un rival à +Rossini, il faudrait feuilleter les partitions de Paisiello.</p> + +<p>Probablement le lecteur qui a entendu ce duetto à Paris se moque de mon +enthousiasme; je me hâte de lui faire observer qu'il faut que ce morceau +soit parfaitement chanté: il y faut absolument un Galli<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. La grâce +disparaît tout à fait,<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span> pour peu que les chanteurs manquent de facilité +ou de hardiesse.</p> + +<p>La scène du bal est un autre chef-d'œuvre. Je ne sais si les gens graves +qui président à l'opéra bouffon ont osé en gratifier le public de Paris, +lorsqu'ils lui ont donné une édition corrigée du <i>Turco in Italia</i>.</p> + +<p>Le quintetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oh! guardate che accidente,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Non conosco più mia moglie<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>,</span><br /> +</p> + +<p>est peut-être ce que j'ai entendu de plus délicieux dans les opéras +bouffons de Rossini; c'est que la simplicité y lutte avec la force +d'expression. Mais il faut n'être pas tout à fait de sang-froid pour +goûter ce genre de musique, et l'on sait que rien n'est plus offensant +qu'une gaieté que l'on ne se sent pas disposé à partager; le personnage +triste se venge d'ordinaire par l'exclamation: plate bouffonnerie! ou +bien: farce digne des tréteaux!</p> + +<p>On pense bien, sans que je le dise, que ce n'est pas parce qu'il était +trop gai que les Milanais firent un accueil froid au nouveau +chef-d'œuvre de Rossini. L'orgueil<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> national était blessé. Ils +prétendirent que Rossini s'était copié lui-même. On pouvait prendre +cette liberté pour les théâtres des petites villes; mais pour <i>la +Scala</i>, le premier théâtre du monde, répétaient avec emphase les bons +Milanais, il fallait se donner la peine de faire du neuf. Quatre ans +plus tard, <i>le Turco in Italia</i> fut redonné à Milan et reçu avec +enthousiasme. + +<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3> + +<p class="head">ROSSINI VA A NAPLES</p> + + +<p><span class="lettre">V</span><span class="smcap">ers</span> +1814, la gloire de Rossini parvint jusqu'à Naples, qui s'étonna +qu'il pût y avoir au monde un grand compositeur qui ne fût pas +Napolitain. Le directeur des théâtres à Naples était un M. Barbaja de +Milan, garçon de café qui à force de jouer, et surtout de tailler au +pharaon, et de donner à jouer, s'est fait une fortune de plusieurs +millions. M. Barbaja, formé aux affaires à Milan, au milieu des +fournisseurs français, faisant et défaisant leur fortune tous les six +mois, à la suite de l'armée, ne manque pas d'un certain coup d'œil. Il +vit sur-le-champ, à la manière dont la réputation de Rossini prenait +dans le monde, que ce jeune compositeur, bon ou mauvais, à tort ou à +raison, allait être l'homme du jour en musique; il prit la poste, et +vint le chercher à Bologne. Rossini, accoutumé à avoir affaire à de +pauvres diables d'<i>impresari</i>, toujours en état de banqueroute +flagrante, fut<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> étonné de voir entrer chez lui un millionnaire qui, +probablement, trouverait au-dessous de sa dignité de lui escamoter vingt +sequins. Ce millionnaire lui offrit un engagement qui fut accepté +sur-le-champ. Plus tard à Naples, Rossini signa une <i>scrittura</i> de +plusieurs années. Il s'engagea à composer, pour M. Barbaja, deux opéras +nouveaux tous les ans; il devait, de plus, arranger la musique de tous +les opéras que le Barbaja jugerait à propos de donner soit au grand +théâtre de <i>San-Carlo</i> à Naples, soit au théâtre secondaire, nommé <i>del +Fondo</i>. Pour tout cela, Rossini avait douze mille francs par an, et un +intérêt dans les jeux tenus à ferme par M. Barbaja, intérêt qui a valu +au jeune compositeur quelque trente ou quarante louis chaque année.</p> + +<p>La direction musicale de <i>San-Carlo</i> et du théâtre <i>del Fondo</i>, dont +Rossini se chargea si légèrement, est une besogne immense, un travail de +manœuvre, qui l'a obligé à transposer et à rajuster, selon la portée des +voix des cantatrices ou selon le crédit de leurs protecteurs, une +quantité de musique incroyable. Cela seul eût suffi pour flétrir un +talent mélancolique, tendre, tenant à un système nerveux en état +d'exaltation; Mozart en eût été éteint. Le caractère hardi et gai de<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span> +Rossini le met au-dessus de tous les obstacles comme de toutes les +critiques. Il ne voit jamais dans un ennemi, qu'une occasion nouvelle de +se moquer et de faire des farces, si l'on me permet pour un instant un +style au niveau de ce que je raconte.</p> + +<p>Rossini se chargea de l'immense travail qui lui était dévolu, comme +Figaro, dans son Barbier, se charge des commissions qui lui pleuvent de +tous les côtés. Il s'en acquittait en riant, et surtout en se moquant de +tout le monde; ce qui lui a valu une foule d'ennemis, dont le plus +acharné, en 1823, est M. Barbaja, auquel il a joué le mauvais tour +d'épouser sa maîtresse. Cet engagement signé par Rossini, n'a fini qu'en +1822, et a eu l'influence la plus marquée sur son talent, sur son +bonheur, et sur l'économie de toute sa vie.</p> + +<p>Toujours heureux, Rossini débuta à Naples, de la manière la plus +brillante, ce fut par <i>Elisabetta regina d'Inghilterra</i>, opera seria +(fin de 1815).</p> + +<p>Mais pour comprendre les succès de notre jeune compositeur, et surtout +les inquiétudes dont il fut assiégé à son arrivée dans l'aimable +Parthénope, il faut remonter très haut.</p> + +<p>Le personnage influent à Naples est grand chasseur, grand joueur de +ballon, cavalier<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span> infatigable, pêcheur intrépide; c'est un homme tout +physique; il n'a peut-être qu'un seul sentiment, qui tient probablement +encore à ses habitudes physiques, c'est l'amour des entreprises hardies. +Du reste, également privé de cœur pour le mal comme pour le bien, c'est +un être absolument sans aucune sensibilité morale d'aucune espèce, ainsi +qu'il convient au vrai chasseur. On l'a dit avare, c'est une +exagération; il abhorre de donner de l'argent de la main à la main, mais +signe tant qu'on veut des bons sur son trésorier.</p> + +<p>Le roi Ferdinand avait langui neuf ans en Sicile, comme emprisonné au +milieu de gens qui lui parlaient parlement, finances, balance des +pouvoirs et autre fatras inintelligible et contrariant. Il arrive à +Naples, et voilà que l'une des plus belles choses de sa Naples chérie, +une de celles qui, de loin, lui faisaient le plus regretter son séjour, +le magnifique théâtre de <i>San-Carlo</i>, est anéanti en une nuit par le +feu. Ce coup fut, dit-on, plus sensible à ce prince, que la perte d'un +royaume ou celle de dix batailles. Au milieu de son désespoir, il se +présente un homme qui lui dit: «Sire, cet immense théâtre que la flamme +achève de dévorer, je vous le referai en neuf mois, et plus beau qu'il +n'était hier.» M. Barbaja a<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span> tenu parole. En entrant dans le nouveau +Saint-Charles (12 janvier 1817), le roi de Naples, pour la première fois +depuis douze ans, se sentit vraiment roi. A partir de ce moment, M. +Barbaja a été le premier homme du royaume. Ce premier homme du royaume, +directeur des théâtres, et entrepreneur des jeux, protégeait +mademoiselle Colbrand, sa première chanteuse, qui se moquait de lui +toute la journée, et par conséquent le menait parfaitement. Mademoiselle +Colbrand, aujourd'hui madame Rossini, a été de 1806 à 1815, une des +premières chanteuses de l'Europe. En 1815, elle a commencé à avoir +souvent la voix fatiguée; c'est ce que chez les chanteurs du second +ordre, on appelle vulgairement <i>chanter faux</i>. De 1816 à 1822, +mademoiselle Colbrand a ordinairement chanté au-dessus ou au-dessous du +ton, et a été ce qu'on appelle partout <i>exécrable</i>; mais c'est ce qu'il +ne fallait pas dire à Naples. Malgré ce petit inconvénient, mademoiselle +Colbrand n'est pas moins restée première chanteuse du théâtre de +<i>San-Carlo</i>, et a été constamment applaudie. Voilà, suivant moi, un des +triomphes les plus flatteurs pour le despotisme. S'il est un goût +dominant chez le peuple napolitain, le plus vif et le plus sensible de +l'univers, c'est sans contredit celui de la<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span> musique. Hé bien, durant +cinq petites années, de 1816 à 1821, ce peuple tout de feu a été vexé de +la manière la plus abominable dans le plus cher de ses plaisirs. M. +Barbaja était mené par sa maîtresse, qui protégeait Rossini; il payait, +autour du roi, <i>qui il fallait payer</i> (c'est la phrase napolitaine); il +était aimé de ce prince, il a fallu supporter sa maîtresse.</p> + +<p>Vingt fois je me suis trouvé à <i>San-Carlo</i>. Mademoiselle Colbrand +commençait un air; elle chantait tellement faux, qu'il était impossible +d'y tenir. Je voyais mes voisins déserter le parterre, les nerfs agacés, +mais sans mot dire. Qu'on nie après cela que la terreur est le principe +du gouvernement despotique! et que ce principe ne fait pas des miracles! +obtenir du silence de la part de Napolitains en colère! Je suivais mes +voisins, nous allions faire un tour au <i>Largo di Castello</i>, et revenions +au bout de vingt minutes voir si nous pourrions accrocher quelque duetto +ou quelque morceau d'ensemble où la fatale protégée de M. Barbaja et du +roi ne fît pas entendre sa superbe voix en décadence. Pendant la durée +éphémère du gouvernement constitutionnel de 1821, mademoiselle Colbrand +n'a osé reparaître sur la scène qu'en se faisant précéder par les<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span> plus +humbles excuses; et le public, pour lui faire pièce, s'est amusé à faire +une réputation à mademoiselle Chomel qui, à Naples, s'appelle <i>Comelli</i>, +et qu'on savait sa rivale de toute manière. + +<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3> + +<p class="head">L'ELISABETTA</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">orsque</span>, +vers la fin de 1815, Rossini arriva à Naples, et donna son +Élisabeth, les choses n'en étaient pas à ce point; le public était bien +loin d'abhorrer mademoiselle Colbrand; jamais peut-être cette chanteuse +célèbre ne fut si belle. C'était une beauté du genre le plus imposant: +de grands traits, qui, à la scène, sont superbes, une taille magnifique, +un œil de feu à la circassienne, une forêt de cheveux du plus beau +noir-jais, enfin l'instinct de la tragédie. Cette femme, qui, hors de la +scène, a toute la dignité d'une marchande de modes, dès qu'elle paraît +le front chargé du diadème, frappe d'un respect involontaire, même les +gens qui viennent de la quitter au foyer.</p> + +<p>Le château de Kenilworth, roman de sir Walter Scott, n'a paru qu'en +1820; il me dispense toutefois de donner une analyse suivie de +<i>l'Elisabetta</i> jouée à Naples en 1815. Quel lecteur ne se rappellera pas +d'abord le caractère de cette<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span> reine illustre, chez qui les faiblesses +d'une jolie femme que la jeunesse quitte, viennent obscurcir de temps en +temps les qualités d'un grand roi? Dans le libretto comme dans le roman, +Leicester, favori d'Élisabeth, est sur le point d'être élevé au trône, +et de recevoir la main de cette princesse; mais, amoureux lui-même d'une +femme moins impérieuse et plus aimable, qu'il a osé épouser en secret, +il espère pouvoir tromper les yeux de l'amour jaloux et armé du +souverain pouvoir. Dans l'opéra, l'épouse de Leicester ne s'appelle pas +Amy Robsart, mais Mathilde. Le libretto fut traduit d'un mélodrame +français, par un M. Smith, Toscan établi à Naples.</p> + +<p>Le premier duetto <i>en mineur</i>, entre Leicester et sa jeune épouse, est +magnifique et fort original. <i>Elisabetta</i> était la première musique de +Rossini que l'on entendait à Naples; sa grande réputation, acquise dans +le nord de l'Italie, avait disposé le public napolitain à le juger avec +sévérité; on peut dire que ce premier duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Incauta! che festi?</span><br /> +</p> + +<p>décida le succès de l'opéra et du maestro.</p> + +<p>Un courtisan nommé <i>Norfolk</i>, jaloux du haut degré de faveur où le +sentiment de la reine a placé Leicester, révèle à cette<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> princesse le +secret mariage de l'homme que son orgueil lui reproche d'aimer. Il lui +apprend que son favori, qui revient victorieux de la guerre d'Écosse, et +dont l'arrivée triomphale forme le commencement du premier acte, ramène +avec lui sa nouvelle épouse, parmi les jeunes otages que l'Écosse envoie +à Élisabeth, et que la reine vient d'admettre au nombre de ses pages. +Elle vient ainsi d'attacher à sa cour sa rivale, cachée sous les +vêtements d'un jeune homme. Ce moment de fureur et de malheur profond +est superbe pour la musique. L'orgueil et l'amour, les deux passions qui +déchirent le cœur de la reine, sont aux prises de la manière la plus +cruelle. Le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Con qual fulmine improviso</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mi percosse irato il cielo!</span><br /> +</p> + +<p>entre la reine et Norfolk, a eu autant de succès à Paris qu'à Naples. Il +y a beaucoup de magnificence et de feu, ce qui est fort bien pour +l'orgueil; mais l'amour n'y paraît que furieux.</p> + +<p>La reine, hors d'elle-même, prescrit au grand-maréchal de sa cour de +faire rassembler ses gardes, et de les préparer à la prompte exécution +de ses ordres, quels qu'ils puissent être. Elle lui ordonne en même +temps de faire paraître devant elle<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> tous les otages écossais, et enfin +d'appeler Leicester, qu'elle veut voir à l'instant. Après ces ordres +rapides, donnés en peu de mots, Élisabeth reste seule. Il faut avouer +que mademoiselle Colbrand était superbe en cet instant; elle ne se +permettait aucun geste, elle se promenait, ne pouvant rester sans +mouvement, en attendant la scène qui se prépare et l'homme qui l'a +trahie; mais on voyait dans ses yeux qu'un mot allait envoyer à la mort +cet amant perfide. Voilà les situations que la musique réclame.</p> + +<p>Enfin Leicester paraît, mais les otages écossais s'avancent en même +temps que lui. L'œil furieux d'Élisabeth cherche parmi ces pages l'être +qu'elle doit haïr; elle a bientôt deviné Mathilde à son trouble. La +passion des personnages se trahit par des mots entrecoupés. Enfin le +chant commence, c'est le <i>finale</i> du premier acte. La reine, qui se voit +trahie par tout ce qui l'entoure, parle en secret à un garde, qui +bientôt reparaît avec un coussin recouvert d'un voile. Élisabeth, après +un dernier regard jeté rapidement sur Mathilde et sur Leicester, écarte +ce voile d'un mouvement furieux. La couronne d'Angleterre paraît sur le +coussin; elle l'offre à Leicester en même temps que sa main.</p> + +<p>Ce moment est superbe. Ce moyen,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> déplacé peut-être dans la tragédie, +est magnifique et du plus grand effet dans l'opéra, qui réclame les +choses qui parlent aux yeux.</p> + +<p>Élisabeth, qui se complaît dans sa fureur, se dit à elle-même:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Qual colpo inaspettato</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che lor serbava il fato,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il gelo della morte</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Impallidir li fè<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Leicester ne reçoit pas comme il le doit l'offre de la reine; celle-ci, +furieuse, saisit le jeune page et l'entraîne sur le devant de la scène; +elle dit à son amant: «Voilà la perfide qui fait de toi un traître.» +Mathilde et son époux se voient découverts; dans leur trouble, ils ne +répondent que par des mots entrecoupés. La reine appelle ses gardes. +Toute la cour suit les gardes, et se trouve assister ainsi à tous les +détails de ce grand événement, et à l'éclatante disgrâce de Leicester, +auquel les gardes demandent son épée.</p> + +<p>Il était impossible d'offrir un plus beau <i>finale</i> à la musique; cet art +divin ne peut pas peindre les fureurs de la politique; malgré lui, +lorsqu'il exprime des fureurs, ce sont bientôt celles de l'amour. Ici +la<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> jalousie poussée jusqu'à la rage chez Élisabeth, le désespoir le +plus profond chez Leicester, l'amour tendre et éploré dans sa jeune +épouse, tout sert à souhait la musique. Il serait peu exact de dire que +cette situation contribua beaucoup au succès de Rossini. A la première +représentation, les Napolitains étaient ivres de bonheur. Je me +souviendrai toujours de cette première soirée. C'était un jour de gala à +la cour. Je remarquai que la loge de la princesse de Belmonte, dans +laquelle j'assistais à la première représentation d'<i>Élisabeth</i>, était +d'abord fort disposée à la sévérité envers ce maestro, né loin de +Naples, et qui avait acquis ailleurs sa célébrité.</p> + +<p>Comme je l'ai dit, le premier duetto en mineur, entre l'ambitieux +Leicester (Nozzari) et sa jeune épouse déguisée en page (mademoiselle +Dardanelli), désarma tous les cœurs. Le charmant style de Rossini acheva +bien vite la séduction. On trouvait les grandes émotions de l'opéra +seria, et elles n'étaient achetées par aucun moment de langueur et +d'ennui.</p> + +<p>La circonstance d'un jour de gala servit aussi le maestro. Rien ne +dispose à goûter la splendeur, rien n'éloigne l'idée des chagrins +solitaires et des peines de l'amour, comme les cérémonies brillantes +d'un jour<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> de fête à la cour. Or, il faut avouer que la musique +d'<i>Élisabeth</i> est beaucoup plus <i>magnifique</i> que pathétique; à chaque +instant les voix exécutent des batteries de clarinette, et les plus +beaux morceaux ne sont souvent que de la musique de concert.</p> + +<p>Mais que nous étions loin de toutes ces froides critiques à la première +représentation! nous étions ravis: c'est le mot propre.</p> + +<p>Arrivé à ce superbe <i>finale</i> du premier acte, je m'aperçois que j'ai +oublié l'ouverture. Elle commença le succès de la pièce. Je me souviens +que M. M***, excellent connaisseur, vint nous dire dans la loge de la +princesse de Belmonte: «Cette ouverture n'est que celle de <i>l'Aureliano +in Palmira</i>, renforcée d'harmonie.» Il s'est trouvé dans la suite que +rien n'était plus exact. Lorsqu'un an plus tard, Rossini alla à Rome +pour écrire le <i>Barbier de Séville</i>, sa paresse reprit cette même +ouverture pour la troisième fois. Elle se trouve ainsi avoir à exprimer +les combats de l'amour et de l'orgueil dans une des âmes les plus hautes +dont l'histoire ait gardé la mémoire, et les folies du barbier Figaro. +Le plus petit changement <i>de temps</i> suffit souvent pour donner l'accent +de la plus profonde mélancolie à l'air le plus gai. Essayez de chanter<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> +en ralentissant le mouvement, l'air de Mozart: <i>Non più andrai +farfallone amoroso</i>.</p> + +<p>Les principaux motifs de cette ouverture, si souvent employée par +Rossini, forment la péroraison du premier <i>finale</i> de <i>l'Elisabetta</i>. + +<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3> + +<p class="head">SUITE DE L'ELISABETH</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> second acte s'ouvre par une scène superbe. La terrible Élisabeth fait +amener devant elle, par ses gardes, la tremblante Mathilde. C'est pour +lui adresser ces paroles fatales:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">T'inoltra, in me tu vedi</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il tuo giudice, o donna.</span><br /> +</p> + +<p>«La politique condamne à une mort ignominieuse une femme ennemie qui a +osé s'introduire dans ma cour sous un déguisement perfide. Un reste de +pitié parle encore dans mon âme. Écris, renonce aux prétendus droits que +tu peux te croire sur le cœur de l'ambitieux Leicester. Reviens de ton +erreur.»</p> + +<p>Ce récitatif obligé est magnifique. A la première représentation, il +serra tous les cœurs.</p> + +<p>Il faut avoir vu mademoiselle Colbrand dans cette scène, pour comprendre +le succès d'enthousiasme qu'elle eut à Naples, et toutes les folies +qu'elle faisait faire à cette époque.<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span></p> + +<p>Un Anglais, l'un des rivaux de Barbaja, avait fait venir d'Angleterre +des dessins fort soignés, au moyen desquels on pût reproduire, avec la +dernière exactitude, le costume de la sévère Élisabeth. Ces habits du +seizième siècle se trouvèrent convenir admirablement à la taille et aux +traits de la belle Colbrand. Tous les spectateurs connaissaient +l'anecdote de la vérité du costume; cette idée consacrant, par le +prestige des souvenirs, l'aspect imposant de mademoiselle Colbrand, +augmentait encore l'effet de son étonnante beauté. Jamais l'imagination +la plus exaltée par le roman de Kenilworth n'a pu se figurer une +Élisabeth plus belle, et surtout plus majestueuse. Dans l'immense salle +San-Carlo, il n'y avait peut-être pas un seul homme qui ne sentît qu'on +devait voler à la mort avec plaisir pour obtenir un regard de cette +belle reine.</p> + +<p>Mademoiselle Colbrand, dans Élisabeth, n'avait point de gestes, rien de +théâtral, rien de ce que le vulgaire appelle des <i>poses</i> ou des +<i>mouvements tragiques</i>. Son pouvoir immense, les événements importants +qu'un mot de sa bouche pouvait faire naître, tout se peignait dans ses +yeux espagnols si beaux, et dans certains moments si terribles. C'était +le regard d'une reine dont la fureur n'est retenue que par un reste<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span> +d'orgueil: c'était la manière d'être d'une femme belle encore, qui dès +longtemps est accoutumée à voir la moindre apparence de volonté suivie +de la plus prompte obéissance<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>. En voyant mademoiselle Colbrand +parler à Mathilde, il était impossible de ne pas sentir que, depuis +vingt ans, cette femme superbe était reine absolue. C'est cette +<i>ancienneté</i> des habitudes que<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span> le pouvoir suprême fait contracter, +c'est l'évidence de l'absence de toute espèce de doute sur le dévouement +que ses moindres fantaisies vont rencontrer, qui formait le trait +principal du jeu de cette grande actrice: toutes ces choses se lisaient +dans la tranquillité des mouvements de la reine. Le peu de mouvements +qu'elle faisait lui étaient arrachés par la violence des combats de +passions qui déchiraient son âme, aucun par l'intention de se faire +obéir. Nos plus grands<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> acteurs tragiques, Talma lui-même, ne sont pas +exempts de gestes forts et impérieux, dans les rôles de tyrans. +Peut-être ces gestes impérieux, ces espèces de gasconnades tragiques, +sont-elles une des exigences d'un parterre de mauvais goût, tel que +celui qui décide du sort de nos tragédies; mais ces gestes, pour être +applaudis, n'en sont pas moins absurdes. Un roi absolu est l'homme du +monde qui fait le moins de gestes<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>; ils lui sont inutiles: il est +depuis longtemps accoutumé à voir ses moindres signes suivis, avec la +rapidité de l'éclair, de l'exécution de ses volontés.</p> + +<p>La scène superbe dans laquelle mademoiselle Colbrand était si grande +tragédienne, se termine par un duetto entre la reine et Mathilde,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pensa che sol per poco</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sospendo l'ira mia,</span><br /> +</p> + +<p>qui se change bientôt en terzetto, par l'arrivée de Leicester.</p> + +<p>On nous dit que c'était Rossini qui avait eu l'idée de l'arrivée de +Leicester entre ces deux femmes, l'une ne retenant qu'à peine les éclats +de sa fureur, l'autre élevée jusqu'à la haute énergie par le désespoir<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> +de l'amour sincère dans un cœur de seize ans. On peut dire que dans le +genre du libretto d'opéra, cette idée est de génie.</p> + +<p>Après ce terzetto magnifique, nous eûmes deux airs chantés, l'un par +Norfolk (Garcia), l'autre par Leicester (Nozzari): ils sont bien +composés. On peut juger s'ils furent bien chantés par deux ténors rivaux +paraissant dans une occasion solennelle, devant tout ce que Naples avait +de plus grands personnages et de connaisseurs les plus difficiles. +Cependant, pour la composition, ils parurent tomber un peu dans le lieu +commun, et n'être pas à la hauteur du reste de l'opéra.</p> + +<p>Leicester est mis en prison et condamné à mort par les cours de justice +du pays. Quelques moments avant l'exécution, Élisabeth ne peut résister +à l'idée de ne plus revoir le seul homme qui ait pu faire pénétrer un +sentiment tendre dans un cœur dévoué à l'ambition et aux sombres +jouissances du pouvoir. Elle paraît dans la prison de Leicester. Le +traître Norfolk y était avant elle, et à son arrivée se cache derrière +un pilier de la prison. Les deux amants ont une explication. Ils +reconnaissent que Norfolk a voulu perdre Leicester. Norfolk, qui se voit +découvert et sans espoir de pardon, se précipite sur Élisabeth, un +poignard à la main. Mathilde,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> la jeune épouse de Leicester, qui venait +lui dire un dernier adieu, est assez heureuse pour sauver la reine par +un cri qui l'avertit du danger.</p> + +<p>Élisabeth, déjà à demi vaincue par sa conversation avec Leicester, +pardonne aux amants, et Rossini prend sa revanche des deux airs, +peut-être un peu faibles, qui précèdent, par l'un des plus magnifiques +<i>finale</i> qu'il ait peut-être jamais écrits.</p> + +<p>Le cri de la reine,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Bell'alme generose,</span><br /> +</p> + +<p>porta jusqu'à la folie l'enthousiasme du public. Nous fûmes plus de +quinze représentations avant de pouvoir porter un œil critique sur ce +morceau superbe.</p> + +<p>Élisabeth pardonne à Leicester et à Mathilde; voici ses paroles:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Bell'alme generose,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A questo sen venite:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vivete, ormai gioite</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Siate felici ognor<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Quand enfin nous eûmes assez de sang-froid pour examiner, nous trouvâmes +que ce chant était doux et tranquille comme le calme après la tempête. +Du reste,<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> Rossini a réuni, je crois, tous les défauts de son style dans +ces vingt ou trente mesures. Le chant principal est étouffé sous un +déluge d'ornements déplacés et de roulades qui ont l'air d'être écrites +pour des instruments à vent, et non pour une voix humaine.</p> + +<p>Mais il faut être juste, Rossini arrivait à Naples; il voulait réussir, +il dut s'attacher à plaire à la prima donna qui gouvernait entièrement +le directeur Barbaja. Or, mademoiselle Colbrand n'a jamais eu de +pathétique dans son talent; il a été magnifique comme sa personne; +c'était une reine, c'était Élisabeth, mais c'était Élisabeth donnant des +ordres du haut d'un trône, et non pas pardonnant avec générosité.</p> + +<p>Quand le génie de Rossini l'eût porté au pathétique, ce que je suis loin +d'accorder, il eût dû s'en abstenir à cause de la voix de la célèbre +cantatrice à laquelle il confiait le rôle d'Élisabeth.</p> + +<p>Dans le morceau <i>bell'alme generose</i>, Rossini, par un artifice fort +simple rassembla tous les agréments, de quelque espèce qu'ils fussent, +que mademoiselle Colbrand exécutait bien. Nous eûmes comme un inventaire +en nature de tous les moyens quelconques de cette belle voix, et l'on va +juger de ce que peut en musique la perfection de l'exécution. Ces<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> +agréments étaient faits avec une telle supériorité, que, malgré +l'absurdité flagrante, il ne nous fallut pas moins de quinze ou vingt +représentations pour que nous pussions nous apercevoir qu'ils étaient +déplacés.</p> + +<p>Rossini, qui ne reste jamais court, répondait à nos critiques:</p> + +<p>«Élisabeth est reine même en pardonnant. Dans un cœur si altier, le +pardon le plus généreux en apparence n'est encore qu'un acte de +politique. Quelle est la femme, même sans être reine, qui puisse +pardonner l'injure de se voir préférer une autre femme?»</p> + +<p>Alors les vieux dilettanti se fâchaient: «Toute votre musique pèche par +l'absence du pathétique, disaient-ils; elle n'est que magnifique, comme +le talent de votre première chanteuse. Elle devait être profondément +tendre dans le rôle de Mathilde, et vous n'avez que le commencement du +terzetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pensa che sol per poco,</span><br /> +</p> + +<p>qui encore est plutôt simple comme un nocturne, que tendre comme un air +de passion; mais il repose l'âme de la magnificence de tout ce qui +l'entoure, et il doit au contraste les quatre cin<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>quièmes du plaisir +qu'il nous fait. Avouez franchement que vous avez toujours sacrifié +l'expression et la situation dramatique aux broderies de la +Colbrand.»—<i>J'ai sacrifié au succès</i>, répondit Rossini avec une sorte +de fierté qui lui allait à merveille. L'aimable archevêque de T... vint +à son secours. A Rome, s'écria-t-il, Scipion, accusé devant le peuple, +dit pour toute réponse à ses ennemis: «Romains, il y a dix ans qu'à +pareil jour je détruisis Carthage; allons au Capitole rendre grâces aux +dieux immortels.»</p> + +<p>Il est sûr que l'effet d'<i>Élisabeth</i> fut prodigieux. Quoique fort +inférieur à <i>Otello</i>, par exemple, il y a dans cet opéra bien des choses +d'une fraîcheur délicieuse et entraînante.</p> + +<p>Aujourd'hui, de sang-froid, j'y blâmerais l'emploi de deux ténors pour +les rôles de Norfolk et de Leicester. Rossini aurait répondu à ce +reproche: «J'avais ces deux ténors, et je n'avais pas de voix de basse +pour le rôle du traître Norfolk.» La vérité est qu'avant Rossini on ne +donnait jamais des rôles importants aux voix de basse dans l'opéra +séria. Ce maestro est le premier qui ait écrit, pour ces sortes de voix, +des parties difficiles dans les opéras de <i>mezzo carattere</i>, tels que +<i>la Cenerentola</i>, <i>la<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span> Gazza ladra</i>, <i>Torvaldo e Dorliska</i>, etc.; et +l'on peut dire que c'est sa musique qui a fait naître les Lablache, les +Zuchelli, les Galli, les Remorini, les Ambrosi. + +<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3> + +<p class="head">OPÉRAS DE ROSSINI A NAPLES</p> + + +<p><span class="lettre">M</span><span class="smcap">ademoiselle</span> +Colbrand chanta, dans une même année, l'<i>Élisabeth</i> de +Rossini, la <i>Gabrielle de Vergy</i> de Caraffa, <i>la Cora</i> et la <i>Médée</i> de +Mayer, et tout cela d'une manière sublime, et surtout avec une agilité +incroyable dans la voix. San-Carlo présentait alors un des plus beaux +spectacles que puisse désirer l'amateur le plus passionné et le plus +difficile; mademoiselle Colbrand était secondée par Davide le fils, et +par Nozzari, Garcia et Siboni. Mais ce beau moment dura peu; dès l'année +suivante, 1816, la voix de mademoiselle Colbrand faiblit, et ce fut déjà +une bonne fortune dont on se félicitait, que de lui entendre chanter un +air sans fautes. La seule crainte d'être toujours tout près d'une note +fausse empêchait le charme de naître; ainsi, même en musique, pour être +heureux, il ne faut pas en être réduit à examiner: voilà ce que les +Français ne veulent pas com<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>prendre; leur manière de jouir des arts, +c'est de les juger.</p> + +<p>On attendait les premières mesures de l'air de mademoiselle Colbrand; +voyait-on qu'elle eût pris son parti de chanter faux, on prenait aussi +le sien, et l'on faisait la conversation, ou l'on allait au café prendre +une glace. Au bout de quelques mois, le public, ennuyé de ces +promenades, avoua tout haut que la pauvre Colbrand avait vieilli, et +attendit qu'on l'en débarrassât. Comme on ne se pressait pas, il +murmura; ce fut alors que la fatale protection dont la Colbrand était +honorée parut dans tout ce qu'elle avait de dur pour un peuple qui se +voyait enlever à la fois son dernier plaisir et l'éternel sujet de ses +vanteries et de son orgueil envers les étrangers. Le public témoigna de +mille manières sa profonde impatience; toujours le pouvoir sans bornes +se fit sentir, et, comme une main de fer, arrêta tout court +l'indignation du peuple le plus bruyant de l'univers. Cet acte de +complaisance du roi pour son M. Barbaja, lui a plus aliéné de cœurs que +tous les actes de despotisme possibles exercés envers un peuple qui sera +peut-être digne de la liberté dans cent ans.</p> + +<p>En 1820, pour procurer une vraie joie aux habitants de Naples, ce n'est +pas la constitution d'Espagne qu'il fallait leur<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span> donner, c'est +mademoiselle Colbrand qu'il fallait ôter.</p> + +<p>Rossini n'avait garde d'entrer dans toutes les intrigues de Barbaja. On +vit bientôt que, par caractère, c'était l'homme le plus étranger à +l'intrigue, et surtout à l'esprit de suite qu'elle exige, mais, appelé +par M. Barbaja à Naples, lié d'amour avec mademoiselle Colbrand, il +était difficile que les Napolitains ne lui fissent pas sentir +quelquefois le contre-coup de leurs ennuis. Ainsi le public de Naples, +toujours séduit par le talent de Rossini, a toujours eu la meilleure +envie de le siffler. Lui, de son côté, ne pouvant plus compter sur la +voix de mademoiselle Colbrand, s'est jeté de plus en plus dans +l'harmonie allemande, et surtout s'est éloigné de plus en plus de la +<i>véritable expression dramatique</i>. Mademoiselle Colbrand le persécutait +sans cesse pour qu'il plaçât dans ses airs les agréments dont sa voix +avait l'habitude.</p> + +<p>On voit par quel enchaînement de circonstances fatales le pauvre Rossini +a eu quelquefois les apparences de la pédanterie en musique. C'est un +grand poëte, et un poëte comique forcé à être <i>érudit</i>, et érudit sur +des choses tristes et sérieuses. Qu'on se figure Voltaire obligé, pour +vivre, à écrire l'histoire des juifs du ton de Bossuet.<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span></p> + +<p>Rossini a été quelquefois Allemand, mais c'est un Allemand aimable et +plein de feu<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>.</p> + +<p>Après l'<i>Élisabeth</i>, il courut à Rome, où il donna dans le même carnaval +(1816) <i>Torvaldo e Dorliska</i> et le <i>Barbier</i>; il reparut à Naples et fit +jouer <i>la Gazetta</i>, petit opéra buffa, demi-succès, et ensuite <i>Otello</i> +au théâtre <i>del Fondo</i>. Après <i>Otello</i> il alla à Rome pour <i>la +Cenerentola</i>, et fit son voyage de Milan pour <i>la Gazza ladra</i>. A peine +de retour à Naples, il donna l'<i>Armide</i>.</p> + +<p>Le jour de la première représentation, le public le punit de la voix +incertaine de mademoiselle Colbrand, et l'<i>Armide</i> réussit peu, malgré +le superbe duetto. Vivement piqué de la froideur qu'on lui montrait, +Rossini chercha à conquérir un succès sans employer la voix de +mademoiselle Colbrand; comme les Allemands, il eut recours à son +orchestre, et de l'accessoire fit le principal. Il prit une revanche +complète de l'irréussite d'<i>Armide</i> dans le <i>Moïse</i>. Le succès fut +immense. De ce moment le goût de Rossini fut faussé.<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> Il écrit de +<i>l'harmonie</i> légère et spirituelle en se jouant: il avait, au contraire, +assez de peine, après vingt opéras, à trouver des cantilènes nouvelles. +La paresse, d'accord avec la nécessité, lui fit adopter le genre +allemand. <i>Moïse</i> fut immédiatement suivi de <i>Ricciardo e Zoraïde</i>, +d'<i>Ermione</i>, de <i>la Donna del Lago</i> et de <i>Maometto secondo</i>. Tous ces +opéras allèrent aux nues, à l'exception d'<i>Ermione</i>, qui était un essai. +Rossini, pour varier, avait voulu se rapprocher du genre déclamé, donné +aux Français par Gluck. De la musique sans plaisir physique pour +l'oreille n'était pas faite pour plaire beaucoup à des Napolitains. +D'ailleurs, dans <i>Ermione</i>, tout le monde se fâchait, et toujours, et il +n'y avait qu'une seule couleur, celle de la colère. La colère, en +musique, n'est bonne que comme contraste. C'est un axiome napolitain, +qu'il faut la colère du tuteur avant l'air tendre de la pupille.</p> + +<p>Pour les derniers opéras que je viens de nommer, Rossini eut une +ressource, la voix de mademoiselle Pisaroni, superbe contr'alto et +cantatrice décidément du premier ordre.</p> + +<p>Les hommes pour lesquels il a écrit sont Garcia, Davide le fils et +Nozzari, tous les trois ténors; Davide, le premier ténor existant, et +qui met du génie dans<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> son chant: il improvise sans cesse, et +quelquefois se trompe; Garcia, remarquable par la sûreté étonnante de sa +voix; et enfin Nozzari, la moins belle voix des trois, et qui cependant +a été un des meilleurs chanteurs de l'Europe. + +<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h3> + +<p class="head">TORVALDO E DORLISKA</p> + + +<p><span class="lettre">A</span><span class="smcap">près</span> +l'éclatant succès de l'<i>Élisabeth</i>, Rossini fut appelé à Rome pour +le carnaval de 1816; il y composa, au théâtre <i>Valle</i>, un opéra +semi-serio assez médiocre, <i>Torvaldo e Dorliska</i>; et au théâtre +<i>Argentina</i>, son chef-d'œuvre du <i>Barbier de Séville</i>. Rossini écrivit +<i>Torvaldo</i> pour les deux premières basses d'Italie, Galli et Remorini, +en 1816; Lablache et Zuchelli étaient encore peu connus. Il eut pour +ténor Domenico Donzelli, alors excellent, et surtout plein de feu.</p> + +<p>Il y a un cri de passion dans le grand air de Dorliska,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! Torvaldo!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dove sei?</span><br /> +</p> + +<p>qui, lorsqu'il est chanté avec hardiesse et abandon, produit toujours +beaucoup d'effet. Le reste de cet air, un terzetto entre le tyran, +l'amant et un portier bouffon:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! qual raggio di speranza!</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p> + +<p>et l'on peut dire tout l'opéra, ferait la réputation d'un maestro +ordinaire, mais n'ajoute rien à celle de Rossini. C'est comme un mauvais +roman de Walter Scott, le rival du maestro de Pesaro en célébrité +européenne. Certainement un inconnu qui aurait fait <i>le Pirate</i> ou +<i>l'Abbé</i>, serait sorti à l'instant des rangs vulgaires de la +littérature. Ce qui distingue le grand maître, c'est la hardiesse du +trait, la négligence des détails, le grandiose de la touche; il sait +économiser l'attention pour la lancer tout entière sur ce qui est +important. Walter Scott répète le même mot trois fois dans une phrase, +comme Rossini le même trait de mélodie, exécuté successivement par la +clarinette, le violon et le hautbois.</p> + +<p>J'aime mieux une ébauche du Corrège, qu'un grand tableau fort soigné de +Charles Lebrun, ou de tel de nos grands peintres.</p> + +<p>Le tyran, dans l'opéra de <i>Dorliska</i>, lequel a la niaiserie uniforme et +visant au sublime du style, et par le manque total d'originalité et +d'individualité dans les personnages, me semble une traduction de +quelque mélodrame du boulevard, le tyran chante un superbe <i>agitato</i>: +c'est un des plus beaux airs que l'on puisse choisir pour une voix de +basse; aussi Lablache et Galli ne manquent-ils guère de le placer<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span> dans +leurs concerts. J'ajouterai, pour diminuer les regrets de ceux des +lecteurs qui ne le connaîtraient pas, que cet air n'est autre chose que +le fameux duetto de la lettre, dans le second acte d'<i>Otello</i>,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Non m'inganno, al mio rivale.</span><br /> + + +<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h3> + +<p class="head">IL BARBIERE DI SIVIGLIA</p> + + +<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ossini</span> +trouva l'imprésario du théâtre Argentina à Rome, tourmenté par +la police, qui lui refusait tous les <i>libretti</i> (poëmes), sous prétexte +d'allusions. Quand un peuple est spirituel et mécontent, tout devient +allusion<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Dans un moment d'humeur, l'imprésario romain proposa au +gouverneur de Rome <i>le Barbier de Séville</i>, très-joli libretto mis jadis +en musique par Paisiello. Le gouverneur, ennuyé ce jour-là de parler +mœurs et décence, accepta. Ce mot jeta Rossini dans un cruel embarras, +car il a trop<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> d'esprit pour n'être pas modeste envers le vrai mérite. +Il se hâta d'écrire à Paisiello à Naples. Le vieux maestro, qui n'était +pas sans un grand fonds de <i>gasconisme</i>, et qui se mourait de jalousie +du succès de l'<i>Élisabeth</i>, lui répondit très poliment qu'il +applaudissait avec une joie véritable au choix fait par la police +papale. Il comptait apparemment sur une chute éclatante.</p> + +<p>Rossini mit une préface très modeste au-devant du <i>libretto</i>, montra la +lettre de Paisiello à tous les dilettanti de Rome, et se mit au travail. +En treize jours, la musique du <i>Barbier</i> fut achevée. Rossini croyant +travailler pour les Romains, venait de créer le chef-d'œuvre de la +<i>musique française</i>, si l'on doit entendre par ce mot la musique qui, +modelée sur le caractère des Français d'aujourd'hui, est faite pour +plaire le plus profondément possible à ce peuple, tant que la guerre +civile n'aura pas changé son caractère.</p> + +<p>Les chanteurs de Rossini furent madame Giorgi pour le rôle de Rosine, +Garcia pour celui d'Almaviva; Zamboni faisait Figaro, et Boticelli le +médecin Bartholo. La pièce fut donnée au théâtre d'Argentina, le 26 +décembre 1816<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>. (C'est le jour<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> où la <i>stagione</i> du carnaval commence +en Italie.)</p> + +<p>Les Romains trouvèrent le commencement de l'opéra ennuyeux et bien +inférieur à Paisiello. Ils cherchaient en vain cette grâce naïve, +inimitable, et ce style le miracle de la simplicité. L'air de Rosine +<i>sono docile</i> parut hors de caractère; on dit que le jeune maestro avait +fait une virago d'une ingénue. La pièce se releva au duetto entre Rosine +et Figaro, qui est d'une légèreté admirable et le triomphe du style de +Rossini. L'air de la <i>Calunnia</i> fut jugé magnifique et original, les +Romains ne comprenaient pas Mozart en 1816.</p> + +<p>Après le grand air de Bazile, on regretta sans cesse davantage la grâce +naïve et quelquefois expressive de Paisiello. Enfin, ennuyés des choses +communes qui commencent le second acte, choqués du manque total +d'expression, les spectateurs firent baisser la toile. En cela, le +public de Rome, si fier de ses connaissances musicales, fit un acte de +hauteur qui se trouva aussi, comme il arrive souvent, un acte de +sottise. Le lendemain la pièce alla aux nues; l'on voulut bien +s'apercevoir que si Rossini n'avait pas les mérites de Paisiello, il +n'avait pas aussi la langueur de son style, défaut cruel qui gâte +souvent les ouvrages, si semblables d'ailleurs, de Pai<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span>siello et du +Guide. Depuis vingt ou trente ans que l'ancien maître a écrit, le public +romain s'étant mis à faire moins de conversation à l'opéra, il lui +arrive de s'ennuyer aux récitatifs éternels qui séparent les morceaux de +musique des opéras de 1780. C'est comme si, parmi nous, le parterre +s'avise, dans trente ans d'ici, de trouver incompréhensibles les +entr'actes éternels de nos tragédies actuelles, parce qu'on aura trouvé +le moyen de l'amuser dans les entr'actes, soit avec deux ou trois jeux +d'orgues, qui se répondent et font assaut<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>, soit par des expériences +de physique, ou le jeu de loto. Quel que soit l'état de perfection où +nous avons porté tous les arts, il faut bien s'attendre que la postérité +aura l'impertinence d'inventer aussi quelque chose.</p> + +<p>L'ouverture du <i>Barbier</i> amusa beaucoup à Rome; on y vit ou l'on crut y +voir les gronderies du vieux tuteur amoureux et jaloux, et les +gémissements de la pupille. Le petit terzetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Piano, pianissimo,</span><br /> +</p> + +<p>du second acte, alla aux nues. «Mais c'est<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> de la petite musique, disait +le parti contraire à Rossini; cela est amusant, sautillant, mais +n'exprime rien. Quoi! Rosine trouve un Almaviva fidèle et tendre, au +lieu du scélérat qu'on lui avait peint, et c'est par d'insignifiantes +roulades qu'elle prétend nous faire partager son bonheur!»</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Di sorpresa, di contento</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Son vicina a delirar.</span><br /> +</p> + +<p>Hé bien, les roulades si singulièrement placées sur ces paroles, et qui +faillirent, même le second jour, entraîner la chute de la pièce à Rome, +ont eu beaucoup de succès à Paris; on y aime la galanterie et non +l'amour. <i>Le Barbier</i>, si facile à comprendre par la musique, et surtout +par le poëme, a été l'époque de la conversion de beaucoup de gens. Il +fut donné le 23 septembre 1819, mais la victoire sur les pédants qui +défendaient Paisiello comme <i>ancien</i>, n'est que de janvier 1820. (Voir +<i>la Renommée</i>, journal libéral d'alors.) Je ne doute pas que quelques +dilettanti ne me reprochent de m'arrêter à des lieux communs inutiles à +dire; je les prie de vouloir bien relire les journaux d'alors et même +ceux d'aujourd'hui, ils ne les trouveront pas mal absurdes, quoique le +public<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> ait fait d'immenses progrès depuis quatre ans.</p> + +<p>La musique aussi a fait un pas immense depuis Paisiello; elle s'est +défaite des récitatifs ennuyeux et a conquis les <i>morceaux d'ensemble</i>. +Il est ridicule, disent les pauvres gens froids, de chanter cinq ou six +à la fois.—Vous avez raison; il est même souverainement absurde de +chanter deux ensemble; car, quand est-ce qu'il arrive, même sous +l'empire de la passion la plus violente, de parler un peu longtemps deux +à la fois? Au contraire, plus le mouvement de passion est vif, plus on +accorde d'attention à ce que dit la personne que nous voulons persuader. +Voyez les sauvages<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a> et les Turcs, qui ne cherchent pas à se faire une +réputation de vivacité et d'esprit. Rien de plus judicieux que ce +raisonnement. Ne vous semble-t-il pas parfait? Hé bien, l'expérience le +détruit de fond en comble. Rien de plus agréable que les duetti. Donc, +pauvres littérateurs estimables qui appliquez votre dialectique +puissante à juger des arts que vous ne voyez pas, allez faire une +dissertation pour prouver que Cicéron nous amuse, ou que M. Scoppa vient +enfin de trouver le vrai<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> rhythme de la langue française et l'art de +faire de beaux vers.</p> + +<p>La vivacité et le crescendo des morceaux d'ensemble chasse l'ennui et +réveille un peu ces pauvres gens <i>solides</i> que la mode jette +impitoyablement dans la salle de Louvois<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> + +<p>Rossini luttant contre un des génies de la musique dans <i>le Barbier</i>, a +eu le bon esprit, soit par hasard, soit bonne théorie, d'être éminemment +lui-même.</p> + +<p>Le jour où nous serons possédés de la curiosité, avantageuse ou non pour +nos plaisirs, de faire une connaissance intime avec le style de Rossini, +c'est dans <i>le Barbier</i> que nous devons le chercher. Un des plus grands +traits de ce style y éclate d'une manière frappante. Rossini, qui fait +si bien les finals, les morceaux d'ensemble, les duetti, est faible et +joli dans les airs qui doivent peindre la passion avec simplicité. Le +chant <i>spianato</i> est son écueil.</p> + +<p>Les Romains trouvèrent que si Cimarosa eût fait la musique du <i>Barbier</i>, +elle eût peut-être été un peu moins vive, un peu moins brillante, mais +bien plus comique et bien autrement expressive. Avez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span> été +militaire? avez-vous couru le monde? vous est-il arrivé de retrouver +tout à coup aux eaux de Baden, une maîtresse charmante que vous aviez +adorée, dix ans auparavant, à Dresde ou à Bayreuth? Le premier moment +est délicieux; mais le troisième ou quatrième jour, vous trouvez trop de +délices, trop d'adorations, trop de douceur. Le dévouement sans bornes +de cette bonne et jolie Allemande vous fait regretter, sans peut-être +oser en convenir avec vous-même, le piquant et les caprices d'une belle +Italienne pleine de hauteur et de folie. Telle est exactement +l'impression que vient de me faire l'admirable musique du <i>Matrimonio +segreto</i>, à la reprise qu'on vient d'en donner à Paris, pour +mademoiselle de Meri. Le premier jour, en sortant du théâtre, je ne +voyais dans Rossini qu'un pygmée. Je me souviens que je me dis: Il ne +faut pas se presser de juger et de porter des décisions, je suis sous le +charme. Hier (19 août 1823), en sortant de la quatrième représentation +du <i>Matrimonio</i>, j'ai aperçu bien haut l'obélisque immense, symbole de +la gloire de Rossini. L'absence des dissonances se fait cruellement +sentir dans le second acte du <i>Matrimonio</i>. Je trouve que le désespoir +et le malheur y sont exprimés à l'eau rose. Nous avons fait des progrès +dans<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> le malheur depuis 1793<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. Le grand quartetto du premier acte,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Che triste silenzio!</span><br /> +</p> + +<p>paraît long; en un mot, Cimarosa a plus d'idées que Rossini, et surtout +de bien meilleures idées, mais Rossini a le meilleur style.</p> + +<p>Comme, en amour, c'est le piquant des caprices de l'Italie qui manque à +une tendre Allemande; par un effet contraire, en musique, c'est le +piquant des dissonances et du genre enharmonique allemand qui manque aux +grâces délicieuses et suaves de la mélodie italienne. Rappelez-vous le +<i>ti maledico</i> du second acte d'<i>Otello</i>, ne devrait-il pas y avoir dans +le <i>Matrimonio</i> quelque chose dans ce genre lorsque le vieux marchand +Geronimo, si entiché de la noblesse, découvre que sa fille Carolina a +épousé un commis? Un dilettante auquel j'ai soumis ce chapitre sur le +<i>Barbier</i>, pour qu'il corrigeât les erreurs de fait où je tombe souvent, +comme l'astrologue de La Fontaine dans un puits, en regardant au ciel, +me dit: «Est-ce là ce que vous nous donnez pour une analyse du +<i>Barbier</i>? C'est de la crème fouettée. Je ne puis me faire à ces<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span> +phrases en filigrane. Allons, mettez-vous à l'ouvrage sérieusement, +ouvrons la partition, je vais vous jouer les principaux airs; faites une +analyse serrée et raisonnable.»</p> + +<p>On sent bien dans le cœur des donneurs de sérénade, qui forme +l'introduction, que Rossini lutte avec Paisiello; tout est grâce et +douceur, mais non pas simplicité. L'air du comte Almaviva est faible et +commun; c'est un amoureux français de 1770. En revanche, tout le feu de +Rossini éclate dans le chœur</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mille grazie, mio signore!</span><br /> +</p> + +<p>et cette vivacité s'élève bientôt jusqu'à la verve et au <i>brio</i>, ce qui +n'arrive pas toujours à Rossini. Ici son âme semble s'être échauffée aux +traits de son esprit. Le comte s'éloigne en entendant venir Figaro; il +dit en s'en allant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Già l'alba è appena, e amor non si vergogna.</span><br /> +</p> + +<p>Voilà qui est bien italien. Un amoureux se permet tout, dit le comte; on +sait de reste que l'amour est une excuse qui couvre toutes choses aux +yeux des indifférents. L'amour, dans le Nord, est au contraire timide et +tremblant, même avec les indifférents.<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span></p> + +<p>La cavatine de Figaro</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Largo al factotum,</span><br /> +</p> + +<p>chantée par Pellegrini, est et sera longtemps le chef-d'œuvre de la +musique française. Que de feu! que de légèreté, que d'esprit dans le +trait:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Per un barbiere di qualità!</span><br /> +</p> + +<p>Quelle expression dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Colla donnetta...</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Col cavaliere...</span><br /> +</p> + +<p>Cela a plu à Paris, et pouvait fort bien être sifflé à cause du sens +leste des paroles. Je ne sais si jamais Préville a joué Figaro autrement +que Pellegrini. Dans ce premier acte, cet acteur inimitable a, ce me +semble, toute la légèreté gracieuse, toute l'allure scélérate et +prudente d'un jeune chat. Lorsque, plus tard, il est dans la maison de +Bartholo, sur sa mine seule il est pendable. Je voudrais voir jouer ce +rôle aux <i>Français</i> aussi bien que Pellegrini. Un des dictons de nos +littérateurs estimables est de représenter les acteurs de Louvois comme +des bouffons à mille lieues de toute vérité et de toute expression +dramatique, et auxquels, par conséquent, il serait impertinent de +demander de l'intérêt. Encore hier soir, j'ai entendu déve<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span>lopper cette +théorie; un homme à ailes de pigeon l'expliquait à deux pauvres jeunes +femmes qui approuvaient du geste, et cela à un théâtre qui vient de voir +le second acte de <i>la Gazza ladra</i> joué par Galli, sans parler de madame +Pasta dans <i>Roméo</i>, <i>Desdemona</i>, <i>Médée</i>, et partout.</p> + +<p>Ne serions-nous pas plus ridicules que nos pédants, d'entreprendre de +les raisonner? Oui, messieurs, le vrai pathétique est au +Théâtre-Français; allez-y voir <i>Iphigénie en Aulide</i>, et goûtez-y bien +ce récitatif lamentable qui n'attend plus qu'un accompagnement de +contrebasse pour passer à l'état de mauvaise musique de Gluck.</p> + +<p>La situation du balcon, dans le <i>Barbier</i>, est divine pour la musique; +c'est de la grâce naïve et tendre. Rossini l'esquive pour arriver au +superbe duetto bouffe:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">All'idea di quel metallo!</span><br /> +</p> + +<p>Les premières mesures expriment d'une manière parfaite l'omnipotence de +l'or aux yeux de Figaro. L'exhortation du comte</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Su, vediam di quel metallo,</span><br /> +</p> + +<p>est bien, au contraire, d'un jeune homme de qualité qui n'a pas assez +d'amour pour<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span> ne pas s'amuser, en passant, de la gloutonnerie subalterne +d'un Figaro, à la vue de l'or.</p> + +<p>J'ai parlé ailleurs de l'admirable rapidité de</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Oggi arriva un reggimento,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">—Sì, è mio amico il colonello.</span><br /> +</p> + +<p>Il me semble que ce passage est, en ce genre, le chef-d'œuvre de +Rossini, et par conséquent de l'art musical. Je regrette de remarquer +une nuance de vulgarité dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Che invenzione prelibata!</span><br /> +</p> + +<p>Je trouve, au contraire, un modèle de vrai comique dans ce passage de +l'ivresse du comte:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Perchè d'un che non è in se</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che dal vino casca giù,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il tutor, credete a me,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il tutor si fiderà.</span><br /> +</p> + +<p>J'admire toujours la sûreté de la voix de Garcia dans le passage</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vado... ma il meglio mi scordavo.</span><br /> +</p> + +<p>Il y a là un changement de ton, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span> fond de la scène, sans entendre +l'orchestre, qui est le comble de la difficulté.</p> + +<p>Je regarde la fin de ce duetto, depuis</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La bottega? non si sbaglia,</span><br /> +</p> + +<p>comme au-dessus de tout éloge. C'est ce duetto qui tuera le grand Opéra +français. Il faut convenir que jamais plus lourd ennemi n'aura succombé +sous un assaillant plus léger. C'est en vain que l'Opéra français +assommait les gens de goût dès le temps de La Bruyère, il n'y a guère +que cent cinquante ans; il a résisté à une soixantaine de ministères +différents. Il fallait, pour lui porter le dernier coup, l'apparition de +la vraie musique française. Les plus grands criminels, après Rossini, +sont MM. Massimino, Choron et Castil-Blaze.</p> + +<p>Je ne serais point étonné qu'en désespoir de cause, on n'arrivât à +supprimer l'opéra buffa; on le trahit déjà: voir la manière scandaleuse +dont on vient de remettre les <i>Horaces</i> de Cimarosa.</p> + +<p>La cavatine de Rosine:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Una voce poco fa,</span><br /> +</p> + +<p>est piquante; elle est vive, mais elle triomphe trop. Il y a beaucoup +d'assurance dans le chant de cette jeune pupille persécutée, et bien peu +d'amour. Il est<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> hors de doute qu'avec tant de courage elle attrapera +son tuteur.</p> + +<p>Le chant de victoire sur les paroles:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Lindoro mio sarà</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Una vipera sarò,</span><br /> +</p> + +<p>est le triomphe d'une belle voix. Madame Fodor y était excellente et +l'on pourrait dire parfaite. Sa superbe voix a quelquefois un peu de +dureté (école française), et la dureté n'est pas tout à fait hors de +place dans le chant d'une fille aussi résolue. Quoique je regarde ce +ton-là comme calomniant la nature, même à Rome, j'y vois une preuve +nouvelle de l'immense distance qui sépare l'amour mélancolique et tendre +des belles Allemandes que l'on rencontre dans les jardins anglais des +bords de l'Elbe, du sentiment vif et tyrannique qui enflamme les jeunes +filles du midi de l'Italie<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>.</p> + +<p>L'air célèbre de la calomnie,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La calunnia è un venticello,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span></p> + +<p>me donne la même idée que le fameux duetto du second acte de <i>la +Cenerentola</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Un segreto d'importanza.</span><br /> +</p> + +<p>J'ai eu le courage de dire que, sans Cimarosa et le duetto des deux voix +de basse du <i>Mariage secret</i>, jamais nous n'aurions eu le duetto de <i>la +Cenerentola</i>: je braverai encore une fois l'accusation de paradoxe. +L'air de <i>la Calunnia</i> ne me semble qu'un extrait de Mozart, fait par un +homme d'infiniment d'esprit, et qui lui-même écrit fort bien. Pour +l'effet dramatique, cet air est trop long; mais il fait un contraste +admirable avec la légèreté de tous les chants qui précèdent. Le +<i>Matrimonio segreto</i>, par exemple, manque d'un tel contraste. Cet air +était admirablement chanté au théâtre de <i>la Scala</i>, à Milan, par M. +Levasseur, qui y obtenait un très grand succès. Ce chanteur, quoique +Français et la gloire du Conservatoire, n'étant pas applaudi à Louvois, +il chante avec timidité; et la seule sensation qu'il donne, c'est la +crainte de le voir se tromper. Voltaire disait que pour réussir dans les +arts, et surtout au théâtre, il faut avoir le diable au corps.</p> + +<p>MM. Meyerbeer, Morlachi, Paccini, Mercadante, Mosca, Mayer, Spontini et +autres<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> contemporains de Rossini, ne demandent pas mieux sans doute que +de copier Mozart; mais jamais ils n'ont trouvé dans les partitions du +grand homme un air comme celui de <i>la Calunnia</i>. Sans prétendre égaler +Rossini à Raphaël, je dirai que c'est ainsi que Raphaël copiait +Michel-Ange dans la belle fresque<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> du prophète Isaïe, à l'église de +Saint-Augustin, près la place Navone à Rome.</p> + +<p>Le <i>Matrimonio segreto</i> n'a rien d'aussi fort dans le genre triste que:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">E il meschino calunniato.</span><br /> +</p> + +<p>Le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Dunque io son... tu non m'inganni?</span><br /> +</p> + +<p>nous représente une jolie femme de vingt-six ans, assez galante et fort +vive, qui consulte un confident sur les moyens d'accorder un rendez-vous +à un homme qui lui plaît. Je ne croirai jamais que l'amour chez une +jeune fille, même à Rome, soit à ce point privé de mélancolie, et +j'oserai dire d'une certaine fleur de délicatesse et de timidité.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Lo sapevo pria di te,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span></p> + +<p>est une phrase musicale qui, au nord des Alpes, pourrait sembler hors de +la nature. C'est, suivant moi, bien gratuitement que Rossini s'est privé +d'une grâce charmante: l'amour même le plus passionné ne vit que de +pudeur; le priver de ce sentiment, c'est tomber dans l'erreur vulgaire +des hommes grossiers de tous les pays. Je sais que quand on a seize +opéras à se reprocher, on cherche le nouveau. Le bon et grand Corneille +avoue un sentiment analogue dans l'examen de <i>Nicomède</i>; mais ce n'est +pas ainsi que j'explique le manque de délicatesse de cet air de Rossini. +Il eut à Rome, précisément pendant qu'il écrivait <i>Torvaldo</i> et <i>le +Barbier</i>, de drôles d'aventures, bien plutôt dans le genre de Faublas +que dans celui de Pétrarque. Involontairement, et par suite de cette +susceptibilité de sentiment qui fait l'homme de génie dans les arts, il +peignit les femmes qui l'aimaient, et que peut-être il aimait un peu. +Sans s'en douter, il prenait pour juges de l'air qu'il écrivait à trois +heures du matin, les femmes avec lesquelles il venait de passer la +soirée, et aux yeux desquelles le sentiment timide et tendre eût passé +pour le ridicule <i>di un colegiale</i>.</p> + +<p>Rossini dut des succès incroyables et flatteurs à un sang-froid et à un +désintérêt singuliers. L'opéra du <i>Barbier</i>, et plusieurs<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span> de ceux qu'il +a écrits depuis, me portent à redouter ces succès; ne les devrait-il +point à l'absence de toute différence entre les femmes? Je craindrais +que ses succès auprès des grandes dames romaines ne l'aient rendu +insensible à la grâce féminine. Dans le <i>Barbier</i>, dès qu'il faut être +tendre, il devient élégant et recherché, mais ne sort pas du style +tempéré; c'est presque Fontenelle parlant d'amour. Cette manière est +fort bien dans l'usage de la vie, mais elle ne vaut rien pour la gloire. +Je trouve bien plus d'énergie et d'abandon dans les premiers ouvrages de +Rossini: comparez <i>la Pietra del Paragone</i>, <i>Demetrio e Polibio</i>, +<i>l'Aureliano in Palmira</i> au <i>Barbier</i>. Je soupçonne qu'il est devenu un +peu incrédule en amour: c'est un grand pas de fait comme philosophe pour +un homme de vingt-quatre ans; tant mieux pour sa tranquillité, mais tant +pis pour son talent. Canova et Vigano avaient le ridicule d'aimer.</p> + +<p>Une fois le genre du roman de Crébillon adopté pour la couleur générale +du <i>Barbier</i>, il est impossible de voir plus d'esprit et de cette +originalité piquante qui fait le charme de la galanterie, que dans:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Sol due righe di biglietto</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il maestro faccio a lei!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Donne, donne, eterni Dei!</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span></p> + +<p>Voilà encore de la vraie musique française dans toute sa pureté et dans +tout son brillant. Les partis et les v...... ont beau faire pour nous +rendre sérieux, nous pourrons encore longtemps être accusés +d'<i>indifférence</i> en beaucoup de matières. Il y a peut-être encore un +siècle d'intervalle entre nos jeunes gens et le Claverhouse ou le Henri +Morton d'<i>Old Mortality</i>. Grâces au ciel, la France est encore pour +longtemps le pays de la galanterie aimable et légère. Or, tant que cette +galanterie fera le trait principal de notre société et du caractère +national, <i>le Barbier de Séville</i> et le duetto <i>Sol due righe di +biglietto</i> seront les modèles éternels de la musique française. +Remarquez qu'en supposant Rosine une veuve de vingt-huit ans, comme la +Céliante du <i>Philosophe marié</i>, ou la Julie du <i>Dissipateur</i>, l'on ne +trouve presque plus rien à reprendre dans le ton de son amour. +Rappelons-nous encore que la musique ne peut pas plus rendre un ton +affecté, que la peinture peindre des masques. On voit qu'avec une idée, +quelque agréable qu'elle soit, Rossini a toujours peur d'ennuyer. +Comparez ce duetto, <i>Sol due righe di biglietto</i>, avec celui de +Farinelli, dans le <i>Mariage secret</i>, entre le Comte et Elisetta +(mademoiselle Cinti et Pellegrini, les mêmes acteurs qui chantent le +duetto du <i>Barbier</i>), vous remar<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>querez à chaque instant, et surtout +vers la fin, des phrases que Rossini eût syncopées dans la crainte de +paraître long.</p> + +<p>Il y a du bonheur véritable, mais toujours du bonheur de veuve alerte, +et non pas de jeune fille de dix-huit ans, dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Fortunati i affetti miei!</span><br /> +</p> + +<p>Reprenant l'ensemble de ce morceau, il y a peu de duetti tragiques dans +lesquels Rossini se soit élevé à cette hauteur de force et +d'originalité. J'en conclurais volontiers que si Rossini fût né avec +cinquante mille livres de rente, comme son collègue M. Meyerbeer, son +génie se fût déclaré pour l'opéra buffa. Mais il fallait vivre; il +trouva mademoiselle Colbrand qui ne chante que l'opéra séria, toute +puissante à Naples; et dans le reste de l'Italie, cette police, aussi +ridicule dans les détails qu'impuissante pour les grandes choses, a +établi que le billet d'entrée au théâtre se paierait un tiers de plus +pour l'opéra <i>semi-seria</i>, comme l'<i>Agnese</i>, que pour l'opéra buffa, +comme <i>le Barbier</i>; ce qui fait voir que les sots de tous les pays, +littéraires ou non, s'imaginent que le genre comique est le plus facile. +Auraient-ils la conscience du rôle qu'ils jouent dans le monde, et celle +de leur nombre? Ce sont<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> les premières idées de cette même police, +inventée il y a quarante ans par Léopold, grand-duc de Toscane, qui ont +privé l'Italie de ce beau genre de littérature indigène, la <i>commedia +dell'arte</i>, celle qu'on jouait à l'impromptu, et que Goldoni crut +remplacer par son plat dialogue. Le peu de vraie comédie qui existe +encore en Italie, se trouve aux marionnettes, admirables à Gênes, à +Rome, à Milan, et dont les pièces non écrites échappent à la censure, et +sont filles de l'inspiration du moment et des intérêts du jour. +Croirait-on qu'un homme d'État tel que le cardinal Consalvi, un homme +qui sait gouverner son maître d'abord, et ensuite l'État pas trop mal, +et qui eut jadis l'esprit d'être l'ami intime de Cimarosa, passe trois +heures à éplucher les paroles d'un misérable libretto d'opéra buffa +(historique, 1821)! Le lecteur est bien loin d'être à même de juger de +tout le ridicule de cette conduite. Le cardinal trouvait que le mot +<i>cozzar</i> (lutter) était répété trop souvent dans le libretto. Il se +donnait tant de soins par tendresse pour les mœurs romaines, et pour les +conserver pures et sans taches.</p> + +<p>Ici je ne puis m'expliquer, même à demi-mot; j'en appelle aux voyageurs +qui ont passé un hiver à Rome, ou qui<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> savent, par exemple, les +anecdotes de l'avancement de Pie VI et de Pie VII. Ce sont de telles +gens que l'on craint de corrompre par les paroles d'un libretto d'opéra. +Eh morbleu! levez quatre compagnies de gendarmes de plus, pendez les +vingt juges les plus prévaricateurs tous les ans, et vous aurez fait +mille fois plus pour les mœurs. Mettant à part les vols, la justice +vendue et autres bagatelles de ce genre, songez à ce que peuvent être +les mœurs d'un pays où toute la cour, où tous les employés de l'État +sont célibataires, et sous un tel climat, et avec de telles facilités! +Depuis les plaisanteries de Voltaire, nous ne voyons plus, il est vrai, +arriver au cardinalat que des vieillards prudents et discrets; mais ces +vieillards ont été prêtres dès l'âge de vingt ans, et ils ont eu dans la +maison paternelle l'exemple séduisant du bonheur donné par les passions +fortes. Les pauvres Romains ont été tellement façonnés par quelques +siècles de ce gouvernement que je n'ose décrire<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>, qu'ils ont perdu +jusqu'à la faculté de s'étonner de pareilles choses, et que leur seule +vertu est leur férocité. Plusieurs des plus intrépides officiers de +Napoléon sont sortis de Rome; un Jules II y trouverait encore une +excellente armée: mais<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> deux siècles du despotisme de Napoléon ne +réussiraient peut-être pas à y établir les mœurs décentes et pures d'une +petite ville d'Angleterre, de Nottingham ou de Norwich. Mais revenons au +<i>Barbier</i>; c'est revenir de loin, dit-on! Pas de si loin qu'on pense; +une source d'eau limpide, et pleine de vertus singulières pour la santé, +jaillit au pied d'une chaîne de hautes montagnes. Savez-vous comment +elle a été formée dans le sein de la montagne? Jusqu'à ce qu'on nous +démontre le <i>comment</i>, je prétends que chacune des circonstances de ces +montagnes, la forme des vallons, le gisement des forêts, etc., tout a +influé sur cette source délicieuse et limpide, auprès de laquelle le +chasseur vient se rafraîchir et prendre une vigueur qui tient du +miracle. Tous les gouvernements de l'Europe établissent des +conservatoires; plusieurs princes aiment réellement la musique, et lui +sacrifient tout leur budget; créent-ils pour cela des êtres comme +Rossini ou Davide, des compositeurs ou des chanteurs?</p> + +<p>Il y a donc quelque circonstance inconnue et pourtant nécessaire dans +l'ensemble des mœurs de la belle Italie et de l'Allemagne. Il fait moins +froid dans la rue Le Peletier qu'à Dresde ou à Darmstadt. Pourquoi y +est-on plus barbare? Pourquoi<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> l'orchestre de Dresde ou de Reggio +exécute-t-il divinement un <i>crescendo</i> de Rossini, chose impossible à +Paris? Pourquoi surtout ces orchestres savent-ils accompagner<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>?</p> + +<p>L'air de Bartholo</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">A un dottor della mia sorte,</span><br /> +</p> + +<p>est fort bien. Je voudrais l'entendre chanter par Zuchelli ou Lablache. +Je ne puis que répéter ce que j'ai dit trop souvent peut-être de ces +airs dans le genre de Cimarosa; plus d'esprit, un style plus piquant, +infiniment moins de verve, de passion et d'idées comiques. Je vois dans +le libretto ce vers:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ferma olà! non mi toccate.</span><br /> +</p> + +<p>A qui connaît les mœurs de Rome, il y a là dedans toute la méfiance de +la Romagne, et des malheureux pays soumis depuis trois siècles au génie +du christianisme<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>: je parierais bien que l'auteur du libretto +n'habita jamais la douce Lombardie.<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span></p> + +<p>L'entrée du comte Almaviva déguisé en soldat, et le commencement du +<i>finale</i> du premier acte, sont un modèle de légèreté et d'esprit. Il y a +un joli contraste entre la lourde vanité du Bartholo qui répète trois +fois, d'une manière si marquée,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Dottor Bartolo!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dottor Bartolo!</span><br /> +</p> + +<p>et l'aparté du comte:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! venisse il caro oggetto!</span><br /> +</p> + +<p>Ce souhait du jeune amant est d'une galanterie délicieuse. Rien de plus +léger et de plus piquant que ce <i>finale</i>; il y a dans ce seul morceau +les idées nécessaires pour faire tout un opéra de Feydeau. Peu à peu, et +à mesure qu'on avance vers la catastrophe, ce <i>finale</i> prend une teinte +de sérieux fort marquée; il y en a déjà beaucoup dans l'avertissement de +Figaro au comte:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Signor, giudizio, per carità.</span><br /> +</p> + +<p>L'effet du chœur</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La forza,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aprite quà,</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p> + +<p>est pittoresque et frappant. On trouve ici un grand moment de silence et +de repos, dont l'oreille sent vivement le besoin, après le déluge de +jolies petites notes qu'elle vient d'entendre.</p> + +<p>Le chant à trois et ensuite à cinq, qui explique la raison du tapage au +commandant de la gendarmerie de Séville, est le seul passage de cet +opéra décidément mal exécuté à Paris. La coupe de ce morceau rappelle un +peu l'explication donnée à Geronimo, à la fin du premier acte du +<i>Matrimonio segreto</i>. C'est là la grande critique que l'on peut faire du +<i>Barbier</i> de Rossini; le spectateur un peu instruit n'y trouve pas le +sentiment du nouveau; on croit toujours entendre une nouvelle édition +corrigée et plus piquante, de quelque partition de <i>Cimarosa</i>, qu'on a +jadis admirée, et vous savez que rien ne coupe les ailes à l'imagination +comme l'appel à la mémoire.</p> + +<p>L'arrestation du comte, suivie de sa prompte mise en liberté, et du +salut que la gendarmerie lui adresse, me rappelle la justice telle +qu'elle s'exerçait à Palerme il y a peu d'années. Un Français, fort joli +homme, point fat, et plus connu encore par son amabilité douce, que par +sa parfaite bravoure, est insulté grossièrement au spectacle par un +homme puissant;<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span> il l'en punit. On avertit le jeune Français de prendre +garde à lui à la sortie du théâtre. En effet, le seigneur sicilien +l'attaque. Le Français, fort adroit les armes à la main, le désarme sans +le tuer, et, se croyant à Paris, appelle la garde. Cette garde avait été +témoin de l'attaque, et s'empresse d'arrêter l'assassin; il se nomme +avec hauteur, la garde s'éloigne en lui faisant mille excuses basses; +s'il eût dit un mot de plus, elle arrêtait le Français. Il n'y a donc +aucune invraisemblance à ce que nous voyons se passer dans le <i>finale</i> +du <i>Barbier</i>; ce qui est invraisemblable, c'est l'immobilité dans +laquelle tombe le tuteur, à la vue de la justice de son pays; il doit y +être accoutumé de reste: les caractères secs et injustes tels que +Bartholo, profitent de la tyrannie de leur pays, loin de la craindre; +ces gens là mangent au budget.</p> + +<p>J'ai toujours vu l'immobilité du tuteur, pendant que tout le monde +chante</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Freddo e immobile</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Come una statua,</span><br /> +</p> + +<p>produire un mauvais effet. Dès que le spectateur a le temps de +s'apercevoir que le ridicule est outré, il ne rit plus, et partant la +farce est mauvaise. Il faut étourdir le spectateur comme Molière ou +Cimarosa; c'est là une des entraves de la musique<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> bouffe. En sa qualité +de musique, <i>elle ne peut pas aller vite</i>, et les évolutions d'une +farce, pour être bonnes, doivent être rapides comme l'éclair. La musique +doit vous donner <i>directement</i> le rire que ferait naître une bonne +comédie jouée avec feu.</p> + + +<p>SECOND ACTE</p> + +<p>Le duetto que le comte, déguisé en abbé, chante avec Bartholo, me semble +languissant. Voilà le désavantage pour un maestro d'être sans passion; +dès qu'il n'est pas piquant, il tombe dans le genre ennuyeux. Le comte +répète trop souvent:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Pace e gioja.</span><br /> +</p> + +<p>Le spectateur finit par être presque aussi impatienté que le tuteur. En +Italie, on chante, pour la leçon de musique de Rosine, cet air délicieux +qui a le malheur d'être trop connu:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">La biondina in gondoletta.</span><br /> +</p> + +<p>Il y aurait mille choses à dire sur le style de la musique vénitienne; +ce serait un livre dans un livre. C'est comme, en peinture, le style du +Parmigianino opposé au style<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> sage et sévère du Dominiquin ou du +Poussin; cette musique est comme l'écho affaibli du bonheur voluptueux +dont on jouissait à Venise vers l'an 1760. En suivant et vérifiant, par +des exemples, les conséquences de cet aperçu, je ferais un traité de +politique<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>. On a vu à Paris madame Nina Vigano, la personne du monde +qui chante le mieux les airs vénitiens; sa vocalisation était l'opposé +du genre français. Si nous avions du <i>naturel</i> dans les arts, c'est +cependant ainsi que nous devrions chanter, et non pas comme madame +Branchu.</p> + +<p>Dans un théâtre bien réglé, Rosine changerait l'air de sa leçon à toutes +les deux ou trois représentations. A Paris, madame Fodor, qui du reste +chantait ce rôle à ravir, et comme probablement il ne l'a jamais été, +nous donnait toujours l'air de <i>Tancrède</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Di tanti palpiti,</span><br /> +</p> + +<p>arrangé en contredanse, ce qui ravissait les têtes à perruque; on voyait +à cet air toutes les têtes poudrées de la salle s'agiter en cadence.<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p> + +<p>Rossini raconte lui-même qu'il a voulu donner un échantillon de la +musique ancienne, dans l'air du tuteur:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quando mi sei vicina.</span><br /> +</p> + +<p>Et parbleu je lui ai rendu plus que justice, ajoute-t-il. Probablement +il est de bonne foi. C'est en effet de la musique de Pergolèse ou de +Logroscino, moins le génie et la passion. Rossini voit ces grands +maîtres comme, du temps de Métastase (1760), on voyait le Dante, dont la +gloire succombait alors sous les efforts des jésuites.</p> + +<p>Le grand quintetto de l'arrivée et du renvoi de Basile est un morceau +capital. Le quintetto de Paisiello est un chef-d'œuvre de grâce et de +simplicité, et Rossini savait bien en quelle vénération il était par +toute l'Italie. A la dernière reprise du <i>Barbier</i> de Paisiello, à la +Scala, en 1814, ce morceau fut encore applaudi avec transport, mais ce +fut le seul. J'engage les amateurs à chanter ces deux morceaux dans la +même soirée; ils liront plus de vérités musicales, dans leur âme, en un +quart d'heure, que je ne puis leur en dire en vingt chapitres. Le +morceau du vieux maître montre, sous un jour comique et nouveau, +l'unanimité du conseil que l'on donne à Basile, <i>allez vous coucher</i>, et +c'est ce qui provoque un rire délicieux et<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span> inextinguible comme celui +des dieux. Il y a beaucoup de vérité dramatique dans:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ehì, dottore, una parola,</span><br /> +</p> + +<p>de Rossini; dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Siete giallo come un morto;</span><br /> +</p> + +<p>dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Questa è febbre scarlatina.</span><br /> +</p> + +<p>Remarquez que ce n'est jamais ou presque jamais dans les moments de +sentiment que l'on peut faire compliment à Rossini sur la vérité +dramatique; c'est peut-être une des causes de son grand succès. Il est +piquant et nouveau de voir les romans de Walter Scott réussir sans les +scènes d'amour qui, depuis deux cents ans, sont l'unique base du succès +de tous les romans.</p> + +<p>Le fameux bouffe Bassi jouait, avec un art si singulier, la fin de cette +scène où Figaro se défend, à coups de serviette, de la fureur du tuteur, +qu'on finissait par avoir pitié de ce pauvre tuteur si malheureux et si +trompé.</p> + +<p>Il y a beaucoup d'esprit dans l'air de la vieille gouvernante Berta:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Il vecchiotto cerca moglie.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span></p> + +<p>C'est un des airs que Rossini chante avec le plus de grâce et de +comique. Peut-être y a-t-il un peu de coquetterie dans son fait; il aime +à faire ressortir un bel air que personne ne remarque, et qui ferait la +fortune d'un opéra de Morlachi<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, ou de tel autre de ses rivaux.</p> + +<p>Je trouve la tempête du second acte du <i>Barbier</i>, fort inférieure à +celle de la <i>Cenerentola</i>. Pendant la tempête, le comte Almaviva pénètre +chez Bartholo; on le voit arriver par le balcon. Rosine le croit un +scélérat et avec raison, puisqu'il a remis sa lettre à Bartholo. +Almaviva la détrompe en tombant à ses pieds; et Rossini ne trouve que +des roulades plus insignifiantes encore que de coutume pour exprimer un +tel moment. J'hésitais à dire que le chef-d'œuvre de la pièce est, à mes +yeux, la fin de ce terzetto, dont la première partie est comme les +scènes d'amour de <i>Quentin Durward</i>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Zitti, zitti, piano, piano.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span></p> + +<p>J'apprends qu'à Vienne, où l'on a eu le bonheur d'entendre à la fois +Davide, madame Fodor et Lablache (1823) on fait toujours répéter ce +petit morceau. J'ai le respect le plus senti pour le goût musical des +Viennois; ils ont eu la gloire de former Haydn et Mozart. Métastase, qui +habita quarante ans parmi eux, porta le grand goût des arts dans la +haute société; enfin les grands seigneurs les plus riches de l'Europe, +et les plus réellement grands seigneurs, ne dédaignent pas d'être +directeurs de l'Opéra.</p> + +<p>Le seul défaut de ce petit terzetto, écrit avec génie et défaut bien +futile, c'est qu'il fait perdre un temps infini dans un moment où +l'action force les personnages à courir. Mettons ce terzetto sur +d'autres paroles et ailleurs, et il sera sublime de tous points. Il +exprime admirablement un parti pris dans une affaire de galanterie; il +conviendrait à un libretto extrait d'une des jolies comédies de Lope de +Vega.</p> + +<p>J'espère bien que si cette brochure existe encore en 1840, on ne +manquera pas de la jeter au feu. Voyez le cas que l'on fait aujourd'hui +des écrits de théorie politique publiés en 1789. Tout ce que je viens de +dire depuis une heure paraîtra faible et commun dans le salon de +Mérilde, cette jolie petite fille de dix ans qui aime tant<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span> Rossini, +mais qui lui préfère Cimarosa. La révolution qui commence en musique +sera l'éclipse totale du bon vieux goût français: quel dommage! les +progrès faits depuis quatre ans par le public de Louvois, sont fort +alarmants; j'en juge par des témoins irrécusables et mathématiques, les +livres de vente de MM. Pacini, Carli, etc. Ce qui paraît obscur et +hasardé dans cette brochure, sera faible et commun dès l'an 1833. Le +parti des vieilleries n'a qu'une ressource, c'est de chasser les +Italiens ou de les recruter avec des Françaises. De belles voix ne +sachant pas chanter, perdraient bientôt la musique. + +<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h3> + +<p class="head">DU PUBLIC, RELATIVEMENT AUX BEAUX-ARTS</p> + + +<p><span class="lettre">I</span><span class="smcap">l</span> +y a deux peuples en France pour la musique comme pour tout le reste, +c'est ce qui fait que jamais la faculté du <i>mépris</i> n'y a été en plus +grand exercice. Les gens qui ont plus de quarante ans, qui ont fait leur +fortune dans les affaires, qui portent de la poudre, qui admirent +Cicéron, qui sont abonnés à <i>la Quotidienne</i>, etc., etc., auront beau +dire, ils ne me persuaderont jamais qu'ils aiment d'autre musique que +les refrains vulgaires et sautillants d'un pont-neuf. Ces gens, qui me +sont précieux comme les restes vénérables et curieux d'une génération +qui disparaît et de mœurs qui s'éteignent, sont à jamais perdus pour la +musique italienne. Paris, c'est-à-dire le public qui juge souverainement +en France des arts et de la musique, Paris était, avant la révolution, +une vaste réunion d'oisifs. Je supplie qu'on arrête sa pensée pour un +seul instant sur cette considération unique, mais d'une<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> immense +conséquence: le roi, avant 1789, ne nommait à aucune place.</p> + +<p>Le droit d'ancienneté le plus rigoureux réglait l'état militaire, et +trente ans de paix avaient fait des oisifs de tous les militaires. On +achetait une charge de judicature ou de conseiller au parlement, et l'on +était classé pour la vie. Après les premiers pas d'un jeune homme +entrant dans le monde, ou plutôt après son installation dans la place +que son père lui avait achetée, tout était terminé pour lui, il n'avait +plus qu'à chercher des plaisirs; sa carrière était réglée, invariable, +immuable; son habit faisait partie de sa personne et décidait tout pour +lui. Si quelque chose pouvait, par impossible, altérer cet arrangement, +c'était <i>la considération personnelle</i> que ce jeune homme parvenait +quelquefois à conquérir; ainsi M. Caron, fils d'un horloger, devint le +fameux M. de Beaumarchais; mais il avait montré la guitare à Mesdames de +France.</p> + +<p>Toute la vie se passait en public; on vivait, on mourait en public. Le +Français de 1780 ne savait exister qu'au milieu d'un salon<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>; celui +d'aujourd'hui se cache toujours au fond de son ménage. Chez un<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span> peuple +qui passait sa journée à parler ou à écouter, l'esprit devint +naturellement le premier des avantages; un jeune homme en entrant dans +le monde, ne désirait pas d'être maréchal de France, mais d'être +d'Alembert<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>.</p> + +<p>Le gouvernement, fort doux, se fût bien gardé d'enchaîner M. Magallon au +bras d'un galérien; on eût cru tout perdu. Ce gouvernement étant un amas +de parties incohérentes et de contradictions, restes plus ou moins bien +conservés du moyen âge et des coutumes féodales et militaires, il +s'établit dans les arts un goût factice et faux<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>. Comme la passion ou +l'intérêt vif pour quelque chose ou pour quelqu'un, devenait tous les +jours plus rare, on ne demanda bientôt plus à une phrase de dire vite et +clairement quelque chose, mais bien d'être agréable <i>par elle-même</i> et +d'offrir un tour piquant. Dès qu'il ne se rencontra plus dans la nation +de goût vif pour rien, on put s'apercevoir que l'<i>attention</i> avait perdu +de sa force en France. On donnait des batailles ou des fêtes avec une +égale légèreté<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> Aussitôt qu'il y avait à faire la moindre +combinaison raisonnable, on échouait de la manière la plus singulière. +Rappelez-vous la bagarre des Champs-Élysées le jour du feu d'artifice à +l'occasion du mariage de Louis XVI (1770). Le lendemain, le prévôt des +marchands, directeur de la fête, n'en alla pas moins étaler son cordon +bleu à l'Opéra. On racontait en riant le mot du maréchal de Richelieu, +qui, la veille, au milieu de la presse et de deux mille personnes qui +périssaient, s'écriait d'un ton piteux: «Messieurs, Messieurs, sauvez un +maréchal de France<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>.»</p> + +<p>Voulez-vous un exemple plus récent, examinez les précautions prises pour +l'évasion de Louis XVI à Varennes, et la manière dont on s'y comporta. +Il est impossible de douter du zèle, il faut admirer la légèreté du +siècle.</p> + +<p>Ce siècle élégant et frivole donnait des éloges à l'énergie des Bossuet +et des Montesquieu; mais les admirateurs les plus exclusifs de ces +grands écrivains auraient reculé devant la familiarité de leurs +expressions, et n'eussent jamais osé s'en servir<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span> La société +n'accordait, en apparence, que le second rang dans son estime aux +Delille, aux La Harpe, aux Dorat, aux Thomas, aux abbé Barthélemy; mais, +dans le fait, c'étaient là les hommes dont les ouvrages lui donnaient le +plus de ce plaisir piquant, le seul dont son goût dédaigneux et froid +fût encore susceptible. Le monstre qui eût paru le plus ridicule au +milieu de cette société brillante et singulière, dont nous n'avons plus +d'idée, c'eût été un cœur simple, susceptible d'une passion sincère et +forte. M. Turgot, qui se trouva pour le bien public une passion de ce +genre, eut besoin d'avoir l'intérêt d'une des femmes les plus +spirituelles de France et du plus haut rang, pour échapper au ridicule; +et encore est-ce un problème, dans le faubourg Saint-Germain, de savoir +s'il put y échapper.</p> + +<p>Les cœurs passionnés et sincères étant poursuivis dès l'enfance par les +sarcasmes et l'ironie, je laisse à penser ce que devint chez les +Français la faculté nommée <i>imagination</i>.</p> + +<p>On se moqua d'elle dès qu'elle fut hardie. Elle dut se réduire à +s'exercer sur de petits détails <i>jolis</i>, et surtout, avant de se +passion<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>ner, elle dut toujours regarder autour d'elle dans le salon, +pour voir si son enthousiasme ferait un spectacle piquant pour les +voisins.</p> + +<p>L'imagination étant tombée à ce point de marasme dans la France de 1770, +on voit aisément ce que pouvait être la musique. Son office principal +était de faire danser au bal et d'étonner à l'Opéra, par de grands cris +et la <i>propreté</i><a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a> du chant français. Pour la musique, il y eut un +petit événement de détail; une reine jeune et séduisante nous arriva de +Vienne. Les Allemands sont un peuple de <i>bonne foi</i>; comme tels, ils ont +de l'imagination, et par conséquent une musique. Marie-Antoinette nous +valut Gluck et Piccini, et les excellentes disputes du coin du Roi et du +coin de la Reine. Ces disputes donnèrent de l'<i>importance</i> à la musique +sans la faire sentir davantage; car encore une fois, il aurait fallu +créer une imagination à ce peuple.</p> + +<p>Je reprends la suite de mon raisonnement. Le public de 1780 était une +réunion d'oisifs; aujourd'hui, non-seulement il n'y a pas vingt oisifs +au milieu de toute la société de Paris, mais encore, grâce aux partis +qui se fortifient depuis quatre ans,<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> nous sommes peut-être à la veille +de devenir passionnés: ce changement extrême décide toute la question.</p> + +<p>Mon ambition est de détourner un bien petit filet d'eau de cette cascade +immense, que je viens de dérouler sous les yeux du lecteur; je ne vous +prie de jeter un regard que sur les variations qu'un si prodigieux +changement dans la manière d'être du public doit amener dans les arts, +et encore, pas dans tous les arts, dans la musique seulement<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>.</p> + +<p>La musique va se relever en France, par les petites filles de douze ans, +élèves de Mademoiselle Weltz et de M. Massimino, et qui vont passer huit +mois chaque année dans la solitude de la campagne. Il n'y a pas de +vanité à avoir avec ses frères et sœurs, ils connaissent également et la +jolie robe écossaise, et votre <i>grande fantaisie</i> sur le piano. Si le +ciel nous donne un peu de guerre civile, nous redeviendrons les français +énergiques du siècle de Henri IV et de d'Aubigné; nous prendrons les +mœurs passionnées des romans de Walter Scott. Au milieu du fléau de la +guerre, la légèreté française se renfermera dans de justes bornes, +l'<i>imagination</i> renaîtra, et bientôt sera suivie par la musique. Toutes<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span> +les fois que l'on trouve <i>solitude et imagination</i> dans un coin du +monde, l'on ne tarde guère à y voir paraître le goût pour la +musique<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, tout comme il serait contradictoire de demander une +passion bien vive pour cet art à un peuple qui passe sa vie en public, +et qui se croit ennuyé et presque ridicule dès qu'il se trouve seul un +instant<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>. Ce n'est donc pas la faute de nos amateurs à ailes de +pigeon s'ils n'aiment dans les grands morceaux de <i>Tancrède et</i> +d'<i>Otello</i> que les délicieuses contredanses qu'une aimable industrie +sait en tirer pour les orchestres de Beaujon ou de Tivoli. Comment un +homme s'y prendrait-il pour n'être pas de son siècle? Ce qui me fait +croire le triomphe de la musique inévitable en France, quelles que +soient les manœuvres de Feydeau et de l'Opéra, c'est que les jeunes +femmes de vingt ans, élevées dans nos mœurs nouvelles, dès que le nom de +Rossini est prononcé, osent se moquer des vénérables admirateurs de +Gluck et de Grétry<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>. Le succès fou du<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span> <i>Barbier</i> ne vient pas tant +de la voix délicieuse et légère de madame Fodor que des valses et +contredanses dont il fournit nos orchestres. Après cinq ou six bals, on +finit par comprendre le <i>Barbier</i> et trouver un vrai plaisir à +Louvois<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>.</p> + +<p>J'aurais à parler de la province, mais j'hésite à attaquer un sujet si +imposant. La solitude produite par la peur de se compromettre en +paraissant dans la rue<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span> ou au café, devrait y créer des passions +véritables et y former des imaginations hardies. Il n'en est pas ainsi; +ce que le provincial redoute encore le plus, renfermé seul dans son +cabinet, c'est le <i>ridicule</i>; le grand objet de sa profonde et haineuse +jalousie comme de son respect sans bornes, c'est toujours Paris. Les +idées prétentieuses nées du goût singulier des brillants salons de 1770 +sont encore dans toute leur gloire en province. Ce qu'il y a de +plaisant, c'est que jamais, et pas même en 1770, ces idées n'y furent +naturelles, et filles des sentiments réels et actuels de l'habitant +d'Issoudun ou de Montbrison<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>.</p> + +<p>Un musicien savant, M. Castil-Blaze, a eu l'heureuse idée de mettre des +paroles françaises sur la musique des opéras de Rossini. Cette musique +pleine de feu, rapide, légère, peu passionnée, et si éminemment +française, aurait été aussi ennuyeuse qu'elle est piquante, qu'elle eût +trouvé le même succès fou sur les théâtres de province. Pour les hommes, +n'est-ce pas là ce <i>Barbier</i> qui fait <i>courir tout Paris</i>? Quant aux +femmes, représentant en France le goût sincère pour la musique, les airs +de Rossini se trouvent sur leurs pianos depuis<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> cinq ans. Je crois que +les provinciaux seront respectables comme citoyens bien des années avant +de l'être comme gens de goût, jugeant bien des arts, et surtout leur +devant des jouissances un peu vives. Chose singulière! des gens si peu +exempts de vanité et, à les voir, si remplis d'assurance, sont, dans le +fait, les hommes qui se méfient le plus de leur propre manière de +sentir, et qui osent le moins se demander avec simplicité si telle chose +leur a fait peine ou plaisir. Uniquement attentif au rôle qu'il joue +dans un salon, ce que le provincial redoute le plus au monde, c'est de +se trouver seul de son avis; et il n'est pas sûr qu'il fasse froid au +mois de janvier ou que le <i>Renégat</i> l'ennuie, s'il n'en voit la nouvelle +dans les <i>Feuilles</i> de Paris<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p> + +<p>Je ne sais s'il est dans les probabilités que cette pusillanimité en +matière de goût quitte de si tôt les gens de province. Ils seront plutôt +des héros comme Desaix ou Barnave, Drouot ou Carnot, que des gens d'un +goût <i>simple</i>, uniquement fondé sur leurs sensations personnelles, et +sur la vue sincère de ce qui leur fait peine ou plaisir.<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p> + +<p>Dans cet état des esprits relativement à la musique et aux Beaux-Arts, +l'idée lucrative de M. Castil-Blaze déterminera la même révolution +musicale en province que l'enseignement de M. Massimino a opérée à +Paris. Feydeau tombera dans dix ans et le grand Opéra vingt ans plus +tard. Le gouvernement mettra rue Le Peletier l'Opéra italien, et entre +les deux actes nos délicieux ballets dansés par les premiers danseurs de +l'Europe. C'est alors que le grand Opéra de Paris sera un spectacle +unique au monde. Figurez-vous <i>Otello</i> chanté par madame Pasta, Garcia +et Davide; et entre les deux actes, le ballet des <i>Pages du duc de +Vendôme</i>, dansé par mademoiselle Bigottini, madame Anatole, +mesdemoiselles Noblet, Legallois et par Paul, Albert et Coulon.</p> + +<p>J'ai substitué le chapitre qu'on vient de lire à un autre chapitre dans +lequel j'avais cherché à donner l'histoire exacte de la lutte des deux +<i>Barbiers de Séville</i> à Paris et de la victoire de Rossini, le tout +d'après les journaux du temps et le dire de personnes qui suivirent +toutes les représentations, soit lorsque le rôle de Rosine était joué +par la jolie madame de Begnis, soit lorsque madame Fodor lui succéda, et +y eut un succès si brillant et si mérité. Au lieu de raconter des +détails peut-être<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> ennuyeux, j'ai cherché à remonter aux sources du goût +musical en France, et à indiquer le sens de la révolution qui s'opère +dans cette branche de nos plaisirs<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>. + +<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h3> + +<p class="head">OTELLO</p> + + +<p><span class="lettre">R</span><span class="smcap">ossini</span> +comme Walter Scott, ne sait pas faire parler l'amour; et quand +on ne connaît que par les livres l'amour passion (celui de Julie +d'Étanges ou de Werther), il est bien difficile de se tirer de la +peinture de la jalousie. Il faut aimer comme la <i>Religieuse portugaise</i>, +et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte +dans ses lettres immortelles, ou bien l'on est tout à fait incapable +d'éprouver cette sorte de jalousie <i>qui peut être touchante au théâtre</i>. +Dans la tragédie de Shakspeare, on sent qu'aussitôt qu'Othello aura tué +Desdemona, il ne pourra plus vivre. En supposant qu'un accident de la +guerre eût fait périr le sombre Jago en même temps que sa victime, et +qu'à tout jamais Othello eût cru Desdemona coupable, la vie n'aurait +plus eu de saveur à ses yeux, si j'ose hasarder ce néologisme italien; +il n'aurait plus valu pour lui la peine de vivre après la mort de +Desdemona.</p> + +<p>J'espère que vous conviendrez avec moi,<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span> ô mon lecteur, que pour que la +jalousie soit touchante dans les imitations des beaux-arts, il faut +qu'elle prenne naissance dans une âme possédée de l'amour à la Werther, +j'entends de cet amour qui peut être sanctifié par le suicide. L'amour +qui ne s'élève pas au moins jusqu'à ce degré d'énergie, n'est pas digne, +à mes yeux, d'avoir de la jalousie; ce sentiment n'est qu'une insolence +avec un cœur vulgaire.</p> + +<p>L'amour-goût ne donne pour les arts que des inspirations de gaieté et de +vivacité. La jalousie qui peut naître de cet amour d'un genre +subalterne, est, à la vérité, <i>féroce</i> comme l'autre jalousie, mais elle +ne saurait être touchante. Ce n'est qu'une jalousie de vanité; elle est +toujours ridicule (comme l'amour des vieillards dans la comédie), à +moins que l'être qui l'éprouve ne soit tout puissant par son rang, +auquel cas la jalousie veut du sang, et en obtient bien vite. Mais rien +de plus abominable au monde et de plus dégoûtant que le sang versé par +vanité; cela nous rappelle sur-le-champ les exploits des Néron, des +Philippe II et de tous les monstres couronnés.</p> + +<p>Pour que le malheur d'Othello puisse nous toucher, pour que nous le +trouvions digne de tuer Desdemona, il faut que si le spectateur vient à +y songer, il ne fasse pas<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span> le moindre doute que, seul dans la vie après +la mort de son amie, Othello ne tardera pas à se percer du même +poignard. Si je ne trouve pas cette certitude au fond de mon cœur, je ne +puis voir dans Othello qu'un Henri VIII, qui, après avoir fait couper le +cou à l'une de ses femmes par quelque jugement bien juste des cours de +justice de son temps, n'en est que plus allègre: c'est comme le fat de +nos jours qui s'amuse à faire mourir de chagrin une femme qui l'aime.</p> + +<p>Cette grande condition morale de l'intérêt, <i>la vue de la mort certaine +d'Othello dans le lointain</i>, manque entièrement à l'Otello de Rossini. +Cet Otello n'est point assez tendre pour que je voie bien clairement que +ce n'est pas la vanité qui lui met le poignard à la main. Dès lors ce +sujet, le plus fécond en pensées touchantes de tous ceux que peut donner +l'histoire de l'amour, peut tomber rapidement jusqu'à ce point de +trivialité, de n'être plus qu'un conte de <i>Barbe-Bleue</i>.</p> + +<p>Je m'imagine que les considérations précédentes auraient semblé bien +ridicules au pauvre homme qui a fait le libretto italien; son office +était de nous donner sept à huit situations extraites de la tragédie de +Shakspeare, et de les expliquer bien clairement au public. De ces huit<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> +situations, deux ou trois seulement devaient être de <i>fureur</i>: car la +musique n'a pas le pouvoir d'exprimer longtemps la fureur sans tomber +dans le <i>genre ennuyeux</i>. La première scène de l'<i>Othello</i> anglais nous +montre Jago qui, suivi de Roderigo, l'amant méprisé de Desdemona, va +réveiller le sénateur Barbarigo, et l'avertir qu'Othello a enlevé sa +fille. Voilà le sujet d'un chœur.</p> + +<p>La seconde situation, c'est Othello qui, pour justifier sa passion aux +yeux de son vieux camarade Jago, va jusqu'à lui en laisser voir toute la +folie. Il lui avoue que sa jeune maîtresse lui a fait oublier la guerre +et la gloire. Voilà un air pour Othello.</p> + +<p>La troisième situation nous montre Othello faisant l'histoire de son +amour devant le sénat de Venise assemblé pour le juger, adresse +admirable du poëte d'avoir su rendre <i>nécessaire</i> un récit aussi délicat +et si facilement ridicule. On accuse Othello de magie; son origine +africaine, la couleur sombre de ses traits, les croyances du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> +siècle, tout tend à rendre plausible l'accusation portée par le vieux +sénateur Barbarigo, père de Desdemona. Othello raconte, pour se +justifier, la manière simple dont il a su gagner le cœur de sa jeune +épouse; il lui a fait l'histoire de sa vie, remplie d'événements +étranges et de périls<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span> extrêmes. Un sénateur s'écrie: «Je ne voudrais +pas que ma fille eût entendu les récits d'Othello.» Desdemona arrive +réclamée par son père; et devant cette auguste assemblée, cette jeune +fille timide, méconnaissant la voix de l'auteur de ses jours, se jette +dans les bras d'Othello, auquel le vieux sénateur irrité crie: «<i>Maure, +rappellent toi qu'elle a trahi son père, elle pourra bien un jour trahir +son époux.</i>» Voilà, ce me semble, un quintetto admirable, car il y a de +l'amour tendre, de la fureur, de la vengeance, une progression marquée, +un chœur de sénateurs vivement touchés de l'étrange scène qui vient +troubler leurs délibérations au milieu de la nuit; et le spectateur +comprend bien clairement tout cela.</p> + +<p>Voilà trois scènes de suite qui nous montrent Othello amoureux à la +folie, et qui de plus nous intéressent à son amour, en nous faisant +connaître en détail comment, malgré la couleur cuivrée de son teint, il +a pu gagner le cœur de Desdemona, chose fort nécessaire; car nous ne +pouvons plus voir de défauts physiques dans un amant préféré. Si jamais +un tel homme tue sa maîtresse, ce ne sera pas par <i>vanité</i>, cette idée +affreuse est à jamais écartée. Par quoi le faiseur de libretto italien +a-t-il remplacé cette situation parfaite d'Othello racontant<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span> devant +nous l'histoire de ses amours? Par une entrée triomphale d'un général +vainqueur, moyen heureux et neuf, qui depuis cent cinquante ans fait la +fortune du grand Opéra français, et paraît sublime au provincial étonné.</p> + +<p>Cette entrée triomphale est suivie d'un récitatif et d'un grand air,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! si per voi gia sento,</span><br /> +</p> + +<p>qui ne manquent pas de nous montrer d'abord Othello à travers son +orgueil, et ses mépris superbes pour l'ennemi qu'il a vaincu. Or +l'orgueil dans le cœur d'Othello était précisément la chose au monde +dont il fallait le plus écarter toute idée.</p> + +<p>Après cette cruelle ineptie d'être allé choisir un lieu commun qui fait +contre-sens, il n'y a plus rien à dire du <i>libretto</i>. Il fallait que le +génie de Rossini sauvât l'opéra, non pas malgré la sottise des paroles, +rien de plus commun, mais malgré le <i>contre-sens des situations</i>, ce qui +est bien autrement difficile.</p> + +<p>Pour opérer un tel miracle, il fallait à Rossini un genre de mérite que +peut-être il n'a pas. J'avoue que je le soupçonne violemment de n'avoir +jamais aimé jusqu'au point d'en être <i>ridicule</i>. Depuis que la grande +passion est en faveur dans la haute<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span> société<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, tout le monde voulant +être comme la haute société, j'ai le malheur de ne pouvoir croire à +l'amour-passion qu'autant qu'il se trahit par des effets ridicules.</p> + +<p>Le pauvre Mozart, par exemple, a été toute sa vie bien près de ce +ridicule; il est vrai que cette vie s'est terminée avant trente-six ans. +Dans le plus gai des sujets, <i>les Noces de Figaro</i>, il ne peut +s'empêcher de faire de la jalousie sombre et touchante: rappelez-vous +l'air</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vedro mentr'io sospiro</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Felice un servo mio!</span><br /> +</p> + +<p>et le duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Crudel perchè finora?</span><br /> +</p> + +<p>Le spectateur voit à l'instant que quand cette jalousie-là conduirait à +un crime, il faudrait en accuser le délire d'un cœur torturé par la plus +affreuse douleur dont l'âme humaine soit susceptible, et non par la +<i>vanité blessée</i>. Rien de pareil dans tout l'opéra de Rossini; nous +trouverons toujours de la <i>colère</i> au lieu du profond malheur; nous +verrons toujours la vanité<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span> blessée d'un être tout puissant sur le sort +de sa victime, au lieu de la douleur horrible et digne de pitié de +l'amour-passion trahi par ce qu'il aime.</p> + +<p>Il fallait deux <i>duetti</i> avec Jago: le premier, dans lequelle monstre +donne à Othello les premiers germes de jalousie. Othello aurait répondu +aux perfides insinuations de Jago par des transports d'amour et des +louanges de Desdemona.</p> + +<p>La fureur aurait été réservée pour le second duetto au second acte, et +même dans ce duetto il y aurait eu deux ou trois retours de tendresse. +Mais l'auteur du libretto était un littérateur trop instruit pour imiter +un barbare tel que Shakspeare, il a bravement volé la lettre sans +adresse qui fait le dénouement des tragédies de Voltaire; et un moyen +qui chez nous ne tromperait pas un joueur à la rente pour une affaire de +deux cents louis, abuse sans difficulté des hommes tels qu'Orosmane, +Tancrède, Othello. Par je ne sais quel patriotisme d'antichambre, dont +on lui sut fort bon gré à Naples, le poëte voulut en revenir à l'antique +légende italienne<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a> qui a fourni à Shakspeare les incidents de sa +tragédie. Il est vrai que ménageant mal les moyens qu'il pille, il ne +met pas même<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span> d'incertitude et de retour à l'amour expirant dans le cœur +d'Othello: on peut dire que de toutes les niaiseries du libretto, +celle-ci est la plus plaisante. Le moindre roman copié de la nature eût +appris au littérateur estimable que je prends la liberté de critiquer, +que le cœur humain rend plus d'un combat, est agité par plus d'un doute, +avant de renoncer pour toujours au bonheur suprême et le plus grand qui +existe sur cette terre, de ne voir que des perfections dans l'objet +aimé. Ce qui sauve l'<i>Otello</i> de Rossini, c'est le souvenir de celui de +Shakspeare. Ce grand poëte a fait d'Othello un personnage aussi +historique et aussi réel pour nous que César ou Thémistocle. Le nom +d'Othello est synonyme de jalousie passionnée, comme le nom d'Alexandre +de courage indompté; et l'on ferait fuir Alexandre sur la scène, qu'il +ne nous paraîtrait pas un lâche pour cela; nous dirions: C'est le poëte +qui ne sait pas son métier. Comme la musique d'<i>Otello</i> est admirable +sous tous les rapports <i>autres que celui de l'expression</i>, nous nous +faisons une illusion facile sur le mérite qui lui manque; car rien ne +dispose mieux à <i>imaginer</i> un mérite qui n'existe pas, que l'admiration +soudaine; c'est le secret connu des improvisateurs italiens. Nous sommes +si étonnés de voir faire aussi vite que la<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span> parole des vers, chose fort +difficile à nos yeux, que presque toujours ces vers nous semblent +admirables le soir, sauf à les trouver fort plats le lendemain, si +quelque indiscret commet la double trahison de les écrire et de nous les +montrer.</p> + +<p>Dans <i>Otello</i>, électrisés par des chants <i>magnifiques</i>, transportés par +la beauté incomparable du sujet, nous faisons nous-mêmes le <i>libretto</i>.</p> + +<p>Les acteurs d'Italie, entraînés par la magie que Shakspeare a attachée à +ce nom fatal d'Othello, ne peuvent s'empêcher de dire le récitatif avec +une nuance de sensibilité <i>vraie et simple</i> qui manque trop souvent aux +morceaux de musique écrits par Rossini. Les acteurs qui représentent +Othello à Paris ont trop de talent pour que je puisse les citer en +exemple de cet effet, en quelque sorte involontaire, que produit le +grand nom d'Othello; mais je puis assurer que je n'ai jamais vu chanter +d'une manière insignifiante les récitatifs de Desdemona. Tout Paris +connaît l'entrée de madame Pasta, et la manière simple et sombre dont +elle dit:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mura infelici ogni di m'aggiro!</span><br /> +</p> + +<p>Avec de tels talents, toute illusion devient<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> facile, et nous parvenons +bien vite à trouver pleine de sensibilité et de cette empreinte fatale +qui fait dire à Virgile que Didon <i>est pâle de sa mort future</i><a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, une +partition, d'ailleurs écrite avec beaucoup de feu, et qui est un +chef-d'œuvre dans le style magnifique<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> + +<p>Si l'on veut absolument trouver de l'amour dans les œuvres de Rossini, +il faut avoir recours à son premier ouvrage, <i>Demetrio e Polibio</i>(1809); +dans <i>Otello</i>(1816), il n'a deviné les accents du cœur que dans le rôle +de Desdemona, et particulièrement dans le charmant duetto:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vorrei che il tuo pensiero;</span><br /> +</p> + +<p>car, dussé-je vous impatienter et tomber tout à fait dans le paradoxe à +vos yeux, la romance est <i>triste</i> et non pas <i>tendre</i>. Demandez aux +femmes coquettes combien l'un de ces tons est plus facile à trouver que +l'autre.</p> + +<p>M. Caraffa, compositeur qui n est pas au<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> rang de Rossini, a un air +d'<i>adieu</i> (à la fin du premier acte des <i>Titans de Vigano</i><a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>) qui +donne sur-le-champ l'idée de l'<i>extrême tendresse</i>. Qu'Othello chante un +tel duetto au premier acte, en quittant Desdemona, à la suite d'un +rendez-vous périlleux, il y aura des larmes dans tous les yeux, et cette +tendresse sera d'autant plus touchante que le spectateur sait bien quel +genre de mort est réservé à Desdemona, Je ne vois que de la <i>colère</i> +dans les cris d'Othello, et, ce qui est bien pis, de la colère provenant +de vanité offensée.</p> + +<p>Le principal motif et le <i>crescendo</i> de l'ouverture sont plus éclatants +que tragiques; l'<i>allégro</i> est fort gai.</p> + +<p>J'approuve beaucoup cette idée au commencement d'un drame aussi sombre; +car ce qui m'intéresse, c'est le <i>changement</i> qui a lieu dans l'âme +d'Othello, si heureux au moment où je le vois enlever sa maîtresse, et +digne d'être cité en exemple des misères humaines lorsqu'il la tue au +dernier acte. Mais, je le répète, pour que ce contraste sublime, parce +qu'il est dans la nature des choses, et que tout amant passionné peut +craindre un sort semblable, se<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span> retrouve dans l'opéra, il faut qu'il +commence par une peinture vive et fortement colorée du bonheur +d'Othello, et de son amour tendre et dévoué. Dans ce système, +l'expression de la fureur serait réservée pour la fin du second acte; au +troisième, c'est un parti pris, Othello accomplit un sacrifice<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>. + +<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h3> + +<p class="head">SUITE D'OTELLO</p> + + +<p><span class="lettre">L</span><span class="smcap">e</span> +solo de clarinette, dans l'ouverture, inspire des idées touchantes, +mais non pas touchantes par suite de malheurs vulgaires (effet ordinaire +de nos romances qui ont de l'effet). Il y a une grâce noble.</p> + +<p>Je trouve plus de grâce et de légèreté que de majesté et de grandiose +dans le premier chœur:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Viva Otello, viva il prode!</span><br /> +</p> + +<p>ce chœur est écrit avec infiniment d'esprit.</p> + +<p>Le récitatif d'Othello qui s'avance:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vincemmo, o padri!</span><br /> +</p> + +<p>est entremêlé de teintes de tristesse dans l'accompagnement. Au moment +où le chant d'Othello triomphe, l'accompagnement dit: <i>Tu mourras</i>.</p> + +<p>Rossini s'étant une fois résigné à suivre les contre-sens du <i>libretto</i>, +il a dû renoncer à peindre le bonheur d'Othello, et placer<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> des teintes +de mélancolie dès son premier air:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! si per voi gia sento.</span><br /> +</p> + +<p>Nozzari, qui chanta le rôle d'Othello que Rossini avait écrit pour +Garcia, exprimait avec un rare bonheur les nuances de tristesse placées +sur ces paroles:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Deh! amor dirada il nembo</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Cagion di tanti affanni!</span><br /> +</p> + +<p>Sa superbe figure, qui a quelque chose d'imposant et de mélancolique, +l'aidait beaucoup à rendre sensibles au spectateur certains effets +auxquels le faiseur du libretto n'avait probablement pas songé. Je me +souviens que les Napolitains virent avec étonnement la beauté des gestes +et la grâce toute nouvelle que Nozzari trouvait pour le rôle d'Othello; +il n'était pas coutumier du fait. Peut-être tous les rôles qui +présentent les extrêmes des passions sont-ils assez faciles à jouer. +J'ai toujours vu essayer avec succès le rôle du père dans <i>l'Agnese</i> +(opéra de M. Paër); nous avons à Paris sept ou huit bons acteurs, MM. +Perlet, Lepeintre, Samson, Monrose, Bernard-Léon, etc., etc. Remarquez +qu'ils brillent tous dans des rôles chargés, tandis que je ne vois pas +au théâtre un seul amoureux passable. Peu<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> de personnes ont vu les +extrêmes des grandes passions ou des ridicules; nous rencontrons tous +les jours des amoureux.</p> + +<p>Il y a beaucoup de feu dans le duetto entre le sombre Jago et le jeune +fat Roderigo:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">No, non temer: serena il mesto ciglio,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fidati all'amistà, scorda il periglio.</span><br /> +</p> + +<p>Je ne doute pas que l'un des grands secrets du <i>maestro</i> qui est destiné +à faire oublier Rossini, ne soit de revenir entièrement, et de bonne +foi, au genre simple. Si l'on met une si grande force et un tel tapage +d'orchestre dans un simple duetto entre deux personnages secondaires, et +qui de plus sont d'accord entre eux, que nous restera-t-il pour les +fureurs d'Othello et pour ses <i>duetti</i> avec Jago?</p> + +<p>La grande louange que mérite cette partition de Rossini, son +chef-d'œuvre dans le style fort et allemand, c'est qu'elle est pleine de +feu: c'est un volcan, disait-on à <i>San-Carlo</i>. Mais aussi cette force +est toujours la même; il n'y a point de nuances; nous ne passons jamais +du grave au doux, du plaisant au sévère; nous sommes sans cesse dans les +trombones. Ce qui ajoute encore à cette monotonie de la force, qui est +le sublime aux yeux des gens peu doués<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> pour les arts, c'est l'absence +des récitatifs ordinaires. Les récitatifs d'<i>Otello</i> sont toujours +obligés comme ceux du grand opéra français. Il fallait réserver cette +ressource pour le dernier acte. Vigano montra bien plus de génie dans +son ballet d'<i>Otello</i>, qu'il eut la hardiesse de commencer par une +<i>fourlane</i><a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>.</p> + +<p>Dans le second acte, Vigano eut encore le bon esprit de placer une +grande scène dans le genre noble et doux: c'est une fête de nuit +qu'Othello donne dans ses jardins; c'est au milieu de cette fête qu'il +devient jaloux. Aussi, en arrivant au dernier acte du ballet de Vigano, +nous n'éprouvions pas la satiété du <i>terrible</i> et du fort; et bientôt +les larmes étaient dans tous les yeux. J'ai très rarement vu pleurer à +l'<i>Otello</i> de Rossini.</p> + +<p>Dans l'<i>Otello</i> tel qu'on l'a arrangé pour Paris, le superbe récitatif +de madame Pasta</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Mura infelici ogni di m'aggiro,</span><br /> +</p> + +<p>compense en partie les inepties du libretto et de la fausse route dans +laquelle il a contribué à entraîner Rossini. Mais le<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> mérite en est +uniquement à madame Pasta; ce récitatif, dit par une grande cantatrice +du Nord, par madame Mainvielle, par exemple, ne serait nullement +remarqué, et ne donnerait plus cette belle teinte de douce mélancolie +dont je sens si cruellement l'absence dans la partition de Rossini. +Madame Pasta y place des agréments que l'on peut dire sublimes; aussi le +public l'applaudit-il encore plus dans le récitatif que dans l'air</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O quante lagrime</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Finor versai,</span><br /> +</p> + +<p>qu'on a pris dans la <i>Donna del Lago</i> de Rossini, et qui fut écrit par +ce grand maître pour la superbe voix de contre-alto de mademoiselle +Pisaroni. Je ne puis trouver de louanges assez frappantes pour la +manière dont madame Pasta dit ces mots:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ogn'altro oggetto</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">È a me funesto,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tutto è imperfetto,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Tutto detesto<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span></p> + +<p>Heureuse et belle langue italienne, dans laquelle on peut écrire de +telles choses sans paraître exagéré et sans encourir le ridicule! Et +pourtant ces paroles peignent sans nulle exagération, et avec une +naïveté parfaite, une manière de sentir, une époque de sentiment, si +j'ose parler ainsi, qui se rencontre toujours dans l'amour-passion. Cet +air est magnifique, mais je le trouve d'une tristesse trop profonde et +surtout trop sérieuse. L'effet général de l'opéra aurait gagné à ce que +le choix de madame Pasta tombât sur un air d'<i>amour tendre</i>, écrit dans +un style doux et touchant. Mais peut-être a-t-on redouté le reproche +d'uniformité, le caractère que je viens d'indiquer étant précisément +celui que Rossini a donné à l'admirable duetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Vorrei che il tuo pensiero,</span><br /> +</p> + +<p>qui commence avec tant de génie sans être précédé d'aucune ritournelle. +Ce duetto, quand il a le rare bonheur d'être bien chanté, m'a toujours +semblé le chef-d'œuvre de la pièce. Il rappelle la pureté et la +simplicité de style de l'auteur de <i>Tancrède</i>, et il a plus de feu et de +hardiesse dans la cantilène. Je n'ai jamais rencontré ce duetto au +théâtre tel qu'il peut être dit. En revanche, il y a un salon à Paris où +j'ai eu le bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> de l'entendre chanter cet hiver d'une manière +sublime, et par deux voix françaises: je trouvais la perfection de +madame Barilli réunie à une chaleur de sentiment que cette grande +cantatrice laissait quelquefois désirer.</p> + +<p>Il y a encore de bien beaux souvenirs des idées fraîches et jeunes de +<i>Tancrède</i> dans le chœur</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Santo imen, te guidi amore!</span><br /> +</p> + +<p>C'est toute la suavité de la jeunesse du génie unie à une vigueur que le +jeune maestro n'osait pas encore se permettre dans <i>Tancrède</i> et dans +<i>Demetrio e Polibio</i>. Ce chœur, bien chanté, est l'un des plus beaux +morceaux que l'on puisse placer dans un concert. C'est encore un exemple +de la perfection de l'union de l'harmonie allemande avec la mélodie de +la belle Parthénope<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>.</p> + +<p>Le <i>finale</i> qui suit,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Nel cuor d'un padre amante,</span><br /> +</p> + +<p>passe en général pour un des chefs-d'œuvre de Rossini. On peut dire avec +vérité qu'aucun des rivaux de ce grand maître n'a pu s'élever à un +morceau semblable. On ne l'a<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> jamais entendu à Paris tel qu'il était à +Naples. Nous avions à <i>San-Carlo</i>, Davide pour le rôle de Roderigo, et +Benedetti, une excellente voix de basse, pour le rôle du père de +Desdemona. Ce n'est pas qu'à Paris la voix de M. Levasseur ne soit +magnifique, mais cet acteur est timide.</p> + +<p>Davide était au-dessus de tout éloge dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Confusa è l'alma mia,</span><br /> +</p> + +<p>et dans toute la suite du <i>finale</i><a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>. Quelle que soit la niaiserie +des paroles, Davide était divin dans</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ti parli l'amore,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Non essermi <i>infida</i>.</span><br /> +</p> + +<p>Ce terzetto entre mademoiselle Colbrand, Davide et Benedetti, était ce +que l'amateur le plus difficile peut désirer de plus parfait. Il se +passe quelquefois des années, dans les théâtres les plus célèbres, sans +que l'on rencontre un morceau chanté comme le fut celui-ci. A Paris, par +exemple, où nous avons eu Galli et madame Pasta, ces grands<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span> artistes ne +se sont fait entendre ensemble que dans la <i>Camilla</i> de M. Paër.</p> + +<p>L'entrée d'<i>Otello</i> est superbe. Voici enfin une de ces situations que +réclame la musique, et il faut convenir que Rossini l'a traitée avec +tout le feu possible. C'est là que les richesses du style et de +l'harmonie à la Mozart sont bien placées. Mais, suivant ma manière +particulière de sentir, ici seulement elles devraient paraître pour la +première fois. Garcia s'acquitte fort bien à Paris du rôle d'Othello; il +le joue avec feu et fureur; c'est le véritable Maure.</p> + +<p>La lutte des deux ténors Nozzari et Davide était au-dessus de toute +louange dans ce dialogue:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Roderigo.</span>—E qual diritto mai,</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">. . . . . . . . . .</span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">Per renderlo infedel?</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Otello.</span>—Virtù, costanza, amore.</span><br /> +</p> + +<p>Dans la cantilène de ces trois mots, Rossini a été l'égal de Mozart, +c'est-à-dire qu'il a su se placer au niveau de ce grand homme, dans le +genre où Mozart a le plus approché de la perfection. Il est impossible +de rien écrire de plus beau comme musique et en même temps de plus vrai, +de plus fidèle au véritable accent de la passion, et de plus éminemment +dramatique; mais il faut absolument Davide et Nozzari<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> luttant ensemble +de perfection, et animés par l'émulation la plus vive. Quant à la partie +de Desdemona, madame Pasta la chante et surtout la joue vingt fois mieux +que mademoiselle Colbrand. Elle dit d'une manière sublime</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">È ver: giurai.</span><br /> +</p> + +<p>Tout le monde connaît</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Impia, ti maledico<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Voilà l'effet le plus fort que la musique puisse produire. Haydn n'a +rien de mieux. Rossini vola ce passage dans l'<i>Adelina</i> de Generali.</p> + +<p>Le chœur qui suit est superbe:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! che giorno d'orror!</span><br /> +</p> + +<p>Si l'auteur du libretto n'était pas le dernier des hommes comme poëte, +la musique de</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Impia, ti maledico</span><br /> +</p> + +<p>aurait dû exprimer ces paroles d'Othello,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Va, je ne t'aime plus,</span><br /> +</p> + +<p>qu'Othello hors de lui aurait adressées à<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> Desdemona en lui montrant le +mouchoir fatal qu'elle vient de donner à son rival Roderigo.</p> + +<p>Qu'avons-nous à faire, dans un tel sujet, du sénateur <i>Elmiro</i>, père de +Desdemona, et de sa colère d'orgueil? Il s'agit d'un spectacle bien +autrement touchant, bien autrement près de tous les cœurs, un amant +passionné qui maudit la femme qu'il adore et qui va lui donner la mort.</p> + +<p>Il n'est point d'amour véritable, quel que soit son bonheur actuel, qui +ne puisse redouter cette catastrophe, l'apercevoir en quelque sorte dans +le lointain; et toutes les grandes passions sont craintives et +superstitieuses. Voilà l'aperçu sublime qu'on a sacrifié à la colère +d'orgueil d'un vieux sénateur plus ou moins Cassandre, et qui ne veut +pas de mésalliance dans sa famille. Mes regrets sont si profonds, que +j'espère que quelque âme charitable refera des paroles qui aient le sens +commun pour la musique de Rossini.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Incerta l'anima</span><br /> +</p> + +<p>exprime, avec un rare bonheur, le premier moment de repos par fatigue, +par impossibilité de continuer à être ému à ce point, qui succède dans +le cœur humain à une impression horrible. C'est ici que le feu<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> du génie +de Rossini le sert admirablement. Mozart est sujet à manquer un peu de +vivacité et de rapidité dans des moments semblables.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Smanio, deliro e tremo,</span><br /> +</p> + +<p>de <i>Desdemona</i>, termine dignement ce magnifique <i>finale</i>. Je m'arrête et +cesse de louer, de peur de paraître exagéré. Telle est la beauté de ce +morceau, qu'on ne sait comment en faire l'éloge ou la description. Je +rappelle seulement que, quel que soit le succès de ce finale à Louvois, +nous n'en avons ici que la copie, et une copie décolorée. Il faut un +Davide pour le rôle de Roderigo, et un père qui chante sa partie avec +l'<i>abandon</i> que Galli portait dans le second acte de la <i>Gazza ladra</i>, +lorsqu'il paraît devant le tribunal<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p> + + +<p class="head">SECOND ACTE</p> + +<p>Le manque d'un grand chanteur pour<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> le rôle de Roderigo, fait que l'on +passe, à Paris, l'air</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Che ascolto! ohimè! che dici?</span><br /> +</p> + +<p>C'est une esquisse brillante de la situation que Corneille a rendue avec +tant de force dans <i>Polyeucte</i>, la douleur d'un amant qui, au plus fort +de sa passion, apprend que la femme qu'il aime est mariée à un autre. +Ici Roderigo reçoit cette déclaration fatale de la bouche de Desdemona.</p> + +<p>Dans le grand duetto entre Othello et Jago,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Non m'inganno, al mio rivale,</span><br /> +</p> + +<p>le cruel auteur du libretto a enfin consenti à nous laisser jouir d'une +des situations de ce beau sujet. Voici enfin Jago entraînant dans le +précipice le malheureux Othello. La musique est fort bien. Il y a une +grande expression et beaucoup de vérité dramatique dans ce dialogue:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Jago.</span> —Nel suo ciglio il cor li vedo.</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Otello.</span>—<i>Ti son fida</i>... Ahimè! che vedo?</span><br /> + +<span style="margin-left: 2em;"><span class="smcap">Jago.</span> —Quanta gioja io sento al cor.</span><br /> +</p> + +<p>A la représentation d'hier (26 juillet 1823), une des plus sublimes que +madame<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> Pasta ait jamais données, ce rôle de <i>Jago</i> a enfin été bien +joué par un débutant digne des encouragements du public<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>; il a fort +bien dit cette cantilène si vraie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Già la fiera gelosia.</span><br /> +</p> + +<p>En revanche, où trouver des paroles pour exprimer l'accident fâcheux +arrivé au terzetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah vieni, nel tuo sangue,</span><br /> +</p> + +<p>si divinement chanté à Naples par Davide et Nozzari? Madame Pasta seule +est au niveau de la musique dans la fin de ce beau terzetto</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tra tante smanie e tante.</span><br /> +</p> + +<p>La manière dont elle s'évanouit est sublime de simplicité et de naturel. +Elle parvient à rendre intéressant un accident trivial à la scène, un +accident qui peut-être est du nombre de ces effets de la nature qui, +déshonorés par l'ironie moderne, ne sont touchants que dans la réalité, +et doivent être abandonnés par l'imitation dramatique.<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p> + +<p>Il y a un fort beau passage d'orchestre, <i>agitato</i>, dans l'air de +<i>Desdemona</i> au moment de l'arrivée de ses femmes:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Qual nuova a me recate?</span><br /> +</p> + +<p>On remarque dans cet air un moment de joie qui produit un bel effet, +surtout à cause du contraste avec l'expression sombre et terrible de +tout le second acte:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Salvo del suo periglio?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Altro non chiede il cor.</span><br /> +</p> + +<p>Rossini s'élève de nouveau à toute la hauteur de la situation, dans le +passage si célèbre à Paris, grâce à madame Pasta,</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se il padre m'abbandona.</span><br /> +</p> + +<p>C'est un des moments où j'ai senti avec le plus d'évidence la +supériorité de cette grande actrice sur mademoiselle Colbrand.</p> + +<p>Si nous n'étions pas accoutumés à l'esprit de l'auteur du libretto, nous +lui dirions encore ici: Qu'avons-nous à faire de la douleur d'un père? +Apprenez que le cœur humain n'est susceptible que d'une grande passion à +la fois, et que c'est à son amant, furieux de jalousie, et non à son +père, que <i>Desdemona</i>, abandonnée par sa<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span> famille et perdue de +réputation, doit dire:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Se Otello m'abbandona</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Da chi sperar pietà?</span><br /> +</p> + +<p>Le troisième acte est beaucoup mieux en situation que les deux autres. +L'enchaînement des douleurs de la pauvre Desdemona est ménagé avec assez +d'art. Elle paraît dans sa chambre à une heure avancée de la nuit; elle +avoue à son amie les sombres pensées où la plonge la nouvelle de l'exil +d'Othello son époux, que le conseil des Dix vient de bannir des pays +vénitiens: on entend un gondolier qui, en passant sur la lagune, chante +ces beaux vers du Dante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Nessun maggior dolore</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Che ricordarsi del tempo felice</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nella miseria<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>La pauvre Desdemona, hors d'elle-même, s'approche de la fenêtre en +s'écriant: Qui es-tu, toi qui chantes ainsi? C'est alors que son amie +lui fait cette réponse touchante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">È il gondoliere che cantando inganna</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Il cammin sulla placida laguna</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pensando ai figli, mentre il ciel s'inbruna.</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span></p> + +<p>Il y a du bonheur dans la manière dont est écrit ce petit morceau de +récitatif obligé. Le chant du gondolier rappelle à la jeune Vénitienne +le sort de l'esclave fidèle qui, achetée en Afrique, éleva son enfance +et mourut loin de sa patrie. Desdemona, en parcourant sa chambre à pas +précipités, se trouve auprès de sa harpe, qui, dans les grands théâtres +d'Italie, reste immobile au côté gauche de la scène. Le lit fatal est au +milieu. Desdemona cède à la tentation de s'arrêter près de sa harpe; +elle chante la romance de l'esclave africaine sa nourrice:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Assisa al piè d'un salice.</span><br /> +</p> + +<p>Il était difficile de mieux amener ce chant, il faut le dire à la gloire +de l'auteur du libretto (M. le marquis Berio, aussi aimable comme homme +de société qu'il était privé de talents comme poëte). Il y a peu à dire +à la gloire de Rossini. Cette romance est bien écrite, elle est d'un +style sage, et voilà tout. Elle doit son grand effet à la situation, et, +à Paris, à la manière admirable dont madame Pasta la joue.</p> + +<p>Au milieu de la romance, la pauvre Desdemona, égarée par sa douleur, +oublie le chant de sa nourrice. A ce moment, un coup de vent violent +vient briser un pan<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span>neau de vitrage de la croisée gothique de sa +chambre; ce simple accident paraît un présage du plus sinistre augure à +la pauvre affligée<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>. Elle reprend un instant sa romance, mais les +larmes l'empêchent de continuer. Elle se hâte de quitter la harpe et de +congédier son amie. Il est impossible, dans une telle situation, de ne +pas se rappeler Mozart, et ici un souvenir est un regret profond<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> + +<p>Desdemona, restée seule au milieu de cette nuit terrible, et pendant que +les éclats du tonnerre continuent à faire trembler le palais qu'elle +habite, adresse au ciel une courte prière, dont le chant n'est pas +encore tout ce qu'il pourrait être, mais qui parut cependant bien +supérieur à la romance.</p> + +<p>Elle s'approche de son lit dont les rideaux qui tombent la dérobent aux +spectateurs.</p> + +<p>Ici s'exécute, dans les grands théâtres d'Italie, une ritournelle +superbe, que la mesquinerie pitoyable de la décoration de Louvois a +obligé de supprimer à Paris. Pendant cette ritournelle, on aperçoit à +une grande distance, tout à fait au fond de la scène, Othello qui, une +lampe à la<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span> main et son <i>cangiar</i> nu sous le bras, pénètre dans +l'appartement de son amie en descendant l'escalier étroit d'une +tourelle. Cet escalier, qui se déploie en tournant, fait que la figure +frappante d'Othello, éclairée par sa lampe, au milieu de cette vaste +obscurité, disparaît plusieurs fois pour reparaître ensuite, suivant les +détours du petit escalier qu'il est obligé de suivre; la lame du +<i>cangiar</i> nu, que l'on voit briller de temps à autre éclairée par la +lampe, apprend tout au spectateur et le glace d'effroi. Othello arrive +enfin sur le devant de la scène, il s'approche du lit, il écarte le +rideau. Toute description est ici superflue. Il faut se rappeler la +figure superbe et la profonde émotion de Nozzari. Othello pose sa lampe; +un coup de vent l'éteint. Il entend Desdemona qui s'écrie dans son +sommeil: <i>Amato ben!</i> Les éclairs se succèdent rapidement désormais, +comme dans un orage des pays du Midi, et portent la lumière dans cette +chambre funeste. Heureusement pour le spectateur qu'il n'entend pas la +cruelle sottise de l'auteur du libretto, qui, dans un tel moment, songe +encore à faire de l'esprit. Othello s'écrie:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ah! che tra i lampi, il cielo</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">A me più chiaro il suo delitto addita<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>!</span><br /> +<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span></p> + +<p>Desdemona se réveille: il y a un duetto assez peu digne de la situation. +Othello saisit son <i>cangiar</i>, Desdemona se réfugie vers son lit; comme +elle y arrive, elle reçoit le coup mortel. Les rideaux cachent l'affreux +spectacle qui a lieu tout au fond de la scène. Au même moment on entend +de grands coups à la porte, et le doge paraît... La suite est connue.</p> + +<p>Ce fut à une représentation d'<i>Otello</i>, à Venise, dans une de ces +soirées de tristesse, ou plutôt de pensive mélancolie, qui, dans les +pays du Midi, se rencontrent au milieu de la vie la plus heureuse, qu'à +propos des malheurs qui poursuivent les amants véritables, madame +Gherardi, de Brescia, nous conta l'histoire d'Hortensia et de Stradella. +Elle produisit sur nous un effet que peut-être elle ne fera pas sur le +lecteur; cette histoire est d'ailleurs fort connue: malgré tant de +désavantages, la voici. Rien n'est ajouté à la vérité; le trait est +historique, et peint les mœurs et même le gouvernement de Venise.</p> + +<p>Alessandro Stradella était en 1650 le chanteur le plus célèbre de Venise +et de toute l'Italie. La composition de la musique<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span> était fort simple à +cette époque; le maestro n'écrivait presque qu'un canavas; le chanteur +était beaucoup plus créateur qu'il ne l'est aujourd'hui, et c'était son +génie qui devait trouver presque tous les traits qu'il exécutait. C'est +Rossini qui s'est avisé le premier d'écrire exactement tous les +ornements, toutes les <i>fioriture</i> que le chanteur doit exécuter. On +était bien éloigné de ce système en Italie, vers 1650. Il suivait de là +que le charme de la musique était bien plus inhérent à la personne du +chanteur, et l'on trouvait qu'aucun de ceux qui étaient alors à la mode +n'approchait de Stradella: c'était un proverbe qu'il était le maître du +cœur de ses auditeurs. Il vint jouir de sa gloire à Venise, alors la +capitale la plus brillante de l'Italie et la ville la plus renommée pour +les plaisirs dont on y jouissait et la galanterie de ses mœurs. +Stradella fut reçu avec empressement dans les maisons les plus +distinguées, et les dames de la première noblesse se disputèrent +l'avantage de prendre de ses leçons. Il rencontra dans le monde +Hortensia, dame romaine d'une haute naissance, alors veuve, et qui était +publiquement courtisée par un noble vénitien d'une des familles les plus +puissantes de la république. Il s'en fit aimer. Stradella, dont madame +Gherardi nous fit voir le por<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>trait dans le palais d'une de ses amies, +le lendemain du jour où elle nous conta son histoire, portait sur une +superbe figure une empreinte profonde de mélancolie, et de grands yeux +noirs remplis de ce <i>feu contenu</i> qui fait tant d'impression. La +perfection où l'école du Titien et du Giorgione avait porté à Venise +l'art du portrait, permet encore aujourd'hui de juger parfaitement de la +physionomie de Stradella. On n'a pas de peine à croire qu'un tel homme, +distingué d'ailleurs par un grand talent, ait pu être aimé avec passion +et l'emporter sur un grand seigneur, quoique lui-même sans fortune; il +enleva Hortensia au noble vénitien. Les deux amants ne devaient plus +songer qu'à sortir rapidement du territoire de la république. Ils se +retirèrent à Rome, où ils se firent passer pour mariés. Mais, redoutant +la vengeance du Vénitien, ils ne se rendirent point directement dans la +patrie d'Hortensia; ils firent de grands détours, et, une fois arrivés, +prirent un logement dans une partie de Rome fort déserte, et évitèrent +de paraître dans les lieux fréquentés. Les assassins que le noble +vénitien avait lancés à leur poursuite furent longtemps à les découvrir. +Après les avoir inutilement cherchés dans les principales villes +d'Italie, ils arrivèrent à Rome un soir qu'il y avait<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span> une grande +<i>funzione</i> accompagnée de musique dans l'église de Saint-Jean-de-Latran; +ils y entrèrent avec la foule, ils virent Stradella. Ravis d'avoir enfin +trouvé leur victime au moment où ils désespéraient presque de la +rencontrer, ils résolurent de ne pas perdre de temps et d'exécuter la +commission pour laquelle ils étaient payés, au sortir même de +Saint-Jean-de-Latran; ils se mirent à parcourir l'église dans tous les +sens, pour voir si Hortensia ne serait pas parmi les spectateurs. Ils +étaient tout occupés de leurs recherches, lorsque, après d'autres +morceaux exécutés par des artistes vulgaires, Stradella commença enfin à +chanter. Ils s'arrêtèrent, ils écoutèrent malgré eux cette voix sublime. +Ces assassins l'avaient à peine entendue quelques instants, qu'ils se +sentirent touchés: il n'y avait au monde qu'un seul artiste de cette +perfection, et ils allaient éteindre pour jamais une voix si touchante! +Ils eurent des remords, ils répandirent des larmes, et enfin le grand +morceau de Stradella n'était pas fini qu'ils ne songeaient plus qu'à +sauver les amants, dont, en recevant leur salaire, ils avaient juré la +mort sur le livre des saints Évangiles. La cérémonie terminée, ils +attendent longtemps Stradella en dehors de l'église; ils le voient enfin +sortir par une petite<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> porte dérobée, avec Hortensia. Ils s'approchent, +le remercient du plaisir qu'il vient de leur donner, et lui avouent que +c'est à l'impression que sa voix a faite sur eux et à l'attendrissement +qu'elle leur a donné qu'il est redevable de la vie; ils lui expliquent +l'affreux motif de leur voyage, et lui conseillent de quitter Rome sans +délai, afin qu'ils puissent faire croire au Vénitien jaloux qu'ils sont +arrivés trop tard.</p> + +<p>Stradella et son amie comprennent toute l'importance du conseil qu'on +leur donne, frètent un navire, s'embarquent le même soir sur le Tibre, +vont par mer jusqu'à la <i>Spezzia</i>, et de là gagnent Turin par des +chemins détournés. Le noble vénitien, de son côté, reçoit le rapport de +ses <i>buli</i>, n'en devient que plus furieux, prend la résolution de se +charger lui-même du soin de sa vengeance, et commence par se rendre à +Rome auprès du père d'Hortensia. Il fait entendre à ce vieillard qu'il +ne peut laver sa honte que dans le sang de sa fille et de son ravisseur. +Les républiques du moyen âge avaient laissé dans les cœurs italiens cet +esprit de vengeance si oublié aujourd'hui: c'était l'honneur de ces +temps féroces, le seul supplément aux lois, la seule défense de la +sûreté <span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>personelle<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, dans un pays où le duel eût semblé ridicule. Le +noble vénitien et le vieillard firent exécuter des recherches dans +toutes les villes d'Italie. Quand enfin on eut appris de Turin que +Stradella s'y trouvait, le vieux Romain, père d'Hortensia, prit avec lui +deux assassins connus pour leur adresse, se pourvut de lettres de +recommandation pour M. le marquis de Villars, qui était alors +ambassadeur de France à la cour de Turin, et partit pour le Piémont.</p> + +<p>De son côté, Stradella averti par son aventure de Rome, avait fait des +démarches à Turin pour se procurer des appuis. Son talent lui avait valu +la protection de la duchesse de Savoie, alors régente de l'État. Cette +princesse entreprit de soustraire les deux amants à la fureur de leur +ennemi; elle fit entrer Hortensia dans un couvent, et donna à Stradella +le titre de son premier chanteur ainsi qu'un logement dans son palais. +Ces précautions parurent suffisantes, et les amants jouissaient depuis +quelques mois d'une parfaite tranquillité; ils commençaient à croire +qu'après l'aventure de Rome, le noble vénitien s'était lassé de les +poursuivre,<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> quand un soir Stradella, qui prenait l'air sur les remparts +de Turin, fut assailli par trois hommes qui le laissèrent pour mort avec +un coup de poignard dans la poitrine. C'était le vieux Romain, père +d'Hortensia, et ses deux assassins, qui, aussitôt le crime commis, +cherchèrent un asile dans le palais de l'ambassadeur de France. M. de +Villars, ne voulant ni les protéger après un assassinat qui fit la +nouvelle du jour à Turin, ni les livrer à la justice après que son +palais leur avait servi d'asile, prit le parti de les faire évader<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> + +<p>Cependant, contre toute apparence, Stradella guérit de sa blessure, qui +le mit hors d'état de chanter, et le Vénitien vit échouer ses projets +pour la seconde fois, mais sans abandonner le soin de sa vengeance. +Seulement, rendu prudent par le manque de succès, il prit un nom obscur, +et vint s'établir à Turin, se contentant, pour le moment, de faire épier +Hortensia et son amant.</p> + +<p>On sera peut-être étonné de cet acharnement, mais tel était l'<i>honneur</i> +de ces temps; si le noble vénitien eût abandonné sa vengeance, il eût +été méprisé<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span></p> + +<p>Un an se passa ainsi; la duchesse de Savoie, de plus en plus touchée du +sort des deux amants, voulut rendre leur union légitime et la consacrer +par le mariage. Après la cérémonie, Hortensia, ennuyée du séjour du +couvent, eut envie de voir la rivière de Gênes; Stradella l'y conduisit, +et le lendemain de leur arrivée à Gênes, ils furent trouvés poignardés +dans leur lit.</p> + +<p class="head top15">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span></p> +<hr /> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span></p> + +<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE<br /> +DU PREMIER VOLUME</h3> + + +<table summary="toc" +cellspacing="0" +cellpadding="0"> + + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#PREFACE_DE_LEDITEUR">P<span class="smcap">réface de l'editeur</span></a></td><td align="right"><a href="#Page_i"><span class="smcap">i</span></a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#PREFACE">P<span class="smcap">réface</span></a></td><td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#INTRODUCTION">INTRODUCTION.</a> <a href="#I">§ I.</a> Cimarosa</td><td align="right"><a href="#Page_5">5</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> <a href="#II">§ II.</a> Différence de la musique allemande et de la musique d'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_8">8</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Anecdote sur Torquato Tasso, en 1816</td><td align="right"><a href="#Page_13">13</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> La mémoire paralyse l'imagination</td><td align="right"><a href="#Page_15">15</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Conditions <i>physiques</i> du plaisir musical; grandeur des salles; position commode du corps: air pur et souvent renouvelé</td><td align="right"><a href="#Page_20">20</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Le demi-jour nécessaire à l'effet de la musique</td><td align="right"><a href="#Page_21">21</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> <a href="#III">§ III.</a> Histoire de l'<i>interrègne</i> après Cimarosa et avant Rossini, de 1800 à 1812</td><td align="right"><a href="#Page_23">23</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Coup d'œil sur les Œuvres et le talent de Mayer</td><td align="right"><a href="#Page_24">24</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Duetti d'<i>Ariodant</i> et de la <i>Rosa Bianca</i>, les chefs-d'œuvre de Mayer</td><td align="right"><a href="#Page_28">28</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> M. Paër et ses principaux ouvrages</td><td align="right"><a href="#Page_34">34</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> <a href="#IV">§ IV.</a> Mozart en Italie</td><td align="right"><a href="#Page_37">37</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Un prince fait un pari sur Mozart, et le fait connaître en Italie</td><td align="right"><a href="#Page_43">43</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Un mot sur le style de Mozart</td><td align="right"><a href="#Page_47">47</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Différence de styles de Mozart, Cimarosa et Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_54">54</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAP. Ier.</a> Ses premières années</td><td align="right"><a href="#Page_57">57</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> La civilisation prend naissance sur les rives de la Méditerranée; encore aujourd'hui on y aime mieux aimer et jouir que combattre; de là les malheurs de l'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_58">58</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> La France et l'Angleterre par rapport aux Beaux-Arts</td><td align="right"><a href="#Page_61">61</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Les parents de Rossini sont musiciens</td><td align="right"><a href="#Page_62">62</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_II">CHAP. II.</a> <i>Tancrède</i>, premier <i>opéra séria</i> de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_71">71</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Le premier chœur de <i>Tancrède</i> plus pastoral que guerrier</td><td align="right"><a href="#Page_74">74</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> La Malanote refuse un air que Rossini avait composé pour l'entrée de Tancrède; il trouve l'air <i>di tanti palpiti</i></td><td align="right"><a href="#Page_77">77</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> L'harmonie joue en musique le rôle de la <i>description</i> dans les romans de Walter Scott</td><td align="right"><a href="#Page_83">83</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Duetto guerrier: <i>Ah! se de'mali miei</i></td><td align="right"><a href="#Page_88">88</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_III">CHAP. III.</a> <i>L'Italiana in Algeri</i></td><td align="right"><a href="#Page_98">98</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Manière de se servir du libretto d'un opéra, à la première représentation</td><td align="right"><a href="#Page_103">103</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Caractères de la musique de <i>l'Italiana</i></td><td align="right"><a href="#Page_110">110</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Singulière bonté du public de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_117">117</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_IV">CHAP. IV.</a> <i>La Pietra del Paragone</i></td><td align="right"><a href="#Page_121">121</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Air célèbre <i>Ecco pietosa</i>, supprimé à Paris par des gens qui espéraient dérober Rossini à la France</td><td align="right"><a href="#Page_127">127</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> <i>La Pietra del Paragone</i> finit par un grand air comme <i>l'Italiana in Algeri</i> et <i>la Cenerentola</i></td><td align="right"><a href="#Page_134">134</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span><a href="#CHAPITRE_V">CHAP. V.</a> La conscription et les envieux</td><td align="right"><a href="#Page_136">136</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> M. Berton et <i>le Miroir</i></td><td align="right"><a href="#Page_138">138</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Rossini fait des fautes de syntaxe et manque de pureté dans le style; ce qui est inexcusable, dit M. Berton</td><td align="right"><a href="#Page_139">139</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_VI">CHAP. VI.</a> L'imprésario et son théâtre</td><td align="right"><a href="#Page_148">148</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Réponse de Rossini au <i>Monsignore</i> pédant</td><td align="right"><a href="#Page_153">153</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Comédie de <i>Sografi</i> sur les prétentions des chanteurs</td><td align="right"><a href="#Page_157">157</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> La <i>prima sera</i> (première représentation)</td><td align="right"><a href="#Page_158">158</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_VII">CHAP. VII.</a> Guerre de l'harmonie contre la mélodie</td><td align="right"><a href="#Page_162">162</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Les aliments d'un goût piquant font oublier le parfum de la pêche</td><td align="right"><a href="#Page_164">164</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Epoques où ont brillé les principaux maîtres de l'école italienne</td><td align="right"><a href="#Page_168">168</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAP. VIII.</a> Irruption des cœurs secs.--Idéologie de la musique</td><td align="right"><a href="#Page_174">174</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Négligences de Rossini marquées d'une +</td><td align="right"><a href="#Page_176">176</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> En compliquant les accompagnements, on diminue la liberté du chant</td><td align="right"><a href="#Page_182">182</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Les accompagnements de Rossini pèchent plutôt par la <i>quantité</i> que par la <i>qualité</i></td><td align="right"><a href="#Page_183">183</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> L'orchestre de Louvois</td><td align="right"><a href="#Page_184">184</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Le piano est regardé comme un signe de faiblesse</td><td align="right"><a href="#Page_185">185</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_IX">CHAP. IX.</a> <i>L'Aureliano in Palmira</i></td><td align="right"><a href="#Page_186">186</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Duetto superbe, <i>Se tu m'ami, o mia regina</i></td><td align="right"><a href="#Page_187">187</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> <i>Demetrio e Polibio</i>, premier opéra composé par Rossini, au printemps de 1809</td><td align="right"><a href="#Page_188">188</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Ouverture du théâtre de Como</td><td align="right"><a href="#Page_190">190</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span><a href="#CHAPITRE_X">CHAP. X.</a> <i>Il Turco in Italia</i></td><td align="right"><a href="#Page_198">198</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XI">CHAP. XI.</a> Rossini va à Naples</td><td align="right"><a href="#Page_209">209</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> <i>Scrittura</i> contracté par Rossini avec M. Barbaja</td><td align="right"><a href="#Page_210">210</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Influence de la voix de la <i>prima donna</i> de Naples sur le talent de Rossini</td><td align="right"><a href="#Page_213">213</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XII">CHAP. XII.</a> L'<i>Elisabetta</i></td><td align="right"><a href="#Page_216">216</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAP. XIII.</a> Suite de l'<i>Elisabetta</i></td><td align="right"><a href="#Page_224">224</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Ode italienne sur la mort de Napoléon, +à comparer à l'ode anglaise de lord Byron, et à la méditation de M. de Lamartine sur le même sujet</td><td align="right"><a href="#Page_226">226</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Critique du style de Rossini par les vieux amateurs de Naples, contemporains de Cimarosa et de Paisiello</td><td align="right"><a href="#Page_232">232</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAP. XIV.</a> Rossini compose dix opéras à Naples</td><td align="right"><a href="#Page_235">235</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XV">CHAP. XV.</a> <i>Torvaldo e Dorliska</i></td><td align="right"><a href="#Page_241">241</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAP. XVI.</a> Analyse musicale du <i>Barbier de Séville</i></td><td align="right"><a href="#Page_244">244</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Cimarosa n'a pas fait usage de <i>dissonances</i> dans le <i>Matrimonio segreto</i>; il venait cependant de voir applaudir tous les chefs-d'œuvre de Mozart</td><td align="right"><a href="#Page_251">251</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Aventures de Rossini à Rome</td><td align="right"><a href="#Page_262">262</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAP. XVII.</a> Du public relativement aux beaux-arts, solitude et chant à l'église, sources du goût pour l'opéra</td><td align="right"><a href="#Page_279">279</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> De la province relativement aux Beaux-Arts</td><td align="right"><a href="#Page_287">287</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span><a href="#CHAPITRE_XVIII">CHAP. XVIII.</a> Analyse musicale d'<i>Otello</i></td><td align="right"><a href="#Page_292">292</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Quelle est la jalousie qui peut être touchante au théâtre</td><td align="right"><a href="#Page_293">293</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Singulière observation de M. l'abbé Girard sur l'usage qui, en 1746, permet la galanterie aux femmes mariées et leur défend l'amour-passion</td><td align="right"><a href="#Page_298">298</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> L'auteur du libretto d'<i>Otello</i> n'a pas donné les situations qui appartiennent a ce beau sujet</td><td align="right"><a href="#Page_299">299</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> M. <i>Kean</i>, le premier acteur tragique de l'époque, n'a jamais été vanté à l'Europe par un écrivain à la mode comme madame de Staël</td><td align="right"><a href="#Page_304">304</a></td></tr> + + +<tr valign="bottom"><td><a href="#CHAPITRE_XIX">CHAP. XIX.</a> Suite d'<i>Otello</i></td><td align="right"><a href="#Page_305">305</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Quel est le plus beau morceau de cet opéra</td><td align="right"><a href="#Page_310">310</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> La musique du vers <i>Impia, ti maledico</i> devait être sur ces paroles d'Otello: +<i>Va, je ne t'aime plus</i></td><td align="right"><a href="#Page_314">314</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Romance du saule</td><td align="right"><a href="#Page_321">321</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Pantomime de la mort de Desdemona dans les théâtres d'Italie</td><td align="right"><a href="#Page_323">323</a></td></tr> + +<tr valign="bottom"><td> Histoire de la mort de Stradella</td><td align="right"><a href="#Page_324">324</a></td></tr> + +</table> + + +<p class="head">FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME</p> +<hr class="full" /> + +<p class="c top15"> +ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 28 DÉCEMBRE 1928<br /> +SUR LES PRESSES<br /> +DE L'IMPRIMERIE ALENÇONNAISE<br /> +<i>F. GRISARD, Administrateur</i><br /> +11, RUE DES MARCHERIES, 11<br /> +ALENÇON (ORNE)</p> + + + +<div class="footnotes"><h3><a name="NOTES" id="NOTES"></a>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Paul Arbelet: <i>Stendhal et le petit Ange.</i> Les Amis +d'Édouard, nº 99.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Préface de l'éditeur aux <i>Vies de Haydn, Mozart et +Métastase</i>. Le Divan, 1928.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> M. Henry Prunières a donné la traduction intégrale de ce +libelle en appendice à son édition de la <i>Vie de Rossini</i>, chez +Champion, en 1923.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Henri Delacroix: <i>La Psychologie de Stendhal</i>, 1 vol. +Alcan, 1918.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Candidature au Stendhal Club: Stendhal inédit</i>, p. 126 +Edition du Divan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Cf. <i>Vie de Henri Brulard</i>, tome II, pp. 203-205, édition +du Divan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> C'est ainsi que sont nés ces chants sublimes, plaintifs +pour la plupart, qui depuis plusieurs siècles se répètent dans le +royaume de Naples. Je citerai pour exemple à ceux qui connaissent ce +beau pays, le chant national nommé <i>la Cavœjola</i>, et le <i>Pestagallo</i>, +particulier aux Abruzzes. Un habitant d'Aquila, qui me les chantait, me +dit: La musica è il lamento dell'amore, o la preghiera a gli Dei. 12 mai +1819</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> En 1795, un homme de beaucoup d'esprit, très-jeune alors, +M. Toni, qui depuis est devenu un imprimeur célèbre, était employé du +gouvernement vénitien à Vérone; il y vivait heureux et content d'un +petit emploi de dix-huit cents fr., et faisait la cour à la princesse +P****. Tout à coup il fut destitué, avec menace de prison. Il courut à +Venise: après trois mois de finesses et de sollicitations, il put +adresser un mot, entre deux portes, à un membre du conseil des Dix, qui +lui dit: «Pourquoi diable aussi avez-vous fait faire un <i>habit bleu</i>? +nous vous avons cru jacobin.» L'année 1822 a été témoin, à Milan, de +traits de cette espèce. Aimer le Dante, qui écrivait en 1300, passe, en +Lombardie, pour un trait de carbonarisme, et les amis <i>libéraux</i> d'un +homme qui aime trop le Dante cessent peu à peu de le voir aussi +fréquemment.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Voir les injures atroces dont un nommé Philpott vient +d'affubler le célèbre M. Jeffrey, le directeur du meilleur journal qui +existe, la <i>Revue d'Edimbourg</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Voir dans la correspondance de Napoléon, année 1796 +l'esprit public de Milan et de Brescia. Vingt-quatre coquins habillés de +rouge, chargés de la police de la ville, formaient toute l'armée +milanaise. Voir, dans les bulletins de l'armée d'Espagne, ce que +Napoléon avait fait de ce peuple.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Je n'ai pas besoin de rappeler que le docteur Burney a +donné une excellente histoire de la musique. Je trouve que ce bel +ouvrage est gâté par un peu d'obscurité. Peut-être que le voile +désagréable qui s'interpose entre notre œil et les idées de l'auteur +vient de ce qu'il ne nous a pas dit bien clairement quel était son +<i>credo</i> en musique. Peut-être aurait-il dû donner des exemples de ce +qu'il trouve beau, sublime, médiocre, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Historique, Bâle, 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Voir leur célèbre tragédie de l'<i>Expiation</i>, par Mülner. +Je ne voudrais pas du héros Hugo, comte d'Eridur, pour en faire un +caporal.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Anfossi, Coccia, Farinelli, Federici, Fioravanti, +Generali, les deux Guglielmo père et fils, Manfroce, Martini, Mosca, +Nazolini, Nicolini, Orgitano, Orlandi, Pavesi, Portogallo, Salieri, +Sarti, Tarchi, Trento, Weigl, Winter, Zingarelli, etc., etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a> +<a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> +Mozart, né à Salzbourg en 1756, mort à Vienne en 1796{*}, +avait quatorze ans lorsqu'il écrivit le <i>Mitridate</i>.</p> + +<p>{*} Mozart mourut en 1791. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Ce chant ignoble me semble moins plat, je l'avoue à ma +honte, que les romances célèbres de M. R. et de tant d'autres. Il a au +moins un rythme en rapport avec la vivacité du caractère national.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Son père, Joseph Rossini, sa mère, Anna Guidarini l'une +des plus jolies femmes de la Romagne.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Potter, <i>Histoire de l'Église</i>, état de l'Eglise en 1781. +Giannone, <i>Histoire de Naples</i>. Il faut excepter l'excellent +gouvernement dont on jouit à Florence en 1823. Mais combien durera-t-il? +D'ailleurs, il ne produira rien pour les beaux-arts; l'enthousiasme est +mort en Toscane depuis bien des années.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Cimarosa, adoré à Venise, et ami particulier de la plupart +des amateurs de musique, y était mort peu d'années auparavant, en 1801.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Voir les six tempéraments dans l'immortel ouvrage de +Cabanis: <i>Des Rapports du physique et du moral de l'homme</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Il y a ici un point de contact frappant entre la sculpture +et la musique. Voir, pour le développement de cette idée un peu +difficile, l'<i>Histoire de la Peinture en Italie</i>, tome II, page 133.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> On appelle <i>introduction</i> tout ce qu'on chante depuis la +fin de l'ouverture jusqu'au premier récitatif.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> Madame Pasta l'a placé dernièrement dans le premier acte +de la <i>Rosa bianca</i>; les situations sont pareilles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> M. Prunières fait remarquer que c'est en réalité la +clarinette qui a dans ce récitatif le rôle important. N.D.L.E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> On pourrait dire que la flûte a une certaine analogie avec +les grandes draperies <i>bleu d'outremer</i> prodiguées par plusieurs +peintres célèbres, et entre autres par Carlo Dolce, dans les sujets +tendres et sérieux; mais une telle remarque qui passerait peut-être pour +du génie à Bayreuth ou à Kœnigsberg, ne semblera pas chimérique à Paris. +Heureux le pays où, dès qu'on est vague et obscur, l'on peut espérer de +paraître sublime!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Les accompagnements ne sortent jamais des bornes d'une +conversation respectueuse à l'égard du <i>chant</i>, ils ont soin de se taire +dès que le chant paraît avoir quelque chose à dire; dans la musique +allemande, au contraire, les accompagnements sont insolents.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Voir la <i>Tactique</i> de M. de Guibert. Bayard ne voulut +jamais être général en chef.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Paroles adressées par Virgile au Dante, en traversant +l'enfer des <i>tièdes</i>: A quoi bon discourir de ces gens? donne leur un +regard et passons.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> Le caractère vénitien est esquisse avec toute la grâce et +l'effet possible dans un roman de Schiller, intitulé <i>Mémoires du comte +d'O</i>. Voici un problème moral digne de toute l'attention des +philosophes. Le pays le plus gai, le plus naturel, le plus heureux de +l'Europe était celui qui avait les lois écrites les plus atroces. Voir +les constitutions de l'inquisition d'État dans l'<i>Histoire de Venise</i> de +M. Daru. Le pays le moins gai du monde, c'est assurément Boston, +justement celui où le gouvernement est à peu près parfait. Le mot de +l'énigme ne serait-il pas <i>Religion</i>?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Voir l'effet analogue cherché par Métastase dans le drame +sérieux. <i>Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase</i>, p. 374.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Telle que le retentissement du canon, ma tête fait bon... +bon.</p> +<p>Taddeo.—Je suis comme une corneille qui, après avoir perdu ses plumes +fait crà, crà.—Il faut juste autant d'esprit pour critiquer ces paroles +que pour les faire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Pauvre Jacques, ne pense plus aux femmes, et étudie les +mathématiques. +<br /><span style="margin-left: 12em;">(<i>Confessions.</i>)</span></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> Songe à la patrie, sois intrépide, accomplis ton devoir; +pense que l'Italie a vu plus d'une fois parmi ses enfants des exemples +sublimes de valeur et de dévouement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> La <i>scrittura</i> est une petite convention de deux pages, +ordinairement imprimée, qui contient les obligations réciproques du +<i>maestro</i> ou du chanteur, et celles de l'<i>impresario</i> qui les engage +(<i>scrittura</i>). Il y a beaucoup d'intrigues pour les <i>scritture</i> des +premiers talents, cela est amusant; je conseille au voyageur de voir de +près cette diplomatie-là, il y a souvent plus d'esprit que dans l'autre. +Là, comme pour la peinture, les coutumes du pays où l'art a pris +naissance se confondent avec la théorie de cet art, et souvent +expliquent plusieurs de ses procédés. Le génie de Rossini a presque +toujours été influencé par la <i>scrittura</i> qu'il avait signée. Un prince +qui lui eût fait une pension de trois mille francs l'aurait mis à même +d'attendre le moment de l'inspiration pour écrire, et eût donné, par ce +simple moyen, une physionomie nouvelle aux productions de son génie. Nos +compositeurs français, MM. Auber, Boïeldieu, Berton, etc., écrivent un +opéra tous les ans fort à leur aise; Rossini, rappelant les beaux temps +de la peinture, a écrit, pendant toute sa jeunesse, comme le Guide +peignait, quatre ou cinq opéras par an, pour payer son hôte et sa +blanchisseuse. J'ai honte de descendre à des détails aussi vulgaires; +j'en demande pardon au lecteur; mais enfin c'est une biographie que +j'écris, et telle est la vérité. Le difficile dans tous les genres, +c'est de lutter avec les malheurs qui ont quelque chose de bas et de +commun, et qui repoussent ainsi le secours de l'imagination. C'est au +milieu de telles circonstances que Rossini a conservé la fraîcheur de +son génie; il est vrai que les mœurs de l'Italie actuelle n'étant qu'une +suite et une conséquence des républiques du moyen âge, la pauvreté n'y +est pas avilissante, et avilissante comme en France, pays monarchique, +où avant tout il faut <i>parestre</i>, comme dit si bien le baron de +<i>Fœneste</i>{*}. +</p><p> +Une chose qui passe pour miraculeuse en Italie, c'est un <i>imprésario</i> +qui ne fait pas banqueroute, et qui paie régulièrement ses chanteurs et +son maestro. Quand on voit de près quels pauvres diables sont ces +<i>impresari</i>, on a réellement pitié du pauvre maestro qui, pour vivre, +est obligé d'attendre l'argent que ces gens mal vêtus doivent lui payer. +La première idée qui se présente en voyant un <i>imprésario</i> italien, +c'est que, dès qu'il verra vingt sequins ensemble, il achètera un habit +et prendra la fuite avec les sequins. +</p><p> +{*} Roman très-curieux d'Agrippa d'Aubigné, presque aussi intéressant +que l'Histoire de sa vie écrite par lui-même. Cette histoire peint Henri +IV presque aussi bien que Quentin Durward nous représente Louis XI. J'y +vois sur Henri IV des anecdotes que je n'ose citer. Ce roi fut un grand +homme sans doute, mais non pas un grand homme à l'eau rose. Il y a des +traits de ressemblance frappants entre Henri IV et Napoléon, entre +certains passages de la vie de d'Aubigné et les mémoires de Las Cases. +Un seul mobile est différent: Henri IV aimait les femmes comme Napoléon +les batailles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Je cite les seules véritables comédies de l'époque La +comédie, au Théâtre-Français, n'est plus qu'une <i>épître sérieuse</i> coupée +en dialogues et abondante en morale. Voir <i>la Fille d'honneur</i>, <i>les +Deux Cousines</i>, <i>les Comédiens</i>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> MM. Jouy, de la Mennais, Etienne, le vicomte de +Chateaubriand, Benjamin Constant, de Bonald, de Pradt, le comte de +Marcellus, Mignet, Buchou Fiévée, etc., etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Echo, nymphe aimable, comme moi malheureuse, tu es la +seule qui daigne me consoler dans ma douleur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Je fais un journal parfait, qu'on recherche en tous lieux; +vous voulez l'interrompre?—Ainsi du moins, pour quelques instants, le +bon sens pourra respirer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Bulletins de l'armée d'Espagne, les généraux Bertholetti, +Suchi, Schiassetti, etc.; le comte Prina, ministre; le peintre Appiani, +le poëte Monti, etc., etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Don Marforio.—Eh bien! laissez-moi faire, je vous +arrangerai de la gloire dans mon journal.</p> +<p>Joconde.—Dieux Immortels! voilà une nouvelle raison pour t'expédier +sans délai.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> J'ai des craintes sérieuses que quelques méchants ne +mettent en doute mon respect profond pour tous les compositeurs français +en général, tant anciens que modernes, et pour M. Berton en particulier. +Je crois faire un acte de justice envers M. Berton et envers moi, en +reproduisant ici les lettres curieuses auxquelles je fais allusion dans +le texte. Ce que je crains avant tout, c'est de passer pour <i>mauvais +Français</i>; on conviendra qu'il serait affreux pour moi qu'une simple +brochure sur la musique me fît perdre à jamais ma réputation de +patriotisme. +</p> + +<p class="c smcap">Lettre de M. Berton.</p> + +<p class="r"><i>Abeille</i> du 4 août 1821.</p> + +<p>«M. Rossini a une imagination brillante, de la verve, de l'originalité, +une grande fécondité; mais il sait qu'il n'est pas toujours pur et +correct; et, quoi qu'en disent certaines personnes la pureté du style +n'est pas à dédaigner, et les fautes de la syntaxe de la langue dans +laquelle on écrit ne sont jamais excusables. M. Rossini sait tout cela, +et c'est pourquoi je me permets de le dire ici. D'ailleurs, puisque les +écrivains de nos journaux quotidiens se constituent juges en musique, +ayant pris mes licences dans <i>Montano</i>, <i>le Délire</i>, <i>Aline</i>, etc., je +crois avoir le droit de donner mon opinion <i>ex professo</i>. Je la donne +avec franchise et la signe, ce que ne font pas toujours certaines +personnes qui s'efforcent incognito de faire et défaire des réputations. +Tout ceci n'a été suggéré que par l'amour de l'art, et dans l'intérêt +même de M. Rossini. Ce compositeur est, sans contredit, le talent le +plus brillant que l'Italie ait produit depuis Cimarosa; mais on peut +mériter le titre de célèbre sans pourtant être à la hauteur de Mozart.» +</p><p> +Je me refuse le plaisir de transcrire de longs passages d'une brochure +de M. Berton, intitulée: <i>De la musique mécanique et de la musique +philosophique, par M. Berton, membre de l'Institut royal de France</i>, +1821, 24 pages. M. Rossini y est remis à sa place. Il paraît que cet +Italien ne s'élève pas au-dessus de la <i>musique mécanique</i>. Dans une +autre dissertation de sept pages, insérée dans <i>l'Abeille</i> (tome IV, +page 267), M. Berton prouve que l'auteur d'<i>Otello</i> n'a fait que des +<i>arabesques</i> en musique. En Italie, un M. Majer, de Venise, vient +d'établir la même vérité. +</p> +<p class="c"><br /> +<span class="smcap">Réponse du</span> <i>Miroir</i> (11 août 1831).<br /> +</p><p> +Ce n'est plus au rédacteur novice d'une feuille obscure que j'ai +affaire; ce n'est plus des traits d'un compositeur de salon que j'ai à +me défendre, un athlète vigoureux et renommé par plus d'une victoire +descend dans la lice, et m'y porte le défi le plus formel. L'auteur de +<i>Montano</i>, d'<i>Aline</i> et du <i>Délire</i> provoque en moi l'admirateur +d'<i>Otello</i>, de <i>Tancrède</i> et du <i>Barbier</i>. Les antirossinistes comptent +enfin dans leurs rangs un homme dont ils peuvent se prévaloir. Les +préjugés du professorat sont avoués par un des maîtres de la scène, et +la contre-révolution musicale a pour champion un membre de l'Institut. +</p><p> +M. Berton prélude au combat par des paroles dont la hauteur inusitée +dans la polémique littéraire trahit le sentiment intime et profond de +son incontestable supériorité. J'en fais la remarque, mais je suis loin +de lui en faire un reproche. J'aime, au contraire, cette expression +franche et naïve d'une noble confiance: une attitude fière convient à un +brave, et la forfanterie du langage n'est pas déplacée dans le duel. M. +Berton ne se contente pas d'admirer les anciens, il s'efforce encore de +les imiter; il sait que dans ces luttes héroïques, dont Homère et +Virgile nous ont laissé de si brillantes descriptions, les combattants +ne manquaient jamais, avant d'en venir aux mains, d'échanger une foule +d'expressions de menace et de dédain. Il est vrai que le plus +présomptueux n'était pas toujours le plus vaillant: témoin <i>Pâris</i>, qui +provoquait tous les jours les plus illustres guerriers du camp des +Grecs, et s'enfuyait, comme un cerf timide, au moment du combat; mais +cela n'ôte rien à ce que l'usage dont je parle avait de respectable, et +l'exemple n'en est pas moins bon à suivre pour un adorateur de la +savante antiquité. Quant à moi, qui ne professe pas, comme M. Berton, +pour les hommes et pour les choses d'autrefois un culte absolument +exclusif, il est tout simple que je n'emprunte pas pour me défendre le +ton sur lequel il a cru devoir m'attaquer. J'opposerai à sa jactance +renouvelée des Grecs ma modestie et ma politesse toutes modernes. Il ne +me sera pas difficile d'être moins impérieux et moins tranchant, soit +que j'exprime mon sentiment sur la partition d'<i>Otello</i>, soit que je +dise mon opinion sur Racine, que ce savant musicien place fort au-dessus +de l'auteur de <i>Brutus</i> et de <i>Mahomet</i>. +</p><p> +M. Berton me reproche de ne pas signer mes articles: cet illustre +professeur s'exagère beaucoup, à ce qu'il paraît, l'importance de notre +débat; il se croit encore au temps des disputes sur les partitions de +Gluck et de Piccini: une querelle musicale est presque à ses yeux une +affaire d'honneur; il oublie d'ailleurs que je ne l'ai nommé dans aucun +de mes articles, et que l'agression est toute de son côté. S'il était +question de toute autre chose que d'un cartel littéraire, je me ferais +connaître avec empressement; mais j'aurai grand soin de m'en abstenir +tant que nous ne bataillerons que sur la prééminence de Racine ou de +Voltaire, de Mozart ou de Rossini. Une signature aussi respectable que +celle de M. Berton pourrait encore recommander un article qui n'aurait +par lui-même aucune espèce de valeur: un nom aussi obscur que le mien +ferait peut-être perdre à mes opinions le crédit qu'elles se sont acquis +auprès du public. J'en conclus que mon honorable adversaire n'a pas tort +quand il signe, et qu'à mon tour j'ai raison quand je ne signe pas. +</p><p> +C'est un épouvantable blasphème aux yeux de M. Berton que de trouver +Rossini plus <i>dramatique</i> que Mozart: ce blasphème, si c'en est un, je +l'ai réellement proféré. Le crime est donc clairement défini; reste à +savoir si l'accusation est fondée, et si le public, seul jury que je +reconnaisse, attache du blâme aux paroles pour lesquelles je suis +dénoncé. Je pourrais à la rigueur, me dispenser de dire en quoi l'auteur +d'<i>Otello</i> est plus dramatique, puisque M. Berton s'abstient de montrer +en quoi il l'est moins; mais le savant académicien auquel je réponds m'a +déclaré qu'ayant pris ses licences dans <i>Montano</i>, dans <i>le Délire</i>, et +même dans <i>les Rigueurs du cloître</i>, il se croyait le droit d'être cru +sur parole quand il assignait le rang d'un compositeur. Voltaire +écrivant son commentaire sur Corneille, La Harpe et M. Lemercier +analysant dans la chaire de l'Athénée les ouvrages de nos plus grands +écrivains, avaient assez habituellement la complaisance de prouver ce +qu'ils affirmaient. On peut dire cependant qu'ils avaient pris aussi +leurs licences, le premier dans vingt chefs-d'œuvre, le second dans +<i>Warwick</i> et <i>Philoctête</i>, le dernier dans <i>Pinto</i>, <i>Plaute</i> et +<i>Agamemnon</i>. Mais il paraît que les professeurs du Conservatoire ont des +licences qui leur sont particulières, et auxquelles les gens de lettres +ne participent pas. J'avais cru jusqu'à ce jour qu'ils se bornaient à +réclamer pour leurs doctes partitions l'important privilège de tout dire +sans rien prouver. +</p><p> +Rossini ne se contente pas de dire, il prouve ce qu'il dit: son éloge +est dans ce peu de mots. Voilà en quoi et pourquoi il est dramatique. Il +dessine ses caractères, il conduit son action comme si le poëte n'était +pas à ses côtés. La vivacité spirituelle de Figaro, la maligne défiance +du tuteur de Rosine, ce mélange de fureur et de tendresse qui +caractérise l'amour d'Othello, voilà des beautés vraiment dramatiques +qui, en perdant l'appui des paroles, conserveraient encore la plus +grande partie de leur charme ou de leur grandeur. Qu'il y ait ailleurs +plus d'harmonie musicale, un style plus sévère et plus correct, une +obéissance plus scrupuleuse aux règles de la composition, toutes ces +qualités sont, pour l'effet dramatique, d'utiles auxiliaires, mais elles +ne le constituent pas essentiellement. Soyez de bonne foi; oubliez vos +préventions d'école, et faites taire le préjugé des noms; prêtez à +Mozart l'attention de l'esprit autant que celle de l'oreille; et dites +si le Figaro des <i>Noces</i> est aussi original, aussi piquant, aussi +scénique que le Figaro de <i>Rossini</i>. Que m'importe à moi, spectateur +d'une représentation théâtrale, que l'intendant du comte Almaviva chante +des airs délicieux, qui n'ont avec son caractère ou sa situation que des +rapports éloignés ou imparfaits? Quand je veux entendre des sons, je +vais au concert; quand je vais au spectacle, j'y cherche le rire ou +l'émotion. Que l'auteur du drame qu'on représente devant moi s'appelle +poëte, chorégraphe ou compositeur; qu'il procède par des paroles, par +des notes ou par des pas, peu importe; il a atteint le but de son art, +il a rempli sa promesse et mon attente, quand, par une fidèle peinture +des mœurs, par l'enchaînement des scènes, par la vérité des situations +et des caractères, il est arrivé à ce degré d'imitation où j'oublie que +le spectacle qui m'est offert n'est qu'une récréation ingénieuse et un +mensonge convenu. C'est ce qu'a fait Rossini plus qu'aucun autre +compositeur, et autant que le lui ont permis les étroites limites de +l'art dans lequel il a obtenu des succès si nombreux et si brillants. Le +poëme est pour Mozart une traduction indispensable; il n'est pour +Rossini qu'un second accompagnement: le Figaro du <i>Barbier</i> est un +personnage tout à fait comique, le Figaro de Mozart n'est qu'un +excellent musicien. +</p><p> +Quoi qu'en ait dit mon illustre antagoniste, je ne crois pas que +Rossini, qu'il appelle M. Rossini, répudie les éloges que j'ai donnés à +ses admirables compositions. S'il en était ainsi, l'auteur d'<i>Otello</i> +serait un homme tout à fait prodigieux. Il joindrait la palme du +caractère à celle du talent. Ce double miracle est peu vraisemblable. +Les musiciens modestes sont presque aussi rares que les musiciens +dramatiques. +</p> +<p class="c smcap">SECONDE RÉPONSE (nº 173) A L'OCCASION D'<i>Otello</i>.</p> + +<p><i>Otello</i> continue d'attirer la foule: le mérite de cet opéra n'est plus +contesté aujourd'hui que par quelques professeurs de piano, musiciens +anatomistes pour qui le mérite de l'originalité, de l'esprit et de la +verve dramatique disparaît devant l'irrégularité d'un <i>finale</i> ou les +imperfections d'un quintette. Le public, qui a trop de raison pour +chercher au spectacle autre chose que du plaisir, se garde bien de +chicaner un compositeur qui lui plaît, sur ses prétendues infractions +aux axiomes du Conservatoire et aux théories du professorat. Il n'attend +pas pour s'émouvoir qu'il y soit autorisé par les puristes de la rue +Bergère, et ses bravos sont indépendants de la justesse du contre-point. +</p><p> +La querelle qui s'est élevée entre les appréciateurs du talent de +Rossini et les partisans de l'ancien régime musical, vient peut-être +uniquement de ce que de part et d'autre les mots ont été mal définis. On +a dit que l'auteur d'<i>Otello</i> et du <i>Barbier</i> était plus essentiellement +dramatique que la plupart de ses concurrents et de ses prédécesseurs. +Cette assertion, mal comprise, a mis les professeurs sens dessus +dessous. Le Dictionnaire de l'Académie suffisait pour nous mettre +d'accord. On y aurait vu que le mérite dramatique est indépendant de la +perfection du style et de l'obéissance servile aux règles de la +composition. Non que sous ce double rapport même, Rossini soit, à +beaucoup près, aussi défectueux que le prétendent ses détracteurs; mais, +en accordant qu'il mérite à cet égard tous les reproches dont il est +l'objet, il reste démontré, au moins par le fait, que les partitions de +ce célèbre compositeur sont plus parlantes, plus expressives, plus +populaires que celles des maîtres les plus renommés. Voilà ce que +j'entends par le mot <i>dramatique</i>, et il est impossible de l'entendre +autrement. La musique est un art dont les moyens sont étroits et +limités. Otez-lui le secours des paroles qu'elle est chargée de +traduire, et qui la traduisent à leur tour, et vous en ferez une sorte +d'idiome hiéroglyphique intelligible pour quelques adeptes, +indéchiffrable pour le vulgaire des auditeurs. Celui qui, par la +combinaison des signes sonores dont se compose l'alphabet musical, +produira l'expression la plus rapprochée du langage ordinaire, sera le +plus dramatique et le plus vrai. C'est là précisément ce qu'a fait +Rossini. Il est de tous les compositeurs celui qui peut le plus se +passer de poëte: il a, autant que possible, affranchi son art d'une +nécessité qui lui ôte la moitié de sa gloire. C'est un étranger plein de +grâces, qui, à force d'esprit, parvient à se faire entendre sans +interprète: c'est un auteur naturel et facile qui triomphe des +obscurités de la langue dans laquelle il écrit, et qui, pour être +compris des gens du monde, n'a pas toujours besoin des éclaircissements +d'un commentateur. +</p><p> +Que Mozart soit plus riche et plus harmonieux, Pergolèse plus fini et +plus correct, Sacchini plus suave et plus pur, tout cela peut être vrai +sans que le public et moi nous ayons tort de trouver que Rossini se met +mieux en rapport avec notre intelligence, et possède plus intimement le +secret de nos goûts et de nos impressions. Il y a dans la musique de +Rossini je ne sais quoi de vivant et d'actuel qui manque aux +magnificences de Mozart; ses couleurs n'ont peut-être pas autant +d'éclat, mais il saisit mieux la ressemblance, et c'est la ressemblance +qu'au théâtre on cherche avant tout. Les musiciens dramatiques ne sont +que des peintres de portraits. +</p><p> +Si ces réflexions paraissent justes, elles pourront servir de préface au +traité de paix que je suis très disposé à conclure avec mes savants +antagonistes. Mozart sera pour eux le premier des musiciens qui font de +la musique. Rossini sera à nos yeux le premier des musiciens qui font +des opéras. Au moyen de cette distinction, nous serons tous d'accord. +</p><p> +Il ne me restera plus qu'à faire entendre raison aux détracteurs de la +musique italienne, autre espèce de maniaques et d'exclusifs qui mettent +la nationalité au nombre des éléments qui constituent le mérite d'une +romance ou d'un quatuor. Ces honnêtes gens ne veulent pas qu'on soit +cosmopolite en fait de plaisir; ils oublient que la musique n'est ni +française, ni ultramontaine, ni allemande, ni espagnole; elle est bonne +ou mauvaise, et voilà tout. Son certificat d'origine n'ajoute rien à son +mérite ou à ses défauts. Il n'y a, au fait, que deux espèces de musique: +la musique qui plaît, et la musique qui ne plaît pas. +</p><p> +Les partitions de Rossini n'ont pas besoin, pour être rangées dans la +première de ces catégories, des talents auxquels l'administration de la +rue de Louvois a remis le soin de leur exécution; mais ces talents +méritent aussi beaucoup d'éloges, et il est juste de dire que l'opéra +italien n'a peut-être jamais été joué avec un ensemble aussi parfait. +Madame Pasta, depuis ses débuts, a fait de véritables progrès. Garcia se +montre dans <i>Otello</i> chanteur habile et grand tragédien; il saisit à +merveille toutes les nuances dont se compose le caractère violent et +passionné de l'amant de Desdemona. +</p> +<hr class="pre" /> +<p> +Les gens qui aiment les bonnes raisons et les arguments forts en musique +me sauront un gré infini d'avoir reproduit la lettre de M. Berton, de +l'Institut, et surtout de leur avoir indiqué l'<i>Abeille</i>, journal où ce +grand compositeur a déposé, à diverses reprises, ses jugements sur M. +Rossini, et les avis qu'il veut bien donner à cet Italien. +</p><p> +Quoi qu'il en soit de la force de la dialectique de M. Berton, il vient +de mettre en lumière une réponse plus accablante encore pour l'auteur +d'<i>Otello</i> et du <i>Barbier</i>. C'est la partition de <i>Virginie</i>, grand +opéra fort correct, et qui, dans ce moment (juillet 1823), a un succès +fou à l'Académie royale de Musique, et va faire le tour de l'Europe. +Mais où trouver en Italie un acteur pour chanter le rôle d'Appius comme +M. Derivis? Voilà une difficulté.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> On entend par <i>tenore</i> la voix forte de poitrine dans les +tons élevés. Davide brille dans la voix de tête, le <i>falsetto</i>. On écrit +en général l'opéra buffa et l'opéra <i>di mezzo carattere</i> pour des ténors +à vois ordinaires, et qui, d'après les opéras où ils chantent, sont +appelés <i>tenori di mezzo carattere</i>, Les vrais ténors brillaient dans +l'opéra séria.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Tu regere imperio populos, Romane, memento.</i> <span class="smcap">Virgile.</span></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Sonnet de... à Reggio. Vision de Prina, Milan 1816. Poëmes +de Buratti, à Venise.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Mes administrés <i>pêchent</i> des idées dans ce que vous +dites. Ce reproche est historique, 1819.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Toutes les premières représentations sont froides à +Louvois.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Auteur de cet air sublime et si célèbre dans les annales +de la musique antique, le <i>Misero pargoletto</i> de Demophon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Voir l'<i>Artaxerce</i> de Métastase, le chef-d'œuvre de +Vinci.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Dans le genre pathétique, on n'a jamais surpassé l'air: +<i>Se cerca, se dice</i>, de l'<i>Olympiade</i>. <i>La Servante Maîtresse</i> est un +opéra buffa admirable; il ne faudrait qu'y mettre des accompagnements et +en ôter les récitatifs, pour faire courir tout Paris. Voilà un grand +avantage des nations étrangères, les chants de Pergolèse n'ont pas pour +elles le ridicule d'être des <i>choses passées de mode</i>. +</p><p> +Les portraits de nos grands-pères, avec leurs habits brodés à la Louis +XV, sont ridicules; les fraises et les armures de nos aïeux du temps de +François I<sup>er</sup> nous les rendent au contraire vénérables, dans ces +grands portraits qui nous regardent d'un air sévère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> En musique tout comme en littérature, un ouvrage peut +avoir un fort bon <i>style</i> et des idées assez communes, et <i>vice versa</i>. +Je préfère le <i>style</i> de Rossini, mais je trouve plus de génie à +Cimarosa. Le premier final du <i>Matrimonio segreto</i> offre la perfection +du style et des <i>idées</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Avoir du goût</i>, même en littérature, veut toujours dire +habiller ses idées à la dernière mode, à la dernière mode de la +très-bonne compagnie. M. l'abbé Delille avait un goût parfait en 1786.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Souvent les premiers opéras d'un maestro restent les +meilleurs. Le génie musical se développe de fort bonne heure; mais il +faut bien accorder quatre ou cinq ans à l'opinion publique pour qu'un +compositeur fasse décidément négliger l'homme de talent qui l'a précédé. +Je pense que c'est vers l'âge de vingt-cinq ans que les compositeurs +célèbres dont je donne la liste, ont commencé à être fort à la mode.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Voici les époques exactes de quelques grands maîtres: +Alexandre Scarlatti, né à Messine en 1650, meurt en 1730. C'est le +fondateur de l'art musical moderne.—Bach, 1685, 1750.—Porpora, né en +1685, mort en 1767.—Durante, 1663, 1755.—Léo, 1694, 1745.—Galuppi, +1703, 1785.—Pergolèse, 1704, 1737.—Handel, 1684, 1759.—Vinci, 1705, +1732.—Hasse, 1705, 1783.—Jomelli, 1714, 1774.—Benda, mort en +1714.—Guglielmi, 1727, 1804.—Piccini, 1728, 1800.—Sacchini, 1735, +1786.—Sarti, 1730, 1802—Paisiello, 1741, 1815.—Anfossi 1736, +1775.—Traetta, 1738, 1779.—Zingarelli, né en 1752.—Mayer, +1760.—Cimarosa, 1754, 1801.—Mozart, 1756, 1792.—Rossini, +1791.—Beethoven, 1772.—Paër, 1774.—Pavesi, 1785.—Mosca, +1778.—Generali, 1786.—Morlachi, né en 1788.—Pacini, né en +1800.—Caraffa, 1793.—Mercadante, 1800.—Kreutzer, de Vienne, né en +1800, l'espoir de l'école allemande.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Je ne garde pas toutes les avenues contre la critique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Il faudrait, il est vrai, que le théâtre de l'Opéra-Buffa +fût organisé d'une manière à peu près raisonnable. Il paraît qu'en 1828, +le but secret est de le faire tomber. On veut nous lasser d'<i>Otello</i>, de +<i>Roméo</i> et de <i>Tancrède</i>; il nous manque madame Fodor et un ténor.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Voir l'<i>Abeille</i> de 1821, et <i>la Pandore</i> du 23 juillet et +du 12 août 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Bacon dirait aussi de la musique: <i>Humano ingenio non +plumæ addendæ, sed potius plumbum et pondera</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Voir les Raisonnements ascétiques de Socrate, p. 200 du +Platon de M. Cousin, t. I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> C'est l'histoire des jeunes Allemands. Leurs âmes candides +s'enflamment de l'amour de la vertu; on profite de ce moment +d'entraînement pour leur faire accepter une logique non prouvée, et +partant ridicule.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> A la bonne heure, suivez la route la plus agréable, ayez +des plaisirs; mais alors ne dogmatisez pas.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> The blunt minded.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Dans vingt ans d'ici, le public de Paris ayant fait +d'immenses progrès en musique et en <i>non affectation</i>, tout ce que je +viens de dire paraîtra suranné, et l'on osera pénétrer bien plus avant. +M. Massimino sera l'un des principaux auteurs de cette révolution. Sa +manière d'enseigner est digne de toutes sortes d'éloges. Voir la +brochure de M. Imbinbo.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> En parlant avec la généralité que l'on trouve dans ce +chapitre, je sais bien que je prête le flanc à la critique de <i>mauvaise +foi</i>. Pour lui ôter l'arme de la plaisanterie, et rendre ses attaques +réellement difficiles, il aurait fallu augmenter de cinquante pages de +phrases incidentes et explicatives, ce chapitre, déjà peut-être assez +ennuyeux: c'est ce que je décline de faire; et, avec une vertu vraiment +romaine, je m'immole pour le salut de mon lecteur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Différence des paysages suisses à ceux de la belle +Ausonie. Voir la charmante description de <i>Varèse</i> dans le <i>Journal des +Débats</i> du 29 juillet 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Les accompagnements de l'arrivée de Moïse, dans l'opéra de +ce nom.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Où trouver une bohémienne qui puisse m'éclairer sur mon +sort? Avec le temps et la patience, parviendrai-je à guérir la folie de +ma femme. +</p><p> +Mais, hélas! la bohémienne que je cherche est impossible à rencontrer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Stendhal imprime par erreur duetto. M. Prunières fait +remarquer le lapsus. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Vous êtes un Turc, je ne puis vous croire; vous avez cent +femmes dans vos sérails, vous les achetez, vous les vendez quand elles +cessent de vous plaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Si tu m'impatientes encore, si tu ajoutes une seule +syllabe, je fais de ce lieu-ci un cimetière.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> MM. Geoffroy, Hoffmann, les auteurs de <i>la Pandore</i>, etc., +etc. M. Geoffroy, le plus spirituel de tous ces messieurs, appelait +Mozart <i>un faiseur de charivari souvent barbare</i>. Ses successeurs sont +bien plus sévères envers Mozart; ils l'expliquent et le louent. Voir +l'<i>Abeille</i>, t. II, p. 267; <i>la Renommée</i>, <i>le Miroir</i>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> Un indiscret ennuyeux et louche, s'approche de M. de T***, +dans une circonstance politique assez difficile: «Hé bien, Monseigneur, +comment vont les affaires?—Comme vous voyez, assez mal.» +</p><p> +Faites chanter cette réponse, elle devient aussi amusante que le +galimatias de <i>la Pandore</i> sur la musique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Stendhal a écrit Davide, lapsus corrigé par M. Prunières. +N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Prenez pitié de mon accident, dit le pauvre mari, qui +trouve que tous les dominos du bal masqué se ressemblent, je ne puis +plus reconnaître ma femme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> A ce coup imprévu, que le destin réservait à ces perfides, +le frisson de la mort met la pâleur sur leurs fronts.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> <i>Il celere obbedir.</i> +</p><p> +M. Manzoni, dans son Ode sur la mort de Napoléon. Ce sont les seuls +vers, à ma connaissance, dignes du sujet. +</p> + +<p class="poem">Ei fû; siccome immobile,<br /> +<span style="margin-left: 1em;">Dato il mortal sospiro,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Stette la spoglia immemore</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Orba di un tanto spiro,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Cosi percossa e attonita</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">La Terra al nunzio sta.</span><br /> +<br /> +Muta pensando all'ultima<br /> +<span style="margin-left: 1em;">Ora dell'uom fatale,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Ne sa quando una simile</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Orma di piè mortale</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">La sua cruenta polvere</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">A calpestar verrà.</span><br /> +<br /> +Dall'Alpi alle Piramidi,<br /> +<span style="margin-left: 1em;">Dal Manzanarrè al Reno,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Di quel securo in fulmine,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Tenea dietro al baleno,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Scoppiô da Scilla al Tanai,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Dall'uno all'altro mar.</span><br /> +<br /> +Fù vera gloria? ai posteri<br /> +<span style="margin-left: 1em;">L'ardus sentenza; noi</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Chiniam la fronte al Massimo</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Fattor che volle in Lui</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Del Creator suo spirito</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Più vasta orma stampar.</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">....................</span><br /> +<br /> +Ei sparve, e i di nell'ozio<br /> +<span style="margin-left: 1em;">Chiuse in si breve sponda,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Segno d'immensa invidia,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">E di pietà profonda,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">D'inestinguibil odio,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Et d'indomato amor.</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">......................</span><br /> +<br /> +Oh! quante volte al tacito<br /> +<span style="margin-left: 1em;">Morir di un giorno inerte,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Chinati i rai fulminei,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Le braccia al sen conserte,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Stette, e dei di che furono</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">L'assalse li sovvenir!</span><br /> +<br /> +Ei ripenso le mobili<br /> +<span style="margin-left: 1em;">Tende, i percossi valli,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">E il lampo de i manipoli,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">E l'onda de cavalli,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">E il concitato imperio,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">......................</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">......................</span><br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Alfieri <i>Vita</i>, figure de Louis XV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Ames nobles et généreuses, approchez-vous de moi; vivez, +soyez heureuses désormais; goûtez un bonheur dont je serai la source.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Je demande pardon aux Allemands de parler de leur musique +d'opéra avec peu de respect; je suis sincère. Du reste, l'on ne peut pas +douter de mon estime pour le peuple qui a produit Luther. Les Allemands +peuvent voir que je ne ménage pas la musique de mon propre pays, au +risque de passer pour mauvais citoyen.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> La guerre du gendarme contre la pensée présente partout +des circonstances burlesques. En 1823, l'on ne veut pas permettre à +Talma la représentation de <i>Tibère</i>, tragédie de Chénier, qui est mort +il y a dix ans, de peur des allusions. Allusions à qui? et de la part +d'un poëte mort en 1812 en exécrant Napoléon. +</p><p> +A Vienne, l'on vient de suspendre les représentations d'<i>Abufar</i>, +charmant opéra de M. Caraffa, comme pouvant porter les peuples à un +amour illicite. D'abord, il n'y a pas amour criminel, puisque Farhan +n'est pas frère de Salema; et plût à Dieu que les jolies Viennoises ne +pussent être fourvoyées que par le sentiment! Ce n'est pas l'amour, quel +qu'il soit, c'est le châle qui est funeste à la vertu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> En réalité le 20 Février 1816. N. D. L. E.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Comme à l'église <i>de Gesù</i>, à Rome, les 31 décembre et +1<sup>er</sup> janvier de chaque année.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Mœurs et Coutumes des nations indiennes</i>, ouvrage traduit +de l'anglais de Jean Heckewelder, par M. du Ponceau. Paris, 1822.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> L'Allemand, qui met tout en doctrine, traite la musique +savamment; l'Italien voluptueux y cherche des jouissances vives et +passagères; le Français, plus vain que sensible, parvient à en parler +avec esprit; l'Anglais la paie et ne s'en mêle pas. (<i>Raison, Folie</i>, +tome I, page 230.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> Première représentation du <i>Matrimonio segreto</i> en 1793 à +Vienne. L'empereur Joseph s'en fait donner une seconde représentation +dans la même soirée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Voir le croquis des amours de la Zitella Borghèse, dans +les lettres du président de Brosses sur l'Italie, tome II, page 250 +</p> + +<p class="poem">Et sequitur leviter<br /> +Filia matris iter.<br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Edition de 1824: «Dans le bel à fresque» +<br /> +<span style="margin-left: 12em;">N.D.L.E.</span></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> Burckhardt, <i>Mémoires de la cour du pape</i>, dont il était +majordome; de Potter, <i>Histoire de l'Eglise</i>; Gorani.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Peut-être amour et bonne foi d'un côté; de l'autre, vanité +et continuelle <i>attention aux autres</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> La religion est la seule loi vivante dans les États du +pape. Comparez Velletri ou Rimini au premier pays protestant que vous +traverserez. Le génie froid du protestantisme tue les arts; voir Genève +et la Suisse. Mais les arts ne sont que le luxe de la vie; l'honnêteté, +la raison, la justice, en sont le nécessaire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> Voir les Mémoires de Carlo Gozzi, et son éternelle +querelle avec le signor Gratarol; rien de plus opposé à Giacopo Ortiz. +Voir les Œuvres de madame Albrizzi.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Voir une brochure fort plaisante d'un M. Majer, de Venise, +qui nous apprend que M. Morlachi di Perugia est le grand maître de +l'époque. Un homme d'esprit, de Paris, fort accrédité dans les journaux +depuis que Rossini a refusé son poëme des <i>Athéniennes</i>, nous assure, de +son côté, que le grand maître de l'époque, c'est M. Spontini. Que va +dire M. Berton de l'Institut?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Un homme, s'il n'est pas marié, dîne trois cents fois par +an chez le restaurateur; en 1780, il n'y eût pas paru deux fois par +mois. Un jeune homme se déconsidérait en allant au café. Le quart de la +vie se passait à souper, et l'on ne soupe plus.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Mémoires de Marmontel, de Morellet. Lettres de madame Du +Deffant et de mademoiselle de Lespinasse.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> Nous l'appelons <i>factice</i> et <i>faux</i> en 1823, mais il était +fort naturel et fort réel en 1780. Tout ce que l'on peut dire, c'est que +la quantité d'<i>émotion possible</i> dans chaque homme (ce qui fait le +domaine des arts) était fort restreinte.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Voir les Mémoires de Bezenval, bataille de Fillinghausen. +Batailles des princes de Clermont et de Soubise. Mémoires de Lauzun, +détails de son expédition en Amérique.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> Mémoires de madame du Hausset, femme de chambre de madame +de Pompadour. Mémoires de madame Campan, dans la partie supprimée par +des éditeurs prudents.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> «Sylla, en prenant cette mesure, en connaissait bien le +fort et le faible», dit Montesquieu, <i>Grandeur des Romains</i>. Jamais +Marmontel n'aurait eu le courage d'écrire un tel mot; les littérateurs +de la vieille école ne l'oseraient pas même aujourd'hui. Voyez les +querelles que l'on a faites à M. Courier pour son admirable Hérodote. +Les savants craignent pour Hérodote.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Mémoires de madame d'Épinay: détail de la matinée de M. +d'Épinay.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> Voir <i>Racine et Shakspeare</i>, 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Zurich. <i>Solitude</i> et <i>chant à l'église</i>, voilà les +sources du goût pour l'opéra buffa.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Tableau des États-Unis</i>, par Volney, page 490.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Qui s'en vengent bien. Voir les <i>Annales littéraires</i>, +c'est le journal des bons hommes de lettres; ils traitent Rossini comme +Voltaire. Les Français d'autrefois sentent extrêmement peu la musique; +et comme d'ailleurs ils ne manquent pas de prétentions, il n'est sorte +d'absurdités qu'on ne parvienne à leur débiter avec succès, pour peu +qu'on y mette d'adresse. C'est ainsi que les <i>Débats</i>, un de leurs +journaux les plus accrédites, en parlant de Monsigny, donnait à ce +bonhomme le titre de premier musicien de l'Europe, et soutenait son dire +par quatre colonnes de feuilleton. Il est fâcheux pour l'Europe qu'elle +ne se soit jamais doutée du nom de son premier musicien. Je prie de +croire que j'estime les journaux autant que je le dois, mais ils sont +précieux comme thermomètre indiquant l'état actuel de l'opinion de +Paris. Un public qui supporte patiemment, et l'on peut dire avec joie +trois théâtres tels que les Variétés, le Vaudeville et le Gymnase, qui +se soutiennent et font fortune en chantant faux quatre heures de suite +chaque soir, ne peut pas, en conscience, prétendre à une grande +délicatesse d'oreille. (Mais ce sont les hommes de cinquante ans, et non +les jeunes femmes de la haute société qui font les succès du +Vaudeville.) +</p><p> +La patrie de Voltaire et de Molière est, ce me semble, la première ville +du monde pour l'esprit. On jetterait pêle-mêle dans un alambic l'Italie, +l'Angleterre et l'Allemagne, que l'on ne parviendrait jamais à faire +<i>Candide</i>, ou les chansons de Collé ou de Béranger. Ce dernier mot +explique le peu de génie pour la musique. Le Français d'autrefois est +attentif à la parole chantée, et jamais <i>à la cantilène</i> sur laquelle on +la chante; pour lui, c'est la parole qui peint le sentiment, et <i>non le +chant</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> Si jamais on introduit un ballet entre les deux actes de +l'opéra italien à Louvois, le mal à la tête, et l'état nerveux du second +acte étant prévenus, Louvois amusera autant qu'il intéresse, et Feydeau +est perdu. Quel dommage pour la gloire nationale!</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Le Spleen</i>, conte de M. de Bezenval, mœurs de Besançon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> J'apprends qu'un grand nombre de petite villes ont eu le +malheur de prendre à la lettre les louanges ironiques données à <i>la +Caroléîde</i> et à <i>Ipsiboé</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Sans les aristarques de profession, la révolution des +arts se ferait mieux et plus vite; mais, puisque nous sommes condamnés à +avoir une Académie française, estimons-la <i>juste</i> ce qu'elle vaut. +Tâchons de ne pas nous laisser irriter par une contradiction doctorale +et <i>donnée de haut</i>{*}; et si par hasard nos adversaires sont un peu +pédants, tâchons de ne pas devenir exagérés. +</p><p> +{*} Paroles des D<span class="smcap">ébats</span> en racontant les injures élégants adressées au +romantiques par le célèbre M. Villemain, à la clôture ou à l'ouverture +de son cours, mars 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> L'abbé Girard, observateur ingénieux, écrivait en 1746: +«L'usage, qui permet la galanterie aux femmes mariées leur défend la +passion; elle serait ridicule chez elles.»<br />(<i>Synonymes</i>, article +<i>Amour</i>.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> <i>Cento novelle</i> di G. B. Giraldi Cinthio, partie 1, +décade 3, nouvelle 7, pag. 313-321, édition de Venise, 1608.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> <i>Pallida morte futurâ.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Les tableaux de Paul Véronèse, Venise triomphante, par +exemple, sont aussi des chef-d'œuvre dans le <i>style magnifique</i>; ce +style est beaucoup plus généralement goûté que celui de Raphaël; mais +enfin, pour la juste expression des passions, il faut en revenir aux +chambres du Vatican.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Cet air appartient à la <i>Gabrielle de Vergy</i>, l'un des +chefs-d'œuvre de M. Caraffa. C'est le duetto, +</p> + +<p class="c">Oh istante felice</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> Voir la manière admirable dont M. Kean joue ce dernier +acte, et l'enthousiasme de tendresse avec lequel, entendant la prière de +Desdemona, il s'écrie: <i>Amen! amen! With all my soul!</i> Je ne trouve rien +de comparable à l'Angleterre pour la déclamation et les jardins.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Sorte de danse fort vive, nationale dans le Frioul; la +seconde partie est toute mélancolique. Vigano est un homme de génie, +connu seulement en Lombardie, où il est mort en 1821, après avoir donné +les ballets d'<i>Otello</i>, de <i>Myrrha</i>, de <i>la Vestale</i>, de <i>Prométhée</i>, +etc., etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> «Toute autre vue est funeste pour mol; tout m'importune, +tout me semble odieux.» +</p><p> +Il y a un feu et une <i>force contenue</i> admirable dans la manière dont +madame Pasta dit ce mot, <i>detesto</i>, tout à fait dans le bas de sa +superbe voix. Ce son retentit dans tous les cœurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> +</p> + +<p class="poem"><span style="margin-left: 2em;">. . . . . . . <i>Tenet nunc,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 3em;"><i>Partenope.</i> (<span class="smcap">Virgile</span>).</span><br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Il ne faut qu'un petit accident dans la santé de cet +aimable artiste pour rendre extrêmement déplacées toutes ces louanges. +Je parle du Davide de 1816 et 1817. Je prie le lecteur de placer ce +correctif à côté de tous les jugements que l'on porte des voix des +chanteurs dans le courant de cette biographie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Va, malheureuse! je te maudis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> Les savants disent que le trio du <i>finale</i> du premier +acte d'<i>Otello</i> rappelle un trio de <i>Don Juan</i>; l'accompagnement de +clarinette est le même. L'accompagnement de l'orchestre pendant +qu'Othello lit le billet fatal que Jago lui a remis (duetto du second +acte) est à ce qu'on assure, un fragment d'une symphonie de Haydn, en +<i>mi bémol</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> M. Giovanela de Lodi. Il m'a un peu rappelé l'inimitable +Bocci, qui faisait Jago dans le ballet de Vigano.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> Il n'est pas de plus grande douleur que de se souvenir +des temps heureux au sein de la misère.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Il était d'un grand effet à Naples, où l'on croît à la +<i>jettatura</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Chant de la statue dans <i>Don Juan</i>; désespoir de D. Anna +quand elle aperçoit le cadavre de son père.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> <i>Ah! le ciel par ses feux rend son crime plus clair à mes +yeux!</i> Cela veut dire que l'éclair lui fait voir que Desdemona est +endormie, et que les mots <i>caro ben</i> (toi que j'aime) sont adressés en +songe à l'homme qu'elle aime, et non pas à lui Othello, qui s'avance, et +qu'elle ne peut pas voir s'approcher, puisqu'elle dort.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Voir les Mémoires de Benvenuto, et l'excellente <i>Histoire +de Toscane</i> de Pignotti, 1814. C'est un livre de bonne foi, et bien +supérieur à celui de M. Sismondi, qui ne sait pas peindre les mœurs et +la physionomie d'un siècle.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Fait absolument semblable à Chambéry, juillet 1823.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Anecdote de mon ami de Bergame, obligé, par la rumeur +publique, d'assassiner d'un coup de fusil, dans la rue, un sbire qui +l'avait regardé de travers (1782). Il en fut quitte pour un séjour de +six semaines en Suisse.</p></div> +</div> + + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La vie de Rossini, tome I, by +Marie-Henri Beyle (Stendhal) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE DE ROSSINI, TOME I *** + +***** This file should be named 30977-h.htm or 30977-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/9/7/30977/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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